PREMIÈRES LIGNES # 9

PREMIÈRES LIGNES # 9



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNES # 9

Le livre présenté

Le magicien de Jean-Marc Souvira

PREMIÈRE PARTIE

2

Gare de Moulins, 2 janvier 2002

Arnaud Lécuyer vient d’acheter son billet de train avec des euros.

— Un aller simple pour Paris en seconde, a-t-il murmuré d’une voix sourde.

C’est la première fois qu’il voit cette monnaie. Il est rentré en taule, c’étaient les francs, il en sort ce sont les euros. En prison, il avait eu des cours sur l’euro, mais il n’y allait pas. Il s’en foutait. Il se fout de tout, d’ailleurs. L’employée de la SNCF a l’air gênée d’être en face de ce type, contente d’avoir entre elle et lui un guichet sécurisé anti-agression. Elle est soulagée de le voir partir.

Lécuyer entre dans les toilettes, et se dit qu’il a vraiment un regard à faire peur, mais qu’il ne peut pas se balader les yeux baissés toute la journée. Règle numéro un : ne pas se faire remarquer. Jamais. Être un monsieur tout-le-monde, gris de transparence. Il entre dans une des boutiques de la gare et achète une paire de lunettes de soleil, la plus discrète possible, ainsi qu’un journal et un jeu de cartes. Il est content de tenir des cartes, il s’amuse à les manipuler, à faire disparaître un as, etc. C’est avec ce don de prestidigitateur qu’il a fait tant de ravages. S’en souvenir lui procure un frisson de plaisir. Il vient de repenser à sa collection et il a hâte de la retrouver. De toute façon, elle est bien planquée, et si on l’avait découverte, ça aurait fait un sacré bordel.

Lécuyer est assis dans un wagon dans le sens de la marche, siège près de la fenêtre. La place à côté de lui est libre. Les deux sièges situés de l’autre côté du couloir sont occupés par une mère et son fils, un gamin d’une dizaine d’années.

Lécuyer regarde son visage, rendu inexpressif avec ses lunettes de soleil, qui se reflète dans la vitre, brouillé par le paysage, les tunnels, les poteaux électriques qui défilent. Il est perdu dans ses pensées, ses cartes à la main.

Le petit homme a réussi à tromper le psychiatre de la prison. Il ne lui a raconté que des âneries que l’autre recopiait doctement sur un grand cahier. La force de Lécuyer, c’est sa mémoire. Jamais pris en défaut. Il s’était construit un personnage de mec banal dès sa première rencontre avec le psy et il avait continué au fil des entretiens à approfondir ce personnage. Le psy lui posait des questions sur ce qu’il avait dit un ou deux mois auparavant, et le petit homme répondait calmement de sa voix sourde. Jamais pris en défaut. Il s’était inventé une autre famille, une autre enfance, et il la faisait coller avec son nouveau personnage. Parfois dans sa cellule avant de s’endormir, il se laissait emporter vers sa nouvelle famille, et le matin à son réveil il avait du mal à se rappeler qui il était. Il lui fallait une ou deux minutes pour atterrir. Le psy, et Lécuyer l’avait vu venir de loin, tentait de retrouver dans les conversations le pourquoi et le comment de l’agression et du viol de la grand-mère. Le petit bonhomme s’en donnait à cœur joie. Jubilation intense complètement dissimulée. Il écartait les bras, les paumes des mains tournées vers le ciel, plus que jamais petit homme gris et transparent, des yeux de chien battu, les jambes serrées.

— J’aimerais bien le savoir, merci de m’aider docteur, ça me fait tellement de bien, murmurait-il.

Et le psy à la fin de la conversation n’était pas plus avancé qu’avant.

Quand le petit homme regagnait sa cellule, il était en sueur, des picotements lui parcouraient le dos, il avait du mal à contenir sa colère. Mais il faisait attention à ne pas exploser de rage et continuait à jouer son rôle d’insignifiant. Il attendait que les pas du gardien s’éloignent pour se jeter sur son lit et se tordre, comme en proie à une violente douleur. Parfois il se levait d’un bond, il avait cru que le gardien était revenu sans bruit et l’observait à travers le judas de la porte de la cellule. Alors il se tenait droit, fixant sans cligner des yeux le judas pour essayer de savoir si quelqu’un l’épiait. À force de fixer ce point lumineux sans ciller qui le relayait au couloir, ses yeux brûlaient et il s’écroulait sur sa couchette en proie à un vertige.

— Monsieur, monsieur, comment tu fais ce tour ?

Il est tiré de sa rêverie par quelqu’un qui lui parle, qui lui touche le bras. En proie à une subite angoisse, il manque d’air. Pourquoi cet enfant lui parle ? Il ne devrait pas, ce n’est pas possible. Cette même phrase résonne en écho et se répète dans son cerveau comme si plusieurs enfants parlaient en même temps. Il sursaute, laissant échapper ses cartes par terre. Lécuyer vient de réaliser qu’il est dans le train et qu’un môme est assis à côté de lui.

La mère s’est levée et ramène son enfant à son siège :

— Excusez-le, monsieur, c’est un enfant curieux et vos tours de cartes l’ont étonné. Vous êtes vraiment très adroit ! Éric, reste assis ! Il ne faut pas déranger les gens.

Lécuyer a bredouillé et ramassé son jeu de cartes. Perdu dans ses pensées, il ne s’est pas rendu compte qu’il jouait, de manière automatique, avec ses cartes. Il regarde de biais l’enfant. Dans son cerveau, il y a comme une sirène d’alerte qui s’est déclenchée. Et elle sonne tellement fort que c’en est assourdissant.

36, quai des Orfèvres. Siège de la PJ parisienne. Même journée

La secrétaire adresse un sourire au policier présent devant elle, prend son téléphone, enfonce une touche et dit :

— Madame le Directeur, M. Mistral est là. Entrez, elle vous attend.

Le directeur de la Police judiciaire de Paris, Françoise Guerand, est la première femme à occuper ce fauteuil. Fille de policier et femme de caractère, elle a occupé la plupart des postes difficiles de la PJ parisienne. Elle accueille chaleureusement le policier.

— Bonjour, Ludovic, contente de te revoir. Ces six mois aux États-Unis se sont bien passés, m’a-t-on dit. Je suis ravie que tu prennes en numéro deux la Brigade criminelle. D’autant que pour l’instant il n’y a pas de chef en titre. Jean Chapelle est parti en retraite, nous n’avons pas encore retenu son successeur. Le prochain mouvement de mutations chez les commissaires est dans six mois. D’ici là, on verra. Pour l’instant, tu diriges la Crim’.

Ludovic Mistral est ravi de retrouver le Quai des Orfèvres après les mois passés en stage au FBI.

— Merci de ton accueil ! Après cet intermède au FBI, je suis vraiment content de reprendre en service actif, qui plus est à la Crim’. Au point de vue effectifs, comment ça se passe ?

— Tu as le chef de la SAT1, Philippe Martignac, qui est un type sympa, donc RAS de ce côté. En revanche, il manque un commissaire chef de section qu’on devrait avoir également au prochain mouvement. L’autre chef de section, c’est Cyril Dumont, que Chapelle avait plus ou moins positionné comme futur numéro deux. Mais là je suis plutôt réservée. D’ailleurs, avant de partir il avait dû réfléchir, et m’a dit que ce ne serait pas une bonne chose pour le service. Bon flic, mais trop perso, trop « moi je ». Je pense qu’avec lui ça se passera moyennement bien. Il faudra faire avec en attendant. Alors, ton stage ? Ces Américains du FBI, aussi bons qu’on le dit ?

— C’est un stage qui vaut le coup. Grosse activité physique le matin, tous les cours en anglais l’après-midi. Journée bien remplie. Là où ils sont vraiment bons, c’est en matière d’analyse du comportement des criminels violents. Beaucoup d’avance sur nous. On devrait pouvoir s’en inspirer. Si tu en es d’accord, j’en parlerai au service de la formation chez nous pour voir ce que l’on peut faire. Quant à Dumont, j’ai déjà eu l’occasion de le côtoyer un peu, et je n’ai pas trop d’atomes crochus avec lui. Mais je ne déclencherai pas les hostilités pour autant. Sinon, quelles sont les affaires en cours ?

Françoise Guerand passe en revue rapidement l’activité de la Crim’. Bien qu’elle soit le directeur de la PJ, elle continue d’avoir un regard affectif sur ce service qu’elle a un temps dirigé.

— Ces temps-ci, dit-elle, il n’y a rien eu de transcendant, la SAT exploite des renseignements sur l’implantation d’éventuels terroristes islamistes sur Paris. En ce qui concerne le droit commun, il n’y a eu que des meurtres basiques rapidement élucidés. Cependant, dans un groupe dirigé par le commandant Vincent Calderone il y a un truc pas mal, une histoire de double homicide, mais Calderone dit avoir des billes2 pour sortir l’affaire. Sinon, il y a sept affaires qui datent de l’an dernier et qui n’ont pas encore été élucidées. Trois femmes qui ont été assassinées dans des parkings, deux autres chez elles, et deux types qui cherchaient des aventures faciles dans le bois de Boulogne.

1

Centre pénitentiaire de Moulins-Yzeure

Novembre 2001

Un jour gris et pluvieux s’est installé sur la région. Les gens du coin savent qu’ils en auront pour toute la semaine au minimum. L’humidité et le froid de ce mois de novembre laissent de marbre les détenus de la centrale de Moulins. Qu’il fasse beau ou qu’il gèle, ils sont derrière des barreaux. Alors la météo, ce n’est pas vraiment leur truc. Ce qu’ils veulent, c’est partir d’ici le plus vite possible. Vivants ou morts. De préférence vivants.

Une cohorte de femmes attend devant l’entrée de la prison. C’est jour de visite. Elles sont résignées, patientant dans le froid. Jeunes, vieilles, mères, épouses, fiancées, sœurs, avec leurs paquets qui seront fouillés à l’entrée. Elles ont toutes entendu la phrase magique : « Je te jure, je recommencerai plus. » Et elles sont là pour la demi-heure de visite hebdomadaire, sauf si le type qu’elles viennent voir est au mitard. Résignées, elles reviendront la semaine prochaine avec leurs paquets.

À l’intérieur de la prison, les activités ont commencé. Dans un grand couloir peint aux couleurs gaies et lavables du gris administratif, deux détenus poussent un chariot rempli de linge. Ces deux-là n’ont pas de visite. Les deux hommes ne se parlent pas, ils sont indifférents l’un à l’autre. Le plus petit des deux a l’air complètement absent, s’il était sur la lune ce serait pareil. Sauf qu’il a seulement l’air d’être absent, tous ses sens sont en éveil, surtout la vue ; il a repéré, quinze mètres devant, deux ouvriers faisant des travaux, accompagnés d’un surveillant. L’homme pousse le chariot du côté droit, les ouvriers sont sur sa droite. Juste avant d’arriver à leur hauteur, il a aperçu un banal tournevis qui se trouve sur le dessus de la boîte à outils. Il le veut. Il sait comment il va le transformer. En passant devant les ouvriers, un linge tombe naturellement du chariot ; sans même regarder ce qu’il fait, machinalement et l’air absent, le type récupère le linge et le tournevis. Personne n’a rien vu, pourtant tout le monde l’a regardé ramasser son linge. L’outil se trouve dans la pile de linge. Arrivé dans la lingerie, le tournevis passe de la pile de linge à l’intérieur de la manche de sa chemise. Le petit homme vient d’enclencher son dernier acte en prison. Il quitte la lingerie et se rend avec d’autres aux cuisines.

Le petit homme fait partie de l’équipe des cuisines, pas pour préparer les repas, mais pour toutes les tâches de plonge, de nettoyage et du service des trois repas. À l’office, les couteaux servant à découper la viande sont dans une armoire fermée à clef. Ils sont tous numérotés et remis aux cuisiniers sous l’œil d’un gardien. Dès que la découpe est finie, le gardien reprend les couteaux et les remet sous clef dans l’armoire. Le petit homme a rapidement écarté l’hypothèse de se servir de l’un de ces couteaux qui font fantasmer tous les détenus. Il a son tournevis.

Contrairement aux prisons américaines, il n’y a pas de réfectoire dans les prisons françaises. Pas de scène d’émeute, pas de chahut, pas d’objet que l’on frappe sur les tables. La surpopulation et la promiscuité sont bien suffisantes pour alimenter les tensions. Les taulards prennent leurs repas en cellule. Seule une dizaine de détenus sont aux fourneaux, et d’autres transportent les plateaux repas par chariot vers les cellules sous la surveillance d’un gardien. Rituel immuable où les hommes attendent en gueulant qu’il y en a marre de bouffer de la merde. Ça fait partie de l’ambiance.

La prison est le lieu clos où s’exerce une violence quotidienne inimaginable, ponctuée d’intimidation, de bagarres, de vols, de viols, de meurtres sur fond de drogue. Sexe, drogue, sans rock’n roll. Avoir un couteau ou tout autre objet remplissant les mêmes fonctions peut valoir à son détenteur le mitard, mais aussi une assurance-vie. Donc, entre le mitard et l’assurance-vie, les taulards ont vite choisi. Promenade. Le petit homme est dans la cour accroupi contre un mur. Impassible. Les autres détenus passent à côté de lui comme s’il n’existait pas. Ils jouent au foot, courent, hurlent, échafaudent des plans, s’échangent des puces de téléphones portables. Perdu dans son monde de violence et dans son chaos cérébral, il ne laisse rien paraître de son agitation intérieure. Tout ce qu’il souhaite, c’est être invisible, gris comme les murs d’enceinte, et silencieux. De ce point de vue, il a gagné.

Le dîner est fini, les cuisines sont nettoyées. Réintégration des cellules. Enfin seul. Il est tranquille dans ces neuf mètres carrés, quand la règle, due à la surpopulation carcérale, est six pour à peu près la même surface. C’est un des rares détenus de la centrale à être seul dans une cellule. Il sait pourquoi, et c’est ce souvenir qui le fait agir. Normalement cette histoire sera bientôt terminée. Allongé sur son lit, il attend que les surveillants fassent leur ronde, regardent au travers des judas et éteignent les lumières. Dans toutes les cellules, il y a des télévisions, sauf dans la sienne. Il n’est pas puni, il n’en veut pas. Les types laissent parfois fonctionner leur télé toute la nuit, avec une prédilection pour les programmes faisant la part belle aux femmes dénudées. Ça rend encore plus dingues les détenus, et oblige certains autres à subir et vivre le restant de la nuit comme un calvaire.

Dans sa cellule, il sort le tournevis de sa manche et peut enfin le contempler et le toucher. C’est ce qu’il lui fallait. C’est un outil d’une trentaine de centimètres à l’embout plat. Le manche de couleur rouge est en bois ; il le trouve trop gros et trop voyant. Il descend de sa couchette et commence à frotter le manche contre le sol cimenté. Le ciment fait office de râpe. Il fait ça lentement en essayant de faire le moins de bruit possible. Il profite des bruits des premières heures de la nuit pour râper le manche de l’outil. Il a l’habitude de transformer des tournevis en arme redoutable. Il se projette déjà dans ce qu’il va faire et ça le fait transpirer, la sueur lui pique les yeux. Il se frotte les yeux avec le dos de sa main, s’arrête pour écouter les bruits. Ce n’est pas le moment de se faire prendre. Il nettoie le sol de sa cellule, planque le tournevis dans le pied en métal de son lit, et se couche. Il est à cran, même si cela ne se traduit par rien de visible extérieurement, sauf peut-être les poings serrés. Il ne s’endormira qu’à l’aube, insensible aux bruits de la prison, aux hurlements et aux sanglots qu’il ne perçoit même plus. Dans les jours qui viendront, il aura hâte de regagner sa cellule pour s’occuper de son tournevis pendant la nuit.

Une semaine plus tard, il contemple en connaisseur l’outil enfin devenu une arme redoutable. Le manche de bois a perdu sa couleur rouge et a été considérablement aminci, il peut facilement le tenir. Il manie cette arme avec une incroyable dextérité, son visage ne reflète aucune expression. Mais le plus impressionnant réside dans le bout de l’outil, aiguisé sur le ciment, et devenu une pointe acérée. Il passe ses doigts fins sur son arme, touchant la pointe, convaincu des dégâts qu’elle causera. Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre. Se tenir tranquille et attendre. Tous les jours, il a son tournevis planqué dans sa manche ou coincé contre la hanche, maintenu par son pantalon. Il n’a plus qu’un mois et demi pour accomplir son projet. Que quelques secondes dans le mois et demi. Il saisira la première opportunité.

Décembre 2001

Cuisine. Fin des repas, corvée de plonge et de nettoyage. Un poste radio braille la musique assourdissante d’une station à la mode, ponctuée de messages publicitaires. Régulièrement, le gardien vient baisser le volume de la radio, et dans les dix minutes qui suivent le volume du son reprend sa position originelle.

— Vous faites chier, les mecs, avec votre radio à la con. Le premier qui monte encore le son, j’embarque la radio. Vous pouvez pas l’écouter comme tout le monde, calmement !

Tollé chez quatre jeunes détenus qui prennent la remarque sur le ton de la plaisanterie :

— Chef, vous avez rien compris, quand on va sortir, faut pas qu’on soit en décalé avec les autres, sinon on va passer pour des gros nazes, donc on entretient notre culture.

— OK, les gars, mais vous l’entretenez en sourdine.

Les autres détenus se marrent, le petit homme n’entend même pas la radio. Il est de corvée de plonge. Il a repéré sa cible : un autre détenu, deux mètres et cent dix kilos de muscles. La cible a remarqué le petit homme et ne le quitte pas des yeux. Ce dernier a l’air plus absent que d’habitude, et, avec son mètre soixante-dix et ses soixante kilos, il n’impressionne vraiment personne. La cible est pourtant sur ses gardes et se rassure en contemplant l’homme qui porte difficilement dix lourds plateaux métalliques, quand lui en porte sans difficulté une vingtaine d’un bras. L’homme a surveillé la circulation des autres détenus dans les cuisines, il sait qu’il va croiser sa cible seule pendant deux à trois secondes. Il tient péniblement ses dix plateaux à deux mains. Il a chaud, la tête lui fait mal à éclater, il tient ses yeux baissés, parce qu’il sait que ses yeux sont comme deux projecteurs de haine pure et que n’importe qui pourrait y lire ce qui va se passer. Il sait comment agir. Des types nettoient le sol avec des raclettes, ils balancent de l’eau sur le sol et la poussent vers un écoulement central. La cible attend deux à trois secondes avant de passer. Et lui est à sa hauteur à ce moment.

Il est près du gros type qui l’observe avec ses dix plateaux, mais quelque chose cloche, la cible comprend une seconde trop tard. L’homme, dont la rage qui bouillonne en lui décuple les forces, tient ses plateaux de sa seule main gauche, et de sa droite a jailli comme par enchantement une espèce de pointe qu’il plante à toute vitesse de bas en haut dans le cœur du type qui s’écroule. Le gros type n’a rien pu faire, ni parer le coup ni crier. Il fait deux pas et s’écroule, dans un fracas de plateaux lâchés, mort au moment où sa tête s’explose sur le carrelage. Comme il est tombé à plat ventre, les autres n’ont rien compris et se marrent, croyant que le mec a glissé. Mais le type ne bouge plus et du sang commence à apparaître. Grand silence et malaise. Le petit bonhomme a bénéficié, sans le savoir, du jeu entre les détenus et le surveillant autour du volume de la musique. Il a continué d’avancer comme si de rien n’était. Il se trouvait au milieu d’eux quand le silence s’est installé. Un jeune mec a coupé le son de la radio, rendant le silence pesant. Tous les types ont compris qu’il vient d’y avoir un meurtre, et que le meurtrier est parmi eux. Le petit homme leur tourne le dos, il a posé ses plateaux dans le bac de la plonge en mettant ses deux mains dans l’eau.

Il a le cœur qui sprinte à trois cents à l’heure, il a du mal à respirer, mais s’ils le chopent maintenant il s’en fout encore plus. C’est terminé, il a fait ce qu’il fallait. Il arrive à se calmer, son état fébrile est passé inaperçu, il a su rester gris, invisible et silencieux. Dans son cerveau, c’est hurlement et déchaînement. Dans la cuisine, la confusion est à son comble, personne n’a vu ce qui s’était passé, y compris le surveillant qui comprend que lui va au-devant d’emmerdements administratifs et que sa prime de Noël vient de sauter. Les gardiens arrivent et constatent les dégâts. L’homme s’est vidé de son sang sans pouvoir parler. Les huit détenus présents dans la cuisine sont collés au mitard. L’enquête de police est confiée au commissariat de Moulins. Constatations, auditions, confrontations. Personne n’a rien vu, et c’est vrai. Le mort, un type condamné pour un double assassinat, n’engendrait pas vraiment la sympathie. Les flics du commissariat ont d’autres enquêtes sur les bras pour perdre leur temps dans la centrale, où ils sont convaincus qu’ils n’apprendront plus rien.

2 janvier 2002

Les deux employés qui se trouvent au greffe de la prison se préparent à libérer le premier détenu de l’année. Après avoir raconté leur réveillon du jour de l’An – « Qu’est-ce qu’on s’est marrés ! » –, le repas, les cotillons, les danses, la gueule de bois, les deux greffiers préparent leur matériel pour démarrer la journée de travail. Le plus âgé des deux regarde machinalement le nom du premier libérable de l’année et siffle. C’est un long sifflement ponctué d’un : « Putain, il sort ! » Le plus jeune – il termine sa première année dans l’administration pénitentiaire – interroge du regard son camarade, vingt ans de boutique dont quinze à la centrale de Moulins-Yzeure.

L’ancien, conscient de son savoir, prend son temps, attrape une clope, l’allume avec un briquet publicitaire et enfin répond :

— Le type que tu vas voir, t’en verras pas beaucoup comme ça dans ta carrière. Il est arrivé en janvier 1990 condamné à quinze ans de réclusion par les assises de la Seine pour un viol commis sur une personne âgée. La femme en question, qui devait avoir dans les quatre-vingts ans, a failli y passer. Le choc l’a rendue complètement muette. Le type ne s’est même pas sauvé, il est resté à côté de sa victime terrorisée pendant le reste de la nuit. Au petit matin, quand l’assistante ménagère est venue dans l’appartement, elle a vu le type, et elle est partie en courant au commissariat.

— Le mec s’était pas sauvé ? C’est un âne, ce gars !

— Attends la fin de l’histoire, mon gars. Les flics sont venus et le type n’avait toujours pas bougé. Il n’a rien dit, ni aux flics, ni à son avocat, ni au juge d’instruction, ni pendant son procès. Rien. Tout ça je l’ai lu dans les canards qui s’en sont donné à cœur joie sur cette affaire. La grand-mère est morte deux ans plus tard sans jamais avoir une seule fois ouvert la bouche. Quand il est arrivé ici, c’était la bête curieuse. Il ne parlait pas.

Le jeune greffier veut en placer une :

— Pourquoi il causait pas, le gars ?

— Pourquoi ? T’en as de bonnes, toi ! Si on savait ! Le mec il est resté des mois, des années sans parler. En plus, tout s’est très vite gâté. Au tout début, il était en cellule avec trois autres types. Dix-huit mois plus tard, on l’a retrouvé à moitié dans le coma. Pendant dix-huit mois, les trois types l’ont violé, on l’a su plus tard. En général, c’est ce qui arrive aux violeurs, aux pointeurs comme disent les taulards. Il a voulu s’étrangler avec son drap mais a loupé son coup. Le toubib, qui avait des doutes sur ce qui l’a amené à tenter de se suicider, l’a examiné en profondeur, si tu vois ce que je veux dire, et a compris ce qui s’était passé. Le gars n’a jamais moufté.

— Il a pas balancé les mecs ? Il est dingue, ce gus ! Il avait rien à perdre, pourtant, conclut le jeune greffier.

— Le type ne s’est jamais plaint. Sauf que ses trois compagnons de cellule sont morts. Le premier, vidé de son sang deux ans plus tard, la carotide tranchée pendant qu’il prenait sa douche. Il y avait quinze détenus, dont notre type, personne n’a rien vu. Tu peux me croire, si quelqu’un l’avait vu faire quoi que ce soit, il aurait été balancé. Mais, bon, au début il n’était pas plus suspect que les autres. Le second a été étranglé avec une cordelette dans la bibliothèque. Ça s’est passé trois ans après le premier macchabée. Là aussi, il y avait entre quinze et vingt détenus, plus les gardiens, et personne n’a rien vu. Notre mec était encore sur les lieux.

— Et ils ont rien vu ici, ni le dirlo ni les surveillants ?

— J’ai été le seul à en parler au directeur et aux flics chargés de l’enquête. Ils m’ont dit que je me faisais trop de cinéma. Le troisième est passé à la casserole le mois dernier. Je peux te dire qu’il était vigilant, le gros, il faisait gaffe à jamais croiser le mec seul, et surtout il avait confiance en sa force physique. Il savait que le type était libérable en janvier, et il avait hâte de le voir partir. Pas de pot, il est mort dans les cuisines. J’en ai parlé au nouveau directeur qui m’a dit de me mêler de mes oignons, que ce n’est pas moi qui enquêtais.

— Et ce mec, il s’est jamais fait repérer, jamais de mitard ?

— Rien, mon gars. Que dalle. Pendant les douze ans passés ici, il s’est tenu tranquille. Détenu modèle. Sauf qu’à mon avis, les trois mecs, il les a tués, trois mecs. Les autres détenus l’évitaient, ils ne l’aimaient pas et devaient bien se douter de quelque chose. Il a passé son CAP de plomberie. Il y a deux ans, ses parents sont morts dans un accident d’autocar, lors d’une excursion, une connerie de ce genre. Le directeur de la centrale lui a octroyé vingt-quatre heures pour aller aux obsèques, entouré de gendarmes, bien sûr. Le type a dit simplement non ! D’ailleurs, il n’ouvrait même pas les lettres ni les paquets que ses parents lui envoyaient. Un type qui fout vraiment les jetons quand t’y réfléchis bien ! En plus, il refusait les permissions de sortie que lui octroyait le JAP1. Enfin, bon maintenant c’est fini… ou ça va commencer.

— Comment y s’appelle, ton gars ? demande le jeune gardien.

— Arnaud Lécuyer.

Au même moment, deux gardiens entrent dans le greffe avec le petit homme visage baissé, épaules en dedans. Le jeune greffier a les yeux braqués de curiosité sur lui.

L’ancien, jouant les blasés devant son jeune collègue, prend ses documents et dit d’une manière quelque peu solennelle :

— Arnaud Lécuyer, né le 17 mars 1970 à Paris XIIIe, matricule 900.137, détenu depuis le 7 janvier 1990. Vous bénéficiez à compter de ce jour 2 janvier 2002 d’une libération conditionnelle. Avant de signer le registre de levée d’écrou, je vous remets la somme de 530 euros, qui est votre pécule. Veuillez indiquer ici l’adresse à laquelle vous vous rendez. Je vous remets également votre dépôt : un permis de conduire, une carte nationale d’identité, les clefs du domicile que vous avez déclaré en arrivant ici, ainsi qu’un coupe-ongles.

« Conformément aux instructions reçues de M. le juge de l’application des peines, je vous remets également l’adresse de l’employeur chez qui vous devez vous rendre dès demain 3 janvier, ainsi que l’adresse du psychiatre judiciaire qui va vous suivre, et chez qui vous avez obligation d’aller. Le premier rendez-vous est fixé au 7 janvier à 11 h 30. Vous recevrez par courrier une convocation pour vous présenter chez le juge de l’application des peines à Paris, ville où vous allez résider. Le non-respect de ces clauses peut entraîner une révocation de votre libération conditionnelle et une réintégration en cellule. Signez ici.

Le greffier tend son stylo à Lécuyer qui signe sa levée d’écrou. Il empoche les 530 euros, ses affaires et les deux adresses que le greffier lui remet. Il est vêtu d’un pantalon bleu, d’une chemise blanche, d’un pull noir et d’un blouson beige. Il n’a rien d’autre. Il attend. Le greffier appelle par l’interphone le gardien qui est de l’autre côté de la porte sécurisée. Il s’assure que tout va bien, ouvre la porte du greffe, et accompagne vers la sortie le petit homme qui n’a pas prononcé un seul mot. Traversée de la cour. Sas de sécurité. Déblocage du sas. Porte sur l’extérieur. Déverrouillage de la porte. Dehors. Terminé.

Le jeune gardien qui a regardé toute la scène s’adresse à son collègue :

— Putain, t’as raison, quelle tronche il a ! Ce mec fait peur à voir ! Et ses yeux ? Il en veut au monde entier ou quoi ? Et en plus il a rien dit, pas un mot ! J’ai même pas entendu le son de sa voix.

— Tu apprendras à décoder les taulards, petit. En prison, pour beaucoup d’entre eux, ils jouent leur survie. Je veux pas les excuser en disant cela.

— Ouais, mais un mec comme ça devrait pas sortir, c’est une bombe à retardement. Il faut prévenir les flics qu’il est dehors.

Son collègue se marre, écrase sa clope dans un cendrier en secouant la tête.

— Et tu vas leur dire quoi, aux flics ? Y a un mec avec une tête de dingue qui vient de sortir de taule. Ils ne vont plus s’arrêter de rire. Ils ont d’ailleurs suffisamment à faire avec les dingues en liberté qui ont commis des tas de conneries, de crimes et autres saloperies du genre humain. Si en plus on leur donne ceux qui vont peut-être en faire… Et puis tu oublies une chose, gamin, c’est qu’un mec qui sort de taule a payé sa dette à la société comme on dit, et que le but de la prison, c’est la réinsertion dans la société. Enfin, il paraît…

En fait, le chef greffier ne trouvait pas si absurde que ça la réflexion de son jeune collègue. De toute façon, se dit-il, on le reverra bientôt, ici ou ailleurs, et il aura fait des dégâts.

1– Le juge de l’application des peines est le magistrat qui suit le détenu, notamment lorsqu’il est en liberté conditionnelle.



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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

 

I
L’appel aux armes

1

Haute et longue, la pièce était tapissée de livres dont les élégantes dorures luisaient dans une pénombre roussie à la flamme des bougies. Dehors, derrière les épais rideaux de velours rouge, Paris dormait sous un ciel étoilé et la grande quiétude de ses rues enténébrées parvenait jusqu’ici, où le grattement d’une plume troublait à peine le silence. Mince, maigre, pâle, la main qui tenait cette plume traçait une écriture fine et serrée, nerveuse mais dominée, sans rature ni surcharge. Souvent, la plume allait à l’encrier. Elle était guidée par un geste précis et, sitôt revenue sur le papier, elle continuait de crisser au fil d’une pensée qui n’hésitait pas. Rien, sinon, ne bougeait. Pas même le dragonnet pourpre qui, roulé en boule, le museau sous l’aile, dormait d’un sommeil paisible près du sous-main en maroquin.

On frappa à la porte.

La main ne cessa pas d’écrire mais le dragonnet, dérangé, ouvrit un œil d’émeraude. Parut un homme portant l’épée et une casaque en soie écarlate frappée, sur ses quatre pans, d’une croix blanche. Il s’était respectueusement découvert.

— Oui ? fit le cardinal de Richelieu en écrivant toujours.

— Il est arrivé, monseigneur.

— Seul ?

— C’était la consigne.

— Bien. Faites-le entrer.

Le sieur de Saint-Georges, capitaine aux gardes de Son Éminence, s’inclina. Il allait se retirer quand il entendit :

— Et épargnez-lui les corps de garde.

Saint-Georges comprit, s’inclina encore et, en sortant, prit soin de refermer la porte sans bruit.

Avant d’être reçus dans les appartements du Cardinal, les visiteurs ordinaires devaient traverser cinq salles où des sentinelles étaient régulièrement relevées, de jour comme de nuit. Elles avaient l’épée au côté et le pistolet à la ceinture, veillaient à l’affût du moindre soupçon de danger et ne laissaient passer personne sans un ordre exprès. Rien n’échappait à leurs regards qui, d’inquisiteurs, n’attendaient que de se faire menaçants. Revêtus de la célèbre casaque, ces hommes appartenaient à la compagnie des gardes de Son Éminence. Ils l’escortaient partout où elle allait et n’étaient jamais moins d’une soixantaine partout où elle résidait. Ceux qui n’étaient pas de faction dans les couloirs et les antichambres tuaient le temps entre deux rondes, leurs mousquetons à portée de main. Et les gardes n’étaient pas les seuls à protéger Richelieu : tandis qu’ils assuraient la sécurité à l’intérieur, une compagnie de mousquetaires défendait les dehors.

Cette vigilance affichée n’était pas une simple démonstration de force pompeuse. Elle avait sa raison d’être, même ici, en plein Paris, dans le palais que le Cardinal faisait embellir à deux pas du Louvre.

Car, à quarante-huit ans, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu se trouvait être l’une des personnalités les plus puissantes et les plus menacées de son temps. Duc et pair du royaume, membre du Conseil et principal ministre de Sa Majesté, il avait l’oreille de Louis XIII avec qui il gouvernait la France depuis une décennie. Cela lui valait de compter de nombreux adversaires dont les moins acharnés n’intriguaient qu’à provoquer sa disgrâce, quand d’autres envisageaient tout bonnement de le faire assassiner – attendu qu’un exilé peut se jouer des distances et qu’un prisonnier a toujours la ressource de s’évader. Des complots avaient bien failli réussir naguère et de nouveaux se préparaient sans doute. Richelieu devait ainsi se garder de tous ceux qui le détestaient parce qu’ils jalousaient l’influence qu’il exerçait sur le roi. Mais il lui fallait également se prémunir contre les attentats ourdis par les ennemis de la France, au premier rang desquels figuraient l’Espagne et sa Cour des Dragons.

Minuit allait sonner.

Le dragonnet, somnolent, poussa un soupir las.

— Il est bien tard, n’est-ce pas ? fit le Cardinal en adressant un sourire attendri au petit reptile ailé.

Lui-même avait les traits tirés par la fatigue et la maladie en cette nuit de printemps 1633.

Normalement, il serait bientôt couché. Il dormirait un peu si ses insomnies, ses migraines, les douleurs dans ses membres l’épargnaient. Et surtout si personne ne venait le réveiller avec une nouvelle urgente exigeant au mieux des consignes vite données, au pire la tenue d’un conseil immédiat. Quoi qu’il advienne, il serait debout à deux heures du matin, et déjà entouré par ses secrétaires. Après une rapide toilette, il déjeunerait de quelques gorgées de bouillon et travaillerait jusqu’à six heures. Peut-être profiterait-il ensuite d’une à deux heures de sommeil supplémentaires, avant que le gros de sa journée ne commence avec la ronde des ministres et des secrétaires d’État, des ambassadeurs et des courtisans. Mais le cardinal de Richelieu n’en avait pas encore fini pour aujourd’hui avec les affaires de l’État.

Des gonds grincèrent à l’autre bout de la bibliothèque, puis un pas décidé martela le parquet dans un cliquetis d’éperons alors que le cardinal de Richelieu relisait le rapport destiné à présenter au roi la politique à mener contre la Lorraine. Incongrue à cette heure et sonnant telle une charge sous les plafonds peints de la bibliothèque, le bruit grandissant acheva de réveiller le dragonnet. Lequel, au contraire de son maître, leva la tête pour voir qui arrivait.

C’était un gentilhomme blanchi sous le harnois de la guerre.

Grand, vigoureux, encore solide malgré les années, il avait des bottes hautes aux pieds, le chapeau à la main et la rapière au côté. Il portait un pourpoint ardoise à petits crevés rouges et des chausses assorties dont la coupe était aussi austère que l’étoffe. Sa barbe rase était du même gris argenté que ses cheveux. Soigneusement taillée, elle couvrait les joues d’un visage sévère creusé par les combats et les longues chevauchées sans doute, par les regrets et les tristesses peut-être. Son port était martial, assuré, fier, presque provocant. Son regard n’était pas de ceux que l’on fait baisser. Une chevalière en acier terni ornait l’annulaire de sa main gauche.

Laissant un silence s’installer, Richelieu acheva sa relecture tandis que son visiteur attendait. Il parapha la dernière page, la saupoudra pour l’aider à sécher, et souffla dessus. Les volutes qui s’élevèrent agacèrent les narines du dragonnet. Le petit reptile éternua, ce qui fit naître un sourire aux lèvres maigres du Cardinal.

— Désolé, Petit-Ami, murmura-t-il.

Et considérant enfin le gentilhomme, il dit :

— Un instant, voulez-vous ?

Il agita une clochette.

Le tintement fit venir l’infatigable et fidèle Charpentier, qui servait Son Éminence en qualité de secrétaire depuis vingt-cinq ans. Richelieu lui remit le rapport qu’il venait de signer.

— Avant que de me présenter demain devant Sa Majesté, je veux que le Père Joseph lise cela, et qu’il y ajoute les références bibliques qu’il aime tant et servent si bien la cause de la France.

Charpentier s’inclina et s’en fut.

— Le roi est fort pieux, sembla expliquer le Cardinal.

Puis, enchaînant comme si l’autre venait d’entrer :

— Soyez le bienvenu, monsieur le capitaine de La Fargue.

— « Capitaine » ?

— C’est bien votre grade, n’est-ce pas ?

— ça l’était avant que l’on me retire mon commandement.

— On souhaite que vous repreniez du service.

— Dès à présent ?

— Oui. Auriez-vous mieux à faire ?

C’était la première passe d’armes, et Richelieu présageait qu’il y en aurait d’autres.

— Un capitaine commande une compagnie, fit La Fargue.

— Ou une troupe, à tout le moins, aussi modeste en nombre soit-elle. Vous retrouverez la vôtre.

— Elle est dispersée. Grâce aux bons soins de Votre Éminence.

Une lueur étincela dans l’œil du Cardinal.

— Rappelez vos hommes. Des lettres qui leur sont destinées n’attendent plus que d’être envoyées.

— Tous ne répondront peut-être pas.

— Ceux qui répondront suffiront. Ils étaient des meilleurs, et doivent l’être encore. Le temps qui a passé n’est pas si long…

— Cinq ans.

— … Et libre à vous d’en recruter d’autres, poursuivit Richelieu sans s’interrompre. Il m’a d’ailleurs été rapporté que, malgré mes ordres, vous n’avez pas coupé tous les ponts.

Le vieux gentilhomme cligna des paupières.

— Je constate que la compétence des espions de Votre Éminence n’a pas faibli.

— De fait, il y a peu de chose que j’ignore vous concernant, capitaine.

La main posée sur le pommeau de l’épée, le capitaine Étienne-Louis de La Fargue s’accorda un moment de réflexion. Il regardait droit devant lui, au-dessus de la tête du Cardinal qui, depuis son fauteuil, l’observait avec un intérêt patient.

— Alors, capitaine, acceptez-vous ?

— Tout dépend.

Craint parce qu’il était influent et d’autant plus influent qu’il était craint, le cardinal de Richelieu pouvait ruiner un destin d’un trait de plume ou hâter tout aussi aisément une carrière vers les sommets. On prétendait qu’il était homme à écraser tous ceux qui lui résistaient. On exagérait beaucoup et, comme elle se plaisait à le dire, Son Éminence n’avait d’autres ennemis que ceux de l’État. Mais envers ceux-là, elle savait se montrer impitoyable.

De marbre, le Cardinal durcit le ton.

— Ne vous suffit-il pas, capitaine, de savoir que votre roi vous rappelle à son service ?

Le gentilhomme, alors, trouva et soutint sans faillir le regard acéré du Cardinal.

— Non, monseigneur, cela ne suffit pas.

Et après une pause, il ajouta :

— Ou plutôt, cela ne suffit plus.

Durant un long moment, on n’entendit que la respiration sifflante du dragonnet sous les lambris précieux de la grande bibliothèque du Palais-Cardinal. La conversation avait pris un mauvais tour et les deux hommes, l’un assis, l’autre debout, se toisèrent jusqu’à ce que La Fargue cède. Mais pas en baissant le regard. En le redressant au contraire, de nouveau braqué sur la précieuse tapisserie à laquelle Son Éminence tournait le dos.

— Exigeriez-vous des garanties, capitaine ?

— Non.

— En ce cas, j’ai peur de mal vous comprendre.

— Je veux dire, monseigneur, que je n’exige rien. On n’exige pas ce qui est dû.

— Ah.

La Fargue jouait gros à affronter celui qui passait pour gouverner la France plus que le roi. De son côté, le Cardinal savait que toutes les batailles ne se gagnent pas par un coup de force. Comme l’autre restait figé dans une pose d’attente inébranlable, prêt sans doute à s’entendre dire qu’il passerait le reste de ses jours dans un cul de basse-fosse ou irait bientôt combattre les sauvages des Indes occidentales, Richelieu se pencha sur la table et, d’un index noueux, gratta la tête du dragonnet.

Le reptile baissa les paupières et soupira d’aise.

— Petit-Ami m’a été offert par Sa Majesté, dit le Cardinal sur le ton de la conversation. C’est elle qui l’a ainsi baptisé et il paraît que ces créatures s’accoutument assez tôt à leur sobriquet… Quoi qu’il en soit, il n’attend de moi que d’être nourri et caressé. Je n’y ai jamais manqué, de même que je n’ai jamais manqué à servir les intérêts de la France. Pourtant, si je le privais soudain de mes soins, Petit-Ami ne serait pas long à me mordre. Et ce, sans considération pour les bontés dont je l’aurais comblé par avant… Il y a là une leçon à retenir, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique. Abandonnant le dragonnet pourpre à sa somnolence, Richelieu se renfonça dans les coussins de son fauteuil, coussins qu’il accumulait vainement afin de calmer les affres de ses rhumatismes.

Il grimaça, attendit que les douleurs s’estompent, poursuivit.

— Je sais, capitaine, que je vous ai fait défaut naguère. Vos hommes et vous aviez bien servi. Connaissant vos succès et vos mérites passés, les reproches que l’on vous fit étaient-ils justice ? Certes non. Ils n’étaient que nécessité politique. Je vous accorde que vous n’aviez pas entièrement failli et que l’échec de cette délicate mission au siège de La Rochelle ne vous incombait pas. Mais considérant le tour tragique qu’avaient pris les événements auxquels vous étiez mêlé, la couronne de France ne pouvait que vous désavouer. Il fallait qu’elle sauve les apparences et vous condamne pour ce que vous aviez fait, secrètement, sur ordre. Vous deviez être sacrifié, quitte à ce que cet artifice jette le déshonneur sur la mort de l’un des vôtres.

La Fargue acquiesça, mais il lui en coûtait.

— La nécessité politique, lâcha-t-il d’un ton résigné en caressant du pouce, à l’intérieur de son poing, l’anneau de sa chevalière en acier.

Semblant soudain très las, le Cardinal soupira.

— L’Europe est en guerre, capitaine. Le Saint Empire est à feu et à sang depuis quinze ans et la France devra sans doute aller y combattre bientôt. L’Anglais menace nos côtes et l’Espagnol nos frontières. Quand elle ne s’arme pas contre nous, la Lorraine accueille à bras ouverts tous les séditieux du royaume cependant que la reine mère complote contre le roi depuis Bruxelles. Des révoltes éclatent dans nos provinces et c’est souvent au plus haut niveau de l’État qu’il faut traquer ceux qui les fomentent et les conduisent. Et je vous fais grâce des partis secrets, parfois à la solde de l’étranger, qui tirent les fils de leurs intrigues jusque dans le Louvre.

Richelieu planta son regard dans celui de La Fargue.

— Je n’ai pas toujours le choix des armes, capitaine.

Il y eut un long silence, puis le Cardinal dit :

— Vous ne recherchez ni la gloire ni la fortune. De fait, je ne peux rien vous promettre. Soyez même assuré que je n’hésiterais pas plus qu’hier si, demain, les circonstances exigeaient que l’on sacrifie votre honneur ou votre vie à la raison d’État…

Cet accès de franchise surprit le capitaine, qui tiqua et regarda Richelieu dans les yeux.

— Mais ne refusez pas la main que je vous tends, capitaine. Vous n’êtes pas de ceux qui reculent devant le devoir, et le royaume, bientôt, aura trop besoin d’un homme tel que vous. J’entends par là d’un homme capable de réunir et de commander de fines lames loyales et courageuses, habiles à agir promptement et dans le secret, et enfin qui tuent sans remords et meurent sans regret pour le service du roi. Allons, capitaine, porteriez-vous toujours cette chevalière si vous n’étiez plus celui que je crois ?

La Fargue ne sut que répondre mais pour le Cardinal, l’affaire était entendue.

— Vos hommes et vous aimiez à vous appeler les « Lames du Cardinal », ce me semble. C’était un nom qui ne se murmurait pas sans inquiétude chez les ennemis de la France. Pour cela, entre autres raisons, il me plaisait. Gardez-le.

— Malgré tout le respect que je vous dois, monseigneur, je n’ai toujours pas dit oui.

Richelieu dévisagea longuement le vieux gentilhomme, son visage maigre et anguleux n’exprimant que froideur. Puis il se leva de son fauteuil, alla légèrement écarter un rideau pour regarder dehors et lâcha :

— Et si je vous disais qu’il pourrait être question de votre fille ?

Pâlissant, ébranlé, La Fargue tourna la tête vers le Cardinal qui semblait absorbé par la contemplation de ses jardins à la nuit.

— Ma… fille ?… Mais je n’ai pas de fille, monseigneur…

— Vous savez bien que si. Et je le sais aussi… Rassurez-vous, cependant. Le secret de son existence est gardé par des personnes rares et sûres. Je crois que même vos Lames ignorent la vérité, n’est-ce pas ?

Le capitaine prit sur lui, abandonna un combat perdu d’avance.

— Est-elle… en danger ? demanda-t-il.

Richelieu sut alors qu’il avait gagné. Toujours de dos, il cacha un sourire.

— Vous comprendrez bientôt, dit-il. Pour l’heure, rassemblez vos Lames dans l’attente de connaître le détail de votre première mission. Je vous promets que cela ne tardera pas.

Et gratifiant enfin La Fargue d’un regard par-dessus son épaule, il ajouta :

— Le bonsoir, capitaine.

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

Prologue

Creusée dans le sol au cœur d’un immense pentacle gravé à même les dalles nues et froides, la cuve occupait le centre de la crypte, sous une voûte soutenue par des colonnes massives. Complexes mais harmonieuses, les lignes du pentacle s’entrecroisaient pour dessiner une étoile à douze branches enrichie de runes draconiques que la plupart des sorciers ne savaient ou n’osaient prononcer. Il émanait d’elles une puissance maléfique qui alourdissait l’atmosphère, cependant que de hauts cierges régulièrement disposés brûlaient. Des cierges noirs. Et dont les flammes, rougeoyantes dans l’obscurité, étaient du même incarnat que le sang fumant qui emplissait la cuve.

Une vieille femme s’approcha du pentacle. Ses longs cheveux blonds ternis de gris, elle laissa tomber à ses pieds le voile qui la couvrait et resta nue, offrant la peau blême et les chairs molles de son corps fané à la lueur érubescente des cierges. Puis elle descendit dans la cuve pour s’abandonner langoureusement à la chaleur poisseuse d’un sang qui, jamais, ne tiédirait. Paupières closes, tête rejetée en arrière et bras écartés sur le rebord de pierre, elle goûta un moment de délice et de grand repos. Enfin, après un soupir satisfait, elle se laissa lentement couler dans son bain, jusqu’à disparaître.

Quelques secondes s’écoulèrent avant que le pentacle réagisse. Soudain, les flammes écarlates des cierges doublèrent de taille tandis que les runes et les lignes gravées dans la pierre luisaient telles des braises. La surface du bain de sang se mit à frémir, à bouillonner bientôt. Des bulles naissaient et crevaient. Les cierges dévorés fondaient à vue d’œil. Dans le même temps, la lumière émise par le pentacle se faisait toujours plus vive. Mais elle ne se dispersait pas. Elle était un jaillissement continu, précis et vermillon qui découpait l’obscurité à la verticale selon le savant tracé du pentacle et le dessin torturé des symboles draconiques.

Il y eut alors une explosion aveuglante et silencieuse, et tout prit fin.

Lorsque l’on put de nouveau y voir dans la crypte, le pentacle était retourné à sa froideur minérale, la cuve montrait une surface lisse et miroitante, et les cierges réduits à l’état d’amas misérables donnaient des flammes grésillantes.

Celle qui émergea debout était désormais une très jeune femme au minois délicieux, au teint éclatant de blancheur, à la blondeur juvénile, au corps lisse, à la taille mince, aux fermes rondeurs. Le sang glissant sur elle comme sur une toile huilée pour la rendre à une beauté immaculée, elle quitta son bain et, d’un battement de paupières, elle déguisa les yeux reptiliens que le rituel avait révélés. Ce faisant, elle acheva de se muer en l’adorable vicomtesse de Malicorne, dont les charmes espiègles enchantaient la Cour et la vivacité d’esprit plaisait tant à la reine.

Loin du monde, elle ne s’obligea pas à sourire. Et alors qu’elle marchait hors du pentacle et allait vers l’escalier dérobé menant à ses appartements, on pouvait encore lire dans son regard une sagesse ancienne et cruelle qui trahissait non seulement son âge mais sa race, car le sang de dragon qui lui avait rendu la jeunesse coulait également dans ses veines.

PREMIÈRES LIGNES # 8

PREMIÈRES LIGNES # 8



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNES # 8

Le livre présenté

Mauvaise graine de Danielle Thiery

1.

En traversant l’avenue de Wagram, Madeleine constata que le temps avait fraîchi depuis le matin. Elle remonta le col de son imperméable trop léger pour la saison. Demain, elle mettrait son manteau de drap bien qu’il fût usé par dix bonnes années de service.

Il fera encore une saison, se dit-elle en franchissant le terre-plein de la place des Ternes, sans un regard pour les fleuristes dont les chrysanthèmes, déjà trop avancés, égayaient à peine un crépuscule maussade.

Alors qu’elle s’engageait dans l’escalier de la station de métro, un courant d’air souleva mollement l’imperméable aux formes démodées et ses cheveux du même gris indécis. Leurs pointes sèches indiquaient les restes d’une permanente dont le prix, exorbitant, avait représenté un gros sacrifice consenti un an plus tôt lorsqu’elle s’apprêtait à recevoir la médaille du travail.

Sur le quai, au milieu d’une foule morne, elle rangea dans son sac sa carte d’abonnement et la capuche de plastique qu’elle avait sortie pour se couvrir la tête en cas de pluie. Elle soupira à la pensée de devoir remplacer ce sac à main dont une anse effilochée menaçait de céder. Elle évoqua mentalement ceux de ses collègues de travail, n’en trouva aucun à son goût. Trop modernes pour elle, voyants, trop chers.

Je reprendrai le même… Un de ces cabas exotiques en paille tressée, avec des renforts de faux cuir autour des anses et du rabat, pratique pour transporter le repas qu’elle consommait à la pause de midi, dans le coin-cuisine du vestiaire.

Silhouette lourde un peu voûtée, Madeleine se plaça comme d’habitude, à l’endroit où s’arrêterait la dernière voiture, la plus proche de la sortie de « sa » station. Barbès-Rochechouart. Ces gestes automatiques faisaient partie du rituel sécurisant qui balisait sa vie depuis trente ans.

Elle avait eu cinquante ans la semaine dernière. C’était du moins ce qu’attestait l’état civil, car personne n’avait marqué l’événement. Elle avait pour seule famille sa mère, recluse loin de Paris dans une maison de retraite médicalisée et qui se souvenait d’elle par éclairs, uniquement pour lui réclamer de l’argent. Ses voisins, en bons Parisiens, vivaient cloîtrés entre leurs postes de télé et leurs états d’âme. Quant à ses collègues de travail, c’était bonjour-bonsoir. Chacun chez soi, chacun pour soi. Madeleine préférait cela, détestait les rares échanges quotidiens, toujours sur les mêmes questions sans intérêt. À ce propos, la pensée de Lola, sa voisine de guichet, l’effleura, lui procurant un vif déplaisir.

Elle s’assit, soulagée de trouver une place libre. En général, à ce moment-là, elle ne pensait à rien, sinon vaguement à ce qu’elle allait manger le soir. Et encore, car ses menus, convenus depuis des temps immémoriaux, étaient sans surprise. Comme tous les jours, la fatigue la gagna et ses paupières s’alourdirent. Sa tête pencha en avant, sa bouche aux contours indécis s’entrouvrit. Place de Clichy, un mouvement de son vis-à-vis la fit sursauter. Elle referma la bouche, essuya furtivement un filet de salive. Son regard baissé constata une anomalie : son genou gauche était collé à un autre genou vêtu de jean. À ses pieds, des baskets blanches, très propres. Madeleine déplaça sa jambe latéralement, la collant contre la cloison. Sans hésitation, la jambe d’en face amorça un mouvement identique pour se serrer de nouveau contre elle. Ennuyée, Madeleine releva la tête pour monter à l’abordage de l’insolent. Son cœur sauta violemment dans sa poitrine.

Le garçon n’avait pas plus de vingt ans. Il se tenait droit sur son siège, ses vêtements et sa coupe de cheveux parfaitement rassurants. Sur sa bouche, avenante, flottait un léger sourire. Ni provocateur ni ironique. Un sourire comme elle ne se souvenait pas d’en avoir jamais vu chez un passager du métro. Mais le vrai choc était dans le regard. D’une candeur dérangeante, dévorant, intense, brutal, impérieux, voyeur. Un regard comme un coup de couteau. Pas de quête sexuelle mais pire encore : d’amour.

Madeleine détourna les yeux si vite qu’elle craignit de s’être blessé l’œil droit, le mauvais, celui qui l’obligeait à porter des lunettes. Une sensation doublée d’une brutale envie de vomir.

Le garçon restait immobile, calme et détendu. À le voir ainsi, personne n’aurait pu le soupçonner d’un tel regard.

Forcément, puisque c’est moi qu’il reluque…

Le train entra en station. Enfin, des images, des gens sur qui poser les yeux. Madeleine détailla avec un intérêt inaccoutumé les gigantesques panneaux publicitaires : la semaine folle des Galeries Lafayette, le dernier film à grand spectacle dont tout le monde parlait, le concert d’un groupe de rock au Stade de France…

Sonnerie. Le train repartit. À l’intérieur du wagon, elle essaya de s’intéresser aux autres voyageurs. Rien que des gens maussades qu’un coup d’œil banal suffisait à courroucer.

À la station suivante, même attitude. Surtout ne pas lever les yeux, ne pas risquer de retrouver l’intensité des yeux bleus dont elle devinait qu’ils ne la lâchaient pas. Après Pigalle, pourtant, elle n’y tint plus.

Le second choc survint, pire que le premier car elle l’attendait et le redoutait. Cette fois, le sourire éclata, les pupilles bleu acier étincelant d’un feu si formidable que Madeleine fut prise de vertige et d’un début de tachycardie. Elle s’inquiéta pour de bon.

Mais qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?

Il ne ressemblait pas aux jeunes bruyants et chahuteurs qu’elle croisait dans le métro. Ni aux marginaux et rapineurs de tout poil qui hantent les couloirs, les quais et les rames à la recherche de quelques pièces de monnaie pour un litron ou une dose. Celui-là était normal, propre et net avec son blouson de cuir marron et son sac à dos.

Normal, avec ce regard ?

À la station Anvers, une bande de jeunes investit la voiture. Des élèves du lycée tout proche. Madeleine en reconnut certains qu’elle croisait de temps en temps. D’habitude leur chahut la dérangeait. Ce soir, elle fut soulagée de leur présence et fixa sur leurs rires une attention à laquelle ils ne prirent même pas garde.

L’arrêt suivant était le sien, Madeleine décida de se lever en avance. Au moment où le métro devient aérien, dévoilant les lettres géantes de l’enseigne TATI, elle constata que son sac était coincé sous son siège, pris dans les pieds de son voisin d’en face, un Africain volumineux qui chantonnait, les mains croisées sur son ventre. Trop troublée pour songer à lui demander de se dégager, elle tira un coup sec sur le cabas dont l’anse endommagée rendit l’âme. Elle crut entendre le ricanement du garçon. Rouge de honte, elle descendit précipitamment, son sac serré sous son bras, bousculée par la foule colorée de Barbès.

Sur le boulevard Magenta, elle fut accostée par un homme en boubou qui lui tendit un prospectus qu’elle jeta aussitôt. Des marchands de marrons, des Indiens qui monopolisaient le marché, quadrillaient le carrefour. Parfois, Madeleine leur achetait un cornet odorant qu’elle dégustait sur le trajet. Ce soir elle n’y songea pas, plus que jamais pressée de rentrer. Elle choisit pourtant l’itinéraire le plus long, préférant le boulevard Magenta éclairé et bruyant aux petites rues sombres qui serpentaient le long de l’hôpital Lariboisière. Vingt fois, elle résista à l’envie de se retourner, sûre que le garçon du métro la suivait.

En face de l’entrée de l’hôpital, elle s’arrêta chez l’épicier arabe pour acheter son pain, une demi-boule qui lui ferait le dîner et le petit déjeuner. Alors qu’elle franchissait les derniers mètres de trottoir qui la séparaient de son immeuble, elle entendit des pas derrière elle, qui se rapprochaient en martelant le bitume.

Il court pour me rattraper, il va m’agresser, me piquer mon sac !

Le cœur battant la chamade, elle regarda autour d’elle. La rue habituellement animée était vide. Pas d’ambulance devant l’hôpital, pas un taxi. Le bar à l’angle de la rue Saint-Vincent-de-Paul était fermé, comme tous les mardis. Déroutée, en pleine panique, Madeleine s’arrêta. Après un temps qu’elle ne put estimer, elle se rendit compte que le silence l’entourait. Elle pensa : il s’est arrêté. Dans un état second, elle se retourna. La rue était déserte, les voitures alignées en épi, figées dans la nuit et le froid. Frissonnante, agacée, elle se demanda ce qui lui prenait soudain. Qui pourrait bien s’intéresser à elle, elle qui ne s’intéressait à personne ?

Quand elle ouvrit sa porte, Félix miaula comme à son habitude et vint se frotter à ses jambes.

— Oui, mon tout beau, murmura-t-elle, c’est maman…

Le matou se lança dans quelques roulades de bienvenue, gronda sur un autre ton pour avoir sa gamelle.

Sans prendre le temps de retirer son imper, Madeleine captura le chat dans ses bras et entra dans la salle de séjour, une pièce carrée dénuée de charme, meublée de reliques disparates. L’éclairage chiche du plafonnier lui évita de se cogner à ce capharnaüm. À un mètre de la fenêtre, elle stoppa, saisie d’appréhension. Puis s’avança, écarta le rideau et regarda en bas. Contre le mur de l’immeuble d’en face, entre le photographe et un marchand d’articles funéraires, juste sous le réverbère, une silhouette immobile avait la tête levée vers sa fenêtre.

La bouche sèche, Madeleine serra un peu plus fort Félix contre elle. Surpris par cette démonstration inattendue, le chat préféra s’échapper, gratifiant au passage sa maîtresse d’un coup de griffe mécontent.

— Aïe ! s’écria-t-elle, reléguant du coup au second plan le garçon sous le lampadaire.

Néanmoins, un peu plus tard, elle ferma tous les volets, corvée dont son cinquième étage la dispensait le plus souvent, et vérifia plusieurs fois que les deux verrous de sa porte étaient bien bouclés.

Le garçon s’en fut d’une démarche dansante, son sac sur le dos, un sourire à peine ébauché sur les lèvres, les yeux mi-clos sur son regard inquiétant.

PREMIÈRES LIGNES # 7

PREMIÈRES LIGNES # 7

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNES # 7

Le livre présenté

Casher nostra de Karim Madani

PREMIÈRE PARTIE

THE MAGIC CITY (SUN RA)

Prologue


Maxime vidait une boîte à chaussures remplie de photos, de figurines et d’autres bibelots, à la recherche de son dernier gramme de beuh. Il avait la tête en feu, tourbillonnant dans l’œil du cyclone d’une crise de spasmophilie autour de sept sur l’échelle de Richter. L’inspectrice des services sociaux tambourinait contre la porte, et Hannah s’asphyxiait lentement dans un nuage toxique d’Alzheimer, en tenant des propos incohérents. Les monologues du sarin.

Maxime ouvrit la porte et l’inspectrice ne fut pas surprise par le spectacle pathétique qui s’offrait à elle, le capharnaüm, la vieille femme dans son peignoir sale et malodorant qui déblatérait, suintant de démence, et son fils de vingt-cinq ans, qui avait l’air toujours à côté de la plaque. Elle exhiba le formulaire de placement en hospice. Max avait l’impression que quelqu’un s’amusait à trancher dans le vif de son système nerveux, au scalpel.

– Elle ne peut pas aller à l’hospice, geignit Max.

– Il y a une autre solution, mais elle n’est pas dans vos moyens.

L’institut Chaplin d’éveil et de thérapie structurelle. Cinquante mille balles pour deux ans.

Maxime ne disposait pas d’une telle somme. Il était coursier dans une boîte spécialisée dans le matériel photo et cinéma. Il touchait à peine le salaire minimum.

Vendredi 1er février. Dans tous les immeubles de rapport d’Hanoukka, des collecteurs encaissaient les loyers. À peine l’inspectrice partie, un jeune gars vif et musclé tapa à la porte. Maxime hésita avant d’ouvrir, mais il savait que l’homme de main de monsieur Salomon ne le lâcherait pas avant d’avoir récolté le fric du loyer.

– Laisse-moi une semaine, fit Maxime, qui avait du mal à respirer.

– Tu m’as fait le même coup le mois dernier. Je t’ai laissé une semaine et tu as payé au bout de quinze jours.

– Je suis un peu juste ce mois-ci… Tu sais que ma mère est malade et que les médicaments me coûtent un fric fou.

– Des histoires comme la tienne, on m’en sert tous les jours. Tu n’imagines même pas tous les gens malades, à l’article de la mort, tous les endettés, toutes les mères avec des bébés qui ont dépensé l’argent du loyer en couches et en lait en poudre. Tous les jours j’entends des histoires tristes. Mais monsieur Salomon me paie pour collecter l’argent des loyers, pas pour écouter toutes ces jérémiades.

Les agences immobilières envoyaient des huissiers avec des commandements de payer. Monsieur Salomon envoyait des ex-boxeurs qui cassaient les mâchoires des mauvais payeurs, avant de les expulser manu militari. Dans les immeubles de rapport qui lui appartenaient, les procédures d’expulsion ne se réglaient jamais devant une juridiction compétente. Elles étaient expéditives.

– Une semaine, pas plus. Sinon, tu connais la chanson. Je vous jette à la rue, ta mère et toi. Et me dis pas : non, un juif peut pas faire ça à un autre juif. C’est juste du business. On fait pas dans l’humanitaire.

Maxime ferma la porte. Sa mère buvait un café dans la cuisine.

– C’était qui, mon chéri ?

– Rien. Encore un ramoneur. Je lui ai expliqué qu’on n’utilisait plus notre cheminée.

Plus que jamais, il avait besoin de fumer un joint. Il était sur le point de se consumer.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
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PREMIÈRES LIGNES #6

PREMIÈRES LIGNES # 6

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livres choisi :

Chasseurs d’esprit d’ Isabelle Bourdial

PREMIÈRES LIGNES # 6

PROLOGUE

Non, ce n’est pas Liza Minnelli. Il trouve qu’elle lui ressemble pourtant, avec ses cils gainés d’une épaisse couche de mascara, ses globes oculaires saillants, ses lèvres charnues. La même laideur fascinante, la même manière de chanter, appuyée, entêtante…

Start spreading the news

I’m leaving today

Cette voix mordante qui ne lui laisse d’autre choix que d’écouter, de s’emplir des célèbres notes jusqu’à saturation. Il voudrait crier grâce mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

Dans l’atmosphère opaque et dense, les sons se frayent un chemin jusqu’à ses tympans. Il en perçoit les vibrations, suit leur progression, les sent vriller son cortex, exploser en gerbes au fond de sa boîte crânienne.

I want to be a part of it

New York, New York

La chanson se déroule comme un dévidoir qui s’emballe.

These vagabond shoes

Are longing to stray

Right through the very heart of it

New York, New York

Pourquoi reste-t-il là à l’écouter ? Il tente de se lever mais ne cerne plus les limites de son corps. Crier, l’interrompre, la faire taire enfin ! Impossible de se dérober à cette chanson obsédante. Il se sent flotter, s’absorbe dans une rêverie sans objet ; reprend conscience, pour remarquer que la chanteuse a même copié sur l’actrice américaine cette façon de happer l’air, juste avant d’aborder le refrain. En refusant d’inspirer en catimini, d’user pour respirer d’une discrétion professionnelle requérant tout son art, elle reprend son souffle goulûment, sans pudeur.

I want to wake up in a city

That doesn’t sleep

And find I’m king of the hill

Top of the heap

Il sombre à nouveau. S’abîme entre deux eaux, se laisse dériver dans le néant… Mais la mélodie se lance dans son sillage, harponne son esprit, le ramène au rivage. Vaincu il se laisse tanguer au rythme de la musique. La chanteuse sollicite la note sur laquelle sa voix libère toute son énergie.

It’s up to you

New York, New York

Et la litanie reprend. Le même visage trop fardé s’impose. Prisonnier d’un cauchemar qui tourne en boucle, il a la nausée. Quand soudain, un bruit incongru écorche la partition rabâchée, voile les vocalises de la pseudo Liza. Un timbre perçant qui sonne vrai, et qui pourtant ne cadre pas avec cette scène : le cri d’une mouette. L’appel de l’oiseau sème un peu plus la confusion dans son esprit. Pour la première fois, il se demande où il est…

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la fin du premier chapitre

Souvenez vous je vous proposais le début ICI et la suite là .

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Évidemment ce n’est pas très grand chez Réjane, et Moe observe les deux pièces, la gorge serrée. Déjà la jeune femme lui avait dit : Tu verras, j’habite à Paris, c’est géant, Paris ; mais pendant le trajet qui les amenait à la ville, quand Moe en avait reparlé tout excitée, c’était devenu autre chose : Paris ? Ah oui, enfin, juste à côté. En banlieue, au sud – et Moe avait eu ce très léger tic au coin de la bouche, pas grave avait-elle murmuré, et puis elle avait découvert les immeubles gris juxtaposés, les commerces au bas des tours, moins bien que ce qu’elle avait imaginé c’est sûr, mais elle avait fait bonne figure, l’important c’est d’être partie.

Réjane insiste pour qu’elle prenne la chambre avec l’enfant ; elle refuse net. Aménage dans le salon une sorte de niche derrière le canapé, un refuge de deux mètres carrés pour que le petit se sente protégé, maintenant qu’il n’y a plus de berceau. Réjane déroule une couette par terre.

— Ça lui fera un matelas. Il va être bien là-dessus.

Elles dînent en regardant une émission de variétés à la télévision, affalées sur le canapé. Quand Réjane va chercher des bières à la cuisine, Moe se penche sur la télécommande, baisse le son. Derrière elle, l’enfant ne dort pas. Ne fait pas de bruit non plus, les yeux grands écarquillés, appliqué à explorer les murs et le plafond en agitant les mains, la bouche entrouverte en un rond parfait. Moe chuchote :

— Ça va aller maintenant. Ça va aller mieux.

Les pupilles noires croisent son regard un instant, aussitôt happées par le tissu rouge sur l’accoudoir, la lumière de la lampe contre l’étagère, au fond de la pièce.

— Tu verras, dit Moe même s’il ne l’écoute déjà plus.

Dans la nuit, elle entend la respiration courte du petit, sait qu’il est à nouveau éveillé. La lueur des réverbères se glisse par les interstices des volets, à peine coupée par les voitures qui passent inlassablement, comme si la vie ne s’arrêtait jamais le long du macadam, ni les lumières ni les moteurs, et Moe prend l’enfant à côté d’elle sur le canapé déplié.

— Il faut dormir. On sera fatigués demain, sinon.

Mais le bruissement de la ville les interpelle et les dérange, les heures noires n’en finissent pas. La joue contre la tête du petit, Moe écoute le souffle de son fils, qui s’apaise enfin lorsque l’aube paraît, et la torpeur les engloutit soudain, dormir – un abandon si doux et si profond. Un peu plus tard – mais cela semble quelques minutes à peine –, la porte de la chambre s’ouvre, l’eau coule dans les toilettes. Réjane allume la lampe en entrant dans la pièce et Moe les recouvre avec la couverture l’enfant et elle, un geste vif, protecteur et furieux. Dos tourné à la petite cuisine, elle fait écran de son corps, empêche le ronronnement de la cafetière de les atteindre, et les informations à la radio, et les jurons de Réjane qui se prend les pieds dans la housse du canapé. Elle reste longtemps allongée après que la porte d’entrée se referme, la colère encore, qu’est-ce que tu fais là, ma fille, est-ce vraiment cela que tu voulais, le nœud dans le ventre – la campagne lui manque, et même Rodolphe, et même la vieille.

*

Le troisième jour, Réjane exige qu’elle déménage avec le petit dans la chambre, ce n’est plus une question de politesse, les bonnes manières elle s’en moque.

— J’en peux plus, moi, de buter sur vous deux quand je me lève pour aller travailler, faire attention à pas le réveiller, allumer la moitié des lumières, ça va. Je veux pas m’énerver chaque matin pour des gens qui restent au lit toute la journée.

Moe rassemble ses affaires en bégayant.

— Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans trois agences d’intérim. Je vais trouver quelque chose, promis.

— C’est ça. Tu me diras.

— Je suis désolée pour le dérangement.

Réjane se radoucit à moitié.

— Non, c’est moi, ils me prennent la tête au boulot, j’ai les nerfs. Et puis ça ne va pas durer éternellement, cette situation, hein ? Dès que tu auras un travail, tu pourras louer un endroit à toi, un studio, une chambre.

— Oui bien sûr.

— Il y en a, des emplois, pour ceux qui veulent vraiment. Je ne m’inquiète pas pour toi.

— C’est juste que sans diplôme…

— Et puis quoi, les diplômes, ça n’a jamais fait la qualité d’une personne, je t’assure.

— Je ne sais pas quoi répondre quand on me demande ce que je cherche.

— Comme poste ?

— Oui.

— Oh la la, des tas, Moe, des tas ! Des petites mains dans les administrations, il en faut tout le temps. Ou des femmes de ménage. Dans les banques. Ou dans les hôpitaux.

— Dans les hôpitaux je préférerais.

— Eh bien voilà, tu leur dis ça, que tu vises un emploi d’aide quelque chose dans la santé. Avec les vieux. Du travail, là-dedans, c’est autant qu’on veut.

— D’accord.

— Alors tu y vas à fond et tu souris.

— Oui.

— C’est à quelle heure, ton premier rendez-vous ?

— Dix heures.

— Je croiserai les doigts pour que ça marche.

— Merci.

— Ce soir, c’est champagne, hein !

*

Mais le soir ce n’est rien du tout, et Réjane ronge son frein sur le canapé en écoutant pour la quatrième fois les précisions de Moe qui revit douloureusement les entretiens de l’après-midi.

— Quand elle t’a demandé si tu avais de l’expérience, tu as dit non ? J’y crois pas.

— Mais c’est vrai, je n’ai jamais travaillé avec des personnes âgées.

— Fallait dire oui !

— Elle m’aurait posé des questions. J’aurais eu l’air de quoi ?

— Et ta belle-mère ? Et tes clientes pour les ménages ? C’est toutes des vieilles !

— Oui mais…

— Tu as bien fait des pansements pour la mère de Rodolphe, ou pas ? Et tu cuisinais pour les autres, et passer l’aspirateur et nettoyer les salles de bains, enfin tout ça, c’est bien que tu sais le faire, ma parole ! Et les piqûres ? et les sondes, t’en as parlé de tout ça ?

— Je…

— Il faut apprendre à te vendre, Moe. Te vendre ! Pas aller mendier un job mais montrer que tu vaux le coup. Qu’est-ce que tu as dans le crâne, bon sang ?

Moe baisse la tête, se mure dans le silence. Réjane continue son monologue terrifiant. Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. La tête entre les mains, elle appuie sur ses yeux, les larmes débordent, il ne faut pas que Réjane voie. Essuie discrètement, comme si elle se frottait le nez. Avaler le goût salé sans bruit, sans renifler. Arrêter de vouloir se rencogner sous le canapé et ne plus jamais en sortir.

— Et lui ? se raidit soudain Réjane en montrant l’enfant. Tu en as fait quoi pendant tes rendez-vous ?

Moe déglutit à grand-peine.

— Je l’ai laissé ici. J’ai fait au plus vite.

Mais ce n’est pas vrai ; c’est juste pour que Réjane la laisse tranquille, cesse de parler et de crier, se taise enfin. L’enfant, elle l’a pris avec elle. Sage tout le temps. Et pourtant dans les trois agences, les femmes lui ont demandé pourquoi elle venait avec, surtout celle qui cherchait pour la maison de retraite, et Moe a dû se défendre, essayer d’expliquer, en vain.

— Je n’ai personne pour le garder aujourd’hui. Quand j’aurai du travail bien sûr…

— Mais je ne peux pas vous envoyer chez un employeur avec un bébé dans les bras.

— Non bien sûr. C’était juste pour le rendez-vous, je me suis dit que vous comprendriez.

— Je comprends. Moi. Mais pas un employeur.

— Je le laisserai à une amie.

— Maintenant ?

Un instant d’affolement, cela s’est vu dans ses yeux elle en est sûre, même si elle a acquiescé très vite.

— Le temps de prévenir.

— Moi, c’est tout de suite que je dois présenter un agent de blanchisserie. Est-ce que vous pouvez tout de suite ?

— Dans une heure. Je vous le promets.

— Et vous croyez que je vais vous prendre au sérieux ?

— S’il vous plaît. Laissez-moi une chance.

— De la chance, tout le monde en veut. Ce n’est pas de la chance qu’il faut.

— C’est non alors ?

Difficile de ne pas pleurer en repensant à la fin de l’entretien, le regard réprobateur de la femme sur elle et ce très léger contentement au coin des lèvres, peut-être qu’elle-même, elle laisse son enfant à une assistante maternelle ou dans une crèche chaque matin, renvoyée par Moe à l’abandon de ses petits, à l’absence, aux enfants qui connaissent mieux les nourrices que leur propre mère. Moe s’est levée. Jusqu’à ce qu’elle referme la porte sur elle, il n’y a plus eu un mot.

*

Dans la nuit de la ville encore, elle caresse la tête de l’enfant, presque sans y penser, un geste instinctif, réconfortant, le même que lorsqu’on prend dans les bras un chat qui ronronne, la consolation au bout des doigts, si cela pouvait suffire. Il dort, lui le petit, un ange apaisé que rien n’émeut, il s’est habitué déjà à la lueur des phares qui court toute la nuit sur son visage, et peut-être dans ses rêves l’a-t-il remplacée par des étoiles filantes.

Sa respiration calme et profonde. Les fossettes sur ses joues, lui qui sourit même dans son sommeil, avec cette confiance inouïe, croire que rien de mauvais ne peut lui arriver.

Moe est étendue à côté de lui, un bras replié sous la tête, les yeux rivés aux yeux fermés, aux paupières qui tressaillent, aux longs cils de fille. L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas. Parfois il remue un poing, ouvre un doigt. Le referme. Chuchote sans un son, articulant des mots inconnus, la bouche arrondie sur une surprise, une gourmandise. Moe se retient de le réveiller en le serrant contre elle, malgré l’élan qui lance dans son ventre et dans son cœur à croire qu’elle va l’enrouler, le ramener vers elle et qu’il n’y ait plus le moindre espace entre leurs deux corps, que leur chaleur irradie et les fasse rire, une coupure de tendresse, un lambeau volé à l’horrible journée.

Et demain il faudra recommencer.

Le pincement au fond de la gorge.

Demain Moe a un seul rendez-vous. Mais à cet instant une volonté féroce l’enveloppe, pour la petite chose endormie près d’elle, qu’elle puisse boire et manger à sa faim, grandir ailleurs que derrière un canapé ou dans une chambre qui n’est pas la sienne, avec des arbres surtout, et une rivière au fond du jardin, pour le bruit des oiseaux et celui de l’eau.

Moe s’assoupit par intermittence. Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre. Pour l’instant, ni le petit appartement ni l’impatience visible de Réjane à les voir quitter les lieux l’enfant et elle ne justifie qu’elle se réjouisse. Et elle y pense d’un coup : pour l’instant, c’était mieux avant. Trois jours et demi, elle a tenu.

Et elle voudrait faire marche arrière.

Y réfléchit une partie de la nuit. Rentrer tête basse en implorant le pardon. Affronter le regard triomphant de la vieille, les moqueries méchantes de Rodolphe, opiner à tout, son erreur, l’évaporation de sa fierté, ce qu’il faudra faire pour qu’on accepte de la reprendre. Comme une marchandise que personne ne se dispute.

Entre minuit et trois heures, elle est prête. Compose le numéro de Rodolphe sur son téléphone : elle n’aura qu’à appuyer sur la touche appel au petit matin. Elle s’endort, quelques minutes ou davantage, mortifiée mais rassérénée, la solution est là, au bout de son index. À cinq heures, réveillée à nouveau, elle se dit qu’elle ne pourra pas. Efface les chiffres du cadran du portable, sent revenir l’angoisse au fond de ses entrailles. Elle somnole encore un peu, pose des jalons pour se rassurer, si elle ne trouve aucun travail d’ici la semaine prochaine, elle appellera ; si elle flanche avant, elle appellera. Et si en se levant dans une heure et demie, la force lui manque, elle appellera aussi.

Mais là, il faut y aller, ma fille, parce que Réjane ne va pas supporter longtemps que tu te traînes comme ça, avec ta tête de souris mouillée sous l’orage, tu ressembles à quoi, si tu crois que c’est ton air malheureux qui va te faire décrocher un travail, des gens malheureux il y en a plein, on en a assez de les voir, marre, alors, les embaucher en plus ?

Moe revoit sa grand-mère quand elle lui faisait la leçon, frappant des mains à la fin pour la chasser ou lui donner de l’élan, de la même façon qu’elle écartait le chat qui avait fini sa gamelle, Pfiou pfiou, maintenant c’est l’heure d’attraper les mulots, dehors, allez, dehors, allez chercher – elle vouvoyait le chat, par courtoisie, disait-elle, et par habitude.

Un mulot ou un travail. Étendue dans la nuit qui s’achève, Moe répète les mots en silence. Pfiou pfiou. Allez chercher. Elle sourit. Quand le chat ne voulait pas, sa grand-mère l’aidait du bout du balai. C’est peut-être cela qui lui manque à elle, un bon petit coup sec histoire de recaler les choses en ordre et de lui remettre la tête à l’endroit : à présent qu’elle a quitté Rodolphe, elle est bel et bien seule pour les assumer, l’enfant et elle. Elle peut toujours se lamenter pendant des semaines, c’est elle qui l’a voulu, tout ça. Debout, Moe. Aujourd’hui tu n’as qu’un seul rendez-vous, mais ce travail-là, il te le faut. C’est quoi, déjà ?

Alors quelques heures plus tard, elle ravale son accent chantant et sa démarche trop douce, affermit sa poignée de main en entrant dans le bureau où on l’attend, essaie de ne pas penser à l’enfant dans la voiture, à Réjane si elle l’apprend. L’enfant dans la voiture. Non, non, ne pas y songer, pas une seconde, l’entretien va durer quinze minutes, quinze minutes sans l’idée du petit qui la déconcentre – si elle a déjà travaillé dans le secteur, lui demande-t-on.

Car elle a volé les clés de la Polo de Réjane dans le tiroir du meuble d’entrée pour emmener le petit avec elle à ce rendez-vous ; c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé. Elle ne va pas le planter des heures tout seul dans l’appartement, il lui arriverait quelque chose, forcé, quand la guigne vous tient. Non : elle le laisse dans la voiture. Le cale avec des couvertures dans un carton récupéré au supermarché, le cœur battant déjà trop vite. Elle entrouvre la fenêtre, l’abaisse pour faire de l’air, la remonte si quelqu’un essayait de la descendre, de prendre l’enfant. File au dernier moment en courant dans la rue, arrive à l’heure exacte qui lui a été donnée, expliquant déjà qu’elle a un autre rendez-vous et qu’il lui sera impossible d’attendre. Elle sait que cela ne fait pas bonne impression.

Mais ce jour-là, on lui dit oui.

On lui donne une adresse, elle signe un contrat sans le lire.

Du ménage dans une entreprise, de six heures à huit heures le matin, et le soir de dix-huit heures à vingt heures. C’est peu mais les horaires décalés améliorent le salaire. En sortant de l’entretien, Moe lève un poing au ciel en riant. Elle crie, Pfiou, pfiou ! Le soir, Réjane commencera par tiquer en calculant que cela ne fait que quatre heures de travail par jour, puis elle se ravisera. Elle dira : Oui. Oui, c’est bien. C’est un début.

*

Le lendemain à l’aube, Moe installe l’enfant dans un cabas que Réjane lui a prêté, le presse contre elle, avec le papier sur lequel sont indiqués le parcours du métro, les deux correspondances, la direction à suivre. Les yeux écarquillés tel un animal terrifié, Moe reste collée aux portes pour ne pas manquer les stations, on la bouscule, on la regarde de travers. La sueur lui coule dans le dos, le long du ventre, de grandes plaques rouges la chauffent sur la gorge et derrière le cou. Ses bras tremblants autour du sac qui abrite le petit toujours sage, hypnotisé par les néons au plafond des wagons. Lorsqu’elle émerge enfin des sous-sols crasseux, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle.

*

Il y a deux Espagnoles dans l’équipe qui se regroupe lentement devant le grand bâtiment, une fille de l’Est avec des yeux d’un bleu glacial, deux Africaines volubiles, et elle Moe, avec l’enfant dans le cabas comme si elle partait faire le marché. Les autres ne se sont pas approchées, rien dit, l’observent en biais, cherchent d’où elle vient sans doute avec sa peau des îles, parlent d’autres langues. Seule sur le trottoir, Moe écoute leurs rires, sait qu’ils se font à ses dépens. Son corps se resserre et l’étouffe. Ne serait-ce le petit avec ses grands yeux d’ange dans le sac, elle se serait déjà enfuie, aspirant l’air pollué dans une course inutile et nécessaire, et le macadam sous ses mauvaises chaussures, qui brûle la plante des pieds. Mais voilà l’enfant la contemple, elle ou les dernières étoiles dans le jour levant, qu’importe, cela pourrait être elle, elle reste. Compte l’argent à venir ce soir, demain, à la fin de la semaine, le nombre de mois pour recueillir le montant du voyage, il faut que Réjane accepte de la garder chez elle. Jamais encore elle ne s’est demandé ce qu’elle ferait une fois rentrée là-bas. Ne pas se poser la question. Elle a mis l’enfant sur une table, vide les corbeilles, passe une lingette sur les bureaux. Le chef est le seul à lui avoir dit bonjour. Quand il est apparu au bout de la rue, les femmes ont murmuré entre elles : Le voilà, voilà le chef, et cela ressemblait à des grognements, à des morsures. Il les a toutes saluées cependant. C’est lui qui avait les clés du bâtiment. À l’intérieur, il a ouvert un local et a montré à Moe un chariot rempli de produits et de sacs-poubelle, un seau pour l’eau, un balai éponge pour nettoyer le sol en vinyle. Tu vas faire ce côté-là de l’étage, il a dit. De l’autre côté, il y a la fille de l’Est, il l’appelle « l’Ukrainienne ». Les Espagnoles sont en bas, les Africaines au deuxième. Quand ce sera fait, elles se décaleront toutes vers le haut, du troisième au cinquième étage. Le chef s’en va. Quand Moe croise l’Ukrainienne, elle l’entend marmonner. Le chef s’en va toujours. Prendre un café, faire ses calculs, parier sur les chevaux. Il revient un quart d’heure avant la fin pour les houspiller. Le soir, le chef a changé, mais c’est la même histoire.

*

En passant, le chef a dit à Moe : C’est quoi ça, c’est ton gosse là-dedans, faut pas amener un gosse ici.

— J’ai prévenu l’agence, a répondu Moe. Je ne peux pas faire autrement au début, je vais trouver une solution. Mais il n’y a jamais de problème avec lui, il est sage.

Le chef a tiqué. Il ne sait pas que Moe lui ment, elle a l’air si incapable, avec son regard de souris piégée.

Ça se fait pas, il répète. Si on a un contrôle. Et puis il est parti, et Moe a recommencé à respirer.

*

Soir et matin pendant une semaine, elle nettoie, balaie, vide, essuie. Personne ne lui parle ; elle ne sait même pas comment s’appellent les autres femmes. Parfois l’Ukrainienne, quand elles se rejoignent pour monter au quatrième, lui fait un geste d’attente. Trop tôt. Elle explique mais Moe comprend mal avec cet accent guttural et rapide qui déforme les mots, et il faut ce geste vraiment, les mains descendant en signe d’apaisement, pour qu’elle s’arrête et hausse les épaules.

— Mais pourquoi ?

Et l’autre qui reprend son langage étrange et tous ces mouvements de bras, des reproches, des informations, Moe ne sait pas, jusqu’à ce qu’une main lui prenne la manche et l’oblige à s’asseoir, lui montre sur le grand mur du fond l’horloge qui, elle le devine peu à peu, n’est pas à la moitié – la moitié de la séance, la moitié du temps. Ce n’est qu’à sept heures qu’elles se remettent au travail, et au-dessus et en dessous Moe entend les Espagnoles et les Africaines bouger au même moment qu’elles, assises elles aussi depuis dix minutes ou quinze ou vingt, mais il faut remplir les deux heures et l’accord ne se discute pas, on passe à l’étage suivant quand la pendule est sur le sept, que ce soit du matin ou du soir.

Le troisième jour, Moe a compris, l’Ukrainienne n’a plus besoin de la retenir, elle berce l’enfant en attendant de rentrer cabas et chariot dans l’ascenseur pour aller au quatrième, rien ne presse, du coin de l’œil elle surveille le chiffre sur l’horloge.

*

Qu’il est doux le froissement de l’argent qu’elle tient dans sa main samedi soir, une semaine de travail entre ses doigts et les quatre billets de cinquante devant son nez, elle rit, cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu une telle somme sur elle, elle met les billets dans la pochette serrée autour de sa taille. Le chef a donné les enveloppes et, toutes, elles ont sorti l’argent qu’elles ont glissé dans une blouse ou une poche, trop peu d’argent, mais quand on n’a pas de papiers – ou pas de compte en banque, comme Moe, il faudra qu’elle en ouvre un, ce sera mieux. Les autres femmes ont pris leur paie sans même regarder, sans sourire, rien, juste partir, fermer la porte derrière elles en attendant de reprendre mardi, et elle Moe est restée, idiote, pour remercier le chef.

Tu veux revenir travailler ici, il a dit.

Oui bien sûr.

Il faut qu’il donne son accord à la direction et Moe acquiesce de la tête, Oui oui. Il rit :

— Et alors toi, tu fais quoi pour moi ?

Elle ne comprend pas, Moe, et elle montre l’étage propre, qu’il vérifie s’il trouve la moindre poussière, le moindre papier oublié dans un coin, impossible, mais ce n’est pas de cela qu’il parle et il lui explique vite, pas de mots, juste les mains glissant sur ses hanches à elle, elle pousse un cri. Il dit encore :

— Tu veux travailler oui ou non ?

— Oui mais…

— Te sauve pas, ma jolie – et il la coince contre le bureau, collé contre elle trop près trop chaud, Moe crie une nouvelle fois, le dos cassé en arrière pour échapper aux mains qui s’égarent sous sa chemise et dans la ceinture de son jean, à côté d’elle l’enfant la regarde depuis le cabas posé là, des petits yeux ronds étonnés, non, non, pas avec l’enfant, un sursaut, elle gifle le chef de toutes ses forces, les ongles recourbés dans une griffure qui déchire la joue et le cou devant elle, le hurlement :

— Salope, salope !

Mais elle n’entend déjà plus, elle a attrapé le sac avec le petit et se précipite vers la porte, l’escalier, la rue, le soleil encore chaud, les gens – après plusieurs minutes elle s’arrête, hors d’haleine, se retourne. Personne. Poser le cabas un instant, se reboutonner. Dire à ces fichues jambes de ne plus trembler, du coton, elle voudrait s’asseoir et que son cœur retrouve un rythme normal, hein, parce que s’il continue, ça va lâcher c’est sûr, oh le dégueulasse, l’ordure. Alors elle se met à pleurer, pas tant sur l’incident que sur le travail disparu, tout à recommencer, et si cela ne revenait pas. Prendre la voiture de Réjane en cachette, se couler dans le regard des recruteurs. Compter les secondes et les minutes avant de retourner, et cette prière quand elle a vu l’enfant derrière la vitre et qu’elle l’a abandonné – tout ce qu’il faudra refaire, et les nœuds dans son ventre, les mensonges dans sa bouche.

À la terrasse d’un café, elle a fini par demander un verre de vin blanc, un petit chablis que le serveur lui conseille, le verre est froid contre sa joue, le vin joyeux court dans son palais. L’enfant est assis sur ses genoux, ne réclame rien. Tous les deux le même regard droit devant eux, et Moe l’observe en coin, à quoi pense-t-il le petit, dans les bras de sa mère incapable de garder un travail, s’il devine, s’il attend quelque chose. Il la cherche des yeux, l’entend l’appeler au-dessus de lui. Renverse la tête sans réussir à la voir et elle le rattrape en riant, le tourne vers elle, son cri de joie, son sourire chavirant quand il la trouve enfin, et elle cet élan qui ne peut s’empêcher, elle le serre contre elle, s’y agrippe. Six kilos de bonheur face à la dureté du monde.

Le lendemain, Réjane excédée par les lenteurs, les marches arrière, les échecs, la met dehors. Une semaine de travail et ce serait déjà fini ? À d’autres. Il doit y avoir de la mauvaise volonté chez Moe, pour ne pas trouver d’abord, pas même un remplacement ou l’un de ces jobs que l’on donne aux étudiants, et puis pour perdre son travail en une semaine ensuite, six petits jours. Il s’est passé quoi ? crie-t-elle en arpentant l’appartement. Moe n’a pas voulu répondre.

— Eh bien tu sais quoi ? Tu dégages ! Je suis pas là pour assumer les cas sociaux, moi. Je ne suis même pas sûre que tu cherches vraiment du travail. Tu ne vas pas rester là des années, hein, c’est clair.

Au départ, elles n’en avaient pas parlé bien sûr mais cela allait de soi, les héberger l’enfant et elle, c’était l’affaire de quelques jours, une semaine peut-être. Si Réjane avait su que cela durerait autant, jamais elle n’aurait proposé, trop petit l’appartement, et elle qui rentre du bureau épuisée chaque soir, à les voir là sur le canapé le petit qui mange sa bouillie en babillant et écouter Moe raconter ses histoires, peut plus, elle les déteste à présent, voilà, c’est comme ça. Non non, on n’en rediscute pas, qu’ils prennent leurs sacs et qu’ils s’en aillent, elle a été honnête, ne veut pas risquer qu’ils profitent d’un ou deux jours de plus pour lui dépouiller l’appartement, c’est samedi aujourd’hui, à midi elle va voir sa mère à la campagne, à midi ils doivent être partis, elle les poussera sur le palier si nécessaire.

Alors Moe marche dans la rue, se répète les mots, ne réalise pas encore – eux dehors l’enfant et elle. Elle sait qu’elle a l’air d’une folle avec le petit calé sur le côté, les sacs dans les mains et les cheveux mal coiffés parce qu’elle n’a pas eu le temps. Les passants changent de trottoir en la voyant, se retournent sur elle, pitié ou dégoût, elle a envie de crier qu’il faut l’aider, Réjane lui a laissé de quoi payer une nuit d’hôtel, et après ? Les centres d’accueil ? Elle connaît trop bien, pour les avoir vus à la télévision, ces ghettos modernes, des mouroirs pour vieux étendus aux gens comme elle et pas même un toit sur la tête, des terres abandonnées, non elle n’ira pas, ne pas se plaindre, ne pas se faire remarquer, elle sèche ses larmes, met de l’ordre dans ses cheveux. Sois forte, ma fille. Avance.

*

Elle règle sa nuit à l’hôtel, reste trois jours, s’enfuit le quatrième matin en n’ayant pas payé le reste. Erre des heures dans la ville en s’accrochant parfois à une dame seule jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce ou un morceau de pain. Toutes les piécettes qu’elle mendie ainsi, elle les garde pour acheter le lait et l’eau du biberon du petit. Souvent elle met la main dans son sac pour vérifier que le biberon est toujours là, comme s’il pouvait glisser ou s’envoler ; comme si, tant qu’elle l’a contre elle, tout n’était pas perdu. Lorsque l’enfant s’agite, elle s’assied sur un banc et lui donne à manger, surveillant autour d’elle, rinçant récipient et tétine à une fontaine.

En fin de journée, hagarde, elle essaie de monter dans un train qui va chez Rodolphe. Peut-être qu’il la laissera dormir dans la grange, installer une cahute en planches, elle fera ce qu’il demande, les tâches ingrates, laver la patte de la vieille trois fois par jour, récurer les toilettes après son passage, nettoyer par terre quand Rodolphe a trop bu, tout lui semble acceptable. Peut-être qu’il la reprendra – comme on accepte de mauvaise grâce de récupérer un objet avec une malfaçon.

Mais le contrôleur l’arrête aux portes du wagon : elle n’a pas de billet. Elle explique, supplie, promet ; il n’écoute pas. Il finit par appeler un agent qui l’emmène en essayant de la calmer et le train part, puis un autre, le dernier, la nuit tombe, elle marche dans les rues de la ville en parlant toute seule, pleure parce que l’enfant boude le biberon froid, si lui aussi se met à chicaner. Avec l’argent qui lui reste, elle achète une couverture, ils dormiront dehors elle en est sûre, peut-être dans un square si les gardiens ne les ferment pas, à cette époque ils doivent être ouverts la nuit. En attendant, recroquevillée dans un café, elle fait la fermeture, somnole à demi, et le regard du patron sur elle, qui la prend pour une mendiante sans doute, quand il a apporté le biberon réchauffé il n’a pas pu s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les sacs, on voit bien que ce sont les affaires d’une pauvresse, sa seule richesse, infini dénuement. Vers minuit elle est la dernière cliente et il l’observe depuis le bar.

— Où que tu vas dormir ?

Moe sursaute sous la question. Je vais rentrer. Le bonhomme sourit.

— T’as nulle part où aller je suppose.

— J’habite chez une amie.

— Et tu trimballes tes sacs toute la journée pour le plaisir, bien sûr.

Elle baisse le nez.

— Y a un cagibi derrière, il reprend. Je pourrais te le laisser si on s’arrange.

— On s’arrange ?

— Oui. Tu vois ce que je veux dire, hein.

Et soudain elle se sent seule, Moe, seule et vulnérable, comme l’autre fois avec le chef, une angoisse piquante, toujours à croire que le danger est dehors alors qu’il rôde près d’elle dans un bureau ou dans un café, elle se lève d’un coup, attrape l’enfant qui s’endormait, les sacs. Jette un billet sur la table en se précipitant à l’extérieur, et les cris du patron la poursuivent, Ta monnaie ! – pourtant elle en aurait besoin de ces quelques pièces, mais elle ne revient pas, trop peur, s’il l’attrapait, s’il l’emmenait dans le cagibi, il est tellement plus gros que le chef d’équipe des ménages. Alors elle traverse la rue, suit un boulevard. Il y avait un jardin par là. Grilles fermées. Elle escalade. L’enfant, les sacs la gênent. Enfin elle s’affale sous un arbuste et se cache dans l’obscurité des feuillages, hors d’haleine, et la tiédeur de la nuit en perles sur son front, dans son souffle rauque que rien n’arrêtera lui semble-t-il, la douleur au fond de sa poitrine, ou sont-ce ses poumons. Enveloppée dans la couverture et tenant l’enfant tout contre elle, elle se calme peu à peu, ne tremble plus. Elle échappe au monde, enfermée à l’intérieur, invisible aux êtres de l’autre côté des barrières, aux loups qui reniflent sa détresse en se léchant les lèvres, un peu de paix enfin, et les sanglots à cause de la fatigue. Quelques heures de répit dans le parfum des arbres. La nuit les protège, croit-elle ; à cinq heures, avant les premières lueurs de l’aube, la pluie la réveille en glissant dans son cou.

*

Perdue dans la ville, les cheveux collés au crâne et le corps grelottant, c’est la seule idée qui lui soit venue : les urgences.

Elle est entrée dans l’hôpital et s’est assise au fond de la salle tout en silence, le bébé qui tousse et fait de la fièvre, dit-elle quand on l’interroge, on l’ausculte rapidement, rien d’inquiétant, on la rassure, elle attendra pendant des heures que les blessés et les mourants, les vrais, passent aux soins – elle ne demandait que cela. Rencognée et muette à s’en faire oublier, elle profite de la foule pour se débarbouiller elle et le petit dans les toilettes, sécher leurs têtes mouillées, changer de vêtements. En début d’après-midi, elle sort acheter de quoi manger, s’assied avec l’enfant sur un banc, profitant du soleil revenu, trop chaud déjà, jamais contente hein, et elle rit toute seule. De retour dans la salle des urgences, la place est prise et elle s’installe sur une chaise dans le couloir. Essaie de ne pas regarder les brancards aux corps ensanglantés qui courent sur le lino, ne pas entendre les gémissements qui sont des hurlements, et ceux des mères, et les cris de colère parce que cela fait trop longtemps qu’on attend, l’affolement de la mort gangrène l’espace et Moe met ses mains sur les oreilles du petit, se penche vers lui, fredonne des comptines. Il lui faut du temps pour se couper de l’effroi et du bruit, elle a mis la couverture encore humide sur eux deux comme une tente ou une cabane ou un refuge, avec la chaleur le tissu sèche vite, peut-être pourront-ils rester là toute la nuit, et la suivante, et celle d’après. Et après ? Moe secoue la tête pour ne pas y penser, quand il n’y a d’horizon qu’une salle des urgences, l’anxiété lui ronge le sang, elle émerge de la couverture les joues en feu et le rouge dans les yeux.

*

On lui a posé des questions auxquelles elle a répondu du mieux possible, sans alerter, sans laisser voir la fissure d’être qui lui déchire tout le corps du haut jusqu’en bas et lui creuse les entrailles. Et puis on l’a abandonnée, oubliée, comme elle espérait. Aux regards que les infirmières coulent vers elle en passant et en s’affairant, elle a compris qu’elles savaient pour le mensonge, bien sûr le petit n’avait rien, il lui fallait seulement un abri, beaucoup de monde aux urgences ce soir-là et on les a laissés dans un coin, comme tant d’autres, sauf qu’eux n’avaient pas besoin de médecins, eux ne criaient pas, ne pleuraient pas. Juste trop de bruit tout le temps, des gens qui souffrent à vous en donner des frissons, dans la salle, dans le couloir, la nuit avance et rien ne change, les pompiers déposent des blessés sans relâche, le sang ne s’arrête jamais. Les gyrophares font mal aux yeux, qui clignotent à travers les vitres, et les sirènes dans les oreilles même quand on y chante des airs un peu gais, l’enfant gémit et se plaint, n’arrive pas à dormir. Vers deux heures du matin, Moe le dépose sur un brancard vide dans la salle, personne ne lui dit rien. Emmitouflée dans la couverture, elle prend le biberon avec elle, au petit matin il sera tiède, l’enfant sourira. Si peu de chose.

Et c’est un visage qui se penche sur elle quand son sommeil s’égratigne et s’étiole quelques heures plus tard, un visage de femme, un corps chaud et fatigué qui la regarde elle Moe ouvrir les yeux en cillant à cause des néons, et qui lui demande :

— Où est-ce que vous habitez ?

Et au moment où Moe fronce les sourcils et entend la voix, elle reconnaît l’inscription sur le brassard et d’un coup elle comprend que tout est fichu, ou alors il faudrait s’enfuir, attraper l’enfant et courir au-dehors, et perdre les sacs, mais elle n’a plus la force, plus rien, seulement ce regard de bête piégée et le sang qui déserte ses joues, la femme dit :

— Vous vous sentez bien ?

Comment le pourrait-elle, Moe, devant les lettres sur le bras de la femme qui dessinent les mots d’épouvante, Services sociaux, ça ou l’enfer, parce que, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’être emmené pour la nuit dans un endroit qui pue l’urine et où on se fait voler ses affaires, non, quelque chose de bien plus terrifiant, un voyage sans retour, quand on a vu les émissions à la télévision, comment oublier ? et Moe éclate en sanglots. Je ne veux pas, je ne veux pas, s’il vous plaît, non…, de ces pleurs qui deviennent des cris, l’enfant s’éveille et crie aussi, une infirmière vient en courant et Moe la montre du doigt dans un mugissement :

— C’est vous qui les avez appelés ! C’est vous !

Après c’est la confusion, tout le monde en même temps dans la salle des urgences et les blessés s’affolent, se relèvent, accusent, Pourquoi vous avez fait ça ? Vous ne pouviez pas la laisser tranquille ?, bien sûr ils savent eux aussi à quoi ressemblent les centres d’accueil à présent, Moe pleure toujours et la femme dit que la voiture les attend, au moins là-bas elle aura un abri et de quoi manger, pour le petit aussi – c’est pas vrai, veut pas y aller, mais on la tire par la manche, le chauffeur nous attend, ça sera mieux là-bas vous verrez.

Et puis à quoi bon. Ça se dégonfle en elle d’un coup, et se flétrit, entre l’enfant qui crie et le sang des blessés, les hurlements de souffrance et ceux de colère, Moe debout ramasse le petit et les sacs, bouscule les gens trop près, s’excuse, Je suis désolée pour le dérangement, désolée, désolée…, pousse encore, essayant de se frayer un passage entre les chaises et les brancards, laissez-moi, elle sort, une portière de voiture ouverte, elle s’affale à l’intérieur, pense à rien, le bruit du moteur qui démarre. Oui qu’on en finisse.