Trophée Anonym’us : Interview Jeremy Fel

jeudi 12 octobre 2017

Un auteur de la team sur la terrasse : Jeremy Fel

 

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Tout s’est passé assez rapidement, j’ai eu beaucoup de chance. Je commençais tout juste à envoyer le manuscrit par la poste et Emilie Colombani, mon éditrice chez Rivages, est tombée sur le blog où j’avais publié les trois premiers chapitres et m’a demandé de lui envoyer le manuscrit en PDF. Sachant qu’elle le lisait et qu’elle s’y intéressait vraiment, je ne l’ai plus envoyé à personne, me disant (connaissant son travail et grand lecteur des éditions Rivages depuis longtemps) que si par miracle elle acceptait de m’éditer, je signais tout de suite ! Et un matin est venu le coup de téléphone tant attendu…

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Il faut que le résultat sur la page soit le plus fidèle à l’idée que j’avais, que rien dans le texte ne bloque pendant mes relectures, que la phrase coule exactement comme je le voulais, de la façon la plus claire et simple possible. Je vois en général d’abord les scènes en images, le but est ensuite de les retranscrire le plus fidèlement possible par les mots.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?Ce n’est jamais douloureux d’écrire pour ma part, même si ce n’est pas non plus, bizarrement, un plaisir au sens strict du terme. Le plaisir vient plutôt ensuite, à la réécriture, quand l’essentiel du texte est là est que mon travail est de l’améliorer le plus possible.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Je n’ai pas vraiment de rituels ou de manies. Je ne m’impose pas de nombres d’heures de travail par jour où un endroit précis pour écrire. En général, j’ai besoin d’être confortablement installé, allongé sur mon lit par exemple. Et, en dehors de notes, je n’écris que sur mon ordinateur.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
J’ai commencé par écrire des nouvelles, mon premier roman pourrait d’ailleurs aussi être considéré comme un recueil de nouvelles. Ce travail oblige à aller à l’essentiel. Le texte, à l’arrivée, devant être tendu comme la corde d’un arc. Mon prochain roman sera en revanche assez long. Ce qui me plait dans l’écriture d’un roman, c’est au contraire de pouvoir laisser libre court à mon imagination, sans règles, sans restrictions.

6. Votre premier lecteur ?
Maintenant, mon éditrice. Qui d’ailleurs va bientôt recevoir le manuscrit de mon deuxième roman. Elle sera la première à le lire.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
J’ai du mal à l’imaginer. Pour ma part, c’est en grande partie mes lectures qui ont forgé l’auteur que je suis.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Pêle-mêle : Joyce Carol Oates, Stephen King, Michael Cunningham, Lautréamont, Dostoïevski, John Irving, Dan Simmons, Clive Barker, Cormac Mac Carthy, William Burroughs…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 
S’il y a quelque chose dont je ne manque pas, je pense, c’est bien d’imagination. Je n’ai pas forcément d’inquiétude de ce côté-là. Et je n’ai pas encore, je touche du bois, ressenti la fameuse « angoisse de la page blanche ».

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Car on me l’a proposé, tout simplement. C’est toujours un plaisir qu’on puisse penser à moi pour de tels projets. Et c’est aussi un challenge que je suis content de relever, j’aime beaucoup le principe des nouvelles écrites de façon anonyme, entre auteurs publiés ou non.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
C’est un peu comme pour les films d’horreur. Ce besoin de ressentir des émotions fortes. On peut être naturellement attiré par la violence, la noirceur, qui dans dans les films ou les romans est une sorte de reflet exacerbé de celle qui nous entoure tous les jours. Les romans de genre, comme le polar ou le roman noir, jouent bien sûr là-dessus et sont en général très narratifs, ce qui reste pour la plupart des lecteurs le plus important (à tort ou à raison) : suivre une bonne histoire.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Je travaille actuellement sur plusieurs projets scénaristiques, et mon deuxième roman sortira l’année prochaine chez Rivages.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

En contrepoint à la noirceur du monde que nous évoquions précédemment, ce titre de mon morceau préféré des Smiths : There Is a Light That Never Goes Out.

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

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Trophée Anonym’us : Interview Luce Marnion

jeudi 5 octobre 2017

Une auteure de la team sur la terrasse :

Luce Marmion

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Le premier manuscrit accepté est celui du Vol de Lucrèce. Devant l’afflux des manuscrits de polar reçus, l’éditeur (polar pavillon noir) avait en 2016 nommé un jury (comité de lecture d’une vingtaine de personnes) à la bibliothèque de Semoy, pour élire « le » manuscrit de l’année parmi la cinquantaine retenue par ses soins. C’est tombé sur le mien.

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Mes exigences sont sévères, tant pour l’écriture elle-même que pour le scénario. Je retravaille sans cesse le texte et le modifie à chaque relecture. Jamais satisfaite.3. Ecrire… Avec ou sans péridurale Écrire… sans péridurale pour l’action, l’imaginaire, le contenu, mais avec des forceps pour le phrasé…4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Écrire… Un peu tout le temps, à condition d’avoir plusieurs heures devant moi, ce qui n’est pas évident. Avec des récrés… thé, gâteaux, voire pire, et… Facebook qui me harcèle. J’écrivais beaucoup plus avant FB (l’année dernière) mais l’éditeur m’a vivement conseillé de m’y coller. Une belle découverte, mais très chronophage.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
Écrire… Nouvelles, romans : Les nouvelles pour la concision, la dentelle, mais je préfère le roman pour approfondir les caractères. J’ai l’impression de lire, lorsque j’écris, et je regrette de quitter un récit. Je m’attache.

6. Votre premier lecteur ?
Mes premiers lecteurs sont mes proches, amis, frères…

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?Lire… Peut-on écrire sans lire ? NON NON NON ! la lecture attentive et critique est la meilleure école.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Lire… Les grands classiques (Maupassant, Flaubert, tant et tant…) et les auteurs de polar comme Ellroy (un maître), Dennis Lehane, Pierre Lemaître (pour tout), Léo Mallet (pour les arrondissements de Paris et son mythique détective), Jean-Bernard Pouy, Dantec, Vargas (les premiers).

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète? Que feriez-vous ?
Jamais à court d’inspiration, les idées et projets se bousculent.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Le Trophée Anonym’us : D’abord par admiration pour Maravélias, j’ai beaucoup aimé La faux soyeuse. Pour le plaisir de rencontrer d’autres auteurs, pour le plaisir de faire partie d’un groupe : écrire est un travail solitaire… Pour le défi.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Le lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général : Bien sûr ! Le polar permet justement de chercher, parfois de trouver des explications aux maux de la société, à ses dérives. Celui que j’écris actuellement a pour sujet les désaxés qui frappent au nom d’Allah…

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
Deux polars édités : Le vol de Lucrèce et Le mur dans la peau (sortie septembre 2017). Le troisième en route. Je vous joins le dossier de presse du Mur.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci pour votre intérêt


Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Interview Yvan Robin

jeudi 28 septembre 2017

Un auteur de la team sur la terrasse : Yvan Robin

 

1- Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Mon tout premier manuscrit de roman, « Les multiples de un », était un projet de roman noir assez naïf sur les multiples personnalités d’un individu… Il m’a valu les refus des quelques éditeurs sollicités, dont un retour personnalisé assez encourageant qui m’a incité à persévérer.

Mon second manuscrit a été publié (« La disgrâce des noyés » – Editions Baleine), puis il m’a fallu aboutir 7 manuscrits pour de nouveau signer un contrat d’édition (« Travailler tue » – Editions Lajouanie). Un véritable parcours du combattant puisque sur ces 7 manuscrits, j’ai failli signer dans de grandes maisons à plusieurs reprises.

2- Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Dans mes premiers écrits j’avais des exigences formelles très arrêtées, par exemple : pas d’éléments d’encrage temporo-spatial, pas de noms propres, pas de dialogues, pas de travail de recherche…
Avec le temps, je cherche plus à adapter la forme du texte avec le fond (l’histoire), bref à trouver la meilleure façon de transmettre une proposition artistique.
Progressivement j’ai donc renié pas mal de mes principes, intégré des dialogues, quelques éléments géographiques, fait quelques recherches (le moins possible).

3- Ecrire… Avec ou sans péridurale ?
Pour ma part, je suis pour une littérature « sans péridurale », le lecteur doit sentir passer le texte dans tout son corps… Quitte à morfler un peu !

4- Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Oh plein… ça dépend de la phase du travail dans laquelle je me trouve. Durant l’écriture du premier jet, il me faut juste un bistro confortable (banquette de Moleskine de préférence) et du café pour écrire de longues heures. Par la suite, comme le travail est plus fastidieux, je dois changer régulièrement de lieux de travail (bibliothèque, espace de co-working, bars…) pour stimuler la créativité, et prendre du recul sur le texte. Quand il faut débloquer une situation, je vais chercher un état second qui me permettra d’être plus clairvoyant sur mon texte, en espérant que l’incohérence ou la solution du problème m’apparaisse. Pour ce faire je vais courir, nager, suer au hammam, méditer…
Sinon j’ai la manie (probablement très répandue) de faire des sauvegardes sur plusieurs supports (clef, ordi, disque dur externe, boites mails…) après chaque session.
Je note aussi constamment sur mon téléphone les idées qui me viennent (en parlant avec des gens, en lisant, en dormant…) c’est parfois impoli, mais j’ai trop peur de passer à côté d’une bonne idée.

5- Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
Les nouvelles c’est assez gratifiant parce qu’il suffit de quelques jours de travail pour voir le résultat !
Ça permet également de tenter des figures que je n’oserai pas envisager sur le format d’un roman (une forme un peu hybride, un personnage difficile à cerner…).

6- Votre premier lecteur ?
Ça dépend du projet en fait, il peut s’agir de ma compagne, de l’un de mes frères, d’un ami, d’un collègue auteur, voir d’un éditeur…

7- Lire… Peut-on écrire sans lire ?
Oui ! Mais…
J’ai publié mon premier roman sans avoir jamais rien lu (moins d’une dizaine de romans en tout cas), mais très vite je me suis aperçu que je tombais dans des écueils grossiers, faisais des références involontaires, que je n’arrivais pas à suivre les discussions… Depuis mon premier roman, publié en 2011, j’ai dû rattraper mon retard. Je lis 4 à 5 roman par semaine, et en fait c’est génial de lire. Presque aussi bien que d’écrire.

8- Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Il y en a tant ! Echenoz, Bove, Forton, Céline, Fante, Bukowski, Eston Ellis, Selby…
Comme il n’y a que des garçons (presque tous morts), je citerai également Patti Smith, Virginie Depentes, Anne Bourrel et Julia Deck !

9- Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça ne m’est jamais arrivé, mais ça m’angoisse néanmoins… C’est l’envie qui me fait avancer, si je la perds, ça risque d’être difficile de continuer.
J’élèverai des chèvres, sinon… Je trouverai bien quelque chose à faire…
Bon, j’ai toujours 3 ou 4 projets sous le coude, donc normalement ce n’est pas pour tout de suite…

10- Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Après deux années très riches (promo de « Travailler tue », ateliers d’écriture, rédaction de mon 3ème roman…) j’avais envie de retrouver la jubilation de la création pure.

11- Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ? 
Le roman noir est probablement le meilleur vecteur pour appréhender le mal et ses racines, pour comprendre le monde et se purger de la violence.
En ces temps sombres, il est un outil précieux et indispensable.
Après, ce sont un peu toujours les même ficelles qui tirent les ventes du polar… L’immense majorité des auteurs vendent très peu de livres.

12- Vos projets, votre actualité littéraire ?
Je viens de remettre à mon éditeur le manuscrit de mon troisième roman, les heures sont longues et mes ongles bien courts… J’en saurai plus sur mon avenir dans quelques jours.
Sinon j’attaque le prochain, un projet ambitieux, qui va m’occuper pendant au moins deux ans…


13- Le (s) mot(s) de la fin ?

Vive la littérature sans péridurale !

Trophée Anonym’us 2017/2018 – Interview croisée d’Eric Maravelias et Ian Manook

Pour ouvrir la 4e édition du Trophée Anonym’us c’est une double interview qui vous est offerte

Trophée Anonym’us 2017/2018 – Interview croisée d’Eric Maravelias et Ian Manook


vendredi 22 septembre 2017

Ouverture du Trophée, I. Manook et E.Maravelias en interview sur la terrasse.














1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Eric Maravélias : L’histoire est connue. Je l’ai envoyé par la poste à Rivages et Gallimard. La Série Noire a répondu quinze jours plus tard. Alors que pour Manook… bref. Cependant, avant cela, je l’avais envoyé à une vingtaine d’éditeurs. Ignare en ces domaines, un éditeur étant un éditeur, pour moi, tous pareils, je n’ai pas fait attention au fait que beaucoup étaient spécialisés. Histoire, sciences, les étrangers uniquement… bref. Vingt refus évidemment justifiés.
Ian Manook  : J’ai envoyé le manuscrit de Yeruldelgger par la poste à Gallimard et je l’ai fait déposer chez Albin Michel. Gallimard l’a refusé en considérant qu’il ne rentrait pas du tout dans sa ligne éditoriale, et Albin Michel l’a accepté avec enthousiasme. Quand on pense que Maravelias a été accepté par Gallimard !
 
2. Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
I.M : Ma première exigence est égoïste puisqu’elle est de me faire plaisir. La seconde est généreuse parce qu’elle cherche à offrir au lecteur une belle histoire. C’est dans ce sens que je dis en conférence qu’un auteur doit être un égoïste généreux. Les autres exigences relèvent de l’écriture, et là c’est un autre domaine où j’ai beaucoup appris en travaillant à l’édition de la trilogie mongole. Notamment en réussissant à perdre une certaine vanité d’auteur au profit d’un vrai travail basé sur les retours de lecture. Avec pour ultime exigence, celle de trouver le juste équilibre entre ce que j’accepte de retravailler et ce que je considère comme définitif. Ce que je note dans la marge des copies de relectures comme des « coquetteries d’auteur ». Un peu comme Maravelias, lui aussi assez coquet dans son genre.
E.M : La question est vaste. Personnellement, je m’attache presque exclusivement au style. La forme, pour moi, compte plus que l’intrigue ou l’histoire. J’attache une grande importance aux dialogues, qui, bien souvent, ne sonnent pas juste. Ça nécessite d’habiter totalement ses personnages et d’être capable de s’immerger absolument dans la scène. De la même manière qu’est censé le faire un comédien. Le vécu compte aussi énormément. Incarner un chef d’entreprise, un multi millionnaire, un Mongol, ne s’invente pas, par exemple. Manook peut faire ça très bien. Idem pour faire vivre un jeune délinquant de banlieue, un braqueur, un proxénète, un politique… Pour que les mots sonnent vrais, il est préférable d’avoir vécu ces situations, d’avoir été immergé un certain temps dans ces univers. En tout cas en ce qui me concerne, puisque je m’attache essentiellement aux personnages et à leur psychologie. Sinon, soit on caricature, on « clichète », parfois à outrance, on s’arrange pour rester vague, ou on se documente le mieux possible… mais ça ne remplace pas la réalité. Je pense que pour bien « être », il faut, non seulement avoir été, mais en plus, avoir pu en retirer l’essence, la moelle. Après, si on parle de thriller, de page turner, de romans où l’action prime, cela devient moins primordial, car le viseur est centré ailleurs.
3. Écrire… Avec ou sans péridurale ?
E.M : C’est écrire, la péridurale. Pour éviter le péril du râle – une vanne que m’a soufflé Manook, toujours vif d’esprit pour la déconnade. Pour accoucher de sa vie, assumer son destin, supporter ce monde où l’on croit représenter quelque chose ou être quelqu’un, laisser une trace, pauvre marque de craie vite balayée par la houle. Pour exister un peu, servir, être aimé, admiré, envié, honni, pour expulser ce trop plein qui déborde parfois depuis le berceau, témoigner, vomir, mettre ses tripes sur la table sans défaillir, rougir, devenir blême…
I.M : Surtout sans aucune anesthésie. Que l’on soit un auteur zen pour qui écrire est un plaisir, ou un auteur qui enfante dans la douleur, l’anesthésie serait une erreur. Plaisir ou souffrance, il faut assumer. Un petit verre de quelque chose ou une cigarette parfumée à la rigueur, et encore ! De toute façon le problème ne se pose pas pour moi : j’aime écrire « au naturel » et pour rien au monde je n’altérerais cette sensation de plaisir, comme me l’a si bien appris Maravalias…
4. Écrire… Des rituels, des petites manies ?
I.M : Pas vraiment. Il faut que je sois content de ma première phrase, et ensuite j’attaque chaque roman sans plan, sans documentation préalable autre que mes souvenirs, et en déroulant l’histoire d’un seul jet sans jamais revenir en arrière. Je parsème juste mon texte de mots en rouge qui peuvent signifier différentes choses : un style ou un mot dont j’ai senti à l’écriture que je pourrais l’améliorer à la relecture ; un nom, un chiffre, un lieu cité de mémoire et sur lequel j’ai besoin d’une petite vérification ; ou une digression qui me plaît et que je garde, mais qui exige pour que le lecteur ne se perde pas que je remonte planter quelques jalons plus en amont dans le texte. Sinon j’écris sans horaire fixe, un peu n’importe où, avec une préférence pour les ambiances bruyantes et animées. Quelques fois même je mets en fond sonore des vidéos de Maravelias à la guitare. Pour le bruit surtout.
E.M : Oui. Enregistrer des dizaines de fichiers et perdre le bon. Dans ce cas là, j’appelle Manook, qui conserve précieusement chacune de mes œuvres.
5. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?
I.M : Pour l’instant j’ai besoin d’espace dans mes romans. Entre 400 et 500 pages, c’est la bonne longueur pour développer mes personnages et mes intrigues. Pour les nouvelles, je me recentre surtout sur les dialogues. Quatre des six nouvelles que j’ai écrites sont d’ailleurs exclusivement constituées de dialogues. C’est une technique que j’aime beaucoup et qui se rapproche du théâtre, exercice auquel j’aimerais bien me frotter un jour, surtout depuis que j’ai vu Maravelias déclamer son Ulysse des quartiers
E.M : Pour la nouvelle, c’est un paradoxe. J’aime énormément en écrire, mais j’ai du mal à en lire. Il n’y a que celles du Trophée que je lis avec plaisir, mais pour des raisons qui tiennent au jeu, au fait que je connais la majorité des auteurs. Ensuite, à moins d’avoir une plume exceptionnelle, comme Manook, de savoir instaurer une ambiance ou un bout d’univers rapidement, il faut une chute qui claque, surprenne, désarçonne. Ce n’est pas évident. La nouvelle, c’est le coup de foudre. Comme pour Manook et moi.
Pour le roman, c’est une autre paire de manche. C’est l’écoulement du temps, l’intimité, l’habitude, presque, un fil qui se tend et qu’on garni de perles jusqu’à en faire un superbe collier, ce sont les marées, le flux et le reflux, de nombreux vas-et-viens, une croisière au long cours. Le roman, c’est la longue histoire d’amour. L’amitié. Oui, oui, avec Manook, on construit un roman à partir d’une nouvelle. C’est beau.
Aujourd’hui, ma préférence va vers la novella. Entre quatre-vingt et cent-vingt pages. On en est là, avec Manook. Un coup de foudre qui dure un peu plus longtemps, en quelque sorte.
Je citerais Dominique Delahaye, avec « A fond de cale », par exemple, ou Dominique Forma avec « Albuquerque ». Il y en a bien d’autres, mais j’ai lu récemment ces deux-là, dont la forme et le fond m’ont plus. La Manufacture de Livres a une collection dédiée à ce format que négligent de nombreux éditeurs.
 
6. Votre premier lecteur ?
I.M : C’est moi. Ça semble une évidence, mais ça ne l’est pas toujours. Il faut savoir s’extraire de son état d’auteur pour lire ce qu’on a écrit avec un œil de lecteur. Les points de vue sont assez différents. Françoise lit bien entendu tout ce que j’écris à un moment où à un autre, quand elle le décide. Ensuite la trilogie mongole a été lue par deux amis plus une personne de chez Albin Michel et une libraire. Mais dorénavant, mon lecteur préféré, celui dont la gouaille sait élaguer, à la lecture, mes envolées trop lyriques, c’est Maravelias.
 
E.M : Mon premier lecteur, c’est moi. Avant tout. Puis vient Anne, ma compagne, qui me dit sans cesse :
– Oui, mais là, on comprend pas !
Et à laquelle je réponds presque toujours :
– Non, mais c’est après, qu’on comprend.
Il y a Ian Manook, grâce à qui je réalise peu à peu ce qu’est l’écriture, toujours partant pour lire ma prose et me faire ses remarques, m’éclairer sur ceci ou cela. En général, il ne tarit pas d’éloges. La dernière fois, il m’a dit : « Fils, t’es un artiste, un génie ! » Ça m’a touché, c’est clair.
Puis viennent quelques personnes choisies, copains, lecteurs lambda, souvent, d’autres auteurs, blogueurs…
 
7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
E.M : Bah ! Peut on comprendre la société et le monde sans connaître l’Histoire et ceux qui l’on faite ? Certainement non. Nous sommes le résultat de tant d’influences. Ne dit-on pas que tel ou tel artiste nous inspire ? D’ailleurs, dans l’absolu, peut-on écrire sans avoir jamais su lire ? La réponse est là.
Il faut lire, et bien lire. Augmenter son vocabulaire par la même occasion, ce n’est pas du luxe, bien entendre le son complexe et varié des grands noms de la littérature, passés ou contemporains, même si, pour ma part, excepté pour Manook, cela va sans dire, je ne trouve véritablement mon plaisir et mon inspiration que dans certains auteurs des siècles passés sous la plume desquels la langue est mise en avant et où le fond se révèle souvent si profond. Tous ces écrivains possédaient une réelle culture, il connaissaient l’Histoire – même si beaucoup furent plus que partiaux – la société, ses travers ou ses progrès, ils en parlaient encore plus ou moins librement. Autant de choses qui influent sur l’écriture. Oui, il faut lire. Mais pas n’importe quoi, non plus.
I.M : Je lis très peu quand j’écris, et depuis trois ans j’écris beaucoup. J’ai trop peur de tomber sur des histoires ou des styles magnifiques. Être envieux d’une idée, jaloux d’une expression. Alors je ne prends pas risque et durant toutes ces années, je n’ai lu et relu qu’un livre pour donner une perspective à mon écriture, un point de fuite à mon idéal, et c’est encore et encore la Faux Soyeuse de Maravelias.
 
8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
E.M : Ma muse n’est pas de ce monde, mais son Esprit m’inspire à chaque seconde, comme elle en a inspiré d’autres, en d’autres temps.
Sinon, pour être plus terre à terre, nombreux sont les auteurs qui m’ont inspiré sans que j’en ai conscience. Je crois que Manook, avant même de le connaître, m’inspirait déjà. Son aura, un je ne sais quoi dans l’air… bref. Je m’en suis imbibé. Tous les citer serait trop long. Tous avaient quelque chose qui leur appartenait. Disons, et je me répète, qu’au moment où j’ai décidé d’écrire mon récit, l’histoire de ma vie, j’étais sous l’influence d’Edward Bunker, de James Lee Burke et de James Ellroy. J’achetais tous leurs livres que je dévorais aussitôt. Autant dire que pour Bunker, ça allait, ça ne pétait pas le budget, autant pour les autres… alors j’allais les choper d’occasion chez Gibert, Boulevard St Michel.
I.M : Zweig, Malaparte, Buzzati, Salinger, Buarque, Borges, Amado, Garcia Marquez, Maravelias…
9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé !
Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
E.M : Quatre questions en une ? Je ne pense pas au fait qu’il soit possible, un jour, que je n’ai plus envie d’écrire, mais plutôt au fait qu’on ne me publie plus. Que je disparaisse des radars. Que cette illusion se dissipe. Je travaille dans ce sens. J’organise ma vie dans cet objectif. Me centrer et me concentrer sur l’essentiel. Une vie saine, des plaisirs simples, les parents sur lesquels il faut veiller, notre propre subsistance, notre toit, une poignée d’amis, et le lever du soleil, les cycles de la lune, l’éternel retour des saisons, l’âge qui avance, la sagesse, si loin…
De fait, peu m’importe que j’ai envie ou non d’écrire, j’ai envie de tellement d’autres chose, et peu importe si on me publie ou pas, car je me rends trop compte que tout ceci n’est rien, vents et chimères. Ça flatte mon ego, surtout. Je passe mon temps à jongler entre mon refus de tous ces artifices, et le moyen d’en tirer le meilleur sans tomber dans le piège. C’est un exercice difficile et périlleux, mais qui satisfait mon tempérament d’ascète. Dans cet esprit, de renoncement et d’humilité, Ian Manook est une source d’inspiration indéniable.
I.M : Ça ne m’est encore jamais arrivé. Je n’ai aucune peur de la page blanche. J’ai même encore un peu tendance à écrire trop, mener deux ou trois manuscrits en même temps, sauter d’une idée à l’autre. Et si ça m’arrivait un jour, je commencerais aussitôt un nouveau roman sur le désespoir d’un écrivain dont l’inspiration s’est tarie. Mais quand cette improbable éventualité frôle mon esprit, je m’y prépare en échangeant avec Maravelias.
10. Pourquoi avoir créé le Trophée Anonym’us ? Pourquoi l’avoir créé ? 
E.M : Pour le fun, rien de plus au départ.
Ensuite, parce que j’aimais écrire des nouvelles, que je côtoyais beaucoup d’auteurs reconnus sur les salons et des non édités à côté. Aussi à cause des prix littéraires truqués, biaisés, affaire d’influences, d’accointances, de convenances, de mode … bref, tout sauf l’essentiel. Non pas seulement en ce qui concerne les gagnants, mais aussi par rapport aux sélections.
L’anonymat et le mélange entre édités et non édités me semblait une bonne idée non exploitée, également. Une prise de risque pour les confirmés, et un beau challenge pour les petits poucets. Dans ce sens, j’ai sollicité Ian Manook. Pour qu’il se prenne une gamelle et cesse de me faire de l’ombre.
C’est une manière de montrer aussi qu’il existe de belles plumes ignorées des éditeurs. Ce que tout le monde sait, certes. Dans ce sens, le Trophée et son aura auront permis à une demi douzaine d’auteurs de trouver un éditeur. Inutile de dire que cela nous réjouit. Et puis j’aime monter des projets, tisser des liens, communiquer. Et, par-dessus tout, j’aime créer. Une belle sculpture comme un ravissant jardin, un morceau de guitare comme un texte, un poème, que ce soit beau, harmonieux. Trouver le bon ton, la bonne note, le bon geste, la juste attitude. Oui… je m’égare. Disons que ces choses sont à la base de tout ce que j’entreprends. Du Trophée comme du reste.
10. Pourquoi avoir accepté d’être parrain pour ce trophée ?
I.M : J’ai une telle admiration pour Maravelias, son style, son écriture, sa philosophie de la vie. J’aime sa poésie lugubre et désespérée. J’envie ses Adidas de bogoss. Je jalouse son profil de rapace, sa gouaille du neuf deux et sa démarche à la Popeye. Même si je n’avais pas été obligé d’accepter ce parrainage en échange de l’effacement d’une dette de 112,85 euro que je lui devais sur deux barrettes, j’aurais craqué pour ce poste…non, je déconne, en fait, j’ai cru accepter le parrainage des lanceurs d’alertes masqués vengeurs du monde, les Anonymous. J’aurais dû faire attention à l’apostrophe. Je me suis laissé enfumer comme un baltringue par une tête de métèque en survêt. J’aurais dû me méfier. Quand je lui ai parlé oseille, il m’a dit t’auras des nouvelles pas courriel. Depuis j’en reçois une vingtaine par an. Que de la prose, pas de la maille !
11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?
 
E.M : C’est l’organisateur du Trophée, qui a pondu ça ? On dirait une tirade de Manook. Franchement, je ne suis ni sociologue, ni psychologue. Nous sommes des voyeurs, d’éternels enfants, cruels et égoïstes, qui aimons nous faire peur, sans doute, blasés, aussi, habitués, rompus à la violence virtuelle que dégueulent tous nos écrans. Pourtant, ailleurs, pour les autres, cette violence est bien réelle, et jamais la fiction ne dépassera la réalité. Peut-être qu’on en veut toujours plus, de surenchères en surenchères, jusqu’au drame.
Prenez Manook, au hasard : Un prix, deux prix, trois prix, 15 prix… ça ne peut que mal finir. Trop, c’est trop, voilà tout.
I.M : Notre monde est maso. Plus notre quotidien est noir, plus le roman noir doit être plus noir pour dépasser la réalité. Donc pour les auteurs, « tant que c’est noir, il y a de l’espoir » comme dit Maravelias.
 
12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
E.M : Mon actualité littéraire n’a pour le moment rien d’officiel. J’ai bon espoir que mon prochain livre voie le jour en 2018, mais rien n’étant signé, il n’y a rien à en dire, sinon que ce sera une fiction, très éloigné de La Faux Soyeuse, dans un Paris et sa banlieue au bord de la rupture. Avec de nombreux personnages que j’espère forts, car ils portent toute l’histoire sur leurs épaules.
Ian Manook ayant lourdement insisté, je pense que je l’autoriserai à en rédiger la préface. Ça lui filera un coup de pouce.
I.M : Le 4 octobre sort Mato Grosso, un roman complètement différent de la trilogie mongole. Une sorte de huis-clos, mais au cœur du Pantanal brésilien qui devient le plus grand marécage du monde à la saison des pluies. C’est à la fois une histoire de vengeance, une réflexion sur l’écriture, et un cri d’amour pour cette région où j’ai passé plus d’un an dans ma jeunesse. J’espère que mes lecteurs me suivront. Il y a deux façons d’aimer lire : aimer les livres pour l’objet qu’ils représentent et l’histoire qu’ils racontent, ou aimer les auteurs et les suivre dans leurs expériences, leurs engagements, leurs chemins de traverse, leurs contre-pieds. C’est ce que Mato Grosso va tester après le succès de la trilogie mongole. Mais bien entendu, mon actualité la plus sensible, c’est l’attente du prochain Maravelias.
 
13. Le (s) mot(s) de la fin ?
E.M : Abyssus abyssum invocat.
Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick…
I.M : Maravelias
Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse