PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE #18

PREMIÈRES LIGNE # 18


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Bon aujourd’hui ce sera un lundi….Et pardon pour le retard, vous savez ce que c’est, la course au temps.

Donc …

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #18

le livre présenté

Sur le toit de l’enfer de Ilaria Tuti

traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel-Gued

Autriche, 1978

UNE LÉGENDE PESAIT SUR CET ENDROIT. De celles qui s’accrochent aux lieux, comme une odeur persistante. On racontait qu’en plein automne, avant que les pluies ne se transforment en neige, le lac de montagne relâchait de sinistres exhalaisons.

Elles s’échappaient de l’eau comme de la vapeur et remontaient les pentes avec la brume matinale, aux heures où le ciel se reflétait dans le bief. C’était le paradis qui se reflétait dans l’enfer.

On pouvait alors entendre des sifflements, comme de longs hululements, envelopper l’édifice datant de la fin du XIXe siècle, sur la rive est.

L’École. C’était ainsi qu’ils l’appelaient, en bas, au village, mais au fil des époques ces murs avaient plusieurs fois changé de destination et de nom : résidence de chasse impériale, Kommandantur nazie, sanatorium pour enfants tuberculeux.

Aujourd’hui, dans les couloirs, il n’y avait plus que le silence et des murs décrépis, des stucs décolorés et les échos de bruits de pas solitaires. Et puis, en novembre, ces hululements qui surgissaient du brouillard et glissaient le long des fenêtres des étages supérieurs, jusqu’au toit à versants miroitant de givre.

Mais ces légendes ne s’adressaient qu’aux enfants et aux vieillards mélancoliques, à des cœurs trop tendres. Agnes Braun le savait bien. Elle avait élu domicile à l’École depuis trop longtemps pour se laisser impressionner par un gargouillement nocturne. Elle connaissait le craquement de chaque poutre, le grincement de chacun des tuyaux rouillés qui couraient à l’intérieur des murs, même si désormais les étages étaient en majorité fermés et les portes des salles barrées de planches clouées.

Depuis que le bâtiment était devenu un orphelinat, les subventions étatiques étaient de plus en plus comptées et aucun bailleur de fonds privé ne s’était proposé de verser la moindre somme.

Agnes traversa la cuisine située en entresol, entre les garde-manger et la buanderie. Elle poussait devant elle un chariot, le manœuvrait entre les récipients qui, d’ici quelques heures, relâcheraient des nuages de vapeurs graisseuses. Elle était seule, à cette heure qui n’était pas la nuit et pas encore le jour non plus. Ne lui tenaient compagnie que l’ombre furtive d’un rat et les silhouettes des carcasses mises à faisander, suspendues dans l’ancienne chambre froide.

Elle entra dans le monte-charge pour rejoindre le premier étage, l’aile dont elle était responsable. Depuis quelque temps, cette responsabilité suscitait en elle un trouble sans nom, comme l’abcès d’un malaise latent qui refusait de crever.

Le monte-charge grinça sous son poids et sous celui du chariot. La cage s’ébranla, entama sa montée, s’arrêta au bout de quelques mètres avec une grosse secousse. Elle ouvrit la grille métallique. Le couloir du premier étage traçait un long ruban de couleur d’un bleu poussiéreux, taché d’humidité et ponctué sur un côté de grandes fenêtres à petits carreaux.

Un volet battait à intervalles réguliers. Elle lâcha son chariot pour aller le bloquer. La vitre était froide et embuée. Elle l’essuya d’une main, y dessinant une sorte de hublot. L’aube éclairait peu à peu le village, en bas dans la vallée. Les toits des maisons étaient comme autant de minuscules dominos couleur de plomb. Plus en hauteur, à mille sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre le village et l’École, l’étendue immobile du lac se colorait de rose entre les bancs de brume. Le ciel était clair, mais Agnes savait que le soleil ne réchaufferait pas la clairière escarpée. Le matin en se réveillant, elle avait posé un pied hors du lit et s’était sentie assaillie par la migraine : c’est ainsi qu’elle devinait le temps qu’il allait faire dans la journée.

Le brouillard montait, absorbant toute chose : la lumière, les sons, et même les odeurs s’imprégnaient de cette lymphe stagnante, qui sentait l’os. Et des lamentations s’élevaient de ces volutes vaporeuses qui semblaient prendre vie en s’accrochant à l’herbe brûlée par le gel.

La respiration des morts, songea-t-elle.

C’était le vent, le buran, qui soufflait violemment du nord-est. Échappé des steppes lointaines, il avait parcouru des milliers de kilomètres pour finalement s’enfoncer dans le couloir de cette vallée en grondant contre les berges du fleuve, en lisière de la forêt, se répercuter contre les francs-bords alluviaux et ressurgir en sifflant avant de se fracasser sur la paroi rocheuse.

Ce n’est que le vent, se répéta-t-elle.

L’horloge à balancier de l’entrée sonna six coups. Elle allait être en retard, mais Agnes ne bougea pas. Elle temporisait, elle le savait. Et elle savait aussi pourquoi.

De la suggestion mentale, se dit-elle. Ce n’est que de la suggestion mentale.

Ses mains se refermèrent autour de la barre d’acier de la table roulante. Quand elle se décida enfin à s’avancer de quelques pas vers la porte du fond du couloir, les récipients tintèrent.

Le Nid.

Une pensée soudaine lui noua le ventre : c’était vraiment un nid. Voilà ce que c’était devenu, ces dernières semaines. L’endroit débordait d’une activité intense, mystérieuse. Comme un insecte industrieux, il préparait sa mue. Agnes en avait la certitude, même si elle n’aurait su expliquer ce qui se tramait dans cette salle. Elle n’en avait parlé à personne, pas même avec le directeur : il l’aurait prise pour une folle.

Elle plongea la main dans la poche de son uniforme. Ses doigts effleurèrent le tissu rêche de la cagoule. Elle la sortit et se l’enfila sur le visage. Une fine résille protégeait aussi les yeux, voilant le monde extérieur. C’était le règlement.

Elle entra.

La salle était immergée dans le silence. Quelques braises achevaient de se consumer dans le gros poêle en fonte à côté de l’entrée, qui dispensait une tiédeur agréable. Il y avait quarante emplacements, alignés en quatre rangées de dix. Aucun nom sur les plaquettes d’identité, rien que des chiffres.

On n’entendait ni pleurs ni suppliques. Il lui aurait suffi de regarder, et elle savait ce qu’elle aurait vu : des yeux inexpressifs, éteints.

À tous les emplacements, sauf un.

Maintenant qu’elle s’était habituée au silence, elle pouvait l’entendre : il gigotait là-bas dans le fond, il prenait des forces. Il se préparait. À quoi, elle n’aurait su le dire. Peut-être était-elle vraiment folle.

Un pas après l’autre, elle s’approcha de l’emplacement no 39.

Contrairement aux autres, ce patient palpitait de vie. Ses yeux, si particuliers, si vifs, aux aguets, suivaient ses moindres mouvements. Agnes comprit qu’il cherchait son regard derrière la résille de la coiffe. Gênée, elle détourna la tête. Le sujet no 39 avait conscience de sa présence, et pourtant, il n’aurait pas dû.

Elle vérifia qu’aucun garçon de salle ne se montre à la porte et pointa le doigt. Le sujet mordit, serra la chair entre ses gencives, avec force. Dans ces yeux-là, elle vit un regard différent : un regard de possédé. Elle recula en lâchant un juron et une brève lamentation nerveuse s’échappa des lèvres du sujet.

Voilà sa vraie nature, se dit-elle. Carnivore.

Ce qui se produisit l’instant d’après la convainquit qu’elle ne pouvait plus garder certaines pensées pour elle.

Les sujets voisins du no 39 avaient cessé d’être muets. Leur respiration était plus agitée, comme s’ils répondaient à un appel. Le Nid frémissait.

Enfin, tout cela n’était peut-être que suggestion mentale.



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De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

LA CITÉ DU SILENCE

1

– C’est vraiment le pire endroit où mourir, déclara l’officier Galina Novak.

Au nord, vers la frontière biélorusse, des nuages noirs gonflaient à l’horizon, déversant des averses froides sur les forêts de Polésie. Novak sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tapota nerveusement sur un genou.

– Vous pensez que c’est un meurtre ?

Surpris par la question, le capitaine Joseph Melnyk décrocha un instant son regard de la route et le tourna vers sa passagère. Cheveux blonds soigneusement domestiqués en une queue de cheval stricte, visage juvénile, uniforme flambant neuf au look vaguement américain… une fois de plus, il songea que la jeune femme, tout juste sortie de l’académie de police, ne semblait pas à sa place dans l’habitacle miteux de sa vieille Lada de service.

– Vous pensez que quelqu’un a tué ce type ? insista-t-elle.

Melnyk haussa les épaules.

– Inutile de s’en faire toute une histoire. Je te parie qu’il s’agit d’un touriste qui a fait une crise cardiaque, ou d’un vieil ivrogne qui est tombé d’un balcon. Ça sera réglé en moins de deux heures. Pas la peine d’imaginer le pire.

Peu convaincue, Novak se rencogna dans son siège. D’un geste 12sec, elle ajusta entre ses lèvres pincées une Belomorkanal, une clope bon marché.

– Il n’empêche. C’est vraiment un endroit moche où finir sa vie, marmonna-t-elle entre ses dents.

Un silence tendu, haché par le crissement des essuie-glaces, envahit l’habitacle. Novak crevait de trouille, pas besoin d’être un grand enquêteur pour le comprendre. Aujourd’hui, elle allait devoir se coltiner son premier vrai cadavre. Pas un de ceux de la morgue de Kiev, qu’on montrait aux recrues pendant leur formation. Un vrai mort, avec une vraie famille. Et en plus, il se trouvait à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. De quoi avoir envie de s’envoyer tout un paquet de ces saloperies de Belomorkanal.

Les bosquets de pins et de bouleaux défilèrent sur le bas-côté, alternant avec de vastes étendues herbeuses qui étaient autrefois des champs fertiles. À un croisement, Melnyk dut ralentir à cause d’un groupe de chevaux de Przewalski qui embouteillait la route. De part et d’autre du bitume fissuré, leur troupeau broutait l’herbe rase. À la fin des années 1990, on avait capturé une trentaine de ces chevaux au sud de l’Ukraine, dans la réserve naturelle d’Askania-Nova, pour les amener ici. Les autorités de l’époque espéraient résoudre ainsi deux problèmes d’un coup : faire prospérer loin des hommes une espèce en voie de disparition et contrôler la croissance de la végétation de Tchernobyl, qui avait tendance à proliférer de manière anarchique. Les écologistes disaient que c’était une mauvaise idée d’avoir importé une espèce au bord de l’extinction dans un endroit aussi dangereux. Melnyk, lui, appréciait de voir les chevaux s’ébattre dans les anciens champs. Ils donnaient l’impression que trente ans après l’accident nucléaire, la vie reprenait ses droits dans la zone évacuée.

Le tout-terrain dépassa un grand crucifix orthodoxe et soudain, le dosimètre de Novak se mit à crépiter furieusement. 13Son cadran affichait l’équivalent d’une année de radiations à Moscou ou à Kiev. Planté près de la croix, un panneau triangulaire rouge et jaune indiquait une zone hautement contaminée. Une fournaise radioactive saturée de césium, de strontium ou de plutonium.

– Coupe ton engin de malheur, ordonna Melnyk.

Il détestait les craquements sinistres qu’éructaient les dosimètres. Depuis bien des années déjà, le sien restait consigné dans la boîte à gants de la Lada. Travailler dans un endroit infesté de radiations était une chose, entendre une machine vous le rappeler sans cesse en était une autre. Les pires spots à éviter, de toute manière, il les connaissait par cœur. Et pour le reste, il était bien obligé de marcher sur de la terre contaminée et de respirer l’air où volaient de temps à autre des particules radioactives.

Novak s’exécuta de mauvaise grâce et rangea son appareil dans la poche intérieure de sa parka. Il se demanda quel genre de connerie elle avait bien pu faire à l’académie pour se retrouver bombardée à Tchernobyl pour sa première affectation. À vingt et quelques années, on ne rêve pas de s’enterrer dans un commissariat qui donne sur trente kilomètres de champs et de ruines irradiés. On espère travailler à Kiev ou sur la côte de la mer Noire, au soleil. Sept ans plus tôt, lui-même n’aurait jamais imaginé bosser un jour dans la zone, jusqu’à ce que son supérieur le convoque dans son bureau pour lui donner le choix entre deux options : démissionner ou être muté à Tchernobyl.

Sept ans… Il s’observa un moment dans le rétroviseur central qui pendait de travers. Physique pesant, cheveux épais et touffus, yeux bleus délavés, épaisse barbe blonde parsemée de poils blancs… Le travail dans la zone l’avait transformé en homme des bois.

– Vous avez un conseil pour les… les radiations ? demanda Novak d’une voix inquiète.

14Il remarqua qu’elle n’avait toujours pas allumé sa cigarette et mâchonnait le filtre en carton du bout des dents.

– Est-ce qu’on peut se protéger de la radioactivité, d’une manière ou d’une autre ? insista-t-elle.

Melnyk prit un air pénétré, fronça les sourcils, et lui asséna d’un ton grave :

– Il y a quelques années, quand je suis arrivé ici, j’ai posé la même question. On m’a répondu : « Si tu tiens à avoir des gosses, enroule-toi les couilles dans de l’aluminium. »

Novak regarda son supérieur avec de grands yeux écarquillés.

– De… l’aluminium ? Ça marche vraiment ?

– Si ça marche ? Demande aux autres gars de la brigade. Ils le font tous.

– Et pas vous ?

– Moi j’ai déjà trois gamins. L’aluminium, c’est pour les jeunes.

Melnyk se retint de sourire. Les anciens faisaient toujours la même blague aux nouvelles recrues, qui, invariablement, dévalisaient aussitôt les magasins dégarnis de Tchernobyl, histoire de faire des stocks de rouleaux d’aluminium pour mettre leurs attributs masculins à l’abri des radiations. Bien sûr, cette fois-ci, c’était un peu moins drôle, vu que Novak était une femme.

Au bout de quelques kilomètres, les tours décrépites de Pripiat apparurent au-dessus de la cime des arbres. À l’extrémité de la rue Lénine, Melnyk aperçut un minibus Toyota. De larges stickers appliqués sur ses portes vantaient les mérites d’un tour-opérateur spécialisé dans les visites de la zone. Il arrêta la Lada sur le bord de la route et pesta intérieurement en sortant du véhicule. La bruine s’était transformée en une pluie fine qui s’insinuait dans le col des manteaux et glaçait les nuques. Mais au moins, les gouttes d’eau plaquaient au sol les poussières radioactives 15qui infestaient les rues de la ville, la rendant momentanément moins dangereuse.

Une dizaine de touristes s’extirpèrent sans hâte du minibus. Ils avaient tous au poignet le bracelet jaune prouvant qu’ils s’étaient acquittés de l’assurance obligatoire avant d’entrer dans la zone contaminée. Dieu seul savait quelle compagnie prenait en charge ce genre de risque.

Un grand type en veste de camouflage se détacha du groupe et interpella le capitaine en ukrainien. C’était le guide officiel.

 Ekh ! Ça fait une heure qu’on attend ! se plaignit-il.

– Embouteillages, répondit Melnyk sans esquisser le moindre sourire. C’est bien vous qui avez appelé ? Où est le cadavre ?

– Il vaut mieux qu’on y aille en voiture. Le corps est…

Avant que le guide ne finisse sa phrase, un des touristes s’approcha de Melnyk et s’adressa à lui dans un russe approximatif :

– Quand nous partir ? Nous pas vouloir rester !

Melnyk le toisa et répondit d’un ton peu amène :

– Quand je l’aurai décidé.

– Ici dangereux, pas rester, partir vite nous voulons !

Le type parlait un mauvais russe avec un accent américain. Deux excellentes raisons de l’envoyer paître :

– Vous vouliez quelque chose qui sorte des normes, le grand frisson, hein ? Eh bien, profitez-en ! Ça vous fera une bonne histoire à raconter à votre oncologue.

– C’est quoi « oncologue » ?

– Un cancérologue, répondit Melnyk.

Le visage du type prit une teinte verdâtre. Les autres touristes, conscients du malaise, tournèrent leurs regards vers le guide. Ce dernier baragouina quelques mots en anglais, puis demanda à Melnyk :

– Est-ce qu’ils peuvent au moins attendre dans le minibus ?

– Bien sûr. Dès qu’ils auront montré leurs papiers d’identité à ma collègue.

16Le guide transmit l’information au groupe de touristes et des passeports anglais, américains et baltes jaillirent dans leurs mains. Melnyk se pencha vers Novak et lui chuchota en ukrainien :

– Tu relèves leur nom et tu consignes leur témoignage. Moi je vais voir le cadavre. Surtout, fais-les poireauter, cette bande de vautours, ajouta-t-il. Ils sont venus pour prendre une bonne décharge d’adrénaline, qu’ils en aient pour leur argent.

Puis il fit signe au guide de le suivre jusqu’à la Lada. En dépassant le minibus, il remarqua pour la première fois le slogan écrit en grosses lettres sur les flancs du véhicule : « Le voyage dont tous vos amis vont être jaloux ».

– Foutus abrutis, marmonna-t-il dans sa barbe.

L’année passée, trente mille visiteurs étaient venus découvrir la zone irradiée. Pour y accéder, il suffisait d’avoir plus de dix-huit ans, de ne pas être enceinte et de pousser la porte d’un des innombrables voyagistes spécialisés dans les Tchernobyl Tours qui pullulaient à Kiev. Là, pour quelques centaines de dollars, on vous obtenait toutes les autorisations nécessaires tamponnées par l’administration ukrainienne.

La dernière mode, c’était de faire son enterrement de vie de garçon à Tchernobyl. Trop ordinaires, les sauts en parachute et les cuites avec strip-teaseuse : depuis quelques mois on voyait régulièrement débarquer des contingents de connards éméchés qui beuglaient dans les rues abandonnées de Pripiat. Melnyk en venait presque à regretter l’époque des touristes russes. Ils étaient de plus en plus rares, depuis l’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement de la guerre civile qui minait la région du Donbass, à l’est de l’Ukraine.

– Alors, il est où, ce foutu cadavre ? demanda-t-il en s’installant dans sa Lada.

– Ça n’a pas l’air de vous chagriner qu’un homme soit mort, s’étonna le guide d’un ton réprobateur.

17– Ce qui me « chagrine » pour l’instant, c’est de retrouver le corps avant que les chiens sauvages ne commencent à le boulotter.

Un sourire sans joie passa fugitivement sur le visage du guide.

– Ne vous inquiétez pas : là où il se trouve, il ne risque pas grand-chose.

– Pourquoi ? Il est dans un bâtiment ?

– Pas dans un bâtiment. Sur un bâtiment.

Le guide désigna un grand immeuble au bout de la rue Kurchatova. Il était couronné de l’emblème de la République socialiste soviétique d’Ukraine, un marteau et une faucille encadrés par des gerbes d’épis de blé coiffées d’une étoile rouge. À l’avant-dernier étage de l’immeuble, un cadavre pendait entre deux fenêtres, les bras en croix.

Melnyk sentit son estomac se cabrer.

 Blyad ! jura-t-il, abasourdi.

Il démarra la voiture et remonta la rue en slalomant entre les pousses d’arbre qui avaient crevé l’asphalte. Son esprit tournait à plein régime, énumérant tout ce qu’il allait falloir mettre en branle : faire venir des renforts du commissariat, appeler le procureur, prévenir la morgue qu’un corps potentiellement radioactif allait arriver… Devant l’immeuble, il leva les yeux vers le cadavre et fut de nouveau soufflé par le spectacle morbide qui s’offrait à lui. Des câbles métalliques s’enroulaient autour des poignets du mort, tendant des diagonales vers l’intérieur de l’immeuble où on avait dû les arrimer. De loin, leur couleur s’était confondue avec la grisaille de la façade.

L’espace d’un instant, il eut l’impression de voir une des jambes de la victime bouger. Était-ce le vent, ou bien son imagination ? Ou alors…

– Est-ce que vous êtes entré pour vérifier qu’il était bien mort ? demanda-t-il.

Le guide ouvrit les bras et tourna ses paumes vers le ciel, tout en haussant les épaules.

18– Enfin… ça paraît clair qu’il est mort, non ?

– Pour vous, oui, pas pour moi.

Melnyk scruta de nouveau le corps. Le léger balancement qu’il avait cru détecter s’était arrêté. Sans doute n’était-ce que le vent, mais l’idée que ce type était peut-être encore en vie le glaçait. Il songea aux escaliers délabrés qui menaient aux étages, à la poussière radioactive sur le sol de béton, à l’immeuble au coin de la rue qui s’était partiellement écroulé l’hiver dernier, hésita, puis finalement se résolut à aller voir de plus près.

– Je vais monter. Attendez-moi là.

– Je ne bouge pas, répondit le guide, soulagé de ne pas avoir à entrer dans le bâtiment.

Melnyk marcha d’un pas décidé jusqu’à l’entrée du vieil immeuble soviétique. Le premier étage était occupé par une bibliothèque publique dont les livres avaient été depuis longtemps éparpillés aux quatre vents. On trouvait parfois des feuilles de poésie russe enroulées autour des branches des arbres qui bordaient la route.

À l’intérieur, il n’eut aucun problème pour s’orienter. L’immeuble était relativement identique à celui qu’il occupait à Kiev, avec sa femme. Du temps de l’URSS, tout le pays s’était couvert de ces verrues de béton bon marché, de Berlin à Vladivostok. Les bâtiments étaient tellement stéréotypés qu’il aurait pu se diriger dans celui-là les yeux bandés.

Arrivé au cinquième étage, il fit une pause. Il avait le souffle court. Pas assez de sport et trop de cigarettes. Pendant qu’il reprenait sa respiration, il s’imprégna des bruits de l’immeuble abandonné. Le sifflement du vent traversant les fenêtres brisées, les grincements des volets qui claquaient par intermittence… Soudain, il identifia un cliquetis régulier.

Les griffes d’un chien sur le béton nu.

Il sortit son pistolet et le plaqua contre sa cuisse. Depuis longtemps, à Pripiat, les chiens ne respectaient plus les hommes. 19Ceux qui avaient survécu aux abattages après l’évacuation de la ville avaient fini par former des meutes qui dormaient dans les immeubles morts et n’en sortaient que pour chasser. Certains, maigres, le museau long, ressemblaient bien plus à des loups qu’à des chiens.

Il continua son ascension. Au septième, l’air était saturé d’odeurs fauves. Il entendit un grondement étouffé et comprit que la tanière de l’animal se trouvait quelque part dans le coin. Un instant, il pensa monter un étage plus haut et tirer une balle par une fenêtre pour que le claquement de la détonation l’effraie et le fasse filer vers le rez-de-chaussée. Puis il songea que rien ne lui assurait que celui qui avait crucifié l’homme sur la façade était parti. Tendu à l’extrême, il poursuivit son ascension en pointant son arme devant lui.

À l’avant-dernier étage, il marcha jusqu’à l’appartement où était suspendu le corps. Devant la porte d’entrée défoncée, il s’immobilisa, guettant le moindre bruit suspect : le crissement du verre cassé sous une semelle, un soupir, un vêtement qui se froisse, tout ce qui pouvait trahir une présence hostile. Il attendit une bonne minute, puis se décida à entrer. Le hall étant vide, il piqua vers le salon. Là, il fut frappé d’une surprise telle que son doigt manqua d’appuyer sur la queue de détente de son arme.

Dans la pièce se trouvaient des dizaines d’animaux. Quinze, vingt, trente peut-être. Des renards, des loups, des lynx, des sangliers. Une meute étrange qui lui tournait le dos. Il réalisa lentement que ce n’était que des bêtes empaillées. Immobile, il attendit que les battements de son cœur se calment, puis traversa le salon et se pencha par la fenêtre pour examiner l’homme suspendu. Son corps nu portait des marques de sévices : brûlures, coupures, hématomes. Pire : ses paupières et ses lèvres étaient cousues. Il tendit la main vers le cou grisâtre, mais n’y détecta 20aucune pulsation. C’était bien le vent qui avait fait bouger le cadavre.

Un tas de vêtements étaient jetés dans un coin de la pièce. Dans la poche d’un pantalon, Melnyk découvrit un passeport russe au nom de Léonid Vektorovitch Sokolov. La photo d’identité correspondait à la victime : le type avait une tache de naissance rougeâtre à la lisière du cuir chevelu qui permettait de l’identifier sans ambiguïté, malgré les sutures sur ses yeux et ses lèvres.

Il y avait aussi un portefeuille dans la poche du pantalon. En l’ouvrant, Melnyk trouva une grande quantité de roubles et de hryvnias, la monnaie ukrainienne : une petite fortune, quatre ou cinq mois de son salaire. L’idée de récupérer quelques billets lui traversa l’esprit. Dieu sait qu’il en avait besoin, ne serait-ce que pour son fils, Nikolaï, qui se battait dans le Donbass, sans gilet pare-balles. Malgré tout, il remit l’argent à sa place. Il avait vécu sa vie le plus honnêtement possible jusqu’ici, il n’allait pas commencer à devenir un pilleur de cadavre à son âge. Il sortit son téléphone et composa le numéro du commissariat. Un de ses collègues décrocha :

– Comment ça se présente, ce cadavre ?

– Un vrai merdier. C’est un meurtre. J’ai besoin de renfort. Il va aussi me falloir du matériel. Le type est suspendu sur la façade d’un immeuble.

– C’est… c’est un gars du coin ?

– Non, un Russe. Un certain Léonid Vektorovitch Sokolov. Sors-moi tout ce que tu peux trouver sur lui et rappelle-moi dès que tu en sais plus.

Il redescendit vers le rez-de-chaussée. Au septième étage, les grognements de bête s’étaient tus. Dans la poussière qui tapissait le sol du hall de l’immeuble, des empreintes de pattes recouvraient maintenant celles de ses bottes.

Dehors, le guide n’avait pas bougé d’un centimètre.

– Est-ce que vous avez déjà vu ce type ?

21Melnyk lui tendit la pièce d’identité du défunt. Le guide l’examina en détail, mais le visage de l’homme ne lui disait rien.

– Réfléchissez : vous l’avez peut-être croisé hier ou avant-hier pendant une visite. Il faisait peut-être partie d’un autre groupe.

– Désolé, je ne l’ai jamais vu, répondit-il d’un ton catégorique.

Ils remontèrent dans la Lada. Pendant le court trajet vers la place centrale, Melnyk se dit qu’il fallait une sacrée dose de haine pour démolir un type comme ça et exposer son corps. Arrivé près du minibus, il déposa le guide et prit Novak à part :

– C’est un 115, lui dit-il à voix basse.

Dans le Code pénal ukrainien, l’article 115 traitait du meurtre avec préméditation. Il avait préféré éviter le mot « meurtre », pour ne pas affoler davantage les touristes.

Les pupilles de la jeune flic se dilatèrent.

– Cause de la mort ?

– Difficile à dire tant qu’on ne l’aura pas détaché.

– Le… détacher ?

– Il est suspendu par des câbles sur la façade d’un immeuble.

Novak resta muette un moment, avant de débiter fébrilement le code de procédure criminelle :

– On ne peut pas laisser la scène de crime sans surveillance… il faut… il faut qu’on dresse un périmètre sécurisé autour du corps…

– Du calme, officier, tempéra Melnyk. On est au milieu de nulle part. Qui viendrait se balader sur la scène de crime la plus radioactive du monde ?

– Mais c’est la procédure…

– À Kiev, peut-être. Pas ici. Qu’est-ce que tu as tiré des touristes ?

Novak sortit son calepin et relut ses notes d’une voix tremblotante :

– Ils ont tous réservé leur excursion hier à Kiev, après une visite au musée national de Tchernobyl. Le minibus les a pris 22à sept heures ce matin devant le McDonald’s de la place Maïdan. Ensuite ils ont fait un peu plus de deux heures de route, ont passé le check-point de Dytyatki vers dix heures et ont fait la visite habituelle : d’abord la ville de Tchernobyl, le monument des liquidateurs, puis les villages abandonnés, le réacteur, et enfin ils sont arrivés ici, à Pripiat. Ils sont restés dix minutes sur place avant que l’un d’entre eux, un Français, un certain… Gallois, n’aperçoive le cadavre. Vous pensez que c’est l’un d’eux qui a tué le type ?

Melnyk balaya l’idée sans aucune hésitation :

– Non. Rien que suspendre le corps a dû prendre des heures.

Son téléphone sonna. C’était le collègue du commissariat à qui il avait confié les recherches sur Léonid Sokolov.

– Qu’est-ce que tu as sur mon client ?

– Sur lui, pas grand-chose, mais j’ai trouvé un truc flippant sur sa famille.

La voix de son collègue oscillait entre excitation et nervosité :

– Sa mère s’appelait Olga Sokolov. Elle a été assassinée dans le coin. Un truc de dingue. Multiples coups de couteau, mutilations… l’horreur. On a retrouvé son cadavre et celui d’une autre femme dans une maison du village de Zalissya.

Zalissya était à un jet de pierre de Tchernobyl, pourtant Melnyk n’avait jamais entendu parler de cette affaire.

– Ça ne me dit rien. Ça s’est passé quand, cette histoire ?

– C’est ça qui est dingue. C’était en 1986. Le 26 avril.

Melnyk sentit une boule se former au creux de son estomac.

– Tu es sûr de la date ?

– Certain, répondit le flic.

Melnyk raccrocha, glacé. Le 26 avril 1986… tous les Ukrainiens, jeunes ou vieux, connaissaient cette date. Et pour cause : c’était ce jour-là que la centrale de Tchernobyl avait explosé.

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la fin du premier chapitre

Souvenez vous je vous proposais le début ICI et la suite là .

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Évidemment ce n’est pas très grand chez Réjane, et Moe observe les deux pièces, la gorge serrée. Déjà la jeune femme lui avait dit : Tu verras, j’habite à Paris, c’est géant, Paris ; mais pendant le trajet qui les amenait à la ville, quand Moe en avait reparlé tout excitée, c’était devenu autre chose : Paris ? Ah oui, enfin, juste à côté. En banlieue, au sud – et Moe avait eu ce très léger tic au coin de la bouche, pas grave avait-elle murmuré, et puis elle avait découvert les immeubles gris juxtaposés, les commerces au bas des tours, moins bien que ce qu’elle avait imaginé c’est sûr, mais elle avait fait bonne figure, l’important c’est d’être partie.

Réjane insiste pour qu’elle prenne la chambre avec l’enfant ; elle refuse net. Aménage dans le salon une sorte de niche derrière le canapé, un refuge de deux mètres carrés pour que le petit se sente protégé, maintenant qu’il n’y a plus de berceau. Réjane déroule une couette par terre.

— Ça lui fera un matelas. Il va être bien là-dessus.

Elles dînent en regardant une émission de variétés à la télévision, affalées sur le canapé. Quand Réjane va chercher des bières à la cuisine, Moe se penche sur la télécommande, baisse le son. Derrière elle, l’enfant ne dort pas. Ne fait pas de bruit non plus, les yeux grands écarquillés, appliqué à explorer les murs et le plafond en agitant les mains, la bouche entrouverte en un rond parfait. Moe chuchote :

— Ça va aller maintenant. Ça va aller mieux.

Les pupilles noires croisent son regard un instant, aussitôt happées par le tissu rouge sur l’accoudoir, la lumière de la lampe contre l’étagère, au fond de la pièce.

— Tu verras, dit Moe même s’il ne l’écoute déjà plus.

Dans la nuit, elle entend la respiration courte du petit, sait qu’il est à nouveau éveillé. La lueur des réverbères se glisse par les interstices des volets, à peine coupée par les voitures qui passent inlassablement, comme si la vie ne s’arrêtait jamais le long du macadam, ni les lumières ni les moteurs, et Moe prend l’enfant à côté d’elle sur le canapé déplié.

— Il faut dormir. On sera fatigués demain, sinon.

Mais le bruissement de la ville les interpelle et les dérange, les heures noires n’en finissent pas. La joue contre la tête du petit, Moe écoute le souffle de son fils, qui s’apaise enfin lorsque l’aube paraît, et la torpeur les engloutit soudain, dormir – un abandon si doux et si profond. Un peu plus tard – mais cela semble quelques minutes à peine –, la porte de la chambre s’ouvre, l’eau coule dans les toilettes. Réjane allume la lampe en entrant dans la pièce et Moe les recouvre avec la couverture l’enfant et elle, un geste vif, protecteur et furieux. Dos tourné à la petite cuisine, elle fait écran de son corps, empêche le ronronnement de la cafetière de les atteindre, et les informations à la radio, et les jurons de Réjane qui se prend les pieds dans la housse du canapé. Elle reste longtemps allongée après que la porte d’entrée se referme, la colère encore, qu’est-ce que tu fais là, ma fille, est-ce vraiment cela que tu voulais, le nœud dans le ventre – la campagne lui manque, et même Rodolphe, et même la vieille.

*

Le troisième jour, Réjane exige qu’elle déménage avec le petit dans la chambre, ce n’est plus une question de politesse, les bonnes manières elle s’en moque.

— J’en peux plus, moi, de buter sur vous deux quand je me lève pour aller travailler, faire attention à pas le réveiller, allumer la moitié des lumières, ça va. Je veux pas m’énerver chaque matin pour des gens qui restent au lit toute la journée.

Moe rassemble ses affaires en bégayant.

— Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans trois agences d’intérim. Je vais trouver quelque chose, promis.

— C’est ça. Tu me diras.

— Je suis désolée pour le dérangement.

Réjane se radoucit à moitié.

— Non, c’est moi, ils me prennent la tête au boulot, j’ai les nerfs. Et puis ça ne va pas durer éternellement, cette situation, hein ? Dès que tu auras un travail, tu pourras louer un endroit à toi, un studio, une chambre.

— Oui bien sûr.

— Il y en a, des emplois, pour ceux qui veulent vraiment. Je ne m’inquiète pas pour toi.

— C’est juste que sans diplôme…

— Et puis quoi, les diplômes, ça n’a jamais fait la qualité d’une personne, je t’assure.

— Je ne sais pas quoi répondre quand on me demande ce que je cherche.

— Comme poste ?

— Oui.

— Oh la la, des tas, Moe, des tas ! Des petites mains dans les administrations, il en faut tout le temps. Ou des femmes de ménage. Dans les banques. Ou dans les hôpitaux.

— Dans les hôpitaux je préférerais.

— Eh bien voilà, tu leur dis ça, que tu vises un emploi d’aide quelque chose dans la santé. Avec les vieux. Du travail, là-dedans, c’est autant qu’on veut.

— D’accord.

— Alors tu y vas à fond et tu souris.

— Oui.

— C’est à quelle heure, ton premier rendez-vous ?

— Dix heures.

— Je croiserai les doigts pour que ça marche.

— Merci.

— Ce soir, c’est champagne, hein !

*

Mais le soir ce n’est rien du tout, et Réjane ronge son frein sur le canapé en écoutant pour la quatrième fois les précisions de Moe qui revit douloureusement les entretiens de l’après-midi.

— Quand elle t’a demandé si tu avais de l’expérience, tu as dit non ? J’y crois pas.

— Mais c’est vrai, je n’ai jamais travaillé avec des personnes âgées.

— Fallait dire oui !

— Elle m’aurait posé des questions. J’aurais eu l’air de quoi ?

— Et ta belle-mère ? Et tes clientes pour les ménages ? C’est toutes des vieilles !

— Oui mais…

— Tu as bien fait des pansements pour la mère de Rodolphe, ou pas ? Et tu cuisinais pour les autres, et passer l’aspirateur et nettoyer les salles de bains, enfin tout ça, c’est bien que tu sais le faire, ma parole ! Et les piqûres ? et les sondes, t’en as parlé de tout ça ?

— Je…

— Il faut apprendre à te vendre, Moe. Te vendre ! Pas aller mendier un job mais montrer que tu vaux le coup. Qu’est-ce que tu as dans le crâne, bon sang ?

Moe baisse la tête, se mure dans le silence. Réjane continue son monologue terrifiant. Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. La tête entre les mains, elle appuie sur ses yeux, les larmes débordent, il ne faut pas que Réjane voie. Essuie discrètement, comme si elle se frottait le nez. Avaler le goût salé sans bruit, sans renifler. Arrêter de vouloir se rencogner sous le canapé et ne plus jamais en sortir.

— Et lui ? se raidit soudain Réjane en montrant l’enfant. Tu en as fait quoi pendant tes rendez-vous ?

Moe déglutit à grand-peine.

— Je l’ai laissé ici. J’ai fait au plus vite.

Mais ce n’est pas vrai ; c’est juste pour que Réjane la laisse tranquille, cesse de parler et de crier, se taise enfin. L’enfant, elle l’a pris avec elle. Sage tout le temps. Et pourtant dans les trois agences, les femmes lui ont demandé pourquoi elle venait avec, surtout celle qui cherchait pour la maison de retraite, et Moe a dû se défendre, essayer d’expliquer, en vain.

— Je n’ai personne pour le garder aujourd’hui. Quand j’aurai du travail bien sûr…

— Mais je ne peux pas vous envoyer chez un employeur avec un bébé dans les bras.

— Non bien sûr. C’était juste pour le rendez-vous, je me suis dit que vous comprendriez.

— Je comprends. Moi. Mais pas un employeur.

— Je le laisserai à une amie.

— Maintenant ?

Un instant d’affolement, cela s’est vu dans ses yeux elle en est sûre, même si elle a acquiescé très vite.

— Le temps de prévenir.

— Moi, c’est tout de suite que je dois présenter un agent de blanchisserie. Est-ce que vous pouvez tout de suite ?

— Dans une heure. Je vous le promets.

— Et vous croyez que je vais vous prendre au sérieux ?

— S’il vous plaît. Laissez-moi une chance.

— De la chance, tout le monde en veut. Ce n’est pas de la chance qu’il faut.

— C’est non alors ?

Difficile de ne pas pleurer en repensant à la fin de l’entretien, le regard réprobateur de la femme sur elle et ce très léger contentement au coin des lèvres, peut-être qu’elle-même, elle laisse son enfant à une assistante maternelle ou dans une crèche chaque matin, renvoyée par Moe à l’abandon de ses petits, à l’absence, aux enfants qui connaissent mieux les nourrices que leur propre mère. Moe s’est levée. Jusqu’à ce qu’elle referme la porte sur elle, il n’y a plus eu un mot.

*

Dans la nuit de la ville encore, elle caresse la tête de l’enfant, presque sans y penser, un geste instinctif, réconfortant, le même que lorsqu’on prend dans les bras un chat qui ronronne, la consolation au bout des doigts, si cela pouvait suffire. Il dort, lui le petit, un ange apaisé que rien n’émeut, il s’est habitué déjà à la lueur des phares qui court toute la nuit sur son visage, et peut-être dans ses rêves l’a-t-il remplacée par des étoiles filantes.

Sa respiration calme et profonde. Les fossettes sur ses joues, lui qui sourit même dans son sommeil, avec cette confiance inouïe, croire que rien de mauvais ne peut lui arriver.

Moe est étendue à côté de lui, un bras replié sous la tête, les yeux rivés aux yeux fermés, aux paupières qui tressaillent, aux longs cils de fille. L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas. Parfois il remue un poing, ouvre un doigt. Le referme. Chuchote sans un son, articulant des mots inconnus, la bouche arrondie sur une surprise, une gourmandise. Moe se retient de le réveiller en le serrant contre elle, malgré l’élan qui lance dans son ventre et dans son cœur à croire qu’elle va l’enrouler, le ramener vers elle et qu’il n’y ait plus le moindre espace entre leurs deux corps, que leur chaleur irradie et les fasse rire, une coupure de tendresse, un lambeau volé à l’horrible journée.

Et demain il faudra recommencer.

Le pincement au fond de la gorge.

Demain Moe a un seul rendez-vous. Mais à cet instant une volonté féroce l’enveloppe, pour la petite chose endormie près d’elle, qu’elle puisse boire et manger à sa faim, grandir ailleurs que derrière un canapé ou dans une chambre qui n’est pas la sienne, avec des arbres surtout, et une rivière au fond du jardin, pour le bruit des oiseaux et celui de l’eau.

Moe s’assoupit par intermittence. Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre. Pour l’instant, ni le petit appartement ni l’impatience visible de Réjane à les voir quitter les lieux l’enfant et elle ne justifie qu’elle se réjouisse. Et elle y pense d’un coup : pour l’instant, c’était mieux avant. Trois jours et demi, elle a tenu.

Et elle voudrait faire marche arrière.

Y réfléchit une partie de la nuit. Rentrer tête basse en implorant le pardon. Affronter le regard triomphant de la vieille, les moqueries méchantes de Rodolphe, opiner à tout, son erreur, l’évaporation de sa fierté, ce qu’il faudra faire pour qu’on accepte de la reprendre. Comme une marchandise que personne ne se dispute.

Entre minuit et trois heures, elle est prête. Compose le numéro de Rodolphe sur son téléphone : elle n’aura qu’à appuyer sur la touche appel au petit matin. Elle s’endort, quelques minutes ou davantage, mortifiée mais rassérénée, la solution est là, au bout de son index. À cinq heures, réveillée à nouveau, elle se dit qu’elle ne pourra pas. Efface les chiffres du cadran du portable, sent revenir l’angoisse au fond de ses entrailles. Elle somnole encore un peu, pose des jalons pour se rassurer, si elle ne trouve aucun travail d’ici la semaine prochaine, elle appellera ; si elle flanche avant, elle appellera. Et si en se levant dans une heure et demie, la force lui manque, elle appellera aussi.

Mais là, il faut y aller, ma fille, parce que Réjane ne va pas supporter longtemps que tu te traînes comme ça, avec ta tête de souris mouillée sous l’orage, tu ressembles à quoi, si tu crois que c’est ton air malheureux qui va te faire décrocher un travail, des gens malheureux il y en a plein, on en a assez de les voir, marre, alors, les embaucher en plus ?

Moe revoit sa grand-mère quand elle lui faisait la leçon, frappant des mains à la fin pour la chasser ou lui donner de l’élan, de la même façon qu’elle écartait le chat qui avait fini sa gamelle, Pfiou pfiou, maintenant c’est l’heure d’attraper les mulots, dehors, allez, dehors, allez chercher – elle vouvoyait le chat, par courtoisie, disait-elle, et par habitude.

Un mulot ou un travail. Étendue dans la nuit qui s’achève, Moe répète les mots en silence. Pfiou pfiou. Allez chercher. Elle sourit. Quand le chat ne voulait pas, sa grand-mère l’aidait du bout du balai. C’est peut-être cela qui lui manque à elle, un bon petit coup sec histoire de recaler les choses en ordre et de lui remettre la tête à l’endroit : à présent qu’elle a quitté Rodolphe, elle est bel et bien seule pour les assumer, l’enfant et elle. Elle peut toujours se lamenter pendant des semaines, c’est elle qui l’a voulu, tout ça. Debout, Moe. Aujourd’hui tu n’as qu’un seul rendez-vous, mais ce travail-là, il te le faut. C’est quoi, déjà ?

Alors quelques heures plus tard, elle ravale son accent chantant et sa démarche trop douce, affermit sa poignée de main en entrant dans le bureau où on l’attend, essaie de ne pas penser à l’enfant dans la voiture, à Réjane si elle l’apprend. L’enfant dans la voiture. Non, non, ne pas y songer, pas une seconde, l’entretien va durer quinze minutes, quinze minutes sans l’idée du petit qui la déconcentre – si elle a déjà travaillé dans le secteur, lui demande-t-on.

Car elle a volé les clés de la Polo de Réjane dans le tiroir du meuble d’entrée pour emmener le petit avec elle à ce rendez-vous ; c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé. Elle ne va pas le planter des heures tout seul dans l’appartement, il lui arriverait quelque chose, forcé, quand la guigne vous tient. Non : elle le laisse dans la voiture. Le cale avec des couvertures dans un carton récupéré au supermarché, le cœur battant déjà trop vite. Elle entrouvre la fenêtre, l’abaisse pour faire de l’air, la remonte si quelqu’un essayait de la descendre, de prendre l’enfant. File au dernier moment en courant dans la rue, arrive à l’heure exacte qui lui a été donnée, expliquant déjà qu’elle a un autre rendez-vous et qu’il lui sera impossible d’attendre. Elle sait que cela ne fait pas bonne impression.

Mais ce jour-là, on lui dit oui.

On lui donne une adresse, elle signe un contrat sans le lire.

Du ménage dans une entreprise, de six heures à huit heures le matin, et le soir de dix-huit heures à vingt heures. C’est peu mais les horaires décalés améliorent le salaire. En sortant de l’entretien, Moe lève un poing au ciel en riant. Elle crie, Pfiou, pfiou ! Le soir, Réjane commencera par tiquer en calculant que cela ne fait que quatre heures de travail par jour, puis elle se ravisera. Elle dira : Oui. Oui, c’est bien. C’est un début.

*

Le lendemain à l’aube, Moe installe l’enfant dans un cabas que Réjane lui a prêté, le presse contre elle, avec le papier sur lequel sont indiqués le parcours du métro, les deux correspondances, la direction à suivre. Les yeux écarquillés tel un animal terrifié, Moe reste collée aux portes pour ne pas manquer les stations, on la bouscule, on la regarde de travers. La sueur lui coule dans le dos, le long du ventre, de grandes plaques rouges la chauffent sur la gorge et derrière le cou. Ses bras tremblants autour du sac qui abrite le petit toujours sage, hypnotisé par les néons au plafond des wagons. Lorsqu’elle émerge enfin des sous-sols crasseux, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle.

*

Il y a deux Espagnoles dans l’équipe qui se regroupe lentement devant le grand bâtiment, une fille de l’Est avec des yeux d’un bleu glacial, deux Africaines volubiles, et elle Moe, avec l’enfant dans le cabas comme si elle partait faire le marché. Les autres ne se sont pas approchées, rien dit, l’observent en biais, cherchent d’où elle vient sans doute avec sa peau des îles, parlent d’autres langues. Seule sur le trottoir, Moe écoute leurs rires, sait qu’ils se font à ses dépens. Son corps se resserre et l’étouffe. Ne serait-ce le petit avec ses grands yeux d’ange dans le sac, elle se serait déjà enfuie, aspirant l’air pollué dans une course inutile et nécessaire, et le macadam sous ses mauvaises chaussures, qui brûle la plante des pieds. Mais voilà l’enfant la contemple, elle ou les dernières étoiles dans le jour levant, qu’importe, cela pourrait être elle, elle reste. Compte l’argent à venir ce soir, demain, à la fin de la semaine, le nombre de mois pour recueillir le montant du voyage, il faut que Réjane accepte de la garder chez elle. Jamais encore elle ne s’est demandé ce qu’elle ferait une fois rentrée là-bas. Ne pas se poser la question. Elle a mis l’enfant sur une table, vide les corbeilles, passe une lingette sur les bureaux. Le chef est le seul à lui avoir dit bonjour. Quand il est apparu au bout de la rue, les femmes ont murmuré entre elles : Le voilà, voilà le chef, et cela ressemblait à des grognements, à des morsures. Il les a toutes saluées cependant. C’est lui qui avait les clés du bâtiment. À l’intérieur, il a ouvert un local et a montré à Moe un chariot rempli de produits et de sacs-poubelle, un seau pour l’eau, un balai éponge pour nettoyer le sol en vinyle. Tu vas faire ce côté-là de l’étage, il a dit. De l’autre côté, il y a la fille de l’Est, il l’appelle « l’Ukrainienne ». Les Espagnoles sont en bas, les Africaines au deuxième. Quand ce sera fait, elles se décaleront toutes vers le haut, du troisième au cinquième étage. Le chef s’en va. Quand Moe croise l’Ukrainienne, elle l’entend marmonner. Le chef s’en va toujours. Prendre un café, faire ses calculs, parier sur les chevaux. Il revient un quart d’heure avant la fin pour les houspiller. Le soir, le chef a changé, mais c’est la même histoire.

*

En passant, le chef a dit à Moe : C’est quoi ça, c’est ton gosse là-dedans, faut pas amener un gosse ici.

— J’ai prévenu l’agence, a répondu Moe. Je ne peux pas faire autrement au début, je vais trouver une solution. Mais il n’y a jamais de problème avec lui, il est sage.

Le chef a tiqué. Il ne sait pas que Moe lui ment, elle a l’air si incapable, avec son regard de souris piégée.

Ça se fait pas, il répète. Si on a un contrôle. Et puis il est parti, et Moe a recommencé à respirer.

*

Soir et matin pendant une semaine, elle nettoie, balaie, vide, essuie. Personne ne lui parle ; elle ne sait même pas comment s’appellent les autres femmes. Parfois l’Ukrainienne, quand elles se rejoignent pour monter au quatrième, lui fait un geste d’attente. Trop tôt. Elle explique mais Moe comprend mal avec cet accent guttural et rapide qui déforme les mots, et il faut ce geste vraiment, les mains descendant en signe d’apaisement, pour qu’elle s’arrête et hausse les épaules.

— Mais pourquoi ?

Et l’autre qui reprend son langage étrange et tous ces mouvements de bras, des reproches, des informations, Moe ne sait pas, jusqu’à ce qu’une main lui prenne la manche et l’oblige à s’asseoir, lui montre sur le grand mur du fond l’horloge qui, elle le devine peu à peu, n’est pas à la moitié – la moitié de la séance, la moitié du temps. Ce n’est qu’à sept heures qu’elles se remettent au travail, et au-dessus et en dessous Moe entend les Espagnoles et les Africaines bouger au même moment qu’elles, assises elles aussi depuis dix minutes ou quinze ou vingt, mais il faut remplir les deux heures et l’accord ne se discute pas, on passe à l’étage suivant quand la pendule est sur le sept, que ce soit du matin ou du soir.

Le troisième jour, Moe a compris, l’Ukrainienne n’a plus besoin de la retenir, elle berce l’enfant en attendant de rentrer cabas et chariot dans l’ascenseur pour aller au quatrième, rien ne presse, du coin de l’œil elle surveille le chiffre sur l’horloge.

*

Qu’il est doux le froissement de l’argent qu’elle tient dans sa main samedi soir, une semaine de travail entre ses doigts et les quatre billets de cinquante devant son nez, elle rit, cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu une telle somme sur elle, elle met les billets dans la pochette serrée autour de sa taille. Le chef a donné les enveloppes et, toutes, elles ont sorti l’argent qu’elles ont glissé dans une blouse ou une poche, trop peu d’argent, mais quand on n’a pas de papiers – ou pas de compte en banque, comme Moe, il faudra qu’elle en ouvre un, ce sera mieux. Les autres femmes ont pris leur paie sans même regarder, sans sourire, rien, juste partir, fermer la porte derrière elles en attendant de reprendre mardi, et elle Moe est restée, idiote, pour remercier le chef.

Tu veux revenir travailler ici, il a dit.

Oui bien sûr.

Il faut qu’il donne son accord à la direction et Moe acquiesce de la tête, Oui oui. Il rit :

— Et alors toi, tu fais quoi pour moi ?

Elle ne comprend pas, Moe, et elle montre l’étage propre, qu’il vérifie s’il trouve la moindre poussière, le moindre papier oublié dans un coin, impossible, mais ce n’est pas de cela qu’il parle et il lui explique vite, pas de mots, juste les mains glissant sur ses hanches à elle, elle pousse un cri. Il dit encore :

— Tu veux travailler oui ou non ?

— Oui mais…

— Te sauve pas, ma jolie – et il la coince contre le bureau, collé contre elle trop près trop chaud, Moe crie une nouvelle fois, le dos cassé en arrière pour échapper aux mains qui s’égarent sous sa chemise et dans la ceinture de son jean, à côté d’elle l’enfant la regarde depuis le cabas posé là, des petits yeux ronds étonnés, non, non, pas avec l’enfant, un sursaut, elle gifle le chef de toutes ses forces, les ongles recourbés dans une griffure qui déchire la joue et le cou devant elle, le hurlement :

— Salope, salope !

Mais elle n’entend déjà plus, elle a attrapé le sac avec le petit et se précipite vers la porte, l’escalier, la rue, le soleil encore chaud, les gens – après plusieurs minutes elle s’arrête, hors d’haleine, se retourne. Personne. Poser le cabas un instant, se reboutonner. Dire à ces fichues jambes de ne plus trembler, du coton, elle voudrait s’asseoir et que son cœur retrouve un rythme normal, hein, parce que s’il continue, ça va lâcher c’est sûr, oh le dégueulasse, l’ordure. Alors elle se met à pleurer, pas tant sur l’incident que sur le travail disparu, tout à recommencer, et si cela ne revenait pas. Prendre la voiture de Réjane en cachette, se couler dans le regard des recruteurs. Compter les secondes et les minutes avant de retourner, et cette prière quand elle a vu l’enfant derrière la vitre et qu’elle l’a abandonné – tout ce qu’il faudra refaire, et les nœuds dans son ventre, les mensonges dans sa bouche.

À la terrasse d’un café, elle a fini par demander un verre de vin blanc, un petit chablis que le serveur lui conseille, le verre est froid contre sa joue, le vin joyeux court dans son palais. L’enfant est assis sur ses genoux, ne réclame rien. Tous les deux le même regard droit devant eux, et Moe l’observe en coin, à quoi pense-t-il le petit, dans les bras de sa mère incapable de garder un travail, s’il devine, s’il attend quelque chose. Il la cherche des yeux, l’entend l’appeler au-dessus de lui. Renverse la tête sans réussir à la voir et elle le rattrape en riant, le tourne vers elle, son cri de joie, son sourire chavirant quand il la trouve enfin, et elle cet élan qui ne peut s’empêcher, elle le serre contre elle, s’y agrippe. Six kilos de bonheur face à la dureté du monde.

Le lendemain, Réjane excédée par les lenteurs, les marches arrière, les échecs, la met dehors. Une semaine de travail et ce serait déjà fini ? À d’autres. Il doit y avoir de la mauvaise volonté chez Moe, pour ne pas trouver d’abord, pas même un remplacement ou l’un de ces jobs que l’on donne aux étudiants, et puis pour perdre son travail en une semaine ensuite, six petits jours. Il s’est passé quoi ? crie-t-elle en arpentant l’appartement. Moe n’a pas voulu répondre.

— Eh bien tu sais quoi ? Tu dégages ! Je suis pas là pour assumer les cas sociaux, moi. Je ne suis même pas sûre que tu cherches vraiment du travail. Tu ne vas pas rester là des années, hein, c’est clair.

Au départ, elles n’en avaient pas parlé bien sûr mais cela allait de soi, les héberger l’enfant et elle, c’était l’affaire de quelques jours, une semaine peut-être. Si Réjane avait su que cela durerait autant, jamais elle n’aurait proposé, trop petit l’appartement, et elle qui rentre du bureau épuisée chaque soir, à les voir là sur le canapé le petit qui mange sa bouillie en babillant et écouter Moe raconter ses histoires, peut plus, elle les déteste à présent, voilà, c’est comme ça. Non non, on n’en rediscute pas, qu’ils prennent leurs sacs et qu’ils s’en aillent, elle a été honnête, ne veut pas risquer qu’ils profitent d’un ou deux jours de plus pour lui dépouiller l’appartement, c’est samedi aujourd’hui, à midi elle va voir sa mère à la campagne, à midi ils doivent être partis, elle les poussera sur le palier si nécessaire.

Alors Moe marche dans la rue, se répète les mots, ne réalise pas encore – eux dehors l’enfant et elle. Elle sait qu’elle a l’air d’une folle avec le petit calé sur le côté, les sacs dans les mains et les cheveux mal coiffés parce qu’elle n’a pas eu le temps. Les passants changent de trottoir en la voyant, se retournent sur elle, pitié ou dégoût, elle a envie de crier qu’il faut l’aider, Réjane lui a laissé de quoi payer une nuit d’hôtel, et après ? Les centres d’accueil ? Elle connaît trop bien, pour les avoir vus à la télévision, ces ghettos modernes, des mouroirs pour vieux étendus aux gens comme elle et pas même un toit sur la tête, des terres abandonnées, non elle n’ira pas, ne pas se plaindre, ne pas se faire remarquer, elle sèche ses larmes, met de l’ordre dans ses cheveux. Sois forte, ma fille. Avance.

*

Elle règle sa nuit à l’hôtel, reste trois jours, s’enfuit le quatrième matin en n’ayant pas payé le reste. Erre des heures dans la ville en s’accrochant parfois à une dame seule jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce ou un morceau de pain. Toutes les piécettes qu’elle mendie ainsi, elle les garde pour acheter le lait et l’eau du biberon du petit. Souvent elle met la main dans son sac pour vérifier que le biberon est toujours là, comme s’il pouvait glisser ou s’envoler ; comme si, tant qu’elle l’a contre elle, tout n’était pas perdu. Lorsque l’enfant s’agite, elle s’assied sur un banc et lui donne à manger, surveillant autour d’elle, rinçant récipient et tétine à une fontaine.

En fin de journée, hagarde, elle essaie de monter dans un train qui va chez Rodolphe. Peut-être qu’il la laissera dormir dans la grange, installer une cahute en planches, elle fera ce qu’il demande, les tâches ingrates, laver la patte de la vieille trois fois par jour, récurer les toilettes après son passage, nettoyer par terre quand Rodolphe a trop bu, tout lui semble acceptable. Peut-être qu’il la reprendra – comme on accepte de mauvaise grâce de récupérer un objet avec une malfaçon.

Mais le contrôleur l’arrête aux portes du wagon : elle n’a pas de billet. Elle explique, supplie, promet ; il n’écoute pas. Il finit par appeler un agent qui l’emmène en essayant de la calmer et le train part, puis un autre, le dernier, la nuit tombe, elle marche dans les rues de la ville en parlant toute seule, pleure parce que l’enfant boude le biberon froid, si lui aussi se met à chicaner. Avec l’argent qui lui reste, elle achète une couverture, ils dormiront dehors elle en est sûre, peut-être dans un square si les gardiens ne les ferment pas, à cette époque ils doivent être ouverts la nuit. En attendant, recroquevillée dans un café, elle fait la fermeture, somnole à demi, et le regard du patron sur elle, qui la prend pour une mendiante sans doute, quand il a apporté le biberon réchauffé il n’a pas pu s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les sacs, on voit bien que ce sont les affaires d’une pauvresse, sa seule richesse, infini dénuement. Vers minuit elle est la dernière cliente et il l’observe depuis le bar.

— Où que tu vas dormir ?

Moe sursaute sous la question. Je vais rentrer. Le bonhomme sourit.

— T’as nulle part où aller je suppose.

— J’habite chez une amie.

— Et tu trimballes tes sacs toute la journée pour le plaisir, bien sûr.

Elle baisse le nez.

— Y a un cagibi derrière, il reprend. Je pourrais te le laisser si on s’arrange.

— On s’arrange ?

— Oui. Tu vois ce que je veux dire, hein.

Et soudain elle se sent seule, Moe, seule et vulnérable, comme l’autre fois avec le chef, une angoisse piquante, toujours à croire que le danger est dehors alors qu’il rôde près d’elle dans un bureau ou dans un café, elle se lève d’un coup, attrape l’enfant qui s’endormait, les sacs. Jette un billet sur la table en se précipitant à l’extérieur, et les cris du patron la poursuivent, Ta monnaie ! – pourtant elle en aurait besoin de ces quelques pièces, mais elle ne revient pas, trop peur, s’il l’attrapait, s’il l’emmenait dans le cagibi, il est tellement plus gros que le chef d’équipe des ménages. Alors elle traverse la rue, suit un boulevard. Il y avait un jardin par là. Grilles fermées. Elle escalade. L’enfant, les sacs la gênent. Enfin elle s’affale sous un arbuste et se cache dans l’obscurité des feuillages, hors d’haleine, et la tiédeur de la nuit en perles sur son front, dans son souffle rauque que rien n’arrêtera lui semble-t-il, la douleur au fond de sa poitrine, ou sont-ce ses poumons. Enveloppée dans la couverture et tenant l’enfant tout contre elle, elle se calme peu à peu, ne tremble plus. Elle échappe au monde, enfermée à l’intérieur, invisible aux êtres de l’autre côté des barrières, aux loups qui reniflent sa détresse en se léchant les lèvres, un peu de paix enfin, et les sanglots à cause de la fatigue. Quelques heures de répit dans le parfum des arbres. La nuit les protège, croit-elle ; à cinq heures, avant les premières lueurs de l’aube, la pluie la réveille en glissant dans son cou.

*

Perdue dans la ville, les cheveux collés au crâne et le corps grelottant, c’est la seule idée qui lui soit venue : les urgences.

Elle est entrée dans l’hôpital et s’est assise au fond de la salle tout en silence, le bébé qui tousse et fait de la fièvre, dit-elle quand on l’interroge, on l’ausculte rapidement, rien d’inquiétant, on la rassure, elle attendra pendant des heures que les blessés et les mourants, les vrais, passent aux soins – elle ne demandait que cela. Rencognée et muette à s’en faire oublier, elle profite de la foule pour se débarbouiller elle et le petit dans les toilettes, sécher leurs têtes mouillées, changer de vêtements. En début d’après-midi, elle sort acheter de quoi manger, s’assied avec l’enfant sur un banc, profitant du soleil revenu, trop chaud déjà, jamais contente hein, et elle rit toute seule. De retour dans la salle des urgences, la place est prise et elle s’installe sur une chaise dans le couloir. Essaie de ne pas regarder les brancards aux corps ensanglantés qui courent sur le lino, ne pas entendre les gémissements qui sont des hurlements, et ceux des mères, et les cris de colère parce que cela fait trop longtemps qu’on attend, l’affolement de la mort gangrène l’espace et Moe met ses mains sur les oreilles du petit, se penche vers lui, fredonne des comptines. Il lui faut du temps pour se couper de l’effroi et du bruit, elle a mis la couverture encore humide sur eux deux comme une tente ou une cabane ou un refuge, avec la chaleur le tissu sèche vite, peut-être pourront-ils rester là toute la nuit, et la suivante, et celle d’après. Et après ? Moe secoue la tête pour ne pas y penser, quand il n’y a d’horizon qu’une salle des urgences, l’anxiété lui ronge le sang, elle émerge de la couverture les joues en feu et le rouge dans les yeux.

*

On lui a posé des questions auxquelles elle a répondu du mieux possible, sans alerter, sans laisser voir la fissure d’être qui lui déchire tout le corps du haut jusqu’en bas et lui creuse les entrailles. Et puis on l’a abandonnée, oubliée, comme elle espérait. Aux regards que les infirmières coulent vers elle en passant et en s’affairant, elle a compris qu’elles savaient pour le mensonge, bien sûr le petit n’avait rien, il lui fallait seulement un abri, beaucoup de monde aux urgences ce soir-là et on les a laissés dans un coin, comme tant d’autres, sauf qu’eux n’avaient pas besoin de médecins, eux ne criaient pas, ne pleuraient pas. Juste trop de bruit tout le temps, des gens qui souffrent à vous en donner des frissons, dans la salle, dans le couloir, la nuit avance et rien ne change, les pompiers déposent des blessés sans relâche, le sang ne s’arrête jamais. Les gyrophares font mal aux yeux, qui clignotent à travers les vitres, et les sirènes dans les oreilles même quand on y chante des airs un peu gais, l’enfant gémit et se plaint, n’arrive pas à dormir. Vers deux heures du matin, Moe le dépose sur un brancard vide dans la salle, personne ne lui dit rien. Emmitouflée dans la couverture, elle prend le biberon avec elle, au petit matin il sera tiède, l’enfant sourira. Si peu de chose.

Et c’est un visage qui se penche sur elle quand son sommeil s’égratigne et s’étiole quelques heures plus tard, un visage de femme, un corps chaud et fatigué qui la regarde elle Moe ouvrir les yeux en cillant à cause des néons, et qui lui demande :

— Où est-ce que vous habitez ?

Et au moment où Moe fronce les sourcils et entend la voix, elle reconnaît l’inscription sur le brassard et d’un coup elle comprend que tout est fichu, ou alors il faudrait s’enfuir, attraper l’enfant et courir au-dehors, et perdre les sacs, mais elle n’a plus la force, plus rien, seulement ce regard de bête piégée et le sang qui déserte ses joues, la femme dit :

— Vous vous sentez bien ?

Comment le pourrait-elle, Moe, devant les lettres sur le bras de la femme qui dessinent les mots d’épouvante, Services sociaux, ça ou l’enfer, parce que, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’être emmené pour la nuit dans un endroit qui pue l’urine et où on se fait voler ses affaires, non, quelque chose de bien plus terrifiant, un voyage sans retour, quand on a vu les émissions à la télévision, comment oublier ? et Moe éclate en sanglots. Je ne veux pas, je ne veux pas, s’il vous plaît, non…, de ces pleurs qui deviennent des cris, l’enfant s’éveille et crie aussi, une infirmière vient en courant et Moe la montre du doigt dans un mugissement :

— C’est vous qui les avez appelés ! C’est vous !

Après c’est la confusion, tout le monde en même temps dans la salle des urgences et les blessés s’affolent, se relèvent, accusent, Pourquoi vous avez fait ça ? Vous ne pouviez pas la laisser tranquille ?, bien sûr ils savent eux aussi à quoi ressemblent les centres d’accueil à présent, Moe pleure toujours et la femme dit que la voiture les attend, au moins là-bas elle aura un abri et de quoi manger, pour le petit aussi – c’est pas vrai, veut pas y aller, mais on la tire par la manche, le chauffeur nous attend, ça sera mieux là-bas vous verrez.

Et puis à quoi bon. Ça se dégonfle en elle d’un coup, et se flétrit, entre l’enfant qui crie et le sang des blessés, les hurlements de souffrance et ceux de colère, Moe debout ramasse le petit et les sacs, bouscule les gens trop près, s’excuse, Je suis désolée pour le dérangement, désolée, désolée…, pousse encore, essayant de se frayer un passage entre les chaises et les brancards, laissez-moi, elle sort, une portière de voiture ouverte, elle s’affale à l’intérieur, pense à rien, le bruit du moteur qui démarre. Oui qu’on en finisse.

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2



Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la suite de ce roman

Souvenez vous je vous proposais le début ICI

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

*

Et puis il y a eu la vieille. Une surprise de plus pour Moe, la mamie, pas aimable au demeurant, qui est arrivée comme chez elle avec son Rodolphe triomphant, son meilleur petit-fils, qu’elle a dit. Pouvait plus rester seule. Avec sa jambe abîmée, elle tombait, ne se relevait pas. Qu’à cela ne tienne : la chambre d’amis était vide. La vieille venait se refaire une santé, Moe n’était pas prévenue, Rodolphe n’a pas laissé de place à la contestation – la famille, c’est la famille. Qu’elle restera là pour la fin de ses jours, il omet de le préciser. Et des petits-fils, elle en a pas d’autre ? demande Moe au bout de quelques semaines. Rodolphe ne répond pas.

Encore qu’elle ne prend pas beaucoup de place, la vieille, une fois qu’elle a quitté sa chambre. Elle s’assied sur le banc dans la cuisine, pas loin du poêle pour avoir chaud, et elle ne bouge plus jusqu’au soir – sauf pour aller pisser. Mais elle surveille. Voit tout, avec ses petits yeux qui se ferment à demi après le déjeuner, et quand Moe croit qu’elle somnole, elle les ouvre grand d’un coup en entendant le papier du chocolat, Range ça, ma fille, tu sais bien que tu es trop ronde. Ah oui, pour regarder, elle regarde. Si le déjeuner est prêt à l’heure. Si c’est bien cuit bien lavé. Si l’eau chaude ne coule pas trop longtemps, pour ne pas gâcher. Si le feu ne s’éteint pas, mais s’il ne va pas trop fort non plus. Et elle récite chaque fois au retour de Rodolphe, un beau rapport qu’elle lui prépare, Moe a fait ci, Moe a nettoyé ça, Moe a oublié de, commencé à, mis en. Saleté de vieille. Avec sa patte toute noire qu’il faut soigner le matin en ouvrant le pansement et en arrêtant de respirer pour ne pas vomir à cause de l’odeur. Est-ce que c’est à elle Moe de le faire, vraiment, à cette vieille qui n’est ni sa mère ni sa grand-mère, est-ce qu’il n’y a pas des infirmières qui pourraient venir – et Rodolphe s’énerve, Toute la journée à la maison et ça veut rien foutre, mais qu’est-ce que c’est que cette gale !

Alors Moe l’écrit dans son carnet : « la gale ». C’est comme ça qu’il l’appelle quand il est colère, presque chaque jour. La vieille boit du petit-lait. Princesse, taipouet, gale, c’est la dégringolade. Et pourtant elle n’est pas que méchante, la mamie, et peu à peu Moe se surprend à bavasser quelques instants avec elle quand Rodolphe est parti au travail, à refaire un café qu’elles sirotent dans un silence paisible, entrecoupé de quelques phrases sur le temps, les chiens ou le menu du lendemain, parfois sur l’enfance de la vieille en Alsace, qu’elle y a laissé son cœur, l’Alsace, la seule chose qui lui délie si complètement la langue et fasse briller ses yeux voilés par la cataracte. Bien sûr, le soir elle dira à Rodolphe que Moe a traîné, qu’elle n’a pas eu le temps de tout faire, misère. Mais Moe s’en fout. Les mois et les années ont passé, et son envie de tout secouer. Rodolphe râle. Elle lui oppose son sourire lointain en préparant le dîner, et tout s’arrête, happé par la grisaille de la maison, de la campagne et des âmes. N’eût été la patte de la grand-mère à soigner, la vie serait presque supportable.

 

*

La jambe de la vieille ressemble à un champ après la guerre, crevassé et tordu, percé d’obus d’où partent en étoiles de longues fissures noires, comme sur une vitre cassée par un caillou. C’en est un mystère de savoir d’où viennent ces trous de peau, ces minuscules cratères inversés, engloutis à l’intérieur, vers l’os, là où la chair déserte. Reliés l’un à l’autre par des veines violettes enflées les jours de chaleur, recroquevillées et enfouies quand il gèle, et la vieille qu’il pleuve qu’il s’ensoleille les frotte du plat de la main pour faire passer le sang, tordant son dos et se redressant bientôt en grimaçant de douleur. Au fond des crevasses, rien ne cicatrise, ni l’épiderme inguérissable ni l’odeur de viande morte, et chaque jour est une lutte inutile pour refermer les blessures et calmer la souffrance qui creuse le corps jusqu’au tréfonds. Moe nettoie et soigne et badigeonne devant la vieille muette qui jamais ne se plaint, les lèvres pincées sur les gémissements qu’elle ravale. Quand le pansement enfin enlève aux yeux du monde les plaies et l’air vicié, elles soupirent toutes les deux de cette petite victoire, d’une bataille remise à plus tard, à demain les suintements et la peau arrachée, et le noir sur la jambe qu’elles font semblant de ne pas voir s’étendre. La vieille touche la bande du bout des doigts.

— C’est tout propre, elle dit.

Moe ramasse le pansement usagé, les cotons souillés avant que les chiens ne les chipent. Elle ouvre la porte et respire jusqu’à ce que l’odeur ancrée dans son nez et jusqu’en haut de ses sinus s’estompe, que le serrement de sa gorge se relâche, au début elle aspire l’air par la bouche pour être sûre de ne pas croiser les relents âcres au bord de ses lèvres. Elle murmure, Voilà c’est fait, mais ce n’est pas pour la vieille qu’elle le dit, c’est pour elle, rien que pour elle, la vieille elle s’en moque à ce moment-là.

 

*

Alors non, six ans plus tard, il ne faut pas attendre que cette joie de vivre qu’elle avait chevillée au corps soit intacte, il ne faut même plus croire qu’elle supportera tout indéfiniment, le lit la cuisine les ménages, si c’était cela la vie.

Parfois elle prend la voiture pour aller faire la fête, le samedi soir, ces bals de campagne misérables qui sont sa seule distraction. Rodolphe laisse faire. Impose les dîners à dix-huit heures trente, été comme hiver, s’endort sur le canapé devant la télévision, bien avant le début du film, terrassé par la bière, le vin, l’alcool, tout mélangé dans des ronflements de brute. Quand Moe lui dit : J’y vais, il n’entend pas. Mais la vieille la regarde elle avec du reproche dans les yeux.

— Qu’est-ce que tu vas donc chercher là-bas.

Moe ne répond pas. Le lendemain, c’est encore la vieille qui dira à quelle heure elle est rentrée, si elle marchait droit, et si elle avait cet étrange sourire en coin.

— T’étais où, demandera Rodolphe.

— Je t’ai prévenu en partant hier, je suis allée au bal.

— Au bal ! criera la vieille.

— Je faisais rien de mal.

— Au bal, tu entends !

— Tais-toi ! gueulera Rodolphe – et toi aussi la gale, j’en ai assez de vous deux, assez des bonnes femmes, des faiseuses d’emmerdes, comme si tout était pas déjà assez compliqué comme ça.

 

 

Compliqué c’est sûr, et pas facile, à reprendre les ménages le lundi à sept heures, mais qu’ont-elles donc les vieilles de ce pays à vouloir laver et récurer dès l’aube quand le reste de leur journée est vide et que cela la couperait d’un peu d’animation si Moe venait à onze heures, ou à quatorze. Mais elles n’en démordent pas d’année en année, il n’y a que Guilaine qui ait accepté de changer les horaires, Guilaine qui toujours prépare du café et mille sucreries parce qu’elle dit qu’elle essaie des recettes, un temps de répit avec elle dans la chaleur du poêle, les plants du potager sur la table et les caresses des gros chats noirs qui se frottent contre les jambes. Mais les autres. Qu’elles iraient jusqu’à décompter les minutes qui manquent, à se plaindre du retard certains matins quand la route est glissante et que Moe conduit au pas, terrifiée par le gel auquel elle ne s’est jamais habituée. Jusqu’à la voler sur les sous, comme la vieille Mona l’autre jour qui a donné moins que convenu, et Moe a hésité avant de lui dire :

— Mais il en manque.

— De quoi ?

— De l’argent.

— Allons donc.

Avec ses doigts boudinés, la vieille a éparpillé les billets et les pièces sur la table de la salle à manger.

— Deux heures à douze euros, et tu t’es arrêtée dix minutes pour prendre un café, ça fait vingt-deux euros.

— Mais le café c’est vous qui me l’avez offert.

— Bien sûr. Je ne te le fais pas payer, tu vois. Juste le temps, je vais pas te payer le temps que tu n’as pas travaillé tout de même.

— L’autre jour quand je suis passée prendre votre colis chez l’épicier, je n’ai rien compté moi.

— C’est sur ta route, hein, tu peux y aller quand même.

— Ce n’est pas vrai, ça me fait un détour.

— Un détour ! Alors que tu as la chance d’être en voiture, tu vas pas me pleurnicher pour si peu.

— Et les dix minutes du café, ce n’est pas si peu ?

— Dis donc, ma fille, où tu veux en venir ? Il y en a des tas des gens comme toi, qui cherchent du travail.

— Des gens comme moi ?

Ce jour-là donc, Moe a perdu une cliente. Ne l’a pas dit à Rodolphe. De toute façon elle lui cache depuis bien longtemps ce qu’elle gagne, mettant sur la table la moitié de ce qu’elle a en poche. Le reste, elle le range dans une boîte enfouie sous les pulls au fond de son armoire. Ça ne s’accumule pas vite. Mais quand Rodolphe n’est pas là, elle compte et recompte, à la fois déçue et ravie ; c’est son billet d’avion retour qu’elle dissimule là.

Le sien, et celui du petit.

 

*

Car il y a l’enfant maintenant. Un enfant si calme, si invisible qu’elle l’oublie de temps en temps. Né au mois de février. En quatre mois, elle a dû l’entendre pleurer deux fois.

Un enfant du bal. Comment pourrait-il en être autrement quand Rodolphe ne la touche plus depuis bientôt trois ans, le corps amolli par une ivresse constante ? Bien sûr qu’il sait. Au début, elle a pensé qu’il la mettrait à la porte ; puis qu’il consentirait à ce qu’elle reste, sous conditions. Pour qu’enfin il la tolère en l’injuriant chaque jour, lui jetant sa faute à la figure devant tous, et qu’importe leur fierté à elle et à lui.

Quand Moe travaille, c’est la grand-mère qui garde la petite chose. Là aussi elle a craint, les premières fois, que l’enfant ait disparu à son retour. Et à vrai dire cela ne l’aurait pas tant bouleversée, cet enfant que son père, marié ailleurs, ne reconnaîtrait jamais. Et puis elle s’est attachée. Pas beaucoup, croyait-elle – mais ce jour où il a fallu l’emmener aux urgences étouffé par une mauvaise grippe, elle a senti à quel point ils étaient liés tous les deux, et comme le silence établi entre eux ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’amour, juste pas la place, pas le temps, cela viendrait.

Ainsi la grand-mère surveille l’enfant et Moe invente des excuses pour s’absenter plus longtemps, prétexte un service à rendre, un appel d’une voisine, une course oubliée. En réalité elle travaille de plus en plus, accepte tout, même le nettoyage des toilettes une fois par mois chez un couple d’agriculteurs, que c’est à lui retourner l’estomac, trente minutes ils lui donnent, six euros, elle s’en moque, elle le fait. Et aussi des soins, pas de raison qu’elle ne s’occupe que de la vieille, pour les autres aussi elle peut laver les peaux usées, panser, faire des piqûres même, parce que les infirmières sont toujours pressées et qu’elles finissent par lui montrer. Elle apprend les gestes, les produits, cela l’intéresse. Et puis vous, vous prenez le temps, vous ne faites pas mal, disent les vieilles parfois. Elle change des sondes, fait des bandages, enlève des fils après des sutures ; continue à récurer des sols et des draps infects. Quand elle rentre, elle se lave les mains pendant dix minutes. La grand-mère la regarde en coin.

— Trop bon, trop con, elle dit. Rendre service aux gens, ça a jamais rapporté.

Moe sourit. C’est pas grave. Jette un œil sur le berceau.

— L’a pas bougé, marmonne la vieille. Y pourrait être mort que ça changerait pas grand-chose.

— Il dort c’est tout. On voit son ventre qui se soulève. Il est plus heureux que nous sûrement.

Elle grimpe l’escalier quatre à quatre, range l’argent dans la cagnotte. Redescend préparer le déjeuner ou le dîner, un biberon, une purée. Une étrange fébrilité l’a prise depuis que l’enfant est là, une sorte d’urgence, partir. Impossible de rester maintenant qu’il y a cet être neuf. Impensable de l’imaginer grandir ici, entre les reproches, le mépris et les bouteilles d’alcool, la vieille qui tape avec sa canne sur le bord du berceau pour s’assurer qu’il est bien vivant, le faisant sursauter chaque fois, Rodolphe et son regard torve, elle est certaine qu’il va se passer quelque chose si elle ne fait rien, le temps est en suspens depuis ces quatre mois-là, et l’humeur, et ce qu’il y a dans l’air.

 

*

Elle le sait parce que Rodolphe a commencé à lever la main sur elle, sans doute qu’avec l’enfant il s’y est senti autorisé, et elle Moe n’avait rien à dire, Fallait réfléchir avant, elle le chante presque, certains jours, en passant un doigt hésitant sur sa joue bleuie. Quelques gifles ici et là – pas pire que les insultes au fond, si ça en était resté là. Mais quand le poing se ferme, quand ses yeux à elle ne voient plus clair quelques instants à cause des coups. Quand elle marche courbée le lendemain parce que cela fait encore mal. Quand elle croise le regard de Rodolphe sur le berceau. Il suffira d’un verre de trop, mais elle n’arrive plus à les compter. Juste la certitude que le temps presse. Et cette cagnotte qui n’arrive pas à grimper, pas assez vite, avec ces pauvres billets de cinq ou dix euros et quelques pièces pour faire illusion.

Elle a revu le père de l’enfant. Il ne donnera rien. J’ai déjà les miens.

— Celui-là aussi, c’est le tien, murmure Moe.

— çui-là il existe pas pour moi, tu comprends ça ? Je peux pas. J’ai une famille.

— Et m’aider à partir ?

— Si tu crois que j’ai l’argent.

— Même pas grand-chose.

— Mais tu t’en vas alors, c’est compris ?

Il a sorti deux billets de cinquante euros de son portefeuille. Elle était si abasourdie qu’elle n’a rien dit d’autre. Cent euros. Leur valeur, à l’enfant et à elle, aux yeux de l’homme.

 

*

Et le petit la regarde bien droit tandis qu’elle le change sur le bord de la table et qu’elle lui soulève les fesses en le nettoyant avec un coton et de la crème. Il sent la peau et la douceur, cette odeur si singulière qu’ont les bébés la première année avant de devenir des enfants, quelque chose de troublant, de profondément attirant, et Moe se penche davantage, pose le nez sur le ventre rond pour respirer le parfum indéfinissable.

— C’que tu fais ? marmonne la vieille à l’autre bout de la table.

Elle ne répond pas. Se redresse, sent s’évanouir la magie à mesure qu’elle s’éloigne, les mains courant sur le petit corps dont les bras s’agitent. Une peau si tendre, et si lisse. Elle ne se lasse pas de la toucher. Suivre du doigt les contours, les pleins, les courbes, les ombres roses, les joues minuscules qui sourient. Elle prend le bébé contre elle, l’enfouit au creux de son épaule. Le cache dans ses cheveux. Partout l’odeur l’enivre, et l’infinie délicatesse d’une chair diaphane, un velours, une caresse.

Et pourtant il faut que cela cesse, la vieille derrière elle s’interroge, demande, crie presque. À ce moment-là, Moe se sent capable de l’étouffer sous un oreiller. Elle remmaillote le petit. Après, ce n’est plus pareil. Il ne sourit plus. Elle le couche dans le berceau.

 

*

Alors parce qu’il est impossible d’attendre davantage, Moe se prépare à partir. Elle explique à Rodolphe, un matin où il n’a pas encore trop bu. Pas de colère. Juste qu’elle n’a pas d’avenir. Il se moque :

— Et là où tu veux aller, t’en auras, de l’avenir ?

— On verra. J’espère.

— Tu te fais de belles illusions.

— Je ne peux pas rester comme ça toute ma vie. J’ai vingt-six ans. C’est trop long.

— Mais fais ce que tu veux ! Faudra juste pas revenir pleurer ici.

— Je reviendrai pas.

— J’crois que c’est mieux. Je suis pas un con, quand même.

— Je suis désolée. Mais je ne vois pas… enfin voilà, je suis désolée.

— C’est ça.

— Vraiment.

— Tu pars quand ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien faudrait savoir parce que j’ai pas que ça à faire, moi.

— Je te dirai.

— Traîne pas.

Et au fond rien ne change dans leur existence les semaines qui suivent, ils étaient donc déjà si abîmés pense-t-elle, et leurs vies si éloignées, séparées d’avance. Seule la vieille boude, ne desserrant plus les lèvres de la journée. Moe n’insiste pas. Elle préfère le silence, tout entière tournée vers la fuite, car c’est ainsi qu’elle appelle son départ au-dedans d’elle, quelque chose d’éperdu, et toujours trop lent, elle piétine, ronge son frein. Rodolphe rentrant le soir jette son manteau sur le fauteuil.

— Tiens, la gale est toujours là.

Même pas une question. Il se délecte de son impuissance. Sait qu’elle finira par rester : elle n’a pas de solution. Lui ne bouge pas, profondément indifférent, désagréable ni plus ni moins qu’avant. Pas d’effort. Qu’elle en soit consciente, il ne modifiera rien. Pas à lui de le faire. Tout pourrait continuer de la même façon que les six années précédentes si elle ne s’acharnait pas à vouloir partir. Cracher sur un toit et un garde-manger toujours rempli ? Pauvre folle. Qui ignore la chance qu’elle a.

Et elle court toujours plus de ménage en cuisine, comme prise à la gorge, excédée par tout ce qui n’avance pas, l’argent qui manque, le travail qui ne vient pas, l’enfant recroquevillé sans un son dans son berceau. Jusqu’au jour où elle rencontre la fille d’une de ses vieilles clientes, qui habite à la ville. Elles ont le même âge. Une sympathie presque immédiate, et Moe s’efforce de paraître plus joyeuse et plus invisible. Travaille en babillant, frotte et récure, s’efface. Réjane la chahute, l’aide un peu, grimace devant l’évier crasseux.

— Comment tu fais pour supporter cette vie-là ?

Et Moe lui raconte. La maison sordide, l’alcoolisme de Rodolphe, la vieille qui guette. L’enfant muet. Sa petite existence en boucle, morose et sans issue. Personne sur qui compter ; seul, n est fichu. Elle veut une seconde chance. Réjane a un sourire en coin.

— Et si tu venais chez moi, le temps de trouver une solution ?

 

*

Alors voilà, elle s’en va. Elle le dit à Rodolphe. Le lendemain, en rentrant des ménages, elle trouve ses affaires entassées dans des sacs-poubelle de cent litres rangés dehors, le long de la maison. Cela ne prend pas lourd : un sac pour elle, un plus petit pour l’enfant. Le reste, c’est à lui.

— Y a rien que tu emmènes d’autre, c’est compris ?

Elle se tait. Depuis qu’elle lui a annoncé son départ, elle garde avec elle l’argent économisé, dans une poche contre son ventre. Elle cale l’enfant par-dessus. La seule chose qu’elle n’aurait jamais laissée. Elle s’appuie contre le mur extérieur de la grange, tout juste abritée de la pluie tiède et orageuse, et elle attend, l’enfant sur sa hanche, les deux sacs en plastique noir posés à côté. Solitaire encore une fois : Rodolphe a refermé la porte derrière lui. Plus rien ne filtre de l’intérieur de la maison, pas même le bruit de la télévision allumée toute la journée. Moe regarde l’enfant qui regarde les gouttes d’eau tomber de la gouttière, ne pense à rien. Juste tenir debout. À quinze heures, la voiture de Réjane entre dans la cour.

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

UN

Faut pas regretter. C’est sa grand-mère qui disait ça. Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard. Une fois que tu as cassé une barre en fer sur la gueule d’un type, tu vas pas aller t’excuser, hein, Moe. C’est pas que tu pourrais pas, remarque. Mais voilà, pour quoi faire ? Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.

Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

Et ça, Moe l’a oublié, noyé dans sa cervelle.

*

Elle vient des îles, Moe, comme la mamie qui l’appelle tête de piaf, moitié compliment, moitié moquerie – pas grand-chose dans le crâne, mais ce si joli sourire, un visage doré de soleil caché par les boucles brunes lorsqu’il y a du vent, et ces yeux oui, noirs sous les longs cils rieurs. Évidemment, que Rodolphe a craqué : une sirène sortant du Pacifique. Elle en a fait espérer du monde, la petite, tout alanguie sur le sable, des heures à contempler la mer, à y glisser son corps sans jamais se lasser, fascinée par le reflet de l’eau, par les marées invisibles et le galbe des vagues. Et elle est là, à tourner dans sa robe légère, à virevolter tel un papillon attendant le filet, est-ce que ce n’est pas sa faute aussi, est-ce que ce n’est pas elle qui l’a voulu ? Ces poses langoureuses, oh c’est sûr, la grand-mère l’aurait giflée si elle avait encore été de ce monde à ce moment-là, et du haut du ciel elle a sûrement essayé de lui lancer un éclair ou une giboulée, pour la mettre en garde, lui faire rentrer les fesses qu’elle agitait trop souvent à son goût c’est certain, mais quand une fille décide, eh bien. Moe a continué à sourire et à se trémousser, et Rodolphe a fini par l’inviter à dîner. Et puis. Elle a vingt ans à ce moment-là, qu’elle s’en débrouille. Mais si ce n’est pas pitié. Elle allait si bien avec l’île qu’elle va quitter.

Cette île qui sur le papier et dans les agences de voyages est un endroit où l’on rêve de venir, à se poser le train sur du sable blanc devant la mer si transparente qu’on la croirait fausse ; pas à se demander comment suivre à Paris le crétin dont vous vous êtes entichée. Car rien ne manque ici, le ciel bleu, les plages immenses, le soleil et les cocotiers : une vraie carte postale. Et les touristes s’y précipitent. Par milliers. Autant que d’habitants. Parfois Moe se demandait s’ils n’allaient pas la faire couler, son île, eux tous qui gigotaient et dansaient avec des fleurs autour du cou, et chantaient à en fissurer la barrière de corail. Mais ce n’est pas à cause de cela qu’elle est partie.

Non : c’est parce qu’elle n’a pas réfléchi. Ou alors un peu, mais pas trop, pas si bête, elle savait bien que ça ne serait pas rose tous les jours. N’avait pas envie de se l’avouer avant même que l’histoire se noue, malgré le pincement au fond du ventre qui venait la titiller le soir, après, quand Rodolphe dormait et qu’elle le regardait, ses quarante ans, les rides au coin des yeux et les veinules parce qu’il buvait trop. Et déjà elle hésitait à le suivre. Le doute, aurait dit la mamie.

Promesse tenue. Si vite, à peine le pied posé sur le tarmac de la métropole, quinze mille kilomètres plus tard, puisque Moe avait tout quitté pour venir au pays de son homme. Il pleuvait ce jour-là – une pluie grise et fine qu’elle découvrait, elle avait trouvé ça charmant. Rodolphe avait ri, de ce ricanement qu’elle apprendrait à détester avec les années.

— Ça tombe bien que t’aimes la flotte, tu vas pas en manquer, ici.

Et vrai, elle avait été servie, et la pluie, ça ne serait rien du tout, à côté du reste.

D’abord parce qu’elle avait imaginé arriver en ville, avec des lumières jour et nuit et des fêtes à n’en plus finir, et qu’elle s’était retrouvée là où la campagne commence, tournant en rond dans une maison trop sombre pour y lire sans lampe de septembre à mai – cependant elle s’était contentée de hausser les épaules, bonne fille : elle n’aimait pas les livres. Quand la pluie était tombée des jours, des semaines et des dizaines de millimètres durant, elle avait tiqué davantage. Sans doute l’éclat jaune de ses yeux en avait pris un coup, et le moral, à soupirer devant la fenêtre ; mais c’était toujours moins dur que le regard des gens sur elle. Voilà, à tout prendre, c’est ce regard-là qui l’avait le plus gênée. Avait même fini par lui faire regretter son île, malgré la voix de sa grand-mère en boucle dans sa cervelle, tête de piaf, qu’est-ce que je t’avais dit, tête de linotte, avance donc, maintenant que tu n’as plus le choix.

Car ici, au pays, disait Rodolphe, elle s’était trouvée méprisée, méfiée, mal-aimée. Entendait traîner les mots dans son sillage, quand elle marchait dans la rue. L’étrangère. La colorée. C’qu’y nous a ramené là. Elle n’avait pas osé en parler à Rodolphe. Pour ce qu’il en avait à fiche d’elle, à présent qu’elle était coincée avec lui, à ne connaître personne, ne pas savoir conduire, ne pas espérer le moindre travail. Qu’il l’ait appelée « ma princesse » les six mois qu’ils avaient passés ensemble sur l’île, du temps de sa mission à lui, elle ne s’en souvenait plus. Du jour où ils avaient atterri ici, elle était devenue la taipouet. Cela le faisait rire, et il le répétait en boucle à ses copains. Après la quatrième bière.

Bien sûr qu’elle s’en doutait. S’y était préparée. Pas née de la dernière pluie, non plus. Bien avant de prendre l’avion, elle avait perdu ses illusions. Rodolphe? Un abruti. Savait tout sur tout, la reprenait sur la moindre chose, lui expliquait comme à une attardée. Y compris la transformation du coprah, alors qu’elle avait travaillé à l’usine pendant un an, est-ce qu’il allait lui apprendre cela aussi, bon sang ? Mais il y avait le rêve. La France, Paris, les Champs-Élysées, les bateaux-mouches sur la Seine. La tour Eiffel qui scintille chaque heure. Dans son île, le rêve, c’était pour les autres. Elle, ses cinq frères et sœurs, les parents fatigués depuis le matin, leur destin était tout tracé : quelques petits boulots à la saison touristique, les aides sociales le reste du temps. Se marier entre soi, avec le fils du voisin. Avoir des enfants qui ne feraient pas d’études, trouveraient des jobs quatre mois par an dans la restauration ou les loisirs, attendraient les aides sociales eux aussi les huit autres mois ; épouseraient voisins et voisines à nouveau. Et elle n’était pas malheureuse, Moe, loin de là. Mais à vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance? Pas question. Elle ferait avec. Forcerait le destin, deviendrait riche, vivrait dans un hôtel particulier en pierre blanche, porterait des talons hauts et des robes trop chères. Regretterait toujours d’avoir quitté l’océan, bien sûr. Ah ça non, elle n’avait pas réfléchi.

Et il vaut mieux qu’elle n’y pense pas trop quand Rodolphe attablé devant un verre de Ricard la siffle en claquant des doigts et lui montre une poussière par terre, Dis donc la taipouet, tu sais plus faire le ménage? Mais c’est une gentille, Moe, et elle s’écrase avec le sourire. Déjà dans l’île, on pouvait lui demander n’importe quoi, un coup de main pour balayer la terrasse, préparer à manger pour la vieille mère du voisin, garder un bébé malade. Elle souriait et elle disait oui. Avec Rodolphe, elle cuisine, passe la serpillière matin et soir parce qu’il exige que cela soit propre, elle s’occupe du jardin, des deux chiens, du linge, de la vaisselle, elle range. Dérange. Range à nouveau. Cela l’occupe. Elle a passé son permis de conduire au bout d’un an pour pouvoir aller faire les courses. À force de sourires, a gagné quelques ménages dans les villages voisins – pas ici : ici, on ne lui demande rien, on préfère la débiner sans lui avoir jamais adressé la parole. Mérite pas. Qu’elle aurait dû rester à l’autre bout du monde avec ceux de sa race. Et la messe est dite.

*

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…