Premières Lignes #144 : La porte du vent, Jean-Marc Souvira

PREMIÈRES LIGNE #144

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La porte du vent, Jean-Marc Souvira

Prologue

La tête du flic cognait contre la paroi métallique de la camionnette à chaque cahot. Le commandant de police Paul Dalmate ne voyait plus que d’un œil. Les paupières de l’autre, tuméfiées par les coups reçus, restaient soudées. Il respirait avec difficulté, sans doute à cause de son nez cassé et des caillots de sang qui ne laissaient filtrer qu’un filet d’air. Il remua lentement ses mains qui n’étaient pas attachées. À quoi bon l’entraver alors qu’il pouvait à peine bouger ? Il pria en silence. Il s’adressait à Dieu de manière simple et directe, comme à un ami. Il le faisait depuis près de trente ans, dont dix passés au séminaire qu’il avait quitté avant d’être définitivement ordonné prêtre. Sa vie s’arrêterait bientôt, mais il ne regrettait rien.

Aucune famille ne le pleurerait, sa mère était décédée des années plus tôt, son père n’existait plus pour lui, et il était fils unique. Marié quelques mois, son couple avait rapidement pris l’eau. Dalmate était un solitaire, mais il aurait préféré ne pas l’être. À cet instant, il se souvint d’une phrase lue ou entendue quelque part : « Un homme seul est un homme mal accompagné. » Il était trop tard pour réfléchir à la justesse ou pas de cette affirmation et rectifier le sens de sa vie.

Après l’assassinat de Dalmate, le ministre de l’Intérieur, costume sombre et mine de circonstance, prononcera une allocution solennelle avec des mots mille fois usités, mais c’est le parcours obligé du politique placé sous l’œil des caméras. Pendant vingt-quatre heures, les chaînes d’info en continu feront blablater des experts et des syndicalistes avec des mines graves, et des discours convenus sur fond d’images d’archives tourneront en boucle, gros plans sur les flics en intervention, gyrophares, etc. Ses collègues les plus proches seront en colère, bouleversés. Ils chercheront les auteurs du crime. Une salle secondaire de réunion de la préfecture de Police portera son nom qui ne dira plus rien à personne dans quelques années. Au mieux, une promotion d’officiers de police sera baptisée « Paul Dalmate ». Si Dalmate avait eu son mot à dire, il aurait envoyé balader tout le monde.

Puis un visage féminin s’imposa à lui, télescopant ses réflexions. Il se dit qu’il ne saurait jamais si la jeune femme avec laquelle il prenait plaisir à partager

quelques discussions serait allée au-delà de leurs phrases échangées. C’était son seul regret.

Soudain, le violent coup de pied qu’il reçut dans les côtes le coupa net dans ses pensées et lui apprit deux choses : la première qu’il avait aussi des côtes cassées, et la seconde que les mecs n’en avaient jamais assez. Après quelques minutes à souffrir le martyre, il put lentement reprendre un souffle partiel. Mais la lumière puissante d’une lampe torche braquée à cinq centimètres de son œil valide lui causa une nouvelle douleur si aiguë qu’il lui sembla qu’une aiguille transperçait le cristallin jusqu’au cerveau. Son tortionnaire l’invectiva :

— Réveille-toi, connard. T’arrives au bout du chemin. Dis-toi que tu l’as bien méritée, la balle qui va te traverser la tête.

Paul Dalmate connaissait les quatre types. Il les traquait depuis plusieurs mois. À visage découvert, ils avaient intercepté le policier qui rentrait chez lui vers minuit, après une séance de cinéma et un repas dans une brasserie. Rituel d’un samedi soir qui bouclait une semaine éprouvante. Ce soir-là, Dalmate avait pris le métro et finissait à pied les dernières centaines de mètres qui le séparaient de son domicile. Il habitait une maison dans le 19e arrondissement de Paris, quartier Amérique, villa Eugène-Leblanc. Une rue étroite en légère montée, sans voitures, bordée de part et d’autre de petites maisons agrémentées d’arbres et de glycines. À l’occasion d’une enquête passée, il s’était immergé dans ce lieu aux allures de village et avait eu un coup de foudre pour une maison dont un panneau indiquait justement qu’elle était à vendre. Un mois plus tard, l’ensemble de ses économies et un crédit de vingt ans sur la table, il signait chez un notaire.

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