Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

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Premières lignes #58

PREMIÈRES LIGNE #58

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecins – les cabinets privés ayant de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, l’hôpital les avait rachetés et était désormais l’unique entité médicale de tout le comté. Beaucoup travaillaient dans le vaste réseau d’hospices, de maisons et de villages de retraite, ainsi que, bien entendu, pour les pompes funèbres, où l’on appréciait peu l’intrusion de Walmart sur le marché des cercueils. Les habitants de New Canaan avaient à leur disposition le seul magasin d’alcool de toute la région, des cabinets vétérinaires, et un magasin d’articles de sport qui réalisait soixante-dix pour cent de son chiffre d’affaires avec les armes et les munitions. On était psychologues et pédicures. On était livreurs de frites. On travaillait à l’inspection sanitaire. On construisait des vérandas, on installait des baignoires, on réparait les canalisations, on entretenait les jardins. Certains voulaient rénover leur maison avant de la revendre. L’un d’eux, vingt-trois ans, avait emprunté à la banque, puis à son père, et il cherchait à présent sur Internet comment se mettre en faillite personnelle. On travaillait pour le seul journal de New Canaan, et ce jour-là on avait des crampes aux mains à force de recueillir des témoignages sur Rick. L’homme qui entraînait l’équipe de football du lycée était une intarissable source de superlatifs (Un des meilleurs jeunes que j’aie jamais entraînés altruiste dévoué jamais vu quelqu’un jouer aussi bien collectif s’intéressait à tout le 15monde autant au quarterback qu’au dernier gars sur le banc), un déluge dans lequel surnageait son accent des Appalaches. Les parents qui avaient perdu un enfant pensaient à la cause de leur deuil, leucémies et accidents de chasse, suicides et carambolages, tumeurs du foie et noyades, voitures qui surchauffaient au soleil alors que des secours potentiels poireautaient au pressing à quelques pas de là. Certains faisaient des cauchemars épouvantables et se réveillaient trempés de sueur sans savoir où ils étaient. D’autres se levaient d’un bond, prenaient une douche et allaient bosser.

Leurs enfants fréquentaient l’une des six écoles primaires, puis le collège, et enfin le lycée New Canaan High. La plupart des adultes se connaissaient depuis le jour où leurs parents les avaient déposés pour la première fois à l’entrée de la maternelle, mal à l’aise et en larmes, cramponnés à la jupe, au jean ou à la salopette de leur mère. Certains enseignaient maintenant dans ces mêmes établissements. L’un d’eux se souvenait de Rick comme d’un pitre qui n’avait pas sa langue dans sa poche et passait son temps à gratter les boutons qui constellaient ses joues. Un autre se souvenait de la carte que Rick lui avait donnée, au collège, lors du dernier cours d’initiation à l’algèbre. Au recto : Les profs aussi méritent des bonnes notes ! À l’intérieur, un bon pour un pain au fromage de chez Little Caesars. Un autre, enfin, repensait à une certaine dissertation d’histoire et demeurait à ce jour convaincu que la star de l’équipe de football l’avait plagiée.

Il y avait d’anciennes pom-pom girls, des volleyeuses, et les meneuses de l’équipe féminine de basket. L’une d’elles détenait toujours le record de points et de passes décisives, ayant employé trois saisons d’affilée son ample postérieur à assister les défenseuses jusqu’au panier. Certaines avaient petit-déjeuné à la vodka-orange, quelques-unes surveillaient du coin de l’œil des enfants qu’elles ne voyaient plus qu’aux événements 16publics, et l’une d’elles jouait avec une bague capable de déchirer des joues : on y voyait l’archange Michel, chef de la milice céleste du Seigneur, soufflant dans son cor et menant au combat un bataillon d’anges, tous entassés dans le métal gris de l’anneau massif. Certaines rêvaient de fonder un foyer en Californie, de disparaître par les routes du Sud ou de s’envoler pour un point choisi au hasard sur la carte du monde, tandis que d’autres vivaient de leurs allocations handicapés. Sur l’échelle socio-économique du pays, nombre d’entre elles étaient à fond de cale.

Quelques-uns, qui avaient grandi au milieu des épaves et des pièces détachées dans une propriété familiale surnommée Fallen Farms, fabriquaient de la méthamphétamine et refourguaient des médicaments à un prix exorbitant. Ils tiraient au fusil sur des bouteilles et de vieux blocs-moteurs, et chaque fois le recul de l’arme dissipait leurs vieilles angoisses pendant une poignée de secondes. Certains, l’ordinateur pratiquement vissé aux hanches, se faisaient un peu d’argent en revendant sur Craigslist des marchandises volées. D’autres postaient sur des forums des messages prophétisant une invasion de bébés issus de civilisations inférieures et l’urgence pour les populations blanches d’inverser la tendance.

En rentrant chez eux après le travail, ils étaient nombreux à trouver sur leur porte un avis du shérif ; les saisies et les expulsions fleurissaient aux quatre coins du pays. Dans une partie des maisons reprises par les banques, on trouvait les habituels cafards et taches d’humidité, mais beaucoup d’entre elles disposaient de Velux et d’écrans plasma. Les gens laissaient derrière eux des biens de valeur : barbecue à gaz, meubles, bijoux, disques, vieilles peluches collector, vélos, prières encadrées, steaks surgelés, la Bible en un coffret de CD et même, chez un excentrique, une trentaine de canards dans un enclos près d’une petite mare au fond du jardin. Des gens disparaissaient de la 17circulation, des familles entières s’évaporaient comme au jour du Ravissement. Certains s’installaient chez leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs, allaient chez des amis ou bien se rabattaient sur leur voiture ou une chambre de motel. Il fallait en chasser d’autres du jardin public ou du parking du Walmart. Marty Brinklan vous expliquerait pourquoi les expulsions étaient la charge qui lui répugnait le plus : à cause du chagrin, de la colère et de la terreur que peut éprouver une personne qui perd sa maison. Un vieil homme, veuf, à la retraite depuis longtemps, s’était effondré dans ses bras, en larmes, toute dignité envolée, et l’avait supplié parce qu’il n’avait nulle part où aller. Depuis, Marty le croisait sans arrêt, il trimballait ses possessions terrestres dans un sac plastique indiquant SOLDES en grosses lettres.

Certains membres de l’assistance voyaient bien que quelque chose clochait méchamment dans cette mise en scène, tandis que d’autres, bouffis de fierté, de foi et de patriotisme, agitaient leur petit drapeau dans leurs mains gercées par le froid. Une cérémonie en l’honneur d’un soldat tombé, c’était l’occasion de décorer et de réinventer la ville selon les souhaits de ses habitants. Nichée dans le quart nord-est de l’État, à équidistance de Cleveland et de Columbus, elle faisait figure d’espace imaginaire, représentation de l’Ohio où les piquets de clôture étaient aussi blancs que les visages. Loin des quartiers où étaient parqués les Noirs à Akron, Toledo, Cincinnati ou Dayton, à bonne distance des Appalaches et de leurs bleds paumés le long de la frontière avec le Kentucky ou la Virginie-Occidentale, la majorité des spectateurs du défilé s’accrochaient à une certaine idée de leur ville, des valeurs qu’elle incarnait et des espoirs qu’elle portait, même si, en cette année 2007, ses gros employeurs d’autrefois – une usine de tubes métalliques et deux fabricants de vitres – avaient fichu le camp depuis plus de vingt ans, et la plupart des petites fermes du comté avaient dans le même temps 18été absorbées par les géants Smithfield, Syngenta, Tyson et Archer Daniels Midland. Une grande partie des habitants qui agitaient leur drapeau avec le plus de ferveur au passage du cercueil étaient ceux qui, nés ailleurs, étaient venus de Kuala Lumpur, de Jordanie, de New Delhi ou du Honduras.

Rien ne racontait mieux cette patrie fantasmée que l’équipe de football de la saison 2001. Menée par le terrifiant jeu de jambes de Rick, par un solide quarterback et par les passes redoutables d’un linebacker que tout le monde voyait passer pro, c’était la toute première équipe de l’histoire de New Canaan à se classer en nationale. Dans cette petite localité de quinze mille âmes, le lycée se maintenait toujours sur le fil en première division mais, comme l’entraîneur le faisait souvent remarquer au comité de soutien, personne ne venait s’installer ici. Tous les athlètes étaient donc issus du même vivier de juniors, et il suffisait d’une ou deux années plus molles où les gosses se mettaient à préférer le skate pour que tout soit foutu.

L’équipe mythique était presque au complet ce jour-là, à l’exception du solide quarterback, emporté six mois plus tôt par une overdose d’héroïne. Il en avait trop fait chauffer, se l’était injectée au creux du genou sur les marches du mobile-home de son beau-père, et ça avait été le coup de sifflet final. Un instant il admirait les stalactites lumineuses des guirlandes de Noël, et celui d’après il s’écroulait dans une flaque, son visage basculant à la rencontre de son reflet. Au passage du cercueil, plus d’un se rappela les avant-matchs, quand Rick et le quarterback se bagarraient dans les vestiaires pour se motiver. Simple chahut, mais ils s’envoyaient tout de même violemment valser contre les casiers. Luisant d’une sueur anxieuse et seulement vêtu d’un slip, ses fesses en bulbes de tulipe saillant entre les élastiques, Rick se colletait avec lui jusqu’à ce que leur peau rosisse des gifles de la viande qui percute la viande, sous les cris d’encouragement de leurs coéquipiers. Ensuite, ils se sanglaient dans leurs 19protections, balançaient un coup de poing dans leur casier, entrechoquaient leurs casques et traversaient le parking au pas de charge jusqu’au terrain. Ils s’étaient battus en frères pour remporter l’imposante plaque qui ornait encore la vitrine dans le hall du lycée, et cependant peu d’entre eux avaient eu le talent ou les notes nécessaires pour se hisser au niveau supérieur. Dix-huit ans, et fini les vendredis soir sous les projecteurs du stade, les rassemblements d’avant-match, les feux de camp et les amoureuses de troisième. Fini les bals de rentrée, les rencontres amicales, les fêtes, ou encore les virées au Vicky’s et les frites qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la banquette. Désormais ils travaillaient pour Cattawa Construction et pour Jiffy Lube, ils étaient agents immobiliers ou cuisiniers chez Taco Bell. Ils claquaient leur paye, jouaient au billard ou chatouillaient le ventre de leur nouveau-né. Ils racontaient les matchs d’antan comme pour se prouver qu’ils avaient un jour été quelqu’un. Beaucoup étaient sujets à des rêves dorés dans lesquels ils foulaient de nouveau la pelouse. Quelques-uns cohabitaient avec une petite voix leur rappelant sans relâche ce qu’ils avaient fait avec la fille qu’ils surnommaient Tina la Cochonne.

Au gré de sa courte vie, Rick avait croisé une grande partie de la population de cet endroit, du fait notamment de la place de son père au sein des forces de l’ordre, et aussi du salon de coiffure dont sa mère était propriétaire. Sa famille était établie à New Canaan depuis des générations. Côté maternel, leur ascendance remontait aux premiers colons venus cultiver les terres données en concession après la guerre d’Indépendance. Un de ses arrière-grands-pères était venu de Bavière avec sa famille, riche d’un savoir-faire dans la découpe du verre qui allait donner Chattanooga Glass. Un autre avait gagné sa croûte au bord du canal dans le comté de Coshocton, déplaçant le bois d’œuvre d’une écluse à l’autre. Rick avait dans son arbre généalogique des fermiers et des banquiers, et aussi des 20ouvriers de chez Cooper-Bessemer, qui deviendrait plus tard Rolls-Royce. L’assemblée qui assistait à la procession connaissait Rick du temps où ses amis et lui étaient des petites terreurs qui faisaient les quatre cents coups à travers la ville, la bouille maculée de gelée de raisins. Tout le monde l’avait vu grandir. Transpercer les lignes de la défense. Incarner, en terminale, un fermier amish sexy dans le spectacle de fin d’année. Il avait été pour cinq jeunes femmes leur premier baiser. L’une d’elles s’était retrouvée enfermée avec lui dans un placard au cours d’une partie de Sept Minutes au Paradis, il lui avait bavé sur le menton et avait peloté tout ce qu’il y avait à peloter. Une autre l’avait embrassé sous les gradins pendant un match de basket et en était sortie tellement excitée qu’elle n’avait pensé qu’à ça pendant un mois.

Ils étaient nombreux à avoir la gueule de bois car, la veille, ils avaient trinqué à la mémoire de Rick au Lincoln Lounge. Autour de pressions pas chères et de mauvais alcools, ils avaient échangé leurs anecdotes préférées, leurs souvenirs de bravoure et leurs idées noires. Rumeurs, ragots et légendes urbaines avaient fusé. New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne. C’était différent (mais sans doute pas si éloigné) du mythe confus, typique d’une petite ville, que l’on connaissait sous le nom de « Meurtre qui a jamais existé ». L’inventeur de cette expression n’était à l’évidence pas très doué en grammaire, mais elle était restée, on en débattait et on la ressassait dans les bars, les salons de coiffure, les restaurants, parfois à voix basse et parfois non – surtout cette nuit-là, où toutes les spéculations avaient été braillées dans la pénombre du Lincoln. Le Meurtre qui a jamais existé supposait qu’une personne avait peut-être disparu, était peut-être morte accidentellement, avait peut-être 21été brutalement assassinée, avait peut-être simulé sa mort, avait peut-être foutu le camp avec le butin d’un braquage, avait peut-être quitté la ville dans un nuage de gomme brûlée en riant comme un démon. Désormais, en plein jour, dans l’interminable et étouffante nausée du lendemain de cuite, tout cela paraissait bien stupide.

Le chauffeur ralentit et arrêta la remorque devant une estrade qui avait été empruntée au lycée et dressée sous les chênes centenaires de la place. Sur cette estrade se tenaient, au milieu d’une foule d’amis et de proches, aux côtés du maire et du shérif, les parents de Rick et son frère Lee. Une sono bricolée diffusait « Amazing Grace » et, tandis que résonnaient les derniers accords, le pasteur de la Première Église chrétienne, dans laquelle Rick et Lee avaient si souvent chahuté, pété et perturbé l’office dominical (c’étaient, de l’avis général, deux des enfants les plus turbulents à avoir jamais posé leurs fesses sur ces bancs), prononça la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus, prenez en Vos bras Votre fils Rick et donnez à sa famille et à ses amis la force de supporter sa perte. » Le minimum syndical.

Quatre personnes devaient ensuite s’exprimer.

L’une d’elles, la petite amie de Rick à l’époque du lycée, n’arriverait jamais jusqu’au micro. Kaylyn Lynn était si incroyablement défoncée que rien ne semblait l’atteindre. Le vent plaquait ses cheveux sales sur son joli visage et transperçait le maillot (no 25) que Rick lui avait donné à la fin de sa terminale, après le banquet organisé en l’honneur de l’équipe. Elle était furieuse que les parents de Rick lui aient demandé de prendre la parole. Leur histoire n’avait rien eu d’un conte de fées. Ils s’étaient séparés l’été suivant la fin du lycée. Sans rentrer dans les détails, elle lui avait arraché le cœur avant de le dévorer sous ses yeux. Avait mis au clou la bague de fiançailles qu’il avait essayé de lui offrir. S’était tapé ses potes. Lui avait dit qu’elle l’aimait histoire de s’assurer qu’il ne la quitte jamais tout à fait. 22La prière du pasteur s’acheva et Kaylyn Lynn remarqua qu’un corbeau picorait le gâteau-drapeau en vente devant le Vicky’s. L’oiseau avait du glaçage rouge et bleu sur tout le bec, qu’il plongeait dans ce délice étalé sur l’asphalte. Malade de culpabilité, quand son tour vint, Kaylyn garda les yeux baissés et adressa un mouvement de tête paniqué aux parents de Rick. Elle déguisait sa défonce en deuil. Elle secouait et tétait son inhalateur, les yeux encore plus brillants que Cassiopée.

Marty Brinklan s’avança alors vers le micro en caressant sa moustache blanche, le visage fatigué, bon marbre couvert de mauvaise glaise. Il jeta un coup d’œil à sa femme, assise sur une chaise pliante en métal, qui serrait dans sa main un mouchoir couleur de prune mouillée et fixait le sol d’un regard catatonique.

« Époux, chrétien, patriote, fonctionnaire », énonça Marty. Ses yeux quittèrent la feuille de papier à laquelle il s’agrippait et cherchèrent ses amis et voisins. « Mais le plus important, une fois qu’on devient père… c’est ce qu’on apprend sur la paternité : à partir de là, on sera avant tout un père, et le reste passera après. » Puis il répéta : « Une fois qu’on devient père… »

Marty voulait en finir avec la partie publique. Lui, ce qu’il savait faire, c’était mettre son chagrin en quarantaine, le garder pour les moments où il l’aurait à lui tout seul, et alors le sortir et le briquer comme un pistolet ancien. Il ne dormait plus, mangeait mal, se laissait aller. Il arrivait même qu’il boive un coup ou deux. Sa semaine de travail avait commencé avec un appel concernant une fille de dix-neuf ans morte d’une overdose, retrouvée la tête dans des toilettes qui débordaient. Une scène atroce. Ensuite il avait remis un avis d’expulsion à l’un des anciens coéquipiers de Rick, un receveur qui avait pleuré et l’avait insulté si fort que Marty s’était surpris à poser la main sur la crosse de son arme. Juste avant qu’il ne décampe, l’ancien receveur avait ricané : « Rick serait super fier, Marty. Dommage 23qu’il soit pas là pour voir ça. » Ce chouette moment remontait tout juste à la veille.

Jill Brinklan, elle, avait l’impression de participer à une émission de télé-réalité d’une exceptionnelle cruauté. Elle écouta le discours de Marty en souriant et en hochant la tête, mais elle se sentait incapable de soutenir le regard de son mari. Depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, elle n’arrivait plus à le regarder. Elle avait aussi découvert qu’elle avait du mal à tenir debout, d’où la chaise pliante. Depuis quelque temps, elle avait des pertes d’équilibre. Sans lâcher son mouchoir, elle se leva, remercia l’assemblée pour sa présence et sa gentillesse, et se rassit immédiatement. Elle se demandait si elle pourrait un jour pardonner sa fierté à son mari. Voilà ce qu’on gagnait à être fier. On le savait quand on avait lu la Bible. Ce matin-là, Marty lui avait demandé quelle chemise mettre, et elle avait craché comme un chat avant de s’enfuir de leur chambre. Elle était allée dans la cuisine, et là elle avait passé et repassé la main sur la porte du four en pensant aux chaussons aux pommes. Le matin, avant les matchs de Rick ou de Lee, elle faisait toujours des chaussons aux pommes. Quand ils avaient instauré cette tradition, elle avait laissé Lee se charger de faire revenir les tranches de pommes dans le beurre, pendant que Rick aplatissait la pâte avec le rouleau à pâtisserie. Quelle joie de voir ses petits garçons cuisiner, suffoquer d’excitation à chaque étape. Et, plus tard, lorsqu’ils étaient devenus des ogres adolescents, de parfaits rustres, quelle joie de les voir déposer délicatement les pommes dans les carrés de pâte avant de les pincer pour les fermer. Les échanges obscènes qu’elle devait policer – comment pouvaient-ils ne serait-ce que rêver de pareilles grossièretés ? (Rick, lave-toi les mains, on sait que t’as passé la nuit avec le pouce dans le cul ; Je vais te coller mon scrotum sur les yeux, Lee.) Ce matin-là, en caressant la porte du four, elle s’était sentie submergée par tout cela, par une de ces vagues paralysantes aussi imprévisibles que 24les bourrasques du vent. Elle était sortie dans le jardin, avait marché en chancelant jusqu’au brasero dans lequel se trouvaient encore des canettes de Bud Light roussies datant de la dernière visite de Rick. Elle avait perdu l’équilibre et s’était assise dans l’herbe. Elle avait voulu creuser une couche de terre après l’autre jusqu’à retrouver son fils, jusqu’à ce qu’il soit en sécurité, jusqu’à ce qu’elle cesse de sentir cette odeur de brûlé envolée depuis belle lurette.

Mais, sur les quatre orateurs prévus, c’est Ben Harrington qui brisa le cœur de l’assistance. Ben qui avait arrêté ses études, qui peinait à se faire un nom dans la musique et qui détestait revenir ici. Le centre de New Canaan lui rappelait un magazine jeté au feu, les pages qui noircissent et se ratatinent en commençant à brûler, juste avant que les flammes ne s’en emparent. Cette ville, pourtant, lui avait paru tellement animée, importante, solide et palpitante du temps où Rick, Bill Ashcraft et lui sillonnaient cet Éden à vélo. Ils connaissaient tous les robinets auxquels remplir leurs bombes à eau, le meilleur coin pour se baigner dans la Cattawa River, la meilleure pente pour faire de la luge et le meilleur mur contre lequel appuyer sur la poitrine d’un mec jusqu’à ce qu’il perde connaissance et plonge dans des rêves agités par le manque d’oxygène.

Sur l’estrade, Ben raconta une histoire toute simple de leur enfance. Un jour, alors qu’ils pataugeaient dans la rivière, sentant leurs orteils s’enfoncer dans la vase, Rick avait attrapé une grenouille. Il brandissait ce trophée affolé dans ses mains ébahies devant Ben qui s’éloignait en trébuchant, ses boucles blondes lui tombant sur les yeux.

« Allez, c’est qu’une grenouille, dit Rick.

– M’approche pas avec ça !

– Touche-la, allez !

– Non.

– Allez, touche-la !25

– Non.

– C’est pas du poison. Et c’est pas vrai que ça donne des verrues.

– Casse-toi, Rick. »

Alors Rick lança la grenouille sur Ben, qui poussa un cri et s’enfuit pendant que le batracien terrorisé se carapatait loin de cette bande de malades. Bill Ashcraft riait comme un dément. Ben pleura en les traitant de connards, puis il s’assit sur la berge et les autres continuèrent à jouer dans l’eau. Cinq minutes plus tard, Rick vint le trouver, les mains sur les hanches.

« Casse-toi.

– Allez, Harrington. Ça irait mieux si je bouffais un insecte ?

– Hein ? Non. Qu… »

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Rick cueillit une sauterelle sur une feuille et la fourra dans sa bouche. Il croqua dedans et l’avala, et tout de suite après il se plia en deux pour vomir. Ben n’avait jamais ri aussi fort de toute sa jeune vie. Ils en pleuraient tous les deux, Ben de rire et Rick parce qu’il essayait de recracher l’exosquelette de la sauterelle. Et puis ils coururent à la rivière comme si de rien n’était, ils s’éclaboussèrent et crachèrent de l’eau vers le soleil.

Un rire traversa la foule, suivi d’une nouvelle tournée de sanglots. Un père qui tenait son adolescente par les épaules serra soudain plus fort, comme pour empêcher le vent de l’emporter.

Bien sûr, Ben ne raconta pas la dernière fois qu’il avait vu Rick, au printemps 2006. Celui-ci venait de rentrer de sa première mission, et de nouvelles couches de muscle s’étaient ajoutées à sa charpente déjà imposante. On aurait dit qu’il portait une combinaison pare-balles. Il s’était défoncé à la skunk et Ben avait essayé d’aborder le sujet de Bill Ashcraft. Cela faisait presque trois ans que Rick et Bill, amis depuis le berceau, étaient brouillés. Mais Rick n’avait à raconter que des histoires à la vaillance lugubre, des moments hilarants dans le désert 26irakien. « Une fois j’ai cru voir un rat qui se barrait avec un bout de bœuf séché. Donc je me suis dit, elle est où ta réserve mon petit pote ? Et tu sais quoi ? En fait c’était un doigt ! Le petit rat tout mignon, il se barrait avec un doigt !

– Putain, Brinklan.

– Allez, fais pas ta tarlouze. C’est la guerre, c’est tout. »

Rick refusait de parler de Bill, et aussi de Kaylyn, mais il était partant pour fumer un joint à Jericho Lake.

« Y a pas des tests d’urine chez les Marines ? »

Rick aboya de rire. « Tu parles, ma couille. » C’était ça, le truc avec Rick : sa grossièreté, son irrévérence ne parvenaient jamais à masquer l’immense amour qu’il avait pour les autres – en réalité, elles y étaient liées.

Et donc, bien que trop ivres pour conduire, ils allèrent au lac en voiture, franchissant l’horizon de la boule à neige qu’était leur ville. Ben avait envie d’écrire une chanson sur Rick, sur ce style de mec qu’on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s’il regardait par-dessus le bord d’un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d’une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l’existence (« On est putain de bien ici, putain », dit Rick, assis dans l’herbe, en admirant le miroitement nocturne de Jericho Lake). Pourtant, son ami n’avait rien d’ordinaire. Il vivait en roue libre, était têtu comme une mule et aussi rusé qu’un coyote. Il portait en lui des océans entiers, toute la nature du pays, des fantômes farouches et quelques centaines de millions d’étoiles.27

« Y a plus rien ici, mec. Plus rien à retrouver du passé », déclara-t-il cette nuit-là, cryptique. Il sortit de son jean sa bite molle et pissa si près de Ben que ce dernier dut détaler sur l’herbe pour éviter les éclaboussures. « Plus que toi et moi, mon pote. Toi, moi, et une dernière nuit solitaire à se tenir tous les deux dans les bras. »

De quoi parlait-il ? Difficile à dire. D’une chose que lui-même ne comprenait pas vraiment mais qui, en trois petites années, l’avait affecté. Les avait affectés. Des endroits qu’il avait vus, des choses qu’il avait faites. La veille de son redéploiement, il s’était soûlé dans son jardin près du brasero, balançant dans les flammes ses canettes cobalt de Bud Light tout en sachant que ça agaçait sa mère. Il était ensuite allé faire un tour et avait descendu la route jusqu’au champ où, un jour, comme un idiot, il avait essayé d’offrir une bague de fiançailles à sa copine. Le soleil se couchait, c’était ce temps curieux du Midwest où les vestiges de l’hiver privent le printemps de ses premiers jours. Des croûtes de neige à moitié fondue s’attardaient dans la friche. Au-delà s’étendaient la forêt et les arbres déplumés qui ressemblaient à une brosse métallique. Une lumière d’eau tombait en biais sur l’horizon. Elle déposait un filtre sur la couleur des choses, et les vaches au loin paraissaient bordeaux et jaune dans ce crépuscule kaléidoscopique. Un pied dans une flaque, Rick attendait les corbeaux. Il se disait qu’il fallait garder la foi. Continuer à croire que, même si la vie pouvait être dure, Dieu se rattraperait plus tard.

Les corbeaux avaient élu domicile dans les bois près de la zone industrielle, à un kilomètre et demi de là. Des tribus qui fourrageaient dans les poubelles et les micocouliers et qui s’étaient alliées en une horde de plus en plus grande. Son père parlait de « méga-volée » à cause de ce qui se produisait au coucher du soleil. Rick regardait son reflet trembler dans la flaque, l’écrasait du pied dès qu’il se stabilisait, et de nouvelles interférences 28horizontales déformaient alors ses traits. Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà passer toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés.

Et puis les corbeaux s’étaient animés, des milliers de corbeaux qui s’étaient déversés dans le dernier éclat du jour. Des créatures à mi-chemin de l’ange et du rat, gorgées de reflets violets, qui s’étaient élancées en croassant vers la forêt, une inquiétante courtepointe qui avait recouvert la moindre branche laissée nue par l’hiver…

Lorsqu’on en eut terminé avec la procession, la foule convergea vers l’estrade et enveloppa dans ses embrassades et ses prières celles et ceux qui s’y tenaient. Le vent s’immisçait dans les manches, creusait les yeux et semblait vouloir les pousser au départ. Jill Brinklan laissa tomber son mouchoir prune et ne le ramassa jamais. Marty Brinklan pivota pour serrer Lee dans ses bras, manière d’éviter de regarder sa femme. Kaylyn ne s’attarda pas et sauta à bas de l’estrade. Ben Harrington écrasa des larmes sur sa joue avec le dos de sa main frigorifiée. Le cortège prit le chemin du retour. Un camion d’entretien vint récupérer le drapeau dans les branches du chêne. Et le cercueil fut retourné à Walmart. C’était le 13 octobre 2007.

En ce qui concerne notre histoire, cette journée est peut-être moins notable pour les personnes qui ont assisté à la procession que pour celles qui l’ont manquée. Bill Ashcraft et Tina la Cochonne. Stacey Moore, l’ancienne championne de volley-ball, membre de la Première Église chrétienne. Et un garçon nommé Danny Eaton, qui était en Irak et disposait encore de quelques années avant de perdre un de ses beaux yeux noisette. Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous revien29draient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

Commençons donc un peu moins de six ans après le défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brinklan, par un soir fébrile de l’été 2013. Commençons avec quatre véhicules et leurs occupants qui convergent du nord, du sud, de l’est et de l’ouest vers cette ville de l’Ohio. Plus précisément, commençons avec un petit pick-up sur une route de campagne plongée dans l’obscurité, son châssis vibre, son réservoir est vide, il fonce dans la nuit, parti d’un point qui nous est encore inconnu.

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PREMIÈRES LIGNE #56, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee



PREMIÈRES LIGNE #56

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

1

Au moins, il est bien habillé. Cravate noire, smoking, tout le tremblement. Si vous devez vous faire tuer, autant laisser de vous l’image la plus flatteuse.

La puanteur qui se plante dans ma gorge me fait tousser. Dans quelques heures elle va devenir intolérable ; assez forte pour retourner l’estomac d’un poissonnier de Calcutta. Je sors de ma poche un paquet de Capstan, j’en tapote une, je l’allume et j’inhale en laissant la fumée douce nettoyer mes poumons. La mort sent plus mauvais sous les tropiques. Comme la plupart des choses.

Il a été découvert par un petit vigile décharné au cours d’une de ses rondes. Le pauvre a failli en mourir de peur. Une heure plus tard il tremble encore. Il l’a découvert gisant dans une impasse sombre, ce que les gens du lieu appellent gullee, bordée sur trois côtés par des bâtiments délabrés, où le ciel n’est visible qu’en regardant en l’air et en se dévissant le cou. Le gamin doit avoir de bons yeux pour l’avoir repéré dans le noir. Mais peut-être s’est-il simplement fié à son nez.

Le corps gît sur le dos, tordu et à demi submergé par un cloaque à ciel ouvert. La gorge tranchée, les membres comme disloqués, et une grosse tache de sang brun sur un plastron empesé. Il manque des doigts à une main et un œil a été arraché de son orbite – cette ultime indignité est l’œuvre des gros corbeaux noirs qui montent encore une garde sévère sur les toits. Autrement dit, ce n’est pas une fin très digne pour un burra sahib.

J’ai quand même vu pire.

Enfin, il y a le message. Un bout de papier taché de sang, roulé en boule et enfoncé de force dans la bouche comme un bouchon de liège dans une bouteille. C’est un détail intéressant, et nouveau pour moi. Quand vous croyez avoir tout vu, c’est agréable de découvrir qu’un meurtrier peut encore vous surprendre.

Une foule d’autochtones s’est rassemblée. Une collection hétéroclite de badauds, de colporteurs et de femmes. Ils se bousculent pour s’approcher de plus en plus près, brûlant d’apercevoir le cadavre. La nouvelle s’est vite répandue. Comme toujours. Le meurtre est un bon divertissement dans le monde entier et là, à Black Town, on pourrait vendre des billets pour voir un sahib mort. J’observe pendant que Digby aboie à quelques agents locaux d’établir un cordon. Ces derniers à leur tour crient en direction de la foule et des voix étrangères les huent et leur lancent des insultes. Les agents jurent, ils brandissent leur lathi en bambou et frappent de tous côtés en repoussant peu à peu la populace.

Ma chemise me colle au dos. Il n’est pas encore neuf heures et la chaleur est déjà oppressante, même à l’ombre dans la ruelle. Je m’agenouille près du corps et je le tâte. La poche intérieure de la jaquette est gonflée et j’en tire le contenu : un portefeuille de cuir noir, des clefs et des pièces de monnaie. Je range les clefs et la monnaie dans le sac des pièces à conviction et m’intéresse au portefeuille. Il est vieux, mou et usé et a probablement coûté très cher quand il était neuf. À l’intérieur, froissée et écornée par des années de manipulation, une photo de femme. Elle a l’air jeune, probablement une vingtaine d’années, et porte des vêtements dont le style suggère que la photo a été prise il y a déjà un certain temps. Je la retourne. Les mots Ferries & Sons, Sauchiehall St., Glasgow sont imprimés au verso. Je la glisse dans ma poche. Pour le reste, le portefeuille est à peu près vide. Pas d’argent, pas de cartes de visite, quelques reçus. Rien pour indiquer l’identité de l’homme.

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Premières lignes #55, Dans la ville en feu, Michael Connelly


PREMIÈRES LIGNE #55

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Dans la ville en feu, Michael Connelly

Le troisième soir, le nombre des morts était déjà si élevé et montait si rapidement que beaucoup d’équipes des Homicides de la division avaient été retirées des premières lignes du maintien de l’ordre et du contrôle des émeutiers et affectées aux rotations d’urgence de South Central. L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.

South Central était une vraie zone de guerre. Il y avait des incendies partout. Des pillards avançant en meutes passaient d’une boutique à une autre, tout semblant de dignité et de code moral parti avec la fumée qui s’élevait au-dessus de la ville. Les gangs de South L.A. se montraient en force pour contrôler les ténèbres, allant jusqu’à demander un armistice dans leurs guerres intestines afin d’opposer un front uni à la police.

Plus de cinquante personnes avaient déjà trouvé la mort. Des propriétaires de magasins avaient abattu des pillards, la garde nationale avait abattu des pillards, des pillards avaient abattu d’autres pillards, et il y avait tous les autres – tous les tueurs qui profitaient du chaos et des troubles sociaux pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les frustrations du moment et les émotions qui se donnaient libre cours dans les rues.

Deux jours plus tôt, les fractures raciales, sociales et économiques qui agitaient la ville avaient brisé sa surface avec une intensité proprement sismique. 

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 5

Et si on lisait le début

Il y a 4 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

9 mars

Kondjima

La sécheresse, certains disent que les Himbas sont condamnés à s’y habituer. Que désormais les années sans pluie ni courant dans les rivières vont devenir la règle, que le Kaokoland tout entier va devenir aussi sec qu’une bouse au soleil, que nous serons contraints de migrer jusqu’en Angola pour trouver de quoi nourrir nos bêtes. Ryatwa prétend que c’est la faute des Blancs, qu’après avoir colonisé l’Afrique, ils ont même infesté le ciel et les nuages avec leurs usines. J’ignore s’il dit vrai : des sécheresses, nos aïeux en ont enduré plus d’une par le passé, notre existence est ainsi faite de temps plus rudes que d’autres. Peut-être aurions-nous dû honorer les ancêtres avec plus de ferveur, comme l’explique le gardien du feu sacré. Peut-être est-ce l’œuvre de quelque sorcier de la capitale, jeté sur les Himbas parce que nous nous opposons à ce barrage que le président de la Namibie entend ériger sur nos terres. Je ne sais pas.

Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que jamais nous n’avions connu d’année aussi aride que celle-là. Et qu’à bien y réfléchir, sans cette sécheresse, jamais je n’aurais pris la décision de tuer le lion.

Je venais de terminer la clôture lorsque mon père s’approcha, pour dire :

– Tara. Ici, ce n’est pas assez solide. Il faut que tu rajoutes du bois avant que n’arrive la nuit.

Je soupirai, agacé par ses mots. Mon père était ainsi : toujours plus exigeant avec moi qu’avec Tjirikuze, toujours à dénigrer mon travail. Il ne me regardait même pas, le visage grave au-dessus de son gros collier ombongora. Je considérai le kraal dans lequel étaient massées nos quatre-vingt-treize chèvres. J’avais collecté tous les troncs de mopane disponibles aux alentours, ramassé jusqu’à la dernière souche fendue, en haut de la colline qui nous faisait face, j’avais enfoncé le bois dans la terre, enchevêtré chaque branche pour former la clôture. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus pour que mon père soit satisfait de mon ouvrage.

J’observai le bush aride qui nous entourait. Après nous avoir harassés tout le jour de sa chaleur caniculaire, le soleil s’était enfin couché derrière la corniche, bientôt la nuit allait s’abattre sur le désert. Bientôt arriverait l’heure où, si nous avions encore été au village, je me serais préparé pour retrouver Karieterwa. En vérité je n’avais aucune envie d’être ici, seul avec mon père, nos chèvres qui bêlaient sans arrêt, et pas la moindre barre de réseau pour mon téléphone cellulaire.

En temps normal, nous avions l’habitude de vivre au village pendant toute la saison sèche. Les réserves d’eau permettaient de tenir jusqu’au retour des pluies, les pâturages alentour suffisaient à nourrir le bétail. J’aimais cette période de l’année où nous nous retrouvions tous ensemble après nos mois de transhumance à travers plaines et montagnes. C’est durant ces mois que se tenaient les cérémonies de mariage ou d’offrandes aux ancêtres, autant d’occasions de sacrifier une chèvre et de manger un peu de viande. Tous les matins, nous partions en bande avec les bêtes et nos badines pour les pousser, sifflets en feuille de mopane coincés entre les lèvres. Dans la journée, entre la traite et le ramassage du bois, tandis que le gardien veillait sur le feu sacré, nous avions des moments rien qu’à nous, pour jouer au football ou à l’omuwa. Certains soirs s’élevaient les chants d’un ondjongo, les filles frappaient des pieds et des mains, imitaient dans la nuit noire la danse de quelque animal affolé. Dès que l’occasion se présentait, aussi, je profitais d’un 4×4 pour me rendre à Opuwo, retrouver mon ami Ryatwa s’il était en ville, consulter mon compte Facebook avec son aide et un réseau digne de ce nom, aller sur YouTube et sur Instagram qu’il m’avait fait découvrir.

Mais cette année, tout était différent.

Cette année ne ressemblait à aucune autre.

D’abord parce qu’au village, trois soirs de suite, j’avais fait l’amour à Karieterwa, la femme dont je rêvais depuis des années. Mais aussi parce qu’à cause de cette fichue sécheresse, nous étions partis plus tôt que jamais nous ne l’avions fait depuis que je suis en âge de guider un troupeau.

Lorsque nous avions compris que le point d’eau était presque à sec, j’avais l’impression que nous venions à peine de revenir de transhumance. Le puits où nous allions chercher notre eau ne permettait plus de remplir qu’un minuscule bidon par jour. Dans ce qui devait être des prairies pour les vaches et les chèvres, l’herbe était rase et brûlée, le cheptel se traînait sous le soleil, cherchait le moindre buisson rabougri pour s’abriter dans son ombre. Des rumeurs racontaient qu’à l’est du pays, des éleveurs s’étaient déjà résolus à vendre des troupeaux tout entiers de peur de les voir dépérir. Mon père est de nature inquiète, il a peur de tout, mais jamais je ne l’avais vu aussi soucieux. De jour en jour, tandis qu’il observait se tendre la peau et pointer les os des animaux, son visage se fermait. Il n’a jamais eu une seule vache à lui, mais ses chèvres, il les aimait plus que ses deux fils. Plus que moi, en tout cas, c’est certain.

Un après-midi, la jeune Ueya était revenue au village avec une vache en moins. Elle avait expliqué comment, sur le chemin du retour, l’animal s’était effondré dans la terre pour ne plus s’en relever, terrassé par la soif et la faim. La nouvelle avait plongé les habitants dans le désarroi, hommes et femmes ne parlaient plus que de ça, de cette sécheresse exceptionnelle qui frappait toute la Namibie. Ça devait arriver, disait-on, il n’avait pas assez plu avant la saison sèche. Mon père n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée, le front barré des rides de l’inquiétude. Il avait rejoint sa case avant tout le monde, songeur et silencieux dans la nuit noire. Et au matin, alors que le jour n’était même pas levé et que je me remettais à peine de ce que Karieterwa et moi avions fait en début de nuit, il avait dit, sans se soucier de mon avis sur la question :

– Kondjima. Toi et moi, nous allons partir dans la montagne avec les bêtes.

Et je savais que protester n’aurait servi à rien.

Il avait fait un aller-retour à la ville, vendu une chèvre, acheté de quoi tenir plusieurs semaines : farine de maïs, sucre, huile, allumettes. Nous avions chargé l’âne de tout ce que l’animal était capable de supporter, ficelé l’ensemble. J’avais dit au revoir à ma mère et à mon petit frère qui allaient rester sur place, saisi ma badine posée contre l’enduit de ma case. Nous avions sorti nos chèvres amaigries, j’avais sifflé pour les pousser hors du village. Et, pensant devoir attendre une éternité entière avant de revoir la femme de ma vie, j’étais parti avec mon père, en transhumance anticipée.

Le troupeau cheminait à pas lents, râleur et paresseux. Mutique, mon père veillait à ce qu’il ne se disperse pas trop. Moi-même je moulinais des bras, jetais des cailloux sur les flancs pour orienter la marche. Nous avions dépassé l’ancien puits et son panneau photovoltaïque qui ne servait plus qu’à recharger les téléphones ; l’omutara, abri de bois et d’étoffes où quand le soleil devenait trop violent, femmes et enfants venaient s’abriter. Et bientôt il n’y avait eu rien d’autre que le bush, désert de poussière, taillis d’épines et de troncs cagneux entre lesquels nous avancions. En continu je pensais à Karieterwa, son image m’habitait comme si un esprit s’était emparé de moi. J’en voulais à mon père, convaincu que nous aurions pu rester plus longtemps au campement, que les chèvres étaient encore vaillantes. La faune était rare, elle aussi décimée par la sécheresse, elle nous observait sans même chercher à fuir : un oryx solitaire au sommet d’une petite dune, dans l’ombre étirée d’un bloc de roche ; une girafe et son petit, traquant les hautes feuilles d’un acacia. À deux reprises nous avions dû resserrer les liens autour de l’âne, pour éviter que ne s’effondre son chargement.

Guidant nos bêtes fourbues, nous avions traversé la plaine, franchi des dunes de rocaille où mes sandales avaient failli rendre l’âme. Puis nous avions gravi les pentes de cette montagne où, ainsi que l’espérait mon père, il pourrait y avoir de quoi faire paître les bêtes. C’était un massif de roche rouge et de sable gris, que chaque année nous arpentions et où était mort autrefois le père du père de ma mère, sans que jamais personne ne sache ce qui l’avait tué, sinon un mauvais sort envoyé par quelqu’un de son propre village. Cette montagne, j’en connaissais tous les détails, les corridors étroits autant que les sommets. Les chèvres suffoquaient dans la montée, j’avais sifflé tout ce que je pouvais pour les encourager, des moignons de troncs sortaient d’entre les pierres et meurtrissaient les pieds. Mon père avait crié lui aussi, pour motiver le troupeau dans son dernier effort.

Et enfin nous avions atteint la petite cuvette entourée de mornes qu’empourprait le soleil de fin de journée. C’est ici que nous avions l’habitude de nous établir chaque année, lors des premières semaines de transhumance, avant de pousser plus loin encore. En temps normal, on trouvait dans le secteur des prairies d’herbe des Bochimans parmi les plus belles de tout le Kaokoland. L’endroit était sec comme jamais je ne l’avais vu, les pailles jaunes et rases, mais au moins les chèvres pouvaient brouter quelques feuilles dans les halliers qui survivaient çà et là. Mon père avait détaché les paquets de l’âne au bord de l’agonie, monté la tente et le campement, à côté du petit arbre du berger. Et il m’avait chargé de réparer la clôture de ce qui restait du kraal de l’an passé.

Ce que je pensais avoir bien fait, avant qu’il ne vienne en inspection.

Tandis qu’il s’en retournait vers la tente, je pestai intérieurement, et pourtant j’ajoutai quelques écots à l’édifice, pour ne pas le contredire. Avec le morceau de grillage que nous avions apporté, j’érigeai un enclos plus réduit, mais mieux protégé dans lequel je parquai les chevreaux nés les jours précédents. Et bientôt j’allai m’accroupir auprès du foyer sur lequel mijotait la marmite de bouillie de maïs, les sandales dans le sable. Je lissai de la main ma tresse ondato, emballée dans son fourreau de tissu en haut de mon crâne rasé, songeai encore à Karieterwa. Dans les branches du boscia, au-dessus de la tente de fabrication chinoise aux couleurs délavées, nous avions suspendu l’essentiel de nos affaires, pour ne pas tenter les chacals qui bientôt allaient se mettre à rôder.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 4

Et si on lisait le début

Il y a 2 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

17 mars
Apolline
C’est le jour de mes vingt ans. Mon premier birthday sans maman. À la fois le plus joyeux, même avant de savoir quel merveilleux cadeau papa va m’offrir, et le plus triste, parce qu’elle me manque terriblement. My God, je réalise que cette chambre où je suis en train d’attendre qu’on m’appelle, c’est la même qu’à mes dix ans, comme si je n’avais jamais grandi. Aux murs, il y a encore mes posters de gamine passionnée de faune sauvage et nourrie aux documentaires animaliers : un loup, un éland, un faucon pèlerin. Et mon grizzli, bien sûr, épinglé après notre voyage en famille dans les Rockies. Je tourne en rond autour du lit à baldaquin, tout excitée, je jette des regards par la fenêtre, vers les rangs de vignes et la pluie qui les inonde. Je trépigne comme une enfant en essayant de deviner ce qu’ils me préparent, en bas. En vrai je ne sais pas qui ils ont invité, j’ai juste entendu leurs voix étouffées, tenté d’identifier tel ou tel cousin.
– Apo ! crie finalement Amaury. C’est bon, tu peux descendre.
Je souris de toutes mes dents quand j’ouvre enfin la porte. Je dévale les escaliers pour gagner le grand salon. Et d’émotion je pose la main sur ma bouche lorsque, massés sous les bois géants du massacre de cerf élaphe, ils lancent leur immense :
– Joy-eux anni-ver-saire Apo !!
Il y a au moins trente personnes. Je les regarde, tous, des larmes de joie dans les yeux. Mes deux grands frères, Amaury et Enguerrand, qui se moquent gentiment de moi au-dessus de leurs cravates sorties pour l’occasion, fiers d’avoir gardé le secret ces dernières semaines. Mes cousins et cousines, spécialement descendus de la région parisienne et du Poitou. Maribé, même, elle qui d’habitude fait tout pour éviter les fêtes de famille, avec son look de hippie et sa poitrine siliconée. Il y a aussi Sandra, bien sûr, ma seule vraie copine depuis le collège. Papa se tient sur le côté, en patriarche content de sa surprise, son iPhone tendu vers moi pour filmer ma réaction, immortaliser la joie de sa fille chérie. Il me regarde rire derrière son petit écran, hausse les sourcils, m’envoie un baiser. Je lui réponds par un clin d’œil. Quelques amis à lui sont de la fête, aussi, dont Daniel Laborde, le président de la Fédération départementale des chasseurs. Autant de monde réuni pour moi seule, je n’ai pas l’habitude, mais j’avoue, c’est hyper émouvant.
– Il y avait tous ces migrants qui traînaient dehors, ils voulaient planter leur tente dans le jardin, me dit papa. Alors je les ai laissés entrer, tu ne m’en veux pas ?
– Tu es bête, papa. Je t’aime, mais tu es bête.
Il pouffe de rire, content de sa blague. Ils se mettent à chanter, Happy birthday to you, Apo, Enguerrand se charge d’apporter le gâteau, un genre de minipièce montée achetée chez Saint-André, avec vingt grosses bougies que je souffle d’un coup, aussitôt applaudie. Et, piaffant d’impatience, Amaury entonne :
– Le cadeau ! Le cadeau ! Le cadeau !
Tout le monde se tourne vers papa.
– Le cadeau ? Mais quel cadeau ? Je n’ai rien prévu, moi…
– Papa… soupire mon frère.
– Ah, il fallait prévoir un cadeau ? Mais personne ne m’a rien dit ! Sinon j’aurais acheté un petit truc, je ne sais pas, un porte-clés…
Il fait un peu durer son cinéma, sous les rires forcés de l’assemblée. Avant de craquer :
– Bon d’accord, je vais le chercher.
De la véranda où il l’a caché, il rapporte un grand paquet de plus d’un mètre de long, le pose devant moi.
– O.K., c’est un très gros porte-clés.
– Hahaha…
Très vite je me doute de ce que c’est. Je commence à déballer pendant que les invités chuchotent entre eux, mis dans la confidence par papa et Amaury. Je retire l’immense papier cadeau, découvre la valise noire et rectangulaire, défais les quatre fermetures pour l’ouvrir en grand, devant tout le monde.
Et enfin je saisis l’arc par le grip, étonnée par sa légèreté.
– Wow… Papa, il est canon.
Sérieux, c’est exactement le modèle d’arc à poulies dont je rêvais pour remplacer mon Stinger Extreme évolutif, que j’utilise depuis l’adolescence : un Mathews AVAIL. Un compound dernière génération, le genre high-tech, léger et compact, conçu spécialement pour les femmes, avec deux cames au lieu d’une sur le Stinger. Les tests que j’ai pu lire sur Internet parlent d’une vitesse allant jusqu’à trois cent vingt pieds/seconde, et d’une précision inégalée. Un bijou d’archerie.
– Il est calé sur quelle puissance ?
– Cinquante livres, dit papa.
– Et l’allonge est déjà réglée, précise Amaury.
– Vingt-six pouces ?
– Vingt-six pouces : taille Apolline.
– C’est canon. En vrai, c’est trop canon.
En plus, il est full équipé : stop corde, viseur cinq pins à fibre optique, carquois d’arc fixé sur le côté droit de la bête, repose flèche à capture, la totale. Dans la valise de rangement, fichées dans la mousse, il y a aussi six flèches toutes neuves, modèle Beman Hunter pro, tubes en carbone taillés à mon allonge, finition camouflage en Realtree. Et autant de pointes de chasse à visser au bout, des Striker Magnum à trilames fixes, réputées hyper tranchantes. Du matériel haut de gamme, tout compris il doit y en avoir pour mille cinq cents euros. Je détaille l’ensemble, impatiente de pouvoir l’essayer, examine le fil acéré des six pointes.
– Oh merci. Ça me fait hyper plaisir, vraiment.
Mais en relevant la tête et en les voyant tous, autour de moi, en train de me regarder avec leurs sourires en coin, je devine qu’ils me cachent un truc.
– Quoi ? Pourquoi vous rigolez comme ça ?
Ils restent muets quelques secondes, pour faire durer le suspense, je me sens un peu bête. Puis Amaury se lance :
– Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau !
– Le quoi ?
J’ouvre deux grands yeux d’incompréhension, dévisage mes frères, puis papa qui me fait face avec tout son amour sur la figure.
– Ce n’est presque rien, Apo, dit-il. Juste une petite carte postale.
Et dans un geste théâtral, il plonge sa main dans la poche arrière de son jean, pour en sortir une enveloppe qu’il me tend. Je la saisis, je l’ouvre, et j’en sors une photo, imprimée sur du papier cartonné. Une photo d’un lion mâle, avec une magnifique crinière noire et le regard jaune et profond dont ces félins ont le secret. Je me mets à bredouiller.
– Je… Attendez, je ne comprends pas, là.
Un silence se fait, presque religieux, pour me laisser mariner. Et enfin papa m’explique, avec sérieux cette fois.
– Ma chérie. Ce lion sur la photo, c’est ça ton vrai cadeau. C’est le lion que tu vas venir chasser avec moi.
Je reste sans voix un court instant.
– Quoi ? Tu… Tu es sérieux, là ?
Il fait oui de la tête.
– Ce n’est pas une de tes blagounettes ?
Il fait non de la tête.
– Mais papa, tu m’as… Enfin tu m’as toujours dit que…
– Que tu étais trop jeune, que tu pourrais chasser un lion le jour où tu aurais les moyens de te l’offrir, oui. Mais j’ai changé d’avis. (Il inspire, l’air soudain triste, nos convives baissent la tête.) Tu sais, Apo, chasser un lion, c’était le rêve de ta mère. On attendait la bonne occasion, elle et moi. Mais voilà, elle… Enfin, elle n’a pas eu la chance de pouvoir vivre ça. Mais comme je l’avais fait savoir à pas mal de chasseurs professionnels, j’ai continué à recevoir des infos sur ce qu’ils pouvaient proposer. Et il y a à peine trois jours, j’ai reçu un mail. Une opportunité exceptionnelle, qui se présente très rarement.
– C’est quoi ? Pas un genre de canned hunting1 en Afrique du Sud ?
– Tututut, ma chérie, là tu vexes ton vieux père. Je te parle de free roaming, d’un trophée de lion sauvage. Un lion du désert, pour être exact.
– Un lion du désert ? Sérieux ? Tu veux dire… en Namibie ?
– Exactement. Ça fait plus de dix ans qu’aucun lion n’a été autorisé à la chasse à cet endroit. J’ai sauté sur l’occasion.
À sa droite, Daniel Laborde hoche la tête, l’air envieux, lui qui est plutôt chasse à courre, et seulement en France. Il me faut quelques secondes pour réaliser, je regarde les invités qui, bien sûr, étaient tous au courant et sourient de me voir ainsi abasourdie. Le bois crépite dans la cheminée, comme mon cœur, de joie et d’étonnement, dehors la pluie continue de s’abattre sur les coteaux.
– Mais ça doit coûter une fortune, un trophée comme ça, non ?
– Tu n’imagines même pas, je suis ruiné. D’ailleurs je vous l’annonce : pour le gâteau, il faudra bien penser à remercier les Restos du Cœur.
– Papa… Tu es complètement fou.
– De toi, oui, Apo.
Et alors je me jette à son cou pour l’embrasser, répétant :
– Oh, mon petit papa. Merci, merci, merci, merci… Et on part quand ?
– Samedi prochain. Dans une semaine, en fait, il fallait faire très vite ! Tu vas devoir sécher quelques cours…
– Mais non ?! … Génial. Non, mais sérieux, c’est génial !
On nous applaudit alors, comme pour lancer le début de la fête. Le traiteur apporte tout un tas de trucs à manger, les pose sur la nappe qui couvre la table du salon. Amaury vient m’embrasser à son tour.
– Petite veinarde. Profites-en bien, hein.
– Ça, tu peux compter sur moi, grand frère.
– C’est peut-être l’occasion de t’ouvrir enfin une page Instagram, non ? Qu’on puisse suivre tout ça en photos, au moins.
– Heu, non, je ne crois pas… Je ne voudrais pas priver papa de ce privilège.
Il me charrie :
– Espèce d’asociale.
– Gnagnagna.
Je reçois plein d’autres cadeaux, moins grandioses évidemment, je les ouvre un à un, avec en tête la perspective de ce voyage imminent. Je voudrais que maman soit encore là, avec nous, pour voir tout ça, rembarrer papa et se moquer de lui quand il va trop loin. Tout le monde a l’air content d’être ici, les discussions s’engagent, par petits groupes. Papa et ses amis évoquent la réforme du permis de chasse engagée par le nouveau ministre, et aussi cette campagne de communication lancée par la Fédération nationale des chasseurs pour contrer les attaques des écologistes et autres animalistes jamais sortis de leurs villes. Mes tantes et mes oncles goûtent aux vins du Jurançon, trop moelleux à leur goût. Maribé raconte sa vie à Enguerrand, jette des regards vers les têtes inconnues comme si elle se cherchait un nouveau mec. La soirée dure, les conversations se prolongent dans la véranda, puis sur le perron quand la pluie s’arrête enfin de tomber.
Il est minuit passé quand partent les premiers invités, les voitures empruntant l’allée de graviers pour rejoindre le portail. Un peu fatiguée, un peu éméchée par le vin, aussi, je m’éloigne de la foule pour me retrouver un peu toute seule, me rends dans le hall d’entrée. Et je lève les yeux vers la tête en cape qui trône au-dessus de la porte.
Une tête de damalisque.
Mon tout premier trophée.
Mon tout premier voyage de chasse en Afrique. Dix ans plus tôt.
À l’époque j’étais loin d’imaginer qu’un jour j’allais sauter de joie à l’idée de pouvoir chasser un lion. Pour moi la chasse c’était un truc de vieux, une tradition familiale un peu désuète. Une fois ou deux, papa m’avait traînée avec lui pour tirer le petit gibier au chien d’arrêt, des heures entières à chercher sa bécasse dans les fourrés qui me griffaient les mollets. J’étais contente de faire la grande et d’être toute seule avec lui, mais en vrai c’était la plaie. Quand il a annoncé qu’on partait tous en Afrique du Sud, je ne pensais pas tirer sur quoi que ce soit. Du haut de mes dix ans, j’étais juste ravie d’aller voir des animaux, j’espérais apercevoir un lion ou un éléphant, avoir des trucs à raconter à mon retour, c’est tout.
Mais une fois sur place, je me suis laissé tenter.
Amaury et Enguerrand, ça n’a jamais été leur truc, la chasse, c’est le grand désespoir de papa. Il ne restait plus que moi pour partager sa passion, moi sa petite dernière, moi sa fille adorée et un peu solitaire, dont il était gaga. Alors même s’il n’y croyait pas beaucoup, il m’a un peu poussée. Entraîne-toi, au moins, me disait-il quand on est arrivés au lodge. Tu ne seras pas obligée de tirer, jusqu’à la dernière seconde c’est toi qui décides si tu tires, tu sais. J’étais grande pour mon âge, mais je me souviens, quand il m’a tendu la .222 Remington, je trouvais ça hyper lourd. Mes premières balles, bien avant de me mettre à l’arc, c’est là-bas, sur une termitière qui servait de cible au stand de tir que je les ai tirées. C’est là que j’ai appris à viser dans une lunette, à caler ma carabine, à gérer ma respiration pour bien placer mon tir, parce qu’avec un petit calibre il faut être précis, disait papa. J’avais envie de faire ça bien, de lui faire plaisir. Quand a explosé le haut de la termitière, il m’a regardée, étonné, comme si je venais d’accomplir un miracle. Et il a dit :
– Tu as ça dans le sang, ma puce.
Moi je lui ai tiré la langue, pensant qu’il me taquinait.
Mais le lendemain, après une nuit sud-africaine pleine des grognements des lions et des hurlements des hyènes, quand il m’a proposé de partir avec lui dans le bush, alors que maman et mes frères allaient rester au lodge, j’ai dit oui. Que je voulais venir. Au moins pour voir, quoi, ai-je dit à maman qui s’inquiétait un peu. Pour essayer.
Notre guide, un professional hunter afrikaner, était impressionnant, mais il a su me mettre à l’aise. Il m’a prise à côté de lui dans le 4×4, et pendant tout le trajet il m’a parlé du damalisque, une des plus grandes antilopes africaines. Il m’a décrit ses habitudes, les combats entre mâles, la façon si particulière qu’ils avaient de piétiner le sol et de faire voler le sable avant de se courber et de s’imbriquer les cornes. Tu vas voir, c’est très beau, un damalisque, il disait dans son français approximatif. Pour commencer, c’est parfait. Papa le laissait faire, ne disait rien, l’air tellement heureux de me voir ici avec lui. J’avais peur, je crois, et en même temps j’étais tout excitée, j’avais l’impression d’être une adulte. On est descendus du 4×4, avec les deux pisteurs noirs qui nous accompagnaient, on a marché un moment dans une savane arborée, pour s’approcher des damalisques sans les faire fuir. Il y avait tout un troupeau, une vingtaine de bêtes affairées dans une clairière, pâturant les pailles jaunes, les robes noires et rousses magnifiées par le soleil rasant, les cornes annelées dépassant des buissons quand ils relevaient la tête entre deux broutées. On les a observés un moment depuis la lisière d’un bosquet, alors que se levait le jour au-dessus du bush. C’était beau, c’était vraiment beau de les voir comme ça. Je me sentais loin de chez moi, et en même temps tellement bien. Je me suis retournée vers papa, je lui ai souri de mes dents de gamine.
Le guide a tendu le doigt en se rapprochant de moi, il m’a chuchoté :
– Tu vois celui qui a les belles cornes, là-bas ? C’est un vieux mâle.
J’ai hoché la tête en me concentrant sur cet animal-là, comme s’il se détachait soudain du troupeau. Il était bien positionné, son flanc largement dégagé. J’ai vu le guide échanger un regard avec papa, pour avoir son accord, puis il a installé ma carabine sur son stick, à ma hauteur d’enfant, avant de se reculer un peu. J’ai regardé le damalisque dans la lunette de visée. Un instant, bien sûr, il m’est venu l’idée de ne pas tirer, de le laisser filer, il était si beau au milieu des autres bêtes.
Mais quelque chose d’autre me poussait à le faire.
L’envie, je ne sais pas, qu’il m’appartienne.
Alors j’ai tiré.
Je me souviens que j’ai froncé les sourcils quand la balle a percé sa peau, comme si j’avais mal, moi aussi. J’avais complément raté mon tir, le damalisque était juste touché au ventre, m’a dit le guide. Les autres bêtes ont fui, alertées par le coup de feu. Mais lui s’est cabré, du sang giclant du trou au milieu de son pelage roux. Il a filé un peu plus loin en quelques foulées bancales. Je voyais bien que c’était douloureux, je serrais les dents avec lui.
– Tu vas l’avoir, m’a dit le guide avec calme. N’oublie pas, tu as un petit calibre, il faut bien placer ton tir.
Alors j’ai tourné la carabine sur le trépied, pour retrouver mon damalisque dans la lunette, à nouveau immobile.
Et j’ai tiré une deuxième fois.
Mal, à nouveau.
La balle s’est plantée dans la cuisse de l’antilope qui s’est mise à boiter en sautillant comme une malheureuse, et en la regardant ainsi blessée j’ai posé une main sur ma bouche et serré très fort, avec des larmes qui commençaient à monter dans mes yeux. Pendant qu’elle filait derrière un buisson, j’ai regardé le guide, j’ai regardé papa, mes doigts écrasés sur mes lèvres. J’étais désolée, tellement désolée. Désolée de les décevoir, désolée d’avoir fait mal à l’antilope, désolée de n’être qu’une enfant. Papa m’a souri, compatissant. Il m’a dit que ce n’était pas grave, que je ferai mieux la prochaine fois. Il a empoigné la .222 en expliquant qu’il allait se charger de finir l’animal. Mais le guide l’a stoppé, la voix grave et catégorique :
– Nee. C’est à elle de terminer ce qu’elle a commencé.
Il m’a dit Viens avec moi, et il a commencé à marcher sur le sol sableux, vers l’endroit où avait fui le damalisque. Il n’était pas parti très loin, en fait, on l’a retrouvé au pied d’un buisson, assis sur son arrière-train. Il ne bougeait plus du tout, il était juste là, avec ses deux blessures, la peau tachée de sang. Il respirait par petites saccades, comme s’il avait de l’asthme, et du sang, il en avait aussi autour de la bouche, j’avais touché les poumons, je crois. Il m’a regardée, je me souviens très bien de ses grands yeux tout noirs et moi aussi je l’ai regardé, des grosses larmes sur mes joues d’enfant. J’avais envie de ne jamais lui avoir tiré dessus, de revenir en arrière, et en même temps j’étais fascinée. Consciente, du haut de mes dix ans, de ce qui nous reliait, lui et moi.
– Kom, a dit l’Afrikaner. Il a mal, là. Il faut que tu le fasses, maintenant.
Alors j’ai ravalé mes larmes. J’ai levé ma carabine à bras francs, comme je l’avais fait à l’entraînement, j’ai calé la crosse contre ma clavicule. Le damalisque était tout près, presque à bout portant, sa tête et ses bruits de respiration à moins d’un mètre du bout de mon canon. Je réalisais le pouvoir que j’avais là, que sa vie ne dépendait que de ce qu’allait faire mon index, là, dans la seconde qui allait passer.
– Allez, a encore dit le guide en me voyant hésiter.
Et alors j’ai tiré.
Le recul m’a poussée en arrière.
Le sang a giclé.
Le damalisque s’est effondré.
Et il y a eu un immense silence.
Plus personne n’a parlé pendant plusieurs secondes, ni le professional hunter, ni papa, ni les pisteurs. Je me suis mise à trembler, juste un instant, envahie par un grand vide. Je ne savais plus ce que j’étais censée faire, à présent qu’il était mort. Alors un des pisteurs s’est approché de moi et m’a fait un signe de tête pour que je vienne avec lui. On s’est agenouillés, tous les deux, auprès du damalisque plein de sang. Ce n’était pas beau à voir, vraiment, il y en avait partout. Le Noir a prononcé des paroles dans son anglais bancal, il a prié, il a remercié Dieu. Puis il a passé son pouce sur la plaie, pour le mouiller avec le sang qui coulait dans les poils, il a levé la main au niveau de mon front. Et il y a tracé une croix rouge en disant :
– Voilà, là, tu es baptisée.

1  Également appelée chasse close ou chasse en cages : chasse aux trophées dans laquelle les animaux sont élevés puis maintenus dans un enclos à la merci des chasseurs.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 3

Et si on lisait le début

Avant hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

STOP HUNTING FRANCE, c’était le nom du groupe en question. Au départ, on échangeait seulement des informations, on faisait circuler des pétitions contre la chasse en France et dans le monde. Mais à force de creuser, de recouper nos sources, on avait décidé d’agir plus concrètement. On s’était intéressé de près à la chasse aux trophées, à ces brutes dont la passion était d’aller tuer des animaux dans des pays lointains, comme Luc Alphand, l’ancien skieur, tristement connu pour avoir abattu des ours bruns et des mouflons géants au Kamtchatka. Pardon, pas abattu : prélevé, c’était le terme qu’ils employaient, ces gens-là. On s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que des Américains pour poser sur Internet à côté de leurs victimes, qu’en France aussi il y avait tout un marché et un bon paquet de chefs d’entreprise ou de riches médecins adeptes de telles pratiques. Que c’était un monde beaucoup moins secret que je ne l’aurais pensé, aussi : en prenant le temps de chercher un peu, de site en site et de profil en profil, on finissait toujours par retrouver l’identité de ces chasseurs, parce que souvent ils publiaient eux-mêmes leurs photos de chasse sur les réseaux sociaux, et s’en vantaient d’ailleurs. Alors dès qu’on tombait sur un de ces clichés qui traînaient sur Internet, on menait notre enquête en ligne pour retrouver les coupables. Et comme aucune justice n’allait jamais les condamner, on publiait tout ce qu’on pouvait trouver sur eux : nom, adresse, téléphone. Puis on laissait s’en emparer l’opinion publique, qu’on savait largement acquise à la cause, n’en déplaise aux politiques tellement en retard sur ces sujets-là.

Je n’allais pas m’en vanter devant Antoine, mais les patrons de supermarché qui avaient été obligés de démissionner pour avoir fait le buzz avec leurs photos de crocodile, mais aussi d’hippopotame et même de léopard, c’est nous qui les avions dénichés. Ce n’était pas grand-chose en réalité, on s’était contenté d’exhumer leurs clichés et de les rendre plus visibles, la magie des réseaux sociaux avait fait le reste. Je nous voyais comme des lanceurs d’alerte de la cause animale, qui en avait bien besoin. J’avais l’impression de faire ma part, à ma manière. Plus, en tout cas, qu’en tant que garde de parc national. Plus, aussi, que ces soi-disant ministres de l’Écologie qui toujours finissaient par s’écraser face aux lobbies des chasseurs dînant à l’Élysée aussi facilement qu’au restaurant du coin. À terme, j’avais l’espoir qu’on réussisse à faire interdire totalement l’importation de trophées sur le territoire français. Ce serait déjà une belle victoire.

Il s’était passé des choses sur le groupe Facebook depuis ma dernière visite. Un des autres administrateurs avait publié les coordonnées complètes d’un pharmacien et toutes les photos de ses chasses aux herbivores au Canada, en Nouvelle-Calédonie et en Afrique du Sud. Avec une consigne, adressée à tous ceux qui nous suivaient :

Jerem Nomorehunt : Merci de mettre la honte du siècle à cet assassin. #BanTrophyHunting

Sous les clichés tous plus ignobles les uns que les autres, le tueur posant auprès des dépouilles de ses proies, les commentaires des internautes étaient déjà nombreux, preuve qu’on n’était pas les seuls à être choqués.

Stef Galou : Sac à merde.

Hugues Brunet : Déchet humain, pauvre type.

Stophunt : Même morts, ces animaux gardent une noblesse que ce connard n’aura jamais !!!

Lothar Gusvan : Seul un fond de capote comme lui peut être content de son massacre.

Je me suis retenu de renchérir, ce n’était pas mon rôle. J’ai parcouru les pages, et espéré que ce pharmacien-là se fasse poursuivre jusque chez lui.

Mais si je m’étais connecté au groupe aussi vite en revenant de la montagne, c’était surtout pour retrouver la photo qui depuis la veille m’obsédait. En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime. Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. Je suis resté un moment à regarder la scène, impossible de détacher mes yeux de la dépouille du grand félin. J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. Comme le jour où Cannelle avait été tuée.

Cette photo, elle ne ressemblait à aucune autre.

Cette photo, c’était un flagrant délit de meurtre.

Mais ce qui la rendait particulière, c’est aussi qu’elle résistait à notre enquête. Jusqu’à présent, aucun d’entre nous n’était parvenu à trouver l’identité de cette chasseuse à l’arc. J’ai écrit un message à Jerem Nomorehunt, qui était en ligne :

Martinus arctos : Tu as réussi à trouver des trucs sur la blonde ?

Jerem Nomorehunt : Non, j’ai cherché toute la soirée, mais ça ne donne rien. Elle se la joue discrète, cette conne. Et on dirait qu’elle vient juste d’ouvrir son compte FB.

La photo était apparue la veille, en fin d’après-midi, transmise par un internaute qui venait de la découvrir, avant de circuler massivement et de déchaîner les passions. Jerem Nomorehunt avait réussi à remonter à la source : le cliché avait été publié le 13 avril, par la chasseuse elle-même, supposait-on, sur son profil Facebook. Leg Holas, c’était son pseudonyme, et en gros tout ce qu’on savait sur elle. Le profil était public, mais quasiment vide, ni ville ni même pays. Jerem disait qu’elle avait une tête d’Américaine, mais ce n’était qu’une hypothèse. J’ai encore essayé d’en savoir plus, cliquant sur tous les liens que je pouvais trouver, avec l’envie de la dénicher et de pouvoir enfin la livrer à tous les anti-chasse de la planète. Mais à chaque fois ça me ramenait au même point. Aussi imprécis que les contours des nuages amoncelés dans le ciel pyrénéen.

Cette meurtrière au regard brutal était un vrai mystère.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose le premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

1. IDENTIFIER SA PROIE

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. C’est l’histoire des mammouths, des rhinocéros laineux, des tigres à dents de sabre, des ours des cavernes, des aurochs qui peuplaient l’Europe et que nos ancêtres ont décimés en quelques millénaires. C’est l’histoire des castors géants et des paresseux de six mètres exterminés en Amérique après l’arrivée des premiers humains par le détroit de Béring. En Australie, il y a 50 000 ans, c’est l’histoire des kangourous géants, des lions marsupiaux, des diprotodons, de cette mégafaune que plus jamais on ne retrouvera. On le sait maintenant : chaque fois que nos foutus aïeux ont posé le pied quelque part, ça a été l’hécatombe. La seule différence entre eux et nous, c’est la vitesse à laquelle, aujourd’hui, on est capable de faire disparaître ce qui nous entoure. Pour ça, c’est certain, on est imbattables : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siècle, aucun autre animal ne peut se vanter d’un tel record.

J’étais en train de ressasser ce genre d’idées quand, Antoine et moi, on a atteint le sapin dans la nuit finissante. Pendant toute la montée j’avais pensé à la photo qui les avait déclenchées. Impossible de me la sortir de la tête, cette foutue image était plantée en moi comme le souvenir d’un traumatisme d’enfance.

L’arbre se dressait, vertical au bord de la sente qu’on voyait à peine sous le tapis des feuilles de hêtre et sous les plaques de neige qui ne voulaient toujours pas fondre, même sur le versant sud. Le tronc était piqué de moignons de branches, comme des pointes de métal sur un genre d’instrument de torture médiéval. J’ai jeté un regard dans le bas de la pente où se perdait notre trace d’humain, j’ai inspiré l’air de l’aube qui m’a glacé les poumons. On avait bien grimpé, et comme on n’avait pas emporté les skis, on s’était pas mal enfoncés dans la neige sur les derniers mètres. Mais je n’étais pas essoufflé, non, je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par un petit coup de cul. Pas comme Antoine, à qui j’ai lancé :

– Là tu regrettes ta clope d’hier soir, hein.

– Je vois pas de quoi tu veux parler, il a dit alors qu’un nuage de buée se gonflait et se dégonflait devant ses lèvres.

La hêtraie sapinière lançait ses mâts vers les sommets, noyés quelque part au-dessus du plafond de nuages. Là-haut, j’imaginais les estives, les cols et les arêtes, attendant leur moment sous les manteaux de neige de cet hiver tout déréglé. Autour de nous, les lichens se massaient sur les troncs, l’usnée pendait des branches en barbes enchevêtrées. Il y avait cet arbre mort toujours sur pied, l’air d’une chandelle que personne n’allumerait jamais. Un pic avait foré son bois et décollé l’écorce pour y chercher une larve de capricorne ou de rosalie alpine.

– Matin, fais lever le soleil… a fredonné Antoine en imitant la voix langoureuse de Gloria Lasso. Matin, à l’instant du réveil… Viens tendrement poser… tes perles de rosée…

Je n’ai jamais bien compris comment, à son âge, il pouvait connaître autant de chansons ringardes. Je l’ai coupé direct :

– Bon, tu me files la lampe ?

Il a soupiré, puis retiré ses gants pour sortir la torche de son sac à dos. Et j’ai commencé à inspecter le tronc du sapin en la tenant de travers. J’ai scruté chaque repli de l’écorce, chaque blessure dans la peau ligneuse du géant. J’ai examiné le morceau de grillage aussi, vissé dans le bois l’automne dernier. À hauteur de mollet, j’ai déniché un poil piégé dans une lèvre de l’écorce, j’ai vérifié la forme, la couleur, la racine plus épaisse.

– Sanglier ? a dit Antoine.

– Sanglier, j’ai confirmé en soupirant.

Accroupi entre les racines, mon collègue a fouillé la terre par poignées, les débris végétaux, les minéraux, l’humus en formation. Je l’ai regardé faire, trier chaque particule entre ses doigts pour m’assurer qu’il ne laissait rien passer. Pas que je ne lui fasse pas confiance, mais bon. Quand il n’a eu plus rien que de la poussière dans les mains, il a soufflé dessus puis s’est relevé en disant, sans la trace d’un regret dans sa voix :

– Nada.

Je suis parti au quart de tour :

– Nada ? C’est tout ce que ça t’inspire ?

Il a souri, l’air de dire Toi, tu ne changeras jamais.

– Martin, ne recommence pas…

– Ne recommence pas quoi ? On est le 15 avril, ça fait un an et demi qu’on n’a plus trouvé la moindre trace de lui, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun foutu poil sur les centaines d’arbres qu’on suit. Un an et demi que nos appareils photo n’ont capturé que des sangliers et des renards. Et toi, tu es comme les autres : tu t’en fous.

– Je ne m’en fous pas, je suis patient. L’hiver s’éternise, il traîne à sortir de sa tute, c’est tout. Il s’est trouvé une petite grotte, il attend tranquillou que la neige fonde pour commencer son rut. Rappelle-toi quand on a perdu la trace de Néré pendant quatorze mois, il y a cinq ans. On s’était tous inquiétés pour rien : en fait il était juste parti en Haute-Garonne.

– Et toi, rappelle-toi Claude, en 94, j’ai dit sèchement. La pauvre : il a fallu attendre trois ans avant qu’on retrouve son cadavre au pied du pic de la Cristalère. Ils l’avaient bien planqué, les gars.

À ça, Antoine n’a rien répondu : en 1994, il était encore au lycée. Il a sorti des abricots secs de son sac et les a mangés en silence. Et moi, j’ai encore ressenti cette impression d’être le seul à vraiment m’inquiéter du sort de Cannellito, le dernier des ours avec un peu de sang pyrénéen à encore fréquenter ces forêts, à la recherche d’une femelle qu’il ne trouverait jamais parce que les chasseurs les avaient toutes abattues. Jusqu’à sa mère, tuée en 2004, qui me manquait comme si elle avait été de ma famille.

J’ai glissé mon regard dans la trouée qui s’ouvrait sur la droite, entre les feuilles des hêtres et les épines des sapins. Tout en bas, on devinait les toits d’ardoises du village que bientôt la brume allait dévoiler, les baraques encore éteintes. Sans le regarder, j’ai livré à Antoine le fond de ma pensée :

– Vous pouvez vous faire tous les films que vous voulez, mais moi je suis sûr qu’il s’est fait buter. Sans doute à l’automne, pendant une battue. Et quand on le découvrira, les chasseurs iront dire que c’était un accident.

Il a observé le plafond nuageux qui coupait les cimes comme s’il les avait décapitées.

– Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres, Martin. Mais crois-moi, tu dis des conneries.

Mais à mon avis, il essayait surtout de se persuader lui-même. Parce que lancer ce genre d’accusation, ça ne se faisait pas quand tu étais garde de parc national.

Les pieds calés sur la sente, on a attendu un petit moment, laissé le jour prendre possession de la vallée d’Aspe, découvrir la route d’en bas où bientôt se sont pressés les camions venus d’Espagne, révéler les conduites forcées des centrales électriques qui balafraient les versants comme d’immenses serpents crevés.

– Ça caille, on y va ? a fait Antoine. Je voudrais embrasser les filles avant qu’elles partent à l’école.

J’ai fait oui de la tête, jeté un dernier regard en direction des sommets, ajusté ma veste et mon bonnet. Et on s’est lancé dans la descente, les chaussures dans la neige collante et sur les feuilles trempées, Antoine chantonnant à voix basse je ne sais quelle vieillerie. On a sillonné la forêt, longé buxaies et prairies d’altitude en train de se refermer, on a marché au bord des falaises suintantes et glacées. Je ne comprenais rien au climat de cette année : d’abord, il n’était pas tombé grand-chose en début d’année, puis tout le mois de mars avait ressemblé à un vrai printemps, la neige avait commencé à fondre. Et maintenant, on se reprenait un gros coup de froid, avec de nouvelles chutes encore annoncées pour les deux semaines qui venaient. Les stations de ski faisaient la gueule : en gros, la neige arrivait au moment où elles fermaient, et à mon avis ça n’allait pas s’arranger dans les prochaines années. Mais ça non plus, ça n’avait pas l’air d’inquiéter grand monde.

Il faisait vraiment jour lorsqu’enfin on a émergé d’entre les chênes, sept cents mètres plus bas. La voiture de service était garée dans la boue, avec son logo du parc national à moitié décollé. Antoine s’est réfugié à l’intérieur, a mis le chauffage à fond. On ne s’était pratiquement pas dit un mot depuis là-haut.

– En parlant de chasseurs, il a repris pour continuer notre discussion, tu as vu cette histoire ? Ces patrons de supermarché qui ont été obligés de démissionner pour avoir chassé un crocodile en Afrique ?

– Ouais. Enfin à ce que j’en sais, il n’y avait pas qu’un crocodile.

J’ai dit ça l’air de rien, comme si moi aussi j’avais juste lu cette info dans le journal. Il a mis le contact, s’est engagé sur la piste.

– O.K., ces gars-là sont des abrutis, je ne vois pas le plaisir qu’il y a à dépenser autant de fric pour aller tuer un éléphant ou une girafe, et il faut être bien couillon pour publier ses photos de chasse sur Internet. Mais le truc a pris des proportions délirantes, les gens ont trouvé leur adresse, ils se sont fait menacer de mort, leur groupe les a lâchés…

J’ai reniflé, et dit :

– Et alors ? Au moins comme ça, peut-être qu’ils ne recommenceront pas.

Un silence a suivi ma réponse. Signe que, définitivement, Antoine et moi on ne voyait pas les choses de la même manière. On a roulé en silence le long du gave glacé, franchi un à un les verrous glaciaires qui isolaient la haute vallée. Pour atteindre la plaine de Bedous, avec ses collines d’ophite et ses prairies, où paissaient quelques vaches avant de pouvoir monter vers les estives. Antoine s’est garé devant nos bureaux, on a déchargé le matériel sous le plafond des nuages, Antoine a foncé chez lui pour voir ses deux gamines. Et moi j’ai filé à l’intérieur pour me coller devant mon ordi. J’ai saisi le compte rendu de notre sortie : nada, comme avait dit Antoine.

Toujours aucune nouvelle de Cannellito.

J’avais un e-mail qui m’attendait dans ma boîte et qui ne m’inspirait pas beaucoup. Je l’ai ouvert, pour apprendre que le chef de secteur, mon supérieur hiérarchique, voulait me voir pour reparler de cette histoire de pneu crevé. Demain, si possible. Franchement, je ne comprenais pas pourquoi ils en faisaient autant pour un simple pneu. C’était en octobre dernier : j’étais passé un matin devant la voiture de chasseurs de sangliers en train de préparer leur carnage dans la cabane. Et comme je les soupçonnais d’aller encore faire leur battue dans le secteur où se baladait l’ours, je n’avais pas résisté. Sauf que je m’étais fait choper, avec ma tenue de garde du parc national, en plus. J’ai répondu, D’accord pour demain. Mais à bien y réfléchir, je n’étais pas trop inquiet de ce qu’il allait me dire : j’étais le plus ancien du secteur, et aussi le plus compétent. Ils avaient trop besoin de moi pour faire tourner la boutique.

Après notre tournée si matinale, la journée se présentait comme assez calme, et les bureaux étaient déserts. Le chef était en réunion quelque part, en train de se compromettre avec je ne sais quel syndicat agricole, et une équipe était partie vers les hauteurs de Lescun, réparer des panneaux de signalétique pour les randonneurs. Alors je n’ai pas attendu d’être chez moi pour me connecter au groupe Facebook que j’animais anonymement depuis plusieurs mois, avec deux autres militants que jamais je n’avais rencontrés, mais qui partageaient mes convictions.

PREMIÈRES LIGNE #53, Entre Fauves de Colin Niel


PREMIÈRES LIGNE #53

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Entre Fauves de Colin Niel

À la mémoire des fauves perdus

Victimes des antiques hécatombes

Et à ceux qui survivent

Tapis au fond de nos tripes

Prologue

30 mars

Charles

L’heure était venue de faire face aux hommes, leurs silhouettes de bipèdes dressées dans le crépuscule comme des arbres en mouvement, si proches de lui à présent, à peine trois foulées pour les atteindre, et leur odeur sans pareille, sueur amère et terre lointaine, et leurs cris indéchiffrables, et leurs peaux couvertes d’autres peaux qui n’étaient pas les leurs, jamais il ne les avait tant approchés, il avait fallu qu’ils l’y poussent, un jour entier à les sentir à ses trousses, un jour entier à sillonner le bush, à ramper sous les épines des acacias, à raser les murs de pierre enflammés de soleil, à creuser et recreuser cent fois sa trace, de broussaille en broussaille, les pas dans les mêmes empreintes, les détours innombrables entre les troncs, n’importe quoi pour les faire lâcher prise, un jour entier à se sentir gibier et non plus prédateur, la patience mise à mal, agacée, nerfs à vif, un jour entier auquel il venait de mettre fin, surtout ne pas leur laisser cette victoire-là, pas lui, pas ici, pas dans ce désert qu’il arpentait depuis toujours et dont il savait tout, les ruses et les ingratitudes, les nuits glacées autant que les jours brûlants, les heures où l’ombre devenait précieuse, les mers de sable façonnées par les vents, les dunes mouvantes où s’enfonçaient ses pas quand détalaient les autruches, les tempêtes qui parfois s’élevaient et vous fouettaient jusque sous les paupières, les distances infinies entre les oasis chétives et pleines de sel où s’abreuvaient les proies, les plaines caillouteuses et les flores centenaires qui y ancraient leurs racines, les troncs tordus des mopanes et ceux des eucléas, les remparts rocheux le long des fleuves à sec, la manière de s’y mouvoir à la verticale pour poursuivre un zèbre de montagne, les plages aussi, l’océan dévorant la côte des Squelettes, les carcasses providentielles des baleines égarées, celles des navires humains échoués depuis des décennies.

De tout temps, le chasseur, ça avait été lui, depuis l’enfance dans le lit de l’Agab, cette époque trop lointaine où il chassait en meute, avec ses frères et sœurs d’abattage, depuis cette première chasse à la girafe à jamais dans sa mémoire, quand les jeunes acculaient la géante au fond du canyon, chacun son côté, chacun sa mission, les yeux rivés sur le galop, poussant la proie vers une vieille lionne postée plus loin, pleine de son expérience, prête à bondir quand son moment viendrait, l’instant crucial, calculé, précis, et d’un coup, lancée sur la hanche en un bond prodigieux, griffes et crocs plantés dans les muscles, la chasseuse agrippée sur des mètres et des mètres de course affolée, ignorant les coups de patte qui tentaient de la déloger, lacérant cuir et chair, creusant la blessure au goût de sang frais, pesant de tout son poids pour déséquilibrer la bête, rien qui n’aurait pu la faire lâcher tant les félins avaient besoin de cette viande-là. Il avait appris à dénicher ses proies dans les milieux les plus ouverts, sans même un tapis d’herbes pour s’y tenir couché, tirant parti du moindre brouillard pour approcher ses victimes à couvert, il avait appris l’opportunisme, à tuer pintades, porcs-épics, cormorans lorsque manquait le gibier, à s’en prendre aux babouins autant qu’aux outardes, à s’attaquer, même, aux autres carnivores quand sa survie était en jeu. Le chasseur c’était lui, lui qui dictait ses règles, jamais pris par surprise, alors non, il n’allait pas laisser aux hommes cette victoire-là, il venait de sortir des ombres pour enfin leur faire face, calé dans le sable à quelques mètres d’eux, au pied d’un buisson plein de griffes, ses yeux dans les leurs. Le vent soulevait des nuages de terre, ravivait les senteurs animales, chargées des peurs et des tensions des heures passées, il les huma avec prudence, attendit son moment, impatient d’en découdre, mais toujours immobile, pour enfin redresser sa silhouette de géant.

Et se jeter sur eux.

La douleur le saisit aussitôt.

La poitrine tout entière, embrasée d’un seul coup.

Coupé dans son élan, il bondit au-dessus des pierres comme le font les springboks, l’échine pliée par l’algie, les membres incontrôlables, retomba sur le sol sans plus rien maîtriser, décrivit des cercles fous dans la poussière, l’air de poursuivre quelque démon niché au bout de sa queue, des souvenirs vinrent hanter son crâne à l’agonie, les festins des dernières semaines à l’intérieur des kraals, les hurlements de ses proies au moment de les achever, les coups de feu des hommes qui faisaient craquer le ciel lui-même, l’apogée de son existence, aussi, cette époque révolue où il avait été alpha, son éviction brutale dont il gardait en lui les cicatrices, creusées dans son orgueil, les gloires et les défaites sur ces terres de canicule, les chasses ratées autant que ses plus belles prises, il détala à coups de pattes violents dans la terre, fuyant vers les halliers pour peut-être y survivre, quitter ce lieu maudit où jamais il n’aurait dû s’aventurer, lui qui se pensait si fort titubait de mètre en mètre, les pas moins assurés, chancelant dans la caillasse et dans les pailles cassées, plus rien d’un roi, plus rien d’un prince, muscles percés, tremblants, il poussa aussi loin que le pouvait sa carcasse, puisant dans ses réserves, dans son instinct de survie.

Pour, sans plus pouvoir lutter, s’effondrer sur le flanc.

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PREMIÈRES LIGNE #51, L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou


PREMIÈRES LIGNE #51

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou

1

Oreste Bramard, livres anciens

Paris, mai 2009

Excepté quelques normaliens de la rue d’Ulm, curieux et captivés par les livres anciens dont je fais étalage à deux pas de leur école, ma clientèle est d’un autre âge et d’une autre époque. Les bibliophiles sont, en majorité, des hommes mûrs dont les us et coutumes surprennent le non-initié. Ils évoluent dans un univers qui s’étire entre le doux dingue et le fou furieux. De fait, ce monde est aussi le mien.

Dans ce métier, je suis une espèce d’homme-orchestre : expert, acheteur, courtier, vendeur, conseiller… Je rencontre et côtoie de singuliers individus de toute espèce. Avant tout, des passionnés pour qui le livre fait l’objet d’un culte. De fabuleux érudits qui vous enivrent avec l’histoire de la typographie ou des signes de ponctuation ; j’en sais d’autres pour qui le livre exerce une fascination irrépressible et qui l’ont hissé sur un piédestal inaccessible ; je connais des fétichistes qui caressent l’ouvrage ayant appartenu à tel ou tel écrivain ; d’autres qui ont frisé la correctionnelle pour obtenir le volume portant une mention manuscrite de leur auteur vénéré sur la page de garde ; certains ont sacrifié leur couple, leurs amis, leur vie de famille et une partie de leur existence pour la quête de ce Graal. Il en est d’exaltants, de captivants, et ô combien émouvants !

Mais c’est aussi un microcosme où l’on rencontre de moins honorables spécimens : grugeurs, faussaires, receleurs, mystificateurs, voleurs, escrocs…

A priori, la jeune fille qui venait de franchir le seuil de ma librairie n’appartenait pas à ce spectre. Elle portait en bandoulière un sac en toile de chanvre calé sur la hanche. Mon antre enténébré ‒ les livres anciens craignent la lumière ‒ parut la déconcerter, le temps que ses yeux s’y accoutument. Les miens, accommodés à la pénombre, me permirent de la détailler dès son entrée : une silhouette élancée dont le subtil parfum exotique emplit l’échoppe, avec un de ces visages dont le souvenir vous poursuit encore, une fois qu’il s’est évanoui. Un discret maquillage accentuait la beauté de ses traits. Les cheveux tirés en arrière en une longue tresse de jais dévoilaient un large front et ses grands yeux clairs irradiaient d’intelligence.

— Bonjour, monsieur, dit-elle en m’apercevant.

— Bonjour, mademoiselle. En quoi puis-je vous aider ?

— Je voudrais que vous m’éclairiez et que vous évaluiez ces deux livres, répondit-elle en sortant avec soin les ouvrages de sa besace.

À cet instant, la clochette de la porte d’entrée tintinnabula et une voix retentit, teintée d’un accent italien.

— Buon giorno, signor Oresté ! Come sta ?

Umberto Eco, l’un des plus éminents collectionneurs dans le domaine de l’occulte et de l’alchimie, fit une apparition impromptue, comme à chacune de ses visites.

— Umberto, tu aurais dû m’avertir que tu étais à Paris !

— Oresté, mon ami ! répondit l’écrivain en laissant traîner la deuxième syllabe de mon prénom. Je viens donner quelques cours à Normale Sup et une conférence au Collège de France. J’en profite pour venir te saluer et t’inviter un de ces soirs dans notre cantine favorite !

Par « cantine », Umberto faisait référence à L’Ambroisie, repaire de gastronomes situé place des Vosges où l’on sert une cuisine élégante mais sans fioritures, agrémentée d’une carte des vins abordable, dans un décor ancien de toute beauté.

À la vue de l’écrivain, la jeune fille, interdite, nous fit part de son étonnement.

— Vous êtes Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose ?

L’œil malicieux d’Eco se posa sur la belle chalande.

— Lui-même, mademoiselle ! Je viens voir mon vieil ami Oreste. Depuis de très nombreuses années, il me fournit en livres rares dont je préfère ne pas connaître l’origine. Ce vieux brigand, j’en suis sûr, a dégoté je ne sais où un ouvrage qu’il va me vendre à prix d’or.

Avec entrain, le romancier se mit à fredonner :

On l’appelait le dénicheur,

Il était rusé comme une fouine

C’était un gars qu’avait du cœur

Et qui dénichait des combines.

— Mais je plaisante, mademoiselle, reprit Umberto à la fin du couplet. Oresté Bramard est un éminent spécialiste et le plus honnête que je connaisse dans un domaine où les gens ne le sont pas toujours. Maintenant que vous connaissez mon nom, puis-je savoir le vôtre ?

— Melinda. Je m’appelle Melinda Bourbaki.

À l’énoncé de ce nom je maîtrisai ma surprise, car tel un sésame, il faisait ressurgir une flopée de souvenirs brouillamineux.

Malgré la différence d’âge flagrante qui le séparait de la jeunette, Umberto Eco continua son aimable marivaudage.

— Fréquentez-vous cette tanière pour les mêmes raisons que moi ?

— C’est la première fois que j’entre ici. Je viens m’enquérir de la valeur de deux livres que je possède, ou plus exactement qui sortent de la bibliothèque de mon père. C’est lui qui m’a donné les coordonnées de cette librairie et qui m’a chargé de cette mission.

La jeune fille me tendit les deux volumes. J’en posai un sur mon bureau et commençai à examiner l’autre. Illico, mon sixième sens m’alerta : je tenais une rareté entre les mains.

— Me permettez-vous de montrer ces livres à M. Eco ? Il est plus savant que moi dans certains domaines pointus de la bibliophilie. Le hasard a de ces espiègleries ! Voilà l’homme de l’art qui tombe à pic !

Umberto me gratifia d’un regard qui semblait signifier : « Tu n’exagères pas un peu ? » Il inspecta minutieusement le premier volume en silence, puis le second, tout aussi longuement, sans un mot. Enfin il s’adressa à moi tout en scrutant la jeune fille.

— À mon avis, c’est du lourd, du très lourd. Et toi Oresté, qu’en penses-tu ?

— L’un est un livre d’alchimie très ancien qui reste à identifier, et l’autre, rédigé en grec ou en araméen, mérite un examen approfondi. Je crois que ces deux ouvrages sont d’une insigne rareté. Ils pourraient même, si Mlle Bourbaki veut bien s’en séparer, devenir deux des fleurons de ta collection, qui en comporte déjà beaucoup, Umberto. J’aurai besoin d’un peu de temps pour m’en assurer. Et si tu me faisais l’amitié de m’aider dans ces recherches ? Enfin, si tu restes suffisamment longtemps à Paris, bien sûr !

— Tope là ! répliqua-t-il du tac au tac en tendant sa paume vers moi.

Je me tournai vers Melinda et lui demandai si elle pouvait me laisser quelques jours ses deux livres en dépôt, le temps d’effectuer mes investigations.

— Je vous rédige un bon de dépôt au nom de Bourbaki, n’est-ce pas ? Melinda Bourbaki ?

Elle sortit son passeport de son sac et me le montra.

— J’ai bien connu un Ernest Bourbaki, à Alger, dans les années cinquante ou soixante, lui dis-je.

— Mon père s’appelle effectivement Ernest Bourbaki. Il est né en Algérie et il y a vécu à cette période, mais c’était bien avant ma naissance. Il a toujours fait mystère de ses activités à l’époque.

— L’Ernest Bourbaki que j’ai connu faisait aussi mystère de ses activités.

En voyant la jeune fille, je mesurai soudain la traîtrise avec laquelle le temps avait œuvré. Nous avions été si proches, son père et moi, et voilà que j’ignorais jusqu’à l’existence de sa fille !

Des années plus tard, je reste persuadé que la visite de Melinda n’était pas fortuite, mais qu’elle avait été téléguidée, à son insu en quelque sorte, par Ernest. Une façon subtile pour lui de procéder, afin de reprendre contact avec moi.

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PREMIÈRES LIGNE #50, Tombent les anges de Marlène Charine

PREMIÈRES LIGNE #50

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Tombent les anges de Marlène Charine

1

Rencontre(s)

Il n’y avait eu aucun bruit particulier. Ni choc sourd, ni grincement, ni même le moindre cliquetis qui aurait pu expliquer son réveil. C’est plus une impression qui tira Clara de son sommeil. La sensation d’une présence, toute proche. Sa présence, à lui.

Elle ouvrit les yeux d’un coup, s’obligeant à respirer de manière normale malgré l’étau d’angoisse qui comprimait son cœur. Sur sa table de nuit, le radioréveil indiquait trois heures quarante-sept. Une pluie soutenue giflait les carreaux des fenêtres. Sans bouger, Clara se concentra sur la musique habituelle de son petit appartement. Le ronron de la chaudière. Le souffle d’un léger courant d’air, sous la porte de sa chambre, qui redoublait d’intensité aux moments où les nuages délivraient un crachin plus bourru. La jeune femme referma les paupières pour focaliser tous son attention sur son oreille libre. Il n’y avait rien d’autre. Rien du tout…

Si. Une lame du plancher venait de craquer. Celle tout près de la porte, sur laquelle Clara avait renversé du thé, un soir de décembre. Depuis, elle crissait à chaque fois qu’on y appliquait le moindre poids.

La panique la submergea. Il était là. Il était là, et elle n’avait aucun moyen de défense. Elle avait bien songé à se munir d’un couteau, à le cacher sous l’oreiller. Mais elle était si épuisée, la veille, quand elle s’était glissée sous les draps. Le côté ridicule de cette idée l’avait emporté sur l’envie de se relever pour fouiller dans les tiroirs de la cuisine. Après tout, elle venait de lui échapper. Elle était à l’abri. Il ne lui ferait plus jamais le moindre mal.

Et pourtant, il était là. Elle le sentait jusque dans le plus infime pore de sa peau, dans chaque battement affolé de son cœur. Elle refréna une plainte, inspira une bouffée d’air, puis se laissa glisser sur le sol.

Cachée sous son lit comme une enfant effrayée par le croque-mitaine, elle appuya sa main contre sa bouche pour ne pas sangloter. Un froissement de tissu lui indiqua que quelqu’un avait déposé un vêtement sur le fauteuil placé devant sa coiffeuse. Peut-être avait-il ôté sa veste pour se mettre à l’aise. Elle l’imagina retrousser ses manches avec cette méthode quasi médicale et dut mordre son poing pour s’empêcher de crier. Ses yeux s’habituaient graduellement à l’obscurité. Un pan du paravent japonais qui divisait la chambre s’écarta lentement. Le bas de deux jambes apparut dans son champ de vision. Jean sombre et bien coupé, chaussures en cuir élégantes, solidement campées au milieu de la pièce.

— Bonsoir, mon cœur ! Je suis rentré !

Clara enfonça ses dents plus profondément dans la peau fragile de sa main. Elle ne devait pas bouger. Il ne l’avait peut-être pas vue se dissimuler sous le lit. Elle se recroquevilla davantage et essaya de s’en convaincre.

— Eh bien alors ? Tu ne viens pas m’embrasser ?

Sa voix comportait une tonalité guillerette. Il devait être d’humeur joueuse.

— Hmm, coquine, tu veux t’amuser à cache-cache ? Dans ce cas, je vais me mettre là…

Il contourna le lit avec une lenteur étudiée, en prenant soin de claquer des talons à chaque pas.

— Je vais me tourner contre le mur, fermer les yeux et compter. Quand j’arriverai à dix, j’aurai le droit de te chercher.

En se tordant la tête, Clara vit ses pieds se placer contre la paroi.

— Un…

Elle gémit. Il savait parfaitement où elle se trouvait, c’était une certitude à présent.

— Deux…

Elle devait fuir. Reculer la précipiterait dans ses bras. Elle griffa le plancher, se tracta en avant.

— Trois…

Elle rampa sous les lattes du sommier, la respiration saccadée.

— Quatre…

Une fois à genoux, elle eut l’idée stupide de regarder en arrière. Lui aussi s’était retourné et un sourire malicieux éclairait son visage. Ses manches étaient bel et bien retroussées, comme à chaque fois. Cette constatation fit mollir les jambes de la jeune femme, qui manqua de s’écrouler.

— Cinq…

Toujours chancelante, Clara parvint à reprendre pied. À peine deux mètres cinquante à parcourir avant d’atteindre la porte.

— SixSeptHuitNeufDix ! J’aaaarrive !

Elle bondit en avant avec l’énergie du désespoir. Les ressorts du matelas grincèrent lorsqu’il sauta dessus. Clara sentit sa main effleurer les pointes de ses cheveux au moment où elle franchissait le cadre de la porte. Elle propulsa le battant de toutes ses forces dans son dos.

Dans le corridor, son estomac déjà contracté manqua de se soulever. Il avait faussé les cartes, comme d’habitude. Il trichait toujours, et plutôt deux fois qu’une. Les chaises de la salle à manger s’empilaient devant la porte d’entrée. Elle n’aurait jamais le temps de les débarrasser. Il avait obstrué sa seule issue. Le balcon ne comptait pas : la porte-fenêtre ne fermait pas de l’extérieur et, de toute manière, la perspective de se retrouver bloquée au septième étage, en pleine nuit et sous la pluie, la retenait aussi bien qu’une barrière de meubles.

— Quelle détente, ma belle ! J’adore te voir aussi vigoureuse !

En désespoir de cause, Clara bifurqua vers la salle de bains. Surpris par son changement de trajectoire, il ne put attraper que le bas de son tee-shirt de pyjama. Le coton se déchira, libérant la jeune femme. Elle tourna le verrou au moment où ses mains atteignaient la poignée.

Il aurait pu crier sa frustration, la couvrir d’insultes, ou même tenter de fracasser le dérisoire panneau en contreplaqué. Mais il se mit à rire à gorge déployée. Les paumes pressées contre les oreilles, Clara se laissa glisser contre le mur en carrelage bleu et blanc. Elle ne s’aperçut qu’elle pleurait qu’au moment où il susurra, depuis l’autre côté de la porte :

— Vas-y, mon petit oiseau des îles. Chante. Chante pour moi.

*

Debout au beau milieu du palier, au troisième étage de son HLM de Massy, Cécile hésitait et pestait contre elle-même. Elle était persuadée qu’elle avait fermé cette foutue porte à clé. Non, en fait, elle en était sûre à quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Ce dernier pour cent d’incertitude, minable et stupide, lui faisait perdre la tête, comme chaque fois qu’elle quittait son appartement. Si elle ressortait son trousseau de clés de son sac, elle maudirait sa faiblesse d’esprit et ce trouble obsessionnel compulsif qui la contraignait à répéter de plus en plus d’actes automatiques. Mais si elle partait sans vérifier que son nid était bien verrouillé, l’incertitude la tarauderait jusqu’à la fin de son service, comme une démangeaison constante dans son esprit. Elle le savait d’avance.

Soupirant, elle avança jusqu’à toucher la poignée, l’abaissa du bout des doigts. Le battant ne pivota pas sur ses gonds. Mais si le pêne n’était pas entièrement engagé ? Résisterait-il à une pression plus forte ? Elle devrait peut-être redonner un tour de…

— Non. Non, non et non, grogna-t-elle.

Elle se rua dans la cage d’escalier avant de se contredire elle-même.

Le temps s’était gâté en cours de soirée et elle regretta vite de ne pas avoir emporté de parapluie. Ce vilain petit diable de trouble obsessionnel lui proposa gaiement de retourner en chercher un. Elle pourrait s’acquitter d’une dernière double vérification de la porte par la même occasion… D’un coup de poing mental, Cécile cloua le bec de l’affreux malin.

Cinq arrêts de RER et deux changements de métro plus tard, elle atteignait le commissariat, dans le quinzième arrondissement. Trempée. Une chance qu’elle ait l’habitude de se changer dans les vestiaires plutôt que d’enfiler son uniforme à la maison. Enfin, une chance, c’était beaucoup dire. Elle ne se pliait pas à cette coutume pour des raisons pratiques. Ni même à cause d’un relent d’obsession. L’envie de passer inaperçue primait. Vu son voisinage, il valait mieux qu’on la prenne pour une hôtesse de caisse ou une aide-soignante que pour une flic.

L’époque où elle était fière d’exhiber sa carte de police était révolue. Celle où elle trouvait de la satisfaction dans son travail de gardienne de la paix aussi. La jeune diplômée idéaliste avait vite déchanté. Les horaires de dingue, les insultes quotidiennes, le salaire de misère… Ça faisait longtemps qu’elle ne se battait plus pour la veuve et l’orphelin. Dans ces conditions-là, même Batman aurait jeté l’éponge. Surtout s’il avait dû faire équipe avec Lambert.

Le supérieur de Cécile, l’honorable brigadier-chef Monard, croyait au pouvoir de la synergie entre collaborateurs. Il tenait à ce que tous ses subordonnés se connaissent et apprennent les uns des autres. Pour réaliser cette vision très à la mode et sans doute réalisable sur le papier, il avait instauré un système de rotation entre équipes. Dans la pratique, cette mesure n’avait guère amélioré la cohésion au sein du service. Tout le monde se connaissait, mais de loin. Cinq ou six gardes mensuelles n’étaient pas suffisantes pour nouer une véritable entente avec un collègue, le considérer comme un partenaire. Quoique, avec certains, un temps plein en tête à tête n’aurait pas résolu le problème. Lambert faisait partie de ceux-là. Le beauf quinquagénaire dans toute sa splendeur. Bide à bière, mouchoir à carreaux dans la poche de gauche et vote dans l’urne de droite. Cécile détestait cordialement les plages de travail où elle devait se le coltiner.

Une fois en tenue, ses cheveux châtain clair attachés comme d’habitude en queue-de-cheval serrée, elle vérifia sur le planning de répartition des teams que cette nuit était bien une de celles qu’elle exécrait. Puis elle traîna les pieds jusqu’au parking.

— Alors, princesse, enfin prête pour le bal ?

— C’est ça, ouais. Tu me laisses conduire la citrouille, pour une fois ?

Lambert s’appuya contre la carrosserie dans une pose qui se voulait séductrice, mais que Cécile aurait qualifiée d’obscène.

— Seulement si tu m’offres un baiser.

— Garde tes clés. J’embrasse pas les crapauds.

Il s’esclaffa tandis qu’elle claquait la portière du côté passager. Il s’installa avec soin dans le siège du conducteur, vérifia l’angle du rétroviseur avec une minutie exagérée. Cécile serra les mâchoires. Soit il cherchait à lui foutre les nerfs en pelote pour rigoler, soit ses troubles compulsifs ne lui avaient pas échappé. Il fallait qu’elle se montre plus vigilante avec ça, à l’avenir.

— Le programme ? s’obligea-t-elle à demander.

— Patrouille du côté ouest. On ne s’arrête qu’en cas d’appel de la centrale. Pas envie qu’un connard me repeigne encore une fois l’habitacle.

Cécile grimaça légèrement, mais hocha la tête malgré tout. L’odeur du cadeau surprise offert par le dernier fêtard embarqué était du genre tenace. Elle préférait encore stopper une rixe au couteau que de se retrouver avec les cheveux aspergés de vomi.

— Ça marche. Roule, ma poule.

— Hmm, ouais, poulette. Dis-moi des mots doux, j’en bande presque.

Il éclata d’un rire gras et démarra enfin. Cécile détourna le regard vers la fenêtre. Les six prochaines heures promettaient d’être longues. Très longues.

Pour parfaire le tout, Lambert s’adjugea comme à l’accoutumée le pouvoir sur l’autoradio, avec ses goûts musicaux pour le moins étonnants. Au début, Cécile s’était imaginé qu’il affectionnerait les tubes de Johnny ou de Michel Sardou, mais chaque fois qu’ils patrouillaient ensemble, il réglait la radio sur une station classique. Entre deux interventions, il sifflotait ou battait la mesure en rythme avec les orchestres symphoniques ou les quatuors à cordes.

D’ailleurs, après une première halte pour empêcher deux bandes de gamines en furie de se scalper à coups de cutters, il se mit à fredonner en compagnie d’un violoncelle. Plus loin, il y eut ce touriste chinois complètement paumé et un prélude au piano. Des sans-abri rendus agressifs par l’alcool, leur élocution pâteuse noyée dans du Beethoven. Une autre rixe aux portes d’un bar-tabac sur fond de tambours et cymbales. Un malaise, un automate à billets fracturé. La routine, plusieurs heures durant. Mozart, Schubert, qu’importe qui tenait le micro. Ces mélodies, même parfois martiales, arrachaient des bâillements à Cécile, qui aurait préféré du bon hard-rock.

Leur garde touchait à sa fin lorsqu’un nouvel appel de la centrale couvrit la musique. Une plainte pour tapage nocturne avec suspicion de violence domestique. Lambert ronchonna en bifurquant vers Grenelle.

— Violence domestique. Mon cul, ouais. Encore une de ces bonnes femmes castratrices qui se lamente parce que monsieur remet les pendules à l’heure de temps en temps.

Cécile considéra son collègue en silence.

— Je ne sais pas ce qui est le pire. Que tu penses vraiment ce genre de choses, ou que tu te permettes de me les dire à voix haute.

— Oh, priez donc pour moi, sainte Cécile…

— Commence déjà par tourner à droite. T’as loupé la rue Émeriau.

*

— Ouvre-moi, ma Clara chérie. Allez, ouvre-moi, je ne t’entends presque plus. Et tu sais combien j’aime t’entendre.

— Allez-vous-en, souffla-t-elle entre deux hoquets étranglés.

— Oh, Clara. Tu vas me faire de la peine. C’est ce que tu cherches ? À me blesser ? À me mettre en colère ?

Ses sanglots redoublèrent. Elle posa son front sur ses genoux repliés. Ses mains étaient glacées, tout comme son dos contre le carrelage. Elle n’était pas parvenue à réunir les lambeaux de son tee-shirt autour de son buste.

— Voilà qui est mieux. Et ça continuera comme ça. Parce que je vais bientôt entrer pour te rejoindre, tu le sais, ma Clara ? J’ai hâte. Je sais que toi aussi, tu t’impatientes.

Les doigts crispés dans ses cheveux, la jeune femme commença à se balancer d’avant en arrière.

— Non, non, non. Je vous en supplie. Laissez-moi tranquille.

— Mais je ne peux pas, mon cœur.

Il avait répondu d’une voix si douce. Si engageante. On ne pouvait pas résister à une voix pareille. Du moins pas tant qu’on ignorait ce qui se cachait derrière.

— Pourquoi ? gémit-elle.

— Parce que nous sommes des âmes sœurs, Clara. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Pour l’éternité.

Il marqua une pause, peut-être pour lui permettre de crier son désarroi. Puis il reprit, cette fois avec une note de mélancolie :

— Souviens-toi, ma belle. Tout a si merveilleusement commencé entre nous. Nous nous sommes trouvés même au milieu de cette foule. Comme s’il n’y avait que nous deux, et que le reste du monde n’existait pas. Tu étais d’une beauté divine. Dès le moment où mon regard s’est posé sur toi, j’ai su que… Oh, Clara. Toutes les choses que j’ai eu envie de te faire, dès cette première seconde ! J’ai tout de suite su que nous serions liés à jamais.

Clara eut un sursaut en l’entendant s’asseoir contre la porte. Quelques centimètres à peine le séparaient d’elle. Sans la paroi, il aurait pu lui saisir la main, la caresser. Ou la trouer à coups de poinçon.

— Tu te souviens de ce que je t’ai fait tout d’abord ? lança-t-il soudain, à nouveau allègre.

Elle se surprit à répondre :

— Vous m’avez attachée.

Il gloussa comme s’il évoquait une scène particulièrement amusante.

— Oui, et très serré, je l’admets. Je recommencerai par cette étape, si elle t’est aussi bien restée en mémoire. Mais je pensais plutôt à la suivante. Elle avait duré longtemps, mais tu avais hurlé d’un bout à l’autre. C’était délicieux. Tu n’as pas oublié, hein ?

Bien sûr que non. Comment pouvait-on effacer des choses pareilles de sa mémoire ? Contre toute attente, les mains de Clara cessèrent de trembler. Elle releva la tête, essuya ses larmes. En tendant le bras, elle attrapa une serviette et s’en enveloppa. Puis elle tourna la molette du radiateur sur le maximum.

Son geste se figea. Cette fois, elle n’était pas prisonnière d’un chalet de montagne isolé. Cette fois, elle n’était pas entravée, son corps offert à la merci de ce monstre avide de souffrance. Elle se trouvait chez elle, à côté de son radiateur. Le même modèle que celui de ses anciens voisins. Leur gamin de quatre ans adorait y catapulter ses petites voitures. Le bruit que cela produisait énervait tout l’immeuble.

Elle ne se rendrait pas sans se battre. Elle se mit debout, but un peu d’eau au lavabo. Puis elle se rassit sur un nid de serviettes, sa brosse à cheveux dans la main.

— Aidez-moi ! hurla-t-elle en abattant encore et encore la brosse contre le panneau métallique. Au secours !

De l’autre côté de la porte, il riait.

— Arrête donc ça, mon cœur. Tu vas te blesser.

Au moment précis où il prononçait ce dernier mot, la brosse à cheveux explosa en une dizaine de morceaux. Clara ne tenait plus entre ses doigts qu’un misérable fragment du manche.

— Tu vois ? C’est mieux comme ça. Allez, respire un grand coup et calme-toi.

Sa voix douce initia une nouvelle vague de panique et d’abattement dans l’esprit de Clara. Elle se recroquevilla sur elle-même, les bras autour de ses genoux.

— Souviens-toi avec moi, ma belle. Après cette première journée mémorable, je t’avais apporté le petit déjeuner au lit. Je t’avais donné la becquée. Je peux presque encore sentir l’odeur du pain chaud. Celle du cacao qui avait dégouliné le long de ton menton, jusque dans ton cou. Ton parfum enivrant.

La jeune femme posa ses mains sur ses oreilles, mais cela ne l’empêchait pas de l’entendre.

— Nous avons vécu tant de choses, les jours suivants. Tu m’as appris à valser. Nous avons dégusté les meilleurs crus de ma cave à vin. J’ai étudié chaque détail de ton corps, tout cela avant même que nous ne fassions l’amour pour la première fois.

Clara sentit son estomac se tordre. Faire l’amour ? Il l’avait violée avec tant de brutalité qu’elle avait bien cru y rester. Mais ce monstre l’avait soignée, dorlotée. Jusqu’à ce qu’elle puisse à nouveau s’asseoir ou bouger la mâchoire. Jusqu’à ce qu’il puisse recommencer ses atrocités.

— Ta peau, Clara…, soupira-t-il. Ta peau est un cadeau des dieux. J’ai tellement envie de la toucher. Sors donc de là. Viens vers moi, mon cœur.

Elle se précipita au-dessus de la cuvette des toilettes, persuadée qu’elle allait rendre tripes et boyaux. Mais la nausée s’estompa.

— Allez. Au. Diable. Laissez. Moi. Tranquille.

— Tss, tss, tss… Je vais me fâcher, si ça continue. Et tu sais ce qui se passe quand la colère me submerge…

Le carillon de la porte d’entrée coupa court à ses menaces. Clara releva la tête, craignant d’avoir rêvé.

— Je suis là ! cria-t-elle malgré tout. Au secours, aidez-moi !

— Personne ne t’entendra, mon petit oiseau.

Sa voix était si douce, si proche. Comme s’il avait chuchoté à deux centimètres de son oreille.

— Par pitié, aidez-moi !

— Chhhht, ma Clara. Ne te fais pas de mal. Je n’aime pas te voir triste.

La sonnerie résonna une deuxième fois. Clara hurla de plus belle, cogna de toutes ses forces contre la porte de la salle de bains.

— Je vais entrer, tu sais. Si tu ne te décides pas à sortir, c’est moi qui viendrai te rejoindre. Regarde…

Juste à côté de ses poings, elle vit la poignée s’agiter. Puis le verrou trembla et commença à osciller.

— Non !

Elle le maintint en position fermée.

— Tu comprends ? Tu m’appartiens, mon cœur. Rien ne peut nous séparer. Aucune distance, aucune porte. Pas même les imbéciles qui se tiennent sur le palier.

La roue dentelée du verrou glissait entre ses doigts humides de sueur froide. Elle cria sa frustration de ne pas pouvoir le retenir, sa peur, sa déception à l’idée qu’il puisse avoir raison. On ne l’entendrait pas.

*

La mégère les attendait derrière sa porte entrebâillée. Pull en laine orné de paillettes passé sur sa chemise de nuit, maquillage permanent criard, son indice de masse corporelle devait friser les quarante.

— C’est pas trop tôt. J’ai appelé il y a plus d’une demi-heure.

— Nous faisons au mieux, m’dame, soupira Lambert. Les bruits ont-ils continué ?

— Un peu moins fort qu’au début, mais oui. Enfin, ça va, ça vient.

Les deux policiers échangèrent un regard. Ils avaient pris les escaliers pour monter, examinant chaque étage, mais aucun son suspect ne leur était parvenu.

— Et selon vous, d’où proviennent-ils ?

— De l’appartement d’en dessous, affirma-t-elle. C’est une petite jeune qui habite là.

— Seule ?

— Pour autant que je sache. Mais là, elle a dû prendre une sacrée dérouillée. Par moments, les corps de chauffe de la salle de bains résonnaient comme des gongs. Bizarre que je n’aie entendu aucun cri. Peut-être qu’elle s’est évanouie.

— Vous êtes allée sonner ? demanda Cécile.

— Pour risquer de me retrouver avec un couteau dans le ventre ? Sûrement pas !

Vu l’épaisseur de sa couche de graisse abdominale, ça ne l’aurait sans doute pas blessée, se dit Cécile. Un coup d’œil à son collègue lui indiqua que pour une fois, leurs réflexions étaient parfaitement raccord.

— Vous avez eu raison, m’dame, répondit Lambert d’un ton mielleux. Rentrez donc chez vous. Nous nous chargeons de la suite.

L’affreuse bonne femme retourna dans son antre, laissant sa porte entrouverte pour profiter d’un éventuel spectacle. Cécile dévala les escaliers la première.

— Clara Pesenti, lut-elle à haute voix avant d’appuyer sur la sonnette.

Le carillon retentit, mais n’engendra pas plus de réactions que lorsque Lambert s’annonça en beuglant au travers de la porte.

— Bon, on s’en va, déclara-t-il au bout d’un moment.

— Attends ! dit brusquement Cécile, une main figée en l’air. T’as pas entendu quelque chose ?

— Ben non.

— Là ! Quelqu’un a crié. Une femme.

Le quinquagénaire colla son oreille contre le battant.

— Ma pauvre, les services de nuit, ça ne te réussit pas. Y a personne, là-dedans.

— Je te dis que si.

— Alors ils pioncent. Chose que j’aimerais bien pouvoir faire aussi, soit dit en passant.

Cécile écarta son collègue et appela à nouveau plusieurs fois avant de se concentrer, les sens aux aguets.

— T’entends encore quelque chose ?

— Non. Mais il faudrait quand même vérifier. Je vais appeler un serrurier, pour…

— Mais tu déconnes ou quoi ? Tu crois qu’on va taillader une serrure à cinq heures du matin juste parce que tu te prends pour Jeanne d’Arc ?

— Tu oublies la voisine.

— Ouais, c’est clair qu’on offre un grand crédit aux râleries de la concierge de service. Et on va trouver quoi, si on entre, hein ? Un couple épuisé de s’être envoyé en l’air la moitié de la nuit ? Oh, peut-être qu’ils auront sniffé une ligne de coke pour être plus performants, on pourra appeler les stups, génial !

— Les cris que j’ai…

— Y a des salopes qui jouissent plus bruyamment que d’autres, point à la ligne ! Fais pas chier, Rivère. Il nous reste vingt minutes de garde, pile-poil le temps de revenir au poste. Alors, bouge ton cul jusqu’à la bagnole, et en silence.

Par acquit de conscience, Cécile attendit encore quelques minutes sur le pas de la porte. Elle essaya de l’ouvrir une fois, deux fois, en s’y appuyant de tout son poids. Elle était verrouillée. Le regard noir de Lambert la retint d’effectuer une tentative supplémentaire.

*

Cécile n’était pas rentrée chez elle. Elle savait d’avance qu’il lui serait difficile de se relaxer, et que dormir serait impossible. Son uniforme remisé dans son casier, elle avait longtemps hésité avant de rendre son arme de service à l’armurerie. Maintenant que c’était fait, elle espérait qu’elle lui serait inutile.

Elle attendit une heure raisonnable dans un petit café décrépit à l’angle de la rue Émeriau. Leur jus de chaussette méritait un procès et leurs croissants sortaient tout droit du congélateur, sans passage par la case four. La batterie de son mobile finit par mourir, épuisée par ses sollicitations, entre jeux débiles et contrôles de l’horloge. Elle aurait été bien embêtée si on lui avait demandé pourquoi elle attendait là. Un pressentiment, peut-être. Le besoin de vérifier que tout était rentré dans l’ordre, sur le palier du septième étage. Que les appels qu’elle avait cru entendre s’étaient tus pour de bon, ou mieux : qu’ils n’étaient dus qu’à une distorsion incongrue de son imagination.

À huit heures tapantes, elle quitta le bistrot. Le bas de l’immeuble était encore plongé dans l’ombre. Elle dédaigna l’ascenseur et gravit une fois de plus les sept étages à pied. Si elle se figea au bout de son ascension, ce ne fut pas à cause de la fatigue ou de son essoufflement.

Appuyé contre le mur dans le couloir, un homme feuilletait un dossier. Un autre, en tenue d’ouvrier et muni d’une perceuse, était accroupi devant la porte de Clara Pesenti. Le premier remarqua aussitôt la présence de Cécile, referma son dossier et s’avança d’un pas qui sentait le flic à des kilomètres. Le flic en civil. Corps de commandement, elle l’aurait parié. La jeune femme se secoua mentalement et alla à sa rencontre.

— Mademoiselle ? Vous vouliez vous rendre chez…

— En effet. Je m’appelle Cécile Rivère, je suis gardienne de la paix. Nous avons patrouillé ici cette nuit, mon coéquipier et moi.

— Capitaine Kermarec, enchanté.

Cécile s’était attendue à un autre grade, commandant, au moins. Pas que le gaillard semble vieux – il devait avoir à peine dépassé la quarantaine –, mais son attitude calme démontrait un certain niveau d’expérience. Il lui sourit et lui serra la main, une poigne franche et énergique.

— Quelle était la raison de cette visite ? reprit-il avant qu’elle puisse libérer sa main.

— Tapage nocturne. La plaignante habite l’étage du dessus, elle était persuadée que le vacarme provenait de cet appartement.

Le capitaine eut une mimique qui trahissait un sursaut d’attention.

— On vous a ouvert ?

— Non. Nous nous sommes annoncés, avons sonné à plusieurs reprises, sans résultat.

— Les bruits ont-ils cessé ?

D’un geste nerveux, Cécile se frotta le front. Tout comme Lambert, ce Kermarec la prendrait sans doute pour une pauvre petite chose trop sensible, pas de taille à affronter les gardes de nuit. Impossible toutefois de travestir la vérité, même pour se donner meilleure contenance.

— J’ai cru entendre des cris, mais comme ce n’était pas le cas pour mon coéquipier…

— Vous êtes repartis sans donner suite, compléta-t-il. Voilà pourquoi je n’ai pas été averti. Mais si je comprends bien, cette histoire vous turlupine suffisamment pour que vous reveniez vous assurer que tout va pour le mieux, ceci alors que vous avez terminé votre service.

— On peut le dire comme ça.

— J’admire votre dévouement.

Il la fixait avec intensité, et Cécile aurait été bien incapable de déterminer si son expression était sarcastique ou non. Elle allait répliquer lorsqu’il ajouta avec une petite grimace navrée :

— Je doute toutefois que Mlle Pesenti soit à l’origine des insomnies de ses voisins.

— Pourquoi donc ?

La serrure céda sous les assauts de la perceuse. Quelques morceaux épars tombèrent sur le sol. L’ouvrier les repoussa du pied et rangea ses outils. Kermarec attendit que le gaillard s’engouffre dans l’ascenseur pour répondre à Cécile.

— La locataire de cet appartement a été retrouvée morte tôt ce matin par les gendarmes de Chamonix.

Avant même que Cécile n’ait eu le temps de réagir à cette nouvelle, il poussa sur le battant de la porte et fit un large geste d’invitation.

— Puisque vous êtes là, vous m’aidez pour la perquisition ?

Pour une obscure raison, les semelles de Cécile semblaient adhérer au sol. Les mots « locataire » et « morte » se percutaient dans son esprit. Clara Pesenti était donc décédée en Haute-Savoie, à l’autre bout de la France. Mais alors, qui avait-elle entendu crier cette nuit ? Et que diable fichait un officier du corps de commandement ici ?

— Chamonix ? articula-t-elle. Certainement pas une nouvelle victime des sports d’hiver, sinon vous n’effectueriez pas une perquisition…

— Il ne s’agit en effet pas d’un accident de montagne. Je le classerais plutôt dans la case « meurtre sauvage ».

La réplique du capitaine la laissa muette. À sa suite, elle pénétra dans l’appartement. Un deux-pièces bien rénové, aménagé en cocon chaleureux. Des notes de couleur partout, sur les tableaux abstraits ou les coussins du canapé. Dans la salle à manger, la table avait été dressée pour un repas en tête à tête.

Kermarec se munit de gants en latex. Il se dirigea vers la chambre à coucher, tâtonna pour allumer le plafonnier. Le lit était en désordre.

— Bon, cantonnez-vous dans l’entrée, Rivère. Je devrai revenir avec la scientifique.

— Pour déterminer si l’agresseur est passé par là ?

— Entre autres. Vu le décor, on pourrait penser qu’il s’agit d’une romance qui a mal tourné. Quelque part entre l’apéro sous la couette et le dîner.

— Je peux jeter un œil dans la salle de bains ?

— Si ça vous chante.

Il lui tendit une paire de gants, qu’elle enfila avec maladresse. Elle appuya sur la poignée, mais le battant refusa de bouger.

— C’est fermé.

Kermarec haussa un sourcil et vint répéter le même geste. La porte s’ouvrit sans problème.

— Un peu grippée, sans doute.

Il retourna fureter dans le salon et Cécile pénétra dans la salle de bains.

Le radiateur chauffait à plein régime, mais pourtant elle fut accueillie par une vague de froid. Un frisson désagréable parcourut sa nuque. Une sensation insaisissable accompagnait la chute de température. Celle d’une présence à ses côtés, une présence irradiant la peur et le désespoir. Le froid s’intensifia et durant une fraction de seconde, Cécile crut deviner les contours d’une silhouette féminine dans le reflet du miroir. Elle se retourna d’un bond dopé à l’adrénaline, détailla chaque centimètre carré de la pièce. Bien entendu, il n’y avait personne à ses côtés.

Le cœur tambourinant dans sa poitrine, Cécile se hâta de ressortir. Elle inspira un bon coup, frotta ses bras hérissés de chair de poule pour chasser cette étrange sensation. Il n’y avait rien à signaler dans la salle de bains, hormis une brosse à cheveux brisée dont les morceaux épars jonchaient le sol. Rien d’autre.

La porte claqua quand elle la repoussa, comme sous le coup d’un courant d’air. Elle rejoignit Kermarec qui inspectait un petit secrétaire, déplaçant lettres et bibelots du bout de l’index.

— Je peux regarder ? fit-elle en désignant le dossier qu’il avait coincé sous son coude.

— Allez-y. De toute manière, je vous demanderai de faire un saut dans mon service, que je puisse enregistrer votre déposition.

Cécile ouvrit la chemise cartonnée presque à contrecœur. Elle survola à peine son contenu. Les clichés du cadavre se passaient de commentaires. Elle s’obligea à déglutir plusieurs fois avant d’articuler la question qui lui brûlait les lèvres. Malgré tout, sa voix trembla un peu.

— On sait qui l’a…

— J’attends un coup de fil à ce propos. Vous vous sentez bien, Rivère ?

— Ça va, mentit-elle. Je… Non, n’allez pas par là !

Elle lui barra précipitamment le passage.

— Qu’est-ce qui vous prend, bon Dieu ?

— Il a un couteau !

— Qui ?

— Je… je ne sais pas…

Cécile se détourna, les joues flambantes de honte. Qu’est-ce qui lui prenait ? Une minute plus tôt, elle croyait discerner une jeune femme dans la salle de bains. À présent, elle aurait juré qu’un homme armé se trouvait là. Elle ne l’avait pas vu, elle le savait, c’est tout. Tout comme elle était persuadée d’avoir entendu quelqu’un crier dans cet appartement la nuit dernière. Bon sang, elle débloquait sur toute la ligne.

— Depuis quand n’avez-vous pas dormi ?

Kermarec la dévisageait avec un air incrédule qui en disait long sur sa manière de penser. Cécile aurait volontiers rétorqué, si son esprit en berne avait daigné lui souffler une riposte constructive – et logique, surtout. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer, point barre. Par chance, une sonnerie de téléphone la libéra de toute réponse. Kermarec sortit son mobile de sa poche, prit la communication et grogna quelques courtes répliques entre les phrases de son interlocuteur. À la fin de l’appel, son visage exprimait une profonde lassitude.

— Les gendarmes ont retrouvé le meurtrier présumé. Ou plutôt son corps. Selon le brigadier, la fille a tenté de s’enfuir du chalet où il la séquestrait. Il l’a poursuivie et est tombé dans un ravin. Manque de chance, elle était trop faible pour survivre dans un tel état, à patauger à moitié nue dans un mètre de neige de printemps.

Il s’approcha d’un meuble bas sur lequel trônait un cadre photo. La jeune femme sur le portrait pétillait de vivacité.

— Pauvre gamine. Bon, allez, on ferme boutique. Rentrez chez vous, Rivère.

*

Cécile ne s’assoupit qu’une heure, flottant dans les brumes d’un sommeil chargé de cauchemars. Elle se réveilla en nage et aussitôt sa sueur se glaça sur sa peau. Les souvenirs de cette incroyable matinée revinrent la frapper de plein fouet. Les sensations presque palpables ressenties dans la salle de bains. Ces certitudes aberrantes, issues de nulle part. Son malaise face aux clichés de Clara dans le dossier d’enquête.

En les consultant, elle avait reconnu Clara.

Elle l’avait rencontrée, d’une certaine manière. Juste avant d’ouvrir ce dossier. Elle avait entrevu sa silhouette, reflet fugace dans le miroir de sa salle de bains. La terreur qu’elle avait perçue provenait d’elle. Une peur assez forte pour la glacer jusqu’à la moelle.

Putain, mais qu’est-ce qui lui arrivait ? Les troubles obsessionnels compulsifs, passe encore. Mais ce genre de trucs ? Elle ne savait même pas comment classifier cet événement. Impossible de le justifier par une simple fatigue nerveuse. Elle devenait dingue, vraiment dingue, et sa panique formait un écho parfait avec celle ressentie chez Clara Pesenti.

Ça ne pouvait pas être réel. Il devait y avoir une explication rationnelle. Peut-être s’agissait-il plus d’une forme d’instinct policier que d’une vision digne d’un médium à deux balles. Il fallait qu’elle en ait le cœur net.

Elle repoussa les draps moites et s’habilla en vitesse. Quitta son appartement pour rejoindre la gare du RER. Cinquante minutes de trajet durant lesquelles son cerveau tourna à plein régime. Elle aurait préféré qu’il se mette en pause, tant certaines pensées flirtaient avec l’irrationnel et l’empêchaient de se convaincre que tout cela n’avait été que le fruit d’une nuit pénible. Qu’elle était surmenée, mais pas folle.

Au poste de police, le préposé à l’armurerie fut surpris de la voir de retour. Elle prétexta un exercice de tir sportif. Il haussa les épaules et lui tendit son pistolet. Cécile s’en empara et trouva son poids inhabituel. Comme si l’assemblage de plastique et de métal avait avalé une dose supplémentaire de plomb durant son court repos, pour rendre son port plus ardu. Le manipuler hors du cadre de son service, sans uniforme ni fonction, mettait Cécile mal à l’aise. Malgré tout, l’avoir en sa possession la rassurait. Elle pourrait parer à toute éventualité. Contrer ce danger imminent qu’elle avait détecté plus tôt, et qui l’avait amenée à barrer le chemin du capitaine Kermarec. Pas que ce geste ait plus de sens que le reste, mais elle se raccrochait à ce qu’elle pouvait.

Personne n’était encore retourné à l’appartement de la rue Émeriau. Cécile se glissa sous les scellés posés par Kermarec, parcourut chaque pièce, lentement, avant d’entrer dans la salle de bains. À l’intérieur, la même impression de froid, le même malaise indescriptible l’enveloppa comme une chape oppressante.

Elle chercha une ombre, une preuve tangible de la présence qu’elle devinait. En vain. Par contre, elle sut soudain ce qu’il convenait de faire. Cela lui vint de manière intuitive, idée paisible dans le tumulte de ses pensées. Une part d’elle continuait malgré tout à lui intimer de partir de là. Que c’était ridicule. Qu’il ne se passerait rien, de toute façon.

Quant au reste de son esprit conscient, il crevait de trouille.

Les paupières closes, elle se força à respirer posément, chassa de sa tête la petite voix qui lui serinait qu’elle était bonne pour l’asile.

— Clara, dit-elle d’une voix qu’elle tentait vainement de contrôler. Je vous laisse ceci. Il est chargé et j’ai ôté le cran de sûreté. Vous n’avez plus qu’à tirer.

Juste avant de ressortir, elle hésita, scruta l’espace autour d’elle. Le rideau de douche ondulait parfois au gré de la ventilation, mais autrement, rien ne bougeait.

— Faites ce que vous avez à faire, Clara. Pour vous libérer de lui. Vous méritez d’être en paix.

Un discours mélodramatique au possible. Elle aurait voulu se moquer d’elle-même, mais son estomac était trop noué pour ça. Elle quitta l’appartement, sans se retourner. Elle alla s’asseoir sur les premières marches des escaliers et posa sa tête contre le mur. Une idée cynique germa dans son esprit en déroute. Si malgré tout il se passait quelque chose… Alors ce serait la première fois en cinq ans de métier qu’elle aurait l’impression d’avoir aidé quelqu’un. Une personne sans défense. Dommage qu’elle fût déjà morte.

Le coup de feu retentit à quinze heures dix-sept.

Le souffle court, Cécile se força à retourner dans le deux-pièces. La balle avait transpercé la porte-fenêtre menant au balcon. De minuscules projections entouraient le point d’impact. Des gouttelettes de sang. Aucune autre trace ne révélait ce qui venait de se produire.

Cécile ramassa la douille, puis son pistolet, posé avec soin sur un coussin du canapé. La crosse lui glaça les doigts. Elle tourna sur elle-même à la recherche d’un signe, mais n’en décela aucun. Le cœur au bord des lèvres, elle souffla :

— Je laisserai la porte ouverte.

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PREMIÈRES LIGNE #44 : La vérité et autres mensonges Sascha Arango

PREMIÈRES LIGNE #44

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La vérité et autres mensonges Sascha Arango

Fâcheux. Un bref regard sur l’image suffit pour donner de la consistance au sombre pressentiment de ces derniers mois. L’embryon était recroquevillé comme un amphibien, un œil braqué sur lui. Ce truc, là, était-ce une patte ou bien un tentacule au-dessus de cette espèce de queue de dragon ? Les moments de certitude absolue sont rares dans une vie. Mais à cet instant-là, Henry eut une vision de l’avenir. Ce têtard allait grandir, devenir une personne. Il aurait des droits, des revendications, il poserait des questions et à un moment ou un autre il apprendrait tout ce qui est nécessaire pour devenir un être humain. Sur l’échographie, à peu près de la taille d’une carte postale, on voyait à droite de l’embryon une échelle graduée, à gauche des lettres, et en haut la date, le nom de la mère et celui du médecin. Henry n’eut pas le moindre doute : tout cela était bel et bien vrai. Betty était assise à côté de lui au volant de la voiture, elle fumait, et elle vit des larmes dans ses yeux. Elle posa la main sur sa joue. Elle croyait qu’il pleurait de joie. Alors qu’il pensait à sa femme Martha. Pourquoi n’était-elle pas foutue de tomber enceinte de lui ? Pourquoi fallait-il qu’il se retrouve dans cette voiture avec cette autre femme ? Il se méprisait, il avait honte, il était sincèrement désolé. La vie te donne tout, telle était la devise inébranlable d’Henry, mais jamais tout en même temps. C’était l’après-midi. Du bas de la falaise montait le roulement monotone des vagues, le vent couchait les hautes herbes et frappait contre les vitres latérales de la Subaru verte. Henry n’aurait eu qu’à démarrer le moteur, appuyer sur l’accélérateur, la voiture aurait foncé dans le vide et serait allée s’écraser en bas dans les vagues. En cinq secondes tout aurait été terminé, le choc de l’impact les aurait tués tous les trois. Mais pour cela il aurait fallu qu’il quitte le siège du passager et change de place avec Betty. Beaucoup trop compliqué. « Qu’est-ce que tu dis ? » Qu’aurait-il pu dire ? La situation était déjà assez grave, ce machin dans son utérus commençait certainement à remuer, et si Henry avait appris une chose, c’était bien à ne rien révéler de ce qui doit demeurer non-dit. Au cours des années écoulées, Betty ne l’avait vu pleurer qu’une fois, c’était quand on lui avait remis son titre de docteur honoris causa au Smith College du Massachusetts. Jusque-là, elle croyait qu’Henry ne pleurait jamais. Il était assis au premier rang, immobile, et pensait à sa femme. Betty se pencha vers lui par-dessus le levier de vitesse et le prit dans ses bras. Ils restèrent ainsi, en silence, chacun écoutant le souffle de l’autre, puis Henry ouvrit la portière de son côté et vomit dans l’herbe. Il revit les lasagnes qu’il avait préparées pour Martha au déjeuner

On aurait dit une compote d’embryons, des grumeaux de pâtes couleur de viande. Cette vision le fit avaler de travers et il se mit à tousser furieusement. Betty ôta ses chaussures, sauta de la voiture, tira Henry de son siège, referma les deux bras autour de sa cage thoracique et pressa de toutes ses forces, jusqu’à ce que les lasagnes lui ressortent par le nez. C’était dingue comme Betty faisait toujours ce qu’il fallait, sans réfléchir. À présent ils étaient debout tous les deux dans l’herbe, à côté de la Subaru, et le vent faisait neiger des petits flocons d’écume. « Maintenant, dis-moi. Qu’est-ce qu’on va faire ? » La réponse adéquate aurait été : Ma chérie, ça va mal finir. Mais une réponse de ce genre n’est pas sans conséquences. Elle change la situation ou la supprime carrément. Se repentir ne sert plus à rien non plus. Et qui voudrait changer ce qui est agréable et commode ? « Je rentre à la maison et je raconte tout à ma femme. – Vraiment ? » Henry vit la stupéfaction sur le visage de Betty, lui-même était surpris. Pourquoi avait-il dit ça ? Il n’avait pas de penchant particulier pour l’exagération, tout raconter n’aurait pas été nécessaire. « Qu’est-ce que tu entends par tout ? – Tout. Je vais tout lui dire. Fini les mensonges. – Et si elle te pardonne ? – Comment le pourrait-elle ? – Et l’enfant ? – Sera une fille, j’espère. » Betty étreignit Henry et l’embrassa sur la bouche. « Henry, parfois tu es grand. »

Oui, parfois il était grand. Il allait rentrer séance tenante à la maison et substituer la vérité aux mensonges. Tout raconter, enfin, tout, impitoyablement, jusqu’aux détails les plus hideux, bon, peut-être pas absolument tout, mais du moins l’essentiel. Pour cela, il allait devoir tailler dans le vif, et profond, il y aurait des larmes, ça ferait mal, affreusement mal, y compris à lui-même. Ce serait la fin de la confiance et de l’harmonie entre Martha et lui – mais aussi un acte de libération. Il cesserait d’être un sale type sans honneur et ne serait plus condamné à ce sentiment de honte effroyable. Il fallait le faire. La vérité plutôt que la beauté, et tout le reste en découlerait. Il serra la taille fine de Betty. Il y avait une pierre dans l’herbe, assez grosse et lourde pour asséner un coup mortel. Il lui suffisait de se baisser et de la ramasser. « Viens, monte. » Il s’assit au volant, démarra le moteur. Au lieu de foncer tout droit et de sauter de la falaise, il mit la marche arrière et fit reculer doucement la Subaru. Une grosse erreur, estimerait-il par la suite. * Le chemin étroit composé de plaques de béton perforé s’enfonçait en décrivant une courbe à peine visible à travers un bosquet de pins jusqu’au chemin des eaux et forêts où sa voiture était garée, dissimulée sous les branches. Betty descendit la vitre latérale, alluma une nouvelle cigarette mentholée à la précédente et inhala la fumée.

 « Elle ne va quand même pas se faire du mal, à ton avis ? – J’espère bien que non. – Comment va-t-elle réagir ? Tu lui diras que c’est moi ? » Que c’est toi quoi ? voulut demander Henry, mais tout ce qu’il dit fut  : « Je lui dirai si elle me pose la question. » Évidemment que Martha allait poser la question. N’importe qui, apprenant qu’on l’a trompé en long, en large et en travers, veut savoir pourquoi, depuis quand et avec qui. C’est normal. La trahison est une énigme qu’on tient à résoudre. Betty posa sur la cuisse d’Henry sa main qui tenait la cigarette. « Mon chéri, nous avons pourtant fait attention. Je veux dire qu’on ne voulait pas d’enfant, ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas ? » L’assentiment d’Henry n’aurait pu être plus massif et plus profond. Non, il ne voulait pas d’enfant, et surtout pas de Betty. Elle était sa maîtresse, ne serait jamais une bonne mère, n’avait pas la générosité nécessaire, elle était beaucoup trop occupée par sa petite personne pour cela. Un enfant commun lui donnerait du pouvoir sur lui, elle allait démolir son précieux camouflage et le pressurer jusqu’aux ultimes conséquences. Depuis un certain temps déjà, il caressait l’idée de se faire stériliser, mais un je ne sais quoi l’avait retenu de le faire. Peut-être le souhait d’avoir tout de même un enfant avec Martha. « Sans doute qu’il voulait naître », dit-il. Betty sourit, ses lèvres tremblaient. Henry avait trouvé le ton juste.

« Je crois que ce sera une fille. » Ils descendirent de la voiture, échangèrent à nouveau leurs places. Betty s’assit derrière le volant, enfila une chaussure, appuya machinalement sur l’embrayage et joua avec le levier de vitesse. Il ne se réjouit pas, songeait-elle. Mais n’était-ce pas un peu trop en demander à un homme qui vient juste de décider de changer de vie et de mettre un terme à son mariage ? Malgré une liaison qui durait depuis des années, Betty n’en savait pas très long sur Henry, mais elle savait au moins une chose : il n’était pas fait pour être père de famille. Elle ne peut pas attendre ça de moi, songeait-il. Elle ne peut pas s’attendre à ce que je renonce à tout pour elle. Il n’avait nullement l’intention d’échanger sa liberté contre une vie de famille pour laquelle il n’était pas fait. Après sa grande confession à sa femme, il lui faudrait une nouvelle identité. Ce serait un sacré boulot d’imaginer un nouvel Henry, un Henry rien que pour Betty. La seule pensée le fatiguait. « Est-ce que je peux faire quelque chose ? » Henry acquiesça. « Arrête de fumer. » Betty tira sur sa cigarette, puis la jeta par la vitre. « Ça va être horrible. – Oui, ça va être horrible. Je t’appelle quand ce sera fait. » Elle enclencha une vitesse. « Tu en es où, de ton roman ? – Il ne me manque plus grand-chose. » Il se pencha vers elle par la portière ouverte. « Est-ce que tu as parlé de nous à quelqu’un ?

– Absolument à personne, répondit-elle. – L’enfant est de moi, tu es sûre ? Je veux dire : il existe vraiment, il est en route ? – Oui, il est de toi. Et oui, il est en route. » Elle tendit vers lui ses lèvres légèrement entrouvertes pour recevoir un baiser. Il se pencha vers elle à contrecœur et sentit la langue qui pénétrait dans sa bouche telle une grosse vis tournant dans le vide. Henry referma la portière. La voiture descendit le chemin forestier pour rejoindre la nationale. Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Alors il éteignit du bout du pied la cigarette à moitié fumée qui gisait dans l’herbe. Il la croyait. Betty ne lui mentirait pas, elle était bien trop dépourvue d’imagination pour ça. Elle était jeune et sportive, beaucoup plus élégante que Martha, elle était belle et pas très intello mais extrêmement concrète. Et maintenant elle était enceinte de lui, pas besoin d’un test de paternité pour vérifier. Le pragmatisme sans états d’âme de Betty en avait imposé à Henry dès leur première rencontre. Ce qui lui plaisait, elle le prenait. Elle avait de l’esprit et de longs pieds fins, des taches de rousseur sur ses seins en oranges, les yeux verts et des cheveux blonds et bouclés. Lors de leur première rencontre, elle portait une robe dont l’imprimé représentait des animaux en voie d’extinction. Leur liaison avait commencé à l’instant où ils s’étaient rencontrés. Henry n’avait pas eu à se forcer, ni à simuler, ni à la conquérir, il n’avait – comme si souvent – rien eu à faire, car elle le tenait pour un génie. Qu’il soit marié et ne veuille pas d’enfant ne la dérangeait pas le moins du monde. Au contraire. Tout cela n’était qu’une question de temps. Elle avait longtemps attendu un homme comme lui, lui déclara-t-elle sans ambages. Selon elle, la plupart des hommes manquaient de grandeur. Qu’entendait-elle exactement par-là ? elle ne le précisa pas. Entre-temps, Betty était devenue éditeur en chef chez Moreany. Elle avait commencé comme intérimaire, bien qu’elle se considérât comme surqualifiée pour ce poste, ayant déjà en poche à l’époque son diplôme de lettres. La plupart des cours lui avaient paru ennuyeux et elle regrettait de n’avoir pas suivi le conseil de ses parents et opté plutôt pour des études de droit. Malgré sa qualification, les possibilités d’évolution à l’intérieur de la maison d’édition étaient réduites. Pendant la pause du déjeuner, elle se faufilait dans les bureaux des éditeurs pour bouquiner. Un jour, par pur désœuvrement, elle tira de la tour de fermentation où s’empilaient les manuscrits non réclamés le texte dactylographié d’Henry, histoire d’avoir quelque chose à lire à la cantine. Henry avait envoyé son manuscrit sans mot d’accompagnement et au tarif livres pour économiser des frais de poste. Jusque-là il avait toujours été un peu radin. Betty en lut à peu près trente pages et oublia de finir son assiette. Elle se précipita au troisième étage, dans le bureau de Claus Moreany, le fondateur de la maison d’édition, qu’elle tira de sa sieste. Quatre heures plus tard, le grand Moreany en personne téléphonait à Henry. « Bonjour, je m’appelle Claus Moreany. – Vraiment ? Mon Dieu.

– Vous avez écrit là quelque chose de merveilleux. Quelque chose de tout à fait merveilleux. Avez-vous déjà vendu les droits ? » Non, il n’avait pas vendu les droits. Le premier roman, Frank Ellis, s’écoula à dix millions d’exemplaires à travers le monde. Un thriller, comme on dit si joliment, avec beaucoup de bagarres et peu de réconciliations. C’était l’histoire d’un autiste qui devient policier pour retrouver le meurtrier de sa sœur. Les cent mille premiers exemplaires furent vendus, et très certainement lus, en l’espace d’un mois. Les bénéfices sauvèrent la maison Moreany du dépôt de bilan. À présent, huit ans plus tard, Henry était un auteur de best-sellers, traduit en vingt langues, lauréat de nombreux prix et Dieu sait quoi encore. Cinq romans à succès avaient paru entre-temps chez Moreany, tous avaient été adaptés au cinéma, montés au théâtre, et Frank Ellis était même étudié dans les écoles. Déjà un classique, ou presque. Et Henry était toujours marié avec Martha. À part Henry, Martha était la seule à savoir qu’il n’avait pas écrit lui-même un seul mot de ses livres.

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PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

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PREMIÈRES LIGNE #39

PREMIÈRES LIGNE #39

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le grand vertige de Pierre Ducrozet

Adam Thobias a indiqué à Carlos Outamendi le fauteuil rouge à franges. Dans les deux tasses il a versé du thé qu’ils ont bu en silence. On entend des gouttes d’eau qui tombent dans le puits, quelques tuiles qui craquent. L’eurodéputé est arrivé ce matin à Brighton dans la retraite d’Adam Thobias pour essayer de l’en sortir. Un peu plus de thé ? Avec plaisir. On parle de la lumière, bien pâle à cette époque de l’année, et des canards qui aiment poser leurs becs sur le réservoir d’eau. Outamendi, après une première attaque, trop discrète, revient à la charge sur le côté, vous savez, c’est une opportunité historique, il y aura des moyens importants, une grande marge de manœuvre. Adam Thobias, les deux mains reposant sur les accoudoirs en velours, le corps long et las perdu entre les étagères en bois brut de la bibliothèque, regarde l’eurodéputé d’un air étrange dans lequel flotte de la circonspection, mais aussi, peut-être, de l’indifférence. Celui que je préfère, c’est le petit, là-bas, dit Thobias en pointant du doigt la bande de canards. Il ne sait pas, il ne sait rien, il cancane quand même. Il glisse son bec dans le puits pour tenter de boire. Bientôt, il comprendra. Outamendi boit une nouvelle gorgée de cet earl grey haute cuvée. Il a la vessie qui va exploser mais il faut qu’il tienne. Pendant un moment, le maître des lieux a semblé vaciller. Mais il s’est ressaisi et étudie à présent la baie vitrée qui s’ouvre sur un jardin triste et humide ponctué de statues mousseuses et de bégonias presque partis déjà. Une demi-heure plus tard, alors qu’ils évoquent les derniers remous au Parlement européen, Thobias dit oui, au détour d’une phrase, de sa voix grave et lointaine, sans rien ajouter mais Outamendi comprend. Est-ce l’aspect nouveau du projet qui l’a convaincu, ou bien l’enveloppe allouée – il n’en dira rien.

Et c’est un long oiseau ébouriffé, aux cheveux encore abondants malgré ses soixante-cinq ans, qui débarque trois semaines plus tard, la tête légèrement inclinée, les yeux bleus perçants, dans la grande bâtisse à moitié flinguée de la rue du Vallon, dans le centre de Bruxelles. Trois étages, des bruits de pas émis par une cinquantaine de jambes, des Mac tout juste sortis de leurs étuis, des classeurs, des cartes, des documents étalés partout. On est pleins d’idées, de projets, d’ardeur, comme au début d’une histoire d’amour.

Le nouveau bateau, dont Adam Thomas

prend les commandes, porte le sigle de CICC, Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel – CICCNCN, c’était à peu près imprononçable, on a décidé à l’unanimité de raccourcir. Une centaine de gouvernements (à l’exception notable, quoique attendue, des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine), d’instances internationales (principalement l’ONU, l’Union européenne et la Banque mondiale) lui ont accordé des crédits : 120 milliards en tout pour aborder le défi bio-écologique depuis un autre versant que les politiques publiques, jusqu’à présent parfaitement inefficaces.

Quelque chose est en train de se passer. Il aura fallu une suite de catastrophes, incendies, épidémies, disparition d’écosystèmes et fonte des glaces pour qu’un spectaculaire revirement s’opère. Chloé Tavernier a bien senti le vent tourner. Militante de longue date, elle s’était jusqu’alors heurtée à un mur d’indifférence et de mépris, ah ouais t’aimes les arbres et les vaches, génial, mais en 2016 quelque chose s’est débloqué et alors tout est allé très vite sous la pression d’une nouvelle vague, vive et déjà exaspérée, portant l’agneau sacrifié par leurs parents. À moins que ce ne soit tout simplement la folle température qui brûla les peaux, cet été-là, et réveilla les cerveaux endormis. Cela déboucha, autre surprise, sur la création de cette organisation entièrement consacrée à la réinvention d’un pacte naturel. Lorsqu’on proposa à Chloé Tavernier de faire partie de l’équipe, elle esquissa dans son salon de la rue des Rigoles à Paris le pas de zouk des grands jours.

— Et qui va prendre la tête de la commission ?

Elle espérait, comme tous, que l’homme ayant mené le combat pendant quarante ans rejoigne l’aven­ture, mais il s’était semble-t-il éloigné des affaires, fatigué de ne rien voir venir.

— Si je viens, en revanche, avait finalement soufflé Adam Thobias à Carlos Outamendi en lui serrant la main devant le seuil pavoisé de sa maison, ce ne sera pas pour le plaisir de la balade.

Et il n’avait pas menti ; attrapant sa baguette, il donna aussitôt le tempo, suivi par ses vingt-quatre collaborateurs venus du monde entier.

En réalité, Adam Thobias a accepté à une condition. La création d’une entité à part, à l’intérieur de la commission, constituée de “spécialistes chargés de missions”.

— Qui serait comme le bras armé du reste, avait-il expliqué autour de la table de réunion. On envoie des gens enquêter partout dans le monde. Il faut ça si on veut réussir. On peut bien s’enfermer à Bruxelles pour imaginer le futur, si on n’a pas le présent ça ne servira à rien.

Les têtes autour de lui, tout à leur joie d’avoir attrapé le gros poisson dans leur escarcelle, opinèrent longuement.

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PREMIÈRES LIGNE #35

PREMIÈRES LIGNE #35

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre aujourd’hui est un livre jeunesse, un titre devenu un classique, un livre que j’ai lu il y a près de 20 ans et à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

Le livre en question

Artémis Fowl et Eoin Colfer

Prologue

Comment pourrait-on décrire ArtemisFowl ? Les nombreux psychiatres qui s’y sont essayés ont dû confesser leur échec. La principale difficulté de l’entreprise réside dans l’intelligence d’Artemis . Celui-ci parvient en effet à déjouer tous les tests auxquels on le soumet. Face à lui ,les plus grands esprits du monde médical se sont trouvés plongés dans une infinie perplexité et nombre d’entre eux, balbutiants et hagards, sont retournés dans leurs propres hôpitaux ,à titre de patients cette fois.

Artemis est sans nul doute un enfant prodige. Mais pourquoi un être aussi brillant a-t-il décidé de consacrer sa vie à des activités délictueuses?Voilà une question à laquelle une seule personne serait en mesure de répondre.Or,il prend un malin plaisir à ne jamais parler de lui-même.

La meilleure façon de tracer un portrait fidèle d’Artemis consiste à faire le compte rendu détaillé de la première entreprises célérate qui l’a rendu célèbre . Il m’a été possible de procéder à cette reconstitution grâce aux interviews de première main qu’ont bien voulu m’accorder ses victimes.

À mesure que se déroule le récit, chacun pourra constater à quel point la tâche était malaisée.

Toute l’histoire a commencé il y a plusieurs années, à l’aube du XXIe siècle.

Artemis avait alors conçu un plan destiné à rétablir la fortune de sa famille. Un plan qui aurait pu entraîner l’effondrement de deux civilisations et précipiter la planète dans une guerre interespèces.

À cette époque, Artemis Fowl était âgé de douze ans.

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