PREMIÈRES LIGNE #43

PREMIÈRES LIGNE #43

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il était une fois 1945 de Marek Corbel

Prologue

Villetinte, le 8 novembre 2005.

Le frangin exagérait avec tous ses salamalecs de politicard en devenir ! Comme si ça ne suffisait pas, il s’était même montré extrêmement pointilleux quant aux modalités concernant la visite que devait effectuer Driss pour son compte.

Ne pas prendre son véhicule personnel, se rendre tôt sur place, choisir un itinéraire de retour rallongé… Á mesure que le bus 304 pris à la gare routière avançait de manière saccadée, en raison du trafic dû aux heures d’embauche dans les sociétés et administrations de la petite couronne parisienne, le messager de circonstance renâclait à saisir l’intérêt de sa mission. La tenue sportwear, arborée pour l’occasion afin de ne pas éveiller l’attention des gardiens, lui pesait. La prescription vestimentaire fraternelle signifiait la nécessité de repasser par le domicile familial afin de récupérer ses affaires professionnelles.

Effectivement le frangin, grâce à ses relations et son entregent politique, lui avait dégoté ce job de technicien-maintenance à mi-temps au Syndicat de l’Eau Urbaine Régional (SEUR). Les neuf cents euros mensuels participaient, modestement il est vrai, à l’approvisionnement financier d’une structure familiale surpeuplée. La plupart était encore regroupée dans le F5 du quartier Marcel Cachin.

La mère, Nora, la cinquantaine avancée, ne cessait de lui asséner journellement le contraste entre les incertitudes sur son devenir personnel et la réussite apparente du frangin. Mais que pouvait-il espérer, en ayant même raté son BAC Chaufferie quatre ans auparavant ?

Le père Aziz, lui, fourbu par quatre décennies passées dans les usines automobiles de la banlieue Ouest, avait renoncé. Même si une relative élévation professionnelle lui avait permis de quitter la sinistre cité des Coquelicots avant la destruction partielle de cet ensemble en emmenant avec lui ses proches, afin de trouver ce meublé plus spacieux et plus agréable.

Beaucoup des aspirations qu’il nourrissait quarante-cinq ans plus tôt en arrivant du Maroc s’étaient noyées dans le confinement urbain de Bovilliers. À la scolarité décousue de la petite dernière, Myriam, dix-sept ans, s’ajoutait le chômage de Sofia malgré un BAC +2 en secrétariat. La maigre retraite d’ouvrier qualifié de l’automobile parvenait de plus en plus difficilement à affronter un loyer croissant, le prix de la nourriture et les sollicitations multiples du bled.

Heureusement que les revenus du fils politicien, l’aîné, compensaient occasionnellement les fins de mois difficiles ! Le préféré de Nora s’était même acheté un exil résidentiel à Neuilly-Plaisir à quelques encablures du nid familial. Pourtant, Aziz, malgré la fatigue et les problèmes respiratoires, nourrissait toujours de réelles craintes concernant l’avenir du fiston, même si celui-ci était promis à un poste d’élu local d’envergure. Il pressentait dans son for intérieur, et malgré ses lacunes en français, les aspects nauséabonds d’une ascension aussi rapide. En conséquence, le vieux manifestait ostensiblement et à chaque fois sa reconnaissance envers Driss quand ce dernier laissait son obole, honnêtement gagnée, soigneusement repliée sous un verre à thé maternel.

Aziz aussi, en son temps, s’était intéressé à la chose sociale en adhérant au principal syndicat de sa taule de Boulogne, l’Organisation Syndicale du Travail (l’OST), majoritaire dans la boîte comme dans le pays. Il racontait de temps en temps, avec une émotion non feinte, les meetings enflammés sur l’île, mai 68 et le tête-à-queue idéologique de Séguy devant ses camarades, sans compter « l’établissement » des « maos » et « gauches-pompes » dans les années soixante-dix. Le paternel avouait cependant lors de ces cérémonies du souvenir qu’il s’était contenté davantage d’un rôle de spectateur et de conteur ! Même pas dix ans qu’il était en France, alors les flics ne lui auraient pas fait de cadeau en cas d’arrestation… C’était sans compter, en plus, sur la surveillance des relais d’Oufkir et du roi, toujours actifs dans l’encadrement de leurs congénères marocains immigrés.

Driss ne regrettait pas son café silencieux dans la cuisine familiale avant son départ. L’étendue nue et isolée de la maison d’arrêt, dont il entrevoyait par les vitres du bus les murs blancs délavés, le confortait dans son raisonnement. Pas un rade à proximité digne d’assouvir ses besoins en caféine et accessoirement de nicotine avant le parloir !

Quand avait-t-il vu cet Adel Kadiri pour la dernière fois ? Cinq ans ? Dix ans ? Le frangin restait persuadé qu’ils avaient partagé la même classe au lycée professionnel Camélinat dans leur jeunesse. Un moyen surtout d’argumenter quant à l’indispensable collaboration de Driss !

Dans Bovilliers, Kadiri, deux ans encore auparavant, demeurait le boss. Aucun des « schiteux » de la place ne remettait en cause sa suprême autorité que lui avait déléguée le grand Benhadj, gérant en chef de la « schnouff », sur le nord-est de la région. Le rodage des conditions d’acheminement de la marchandise, par des camions venant aussi bien du Maghreb que du Benelux, assurait un train de vie et une assise enviés pour le fameux Adel. L’écoulement de la came demeurait une simple formalité avant que les choses ne se compliquent.

Sa clientèle des époques fastes s’étendait des bobos, en quête de frisson, aux toxs les plus atteints, souvent réduits à la condition de déchet humain aux abords du périph et de la porte de la Villette. Tout cela sans compter les locaux de l’étape. Kadiri coulait des jours heureux jusqu’à ce jour de 2004 où son interpellation, suite au déballage d’un de ses employés, ne l’envoie à Villetinte dans l’attente de son procès. Depuis, malgré une correspondance ténue avec le grand Benhadj, le trafiquant de Bovilliers tenait à maintenir son emprise menacée sur la ville. D’où cette visite aussi inhabituelle !

Sans la perspective d’ensemble de la maison d’arrêt, son entrée aux arcanes boisées et à la porte vitrée n’augurait guère de son statut d’établissement pénitentiaire. Un moustachu, au nez proéminent et rougi, tenait lieu de personnel d’accueil, attablé à un comptoir sur lequel tenait difficilement un vieux micro. Le surveillant de faction, élancé, s’était juste borné à demander à Driss une pièce d’identité.

— C’est pour quoi ? La visite de neuf heure trente ? On vous demande d’être sur place une demi-heure avant ! Vous êtes de la famille ? Carte d’identité ou passeport et numéro de matricule du détenu ! récita de manière mécanique le concierge de circonstance sans même lever ses fines lunettes de la presse régionale qu’il scrutait.

— Je n’ai pas le numéro de matricule. J’ai rendez-vous au parloir avec monsieur Adel Kadiri. J’ai appelé vendredi et on m’a dit que c’était accordé ! rétorqua Driss en haussant la voix tout en tendant sa carte.

Ce dernier distinguait, dans un des renfoncements du hall d’entrée de la maison d’arrêt, plusieurs personnes assises et deux enfants sagement installés sur les genoux de leurs mères, sans doute impressionnés par la gravité du moment et du lieux. À peine Driss parvint-t-il à cerner le léger sourire qu’une des femmes voilées lui adressait en guise de soutien face à l’impolitesse du gardien. Celui-ci reprit :

— Rendez-vous avec monsieur Adel Kadiri ? C’est la meilleure, celle-là ! Bon, vous passez au portail électrique en enlevant tout ce qui est métallique : monnaie, montre, ceinture, et vous attendez avec les autres derrière. On va venir vous chercher dans quelques minutes.

— Allez c’est ça ! Merci quand même ! le défia Driss en guise de conclusion.

À un autre moment, il lui aurait mis un coup de pression à ce vieux poivrot. Mais les instructions du frangin ne souffraient pas de discussion. À terme se jouaient un poste de technicien titulaire dans une commune ou au conseil départemental, et du boulot pour les sœurs également ! Les consignes de discrétion seraient donc respectées. Après tout, ce serait l’affaire de quelques minutes même si le caractère lugubre de l’endroit le troublait.

Mon aide à la réalisation des ambitions électives du frangin me rapproche plus de Tony Montana que de Martin Luther King ! sourit Driss en percevant la voix éraillée du type de l’accueil dans le micro, sommant les visiteurs de s’approcher de la porte B2.

Les contreplaqués installés de chaque côté de la vitre rayée à de multiples endroits avaient surtout une vertu symbolique. Ce genre de détail confirmait à Driss la promiscuité carcérale que lui avaient racontée quelques compagnons de jeunesse ayant goûté à la case prison. Le maton, dont les couleurs noir et bleu marine de l’uniforme semblaient indiquer un grade supérieur à ses collègues entrevus, s’élança sur un ton directif :

« Vous avez trente minutes pour voir les détenus. Pas une de plus ! Si à la sortie vous souhaitez faire une demande de parloir isolé pour une prochaine fois, présentez-vous à l’accueil ! »

Driss eut à peine le temps de tourner la tête du surveillant en chef vers la glace, qu’une discrète porte s’ouvrit, de l’autre côté. Se succédèrent à travers l’embrasure une dizaine de types aux mines aussi patibulaires que fatiguées. Aucun problème pour reconnaître Kadiri, vêtu d’un survet’ noir foncé et de Nike, qui s’affala d’une traite sur un tabouret qui, sous son poids, crissa.

— Ca va la famille, rouya ? On va pas les tenir les trente minutes ! Alors dis-moi ce que ton frère veut, en plus de ce qu’on a déjà discuté ! commença le trentenaire aux yeux bruns fiévreux et au visage marqué – sans que l’on sache si cette impression provenait de ses rides frontales apparentes ou de ses cernes.

— Oui ça va, merci ! On veut être sûrs que tu checkes avec nous ! Le frangin te demande d’arroser « le nain » pour qu’il soit dans le coup. Il paraît qu’il recycle certains de tes mecs de temps en temps. C’est pas à l’œil ? répondit Driss d’une façon appliquée, en se remémorant les mots soigneusement appris par cœur avec son aîné.

— Ok, pas de soucis pour le nain ! Il va pas caner ! J’en ai rien à secouer de toute manière de l’autre France couille de maire ! J’ai votre parole par contre que les morveux vont dégager dans cette histoire ? questionna un Kadiri enroué en finissant sa tirade par un clin d’œil.

— Ouala, je te promets. Ça va Adel ? Pas trop dur la zonz ? ne put s’empêcher de compatir Driss.

— Arrête mon frère ! Si j’avais cru regretter un jour les pipeuses en manque de crack des squats du canal ! Sérieux, Farid compte sur moi et moi je mise sur vous les Nassah ! conclut-il tout en se levant péniblement.

Driss ne comptait pas s’attarder sur Villetinte une fois sa tâche accomplie. Même si la voilée, à l’arrêt de bus, avait tenté une approche arabisée expliquant qu’elle était venue voir un neveu en prison. Dès lors qu’elle comprit les origines de Driss, elle se mit à l’ignorer ! Une « touns{1} »… Décidément quelle journée ! Il lui tardait de retrouver l’atelier en fin de matinée, non sans avoir prévenu auparavant le frangin de la bonne nouvelle.

La pêche s’avérait plus que satisfaisante. La neutralité bienveillante, voire le soutien de Julien David, plus connu sous le sobriquet du « nain » en son absence, vis-à-vis des entreprises du frangin était actée. Le nain, depuis quatre ans, occupait le poste de directeur du service des sports de Bovilliers. Son enracinement et celui de ses deux frères plus jeunes dans la cité Luxemburg avaient, au moins autant que son talent de footeux héréditaire, largement contribué à ce poste de choix. La tutelle – plus que légère – exercée sur les affaires du « nain » par l’adjointe du maire aux sports depuis vingt-cinq ans, la décatie Roselyne Mahé, laissait à ce dernier une franche latitude quant à l’organisation et au recrutement au sein de sa structure.

Les mecs du quartier en galère – la plupart Antillais, Sénégalais ou Maliens – lui étaient, ou le deviendraient un jour ou l’autre, redevables d’un CDD d’éducateur auprès de la ville dans un domaine plus ou moins sportif. Cette place stratégique lui assurait un rayonnement social que mesurait finement l’aîné de Driss. Ce dernier savait parfaitement que le « nain » était resté un agent électoral fidèle au maire qui, jusqu’ici, n’hésitait pas à faire le coup de poing avec quelques gars, au besoin contre les adversaires de droite comme ceux de la Fédération de gauche, jugés menaçants. Par une information discrète mais bienvenue, qui traînait dans les quartiers, le frangin était arrivé à connaître la porosité existante en termes d’affaires entre Kadiri et Julien « le nain » David. En échange de l’embauche ponctuelle des revendeurs les plus surveillés par les condés, le dealer en chef de Bovilliers lâchait un billet conséquent au directeur des sports en titre afin d’acheter une certaine respectabilité pour ses employés.

L’accord une fois conclu avec Kadiri, il convenait selon le frangin de pousser l’avantage en obtenant l’aide, selon lui déterminante, du footballeur anciennement semi-pro. Driss n’en reviendrait jamais de la propension de son aîné à échafauder les combines les plus tordues pour sa carrière. Quitte à s’affranchir de toute morale. Pourtant, adolescents, c’était lui le plus enclin à s’intéresser à l’Histoire, la lecture, la politique ou le ciné, même si les résultats scolaires ne suivaient pas, loin de là. Mais jamais, à cette époque, il n’aurait misé un radis sur l’avenir politique du frangin. Se trouver au bon moment au bon endroit ! Rien de tel pour un technicien de maintenance dans son genre !

Driss avait senti dans les expressions de Kadiri une véritable angoisse à propos de ses concurrents locaux dans le business. En effet, un des anciens lieutenants du dealer, un certain Tarek Hamdi, à peine vingt-sept ans, s’était mis en tête, à partir du quartier de La Fontaine, le plus chaud de Bovilliers, de chasser son patron et de composer directement avec le grand Farid Benhadj. De son point de vue, l’essentiel des ressources ramassées sur la ville provenait de sa zone d’influence, de ses vendeurs, ses guetteurs et ses nourrices. Dans un premier temps, Benhadj avait tenté de temporiser, exigeant de Kadiri un pourcentage plus élevé pour l’équipe de La Fontaine avant de désavouer franchement les prétentions croissantes de Hamdi. Dans l’intermède, ce dernier avait non seulement consolidé son influence sur sa cité, mais avait réussi à absorber plusieurs types de Kadiri. Un d’entre eux, serré par les bleus, s’était même mis à table en chargeant son chef de la veille sur le stock de coke avec lequel on l’avait arrêté. Le séjour du caïd de Bovilliers au placard s’en était logiquement suivi d’un détour chez sa mère.

Comment le frangin, avec une aisance égale, parvenait-il à passer de ces égouts du monde des stupéfiants et des trafics en tout genre aux réunions officielles avec le beau linge de la politique locale, voire nationale ? Son dernier exploit en date : organiser une rencontre discrète avec l’imam du coin, le faussement emprunté Mourad Jebali, et ce malgré l’absence de culture et de pratique religieuse dans le sérail familial. Toutefois, ce Jebali, d’après ce qu’avait pu lire ou savoir Driss, était parrainé par le courant islamisant de la mosquée de Paris, pas spécialement réputé pour son ancrage à gauche. Enfin bon, cela restait de la politique ! Le frangin devait savoir ce qu’il faisait.

PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

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PREMIÈRES LIGNE #41

PREMIÈRES LIGNE #41


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La fiancée gitane de Carmen Mola

I

LE CIEL DANS UNE CHAMBRE

Quand tu es ici, avec moi,

cette pièce n’a plus de murs

seulement des arbres, des arbres infinis.

Au début cela ressemble à un jeu. Quelqu’un enferme un enfant dans un lieu obscur et celui-ci doit tenter d’en sortir par ses propres moyens. D’abord, il lui faudrait trouver l’interrupteur ; mais l’enfant ne le cherche pas, parce qu’il pense encore que la porte peut s’ouvrir à tout moment.

La porte ne s’ouvre pas.

C’est peut-être aussi un concours de résistance, le gagnant est celui qui reste le plus longtemps silencieux, celui qui ne demande pas d’aide. L’enfant colle l’oreille contre la porte en bois, délabrée. Il entend un bruit assourdissant, une moto qui démarre et s’éloigne. Il comprend alors qu’il est seul. S’il se mettait à crier, il entendrait l’écho de sa voix dans cet espace lugubre, poussiéreux et humide. Mais il a si peur qu’il ne gémit même pas.

Maintenant, il doit trouver l’interrupteur. Ses mains tâtonnent sur le mur. Il évite les obstacles, doucement, pour ne pas tomber. Il y a une ampoule au plafond, il doit y en avoir une. La pièce ne compte qu’une unique fenêtre, étroite et longue, dans la partie supérieure du mur, mais le soleil s’est couché il y a déjà une heure et seules subsistent les premières ombres de la nuit.

Il ne sait pas pourquoi on l’a enfermé.

Dans l’obscurité, ses pas de somnambule le font buter contre ce qui semble être une machine à laver. Il pourrait tenter de la mettre en marche, pour que le bruit de l’eau lui tienne compagnie pendant que le tambour tourne. Mais il ne le fait pas. Il continue d’explorer le lieu, effleurant le mur d’une seule main, comme un aveugle. Il veut trouver l’interrupteur de la lumière, mais ses doigts heurtent le manche d’un outil, une pelle qui tombe sur le sol avec fracas.

L’enfant fond en larmes et met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour distinguer le grognement sourd qui provient d’un coin. Il n’est pas seul. Il y a un animal qui se cache. Ce n’est pas la première fois qu’il l’entend, il sait qu’il rôde la nuit par ici : ses gémissements et ses halètements sont si forts qu’il a parfois imaginé qu’il s’agissait d’un loup. Mais c’est seulement un chien qui s’est introduit dans la grange de la ferme, celle qu’il voit depuis la fenêtre de sa chambre et dans laquelle on lui a toujours interdit d’entrer. C’est là qu’il a été enfermé, dans cette grange interdite, où il est incapable de se diriger dans l’obscurité parce qu’il n’en connaît pas l’espace.

Il parvient presque à distinguer deux petits points lumineux dans l’obscurité du fond. Il recule instinctivement. Il a l’impression que les points s’avancent vers lui, mais peut-être est-ce la peur qui est en train de créer cette image. Cela lui semble impossible que l’on ne puisse distinguer que ces deux petites lueurs. Quand, soudain, il ne les voit plus. À la place, il sent une douleur intense, aiguë, dans la jambe. L’animal est en train de le mordre.

L’enfant écarte la bête de son corps avec ses deux mains. Il sent une nouvelle attaque et pousse la tête de l’animal avec le pied. Les coups qu’il donne avec les pieds et les mains le font reculer. L’enfant entend des halètements et puis plus rien. On n’entend plus aucun bruit et le silence lui semble encore plus terrifiant.

Il recule vers la porte avec précaution, prêt à repousser une nouvelle attaque si le chien cherchait à se lancer de nouveau. C’est à ce moment-là qu’il effleure l’interrupteur avec sa main. C’est incroyable qu’il ne l’ait pas trouvé avant, mais, pour une raison ou une autre, il avait justement évité ce bout de mur.

Une ampoule de travers pend du plafond. Elle éclaire assez pour qu’on comprenne que la grange abrite des caisses remplies de vieilles couvertures et de cassettes, des livres, des outils agricoles, une machine à laver, une bicyclette rouillée avec une seule roue et un tas d’autres choses.

Le chien se trouve derrière un évier avec un robinet, un petit lavabo. C’est un chien errant à qui il manque une patte.

Sans quitter des yeux l’animal, l’enfant s’empare de la pelle qu’il a trouvée auparavant, celle qui est tombée sur le sol. Le chien gronde. L’enfant lève la pelle. Il est surpris d’être capable de manier un tel poids aussi facilement. Ce doit être ça, l’instinct de survie : quelque chose lui dit qu’ils ne peuvent survivre tous les deux dans cette prison.

L’animal avance et boitille avec peine vers l’enfant. Il le fait d’une façon si molle qu’il n’est plus menaçant. Mais il recommence à lui mordre la cheville comme s’il s’agissait d’un os à ronger dont il fallait extraire la dernière goutte de moelle. L’enfant balance un coup de pelle au chien. L’animal s’effondre avec un léger grognement. L’enfant le frappe plusieurs fois sur la tête, jusqu’à ce que la pelle devienne trop lourde pour lui. Il s’assoit alors sur le sol et se met à pleurer.

Sa cheville, marquée par les dents de l’animal, le fait souffrir. Sa chaussure aussi est tachée de sang. Il se déchausse et découvre la blessure faite par le chien lors de la première attaque. La peur aidant, il ne s’était rendu compte de rien.

La lumière s’éteint alors.

L’écho multiplie les halètements de l’enfant, mais celui-ci s’oblige à contrôler son souffle pour pouvoir écouter si c’est lui ou le chien qui respire. Ce n’est pas le chien. Le chien est mort.

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PREMIÈRES LIGNE #40

PREMIÈRES LIGNE #40


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Le livre en cause

Ineffaçables de Clarence Pitz

Note de l’auteur

Les fresques clandestines dont il est question dans ce récit sont apparues sur les façades de Bruxelles au cours de l’année 2016. À ce jour, certaines d’entre elles ont été effacées et de nouvelles sont apparues. Malgré leur nature transgressive et les polémiques qu’elles ont suscitées, les autorités locales ont décidé de les conserver.

Bien que de sérieux doutes planent quant à leur auteur, celui-ci souhaite rester anonyme. Par ailleurs, tous les personnages que vous rencontrerez dans ce roman ne sont que le fruit de mon imagination.

Il va de soi que si ces fresques sont bel et bien réelles, l’histoire que j’ai tissée autour d’elles relève de la pure fiction. Pour les besoins du roman, je n’ai d’ailleurs pas tenu compte de leur ordre d’apparition. J’ai, en revanche, respecté leur localisation. Ainsi, entre la dégustation d’une bière et d’une gaufre, n’hésitez pas à vous promener dans les vieux quartiers de Bruxelles et à lever les yeux pour les découvrir…

Prologue

Bruxelles, 12 février 2010, 2h15

Elle frotte ses pieds l’un contre l’autre pour les libérer de leurs escarpins trop étroits et les place devant la ventilation pour profiter du souffle chaud. Passer des heures par un froid pareil dans ces souliers bon marché aux talons interminables relevait du supplice. Bien plus que la compagnie du client de ce soir. Lui était plutôt agréable. Physique banal mais correct et galant. À se demander pourquoi un type comme lui avait besoin de ses services. Elle s’en fiche, ça fait son affaire. Le mec n’a pas regardé à la dépense et a opté pour le menu complet. Elle rentrera au petit matin avec une bonne grosse liasse de billets et, avec un peu de chance, son taré de mari s’enivrera tellement pour fêter ça qu’il lui foutra la paix. Penser à son époux réveille une légère douleur au creux de ses reins.

Elle pose sa main droite sur le bas de son dos dénudé et appuie du bout des doigts sur sa colonne vertébrale. Les sièges en cuir du SUV lui collent à la peau et la poignée du frein à main lui écrase les côtes. Le roulis de la voiture lui flanque la nausée, presque autant que l’odeur et le goût de son chauffeur. Mais elle continue, résignée, de répéter ce même geste qui lui tord la nuque et lui ankylose la mâchoire. Elle lève les yeux pour regarder dehors et s’occuper l’esprit autrement qu’en s’apitoyant sur son triste sort mais les expirations bruyantes de l’inconnu ont recouvert les vitres latérales d’une buée opaque. Elle change de position, décale son dos de quelques centimètres pour soulager ses muscles engourdis, et tourne la tête en direction du pare-brise. Les essuie-glaces balayent une fine bruine que crache un ciel noir alourdi d’une brume épaisse.

Malgré l’atmosphère asphyxiante qui règne dans l’habitacle, elle frissonne. La fatigue sans doute. Les clients qui s’enchaînent comme au comptoir d’un fast-food et cette peur constante de rentrer chez elle lui bouffent le moral et la santé.

L’homme se met à remuer son bassin pour imposer son rythme. Elle souffre mais abdique, le regard perdu dans le vide cobalt de la voûte céleste. Une main caresse son dos, lui serre l’épaule puis agrippe sa nuque. Elle plisse les yeux de dégoût et réprime un haut-le-cœur. Alors que l’inconnu s’agite comme un poisson sorti de son bocal et qu’elle a l’impression abominable d’étouffer, une pluie d’étoiles surgit du ciel comme par enchantement. Des centaines de petites étincelles qui lui promettent que la lumière se trouve au bout du tunnel et qui lui intiment de garder espoir. Elles se rapprochent, de plus en plus scintillantes, perçant le brouillard de leur halo hypnotisant.

Reconnaître le bâtiment qui s’érige droit devant elle la fait retomber dans une mélancolie cafardeuse tandis que les mugissements du chauffeur lui rappellent sa condition de vie dégradante. C’est là que son connard de mari l’avait demandée en mariage. Dans le restaurant hors de prix situé dans la dernière boule de l’Atomium, construction insolite formée de neuf sphères chromées représentant un cristal de fer et clignotant comme un sapin de Noël. La soirée avait été féerique. Depuis, elle avait eu le temps de déchanter.

Le conducteur se cabre, est pris de spasmes et lâche le volant d’un geste vif. Elle relève la tête brutalement, surprise par le changement soudain de direction du véhicule. Celui-ci zigzague et les fines lumières du monument se mettent à valser. Elle essaye de s’appuyer sur les jambes du client pour se redresser mais la voiture bringuebale tellement qu’elle n’y parvient pas et reste plaquée contre l’homme, la poitrine colléee à ses cuisses, tandis qu’il tente de reprendre le contrôle du SUV. Mais les roues semblent prises d’une frénésie démentielle et dansent sur la chaussée verglacée. Le chauffeur panique, agite sa tête et fait rouler ses yeux en tous sens. D’un geste vif et désespéré, il passe sa main sous son ventre en lui écrasant les seins de son avant-bras et tire le frein à main. La voiture chasse dangereusement vers l’arrière puis tournoie comme si elle était aspirée par un tourbillon.

Et c’est l’impact. Violent. Implacable.

Elle sent son corps se soulever, son dos percuter une surface dure dans un fracas assourdissant fait de tôle qui se froisse et de verre qui explose. Puis elle retombe tel un pantin désarticulé. La seconde qui suit la laisse hagarde mais cet état de prostration ne dure pas. Elle sent rapidement une douleur effroyable lui torpiller l’abdomen. Elle passe une main sur son ventre et ses doigts s’empourprent d’un liquide visqueux.

Le chauffeur l’observe, bouche ouverte, complètement sous le choc. Il n’a pas une égratignure. Elle le regarde, suppliante. Il déglutit et ses mâchoires se mettent à trembler comme celles d’un gamin avant une colère. Elle lui demande d’alerter les secours. Il déboucle sa ceinture de sécurité.

Elle espère qu’il va appeler une ambulance.

Il sort de l’habitacle.

Elle prie pour qu’il revienne très vite.

Il s’enfuit à toutes jambes.

Puis, après quelques minutes qui lui paraissent aussi longues qu’un hiver glacial à Bruxelles, les lumières clignotantes de l’Atomium pâlissent et s’éteignent sous ses paupières closes tandis qu’un dernier souffle l’emporte dans les abîmes de sa déchéance.

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PREMIÈRES LIGNE #39

PREMIÈRES LIGNE #39

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Le grand vertige de Pierre Ducrozet

Adam Thobias a indiqué à Carlos Outamendi le fauteuil rouge à franges. Dans les deux tasses il a versé du thé qu’ils ont bu en silence. On entend des gouttes d’eau qui tombent dans le puits, quelques tuiles qui craquent. L’eurodéputé est arrivé ce matin à Brighton dans la retraite d’Adam Thobias pour essayer de l’en sortir. Un peu plus de thé ? Avec plaisir. On parle de la lumière, bien pâle à cette époque de l’année, et des canards qui aiment poser leurs becs sur le réservoir d’eau. Outamendi, après une première attaque, trop discrète, revient à la charge sur le côté, vous savez, c’est une opportunité historique, il y aura des moyens importants, une grande marge de manœuvre. Adam Thobias, les deux mains reposant sur les accoudoirs en velours, le corps long et las perdu entre les étagères en bois brut de la bibliothèque, regarde l’eurodéputé d’un air étrange dans lequel flotte de la circonspection, mais aussi, peut-être, de l’indifférence. Celui que je préfère, c’est le petit, là-bas, dit Thobias en pointant du doigt la bande de canards. Il ne sait pas, il ne sait rien, il cancane quand même. Il glisse son bec dans le puits pour tenter de boire. Bientôt, il comprendra. Outamendi boit une nouvelle gorgée de cet earl grey haute cuvée. Il a la vessie qui va exploser mais il faut qu’il tienne. Pendant un moment, le maître des lieux a semblé vaciller. Mais il s’est ressaisi et étudie à présent la baie vitrée qui s’ouvre sur un jardin triste et humide ponctué de statues mousseuses et de bégonias presque partis déjà. Une demi-heure plus tard, alors qu’ils évoquent les derniers remous au Parlement européen, Thobias dit oui, au détour d’une phrase, de sa voix grave et lointaine, sans rien ajouter mais Outamendi comprend. Est-ce l’aspect nouveau du projet qui l’a convaincu, ou bien l’enveloppe allouée – il n’en dira rien.

Et c’est un long oiseau ébouriffé, aux cheveux encore abondants malgré ses soixante-cinq ans, qui débarque trois semaines plus tard, la tête légèrement inclinée, les yeux bleus perçants, dans la grande bâtisse à moitié flinguée de la rue du Vallon, dans le centre de Bruxelles. Trois étages, des bruits de pas émis par une cinquantaine de jambes, des Mac tout juste sortis de leurs étuis, des classeurs, des cartes, des documents étalés partout. On est pleins d’idées, de projets, d’ardeur, comme au début d’une histoire d’amour.

Le nouveau bateau, dont Adam Thomas

prend les commandes, porte le sigle de CICC, Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel – CICCNCN, c’était à peu près imprononçable, on a décidé à l’unanimité de raccourcir. Une centaine de gouvernements (à l’exception notable, quoique attendue, des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine), d’instances internationales (principalement l’ONU, l’Union européenne et la Banque mondiale) lui ont accordé des crédits : 120 milliards en tout pour aborder le défi bio-écologique depuis un autre versant que les politiques publiques, jusqu’à présent parfaitement inefficaces.

Quelque chose est en train de se passer. Il aura fallu une suite de catastrophes, incendies, épidémies, disparition d’écosystèmes et fonte des glaces pour qu’un spectaculaire revirement s’opère. Chloé Tavernier a bien senti le vent tourner. Militante de longue date, elle s’était jusqu’alors heurtée à un mur d’indifférence et de mépris, ah ouais t’aimes les arbres et les vaches, génial, mais en 2016 quelque chose s’est débloqué et alors tout est allé très vite sous la pression d’une nouvelle vague, vive et déjà exaspérée, portant l’agneau sacrifié par leurs parents. À moins que ce ne soit tout simplement la folle température qui brûla les peaux, cet été-là, et réveilla les cerveaux endormis. Cela déboucha, autre surprise, sur la création de cette organisation entièrement consacrée à la réinvention d’un pacte naturel. Lorsqu’on proposa à Chloé Tavernier de faire partie de l’équipe, elle esquissa dans son salon de la rue des Rigoles à Paris le pas de zouk des grands jours.

— Et qui va prendre la tête de la commission ?

Elle espérait, comme tous, que l’homme ayant mené le combat pendant quarante ans rejoigne l’aven­ture, mais il s’était semble-t-il éloigné des affaires, fatigué de ne rien voir venir.

— Si je viens, en revanche, avait finalement soufflé Adam Thobias à Carlos Outamendi en lui serrant la main devant le seuil pavoisé de sa maison, ce ne sera pas pour le plaisir de la balade.

Et il n’avait pas menti ; attrapant sa baguette, il donna aussitôt le tempo, suivi par ses vingt-quatre collaborateurs venus du monde entier.

En réalité, Adam Thobias a accepté à une condition. La création d’une entité à part, à l’intérieur de la commission, constituée de “spécialistes chargés de missions”.

— Qui serait comme le bras armé du reste, avait-il expliqué autour de la table de réunion. On envoie des gens enquêter partout dans le monde. Il faut ça si on veut réussir. On peut bien s’enfermer à Bruxelles pour imaginer le futur, si on n’a pas le présent ça ne servira à rien.

Les têtes autour de lui, tout à leur joie d’avoir attrapé le gros poisson dans leur escarcelle, opinèrent longuement.

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PREMIÈRES LIGNE #38

PREMIÈRES LIGNE #38

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Cataractes de Sonja Delzongle

Prologue

Jan ! Jan !

La voix de sa mère dans le vacarme. C’est la dernière fois qu’il l’entend. Étouffée, lointaine. Affolée. L’eau est montée si vite… Personne n’a eu le temps de réagir. Lui, jouait dehors avec le chien. Hatsa. Où est-il ? Il ne perçoit plus ses aboiements, passés des plaintes au silence. À cheval sur Hatsa, un leonberg dont la taille évoque plus celle d’un poney, Jan a été soudain emporté. Autour de lui s’est refermée une masse visqueuse et froide. Glacée. Un mélange d’eau et de boue. Les maisons ont disparu. Toutes. La sienne a sans doute subi le même sort. Seuls quelques toits en pierres plates et grises rappelant des écailles de tortue affleurent. Bientôt, ils seront recouverts eux aussi. Des vies avalées. Tout ne sera plus qu’histoire ancienne.

Zavoï englouti. Un village entier rayé de la carte en quelques heures. Le village le plus isolé de tous ceux qui peuplent les berges de la Viso, la rivière prenant sa source de l’autre côté de la frontière, en Bulgarie.

Le ventre de la montagne s’est ouvert sans prévenir. Au-dessus de lui, le ciel n’est qu’obscurité. Espaces céleste et terrestre se confondent en un magma où, impuissant, l’enfant s’enlise. La solitude dans laquelle il s’enfonce est un gouffre noir. Incapable de s’en extraire, plus il se débat, plus ça l’aspire. Un monstre de fange, d’eau et de terre qui l’emporte dans sa gueule.

Où sont-ils, tous ? Mama ! Mama ! voudrait-il crier mais, la bouche ouverte sur ce mot que plus jamais il ne prononcera, il s’aperçoit qu’elle est pleine de boue, que sa langue est prisonnière et figée. Il va étouffer. La bourbe lui entre dans le nez, les oreilles, avec un bourdonnement infernal. Ça coule à l’intérieur, dans sa gorge, ses poumons, prêts à éclater, ça lui rentre par l’anus et ça se déverse dans ses intestins. Un long ver noir qui s’étire dans ses entrailles saturées. Mama ! Mama !

Sa tête émerge enfin de la terre liquide, l’air s’engouffre dans ses narines et dans sa gorge avec un sifflement, Kosta ouvre les yeux et regarde autour de lui. Là où la boue s’est retirée.

Le drap posé sur le corps endormi de Jasna se soulève et retombe au rythme de sa respiration douce et profonde. Lui aussi respire. Il sent la sueur dans son dos et sa nuque comme une toile d’araignée humide. Il a quarante-deux ans de plus que le petit Jan avalé par la bête puis recraché vivant. Vivant. Mais toujours privé de réponse acceptable au drame qui a brisé son enfance. Quel est ce démon venu lui arracher la moitié de lui-même ? Ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs, ses grands-parents paternels, son oncle, sa tante, un cousin. Au total, onze membres de sa famille.

Le cauchemar lui a laissé un peu de répit depuis son installation à Dubaï avec Jasna. Surtout depuis la naissance de Fjona, son ange, son soleil. Elle a aujourd’hui trois ans, l’âge qu’il avait au moment du drame. Et il s’est juré de la protéger. Lui qui n’a rien pu faire pour sauver les siens. Lui qui a survécu effrontément, parmi la trentaine de rescapés. Le plus jeune d’entre eux. Alors qu’un si petit garçon aurait dû mourir broyé dans le torrent de boue et de pierres qui l’emportait. Ce n’était pas normal… Mais rien n’est normal dans cette histoire. Son chien Hatsa dont la photo trône sur sa table de chevet, à côté de celle de sa mère que lui ont donnée ses grands-parents, de celles de Jasna et de Fjona, est mort depuis longtemps. Jan Kosta n’oubliera jamais comment la brave bête, sautant d’une palette où elle avait trouvé refuge, a nagé contre le courant jusqu’à son jeune maître dont seul le visage émergeait et, lui saisissant le bras dans sa gueule, l’a traîné jusqu’à un rocher plat à hauteur duquel ils avaient dérivé.

Chaque fois que ce cauchemar le réveille, Kosta éprouve la même sensation. Sa joue contre le poil mouillé du chien dont les flancs se soulevaient rapidement. L’odeur de vase mêlée à celle de bête. Effluve rassurant, qui l’ancrait à la vie. Sa seule amarre au milieu du chaos.

Ça s’était passé en avril, l’air hivernal radoucissait au profit de la tiédeur printanière, mais les grosses pluies des jours précédents, peut-être à l’origine du glissement de terrain, avaient contribué à maintenir une atmosphère fraîche dans la montagne. La chaleur animale avait préservé celle du petit Jan, l’empêchant de mourir gelé.

Combien de temps s’était écoulé avant qu’on vienne à leur secours, une éternité sans doute, à l’échelle d’un être si petit. Dans les tourbillons d’eau opaque entourant leur rocher, Jan a perdu connaissance, collé à Hatsa qui n’a pas bougé jusqu’à ce qu’arrivent deux types à bord d’un canot. Intrigués par ce petit blotti contre un chien aussi immobile que le rocher qui leur servait de refuge, ils s’approchent. En quelques coups de rame, ils atteignent la pierre plate mais ont le plus grand mal à maintenir le pneumatique à peu près stable, le temps d’attraper le gamin par les jambes et de l’attirer à eux comme un sac malgré les aboiements du leonberg. Le visage recouvert d’un masque gluant qui lui tire la peau, claquant des dents, Jan émerge sans comprendre ce qui lui arrive, clignant désespérément des yeux en direction des deux types. Une fois Kosta à bord, le canot s’éloigne rapidement, abandonnant le leonberg à son sort, sans se soucier des hurlements désespérés du gosse qui veut son chien.

À mesure que la silhouette esseulée de l’animal diminue dans son champ de vision, un sentiment aussi puissant que la haine envahit le petit Jan Kosta. Encore trop jeune et vulnérable pour se jurer de leur faire payer un jour l’abandon de Hatsa, il serre les poings si fort en soufflant par la bouche et le nez des bulles grises que ses petits ongles s’enfoncent dans sa chair jusqu’au sang.

Ballotté par l’eau qui n’en finit pas de monter, le canot gonflable se met à tournoyer sur lui-même, heurté par des troncs et des planches, sans se percer ni se renverser. Entraînés dans une valse infernale, munis de leurs rames, les deux hommes se retrouvent enfin, au terme d’une lutte contre le courant et les tourbillons, dans un décor que ni eux ni le jeune Kosta ne sont près d’oublier.

L’eau, partout autour d’eux. L’eau, à perte de vue. Comme une mer sombre et menaçante. Une mer sans vagues. À peine quelques remous font-ils tanguer l’embarcation. L’eau occupe l’espace entre les montagnes, a avalé tout le relief accidenté. Au loin, les plus hauts sommets encore enneigés semblent émerger de cette mer soudainement formée, le spectacle est à couper le souffle. Le paysage, encore familier quelques heures auparavant, se trouve transformé à jamais. Comme si la terre avait bougé à cet endroit, déplaçant tout, avalant tout pour créer autre chose. Une autre planète. Même le petit Jan, dont les braillements suite à la disparition de son Hatsa trouaient les tympans de ses deux sauveurs, n’émet plus aucun son. La boue a commencé à sécher sur son visage, formant une carapace d’argile rétractée sur sa peau. Ses petits poumons encombrés sifflent faiblement et des quintes de toux lui font recracher les particules noires accumulées.

Du village, il ne reste que quelques débris flottants. Les derniers toits en écaille de tortue ont disparu sous l’eau. La famille de Kosta a toujours vécu à Zavoï, dans cette partie sauvage et montagneuse de Serbie du Sud-Est qui fait partie de la chaîne du Grand Balkan. Jan est un enfant de Zavoï. Comme ses deux frères et ses deux sœurs. Il était le plus jeune. Où sont-ils maintenant ? Ont-ils survécu eux aussi ? Et ses parents ?

Les deux hommes du canot ont navigué jusqu’à la tombée de la nuit, quand ils ont atteint la terre ferme. Des cadavres gonflés remontent à la surface comme des bouchons de champagne, donnant à leur navigation un caractère macabre. Nombre d’entre eux tapent tête la première contre le pneumatique qui résonne de chocs sinistres. L’enfant, inconscient de ce que ça signifie, en fait un jeu. Chaque fois qu’un corps heurte le canot, Jan lance un cri de victoire, comme s’il venait de marquer un but.

Sans prêter attention aux commentaires des deux types, Jan scrute avidement la surface de l’eau, à l’affût de nouveaux cadavres dans le jour déclinant. Un soleil écarlate se dilue au pied des montagnes baignées de sang.

— Mama ! Mama !

Le cri du gosse a brisé l’harmonie des clapotis. Un cri terrible, aigu, à fendre les pierres. Les deux hommes suivent le regard du petit. Contre le canot, flotte le corps d’une femme. Des cheveux d’or déployés en éventail autour d’un visage gris violacé. Elle doit avoir la trentaine à peine. Ses pupilles éteintes fixent le ciel et sa bouche pleine de terre semble figée sur un cri muet. Penché sur le cadavre, de sa petite main noircie de boue, il s’est mis à caresser le front mouillé de la jeune femme en pleurant.

— C’est ta mère ? demande l’un des deux types éberlué. Il vient de crier « mama », il l’a reconnue. Laisse-le tranquille, fait l’autre.

— Il se trompe peut-être. Dans cet état, tous les morts se ressemblent.

— Ils sont blonds tous les deux. Les yeux clairs. Ça doit être elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Comment ça ? Tu veux qu’on fasse quoi ? On gagne vite ce putain de bord, si on y arrive avant la nuit…

— À voir tous ces pauvres gens, je me dis qu’on a une sacrée chance d’être encore vivants, mon gars.

— C’est pas de la chance, imbécile ! C’est Dieu.

— Je me demande bien ce qu’on a fait pour le mériter…

Ils avaient fini par la découvrir, cette berge accessible, et ils avaient accosté au milieu de monceaux de pierres, de troncs cassés et de débris divers, sans vraiment savoir où ils étaient. Tirant l’embarcation sur la rive, ils avaient descendu Jan du canot en le portant sous le bras, soulagés de sentir enfin le sol sous leurs pieds. Se retournant une dernière fois sur l’étendue d’eau qui avait tout recouvert, ils étaient restés quelques instants silencieux et prostrés. Là, au milieu, quelque part sous des tonnes d’eau, se trouvait leur village. Plus tard, ils apprendraient qu’en s’effondrant au cours du glissement de terrain, la terre et les pierres charriées avaient formé un barrage d’une cinquantaine de mètres de hauteur et de cinq cents mètres de long, à l’origine du lac sous lequel était enseveli Zavoï. Le Grand Balkan n’avait jamais connu de phénomène d’une telle ampleur, tout juste quelques tremblements de terre mineurs qui avaient secoué la montagne.

Les deux hommes, hagards, exténués, munis d’une seule lampe torche récupérée sur le canot, allaient devoir marcher au hasard, à la recherche d’autres rescapés ou d’un refuge.

Avec la nuit s’était levé des montagnes un petit vent froid et il fallut faire un feu pour se réchauffer. Il y avait du bois à foison, mais les morceaux de planches ou les branches arrachées étaient gorgés d’eau, inutilisables. Et Jan les retarderait, c’était sûr.

Après concertation, ils avaient décidé d’abandonner l’enfant sur place pour continuer leur chemin à leur rythme. Comme un chien dont on ne veut plus, comme Hatsa sur son rocher un peu plus tôt, Jan avait été laissé à côté du canot, sur la rive du nouveau lac, tout seul près d’un feu que les deux hommes avaient réussi à allumer en arrosant le bois d’un peu d’essence du jerrican qui se trouvait dans le pneumatique.

— On peut pas t’emmener, gamin, avait déclaré l’un des deux types. On sait pas où est ta famille. C’était peut-être ta mère, le corps que t’as vu, mais c’est possible que non. Quelqu’un te trouvera sûrement, en passant ici. Même peut-être quelqu’un des tiens. Alors tu restes près du feu et quand les flammes sont moins fortes, tu mets tout de suite des branches comme je t’ai montré. Et quand il y en aura plus de celles-ci, tu iras en ramasser. Ça devrait t’aider à passer la nuit. Tiens, des biscuits si t’as faim.

L’homme lui avait tendu un petit paquet qu’il venait de sortir de sa poche. Sur ces mots, il s’était relevé et avait rejoint l’autre, qui l’attendait plus loin – il n’avait pas la force d’assister à cette scène.

— Il va pas survivre, le môme. Trois ans, tout seul, la nuit, l’air glacé de la montagne. Il y a peut-être des ours ou des loups qui vont le sentir…

— Et ma grand-mère aussi ! T’en as déjà vu beaucoup, de ces animaux, toi, par ici ? Il faut monter plus haut, ou s’enfoncer dans la forêt. Ouais, mais tout ça a dû leur flanquer la trouille et ils ont dû sortir de leur tanière.

— Ou, au contraire, s’y planquer. Allez, viens, on a pas le choix. Si tu te sens de t’occuper d’un môme qui va avoir envie de pisser toutes les cinq minutes, qui pourra pas marcher un kilomètre, qui aura faim, soif, t’as qu’à y retourner et le récupérer, mais sans moi.

L’autre n’avait pas répliqué et les deux types s’étaient éloignés dans la nuit, marchant dans le cercle blafard de la lampe torche. Ne comprenant sans doute pas ce qui lui arrivait, Jan était resté près du feu, persuadé que c’était ce qu’il devait faire. Obéir ses sauveurs devenus des lâcheurs.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ des deux hommes quand un halètement s’était fait entendre dans l’obscurité. D’abord lointain, puis de plus en plus proche. Malgré sa fatigue et son état de faiblesse, Jan, couché près du feu, avait tendu l’oreille, plus intrigué qu’apeuré. Ça bougeait, dans la nuit. Ça s’avançait vers lui, pas à pas.

Avant qu’il ait le temps de crier, une masse humide l’avait plaqué au sol et le couvrait de baisers poisseux. Cette odeur familière… mélange d’humus, de vase et de senteur animale. Hatsa ! Leurs battements de cœur, rapides, s’étaient mêlés dans une explosion de joie. Ils avaient roulé ensemble dans la terre, l’un sur l’autre, Jan s’agrippant à l’épaisse toison du leonberg. Une fois calmé, Hatsa s’était allongé à côté de son jeune maître en remuant la queue, sa grosse tête sur les cuisses de Jan.

Voyant le canot s’éloigner du rocher où on l’avait laissé, le leonberg n’avait pas tardé à sauter dans l’eau et à les suivre à distance, guidé par son flair, afin de retrouver le seul être qu’il lui restait au monde.

Épuisé par toutes ces émotions, après avoir partagé les biscuits avec Hatsa qui ne s’était pas fait prier pour avaler sa part, Jan avait sombré dans un sommeil troublé par des visions d’apocalypse. De ces froides ténèbres, blotti contre l’épaisse fourrure, était né le premier des cauchemars qui allaient hanter Jan Kosta toute sa vie. Le même cauchemar qui se répéterait chaque nuit. Et il se réveillerait toujours au même moment, en sueur, avec cette impression d’étouffer, de la boue plein la bouche, le nez et les poumons.

Le jour venait de se lever sur les sommets enneigés et le lac nouveau-né, dans la même virginité et le même dépouillement qu’à l’origine du monde, lorsque Hatsa s’était mis à grogner fébrilement. Des alertes répétées, tandis que des pas raclaient la terre. Quelqu’un approchait du feu où résistaient vaillamment quelques braises.

Encore endormi, recroquevillé contre les flancs de son chien, Jan sentit qu’on lui tapotait l’épaule. Le contact le fit sursauter et il se redressa en appelant Hatsa. Le chien avait l’air à la fois calme et sur ses gardes, oreilles dressées.

Devant eux se tenait un homme, le visage à moitié dévoré par une épaisse barbe noire, enveloppé dans un manteau en peau de mouton, une toque de la même matière lui tombant sur les yeux, une besace en bandoulière, le regard noir et perçant, un bâton à la main, du bout duquel il venait de toucher Jan pour voir si le petit était mort ou vivant.

— Ça va, gamin ? demanda le gars en s’accroupissant, une main dans sa besace d’où il avait tiré une gourde. T’as soif ?

Pour toute réponse, Jan saisit le récipient et se mit à boire d’un trait.

— Hé, doucement, laisses-en un peu pour les copains ! T’es tout seul ? C’est ton chien ? Comment t’es arrivé ici ?

— C’est Hatsa, se contenta de répondre Jan.

— OK, lui c’est Hatsa et toi ?

L’enfant regarda le gars en clignant des yeux. Allait-il partir lui aussi et le laisser ?

— Jan.

— Jan. C’est tout ? T’as bien un nom de famille…

Mais le gosse, épuisé, fermait déjà les yeux. L’homme hocha la tête.

— Et les tiens, ils sont où ? Qui a fait ce feu ?

— Les deux hommes du bateau. Après, ils sont partis.

— Et tes parents ? Tu sais où ils sont ?

— Mama… commença à pleurnicher Jan en se frottant les yeux de ses poings sales. Elle… elle est là-bas…

Il tendait la main vers le lac.

— Comment tu sais ? Tu l’as vue ?

Jan secoua la tête de haut en bas.

— T’as quel âge ? Pas plus de trois ans, j’imagine.

— Trois.

En même temps que les mots, autant de petits doigts s’étaient dressés sous le nez du gars.

— Si t’es seul, viens avec moi. On va essayer de retrouver les tiens. Même s’il y a peu de chances qu’ils soient encore vivants.

— C’est pas vrai ! se mit à hurler Jan. C’est pas vrai ! T’es un menteur !

— OK, si je suis un menteur, je te laisse ici avec ton chien, répondit l’homme en se levant.

— Non ! Non ! Je veux retrouver mama !

— Alors tu me traites pas de menteur, hein ? Si je te dis que ton village, il est là, quelque part sous l’eau, c’est vrai. Va falloir que ça rentre dans ta caboche. Et aussi qu’il y a peu de survivants.

— C’est quoi, « survivants » ?

— Se grattant le menton sous sa toison, l’homme cherchait comment expliquer à un gosse ce qu’était mourir et survivre.

— Les survivants, c’est ceux qui sont pas morts, tu vois ? Ceux qui sont toujours en vie, comme toi et ton chien.

Alors que ces mots irréels le traversaient de part en part, Jan se tourna vers le lac dans lequel se fondaient des teintes rose et orangé, comme si elles bavaient du ciel. Une vision qui allait s’imprimer dans sa mémoire et l’accompagnerait toute sa vie. C’était donc là, au fond de cette masse liquide, que se trouvaient désormais sa maison, son village, ses copains, ses frères, ses sœurs ? Peut-être faisaient-ils partie de ces corps remontant à la surface, flottant comme des troncs. Ils seraient donc des morts, et lui et Hatsa, des « survivants » ? Une déduction bien compliquée pour le cerveau d’un si jeune gamin, qui se sentait tout aussi mort que ces corps dans la boue.

— Allez, debout ! On y va, Jan ! T’es un homme, maintenant ! Bouge-toi donc ! l’a encouragé le gars en lui tendant la main. Moi, je suis Djol.

Djol finirait par retrouver ses grands-parents maternels dans un village de la vallée, et marquerait à jamais la mémoire de Kosta. Après avoir partagé l’existence solitaire et sauvage de son protecteur durant deux semaines, dans une cabane au beau milieu de la forêt, l’enfant fut conduit à la seule famille qui lui restait.

Aujourd’hui encore, Kosta, lorsqu’il pense à l’homme qui l’avait découvert presque gelé, le sauvant d’une mort certaine, se demande s’il est toujours de ce monde.

Une fois chez ses grands-parents, Jan retrouva son nom complet, Kostadinovic, ainsi que les souvenirs de sa courte vie à Zavoï lorsqu’il était le petit-fils du chef du village, disparu dans la catastrophe.

Mais en dépit de toute l’attention et de l’amour parfois un peu rude de ses grands-parents, le drame n’avait pas quitté Kosta. C’était là, en lui, dans sa chair. Cette chose que les cauchemars ravivaient sans cesse. La bête qui s’était réveillée pour engloutir son village et les siens. Le monstre tapi dans la montagne, dont personne n’avait soupçonné l’existence. Une question le hantait comme ses fantômes. Pourquoi ? Pourquoi la terre avait-elle bougé ce jour-là ? Pourquoi le sol s’était-il dérobé, pourquoi cette gigantesque coulée de boue entraînant tout sur son passage ? Que s’était-il passé dans les entrailles terrestres ? Était-ce, comme certains le racontaient, le réveil du diable ?

Seule la science pouvait lui apporter des réponses, remplacer l’image de la bête par une explication rationnelle. Kosta s’était donc lancé dans l’hydrogéologie. Des études passionnantes qui l’avaient souvent conduit sur le terrain, à l’étranger, en Afrique, en Asie. Et c’est en fêtant son premier poste à trente ans, lors d’une soirée organisée par un ami à Belgrade, qu’il rencontra Jasna, de dix ans sa cadette, qui deviendrait sa femme trois ans plus tard. Avec elle, il partirait, à l’approche de la quarantaine, s’installer à Dubaï à cause de son travail, mais aussi pour les liens qu’entretenait Belgrade avec cette mégapole. Le poste proposé par une compagnie pétrolière était une occasion à ne pas manquer. Qui changerait son train de vie, plutôt modeste en Serbie, en existence rêvée. Un appartement luxueux avec terrasses et piscine au sommet d’une tour, une vue panoramique sur le désert, deux voitures haut de gamme, des équipements high-tech, des séances de golf et d’équitation pour Jasna, la belle vie pour l’enfant de la Vieille Montagne, né au milieu des chèvres et des moutons.

Jasna. Seuls ses cheveux blonds et son visage émergent du drap blanc. La ressemblance avec la mère de Jan sur la photo est frappante. Kosta, malgré son très jeune âge au moment où il l’a perdue, a gardé de sa mère, de ses mimiques et expressions un souvenir précis, presque photographique.

— C’est dingue ce que tu peux lui ressembler…, dit-il parfois à Jasna.

— Je ne veux pas ressembler à une morte ! s’indigne-t-elle.

La respiration régulière de sa femme le rassure. Depuis quelque temps, il sent qu’elle ne va pas bien. Le changement est survenu un an après la naissance de Fjona. Une sorte de baby-blues à retardement. C’est comme si Jasna avait renoncé à son corps, à sa féminité. Elle s’est mise à boire régulièrement, prétextant qu’un peu de vin lui faisait du bien. N’ayant pas besoin de travailler, son univers se limite à la maison et au peu d’activités qu’elle pratique en dehors. Elle a pris du poids, au moins huit kilos, mais elle ne semble pas s’en émouvoir. Pour Kosta, le plus grave est son manque d’intérêt et d’élan maternel pour Fjona, qu’il lui reproche de plus en plus souvent.

— Et toi, tu n’en as que pour elle, à croire que je ne t’intéresse plus ! lui rétorque Jasna froidement.

— C’est ma fille, je veux qu’elle soit heureuse. Je veux qu’elle ne manque de rien, surtout pas d’amour.

Mais Jasna s’enlise de plus en plus dans la mélancolie et l’indifférence.

Après plus de dix ans de belle entente, le couple se retrouve à la dérive. Ce qui n’empêche pas Jan d’être fou de sa fille et de la gâter au-delà du raisonnable. Son amour pour elle est même devenu un refuge.

Sortant du lit sans faire de bruit après avoir regardé l’heure à sa montre connectée, cinq heures, le dos encore ruisselant de sueur, une odeur de vase au fond des narines, le premier réflexe de Kosta après son cauchemar est d’aller voir Fjona. Sa chambre d’enfant, un véritable parc à jouets, a la meilleure exposition, au sud, pour la lumière. Comme toutes les autres pièces, elle est équipée d’un climatiseur.

Jan entrouvre la porte et passe la tête. Couchée sur le dos, Fjona dort profondément. Ses bouclettes dorées, ses joues fraîches et rebondies et ses mains potelées lui donnent un air de Cupidon. D’ailleurs, Kosta, entre autres mots tendres, aime lui répéter « Mon petit ange» en la soulevant dans ses bras. Son regard s’attarde avec tendresse sur la fillette. Chaque fois, il se demande comment ils ont fabriqué une telle merveille. Pourtant, elle est là, fruit de ce qui aurait dû être un amour stable et solide, petit être de joie et de vivacité, unique et si précieux. Il donnerait sa vie pour elle. Et il aime ce sentiment.

Au même moment, posé sur sa table de chevet, son smartphone se met à vibrer. S’il était là, Kosta verrait s’afficher le numéro de Vladimir Krstic, son ami d’études, ingénieur en chef à la centrale hydroélectrique construite trois ans auparavant là où Zavoï a été englouti. Là où l’énergie de l’eau de la Viso était la plus exploitable.

Mais Kosta n’écoutera le message de Vlada qu’une heure plus tard, bloqué dans leur appartement par ce qu’il a vu arriver au loin en buvant son café sur la terrasse. Un mur de sable.

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PREMIÈRES LIGNE #37

PREMIÈRES LIGNE #37

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une deux trois de Dror Mishani

Un de mes coups de coeur de ce premiers trimestre de l’année 2020.

Un livre résolument féministe.

UNE

1

Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêt à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.

Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était déjà capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondrait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.

Fin mars.

Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.

Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »

Ils poursuivirent par tchat.

« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?

— Lycée.

— Lequel ?

— Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »

Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon.

« J’ai négligé mon corps pendant des années, mais je me suis récemment inscrit à une salle de sport. J’adore. »

À en juger par les photos, elle trouva que ses efforts ne sautaient pas aux yeux. Il était avocat, « pas un ténor du barreau, un petit cabinet où j’exerce seul ». Son principal secteur d’activité était lié aux démarches d’obtention d’un passeport polonais, roumain ou bulgare que pouvait entreprendre, depuis quelques années, tout Israélien ayant des racines dans ces pays-là et désireux de bénéficier d’une double nationalité. Il avait trouvé ce créneau après avoir travaillé pendant plusieurs années au département juridique d’une grande agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère, de ces entreprises qui, en Israël, prospéraient depuis plusieurs décennies. Certaines d’entre elles s’étaient tournées vers l’Asie (principalement les Philippines ou l’Inde), mais la sienne se concentrait sur l’Europe de l’Est, ce qui lui avait permis de se constituer un solide carnet d’adresses et des relations avec les différentes administrations des pays concernés. « Auriez-vous par hasard besoin d’un passeport polonais ? lui demanda-t-il.

— Ça ne risque pas, mes parents viennent de Libye. Avez-vous des contacts avec Kadhafi ? »

Au lycée, ses collègues la mirent en garde contre ce genre de rencontre. Insistèrent sur le fait qu’on ne pouvait pas croire ce que les gens disaient d’eux-mêmes. Mais il ne raconta rien de spécial, au contraire, il semblait s’efforcer d’apparaître le plus banal possible. Au bout de quelques jours à discuter en ligne, il lui demanda : « Allons-nous, finalement, nous rencontrer ?

— Finalement, oui », répondit Orna.

Et ce finalement arriva au début du mois d’avril, un jeudi à vingt et une heures.

Il lui laissa le choix du lieu. Elle opta pour le Landwer Cafe, place Habima à Tel-Aviv. Trois jours auparavant, lors d’une entrevue avec le psy d’Erann, elle avait tellement parlé d’elle-même que le thérapeute lui avait suggéré d’envisager de se faire suivre, elle aussi. Elle avait éclaté de rire, s’était excusée de s’être laissé emporter et avait expliqué que de toute façon elle n’en avait pas les moyens, d’ailleurs si elle parvenait à financer les séances de son fils, c’était avec l’aide de sa mère.

Le psy lui recommanda de ne pas faire mystère de ce premier rendez-vous, mais de ne pas non plus insister dessus. Si Erann demandait avec qui elle sortait, elle pouvait dire que c’était avec un ami, s’il voulait en savoir plus, elle n’aurait qu’à lui expliquer qu’il ne le connaissait pas, que c’était un nouvel ami prénommé Guil. Il ajouta que mieux valait éviter les services de la grand-mère pour garder le garçon (chez eux ou chez elle) ce soir-là, au risque qu’elle en dise trop, vu sa propension à tout monter en épingle. Il lui conseilla donc de prendre leur baby-sitter habituelle, celle qu’ils appelaient à l’époque où papa et maman allaient encore au cinéma ensemble.

Tel-Aviv était saturée. Les bouchons avaient commencé dès la sortie de la voie express Ayalon, lorsqu’elle avait tourné dans la rue haShalom, et sur Ibn Gvirol ça ne roulait pas mieux. Quant au nouveau parking souterrain de la place Habima, il était complet. Par chance, le matin même, Guil lui avait envoyé son numéro de portable en message privé sur le site, elle put donc le prévenir par SMS qu’elle aurait du retard. Elle fit demi-tour, alla se garer dans le parking de la rue Kaplan et, pour arriver jusqu’au théâtre national, elle dut se frayer un chemin parmi la faune de noctambules qui envahissaient la place, barbus tatoués, superbes demoiselles, couples avec bébés. Peut-être un autre endroit aurait-il mieux convenu ? Elle s’était habillée tout en blanc, pantalon court en coton, chemisier et veste légère par-dessus, ce qui lui donna aussitôt un coup de vieux, ou plus exactement – c’était pire ! – une allure de vieille qui veut la jouer jeune.

« Je me demande ce qu’on fait ici. Ce n’est carrément plus de mon âge ! »

Telle fut la première phrase que Guil prononça et cela l’aida à se sentir un peu moins décalée. En revanche, la situation – se retrouver ainsi face à un inconnu – lui fut beaucoup plus étrange qu’elle ne se l’était imaginée.

Il se leva à son arrivée et lui serra la main comme s’il s’agissait d’un rendez-vous professionnel. Il commanda un café au lait, alors elle renonça au verre de vin qu’elle aurait volontiers pris et se rabattit sur du cidre chaud avec un bâton de cannelle. Même s’il n’était pas vraiment mince, son apparence prouvait qu’effectivement il fréquentait une salle de sport. Il avait fait moins d’efforts vestimentaires qu’elle, portait un jean, un polo bleu et des runnings blanches. D’emblée, il endossa le rôle du plus expérimenté des deux : c’était loin d’être son premier rendez-vous du genre.

« En général, on parle divorce, commença-t-il, on confronte expériences et stratégies. Ça fait un peu rencontre d’anciens combattants. C’est plutôt déprimant, mais je suis prêt à me lancer.

— S’il vous plaît, tout, mais pas ça ! » l’arrêta-t-elle aussitôt.

Non qu’elle ne fût pas curieuse d’en savoir plus là-dessus, mais elle aurait été incapable d’exposer son cas personnel en retour, c’était encore trop douloureux. Elle avait toujours tellement de mal à assimiler son nouveau statut que parfois sa situation lui paraissait irréelle. D’ailleurs, même assise dans ce café, elle eut la sensation, à plusieurs reprises, de ne pas y être, ou d’avoir Ronèn et non un parfait inconnu en face d’elle. Guil lui raconta qu’il avait deux filles, Noa et Hadass, toutes deux lycéennes. Il n’était pas à l’origine de son divorce, c’était son ex-femme qui en avait pris l’initiative. Dans un premier temps, il avait opposé une fin de non-recevoir, par peur sans doute davantage que par amour, et le processus de séparation avait été très long – à l’opposé de ce qu’Orna avait vécu avec son mari.

Il avait d’abord réussi à convaincre sa femme de leur donner une nouvelle chance. Ensuite, ils avaient brièvement tenté une thérapie de couple. Finalement, il avait baissé les bras. Il ne pensait pas qu’elle l’avait trompé, d’autant qu’aujourd’hui elle n’avait toujours personne. C’était juste qu’elle avait cessé de l’aimer, manque d’intérêt et envie de connaître autre chose, de ne pas passer à côté de la vie, des arguments qu’à l’époque il n’avait pas acceptés ou pas voulu comprendre – tout en les comprenant quand même – et qui, maintenant, lui paraissaient de plus en plus clairs. A posteriori, ça avait été mieux pour tout le monde. Y compris pour leurs filles. Trouver un accord avait été facile, peut-être parce qu’ils étaient tous les deux avocats et n’avaient pas de problèmes financiers. Elle avait gardé leur appartement de Guivataïm, quant à lui, grâce à la vente d’un bien immobilier dans lequel ils avaient investi à Haïfa, il avait pu acheter un quatre-pièces, non loin de son ancien domicile.

À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’il racontait tout cela, et le ton apaisé qu’il employait fit comprendre à Orna combien elle était blessée. Elle trouva aussi cette histoire totalement différente de la sienne, mais l’était-elle vraiment ? Les phrases qu’il formula d’un ton dénué d’émotion – « envie de connaître autre chose », « ne pas passer à côté de la vie » – éclatèrent en elle telles des grenades dégoupillées.

Il ne s’en rendit pas compte, du moins l’espéra-t-elle, et lorsqu’il lui demanda comment la séparation s’était passée de son côté, elle répondit : « Différemment. J’ai… nous avons un fils qui va avoir neuf ans et il l’a très mal pris. Mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. »

Ensuite, elle se laissa dériver. Guil parla de son travail qui occasionnait de courts déplacements à Varsovie et Bucarest, tenta d’en savoir plus sur elle mais n’insista pas devant sa retenue. Le temps ne passait pas. À vingt-deux heures quinze, la place fut soudain envahie par les spectateurs qui sortaient du théâtre national à la fin des représentations, puis les lieux se vidèrent. À vingt-deux heures quarante, Guil commanda un Coca Zéro et lui demanda si elle voulait manger quelque chose, mais elle refusa même un autre verre de cidre tant elle avait hâte d’en finir avec ce rendez-vous.

« On bouge ? lui proposa-t-il un peu après vingt-trois heures.

— Oui, bonne idée, il est déjà très tard.

— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer à échanger avec vous par messagerie, si ça vous dit. Et maintenant, vous avez aussi mon numéro de portable. »

Ce fut sur ces mots qu’il la quitta.

Avant même d’arriver à sa voiture, elle voulut appeler la baby-sitter pour lui demander si Erann dormait déjà, mais elle dut y renoncer parce qu’elle avait peur d’éclater en sanglots au téléphone.

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PREMIÈRES LIGNE #36

PREMIÈRES LIGNE #36

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La vallée de Bernard Minier

Prélude 1

— POURQUOI… VOUS… FAITES… ça ?

Il leva les yeux, fixa la silhouette immobile. Mais peut-être s’agissait-il d’une hallucination ? En montagne, les hallucinations sont fréquentes. Il suffisait d’une fièvre, d’une déshydratation, d’un œdème cérébral de haute altitude… ou d’une hypothermie : il grelottait.

Les alpinistes et les randonneurs évoquaient souvent la vision d’un personnage imaginaire, qui les avait un temps accompagnés. Comme celui qu’il avait devant les yeux. Mais le seau d’eau glacée qu’il reçut en pleine face n’avait rien d’un délire.

Le froid lui coupa le souffle. Son pouls et sa respiration s’accélérèrent. Il savait ce que c’était : tant qu’il frissonnait, tout allait bien, symptômes classiques d’une hypothermie légère.

En même temps, son corps devait être en train de mettre en place son mécanisme de défense : vasoconstriction, c’est-à-dire resserrement des vaisseaux sanguins au niveau des extrémités – pour préserver les organes vitaux en redirigeant le sang vers le cœur et les poumons. C’est pour cela qu’il ne sentait plus ses mains ni ses pieds.

Il tourna la tête. Contempla les versants abrupts qui cernaient le petit lac. L’épaisse couche de glace qui le recouvrait… Les lames de roche dressées sur le ciel gris… Toute cette indifférence millénaire, cette montagne inhospitalière, qui n’offrait au regard que le hideux visage de sa mort prochaine. Car il allait mourir. Il n’avait pas le moindre doute là-dessus. De légère son hypothermie allait passer à modérée, puis à sévère et enfin à profonde – avec au bout le coma et un arrêt cardiaque. C’était inévitable. On lui avait ôté tous ses vêtements. Il était étendu, nu comme un ver – à part le bandeau rouge qui maintenait ses dreadlocks en arrière –, les épaules, le dos et les fesses à même la glace, et la température était tombée bien en dessous de zéro. Il devait faire dans les – 15 °C.

je vous en priiieeeee je vous en priiiieeee je vous en priiieee

Est-ce qu’il avait prononcé ces mots ? Ou était-ce seulement son esprit qui l’avait fait ?

Il commençait à perdre la notion du réel.

Très mauvais signe, ça

Il s’enfonçait petit à petit dans la brume qui sépare le réel de la confusion mentale.

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PREMIÈRES LIGNE #35

PREMIÈRES LIGNE #35

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre aujourd’hui est un livre jeunesse, un titre devenu un classique, un livre que j’ai lu il y a près de 20 ans et à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

Le livre en question

Artémis Fowl et Eoin Colfer

Prologue

Comment pourrait-on décrire ArtemisFowl ? Les nombreux psychiatres qui s’y sont essayés ont dû confesser leur échec. La principale difficulté de l’entreprise réside dans l’intelligence d’Artemis . Celui-ci parvient en effet à déjouer tous les tests auxquels on le soumet. Face à lui ,les plus grands esprits du monde médical se sont trouvés plongés dans une infinie perplexité et nombre d’entre eux, balbutiants et hagards, sont retournés dans leurs propres hôpitaux ,à titre de patients cette fois.

Artemis est sans nul doute un enfant prodige. Mais pourquoi un être aussi brillant a-t-il décidé de consacrer sa vie à des activités délictueuses?Voilà une question à laquelle une seule personne serait en mesure de répondre.Or,il prend un malin plaisir à ne jamais parler de lui-même.

La meilleure façon de tracer un portrait fidèle d’Artemis consiste à faire le compte rendu détaillé de la première entreprises célérate qui l’a rendu célèbre . Il m’a été possible de procéder à cette reconstitution grâce aux interviews de première main qu’ont bien voulu m’accorder ses victimes.

À mesure que se déroule le récit, chacun pourra constater à quel point la tâche était malaisée.

Toute l’histoire a commencé il y a plusieurs années, à l’aube du XXIe siècle.

Artemis avait alors conçu un plan destiné à rétablir la fortune de sa famille. Un plan qui aurait pu entraîner l’effondrement de deux civilisations et précipiter la planète dans une guerre interespèces.

À cette époque, Artemis Fowl était âgé de douze ans.

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L’enfer de René Belletto, lecture 5

Et si on lisait le début

Dimanche dernier, dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin de ce premier chapitre.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

suite 4 du premier chapitre Ici

L’enfer de René Belletto, lecture 5

La fille, à côté de moi.

J’avais envie de me pencher, d’ouvrir sa portière et de la pousser au premier virage un peu sec. Ou de la garder près de moi le plus longtemps possible, les deux.

Nous ne parlions pas. Place des Maisons Neuves, nous nous regardâmes, mais pas au même moment, elle d’abord, puis moi, son nez un peu court, puis elle, assez longtemps pour que le silence devînt pénible et mon manque d’envie de parler si oppressant que je finis par lui demander si elle n’était pas partie en vacances mais je l’interrompis au moment où elle répondait, elle ne fit qu’ouvrir et fermer la bouche :

– Non, vous n’êtes pas partie.

– Non, dit-elle en souriant, je pars demain. Demain soir, à cause de la chaleur.

– Où?

J’émis ce « où » avec brutalité, maladresse, sans nuance interrogative spéciale, un peu comme si j’avais trouvé une chauve-souris dans la boîte à gants et que je me fusse exclamé : « hou! », je ne savais plus parler, j’en émis alors un autre, « où », plus humain, plus adapté, mais inaudible, à peine un souffle, un chat l’oreille collée à ma bouche n’aurait rien perçu, plus tard dans la soirée un chat justement ou un petit chien devait me filer entre les jambes en glapissant.

Où partait-elle?

– Je ne sais pas. Je pars avec des amis, on va rouler vers le sud, l’Espagne, on verra. Et vous?

Elle passa la main sur toute la longueur de sa cuisse pour effacer un faux pli de son pantalon, sans résultat, le pli fut toujours là.

– Pas de projets. Je reste à Lyon.

– C’est bien, parfois, de rester. Vos phares éclairent loin.

– Oui. Et encore, ils sont sales. Toute la voiture est sale, les sièges, vous allez salir votre chemise blanche.

– Non, elle se lave vite. Et vous, vous devez salir la vôtre?

– Oooooof…

Je me mis en codes.

Nous arrivâmes place Marc Seguin, où se tenait jadis, mais où ne se tenait plus, la rédaction d’un petit journal musical mensuel dans lequel j’écrivais plus de la moitié des articles. Le cours Gambetta s’allongeait devant nous, large, désert, sans malice. Au loin, de l’autre côté de la Saône, les collines étaient plus noires que la nuit. Une nuit si obscure annonçait-elle un jour moins chaud, un soleil moins impitoyable, peut-être absent? C’est en tout cas un espoir qu’il est permis de nourrir, me dis-je (ma jolie passagère faisait glisser sa main ouverte sur son autre jambe bien qu’il n’y eût pas là le moindre pli), un espoir qu’il est permis de nourrir, cramponnons-nous-y.

Cramponnons-nous-y.

Je m’arrêtai devant le 3, cours Gambetta et coupai machinalement le moteur. Un silence assourdissant suivit, qui serrait la gorge et la poitrine, et le ventre. J’avais hâte maintenant de me retrouver seul. Je me tournai vers la fille aux cheveux très longs. Elle avait la main sur la poignée de la portière, mais elle ne descendait pas. Je m’essuyai le front du bout des doigts, le vent de la nuit par les vitres ouvertes avait séché la sueur mais déjà la sueur se reformait, la jeune fille me sourit, elle souriait volontiers, elle avait lâché la poignée, de nouveau je me sentis contraint de parler et je lui dis n’importe quoi, est-ce qu’elle rongeait ses ongles ou jouait du piano.

– Je ronge mes ongles…

Ses mains se posèrent sur le côté de ses cuisses. Elle les dissimulait. Geste touchant, ses grands yeux, sa voix grave et lente étaient touchants. Comment faire pour qu’elle s’en aille, et que dire pour qu’elle s’en aille?

– J’aimerais bien vous revoir.

Je fus le premier et le plus surpris de ma déclaration, émise d’un ton neutre. Elle me répondit avec simplicité : moi aussi, puis, après un silence : quand?

Je songeai : maintenant? Non, pas maintenant. Maintenant ou jamais. Jamais. La sueur me chatouillait la colonne vertébrale, le nombril. La jeune fille me tira d’embarras, tout en se méprenant sur la nature de mon embarras.

– Demain après-midi?

– Oui.

– Vers trois heures? À trois heures?

Je garai ma voiture à la même place, rue Stella, à dix mètres de l’hôtel des Étrangers. Le bruit de la portière claquée fort par mégarde ébranla toute la ville, et me fit mal. Une des chambres de l’hôtel était éclairée. Tiens.

Portant ma veste bleue laine et soie pliée sur mon avant-bras gauche, je sentis quelque chose de dur. C’était la carte postale que m’avait envoyée dix jours auparavant de Hollywood, Californie, USA, Rainer von Gottardt, le pianiste mutilé. Elle était à demi sortie de ma poche intérieure. Je l’enfonçai mieux. Puis je pliai ma veste plus haut, non loin des épaules, de sorte que la carte, maintenue en position verticale, ne risquât pas de glisser et choir au cours du trajet entre la rue Stella et le 66, rue de la République.

De fait, elle ne chut pas.

De la lumière brillait chez mon voisin du dessus, le solitaire. Elle s’éteignit dès que, levant la tête, je l’eus perçue. Le géant s’était-il lui-même éteint, envolé, dissous avec la lumière?

Il avait emménagé un mois et demi après nous. Il parlait un français chaotique, et d’ailleurs ne parlait pas, ou peu. Pendant plus d’un an, nous nous étions bornés à échanger des signes de tête énergiques quand nous nous rencontrions. Puis un jour, à la station de taxis de la place Bellecour, en face du cinéma Royal, nous avions eu une petite conversation à la fois embarrassée et chaleureuse. Il était timide comme un lapin malgré sa stature de cathédrale, faisait partie des gens pour lesquels on s’éprend d’emblée de forte sympathie et s’appelait Torbjörn Skaldaspilli. Laideur calamiteuse. Un nez énorme, les yeux sur les tempes ou presque, ce qui le faisait vous regarder de trois quarts comme un gros oiseau. Des bras de singe qui traînaient par terre. « Et avant, vous louiez? », avais-je dit pour dire quelque chose. Il avait dû apprendre d’une façon ou d’une autre que j’écrivais dans les journaux. Impressionné et désemparé par ma deuxième personne du pluriel de l’imparfait, il avait répondu très vite : « Oui, oui, oui, avant je louiais », les traits anxieux, guettant sur mon visage les effets de son « louiais » hasardeux, mais j’étais resté de marbre.

Un taxi était arrivé. Bien qu’il attendît depuis plus longtemps que moi, il avait tenu à me céder la place, souriant et obstiné, si, si, si, non non non, vous, pas moi, il vivait seul, il n’avait pour famille que sa vieille mère en Norvège, il allait passer le mois d’août auprès d’elle.

Comme je poussais la porte de l’immeuble, un animal, donc, petit chien ou gros chat, déboulant je ne savais d’où, me fila entre les jambes en aboyant ou en miaulant, je ne savais. Je ne savais plus rien. Parfois je me sentais infirme, sourd, muet, aveugle, j’oubliais tout, tout se confondait, les pensées, les mots, le sens des mots, ce devait être une maladie, les accès d’une maladie, chien, miaulement, chat, brebis, vagissement saccadé du rat, gazouillis plaintif du cheval de trait, aboiement têtu de la mouche à merde, pour moi c’était tout comme.

À la cinquième tentative, la porte du réfrigérateur s’ouvrit. Je pris la bière qui restait, après quoi il fut vide, vides aussi les placards, rien à manger, si, quelques tranches de vieux pain, rien à manger rien à boire, pouvais-je recevoir une invitée dans cet appartement vide et lui offrir pour toute boisson l’eau tiède et infectée du Rhône que crachotaient mes robinets jaunes, pour toute nourriture l’air épaissi et parcheminé par la chaleur?

Je ne me posai pas la question.

Je versai la bière dans un verre et bus à longues gorgées tout en marchant. Le fil du téléphone me fit trébucher au moment où j’achevais de boire. Le verre m’échappa, tomba, roula sans se briser. J’en avais assez de la chaleur, du fil du téléphone, assez du téléphone qui ne sonnait jamais, assez de la porte du réfrigérateur. Assez de tout.

La fille s’appelait Anne.

Je me dévêtis et me jetai sur le lit dans la pièce de derrière qui malgré tout finissait par devenir pendant la nuit le lieu le moins torride de l’appartement. Je me relevai aussitôt. Me recouchai aussitôt. Me relevai et tournai en rond, laissant derrière moi des traînées de désespoir. Je me cognais au mur, je tournais et j’étais agité et mal comme un chacal dans un bocal, le sommeil m’avait abandonné, hélas, me dis-je, rien de tel qu’une bonne nuit d’insomnie après une longue journée d’angoisse pour voir d’un œil toujours plus noir un horizon toujours plus bouché, j’avais renoncé aux somnifères qui ne me faisaient pas dormir, et aggravaient les effets de l’insomnie.

Du temps passa dans une nervosité harassante.

J’avais envie de hurler.

Le petit réveil à quartz émettait un bruit désagréable, un battement chevrotant de cœur poussif, flô, flô, son propre cœur ou bien le cœur ou le pas lointain d’un ennemi sans nom, toujours égal mais dont la menace pesait toujours plus. C’était le seul défaut de ce réveil si précis. Je l’aurais bien jeté par la fenêtre, avec rage, dans la rue, ou jusque dans la fontaine ruisselante place de la République.

Liliane folle. Comme je l’aimais! Comme j’aimais Liliane, ma mère adoptive!

J’étais seul.

Je m’assoupis au matin.

L’enfer de René Belletto, lecture 4

Et si on lisait le début

Dimanche dernier dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose la suite et demain la fin de ce premier chapitre

Le livre

L’enfer de René Belletto

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La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

L’enfer de René Belletto, lecture 4

La nuit tombait. Avenue Ampère, je dus allumer les phares. Ma vieille Dauphine rouge marchait bien, à l’exception des phares, des phares et des essuie-glaces, qui étaient atteints de surfonctionnement. Les phares, pour des raisons que les garagistes les plus clairvoyants n’avaient su élucider, illuminaient à des distances phénoménales. Quelque trop bon contact quelque part, mais où? Quant aux essuie-glaces, ils étaient capables d’aller et venir avec une frénésie telle qu’on ne les voyait plus, plus du tout, et que le pare-brise restait net, vierge, impeccable sous les orages les plus sévères, car ils envoyaient bouler la pluie à des dizaines de mètres à la ronde avant même qu’elle ne l’atteignît.

L’avenue Ampère, brève et laide, s’embrasa.

Chemin du Regard, cet horrible chemin du Regard, qui longeait le sinistre canal de Jonage. Je me garai devant la maison natale, presque natale, un chalet de bois sale non entretenu, infiniment triste en cette saison et sous cette lumière, proche de l’ancien cimetière de Cusset, mélancolique entre tous, et de l’usine hydroélectrique, tout droit sortie d’un cauchemar.

Nulle autre habitation visible alentour.

J’étais en retard. J’avais laissé passer l’heure. Ma mère me guettait à la fenêtre du premier. Je tirai tout de même la sonnette, ce qui déchaîna un grelot dans les lointains.

Liliane Tormes. Liliane, prénom jeune, sain, souple, élancé, lumineux, pour une vieille personne aujourd’hui grisâtre et racornie mais qui fut jeune et saine, et lumineuse, à en juger par les photos du grand album rouge passé, qu’elle sortait si volontiers de l’armoire, trop volontiers, autant le dire sans détour, Liliane Tormes, ma mère adoptive, était plutôt folle, perdue dans un monde à elle, dont elle ne sortait que rarement, mais (selon moi) à volonté, et dont elle aurait pu sortir plus souvent si elle l’avait souhaité. Peut-être jouait-elle une sorte de comédie, avec tant de conviction certes qu’elle s’était habituée et ne faisait plus toujours la différence, et moi non plus.

Elle ouvrit. J’entrai. Les pièces du rez-de-chaussée étaient fermées. Première manifestation de sa bizarrerie, trois ans auparavant, elle avait condamné le rez-de-­chaussée, où elle vivait alors. Elle avait chassé les locataires du premier et s’y était installée, renonçant ainsi à une part notable de ses revenus. Sa maison aurait-elle compté cinquante étages qu’elle aurait congédié quarante-neuf locataires et se serait installée au cinquantième étage. Puis, en un mois, elle avait perdu ou presque perdu l’usage de la parole. Et elle s’était mise à manger excessivement, à se tuer par excès de nourriture, n’arrêtant pas de manger ou de préparer à manger, ruminant des recettes ou le fruit de ces recettes, grommelant, somnolant et rêvassant aux prochains repas.

J’embrassai ma mère. Elle me serra, vite et fort, à m’étouffer, selon sa coutume. Tous ses cheveux étaient blancs. Elle était voûtée, ridée, maigrie. Manger ne lui profitait pas. Outre son prénom et le mien, Liliane et Michel, les rares mots reconnaissables dans la bouillie de syllabes qu’il lui arrivait d’émettre étaient la plupart du temps des noms de mets, pendant que je la suivais dans l’escalier je l’entendais marmonner : brida mada dama bilo, buri buro alalavalamala moumououou vri pulinou pain de campagne gr gr gustafouchlo lolo gueu gratin de nouilles meu dixe dixe chariitramplonavadixe fll fll fruits exotiques, à l’époque je l’avais conduite à cinq reprises chez une phoniatre de renom, cinq séances d’une heure, sans résultat, vers le milieu de la troisième séance elle avait soudain clamé « quiche lorraine » et « tournedos à l’estragon », puis plus rien.

La table était mise. La télévision marchait, comme d’habitude. Un film imbécile. Liliane regardait tout. Et même quand elle ne regardait pas, la télévision marchait.

– Ils ne sont toujours pas venus, pour le téléphone?

Non, me fit-elle comprendre, toujours pas venus. Pas de tonalité. Le téléphone mort.

– Je vais les rappeler. Cette fois, ils vont venir!

Geste et mimique de Liliane signifiant son vif désir de rétablissement des communications téléphoniques entre elle et moi.

Nous nous installâmes pour dîner.

Elle me scrutait d’un air apitoyé en engloutissant de grosses fourchetées de salade de tomates et concombres et parfois d’un geste énergique m’incitait à faire comme elle, à vider mon assiette jusqu’à la dernière molécule de matière alimentaire. Mais j’avais l’appétit rétif, rétif et capricieux, à certains moments du jour ou de la nuit la faim me harcelait, je me sentais de taille à dévorer un steak d’un hectare, mais si nulle nourriture ne s’offrait alors à moi dans un rayon d’un mètre un mètre cinquante je préférais crever de faim la gueule ouverte, et d’ailleurs la sensation de faim disparaissait vite, et manger me devenait odieux.

Ce soir, manger m’était odieux. Pour faire plaisir à ma mère, je portais les aliments à ma bouche et jouais des mâchoires avec allant, hélas, impossible d’avaler. J’avais un édredon dans la gorge et trois dans l’estomac. À la fin du repas, mon assiette était vide en effet, et je m’étais servi en abondance de tout, mais tout était là, dans mes joues gonflées comme des courges, je réussis à faire tenir encore quelques fruits exotiques puis il me fallut bien aller à la cuisine et recracher le repas dans la poubelle, de l’entrée au dessert, mieux valait maintenant que plus tard, me dis-je en manière de consolation.

À mon retour, Liliane fit peser sur moi un regard soupçonneux.

Je parvins à lui sourire.

Au film imbécile avaient succédé des jeux de la dernière sottise. Un présentateur idiot posait des questions bêtes à un candidat stupide, émission suivante, je ne me rendis pas compte du passage de l’une à l’autre, un ténor fatigué chantait, mal, de jolies chansons :

Le diable nous emporte sournoisement avec lui,

Le diable nous emporte loiiiiiin de nos belles amies,

ou de nos belles années, j’avais mal compris, mais plutôt de nos belles amies.

Nous bûmes du café. Liliane en consommait chaque jour des cafetières. Trop. Elle le faisait excellent. Néanmoins, je lui trouvai ce soir un goût de feuilles mortes.

Nous bougions peu, nous ne parlions pas. De temps à autre, Liliane picorait un fruit. Ses lèvres avaient conservé un assez beau dessin malgré les rides autour. Sa bouche et ses yeux me rappelèrent plus que d’habitude ceux d’Isabel Dioblaníz, des concerts Isabel et Hector Dioblaníz. Me sembla-t-il. Je n’avais vu qu’une fois Isabel Dioblaníz.

Vers onze heures et demie, une torpeur m’envahit. Les deux fenêtres de la salle à manger ouvraient sur une nuit anonyme qui aurait pu être celle d’une baie tropicale. Si je demeurais ainsi jusqu’au jour, le jour allait-il se lever sur une baie tropicale? Sur la mer infinie, sur de vastes étendues de nature vierge, sur le monde à son premier jour?

Oui, on aurait pu se croire ailleurs. La végétation, le canal de Jonage apportaient un semblant de frais, et la maisonnette presque natale était plus jolie dedans, coquette même, que dehors, dans ce paysage des confins de Villeurbanne où elle semblait l’avant-poste ou l’arrière-poste d’un territoire maudit, mais l’intérieur, je le disais à l’instant, ne manquait pas de joliesse, grâce aux soins maniaques de Liliane, et grâce à feu mon père, bricoleur créatif, méticuleux et de bon goût (avait-il eu, l’année et demie qui précéda sa mort, une liaison avec Mlle Liliane Tormes? Non, idée folle, Liliane n’avait jamais connu d’homme, je ne pouvais en douter), véritable génie du travail manuel qui avait tout fait, à commencer par la maison elle-même, tout installé, électricité, salle de bains, chauffage au gaz, et le reste, tout décoré, peintures et tapisseries, blanches ou de couleurs douces, bleu, meubles achetés au Marché aux Puces de la place Rivière du temps où le Marché aux Puces se tenait place Rivière par lui réparés, nettoyés, revernis, garnis de tissus, oui, un intérieur de maisonnette tout à fait ravissant, surtout ma chambre, où je ne dormais plus mais que Liliane conservait en l’état, un bijou, avec son placard aux jouets, jouets de bois fabriqués par mon père et…

L’indicatif musical du journal télévisé me fit sursauter. Pas ma mère, qui somnolait sans avoir dégluti son dernier quartier de fruit harponné à la fourchette. Comment pouvait-elle vivre ainsi? Et moi, comment pouvais-je vivre ainsi?

Je suivis les informations sans rien voir ni entendre, mais pourtant de tous mes yeux et de toutes mes oreilles, comme si le poste de télévision me délivrait quelque secret de la dernière importance. Attention à la fois forcenée et distraite. Le docteur Perfecto Jinez, célèbre ophtalmologue espagnol, spécialiste en greffes, n’avait toujours pas été retrouvé, telle fut la seule nouvelle que mon esprit retint au passage, le reste faisait un trajet éclair d’une oreille à l’autre. Si seulement ce Perfecto Jinez avait pu opérer Bach (à qui d’ailleurs il n’était pas sans ressembler un peu avec son visage grave et ses cheveux longs, par évidente coquetterie, qui semblaient une perruque)!

J’ignorais même que Perfecto Jinez eût disparu. J’ignorais tout de la planète comme elle allait. Les Chinois auraient déclenché une offensive mondiale que seules des figures jaunes à mon semblant de balcon m’auraient averti du danger. Un congrès européen d’ophtalmologie s’était tenu à Lyon les 27, 28 et 29 juillet, Perfecto Jinez avait disparu de son hôtel à Tassin-la-Demi-Lune dans la nuit du 27 au 28. L’affaire semblait beaucoup amuser la présentatrice du journal, qui avait peine à tenir son sérieux, et même pleurait de rire, mais sans que sa bouche se fendît outre mesure, c’était laid, monstrueux.

Fin des programmes. La télévision grésilla, une infinité de petits points trépidèrent sur l’écran. Au bout de dix minutes de rage complaisante, je me levai et tournai le bouton, mettant fin avec rudesse à ce grésillement et cette trépidation, le bouton rond en devint ovale. Puis j’effleurai l’épaule de Liliane, endormie ou non. Elle ouvrit un œil. « Bleugavuillou », affirma-t-elle, mais oui, maman, bleugavuillou, je lui dis que je partais, merci pour le bon repas.

Elle voulut se mettre debout. Soudain elle grimaça, porta la main à son cœur, gémit, retomba dans son fauteuil. J’eus peur, très peur, je m’écriai (il y avait longtemps que je ne m’étais pas ainsi écrié) :

– Tu as mal?

Oui, elle avait mal, mais elle me fit comprendre que le mal la quittait, voilà, c’était passé.

– Tu as déjà eu mal comme ça?

Oui, déjà eu mal comme ça.

– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé? Il faut voir un médecin!

Non de la tête.

– Si! Tu manges trop. Tu bois trop de café. Tu te fatigues trop, dans cette maison, les escaliers, le ménage… Il faudrait quelqu’un pour t’aider.

Non, personne. Elle ne voulait ni ne voudrait jamais personne, elle était jalouse de sa solitude, elle ne la ­supportait rompue que par moi, elle détestait le monde entier.

Elle se leva sans effort apparent. Je la pris dans mes bras.

– Ne sois pas malade. Je n’ai que toi. Ne me laisse pas. Qu’est-ce que je ferais sans toi?

Lâches paroles!

En même temps que je cédais à l’émotion, j’en voulais à Liliane, beaucoup (elle me dit, chuchotant des mots normaux : moi aussi, je n’ai que toi! et je me vis avec horreur la repoussant d’une bourrade dans son fauteuil recouvert de tissu clair à fleurs sombres), je lui en voulais d’être le lien le moins ténu qui me retenait à la vie, aurais-je le courage de jamais lui envoyer la lettre?

Oui, je l’aurais!

Je savais que je l’aurais.

Trop de café. Elle buvait trop de café. C’était le café qui devait lui donner des palpitations, des crispations douloureuses du muscle cardiaque, fallait-il la traîner de force chez un médecin, sûrement oui.

Elle agita la main à la fenêtre, comme toujours.

Pas un bruit, pas un souffle. Reverrais-je Liliane? De nouveau cette indifférence sans limites. Pas un souffle. Les feuilles des arbres ne s’agitaient pas. La nuit était vide et noire. J’allumai mes phares. Par nuit vide et noire, ils éclairaient au moins la Cordillère des Andes, ces hauteurs, là-bas.

Une heure zéro sept.

À une heure dix, je dépassai le terminus du 12, devant le nouveau cimetière de Cusset. Une personne me fit signe, qui avait dû rater le bus d’une heure. Je freinai vingt mètres plus loin, reculai, ouvris la portière.

C’était une femme. Une fille jeune. Je m’en doutais mais n’en étais pas sûr, elle portait un pantalon et je ne l’avais pas vraiment regardée au passage.

– Bonsoir. Merci. Vous allez où? Dans le centre?

Elle était grande, avec de grands yeux. Sa chemise flottait. Ses longs cheveux flottaient. Son pantalon était très serré. Derrière elle, collée sur une paroi de l’abribus, une affiche jaunasse annonçait le concert donné le 15 août par le Chœur de l’Orchestre Bach de Mayence sous la direction de Thomas Lom, deux cantates de Bach, n° 82 et n° 4, Ich habe genug et Christ lag in Todesbanden, au Temple, place du Change, dans le vieux Lyon, concerts Isabel et Hector Dioblaníz.

– Où vous voulez. Je vous dépose là où vous allez.

À cette heure, dans ce quartier, une personne en attente pouvait attendre toute la vie. Et telle était la nature de ma passivité en ces jours de morne apocalypse que je m’arrêtais si on me faisait signe, et que j’aurais conduit cet être de chair si attrayante à Singapour si elle avait dit Singapour.

Elle s’installa.

– Je vais cours Gambetta, au 3. C’est tout au début, près de la place Gabriel Péri. Merci. J’ai raté le dernier bus. Je ne voyais pas de taxis, pas de voitures, rien. Je m’apprêtais à retourner chez mes amis.

Je démarrai.

Les Dioblaníz, Hector et Isabel, riches Boliviens installés à Lyon depuis douze ans, propriétaires à Rillieux-la-Pape de laboratoires pharmaceutiques parmi les plus importants du pays, faisaient dans le mécénat et la bonne action à outrance. Pourquoi? Parce qu’ils avaient un jeune fils aveugle. Les gens frappés sans pitié par le destin font souvent dans la bonne action. Ils organisaient à longueur d’année des concerts dont la recette allait à diverses organisations d’enfants défavorisés. Les concerts d’août étaient un peu à part, prestigieux, presque secrets malgré les affiches machinalement disséminées par l’agence Rabut. Le public était surtout composé d’invités, souvent de marque. Dans ces conditions, s’agissait-il d’une bonne action? Non. Quand les Dioblaníz, Hector et Isabel, faisaient venir des orchestres au Palais des Sports de Villeurbanne, dix mille personnes dans la salle, à la mi-juin, un samedi soir, réductions importantes aux pauvres et distribution de sandwiches au pain complet à l’entracte, oui, c’était une bonne action, malgré d’inévitables bagarres sanglantes et même meurtrières.

Au Temple, en août, non. Ils envoyaient des cartons dans divers pays d’Europe et d’ailleurs, et, le soir du concert, le Temple était comme une petite tour de Babel. Très peu de Lyonnais. Depuis 1969, année de la publication de mon livre, je recevais des invitations. Je ne le leur avais pourtant pas envoyé, ce livre. Je ne l’avais envoyé à personne. J’avais souhaité certes qu’il paraisse, mais souhaité dans le même temps qu’il disparaisse à jamais de la surface de la planète. J’avais choisi une petite maison d’édition locale au bord de la faillite. Le tirage avait été restreint. Nul envoi à quiconque. Une faillite rapide avait répondu à mes vœux. De nombreux exemplaires avaient été rachetés et détruits par moi avec une exaltation morose. Je n’en avais conservé qu’un.

En août 1969, Rainer von Gottardt, si avare d’apparitions publiques, avait répondu à l’appel des Dioblaníz et avait joué au Temple le premier livre du Clavier bien tempéré de Bach. J’étais malade à l’époque, quelque chose aux reins, parfois je devais me réveiller à quatre heures du matin, aller pisser, attendre trois heures, et au bout de trois heures, à la minute près, me relever et pisser de nouveau dans une fiole cette fois, au laboratoire on recherchait toutes sortes d’horreurs dans la fiole. Contraint à la position allongée, je n’avais pu aller au concert, ce qui m’avait rendu dix fois plus malade. La maladie avait passé, pas la déception. Je ne m’étais jamais vraiment remis de cette rencontre manquée avec ce pianiste que je vénérais à l’égal d’un dieu.

Dès février 1970, Rainer von Gottardt ne donna plus un seul concert, ayant perdu l’index de la main gauche dans des circonstances mal connues, peut-être un accident de voiture dû à l’éblouissement du soleil.

L’enfer de René Belletto, lecture 3

Et si on lisait le début

Dimanche dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose de lire la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin et peut-être le chapitre suivant.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

L’enfer de René Belletto, lecture 3

Je me mis à suer comme une bête. La bière. Et une forte envie de pisser m’étreignit. J’allai me soulager. Je tirai la chasse. Hélas, elle n’aurait pas inquiété une fourmi malade rampant au fond de la cuvette. De pire en pire. Encore quelques semaines et les lieux d’aisance refouleraient les excréments dans la maison, où ils se répandraient et développeraient de nonchalantes et capricieuses figures, bien plutôt qu’ils ne les aspireraient droitement dans les entrailles de la terre.

Ce serait odieux.

Mon loyer était payé jusqu’à fin août.

Venait ensuite sur la cassette un Prélude et fugue du Clavier bien tempéré, en si mineur, le dernier du premier livre, joué au piano par Rainer von Gottardt. Bien sûr je ne pleurai pas, toujours pas. Mais j’avais envie. Une envie, chose curieuse, comme désincarnée, je veux dire : pas de gorge serrée, de souffle plus bref, d’yeux piquants, l’envie de pleurer d’un côté et moi de l’autre, oui, curieux, Rainer von Gottardt selon son génie jouait vite mais avec un recueillement que seule permet d’habitude la lenteur, malgré la vitesse on attendait chaque note comme si la précédente eût été jouée la veille, or elles se suivaient de près, de très près, sans répit, c’était vif et lent, fébrile et intense, plein de remous furieux sur cinq mille mètres de fond paisible, on était pris dans un tourbillon de lenteur, on passait sa vie avec chaque note, et pourtant on n’avait pas le temps de souffler.

J’écoutai jusqu’au bout. Six minutes cinquante-trois. Je me levai. J’arrêtai le petit Saba. Le silence revint, s’installa bien à son aise. Alors le téléphone sonna chez les voisins absents. Cela arrivait souvent. Je sursautai, mon cœur s’affola, je haletai, et dans ce halètement se logea, s’incarna l’envie de pleurer jusqu’alors errante, mais la colère l’emporta, cinq, sept, douze fois la sonnerie retentit, je rêvai de défoncer la cloison, de décrocher et d’émettre des paroles telles que la personne à l’autre bout du fil ne s’avise jamais de refaire le numéro, voire les numéros approchants, voire renonce prudemment à l’usage du téléphone en général et change de trottoir à la vue d’une cabine.

Des paroles terriblement efficaces.

Le soleil avait chu, le ciel pâlissait, la nuit menaçait. Mais la chaleur restait collée aux hommes, les engluant et les oppressant. Pourtant, l’idée de fraîcheur, qu’il était préférable d’écarter durant la journée, se frayait un chemin timide dans l’esprit des mêmes hommes, et pour l’aider à mieux se le frayer, ce chemin, et le faire moins timide, je me rasai et pris une douche, et même m’arrachai deux assez longs poils qui avaient crû sans retenue sur le lobe de mon oreille gauche. Nulle coquetterie dans cet arrachement. En ces jours de fournaise et de solitude insensées, le souci esthétique concernant ma personne ne m’obsédait pas, et douze mètres d’épaisse fourrure simiesque me seraient sortis de chaque oreille que seul le grave inconfort m’aurait jeté dans la contrariété.

J’arrachai.

Tix! Tux! J’en eus la chair de poule par tout le corps.

J’enfilai chemise et pantalon. Pas de différence notable de blancheur. Un expert en blancheur comparée de compétence internationale en aurait peut-être décelé une, moi pas.

J’ouvris grandes les fenêtres.

Par habitude, je pris sous le bras ma veste bleu marine laine et soie, un peu luisante aux coudes et aux omoplates, à vrai dire beaucoup, on pouvait se voir dedans, mais encore très mettable, seule veste ou habit de ce genre encore mettable dont je disposasse, et descendis les cinq étages en me laissant aller, souple, utilisant la pesanteur pour préserver ce qui me restait d’énergie, veillant seulement à ne pas prendre une vitesse excessive qui aurait pu être dangereuse à l’arrivée, et savourant la température supportable qui régnait dans l’escalier.

Il faisait trente fois plus chaud dans la rue, mais tout de même quarante fois moins qu’en plein après-midi.

Je marchai vers la place de la République. Après dix pas, je me retournai, me croyant observé. Je l’étais. Mon voisin du dessus prenait l’air sur son balcon. Il ne quittait Lyon que le 4. C’était un ancien pompier très grand, très fort et très laid, d’origine norvégienne, qui, l’année de sa retraite, avait gagné deux cent mille francs à un concours publicitaire et s’était acheté cet appartement du dessus que lui avait cédé pour une somme inférieure à sa valeur réelle un propriétaire de supermarché dont il avait sauvé la fille des flammes ou de la noyade, je ne savais plus. Un géant. Son balcon, aussi étriqué que le mien, lui arrivait aux genoux. On aurait dit qu’il était debout dans un nid d’hirondelle.

Nous nous saluâmes au même moment d’un geste de la main, le sien ample, très ample, à chasser les nuages s’il y en avait eu, depuis qu’il me savait seul dans l’appartement ses manifestations amicales devenaient plus intenses et moins brefs ses discours, et plus amples ses saluts lointains.

Je me traînai rue Stella, où ma Dauphine était garée, un peu avant l’hôtel des Étrangers.

Silence. La clé farfouillant dans la serrure fit un vacarme complexe d’accident d’avion.

Je démarrai. C’était l’heure où on pouvait envisager de poser ses mains sur le volant sans être obligé l’instant d’après de galoper au Rhône en hurlant pour se les tremper dans l’eau, écarlates et fumantes. Je pris les quais, le pont Lafayette à droite, puis le cours Lafayette et le cours Tolstoï dans le prolongement, plusieurs kilomètres en quelques minutes, tout défilait sans laisser de traces sur la rétine et dans l’encéphale, la ville était morte, elle avait rendu le dernier soupir dans la nuit du 31 juillet au 1er août, il me fallut arriver au feu de la place Grandclément pour rencontrer âme qui vive, peu d’âme et peu vivante en vérité, deux vieillards que la gravité de leurs infirmités avait empêchés de fuir l’été et qui traversèrent devant moi, cassés en deux, le blanc de l’œil tout apparent, chaussés de grosses chaussures d’hiver et mâchant leurs gencives de bon cœur.

Je continuai de m’enfoncer dans Villeurbanne désert par la rue Léon Blum. En traversant le quartier dit du « Bon coin », je reconnus, collée sur le panneau de bois d’un café fermé, la petite affiche jaune, comme chaque année, des concerts Hector et Isabel Dioblaníz. Comme chaque année, j’avais reçu une invitation. Où l’avais-je fourrée? À mon avis, derrière le Saba.

L’enfer de René Belletto, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 34, je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

Chapitre 1 suite 2

Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans ménagement, l’étendis. Je la trouvai impeccable. Rien d’étonnant. La quantité de lessive que j’avais précipitée dans la cuvette aurait blanchi une charrette d’anthracite. Et je salis peu. J’ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m’avaient fait remarquer, agacés parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-être. Sûrement. N’empêche. J’ai peine à le croire. Il m’arrive encore de trouver mes habits sales propres.

Dans un quart d’heure, une demi-heure au plus, elle serait sèche.

Je tirai la porte de mon réfrigérateur délabré. En ruine. Miracle, elle s’ouvrit. Le réfrigérateur contenait en tout et pour tout deux bières. J’en empoignai une. Le moteur de l’engin, accablé lui aussi par la chaleur, s’épuisait en un vacarme grasseyant et irrégulier de mauvais augure.

La rage impuissante de l’agonie.

Je pris mon élan, un véritable élan, pour refermer la porte à toute volée, comme si je voulais expédier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint fermée, bravo. Pour fermer, c’était simple. Il fallait faire preuve, selon son tempérament ou l’humeur du moment, soit d’une délicatesse angélique – flooop, fermée –, soit d’une brutalité géologique, toute solution intermédiaire échouait sans remède. Il suffisait de le savoir. L’ouverture en revanche échappait à la prévision raisonnée. Pas de règle. Tout était possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait être efficace ou non : le refus total n’était pas à exclure. C’était le pire. On traînait alors le réfrigérateur par la poignée à travers l’appartement comme une sale bête en arrachant l’électricité derrière et une partie du mur autour de la prise, rien à faire, la porte restait soudée au corps de l’objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s’ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulagée elle-même, ou encore, c’était possible, avec mille réticences, émettant un intolérable grincement aigu et ironique, prête semblait-il à se refermer d’un coup haineux.

Il arrivait même qu’elle s’ouvrît seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d’une ruade dont la puissance déjà considérable était centuplée par un esprit de vengeance certain.

La bouteille de bière était à peine fraîche à ma paume.

J’écoutai, enfin, un peu de musique. J’écoutai la cantate n° 82 de Bach, pour la Fête de la Purification, me hâtant d’avaler la bière à peine fraîche à ma paume avant qu’elle ne fût trop brûlante à ma gorge. Jadis, cette cantate m’émouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigués, endormez-vous, fermez-vous dans une douce béatitude, je me réjouis de ma mort, ah! si seulement j’avais déjà trouvé la mort! et moi-même souvent j’avais envie de fermer mes yeux fatigués, j’écoutai et je fus encore ému, un peu de l’émotion de jadis parvint à m’irriter.

L’affiche était à ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l’axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itinérant, John Taylor, tenta deux opérations sur Bach. Bach en mourut quatre mois après (et non six, comme l’écrit Forkel, qui a repris beaucoup d’erreurs du Nécrologue de 1754). Bach n’est d’ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor menèrent au tombeau sans délai. Une opération ophtalmologique en 1750! Fut un temps où j’ignorais même que cela se pratiquât. Je croyais qu’en matière d’opération ophtalmologique, en 1750, on se bornait à faire sauter au couteau l’œil atteint avant de désinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, à la suite de quoi certes les malades aveuglés pour de bon mouraient en quelques jours de souffrances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d’intervention.

Que le sommeil vous ferme, paupières fatiguées!

PREMIÈRES LIGNE #34

PREMIÈRES LIGNE #34

PREMIÈRES LIGNE #34

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée redécouverte, un énorme coup de cœur

L’enfer de René Belletto

CHAPITRE I

J’entrepris d’écrire, à l’intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j’enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.

Explications, remerciements, pardon sollicité, je t’embrasse et je t’aime, Michel.

Deux feuillets et quart d’un discours et d’une écriture d’outre-tombe, mais assez soutenus, allants, compacts, quasi allegro à leur façon, au début j’eus un peu envie de pleurer, au milieu beaucoup, je faillis poser mon front sur mes bras repliés et m’abandonner à des sanglots, de ceux qui font trépider l’abdomen et l’endolorissent. À la fin, soulagé peut-être, et absorbé par mon effort d’expression écrite, plus du tout, au point même de cracher avec une certaine verve par la fenêtre ouverte après avoir léché l’enveloppe et le timbre, ce dont j’ai horreur, lécher la colle.

J’étais certain de ne pas avoir de timbre. Néanmoins, j’avais cherché longtemps, longtemps, trop longtemps, oubliant presque pourquoi je cherchais, ce que je cherchais, et, miracle, j’en avais découvert un, sale, fripé, comme apeuré au fond de la poche arrière gauche d’un pantalon, là où je ne mets jamais de timbres, et où il devait se morfondre depuis des semaines, sinon des mois.

Madame Liliane Tormes, 21, chemin du Regard, 69100 Villeurbanne. Je crachotai encore, mais il n’y eut que le bruit et la grimace. Pas de matière salivaire. Il faisait trop chaud et desséché.

J’avais soif.

Je fis glisser l’enveloppe au milieu de la table, le plus au milieu possible, au centimètre près. J’y mis le temps nécessaire. Puis j’empoignai les rebords de la table, à droite et à gauche, bras tendus, et demeurai ainsi quelques instants, dans une attitude de maître du monde.

Je me levai soudain. Une goutte de sueur vola. La chaise ripa, manqua tomber, ne tomba pas.

J’allai me pencher à la fenêtre, pratiquement murée. On aurait pu atteindre le mur aveugle et lépreux d’en face avec un crayon neuf. Nulle fraîcheur. L’air sans mouvement, ici moins qu’ailleurs, étouffait.

À la cuisine, je bus de l’eau. À la salle de bains, je m’aspergeai le visage. Aux toilettes, j’urinai à grand fracas. La chasse fut à peine plus bruyante. Il est vrai qu’elle marchait mal. Je constatai une fois de plus que ma chair était douloureuse. Quand j’urinais à grand fracas, ou quand je fermais très fort les paupières, ou me heurtais de l’épaule ou d’autre chose à un chambranle de porte ou ailleurs ou me pinçais par exemple l’avant-bras ou la peau du ventre, je sentais ma chair brûlante et fragile, comme en cas de fièvre de cheval. Peut-être avais-je la fièvre? Non, je ne croyais pas. L’infinie chaleur de la saison, les insomnies qui me harcelaient, mon alimentation capricieuse et le triste état de mon âme expliquaient de reste cette impression de fièvre de cheval.

Je revins prendre la lettre, m’entroupai dans le fil du téléphone, traversai le hall, passai dans la pièce de devant où je m’entroupai encore dans le fil du téléphone, car il y avait deux postes téléphoniques dans l’appartement, vestige de l’époque où deux personnes étrangères l’une à l’autre vivaient là, l’une dans la pièce de devant, l’autre dans la pièce de derrière, et avaient décidé un beau jour je suppose d’accroître leur indépendance par cette installation. Je faillis choir, et arracher le fil du téléphone pour apaiser une hargne soudaine. J’étais comme prêt au combat. Puis je repris aussi soudainement mes façons somnambuliques. Ces deux téléphones ne servaient qu’à m’énerver. Ils sonnaient en même temps. Double bruit, donc. Et je m’entroupais dans les fils.

Il est vrai qu’ils ne sonnaient jamais. Sauf quand ma mère appelait, mais c’était surtout moi qui l’appelais. Et son téléphone était en panne. Impossible de l’appeler.

Je rangeai la lettre cachetée et timbrée (j’avais trouvé un timbre! J’étais encore sous le coup de la stupéfaction) dans le tiroir inférieur d’une commode passée au brou de noix par celle qui fut longtemps ma compagne dans ces murs et qui, lassée de mon être et de mes manières d’être, être et manières d’être qui auraient lassé et fait trépigner une statue de pierre, avait fui un matin vers d’autres cieux. Un après-midi, à vrai dire. Autour des quatre heures. En hiver.

Je rangeai la lettre parmi divers objets, une trousse à crayons en plastique à la fermeture éclair défectueuse (on ne pouvait plus ni la fermer ni l’ouvrir), un tube de colle séchée et durcie, un lance-pierres fabriqué par moi du temps de ma jeunesse, un jeu de cartes truqué, un pistolet à amorces, une tonne de lettres privées ou administratives dont les expéditeurs attendaient ma réponse depuis des myriades de décades, un diapason (laaaaaa) aux branches à section carrée, l’emballage et la notice explicative de mon réveil à quartz qui n’avait ni avancé ni retardé d’une seconde depuis un an, ma vétuste et détraquée petite machine à écrire, un rouleau d’amorces roses, quatre porte-clés, une poignée de ces bouts de feutre qu’on met sous les chaises pour éviter d’importuner la moitié de la ville quand on les racle avec rage pour une raison ou pour une autre sur le sol carrelé d’une cuisine, une copie du pauvre testament de Liliane, un cendrier en aluminium qui devait peser trois grammes, un exemplaire jaunâtre de mon livre Les Fugues de Bach, et un tube d’Alymil 1000, Laboratoires Pharmaceutiques Dioblaniz, LPD, cinq comprimés absorbés à une minute d’intervalle vous endormaient leur homme pour l’éternité, si mes renseignements étaient bons. Or ils étaient excellents.

Excellents.

Si cette lecture vous a plu, je vous propose le suite toute cette semaine

Alors à tout vite, dés demain midi

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
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• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

PREMIÈRES LIGNE #33


PREMIÈRES LIGNE #3
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PREMIÈRES LIGNE #33

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

« L’ami imaginaire » de Stephen Chbosky

50 ans plus tôt…

Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue.

Le petit David Olson savait qu’il était dans de sales draps. Dès que sa mère rentrerait avec papa, il y aurait droit. Son seul espoir, c’était l’oreiller glissé sous la couverture, pour faire croire qu’il se trouvait encore dans son lit. Comme dans les séries télé. Mais tout cela n’avait plus d’importance maintenant. Il était sorti en douce par la fenêtre, il était descendu en s’accrochant au lierre, il avait glissé et s’était fait mal au pied. Ce n’était pas trop grave. Pas comme son grand frère, au football. Ce n’était pas trop grave ça.

Le petit David Olson descendit Hays Road en clopinant. La brume sur son visage. Le brouillard s’installait sur la colline. Il leva les yeux vers la lune. Elle était pleine. Pour la deuxième nuit d’affilée. Une lune bleue. Comme lui avait dit son grand frère. Comme la chanson sur laquelle maman et papa dansaient parfois. À l’époque où ils étaient heureux. Avant qu’ils aient peur, par sa faute.

Blue Moon.

You saw me standing alone.

Le petit David Olson entendit un bruit dans les fourrés. L’espace d’une seconde, il crut que c’était peut-être encore un de ses rêves. Mais non. Il savait bien que non. Il s’obligea à rester éveillé. Malgré les migraines. Il devait y aller ce soir.

Une voiture passa, noyant le brouillard dans la lumière des phares. Le petit David Olson se cacha derrière une boîte aux lettres, alors que du rock’n’roll se déversait de la vieille Ford Mustang. 12Deux des ados rigolèrent. Beaucoup de gamins étaient incorporés dans l’armée et les délits de conduite en état d’ivresse augmentaient. À en croire son père, du moins.

« David ? » murmura une voix. Tranchante. Un sifflement.

Quelqu’un avait prononcé son nom ? Ou l’avait-il juste entendu dans sa tête ?

« Qui est là ? » demanda-t-il.

Silence.

Ça devait être dans sa tête. Tout allait bien. Au moins, ce n’était pas la dame à la voix sifflante. Au moins, il ne rêvait pas.

Si ?

David regarda, au pied de la colline, le gros lampadaire allumé au coin de Monterey Drive. Les adolescents passèrent devant, emportant tous les bruits avec eux. David vit alors l’ombre d’une personne. Une silhouette se tenait au centre de la flaque de lumière. Elle attendait et sifflotait. Elle sifflotait et attendait. Une chanson qui ressemblait un peu à

Blue Moon.

Les cheveux de David se dressèrent sur sa tête.

N’approche pas de ce coin de rue.

Reste à l’écart de cette personne.

Le petit David Olson coupa à travers les jardins.

Il s’approcha d’une vieille clôture, à pas feutrés. Il ne faut pas qu’ils t’entendent. Ou qu’ils te voient. Tu as quitté la rue. C’est dangereux. Par une fenêtre, il vit une baby-sitter qui se bécotait avec son petit copain pendant que le bébé pleurait. Mais on aurait cru un chat. Il était toujours certain de ne pas rêver, mais c’était de plus en plus difficile à dire. Il se faufila sous la clôture et salit son pantalon de pyjama dans l’herbe humide. Il savait qu’il ne pourrait pas cacher les taches à sa mère. Elle lui poserait des questions. Auxquelles il serait incapable de répondre.

Pas à voix haute.

Il avança à travers le petit bois derrière la maison des Maruca. Passa devant le portique que M. Maruca avait installé avec ses fils. Après une dure journée de travail, il y avait toujours deux Oreo et un verre de lait qui les attendaient. Le petit David Olson les avait aidés une ou deux fois. Il adorait les Oreo. Surtout quand ils étaient un peu mous et vieux.

« David ? »

13Le murmure était plus fort. Il se retourna. Personne. Il scruta le lampadaire au-delà des maisons. L’ombre humaine avait disparu. La silhouette pouvait être n’importe où. Elle pouvait se trouver juste derrière lui. Oh, par pitié, faites que ça ne soit pas la femme qui siffle. Par pitié, faites que je ne dorme pas.

Crac.

La brindille se brisa dans son dos. Oubliant sa douleur au pied, le petit David Olson se mit à courir. Il traversa la pelouse des Pruzan, jusque dans Carmell Drive, et tourna à gauche. Il entendait des chiens haleter. Se rapprocher. Mais il n’y avait pas de chiens. C’étaient uniquement des bruits. Comme les rêves. Comme le bébé chat qui pleurait. Ils couraient derrière lui. Alors, il accéléra. Ses petites bottines frappaient le trottoir mouillé. Smac smac, un baiser de grand-mère.

Lorsqu’il atteignit enfin le coin de Monterey Drive, il tourna à droite. Et courut au milieu de la rue. Un radeau sur une rivière. Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue. Il entendait les bruits des deux côtés. De petits sifflements. Des chiens qui haletaient. Donnaient des coups de langue. Des bébés chats. Et toujours ces murmures.

« David ? Ne reste pas dans la rue. Tu vas te faire mal. Viens sur la pelouse, c’est moins dangereux. »

C’était la voix de la femme qui siffle. Il le savait. Elle avait toujours une jolie voix au début. Comme une institutrice remplaçante qui en fait trop. Mais quand vous la regardiez, elle n’avait plus rien de joli. Elle se transformait en bouche sifflante pleine de dents. Pire que la Méchante sorcière de l’Ouest, celle du film. Pire que n’importe quoi. Quatre pattes comme un chien. Un long cou de girafe. Hssss.

« David ? Ta mère s’est fait mal aux pieds. Ils sont tout coupés. Viens m’aider. »

La dame à la voix sifflante imitait sa mère maintenant. Ce n’était pas loyal. Mais elle faisait toujours ça. Elle arrivait même à lui ressembler. La première fois, ça avait marché. Il s’était approché d’elle sur la pelouse. Et elle lui avait sauté dessus. Il n’en avait pas dormi pendant deux jours. Quand elle l’avait emmené dans cette maison avec le sous-sol. Et le four.

« Viens donc aider ta mère, sale petit merdeux. »

14Il entendait la voix de sa grand-mère maintenant. Mais ce n’était pas elle. David sentait les dents blanches de la femme qui siffle. Ne les regarde pas. Continue à regarder devant toi. Continue à courir. Jusqu’au cul-de-sac. Tu peux la faire disparaître pour toujours. Si tu atteins le dernier lampadaire.

« Hssssss. »

David Olson regardait, droit devant lui, le dernier lampadaire du cul-de-sac. Qui attendait et sifflait. Sifflait et attendait. Rêve ou pas rêve, c’était affreux. Mais David ne pouvait plus s’arrêter désormais. Ça ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il passe devant la personne lampadaire pour atteindre le lieu de rendez-vous.

« Hiiiiisssssss. »

La femme qui siffle s’était rapprochée. Dans son dos. David Olson eut froid subitement. Son pyjama était humide. Malgré le manteau. Continuer à avancer. Il ne pouvait rien faire d’autre. Être aussi courageux que son grand frère. Aussi courageux que les adolescents incorporés. Être courageux et continuer d’avancer. Un petit pas. Deux petits pas.

« Hello ? » fit le petit David Olson.

La silhouette ne dit rien. La silhouette ne bougea pas. Elle inspirait et expirait, rien de plus, et sa respiration produisait

Des nuages.

« Hello ? Vous êtes qui ? » demanda David.

Silence. Le monde retenait son souffle. Petit David Olson avança un orteil dans la flaque de lumière. La silhouette remua.

« Je suis désolé, mais il faut que je passe. Vous voulez bien ? »

Le silence encore. David avança un peu plus son orteil dans la lumière. La silhouette commença à pivoter. David eut envie de retourner chez lui, mais il devait aller jusqu’au bout. C’était la seule façon d’arrêter cette femme. Il plaça tout son pied dans la lumière. La silhouette pivota de nouveau. Une statue qui se réveille. Toute la jambe maintenant. La silhouette se retourna encore. Finalement, n’en pouvant plus, David entra dans la lumière. La silhouette fonça sur lui. En gémissant. Un bras tendu. David traversa le cercle en courant. Suivi de la silhouette. Qui donnait des coups de langue. Hurlait. David sentit ses ongles immenses se tendre vers lui, mais, juste au moment où ils allaient s’accrocher dans ses cheveux, il glissa sur la chaussée, à la manière d’un joueur de 15baseball. Il s’entailla le genou, peu importe. Il n’était plus dans la lumière. La silhouette se figea. Davis avait atteint l’extrémité de la rue. Le cul-de-sac, là où il y avait la cabane de rondins et le couple de jeunes mariés.

Le petit David Olson regarda le bas-côté. La nuit était silencieuse. À part quelques grillons. Un léger brouillard éclairait le chemin jusqu’aux arbres. David était terrorisé, mais il ne pouvait plus s’arrêter. Tout ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il en termine ou, sinon, la femme qui siffle allait sortir. Et son grand frère serait le premier à mourir.

Le petit David Olsen quitta la rue et marcha.

Au-delà de la clôture.

À travers le champ.

Dans le bois de Mission Street.

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