PREMIÈRES LIGNE #103 : Marchands de mort subite, Max Izambard

PREMIÈRES LIGNE #103

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Marchands de mort subite, Max Izambard

Pierre Marlot observe une colonie d’avocettes en baie de Somme lorsqu’il reçoit un appel du consul de France en Ouganda. On n’a plus de nouvelles de sa fille Anne, journaliste prometteuse et farouchement indépendante, depuis qu’elle est partie dans l’est de la République démocratique du Congo pour les besoins d’un reportage. En arrivant à Kampala, Pierre comprend qu’il ne faut rien attendre des services consulaires. Il se lance dans une quête solitaire sur les traces de sa fille. C’est ainsi qu’il rencontre Juliet Ochola, une journaliste travaillant pour un grand quotidien ougandais. Juliet décide de reprendre le travail d’Anne. Dans un pays où les journalistes subissent menaces de mort et arrestations arbitraires, elle s’engage dans une enquête à haut risque, alors même qu’une insurrection étudiante met la capitale à feu et à sang.
Dans ce premier roman, passionnante enquête sur les minerais du sang qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page, Max Izambard nous transporte au coeur d’une Afrique des Grands Lacs affamée de justice. Dans un labyrinthe de questions et de faux-semblants, ses magnifiques personnages luttent pour faire émerger des vérités dérangeantes face à un pouvoir aux abois.

1

Lorsque Pierre Marlot reçut l’appel du consul, il observait une colonie d’avocettes à tête noire qui déambulaient à grands pas rapides et gracieux le long d’une plage en baie de Somme. L’aube était étrangement lumineuse en ce début de mois de mars. Dès les premières lueurs du jour, il était parti marcher sur l’immense plage presque rectiligne qui part de la pointe du Hourdel et va jusqu’à Cayeux-sur-Mer ; cette plage sur laquelle, à cette heure, on ne décelait aucune trace de l’espèce humaine, à l’exception d’un bunker allemand échoué sur le sable, comme s’il avait été recraché par la mer une nuit de tempête.

Pierre sentait la morsure du vent sur ses mains et ses joues. Il n’entendait que le flux et le reflux des vagues sur le sable au loin. Lorsqu’il plaça les jumelles devant ses yeux, l’immensité de l’espace soudain s’abolit. Son monde visuel se résuma à des aplats de couleurs pâles, du bleu, du gris, du beige, floutés par des mouvements de mise au point et de déplacement des jumelles. Au bout de quelques secondes, il vit apparaître un oiseau noir et blanc perché sur ses longues pattes, qui avançait dans l’eau peu profonde et plongeait son bec fin dans la vase pour en retirer des vers et des petits crustacés. Recurvirostra avosetta, nota-t-il mentalement, tout juste rentrées d’Afrique. Bienvenue au bercail mes amies ! Il sourit sans s’en apercevoir.

C’est précisément à ce moment-là qu’une vague d’ondes radioélectriques traversa le Sahara, la mer Méditerranée puis remonta la France en diagonale avant de frapper de plein fouet le petit téléphone portable de Pierre. Il détacha brusquement ses orbites des oculaires, recouvra un champ de vision de plusieurs kilomètres de large, rangea les jumelles dans leur étui, et sortit avec irritation son téléphone de la poche intérieure de sa veste. Il ne reconnut pas le numéro qui s’affichait sur l’écran digital.

La conversation avec le consul de France en Ouganda lui fit l’effet d’une lente suffocation. La faible voix, entrecoupée de claquements électromagnétiques, lui demanda d’abord s’il était bien le père d’Anne Marlot, ce à quoi il répondit d’un oui, qu’il eut du mal à extraire de sa gorge nouée. Ensuite, le consul l’informa que l’on n’avait plus de nouvelles d’Anne depuis deux semaines, depuis qu’elle avait traversé la frontière ouest du pays afin de se rendre au Congo pour les besoins d’un reportage. Pierre Marlot posa plusieurs questions à propos du jour précis de son départ, du nom de l’amie qui avait alerté l’ambassade, et d’autres détails.

Lorsque le consul raccrocha, les avocettes s’envolèrent d’un seul coup. Pierre fut pris d’un vertige. Il s’accroupit, ferma les yeux et posa une main sur le sable pour garder l’équilibre. Quand il sentit que sa tête s’arrêtait de tourner, il se releva lentement et marcha jusqu’à la mer.

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PREMIÈRES LIGNE #98, Héloïse, Ophélie Cohen

PREMIÈRES LIGNE #98

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Le livre en cause

Héloïse, Ophélie Cohen

Enorme coup de coeur

PROLOGUE

Toutes les femmes ont une histoire.

La mienne est plutôt moche.

Ce soir, seule dans la chambre de mon meublé miteux, j’ai décidé de me confier.

Expier mes péchés.

Exorciser la douleur.

Et regarder en face les cadavres que j’ai laissés derrière moi…

Je viens de terminer mon troisième verre. L’alcool anesthésie mes douleurs, mais ce n’est que provisoire, je le sais.

Les violoncelles d’Apocalyptica et la voix de Lauri Ylönon résonnent. Ils bercent ma mélancolie, Bittersweet. Premier acte de l’opéra dramatique de ma vie.

Oublier, pour quelques heures, la déchirure de l’abandon.

Le gouffre qui s’est creusé dans ma poitrine.

Et mes actes, irréparables.

Devant ma psyché, je regarde le reflet de cette personne que je ne reconnais pas. Une jeune femme que l’on dit séduisante et qui a toujours le sourire aux lèvres. Des yeux verts, rieurs. De longs cheveux blonds. Une bouche finement ourlée.

Mais moi je sais ce qui se cache derrière son masque de fraîcheur et de joie de vivre : des cicatrices si profondes qu’elles dégoulinent encore de son malheur et de sa douleur. Des blessures béantes qui suintent et inondent ses yeux de larmes.

Cette nuit, je vais vous o

ffrir un billet pour un aller sans retour dans le passé.

Mon passé…

CHAPITRE 1

Je suis née il y a trente ans.

J’ai poussé mon premier cri, ma mère son dernier.

J’étais préma, comme on dit. J’aurais dû arriver plus tard, mais j’en avais décidé autrement. Déjà fœtus je ne voulais écouter personne, et j’ai mis, pour la première fois, ma vie en danger.

Réanimation, assistance respiratoire, la grande faucheuse a bien failli m’emmener au pays d’où on ne revient jamais.

Or, six semaines après ma naissance, j’étais toujours vivante, malgré les pronostics des médecins. On a décidé de m’appeler Héloïse alors que jusque-là je n’avais été que Elle.

Héloïse parce que cela signifie « bois robuste » en germanique et que je ne voulais pas crever. Pourtant mon père l’avait tellement espéré.

En venant au monde, j’avais tué sa femme, son grand amour, la prunelle de ses yeux. Moi, je n’étais rien d’autre que la chose qui avait pris la vie de celle qu’il aimait.

Enfin, c’est ce que j’ai toujours cru. Pourquoi m’aurait-il abandonnée, sinon ?

Il a quitté l’hôpital le soir de la mort de ma mère.

Je ne sais pas qui il est, si je lui ressemble ou si c’est d’elle que j’ai hérité les traits.

Je ne sais rien de mes origines, en fait.

À la sortie de la maternité, orpheline, j’ai été placée en pouponnière.

Un autre combat a commencé.

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PREMIÈRES LIGNE #97, Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PREMIÈRES LIGNE #97

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Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PROLOGUE

JAKARTA

Le ferry fend la mer de sa coque noire, s’approchant des quais bétonnés de Tanjung Priok, au nord de Jakarta.

Un homme, la peau mate et les cheveux sombres, se tient debout à l’avant du bateau, respirant les effluves marins et goudronnés du port dont les bâtiments, encore flous, se mêlent au gris du ciel chargé de nuages bas.

Il devrait être nerveux, craindre pour sa liberté, voire sa vie. Mais il n’en est rien. Il est sûr de son plan, a confiance en ses contacts et sait que personne n’osera jamais le trahir. Pas lui. Pas le mec qui pèsera bientôt des milliards de roupies. Son petit négoce avec la Hollande fonctionne à merveille. Les deux premières livraisons ont été un succès. De quoi lui permettre d’investir et faire fructifier ses business. L’officiel et l’officieux. Le visible et le planqué. Le légal et le prohibé.

Avant qu’il ne sache tout à fait distinguer les containers et les hangars qui s’étendent de toute leur laideur sur la terre ferme, il redescend une dernière fois dans les cales. Il n’est pas inquiet, mais on n’est jamais trop prudent. On lui a refilé une sacrée somme pour ramener ce type et ce gosse dans le vieux cargo. Il n’a pas intérêt à foirer. Pour leur village, cet argent doit représenter des années de labeur dans les rizières. Ils doivent être d’une grande valeur. Des gens importants, sans nul doute. Il n’a pas posé de questions. Il a accepté le transfert.

Une marche de métal rouillé grince sous la lourdeur de son pas. Les murs de la pièce sombre et humide suintent des relents de corrosion et d’eau salée. Le bruit des machines lui percute les tympans et couvre les cris du bébé qui proviennent du fond de la cale. Les pleurs, puissants, s’étouffent sous l’épaisseur des parois d’une caisse en bois, mais ne 

faiblissent pas malgré le bercement des flots et les gestes apaisants d’un père aussi bienveillant que désemparé.

L’odeur de rouille se mêle à celle de la crasse, miasmes de transpiration, urine et vomissures. L’homme s’approche de son étrange marchandise, en aperçoit d’abord les pieds dont un est solidement attaché à une chaîne. Des mollets d’une maigreur affligeante apparaissent lorsque le prisonnier tend les jambes, les laissant dépasser du cageot dans lequel il s’est bâti un nid peu douillet et sinistre.

L’homme est rassuré. Les deux sont toujours vivants. Il sera payé.

Il sent le navire ralentir et comprend qu’ils débarqueront dans quelques minutes. Il ordonne au père de replier ses jambes et de rester à l’étroit dans la caisse. Le malheureux refuse, implore, hoquette de peur. Alors, l’homme se place face à lui, lui qui n’est plus que l’ombre de lui-même, lui que toute dignité a quitté. Le maton tape du pied sur le sol si fort que toute la carcasse d’acier tremble et résonne tel un concert de gongs chinois. Effrayé, le captif serre un ballot de linges jaunâtres contre lui, un amas de tissus aux humeurs surettes d’où émanent des pleurs lancinants. Il se terre au fond de sa geôle de pin, se tapit en son antre exigu et crasseux, se cogne à ses parois constellées de traces de vomi et de matières fécales et renverse un bol de bouillie de riz d’un geste maladroit. Sa peau, trop tendue sur ses os saillants, se tuméfie lorsqu’elle se frotte à la surface rugueuse de l’abri de fortune, à la fois enfer et refuge.

L’homme est satisfait, sa marchandise lui a obéi.

Il se penche pour ramasser une planche carrée puis prend soin de bien refermer la boîte, plongeant les deux captifs dans l’obscurité complète.

Comme il entend encore des pleurnichements, il donne un violent coup de pied dans le bois et ordonne :

— À partir de maintenant, tu la boucles et tu te débrouilles pour que le mioche fasse de même. Si on vous repère, vous êtes morts.

Sur le quai, à quelques mètres à peine, des dockers attendent le débarquement du ferry. Deux flics aussi.

Quelques minutes plus tard, l’un d’eux fouillera les cales, inspectera quelques containers et vérifiera une série de documents avant d’y apposer un tampon.

L’autre, pendant ce temps, se verra remettre une enveloppe.

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PREMIÈRES LIGNE #96, La porte des enfers, Laurent Gaudé

PREMIÈRES LIGNE #96

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

La porte des enfers, Laurent Gaudé

I

LES MORTS SE LÈVENT

(août 2002)

Je me suis longtemps appelé Filippo Scalfaro. Aujourd’hui, je reprends mon nom et le dis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis. Depuis ce matin, au lever du jour, je suis plus vieux que mon père. Je me tiens debout dans la cuisine, face à la fenêtre. J’attends que le café finisse de passer. Le ventre me fait mal. C’était à prévoir. La journée sera dure aujourd’hui. Je me suis préparé un café au goût amer qui me tiendra de longues heures. Je vais avoir besoin de cela. A l’instant où le café commence à siffler, un avion décolle de l’aéroport de Capodichino et fait trembler l’air. Je le vois s’élever au-dessus des immeubles. Un grand ventre plat de métal. Je me demande si l’avion va s’effondrer sur les milliers d’habitants qu’il survole, mais non, il s’extrait de sa propre lourdeur. Je coupe le feu de la gazinière. Je me passe de l’eau sur le visage. Mon père. Je pense à lui. Ce jour est le sien. Mon père – dont je parviens à peine à me rappeler le visage. Sa voix s’est effacée. Il me semble parfois me souvenir de quelques expressions – mais sont-ce vraiment les siennes ou les ai-je reconstruites, après toutes ces années, pour meubler le vide de son absence ? Au fond, je ne le connais qu’en me contemplant dans la glace. Il doit bien y avoir quelque chose de lui, là, dans la forme de mes yeux ou le dessin de mes pommettes. A partir d’aujourd’hui, je vais voir le visage qu’il aurait eu s’il lui avait été donné de vieillir. Je porte mon père en moi. Ce matin, aux aurores, je l’ai senti monter sur mes épaules comme un enfant. Il compte sur moi dorénavant. Tout va avoir lieu aujourd’hui. J’y travaille depuis si longtemps.

Je bois doucement le café qui fume encore. Je n’ai pas peur. Je reviens des Enfers. Qu’y a-t-il à craindre de plus que cela ? La seule chose qui puisse venir à bout de moi, ce sont mes propres cauchemars. La nuit, tout se peuple à nouveau de cris de goules et de bruissements d’agonie. Je sens l’odeur nauséeuse du soufre. La forêt des âmes m’encercle. La nuit, je redeviens un enfant et je supplie le monde de ne pas m’avaler. La nuit, je tremble de tout mon corps et j’en appelle à mon père. Je crie, je renifle, je pleure. Les autres appellent cela cauchemar, mais je sais, moi, qu’il n’en est rien. Je n’aurais rien à craindre de rêves ou de visions. Je sais que tout cela est vrai. Je viens de là. Il n’y a pas de peur autre que celle-là en moi. Tant que je ne dors pas, je ne redoute rien.

Le bruit des réacteurs a cessé de faire trembler les parois de l’immeuble. Il ne reste dans le ciel qu’un long filet de coton. J’avais décidé de me raser ce matin, peau neuve, mais je ne le ferai pas. Je ne me raserai pas. Et pourtant si, il le faut. Je veux avoir l’air le plus juvénile possible pour ce soir. S’il y a une chance pour qu’il me reconnaisse, je veux la lui offrir. L’eau qui coule dans le lavabo est sale. Légèrement jaune. Le temps de ma splendeur commence aujourd’hui. J’emporterai mon père avec moi. J’ai préparé ma vengeance. Je suis prêt. Que le sang coule ce soir. C’est bien. J’enfile une chemise pour cacher à mes propres yeux la maigreur de mon corps. Naples s’éveille lentement. Il n’y a que les esclaves qui se lèvent aussi tôt. Je connais bien cette heure. C’est celle où les ombres qui traînent autour de la gare centrale cherchent déjà un endroit où cacher leurs cartons.

Je vais rejoindre le centre-ville. Je ne laisserai rien voir sur mon visage. J’entrerai par la porte de service du restaurant comme tous les matins depuis deux ans. Chez Bersagliera. La via Partenope sera vide. Aucun taxi, aucune vespa. Les barques clapoteront sur le port de Santa Lucia. Les grands hôtels du front de mer sembleront silencieux comme de majestueux pachydermes endormis. Je ferai ma journée sans rien laisser transparaître jusqu’au soir. Le café que je me suis fait m’aidera à tenir. Je sais faire le café comme personne. C’est pour ça que j’ai le droit, à dix-neuf heures, de passer en salle. Je laisse la plonge et les cuisines avec leurs bacs remplis d’eau sale et reste devant la machine à café. Je ne fais que cela. Je ne prends aucune commande, n’apporte aucun plat. La plupart des clients ne me voient même pas. Je fais les cafés. Mais je suis devenu célèbre à Naples. Il en est certains, maintenant, qui ne viennent que pour moi. Je serai en salle, ce soir, et je sourirai en attendant l’instant de me venger.

Je ferme la porte de mon appartement. Je n’y reviendrai plus. Je n’emporte rien avec moi. Je n’ai besoin que des clefs de la voiture. Je me sens fort. Je suis revenu d’entre les morts. J’ai des souvenirs d’Enfers et des peurs de fin du monde. Aujourd’hui, je vais renaître. Le temps de ma splendeur a commencé. Je ferme la porte. Il fait beau. Les avions vont continuer à faire trembler les parois des immeubles du quartier de Secondigliano. Ils décollent tous vers la mer en rasant les immeubles. Je vais prendre ma place chez Bersagliera, en attendant le soir. J’espère qu’il sera là. Je ne suis pas inquiet. Je n’ai plus mal au ventre. Je marche vite. Mon père m’accompagne dorénavant. C’est le jour où j’ai repris son nom et je le redis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis.

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PREMIÈRES LIGNE #95 Profanation de Jussi Adler-Olsen

PREMIÈRES LIGNE #95

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Le livre en cause

Les enquêtes du département V Volume 2

Profanation de Jussi Adler-Olsen

Prologue

Un nouveau coup de feu éclate au-dessus des arbres.

Les cris des rabatteurs sont tout près à présent. Son pouls bat plus fort dans ses tympans, et l’air humide remplit ses poumons si vite et avec tant de violence qu’ils lui font mal.

Courir, courir, surtout ne pas tomber. Si je tombe, je ne me relèverai plus. Merde, merde, pourquoi je n’arrive pas à me détacher les mains. Courir, courir, il ne faut pas qu’ils m’entendent. Ils m’ont entendu ? Je suis mort ! Alors c’est comme ça que je dois crever ?

Les branches fouettent son visage et laissent des zébrures sanguinolentes, le sang se mélange à sa sueur.

Maintenant les cris des hommes viennent de tous les côtés en même temps. C’est la première fois qu’il a vraiment peur de mourir.

Encore quelques détonations. Le sifflement des balles dans l’air glacé est si proche maintenant que sa transpiration fait comme une compresse de gaze froide sous ses vêtements.

Dans une minute, deux tout au plus, ils seront là. Pourquoi les mains dans son dos refusent-elles de lui obéir ? Comment ce ruban adhésif peut-il être aussi résistant ?

Des oiseaux effrayés s’envolent tout à coup dans les branches. Les ombres qui dansent derrière le front serré des sapins sont plus nettes à présent. Ils doivent être à cent mètres à peine, en contrebas. Tout devient palpable. Les voix des chasseurs, leur soif de sang.

Comment vont-ils s’y prendre ? Un coup de fusil, un trait d’arbalète et ce sera terminé ? Fin de l’histoire ?

Non, pourquoi se contenteraient-ils de si peu ? Pourquoi devraient-ils faire preuve d’une telle clémence, ces salauds ? Ce n’est pas leur genre. Les canons de leurs fusils sont encore chauds, les lames de leurs couteaux sont souillées par le sang des bêtes qu’ils ont tuées et ils n’ont plus besoin de se prouver la précision de leurs arbalètes.

Je dois me cacher. Il doit bien y avoir un trou quelque part ! Je n’ai pas le temps de retourner là-bas. Ou peut-être que si ?

Son regard scrute le sous-bois, de tous les côtés, malgré le chatterton qui recouvre partiellement ses yeux. Ses jambes continuent leur course à la limite de la chute.

C’est mon tour de subir leur violence. Je ne vais pas y couper. Il n’y a que ça qui les fasse jouir. Ça ne peut pas se terminer autrement.

Son cœur bat si fort à présent qu’il lui fait mal.

1

Elle était comme en équilibre sur le fil d’un rasoir, quand elle trouva le courage de s’aventurer dans la rue piétonne. Le visage à moitié dissimulé sous un châle d’un vert sale, elle rasait les vitrines éclairées, examinant la rue de ses yeux attentifs. Il s’agissait de voir sans être vue. De vivre en paix avec ses propres démons et de ne pas s’occuper des gens stressés qui croisaient son chemin. D’ignorer à la fois les monstres ignobles qui lui voulaient du mal et les passants qui l’évitaient, avec leurs regards vides.

Kimmie leva les yeux vers les lampadaires dont la lumière froide flottait sur Vesterbrogade. Ses narines humaient l’air. Bientôt les nuits seraient plus fraîches. Elle allait devoir préparer son nid pour affronter l’hiver.

Elle était au milieu d’une bande de piétons frigorifiés qui sortaient du parc d’attractions de Tivoli et patientaient au feu rouge en face de la gare quand elle remarqua une femme à côté d’elle, vêtue d’un manteau de tweed. Ses yeux sévères étaient fixés sur elle, son nez se fronça imperceptiblement et elle fit un pas de côté pour s’éloigner de Kimmie. Juste quelques centimètres, mais c’était suffisant.

« Tu as vu ça Kimmie ! » l’avertit une voix à l’arrière de son cerveau, tandis qu’elle sentait les vagues de violence monter en elle.

Elle jaugea la femme des pieds à la tête, s’arrêta sur ses mollets. Ses collants scintillaient légèrement et ses chevilles se tendaient dans une paire d’escarpins à talons. Kimmie eut un sourire sournois. D’un coup de pied énergique, elle pourrait briser ces talons-là. La femme serait fauchée net. Elle apprendrait que même un tailleur Lacroix peut se salir sur un trottoir humide. Et surtout elle apprendrait à s’occuper de ses affaires.

Kimmie releva les yeux et fixa le visage de sa voisine. Des yeux maquillés d’un trait d’eye-liner précis, de la poudre sur le nez, une coupe de cheveux sculptée mèche par mèche. Un regard froid et méprisant. Elle connaissait ce genre de femme mieux que quiconque. Elle avait été ce genre de femme jadis. Elle avait vécu parmi ces bourgeois arrogants à l’âme désespérément vide. Elle avait eu des amies semblables à cette femme. Elle avait eu une belle-mère qui ressemblait à cette femme.

Elle les haïssait.

« Réagis, bon Dieu », la tançait la voix dans sa tête. « Ne te laisse pas faire. Montre-lui qui tu es. Maintenant ! »

Puis elle remarqua un groupe de garçons à la peau sombre de l’autre côté de la rue. S’ils n’avaient pas été là, elle aurait poussé cette femme sous les roues du 47 qui passait au même moment. Elle s’imagina la scène : quelle magnifique mélasse écarlate le bus laisserait derrière lui. Quelle délicieuse onde de choc traverserait la foule quand ils verraient le corps broyé de cette prétentieuse. Quel merveilleux sentiment de justice cela lui procurerait à elle.

Kimmie ne la poussa pas. Il y avait toujours au moins une personne alerte dans un troupeau, et puis il y avait ce truc en elle, qui l’empêchait désormais de faire ce type de choses. Ce terrible écho d’un passé qu’elle voulait oublier.

Elle leva sa manche à la hauteur de ses narines et respira un grand coup. La femme qui s’était à présent éloignée d’elle n’avait pas tort. Ses vêtements puaient abominablement.

Quand le feu passa au vert, elle traversa la rue, tirant derrière elle sa valise qui sautillait à droite, à gauche, sur ses roulettes tordues. Ce serait son dernier voyage, il était temps de se débarrasser de toutes ces vieilles frusques, et de la valise en même temps.

Planté au milieu de la salle des pas perdus, devant le kiosque à journaux de la gare, un grand panneau affichant la une des quotidiens s’évertuait à pourrir la vie aux gens pressés et aux aveugles. Elle avait déjà vu les gros titres de la presse à divers endroits en traversant la ville, et ils lui donnaient la nausée.

« Sales porcs », grommela-t-elle en passant, le regard braqué droit devant. Mais cette fois elle ne put s’empêcher de tourner les yeux et d’apercevoir son visage sur la manchette du Berlingske Tidende.

Le simple fait de voir sa photo la fit trembler de tous ses membres.

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PREMIÈRES LIGNE #94, L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PREMIÈRES LIGNE #94

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L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PROLOGUE

J’ai tiré à bout touchant. Deux coups dans son ventre.

Son corps a basculé, il est retombé sur les tommettes. Une tache de sang a gonflé sous son dos, sous sa tête. Comme une peinture éblouissante.

Dehors, le jour commençait à se lever, une lumière chaude m’a enveloppé. Dans le silence parfait des champs, j’ai pris une bêche et j’ai creusé un trou.

Il n’y aurait pas d’autres funérailles que celles-ci, minuscules et bâclées.

J’ai jeté son corps dans le trou, que j’ai recouvert de terre. Avec mon pied.

Ensuite, je suis remonté dans la chambre et j’ai attendu.

~

C’était l’été d’avant le tremblement final, l’été d’avant l’Apocalypse, de l’écroulement du monde. Un homme qui, comme moi, a passé toute sa vie à la campagne sait toujours interpréter les variations du climat, lire les mots que tracent à dessein les volutes des nuages, comprendre à quel point l’alternance des saisons change le cours du ciel. Et des saisons, justement, il n’y en avait plus. Rien n’était comme avant. Mars avait été sublime. En mai, il avait plu sans arrêt, une petite pluie fine, tenace, une pluie salope qui vous trempe sans arroser la terre, à croire qu’elle s’est juré de vous glacer les os sans jamais atteindre le sol, de vous briser en deux sans faire pousser les semailles. Je savais qu’un jour, la planète se vengerait de nous autres, qui lui vidangions les tripes sans discontinuer, mais j’avais imaginé une vengeance plus grandiose, plus décisive. Un truc sec comme un couperet. Une météorite. Un cyclone, à la rigueur. Mais pas ce dérèglement poussif, ce brouillage lent et méticuleux de ce qui jusque-là faisait la chair de nos existences.

D’abord, les abeilles ont disparu. Pas en une fois. Non. C’était bien plus tordu, plus fourbe. Le temps qu’on s’aperçoive qu’il y en avait moins, elles avaient toutes disparu. On disait qu’elles s’étaient taillées à Paris, comme les mouettes rieuses et les goélands, parce qu’à tout prendre, il y avait moins de pesticides que dans nos belles campagnes françaises. Qu’est-ce qu’ils y pouvaient, nos paysans du coin, si leurs cultures crevaient quand on ne les abreuvait pas de cochonneries ? Qui aurait acheté leurs légumes pelés et biscornus, leurs tomates en forme de n’importe quoi, leurs pommes tordues ? Ici, la mode du bio nous a toujours fait marrer. Comment le voisin faisait pour avoir des courgettes biologiques quand le champ d’à côté baignait dans le Roundup ? Il ne fallait pas avoir plus de trois neurones et demi pour piger que ça ne voulait rien dire. Mais bon, tant que les bonnes gens seraient prêts à acheter leurs récoltes trois fois le prix en croyant qu’ils bouffaient le petit Jésus en culotte de velours, qui étais-je pour condamner ?

Je ne sais plus quand a commencé ce dérèglement des saisons, sans doute avec l’extinction des abeilles. Après, il y a eu les oiseaux. Ils étaient moins nombreux. Les coucous se sont envolés les premiers. Parce que les printemps n’étaient plus des printemps, les rouges-gorges pondaient plus tôt et, quand les coucous arrivaient, ils ne pouvaient plus laisser leurs œufs dans le nid des rouges-gorges. Et tout s’enchaînait comme ça, en cascade. Les crocus fleurissaient en automne, on avait vu des poiriers faire des fleurs en plein mois d’octobre.

J’ai fini par devenir comme les plantes, comme les saisons – j’ai perdu mes repères. J’ai perdu plus que cela : toute ressemblance avec moi-même, l’homme que j’avais été, que j’avais cru être. Mes goûts, mes valeurs, tout est devenu confus. Je me suis consumé corps et âme dans le grand brasier de ces étés brûlants.

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PREMIÈRES LIGNE #92 Noir diadème de Gilles Sebha

PREMIÈRES LIGNE #92

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir diadème de Gilles Sebha

Présentation

Le lieutenant Dapper fait partie de ces hommes dont on attend qu’ils partagent leur science du mal. Au fil des années, n’est-il pas devenu un spécialiste de la question ? Mais il a beau avoir vu le pire, lorsqu’on découvre le corps profané d’un adolescent aux abords d’un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, il en fait une affaire excessivement personnelle.

Comme les grands héros tragiques, le policier va s’évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d’un réseau de trafic d’organes. Et s’attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu’une citadelle.

Auteur d’une œuvre foisonnante, notamment chez Gallimard et Denoël, Gilles Sebhan publie aux Éditions du Rouergue une série policière saluée par la critique, mettant en scène un héros récurrent, le lieutenant Dapper. Ont déjà paru Cirque mort (2018, Rouergue en poche 2020), La Folie Tristan (2019) et Feu le royaume (2020).

Le fil

1.

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien pour une quelconque affaire de dessous-de-table impayés ? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. La ville se transformait. Elle ne semblait pas vouloir renoncer à s’étendre, comme si ce mouvement d’expansion lui était naturel. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait plus. En lisière, la misère avait rendu noirs les visages des nouveaux hommes qui semblaient vouloir réintégrer l’espace des cavernes.

Un attroupement déguenillé se tenait près d’une palissade qui paraissait une frontière infranchissable. Les yeux brillants scrutaient le ballet des policiers qui établissaient une zone de sécurité et commençaient à protéger les indices possibles, traces de pas, de pneus, ordures multiples parmi lesquelles se cachaient peut-être l’arme du crime, une trace ADN du tueur, un cheveu, un vêtement souillé. Il fallait de la coordination pour gérer une scène de crime, mais ce que voyait se déployer Dapper devant lui ressemblait plutôt à une panique généralisée. L’inconvénient des villes sans envergure, pensa le policier en se dirigeant vers la palissade. À mesure, les silhouettes du petit attroupement devenaient plus distinctes. On aurait dit une horde de sauvages. Les vêtements dépareillés dont ils étaient partiellement couverts, trop grands ou trop courts, aux associations de couleurs criardes, aux styles désaccordés, donnaient l’impression d’avoir été prélevés sur des cadavres après un massacre. Il y avait de jeunes garçons, des filles adolescentes, sans doute les plus farouches, une femme aux mains fermes et quelques hommes au regard fataliste. Un policier se tenait près d’eux, comme pour les contenir, alors qu’ils observaient le plus grand calme et semblaient plus immobiles qu’un vieux piano abandonné dans une décharge publique.

Dapper aperçut au milieu des va-et-vient ses collègues en grande discussion avec leurs homologues d’une ville voisine, puisque le crime avait eu lieu à cheval sur deux territoires. Il reconnut des visages croisés lors de stages, il identifia un type avec lequel il avait collaboré sur une affaire. Basini lui fit signe de la main. Les techniciens étaient en train de faire leurs relevés. Le commissaire donnait des ordres. Quant à Zirkin Peretti, le nouveau venu, il se tenait un peu en retrait, comme s’il n’osait pas entrer de plain-pied dans l’horreur. Évidemment, pensa Dapper en passant devant lui sans lui adresser le moindre mot. Il est où ? dit-il à Basini qui désigna du menton la direction d’une tente parallélépipédique. Au-delà du panneau, derrière la palissade, se trouvait le corps de l’enfant.

2.

Un jour je ne pourrai plus, se dit Dapper, non je ne tiendrai plus debout devant la DESTRUCTION, il vit le mot gigantesque qui rougeoyait dans le couchant, puis se rendit compte qu’il avait déformé un slogan d’une publicité sur le grand panneau. Il se dit qu’un jour aurait lieu l’effondrement mais pas aujourd’hui, ce jour viendrait quand quelqu’un d’autre lui prendrait des mains le relais. Pour l’instant, on attendait de lui qu’il partage sa science du mal, puisqu’en quelques mois il était devenu spécialiste de la question. Le mal, c’est-à-dire la souffrance. Il avança encore avec ce mot en tête, se tint le plus droit possible, réussit à ne pas trembler. Aux abords de la tente, on lui fournit un masque, des gants. Il entra dans l’espace protégé et violemment éclairé comme dans un champ de fouilles et ouvrit les yeux sur la forme qui se détachait dans la boue sèche, telle une mâchoire d’animal préhistorique. Lui, l’éternel garçon, pris dans son éternité.

Dapper se pencha. Basini, qui l’avait suivi, commença son débrief. Il est du camp, dit-il, mais apparemment c’est un mineur isolé. Difficile de lui établir un âge, mais disons entre quatorze et seize ans. Il a été retrouvé par des gamins qui cherchaient un coin tranquille. Pour ? demanda Dapper. Oh j’imagine des petits trafics. On est en train d’établir à quand remonte la mort, mais ça devrait se compter en jours plutôt qu’en heures. Et ça ? dit Dapper, en montrant un long serpent de sang qui semblait sortir du slip maculé de l’enfant et courait le long du torse. Basini eut un instant d’hésitation. C’est pour ça qu’on nous associe à l’enquête, en fait. Le garçon est peut-être la dernière victime de Bauman. Même signature : l’ablation des testicules. Merde, ne put s’empêcher de marmonner Dapper. Il pensa à son fils Théo. Détournant les yeux, il aperçut dans la poussière un petit amas sanglant. Mais il y a une nouveauté, poursuivit Basini et précautionneusement il souleva un T-shirt orné d’un crâne encerclé de papillons multicolores : il manque aussi le cœur.

On ne sait jamais si l’on croise l’enfance d’une victime ou d’un meurtrier. C’est la phrase qu’avait prononcée une journaliste à propos d’une enquête sur la jeunesse délinquante. La phrase du documentaire avait marqué Dapper. Il sentait obscurément que c’était une question qu’il n’avait cessé d’adresser à ce qu’il avait été. Il était persuadé que le passé n’est pas tout à fait accompli avant d’avoir engendré un certain nombre de conséquences. L’enfance est un papillon dont le battement d’ailes peut avoir, à distance, des effets innombrables et catastrophiques. Comment s’appelait-il ? On doit au moins connaître son nom ? Basini se tourna vers le nouveau venu qui notait tout avec zèle sur un carnet. Je n’ai pas bien compris, quelque chose comme Azman ou Azlan ? C’est précis, dit Dapper sarcastique, au moins on peut imaginer qu’il vient d’Afghanistan. En fait il avait surtout un surnom, précisa Basini. On l’appelait le fil mais je n’ai pas encore réussi à savoir pourquoi.

Le commissaire, qui ne se déplaçait plus sur le terrain depuis longtemps, arriva à ce moment-là. Essoufflé d’avoir arpenté le no man’s land de boue sèche et de détritus. C’est tellement sale qu’on va avoir du mal à trier les indices des déchets. Vous en pensez quoi ? dit-il en s’adressant exclusivement à Dapper. Il ne comprenait pas qu’à son âge, avec son expérience, le lieutenant n’ait pas souhaité passer le concours pour prendre sa place. Cette absence d’ambition lui paraissait inexplicable. Un refus impossible à justifier. Comme si Dapper ne voulait pas endosser le rôle de l’autorité. Pourtant ses qualités avaient abouti à la neutralisation d’une grande figure du crime organisé. Il y avait gros à parier que la police souhaiterait le récompenser. Même si, chaque fois qu’on voulait aborder la question avec lui, Dapper rejetait l’idée d’une médaille ou d’une promotion.

Il faut attendre les résultats d’analyse, dit Dapper. Si le crime remonte à une période antérieure à la mort de Bauman, on pourra effectivement ajouter ce crime au tableau de chasse de cette ordure. Sinon, il se pourrait qu’on ait affaire à un copycat, et ça, ça ne m’amuserait pas du tout. Un copyquoi ? dit le nouveau. Tout le monde se tourna vers le grand escogriffe. Décidément, il y avait un problème avec la nouvelle génération. Je ne serai pas toujours là, répétait régulièrement le commissaire. Et il laissait la phrase en suspens parce que lui-même ne savait pas exactement ce que cela signifiait. Mais peut-être, à présent, face à Zirkin Peretti, commençait-il à comprendre cette mise en garde. Faussement protecteur, il prit la parole pour expliquer que c’était un terme utilisé par les Anglo-Saxons pour désigner un meurtrier qui copiait le mode opératoire d’un autre, soit en hommage, soit par dissimulation. Comme un faussaire, intervint Basini. Le nouveau venu hocha la tête. Dapper répéta copycat d’un air songeur. Tout le monde se tut.

3.

Les policiers se dispersaient déjà quand un agent technique vint les voir, un sachet à la main. Comme tout le monde, l’homme connaissait Dapper par les journaux et la télé, et s’adressa à lui comme s’il dirigeait l’enquête. Ce phénomène gênait terriblement le lieutenant Dapper, qui sortait sans cesse d’un anonymat qu’il tentait de tirer à lui comme un dormeur le fait avec une couverture qui glisse, en vain. Dans le sac, une petite forme circulaire. J’ai trouvé ça dans un buisson à quelques mètres du corps, dit l’agent. Ça nous avait d’abord échappé, on va le mettre à l’analyse mais je voulais vous le montrer tout de suite parce que ce truc est éclaboussé de sang. Et il tendit le sac transparent à Dapper qui le prit et l’examina à la lumière d’un spot. Il s’agissait d’un jeton du casino de Blankenzee, une station balnéaire de l’autre côté de la frontière, pas très loin des lieux où les tueurs du Brabant avaient commis leurs forfaits. Dapper pensa immédiatement à Lipsky, qui avait travaillé avec lui sur l’affaire. Il faudrait qu’il trouve la force de le contacter malgré ce qu’il s’était passé.

Revenant vers sa voiture, Dapper passa de nouveau devant le groupe. On aurait dit une sorte de chœur antique. Les bouches noires du destin qui s’obstinaient à rester fermées. Parmi eux, un adolescent avait le regard embrasé par ce qui semblait une intense colère. Dapper savait que la vérité n’émane jamais du groupe. L’individu était sa limite désormais, le seul interlocuteur qu’il acceptait. Il fit signe au garçon de s’approcher. C’était un gamin monté en graine, dont les traits conservaient un reste d’enfance mais dont les muscles déjà saillaient aux épaules dans un T-shirt à moitié déchiré, non pas à la manière des pauvres, mais par une provocation étudiée dans un miroir de toilettes publiques. Il avait l’air d’ailleurs très fier de lui et ne daigna pas se déplacer seul mais fit signe à deux de ses acolytes de le suivre. Le trio contourna un monticule avec une grâce agressive et se planta sur le chemin où se trouvaient l’Audi noire et Dapper qui les attendait.

Au voyou, le lieutenant demanda s’il connaissait le jeune mort. Pas connaître, dit le garçon d’un air de défi absolu. Comme s’il avait craché à la gueule du policier. Visiblement, il mentait, il tenait à ce qu’on comprenne qu’il mentait. C’est toi qui l’as trouvé, c’est ça ? Le voyou claqua la langue, ce qui signifiait oui, après quoi il cracha par terre et regarda ses acolytes qui ricanèrent à son insolence. Dapper se dit qu’il n’en tirerait rien. Pas comme ça, pas ici. Pas devant les autres. Alors il se tourna vers le plus jeune et lui demanda pourquoi le garçon était surnommé le fil. Il y eut un instant de flottement. Dapper ne savait lequel d’entre eux avait donné cette information. Les trois garçons commencèrent à parlementer dans une langue étrangère, le voyou haussa les épaules au bout d’un moment et aboya pour faire taire les deux autres. Puis il s’adressa à Dapper avec une moue de dédain, il montra la ficelle qui bouclait son pantalon de jogging et la défit dans un geste sans équivoque. Ça c’est fil, dit-il. Et les deux autres se poussèrent du coude avant d’éclater de rire. Dapper aurait voulu ne pas comprendre, mais à vrai dire il comprenait.

Depuis l’arrivée de jeunes migrants isolés dans la région, la rumeur avait commencé à se propager. Dapper n’avait pas voulu y croire. Le simple fait d’y penser le révulsait, sans doute parce qu’il y associait l’image de son fils. Des garçons se prostituaient dans les toilettes d’un centre commercial de la zone périurbaine. Pour l’instant, on n’avait encore arrêté personne, mais cela ne saurait tarder. On attendait le flagrant délit. On faisait des patrouilles régulières pour dissuader. Mais cela, visiblement, n’avait pas suffi. Dans un article, un journaliste racontait le quotidien de ces gamins qui se vendaient. Il faisait témoigner des garçons qui fanfaronnaient sur leurs exploits avant de cracher leur colère et pour finir leur désarroi d’une vie qu’ils subissaient pour survivre. La plupart du temps, ils fuyaient une zone de combat et tentaient de rejoindre une hypothétique famille de l’autre côté de la mer. Personne n’imaginait un avenir ici. Ici, il n’y avait que les pervers qui débarquaient en voiture de la région entière et s’offraient un rodéo dans un Formule 1.

Avec des gamins, dit Dapper. Il était seul dans son bureau, devant son ordinateur, subjugué par sa propre imagination. Fallait-il que le jeune mort ait été victime de la perversion ultime du monstre Bauman ? Dapper repensa au jeton du casino de Blankenzee, par l’esprit il se pencha de nouveau sur le petit cadavre, comme attiré par le gouffre miniature qui s’ouvrait dans sa poitrine. Le cœur, dit-il, avec un accent de protestation. Basini entra à ce moment-là. Il était livide et tremblait. Dapper se leva pour lui demander ce qui se passait. Je ne vais pas pouvoir, dit-il, je ne pourrai pas. Il voulait parler du nouveau venu qui par sa présence n’allait cesser désormais de lui rappeler que son coéquipier ne reviendrait pas. Chaque nuit lui apparaissait sous forme de cauchemar la vision du lieutenant Oscar qui s’était fait descendre par un fou furieux près d’un bunker de la grande forêt. Avec le temps, on avait fini par dire Oscar et Basini, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique ou d’un duo célèbre. Basini seul, ce n’était plus grand-chose, comme une grande pièce vide désertée par la présence humaine. Il est possible que nous cherchions, au-delà de la disparition, à récupérer ce qui a été perdu. D’une façon ou d’une autre, nous cherchons l’impossible, et l’impossible nous répond qu’il ne sera pas. Nous pleurons dans le noir. Nous faisons semblant d’attendre ce qui ne viendra pas. Nous souffrons et nous savons que rien n’y fera. La mort ne finit rien, elle creuse une question en nous qui s’éternise. Ce n’est pas la mort, mais cette question, qui nous tuera.

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PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

PREMIÈRES LIGNE #87

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La daronne, Hannelore Cayre

1

L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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PREMIÈRES LIGNE #86, Un scandale en Bohême de Conan Doyle

PREMIÈRES LIGNE #86

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un scandale en Bohême

de Sir Arthur Conan Doyle

I

Pour Sherlock Holmes elle est toujours la femme. Je l’ai rarement entendu la mentionner sous un autre nom. À ses yeux, elle éclipse et domine son sexe tout entier. Ce n’était pas qu’il ressente aucune sorte d’émotion proche de l’amour pour Irene Adler. Toutes les émotions, et celle-ci en particulier, étaient contraires à son esprit froid, précis, mais admirablement équilibré. Il était, je le maintiens, la machine à raisonner et à observer la plus parfaite que le monde ait vu ; mais, comme amant, il se serait placé lui-même dans une position fausse. Il ne parlait jamais des passions les plus douces qu’avec sarcasme et mépris. C’étaient, pour l’observateur, d’admirables choses — excellentes pour lever le voile sur les motifs et les actes des hommes. Mais, pour le raisonneur exercé, admettre une telle intrusion dans son propre tempérament délicat et finement réglé, c’était introduire un facteur de perturbation qui aurait jeté le doute sur tous ses résultats intellectuels. Un grain de sable dans un instrument sensible ou une fêlure dans l’une de ses très puissantes lentilles n’auraient pas été plus gênants qu’une émotion forte dans une nature telle que la sienne. Et pourtant il y avait une femme pour lui, et cette femme était la défunte Irene Adler, de douteuse et contestable mémoire.

J’avais peu vu Holmes dernièrement. Mon mariage nous avait éloignés l’un de l’autre. Mon bonheur complet et les intérêts domestiques qui s’élèvent autour d’un homme qui, pour la première fois, se trouve maître de sa propre installation étaient suffisants pour accaparer toute mon attention. Pendant ce temps, Holmes, qui répugnait à toute forme de société de toute son âme bohème, restait dans notre appartement de Baker Street, enseveli sous ses vieux livres, et alternant de semaine en semaine la cocaïne et l’ambition, la somnolence de la drogue et l’énergie farouche de sa nature violente. Il était encore, comme toujours, attiré par l’étude du crime et occupait ses immenses facultés et ses extraordinaires pouvoirs d’observation à poursuivre ces indices et à éclaircir ces mystères qui avaient été abandonnés, sans espoir, par la police officielle. De temps en temps, j’entendais de vagues comptes rendus de ses agissements : sa présence à Odessa dans l’affaire du meurtre de Trepoff1, l’élucidation de la curieuse tragédie des frères Atkinson à Trincomalee et finalement ce qu’il avait accompli si délicatement et si brillamment pour la famille régnante de Hollande. Cependant, en dehors de ces signes d’activité que je partageais simplement avec tous les lecteurs de la presse quotidienne, j’en savais peu sur mon ami et compagnon d’autrefois.

Une nuit — c’était le 20 mars 1888 — je revenais d’un voyage auprès d’un patient (car j’étais revenu à une clientèle civile2), quand ma route me conduisit dans Baker Street. Comme je passais devant la porte dont je me souvenais si bien et qui doit toujours être associée dans mon esprit à mes fiançailles, et aux sombres incidents de l’Étude en rouge, je fus saisi d’un violent désir de revoir Sherlock Holmes et de savoir à quoi il employait ses extraordinaires pouvoirs. Son appartement était brillamment éclairé et, quand je levai la tête, je vis sa grande silhouette maigre passer deux fois en une ombre sombre derrière le rideau. Il arpentait rapidement, impatiemment la pièce, la tête inclinée sur sa poitrine et les mains serrées derrière lui. Pour moi qui connaissais toutes ses humeurs et habitudes, son attitude et ses manières racontaient leur propre histoire. Il était à nouveau au travail. Il était sorti des rêves créés par la drogue et était sur la piste de quelque nouveau problème. Je sonnai et fus accompagné jusqu’à l’appartement qui avait été autrefois en partie le mien.

Ses façons n’étaient pas expansives. Elles l’étaient rarement, mais, je pense, il fut content de me voir. Presque sans un mot, mais d’un œil amical, il me désigna un fauteuil, tendit sa cave à cigares et indiqua le placard d’alcools et le gazogène3 dans le coin. Ensuite il se tint devant le feu et me regarda de sa manière particulièrement pénétrante.

« Le mariage vous sied, fit-il remarquer. Je pense, Watson, que vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

— Sept, répondis-je.

— En fait, j’aurais cru un petit peu plus. Juste un soupçon de plus, j’imagine, Watson. Et à nouveau en exercice, je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Je le vois, je le déduis. Comment est-ce que je sais que vous avez été mouillé récemment, et que vous avez une bonne extrêmement maladroite et peu soigneuse ?

— Mon cher Holmes, dis-je, c’en est trop. Vous auriez certainement été brûlé si vous aviez vécu il y a quelques siècles. Il est vrai que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis revenu dans un état terrible ; mais, puisque j’ai changé de vêtements, je ne peux pas imaginer comment vous l’avez déduit. Quant à Mary Jane, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son préavis ; mais ici encore, je n’arrive pas à voir comment vous avez abouti à cette conclusion. »

Il rit doucement en lui-même et frotta ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre.

« C’est la simplicité même, dit-il ; mes yeux me disent que sur l’intérieur de votre chaussure gauche, juste là où la lumière du feu frappe, le cuir est entaillé de six coupures à peu près parallèles. À l’évidence, elles ont été causées par quelqu’un qui a gratté peu soigneusement autour des bords de la semelle pour ôter la boue qui y était incrustée. De là, voyez-vous, ma double déduction que vous êtes sorti par très mauvais temps, et que vous avez un spécimen de bonne à tout faire londonienne particulièrement dangereux pour les bottes. Quant à votre exercice, si un monsieur entre chez moi en sentant l’iodoforme, avec une trace noire de nitrate d’argent sur son index droit et une bosse sur le côté de son chapeau haut de forme pour montrer où il a dissimulé son stéthoscope, je dois être vraiment borné si je ne le désigne pas comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empêcher de rire de la facilité avec laquelle il expliquait son procédé de déduction. « Quand je vous entends donner vos raisons, fis-je remarquer, les choses m’apparaissent si ridiculement simples que je pourrais facilement le faire moi-même, bien qu’à chaque nouvel exemple successif de votre manière de raisonner je sois déconcerté jusqu’à ce que vous expliquiez votre procédé. Et pourtant je crois que mes yeux sont aussi bons que les vôtres.

— Parfaitement, répondit-il en allumant une cigarette et en s’asseyant dans un fauteuil. Vous voyez, mais vous n’observez pas. La distinction est claire. Par exemple, vous avez fréquemment vu les marches qui mènent de l’entrée à cette pièce.

— Fréquemment.

— Combien de fois ?

— Eh bien, des centaines de fois.

— Alors combien y en a-t-il ?

— Combien ! Je ne sais pas.

— Parfaitement. Vous n’avez pas observé. Et pourtant vous avez vu. C’est juste mon propos. Or, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que j’ai à la fois vu et observé. Au fait, puisque vous êtes intéressé par ces petits problèmes et puisque vous êtes assez bon pour faire la chronique d’une ou deux de mes petites expériences, vous serez peut-être intéressé par ceci. » Il tendit une feuille de papier à lettre, épaisse et rose, qui était restée ouverte sur la table. « C’est arrivé par le dernier courrier, dit-il. Lisez à voix haute. »

Le billet était sans date ni signature ou adresse.

Cela disait : « Fera appel à vous ce soir, à huit heures moins le quart, un monsieur qui désire vous consulter sur un problème de la plus grande importance. Vos services récents auprès d’une des Maisons royales d’Europe ont montré que vous êtes quelqu’un à qui l’on peut faire confiance en toute sécurité pour des affaires dont l’importance est à peine exagérée. Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu. Soyez chez vous à l’heure et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »

« C’est en effet un mystère, remarquai-je. Qu’imaginez-vous que cela veuille dire ?

— Je n’ai pas encore de données. C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. On commence insensiblement à dénaturer les faits pour les ajuster aux théories, au lieu d’ajuster les théories aux faits. Mais le billet lui-même… Que pouvez-vous en déduire ? »

J’examinai soigneusement l’écriture et le papier sur lequel c’était écrit.

« L’homme qui a écrit cela était probablement aisé, fis-je remarquer en m’efforçant d’imiter les procédés de mon compagnon. Un tel papier ne peut pas être acheté à moins d’une demi-couronne le paquet. Il est singulièrement solide et raide.

— Singulier — c’est le terme exact, dit Holmes. Ce n’est pas du tout un papier anglais. Tenez-le devant la lumière. »

C’est ce que je fis, et je vis un grand E avec un petit g, un P et un grand G avec un petit t en filigrane dans la texture du papier.

« Que dites-vous de cela ? demanda Holmes.

— Le nom du fabricant, sans doute ; ou son monogramme, plutôt.

— Pas du tout. Le G avec le petit t signifie “Gesellschaft”, ce qui est le mot allemand pour “compagnie”. C’est une contraction habituelle comme notre “Co”. P, bien sûr, signifie “papier”. Maintenant, pour le Eg, regardons notre atlas continental. » Il descendit des étagères un lourd volume marron. « Eglow, Eglonitz… nous y voilà, Eger. C’est dans une région de langue allemande… en Bohême, non loin de Karlsbad. “Connu pour être le lieu de la mort de Wallenstein4 et pour ses nombreuses usines de verre et fabriques de papier.” Ha, ha, mon garçon, que dites-vous de cela ? » Ses yeux étincelaient, et il envoya en l’air une grande bouffée de fumée bleue, triomphante, de sa cigarette.

« Le papier a été fabriqué en Bohême, dis-je.

— Précisément. Et l’homme qui a écrit ce billet est un Allemand. Notez-vous cette curieuse construction de la phrase : “Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu.” Un Français ou un Russe n’aurait pas pu écrire cela. C’est l’Allemand qui est si discourtois avec ses verbes. Il ne reste plus, cependant, qu’à découvrir ce que veut cet Allemand qui écrit sur un papier bohémien et préfère porter un masque plutôt que de montrer son visage. Et le voilà qui vient, si je ne me trompe, pour répondre à tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, il y eut un grand bruit de sabots de chevaux et le raclement de roues contre le trottoir, suivis d’un coup de sonnette brutal. Holmes siffla.

« Une paire au bruit, dit-il. Oui, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Un joli petit coupé et une paire de beautés. Cent cinquante guinées pièce. Il y a de l’argent dans cette affaire, Watson, s’il n’y a rien d’autre.

— Je pense que je ferais mieux de partir, Holmes.

— Pas du tout, docteur. Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell5. Et cela promet d’être intéressant. Ce serait dommage de le manquer.

— Mais votre client…

— Ne vous souciez pas de lui. Je peux vouloir votre aide, et lui aussi. Le voici qui vient. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et prêtez-nous toute votre attention. »

Le pas lent et lourd, que nous avions entendu dans l’escalier et le couloir, s’arrêta aussitôt devant la porte. Puis on frappa bruyamment et de manière autoritaire.

« Entrez ! » dit Holmes.

L’homme qui entra mesurait à peine moins de six pieds six pouces, avec le buste et les bras d’un hercule. Son vêtement était riche d’une richesse qui pourrait, en Angleterre, être regardée comme proche du mauvais goût. De lourdes bandes d’astrakan étaient taillées au travers des manches et du devant de son veston croisé, tandis qu’un manteau d’un bleu profond, jeté sur ses épaules, était bordé de soie couleur de feu et attaché autour de son cou par une seule broche de béryl flamboyant. Les bottes, qui montaient jusqu’à mi-mollets, étaient garnies en haut d’une riche fourrure brune et complétaient l’impression d’opulence barbare que suggérait toute son apparence. Il tenait à la main un chapeau à large bord, tandis qu’il portait sur le haut du visage, descendant sur les pommettes, un loup noir, qu’il venait apparemment d’ajuster car sa main était encore levée quand il entra. À voir la partie basse de son visage, il semblait être un homme au caractère fort, avec une épaisse lèvre pendante et un long menton droit qui suggérait une résolution confinant à l’obstination.

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PREMIÈRES LIGNE #85 : ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

PREMIÈRES LIGNE #85

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

Gagnant du grand prix
SUSPENSE 2019

Prologue

Toussaint

La brume matinale semblait ne jamais devoir se dégager des blocs de kersanton, de granit et de marbre, conférant à l’endroit une atmosphère mystique.

Les croix brisées et les flambeaux renversés étaient figés dans le temps.

Quelques hauts édifices, remontant pour certains au XVIIIe siècle, parvenaient à émerger, régnant telles des vigies éternelles.

Les chrysanthèmes fraîchement coupés, d’un violet vif, juraient presque avec l’ornementation désespérément pauvre du carré, en cette veille de Toussaint.

Chaque année, alors que l’automne glissait doucement vers l’hiver, il venait ici, dans le cimetière de Saint-Martin, que d’aucuns appelaient encore le cimetière de Brest, accomplissant ainsi son pèlerinage annuel. À sa façon, il honorait leur mémoire, ou du moins, ce qu’il en restait. C’était une manière aussi de se faire pardonner pour tous ses crimes.

Rien ne justifiait la fin qui leur avait été destinée ni la souffrance que ces familles avaient endurée pendant tant d’années.

Il savait que le temps de la rédemption était venu, et que les innocents deviendraient bientôt les coupables. Alors, elles seraient enfin délivrées, et peu importerait le prix à payer.

La vérité allait être mise au jour, et ne pourrait plus – non, plus jamais – être oubliée.

Première partie – Wild Wild Brest

Chapitre 1

Into the black

Onze jours. Onze jours déjà que la tempête du siècle s’était abattue sur Brest et ses environs, morcelant un peu plus ses côtes déjà maintes fois déchirées par les immuables caprices de l’océan. Dehors il faisait nuit. Une nuit grise et humide, qui semblait s’être emparée de l’extrémité de la pointe bretonne en amorce de l’hiver.

Contemplant un horizon noir comme l’abîme, perché au-dessus du port, un homme ressentait l’impact des trombes d’eau mêlées de sel venues heurter la baie vitrée de sa salle de séjour. Au-dehors, les mâts s’entrechoquaient toujours plus fort. Il ferma les yeux. L’espace d’un instant, il perdit le contact avec la réalité.

La violence des éléments déchaînés et rien d’autre.

Il regarda de nouveau devant lui, croisant son propre reflet. La trentaine bien frappée, il était grand et mince, le teint plus clair que la normale. Sur l’un des pontons de la marina, il distingua deux silhouettes, l’une d’elles tentant désespérément d’amarrer un petit bateau à quai, pendant que l’autre, sans doute un enfant, attendait tant bien que mal, debout sous la pluie. Peut-être un père et son fils, qui avaient décidé de prendre la mer malgré le contexte excessivement défavorable, et qui avaient très vite dû rebrousser chemin. Sage décision.

Il s’éloigna de la fenêtre et se rapprocha de la table basse. Il termina son verre de vodka glacée, remonta sa capuche, enfila sa veste kaki – sa préférée – ainsi qu’une paire de chaussures étanches noires et empoigna son sac à dos bandoulière. Il n’oublia pas d’attraper ses lunettes de soleil. Au cas où.

***

Yoran Rosko adorait photographier en conditions hostiles, spécialement de nuit. Spécialement par temps de pluie. Il affectionnait particulièrement les territoires inexplorés et à l’abandon. Six ans auparavant, alors que l’hiver s’achevait lentement, il s’était offert une excursion nocturne sur le plateau des Capucins, alors en pleine réhabilitation. Il y avait réalisé l’une de ses meilleures séries. Quelques années plus tard, il avait poussé l’expérience un peu plus loin, en réalisant une visite non autorisée sur le site du cimetière de bateaux de Landévennec, profitant d’une rare nuit de neige pour immortaliser les lieux.

Ce soir-là, il avait décidé d’investir la prison maritime désaffectée de Pontaniou. Construite aux prémices du XIXe siècle sur les ruines d’un refuge pénitentiaire pour prostituées, elle avait été définitivement abandonnée en 1990, après avoir connu plusieurs vies. Cette expédition, il l’avait en tête de longue date. Renouer avec le passé carcéral de sa ville, c’était un peu comme voyager dans le temps.

Il fit le trajet depuis chez lui à pied, sous une pluie torrentielle qui aurait suffi à transformer un désert en champ de primevères en une nuit.

Il n’avait pas cherché à s’attarder dehors, les conditions climatiques ne s’y prêtant guère. Arrivé à l’intérieur de l’ancienne prison – il n’avait eu qu’à enjamber quelques gravats et entrer par la porte principale –, il commença par se laisser imprégner par l’endroit, seulement éclairé par les reflets des lumières de la ville. Il posa son matériel au sol. Il dégoulinait d’eau. Lui aussi.

Après quelques minutes dans un silence total, il alluma sa lampe de poche, en prenant soin de ne pas poser les yeux sur le faisceau. Les murs avaient tant d’histoires à raconter. Militaires, ouvriers, civils, ils étaient nombreux à avoir sacrifié une partie de leurs vies à cette immense bâtisse de granit. PENDANT QUE TU BAISES MA FEMME, JE NIQUE TON CHIEN CONNARD ! Yoran était loin d’être le premier curieux à investir le site, et certains des visiteurs précédents avaient manifestement tenu à marquer leur passage.

Une fois qu’il se sentit faire partie intégrante du lieu et de son environnement, il sortit son appareil photo reflex Hasselblad du sac, choisit les objectifs appropriés, et réalisa sa série, qu’il avait déjà prévu d’intituler « Prison outbreak ». Il passa ainsi près de deux heures à arpenter les 

couloirs de l’ancienne prison et à pénétrer dans certaines de ses cellules. Il se demanda à plusieurs reprises comment un tel bâtiment avait pu demeurer en activité jusqu’en 1990.

Alors que la nuit était déjà bien entamée, il s’estima assez satisfait de sa sortie.

Pendant qu’il rangeait son matériel, s’apprêtant à affronter une nouvelle fois la pluie battante qui l’attendait, il entendit un grattement répété derrière lui. Parcouru par un frisson, il se retourna, les sens en alerte, puis finit par lâcher un demi-sourire. C’était un chat noir. Et blanc.

***

Une fois de retour chez lui, Yoran savait que la seule chose qu’il avait à faire était d’aller dormir. Il aimait son lit. Il s’empressa donc de prendre une vraie douche, et après avoir jeté un regard rapide à ses clichés, plongea pour de bon dans l’obscurité.

***

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PREMIÈRES LIGNE #84 : La Frontière de Patrick Bard

PREMIÈRES LIGNE #84

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La Frontière de Patrick Bard

Avertissement de l’auteur


Ciudad Juárez est bien la ville violente décrite dans le roman. De la même façon, les conditions de travail des ouvrières de la frontière, aussi incroyables puissent-elles paraître, correspondent strictement à la réalité. La série d’assassinats dont il est question ne relève, hélas, pas que de la fiction, et plus d’une centaine de femmes ont mystérieusement disparu dans les dernières années à Juárez. Des dizaines d’entre elles ont été retrouvées mutilées, violées et assassinées. Certains responsables de ces meurtres ont été identifiés et arrêtés, mais l’ensemble de l’affaire n’a jamais été complètement élucidé.

Les ressorts romanesques et le dénouement de cet ouvrage sont donc de pure fiction, tout comme les personnages, même si certains traits de caractère ont été empruntés à des personnes existantes.

PREMIÈRE PARTIE

LA VILLE OÙ LE DIABLE A PEUR DE VIVRE

Frontière américano-mexicaine.

7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.

En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.

Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.

Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.

Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.

Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.

La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.

L’une des femmes se tourna vers Dolores.

— Toujours rien ? elle chuchota.

— Non. Tu me l’as apporté ?

L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.

Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.

Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.

Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.

Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.

Une voix féminine aboya un nom.

Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.

Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.

Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.

Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.

Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.

La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.

— Alors ? Tu les as eues, cette fois ?

— Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.

La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe.

Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.

— Tu te fous de moi ?

— Non, madame, je vous jure que…

— Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.

Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.

— Baisse ta culotte !

Le visage de Dolores se ferma.

— Si je refuse ?

La surveillante montra la porte du menton.

Très lentement, les doigts de Dolores Guevara firent sauter les boutons de la blouse rose. Puis disparurent sous une robe-chasuble pour ramener sur ses mollets déjà striés de varices sa culotte vierge de toute souillure.

La femme se leva, fit le tour de son bureau et releva d’un index inquisiteur l’ourlet de la robe. Puis elle se pencha en avant afin de vérifier qu’aucun fil ne pendait de la sombre toison offerte à son regard.

— Tu connais le règlement. Tu dois subir un test de grossesse. Allez, rhabille-toi et reviens me voir avant la fin de la semaine. Avec le résultat.

Tandis qu’elle sortait à pas lents en se rajustant, Dolores entendit appeler un autre nom. Sa lèvre inférieure fardée de rouge tremblait encore un peu.

« Plus de règles, plus de travail. Il n’y a pas de place ici pour les femmes enceintes. »

Chacun des mots employés par le directeur des ressources humaines lors de son embauche, six mois auparavant, résonnait encore dans son esprit.

Depuis, à deux reprises, la pointe acérée d’une aiguille à tricoter avait fouaillé son utérus. La dernière fois, elle avait bien failli y rester.

Et l’autre qui ne voulait jamais faire attention.

Le claquement sec de la pointeuse oblitérant sa fiche hebdomadaire la tira de son hébétude. Elle rejoignit son poste de soudure dans l’atelier envahi par le vacarme des machines.

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PREMIÈRES LIGNE #81 : Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

PREMIÈRES LIGNE #81

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

À tous ceux qui ont posé des questions 
sans jamais craindre les réponses…

CONFIDENTIEL

ÉVALUATION D’APTITUDE PSYCHOLOGIQUE 19-409

SUJET : MT-051027-096N

DATE : Lundi 4 août 1958 – 15 h 38

Transcription agent spécial Paul Erickson

Q. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici, agent spécial Travis ?

R. Oui, monsieur.

Q. Asseyez-vous, ou peut-être préférez-vous le canapé ?

R. La chaise fera l’affaire.

Q. Très bien. Alors commençons par quelques informations personnelles. Quel âge avez-vous ?

R. Trente et un ans.

Q. Marié ?

R. Non.

Q. Fiancé ?

R. Non.

Q. Sexuellement ou sentimentalement impliqué avec une personne du sexe opposé ?

R. Non.

Q. Très bien. Parlez-moi de votre passé, votre enfance.

R. Le fait que ma mère a tué mon père. C’est de ça que vous voulez que je parle ?

Q. Nous devons aborder cette question, bien entendu, mais nous ne sommes pas obligés de commencer par ça.

R. Eh bien, si nous devons en parler, autant le faire. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre de grande importance.

Q. Très bien. Alors commençons par ça. Vous aviez quinze ans à l’époque, exact ?

R. Oui, monsieur.

Q. Dites-moi ce qu’il s’est passé, du mieux que vous vous souvenez…

COMPTE RENDU

D’après les observations initiales, le sujet est émotionnellement détaché. Là où on attendrait une réaction et une activité émotionnelles significatives, il semble y en avoir peu. Une telle dissociation n’est pas rare lorsqu’un traumatisme psychologique sévère a été vécu au cours de la jeunesse. Les réponses du sujet semblent quelque peu préparées et formelles, comme s’il avait bâti une stratégie grâce à laquelle il parvient à gérer ses émotions. S’écarter de cette construction mentale serait risqué et exposerait le sujet à des interprétations alternatives et des réactions imprévisibles. C’est un territoire inconnu, il doit donc – pour le sujet – être évité. Inversement, il a peut-être simplement adopté une attitude dont il estime qu’elle est la plus appropriée à de tels entretiens, présentant de la sorte une personnalité aussi professionnelle que possible. Travis dénote une incapacité à communiquer et à compatir avec autrui, mais il ne voit pas ça comme un manquement, assurément pas dans ses fonctions professionnelles. Ce n’est pas rare chez les orphelins, catégorie dans laquelle le sujet pourrait être plus ou moins rangé.

Pour ce qui est de son éventuelle promotion en tant qu’agent de terrain en chef, il me semble que son détachement et sa distance émotionnelle pourraient ne pas entraver son travail, mais plutôt le simplifier. Une implication émotionnelle avec des suspects sous le coup d’une enquête s’est dans de nombreux cas avérée un obstacle, et je sais que le chef de section Gale cherche à éviter d’utiliser des agents de terrain qui ont manifesté une incapacité à demeurer totalement objectifs.

L’autorisation est accordée pour le service actif conformément à la note interne du lundi 4 août 1958 (Référence : Évaluation d’aptitude psychologique 19-409).

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial Raymond Carvalho

DESTINATAIRE : Agent spécial superviseur Tom Bishop

OBJET : Mandat (Éval. psy. 19-409)

L’agent spécial Michael Travis se voit accorder l’autorisation pour le service actif.

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial superviseur Tom Bishop

DESTINATAIRE : Agent spécial Raymond Carvalho

Bien reçu. S’il vous plaît soumettez copies de toutes les transcriptions d’entretiens au bureau de l’agent spécial adjoint Monroe, ainsi qu’au chef de section Gale et au directeur exécutif adjoint Bradley Warren.

COMMUNICATION INTERROMPUE LE 04/08/58 À 17 H 42 PAR L’AGENT SPÉCIAL SUPERVISEUR TOM BISHOP

1

« C’est une affaire inhabituelle, agent Travis, et nous ne savons pas trop à quoi nous sommes confrontés, pour être honnête. »

L’agent spécial superviseur du FBI Tom Bishop se tenait dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il était appuyé au montant, une cigarette non allumée dans une main, une enveloppe en papier kraft vierge dans l’autre.

« Vous faites maintenant partie du club depuis un peu plus de huit ans, Travis, il est temps qu’on vous jette aux lions. »

Bishop s’assit à son bureau. Il posa l’enveloppe et alluma sa cigarette.

« Nous pensons que ça devrait tomber sous le coup du Code US, titre 28, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État… mais nous ne sommes sûrs de rien. On a affaire à un meurtre, ça, c’est sûr. Cependant, tout ce qu’on a pour le moment, c’est un shérif de campagne avec un cadavre sur les bras, et il a besoin de notre aide. »

Michael Travis remua sur sa chaise. Il avait un peu mal au cou. Il n’avait pas bien dormi, peut-être à cause de la nature invasive de la rencontre de la veille avec le psychologue du Bureau. Il tentait de ne pas penser à son passé et n’avait certainement aucune envie d’en parler, surtout avec des inconnus. La conversation avec le psychologue l’avait forcé à se remémorer des choses dont il aurait grandement préféré qu’elles demeurent en sommeil. Néanmoins, son numéro dépourvu d’humour, voire d’humanité, avait de toute évidence satisfait l’examinateur car il savait qu’on lui avait accordé une autorisation pour cette mission. Quoi qu’il en soit, le souvenir de l’exécution de sa mère, la mort ­d’Esther Faulkner et d’autres événements semblables de son passé l’avaient perturbé, et – parmi les sensations et les pensées et conclusions depuis longtemps oubliées – il y avait une chose qui ne l’avait pas quitté. La crainte qu’il soit peut-être le fils de son père et que la propension à la violence de celui-ci soit dans son sang, comme un relais héréditaire, pour ainsi dire, et que le témoin ait été transmis.

Par ailleurs, Travis avait de nouveau fait ce rêve qui l’avait tourmenté pendant des années : l’ombre d’un inconnu, un champ aride et craquelé, un rire de corbeau. Rien d’autre.

Malgré son état d’esprit actuel, il savait le chemin qu’il avait parcouru. Il avait trente et un ans, possédait un appartement à Olathe, juste à la périphérie de Kansas City, comptait huit années de service loyal et exemplaire au sein du FBI, et il était sur le point de se voir confier sa première mission en tant que responsable. Même s’il savait qu’une telle chose était inévitable, elle n’en représentait pas moins un défi de taille.

« C’est, littéralement, la foire en ville, poursuivit Tom Bi

shop. Elle s’appelle Seneca Falls, à ne pas confondre avec Seneca sur la route 63 près de la frontière de l’État. C’est une petite ville en bordure des collines Flint, située entre El Dorado et Eureka, juste à l’est de la I-35. Vous en avez entendu parler ?

– Non, monsieur, jamais.

– Oh, au fait, vous pouvez laisser tomber le “monsieur” maintenant, puisqu’ils ont jugé opportun de vous attribuer le rang d’agent spécial senior pour cette mission. »

La poitrine de Travis se gonfla.

« Vraiment ?

– Oh, allez… vous saviez que ça arriverait un jour ou l’autre. » Bishop sourit. Ils se serrèrent la main. « Bienvenue dans les toilettes des cadres, agent spécial senior Travis. »

Ce dernier sourit à son tour. « Il paraît que vous avez de véritables serviettes, ici, monsieur. »

Bishop prit un ton pince-sans-rire.

« Juste une rumeur calomnieuse, Travis, je vous assure. Il va falloir faire vos preuves, évidemment. Vous devez toujours gagner vos galons sur la ligne de front, mais je crois que personne ne doute de votre capacité à mener une enquête de cette nature, aussi étrange soit-elle.

– Étrange ?

– Comme j’ai dit, c’est la foire, Michael, et ce n’est pas une façon de parler. Nous avons un authentique cirque ambulant avec des bohémiens, des monstres de foire et ainsi de suite, et pour le moment il semblerait que l’un d’eux puisse être responsable de la mort d’un homme. D’après le peu que nous savons, la victime semble venir de l’étranger. Mais nous ne sommes sûrs de rien. Nous avons reçu des informations très lacunaires de la part de la police locale, mais étant donné que les forains venaient de ­l’Oklahoma et que dès leur arrivée un mort a été découvert, nous traitons ça comme une potentielle affaire fédérale. Ce n’en est peut-être pas une. Ça pourrait complètement être autre chose. Tout ce qu’on sait, c’est que les gens du coin pataugent et qu’ils nous ont demandé de les aider.

– Vous avez parlé du Code US, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État, mais ce que vous me dites suggère que ça pourrait être un crime violent commis par un voyageur d’un autre État.

– Eh bien, c’est une possibilité. Ce type n’avait peut-être rien à voir avec le cirque, mais le shérif de Seneca Falls affirme qu’il y a tout un tas d’étrangers là-bas, et que le gars pouvait être l’un d’eux. S’il a été tué par l’un des siens, alors ça devient une affaire fédérale.

– Je vois. Il s’agit donc en premier lieu de déterminer les faits. Et si je conclus que ni la victime ni le coupable n’ont franchi les frontières de l’État, ce ne sera sûrement plus une affaire fédérale ? »

Bishop haussa les épaules.

« Nous prendrons cette décision quand nous aurons suffisamment d’informations. Je sais que le chef Gale estime qu’une fois que le Bureau a mis le nez dans quelque chose, il ne devrait pas laisser la question irrésolue. Un peu comme si les pompiers se rendaient sur le site d’un feu puis décidaient de ne pas l’éteindre, si vous voyez ce que je veux dire. Même s’il s’avère que l’affaire n’est pas du ressort fédéral, le chef Gale pourrait décider de la mener à son terme pour des questions de relations publiques.

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PREMIÈRES LIGNE #80 La cassure de Martina Cole

PREMIÈRES LIGNE #80

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Le livre en cause

La cassure de Martina Cole

Prologue

1992. Grantley.

Melanie Harvey descendait Bayler Street d’un bon pas.

Née à Grantley et désormais étudiante dans cette petite ville de l’Essex, elle se réjouissait du petit air distingué que lui donnait son nouveau statut – ses anciens professeurs n’en seraient pas revenus. Elle adorait cet endroit, elle s’y sentait chez elle, c’est là qu’elle voulait travailler et fonder une famille. Surtout depuis la nouvelle politique urbaine : enfin Grantley se développait et occupait sa place sur la carte du monde.

Tout changeait si vite ! La ceinture verte disparaissait peu à peu, grignotée par les nouvelles constructions, immeubles ou résidences – tous privés, évidemment. On démolissait à tour de bras pour faire place aux banlieusards qui rêvaient de vivre à quarante minutes de Fenchurch Street et de la City. Le lieu flairait encore assez bon la campagne pour que les gens aient envie d’y élever leurs enfants ; tous étaient prêts à casser leur tirelire pour se payer une maisonnette dans les environs.

Chaque matin, Melanie faisait son jogging suivant le même itinéraire, étonnée de la vitesse à laquelle les immeubles sortaient de terre – objectivement, ils ne semblaient pas faits pour durer. Et chaque matin, les ouvriers des chantiers la sifflaient au passage. Mais la jeune fille préférait les ignorer. Fière de ses dix-sept ans et de ses soutifs 95D, elle trouvait tout à fait normal que ces vieux cochons lui manifestent ainsi leur admiration. D’un naturel plutôt arrogant, elle courait d’un air dégagé et toisait le monde du haut de sa belle jeunesse.

Ce matin, elle portait un petit top, un short et une paire de Reebok. Ses cheveux châtain foncé étaient retenus en queue-de-cheval. Dans sa course, elle scrutait les anciens bâtiments en démolition.

Du coin de l’œil, elle aperçut un bulldozer qui se dirigeait lentement vers la dernière bâtisse intacte. Un nuage voila le soleil quelques secondes, ce qui lui permit de mieux observer la scène.

C’est alors qu’elle vit quelque chose bouger sur le toit. Le mouvement, à peine perceptible, attira pourtant son attention. Elle leva les yeux pour mieux voir : hélas, le soleil était revenu, aveuglant, et ses yeux se remplirent de larmes. N’empêche, elle avait bien vu bouger quelque chose, elle en aurait mis sa main à couper.

Le bulldozer reprit son travail, un nuage cacha de nouveau le soleil et soudain Melanie aperçut une petite tête blonde. Elle n’avait fait que l’entrevoir, mais c’était suffisant. Il ne pouvait s’agir que d’un gosse : le parapet surplombant le bâtiment pouvait dissimuler un enfant, un adulte aurait été facilement repérable.

C’est alors qu’il réapparut.

Le conducteur du bulldozer allait attaquer la démolition ! À la grande joie des ouvriers, ravis de la voir déraper sur le sol inégal, Melanie se précipita. À la vitesse à laquelle elle courait, ses baskets blanches soulevaient une nuée de terre et de poussière de brique, et à chaque battement de cœur, ses seins lourds venaient taper contre sa cage thoracique. Elle tenta désespérément d’attirer l’attention du type dans le bulldozer – pas de souci : mi-appréciatif, mi-inquiet, l’ouvrier ne la quittait pas des yeux.

Elle surgit devant lui, le type freina, puis s’arrêta, sidéré de la voir gesticuler comme une détraquée. Elle semblait vouloir attirer son attention sur quelque chose qui était au-dessus de sa tête.

Furieux, le chef de chantier, un dénommé Desmond Rawlings, se précipita dans sa direction et s’exclama d’un ton rageur :

– Putain de merde, mais où vous vous croyez, bordel ?

À bout de souffle, Melanie continuait à pointer le doigt vers le sommet du bâtiment.

– Regardez, il y a quelque chose, ou quelqu’un, là-haut !

Il leva les yeux de façon automatique, mais ne vit rien.

– Tu te fous de ma gueule, mignonne ?

Melanie secoua la tête.

– Non, je suis sûre qu’il y a quelqu’un sur le toit. Allez-y, vous verrez bien.

Le conducteur de l’engin sortit de sa cabine.

– Alors, Des, c’est quoi ce foutoir ?

Desmond haussa les épaules, son corps lourd ruisselait de sueur. Il faisait froid, ce matin, et il avait enfilé un pull sous sa veste de chef de chantier, comme le signalait l’inscription qu’il avait dans le dos.

– Va savoir. Cette fille prétend qu’il y a quelqu’un là-haut.

Il pointa le doigt en l’air. Tous les ouvriers regardèrent vers le toit du bâtiment.

– Je vois que dalle, moi.

– N’empêche, il y a quelqu’un. Je l’ai vu, de mes yeux.

La voix de Melanie était moins assurée. C’est vrai que, de là où elle était, elle non plus ne voyait plus rien.

– Je courais dans la rue quand, tout à coup, là-haut, j’ai vu une petite tête blonde. Il vaudrait mieux aller faire un tour quand même, histoire de vérifier.

Des poussa un énorme soupir. Il en avait ras le cul, de ce bordel. Les entrepreneurs étaient nuls, tout allait de travers et le chantier avait pris un retard de plusieurs semaines. Aucun croquis ne correspondait à rien et le chargement d’acier était à la bourre, comme d’hab’. Et pour tout arranger, voilà qu’une imbécile de gonzesse venait lui raconter qu’il y avait un môme sur le bâtiment qu’il s’apprêtait à foutre par terre.

Les ouvriers, ravis de l’intermède, s’étaient précipités pour faire cercle autour du petit groupe. Melanie, elle, se sentait de plus en plus embarrassée. Et si elle avait été victime d’une illusion d’optique ?

– Je suis certaine d’avoir vu quelque chose…

Un type râblé, teint mat et yeux verts, se proposa.

– Bon, allez, Des, je vais y jeter un œil. Prends bien soin de la mignonne, hein ?

Des acquiesça en soupirant. Il aurait donné cher pour être chez son bookmaker1, une liasse de billets dans une main et une bière dans l’autre. Le type aux yeux verts disparut dans la structure de l’édifice. Des jeta un œil furtif sur les roberts de la nana, qui lui adressa un regard cynique.

– Tu m’as bien matée, sale pervers ?

Les autres types se marrèrent, non sans devoir réprimer l’envie d’imiter leur collègue.

Soudain, leurs rires s’éteignirent et, comme un seul homme, ils tournèrent les yeux vers le toit du bâtiment. Melanie craignait de s’être trompée, tout en espérant le contraire – les gars rigoleraient beaucoup moins s’il y avait bien quelqu’un.

En tout cas, elle aurait fait ce qu’il fallait. C’était déjà une consolation.

*

Regina Carlton se hissa avec difficulté hors du lit et repoussa le type qui dormait auprès d’elle. Il grogna et, en se retournant, lâcha un gros pet bien sonore.

Avec une moue, Regina soupira.

– Putain de merde, mais où je l’ai dégotté, celui-là ?

Sa question restant sans réponse, elle regarda autour d’elle d’un air las. Le sol était jonché de vêtements épars, l’atmosphère empestait le linge et la vaisselle sales. Elle s’alluma une Benson & Hedges, en prit une bonne bouffée et avala la fumée à fond. Illico, la nicotine lui monta au cerveau et Regina poussa un nouveau soupir, de joie cette fois.

En grattant son ventre avachi, elle quitta la pièce et se traîna d’un pas désœuvré dans l’entrée, puis, de là, vers la cuisine. Une fois la bouilloire allumée, elle fouilla dans les restes qui couvraient la table et en dégagea un flacon de pilules. Elle l’ouvrit, en sortit deux cachets bleus qu’elle avala avec une gorgée d’eau et alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. L’eau bouillait, elle se fit un café, renifla le lait d’un air dubitatif, le reposa et avala son café noir.

De retour dans le vestibule, elle ouvrit la porte de la chambre où dormaient ses enfants.

Michaela, cinq ans, était encore endormie, ses cheveux châtain doré déployés sur une taie d’oreiller douteuse. Hannah, dix mois et toujours au berceau, était déjà réveillée. Sa couche trempée dégageait une odeur d’ammoniac tellement âcre que sa mère sentit ses yeux la piquer.

En revanche, le lit où aurait dû se trouver le petit Jamie, deux ans, était vide. Regina fronça les sourcils, retourna dans la salle de séjour, qu’elle parcourut d’un regard circulaire, et revint dans la cuisine. Elle la fouilla des yeux, sans oublier de regarder sous la table.

– Il va voir comment je vais le massacrer, ce petit connard, dit-elle d’une voix plus rageuse qu’apeurée.

Elle retourna dans la salle de séjour et, tirant un voilage jauni par la fumée de tabac, balaya du regard l’espace qui se trouvait devant l’immeuble.

Rien, pas de Jamie.

Son café terminé, enfin boostée par les cachets de Driminal, Regina retourna dans sa chambre, enfila un jean et un sweat Bart Simpson. Elle s’attacha les cheveux en arrière et se contempla dans le miroir de sa coiffeuse.

Elle avait les yeux caves et cernés, ses pommettes se noyaient dans un visage bouffi par les excès : trop d’alcool, trop de drogues, trop de cul. Et voilà le résultat. Elle avait en revanche un corps maigrichon où tout s’avachissait, depuis les seins jusqu’à la peau des avant-bras.

Regina avait vingt-cinq ans.

Elle avança vers le lit et réveilla d’une bourrade le mec endormi.

– Vas-y, dégage ! réagit-il. Tu vois pas que je pionce, merde ?

Elle baissa vers lui des yeux indifférents, ce type ne l’agaçait même pas. Allumant une nouvelle cigarette, elle se dirigea vers la chambre des filles et, sans même soulever le dessus-de-lit, réveilla Michaela d’une bonne claque sur les fesses.

– Hé, ma puce ! Occupe-toi d’Hannah et fais-la déjeuner.

Michaela se redressa d’un bond. Sa mère continua :

– T’as pas vu Jamie ?

La gamine secoua la tête.

Regina sortit de l’appartement et dévala les quatre étages jusqu’à la rue. En passant au deuxième, elle croisa une vieille aux traits déformés par une moue d’exaspération.

– V’zavez pas vu mon Jamie ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse à la vieille sorcière.

Un quart d’heure plus tard, même Regina commençait à se faire du souci : pas de doute, son gamin avait disparu. Manquait plus que ça ! La police allait fourrer le nez dans son chaos quotidien. Avec tout ce qu’elle avait déjà sur le poil !

– Putain, quel chieur, ce môme ! Un faiseur de merdes, comme son père.

Elle retourna à l’appartement sans attendre et entreprit de le débarrasser de tout objet compromettant. Fallait pouvoir appeler les flics sans crainte.

Mais, d’abord, elle téléphona à son travailleur social : elle aurait besoin de toute l’aide qu’elle pourrait trouver.

Dix minutes plus tard, l’agent Black débarquait en compagnie d’une policière, l’agent Hart. Ils froncèrent les narines en pénétrant dans l’appartement, agressés par l’odeur d’urine et de sueur rance qui leur sauta à la gorge.

Regina leur lança un sourire acide, elle était prête à la bagarre.

Un coup d’œil à l’appartement minable leur suffit à se décider ; pas question d’y rester, encore moins de s’asseoir.

– Bonjour, je me présente : agent Joanna Hart, et voici mon collègue, Richard Black. D’après nos informations, votre petit garçon aurait disparu ?

– M’enfin, c’est moi qui vous ai appelés, que je sache ?

La voix de Regina laissait percer une bonne dose de mépris, mitigée de frayeur. Hart le décela immédiatement.

– Allons, allons, nous ne sommes pas venus en ennemis. Si votre petit garçon a vraiment disparu, inutile de prolonger les préliminaires, croyez pas ?

Ses paroles eurent un effet immédiat, Regina se détendit.

– C’est un vrai petit vagabond, ce mioche. Il a beau être petit, il est malin comme un singe. Franchement, c’est avec moi qu’il devrait être, croyez pas ? Je suis sa maman, quand même. J’ai cherché partout, mais rien, que dalle. Pas de doute, il a bel et bien disparu.

L’agent Hart eut un élan de pitié pour cette pauvre femme. Elles n’en étaient pas à leur première rencontre. Combien de fois l’avait-elle vue ivre, droguée, agressive ?

– D’accord, j’ai pas été élue maman de l’année, mais c’est mes mômes, d’accord ? Et moi, mes gosses, je les aime, continua Regina.

L’agent Black renifla et secoua tristement la tête.

– Ben oui, ça crève les yeux.

En une fraction de seconde, Regina avait bondi sur lui. Hart s’interposa vivement entre les deux adversaires.

– Bon, Richard, va donc faire un tour chez les voisins pendant que je m’occupe de Miss Carlton, OK ?

Le ton était ferme et sans réplique. Sans se presser, son collègue tourna les talons et quitta la pièce.

– Tu parles d’un branleur. Et encore, il se permet de me juger, ce connard. Mais pour qui il se prend, ce débile ?

Regina tirait nerveusement sur sa cigarette, sans même prendre le temps d’avaler la fumée. L’agent Hart lui sourit.

– Alors, imaginez ce que c’est de travailler avec lui !

Elle avait parlé à voix basse, d’un ton de conspiratrice, cherchant désespérément à établir une connivence avec la jeune femme.

– Oh, laissez tomber, pas la peine de jouer à ça avec moi. Vous me la ferez pas, ni vous ni vos collègues. Je sais très bien ce que vous croyez, je la connais, votre façon de penser. Vous oubliez vos conneries et vous retrouvez mon gamin, point barre.

Regina avait peur et ça se voyait.

Une forte exclamation venant du couloir évita à la policière d’avoir à répondre.

– Bonjour mon trésor, c’est moi, Bobby.

La voix était haut perchée, efféminée. Un homme de grande taille pénétra dans la pièce. Il avait les cheveux longs, teints en noir et aux racines apparentes, et des yeux bleus souriant dans un visage ouvert. Il ouvrit grand les bras, Regina s’y précipita en sanglotant. L’agent Hart les observa un moment, contente de voir arriver quelqu’un susceptible de lui venir en aide.

– Il est de la famille ?

Regina lui fit face en reniflant.

– Bien mieux que ça, chérie, c’est mon travailleur social.

Le type lui tendit une main flasque.

– Robert Bateman, ma grande. Assistant social de ces dames.

Hart poussa un gros soupir. Il ne manquait plus que ça.

Black revint dans l’appartement et lança d’une voix forte :

– Un petit garçon répondant au nom de Jamie a été retrouvé sur un chantier, de l’autre côté de la ville. Un petit blond aux yeux bleus, en parfaite santé.

Regina se détendit.

– Oui, ça a l’air d’être ça. C’est bien mon gosse.

Bien que son visage soit resté impassible, sa voix trahissait son soulagement.

– Comment a-t-il échoué là-bas ? demanda l’agent Hart d’un ton soupçonneux.

Black haussa les épaules.

– Et comment je le saurais ? En tout cas, on l’a emmené à l’hôpital pour les tests de contrôle.

– Oh, Bobby, tu m’emmènes, s’te plaît ?

Le visage de l’assistant social se fendit d’un large sourire.

– Bien sûr, Regi. Et les deux autres, qu’est-ce que t’en fais ?

Michaela se tenait debout sur le seuil de la porte avec Hannah, changée et sentant bon, dans les bras.

– Pas de problème. Mon copain dort dans la chambre, il les surveillera.

Robert roula ses yeux bleus vers le plafond.

– Les petites le connaissent, ma grande, ou c’est juste un oiseau de passage ?

Regina ferma les yeux un instant.

– Elles le connaissent un peu. Bon, alors, on y va ?

Le ton était définitif.

Cinq minutes plus tard, ils étaient partis.

Michaela enfournait une cuillerée de céréales Weetabix dans la bouche d’Hannah lorsque le type sortit enfin de la chambre. Il était nu, le sexe en demi-érection, taraudé par une sacrée envie de pisser.

Il examina les deux petites assises dans cette cuisine cradingue et leur lança d’un ton acide :

– Putain, mais qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

Rejetant sa belle chevelure dorée en arrière, Michaela répondit sur le même ton :

– Je pourrais te poser la même question, mon vieux.

*

Imbu de sa juste autorité, l’agent Black pénétra dans l’hôpital de Grantley d’un pas assuré. Après avoir traversé les urgences, il grimpa les cinq étages qui menaient au service de médecine infantile. L’agent Hart se tenait devant la porte d’un bureau, un gobelet de café à la main. Elle lui sourit.

– Alors, quoi de neuf ?

– J’ai deux témoins qui affirment avoir vu Regina Carlton et son fils sur le chantier, à six heures et demie ce matin. Le premier est une femme, elle fait le ménage à l’usine Kortone Separates. Elle gare sa voiture près du chantier et finit le trajet à pied avec une copine. Le second est un homme qui passe par là en allant chercher son journal. Ils l’auraient vue se débarrasser du môme.

Joanna Hart fronça les sourcils.

– Dans ce cas, pourquoi nous aurait-elle appelés ?

Black leva les épaules.

– Elle a peut-être cru qu’il était mort, puisqu’ils allaient démolir le bâtiment où on l’a retrouvé.

– Bon Dieu ! On ferait mieux de prendre contact avec la PJ.

– C’est fait. Ils ne vont pas tarder. On verra bien comment elle s’en sortira, cette traînée.

Devant son air réjoui, Joanna comprit sa vieille animosité. Black eut un haussement d’épaules.

– Tentative de meurtre, hein ?

– Tout dépend de son état au moment des faits. Impossible de l’inculper tant qu’on n’a pas tous les éléments.

Black secoua la tête d’un air apitoyé.

– Tu ne veux pas piger, décidément. Cette fille est tellement saturée de substances chimiques qu’elle pourrait devenir la première femme OGM de l’histoire ! Mais toi, ça ne te dérange pas, tu continues à la défendre. On ne les compte plus, les fois où il a fallu se rendre chez elle pour cause de bagarre, de tapage nocturne ou d’état d’ivresse… Mais ton grand cœur lui laisse encore le bénéfice du doute !

Il partit d’un rire incrédule qui résonna jusqu’au fond du couloir.

– Mais, bonne mère, cette fille a trois gosses ! Et ce matin, on en a retrouvé un à moitié mort, enfoui sous un tas de gravats. Comment tu peux défendre un truc pareil ? Faut l’enfermer, cette tarée, ma grande. Et si ça ne tenait qu’à moi, je balancerais même la clé !

– Alors ça, mon cher, je n’en doute pas.

Surgissant derrière eux, Robert Bateman leur lança, d’une voix étonnement ferme :

– Croyez-moi, cette fille sort d’un milieu bien pire que celui où vivent ses enfants, et malgré tout, elle tente de s’en sortir. Regina a beau être comme elle est, elle les adore, ses mômes. À sa façon, bien sûr.

L’agent Black secoua la tête, une fois de plus.

– Allez donc prêcher ça aux convertis. En ce qui me concerne, c’est un vrai bâton merdeux, cette fille, et ses mômes seraient bien mieux ailleurs. Elle tapine, elle est camée et elle les laisse croupir dans des situations plus que dangereuses. Ça schlingue, chez elle…

– On ne peut quand même pas enfermer les gens parce que leur appartement est sale, fit Joanna d’une voix agacée.

– … son appart’ pue et ses gosses traînaillent toute la journée. Chaque fois qu’on va chez elle, on les trouve soit au lit, soit en pyjama. La vie qu’elle mène à ces pauvres mioches est un vrai cauchemar.

Robert Bateman poussa un profond soupir.

– Dites donc, vous commencez vos sermons de bonne heure. On s’est levé du pied gauche, c’est ça ?

Dans le couloir, un bruit de talons résonna soudain, ils tournèrent tous la tête : l’inspecteur Kate Burrows les salua d’un sourire nonchalant.

– Alors, c’est quoi cette histoire ?

Puis elle ferma les yeux : ils répondaient tous en même temps. En leur intimant d’un geste de baisser le volume, elle ajouta d’un ton impératif :

– Un seul à la fois, si vous voulez bien.

Devant leurs regards irrités, Kate soupira. La journée avait mal démarré, et aucun doute, ça ne s’arrangeait pas.

Bien au contraire.

1– Dans les îles Britanniques, le bookmaker (ou bookie) prend les paris sur tout : les courses, les élections, tous les événements à venir…

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PREMIÈRES LIGNE #79 Les ombres , Philippe Bérenger

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les ombres : thriller

Philippe Bérenger

JOUR 1 – LUNDI 12 SEPTEMBRE 2011

1

18 heures 30. Koala, le grand homme maigre, adore les grandes surfaces. On y trouve de tout. D’un regard, il embrasse son caddie : bananes, pommes golden, abricots secs, mâche sous vide, acide chlorhydrique, pommes de terre, poireaux, carottes, acétone, eau minérale, une bouteille de vinaigre de vin, du lait, du bicarbonate de soude, un peu de désherbant et du fertilisant, une boîte de Kiri, du chlore pour la piscine, du sel de potassium et du sel de table…

La mémère à la caisse lui sourit. Elle est du genre à passer son samedi chez le coiffeur pour en ressortir encore plus moche et plus maquillée qu’une voiture de footballeur fan de tuning.

– Eh bé, du désherbant et du fertilisant en même temps ? Vos plantations vont pas s’y r’trouver, hein ?

Il hausse les épaules parce qu’il faut bien répondre quelque chose. Mémère prend ça pour un encouragement.

– Et puis, vous trompez pas de sel en cuisine, hein ? Si vous mettez du potassium, moi je viens pas dîner chez vous. C’est qu’à force de voir les produits défiler, je m’y connais, moi, tiens !

Elle lui fait un clin d’oeil et rigole toute seule. Elle est contente. La seule caissière de l’allée qui ne fasse pas la gueule. Koala cherche une réponse mais rien ne vient. Il a perdu l’habitude de parler. Et l’envie aussi. Alors il soupire en grimaçant un semblant de sourire et paye rapidement pour sortir des griffes de la grosse rigolote. Ne jamais se faire remarquer, c’est ce qu’ils conseillent. Pourvu que la caissière ne soit pas une indic. Non, pas de parano ; rester calme. Les caissières ne reçoivent aucune consigne des policiers. On n’est pas chez les Soviets. Mémère est juste un de ces êtres solitaires en quête de chaleur humaine… Mais l’homme se sent glacial. Un jour, il y a longtemps, il a fait du bénévolat dans l’humanitaire ; il avait envie (besoin) d’aider plus malheureux que lui, et puis… quand il a rencontré les autres, ils lui ont fait comprendre qu’on n’y pouvait plus rien ; qu’il valait mieux effacer l’ardoise pour tout redessiner.

Sur le parking, il fait doux. Septembre se donne des airs d’été indien malgré la pluie fine. Koala s’arrête au bout de quelques pas entre deux rangées de voitures et respire profondément… L’un de ses derniers souffles. Il se retourne pour contempler le centre commercial dans son ensemble. Le même que partout ailleurs, sauf qu’ici ils ont planté des eucalyptus dans l’allée principale. À vingt minutes de Paris ! Il arrache une feuille et la fourre dans sa poche de pantalon. Après tout, c’est ici qu’il a eu l’idée de son pseudo animalier.

Koala adorait les grandes surfaces. On y est anonyme. On y voit plus malheureux que soi. Des qui comptent encore plus leurs maigres sous, des qui hésitent en rêvant devant les grandes marques avant de choisir celle du magasin, la pauvre discount super exceptionnelle de la semaine avec deux cents grammes en plus gratuits. On effleure du doigt le rêve, on a l’impression qu’il y aura toujours de tout. De trop. Les étiquettes vous narguent, on vous pousse à acheter, à gaspiller, à faire n’importe quoi ; c’est un lent suicide collectif. Il se surprend à vraiment sourire. Suicide collectif… Il rit tout seul. Il va les aider, lui. Mais avant ça, il faut encore passer chez GO Sport et à la pharmacie pour les derniers éléments de la bombe. Ça y est presque : le caddie est rempli de quoi faire sauter tout un quartier. Fruits et légumes exceptés, bien entendu. Koala adorait les grandes surfaces. On y trouve de tout. Et bientôt, il est l’heure de mourir.

2

Ce soir, la rame est bondée, comme tous les soirs ; c’est l’heure de pointe parisienne et plus ça va, moins je supporte. On est tous debout, on sent mauvais. On est humides parce que dehors, il pleut. Une pluie chaude et grasse, chargée de rejets nauséabonds. On se marche sur les pieds, on est tristes et en colère. On a fini par comprendre que la vie se fiche de notre gueule. Maman, maman, où sont passés mon innocence d’enfant et mes rêves d’ado, quand les horizons étaient roses et l’avenir radieux ? Les gens sont là, las et fatigués, mécaniques et déçus. Lequel d’entre eux sera assez désespéré pour actionner le bouton et faire exploser son sac bourré de saloperies ?

À moins que je ne l’attrape d’abord.

S’ils savaient qu’on trouve tout le nécessaire pour fabriquer une bombe dans une grande surface… Je me dis qu’il faudrait mettre des mouchards dans les caisses et repérer les achats suspects ou donner des consignes aux caissières. J’en parlerai lors d’une prochaine réunion. Les chefs prendront l’air inspiré en se demandant comment piquer l’idée si elle est bonne, et mes collègues me traiteront de lèchebottes. Ouais… J’en parlerai un de ces quatre. Ou pas.

Je contemple un barbu et son épouse aux cheveux invisibles. L’islam… Tout le danger semble venir de là, mais moi je sais… Y a pas que l’islam dans la vie, y a aussi la lassitude, le vide, l’absence de tout. Pour moi, tout le monde est suspect parce que c’est mon boulot. Paranoïaque est ma fonction, gardien de vie ma conviction. En fait, je vous protège ; je veille sur votre existence, qui n’en est plus vraiment une depuis que le progrès a largué tous ses freins.

Allez, je fais comme tout le monde, je fourre les écouteurs dans mes esgourdes pour m’isoler dans cette foule que je suis chargé de défendre contre vents et marées. Je ferme les yeux et me laisse bercer par Kate Bush et sa voix aérienne. Me fait bander, sa voix. Elle m’emporte loin du métro. Loin de tout. Loin des autres, loin de moi-même. Grâce à Kate, je vis sur la lande et porte des bottes en cuir. J’ai une redingote et la chemise à jabot en dentelle. Et je suis romantique.

Dans la vraie vie, je suis le capitaine Franck Venel et je bosse à la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. L’antiterrorisme, le renseignement, pour faire simple. J’ai quarante-deux ans, une fille de seize qui s’appelle Élodie, une ex-épouse (sa mère) et deux ou trois petits coups que je m’envoie de temps en temps sans jamais ressentir autre chose que le frottement de mon gland. Ma fille vient quand elle veut, elle a sa chambre. Sa mère est hôtesse de l’air, toujours au bout du monde. Je l’ai rencontrée pendant une alerte à la bombe à Roissy, dans une autre existence. De toute façon, on n’a jamais réussi à se voir plus de deux jours d’affilée. Je m’entends bien avec ma fille, enfin, je crois. Mais pour ce qui est d’être un père comme il faut, ben, cherchez pas, c’est pas moi. J’suis fatigué dans mon pauv’ crâne. La plupart d’entre vous pensent que nous sommes des super-héros avec la cape et le slip rouge, mais non. Pas vraiment. Pas du tout. Nous sommes fonctionnaires de police. Fonctionnaires. C’est important, ce motlà. Ça dit tout.

Gare du Nord, déjà. Youpi, je vais sans doute attraper mon RER pour Drancy… Te plains pas, c’est toujours mieux qu’un wagon en partance pour l’Allemagne, mais… Franck, arrête de déconner. Tu as mal au monde qui est plein de salauds, OK, on a compris. Reprends-toi. Et je me reprends. Il faudra tout de même que j’arrête de me parler ; l’impression de devenir toqué. Parfois j’aimerais faire comme les condés de romans à clichés, me droguer, devenir alcoolique, faire de l’humour dans les moments extrêmes, courir le cent mètres en moins de dix secondes, ricaner pendant l’action et rester diaboliquement séduisant. Mon cul. J’entretiens ma forme physique, je ne cultive aucune addiction et il m’arrive de me raser régulièrement en pensant aux RTT. Bon, demain je récupère ma moto et j’essaierai de ne pas mourir en slalomant dans les embouteillages.

Un CD et demi de Kate Bush plus tard, j’arrive chez moi, un appartement de trois pièces dans un petit immeuble années 1970 que je finirai de payer à ma retraite. Si je suis toujours vivant. C’est probablement tout ce que je laisserai à ma fille. Elle sera là dans une demi-heure et ce sera une soirée de fête entre un fonctionnaire de police cramé de fatigue et une adolescente mutique répondant à des textos pendant le dîner avant de me demander si elle peut surfer cinq minutes sur Facebook. Elle y passera suffisamment de temps pour que son vieux père s’endorme sur le canapé Fly défoncé. La fête, vous dis-je. Je lance mes clés sur la table pliante, je jette mon sweat à capuche sur une chaise en plastique et je pose mon téléphone sur le bord d’une étagère en bois. Tout à l’heure je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, ne plus entendre personne, et maintenant, je m’emmerde déjà. Je m’ennuie comme un rat mort dès que je suis tout seul, c’est maladif. Allez hop, Kate Bush sur la stéréo. Mais mon cellulaire vibre dès l’intro de Wuthering Heights ; il tombe de l’étagère, je le ramasse en me cognant la tête, je jure, je décroche et Michel Périco, mon chef de service, se met à aboyer.

– Allumez votre télé puis ramenez votre cul ici !

Sa voix grésille d’émotions mal contenues. Il raccroche aussitôt.

J’allume mon Samsung LCD de cinquante-quatre centimètres et mon cul s’assied tout seul vu que mes jambes se dérobent. À l’écran, des reporters cachent leur joie sous un air de circonstance, des journalistes reprennent gravement la main sur leur direct et les experts se pressent sur les plateaux. C’est parti pour des heures d’images en boucle et de commentaires conditionnels. Conditionnés. Ne pas déclencher la panique, mais rester spectaculaire quand même. Rester digne, mais tenir le téléspectateur par les burnes quand même. Un attentat dans le métro parisien à la station Trocadéro, c’est une punaise d’info (je ne dis plus putain depuis la naissance de ma fille). Une rame déchiquetée. Trop tôt pour faire le bilan, mais il y a des morts, c’est certain. La rame a explosé comme un fruit mûr et les citoyens qui s’y trouvaient ne verront plus jamais les membres de leur famille… ni même leurs propres membres, d’ailleurs. On pourrait enterrer ce qui reste dans une boîte à chaussures. Effondré sur mon clic-clac, je contemple les gyrophares flasher et les casques briller sous la pluie battante. On filme des brancards, des visages perdus, des témoins qui témoignent, des flics qui agitent les bras. Les caméras tremblent et les images passent du net au flou, du flou au net. Je tends machinalement le bras vers mon téléphone. Allô, Élodie ?

– « Hello, t’es chez Élo ; tu peux parler after the bip. »

– Euh, c’est ton père. Tu as les clés, tu connais mon ordi, y a du congelé dans le frigo. J’ai une urgence. Ah oui, je t’aime.

Et j’appelle un taxi, direction le bureau, à Levallois-Perret.

Périco nous regarde derrière ses lunettes à monture rouge posées sur un visage mou et blafard, un visage qui a renoncé à s’entretenir. Michel Périco est un con de concours. Un étalon de la bêtise. La preuve ? Il est commissaire mais préfère qu’on l’appelle « monsieur le chef de service ». Partout ailleurs on dit « monsieur » ou bien « patron », lui, il aime bien « monsieur le chef de service »… Présentement, on le regarde tous gueuler comme un putois sans chercher à nous comprendre. Bien sûr qu’on se sent concernés ! On aurait pu s’y trouver, dans cette rame, ou pire… nos enfants, nos familles, même si, de ce côté-là, c’est pas ou c’est plus la joie. Et puis surtout, pour nous, c’est un échec. On n’a pas su, on n’a pas pu éviter la bombe… On est payés pour ça, quand même. Mais lui, il gueule.

– Huit morts et trente-cinq blessés, graves pour la plupart, et je ne parle pas de tous les traumatisés, bordel ! En plein Paris ! On est censés éviter ça, bordel ! Toute la hiérarchie m’est tombée sur le poil, et ça rase pas gratis, je vous le garantis !

S’il ne gesticulait pas, on le confondrait avec le mur crème des locaux ; un crème neutre, insignifiant, décoloré, vieillot… Mais il bouge comme un guignol et prend une canette de jus d’orange dans notre frigo que, bien sûr, il ne paye pas. Ce frigo, c’est notre caisse. On achète à bon prix de la bière, du Coca, des jus de fruits et quand on en prend un, clic, on met une pièce dans la tirelire, un énorme cochon déguisé en flic de New York avec « pig » marqué sur la casquette. Parfois aussi, on en revend aux autres services. Le café, surtout. Nous sommes fiers de notre machine Nespresso. Un commercial qu’on a tiré d’un mauvais pas nous refile des capsules tous les mois et Girard et les autres viennent se payer une tasse au lieu de picoler gratuitement la lavasse des machines de couloir. Moyennant quoi, certains petits malins pleins d’humour nous surnomment les clown-nés. On s’en balance du moment qu’au bout d’un moment la cagnotte permet un petit repas convivial ou un cadeau pour une occasion précise (anniversaire, divorce, cuite…).

Nous sommes à la fois disséminés et entassés dans notre lieu de travail. Celui de notre service. Notre cheznous, quoi. Un grand placard à deux fenêtres aux rideaux poussiéreux donnant sur la cour d’un immeuble insignifiant de Levallois-Perret. C’est un rectangle pourvu d’un grand coffre blindé qui renferme les armes, les clés USB, les relevés d’écoutes, les appareils photo et GPS, les fausses plaques. On a réussi à caser une armoire pour les archives et les dossiers en cours, nos casiers individuels, le tableau Velleda pour les briefings et le frigo. Il y a aussi un « piège à balles », un gros tube d’acier rempli de sable. On y fourre le canon de nos armes en entrant dans la pièce pour vérifier qu’elles ne sont pas chargées avant de les ranger. Ça fait toujours rire Cow-Boy, qui possède toujours une bonne vanne de cul en réserve, genre baiser sur la plage avec la femme invisible… Bref. J’oubliais, dans ce foutoir : on a tous un bureau individuel avec caisson et lampe administrative choisis dans un catalogue imposé par la hiérarchie. C’est moche et ça coûte un tiers de plus que chez Monsieur Meuble, par exemple. Allez comprendre. Un conseil d’ami aux futurs policiers, prévoyez toujours une ampoule car, si la vôtre vient à griller, l’administration mettra des mois à vous la remplacer. La seule touche de fantaisie provient de notre déco personnelle. Moi, c’est une photo d’Élodie, puis une photo d’Élodie et une autre d’Élodie. Y en a plus ici qu’à la maison parce que, là-bas, ça l’énerve. Elle se sent surveillée. Elle m’a même demandé un jour si je l’avais mise sur écoute…

J’interromps Périco, qui est bien obligé de respirer entre deux invectives.

– On a peut-être des torts, mais la DGSE ne nous a rien signalé non plus, je dis.

– Des cons, eux aussi, répond-il illico. Ce soir, nous sommes tous des gros cons !

Il sort de sa poche un bout de papier qu’il me lance à la gueule. J’attends que le machin tombe dans la poussière, le ramasse et le lis sous le regard impatient de mon groupe, puis relève la tête vers monsieur le chef de service.

– Le Croissant noir ? fais-je, réellement surpris.

Il ricane vraiment jaune.

– Envoyé par mail à l’Intérieur juste avant l’explosion… Les ordures.

Les autres me regardent. Je lis tout haut :

– « Ce n’est que le début. Prochaine étape, Lyon. Nous mettrons la France à genoux. Le Croissant noir. »

– C’est quoi, cette merde ?

– Merci pour votre analyse, Venel. Heureusement, des spécialistes sont en train de chercher à comprendre. En attendant, je veux tout le monde sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

On ne peut s’empêcher de sourire, tous autant qu’on est.

– Et ça vous fait marrer ? demande Périco avec aigreur.

Encore une fois, je monte au front. Faut que je la mérite, ma place près de la fenêtre avec vue sur les fourgons cellulaires.

– On devrait tous être en RTT, sans compter nos autres missions et…

– Vous jouerez au petit syndicaliste plus tard. On a les fesses sur le poêle à bois, mais on va griller les autres et montrer qu’on est les meilleurs. Organisez-vous, bordel. Et je ne veux pas entendre parler d’heures sup.

Tu parles. Un vingt-quatre heures sur vingt-quatre signifie respecter officiellement les horaires quotidiens avec efficacité. De 8 heures 30 à 12 heures et de 14 heures à 18 heures. Les heures sup, on s’assied dessus la plupart du temps. Les réclamer mettrait l’État en faillite. Périco s’est calmé. Il nous balaye d’un regard désespérant, désespéré.

– Alors, vous n’avez rien ? Croissant noir, ça vous dit rien ?

Je réponds pour tout le monde en remuant la tête. On a que dalle. Des inconnus au bataillon. Périco se dégonfle comme le ballon de baudruche d’un anniversaire vieux d’un mois et le vent glacial de la panique nous fait dresser les poils. Notre grand chef renifle dans le vide et s’en va sans un mot. Il sort en laissant sa canette vide (et gratuite) sur le bord du frigo pour aller voir les autres groupes de l’étage et espérer un signe, un indice, une piste… Je me tourne vers mon groupe. On est tristes. L’envie de chialer nous serre la gorge. J’arrive à marmonner une phrase :

– Rentrez chez vous si vous voulez ; je vais rester un peu.

Personne ne bouge, j’en étais sûr. Rentrer chez soi, pour quoi faire ? Ne pas dormir ? Regarder la télé ? Contempler notre échec ? Non, on va se remuer les fesses. Cet attentat devient une affaire personnelle. Je redresse ma crête de grand mâle dominant : les salauds ne sont peut-être pas dans notre rayon d’action mais, s’ils le sont, on va se les faire ! C’est ce que je crie aux autres d’un air martial en regardant la nuit noire électrique. Le silence me pousse à poursuivre mon speech de vestiaire d’avant-match.

– On est là parce qu’on se sent tous responsables, qu’on a peut-être loupé quelque chose et qu’au-delà de nos fiches de paie on aime ce qu’on fait, pas vrai ?

C’est vrai. En général, même le pire flic magouilleur ressent ce petit frisson de vocation tout au fond de luimême quand le pire vient d’arriver.

Cow-Boy se lève et prend son flingue. Il s’appelle Luc Hernandez mais pour nous c’est Cow-Boy, un trentenaire musclé plutôt beau gosse qui aurait dû faire maître nageur. Ce brun, qui serait ténébreux s’il avait de la jugeotte, est arrivé depuis peu de la BAC ; il aime l’action. Raté. Chez nous, c’est le contraire. Pas de baston, du feutré, de l’invisible et du sournois. On renseigne, on se renseigne, on attend, on confirme et on passe le bébé aux collègues et aux juges qui se font mousser à la télé. Nous sommes des ombres qui traquons des ombres et, pendant que vous marchez au soleil, nous essayons de sauver votre peau.

– Cow-Boy, moi aussi ça me démange de sortir et de tout fracasser, mais on est là pour un briefing, OK ?

Il se rassied en maugréant. Visiblement, mon autorité est intacte.

– Bon. Briefing.

Maintenant il est tard et, sur mon beau Velleda, j’ai mis en sommeil les missions que je juge actuellement subalternes : protection du patrimoine économique, scientifique et des institutions de la nation, comme les centrales nucléaires, qu’on a réussi à refiler à Girard et à sa bande de lèche-culs, idem pour l’analyse des mouvements sociaux et des faits de société. À une exception près, j’endors aussi le contre-espionnage, qui devient de plus en plus ennuyeux. La maison regorge de légendes du temps de la guerre froide où les ingérences étrangères, dans l’aéronautique notamment, se faisaient à l’ancienne, comme dans les films. Maintenant, des techniciens chauves qui violent un ordinateur ont remplacé les blondes sulfureuses à faire parler sur l’oreiller. Puis je me tourne vers mon équipe.

– Cow-Boy.

– Yes !

Il est toujours enthousiaste.

– Tu me mates toutes les bandes de vidéosurveillance disponibles avec Boulle : ça veut dire métro, mais aussi nos périmètres à nous.

– Oh non, Francky, tu fais chier ! Tous les groupes vont faire pareil !

Je ne relève pas l’injure. La hiérarchie existe aussi parce que le petit personnel se sent familier avec celui qui leur casse les burnes. Du moins, c’est ma méthode de management.

– Si vous trouvez quelque chose, tu iras sur le terrain. Boulle, une question ?

– Nan. Il se tourne vers Cow-Boy : T’inquiète, Cow-Boy, on va trouver, c’est nous les best.

Cow-Boy marmonne, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Malgré son caractère et les posters de Rambo et d’Alerte à Malibu dans son coin bureau, il fera le métier. Kevin Boulle, lui, est un jeune gardien de la paix, informaticien, fiancé et nouvellement arrivé. C’est un mignon rondouillard qui aurait pu être hacker ou employé des postes mais voilà, c’est un bébé flic sorti de l’école qui adore passer des heures devant des écrans à croquer des pistaches. Il en met partout, c’est un peu dégueulasse. Il réussira le concours interne de brigadier quand il aura l’âge… s’il vient sans ses pistaches. Il ne veut pas qu’on l’appelle Kevin ; il préfère encore Bouboule. Je continue mon tour de piste.

– Mansour et Goujon, vous restez sur la cité Prévert.

La cité Prévert, c’est notre résidence secondaire. La jungle qu’on nous a ordonné de surveiller. Chaque groupe a sa part de zones pourries. Nous, c’est la Prévert : trois mille cinq cents habitants officiellement répartis sur quatre barres entrelacées, deux ascenseurs plus ou moins en état de marche, sa misère, son ennui, le chômage et une majorité de gens qui voudraient être ailleurs. On part du principe que le nouveau banditisme, les extrémismes, tout ce qui nous met en alerte, peut se cacher, se créer ou s’épanouir dans les quartiers abandonnés par l’État comme une vulgaire réserve apache par les successeurs du général Custer. On y connaît tout le monde, et personne ne nous connaît… J’espère. Sur certains murs, on lit le nom, le matricule, l’adresse et parfois même le prénom des enfants des policiers du coin, mais pas encore les nôtres, nous, les invisibles. Si jamais le bombeur vient de là, nous ne le raterons pas. Nous n’avons pas le droit de le rater.

Mansour Boudjellal s’étire. Il a presque quarante ans, c’est mon capitaine adjoint. Bac plus cinq et juriste, comme moi. Quand il boit… il boit. Mais à part ça, c’est un solide, un manuel, un taiseux, une poutre. Sa femme est institutrice, ils s’adorent et sont complémentaires. Elle a son voyou, il a son intello. Ils ont fait deux filles. Un flic heureux en ménage, et c’est mon ami !

Gabriel Goujon, c’est autre chose. À presque cinquante balais, il est major de police et porte le même costume râpé depuis trente ans. Il adore les écoutes, toutes les écoutes, les ragots, les potins, les on-dit. Ensuite il en parle à sa femme ; ils n’ont plus que ça à partager depuis que leur fils vole de ses propres ailes. Mansour et lui, vous les collez sur une planque et vous oubliez de leur dire de rentrer, ils seront encore là dans mille ans. Voilà pourquoi je garde ces deuxlà sur Prévert.

Mansour opine du chef en souriant. Son sourire donne toujours à penser qu’il se fiche de vous, mais non ; c’est comme ça, il est ironiquement naturel… ou naturellement ironique. Calmement angoissé. Il y a une part… d’ombre en lui.

– D’t’façon, on va tous faire pareil, pas vrai ? Chercher dans notre coin en espérant que le dingo n’est pas parti de chez nous.

Ça, c’est Goujon, et il a raison. Tous les groupes serrent les fesses et fouillent leur pré carré en se disant que l’erreur vient de chez les autres. C’est ça, la solidarité entre services.

– Dédé et Beppe, vous fouinez chez les collègues et vous me trouvez des infos qu’on n’a pas. Et puis ressortez tout ce qu’on a sur tout le monde, y compris les groupes extrémistes et leurs méthodes.

– Surtout les barbus, précise Dédé en frétillant de la moustache.

Je regarde Mansour et soupire. Il doit en avaler des couleuvres. Heureusement, il avale aussi de la charcutaille et de l’alcool. Ça doit aider.

– Islamistes et autres, Dédé. Sors un peu de la guerre d’Algérie.

– Mmh…, fait Beppe.

Tout le monde écoute. Il ne parle pas souvent, le Beppe. Je l’encourage.

– Oui ?

– C’est de l’artisanal. De l’artisanal.

Il répète souvent ce qu’il vient de dire, histoire, peut-être, de vérifier.

Beppe et Dédé, ce sont nos anciens. André « Dédé » Laurain est proche de la retraite, c’est un grand-père divorcé, bon vivant, un poil raciste et moustachu. Il est arrivé des RG après la fusion avec la DST, dont est issu Beppe, qui est plus sombre. Giuseppe « Beppe » Ledellec est un ex-militaire, un commando, un démineur qui d’un coup a craqué. Fini l’action, bonjour la routine, l’immobilisme, la planque. Il déprime en silence avec son physique de Lino Ventura sans qu’on sache vraiment ce qui lui est arrivé. Je reprends la main.

– De l’artisanal ? Probablement, mais je veux dès que possible tous les dossiers sur l’attentat.

– Tu parles comme un bouquin d’école, rigole Dédé.

– C’est la fatigue, je me transforme en Périco.

– Gaffe au frigo ! rigole Cow-Boy.

On se marre un peu, histoire de décompresser. Seul Beppe n’a pas ri. Je me rapproche de lui. C’est notre mémoire, notre physionomiste : il n’oublie jamais un visage. Quand on vient lui montrer des photos, il soupire, lève les yeux au ciel et vous balance neuf fois sur dix le patronyme du sujet.

– Beppe, tu iras jeter un coup d’oeil sur les photogrammes de Cow-Boy et de Boulle.

Il hausse les épaules et ça veut dire : ben oui puisque je suis payé pour ça et pourtant je m’en branle ; je m’en branle de tout.

Je me tourne ensuite vers Paul Gastaldi et Jacky Milano. Elle est jeune, grande et costaude ; pas le genre qu’il vous vient à l’esprit de draguer, mais tellement sympa et fine que vous ne pouvez pas vous en passer. Elle est brigadier. Quant à Paul, il est brigadier-chef… et complètement fou. Sanguin en instance de divorce, il multiplie les conneries, voire les violences. L’autre jour, il a braqué la voiture de sa femme et s’est emplâtré un pylône. Ivre mort. Il a bien essayé de discuter avec les gendarmes qui l’ont contrôlé mais… ils se sont mis à trois pour l’embarquer. Il n’a toujours pas compris que la loi est aussi faite pour lui. Si ça continue… Je préfère ne pas y penser.

– Ça se passe comment pour vous ? dis-je.

Jacky hausse les épaules en souriant. Rien de spécial pour l’instant. Il y a quelque temps, elle s’est retrouvée dans une armurerie et l’autre client était un type avec un fort accent russe. Ils ont parlé armes puis, en rentrant chez elle, elle nous a faxé son signalement. Quand le portrait-robot est arrivé sur son fax, elle a confirmé. Elle venait de lever Tarkov, un ex du KGB et du FSB. Elle a surveillé l’armurerie et, quand l’Ukrainien est revenu, elle y était aussi. Surprise ! Ils ont encore parlé d’armes et sont devenus copains. Visiblement, Tarkov a envie de s’intégrer. Pour vraiment changer de vie ? À voir. Lui et sa famille sont venus en France monter une entreprise de volailles import-export. À voir. En tout cas, cette mission, c’est la sienne, pas question de la lui enlever. J’ai adjoint Paul à Jacky parce qu’elle est super zen. Ce type a besoin d’une bonne influence.

– Bon, restez sur ce coup-là et faites-moi des rapports. On verra par la suite. Céline ?

Quand je prononce son nom, j’ai l’impression d’être tout nu devant une foule. Céline Thierry est intelligente, polyglotte et belle à se damner. Un petit corps de rêve, un visage d’ange, une coupe de cheveux bruns rigolote. À vingt-quatre ans, elle est le fantasme du bureau. Périco magouille pour qu’elle soit sur nos affiches de propagande, mais il n’a toujours pas compris qu’elle aime demeurer anonyme. Sauf que… la base, dans notre métier, c’est de ne ressembler à rien, c’est-à-dire à monsieur ou madame tout le monde. Comme le disent nos documents à usage interne, les qualités physiques requises sont celles-ci : au plan de la morphologie, le policier est une personne qui passe inaperçue (taille moyenne, corpulence moyenne, pas de signe particulier…). Céline est juste une bombe atomique. Sur un plan vestimentaire, il ne doit pas laisser de trace dans le souvenir des individus surveillés. Pour cela, il ne doit pas attirer exagérément l’attention par une apparence hors du commun. Céline est hors du commun. L’utilisation d’accessoires vestimentaires peut aider à modifier l’image de la silhouette du policier (casquette, veste, parapluie, lunettes…). Même déguisée en religieuse, elle ferait bander un âne. Voilà. Céline, tu la remarques, alors pour les filatures, c’est bonbon. Elle ne comprend pas pourquoi parfois je m’énerve ; elle croit que je la sacque parce que je veux la sauter et qu’elle résiste. Mais je ne lui ai jamais demandé rien d’autre que d’aller boire un verre ! Je ne veux pas la sauter. Je veux qu’elle m’aime ! En attendant, elle me fait toujours la gueule.

– Céline, t’en es où ?

Elle me regarde avec un mélange de morgue et de crainte.

– Je vais finir par devoir me piquer vraiment. Karma se méfie.

Tu parles. Elle a intégré la cité Prévert par hasard. Un jour de filature, elle s’est fait remarquer (ben voyons) et, pour ne pas tout faire foirer, elle s’est inventé un passé de cité chez les Ch’tis, violée par son père et son oncle. Elle joue la folle qui se fiche de tout, la belle qui en a aussi bavé chez les bourges et qui revient à ses racines. Elle connaît tous les crapauds mais Karma, le caïd local, se méfie. Puis je pose la question qui me brûle les lèvres.

– Et Bingo ?

Elle sourit parce qu’elle sait que ça m’emmerde.

– Toujours aussi mignon. Si je me mets avec lui, Karma se méfiera moins.

– Bingo est un petit cambrioleur de merde, je réponds.

– Oui, mais si je me colle avec lui, pour les autres je ne serai plus la bizarre tordue solitaire que personne ne comprend. Karma aime bien Bingo et, à l’occasion, il l’utilise. Je l’aurai peut-être par là.

J’ai les boules mais je me tourne vers Mansour et Goujon.

– Bon, vous faites gaffe à elle, hein ?

Sourires. Le capitaine est tout nu devant la foule… et doit sauver la face.

– Puisque tu y étais, ça s’est passé comment, la nouvelle de l’attentat, là-bas ?

Elle hausse les épaules.

– Tout le monde a regardé la télé, quelques nazes ont crié viva l’Algérie ou Palestine, mais rien qui fasse penser que ça vienne de là.

J’adore sa voix… Bon.

– Rentrez chez vous dormir cinq minutes et revenez tout frais (punaise, je parle comme Périco…). On en saura plus dans quelques heures mais, avant de filer, on appelle tous quelques tontons pour voir s’ils n’ont rien entendu. On ne sait jamais.

Dédé fait la moue.

– Et pour Lyon ? fait-il.

– Quoi, pour Lyon ? je réponds avec un brin d’agressivité.

– Le Croissant noir, la France à genoux, c’est quoi, ces conneries ? Un nouveau 11 Septembre ?

Si même Dédé s’inquiète, c’est grave. Je ne peux cacher ma trouille.

– C’est peut-être pire. Et puis, on est le 12…

Puis je toussote parce que, des fois, un chef doit toussoter pour éviter qu’un groupe se lance dans un débat enflammé ou sombre dans la dépression.

– Les messages vont être analysés, on va faire le tour de nos suspects : on verra bien. De toute façon, en ce moment, on n’a rien. Mais faut qu’on trouve, les enfants, faut qu’on trouve.

Puis je ferme ma bouche et personne ne prend la suite. Une dizaine de muets avec un sac de ciment sur le ventre, c’est à ça qu’on ressemble.

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PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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