PREMIÈRES LIGNE #35

PREMIÈRES LIGNE #35

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre aujourd’hui est un livre jeunesse, un titre devenu un classique, un livre que j’ai lu il y a près de 20 ans et à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

Le livre en question

Artémis Fowl et Eoin Colfer

Prologue

Comment pourrait-on décrire ArtemisFowl ? Les nombreux psychiatres qui s’y sont essayés ont dû confesser leur échec. La principale difficulté de l’entreprise réside dans l’intelligence d’Artemis . Celui-ci parvient en effet à déjouer tous les tests auxquels on le soumet. Face à lui ,les plus grands esprits du monde médical se sont trouvés plongés dans une infinie perplexité et nombre d’entre eux, balbutiants et hagards, sont retournés dans leurs propres hôpitaux ,à titre de patients cette fois.

Artemis est sans nul doute un enfant prodige. Mais pourquoi un être aussi brillant a-t-il décidé de consacrer sa vie à des activités délictueuses?Voilà une question à laquelle une seule personne serait en mesure de répondre.Or,il prend un malin plaisir à ne jamais parler de lui-même.

La meilleure façon de tracer un portrait fidèle d’Artemis consiste à faire le compte rendu détaillé de la première entreprises célérate qui l’a rendu célèbre . Il m’a été possible de procéder à cette reconstitution grâce aux interviews de première main qu’ont bien voulu m’accorder ses victimes.

À mesure que se déroule le récit, chacun pourra constater à quel point la tâche était malaisée.

Toute l’histoire a commencé il y a plusieurs années, à l’aube du XXIe siècle.

Artemis avait alors conçu un plan destiné à rétablir la fortune de sa famille. Un plan qui aurait pu entraîner l’effondrement de deux civilisations et précipiter la planète dans une guerre interespèces.

À cette époque, Artemis Fowl était âgé de douze ans.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
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L’enfer de René Belletto, lecture 3

Et si on lisait le début

Dimanche dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose de lire la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin et peut-être le chapitre suivant.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

L’enfer de René Belletto, lecture 3

Je me mis à suer comme une bête. La bière. Et une forte envie de pisser m’étreignit. J’allai me soulager. Je tirai la chasse. Hélas, elle n’aurait pas inquiété une fourmi malade rampant au fond de la cuvette. De pire en pire. Encore quelques semaines et les lieux d’aisance refouleraient les excréments dans la maison, où ils se répandraient et développeraient de nonchalantes et capricieuses figures, bien plutôt qu’ils ne les aspireraient droitement dans les entrailles de la terre.

Ce serait odieux.

Mon loyer était payé jusqu’à fin août.

Venait ensuite sur la cassette un Prélude et fugue du Clavier bien tempéré, en si mineur, le dernier du premier livre, joué au piano par Rainer von Gottardt. Bien sûr je ne pleurai pas, toujours pas. Mais j’avais envie. Une envie, chose curieuse, comme désincarnée, je veux dire : pas de gorge serrée, de souffle plus bref, d’yeux piquants, l’envie de pleurer d’un côté et moi de l’autre, oui, curieux, Rainer von Gottardt selon son génie jouait vite mais avec un recueillement que seule permet d’habitude la lenteur, malgré la vitesse on attendait chaque note comme si la précédente eût été jouée la veille, or elles se suivaient de près, de très près, sans répit, c’était vif et lent, fébrile et intense, plein de remous furieux sur cinq mille mètres de fond paisible, on était pris dans un tourbillon de lenteur, on passait sa vie avec chaque note, et pourtant on n’avait pas le temps de souffler.

J’écoutai jusqu’au bout. Six minutes cinquante-trois. Je me levai. J’arrêtai le petit Saba. Le silence revint, s’installa bien à son aise. Alors le téléphone sonna chez les voisins absents. Cela arrivait souvent. Je sursautai, mon cœur s’affola, je haletai, et dans ce halètement se logea, s’incarna l’envie de pleurer jusqu’alors errante, mais la colère l’emporta, cinq, sept, douze fois la sonnerie retentit, je rêvai de défoncer la cloison, de décrocher et d’émettre des paroles telles que la personne à l’autre bout du fil ne s’avise jamais de refaire le numéro, voire les numéros approchants, voire renonce prudemment à l’usage du téléphone en général et change de trottoir à la vue d’une cabine.

Des paroles terriblement efficaces.

Le soleil avait chu, le ciel pâlissait, la nuit menaçait. Mais la chaleur restait collée aux hommes, les engluant et les oppressant. Pourtant, l’idée de fraîcheur, qu’il était préférable d’écarter durant la journée, se frayait un chemin timide dans l’esprit des mêmes hommes, et pour l’aider à mieux se le frayer, ce chemin, et le faire moins timide, je me rasai et pris une douche, et même m’arrachai deux assez longs poils qui avaient crû sans retenue sur le lobe de mon oreille gauche. Nulle coquetterie dans cet arrachement. En ces jours de fournaise et de solitude insensées, le souci esthétique concernant ma personne ne m’obsédait pas, et douze mètres d’épaisse fourrure simiesque me seraient sortis de chaque oreille que seul le grave inconfort m’aurait jeté dans la contrariété.

J’arrachai.

Tix! Tux! J’en eus la chair de poule par tout le corps.

J’enfilai chemise et pantalon. Pas de différence notable de blancheur. Un expert en blancheur comparée de compétence internationale en aurait peut-être décelé une, moi pas.

J’ouvris grandes les fenêtres.

Par habitude, je pris sous le bras ma veste bleu marine laine et soie, un peu luisante aux coudes et aux omoplates, à vrai dire beaucoup, on pouvait se voir dedans, mais encore très mettable, seule veste ou habit de ce genre encore mettable dont je disposasse, et descendis les cinq étages en me laissant aller, souple, utilisant la pesanteur pour préserver ce qui me restait d’énergie, veillant seulement à ne pas prendre une vitesse excessive qui aurait pu être dangereuse à l’arrivée, et savourant la température supportable qui régnait dans l’escalier.

Il faisait trente fois plus chaud dans la rue, mais tout de même quarante fois moins qu’en plein après-midi.

Je marchai vers la place de la République. Après dix pas, je me retournai, me croyant observé. Je l’étais. Mon voisin du dessus prenait l’air sur son balcon. Il ne quittait Lyon que le 4. C’était un ancien pompier très grand, très fort et très laid, d’origine norvégienne, qui, l’année de sa retraite, avait gagné deux cent mille francs à un concours publicitaire et s’était acheté cet appartement du dessus que lui avait cédé pour une somme inférieure à sa valeur réelle un propriétaire de supermarché dont il avait sauvé la fille des flammes ou de la noyade, je ne savais plus. Un géant. Son balcon, aussi étriqué que le mien, lui arrivait aux genoux. On aurait dit qu’il était debout dans un nid d’hirondelle.

Nous nous saluâmes au même moment d’un geste de la main, le sien ample, très ample, à chasser les nuages s’il y en avait eu, depuis qu’il me savait seul dans l’appartement ses manifestations amicales devenaient plus intenses et moins brefs ses discours, et plus amples ses saluts lointains.

Je me traînai rue Stella, où ma Dauphine était garée, un peu avant l’hôtel des Étrangers.

Silence. La clé farfouillant dans la serrure fit un vacarme complexe d’accident d’avion.

Je démarrai. C’était l’heure où on pouvait envisager de poser ses mains sur le volant sans être obligé l’instant d’après de galoper au Rhône en hurlant pour se les tremper dans l’eau, écarlates et fumantes. Je pris les quais, le pont Lafayette à droite, puis le cours Lafayette et le cours Tolstoï dans le prolongement, plusieurs kilomètres en quelques minutes, tout défilait sans laisser de traces sur la rétine et dans l’encéphale, la ville était morte, elle avait rendu le dernier soupir dans la nuit du 31 juillet au 1er août, il me fallut arriver au feu de la place Grandclément pour rencontrer âme qui vive, peu d’âme et peu vivante en vérité, deux vieillards que la gravité de leurs infirmités avait empêchés de fuir l’été et qui traversèrent devant moi, cassés en deux, le blanc de l’œil tout apparent, chaussés de grosses chaussures d’hiver et mâchant leurs gencives de bon cœur.

Je continuai de m’enfoncer dans Villeurbanne désert par la rue Léon Blum. En traversant le quartier dit du « Bon coin », je reconnus, collée sur le panneau de bois d’un café fermé, la petite affiche jaune, comme chaque année, des concerts Hector et Isabel Dioblaníz. Comme chaque année, j’avais reçu une invitation. Où l’avais-je fourrée? À mon avis, derrière le Saba.

L’enfer de René Belletto, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 34, je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

Chapitre 1 suite 2

Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans ménagement, l’étendis. Je la trouvai impeccable. Rien d’étonnant. La quantité de lessive que j’avais précipitée dans la cuvette aurait blanchi une charrette d’anthracite. Et je salis peu. J’ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m’avaient fait remarquer, agacés parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-être. Sûrement. N’empêche. J’ai peine à le croire. Il m’arrive encore de trouver mes habits sales propres.

Dans un quart d’heure, une demi-heure au plus, elle serait sèche.

Je tirai la porte de mon réfrigérateur délabré. En ruine. Miracle, elle s’ouvrit. Le réfrigérateur contenait en tout et pour tout deux bières. J’en empoignai une. Le moteur de l’engin, accablé lui aussi par la chaleur, s’épuisait en un vacarme grasseyant et irrégulier de mauvais augure.

La rage impuissante de l’agonie.

Je pris mon élan, un véritable élan, pour refermer la porte à toute volée, comme si je voulais expédier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint fermée, bravo. Pour fermer, c’était simple. Il fallait faire preuve, selon son tempérament ou l’humeur du moment, soit d’une délicatesse angélique – flooop, fermée –, soit d’une brutalité géologique, toute solution intermédiaire échouait sans remède. Il suffisait de le savoir. L’ouverture en revanche échappait à la prévision raisonnée. Pas de règle. Tout était possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait être efficace ou non : le refus total n’était pas à exclure. C’était le pire. On traînait alors le réfrigérateur par la poignée à travers l’appartement comme une sale bête en arrachant l’électricité derrière et une partie du mur autour de la prise, rien à faire, la porte restait soudée au corps de l’objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s’ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulagée elle-même, ou encore, c’était possible, avec mille réticences, émettant un intolérable grincement aigu et ironique, prête semblait-il à se refermer d’un coup haineux.

Il arrivait même qu’elle s’ouvrît seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d’une ruade dont la puissance déjà considérable était centuplée par un esprit de vengeance certain.

La bouteille de bière était à peine fraîche à ma paume.

J’écoutai, enfin, un peu de musique. J’écoutai la cantate n° 82 de Bach, pour la Fête de la Purification, me hâtant d’avaler la bière à peine fraîche à ma paume avant qu’elle ne fût trop brûlante à ma gorge. Jadis, cette cantate m’émouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigués, endormez-vous, fermez-vous dans une douce béatitude, je me réjouis de ma mort, ah! si seulement j’avais déjà trouvé la mort! et moi-même souvent j’avais envie de fermer mes yeux fatigués, j’écoutai et je fus encore ému, un peu de l’émotion de jadis parvint à m’irriter.

L’affiche était à ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l’axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itinérant, John Taylor, tenta deux opérations sur Bach. Bach en mourut quatre mois après (et non six, comme l’écrit Forkel, qui a repris beaucoup d’erreurs du Nécrologue de 1754). Bach n’est d’ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor menèrent au tombeau sans délai. Une opération ophtalmologique en 1750! Fut un temps où j’ignorais même que cela se pratiquât. Je croyais qu’en matière d’opération ophtalmologique, en 1750, on se bornait à faire sauter au couteau l’œil atteint avant de désinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, à la suite de quoi certes les malades aveuglés pour de bon mouraient en quelques jours de souffrances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d’intervention.

Que le sommeil vous ferme, paupières fatiguées!

PREMIÈRES LIGNE #33


PREMIÈRES LIGNE #3
3

PREMIÈRES LIGNE #33

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

« L’ami imaginaire » de Stephen Chbosky

50 ans plus tôt…

Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue.

Le petit David Olson savait qu’il était dans de sales draps. Dès que sa mère rentrerait avec papa, il y aurait droit. Son seul espoir, c’était l’oreiller glissé sous la couverture, pour faire croire qu’il se trouvait encore dans son lit. Comme dans les séries télé. Mais tout cela n’avait plus d’importance maintenant. Il était sorti en douce par la fenêtre, il était descendu en s’accrochant au lierre, il avait glissé et s’était fait mal au pied. Ce n’était pas trop grave. Pas comme son grand frère, au football. Ce n’était pas trop grave ça.

Le petit David Olson descendit Hays Road en clopinant. La brume sur son visage. Le brouillard s’installait sur la colline. Il leva les yeux vers la lune. Elle était pleine. Pour la deuxième nuit d’affilée. Une lune bleue. Comme lui avait dit son grand frère. Comme la chanson sur laquelle maman et papa dansaient parfois. À l’époque où ils étaient heureux. Avant qu’ils aient peur, par sa faute.

Blue Moon.

You saw me standing alone.

Le petit David Olson entendit un bruit dans les fourrés. L’espace d’une seconde, il crut que c’était peut-être encore un de ses rêves. Mais non. Il savait bien que non. Il s’obligea à rester éveillé. Malgré les migraines. Il devait y aller ce soir.

Une voiture passa, noyant le brouillard dans la lumière des phares. Le petit David Olson se cacha derrière une boîte aux lettres, alors que du rock’n’roll se déversait de la vieille Ford Mustang. 12Deux des ados rigolèrent. Beaucoup de gamins étaient incorporés dans l’armée et les délits de conduite en état d’ivresse augmentaient. À en croire son père, du moins.

« David ? » murmura une voix. Tranchante. Un sifflement.

Quelqu’un avait prononcé son nom ? Ou l’avait-il juste entendu dans sa tête ?

« Qui est là ? » demanda-t-il.

Silence.

Ça devait être dans sa tête. Tout allait bien. Au moins, ce n’était pas la dame à la voix sifflante. Au moins, il ne rêvait pas.

Si ?

David regarda, au pied de la colline, le gros lampadaire allumé au coin de Monterey Drive. Les adolescents passèrent devant, emportant tous les bruits avec eux. David vit alors l’ombre d’une personne. Une silhouette se tenait au centre de la flaque de lumière. Elle attendait et sifflotait. Elle sifflotait et attendait. Une chanson qui ressemblait un peu à

Blue Moon.

Les cheveux de David se dressèrent sur sa tête.

N’approche pas de ce coin de rue.

Reste à l’écart de cette personne.

Le petit David Olson coupa à travers les jardins.

Il s’approcha d’une vieille clôture, à pas feutrés. Il ne faut pas qu’ils t’entendent. Ou qu’ils te voient. Tu as quitté la rue. C’est dangereux. Par une fenêtre, il vit une baby-sitter qui se bécotait avec son petit copain pendant que le bébé pleurait. Mais on aurait cru un chat. Il était toujours certain de ne pas rêver, mais c’était de plus en plus difficile à dire. Il se faufila sous la clôture et salit son pantalon de pyjama dans l’herbe humide. Il savait qu’il ne pourrait pas cacher les taches à sa mère. Elle lui poserait des questions. Auxquelles il serait incapable de répondre.

Pas à voix haute.

Il avança à travers le petit bois derrière la maison des Maruca. Passa devant le portique que M. Maruca avait installé avec ses fils. Après une dure journée de travail, il y avait toujours deux Oreo et un verre de lait qui les attendaient. Le petit David Olson les avait aidés une ou deux fois. Il adorait les Oreo. Surtout quand ils étaient un peu mous et vieux.

« David ? »

13Le murmure était plus fort. Il se retourna. Personne. Il scruta le lampadaire au-delà des maisons. L’ombre humaine avait disparu. La silhouette pouvait être n’importe où. Elle pouvait se trouver juste derrière lui. Oh, par pitié, faites que ça ne soit pas la femme qui siffle. Par pitié, faites que je ne dorme pas.

Crac.

La brindille se brisa dans son dos. Oubliant sa douleur au pied, le petit David Olson se mit à courir. Il traversa la pelouse des Pruzan, jusque dans Carmell Drive, et tourna à gauche. Il entendait des chiens haleter. Se rapprocher. Mais il n’y avait pas de chiens. C’étaient uniquement des bruits. Comme les rêves. Comme le bébé chat qui pleurait. Ils couraient derrière lui. Alors, il accéléra. Ses petites bottines frappaient le trottoir mouillé. Smac smac, un baiser de grand-mère.

Lorsqu’il atteignit enfin le coin de Monterey Drive, il tourna à droite. Et courut au milieu de la rue. Un radeau sur une rivière. Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue. Il entendait les bruits des deux côtés. De petits sifflements. Des chiens qui haletaient. Donnaient des coups de langue. Des bébés chats. Et toujours ces murmures.

« David ? Ne reste pas dans la rue. Tu vas te faire mal. Viens sur la pelouse, c’est moins dangereux. »

C’était la voix de la femme qui siffle. Il le savait. Elle avait toujours une jolie voix au début. Comme une institutrice remplaçante qui en fait trop. Mais quand vous la regardiez, elle n’avait plus rien de joli. Elle se transformait en bouche sifflante pleine de dents. Pire que la Méchante sorcière de l’Ouest, celle du film. Pire que n’importe quoi. Quatre pattes comme un chien. Un long cou de girafe. Hssss.

« David ? Ta mère s’est fait mal aux pieds. Ils sont tout coupés. Viens m’aider. »

La dame à la voix sifflante imitait sa mère maintenant. Ce n’était pas loyal. Mais elle faisait toujours ça. Elle arrivait même à lui ressembler. La première fois, ça avait marché. Il s’était approché d’elle sur la pelouse. Et elle lui avait sauté dessus. Il n’en avait pas dormi pendant deux jours. Quand elle l’avait emmené dans cette maison avec le sous-sol. Et le four.

« Viens donc aider ta mère, sale petit merdeux. »

14Il entendait la voix de sa grand-mère maintenant. Mais ce n’était pas elle. David sentait les dents blanches de la femme qui siffle. Ne les regarde pas. Continue à regarder devant toi. Continue à courir. Jusqu’au cul-de-sac. Tu peux la faire disparaître pour toujours. Si tu atteins le dernier lampadaire.

« Hssssss. »

David Olson regardait, droit devant lui, le dernier lampadaire du cul-de-sac. Qui attendait et sifflait. Sifflait et attendait. Rêve ou pas rêve, c’était affreux. Mais David ne pouvait plus s’arrêter désormais. Ça ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il passe devant la personne lampadaire pour atteindre le lieu de rendez-vous.

« Hiiiiisssssss. »

La femme qui siffle s’était rapprochée. Dans son dos. David Olson eut froid subitement. Son pyjama était humide. Malgré le manteau. Continuer à avancer. Il ne pouvait rien faire d’autre. Être aussi courageux que son grand frère. Aussi courageux que les adolescents incorporés. Être courageux et continuer d’avancer. Un petit pas. Deux petits pas.

« Hello ? » fit le petit David Olson.

La silhouette ne dit rien. La silhouette ne bougea pas. Elle inspirait et expirait, rien de plus, et sa respiration produisait

Des nuages.

« Hello ? Vous êtes qui ? » demanda David.

Silence. Le monde retenait son souffle. Petit David Olson avança un orteil dans la flaque de lumière. La silhouette remua.

« Je suis désolé, mais il faut que je passe. Vous voulez bien ? »

Le silence encore. David avança un peu plus son orteil dans la lumière. La silhouette commença à pivoter. David eut envie de retourner chez lui, mais il devait aller jusqu’au bout. C’était la seule façon d’arrêter cette femme. Il plaça tout son pied dans la lumière. La silhouette pivota de nouveau. Une statue qui se réveille. Toute la jambe maintenant. La silhouette se retourna encore. Finalement, n’en pouvant plus, David entra dans la lumière. La silhouette fonça sur lui. En gémissant. Un bras tendu. David traversa le cercle en courant. Suivi de la silhouette. Qui donnait des coups de langue. Hurlait. David sentit ses ongles immenses se tendre vers lui, mais, juste au moment où ils allaient s’accrocher dans ses cheveux, il glissa sur la chaussée, à la manière d’un joueur de 15baseball. Il s’entailla le genou, peu importe. Il n’était plus dans la lumière. La silhouette se figea. Davis avait atteint l’extrémité de la rue. Le cul-de-sac, là où il y avait la cabane de rondins et le couple de jeunes mariés.

Le petit David Olson regarda le bas-côté. La nuit était silencieuse. À part quelques grillons. Un léger brouillard éclairait le chemin jusqu’aux arbres. David était terrorisé, mais il ne pouvait plus s’arrêter. Tout ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il en termine ou, sinon, la femme qui siffle allait sortir. Et son grand frère serait le premier à mourir.

Le petit David Olsen quitta la rue et marcha.

Au-delà de la clôture.

À travers le champ.

Dans le bois de Mission Street.

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 4

De mort lente de Michaël Mention, lecture 4

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

5

3 mars 2010

« Édition spéciale consacrée à la tempête Xynthia. Rappelons que quarante-sept personnes sont décédées et que huit cent mille foyers sont privés d’électricité. Un bilan que le Premier ministre François Fillon a qualifié de “catastrophe nationale”. »

— C’est eux, la catastrophe nationale !

— Chéri…

— Mais c’est vrai ! Ils fliquent les chômeurs, ils assèchent les hôpitaux et ils veulent nous faire bosser jusqu’à ce qu’on crève ! Ils arrêtent pas de nous entuber !

— Chéri, s’il te plaît !

Marie lui désigne leur fils, à l’extrémité du salon, sur son tapis de jeu. Léonard, 3 ans, désormais passionné par les puzzles. Et ce qui devait arriver se produit :

— Papa ? C’est quoi, « entuber » ?

Marie fusille Nabil du regard.

— Hein, papa ? C’est quoi ?

— C’est rien.

Nabil éteint la télé. Il rejoint son fils – « Alors ? Ce puzzle, ça avance ? » – et Léonard lui montre fièrement où il en est. Être parents ou l’art de la diversion. Marie regagne la cuisine. Son homme a plié le linge, alors c’est à elle que revient la pâte à crêpe. Elle s’y attelle tandis que Nabil complète le puzzle avec leur fils. Instant de partage, où chaque pièce ajoutée est une victoire pour l’enfant. En ce moment, il en a besoin, quelque peu fragilisé par l’étape « maternelle ». Les règles, la collectivité, tout ça lui échappe encore, mais ça viendra. Tout vient.

Le puzzle terminé, son père et lui le défont aussitôt. Ils mélangent les pièces quand survient un vacarme assourdissant. Nabil et Léonard sursautent.

— Chérie ???

Nabil s’élance vers la cuisine. Choc. Au sol, assiettes brisées. Et Marie, étalée sur le dos, les yeux mi-clos. Il s’accroupit auprès d’elle.

— CHÉRIE ! OH !

Léonard arrive à son tour et se fige, choqué, en découvrant sa mère. Marie reprend ses esprits. Elle se rétablit, fébrile, s’assoit sur une chaise. Son fils se blottit contre elle.

— Maman ! Ça va ?

— Oui…

— Non, ça va pas ! s’emporte Nabil, ça t’arrive de plus en plus !

— Je suis crevée, c’est tout… faut que je dorme…

— C’est ce que tu fais depuis des mois ! Il faut que t’ailles consulter !

— Crie pas, s’il te plaît… Allez, viens là…

Nabil la fixe avec inquiétude. Il se contient, puis se décide à l’enlacer tendrement, comme leur fils.

De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

4

18 janvier 2010

Un vrombissement, puis trois autres, et la machine Paris se remet à turbiner. D’une rive à l’autre, de Montparnasse à Barbès, la capitale s’active. Voitures. Camions. Bus. Scooters. Vélos. Piétons. Pressés d’être pressés, les rouages s’emballent.

« Wolf city! »

Frénésie démentielle, matrice de stress, qui s’aggravera tout au long de la journée entre rentabilité et chefs tyranniques. Pour l’heure, on fonce, d’avenue en couloir du métro. C’est là, dans ces entrailles de béton, que la bête est la plus féroce.

« Wolf city! »

Dans le tourbillon, un homme et son attaché-case : Philippe Fournier, 57 ans, biochimiste, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Académie nationale de médecine, consultant pour Le Monde. Élégant, concentré sur son smartphone et Amon Düül II – « Wolf city! » Le son des seventies, c’est tout ce que Philippe a gardé de sa jeunesse. Le reste s’est depuis dilué dans son ascension sociale, ses responsabilités.

Encore quelques pas, et il sort de la station Hôtel de Ville. Happé par l’hiver, il boutonne le col de son manteau, traverse l’esplanade. Direction Paris-6, où il donnera bientôt son cours de biophysique. Vingt minutes de marche pour garder la forme. À son âge, si l’on ne fait pas un peu d’exercice, on a vite fait de rouiller.

Philippe se mêle aux quidams, arpente le pont et s’arrête à mi-chemin, s’autorisant quelques secondes de contemplation. Qu’elle est belle, cette vue.

Plus tard,

Amphithéâtre A.

— Quant aux constantes de précipitation, elles dépendent du pH des masses océaniques et de la pression partielle de CO2 dans l’atmosphère. Les carbonates constituent une réserve naturelle majeure pour le CO2 produit par l’activité humaine.

— Monsieur !

— Mm ?

— C’est pour ça qu’ils sont si importants ?

— Allons, ne vous méprenez pas. Loana, le nouvel iPhone, la coupe de cheveux de Ronaldo… ça, c’est important.

Dans l’assistance, on pouffe. Philippe, le prof qu’on aurait tous aimé avoir : un pédagogue à tendance « vieux con sympa », ce qui lui permet de rester proche de ses étudiants. Et, surtout, de lui-même.

— Bon… c’est bientôt fini. Alors, plutôt que d’être coupé, on arrête là. Bonne journée.

Tous rangent leurs affaires, puis facebookent en descendant les marches. Il le sait, un tiers d’entre eux abandonnera en cours d’année. Les autres seront pharmaciens ou chimistes, avant de vieillir au conseil scientifique d’une boîte comme Bouygues. La salle se vide et Philippe croise le regard de Leslie, son étudiante la plus assidue. Elle lui sourit. Cette jolie Leslie Martineau, qu’il aurait aimé séduire s’il avait eu trente ans de moins. Mallette, manteau, et le voilà dans le couloir grouillant d’élèves.

— Philippe !

Deux confrères de l’Institut Pasteur le rejoignent :

— On déjeune ensemble ?

— Désolé, mais j’ai un rendez-vous.

13 heures passées.

Quartier Odéon.

Comme tous les jours, Le Bouillon des Colonies fait salle comble, on y mange très bien pour pas cher. La preuve, son assiette Afrique-Orient n’est qu’à 8 euros alors qu’elle propose des délices – confit de poivrons, purée de fèves au citron vert, puis ce bœuf saté que Philippe termine en ce moment même. Seul, loin du blabla de ses confrères. La loi Pécresse, la fusion des universités… Tout ça est intéressant, mais, pour un homme aussi sollicité que lui, la tranquillité est un luxe qu’il faut savoir saisir. Il interpelle le serveur.

— Oui, monsieur ?

— Un expresso, avec l’addition.

Le jeune homme débarrasse la table. Philippe sort son smartphone et parcourt son agenda. Labo. Cours. Conférences. Articles à rédiger. L’un sur les maladies infectieuses, l’autre sur l’endométriose et l’infertilité féminine. Un sujet qui lui tient à cœur, mais pas autant qu’à son épouse. Il surfe ensuite sur YouTube, regarde un sketch des Monty Python, amusé, nostalgique d’une époque si lointaine qu’il lui semble l’avoir rêvée. Il repose son téléphone… et se fige. Dehors, sur le trottoir d’en face, trois hommes.

Un, surtout.

Âgé, barbu, élégant, une cigarette à la main.

Philippe se précipite à sa rencontre – « Richard ! » – et le trio se retourne. Le vieux sourit. Richard Delaubry, 82 ans, endocrinologue, chef de service aux Hôpitaux universitaires de Genève, ancien président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France. Richard salue les deux autres, qui s’éloignent, et traverse la rue.

— Philippe ! Ça alors !

Poignée de main et tape dans le dos, fraternelle. Deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus, depuis l’enterrement de la femme de Richard. Celui-ci, tout sourire :

— Comment allez-vous ?

— Bien. Vous avez l’air en pleine forme.

— L’air de Genève y est pour beaucoup.

— Vous avez le temps d’en profiter ?

— Entre deux conférences. Que faites-vous ici ?

— Je mange… « entre deux conférences ».

Ils échangent un sourire complice ; vingt ans de respect mutuel. Ces deux-là se sont rencontrés au CNRS, lorsque Philippe a intégré l’Institut des sciences biologiques, à l’époque dirigé par Richard. L’entente a été immédiate et, au fil du temps, l’éminent directeur est devenu un mentor, puis un ami. Richard Delaubry ou la vieillesse bien négociée. Ses cheveux argentés. Sa prestance de châtelain. Son regard malicieux à la Jean d’Ormesson, dont il partage l’érudition et la fausse humilité.

— J’allais prendre un café, dit Philippe. Ça vous dit ?

— Avec plaisir, mais en vitesse. On m’attend.

— Étudiants ?

— Hitchcock. Le Linder fait une rétrospective.

Philippe retourne à l’intérieur. L’autre écrase sa cigarette et le rejoint à sa table. Un deuxième café est commandé, puis le vieil homme balade son regard.

— Agréable, ici. Je ne connaissais pas.

— C’est mon QG, quand j’ai le temps. Alors, quoi de neuf ?

— Beaucoup de choses. On commence par quoi ? Sarkozy ? Obama ?

— Oh non, pitié…

— Tout de même, Obama et son prix Nobel… il vient à peine d’être élu.

— Bah, c’est pour le symbole.

— Hélas, il n’y a plus que ça, aujourd’hui. « Chavez, l’anti-impérialiste », « Jamel, l’espoir des banlieues »… L’image a supplanté le réel.

— Et nous ? De quoi sommes-nous le symbole ?

— Nous, c’est différent, vous le savez bien. Les scientifiques sont les nouveaux dieux, vénérés et redoutés.

Le deuxième café arrive. Richard remercie le serveur, vide sa sucrette de moitié et la dépose délicatement. Gestes lents, quasi déconstruits. Si Philippe ne le connaissait pas, il y verrait un doyen bientôt grabataire. Pourtant, Richard est l’un des scientifiques les plus respectés, l’un des rares à avoir eu l’honneur de représenter la France au prestigieux UNSCEAR1. Richard avale une gorgée, parle d’Hitchcock, du film qu’il va revoir « pour la centième fois, sans doute », et Philippe enchaîne :

— Mon préféré, c’est Psychose… avec L’Homme qui en savait trop.

— Et Sueurs froides ?

— Il a pris un coup de vieux.

— Il n’est pas le seul, dit Richard. Et comment va votre épouse ?

— Toujours dans ses costumes. Elle enchaîne les films, les spectacles. Et vous ?

— Depuis la mort de Jane, je m’occupe. Cours, colloques, rien de nouveau… Enfin, si, j’ai été sollicité par la Commission européenne. Ils avaient besoin d’un expert.

— Pour ?

— Le règlement pesticides. La DG Environnement compte sur moi et quelques autres pour encadrer les perturbateurs endocriniens.

— Vaste sujet.

— Et gros enjeux. Les industriels sont sur le pied de guerre.

— J’imagine. Que devrez-vous faire ?

— La Commission veut une réglementation. Nous devrons statuer sur une définition des perturbateurs afin qu’elle réfléchisse aux modes de détection.

— Mm… que pensez-vous de tout ça ?

— Il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit, mais il est clair que certains composés parasitent la transmission d’hormones. Les travaux de Demeneix l’ont bien montré.

— Demeneix et les autres. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous inquiéter.

— La stérilité, les cancers sont faciles à détecter, mais les atteintes à l’intellect… sans compter que les effets sont variables d’un individu à l’autre. C’est le cœur du problème, et le manque de recul n’arrange rien.

— Concernant le bisphénol A, les dangers sont avérés.

— Tout le monde n’est pas de cet avis…

Ils échangent un sourire amer. L’European Control Agency, chargée de la sécurité des aliments. Selon elle, aucune étude valable n’a permis de reconsidérer la dose journalière admissible de bisphénol A – fixée à 0,05 mg/kg de masse corporelle – alors que des effets ont été observés chez les animaux et chez les humains, notamment avec une sensibilité accrue au cancer du sein. Philippe, consterné :

— « Dose admissible »… Ils nous prennent vraiment pour des cons.

— Ce n’est pas nouveau.

— Vous commencez quand ?

— En novembre. Ce sera ardu face au lobby, mais la santé n’est pas négociable. Bref, c’est l’occasion pour moi de servir à quelque chose… une dernière fois.

Richard consulte sa montre, boit son café, et les retrouvailles s’achèvent comme elles ont débuté, sur le trottoir. Ils promettent de se revoir, puis Philippe évoque un futur dîner en compagnie de son épouse. « Avec plaisir ! » dit le vieil homme, avant de repartir. Philippe le regarde s’éloigner et se dit que, s’il n’avait pas eu un autre cours à donner, il serait bien allé au cinéma avec lui. C’est un bon film, L’Étau.


1. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiations : organisme des Nations unies chargé de faire régulièrement le bilan des connaissances scientifiques sur les effets sanitaires de la radioactivité.

De mort lente de Michaël Mention, lecture 2

Et si on lisait le début

Avant-Hier dans « Première Ligne 31 » je vous proposait le premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier dans « Et si lisait le début » je vous donnais à lire le chapitre 2.

Aujourd’hui j’en rajoute un peu pour vous donnez envie de découvrir ce super bouquin

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose les chapitres suivants.

Le livre :

De mort lente de Michaël Mention

3

7 octobre 2009

Marie, une femme d’aujourd’hui au charme d’antan. Plus Nabil la regarde, plus elle lui semble échappée d’un film de Sautet. Marie, la simplicité élevée au rang de grâce. Si naturelle, si délicate, qu’elle réhabilite le quotidien, même les virées au supermarché. Comme toujours, chacun son rôle : Nabil pousse le caddie, Marie le remplit et leur fils s’agite sur le siège.

— Maman, c’est quoi, ça ?

— Des produits.

— C’est quoi ?

— On s’en sert pour faire le ménage. Touche pas.

— C’est quoi ?

— Léo, arrête de toucher.

— C’est quoi ? Papa, c’est quoi ?

Marie se rend dans un rayon. Nabil se penche vers leur fils :

— Tu veux savoir ce que c’est ?

— Oui !

— Eh bien, c’est… c’est… c’est un gros bisou !

Il l’embrasse très fort dans le cou. L’enfant se tortille et chatouille son père, qui éclate de rire. Un rire forcé, mais qu’importe, certains mensonges sont salutaires. Tous les moyens sont bons pour apaiser Léonard, perturbé depuis un mois, et pour cause : il est passé de la couche au pot et de la crèche à la maternelle. Deux transitions majeures, qu’il fait payer malgré lui à ses parents. Surtout à Marie. « Non ! », « Je veux pas ! »… En ce moment, la relation mère-fils est particulièrement rock’n’roll.

Heureusement, le calendrier de l’enfance est bien fichu puisque, après des mois de tensions, Nabil a désormais la cote auprès de son fils. Fort de son récent monopole, Nabil a donc hérité de plusieurs statuts – père adoré, médiateur écouté et amuseur en chef. Tandis qu’il recommence ses chatouilles, le rire de Léonard résonne dans le supermarché. Marie réapparaît avec trois paquets de pâtes.

— Eh ben, vous êtes déchaînés !

— C’est papa qu’a commencé !

Ils se mêlent aux clients, se dirigent vers les fruits et légumes, ce qui implique de dépasser le rayon multimédia. À l’entrée, sur un présentoir, l’intégrale Michael Jackson. Deux mois que le King of Pop est mort. Deux mois, déjà.

— Chéri, je me charge des légumes. Tu peux t’occuper du lait ?

— OK. Je reprends des yaourts ?

— Il nous en reste encore, mais…

Marie blêmit, vacille.

— Chérie ?

Elle perd l’équilibre, se retient au caddie. Léonard s’agite, inquiet. Nabil aide sa femme à se rétablir, puis lui caresse la joue :

— Ça va ?

— Oui… un vertige… C’est rien.

Le chant de nos filles de Deb Spera, lecture 2

Et si on lisait le début !

Le chant de nos filles

de Deb Spera

Hier et le jour d’avant je vous proposer de lire les premières lignes de ce fabuleux roman.

Aujourd’hui , je vous invite à lire la suite de ce livre magnifique de Deb Spera.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Le chant de nos filles

* * *

Il y a qu’une seule façon de tuer un alligator avec un fusil. Si on veut l’abattre vite fait, il faut viser derrière la tête, là où ça fait comme une bosse, à la jointure du dos et de la tête. Il faut passer derrière lui sans qu’il se rende compte de rien. Pas facile. Mon père a dit qu’un jour, il a vu un alligator dévorer un cerf qu’il pistait sur les berges du fleuve Edison. L’alligator a sauté hors de l’eau, il attrapé le cerf à la gorge et il l’a emporté au pays des morts. Aujourd’hui, je sais que c’était pas vrai – mon père a toujours adoré raconter des histoires à dormir debout. Il me l’a bien appris, aucun alligator n’irait se fatiguer à chasser une proie aussi méfiante qu’un cerf. Non, il préférera un cochon, un raton laveur ou même un lynx, mais les cerfs, c’est trop nerveux, ça détale trop vite. Si un alligator vous chope, c’est que vous êtes ou stupide ou paresseux et je ne suis ni l’un ni l’autre.

* * *

Berns donne du pain et du beurre aux filles ; après, il les envoie s’asseoir à l’ombre du saule dans le jardin pour qu’on puisse causer, et il me sert une tasse du café de ce matin. Il repose la cafetière sur le fourneau, me rejoint à la table de la cuisine et pousse le sucrier vers moi, mais je secoue la tête. Le sucré me reste sur l’estomac.

— T’as reçu ma lettre ?

— Alvin l’a brûlée avant que j’l’aie lue en entier, mais j’ai vu ce que t’as écrit à propos du travail à l’atelier de couture.

— Mrs Walker est morte, sa place est libre et sa maison est à louer. Dix dollars par mois.

— J’ai pas dix dollars, Berns.

— Tu les aurais si tu décrochais ce travail.

— Y a Alvin qui me cause du souci.

Berns regarde ses mains, ses jointures usées jusqu’à l’os, ou pas loin.

— Mais toi et ta famille, il s’en soucie pas, Alvin.

J’ai rien à répondre à ça, alors je me tais. Je bois mon café et je regarde mes filles par la fenêtre, là-dehors, dans le jardin. Mary, ma pauvre petite qui est malade, allongée la tête sur les genoux d’Alma. Edna qui n’arrête pas de parler – elle est bavarde comme une pie, celle-ci ! Lily reste assise de son côté. Elle tient de son père.

— Pourquoi il a cogné, cette fois-ci ?

Berns en a après moi, maintenant.

— Il était saoul.

— Il boit beaucoup, hein ?

— Comme s’il allait passer le reste de sa vie derrière les barreaux. Il veut que Lily aille vivre chez son père. Qu’elle lui serve de boniche quand il aura sa nouvelle chérie. Al dit qu’il peut pas refuser ça à son père. Alors moi j’ai dit non.

Berns se lève et va laver sa tasse dans l’évier. C’est un bon mari. C’est un bon mariage qu’ils ont, sa femme et lui. Marie a eu la fièvre des marais il y a deux ans. Elle a survécu, mais maintenant elle est infirme et marche avec une canne. N’empêche qu’elle se lève avant le soleil tous les jours et qu’elle fait les huit kilomètres à pied jusqu’à l’atelier de couture, en dehors de la ville, pour coudre des sacs à grains. Ils ont pas eu d’enfants, mais mon frère s’en fiche. Avoir un bébé, probable que ça la tuerait. Berns, c’est pas un homme comme les autres, mais c’est pas pour autant que les gens ont de la compassion pour lui.

— D’après Marie, Mrs Coles te donnerait le travail si tu lui demandes.

J’ouvre de grands yeux.

— Je peux pas me présenter chez les Coles dans l’état où je suis !

— Gert, on a déjà tout juste de quoi manger et on peut pas élever tes filles. Moi, j’y connais rien aux filles et Marie a pas l’énergie qu’y faut. Lily traîne avec le fils Barker. C’est un bon à rien, mais quand j’le dis à Lily, elle me répond que je suis pas son père et qu’elle a pas à m’écouter.

— Je vais lui parler.

— C’est pas la question, Gertrude. Elle a raison, je suis pas son père et Marie n’est pas sa mère. Elles ont besoin de toi, ces filles.

Je pose ma tête sur mes bras pour trouver un peu de paix, rien qu’une minute. Berns pousse un gros soupir, il recule sa chaise et se lève.

— Je garde Alma. Je peux pas faire plus. Je vois pas comment je m’occuperais d’une petite malade, Gert. C’est tout juste si j’arrive à veiller sur celles qui sont bien portantes. Faut que t’ailles t’expliquer avec Alvin.

Avant d’aller terminer sa journée de travail dehors, il me dit d’emmener Mary chez le docteur et referme la porte derrière lui. Le silence retombe dans la cuisine. Dans le temps, ma mère s’asseyait sur le canapé, elle mettait ma tête sur ses genoux et elle me caressait les cheveux jusqu’à ce que je m’endorme. J’avais peur de la nuit et de ses ombres. Si je ferme les yeux et que je reste sans bouger, j’entends la voix de ma mère dans ma tête, son filet de voix qui me fredonne la chanson que je chante à mes filles : « The old gander’s weeping, the old gander’s weeping, the old gander’s weeping because his wife his dead 4. »

Quand je relève la tête, je découvre les deux dollars que Berns a laissés sur la table, devant moi.

Près de la route, sous le saule, j’annonce la nouvelle à mes filles. Mary pleure pour rester avec ses sœurs jusqu’à ce que je les sépare en disant à Alma et Edna de retourner dans le champ de coton. Elles me donnent un baiser chacune et m’obéissent. Lily est sur le point de les suivre, mais je la retiens en lui tirant les cheveux d’un coup sec. J’lui dis que si elle se montre insolente avec qui que ce soit sous le toit de son oncle, j’lui botterai les fesses au point qu’elle pourra plus s’asseoir. J’lui donne une gifle pour qu’elle me regarde dans les yeux et j’ajoute :

— Lily Louise, si j’entends encore parler de ce Harlan Barker, je laisse ton père régler le problème. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Oui.

Son visage est fermé.

— Tu sais ce qu’il vous fera, ton père, à ce garçon et à toi aussi, sans doute ?

— Oui.

— Dis-le.

Je veux être sûre qu’elle m’a bien comprise.

— M’man, j’t’en prie, je le verrai plus.

— S’il revient, tu lui diras quoi ?

— Que mon père va le tuer.

— S’il revient, tu lui dis que ton père va l’égorger. Dis-lui ça.

Elle pleure maintenant et c’est tant mieux.

— Écoute ta tante et ton oncle. Allez, file maintenant.

Je la pousse vers le champ où Alma a déjà fini un sillon entier, toute ravigotée par le pain beurré.

Je m’en vais avec Mary calée sur un bras et le fusil niché au creux de l’autre. On offre un sacré spectacle aux passants dans la grand-rue, mais je garde la tête baissée pour éviter qu’on me dévisage. La famille Coles possède l’atelier de couture et la plupart des terres de Branchville. Peut-être même la ville entière, pour ce que j’en sais. Mon père a travaillé pour eux et son père avant lui. On cultivait des terres qu’on avait en fermage, mais ça, c’était avant que les charançons nous mettent sur la paille. Après, les Coles ont demandé à leurs fermiers de faire de l’élevage de poulets. Papa a cultivé cette terre toute sa vie et au début, quand les temps étaient moins durs, la famille Coles nous donnait un cake aux fruits confits et au rhum à chaque Noël, acheté au magasin et tout emballé dans un papier rouge transparent. C’était le temps où on manquait de rien.

Un jour, le président Taft est venu en ville faire un discours à la gare de chemin de fer et on a tous eu droit à une journée de congé. On a pu aller l’écouter, les Blancs comme les gens de couleur. Il en est arrivé de partout, sur des kilomètres à la ronde. J’avais huit ans, mon père et ma mère nous ont pris par la main, Berns et moi, et on est allés en ville. Quand le train est entré en gare, on aurait dit une bête qui crachait de la vapeur et des colonnes de fumée noire. Il y avait une petite fille noire qui venait de la cambrousse, elle avait jamais vu de train.

— C’est le diable ! elle a crié. Je vois la pluie de feu et de soufre ! Dieu ait pitié de nous !

Après, elle s’est évanouie, sûre que les feux de l’enfer allaient nous tomber dessus. Moi, j’ai demandé à mon père si c’était vrai mais il s’est mis à rire :

— C’est des bêtises de négros, il a dit et il m’a montée sur ses épaules pour que j’entende le président.

Tout ce que j’en sais, de l’enfer, c’est ce qu’on en dit dans les saintes Écritures. Maman croyait que si on en parlait, il pouvait s’abattre sur vous. Du coup, elle avait son arbre aux esprits dans le jardin devant la maison pour éloigner les esprits de chez nous. Pendant des années, tout ce que je connaissais du mal, c’était seulement ce qu’une petite fille peut s’imaginer : des fantômes et des monstres, rien à voir avec la vraie vie.

La maison des Coles est d’un blanc immaculé, elle en impose autant que l’entrée du paradis. Il y a de vieux chênes de chaque côté de l’allée, jusqu’à la véranda à l’avant, avec ses fauteuils à bascule pour prendre le frais à la fin de la journée. Quand on marche entre ces arbres et qu’on monte ce bel escalier, on se croit sur le chemin qui conduit au ciel. Les colonnades soutiennent deux étages, c’est une maison digne d’un roi ; et la grande porte est d’un bleu que j’ai jamais vu à part sur des œufs de merle. J’installe Mary derrière un chêne et je lui dis de ne pas bouger pendant que je vais régler mes affaires. Le heurtoir en cuivre est tellement lourd que j’hésite à le soulever, mais le soleil est déjà haut dans le ciel et j’ai pas de temps à perdre. Il faut que je rentre avant Alvin. Je donne deux coups sur la porte et je recule un peu, par politesse.

La mère Retta vient ouvrir dans sa tenue de bonne, blanche et empesée. C’est une Noire que j’ai toujours connue vieille, elle travaille pour les Coles depuis toute gamine. Sa mère appartenait à leur famille en tant qu’esclave, alors elle est mal placée pour prendre des grands airs, mais elle me regarde quand même de haut et elle me dit d’un ton cinglant :

— Si tu veux quelque chose, passe par-derrière. Cette porte-là, c’est pour les gens respectables.

Je la dévisage et je réponds d’une voix bien forte :

— J’suis venue voir Mrs Coles.

— Pour tes petites affaires, passe par-derrière.

Elle va me refermer la porte au nez quand j’entends Mrs Coles dans le grand hall qui demande :

— Retta, qui est-ce ?

J’élève la voix pour qu’elle m’entende :

— C’est moi, Gertrude Caison, m’dame. Je viens vous trouver pour affaires.

— Sors de cette véranda, t’as rien à faire ici ! chuchote Retta.

Il y a que pour le maître et la maîtresse de maison qu’elle prend sa voix de miel.

Je fais ce qu’elle me dit ; je me dépêche de redescendre les marches et je me retrouve dans l’allée en gravier. Je pose mon fusil par terre et je lisse mes cheveux en arrière pour dégager mon visage. Retta tient la porte à Mrs Coles qui sort sur la véranda pour me voir. C’est une vieille dame encore très belle. Ses cheveux sont relevés et elle porte une robe verte avec des boutons en nacre blancs sur le col. Je sais bien des choses sur elle. Qu’elle a l’électricité dans cette maison, qu’elle est inscrite sur les listes pour voter et qu’elle a élevé cinq enfants, mais il y en a un qui s’est pendu dans l’écurie quand il était gamin. Je sais que son père venait de New York et qu’elle est propriétaire de l’atelier de couture. Elle a pas de petits-enfants, et à c’qu’on m’a dit, le maître et la maîtresse dînent tous les jours dans la porcelaine avec des serviettes en tissu sur les genoux, même quand il y a qu’eux à table.

Mrs Coles sort, me regarde du haut des marches et demande :

— Gertrude Caison ?

— Oui. C’est Pardee maintenant, mais c’était Caison quand j’étais pas mariée.

— Vous êtes la fille de Lillian Caison ?

— Oui, m’dame.

— C’était une femme de bien.

— Oui, m’dame, c’est vrai.

— Qu’est-il arrivé à votre visage, Gertrude ?

— J’suis tombée, m’dame.

Elle me toise d’un regard dur et dit :

— Qu’est-ce qui vous amène ?

— Je viens pour le travail à l’atelier de couture et pour la maison de Mrs Walker.

— Vous savez coudre ?

— Ça oui, patronne. J’suis bonne en couture. C’est ma mère qui m’a appris.

— Votre mère aurait pu coudre n’importe quoi.

J’aperçois les veines bleues sur ses mains, elle les garde jointes sous sa poitrine quand elle parle, comme ma mère faisait. Retta s’avance sur la véranda et vient se poster derrière sa patronne.

— Oui, m’dame. J’ai deux dollars pour la caution de la maison et si vous me donnez ce travail à l’atelier, je ferai ce qu’il faudra pour être à Branchville en milieu de semaine prochaine.

— Et si j’ai besoin de vous dès demain, Gertrude ?

— Je peux pas commencer demain, m’dame. J’ai des choses à régler avec mon mari et je dois faire venir mes quatre filles. Mais j’peux être au travail mercredi prochain.

Je monte une marche…

PREMIÈRES LIGNE #29

PREMIÈRES LIGNE #29

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Le chant de nos filles de Deb Spera

1

Mrs Gertrude Pardee

Tuer un homme, c’est plus facile que tuer un alligator, mais c’est le même genre de traque. Faut guetter le moment de faiblesse, et lui tirer derrière la tête. L’alligator que j’ai dans le viseur, il m’a à l’œil, lui aussi. Il a flairé l’odeur du sang – la fin de mes règles –, il est à moitié sorti de l’eau et il reste campé sur le bout de terre qui nous sert à traverser le marais pour rejoindre la grand-route. Je suis adossée à un vieux cyprès. On fait la paire, lui et moi. Tout mon corps me fait souffrir. Ces heures à attendre, ça m’a tout engourdie, mais ça fait rien. C’est pas grave, tout ça. La seule chose qui compte, c’est cette bande de terre qui fait comme une corde entre nous. C’te vieille bestiole tourne le dos au nid que ma p’tite Alma a repéré un peu plus tôt dans la journée. Elle fait bien trois mètres de long, la mère alligator, de quoi nous nourrir jusqu’à la fin de l’automne. J’ai deux cartouches dans mon fusil, mais une seule chance de la tuer.

* * *

En arrivant à Reevesville, je pensais remettre Alvin dans le droit chemin, mais j’ai l’impression qu’il va me rendre folle. Depuis que notre récolte a été dévastée par les charançons du coton, il passe son temps à boire et ça fait près d’un an que ça dure. On a laissé tout ce qu’on avait à Branchville, plus deux de nos quatre filles, et on est venus ici pour qu’il s’embauche dans la scierie de son père. Moi, j’espérais qu’avec un boulot régulier et de quoi manger dans nos assiettes, il irait mieux, mais il y a pas de mieux. Peut-être que ça s’arrangera jamais. Hier après-midi, il a fermé la scierie à une heure, mais il est rentré chez nous que tard dans la soirée. Ensuite, il est tombé sur la lettre de mon frère Berns qui me parlait d’un travail à Branchville. Al déteste Berns parce qu’il veille au grain alors que lui en est incapable. Il m’a flanqué une raclée et interdit de bouger d’ici. Il m’en veut encore pour la dernière fois où j’ai demandé de l’aide à mon frère. Maintenant, j’ai l’œil tellement enflé que je peux plus l’ouvrir, j’y vois rien de ce côté-là. Et la seule lettre que j’ai reçue en un mois, avec des nouvelles de mes deux aînées, est partie en fumée.

Alvin a passé la matinée au lit jusqu’à ce que son père vienne lui brailler dessus comme pas possible. Alors, il est parti au travail, tout endormi et mal en point qu’il était, et il nous reste rien que nos ventres qui crient famine. Je me suis presque tuée à la tâche dans cette maison, tout ça pour ça ! Je suis femme au foyer, mais c’est pas un foyer qu’on a.

Le père d’Alvin pense que tout est ma faute. Il le dit pas, mais je le sais. Quand Alvin est en train de boire, c’est-à-dire tout le temps, le vieux fait comme si j’existais pas. Mon corps est le champ de bataille où mon mari se soulage de son mal. Son père, je l’ai entendu lui répéter cent fois qu’il lui faudrait un p’tit gars pour l’aider. Mais quand je regarde Alvin, ça n’a pas de sens, cette histoire-là. Maintenant, Alvin crie haut et fort que si on avait eu un fils, on aurait pu sauver le peu qu’on avait à Branchville. Il raconte partout que c’est à cause de moi s’il reste à traîner dehors.

On a quatre filles et deux en âge de se marier, ou pas loin. Ça pourrait être une bonne chose, mais je me demande bien qui en voudra sans dot. Je me fais un sang d’encre en pensant aux ennuis qui vont pointer le bout de leur nez. Ma première, Edna, elle a quinze ans et ne songe qu’à causer au premier qui s’avisera de la regarder dans les yeux. Elle va finir par mal tourner. Ma deuxième, Lily, a treize ans et s’imagine qu’elle a du cran, ce qui est faux bien sûr. Elle vous suivra jusqu’à la maison en vous balançant des coups, mais le soir venu, elle vous suppliera de la laisser rentrer par-derrière vu qu’elle a peur du noir. Moi, j’avais tout juste son âge quand ma mère a perdu la tête et s’est mise à délirer toute la sainte journée. Une fois de temps en temps, ses crises la laissaient tranquille et elle se rappelait qu’elle était ma mère.

« Gertie, elle m’a dit un jour, quand tu seras mariée et que t’auras des enfants, je te souhaite tout le meilleur, mais j’espère que t’as bien compris ce qu’est une bonne épouse : une femme fait soit le bonheur, soit la ruine de son mari. Faut s’y mettre à deux pour réussir un mariage, mais la femme, c’est le pilier d’un foyer heureux. »

La première fois que j’ai vu Alvin, c’est quand il est venu à cheval me demander ma main. Mon père avait tout arrangé avec lui. Alvin est un gros costaud qui a toujours été brusque, mais à l’époque, il allait à l’église et Papa disait qu’il était dur à la peine. Le jour où je suis partie de la maison, à peine deux semaines avant mon quatorzième anniversaire, ma mère était assise à la table de la cuisine, elle se tordait les mains en marmonnant une histoire d’ouragan. Y avait rien d’autre que des nuages de pluie dans le ciel ce jour-là, mais elle voulait pas en démordre. Une fille a besoin de sa mère au moment où elle quitte le nid, mais pour ma mère, c’était comme si j’existais plus. J’ai pris une sacoche et j’y ai mis ce que je pouvais : une chemise de nuit et une robe de rechange, deux tabliers et des sous-vêtements. Une fois le sac rempli, j’ai pris une courtepointe qu’on avait cousue ensemble, ma mère et moi. C’était surtout la mienne vu qu’il y a du coton dans les carrés de tissu – celles que faisait ma mère, elles avaient quasiment pas de rembourrage dedans –, et au milieu, j’ai mis un poêlon en fonte, des casseroles et du linge de maison que j’avais gardés pour le jour de mon mariage. J’ai noué les coins de la couverture autour de mon cou et mis le sac sur mon épaule. J’ai décroché ma vieille poupée de chiffon qui était suspendue à un crochet dans la chambre où je dormais avec Berns, et je l’ai posée dans les bras de Maman. « Prends soin du bébé », je lui ai dit. Il y avait pas d’autre moyen qu’elle arrête de parler de la tempête. Elle s’est mise à l’embrasser et à la bercer. Moi, j’aurais tellement voulu être à la place de cette poupée.

Ce matin, les cigales braillent comme pour me prévenir, mais j’ai pas besoin d’elles pour me dire qu’il fait une chaleur d’enfer. En août, il y a pas de répit. Il est même pas encore sept heures et je sens déjà la sueur mouiller ma robe. Cette vieille guenille est toute distendue, il y a que quand je transpire qu’elle me colle à la peau. J’ai mis mes derniers chiffons propres dans ma culotte vu que j’ai mes règles. Mes deux filles cadettes ont six et dix ans. Il faut qu’elles retournent à Branchville sinon elles vont mourir. Mary, la plus p’tite, est malade. Deux jours qu’elle a rien mangé, j’ai peur de ce que la journée va nous apporter. Je leur donne un peu de tabac à priser pour tromper la faim et je les lave comme je peux avec l’eau de la pompe, dehors. Mais elles ont que la peau sur les os. On est tous affaiblis par la faim et je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger avant que je perde une des p’tites, ou les deux.

J’ai bien l’intention d’aller trouver mon frère rapport à sa lettre, et peut-être qu’avec sa femme, ils pourront garder Mary et Alma le temps que je trouve une solution. Mary peut faire un peu de couture, et le ménage. Elle a un appétit d’oiseau. Alma sait se servir d’un fusil et étriper un porc. Et elle connaît ses tables. C’est moi qui lui ai appris, même si l’arithmétique, ça sert pas à grand-chose par les temps qui courent. Il y a rien à compter. Zéro c’est zéro, un point c’est tout. N’empêche, c’est rudement utile de savoir compter pour une gamine de dix ans.

Je vais chercher le fusil de chasse qu’on va emmener à Branchville, mais je laisse le vomi et les dégâts qu’Alvin a faits pendant la nuit. Un tas d’insectes passent au travers de la porte moustiquaire trouée et se posent sur toutes ces saletés. Dehors, c’est pas mieux. Le marais de Polk est sans pitié. J’ai trouvé des sangsues grosses comme des bébés couleuvres sur mes filles et elles ont les pieds couverts de plaies à cause de l’humidité. Ce marais, c’est une infection. Il grouille de bestioles que tout le monde préférerait oublier.

Le fusil, il était à ma mère – un Fox Sterlingworth à double canon juxtaposé. C’est son père qui lui avait donné. Quand mon père est mort, Berns me l’a apporté lui-même vu qu’Al m’avait enfermée à la maison pour pas que j’aille à l’enterrement. Mon frère s’est arrangé pour que le corbillard longe le chemin de terre devant chez nous, pour que je puisse rendre un dernier hommage à mon père derrière la porte moustiquaire. Après l’enterrement, Berns est revenu et quand Al a vu le fusil, il l’a laissé entrer. Berns l’a posé sur la table et m’a expliqué que ça appartenait à la famille du côté de ma mère, alors c’était normal que ça revienne à la fille. Alvin a fait main basse dessus et a voulu le vendre, mais je lui ai dit que ça pouvait servir à chasser. Et il nous a nourris, ce fusil-là. J’ai bien l’intention de l’emmener à Branchville aujourd’hui. Les temps sont durs et désespérés ; sur la route, le premier venu est prêt à tuer pour cinq cents. Vrai de vrai.

On est parties avant la demie et on coupe par le marais, où les arbres nous protègent de la chaleur. La route de Branchville, je la connais bien. Ça nous prendra plus de temps que de longer la voie ferrée, mais au plus chaud de la journée, on aura besoin d’être abritées du soleil. Les pucerons noirs se jettent sur nous comme sur un festin. Ce que ça serait bien de pouvoir manger comme ça ! Alma surveille le bord de la route, à l’affût d’un serpent ou d’une autre proie. Devant nous sur le chemin, elle m’appelle :

— Regarde, Maman !

Je suis son doigt du regard et j’aperçois le plus gros nid d’alligator que j’ai jamais vu. Ni une ni deux, je cherche la mère des yeux, mais non, pas de maman alligator en vue. Elle doit être énorme, d’après la taille du nid.

— Bon Dieu, Alma, il est sacrément gros, hein !

Elle sourit, toute fière de l’avoir repéré. Mary la tire par la manche et demande :

— C’est quoi ? Fais voir !

Alma l’attire vers elle et lui montre. Quand la p’tite le découvre, elle aussi, elle se retourne vers moi, effrayée, mais je m’arrête pas de marcher pour autant.

— Les alligators, ça chasse que la nuit, il y a pas de danger, je lui dis.

Ensemble, on passe à côté du monticule et on avance au milieu des plantes rampantes.

Alma gambade devant pour montrer qu’elle connaît le chemin. C’est une rapide. Je l’ai vue attraper un écureuil et lui briser la nuque avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour la mordre. Elle a toujours été vive, mais à force de privations, elle devient moins agile. Elle a réussi à échapper aux mains de son salaud de père plus d’une fois. J’ai peur qu’un jour, il prenne le fusil et qu’il en finisse avec elle. S’il nous tue, je devrai en rendre compte à Dieu. Ces deux petites iront en enfer payer pour les péchés de leur mère, vu que je les ai pas encore fait baptiser.

* * *

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 3

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Lundi je vous proposais le début du Premier Chapitre ICI .

Hier c’était la suite et la fin de ce premier chapitre

Aujourd’hui Je vous propose ce matin le 2eme chapitre

2

Vivre au gré des écueils

image

LE CORAIL TRANCHANT lui lacère le dos. Submergé par l’écume qui déferle sans discontinuer, son corps est roulé sur le récif comme un vulgaire déchet. Dans un dernier sursaut, il s’accroche à une aspérité. La force des vagues l’empêche de se redresser, mais il réussit à faire cesser la danse infernale que le sac et le ressac lui imposent. Les mains crispées sur la roche coupante, les doigts en sang, ses pieds nus douloureusement calés dans de mauvaises cavités aux parois acérées, Franck se maintient en place avec l’énergie du désespoir.

L’océan, monstre assoupi qui aime montrer les dents, a déjà englouti son bateau, et maintenant il semble vouloir l’avaler à son tour après l’avoir épargné quelques jours.

Les flots s’étaient déchaînés. Des vents violents comme il n’en avait pas subi en quatre mois de navigation solitaire. Le voilier s’était couché sur le flanc, puis il avait sombré en quelques minutes.

Pour Franck, s’étaient ensuivis trois jours de dérive accroché à un coussin flottant. Enfin, les courants l’avaient conduit sur ce récif au milieu de nulle part.

Encore un effort. Ramper jusqu’aux hauts-fonds qui affleurent plus loin. Là où vient mourir la mer avant de rouler avec douceur dans le camaïeu de bleus. Poser le pied sur la couverture d’algues marron qui oscillent à l’air libre.

Sauvé.

Une vague, la septième, l’arrache au récif et le projette comme un fétu de paille vers l’inconnu. Elle le roule plusieurs fois dans ses creux. Le goûte du bout de son écume. Le couche sous son ventre. Le regarde se soumettre du plus haut de sa crête.

Les marins des baleiniers la connaissent bien. Ils ont appris à dompter cette septième vague. Celle qu’ils attendent, la peur au ventre, pour franchir la barrière de corail quand il n’y a pas de passe. Quand l’atoll forme un anneau fermé et qu’on ne peut rejoindre le lagon que porté par-dessus le récif au sommet de cette montagne d’eau.

Broyé par la déferlante, déchiqueté par le corail, tourné et retourné par les remous, Franck perd connaissance. Il est le ciel. Il est l’océan. Il n’est plus rien.

Les Disparus de Pukatapu, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 2

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI .

Je vous propose ce matin le suite et la fin de ce premier chapître

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

(…) suite et fin du premier chapitre

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

Elle adorait la maison de Sylvana. Initialement, elles devaient camper sur la plage le temps du séjour. Mais, à leur arrivée, Sylvana s’y était f

ormellement opposée et avait absolument tenu à les héberger. Bien qu’en plus d’elle et de son mari, Pati, le fare familial abrite également sa sœur jumelle et son frère, Vaiani et Moana, ainsi que leur père, Mareto, Sylvana avait réussi à libérer deux chambres – celles de Vaiani et de Moana qui avaient, à sa demande, investi la partie de la coursive qui donnait sur la terrasse. Des chambres spartiates au maigre ameublement, mais chaleureuses. Des pë’ue fraîchement tressés étaient posés à même le plancher en guise de couchage, comme cela s’était toujours fait dans toutes les îles.

Sylvana était surexcitée à l’idée de partager avec Maema une multitude de petits souvenirs riches de leur insignifiance. Des souvenirs communs liés au court séjour qu’elle avait effectué au lycée de La Mennais, à Papeete, en même temps que Maema. Presque une année de pensionnat avant de devoir abandonner ses études et retourner à Pukatapu à la mort de sa mère. Elles n’avaient pas été amies en raison de leur différence d’âge – Sylvana avait quatre ans de plus que Maema –, mais elles s’étaient connues et pour Sylvana, cela suffisait. Elles partageaient une sororité des mémoires, c’était l’essentiel.

Lilith avait tout de suite été emballée par la maison et sa terrasse sur pilotis en bordure du lagon. Elle y avait posé ses bagages avec bonheur. De la fenêtre de sa chambre elle voyait au loin la cocoteraie et une partie de l’église construite à l’écart des fare, dans la dernière courbe de la petite baie. Un bien trop grand édifice pour un village qui n’avait de village que le nom. En réalité, il se réduisait à une demi-douzaine de maisons au toit de tôle ondulé, les pieds dans l’eau. Suffisamment éloignées les unes des autres pour que l’intimité de chacun soit respectée, mais assez proches pour que la vie communautaire garde un sens. Les arbustes à fleurs, les pandanus, les plants de tiarés et de bougainvilliers aux couleurs vives donnaient à l’ensemble des habitations, peintes les unes en rose, les autres en vert ou en blanc, un air de danseuses de farandole.

Dès le lendemain de leur arrivée, Kumi-Kumi, le chef du village, était venu les chercher pour leur faire visiter l’atoll. C’était un colosse chauve, à la peau cuivrée, au torse trop grand pour ses jambes courtes aux cuisses puissantes. Il se dégageait de l’homme une autorité naturelle que visiblement personne ne remettait en cause.

En responsable de la collectivité, il avait pris en charge les deux journalistes. Il les avait conduites jusqu’aux endroits où l’effet de la montée des eaux était le plus évident. Bizarrement, il ne s’agissait pas d’espaces gagnés par la mer. Non. Les signes avant-coureurs du danger étaient dans les désastres causés par la salinisation des terres et des nappes phréatiques : dépérissement des cocoteraies de rivage sous l’effet du sel apporté par les déferlantes lors des cyclones de plus en plus fréquents, remontées d’eau saumâtre là où, quelques années plus tôt, elle était douce. Et aussi dans la sécheresse due à la perturbation de la répartition saisonnière des pluies et à leur abondance fluctuante.

Et, sur cet éden de corail, une main venue du royaume d’Hadès. Une main en décomposition qui poursuivait son chemin à petits pas. Un doigt après l’autre. Le pouce absent. Lilith tremblait de tout son corps. Cette vision venait télescoper dans son esprit toutes les images d’horreur qu’y avaient inscrites le cinéma et la littérature. Il lui fallut faire appel à cette ancestrale capacité à l’impassibilité héritée de son peuple pour calmer les spasmes qui la secouaient et recouvrer, sinon la raison, du moins assez de sang-froid.

La main s’immobilisa devant un gros morceau de corail gris.

Lilith respira profondément, fit quelques pas hésitants vers cette chose surréaliste. Elle s’accroupit pour l’observer.

Les filaments blancs qui sortaient du moignon déchiqueté et traînaient sur le sable devaient être des nerfs ou des tendons. Elle se rappelait vaguement avoir appris en SVT qu’ils avaient cette couleur nacrée et que leur résistance était à toute épreuve.

Elle ramassa un bout de bois et toucha précautionneusement cette monstruosité. Elle s’attendait à ce que la main réagisse. Qu’elle se cabre ou qu’elle tente de s’enfuir. Or elle ne bougea pas. Le cœur battant, Lilith s’enhardit à la pousser, puis à la retourner.

Au moment où la main bascula sur le côté, Lilith comprit ce qui l’avait animée : un bernard-l’hermite dissimulé sous la paume. Il avait porté sur son dos cette coquille de chair tendre volée à la plage. Surpris, l’animal se redressa et fit face à l’intruse. Puis il s’enfuit, abandonnant son fabuleux butin derrière lui.

Lilith resta figée. Chaque parcelle de sa peau lui envoyait le même message : une peur animale venue du plus profond de chacun de ses atomes. Dans un sursaut, elle s’empara d’une pierre et la laissa tomber sur ce morceau de mort afin qu’il ne bouge plus.

PREMIÈRES LIGNE # 25

PREMIÈRES LIGNE # 25

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Kim Jiyoung, née en 1982 

de Cho Nam-joo 

Kim Jiyoung a trente-cinq ans. Elle s’est mariée il y a trois ans et a eu une fille l’an dernier. Elle, son mari Jeong Daehyeon et leur fille Jeong Jiwon, sont locataires dans une résidence de la banlieue de Séoul. Jeong Daehyeon travaille dans une importante entreprise de high-tech, Kim Jiyoung a travaillé dans une société de communication jusqu’à la naissance de sa fille. Jeong Daehyeon rentre chez lui tous les jours de la semaine vers minuit et passe au moins un jour par week-end seul au bureau. Sa belle-famille vivant à Busan et ses propres parents tenant un restaurant, Kim Jiyoung s’occupe seule de sa fille. Quand Jeong Jiwon a eu un an, elle a commencé les matinées aménagées à la garderie située au rez-de-chaussée d’un immeuble de leur résidence.

C’est le 8 septembre que pour la première fois un étrange symptôme a fait son apparition chez Kim Jiyoung. Son mari se souvient parfaitement de la date car c’était le jour de Baengno. Il prenait son petit-déjeuner – des toasts et du lait – quand Kim Jiyoung est sortie sur la loggia et a ouvert la fenêtre. Le soleil brillait dans le ciel mais un air frais s’est glissé dans la cuisine. Kim Jiyoung est revenue vers la table, les épaules contractées.

— Ces derniers jours firent planer un vent acide, et en effet nous voici aujourd’hui à Baengno. Sur les rizières jaunies sera descendue la rosée de perles.

Ce parler à l’ancienne a fait rire Jeong Daehyeon.

— Ah, tu parles comme ta mère !

— Tu devrais songer à te pourvoir d’un gilet, mon geeeendre, le fond de l’air est frais, au matin et au soir.

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe. Ces derniers temps, la garde de l’enfant semblait fatiguer son épouse, il lui arrivait de décrocher et alors son regard se perdait dans les airs ou de grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu’elle écoutait de la musique, mais Kim Jiyoung était d’une nature gaie, rieuse, et elle amusait souvent son mari en imitant les humoristes qui passaient à la télévision. De sorte que Jeong Daehyeon n’a guère prêté attention à son jeu, l’a embrassée et est parti au travail.

Ce soir-là, quand il est rentré, Kim Jiyoung dormait près de sa fille. Toutes deux suçaient leur pouce. Jeong Daehyeon est resté longtemps perplexe devant ce spectacle aussi bizarre que charmant, avant de tirer e bras de sa femme pour libérer son pouce. Elle a sorti sa langue comme un bébé, a fait des bruits de succion et s’est rendormie.

Quelques jours plus tard, Kim Jiyoung a déclaré être Cha Seungyeon, une ancienne amie décédée un an plus tôt. Cha Seungyeon était de la même année que Jeong Daehyeon, donc de trois ans l’aînée de Kim Jiyoung. Quoique de la même fac et membres, qui plus est, du même club d’alpinisme, Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon ne s’étaient jamais croisés durant leur cursus universitaire. Jeong Daehyeon voulait poursuivre ses études après la fac mais avait dû y renoncer après que sa famille eut rencontré des soucis financiers. Il effectua donc son service militaire après sa troisième année à l’université, puis retourna à Busan chez ses parents où il exerça divers petits boulots. Dans le même temps, Kim Jiyoung entrait à l’université et commençait à fréquenter le club.

Cha Seungyeon était une jeune femme sympathique et qui prenait soin de ses cadettes. Ni elle ni Kim Jiyoung n’étaient des passionnées de montagne, ce qui les rapprocha. Quand Cha Seungyeon quitta l’université, elles restèrent en contact et se revirent régulièrement. C’est au banquet de mariage de Cha Seungyeon que Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon se rencontrèrent. Mais Cha Seungyeon était morte l’année précédente, d’une embolie amniotique. Kim Jiyoung, qui souffrait à l’époque d’un baby-blues, avait très mal vécu cette perte, au point que son quotidien lui était devenu difficile.

Jiwon couchée, le couple s’est assis, face à face. Ils ont pris une bière. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés ainsi. Alors qu’elle avait presque fini sa canette, Kim Jiyoung a tapoté l’épaule de son mari en lui disant :

— Écoute-moi, Daehyeon. Jiyoung traverse un moment pas facile. Physiquement, à ce stade, ça va mieux, en revanche elle est moins patiente qu’autrefois. N’hésite pas à lui dire Je sais que c’est dur pour toi ou Je te suis si reconnaissant, etc.

— C’est quoi encore, une expérience de voyage hors du corps ? Eh bien soit, tu fais bien : Kim Jiyoung, je sais que c’est dur pour toi, je te remercie, je t’aime.

Jeong Daehyeon a pincé tendrement la joue de son épouse, mais celle-ci, prenant d’un coup un air sérieux, a sèchement repoussé sa main.

— Dis donc, toi ! Tu me prends encore pour la Cha Seungyeon de vingt ans qui t’a fait sa déclaration en tremblant, un certain été ?

Jeong Daehyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. Devant l’air gêné de Jeong Daehyeon, elle avait tout de suite enchaîné :

— Ah, ce n’est pas réciproque. Entendu. Disons qu’il ne s’est rien passé aujourd’hui, tu veux bien ? Je te considérerai comme avant.

Elle avait traversé le stade d’un pas net, assuré. Il ne s’était rien passé de plus. Comme elle l’avait dit, elle s’était comportée après cela comme avant, avec tant de naturel que Jeong Daehyeon avait pu se demander s’il n’avait pas été victime d’une insolation. Il avait par la suite complètement oublié cet épisode. Et soudain, sa propre femme le lui rappelait. Vingt ans après. Une après-midi sous le soleil que seules deux personnes connaissaient.

— Jiyoung.

Il n’a rien trouvé d’autre à dire. Il doit avoir répété son prénom encore deux ou trois fois.

— Ça va, je sais que tu es un bon époux, pas la peine de seriner son nom, bougre de toi, eh !

C’était le tic de Cha Seungyeon quand elle avait trop bu, ce bougre de toi, eh ! Un frisson a parcouru le crâne de Jeong Daehyeon et ses cheveux se sont dressés sur sa tête. Essayant de se contenir, il a juste répété à sa femme d’arrêter son petit jeu. Sans répondre elle s’est levée et, abandonnant sa canette vide sur la table, sans même se laver les dents, elle est allée s’allonger contre sa fille et s’est endormie aussitôt. Jeong Daehyeon a pris une autre canette de bière dans le réfrigérateur et l’a vidée d’un trait. Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

Le lendemain, à son réveil, Kim Jiyoung pressait ses doigts sur ses tempes. Elle paraissait n’avoir gardé aucun souvenir de la veille au soir. Jeong Daehyeon a voulu se rassurer, il s’est dit qu’elle avait dû trop boire ; en même temps, ça restait un comportement glaçant. Sans compter que parler d’ivresse avec une seule bière…

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PREMIÈRES LIGNE #24

PREMIÈRES LIGNE #24

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

C’est le 4e livre de cette auteure, le premier que je lis

Des gens comme eux de Samira Sedira

Il n’y a pas de cimetière à Carmac. On enterre les morts dans les communes voisines. Les cadavres d’animaux, ça, on a le droit. Au pied d’un arbre, ou dans un coin du jardin. Ici les bêtes meurent où elles ont vécu, les hommes n’ont pas cette chance.

La petite chapelle à l’ombre d’une allée de platanes centenaires ne sert plus beaucoup. On s’y réfugie l’été, quand l’air devient irrespirable. C’est un havre de silence, de fraîcheur et d’ombre. À l’intérieur, grâce aux pierres humides et froides, on respire comme en plein cœur d’une cave. Au mois d’août, à Carmac, tout brûle. L’herbe, les arbres, la peau laiteuse des enfants. Le soleil n’accorde aucune trêve. Les bêtes aussi tirent la langue ; les vaches donnent moins de lait ; les chiens reniflent leur pâtée, puis s’en retournent, nauséeux, à l’ombre.

L’hiver au contraire tout gèle. La Trouble, la rivière qui traverse la vallée, tire son nom de cette particularité : transparente et fuyante à la belle saison, trouble et glacée en hiver.

Le village, construit de part et d’autre du cours d’eau, est traversé par un pont de pierre (le pont des deux ânes). On y trouve une épicerie, un bureau de poste, une mairie, une petite gare routière, une boulangerie, un café, une boucherie et un coiffeur. Il y a aussi l’ancienne scierie, où les machines n’ont plus sifflé depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, elle sert de repaire aux chats forestiers, quand il neige, ou que les femelles mettent bas.

En approchant par la route à flanc de colline, le village disparaît en sapinières immenses et ne dévoile sa vallée encaissée qu’au sortir du dernier virage.

La période la plus paisible ici, c’est l’automne, quand le vent d’ouest balaie les dernières tiédeurs de l’été. Dès septembre, l’air acide nettoie la pierre et rince les sous-bois. La vallée respire enfin. Purge d’automne. Ciel blanc, dégagé, sans révolte. Il ne reste plus que l’odeur d’herbe mouillée, une senteur de commencement du monde que traverse par effluves la résine de pin. À l’aube, les phares du bus scolaire annoncent un nouveau jour. Des adolescents frileux et somnolents s’y engouffrent. Ils vont suivre la rivière sur quelques kilomètres, puis au carrefour, à l’appel des premiers frémissements de la ville, le bus bifurquera. C’est l’heure où les plus jeunes se rendront à l’école du village, et les adultes sur leur lieu de travail. Il ne reste que deux familles d’agriculteurs, tous les autres se déplacent chaque jour.

La vie est paisible à Carmac, tranquille et ordonnée. Mais ce qu’il y a de plus impressionnant, ici, à l’arrivée de l’hiver, c’est le silence. Un silence qui s’étale partout. Un silence tendu d’où se détache le moindre bruit : le pas d’un chien errant qui crépite sur les feuilles mortes, une pomme de pin qui dégringole entre les aiguilles sèches, un sanglier affamé qui creuse fébrilement la terre, les branches nues d’un marronnier qui s’entrechoquent au passage de l’air, ou d’un envol de corneilles… Et même à des kilomètres, les bruits arrivent jusqu’ici. La nuit, si on tend bien l’oreille, on peut entendre les éboulis de roches que la montagne usée laisse choir dans les petits lacs turquoise, laiteux, troubles comme des yeux aveugles.

Quand le soir tombe, à l’heure où la brume et les chaumes calcinés confondent leur fumée, et qu’au dehors tout se retire, les maisons se remplissent de bruits. On se parle d’une pièce à une autre, on raconte sa journée de travail, les voix enflent, passent au-dessus des glouglous du lave-vaisselle, de l’oignon qui rissole, des pleurs de l’enfant qui redoute l’heure du bain et de la nuit qui sépare.

C’est peut-être à cause de ce vacarme que personne n’a rien entendu le soir où ils ont été tués. On dit qu’il y a eu des hurlements, des coups de feu, des supplications. Mais les murs du chalet ont tout absorbé. Un carnage à huis clos. Et personne pour les sauver. Dehors pourtant, pas la moindre respiration du vent. Rien qu’un interminable silence d’hiver.

Allez demain je vous mets la suite pour encore plus vous donner envie car franchement ce court roman est à découvrir de toute urgence.

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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE #18

PREMIÈRES LIGNE # 18


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Bon aujourd’hui ce sera un lundi….Et pardon pour le retard, vous savez ce que c’est, la course au temps.

Donc …

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #18

le livre présenté

Sur le toit de l’enfer de Ilaria Tuti

traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel-Gued

Autriche, 1978

UNE LÉGENDE PESAIT SUR CET ENDROIT. De celles qui s’accrochent aux lieux, comme une odeur persistante. On racontait qu’en plein automne, avant que les pluies ne se transforment en neige, le lac de montagne relâchait de sinistres exhalaisons.

Elles s’échappaient de l’eau comme de la vapeur et remontaient les pentes avec la brume matinale, aux heures où le ciel se reflétait dans le bief. C’était le paradis qui se reflétait dans l’enfer.

On pouvait alors entendre des sifflements, comme de longs hululements, envelopper l’édifice datant de la fin du XIXe siècle, sur la rive est.

L’École. C’était ainsi qu’ils l’appelaient, en bas, au village, mais au fil des époques ces murs avaient plusieurs fois changé de destination et de nom : résidence de chasse impériale, Kommandantur nazie, sanatorium pour enfants tuberculeux.

Aujourd’hui, dans les couloirs, il n’y avait plus que le silence et des murs décrépis, des stucs décolorés et les échos de bruits de pas solitaires. Et puis, en novembre, ces hululements qui surgissaient du brouillard et glissaient le long des fenêtres des étages supérieurs, jusqu’au toit à versants miroitant de givre.

Mais ces légendes ne s’adressaient qu’aux enfants et aux vieillards mélancoliques, à des cœurs trop tendres. Agnes Braun le savait bien. Elle avait élu domicile à l’École depuis trop longtemps pour se laisser impressionner par un gargouillement nocturne. Elle connaissait le craquement de chaque poutre, le grincement de chacun des tuyaux rouillés qui couraient à l’intérieur des murs, même si désormais les étages étaient en majorité fermés et les portes des salles barrées de planches clouées.

Depuis que le bâtiment était devenu un orphelinat, les subventions étatiques étaient de plus en plus comptées et aucun bailleur de fonds privé ne s’était proposé de verser la moindre somme.

Agnes traversa la cuisine située en entresol, entre les garde-manger et la buanderie. Elle poussait devant elle un chariot, le manœuvrait entre les récipients qui, d’ici quelques heures, relâcheraient des nuages de vapeurs graisseuses. Elle était seule, à cette heure qui n’était pas la nuit et pas encore le jour non plus. Ne lui tenaient compagnie que l’ombre furtive d’un rat et les silhouettes des carcasses mises à faisander, suspendues dans l’ancienne chambre froide.

Elle entra dans le monte-charge pour rejoindre le premier étage, l’aile dont elle était responsable. Depuis quelque temps, cette responsabilité suscitait en elle un trouble sans nom, comme l’abcès d’un malaise latent qui refusait de crever.

Le monte-charge grinça sous son poids et sous celui du chariot. La cage s’ébranla, entama sa montée, s’arrêta au bout de quelques mètres avec une grosse secousse. Elle ouvrit la grille métallique. Le couloir du premier étage traçait un long ruban de couleur d’un bleu poussiéreux, taché d’humidité et ponctué sur un côté de grandes fenêtres à petits carreaux.

Un volet battait à intervalles réguliers. Elle lâcha son chariot pour aller le bloquer. La vitre était froide et embuée. Elle l’essuya d’une main, y dessinant une sorte de hublot. L’aube éclairait peu à peu le village, en bas dans la vallée. Les toits des maisons étaient comme autant de minuscules dominos couleur de plomb. Plus en hauteur, à mille sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre le village et l’École, l’étendue immobile du lac se colorait de rose entre les bancs de brume. Le ciel était clair, mais Agnes savait que le soleil ne réchaufferait pas la clairière escarpée. Le matin en se réveillant, elle avait posé un pied hors du lit et s’était sentie assaillie par la migraine : c’est ainsi qu’elle devinait le temps qu’il allait faire dans la journée.

Le brouillard montait, absorbant toute chose : la lumière, les sons, et même les odeurs s’imprégnaient de cette lymphe stagnante, qui sentait l’os. Et des lamentations s’élevaient de ces volutes vaporeuses qui semblaient prendre vie en s’accrochant à l’herbe brûlée par le gel.

La respiration des morts, songea-t-elle.

C’était le vent, le buran, qui soufflait violemment du nord-est. Échappé des steppes lointaines, il avait parcouru des milliers de kilomètres pour finalement s’enfoncer dans le couloir de cette vallée en grondant contre les berges du fleuve, en lisière de la forêt, se répercuter contre les francs-bords alluviaux et ressurgir en sifflant avant de se fracasser sur la paroi rocheuse.

Ce n’est que le vent, se répéta-t-elle.

L’horloge à balancier de l’entrée sonna six coups. Elle allait être en retard, mais Agnes ne bougea pas. Elle temporisait, elle le savait. Et elle savait aussi pourquoi.

De la suggestion mentale, se dit-elle. Ce n’est que de la suggestion mentale.

Ses mains se refermèrent autour de la barre d’acier de la table roulante. Quand elle se décida enfin à s’avancer de quelques pas vers la porte du fond du couloir, les récipients tintèrent.

Le Nid.

Une pensée soudaine lui noua le ventre : c’était vraiment un nid. Voilà ce que c’était devenu, ces dernières semaines. L’endroit débordait d’une activité intense, mystérieuse. Comme un insecte industrieux, il préparait sa mue. Agnes en avait la certitude, même si elle n’aurait su expliquer ce qui se tramait dans cette salle. Elle n’en avait parlé à personne, pas même avec le directeur : il l’aurait prise pour une folle.

Elle plongea la main dans la poche de son uniforme. Ses doigts effleurèrent le tissu rêche de la cagoule. Elle la sortit et se l’enfila sur le visage. Une fine résille protégeait aussi les yeux, voilant le monde extérieur. C’était le règlement.

Elle entra.

La salle était immergée dans le silence. Quelques braises achevaient de se consumer dans le gros poêle en fonte à côté de l’entrée, qui dispensait une tiédeur agréable. Il y avait quarante emplacements, alignés en quatre rangées de dix. Aucun nom sur les plaquettes d’identité, rien que des chiffres.

On n’entendait ni pleurs ni suppliques. Il lui aurait suffi de regarder, et elle savait ce qu’elle aurait vu : des yeux inexpressifs, éteints.

À tous les emplacements, sauf un.

Maintenant qu’elle s’était habituée au silence, elle pouvait l’entendre : il gigotait là-bas dans le fond, il prenait des forces. Il se préparait. À quoi, elle n’aurait su le dire. Peut-être était-elle vraiment folle.

Un pas après l’autre, elle s’approcha de l’emplacement no 39.

Contrairement aux autres, ce patient palpitait de vie. Ses yeux, si particuliers, si vifs, aux aguets, suivaient ses moindres mouvements. Agnes comprit qu’il cherchait son regard derrière la résille de la coiffe. Gênée, elle détourna la tête. Le sujet no 39 avait conscience de sa présence, et pourtant, il n’aurait pas dû.

Elle vérifia qu’aucun garçon de salle ne se montre à la porte et pointa le doigt. Le sujet mordit, serra la chair entre ses gencives, avec force. Dans ces yeux-là, elle vit un regard différent : un regard de possédé. Elle recula en lâchant un juron et une brève lamentation nerveuse s’échappa des lèvres du sujet.

Voilà sa vraie nature, se dit-elle. Carnivore.

Ce qui se produisit l’instant d’après la convainquit qu’elle ne pouvait plus garder certaines pensées pour elle.

Les sujets voisins du no 39 avaient cessé d’être muets. Leur respiration était plus agitée, comme s’ils répondaient à un appel. Le Nid frémissait.

Enfin, tout cela n’était peut-être que suggestion mentale.



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