PREMIÈRES LIGNE #111 : Immortel, J.R. dos Santos

PREMIÈRES LIGNE #111

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Immortel : le premier être humain immortel est déjà né, José Rodrigues dos Santos

Le premier être humain immortel est déjà né.
Après avoir annoncé la naissance de deux bébés génétiquement modifiés, un scientifique chinois disparaît. La presse internationale commence à poser des questions, les services secrets tentent de trouver des réponses, un homme contacte Tomás Noronha à Lisbonne. Celui qui se présente comme un scientifique travaillant pour la DARPA, l’agence pour les projets de recherche avancée de la Défense américaine, est à la recherche du savant disparu. Tomás découvre alors les véritables enjeux du projet secret chinois…

Pour le grand retour de Tomás Noronha, le héros de La Formule de Dieu, J. R. dos Santos a choisi le sujet qui est dans toutes les têtes : l’intelligence artificielle. L’humanité touche-t-elle à sa fin ou fait-elle face à un nouveau départ ? Sur la base des recherches les plus avancées, J. R. dos Santos nous entraîne dans une aventure à couper le souffle et dévoile l’extraordinaire destin de l’humanité. Il nous démontre avec toujours autant de sérieux que la science est sur le point d’atteindre sa plus grande réalisation : la mort de la mort. Bientôt, nous pourrons vivre sans jamais mourir. Nous serons… Immortels.

Prologue

Sentant tous les yeux rivés sur lui, le professeur Yao Bai passa la main sur son front pour en ôter la sueur. Il faisait une chaleur humide et étouffante à Hong Kong, mais ce n’était pas pour cela qu’il transpirait et que son cœur battait la chamade. L’amphithéâtre de l’université était bondé. Si la plupart des personnes de l’assistance étaient des étudiants, il y avait aussi plusieurs hommes en costume cravate mais aucun d’eux n’avait l’air d’un scientifique ; des espions probablement, pensa le professeur Yao Bai. Les uns de Taïwan, d’autres des États-Unis, et certains de Russie et d’Inde. Et plusieurs agents chinois, stratégiquement placés afin d’assurer sa sécurité – ou pour s’assurer qu’il ne commettrait aucune erreur, ce qui revenait au même.

Il prit une profonde respiration, essayant de se détendre. Ce qui devait arriver arriverait. Ce n’était pas parce que son gouvernement avait dépêché quelques gros bras qu’il empêcherait quoi que ce soit. Sachant ce qui était en jeu, Pékin avait beaucoup hésité à le laisser aller à Hong Kong. Le professeur Yao Bai suspectait qu’on ne lui avait accordé l’autorisation que pour tenter de l’arracher à la dépression dans laquelle il s’était enfoncé à cause de son fils. Rien de tout cela n’avait d’importance. Ce qui importait vraiment, c’était qu’il fût là. La grande roue du destin avait commencé à tourner et aucun gros bras ne pourrait l’arrêter.

Un homme en costume, un Asiatique mais de culture visiblement occidentale, s’approcha du micro qui se trouvait au milieu de l’estrade. C’était Robert Ho, le doyen de l’université de Hong Kong.

— Bonjour à tous, dit Ho dans un mandarin hésitant, car il était plus à l’aise en cantonais ou en anglais. Aujourd’hui, notre invité est une célébrité méconnue. Père d’un grand héros chinois, le célèbre astronaute Yao

Jingming, le professeur Yao Bai est le plus éminent scientifique de Chine. Son nom est bien connu dans les milieux universitaires, en particulier dans les domaines de la biotechnologie, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, mais rares sont ceux qui ont eu le plaisir de le rencontrer personnellement. En fait, c’est un personnage tellement insaisissable que d’aucuns ont pu penser qu’il n’était qu’une légende, inventée par les autorités de Pékin. – Rires dans la salle. – Quand nous avons commencé à planifier cette Conférence internationale sur le génome humain, nous avons aussitôt envisagé d’en faire notre invité d’honneur, tout en étant conscients qu’il serait pratiquement impossible de le faire venir. Nul n’imagine les heures que nous avons passées, les efforts que nous avons déployés, les promesses que nous avons faites, les personnes qu’il a fallu contacter, mais… nous y sommes arrivés. Mesdames et messieurs, le professeur Yao Bai.

Son corps rondouillard, son expression débonnaire et sa barbe effilée donnaient au professeur Yao Bai un air de Kong Fuzi, le sage Kong, plus connu en Occident sous le nom de Confucius. Outre sa réputation de génie et le fait qu’il était le père de l’astronaute le plus célèbre de Chine, son allure suscitait la sympathie dans l’amphithéâtre. Cachant sa nervosité, le scientifique chinois se leva sous un tonnerre d’applaudissements, se dirigea vers le centre de l’estrade, salua le recteur d’une révérence et se planta devant le micro. Le moment était venu de faire ce qu’il s’était promis.

Il jeta sur l’assistance un regard inquiet, fixant les visages souriants des jeunes et ceux réservés des hommes en costume cravate. Il fut tenté de sécher la sueur qui lui couvrait à nouveau le front, mais il se retint. Il devait se concentrer sur l’objet de sa présence ici. C’était tout ce qui comptait.

— Pendant des millénaires, l’humanité a été obsédée par les limites de sa condition animale, commença-t-il dans un mandarin parfait. La faim fut le plus grand de ses maux. Les hommes ont vécu la quasi-totalité de leur existence au bord de la pénurie, passant des jours et des jours sans manger et sans savoir quand ils trouveraient quelque chose à se mettre sous la dent. Il suffisait d’une mauvaise récolte et la moitié de la famille périssait. Une sécheresse, et la famine décimait d’un seul coup 10 % de la population. Quant aux épidémies, n’en parlons pas. Les gens étaient toujours malades et tombaient comme des mouches. À elle seule, la peste noire a tué entre soixante-dix et

deux cents millions de personnes en Eurasie. Dans certaines villes, la moitié de la population a disparu. Pouvez-vous imaginer l’ampleur de la catastrophe ?

Il fit une pause pour permettre au public d’assimiler ce qu’il venait de dire.

— Nous n’avons de cesse de nous plaindre de tout, affirmant que la situation s’aggrave constamment, mais nous oublions facilement à quel point la vie était plus difficile pour nos ancêtres, reprit-il. À notre époque, celui qui perd son emploi ne risque pas de mourir de faim. Au contraire, dans une économie développée, un chômeur peut très bien aller au restaurant pour se plaindre de son sort, tout en se délectant de deux ou trois siu mai qu’il paiera avec son allocation chômage. À bien y regarder, il y a actuellement sur notre planète bien plus de gens qui souffrent du surpoids que de la faim. L’obésité est même devenue l’un des plus grands maux de l’humanité. Il suffit de me regarder pour s’en rendre compte. – Des éclats de rire se firent entendre dans l’amphithéâtre. – Aujourd’hui, le sucre tue plus que les balles. Compte tenu de ces progrès, je vous demande : que nous reste-t-il à résoudre ?

Il dévisagea l’auditoire avec une expression interrogative. La question pouvait paraître purement rhétorique, mais son regard obstiné et son silence prolongé, comme s’il espérait une réponse, indiquaient clairement qu’il attendait une réaction du public. Une jeune fille au premier rang, sûrement une de ces bonnes élèves comme il en existe dans toutes les classes, de l’école primaire à l’université, leva la main.

— Les… les maladies ?

Malgré sa nervosité, le professeur Yao Bai réprima un sourire ; l’étudiante avait posé exactement la question à laquelle il s’attendait. Ah, comme l’esprit humain était prévisible…

— C’est en effet le prochain défi à relever, convint l’érudit chinois. Nous avons surmonté la faim. Il nous reste à éliminer les maladies. La médecine est dominée par deux écoles, la chinoise et l’occidentale. L’école occidentale est particulièrement efficace en ce qui concerne les maladies déjà déclarées. Lorsqu’une personne a un problème cardiaque, les médecins occidentaux lui font une greffe. Un cœur nouveau, et le problème est résolu. L’école chinoise est surtout efficace en matière de prévention. Nous aimons traiter les maladie

dies avant qu’elles ne surviennent. D’où nos infusions, nos herbes, la recherche de l’équilibre entre le yin et le yang, et ainsi de suite. Comme vous pouvez le deviner, étant Chinois, je m’inscris davantage dans cette tradition. Il me semble préférable d’empêcher l’apparition d’une maladie que de la soigner après coup. C’est aussi votre opinion, du moins je l’espère…

Un chœur d’assentiment parcourut la salle. Le professeur Yao Bai jeta un coup d’œil aux hommes en costume cravate, craignant presque de les voir s’élancer sur l’estrade pour lui tomber dessus, mais de toute évidence ils restaient tranquilles, n’ayant aucune idée de ce qui allait arriver.

— Grâce à la cartographie du génome humain et à la meilleure compréhension du code génétique, nous nous sommes rendu compte que la plupart des maladies dont nous souffrons sont inscrites dans nos gènes, même si le fait qu’elles se déclarent ou non dépend également de facteurs environnementaux. Ma propension aux maladies cardiaques, par exemple, est génétique. Si je ne prends pas certaines précautions dans mon alimentation et mon style de vie, tôt ou tard j’aurai des problèmes au cœur. L’idéal, bien sûr, aurait été que mes parents, lorsqu’ils m’ont conçu, aient pris soin de corriger mes gènes pour faire en sorte que ces maladies ne se déclarent pas. Cela aurait été de la médecine préventive du plus haut niveau. Et puis, pendant qu’ils y étaient, ils auraient pu en profiter pour améliorer les gènes de mon intelligence, pour me rendre plus ingénieux, ainsi que ceux de mon obésité, afin que je puisse manger tous les siu mai dont j’ai envie sans me retrouver dans cet état pitoyable.

D’un geste, il désigna son corps aux rondeurs confucéennes et le public sourit à nouveau ; les plaisanteries d’autodérision atteignaient toujours leur objectif, et sans jamais offenser personne.

— Cependant, pour que mes parents puissent le faire à cette époque, il aurait fallu connaître le rôle des gènes et la technique pour les manipuler, reprit-il. Nous avons cette connaissance aujourd’hui. Et la technique aussi. Elle s’appelle Crispr-Cas9 ; il s’agit d’une technique qui permet de supprimer, d’ajouter et de modifier des sections dans les séquences d’ADN. Grâce à Crispr-Cas9, je peux, par exemple, retirer d’un embryon les gènes des maladies cardiaques et de l’obésité. Avec cette même technique, je peux également introduire dans l’embryon les gènes de l’intelligence, ceux d’une musculature d’’athlète et des yeux bleus. En d’autres termes, je peux créer un être humain entièrement nouveau, sans maladies génétiquement déterminées, et l’améliorer à bien des égards. Plus beau, plus fort, plus intelligent. En un mot, je peux créer un surhomme.

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PREMIÈRES LIGNE #109 : Gaïa, Valérie Clo

PREMIÈRES LIGNE #109

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Gaïa, Valérie Clo

Mon jeune collègue et moi avons été envoyés là-bas pour essayer de comprendre ce qui s’est passé il y a cinquante ans dans la région. Difficile de trouver des explications, des informations claires, comme si les gouvernements successifs avaient toujours cherché à minimiser les faits, les responsabilités et les mesures inefficaces prises pendant des années. Quant aux rescapés, la plupart sont restés en état de choc ou mutiques. Cette période reste assez opaque. Dans la littérature scientifique, le nom du village est souvent cité, référencé comme un village avant-gardiste, à la pointe en matière de protection et d’isolation des habitats, très informé sur les questions du climat et les nouvelles façons de vivre en communauté. À ce moment-là, ses habitants ne pouvaient imaginer qu’il était déjà trop tard, qu’on avait dépassé, et de loin, le seuil de tolérance que pouvait supporter la terre.

Lorsque mon patron nous a envoyés en mission, je n’en espérais pas autant. Avec les nouveaux modes de déplacements, nous avons peu l’occasion de nous enfoncer aussi loin dans les terres. Le voyage m’a semblé interminable, et les fouilles longues et difficiles à cause des dégâts de la tempête et du peu de moyens technologiques dont nous disposons désormais. Nous avons monté notre campement à l’entrée du village pour ne pas l’altérer. Rien ne semblait avoir bougé depuis cinquante ans. Dans de nombreuses maisons, nous avons retrouvé des ossements près de l’entrée, comme si les occupants avaient cherché à fuir. D’autres étaient restés dans les pièces dont les murs avaient été renforcés. Plusieurs jours infructueux sont passés à déblayer des détritus en tous genres avant de tomber sur le témoignage des deux sœurs. Je n’oublierai jamais ce moment. C’était à l’étage d’une des premières maisons du village. L’escalier en bois s’effritait, il fallait être prudent pour monter. Il y avait trois grandes chambres. Dans celle du fond, à l’intérieur d’un sac à dos, au milieu de vêtements et de cadavres de bouteilles d’eau, j’ai trouvé le carnet de Laura. Il était sec, cassant, comme s’il avait pris l’eau puis séché au soleil. Dans une autre chambre, rangées au fond d’un tiroir, protégées dans une pochette en carton, j’ai trouvé les lettres de Mel. Ces écrits semblent avoir été rédigés à la même époque sans que les sœurs se soient concertées. Une manne ! Une chance qui nous permet de mieux comprendre le déroulement des événements et les nombreux phénomènes climatiques de cette période. J’ai glissé ma trouvaille dans mon sac sans rien dire à mon collègue et j’ai poursuivi les fouilles. Ce n’est que le soir, après le dîner, au moment où nous nous reposions autour du feu de camp, que j’ai sorti mon trésor et que, à haute voix, en suivant la chronologie des dates, j’ai commencé la lecture.

Laura

15 octobre

Depuis une semaine, le ciel a changé. À l’aube, le soleil est plus rouge, ses contours sont moins nets, comme s’il saignait sur les nuages autour. Difficile d’expliquer aussi cette tension dans l’air. Invisible à l’œil nu, elle affole les appareils électriques et les personnes sensibles. Elle électrise l’atmosphère et rend les gens nerveux, irritables. Cette tension, je la sens dans ma poitrine et mon ventre, elle me met en état d’alerte permanent. On ne sait de quoi elle va enfanter. Elle est comme une boule de boue qui se prépare dans l’ombre depuis des semaines et s’apprête à rouler aveuglément sur nous. Les aiguilles sont au rouge, les scientifiques, sur le pont. On craint le pire, sans savoir si le danger viendra du ciel ou de la terre. Le gouvernement pense qu’il est préférable de ne pas rester isolé et a demandé aux habitants des campagnes de venir se réfugier en ville. Lorsque je vois les oiseaux faire le mouvement inverse, je me demande si c’est une bonne chose. Ils semblent avoir déserté les villes et les seuls qui sont restés tournoient affolés autour des clochers des églises, comme pris au piège. Les rats sortent des caniveaux, se répandent dans les rues, cherchent des abris, comme s’ils avaient été éjectés des sous-sols qui les protégeaient. La terre bouillonne, je l’entends gronder sous mes pieds. Nombreux sont ceux qui refusent d’écouter sa révolte. Ils préfèrent fermer les yeux, ignorer que, la nuit, des loups affamés viennent hurler en ville, que des ours sauvages quittent leurs abris pour saccager les magasins à la recherche d’un peu de nourriture. Ils continuent leur chemin, poings fermés, têtes baissées, déterminés, comme cette femme qui, chaque matin, passe sous ma fenêtre et entre dans les bureaux d’en face. Elle semble virevolter, dans une danse macabre, se moque des rats qui grouillent à ses pieds et de la chaleur anormale de ce mois d’octobre.

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PREMIÈRES LIGNE #108 : Abîmes, Sonja Delzongle

PREMIÈRES LIGNE #108

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Le livre en cause

Abîmes, Sonja Delzongle

Prologue

17 janvier 1999

Le temps était clair et froid, le ciel, d’un bleu infini sans nuages. Idéal pour une sortie. Ils étaient arrivés tôt à l’aéroclub des Vignobles, dans la région de Bordeaux. Assez pour ne croiser personne. Leur avion, préparé la veille, les attendait. Le rendez-vous avec le pilote qui devait les emmener jusqu’en Espagne, à Ibiza, avait été fixé en toute fin de matinée. Elle s’était déjà assise dans l’avion de tourisme. Un Beechcraft 58TC Baron blanc et bleu, racheté à un Anglais passionné d’aviation civile. Une folie de plus de trois cent mille francs. C’était ce genre de folie d’ailleurs, répétée à l’envi, qui avait eu raison de la fortune de ce riche hôtelier également propriétaire de quatre casinos et de trois boîtes de nuit, dont une à Ibiza. Sa chaîne d’hôtels de luxe, Blue Lagoon, présente en Espagne, au Maroc et sur la Riviera française, était en faillite. Un Russe venait de la lui racheter pour une bouchée de pain.

Une fois aux commandes, l’homme échangea avec sa femme un regard où se mêlaient les sentiments et les contradictions de toute une vie passée ensemble pour le meilleur et pour le pire. Or le pire était là et ils ne pouvaient espérer d’amélioration.

Ils enfilèrent leur casque et le moteur se mit à tourner. Tandis que l’appareil s’ébranlait, la femme, les yeux rivés à la piste qui s’ouvrait devant eux, sortit discrètement un cachet d’un pilulier et le mit sur sa langue avant de l’avaler avec une douloureuse contraction de la gorge. Son geste n’avait pas échappé à l’homme, mais il ne le releva pas et se concentra sur le décollage imminent. Elle essuya tout aussi discrètement, d’un vague mouvement de l’index, une larme qui venait de s’échapper du coin de son œil droit. Celui qu’il ne pouvait pas voir. À quoi cela aurait-il servi qu’il surprenne une émotion qu’elle ne pouvait plus contrôler ? Elle qui avait pourtant tout maîtrisé dans sa vie. Jusqu’à ce que les événements s’emballent comme une voiture sans freins en pleine descente vers le précipice. Elle ne pouvait que se le reprocher à elle-même, pas à lui. Les choix qu’elle avait faits n’appartenaient qu’à elle.

Lancé, le Beechcraft toussa, mais l’appareil était encore vaillant. Ils mirent à peine une demi-heure à atteindre les premiers sommets dentelés des Hautes-Pyrénées. L’avion prit encore un peu d’altitude et l’homme bloqua les commandes. Il se tourna vers sa femme, les yeux

brillants des larmes qu’il parvenait encore à contenir. Il ne savait pas exactement ce qu’il pleurait le plus. La faillite de ce qu’ils avaient mis des années à bâtir, un empire, ou bien celle de leur mariage, entraîné dans la débâcle.

— Il est encore temps de choisir, Dolores, lui dit-il doucement. Je te dépose à Ibiza et je repars.

— Non, Viktor, faisons ce qu’on a prévu. Allons jusqu’au bout, cette fois. Ensemble.

— Alors trinquons à nous, répondit-il en sortant de sa sacoche camouflée sous son siège une bouteille de Dom Perignon, millésime 1977, et deux flûtes en cristal.

— Notre année de mariage…, souffla-t-elle.

Elle aurait voulu sourire mais ne donna à voir qu’une grimace.

Le champagne bruissa dans les flûtes, avant de déborder dans un jet mousseux.

— À nous, alors.

— À nous, murmura-t-elle dans un hochement de tête.

— Et pardon, Dolores, du fond du cœur, pardon.

Il avala une première gorgée, puis une deuxième en fermant les yeux, sa main sur celle de sa femme, puis coupa le moteur.

— Je ne regrette rien, tu sais, Viktor.

Ce fut leur dernier mensonge avant que le Beechcraft ne piquât du nez aux alentours de 8 h 30, les précipitant vers le massif éclatant de blancheur et vers la mort que, ensemble, ils avaient choisie.

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PREMIÈRES LIGNE #107 : Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

PREMIÈRES LIGNE #107

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Le livre en cause

Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

– 1 –

 Saint-Pierre.

Résidence surveillée.

Localisation classée secret défense.

En rideaux opaques, la neige tombait à l’horizontale, portée par le vent violent qui soufflait contre les fenêtres blindées de la maison, posée sur les rochers d’une falaise recouverte d’une forêt dense dont les derniers pins surplombaient l’océan. À l’intérieur, le flic regardait dehors sans voir autre chose que du blanc parasite, comme si la baraque était enserrée d’un fil d’araignée épais et hermétique.

C’était apaisant, de ne rien discerner. Il aimait cet endroit où le mot « disparaître » s’entendait au sens propre comme au figuré. Et voilà bien longtemps qu’il avait disparu.

Il avait eu une équipe, elle avait été sa famille, mais il n’avait pas su la protéger. Il avait voulu démissionner, il l’avait même écrit et signé, mais en dernier recours, on lui avait proposé ce job. L’idée était venue directement de Fleur Saint-Croix, une magistrate qu’il avait connue il y a des années, en qui il avait confiance, et qui avait été propulsée à la tête d’un tout récent service. Un job parfait pour lui, elle le lui avait assuré, où il ne fréquenterait que des ordures, elle le lui avait promis. Un job où il ne risquait de croiser personne de son ancienne vie, là-bas, au bout du monde, et il avait dit qu’il y penserait.

Ne plus être responsable de quiconque, ne plus s’inquiéter pour les autres, déjà fait, déjà subi. Alors il avait accepté et collectionné lesdites ordures.  Depuis six années déjà.  Six années au cours desquelles il avait préféré ne donner aucune nouvelle, pas vraiment sûr qu’on en attende, ni qu’il manque à qui que ce soit.

Il avait rempli chacune de ses missions avec professionnalisme et était devenu le préféré du programme pour lequel il travaillait, libéré de tout sentimentalisme, dénué d’états d’âme, ce que requérait exactement la fiche emploi de son nouveau boulot.

 Il n’avait donc pas eu la moindre empathie pour ses treize derniers clients et il n’en avait pas plus pour Isaac, le quatorzième, ce type maigrelet, perdu dans la chemise qu’on lui avait achetée et qui ouvrait de grands yeux ronds, pas vraiment certain d’avoir entendu ce qu’il avait entendu.

–   T’es un sale chien, Coste. T’oserais pas !

–    Ne sous-estime pas le désintérêt que je te porte, lui assura le flic 

 Il aurait pu directement poser le canon de son flingue sur la nuque de son « repenti » que cela n’aurait pas rendu la menace plus réelle.

–   T’es pas censé me protéger ? s’étrangla Isaac. 

–  Absolument pas. Ta protection, c’est la phase d’après.  Et c’est pas ma mission.  Moi, je suis juste une balance. Je pèse les âmes de ceux qu’on m’envoie. Je vérifie s’ils méritent d’entrer dans le programme

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PREMIÈRES LIGNE #105 : Dernière fenêtre sur l’aurore, David Coulon

PREMIÈRES LIGNE #105

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Le livre en cause

Dernière fenêtre sur l’aurore David Coulon

Prologue


Un bunker.
Enfoui dans le sol, sous des kilomètres de ronces.
Je l’avais découvert il y a fort longtemps. Mais je ne m’en suis pas servi tout de suite.
En descendant dans ce bunker, on trouve un long couloir sombre. Si un rai de lumière arrive à se frayer un
chemin sous les ronces du dessus, on peut voir des tracés rougeâtres sur les murs humides. “666”.
“Satanis”. “Lilith”. Des inscriptions tachées de sang.
Une pièce, tout au fond. Avec de l’oxygène. De l’air presque pur. Une pièce. Vide.
Il suffira d’y passer quelques week-ends. Accrocher des clous suffisamment solides pour supporter le poids
d’un homme. Pour supporter des mouvements, des tentatives de fuite.
Une idée.
Qui germe comme ça. Mais quand ça germe, c’est qu’il y a des racines. Le vide, peut-être.
Penser à ce qu’on pourrait y faire. Sauter sur l’occasion, ou presque, lorsque je rencontre la fille. Aurore.
Lorsque je perds ma femme.
Longer le couloir sombre ne me fait plus peur pour les mêmes raisons. Ce ne sont plus les inscriptions
satanistes qui ralentissent ma lente progression dans le boyau. Plutôt l’odeur, au loin. Des fragrances de
merde et de mort. De la pisse, aussi. Un soupçon de sang. Une odeur aigre.
Je les ai attachés, tous les quatre. Les uns après les autres.
Tous menottés. Bracelets avec pointes. Ils sont habillés. Ils se font dessus en permanence. Ça doit coller.
Ça doit irriter. Ça doit être moite. Eczémateux.
Je leur apporte à manger tous les soirs. De la bonne chair fraîche, comme ils aiment.
Comme ils aimaient plutôt. Dans une autre vie.
Je les torture aussi, un peu. Un cutter qui tranche un téton. Qui tranche une paupière. Ils n’ont que ce
qu’ils méritent.
J’en ai tué deux.
Parfois, je me demande ce qui m’a pris.
Tu deviens fou, me disait-elle

Première partie

C’est un lit pour faire l’amour.
Un lit à une place, certes, mais un lit sensuel, attirant. Un lit où deux corps ne penseraient qu’à se serrer,
s’étreindre, jouir à n’en plus finir. Un lit aux draps orangés, légèrement dentelés, dont la corolle s’évanouit à
terre. Près de la dentelle, un mince filet de sang. C’est un lit pour faire l’amour, mais c’est un cadavre qui y
sommeille. Une jeune fille. Dix-huit ans, d’après les calculs du flic. Et d’après sa carte d’identité, trouvée
dans son sac, qui confirme ce que la mathématique visuelle avait supposé.
Un filet rougeâtre s’épanche de son cou violé par une lame tranchante. Ses lèvres n’ont pas encore bleui,
ses yeux ne sont pas encore fermés. Le crime est récent. Le corps est encore chaud. On dirait presque que la
fille rougit face à l’inspecteur. Qu’elle rougit de se montrer nue devant lui, la gorge nettement coupée, les
yeux grands ouverts, peut-être encore figés sur le visage du meurtrier.
La jeune fille est sublime. Était. Bernard Longbey a beau approcher deux doigts de sa carotide, il a beau
écouter son cœur, le verdict est irrémédiable. Elle est morte.
Les flashs crépitent derrière lui, presque au ralenti. Il n’a pas entendu ses collègues entrer. Les photos ont
commencé. Les relevés d’empreintes aussi. L’identité judiciaire est venue immédiatement. Même pas besoin
de la contacter. Le médecin légiste ne tardera pas lui non plus, emportant puis disséquant le corps.
— Qu’est-ce que tu fous là, Longbey ?
Rien d’agressif dans cette voix. Bernard a l’habitude qu’on lui pose la même question depuis des mois.
Qu’est-ce que tu fais ici, t’es pas de service. Il se retourne, détachant ses yeux des minces poignets de la fille.
Pat est face à lui. Patrick Bellec, jeune flic aussi ambitieux que beau gosse. La trentaine, brun, une force de la
nature. Tout le contraire de Bernard, en apparence tout du moins. Bernard a trente-cinq ans à peine, mais il
est décrépit. Sale. Vieux. Au bout du rouleau.
— J’ai entendu l’appel radio. J’étais à côté. Je suis venu.
— T’arrives toujours pas à dormir ?
— Comme tu vois…
— Tu la connais ?
Un temps d’arrêt. Réfléchir. Regarder les yeux de la fille. Des yeux trop bleus.
— Non, jamais vue. Tu sais qui c’est ?
— Jernin est en train d’interroger le concierge. Pour l’instant, on sait juste qu’elle s’appelle Aurore
Boischel. 18 ans et quelques. Étudiante, bien sûr.
— Bien sûr ?
— T’as pas vu où on est ? Résidence Les Magnolias. Un truc réservé aux étudiants. Des studios à cinq
cents euros. Autant dire que les charmants bambins qui viennent ici ne sont pas des fils de prolos. T’as fait le
tour du propriétaire ?
— Non, je viens d’arriver.
Deux policiers sont postés à l’entrée du studio, empêchant les autres étudiants de pénétrer dans la chambre.

PREMIÈRES LIGNE #104, La catabase de Jack Jakoli

PREMIÈRES LIGNE #104

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La catabase de Jack Jakoli

Attention la première scène de ce livre est un scène choc, elle peut heurter la sensibilité des personnes les plus sensibles. Mais elle est indispensable pour l’histoire que nous raconte l’auteur.

1

La pièce ressemble à la chambre froide d’un vieux réfectoire à l’abandon. Carrelages blancs salis, certains couverts de taches rougeâtres. À travers son masque en forme de tête de porc, un homme écoute des sonorités terrifiées.

Couchée sur le dos et sanglée sur une table métallique montée sur roulettes, une femme nue tente de se débattre. Des chaînes suspendues à d’énormes crochets entourent chacune de ses chevilles. Ses mains sont attachées sous la table. Une large bande autocollante maintient son front. Un bâillon entrave sa bouche.

Plutôt grand, l’homme porte un pantalon de travail, un pull rouge et un vieux tablier de boucher déjà maculé de sang. Pieds nus, il dispose ses ustensiles sur une desserte. Un couteau de cuisine basique. Une scie à élagage de petite taille. Un marteau de charpentier. Un désherbeur manuel. Des seringues accompagnées d’un flacon.

Sa mise en place se clôture par l’installation d’un trépied devant la femme apeurée.

À l’aide d’une petite caméra, il passe en revue la jeune femme blonde des pieds vers la tête. Exhibant ainsi son intimité écartée. Des larmes recouvrent ses joues, miroir de la plus primale des peurs.

L’objectif placé sur le support dédié, l’homme s’approche d’un micro et prononce quelques mots d’une voix tronquée, robotisée.

J’ai bien reçu vos paiements. Nous allons pouvoir commencer conformément à vos directives.

Sur la table à outils, sa main s’empare du marteau de charpentier. Le côté plat vers la fille. L’objet s’abat violemment sur l’un des tibias. Le craquement produit un cri perçant. La jeune femme se débat. Juste le temps de comprendre que la chaîne qui lui maintient la jambe cassée lui procure une douleur plus vive encore. Le bourreau réitère sans attendre sur l’autre tibia. Le même son. La même douleur. La même détresse.

L’homme marque une pause. Il récupère le marteau pour, cette fois, frapper ses genoux. À deux reprises, les hurlements inondent la pièce. La victime tente de ramener ses jambes en position fœtale. Sans y parvenir. Les entraves et la douleur l’en empêchent.

Pour des raisons pratiques, ce qui va suivre sera légèrement différent de la demande initiale. Après s’être débarrassé du modificateur vocal, le tortionnaire tire sur la chaîne reliée au système de poulie pour lever les jambes brisées et écartées.

La scie à élagage. Sa pointe s’approche de l’anus. D’un geste sûr, la lame s’enfonce d’environ dix centimètres. Le niveau sonore des cris fait hocher la tête masquée en signe de satisfaction. Il extrait l’outil d’un coup sec. Arrachant ainsi de la chair intérieure et extérieure. Pour ne pas nuire à sa réutilisation, il débarrasse l’objet des substances organiques à l’aide de son tablier.

À peine le temps d’admirer le sang couler de l’orifice sectionné que la lame s’enfonce de nouveau. La femme hurle de douleur avant de s’évanouir.

Le bourreau s’en aperçoit, il secoue la tête.

L’outil abandonné dans le rectum, l’homme plonge sur l’une des seringues déposées sur la table. L’aiguille pompe du liquide inconnu dans un flacon avant de pénétrer le corps inerte. La substance produit un effet immédiat et réveille d’un coup la jeune femme. Comme en transe, le bourreau se dirige vers la caméra sans en détourner les yeux. Dans un mouvement ample et circulaire, il extirpe la scie violemment.

Le sang et la chair giclent. Les hurlements de la jeune femme vrillent ses propres tympans. Un flot de larmes ruisselle sur ses joues.

Nous arrivons à la prochaine étape. L’abstraction de sa féminité.

PREMIÈRES LIGNE #103 : Marchands de mort subite, Max Izambard

PREMIÈRES LIGNE #103

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Marchands de mort subite, Max Izambard

Pierre Marlot observe une colonie d’avocettes en baie de Somme lorsqu’il reçoit un appel du consul de France en Ouganda. On n’a plus de nouvelles de sa fille Anne, journaliste prometteuse et farouchement indépendante, depuis qu’elle est partie dans l’est de la République démocratique du Congo pour les besoins d’un reportage. En arrivant à Kampala, Pierre comprend qu’il ne faut rien attendre des services consulaires. Il se lance dans une quête solitaire sur les traces de sa fille. C’est ainsi qu’il rencontre Juliet Ochola, une journaliste travaillant pour un grand quotidien ougandais. Juliet décide de reprendre le travail d’Anne. Dans un pays où les journalistes subissent menaces de mort et arrestations arbitraires, elle s’engage dans une enquête à haut risque, alors même qu’une insurrection étudiante met la capitale à feu et à sang.
Dans ce premier roman, passionnante enquête sur les minerais du sang qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page, Max Izambard nous transporte au coeur d’une Afrique des Grands Lacs affamée de justice. Dans un labyrinthe de questions et de faux-semblants, ses magnifiques personnages luttent pour faire émerger des vérités dérangeantes face à un pouvoir aux abois.

1

Lorsque Pierre Marlot reçut l’appel du consul, il observait une colonie d’avocettes à tête noire qui déambulaient à grands pas rapides et gracieux le long d’une plage en baie de Somme. L’aube était étrangement lumineuse en ce début de mois de mars. Dès les premières lueurs du jour, il était parti marcher sur l’immense plage presque rectiligne qui part de la pointe du Hourdel et va jusqu’à Cayeux-sur-Mer ; cette plage sur laquelle, à cette heure, on ne décelait aucune trace de l’espèce humaine, à l’exception d’un bunker allemand échoué sur le sable, comme s’il avait été recraché par la mer une nuit de tempête.

Pierre sentait la morsure du vent sur ses mains et ses joues. Il n’entendait que le flux et le reflux des vagues sur le sable au loin. Lorsqu’il plaça les jumelles devant ses yeux, l’immensité de l’espace soudain s’abolit. Son monde visuel se résuma à des aplats de couleurs pâles, du bleu, du gris, du beige, floutés par des mouvements de mise au point et de déplacement des jumelles. Au bout de quelques secondes, il vit apparaître un oiseau noir et blanc perché sur ses longues pattes, qui avançait dans l’eau peu profonde et plongeait son bec fin dans la vase pour en retirer des vers et des petits crustacés. Recurvirostra avosetta, nota-t-il mentalement, tout juste rentrées d’Afrique. Bienvenue au bercail mes amies ! Il sourit sans s’en apercevoir.

C’est précisément à ce moment-là qu’une vague d’ondes radioélectriques traversa le Sahara, la mer Méditerranée puis remonta la France en diagonale avant de frapper de plein fouet le petit téléphone portable de Pierre. Il détacha brusquement ses orbites des oculaires, recouvra un champ de vision de plusieurs kilomètres de large, rangea les jumelles dans leur étui, et sortit avec irritation son téléphone de la poche intérieure de sa veste. Il ne reconnut pas le numéro qui s’affichait sur l’écran digital.

La conversation avec le consul de France en Ouganda lui fit l’effet d’une lente suffocation. La faible voix, entrecoupée de claquements électromagnétiques, lui demanda d’abord s’il était bien le père d’Anne Marlot, ce à quoi il répondit d’un oui, qu’il eut du mal à extraire de sa gorge nouée. Ensuite, le consul l’informa que l’on n’avait plus de nouvelles d’Anne depuis deux semaines, depuis qu’elle avait traversé la frontière ouest du pays afin de se rendre au Congo pour les besoins d’un reportage. Pierre Marlot posa plusieurs questions à propos du jour précis de son départ, du nom de l’amie qui avait alerté l’ambassade, et d’autres détails.

Lorsque le consul raccrocha, les avocettes s’envolèrent d’un seul coup. Pierre fut pris d’un vertige. Il s’accroupit, ferma les yeux et posa une main sur le sable pour garder l’équilibre. Quand il sentit que sa tête s’arrêtait de tourner, il se releva lentement et marcha jusqu’à la mer.

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PREMIÈRES LIGNE #98, Héloïse, Ophélie Cohen

PREMIÈRES LIGNE #98

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Le livre en cause

Héloïse, Ophélie Cohen

Enorme coup de coeur

PROLOGUE

Toutes les femmes ont une histoire.

La mienne est plutôt moche.

Ce soir, seule dans la chambre de mon meublé miteux, j’ai décidé de me confier.

Expier mes péchés.

Exorciser la douleur.

Et regarder en face les cadavres que j’ai laissés derrière moi…

Je viens de terminer mon troisième verre. L’alcool anesthésie mes douleurs, mais ce n’est que provisoire, je le sais.

Les violoncelles d’Apocalyptica et la voix de Lauri Ylönon résonnent. Ils bercent ma mélancolie, Bittersweet. Premier acte de l’opéra dramatique de ma vie.

Oublier, pour quelques heures, la déchirure de l’abandon.

Le gouffre qui s’est creusé dans ma poitrine.

Et mes actes, irréparables.

Devant ma psyché, je regarde le reflet de cette personne que je ne reconnais pas. Une jeune femme que l’on dit séduisante et qui a toujours le sourire aux lèvres. Des yeux verts, rieurs. De longs cheveux blonds. Une bouche finement ourlée.

Mais moi je sais ce qui se cache derrière son masque de fraîcheur et de joie de vivre : des cicatrices si profondes qu’elles dégoulinent encore de son malheur et de sa douleur. Des blessures béantes qui suintent et inondent ses yeux de larmes.

Cette nuit, je vais vous o

ffrir un billet pour un aller sans retour dans le passé.

Mon passé…

CHAPITRE 1

Je suis née il y a trente ans.

J’ai poussé mon premier cri, ma mère son dernier.

J’étais préma, comme on dit. J’aurais dû arriver plus tard, mais j’en avais décidé autrement. Déjà fœtus je ne voulais écouter personne, et j’ai mis, pour la première fois, ma vie en danger.

Réanimation, assistance respiratoire, la grande faucheuse a bien failli m’emmener au pays d’où on ne revient jamais.

Or, six semaines après ma naissance, j’étais toujours vivante, malgré les pronostics des médecins. On a décidé de m’appeler Héloïse alors que jusque-là je n’avais été que Elle.

Héloïse parce que cela signifie « bois robuste » en germanique et que je ne voulais pas crever. Pourtant mon père l’avait tellement espéré.

En venant au monde, j’avais tué sa femme, son grand amour, la prunelle de ses yeux. Moi, je n’étais rien d’autre que la chose qui avait pris la vie de celle qu’il aimait.

Enfin, c’est ce que j’ai toujours cru. Pourquoi m’aurait-il abandonnée, sinon ?

Il a quitté l’hôpital le soir de la mort de ma mère.

Je ne sais pas qui il est, si je lui ressemble ou si c’est d’elle que j’ai hérité les traits.

Je ne sais rien de mes origines, en fait.

À la sortie de la maternité, orpheline, j’ai été placée en pouponnière.

Un autre combat a commencé.

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PREMIÈRES LIGNE #97, Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PREMIÈRES LIGNE #97

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Le livre en cause

Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PROLOGUE

JAKARTA

Le ferry fend la mer de sa coque noire, s’approchant des quais bétonnés de Tanjung Priok, au nord de Jakarta.

Un homme, la peau mate et les cheveux sombres, se tient debout à l’avant du bateau, respirant les effluves marins et goudronnés du port dont les bâtiments, encore flous, se mêlent au gris du ciel chargé de nuages bas.

Il devrait être nerveux, craindre pour sa liberté, voire sa vie. Mais il n’en est rien. Il est sûr de son plan, a confiance en ses contacts et sait que personne n’osera jamais le trahir. Pas lui. Pas le mec qui pèsera bientôt des milliards de roupies. Son petit négoce avec la Hollande fonctionne à merveille. Les deux premières livraisons ont été un succès. De quoi lui permettre d’investir et faire fructifier ses business. L’officiel et l’officieux. Le visible et le planqué. Le légal et le prohibé.

Avant qu’il ne sache tout à fait distinguer les containers et les hangars qui s’étendent de toute leur laideur sur la terre ferme, il redescend une dernière fois dans les cales. Il n’est pas inquiet, mais on n’est jamais trop prudent. On lui a refilé une sacrée somme pour ramener ce type et ce gosse dans le vieux cargo. Il n’a pas intérêt à foirer. Pour leur village, cet argent doit représenter des années de labeur dans les rizières. Ils doivent être d’une grande valeur. Des gens importants, sans nul doute. Il n’a pas posé de questions. Il a accepté le transfert.

Une marche de métal rouillé grince sous la lourdeur de son pas. Les murs de la pièce sombre et humide suintent des relents de corrosion et d’eau salée. Le bruit des machines lui percute les tympans et couvre les cris du bébé qui proviennent du fond de la cale. Les pleurs, puissants, s’étouffent sous l’épaisseur des parois d’une caisse en bois, mais ne 

faiblissent pas malgré le bercement des flots et les gestes apaisants d’un père aussi bienveillant que désemparé.

L’odeur de rouille se mêle à celle de la crasse, miasmes de transpiration, urine et vomissures. L’homme s’approche de son étrange marchandise, en aperçoit d’abord les pieds dont un est solidement attaché à une chaîne. Des mollets d’une maigreur affligeante apparaissent lorsque le prisonnier tend les jambes, les laissant dépasser du cageot dans lequel il s’est bâti un nid peu douillet et sinistre.

L’homme est rassuré. Les deux sont toujours vivants. Il sera payé.

Il sent le navire ralentir et comprend qu’ils débarqueront dans quelques minutes. Il ordonne au père de replier ses jambes et de rester à l’étroit dans la caisse. Le malheureux refuse, implore, hoquette de peur. Alors, l’homme se place face à lui, lui qui n’est plus que l’ombre de lui-même, lui que toute dignité a quitté. Le maton tape du pied sur le sol si fort que toute la carcasse d’acier tremble et résonne tel un concert de gongs chinois. Effrayé, le captif serre un ballot de linges jaunâtres contre lui, un amas de tissus aux humeurs surettes d’où émanent des pleurs lancinants. Il se terre au fond de sa geôle de pin, se tapit en son antre exigu et crasseux, se cogne à ses parois constellées de traces de vomi et de matières fécales et renverse un bol de bouillie de riz d’un geste maladroit. Sa peau, trop tendue sur ses os saillants, se tuméfie lorsqu’elle se frotte à la surface rugueuse de l’abri de fortune, à la fois enfer et refuge.

L’homme est satisfait, sa marchandise lui a obéi.

Il se penche pour ramasser une planche carrée puis prend soin de bien refermer la boîte, plongeant les deux captifs dans l’obscurité complète.

Comme il entend encore des pleurnichements, il donne un violent coup de pied dans le bois et ordonne :

— À partir de maintenant, tu la boucles et tu te débrouilles pour que le mioche fasse de même. Si on vous repère, vous êtes morts.

Sur le quai, à quelques mètres à peine, des dockers attendent le débarquement du ferry. Deux flics aussi.

Quelques minutes plus tard, l’un d’eux fouillera les cales, inspectera quelques containers et vérifiera une série de documents avant d’y apposer un tampon.

L’autre, pendant ce temps, se verra remettre une enveloppe.

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PREMIÈRES LIGNE #96, La porte des enfers, Laurent Gaudé

PREMIÈRES LIGNE #96

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Le livre en cause

La porte des enfers, Laurent Gaudé

I

LES MORTS SE LÈVENT

(août 2002)

Je me suis longtemps appelé Filippo Scalfaro. Aujourd’hui, je reprends mon nom et le dis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis. Depuis ce matin, au lever du jour, je suis plus vieux que mon père. Je me tiens debout dans la cuisine, face à la fenêtre. J’attends que le café finisse de passer. Le ventre me fait mal. C’était à prévoir. La journée sera dure aujourd’hui. Je me suis préparé un café au goût amer qui me tiendra de longues heures. Je vais avoir besoin de cela. A l’instant où le café commence à siffler, un avion décolle de l’aéroport de Capodichino et fait trembler l’air. Je le vois s’élever au-dessus des immeubles. Un grand ventre plat de métal. Je me demande si l’avion va s’effondrer sur les milliers d’habitants qu’il survole, mais non, il s’extrait de sa propre lourdeur. Je coupe le feu de la gazinière. Je me passe de l’eau sur le visage. Mon père. Je pense à lui. Ce jour est le sien. Mon père – dont je parviens à peine à me rappeler le visage. Sa voix s’est effacée. Il me semble parfois me souvenir de quelques expressions – mais sont-ce vraiment les siennes ou les ai-je reconstruites, après toutes ces années, pour meubler le vide de son absence ? Au fond, je ne le connais qu’en me contemplant dans la glace. Il doit bien y avoir quelque chose de lui, là, dans la forme de mes yeux ou le dessin de mes pommettes. A partir d’aujourd’hui, je vais voir le visage qu’il aurait eu s’il lui avait été donné de vieillir. Je porte mon père en moi. Ce matin, aux aurores, je l’ai senti monter sur mes épaules comme un enfant. Il compte sur moi dorénavant. Tout va avoir lieu aujourd’hui. J’y travaille depuis si longtemps.

Je bois doucement le café qui fume encore. Je n’ai pas peur. Je reviens des Enfers. Qu’y a-t-il à craindre de plus que cela ? La seule chose qui puisse venir à bout de moi, ce sont mes propres cauchemars. La nuit, tout se peuple à nouveau de cris de goules et de bruissements d’agonie. Je sens l’odeur nauséeuse du soufre. La forêt des âmes m’encercle. La nuit, je redeviens un enfant et je supplie le monde de ne pas m’avaler. La nuit, je tremble de tout mon corps et j’en appelle à mon père. Je crie, je renifle, je pleure. Les autres appellent cela cauchemar, mais je sais, moi, qu’il n’en est rien. Je n’aurais rien à craindre de rêves ou de visions. Je sais que tout cela est vrai. Je viens de là. Il n’y a pas de peur autre que celle-là en moi. Tant que je ne dors pas, je ne redoute rien.

Le bruit des réacteurs a cessé de faire trembler les parois de l’immeuble. Il ne reste dans le ciel qu’un long filet de coton. J’avais décidé de me raser ce matin, peau neuve, mais je ne le ferai pas. Je ne me raserai pas. Et pourtant si, il le faut. Je veux avoir l’air le plus juvénile possible pour ce soir. S’il y a une chance pour qu’il me reconnaisse, je veux la lui offrir. L’eau qui coule dans le lavabo est sale. Légèrement jaune. Le temps de ma splendeur commence aujourd’hui. J’emporterai mon père avec moi. J’ai préparé ma vengeance. Je suis prêt. Que le sang coule ce soir. C’est bien. J’enfile une chemise pour cacher à mes propres yeux la maigreur de mon corps. Naples s’éveille lentement. Il n’y a que les esclaves qui se lèvent aussi tôt. Je connais bien cette heure. C’est celle où les ombres qui traînent autour de la gare centrale cherchent déjà un endroit où cacher leurs cartons.

Je vais rejoindre le centre-ville. Je ne laisserai rien voir sur mon visage. J’entrerai par la porte de service du restaurant comme tous les matins depuis deux ans. Chez Bersagliera. La via Partenope sera vide. Aucun taxi, aucune vespa. Les barques clapoteront sur le port de Santa Lucia. Les grands hôtels du front de mer sembleront silencieux comme de majestueux pachydermes endormis. Je ferai ma journée sans rien laisser transparaître jusqu’au soir. Le café que je me suis fait m’aidera à tenir. Je sais faire le café comme personne. C’est pour ça que j’ai le droit, à dix-neuf heures, de passer en salle. Je laisse la plonge et les cuisines avec leurs bacs remplis d’eau sale et reste devant la machine à café. Je ne fais que cela. Je ne prends aucune commande, n’apporte aucun plat. La plupart des clients ne me voient même pas. Je fais les cafés. Mais je suis devenu célèbre à Naples. Il en est certains, maintenant, qui ne viennent que pour moi. Je serai en salle, ce soir, et je sourirai en attendant l’instant de me venger.

Je ferme la porte de mon appartement. Je n’y reviendrai plus. Je n’emporte rien avec moi. Je n’ai besoin que des clefs de la voiture. Je me sens fort. Je suis revenu d’entre les morts. J’ai des souvenirs d’Enfers et des peurs de fin du monde. Aujourd’hui, je vais renaître. Le temps de ma splendeur a commencé. Je ferme la porte. Il fait beau. Les avions vont continuer à faire trembler les parois des immeubles du quartier de Secondigliano. Ils décollent tous vers la mer en rasant les immeubles. Je vais prendre ma place chez Bersagliera, en attendant le soir. J’espère qu’il sera là. Je ne suis pas inquiet. Je n’ai plus mal au ventre. Je marche vite. Mon père m’accompagne dorénavant. C’est le jour où j’ai repris son nom et je le redis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis.

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PREMIÈRES LIGNE #95 Profanation de Jussi Adler-Olsen

PREMIÈRES LIGNE #95

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Le livre en cause

Les enquêtes du département V Volume 2

Profanation de Jussi Adler-Olsen

Prologue

Un nouveau coup de feu éclate au-dessus des arbres.

Les cris des rabatteurs sont tout près à présent. Son pouls bat plus fort dans ses tympans, et l’air humide remplit ses poumons si vite et avec tant de violence qu’ils lui font mal.

Courir, courir, surtout ne pas tomber. Si je tombe, je ne me relèverai plus. Merde, merde, pourquoi je n’arrive pas à me détacher les mains. Courir, courir, il ne faut pas qu’ils m’entendent. Ils m’ont entendu ? Je suis mort ! Alors c’est comme ça que je dois crever ?

Les branches fouettent son visage et laissent des zébrures sanguinolentes, le sang se mélange à sa sueur.

Maintenant les cris des hommes viennent de tous les côtés en même temps. C’est la première fois qu’il a vraiment peur de mourir.

Encore quelques détonations. Le sifflement des balles dans l’air glacé est si proche maintenant que sa transpiration fait comme une compresse de gaze froide sous ses vêtements.

Dans une minute, deux tout au plus, ils seront là. Pourquoi les mains dans son dos refusent-elles de lui obéir ? Comment ce ruban adhésif peut-il être aussi résistant ?

Des oiseaux effrayés s’envolent tout à coup dans les branches. Les ombres qui dansent derrière le front serré des sapins sont plus nettes à présent. Ils doivent être à cent mètres à peine, en contrebas. Tout devient palpable. Les voix des chasseurs, leur soif de sang.

Comment vont-ils s’y prendre ? Un coup de fusil, un trait d’arbalète et ce sera terminé ? Fin de l’histoire ?

Non, pourquoi se contenteraient-ils de si peu ? Pourquoi devraient-ils faire preuve d’une telle clémence, ces salauds ? Ce n’est pas leur genre. Les canons de leurs fusils sont encore chauds, les lames de leurs couteaux sont souillées par le sang des bêtes qu’ils ont tuées et ils n’ont plus besoin de se prouver la précision de leurs arbalètes.

Je dois me cacher. Il doit bien y avoir un trou quelque part ! Je n’ai pas le temps de retourner là-bas. Ou peut-être que si ?

Son regard scrute le sous-bois, de tous les côtés, malgré le chatterton qui recouvre partiellement ses yeux. Ses jambes continuent leur course à la limite de la chute.

C’est mon tour de subir leur violence. Je ne vais pas y couper. Il n’y a que ça qui les fasse jouir. Ça ne peut pas se terminer autrement.

Son cœur bat si fort à présent qu’il lui fait mal.

1

Elle était comme en équilibre sur le fil d’un rasoir, quand elle trouva le courage de s’aventurer dans la rue piétonne. Le visage à moitié dissimulé sous un châle d’un vert sale, elle rasait les vitrines éclairées, examinant la rue de ses yeux attentifs. Il s’agissait de voir sans être vue. De vivre en paix avec ses propres démons et de ne pas s’occuper des gens stressés qui croisaient son chemin. D’ignorer à la fois les monstres ignobles qui lui voulaient du mal et les passants qui l’évitaient, avec leurs regards vides.

Kimmie leva les yeux vers les lampadaires dont la lumière froide flottait sur Vesterbrogade. Ses narines humaient l’air. Bientôt les nuits seraient plus fraîches. Elle allait devoir préparer son nid pour affronter l’hiver.

Elle était au milieu d’une bande de piétons frigorifiés qui sortaient du parc d’attractions de Tivoli et patientaient au feu rouge en face de la gare quand elle remarqua une femme à côté d’elle, vêtue d’un manteau de tweed. Ses yeux sévères étaient fixés sur elle, son nez se fronça imperceptiblement et elle fit un pas de côté pour s’éloigner de Kimmie. Juste quelques centimètres, mais c’était suffisant.

« Tu as vu ça Kimmie ! » l’avertit une voix à l’arrière de son cerveau, tandis qu’elle sentait les vagues de violence monter en elle.

Elle jaugea la femme des pieds à la tête, s’arrêta sur ses mollets. Ses collants scintillaient légèrement et ses chevilles se tendaient dans une paire d’escarpins à talons. Kimmie eut un sourire sournois. D’un coup de pied énergique, elle pourrait briser ces talons-là. La femme serait fauchée net. Elle apprendrait que même un tailleur Lacroix peut se salir sur un trottoir humide. Et surtout elle apprendrait à s’occuper de ses affaires.

Kimmie releva les yeux et fixa le visage de sa voisine. Des yeux maquillés d’un trait d’eye-liner précis, de la poudre sur le nez, une coupe de cheveux sculptée mèche par mèche. Un regard froid et méprisant. Elle connaissait ce genre de femme mieux que quiconque. Elle avait été ce genre de femme jadis. Elle avait vécu parmi ces bourgeois arrogants à l’âme désespérément vide. Elle avait eu des amies semblables à cette femme. Elle avait eu une belle-mère qui ressemblait à cette femme.

Elle les haïssait.

« Réagis, bon Dieu », la tançait la voix dans sa tête. « Ne te laisse pas faire. Montre-lui qui tu es. Maintenant ! »

Puis elle remarqua un groupe de garçons à la peau sombre de l’autre côté de la rue. S’ils n’avaient pas été là, elle aurait poussé cette femme sous les roues du 47 qui passait au même moment. Elle s’imagina la scène : quelle magnifique mélasse écarlate le bus laisserait derrière lui. Quelle délicieuse onde de choc traverserait la foule quand ils verraient le corps broyé de cette prétentieuse. Quel merveilleux sentiment de justice cela lui procurerait à elle.

Kimmie ne la poussa pas. Il y avait toujours au moins une personne alerte dans un troupeau, et puis il y avait ce truc en elle, qui l’empêchait désormais de faire ce type de choses. Ce terrible écho d’un passé qu’elle voulait oublier.

Elle leva sa manche à la hauteur de ses narines et respira un grand coup. La femme qui s’était à présent éloignée d’elle n’avait pas tort. Ses vêtements puaient abominablement.

Quand le feu passa au vert, elle traversa la rue, tirant derrière elle sa valise qui sautillait à droite, à gauche, sur ses roulettes tordues. Ce serait son dernier voyage, il était temps de se débarrasser de toutes ces vieilles frusques, et de la valise en même temps.

Planté au milieu de la salle des pas perdus, devant le kiosque à journaux de la gare, un grand panneau affichant la une des quotidiens s’évertuait à pourrir la vie aux gens pressés et aux aveugles. Elle avait déjà vu les gros titres de la presse à divers endroits en traversant la ville, et ils lui donnaient la nausée.

« Sales porcs », grommela-t-elle en passant, le regard braqué droit devant. Mais cette fois elle ne put s’empêcher de tourner les yeux et d’apercevoir son visage sur la manchette du Berlingske Tidende.

Le simple fait de voir sa photo la fit trembler de tous ses membres.

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PREMIÈRES LIGNE #94, L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PREMIÈRES LIGNE #94

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PROLOGUE

J’ai tiré à bout touchant. Deux coups dans son ventre.

Son corps a basculé, il est retombé sur les tommettes. Une tache de sang a gonflé sous son dos, sous sa tête. Comme une peinture éblouissante.

Dehors, le jour commençait à se lever, une lumière chaude m’a enveloppé. Dans le silence parfait des champs, j’ai pris une bêche et j’ai creusé un trou.

Il n’y aurait pas d’autres funérailles que celles-ci, minuscules et bâclées.

J’ai jeté son corps dans le trou, que j’ai recouvert de terre. Avec mon pied.

Ensuite, je suis remonté dans la chambre et j’ai attendu.

~

C’était l’été d’avant le tremblement final, l’été d’avant l’Apocalypse, de l’écroulement du monde. Un homme qui, comme moi, a passé toute sa vie à la campagne sait toujours interpréter les variations du climat, lire les mots que tracent à dessein les volutes des nuages, comprendre à quel point l’alternance des saisons change le cours du ciel. Et des saisons, justement, il n’y en avait plus. Rien n’était comme avant. Mars avait été sublime. En mai, il avait plu sans arrêt, une petite pluie fine, tenace, une pluie salope qui vous trempe sans arroser la terre, à croire qu’elle s’est juré de vous glacer les os sans jamais atteindre le sol, de vous briser en deux sans faire pousser les semailles. Je savais qu’un jour, la planète se vengerait de nous autres, qui lui vidangions les tripes sans discontinuer, mais j’avais imaginé une vengeance plus grandiose, plus décisive. Un truc sec comme un couperet. Une météorite. Un cyclone, à la rigueur. Mais pas ce dérèglement poussif, ce brouillage lent et méticuleux de ce qui jusque-là faisait la chair de nos existences.

D’abord, les abeilles ont disparu. Pas en une fois. Non. C’était bien plus tordu, plus fourbe. Le temps qu’on s’aperçoive qu’il y en avait moins, elles avaient toutes disparu. On disait qu’elles s’étaient taillées à Paris, comme les mouettes rieuses et les goélands, parce qu’à tout prendre, il y avait moins de pesticides que dans nos belles campagnes françaises. Qu’est-ce qu’ils y pouvaient, nos paysans du coin, si leurs cultures crevaient quand on ne les abreuvait pas de cochonneries ? Qui aurait acheté leurs légumes pelés et biscornus, leurs tomates en forme de n’importe quoi, leurs pommes tordues ? Ici, la mode du bio nous a toujours fait marrer. Comment le voisin faisait pour avoir des courgettes biologiques quand le champ d’à côté baignait dans le Roundup ? Il ne fallait pas avoir plus de trois neurones et demi pour piger que ça ne voulait rien dire. Mais bon, tant que les bonnes gens seraient prêts à acheter leurs récoltes trois fois le prix en croyant qu’ils bouffaient le petit Jésus en culotte de velours, qui étais-je pour condamner ?

Je ne sais plus quand a commencé ce dérèglement des saisons, sans doute avec l’extinction des abeilles. Après, il y a eu les oiseaux. Ils étaient moins nombreux. Les coucous se sont envolés les premiers. Parce que les printemps n’étaient plus des printemps, les rouges-gorges pondaient plus tôt et, quand les coucous arrivaient, ils ne pouvaient plus laisser leurs œufs dans le nid des rouges-gorges. Et tout s’enchaînait comme ça, en cascade. Les crocus fleurissaient en automne, on avait vu des poiriers faire des fleurs en plein mois d’octobre.

J’ai fini par devenir comme les plantes, comme les saisons – j’ai perdu mes repères. J’ai perdu plus que cela : toute ressemblance avec moi-même, l’homme que j’avais été, que j’avais cru être. Mes goûts, mes valeurs, tout est devenu confus. Je me suis consumé corps et âme dans le grand brasier de ces étés brûlants.

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PREMIÈRES LIGNE #92 Noir diadème de Gilles Sebha

PREMIÈRES LIGNE #92

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Noir diadème de Gilles Sebha

Présentation

Le lieutenant Dapper fait partie de ces hommes dont on attend qu’ils partagent leur science du mal. Au fil des années, n’est-il pas devenu un spécialiste de la question ? Mais il a beau avoir vu le pire, lorsqu’on découvre le corps profané d’un adolescent aux abords d’un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, il en fait une affaire excessivement personnelle.

Comme les grands héros tragiques, le policier va s’évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d’un réseau de trafic d’organes. Et s’attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu’une citadelle.

Auteur d’une œuvre foisonnante, notamment chez Gallimard et Denoël, Gilles Sebhan publie aux Éditions du Rouergue une série policière saluée par la critique, mettant en scène un héros récurrent, le lieutenant Dapper. Ont déjà paru Cirque mort (2018, Rouergue en poche 2020), La Folie Tristan (2019) et Feu le royaume (2020).

Le fil

1.

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien pour une quelconque affaire de dessous-de-table impayés ? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. La ville se transformait. Elle ne semblait pas vouloir renoncer à s’étendre, comme si ce mouvement d’expansion lui était naturel. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait plus. En lisière, la misère avait rendu noirs les visages des nouveaux hommes qui semblaient vouloir réintégrer l’espace des cavernes.

Un attroupement déguenillé se tenait près d’une palissade qui paraissait une frontière infranchissable. Les yeux brillants scrutaient le ballet des policiers qui établissaient une zone de sécurité et commençaient à protéger les indices possibles, traces de pas, de pneus, ordures multiples parmi lesquelles se cachaient peut-être l’arme du crime, une trace ADN du tueur, un cheveu, un vêtement souillé. Il fallait de la coordination pour gérer une scène de crime, mais ce que voyait se déployer Dapper devant lui ressemblait plutôt à une panique généralisée. L’inconvénient des villes sans envergure, pensa le policier en se dirigeant vers la palissade. À mesure, les silhouettes du petit attroupement devenaient plus distinctes. On aurait dit une horde de sauvages. Les vêtements dépareillés dont ils étaient partiellement couverts, trop grands ou trop courts, aux associations de couleurs criardes, aux styles désaccordés, donnaient l’impression d’avoir été prélevés sur des cadavres après un massacre. Il y avait de jeunes garçons, des filles adolescentes, sans doute les plus farouches, une femme aux mains fermes et quelques hommes au regard fataliste. Un policier se tenait près d’eux, comme pour les contenir, alors qu’ils observaient le plus grand calme et semblaient plus immobiles qu’un vieux piano abandonné dans une décharge publique.

Dapper aperçut au milieu des va-et-vient ses collègues en grande discussion avec leurs homologues d’une ville voisine, puisque le crime avait eu lieu à cheval sur deux territoires. Il reconnut des visages croisés lors de stages, il identifia un type avec lequel il avait collaboré sur une affaire. Basini lui fit signe de la main. Les techniciens étaient en train de faire leurs relevés. Le commissaire donnait des ordres. Quant à Zirkin Peretti, le nouveau venu, il se tenait un peu en retrait, comme s’il n’osait pas entrer de plain-pied dans l’horreur. Évidemment, pensa Dapper en passant devant lui sans lui adresser le moindre mot. Il est où ? dit-il à Basini qui désigna du menton la direction d’une tente parallélépipédique. Au-delà du panneau, derrière la palissade, se trouvait le corps de l’enfant.

2.

Un jour je ne pourrai plus, se dit Dapper, non je ne tiendrai plus debout devant la DESTRUCTION, il vit le mot gigantesque qui rougeoyait dans le couchant, puis se rendit compte qu’il avait déformé un slogan d’une publicité sur le grand panneau. Il se dit qu’un jour aurait lieu l’effondrement mais pas aujourd’hui, ce jour viendrait quand quelqu’un d’autre lui prendrait des mains le relais. Pour l’instant, on attendait de lui qu’il partage sa science du mal, puisqu’en quelques mois il était devenu spécialiste de la question. Le mal, c’est-à-dire la souffrance. Il avança encore avec ce mot en tête, se tint le plus droit possible, réussit à ne pas trembler. Aux abords de la tente, on lui fournit un masque, des gants. Il entra dans l’espace protégé et violemment éclairé comme dans un champ de fouilles et ouvrit les yeux sur la forme qui se détachait dans la boue sèche, telle une mâchoire d’animal préhistorique. Lui, l’éternel garçon, pris dans son éternité.

Dapper se pencha. Basini, qui l’avait suivi, commença son débrief. Il est du camp, dit-il, mais apparemment c’est un mineur isolé. Difficile de lui établir un âge, mais disons entre quatorze et seize ans. Il a été retrouvé par des gamins qui cherchaient un coin tranquille. Pour ? demanda Dapper. Oh j’imagine des petits trafics. On est en train d’établir à quand remonte la mort, mais ça devrait se compter en jours plutôt qu’en heures. Et ça ? dit Dapper, en montrant un long serpent de sang qui semblait sortir du slip maculé de l’enfant et courait le long du torse. Basini eut un instant d’hésitation. C’est pour ça qu’on nous associe à l’enquête, en fait. Le garçon est peut-être la dernière victime de Bauman. Même signature : l’ablation des testicules. Merde, ne put s’empêcher de marmonner Dapper. Il pensa à son fils Théo. Détournant les yeux, il aperçut dans la poussière un petit amas sanglant. Mais il y a une nouveauté, poursuivit Basini et précautionneusement il souleva un T-shirt orné d’un crâne encerclé de papillons multicolores : il manque aussi le cœur.

On ne sait jamais si l’on croise l’enfance d’une victime ou d’un meurtrier. C’est la phrase qu’avait prononcée une journaliste à propos d’une enquête sur la jeunesse délinquante. La phrase du documentaire avait marqué Dapper. Il sentait obscurément que c’était une question qu’il n’avait cessé d’adresser à ce qu’il avait été. Il était persuadé que le passé n’est pas tout à fait accompli avant d’avoir engendré un certain nombre de conséquences. L’enfance est un papillon dont le battement d’ailes peut avoir, à distance, des effets innombrables et catastrophiques. Comment s’appelait-il ? On doit au moins connaître son nom ? Basini se tourna vers le nouveau venu qui notait tout avec zèle sur un carnet. Je n’ai pas bien compris, quelque chose comme Azman ou Azlan ? C’est précis, dit Dapper sarcastique, au moins on peut imaginer qu’il vient d’Afghanistan. En fait il avait surtout un surnom, précisa Basini. On l’appelait le fil mais je n’ai pas encore réussi à savoir pourquoi.

Le commissaire, qui ne se déplaçait plus sur le terrain depuis longtemps, arriva à ce moment-là. Essoufflé d’avoir arpenté le no man’s land de boue sèche et de détritus. C’est tellement sale qu’on va avoir du mal à trier les indices des déchets. Vous en pensez quoi ? dit-il en s’adressant exclusivement à Dapper. Il ne comprenait pas qu’à son âge, avec son expérience, le lieutenant n’ait pas souhaité passer le concours pour prendre sa place. Cette absence d’ambition lui paraissait inexplicable. Un refus impossible à justifier. Comme si Dapper ne voulait pas endosser le rôle de l’autorité. Pourtant ses qualités avaient abouti à la neutralisation d’une grande figure du crime organisé. Il y avait gros à parier que la police souhaiterait le récompenser. Même si, chaque fois qu’on voulait aborder la question avec lui, Dapper rejetait l’idée d’une médaille ou d’une promotion.

Il faut attendre les résultats d’analyse, dit Dapper. Si le crime remonte à une période antérieure à la mort de Bauman, on pourra effectivement ajouter ce crime au tableau de chasse de cette ordure. Sinon, il se pourrait qu’on ait affaire à un copycat, et ça, ça ne m’amuserait pas du tout. Un copyquoi ? dit le nouveau. Tout le monde se tourna vers le grand escogriffe. Décidément, il y avait un problème avec la nouvelle génération. Je ne serai pas toujours là, répétait régulièrement le commissaire. Et il laissait la phrase en suspens parce que lui-même ne savait pas exactement ce que cela signifiait. Mais peut-être, à présent, face à Zirkin Peretti, commençait-il à comprendre cette mise en garde. Faussement protecteur, il prit la parole pour expliquer que c’était un terme utilisé par les Anglo-Saxons pour désigner un meurtrier qui copiait le mode opératoire d’un autre, soit en hommage, soit par dissimulation. Comme un faussaire, intervint Basini. Le nouveau venu hocha la tête. Dapper répéta copycat d’un air songeur. Tout le monde se tut.

3.

Les policiers se dispersaient déjà quand un agent technique vint les voir, un sachet à la main. Comme tout le monde, l’homme connaissait Dapper par les journaux et la télé, et s’adressa à lui comme s’il dirigeait l’enquête. Ce phénomène gênait terriblement le lieutenant Dapper, qui sortait sans cesse d’un anonymat qu’il tentait de tirer à lui comme un dormeur le fait avec une couverture qui glisse, en vain. Dans le sac, une petite forme circulaire. J’ai trouvé ça dans un buisson à quelques mètres du corps, dit l’agent. Ça nous avait d’abord échappé, on va le mettre à l’analyse mais je voulais vous le montrer tout de suite parce que ce truc est éclaboussé de sang. Et il tendit le sac transparent à Dapper qui le prit et l’examina à la lumière d’un spot. Il s’agissait d’un jeton du casino de Blankenzee, une station balnéaire de l’autre côté de la frontière, pas très loin des lieux où les tueurs du Brabant avaient commis leurs forfaits. Dapper pensa immédiatement à Lipsky, qui avait travaillé avec lui sur l’affaire. Il faudrait qu’il trouve la force de le contacter malgré ce qu’il s’était passé.

Revenant vers sa voiture, Dapper passa de nouveau devant le groupe. On aurait dit une sorte de chœur antique. Les bouches noires du destin qui s’obstinaient à rester fermées. Parmi eux, un adolescent avait le regard embrasé par ce qui semblait une intense colère. Dapper savait que la vérité n’émane jamais du groupe. L’individu était sa limite désormais, le seul interlocuteur qu’il acceptait. Il fit signe au garçon de s’approcher. C’était un gamin monté en graine, dont les traits conservaient un reste d’enfance mais dont les muscles déjà saillaient aux épaules dans un T-shirt à moitié déchiré, non pas à la manière des pauvres, mais par une provocation étudiée dans un miroir de toilettes publiques. Il avait l’air d’ailleurs très fier de lui et ne daigna pas se déplacer seul mais fit signe à deux de ses acolytes de le suivre. Le trio contourna un monticule avec une grâce agressive et se planta sur le chemin où se trouvaient l’Audi noire et Dapper qui les attendait.

Au voyou, le lieutenant demanda s’il connaissait le jeune mort. Pas connaître, dit le garçon d’un air de défi absolu. Comme s’il avait craché à la gueule du policier. Visiblement, il mentait, il tenait à ce qu’on comprenne qu’il mentait. C’est toi qui l’as trouvé, c’est ça ? Le voyou claqua la langue, ce qui signifiait oui, après quoi il cracha par terre et regarda ses acolytes qui ricanèrent à son insolence. Dapper se dit qu’il n’en tirerait rien. Pas comme ça, pas ici. Pas devant les autres. Alors il se tourna vers le plus jeune et lui demanda pourquoi le garçon était surnommé le fil. Il y eut un instant de flottement. Dapper ne savait lequel d’entre eux avait donné cette information. Les trois garçons commencèrent à parlementer dans une langue étrangère, le voyou haussa les épaules au bout d’un moment et aboya pour faire taire les deux autres. Puis il s’adressa à Dapper avec une moue de dédain, il montra la ficelle qui bouclait son pantalon de jogging et la défit dans un geste sans équivoque. Ça c’est fil, dit-il. Et les deux autres se poussèrent du coude avant d’éclater de rire. Dapper aurait voulu ne pas comprendre, mais à vrai dire il comprenait.

Depuis l’arrivée de jeunes migrants isolés dans la région, la rumeur avait commencé à se propager. Dapper n’avait pas voulu y croire. Le simple fait d’y penser le révulsait, sans doute parce qu’il y associait l’image de son fils. Des garçons se prostituaient dans les toilettes d’un centre commercial de la zone périurbaine. Pour l’instant, on n’avait encore arrêté personne, mais cela ne saurait tarder. On attendait le flagrant délit. On faisait des patrouilles régulières pour dissuader. Mais cela, visiblement, n’avait pas suffi. Dans un article, un journaliste racontait le quotidien de ces gamins qui se vendaient. Il faisait témoigner des garçons qui fanfaronnaient sur leurs exploits avant de cracher leur colère et pour finir leur désarroi d’une vie qu’ils subissaient pour survivre. La plupart du temps, ils fuyaient une zone de combat et tentaient de rejoindre une hypothétique famille de l’autre côté de la mer. Personne n’imaginait un avenir ici. Ici, il n’y avait que les pervers qui débarquaient en voiture de la région entière et s’offraient un rodéo dans un Formule 1.

Avec des gamins, dit Dapper. Il était seul dans son bureau, devant son ordinateur, subjugué par sa propre imagination. Fallait-il que le jeune mort ait été victime de la perversion ultime du monstre Bauman ? Dapper repensa au jeton du casino de Blankenzee, par l’esprit il se pencha de nouveau sur le petit cadavre, comme attiré par le gouffre miniature qui s’ouvrait dans sa poitrine. Le cœur, dit-il, avec un accent de protestation. Basini entra à ce moment-là. Il était livide et tremblait. Dapper se leva pour lui demander ce qui se passait. Je ne vais pas pouvoir, dit-il, je ne pourrai pas. Il voulait parler du nouveau venu qui par sa présence n’allait cesser désormais de lui rappeler que son coéquipier ne reviendrait pas. Chaque nuit lui apparaissait sous forme de cauchemar la vision du lieutenant Oscar qui s’était fait descendre par un fou furieux près d’un bunker de la grande forêt. Avec le temps, on avait fini par dire Oscar et Basini, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique ou d’un duo célèbre. Basini seul, ce n’était plus grand-chose, comme une grande pièce vide désertée par la présence humaine. Il est possible que nous cherchions, au-delà de la disparition, à récupérer ce qui a été perdu. D’une façon ou d’une autre, nous cherchons l’impossible, et l’impossible nous répond qu’il ne sera pas. Nous pleurons dans le noir. Nous faisons semblant d’attendre ce qui ne viendra pas. Nous souffrons et nous savons que rien n’y fera. La mort ne finit rien, elle creuse une question en nous qui s’éternise. Ce n’est pas la mort, mais cette question, qui nous tuera.

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PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

PREMIÈRES LIGNE #87

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Le livre en cause

La daronne, Hannelore Cayre

1

L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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PREMIÈRES LIGNE #86, Un scandale en Bohême de Conan Doyle

PREMIÈRES LIGNE #86

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un scandale en Bohême

de Sir Arthur Conan Doyle

I

Pour Sherlock Holmes elle est toujours la femme. Je l’ai rarement entendu la mentionner sous un autre nom. À ses yeux, elle éclipse et domine son sexe tout entier. Ce n’était pas qu’il ressente aucune sorte d’émotion proche de l’amour pour Irene Adler. Toutes les émotions, et celle-ci en particulier, étaient contraires à son esprit froid, précis, mais admirablement équilibré. Il était, je le maintiens, la machine à raisonner et à observer la plus parfaite que le monde ait vu ; mais, comme amant, il se serait placé lui-même dans une position fausse. Il ne parlait jamais des passions les plus douces qu’avec sarcasme et mépris. C’étaient, pour l’observateur, d’admirables choses — excellentes pour lever le voile sur les motifs et les actes des hommes. Mais, pour le raisonneur exercé, admettre une telle intrusion dans son propre tempérament délicat et finement réglé, c’était introduire un facteur de perturbation qui aurait jeté le doute sur tous ses résultats intellectuels. Un grain de sable dans un instrument sensible ou une fêlure dans l’une de ses très puissantes lentilles n’auraient pas été plus gênants qu’une émotion forte dans une nature telle que la sienne. Et pourtant il y avait une femme pour lui, et cette femme était la défunte Irene Adler, de douteuse et contestable mémoire.

J’avais peu vu Holmes dernièrement. Mon mariage nous avait éloignés l’un de l’autre. Mon bonheur complet et les intérêts domestiques qui s’élèvent autour d’un homme qui, pour la première fois, se trouve maître de sa propre installation étaient suffisants pour accaparer toute mon attention. Pendant ce temps, Holmes, qui répugnait à toute forme de société de toute son âme bohème, restait dans notre appartement de Baker Street, enseveli sous ses vieux livres, et alternant de semaine en semaine la cocaïne et l’ambition, la somnolence de la drogue et l’énergie farouche de sa nature violente. Il était encore, comme toujours, attiré par l’étude du crime et occupait ses immenses facultés et ses extraordinaires pouvoirs d’observation à poursuivre ces indices et à éclaircir ces mystères qui avaient été abandonnés, sans espoir, par la police officielle. De temps en temps, j’entendais de vagues comptes rendus de ses agissements : sa présence à Odessa dans l’affaire du meurtre de Trepoff1, l’élucidation de la curieuse tragédie des frères Atkinson à Trincomalee et finalement ce qu’il avait accompli si délicatement et si brillamment pour la famille régnante de Hollande. Cependant, en dehors de ces signes d’activité que je partageais simplement avec tous les lecteurs de la presse quotidienne, j’en savais peu sur mon ami et compagnon d’autrefois.

Une nuit — c’était le 20 mars 1888 — je revenais d’un voyage auprès d’un patient (car j’étais revenu à une clientèle civile2), quand ma route me conduisit dans Baker Street. Comme je passais devant la porte dont je me souvenais si bien et qui doit toujours être associée dans mon esprit à mes fiançailles, et aux sombres incidents de l’Étude en rouge, je fus saisi d’un violent désir de revoir Sherlock Holmes et de savoir à quoi il employait ses extraordinaires pouvoirs. Son appartement était brillamment éclairé et, quand je levai la tête, je vis sa grande silhouette maigre passer deux fois en une ombre sombre derrière le rideau. Il arpentait rapidement, impatiemment la pièce, la tête inclinée sur sa poitrine et les mains serrées derrière lui. Pour moi qui connaissais toutes ses humeurs et habitudes, son attitude et ses manières racontaient leur propre histoire. Il était à nouveau au travail. Il était sorti des rêves créés par la drogue et était sur la piste de quelque nouveau problème. Je sonnai et fus accompagné jusqu’à l’appartement qui avait été autrefois en partie le mien.

Ses façons n’étaient pas expansives. Elles l’étaient rarement, mais, je pense, il fut content de me voir. Presque sans un mot, mais d’un œil amical, il me désigna un fauteuil, tendit sa cave à cigares et indiqua le placard d’alcools et le gazogène3 dans le coin. Ensuite il se tint devant le feu et me regarda de sa manière particulièrement pénétrante.

« Le mariage vous sied, fit-il remarquer. Je pense, Watson, que vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

— Sept, répondis-je.

— En fait, j’aurais cru un petit peu plus. Juste un soupçon de plus, j’imagine, Watson. Et à nouveau en exercice, je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Je le vois, je le déduis. Comment est-ce que je sais que vous avez été mouillé récemment, et que vous avez une bonne extrêmement maladroite et peu soigneuse ?

— Mon cher Holmes, dis-je, c’en est trop. Vous auriez certainement été brûlé si vous aviez vécu il y a quelques siècles. Il est vrai que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis revenu dans un état terrible ; mais, puisque j’ai changé de vêtements, je ne peux pas imaginer comment vous l’avez déduit. Quant à Mary Jane, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son préavis ; mais ici encore, je n’arrive pas à voir comment vous avez abouti à cette conclusion. »

Il rit doucement en lui-même et frotta ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre.

« C’est la simplicité même, dit-il ; mes yeux me disent que sur l’intérieur de votre chaussure gauche, juste là où la lumière du feu frappe, le cuir est entaillé de six coupures à peu près parallèles. À l’évidence, elles ont été causées par quelqu’un qui a gratté peu soigneusement autour des bords de la semelle pour ôter la boue qui y était incrustée. De là, voyez-vous, ma double déduction que vous êtes sorti par très mauvais temps, et que vous avez un spécimen de bonne à tout faire londonienne particulièrement dangereux pour les bottes. Quant à votre exercice, si un monsieur entre chez moi en sentant l’iodoforme, avec une trace noire de nitrate d’argent sur son index droit et une bosse sur le côté de son chapeau haut de forme pour montrer où il a dissimulé son stéthoscope, je dois être vraiment borné si je ne le désigne pas comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empêcher de rire de la facilité avec laquelle il expliquait son procédé de déduction. « Quand je vous entends donner vos raisons, fis-je remarquer, les choses m’apparaissent si ridiculement simples que je pourrais facilement le faire moi-même, bien qu’à chaque nouvel exemple successif de votre manière de raisonner je sois déconcerté jusqu’à ce que vous expliquiez votre procédé. Et pourtant je crois que mes yeux sont aussi bons que les vôtres.

— Parfaitement, répondit-il en allumant une cigarette et en s’asseyant dans un fauteuil. Vous voyez, mais vous n’observez pas. La distinction est claire. Par exemple, vous avez fréquemment vu les marches qui mènent de l’entrée à cette pièce.

— Fréquemment.

— Combien de fois ?

— Eh bien, des centaines de fois.

— Alors combien y en a-t-il ?

— Combien ! Je ne sais pas.

— Parfaitement. Vous n’avez pas observé. Et pourtant vous avez vu. C’est juste mon propos. Or, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que j’ai à la fois vu et observé. Au fait, puisque vous êtes intéressé par ces petits problèmes et puisque vous êtes assez bon pour faire la chronique d’une ou deux de mes petites expériences, vous serez peut-être intéressé par ceci. » Il tendit une feuille de papier à lettre, épaisse et rose, qui était restée ouverte sur la table. « C’est arrivé par le dernier courrier, dit-il. Lisez à voix haute. »

Le billet était sans date ni signature ou adresse.

Cela disait : « Fera appel à vous ce soir, à huit heures moins le quart, un monsieur qui désire vous consulter sur un problème de la plus grande importance. Vos services récents auprès d’une des Maisons royales d’Europe ont montré que vous êtes quelqu’un à qui l’on peut faire confiance en toute sécurité pour des affaires dont l’importance est à peine exagérée. Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu. Soyez chez vous à l’heure et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »

« C’est en effet un mystère, remarquai-je. Qu’imaginez-vous que cela veuille dire ?

— Je n’ai pas encore de données. C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. On commence insensiblement à dénaturer les faits pour les ajuster aux théories, au lieu d’ajuster les théories aux faits. Mais le billet lui-même… Que pouvez-vous en déduire ? »

J’examinai soigneusement l’écriture et le papier sur lequel c’était écrit.

« L’homme qui a écrit cela était probablement aisé, fis-je remarquer en m’efforçant d’imiter les procédés de mon compagnon. Un tel papier ne peut pas être acheté à moins d’une demi-couronne le paquet. Il est singulièrement solide et raide.

— Singulier — c’est le terme exact, dit Holmes. Ce n’est pas du tout un papier anglais. Tenez-le devant la lumière. »

C’est ce que je fis, et je vis un grand E avec un petit g, un P et un grand G avec un petit t en filigrane dans la texture du papier.

« Que dites-vous de cela ? demanda Holmes.

— Le nom du fabricant, sans doute ; ou son monogramme, plutôt.

— Pas du tout. Le G avec le petit t signifie “Gesellschaft”, ce qui est le mot allemand pour “compagnie”. C’est une contraction habituelle comme notre “Co”. P, bien sûr, signifie “papier”. Maintenant, pour le Eg, regardons notre atlas continental. » Il descendit des étagères un lourd volume marron. « Eglow, Eglonitz… nous y voilà, Eger. C’est dans une région de langue allemande… en Bohême, non loin de Karlsbad. “Connu pour être le lieu de la mort de Wallenstein4 et pour ses nombreuses usines de verre et fabriques de papier.” Ha, ha, mon garçon, que dites-vous de cela ? » Ses yeux étincelaient, et il envoya en l’air une grande bouffée de fumée bleue, triomphante, de sa cigarette.

« Le papier a été fabriqué en Bohême, dis-je.

— Précisément. Et l’homme qui a écrit ce billet est un Allemand. Notez-vous cette curieuse construction de la phrase : “Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu.” Un Français ou un Russe n’aurait pas pu écrire cela. C’est l’Allemand qui est si discourtois avec ses verbes. Il ne reste plus, cependant, qu’à découvrir ce que veut cet Allemand qui écrit sur un papier bohémien et préfère porter un masque plutôt que de montrer son visage. Et le voilà qui vient, si je ne me trompe, pour répondre à tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, il y eut un grand bruit de sabots de chevaux et le raclement de roues contre le trottoir, suivis d’un coup de sonnette brutal. Holmes siffla.

« Une paire au bruit, dit-il. Oui, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Un joli petit coupé et une paire de beautés. Cent cinquante guinées pièce. Il y a de l’argent dans cette affaire, Watson, s’il n’y a rien d’autre.

— Je pense que je ferais mieux de partir, Holmes.

— Pas du tout, docteur. Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell5. Et cela promet d’être intéressant. Ce serait dommage de le manquer.

— Mais votre client…

— Ne vous souciez pas de lui. Je peux vouloir votre aide, et lui aussi. Le voici qui vient. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et prêtez-nous toute votre attention. »

Le pas lent et lourd, que nous avions entendu dans l’escalier et le couloir, s’arrêta aussitôt devant la porte. Puis on frappa bruyamment et de manière autoritaire.

« Entrez ! » dit Holmes.

L’homme qui entra mesurait à peine moins de six pieds six pouces, avec le buste et les bras d’un hercule. Son vêtement était riche d’une richesse qui pourrait, en Angleterre, être regardée comme proche du mauvais goût. De lourdes bandes d’astrakan étaient taillées au travers des manches et du devant de son veston croisé, tandis qu’un manteau d’un bleu profond, jeté sur ses épaules, était bordé de soie couleur de feu et attaché autour de son cou par une seule broche de béryl flamboyant. Les bottes, qui montaient jusqu’à mi-mollets, étaient garnies en haut d’une riche fourrure brune et complétaient l’impression d’opulence barbare que suggérait toute son apparence. Il tenait à la main un chapeau à large bord, tandis qu’il portait sur le haut du visage, descendant sur les pommettes, un loup noir, qu’il venait apparemment d’ajuster car sa main était encore levée quand il entra. À voir la partie basse de son visage, il semblait être un homme au caractère fort, avec une épaisse lèvre pendante et un long menton droit qui suggérait une résolution confinant à l’obstination.

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