Trophée anonym’us : Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

dimanche 16 décembre 2018

Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

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Je les ai croisés pour la première fois dans le hall d’entrée, près des boîtes aux lettres, alors que je m’apprêtais à sortir mon chien. Il était environ vingt-deux heures

.— Bonsoir ! Nous sommes vos nouveaux voisins du dessus. Nous venons d’arriver. Voici ma femme. Et ma fille, Pami.

Je leur ai aussitôt souhaité la bienvenue, c’est une chose qui se fait.
Je ne les rencontrais pas souvent. Parfois, le matin, quand je sortais de chez moi pour emmener ma fille à l’école, je voyais la femme surgir en trombe de la cage d’escalier, traînant dans son sillage la fillette ensommeillée. La mère courait devant sans lui tenir la porte, mais elle ne s’en préoccupait pas, elle avançait au rythme d’un pas cadencé que la fillette peinait à suivre. Ça me faisait mal pour l’enfant qu’on venait à peine d’extirper de son lit et qui suivait bon an mal an.Passe encore qu’on soit obligé de courir une fois pour pallier un défaut de réveil. Mais pratiquement tous les jours, ça me dépasse. Il suffirait de s’organiser un peu.Ces fois-là, la femme me saluait à peine, un « bonjour » forcé, soufflé comme un coup de vent, à peine audible. Et, pour compléter le tableau, un regard dur, rivé au sol. Elle faisait la tête. En permanence.Leur attitude me consternait. Se montrer poli et souriant est la moindre des choses. Je pense pour ma part être une personne joviale, j’estime que je n’ai pas à faire peser mes états d’âme sur ceux qui m’entourent. D’ailleurs, la gamine aussi était avare de sourire. Que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats.


Au début, nos voisins étaient des gens plutôt discrets. Jusqu’à cette nuit-là.


Alors que je tenais mon chien en laisse — c’était l’heure de la dernière balade —, j’ai trouvé l’homme dans le couloir, très excité. Il m’a montré un mot accroché à la porte vitrée que j’ai survolé rapidement. Il a commenté : « C’est nous, c’est pour l’anniversaire de ma fille, on s’excuse, on risque de faire un peu de bruit, on voulait prévenir. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, vous comprenez. » J’ai souri de bonne grâce et j’ai transmis mes bons vœux. Puis je l’ai observé qui faisait la circulation derrière la grille de la cité et qui accueillait ses invités. Ils s’annonçaient nombreux ; autant de personnes dans un si petit appartement, cela me laissait perplexe. Alors, au moment où je suis rentrée avec mon chien, comme l’homme était encore là, je l’ai prévenu :

— Essayez de ne pas faire trop de bruit quand même.

— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Madame. 

Résultat, à l’aube, la fête battait encore son plein. Une musique assourdissante, des éclats de voix avinées, des talons qui claquaient sur le parquet. Mon mari et moi avons vibré au rythme de leurs vociférations jusqu’à sept heures du matin. En début d’après-midi, la musique a repris de plus belle. Mon époux était énervé, il voulait monter. Normal. J’ai tenté de l’apaiser : je n’aime pas les conflits, et on ne sait jamais sur qui on tombe : ces gens étaient peut-être des détraqués. Mais mes protestations n’ont pas pu entamer sa détermination : il s’y est rendu. C’est la femme qui lui a ouvert. Elle a obtempéré illico. J’étais rassurée.


Le surlendemain soir, nous regardions un film à la télévision lorsque la musique s’est à nouveau mise à trompeter. Des hommes parlaient si fort que j’avais l’impression qu’ils étaient au milieu de mon salon. Je regardais mon époux qui soupirait ostensiblement. Il perdait patience.Je n’aime pas quand mon mari s’énerve, j’ai peur de ce qu’il pourrait advenir, je m’imagine toujours le pire, une bagarre, une dispute qui se termine mal, ce n’est pas si rare. Du coup, cette fois, j’ai pris les devants et je suis montée. La femme m’a ouvert. Il y avait du monde chez eux. Elle a refermé la porte juste derrière elle afin que ses invités ne me voient pas. Je lui ai demandé s’il était possible de faire moins de bruit, arguant que ma fille devait se rendre à l’école le lendemain. « Comme la vôtre, je suppose », ai-je ajouté afin de stimuler sa conscience maternelle. Elle a hoché la tête, m’a jeté un « d’accord » de principe avant de disparaître. Deux heures plus tard, je me trouvais à nouveau sur leur pallier, excédée par le bruit qui n’en finissait pas et fébrile d’avoir dû calmer mon époux qui menaçait de prendre le relais avec une virulence qui m’effrayait. Un des invités m’a ouvert, un grand homme carré, en costume, empestant l’eau de toilette

.— Écoutez, ai-je fait en tentant de réprimer mes tremblements, ça fait trois heures, le bruit, les voix, les talons sur le parquet, le volume est trop haut, il faut baisser.

Il a tangué en me dévisageant d’un regard torve.

— Ouais, on s’en va de toute façon.

Mon cœur s’est remis à battre normalement, mon mari resterait au bercail, j’aurais eu raison des malotrus. Mais au petit matin, des voix ont éclaté. Le voisin beuglait des paroles incompréhensibles tandis que sa femme hurlait « Au secours, lâche mon téléphone, lâche-moi, au secours ».

J’ai pivoté vers mon mari dont les yeux étaient rivés au plafond. La minute suivante, notre fille, effrayée, est venue se réfugier dans notre lit

.— Il ne manquait plus que ça, ai-je lâché, les voilà qui se disputent.

Décidément…Les vociférations allaient croissant, l’homme continuait à aboyer, et la femme, à hurler comme une hystérique.

— Il va lui faire mal ? s’est alarmée notre fille.

— Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, essaie de dormir, ai-je murmuré.

J’ai quand même interrogé mon mari, histoire d’être en ordre avec ma conscience :

— Tu crois qu’il faut faire quelque chose ?

Il a secoué la tête, j’ai soupiré d’aise : que l’un de nous s’en mêle alors qu’on ne connaissait rien à l’affaire ne me paraissait pas très prudent : on n’est jamais à l’abri de se méprendre, ou, pire, de récupérer une balle perdue. Chacun chez soi, chacun ses problèmes.

— Et la petite fille ? a insisté notre fille.

— Si la petite fille pleure, je monte, ai-je promis pour avoir la paix.L

e jour s’est levé sur nos cernes et nos mines blafardes. En début d’après-midi, rebelote, voix, musique. Ils dépassaient les bornes.

— Et puis merde, j’y vais, ai-je crié à mon mari depuis le couloir.

Le locataire m’a ouvert.

— Vous vous rendez compte ? La fête qui s’est terminée à pas d’heure, la musique à fond, le volume sonore des discussions, et, cette nuit, la dispute avec votre femme…

— On s’est pris la tête, m’a-t-il répondu, penaud.

Je me suis radoucie, il n’était pas dans mon intérêt de le braquer. Et puis, il avait l’air sincère. Les hommes qui souffrent m’ont toujours inspiré de la sympathie.

— Ça nous arrive à tous, évidemment, mais la prochaine fois, essayer de baisser d’un ton, ou sortez faire ça dehors… Vous savez, vos cris ont vraiment fait peur à ma fille. Je n’imagine même pas la trouille de la vôtre.

Les mains dans les poches, il a haussé les épaules pour toute réponse.

— Bref, ai-je conclu, de deux choses l’une, ou bien ça se calme tout de suite, ou bien je préviens le bailleur.

— Ah bah non, il ne faut pas.

— Je suis entièrement d’accord, je n’ai pas envie non plus d’en venir là. Nous avons toujours vécu en HLM et nous n’avons jamais eu de problème jusqu’à présent.

J’étais fière : j’étais parvenue à dire ce que j’avais à dire, avec diplomatie, mais sans mâcher mes mots. Une main de fer dans un gant de velours. Mes menaces ont porté leurs fruits, les nuisances sonores ont cessé dès la nuit suivante. J’ai cru que l’homme avait compris, j’ai pensé que son civisme dépassait celui de son épouse. J’ai rapidement déchanté : les cris, la musique, le bruit, les rires, les disputes ont repris. Elles étaient d’ailleurs d’une violence inouïe, la dernière supplantant systématiquement en hargne la précédente. Je plaignais la pauvre enfant qui était témoin de ce déferlement de haine. Je l’imaginais inquiète au fond de son lit, en train de se ronger les ongles, en attendant que le calme succède à la tempête.


Chez moi, l’ambiance devenait électrique et je passais des heures à tempérer mon mari par crainte du débordement, ce qui finissait par nous rendre agressifs l’un envers l’autre. J’entendais mon époux soupirer d’exaspération et cela me rendait nerveuse. Je faisais mon possible pour atténuer le préjudice, quitte à forcer un peu le trait. « Mais non, ce n’est pas si fort après tout, il faut être un peu tolérant, ils ne sont pas responsables de la mauvaise isolation des appartements. », répétais-je en me montrant le plus convaincante possible.On n’imagine pas à quel point le bruit peut vous prendre en otage. Je n’en dormais plus, j’étais sur le qui-vive en permanence, les oreilles dressées dès que je distinguais le moindre craquement. J’en voulais à mon mari de ne pas prendre sur lui et, lassée de faire tous les efforts toute seule, je le bombardais de reproches : « Tu réagis comme un vieux grincheux », « Tu focalises », « Trouve-toi une occupation », « Achète-toi un casque » .

La vie devenait compliquée. J’étais sans cesse écartelée entre les voisins avec qui je ne voulais aucun problème et l’énergie folle que je dépensais pour canaliser mon époux tandis que lui ne prenait pas la peine de dissimuler son agacement. Il n’avait que ses nerfs à gérer, j’étais en garde de tout le reste.


Les semaines passaient et augmentaient notre malaise. Nous n’existions plus qu’au rythme des voisins, les nerfs en pelote en permanence. Je me rassérénais quand je les entendais partir, je guettais leur retour avec fébrilité. Je n’étais complètement sereine que le matin, après huit heures, quand je savais que l’homme dormait et que la femme n’était pas là. C’était une sorte de répit. Parfois, je m’autorisais une petite vengeance : lorsque la nuit avait été abîmée par leur rixe, je faisais courir sur le chauffage en fonte le dos d’une cuillère en bois, ricanant à l’idée que cela réveillerait le voisin qui dormait tranquillement alors que j’étais sur le point d’exploser. Même ma fille subissait le préjudice : je l’enjoignais sans arrêt à retenir ses rires et à se taire, prétextant que nous nous devions d’être irréprochables pour conserver notre crédibilité.


Ce soir-là, ma fille et moi étions devant la télévision. C’était la finale de The Voice. Un peu plus tôt,mon mari exaspéré s’était retiré dans notre chambre. Au-dessus, le bruit était assourdissant. Plusieurs fois d’affilée, j’ai augmenté le son du téléviseur dans l’espoir de couvrir le raffut des voisins et de détourner l’attention de mon époux dont je me doutais qu’il devait être en train de fulminer tout seul dans notre lit. Tout en appuyant sur la télécommande et en m’esclaffant ostensiblement sur la tenue de telle ou telle chanteuse en herbe, je sentais monter en moi une irrépressible rage. Rien à faire, je n’arrivais pas à suivre le programme. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, claqué la porte de chez moi, monté les marches quatre à quatre. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai sonné. La femme a ouvert, en décochant un œil méfiant vers son époux. J’ai compris qu’elle espérait qu’il ne viendrait pas s’interposer. Rond comme une queue de pelle, j’ai entendu celui-ci vociférer :

— C’est encore la voisine, c’est tous les jours, on peut rien faire ici, elle vient toujours nous faire chier.

L’accueil m’a raidie : comment osaient-ils se montrer si impolis alors que je faisais mon possible pour leur éviter des déboires désagréables ? La voisine a fermé la porte derrière elle. Nous nous sommes retrouvées seules dans le couloir. Elle a prononcé à voix basse :

— C’est pour le bruit, c’est ça ?

Non, c’est pour vous arracher le cœur, ai-je failli répliquer à cette imbécile aux yeux bovins.

— Oui, c’est vraiment impossible, je ne sais pas si vous vous rendez compte du calvaire que nous vivons. Je vous préviens, c’est la dernière fois que je monte. La prochaine fois, c’est signalement à l’office d’HLM. Il est vingt-trois heures, ça fait plus de deux heures que ça dure, on n’en peut plus.

— Deux heures ? Ah, je ne savais pas, je viens de rentrer…

Son mari continuait à aboyer derrière la porte comme un chien derrière sa grille.

— On n’a qu’à les faire chier encore plus, grondait, hilare, un de ses potes.

J’ai fait la grimace. La femme a reculé avant de me claquer la porte au nez. J’ai pensé qu’elle allait s’expliquer avec son mari et qu’elle reviendrait dès qu’ils auraient échangé sur la bonne attitude à adopter.

J’ai attendu en vain, la porte est restée désespérément close. J’étais outrée. Non seulement personne ne s’était excusé, mais en plus j’avais dû essuyer les insultes de cette bande de soiffards alors que ma famille était littéralement en train d’imploser à cause de leur manque de savoir-vivre. C’était trop.

Dès le lendemain, j’en avisais la gardienne qui me promit d’intervenir.

— Vous avez bien fait de m’en parler avant d’envoyer un courrier, il vaut mieux que ces choses-là se règlent d’un commun accord.Je me suis retenue de répondre qu’il n’y avait aucun commun accord à trouver, qu’il fallait seulement qu’ils se taisent ou qu’ils fassent capitonner leur appartement, que je n’avais rien à me reprocher. Je suis repartie chez moi, légère d’avoir enfin sauté le pas et persuadée que les choses se tasseraient.

Deux heures après, j’ai trouvé un sac-poubelle sur mon palier, rempli de détritus nauséabonds.

Bon.
Un peu plus tard, ma fille et moi étions en train de sortir le chien. Elle avait voulu jouer sur les tourniquets qui donnaient sur notre immeuble. Elle sautillait sur les graviers quand une bouteille a atterri par terre, à ses pieds. À quelques centimètres près, le verre se serait fracassé sur le crâne de mon enfant. Éberluée, j’ai observé le tesson éclaté sur le sol, avant de lever les yeux vers les fenêtres. Au premier étage, un rideau venait de bouger. Un goût âcre a envahi mon palais. Coïncidence, ai-je songé en m’efforçant de contenir l’angoisse qui commençait à se déployer au creux de mon ventre, ou problèmes de courants d’air. J’ai saisi le bras de ma fille, encore interdite de ce à quoi elle venait d’échapper.

— Viens, on rentre.

Elle m’a suivie en silence.Mon mari m’a conseillé de déposer une main courante. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas l’intérêt, étant donné que je ne savais pas d’où avait été tiré le projectile. On ne se rendait pas au commissariat avec de vagues suppositions, les policiers allaient me rire au nez. Après tout, un rideau qui bouge n’est pas une tentative d’assassinat.

Le lendemain matin, alors que ma fille, cartable au dos, attendait dans le hall que je ferme la porte de l’appartement à clé, la voisine est apparue, fidèle à elle-même, pressée, tête baissée, regard vide tourné vers ses chaussures, répondant à mon « bonjour » d’une voix éteinte, presque brisée, sa fille courant derrière. Elles sont passées à hauteur de la loge de la gardienne que cette dernière était en train de balayer.

— Bonjour, vous allez bien ? a prononcé, enjouée, ma voisine.

Les bras m’en sont tombés. Elle savait donc se montrer aimable. Et avec la gardienne en plus.

— Très bien, je vous remercie, a répliqué l’autre.

Puis, s’adressant à la fillette :

— Tu vas à l’école, ma puce ?

La gosse a dodeliné de la tête. Une inquiétude viscérale, sourde, m’a submergée. La gardienne m’a saluée. Je n’ai pas aimé son sourire.Le soir même, je me suis retrouvée nez à nez avec le voisin. Il faisait nuit. Il se tenait sous un réverbère, avec sa fille. Je me suis émue en moi-même du fait que l’enfant n’était pas encore couchée à cette heure tardive. J’ai voulu le contourner. Raté.

— Bonsoir ! C’est votre chien ? Comme il est mignon… Regarde, Pami, tu veux caresser le chien ?

J’ai pensé qu’une demande d’autorisation aurait été bienvenue, mais, résignée, j’ai tenu mon chien pour que la fillette puisse le toucher. Après tout, l’enfant n’était pas responsable de la mauvaise éducation de ses géniteurs. Le père, à son tour, s’est penché. Il sentait l’alcool à plein nez. Mon chien semblait nerveux, il cherchait à se dégager de son emprise et secouait vigoureusement ses petites pattes dans le vide. Mal à l’aise, j’ai écourté l’échange, prétextant un mal de gorge carabiné, et j’ai traîné mon chien à plusieurs mètres de là, tout en épiant le voisin. Lui, immobile sous son réverbère, me saluait de la main dès qu’il rencontrait mon regard et chuchotait des paroles à sa fille qui, sans lever les yeux, opinait du chef. Il était évident que mon désarroi les amusait. Je me suis sentie prise au piège.
Plus tard, leurs braillements nous ont réveillés. Plusieurs hommes vociféraient, la femme s’égosillait, les portes claquaient, des objets éclataient. De temps à autre, la fillette gémissait.

— Il faudrait peut-être faire quelque chose, maugréa mon époux, las.

— Ah non, je ne monte pas ! me suis-je insurgée.

— Je vais y aller.

— Sûrement pas, ai-je protesté, ce sont des fous, on ne sait pas ce qui se passe, leurs histoires ne nous regardent pas.

J’espérais qu’ils s’entretuent.

— On devrait appeler la police…, a lâché mon époux.

Le sourire glaçant de la gardienne a tamponné ma mémoire.

— Pour que ça nous retombe dessus, alors là, de la crotte ! On ne s’en mêle pas !

Soudain, le fracas d’une chute. Puis le calme

.— Cette fois, ça suffit ! a hurlé mon mari en s’éjectant du lit.

Je me suis redressée, aux abois :

— Tu vas où ?

— Causer avec eux.J

’ai pensé à la bouteille balancée sur la tête de notre fille, à ce rideau replacé à la va-vite, aux immondices déposées sur notre paillasson, au regard glauque de l’homme dans la nuit sous le réverbère, au rictus de la gardienne, à cette gamine qui ne dormait jamais. J’ai bondi hors de notre chambre et me suis postée devant la porte pour empêcher mon mari de passer.

— Tu ne te rends pas compte, ils vont te faire du mal, ils ne sont pas comme nous, ils sont… bizarres !

— Arrête ton char, a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Ça peut plus durer. Je te garantis qu’ils vont finir par entendre raison

.— Et qu’est-ce que tu comptes faire au juste ?

— Leur rappeler qu’il y a des règles. Leur bordel me tape sur le système.Je me suis agrippée au chambranle de toutes mes forces.

— Tu n’iras pas, je refuse.

— C’est ce qu’on verra.Il a attrapé mon bras.

— Mais enfin, a-t-il crié pendant que je me débattais, tu es devenue complètement sinoque ma parole !

Je refusais qu’il aille se frotter à ces gens au risque de faire déraper une situation que j’avais encore sous contrôle. Qui sait si ces empaffés n’allaient pas trouver d’autres moyens pour nous pourrir l’existence ? Si ça se trouve, ils attenteraient à la vie de mon époux, ils étaient plusieurs là-haut. Une contrariété et hop, un coup de canif. Ils étaient capables de tout.
Mon chien s’est mis à aboyer en lacérant nos mollets de ses griffes minuscules et notre fille, alertée par notre charivari, est arrivée dans le couloir, les yeux remplis de larmes.

— Tu vois, ai-je hurlé, tu fais peur à ta fille et à ton chien !

Mon mari m’a poussée en grognant. Il était bien plus fort que moi. J’étais furieuse, il ne se rendait pas compte des risques qu’ils nous faisaient courir. À cause de ses actes inconsidérés, notre fille pleurait maintenant à chaudes larmes et notre chien était au bord de l’apoplexie. S’il montait, l’équilibre fragile serait rompu, les efforts de ces derniers mois pour tenter de négocier notre bien-être seraient vains, la violence aurait gagné, tout s’écroulerait. Je ne pouvais me résoudre à assister à ce gâchis, mon époux n’était pas en état d’évaluer les paramètres, les nerfs confisquaient sa jugeote, je devais l’empêcher coûte que coûte de monter voir les voisins. À court d’arguments, j’ai saisi le pot en terre cuite qui tenait lieu de fourre-tout sur la desserte du couloir. Le pot fabriqué au centre aéré par notre fille lors d’un atelier poterie. Au moment où la main de mon mari a atteint la poignée de la porte, j’ai lancé le pot. Mon homme s’est écroulé de tout son long, des morceaux de terre cuite éparpillés tout autour de lui. J’avais gagné du temps. Ma fille s’est mise à crier et s’est jetée sur son père.

— Papa dort, ne t’inquiète pas mon ange, il se réveillera demain matin…

Et là, quelqu’un a sonné. Trois drings secs, éclaboussant le silence étrange qui venait de se déposer dans notre intérieur. J’ai regardé par le judas. C’était le voisin

.— Oui ?— Je suis désolé, a-t-il prononcé gentiment, le bruit, c’est un peu fort…

Pour une fois, ai-je immédiatement songé avec amertume. La gêne du voisin était palpable.

— Excusez-nous, ai-je répondu, soudain mal à l’aise à l’idée d’avoir nourri de mauvaises pensées à l’égard de cet homme qui, somme toute, ne cherchait que le sommeil. Ça ne se reproduira plus.

— Merci, bonne soirée…

— Bonne soirée à vous aussi !

J’ai décoché un regard vers mon mari têtu qui gisait sur le sol au milieu des débris et je suis partie récupérer la balayette, histoire de nettoyer un peu avant d’appeler une ambulance. Je n’avais pas envie que ma fille s’entaille la plante des pieds. Ou que les secouristes se blessent. On n’est quand même pas des sauvages…

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Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 11 – The Champion

dimanche 9 décembre 2018

Nouvelle N° 11 – The Champion


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Je m’appelle Dave.  Je suis américain.  Je suis coureur de 800m plat. 
L’année dernière, j’ai remporté la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Munich. 
Ce fut une course incroyable. On ne cesse de me répéter qu’elle restera gravée dans les mémoires. Le coureur vedette était un Soviétique, il voulait gagner à tout prix. C’était lui qui avait réalisé le meilleur temps de l’année et celui des qualifications. Ce devait donc être son heure de gloire. Le monde entier l’annonçait vainqueur. Tout semblait « couru d’avance », comme le titraient les journaux français forts de mauvais jeux de mots. Je me souviens aussi des articles rédigés dans les journaux allemands sur « l’inévitable victoire », on nous les avait traduits succinctement. Les journalistes américains, eux, tentaient de me présenter comme « l’outsider » mais ils n’y croyaient pas vraiment. Lui, le Soviétique, se devait d’écraser les autres, pour la gloire de son pays, de son bloc Est et de tout ce qui allait avec.

Pourtant, il n’en fut rien.

Moi, le petit américain à la casquette blanche, j’ai déjoué les pronostics.

**** J’avais décidé de laisser filer la course et de rester à l’arrière. Suivre les autres, me faire oublier d’eux et surtout de lui, mais ne jamais être distancé, rester vigilant. J’ai couru à un rythme retenu qui n’était pas le mien et c’était presque facile. Ne pas entamer ma puissance. Pas encore. Lui, il a joué son rôle de leader, il a mené la course et ce n’est qu’au dernier tour que j’ai démarré mon accélération. Progressivement, j’ai entamé une remontée sur tous les concurrents, sous les clameurs du stade qui s’amplifiaient alors. Lui, en tête, il imaginait peut-être, à ce moment-là, que ces clameurs lui étaient destinées. Il avait passé le poste de son entraîneur et je pouvais désormais le surprendre totalement. J’ai poursuivi ma remontée. Ma puissance retenue se libérait. Un feu décuplé par la foule hurlante, brûlait dans mon corps. Mes jambes étaient incandescentes. Un à un, je les ai tous doublés, jusqu’à me retrouver sur ses talons, jusqu’à revenir à sa hauteur, jusqu’à franchir la ligne devant lui et gagner d’une infime foulée, de quelques centièmes de secondes. Je l’ai emporté sous les hurlements d’un stade qui lui était acquis.

C’était moi le vainqueur.

C’était moi qui lui avais volé la plus belle des victoires, comme un voyou, par surprise, au finish.

J’avais fait preuve d’une roublardise et d’une volonté que je ne soupçonnais même pas.

****
La course ne s’était donc pas passée comme prévu mais la remise des récompenses ne s’est pas non plus passée exactement comme il l’aurait fallu.

La tension était palpable dans le bloc de l’Est, je la ressentais à mon encontre. Une victoire extravagante, malhonnête, « pas dans les règles de l’art ! » J’étais heureux mais ce bonheur était terni par le malaise que je ressentais à me présenter devant eux, à monter ces marches et affronter leurs regards haineux. J’étais dans un état second lorsqu’il a fallu accéder au podium et le gravir, avec ma casquette blanche toujours vissée sur la tête. C’était maladroit.

Je peux le comprendre a posteriori. J’ai senti que cela avait créé des remous auprès des instances allemandes organisatrices mais surtout auprès de représentants de l’URSS. Cela n’avait pas été intentionnel de ma part, je n’avais pas voulu être dans la provocation et encore moins dans l’humiliation, bien au contraire. Mais voilà, je ne pouvais plus revenir sur ce qui avait été fait à la face du monde.

J’avais humilié un coureur, une nation, un bloc.

A l’époque, ma fédération m’a demandé de présenter aussitôt des excuses publiques, par voie de presse. C’est ce que j’ai fait. Les instances américaines avaient contacté plusieurs journaux et magazines sportifs européens. Nous pensions que cela suffirait, qu’ils en resteraient là, qu’ils passeraient l’éponge. Mais non. Quelque temps à peine après mon retour au pays, j’ai bien senti qu’il n’allait pas en être ainsi.

J’ai commencé à percevoir des choses inhabituelles dans mon quotidien. Il y avait des coups de fil étranges au bureau mais aussi chez nous. Je me sentais épié à l’entraînement, il me semblait que l’on me suivait dans la rue, que l’on m’observait dans le bus. Chaque fois que je ressentais cela, je levais la tête et mon regard croisait celui d’un homme ou d’une femme, souvent blonds, toujours seuls, anonymes et qui me dévisageaient avec insistance. Pas de sourire donné, pas d’autographe demandé.

Un malaise grandissait en moi. J’ai commencé à avoir peur pour ma famille. Mon fils était si petit. Je ne voulais pas affoler ma femme mais il a été préférable de lui dire. Nous avons décidé qu’il ne fallait jamais le laisser seul. Je voulais qu’il soit accompagné en rentrant de l’école. Je ne savais pas vraiment ce qu’il fallait redouter de ces gens mais la peur s’immisçait, elle grandissait. Je n’imaginais pas qu’ils seraient capables d’aller jusque-là pour se venger.

Ce n’était que du sport ! Ce n’était rien qu’une médaille !

Et voilà où j’en suis désormais. Et voilà leur vengeance.

Depuis combien de temps ?

****
C’est un matin de plus qui me trouve dans cet état. Je sens le jour se lever, il affleure entre les lames des volets de ma chambre. Je suis seul, prisonnier dans mon propre appartement. Ils me tiennent à leur merci.

Les volets sont clos, jour et nuit, fermés depuis qu’ils ont pris possession des lieux. De toute façon, j’aimerais qu’il n’y ait plus de jour, qu’il n’y ait rien que des nuits. Des nuits et la paix. J’aimerais que l’on m’oublie, qu’ils quittent mon foyer, qu’ils me laissent enfin. C’est comme si j’étais déjà mort depuis que tout cela a commencé. Ils m’exterminent à petit feu. Si seulement tout pouvait redevenir comme avant. Mais non, jour et nuit, ils sont présents, eux et les bruits. Ces bruits qui fracassent mes nuits et qui hantent mes journées.

Maintenant, c’est ce nouveau jour qui se lève et qui immisce l’angoisse dans chaque pore de ma peau. Ça tape déjà au-dessus, depuis des heures peut-être, ça cogne. Ils vont entrer dans ma chambre, ils vont me tirer hors de mon lit. Si je garde les yeux clos ou si je résiste, c’est pire alors.

Voilà, ils arrivent.

J’entends les voix puis les pas qui les portent. Je ferme tout de même les yeux plus fort. Les voix, les pas, les lumières, les draps rejetés violemment. Mon corps brisé à leur merci. Mon corps meurtri. Ils vont m’humilier, ils vont me violenter, comment aurais-je même pu imaginer tout ce qu’ils ont décidé de me faire subir pour se venger ? Toute cette barbarie, toute cette cruauté. Je suis devenu un pantin ridicule, un corps quasi inerte avec lequel ils vont jouer, sur lequel ils vont s’acharner. Je ne suis plus que ça, un corps abîmé par eux. Moi, l’athlète. Moi, l’immense champion, le missile américain. Je ne suis plus rien. Voilà tout ce qu’elle a provoqué, cette fichue victoire avec cette fichue casquette vissée sur ma tête !

Où sont-ils, les cris qui me portaient ? Où sont-ils, les drapeaux de mon pays et ses honneurs ? Où sont-ils, les journalistes qui me suivaient jusqu’aux portes des vestiaires ? Eux, qui voulaient tant me parler, tout savoir de ma vie. Eux, qui me paraient de leurs qualificatifs dégoulinants, leurs compliments obséquieux. Qui me recherche en ce moment même ? Qui veut savoir où je suis ? Qui s’inquiète pour moi ? Qui analyse mes blessures ? Qui analyse ce corps, mon ventre plat, mes cuisses d’airain, mes bras, chaque muscle que je travaillais sans relâche avant cet enfermement ? Et ma peau que le soleil des plus beaux stades mordait, qui la décrit encore ? Maintenant qu’elle est marquée des stigmates de tout ce que m’infligent mes bourreaux.

Qui se soucie encore de moi malgré mes cris ? Je suis seul depuis que l’on m’a abandonné à leur sort.

****
Voilà, les voix sont fortes, ils sont là.

Ils m’extirpent du lit. Face à cette brutalité, je suis obligé d’ouvrir les yeux mais j’évite au moins leurs regards. Je me ferme à leurs questions, toujours les mêmes questions. Je me tais. Seuls mes yeux pleurent sans discontinuer. C’est la seule source de ma vie à laquelle ils peuvent s’abreuver. Ils les essuient d’un mouchoir et j’ai l’impression que mes orbites vont être enfoncées à l’intérieur de ma tête. Ce serait sans doute plus simple que je leur dise ou que je leur donne ce qu’ils réclament. Qu’on en finisse, enfin… Mais mon instinct s’y refuse. L’esprit gagne encore un peu.

Voilà, ils m’ont déshabillé. Je suis là, humilié par leurs sourires sarcastiques. Ils me narguent. Je suis nu, affaibli, à leur merci. Ils disposent de mon corps, le maltraitent et s’en donnent à cœur joie. Je me débats, je hurle mais ce ne sont pas les mots qu’ils attendent, ce ne sont que mes cris et cela resserre leurs étreintes, redouble leurs contentions. Le jet d’eau glacée sur mon visage, le jet d’eau brûlant qui suit. Puis les coups vicieux, les coupures de rasoir. L’écho de ma voix démultiplie leur emprise sur moi. Ils sont plusieurs, ils me bousculent. Les questions redoublent. Puis, ils m’enfilent tout de même un vieux tee-shirt, un jogging et ils me pressent de sortir de cette pièce.

Je ne vais jamais assez vite. Ils s’agacent de leurs échecs, de mon silence résigné. Mes gestes sont si lents, anesthésiés, difficiles. Chaque mouvement est si éprouvant. Derrière nous, la porte claque et je sais qu’ils fouillent partout. Ça s’agite, ça tape, ça remue les meubles, ça sonde le plancher, comme chaque jour. Tout ça parce que je ne veux pas leur répondre. Tout ça parce que je ne veux pas leur dire où sont cachés ma médaille et mon titre. Mais je ne rendrai rien de ce que j’ai mérité, de ce que j’ai gagné. Personne ne me reprendra cela. On m’a déjà repris toute ma dignité, on m’a pris ma femme, mon fils.

Voilà, ce matin encore, je n’ai rien avoué, rien dit… mais cela me demande de plus en plus d’énergie. Et il m’en reste si peu, de l’énergie, si peu de force.

Combien de temps pourrai-je encore tenir ?

En passant dans l’autre pièce, je titube, je manque de tomber alors ils m’assoient. Ils m’admonestent. Je tente de reprendre ma respiration mais c’est encore avouer davantage ma faiblesse. Les cachets arrivent, ils me les font prendre de force. Toutes ces gélules, ces poudres qui ramollissent mon corps, qui m’en font perdre la maîtrise. Ils voudraient aussi anesthésier ma conscience, mais je résiste. Je suffoque, chaque fois autant. La nausée monte de mon estomac qui reconnaît le poison. Puis, c’est fini, la drogue est ingérée et la somnolence s’installe.

Mon esprit flotte. J’ingurgite la nourriture insipide qui va leur permettre de ne pas me perdre.

Les questions recommencent, entre chaque cuillère qu’ils portent à ma bouche et qu’ils enfournent jusque dans ma gorge. Ils ne comprennent même pas que je n’ai même plus la force de répondre. La seule force qu’il me reste est concentrée dans la dernière chose qui me sauvera : taire l’endroit où j’ai caché ce qu’ils cherchent.

Je résiste, mes yeux se ferment, les drogues m’envahissent. Je m’endors à table, sonné, assis. Soulagé de ne pas leur avoir dit. Vaincu mais soulagé de ce répit temporaire.

Quand j’ouvre les yeux, je suis à nouveau seul. Ils ont cessé de s’activer dans l’appartement. Autour de moi, les placards, les tiroirs, ont été ouverts. Chaque tissu froissé, chaque cadre déplacé de quelques centimètres. Les bruits au-dessus et au-dessous continuent.

J’ai tenté plus d’une fois de refuser les cachets. Fermer la bouche, recracher mais cela redoublait leur fureur. Ils sont pressés de savoir. Ils me diminuent, ils m’écrasent. Ils ont vaincu mon corps et désormais ils veulent atteindre mon cerveau. Mais, je ne vais pas les laisser vaincre, je ne vais pas abandonner. Derrière mes yeux vitreux, larmoyants, je laisse défiler les vagues de mes souvenirs et ce sont eux qui me maintiendront. Ce sont tous ces moments de bonheur, ces personnes que j’aime, qui me sauveront.

Je sais que cela arrivera bientôt.

Il me reste cet espoir que quelqu’un viendra bien me délivrer. Ce n’est pas possible autrement. Je suis ici, chez moi, tout le monde sait où j’habite. Que font-ils ? Pourquoi suis-je abandonné ? Je m’agrippe à ces souvenirs qui me retiennent en vie comme à une bouée qui se dégonfle au fil des jours. Je sais que même si leurs drogues m’ont fait perdre la notion du temps, bientôt, mes parents ou mes entraîneurs s’alarmeront et surgiront ici pour me délivrer. Puis ensemble, nous retrouverons ma femme et mon fils. Depuis combien de jours me les ont-ils enlevés ? Leur font-ils subir les mêmes tortures qu’à moi ? Mon fils, si petit, mon bébé…

Il dormait dans sa chambre, il me semble, et après un grand bruit, il avait disparu. Ma femme n’était pas rentrée, ce jour-là. Je ne les ai plus jamais revus. Depuis quand alors ? Je ne m’en souviens plus. Des jours, des semaines, des mois peut-être que je suis ici, enfermé dans ce corps qui n’est plus le mien, muré dans cet appartement. C’est ici que j’ai grandi. C’est ici que nous nous sommes installés tous jeunes mariés. Ce n’était pas très loin du stade. C’est aussi là, entre ces murs, que notre fils a vu le jour. Et depuis, les ténèbres se sont propagées.

Je n’avais jamais montré ma cachette secrète à quiconque. Personne ne sait. Un instinct animal de protection. Si j’avais su… Cette cachette où j’ai enfoui mon titre et ma médaille. S’ils les trouvent, qu’adviendra-t-il de nous ? Avec les souvenirs redoublent les larmes et aussi la peur…

Je dois faire quelque chose. Je dois me lever. Je dois tenter de fuir. Les images de ma femme, de mon fils, torturés, m’étourdissent et me révulsent. Un électrochoc. Je me hisse sur mes jambes incertaines. Mes muscles se crispent et tremblent. Je me retiens à la table. Mes mains s’agrippent. J’avance vers le couloir. Tout autour, le silence s’est installé. Ils m’observent peut-être mais tant pis, ils verront ce dont je suis encore capable. J’atteins le couloir. Au fond, la porte est close. Je crois que c’est la porte de ma chambre. J’avance en faisant glisser mes pieds en silence. Je vais m’enfuir. Un grand bruit au-dessus, je lève la tête brusquement, trop. Mon corps vacille, je tombe, là, dans ce couloir étroit où roulaient mes petites automobiles que les pantoufles de ma mère évitaient toujours. Je tombe la tête sur ce carrelage bicolore comme un échiquier. Je perds cette partie. Je ferme les yeux, du sang coule de mon crâne.

Ils me secouent pour me relever. Se moquent de moi. Pauvre pantin. Ils versent du désinfectant sur la plaie, le liquide coule sur mon visage, la douleur me brûle le cerveau. La douleur annihile mes résistances. J’accepte tout ce qui suit. Les questions, les bousculades, le coucher avec pour unique repas, de nouvelles drogues administrées sans ménagement.

****
C’est un nouveau jour.

Combien se sont écoulés depuis la dernière tentative de fuite ? Aujourd’hui, je vais retenter. Aujourd’hui, je vais partir. Quitter cet appartement qui ne m’appartient plus désormais. Tout laisser. Tant pis. Ils ont tout envahi, tout pris de ma vie. Je vais me sauver. Ensuite seulement, je les sauverai eux, ma femme et mon fils. Peut-être, s’il en est encore temps… Je les sauverai de ces fous, de ces régimes politiques ancestraux qui sévissent encore, qui se vengent des échecs passés. Qu’avaient-ils à voir, mes deux amours, avec tout cela ? Ils ont été enlevés et ne doivent pas comprendre pourquoi. Où les a-t-on emmenés ? Que leur a-t-on fait ? J’ai hurlé pour qu’ils me disent mais ils se sont tus. Ils font semblant de ne pas comprendre quand je leur demande. On veut juste que je réponde aux questions.

Peut-être que ce sont eux qui tapent sans cesse pour m’indiquer leur présence. Ils doivent être enfermés, eux aussi. Je prie pour qu’ils ne soient pas autant maltraités que moi. C’est moi qui ai tout déclenché. C’est uniquement moi le coupable de Munich mais Dieu que ma pénitence est terrible ! Dieu que c’est insurmontable ! Ma souffrance devrait leur suffire. Pourquoi s’en prendre à eux aussi ? Peut-être sont-ils enfermés derrière la porte au fond du couloir, celle que je ne peux plus ouvrir. La clef a été enlevée de la serrure, elle a disparu, elle aussi.

Je dois me lever avant que mes bourreaux n’arrivent, qu’ils n’entrent. Tout est pâteux. Mes muscles ne répondent plus. Il faudrait que je n’avale plus leurs satanées pilules. Il faudrait que je récupère mes baskets de course. Je sais où elles sont rangées. Mais parviendrai-je seulement à les enfiler tant mes gestes sont difficiles ? Mes baskets et je n’aurais plus qu’à sortir et courir, loin d’ici, loin d’eux. Je pourrai faire cela, mon corps m’aiderait, mes sensations seraient ravivées. « Les tissus musculaires ont une mémoire » me répétait le kiné de la fédération. Je fais moins d’une minute quarante-cinq aux 800. Personne ne pourra me rattraper si je traverse le grand parc au bas de notre immeuble. Ensuite, je tournerai à l’angle de la quincaillerie, direction le terrain vague. Personne ne pourra me rattraper une fois cet espace atteint, non, personne ne le pourra, une fois que je serai lancé. Mais en serai-je encore capable ? Il faut que j’y arrive. Il faut que mon corps retrouve ces automatismes parce que je suis le plus rapide et c’est cela qu’ils me reprochent depuis Munich. Ça, et le fait que j’ai conservé ma casquette sur ma tête durant la cérémonie… Où est-elle cette casquette d’ailleurs ? Rangée, mais où ? Ils ont dû la prendre.

Les voix dans le couloir. Ils arrivent déjà. Le jour avait filtré. Je ne m’en étais pas rendu compte tellement je rêvais de cette fuite. J’ai trop somnolé. Je me réveille. Je suis concentré, il faut que je garde cette clairvoyance afin de réaliser ce que j’ai prévu. C’est aujourd’hui que je leur échappe et que je retrouve ma liberté, ma vie.

Ils entrent. Un homme s’approche de mon lit. Son visage ne m’est pas étranger. Il a dû venir me torturer auparavant ou bien il s’agit d’un coureur. Le Soviétique peut-être ? Comment se nommait-il cet athlète ? Il était blond. L’homme qui s’approche encore est brun. Il me semble pourtant le reconnaître un peu. Il me parle et m’appelle papa. Il pense que je vais m’adoucir avec ce stratagème ridicule. Mais mon fils à moi, n’a que 8 ans, ou 6 ou moins. C’est un tout petit enfant et on me l’a enlevé. L’homme s’approche jusqu’à me toucher l’avant-bras, se penche et embrasse ma joue. Je recule violemment la tête. Je ne veux pas qu’il me touche. Il s’assoit sur le bord de mon lit. Dans ses mains, il porte un carton. Il me dit qu’à l’intérieur, il y a un gâteau. Il imagine que je vais me ramollir davantage à ses mots, que je vais croire ce qu’il raconte ? Il continue de me parler. Il évoque son enfance, mes courses, ma médaille aux JO. Il devait être à Munich, lui aussi. Il a dû assister à la cérémonie. C’est pour cette raison qu’il est là. Il est fort et tendre cet homme. Son timbre de voix parvient à m’apaiser. Il me parle de sa mère. Ça me trouble. Je l’écoute. Sa voix me berce. Il me dit que c’est un jour particulier. Ma méfiance s’éveille à nouveau mais il me sourit et ce sourire, je le reconnais enfin…

Sa mère avait le même. Ma femme disparue.

Il ouvre la boîte et sur le gâteau d’anniversaire, il y a une inscription de sucre bleu. Pour la comprendre, mes yeux forcent tant que des larmes les inondent. Il s’en aperçoit et lit :
« Joyeux anniversaire papa, 80 ans ».

Il me demande si je suis encore tombé en touchant les marques sur mes avant-bras et l’hématome sur mon crâne. Le reste de mon corps est caché par les vêtements. Je lui souris quand il me dit qu’il m’aime et mes larmes brûlent mes joues desséchées en creusant encore plus les sillons de ma solitude.

Je le laisserai m’embrasser lorsqu’il repartira et demandera au personnel de prendre soin de moi.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

dimanche 2 décembre 2018

Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

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Cours. Respire. Ne te retourne pas. Avance, c’est tout. Respire. Concentre-toi sur le front serré des chênes, tu es y presque. Cours !
 
Dans mon dos j’entends leurs souffles, le claquement de leurs bottes, les branches qui craquent, le cliquetis de la sangle de leurs armes qui bat contre leurs torses au rythme de leur course.
Cours. Respire. Ne te retourne pas.
 
Je bifurque, slalome entre les arbres pour rendre leur tâche plus difficile, leur prouver que nous ne sommes pas une espèce qui rend les armes facilement. Un nouveau coup de feu éclate derrière moi. Une balle siffle à mes oreilles. Mon pouls bat plus fort dans mes tympans, l’air humide colle à mes vêtements, se mélange à ma sueur.
Cours bordel ! Arrête de penser ! Concentre-toi ! Respire !
J’ai un point de côté. Pire que ça, ça me dévore tout le côté gauche, mais si je m’arrête, je suis foutue ! Je préférerais la mort.
Mon objectif : la forêt. Sombre, dense et protectrice. On peut s’y perdre, enfin eux, parce que nous, on la connaît comme notre poche. Surtout maintenant. Ils n’ont plus de forêt eux, plus d’arbre, plus de mer, ils ont tout perdu. C’est pour ça qu’ils sont venus chez nous, pour nous voler.
Je dévale la plaine noircie par les récentes batailles, à ses pieds, les traces d’une ancienne route. La voie grêlée de trous, des feux tenaces qui couvent. Partout où se pose mon regard, je ne vois que l’enfer. La paix est morte sans doute. Noyée sous les rivières de feu. Des carcasses de véhicules calcinés s’amoncellent le long de la route. J’ose un œil en arrière. Je les ai pas mal distancés. Il faut que je fasse une pause ou mes poumons vont exploser. À l’horizon, le soleil se couche enfin. Ils vont devoir rentrer.
Je saute une ravine et me glisse sous une bagnole abandonnée. Je m’allonge jusqu’à m’incruster dans le sol. Mon cœur me fait mal à battre aussi fort. J’aimerais parfois qu’il s’arrête de faire autant de bruit. Ou alors c’est autour de moi qu’il y a trop de silence ? Depuis leur arrivée, les bruits se sont tus. C’est abominable tout ce silence. C’est effrayant. On n’entend plus que le bruit de nos angoisses. Je relève un peu la tête. De ma position, je ne vois que la route, les gravats, l’herbe cramée. Ont-ils perdu ma trace ? Ont-ils laissé tomber ? Non, ils ne laissent jamais tomber. Quand ils sont obligés de rentrer, la nuit, ils envoient leurs drones nous traquer à leur place. Des espèces de petits appareils qui ont la forme de gros galets et qui glissent dans le ciel sans un bruit. Vous ne les apercevez que quand vous êtes mort. La lueur décline, le froid va s’intensifier, ils n’aiment pas le froid. Après je pourrai sortir et foncer jusqu’à la forêt. Je dois juste attendre. Je ferme les yeux en posant la main sur mon ventre.
“Nous sommes un peuple qui croit que l’univers est constitué d’une myriade de civilisations qui, ensemble, peuvent générer l’espoir et conférer la sécurité à la vie elle-même”.
Est-ce qu’ils se sont foutus de notre gueule ? Ou est-ce nos experts qui se sont plantés ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, même s’il est clair que nos experts sont clairement passés à côté de quelque chose. Ils ont bien dû se marrer dans leurs vaisseaux, en nous voyant agiter nos banderoles de bienvenue. Quand l’administration spatiale avait capté leur message, quelques semaines avant l’invasion, on avait eu le droit au grand tralala. D’une manière unanime ou presque parce qu’il y avait bien eu deux ou trois sceptiques, le monde s’était réjoui de leur arrivée. Enfin, nous avions la confirmation que la vie existait ailleurs. Notre excitation était à son paroxysme. Nous rêvions de ce qu’ils pouvaient nous apprendre, de la façon dont notre quotidien allait évoluer. Il y avait eu quelques manifestations opposées, bien sûr, par des types qui devaient bien rigoler maintenant, mais vite calmées par notre gouvernement, plus que désireux d’accueillir avec bienveillance ces visiteurs de l’espace. C’était tout nous ça. Faire confiance aveuglément. On a vite déchanté.
La première attaque est survenue deux jours après que les vaisseaux se soient arrêtés au-dessus des grandes villes pour nous balancer leur petit message rassurant. “La sécurité à la vie elle-même”. Quelle connerie ! Leur sécurité oui ! Leur vie ! La nôtre, ils n’en avaient rien à foutre. Ils ont d’abord paralysé nos générateurs, c’est là que le silence s’est installé. D’un seul coup sans prévenir, tout s’est éteint. C’est fou comme on était dépendants. Comme on a eu du mal à réagir. Puis, ils ont lancé leurs bombes. Sur les bâtiments gouvernementaux d’abord, avec nos dirigeants dedans bien entendu, sur nos ponts ensuite et nos routes, anéantissant nos espoirs de fuite. Nous étions désemparés, à l’abandon, alors à leur message a rapidement succédé le nôtre : évacuer les zones de danger, rejoindre le bâtiment le plus proche et s’y confiner. Là encore, c’était une belle connerie. On leur a facilité la tâche, ils n’ont pas eu à nous chercher. Et c’est là que le pire a commencé.
On était rassemblés dans la salle des fêtes, mes amis, mes parents, nos voisins, dans une semi-obscurité, attendant impatiemment les secours. Mais les secours avaient déjà rendu les armes. Dès que le gouvernement avait explosé en fait. Ils sont arrivés à vingt, en ligne et en cadence. Vingt, quand on y repense, c’est tellement peu… pourquoi n’avons-nous pas foncé dans le tas ? Pourquoi nous sommes-nous laissés faire ? Peut-être parce qu’ils nous ressemblaient tellement. Juste plus grands et plus fins que nous, guindés dans des combinaisons noires matelassées avec un casque intégral et surtout armés jusqu’aux dents. Peut-être simplement parce que nous avions peur ?
Ils nous ont triés en trois catégories. Les jeunes, dont je faisais partie au fond de la salle, les entre deux âges, mes parents, sur un côté et les plus vieux au milieu. Je n’avais personne dans cette catégorie, à part quelques voisins, mais que je ne fréquentais pas beaucoup. Est-ce que ça a été moins douloureux de les voir mourir ? Non. Ça a été atroce pour tout le monde. On a tous hurlé, les gosses comme les adultes quand le feu de la mitraille s’est abattu sur eux. On s’est recroquevillés sur le sol en position fœtale et on a chialé. Parce qu’on était persuadés qu’après ça allait être notre tour. Finalement, ça aurait été préférable.
Ils ont fait monter les survivants dans leurs véhicules, les adultes sont partis à gauche, nous à droite. J’ai vu ma mère disparaître dans un écran de poussière. Nous étions terrifiés, en vie encore, mais pour combien de temps ? Je me suis persuadée qu’ils ne voulaient pas nous tuer parce que sinon ils l’auraient fait dans la salle en même temps que les vieux. Mais qu’allaient-ils faire de nous ? Pourquoi nous garder en vie ?
On a roulé la journée entière, sur des routes défoncées au milieu d’un enfer déchaîné. On a découvert la boucherie. La chair, le sang de ceux qui tentaient encore de résister, maculant les fossés. Nous avons pleuré notre impuissance. Nous pleurons encore aujourd’hui.
C’est à la nuit tombée que nous avons pénétré dans une enceinte fortifiée. Je ne suis pas très douée en infrastructures, mais celle-ci n’était clairement pas une des nôtres. Quand l’avaient-ils construite ? C’était un bâtiment immense, sorte de hangar en tôle, entouré d’une muraille de plus de trois mètres de haut. Depuis combien de temps étaient-ils là réellement ?
Certaines rumeurs disent qu’ils sont là depuis longtemps, bien avant l’invasion. Que des espions étaient déjà parmi nous, en sommeil, attendant le moment propice pour se révéler au grand jour. Nous disséquant pour apprendre tout de nos habitudes et surtout de nos failles. Je n’ai pas vraiment d’opinion là-dessus, peu m’importe depuis quand ils sont là, tout ce que je sais, c’est qu’ils me foutent la trouille.
Il faisait chaud dans leur engin, une chaleur étouffante ensemencée par notre peur. Quand les portes se sont ouvertes, un vent glacial a envahi l’espace confiné nous faisant frissonner. Ils nous ont ordonné de descendre, dans notre langue, ce qui était étrange, mais confirmait du coup la théorie des complotistes. On s’est tous regardés, hésitants. À l’intérieur, nous avions encore la certitude d’être en vie, en descendre, c’était affronter l’inconnu. Et pas n’importe lequel. Un putain d’inconnu ! Ils ne nous ont pas laissés hésiter longtemps. Trois soldats sont montés et nous ont poussés sans ménagement vers la sortie. Certains se sont remis à chialer. Moi je me suis contentée de prendre la main de Kaya, ma meilleure amie, et nous ne sommes pas lâchées jusqu’au bout.
La cour intérieure était vaste, en terre battue, fouettée par les vents. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils n’aimaient pas le froid. Ils grelottaient malgré leurs combinaisons épaisses et nous engageaient à nous magner le train. Je me souviens d’avoir pensé qu’on n’avait qu’à résister jusqu’à l’hiver, que les températures étaient si glaciales qu’ils ne tiendraient pas, et puis j’ai réalisé qu’on serait sûrement tous morts avant. Ils avaient dû réfléchir à ça avant de venir.
Ils nous ont guidés jusqu’au bâtiment, éclairé par d’énormes projecteurs qui lui donnaient un aspect brillant et surdimensionné. Deux portes se sont ouvertes sur notre passage et nous sommes tous restés sans bouger, angoissés. À l’intérieur du hangar était stationné un vaisseau spatial. Gigantesque, circulaire et noir. Est-ce qu’ils voulaient nous emmener ? Ils nous ont poussés sur la minuscule passerelle et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un hall luminescent, aménagé en laboratoire. Mon cœur s’est arrêté de battre. Apparemment, on n’était pas près de décoller. Nous avons remonté un corridor interminable et ils nous ont répartis dans des sortes de dortoirs.
Deux jeux de trois couchettes sur chaque mur, une table avec des bancs au milieu. Carcérale. Sur la table, des plateaux garnis. Ça faisait des semaines, depuis l’invasion, qu’on n’avait pas vu autant de bouffe et malgré l’énorme appréhension qui me trouait le bide, je peux vous dire que ma première envie fut de me jeter dessus ! Kaya m’a retenue. Elle tremblait de peur, ses yeux étaient rougis par le chagrin, mais ils luisaient aussi d’une détermination que je ne lui avais jamais vue. La guerre change les gens. Elle les transforme parfois. J’ai changé moi aussi, mais dans cette pièce, existait encore l’ancienne Isha, régie par ses instincts primaires. J’avais faim et soif. Nos deux autres colocataires étaient déjà attablées.
— Putain ! Ne bouffez pas ça ! leur a hurlé Kaya. Vous ne savez même pas ce que c’est !
Une des deux, qui semblait avoir douze ans, des yeux éteints et des joues creusées, lui a lancé un regard morne :
— On dirait de la viande fumée, c’est bon.
— Le fumé ça doit être pour couvrir le goût du poison !
— Pourquoi ils se seraient donné la peine de nous amener ici pour nous empoisonner ?
Elle n’avait pas tort. Ils ne nous voulaient peut-être pas du bien, mais sûrement pas nous tuer. Du moins pas ce soir. Mais Kaya était bornée.
— Je ne toucherai à rien de ce qui vient d’eux ! a-t-elle vociféré en envoyant valdinguer le plateau d’un revers de main rageur.
Les petites boulettes de viande fumée ont rebondi sous la première banquette. L’autre petite qui semblait un peu plus jeune, plus maigre aussi, et qui n’avait ouvert la bouche que pour y enfourner de grosses bouchées, s’est décidée à intervenir :
— Moi j’espère justement qu’il y a du poison, comme ça je mourrai cette nuit sans avoir à subir ce qu’ils vont nous faire demain.
On s’est toutes tournées vers elle, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? j’ai demandé.
Elle a haussé les épaules :
— Bah j’en sais rien, mais faut pas être très intelligent pour savoir qu’on est dans un labo et que dans des labos, on fait des expériences.
On a toutes baissé la tête et on s’est assises pour manger. Même Kaya qui a fini par ramasser ce qui restait de son plateau.
Nous ne savions pas quelle heure il était, nous n’avions aucune notion du temps dans cette chambre. Ils n’avaient pas pris la peine d’éteindre les lumières après que nous ayons fini notre repas et nous avions fini par nous allonger sur les banquettes, un bras sur les yeux pour nous protéger un peu de cette lumière artificielle. Nous avions passé une partie de notre temps silencieuses, nous ne savions pas quoi dire à part ressasser nos angoisses ou fabuler sur leurs expériences, ce qui aurait été pire. Je crois que la plus petite s’est mise à pleurer à un moment, mais par pudeur nous n’avons rien dit. Par peur de nous effondrer aussi. Et puis nous avons commencé à parler. C’est Kaya qui a eu l’idée des présentations. Pour qu’on ne meure pas dans l’indifférence. Elle s’est redressée sur sa couchette et a déclamé d’une voix solennelle et faussement enjouée :
— Je me nomme Kaya, j’ai seize ans et je pensais comme une conne qu’ils venaient en amis.
Ça nous a fait rigoler deux minutes, un peu jaune tout de même, d’un petit rire feutré, nerveux. Puis la plus petite s’est redressée à son tour. Elle ne touchait même pas le bas du lit du dessus.
— Je m’appelle Abey, j’ai neuf ans et moi aussi je croyais qu’ils étaient nos amis, même si j’avais déjà un peu peur.
Neuf ans bordel ! Et déjà l’espoir de mourir…
Ça m’a chamboulée, du coup je n’ai pas entendu le prénom de la troisième et c’est Kaya qui m’a tiré de mes pensées.
— La muette là-bas, c’est Isha ! Elle a seize ans comme moi et c’est ma super copine.
— Tu as de la chance d’avoir encore quelqu’un, a soupiré Abey. Moi tous ceux que je connaissais sont morts ou partis.
On s’en doutait un peu, vu comment elle était maigre, elle devait se débrouiller seule depuis le début de la guerre.
— Ils les envoient où nos parents ? j’ai demandé.
— Dans des colonies, a murmuré sans nom. J’ai entendu dire qu’ils les envoient sur leur planète pour nettoyer leurs déchets toxiques. Et ils les laissent crever dans leur pollution. Mon père faisait partie de la première rafle.
Personne n’a pas répondu, à quoi servaient les mots après ça ? Surtout que nos parents faisaient partie des rafles suivantes.
Un petit sifflement a ponctué notre silence. On a regardé à droite et à gauche et on a fini par se lever pour chercher d’où ça venait. C’était comme un souffle continu. Kaya a repéré une bouche d’aération. En tendant la main, on sentait un air froid nous tomber dessus.
— Ils envoient de l’air, a-t-elle commenté en reculant par précaution.
On a toutes fixé la bouche, s’attendant à ce que quelque chose en sorte, puis Abey s’est effondrée. D’un coup. Elle était debout et la seconde d’après elle était au sol. Je me suis précipitée pour tâter son pouls, le mien me broyait les veines.
— Elle est juste endormie, j’ai soupiré en me tournant vers les deux autres.
Puis Aquene est tombée aussi. C’est comme cela qu’elle s’appelait. J’ai entendu Kaya le crier quand elle s’est précipitée sur elle pour éviter qu’elle se fracasse le crâne sur la table. Je commençais à ne pas me sentir bien non plus. J’avais des vertiges et ma vision se troublait. J’ai vu Kaya se tourner vers moi en panique.
— C’est du gaz ! Ils nous asphyxient !
Et je me suis écroulée.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Est-ce que c’est mon cœur ? Ou mon mal de crâne ?
J’ai un truc qui me vrille le cerveau. C’est épouvantable. Ça veut dire que je suis encore en vie ? J’ouvre un œil et me prends la lumière crue d’un néon en plein dedans. Je le referme aussitôt.
Paf, criiiish…
Putain c’est quoi ce truc ? Je me tourne un peu sur le côté, veux mettre mes mains en visière, mais elles sont entravées. Je capte une présence à mes côtés. Un truc glacé m’effleure l’épaule.
— T’es en vie ?
J’ouvre les yeux, il est là à deux centimètres, il me regarde de ses grands yeux presque translucides, la bouche couverte par un masque qui lui permet de respirer. Je tente de me relever, mais on m’a attachée au lit. Je veux hurler, mais il plaque sa main gantée sur ma bouche. De l’autre, il me fait signe de me taire et défait mes sangles.
— Je ne te ferai pas de mal, je ne m’occupe que du ménage, moi, me dit-il et il ajoute en chuchotant : et je fais partie de la résistance.
La résistance ? Je fronce les sourcils, il m’explique :
— Nous sommes quelques-uns en désaccord avec les directives de notre gouvernement.
J’enlève sa main de ma bouche, c’est fou ce qu’elle est froide, même à travers ses gants.
— Quelles directives ?
Il s’écarte de moi, en baissant la tête et je croise dans son dos, le regard définitivement vide d’Aquene. Un peu plus loin, plusieurs petits corps ballants sont entassés sur un chariot. Je reconnais celui d’Abey en haut de la pile. Les larmes me montent aux yeux et c’est moi cette fois qui me couvre la bouche pour étouffer ma peine.
— Certaines ne supportent pas, dit-il en secouant la tête.
— Supporter quoi ?
Je m’attends au pire, mais pas à ce qu’il m’avoue :
— L’insémination.
Mon cœur se fend en deux, la douleur explose dans ma poitrine tandis que je tâte bêtement mon ventre. Qu’est-ce qu’ils m’ont foutu là-dedans ? Il croit bon de m’expliquer. Sa planète, quasi morte à cause de la pollution, la disparition de leur faune, de toutes leurs ressources énergétiques, la mort de milliards de personnes et la stérilité des autres. Et enfin la survie.
— En désespoir de cause, notre gouvernement a décidé de chercher ailleurs des solutions. KOI 7701 s’est avérée être la seule planète quasi identique à la Terre.
— KOI quoi ?
— C’est le nom qu’on donne à ta planète. Grâce à vous, ils espèrent repeupler et décontaminer la Terre, pour pouvoir y revivre un jour.
Je ne sais pas quoi dire, je suis en état de choc. Tout ce que je sais demander, c’est où est Kaya.
— Contrairement à toi, ton amie s’est réveillée tout à l’heure quand ils étaient encore là. Ils l’ont envoyée en camps d’insémination.
Des camps ? Alors l’horreur peut être pire que ça ?
— Tu dois t’enfuir maintenant, ils vont bientôt revenir. Va prévenir ton peuple, organisez une résistance ! Nous ne pourrons pas rester éternellement ici, nos corps ne résisteront pas à votre atmosphère et à vos températures glaciales.
Comme je ne bouge pas, paralysée par mes émotions, il me prend la main et me traîne vers une canalisation bouchée par une grille qu’il fait sauter en deux secondes. J’ai mal au ventre, à l’entrejambe, j’arrive pas à réagir. Je le regarde bêtement avec l’envie de vomir.
— Ça t’amène derrière l’enceinte. Ne traîne pas ! Cours !
Je reste sans bouger à l’entrée de ce foutu trou, je flippe, si c’était un piège à l’autre bout ? Je ferme les yeux tandis qu’il me pousse dans le tube.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Je rouvre les yeux. Je suis sous la bagnole. La nuit se répand sous la route. Et la forêt brûle.
Paf, criiiish… paf, criiiish. C’est le bruit des armes qui embrasent la forêt, les miens courent dans tous les sens pour échapper au brasier. Certains s’effondrent, les hommes, touchés en pleine tête par leurs balles. Ils fauchent les femmes au niveau des genoux, seuls nos ventres les intéressent après tout. Quelque chose m’attrape la cheville, un courant glacé me remonte le long de la jambe. Je suis tirée en arrière et mon hurlement est si intense qu’il couvre un moment le bruit de mon monde à l’agonie.
J’ai retrouvé Kaya au camp, attachée trois lits plus loin que le mien. Les terriens qui nous gardent veillent sur nous farouchement, mais nous laissent parler librement. On n’est pas à plaindre. On est bien nourries contrairement à ceux qui partent pour les colonies, ils nous apprennent leur langue, nous filent des bouquins qui parlent de la Terre. C’est vrai qu’elle était belle avant qu’ils ne détruisent tout. Je me demande ce qu’ils vont détruire ici. J’ai appris que celui qui m’avait aidée à fuir était mort. Peu après ma capture, ils l’ont tué sans hésitation. Ce n’était pas un piège tout compte fait.
L’hiver arrive, mais ils ont remis les générateurs à graisse en route, ça les a fait marrer, ils parlent de préhistoire, de trucs que je ne comprends pas trop, mais il règne dans les bâtiments une douce chaleur. Trop chaud pour nous, mais bon tant que ça ne nous tue pas ils s’en foutent.
J’en ai vu un qui a enlevé son respirateur la semaine dernière et il a tenu une heure sans. Il semblerait que leurs corps s’habituent finalement à notre atmosphère. Il semblerait que ce monde ne soit déjà plus le nôtre.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

Trophée Anonym’us

dimanche 25 novembre 2018

Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

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Un soir d’orage

— Putain, t’as encore oublié d’aller à la coop remplir le bidon de pinard ! T’es qu’une vieille merde sans cervelle, cria-t-il en balançant sur la femme le récipient en plastique complètement cradingue.
— J’avais plus de pognon ! Tu as tout vidé la boîte où je mets l’argent pour les courses.
— J’y ai pas touché à ton sale fric… dit-il avant de s’asseoir devant son assiette où trois morceaux de poulets panés industriels dégoulinant d’huile se battaient en duel devant une flaque de purée de pommes de terre reconstituée.
Les nuggets, il adorait ça.
Cela faisait bien quarante ans que Baptistin Cresson supportait la vieille carne qui lui servait de mère. Toute sa vie d’adulte, elle l’avait passée à le culpabiliser d’être veuve, qu’il ne pouvait pas partir vivre ailleurs en laissant sa pauvre mère seule dans ce coin perdu de la Drôme. Baptistin était le dernier de la lignée des Cresson de ce côté du Ventoux réputé « pauvre ». Une fin de race disait le père.
Ils vivaient dans une baraque sans charme posée au bord de la route départementale reliant Aulan à La Rochette.
Adolphe, le père avait été retrouvé mort dans son champ, broyé par la roue arrière de son tracteur. Il n’était même pas dix heures du matin et il empestait déjà le petit jaune qu’il s’enfilait façon légionnaire… avec très peu d’eau. Sa crémation fut rapide vu tout l’alcool qu’il avait éclusé.
— Demain oublie pas, ils viennent vider la fosse septique.
— Ouais, je sais. À quelle heure ?
— Le matin. Moi je descends au village pour le marché.
— Putain… c’est déjà jeudi ! Prends deux litres de rouge, OK ?
Baptistin Cresson se leva en renversant sa chaise. Il ne débarrassait jamais la table car dans l’évier il n’y avait plus de place. Une fois, sa mère lui avait fait remarquer que s’il avait été marié, sa pétasse l’aurait bien obligé à porter son assiette jusqu’à l’évier, il l’aurait peut-être même lavée car elle le tiendrait par la queue.
Sa chambre se trouvait au premier. Adolescent, il aimait le foot. Aujourd’hui, il continuait à planquer les magazines de cul sous son lit. Il passait des heures sur internet à mater des films pornos et des matches de foot avant de s’endormir sonné par tous les pixels qu’absorbait son cerveau déjà abruti par l’alcool.
Marie dormait toujours en bas, dans une petite piaule attenante à la cuisine. Elle avait pris l’habitude de s’enfermer depuis le soir d’été où, plus bourré que de coutume, Baptistin s’était posté dans l’embrasure de sa porte à la mater étrangement en train de se déshabiller. Son fils lui faisait peur parfois. La maigreur lui avait mangé le visage et repoussé les yeux au fond de la tête. Mais elle l’aimait.
Ce soir-là, il n’arrivait pas à s’endormir. Une pluie fine tombait dans la nuit noire de cette route où pratiquement personne ne passait après 20 heures. La chaleur accumulée par le bitume dans la journée ressortait sous forme de fumerolles qui sentaient le chien mouillé.
Il ralluma l’écran de son ordinateur décidé à refaire une partie de tir sur des milices d’insurgés. Il venait de se payer un nouvel écran plat grand modèle spécial pour les joueurs après avoir insisté auprès de Marie pour qu’elle lâche un peu du pognon encaissé de la vente de leur dernier champ.
Soudain une puissante zébrure éclaira la campagne suivie par grondement de tonnerre. Le choc fit sauter le compteur électrique, avortant du même coup une attaque virtuelle sur un camp rebelle. Il pesta contre la nature, insulta sa mère qui l’avait privé de son gorgeon habituel et jura contre la fatalité qui le clouait dans cette campagne de merde, loin de tout bistrot.
Il se leva et ouvrit sa fenêtre pour essayer de voir si les maisons du village situé à plusieurs centaines de mètres étaient éclairées.
La voiture, une grosse berline à en juger par le bruit du moteur, déboula à Burnes. Le chauffeur ne connaissant visiblement pas le coin, prit le virage beaucoup trop large et alla s’encastrer violemment contre un muret de pierres sèches.
Baptistin referma sa fenêtre tranquillement puis dévala les escaliers. Marie trouva inhabituel que son dégénéré de fils descende aussi énergiquement, elle passa une tête décoiffée dont les yeux de poivrote étaient trois fois soulignés de poches bleuâtres, par une étroite ouverture de la porte car elle ne tenait pas à ce qu’il la voie à moitié nue.
— Pourquoi y a pas de lumière ? Et puis c’est quoi tout ce boucan ! grogna-t-elle.
— Retourne dans tes draps crasseux ! C’est le compteur qui a sauté avec l’orage… je vais voir.
Il décrocha la grosse lampe torche, enfila un vieux ciré qui appartenait à son père puis sortit dans la nuit.
La bagnole était de traviole, l’avant accroché bêtement au muret avec une roue qui continuait à tourner lentement. Un des phares était resté allumé et éclairait la baraque en lui donnant un air encore plus lugubre. Le haut de ce qui semblait être le corps d’un homme reposait sur le capot. Il avait traversé le pare-brise, propulsé par le choc. Baptistin Cresson s’approcha et balaya de sa torche l’intérieur de la voiture. Un deuxième corps était recroquevillé sur la banquette arrière, immobile.
« Jamais oublier de mettre la ceinture de sécurité » pensa-t-il en commençant par faire les poches du type à moitié couché sur le capot. L’homme avait morflé : une très large entaille avait creusé son front sur toute la largeur et une flaque de sang noircissait sur la tôle et dégoulinait vers l’intérieur. Il avait le visage antipathique que la fixité rendait encore plus patibulaire. Canné.
Au moment où il posa la main sur la poignée pour ouvrir la portière arrière et commencer de dépouiller la seconde victime, celle-ci déplia brusquement son corps et poussa sur ses jambes dans sa direction. Il bascula vers l’arrière en jurant et perdit l’équilibre sous le coup brutal de la furie.
Le temps de la surprise passé, il reprit le dessus en lui décochant un violent coup de poing sur la tempe qui la renvoya directement dans le sirop.
Il se releva et la considéra tranquillement à la lumière crue de sa torche : elle semblait plutôt jeune, dans les trente ans, mince. Ses cheveux bruns et mi-longs collaient sur son visage empêchant d’en apprécier les traits. Il s’agenouilla puis avec sa torche, il repoussa quelques mèches pour découvrir un visage régulier. Tremblant légèrement, il dirigea la lumière sur la poitrine qui remuait lentement sous un chemisier de couleur claire. Il insinua lentement l’autre main sous le tissu pour sentir la chaleur de la peau. Encouragé par sa propre hardiesse et l’immobilité de la jeune femme, il respira profondément en frissonnant et balada lentement sa main sur ses seins. S’attarda sur le téton gauche et se mit à le pétrir pendant que l’autre main qui avait lâché la lampe, se mit à aller et venir à l’intérieur de son pantalon.
La fille reprit conscience au moment où il éjacula dans son slip. Elle lâcha un hurlement qui lui valut un coup avec l’imposante torche qui l’envoya derechef dans les vapes. Sans plus réfléchir, il la mit sur son épaule et se dirigea vers la maison.
Marie l’avait vu entrer, lesté du fardeau humain.
— C’est quoi ce souk ? C’est qui ça ? cria-t-elle.
— Y a eu un accident dehors. Le chauffeur est mort.
— Et celle-là, tu comptes faire quoi avec, espèce d’abruti ! Elle est cannée aussi ?
— Ta gueule ! Ce que j’en fais ça te regarde pas.
Il la bouscula et se dirigea d’un pas lent et assuré vers la porte qui menait à l’ancienne chèvrerie, située au sous-sol. Il actionna l’interrupteur et lâcha un juron car il avait oublié de remettre le compteur en marche. Il descendit avec précaution en prenant garde de ne pas se casser la gueule dans l’étroit escalier en bois. Une fois en bas, il adossa la jeune femme aux barreaux de la mangeoire où finissait de pourrir du vieux fourrage. Il dénicha un bout de corde et l’attacha à un barreau métallique.
Il remonta rapidement en direction de la cuisine où il ouvrit le placard du compteur. La lumière revint, éclairant la maison dans sa réalité misérable. La saleté était partout, des rongeurs surpris par la lumière accourraient vers leurs trous. Marie était toujours debout dans le couloir, le corps dégoulinant sous ses bourrelets de fausse obèse.
— Qu’est-ce tu fous ? Faut appeler les flics !
— Bah oui, t’es con. Par contre pas un mot sur la fille t’entends vieille carne !
— T’es malade ? Ils vont savoir qu’elle était dans la bagnole avec l’autre. Comment tu vas expliquer ?
— J’vais rien expliquer du tout. Personne n’a rien vu… toi non plus t’as rien vu, OK ?
— Tu vas faire quoi ?
— Ça te regarde pas je te dis. Si jamais j’apprends que tu as parlé, je te bute, tu entends ?
Marie comprit que son fils ne plaisantait pas. Ses yeux s’étaient enfoncés si profond qu’elle ne voyait plus que deux lueurs de folie. Elle prit peur de son fils pour la seconde fois de sa vie et cette fois elle y laisserait la peau. Elle décida de la fermer.
Baptistin prit du sparadrap, du coton et un flacon de désinfectant dans l’armoire à pharmacie et redescendit à l’étable. Il avait au passage glissé son gros couteau de chasse cranté dans son étui, à l’arrière de son pantalon. Il éprouvait une griserie jamais ressentie auparavant. Les femmes, il n’en avait pas eu beaucoup et celle-là lui tombait dessus comme un cadeau du ciel, personne ne la lui prendra. Il bandait encore un peu en dévalant l’escalier mais décida de se contrôler, attendre d’être bien tranquille pour faire la fête. Finies les interminables pignoles devant les pin-up trafiquées et leurs râles artificiels devant des mecs montés comme des ânes.
Le visage de la fille prenait des teintes aubergine, mais elle n’en gardait pas moins un certain charme aux yeux de son nouveau fiancé. Il se mit à tamponner maladroitement ses plaies en lui parlant tendrement.
— Tu vas voir… je vais bien m’occuper de toi. Je vais t’appeler Romy comme l’actrice.
— Où… où est l’homme qui conduisait la voiture ?
— Mort. Mais toi, tu es bien vivante heureusement.
— T’es qui toi ? Pourquoi je suis attachée ? Libère-moi espèce de taré, tu sais pas qui je suis… dit-elle recouvrant complètement ses esprits.
– Ta gueule !
Il la gifla violemment et lui mit la pointe de son poignard sur le nez, descendit lentement en effleurant sa bouche puis s’arrêta sur l’échancrure de son chemisier.
— C’est chez moi ici, et c’est moi qui commande. Tu feras tout ce que je dirai et si tu es assez gentille, je te laisserai faire une partie sur mon ordi.
— T’es un homme mort, mes potes vont te retrouver et te feront la peau.
Baptistin lui mit la main à la gorge et serra un bon coup. Il l’embrassa sur la bouche et balada sa langue sur son visage comme un animal aveugle qui marque sa proie.
— Ne me touches pas enculé ! cria-t-elle.
Il lui mit un coup de poing dans les côtes pour lui apprendre les bonnes manières. Elle en eut le souffle coupé net.
— Faut que tu me parles meilleur. À partir de maintenant c’est moi ton petit copain, faut du respect. C’est qui tes potes… des racailles ? demanda-t-il se souvenant de la trogne du chauffeur.
— Oui, ils te buteront et foutront le feu à ta baraque avant de partir.
— Où il est ton portable ? T’en as bien un et un sac comme toutes les gonzesses non ?
Baptistin Cresson s’assura que les liens étaient solides. Il lui fourra du coton dans la bouche et la bâillonna avec un chiffon sale. Il lui palpa les poches pour voir si elle n’avait pas menti, en retira un trousseau de clés et quelques pièces de monnaie. Il se remit à bander quand sa main sèche s’attarda sur le sexe de la fille à travers le tissu du jean.
Il alla récupérer le sac de la jeune femme puis regagna la cuisine et composa le numéro de police secours. Il s’assit en attendant et entreprit d’examiner sa récolte. Le portable trouvé dans le sac indiquait plusieurs appels en absence. Il l’éteignit et le mit dans sa poche. Il y avait aussi une barrette de shit, du papier à rouler et une liasse de billets de 50 et de 20 euros. Il prit deux billets et les fourra dans la boîte en métal qui servait de caisse tirelire pour les courses et empocha le reste. Du portefeuille du mort, il extirpa un permis de conduire dont le propriétaire affichait une mine patibulaire. « Gueule de racaille », pensa-t-il. Il n’eut pas le temps de voir dans quel département était immatriculée la grosse voiture mais le permis du type indiquait un code postal en 9… sûrement une banlieue parisienne mais il était incapable de dire laquelle.
La seule fois où Baptistin était parti à la capitale, c’était il y a très longtemps. Il avait accompagné son père pour visiter la grande tante, histoire, disait le père, de se rappeler à son bon souvenir pour l’héritage car il avait entendu dire que certains Parigots crevaient seuls en léguant leur fric aux chats du quartier.
L’ambulance du SAMU arriva sur les lieux en premier. Aucune urgence, le type était bien canné. Baptistin se tenait à quelques mètres de la scène dans l’attitude du badaud qui assiste à un drame. Il ne savait pas jouer les témoins traumatisés, aussi il décida de la fermer et attendre sous la légère pluie, qu’on lui pose des questions.
Une voiture de la gendarmerie arriva. Un des pandores, sûrement le chef, s’entretint rapidement avec un des gars du SAMU. Il opina du chef à plusieurs reprises. Ils regardèrent ensemble en direction de Baptistin, imperturbable sous son ciré. Le gendarme finit par proposer une poignée de main au secouriste qui donna l’ordre de charger le mort dans le fourgon puis se dirigea vers le jeune homme.
— Vous avez vu ce qui est arrivé ?
— Non, j’ai juste entendu un fracas de tôle depuis ma chambre là-haut, répondit-il en montrant sa fenêtre de l’index.
— Mmm… ça a dû faire un sacré boucan si vous l’avez entendu de si loin avec la fenêtre fermée.
Baptistin ne répondit pas n’ayant pas perçu d’interrogation dans le ton.
— On pourrait aller chez vous pour discuter, je commence à être trempé, dit le gendarme en s’ébrouant.
— Discuter ?
— Déposition… la routine. J’ai besoin d’éléments, heure tout ça.
— Pas de souci. Elle là, c’est ma mère.
Marie fit un bref mouvement de la tête et s’écarta pour les laisser passer. Les deux hommes s’installèrent dans la cuisine. Le pandore posa son képi sur la table et sortit un minuscule calepin. Il avait les cheveux ras et une calvitie bien entamée.
— Je préfère prendre des notes à l’ancienne. Elle est pas causante votre mère, hein ?
— Pas vraiment. Elle n’a rien d’intéressant à dire.
— Alors pour résumer, la voiture arrivait selon vous assez vite, ensuite vous avez entendu le bruit du choc contre le muret. Vous avez accouru et vous avez tout de suite appelé après avoir vu que le chauffeur restait sans réaction.
— Oui.
— Y a beaucoup d’accidents par ici ?
— Tous les gens du coin savent que cette partie de la départementale est dangereuse.
— Vous n’avez pas noté d’autres trucs ?
— Non.
Au même moment, le camion de dépannage commençait à charger l’épave sur le plateau dans un gros bruit de chaîne. Le gendarme prit congé et attendit que ses collègues aient fini de vider le seau de sable orangé sur la flaque d’huile.
— Tu vois Romy, aucun problème, ils sont partis. Personne ne sait que tu es là. Il va falloir te montrer gentille avec moi.
Il commença par dégrafer doucement son chemisier sale. Voyant qu’elle voulait lui dire quelque chose, il ôta le bâillon.
— Si tu me donnes mon portable, je pourrai appeler mes copains et tu auras beaucoup d’argent.
— J’ai pas besoin de fric. Tu seras ma femme. C’est difficile la vie par ici mais tu vas t’habituer, tu verras, lui répondit-il d’un ton fiévreux.
Il avait déniché une chaîne et un cadenas solide pour l’attacher à un anneau scellé dans le mur. Au bas de celui-ci, il jeta un vieux matelas sur lequel elle s’allongea. Il prit son large poignard et la força à se retourner après lui avoir baissé le pantalon et arraché la culotte. Elle cria lorsqu’il entra en elle avec brutalité.
Deux minutes plus tard, il renifla avec gourmandise la culotte de la fille et la mit dans sa poche avant de remonter dans la cuisine se trouver de quoi manger. Il était heureux.
Le jour se levait péniblement dans la brume.
La bagnole noire s’arrêta devant la maison sans faire de bruit. Deux hommes en sortirent. Jeunes et baraqués, ils ne semblaient pas craindre de laisser paraître leurs flingues coincés à l’arrière de leurs jeans, sous la ceinture. Ils rôdaient autour de l’endroit où eut lieu l’accident.
— Police ! cria l’un des types après avoir sonné plusieurs fois de suite.
Ils entendirent une voix féminine derrière la porte.
— Bonjour madame… nous sommes à la recherche d’une jeune femme signalée disparue. Qu’est-ce qui est arrivé ici, un accident ? tenta-t-il en montrant le sable ocre par terre.
— Oui, y a eu un accident pendant la nuit, répondit Marie qui apparut dans l’entrebâillement de la porte. « Allez à la gendarmerie de Montbrun, ils vous diront… je ne sais rien d’autre ! », finit-elle par glapir en refermant.
— On vient de là-bas justement… ils ont dit que vous avez tout entendu.
La porte s’ouvrit en grand, Baptistin Cresson se tenait sur le seuil la mâchoire crispée et les yeux presque invisibles, tapis au fond de leur trou comme une bête aux abois.
— Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda-t-il de but en blanc.
— Euh… rien, pour le moment, répondit le flic un peu décontenancé par l’irruption de ce type au physique passablement ravagé par l’alcool. « Liberté conditionnelle… elle a oublié de pointer au commissariat comme la loi l’y oblige ».
— Nous autres on a rien vu. Ils ont emporté le mort dans l’ambulance, on a dit tout ce qu’on savait aux gendarmes.
Baptistin poussa le rideau de la cuisine pour observer le manège des deux types. Il entra dans une colère froide contre la fille et décida cette fois à tirer les choses au clair.
— Des flics sont à ta recherche ! commença-t-il en la giflant violemment. « Ils m’ont dit que t’es une taularde ? »
— En liberté conditionnelle, rectifia-t-elle
— Pourquoi t’es tombée ?
— Trafic de drogue et un peu de prostitution, dit-elle en le fixant droit dans les yeux pour lui montrer qu’elle en avait aussi. « T’es foutu trou de pine, ils savent que je suis dans le coin, ils continueront à fouiner jusqu’à ce qu’ils trouvent leur os.
— Qu’est-ce que tu foutais par ici ?
— On convoyait quelques kilos de coke par les petites routes des Alpes.
Baptistin semblait refroidi par cette histoire, il commençait à sentir poindre les emmerdements.
— Je comprends pas comment les flics ont été si rapides pour venir jusqu’ici.
— GPS trou de pine… à cause de ça.
Elle remonta son pantalon au niveau du mollet pour montrer son bracelet électronique. La vue de l’objet le mit dans une rogne noire, il reprit son poignard et tenta de l’arracher en lui tailladant sans précaution la peau. Elle hurla de douleur. Pour la faire taire, il lui administra une gifle monumentale qui la fit sombrer dans une semi-conscience.
— Arrête de m’appeler trou de pine, salope !
Marie apparut dans le cadre de la porte en haut de l’escalier. Elle avait pris le vieux fusil de chasse de son mari.
— Baptistin… Baptistin, appela-t-elle, « monte voir ! »
Les deux flics n’étaient plus là. Une autre voiture avec trois types stationna à la sortie du virage en épingle qui surplombait la maison. Mère et fils montèrent à l’étage pour observer les nouveaux arrivants. Eux n’avaient clairement pas des têtes de flics. Ils furetaient partout. L’un d’eux pénétra discrètement dans le jardin à l’arrière de la maison puis se planqua. Les mains de Marie se crispèrent sur le fusil, elle tressaillit et fit mouvement vers le bas.
— Tu vas faire quoi, vieille folle ?
— Tu vois pas qu’ils vont essayer de rentrer. Ils ont des gueules de racaille, je parie qu’ils recherchent l’autre salope en bas. Je vais les attendre derrière la porte.
Baptistin admit qu’elle n’avait pas tort sur leur ressemblance avec le chauffeur décédé. Il s’assura de son poignard, ouvrit la fenêtre et sortit en s’accrochant aux branches du grand chêne pour redescendre comme il faisait gamin pour se faire la malle.
Il se ravisa et regagna la maison en voyant surgir un fourgon noir siglé BRI qui arrivait de l’autre côté de la route. L’escadron de flics se dispersa, deux tireurs se mirent en place. Les deux flics éclaireurs, avaient repéré la topographie du lieu et le nombre de personnes vivant dans la maison, mais ils ignoraient la présence des trois voyous. La scène se mettait en place.
Baptistin descendit à toute volée jusqu’à la chèvrerie où la jeune femme essayait de tirer sur sa chaîne en vain. Constatant l’agitation de son ravisseur, elle comprit que quelque chose se préparait.
Du grabuge leur parvenait d’en-haut.
Un des complices avait réussi à ouvrir la porte, il reçut une volée de chevrotine qui transforma son visage en steak haché sanguinolent. Il tomba en arrière d’une seule pièce. Les policiers surpris, se mirent alors à tirer dans la porte en bois la réduisant en miettes. L’ordre de charger fut donné. Au même moment, les deux autres malfrats sortirent des massifs de gardénias en défouraillant. Ils furent abattus par les tireurs embusqués. Marie gisait par terre le corps déchiqueté par les balles. Sa chemise de nuit remontait sur ses cuisses flasques et des hoquets de sang moussaient dans sa bouche. Le reste de l’escadron se déploya dans la maison.
Baptistin parvint à ouvrir le cadenas de la chaîne malgré la trouille. Il se plaça derrière la fille et tout en lui tenant le cou serré avec le creux du bras gauche, menaçait de lui trancher la gorge de son poignard avec la main droite. Le flic donna un coup de pied faisant voler la porte de la chèvrerie.
— Si tu approches, je la saigne… !
Le flic recula. Après un bref échange avec le patron de l’opération, il fut convenu de laisser Baptistin sortir de la maison pour le mettre à la portée des snipers.
— Calme-toi. Nous avons préparé une bagnole dehors, le moteur tourne. Tu montes tranquillement puis tu relâches la fille en échange.
— Barrez-vous alors… !
Il rejoignit le hall d’entrée en tenant fermement la jeune femme. Il passa devant sa mère baignant dans son sang, le corps criblé de balles.
— Marie… Marie bordel ! Vous l’avez butée, enculés ! hurla-t-il fou de rage.
Il sortit sur le perron.
— Si vous avancez, je lui tranche la gorge.
Il avançait lentement, un pas derrière l’autre. Il guettait fiévreusement le moindre tressaillement autour de lui.
Soudain un camion-citerne portant l’inscription « Établissements Labauge, vidange, assainissement, fosses septiques », freina devant la maison dans un gros fracas de roues. Marcelin Labauge, le fils, descendit en sifflotant et en enfilant ses gants de travail sans lever les yeux vers la scène qui se tramait devant lui. Il cria à la volée :
— Et qui c’est qui va éponger toute la merde, hein… ? dit-il joyeusement en relevant enfin la visière de sa casquette crade.
Au même moment, le tireur embusqué fit éclater la mâchoire de Baptistin Cresson qui s’écroula aux pieds de sa fiancée d’un soir.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain

dimanche 18 novembre 2018

Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain

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Tout ce qui est humain

Il fait noir entre deux lampadaires. Dans la brume les guirlandes de Noël scintillent et rappellent que c’est les fêtes. Pourtant c’est dans son cœur que ça clignote comme une menace.
Des flaques et des papiers sales pour les bas quartiers, plus loin des magasins et des cartes « Visa » qui chauffent.
À l’écart du tumulte des boutiques et des centres commerciaux, tapis dans la pénombre et le calme apparent du faubourg, il est là, il le sent…
C’est la nuit, il presse le pas. Il tressaille à un bruit et se retourne, ce n’est qu’un chat. Il scrute la pénombre un instant encore.
La mort en face il ne craint pas, c’est dans le dos qu’il la redoute.
Pourtant plus tard dans le halo d’un candélabre, c’est son ombre qui le fera frissonner.
***
Tout avait commencé ce jeudi après midi.
Il avait laissé son chien dans le salon. Ce dernier s’était couché résigné en soupirant. Ses yeux ronds aboyaient déjà l’inquiétude.
Il avait pris le bus. Une rincée s’annonçait, mais la porte s’est ouverte à temps sur un havre de chaleur et au sec.
Malgré l’inconfort, Il avait apprécié la banquette raide et l’étroitesse des rangées en écoutant le déluge marteler la tôle.
Un petit frisson d’aise l’a saisi en pensant qu’il était à deux doigts de rater le car et de se faire arroser. C’était un peu sa vie, une suite de petits bonheurs qu’il accueillait avec délectation, aussi futiles soient-ils. Il savait trop bien ce que l’existence réservait de mortifère, mais pas encore ce qui l’attendrait bientôt.
Radio Monte-Carlo, entre ses pubs et ses jeux imbéciles, hurlait un fait divers saignant et des embouteillages monstres sur les routes des sports d’hiver, la baisse de cinq euros des APL, la suppression de l’ISF et le scandale d’un penalty accordé à Ronaldo et…
Il mettrait quarante minutes pour rejoindre la ville, cahin-caha, et cahotant sur les rapetassages de la chaussée des bleds de banlieue, les oubliés des fastes urbanistiques de la métropole.
Il aurait tout le temps de lire les consignes de bords « Attachez votre ceinture », « interdiction de fumer », « de parler au chauffeur » et tant d’autres « défense de » aux incivilités potaches.
Tout le temps aussi d’admirer un portrait-robot placardé sur la vitre qui le séparait du conducteur. Un disparu ou peut-être un criminel qu’une balafre sur la joue en forme de S singularisait. Ça l’avait bien fait marrer cette tronche de BD sinistre au-dessus du numéro de téléphone de la préfecture.
Puis, en gare routière, les portes s’étaient ouvertes sur une immense agora cerclée d’immeubles encore en construction.
Cinéma, commerces et bureaux feraient le nouveau pôle du centre de l’agglomération. Un nid de création d’emploi pour plumer les nids voisins qui se couvriraient alors d’affiches « à vendre » ou « à louer ».
Dans le flux des voyageurs de la périphérie et dans la cohue de gens pressés, sous le déluge qu’il n’éviterait pas cette fois, il passerait sous la voûte sombre d’un des ponts ferroviaires occupés par les caddys et les cartons de quelques SDF.
Dans le ciel, des nuages percés de bleu entre deux averses cinglantes et au sol sur le goudron grené de trous, les flaques sales qu’il devait franchir sans se mouiller les pieds. D’un côté, le moteur des berlines et des bus, de l’autre, le grondement des trains et le crissement de leurs freins quand ils entraient en gare.
Après un quart d’heure de ce parcours du combattant, Sam avait enfin franchi la petite porte vitrée du vieil immeuble qui abritait le comité local du Secours Populaire. C’était ainsi tous les jeudis.
Dès l’entrée, entre les rayons de livres rangés vaille que vaille au gré du flux des dons, une petite queue de bénéficiaires en attente sentait bon le métissage des peaux et des cultures. Hidjabs, casquettes, chevelures blondes ou brunes, black ou visage pâle, ils comptaient tous ici sur une main tendue et un sourire, où ailleurs on leur flanquait grimaces et coups de menton méprisant.
Plus loin dans la friperie, quelques-uns palpaient les tissus pour le petit bonheur de se vêtir dignement pour pas cher.
Enfin se dressait le comptoir d’accueil devant une salle d’attente bondée des mêmes femmes et hommes mélangés.
Au plafond d’un blanc terne, un néon. Sur les murs délavés rampaient des gaines électriques aux parcours improbables que des affiches du Secours Populaire cachaient.
« Tout ce qui est humain est nôtre » disaient-elles.
Sur un côté quatre box. C’est dans l’un d’eux que Sam prendrait place pour accueillir individuellement les demandeurs d’un secours d’urgence ou régulier. Il évaluait là les besoins de chaque bénéficiaire ainsi que leurs difficultés. Il écoutait parfois leurs confidences et le don d’une oreille bienveillante n’était pas le moindre des secours qu’il offrait.
Six mois qu’il consacrait un peu de son temps en ce lieu. Il connaissait trop bien l’association pour en avoir bénéficié des années et enfin devenir accueillant à son tour.
Il se le rappelait chaque fois qu’un visage défait franchissait la porte de son box.
Il en verrait une dizaine aujourd’hui, de la retraitée de soixante-dix ans seule au minimum vieillesse à la jeune mère d’origine maghrébine, analphabète, emballée de tissu de la tête aux pieds que son mari venait de quitter.
Des femmes surtout des femmes…
***
L’après-midi s’était passé. Dès dix-sept heures, on avait allumé le néon. Dehors une brume dense envahissait les rues et la nuit semblait déjà prendre ses aises.
La salle d’attente s’était peu à peu vidée. Les derniers bénévoles se préparaient à partir et les locaux se plongeaient doucement dans un sinistre silence.
Sur le passage, Maryse sa collègue du box voisin a accroché Sam par le bras.
— Dis, j’arrête là ce soir, je n’en peux plus, je partirai quand tu en auras fini avec la suivante. Celui-là je ne le sens pas… Elle a tendu le cou vers un homme alcoolisé qui titubait au fond du couloir.
Elle était au bord des larmes. Sam l’a serré dans ses bras pour réchauffer son cœur. Peut-être avait-il un faible pour elle…
C’était une instit retraitée qui alternait ici réception ou atelier d’alphabétisation. Une chouette femme Maryse, un roc de coutume, mais ce soir-là, dans l’obscurité précoce qui tombait, la perspective de recevoir cet homme alcoolisé, peut-être violent et difficile à gérer, était au-delà ses forces.
Même si elle savait qu’il n’exprimait là qu’une misère abrupte, celle du fond du trou, celle de la rue dont on ne revenait pas toujours vivant.
Il ne restait qu’une femme dans la salle d’attente.
— Madame Halaoui Aïssa ?
Sam a lu sa fiche en diagonale.
Une femme seule encore, dont l’épaisseur du dossier témoignait de multiples passages au Secours Pop.
Elle s’est levée péniblement en tirant un chariot de course. Elle boitait et avait un étrange rictus.
Elle a tendu tous ses papiers ou pas grand-chose.
— Je vous laisse trier, vous n’y trouverez rien de nouveau depuis la dernière fois, sauf les APL qui ont baissé.
Sur sa fiche se lisait le journal de ses passages au Secours avec les mots banals de la vie de beaucoup ici :
Chômage, maladie, dette, en attente du RSA, RSA interrompu, trop-perçus à rembourser.
Deux ont attiré l’attention de Sam : violences et traumatisme crânien.
— Vous avez été victime de violences…
— Conjugales, oui ! C’est il y a bien longtemps…
Et elle a fait le récit de son premier « grand amour » à Angoulême, sa ville de naissance. Il y avait trente ans. Elle a raconté les coups durant des années, les tortures psychiques, puis un soir alors qu’elle était enceinte de 6 mois, la gifle, un aller et retour et un coup de genou dans le ventre.
Elle a mimé le geste et son regard s’est allumé un instant d’une étrange lueur sauvage.
— Je n’en suis pas morte ! Une hémorragie cérébrale, tout de même, et une fausse couche !
Un Procès et la prison pour son tortionnaire.
— Rodrigo qu’il s’appelait ce salopard ! Je le vois encore avec son cran d’arrêt qu’il me mettait sous la gorge pour me faire peur comme dans les films !
J’en fais toujours des cauchemars.
La lumière de la salle d’attente s’est éteinte soudain. Un cadre noir a occupé l’espace de la vitre du box. Sam ne s’en est pas ému, trop occupé par le discours d’Aïssa.
Elle avait raconté là une tranche de sa vie et il avait tout pris dans la gueule.
Il serait bientôt dix-huit heures et la nuit montait avec la noirceur de son récit.
Le visage hirsute du poivrot est alors apparu dans l’encadrement vitré du box comme un diable qui sortirait de sa boîte. Sam a sursauté surpris par cette apparition dans l’obscurité de la salle d’attente. Maryse avait-elle baissé les bras ?
Aïssa tournait le dos à la baie. Elle n’a rien soupçonné
Son débit s’est ralenti pour parler de Pascal, son autre grand amour.
— On était enfin heureux tous les deux, il m’a prise avec mon handicap. Il m’a prise stérile et il m’a aimé, oui, beaucoup.
De la main gauche elle a caressé sa main droite recroquevillée, séquelle parétique de son traumatisme crânien, comme son rictus qui s’effaçait quand son visage exprimait la tristesse.
— Mon Pascal, il est mort d’une leucémie foudroyante l’an dernier…
Sam a dégluti un trop-plein d’émotion puis il a rédigé des bons d’aide alimentaire.
Il lui proposera des activités pour rompre l’isolement et le flyer d’une place de théâtre offerte au secours pop. Le sourire étrange d’une Aïssa dubitative a accueilli ces attentions si rares ailleurs, où souvent seul l’estomac des précaires préoccupait les aidants…
Elle a récupéré ses papiers et s’est levée en le remerciant, il lui a ouvert la porte.
— Courage, Madame, et n’hésitez pas à reprendre rendez-vous au moindre problème. Je suis là tous les jeudis.
Laisser un pont et un dernier sourire pour briser la honte se disait-il. Ce soir, Aïssa mangerait bien et peut-être cogiterait-elle sur les ateliers-cuisines parmi les activités. Le théâtre, elle n’y était jamais allée, pourquoi pas ?
La salle d’attente était toujours dans le noir, le silence y régnait. Le cœur de Sam s’est emballé. Quand il a éclairé, le poivrot somnolait sur une chaise.
Maryse était déjà partie et ce n’était pas d’elle.
Le pochard a ouvert un œil pour dévisager la femme. Elle n’a posé qu’un regard furtif sur l’homme. Ce dernier a pénétré dans le box. Il portait un sac de course vide et barbouillé de tags informes.
Il s’est affalé aussitôt sur la chaise, une forte odeur de sueur a alors envahi la pièce. Quand il a ouvert la bouche, c’est un fumé de bonbon mentholé et d’haleine alcoolisé qui a saturé l’atmosphère.
— Ah ! une Maghrébine ! Toujours à pleurer de l’aide, faudrait toutes les pendre par les nichons !
Cette réflexion immonde a sidéré Sam, mais ce dernier a trouvé qu’elle allait bien avec la puanteur du personnage. En d’autres temps, l’homme aurait pris la porte. Mais il avait vieilli et c’est par lassitude qu’il ne réagît pas à ces propos racistes.
Des yeux bleus et la peau ridée par les années de rue, il ne respirait pas la santé avec son teint gris qu’une barbe sauvage masquait mal. Une gueule à faire frémir qui pourtant lui paraissait familière. Seules sa taille et ses épaules larges en imposaient, mais comme une menace…
— Donne-moi vite mon panier, le magasin va fermer.
— Ils ne fermeront pas, ils vous attendent, n’ayez crainte. On va faire le point sur votre situation.
L’homme a éclaté de rire en exposant une rangée de dents jaunes éparses.
— Ma situation ! Elle est bien bonne !
Son hilarité retenait une violence prête à exploser.
Et il est parti dans un discours confus que sa voix éraillée ponctuait d’un : « Saloperie ! » à chaque phrase.
Il était né à Lille mais avait travaillé à Angoulême un temps. Puis, il avait fait deux ans de prison.
— Une histoire à la noix ! Saloperie ! Ma gonzesse. Elle est allée raconter aux flics que je la frappais !
Ses yeux injectés s’allumaient d’une étrange lueur à l’évocation de ce passé trouble.
— Ce n’était pas vrai ?
— Bien sûr que non ! Saloperie ! J’en suis ressorti, sans boulot, interdit de séjour à Angoulême. Je n’avais plus que la route. Si je la retrouve, couic ! A-t-il fait en posant son pouce sur son cou.
Hier, on m’a viré d’Emmaüs. Un salopard m’a cherché, il m’a trouvé.
Il a mimé un coup de boule. Sa tête était prête à cogner encore.
— Faudrait abréger ! Mec.
L’homme s’impatientait, mais Sam était ailleurs, loin les bravades haineuses du sans-abri. Pas facile d’abandonner les codes de violence de la rue dans le petit espace d’un bureau, il savait.
En revanche, Angoulême, violence conjugale, prison… il venait d’entendre à l’instant, de la bouche d’Aïssa, le même récit.
Ce n’est pas possible ! simple coïncidence, a-t-il pensé.
— Il me faudrait votre carte d’identité pour remplir la fiche.
L’homme qui semblait pressé lui a tendu le papier en se levant brusquement pour lui tourner le dos et coller son nez sur la vitre du box comme un lion sur les barreaux de sa cage.
Le sang de Sam s’est glacé quand il a lu sur la carte :
Rodrigo, Pablo Rodrigo !
Il s’est remémoré le croisement de Pablo et d’Aïssa dans la salle d’attente quelques minutes plus tôt. Elle avait alors baissé les yeux, lui ne l’avait pas reconnue.
Son origine maghrébine ne lui avait pourtant pas échappé !
Il a rendu la carte en tremblant sans se focaliser plus sur la photo d’un Rodrigo, là imberbe…
Désormais, il devrait gagner du temps. Cette pauvre femme était en danger. En prenant son temps, il a fait un bon pour un panier d’aide alimentaire, et un autre pour les fringues et un autre pour un kit d’hygiène corporelle et un autre pour l’épicerie solidaire. Il faillira même en faire un pour des jouets !
Il aurait donné tout ce qu’il pouvait pour qu’Aïssa récupère son panier au magasin et soit loin !
Qu’ils ne se croisent surtout plus.
L’homme a enfin posé sur Sam un regard plein de haine puis a pris son sac de course tagué pour sortir et gagner le dépôt à une centaine de mètres de là. Bientôt, sa lourde silhouette s’enfoncera dans l’obscurité entre deux lampadaires.
Sam a téléphoné aussitôt au magasin pour s’assurer que Mme Halaoui n’y était plus. Il aura la surprise d’apprendre qu’elle ne s’y était pas rendue.
« Ce n’est pas plus mal, elle est donc à l’abri », a-t-il pensé.
Il avait raté son car, il prendrait le suivant dans une bonne heure.
Il s’est enfermé prudemment et a essayé en vain de faire le vide dans son esprit.
Plus tard, avant de partir, il s’est humidifié le visage devant le miroir des toilettes hommes en observant les rides qui bouffaient son portrait. Curieusement, le parfum de Maryse y régnait, il y avait aussi des flagrances moins subtiles de sueur et d’alcool, celles de Rodrigo…
Le souvenir de ses yeux d’un bleu intense qui l’avaient glacé quelques minutes plus tôt le hantait.
Il éteindra en suite les lumières, puis fermera la porte du local, dès lors avec une pointe d’inquiétude.
La nuit avait repris ses droits. Sur les arbres au fond de l’avenue, des guirlandes bleuâtres mimaient la neige, mais l’air restait doux pour la saison. Les fêtes se feraient au balcon.
Il a repris le chemin inverse avec ses trous, ses flaques et ses bosses, sous le fracas des trains et dans la puanteur du gazole.
Une réminiscence obscure le terrifiait peu à peu, comme un portrait-robot aperçu dans le bus qui prendrait des couleurs, comme du rouge sur un fait divers en noir et blanc entendu sur les ondes :
D’Angoulême au sud de la France, le parcours sanglant d’un zonard.
Par quel circuit tordu sa mémoire a glissé d’une gueule imprimée sur un papier de la préfecture aux broussailles de la barbe d’un Rodrigo ?
Une parano glaçante s’est emparée doucement de son esprit.
***
Oui, tout a commencé ce jeudi après-midi…
Mais ce soir quand le trafic se calme, le moindre claquement de pas dans le dos de Sam résonne comme un danger.
Il se sent suivi. Il se pense traqué jusqu’à ce qu’il se retourne pour ne discerner qu’un lointain quidam sans la dégaine du Pablo qu’il redoute désormais.
Il imagine sa présence partout, son agressivité, sa haine et son odeur aussi.
— Mais enfin, quel film te fais-tu ? pense-t-il pour se rassurer.
Pourquoi Maryse ne l’a-t-elle pas attendu ?
Une question encore pour une angoissante absence de réponse.
Comme à l’aller, il longe le viaduc ferroviaire où chaque arche lui paraît autant de pièges. Le cœur serré, il repasse sous l’une d’elles. Il ne reste qu’un caddy, un sans-abri dort sur un carton, le dos calé sur un sac de course plein bariolé de tags. Tout près, un col de bouteille brisée aux arêtes acérées gît sur le goudron. Le sang de Sam ne fait qu’un tour, celui du clodo coule le long de son duvet en formant à la faible clarté d’un candélabre une rigole au reflet métallique.
Faut-il fuir, appeler les flics ? Ce n’est pas son genre.
Il s’agenouille prudemment pour soulever un pan du sac de couchage qui cache le visage du « dormeur ». Aussitôt à la lueur du téléphone, les yeux bleus de Rodrigo figés par la mort accrochent ceux de Sam. Sur la joue touffue du cadavre, dans le halo blanc de la diode, se révèle une cicatrice en forme de S, sa tête inerte pivote alors en laissant bâiller la profonde plaie qui barre son cou.
Sam sursaute et détourne le regard de cette vision d’horreur.
Dans la brume que la clarté jaune d’un lampadaire déchire, il discerne à une trentaine de mètres la silhouette boiteuse aux pas pressés d’Aïssa qui fuit. Il se redresse nauséeux, mais ne fait rien pour l’arrêter.
À son tour il s’éloigne en pensant que l’homme n’a rien vu venir et que la mort vengeresse l’a frappé dans son sommeil d’ivrogne, l’estomac plein. C’est déjà ça…
Il se console aussi en pensant qu’Aïssa, un poids de moins sur son ventre meurtri, ira demain chercher son panier et que les cauchemars qui hantent ses nuits se seront dissipés à jamais dans les ténèbres de ce pont.
Peut-être échappera-t-elle à « leur » police, car il n’attend rien non plus de « leur » justice, peut-être parce qu’il n’est pas de ce monde où des souris ahuries plébiscitent des rats voraces tous les cinq ans. Peut-être parce qu’un chat noir feule dans son cœur depuis toujours.
— Pour le coup là, la justice est déjà rendue. pense-t-il
Même s’il ne l’approuve pas, il ne donne à personne la légitimité de juger Aïssa.
Il arrive à temps pour prendre son bus et retrouver au chaud sa banquette inconfortable.
Il appelle le domicile de Maryse pour prendre de ses nouvelles. Son mari inquiet lui répond qu’elle n’est pas rentrée…
La radio de bord clame la faible participation dans une manif parisienne contre il ne sait quel nouveau recul des droits sociaux. Elle chante aussi les vertus de la dernière Volkswagen à 15 000 euros, le match nul de Vichy contre le FC canut Lyon…
Et le tueur fou d’Angoulême qui court toujours !
« Parce qu’ils ne savent pas encore ! », pense-t-il.
Lui ne sait pas non plus que le corps de Maryse gît sans vie dans les toilettes du Secours Populaire et ne sera découvert que quelques heures plus tard.
Bientôt c’est son chien qu’il caressera. Il lui contera sa soirée et les yeux ronds et attentifs du clebs lui japperont :
« Tout ce qui est humain est tien, mon Sam. »

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

dimanche 11 novembre 2018

Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

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Faut bien se nourrir

Ouais… Les néons ce n’est pas la panacée, mais c’est déjà mieux que rien. C’est blafard à souhait et ça ne fait que lutter mollement contre l’obscurité. En plus, j’ai trouvé celui qui hoquette. Un truc à filer une crise d’épilepsie à un môme qu’aurait raté le virage de la génération vidéo. Ce genre de gamin élevé en cocon, sans écran, diverti avec une mallette « 50 jeux pour toute la famille en bois d’arbre non traité », fabriquée à la main par des consanguins alpins. Un loto, un jeu de l’oie, une saloperie de Nain Jaune, pardon : une personne de petite taille bouton-d’or, et surtout une reproduction de roulette miniature pour faire un casino « comme les grands ». Le mioche pas préparé aux vicissitudes de la modernité qui va faire un malaise avec le flash de la photo de classe. Structurellement inapte au selfie.
Bref, je suis dans mon coin sous un bègue lumineux qui se rêve stroboscope, et ça me va très bien. Faut dire que je ne suis pas fan de la lumière. Même si je supporte une exposition artificielle, ce n’est pas pour rien que je suis sorti de mon trou après le coucher du soleil. Déjà, niveau fréquentation, on n’est pas dans les affluences diurnes. Je sais bien que les gens ont tendance à venir squatter les mauvaises chaises de la salle d’attente des urgences à tout moment, mais, là, c’est dimanche soir, l’heure du film. Dans le coin, y a pas plus sacré, sauf la messe ou l’alcoolisme. En plus, merci la désertification médicale des zones rurales, ici ce n’est que le poste avancé du véritable hôpital qui se trouve à plus de quatre-vingts bornes. Une clinique paumée, survivante des regroupements en plateformes médicales. Sans doute une verrue dans le grand plan de la rationalisation des frais de santé. Mais vu l’état des lieux, les instances décisionnaires ont dû décider qu’il valait mieux laisser pourrir que de froisser la poignée de péquenauds du coin en fermant. Jadis on devait sans doute y pratiquer les meilleures saignées de tout le canton et on faisait la nique aux voisins avec la technique avant-gardiste du clystère remollient. Cette époque est révolue et désormais on est passé à la culture du salpêtre mural, au développement fongique des joints de carrelage et à l’affection nosocomiale de bon aloi.
Encore une fois, ça me convient parfaitement. Je n’aime pas la lumière et je n’aime pas les gens.
Ça ne m’empêche pas d’attendre.
D’où je suis j’ai une vue imprenable sur un téléviseur à tube cathodique qui fait souffrir son support. Un faisceau de câbles pendouille du plafond pour apporter la bonne parole à l’écran qui a tendance à tirer sur le vert. Le son est coupé, mais l’indéboulonnable miss météo de la Une s’en passe.
J’ai une furieuse envie de me gratter. Si je m’écoutais, je me décaperais le derme avec une poignée de sable et je poncerais ce qui reste à la toile émeri grain 240. C’est horrible.
C’est venu comme ça. D’abord une plaque rosée, un truc qu’on agace de la pointe de l’ongle entre deux réflexions philosophiques. L’être et le néant, gratte gratte. Où vais-je, où cours-je, dans quel état j’erre ? Gratte gratte. Puis la piquette provençale prend la teinte du Bourgogne de vieille cuvée et la zone s’étend. Sans compter qu’on a perdu le velouté légendaire et que ça commence à faire les grumeaux d’une Chandeleur bâclée. On met un frein aux socratisations et on commence les travaux d’apaisement de l’urtication. Bains et crèmes, les ressources du pauvre démangé. Comme je n’ai jamais eu ça, je dois reconnaître que, pour l’automédication, ma pharmacopée est assez minimaliste en la matière. Pour tout dire, à part une panoplie de protections solaires avec des indices qui ont l’air d’être un relevé de températures en Fahrenheit, je manque cruellement d’adoucissants cutanés et autres produits d’entretien de la couenne.
C’est pour ça que je trahis mes habitudes et que je me retrouve à la nuit tombée dans cette antichambre de la décrépitude médicale.
Pour garder un semblant de continuité de soin, la commune est allée kidnapper un étudiant approximatif dans une faculté croate. Un logement, un repas chaud et la promesse mirifique d’un salaire payé autrement qu’en tubercules ont suffi.
C’est lui qui arrive.
Honnêtement, heureusement que le type vient du sas réservé au personnel et qu’il a revêtu la blouse d’usage. Parce que le doute est permis quant à sa profession exacte. Le gusse trimballe des valises sous les yeux qui font plus penser à un réfugié politique en fin de transit qu’à un copain d’Hippocrate. Il regarde autour de lui, il cherche sans doute la secrétaire censée faire l’accueil ou le tri des patients mais qui s’est éclipsée pour rejoindre son Jules avant le début des festivités cinématographiques. Ça tombe bien, il n’y a que mézigue à trier et je suis assez loin d’être patient. Surtout avec cette poussée de démangeaisons.
Serguei me regarde, il a l’œil morne et usé mais un reste de vocation lui tenaille le marteau à réflexes. Il pourrait fermer la baraque et partir retrouver des pénates plus accueillantes, mais en bon chien de garde il va ronger son sacerdoce. Où la fidélité se niche parfois ? Je vous le demande.
Il a un sifflement admiratif en voyant l’étendue de la tectonique de ma peau. Même si la démarche part d’un bon sentiment, ce n’est pas exactement le type de reconnaissance qu’on recherche. Il me pose une série d’électrodes et allume son moniteur. Le bazar produit une courbe rivalisant avec le relief belge. Serguei a alors un geste d’une technicité rare et balance une torgnole à l’appareil avec le plat de la main. L’objet couine, tente un petit sursaut systolique puis retourne à un mutisme renfrogné.
— Pas marcher, m’explique le transfuge hospitalier.
Il soupire et décroche son stéthoscope. Bon, le truc est suffisamment frais pour me provoquer un bien-être passager quand il le promène sur mon cuir boursouflé, mais l’examen ne paraît pas le satisfaire non plus. Il regarde son bidule, tapote sur la membrane puis soupire derechef. Je ne le connais pas mais il me plaît déjà. Frappé par une inspiration nouvelle, il se saisit d’un brassard pour mesurer la tension et me le passe sur le bras. Je ne veux pas le désobliger, mais je crains qu’il ne s’épuise dans toutes ces tentatives.
— Laissez les examens d’usage, je lui dis. Dites-moi plutôt ce que c’est que ça.
Je lui montre les rugosités de mon épiderme, la teinte lie de vin, la chaleur qui s’en dégage. Si je pouvais lui faire comprendre mon impérieuse envie de me gratter, je crois qu’il sortirait son économe et commencerait à m’éplucher comme un vilain fruit.
Il faut aussi que j’explique que ce n’est pas le matériel de ce brave expatrié des hôpitaux de Dubrovnik qui défaille. Ça fait maintenant une dizaine d’années que je n’ai plus de pouls, plus de tension. Si je vous rajoute mon aversion à la lumière et mon peu de goût pour le pesto, vous aurez sans doute commencé à comprendre. On en reparlera.
— C’est douloureux ? demande mon emblousé.
— À m’en arracher la peau.
— C’est poussée eczéma. Forte.
— Ça se soigne ?
— Sans examen, pas savoir. Faut trouver la cause.
— C’est compliqué les examens pour moi…
— J’ai vu. Je peux calmer démangeaisons un temps. Crème cortisone. Mais juste cacher problème. Plaques partout même sous les vêtements. Donc pas problème d’exposition. Sûrement allergie alimentaire.
Comment vous dire ? L’expatrié croate ne pouvait pas faire un diagnostic plus inadapté. Parce que si Serguei a raison, je ne suis pas dans la merde !
— J’ai un régime… disons… particulier…
— Alors, jeûne.
— C’est une question d’âge ?
— Non. Euh… pas manger… Diète !
— Ah… Faut que j’arrête de manger ?
— Oui quelques jours. Si ça passe, c’est allergie alimentaire. Si ça continue, c’est autre chose.
Le bonhomme pratique une médecine de combat, ça me plaît. Parce que, si j’étais tombé sur un diplômé qui ne jure que par mon taux de phospholipases bifluorées, ça n’aurait pas arrangé mes ballons. J’ai l’hématopoïèse capricieuse. Pour dire la vérité, j’ai le sang qui ne titre pas ses douze degrés et ne rentre pas vraiment dans les canons admis par la faculté. On dit que les voyages forment la jeunesse, ma première et unique virée dans les Carpates a sérieusement transformé ma formule sanguine.
Serguei va chercher sa pâte à tartiner la couenne, un tube de Dèdesone zéro virgule zéro cinq pour cent, et me rédige une ordonnance traduite de sa langue maternelle au sanscrit oriental. Il me recommande dans un bâillement l’abstinence alimentaire avant l’utilisation de la béchamel de corticoïde, pour avoir une chance de remonter aux sources du mal sans masquer les symptômes. Le problème est que ça veut dire en creux que je dois me taper encore deux jours de supplice pour voir si les boursouflures s’atténuent. Il me serre une main molle, oubliant toutes les formalités administratives et s’en retourne cuver ses 72 heures de garde sur un vague lit de camp dans l’arrière-boutique.
Du coup, je me tape encore deux jours à tremper dans ma baignoire d’eau tiède et à distraire mes gratouilles par un séchage au ventilo. Si j’étais sensible des bronches je me serais bien offert une pneumonie. Je complète ce pensum par une diète drastique qui me porte aux limites de la folie assassine.
Il faut que j’explique que mon mode de nutrition n’est pas exactement le régime du commun des mortels. Cela étant un corollaire du fait que je ne suis ni commun ni mortel. Enfin… pour vous, je navigue sur les rives du franchement bizarre, soyons franc.
Précisons qu’il y a une dizaine d’années, lors d’une virée moldave consacrée essentiellement à l’évangélisation sexuelle des autochtones, une charmante habitante de Cahul sur la rivière Prout m’a refilé un truc pas facile à porter. Là où les inconscients ordinaires s’offrent une blennorragie, la dame m’a fait don de la pointe de ses canines d’une tendance plus que prononcée au vampirisme. Pas la forme rigolote que les médecins dissimulent sous le nom de porphyrie. Le package complet avec un état de mort apparente, la disparition de mon reflet, l’aversion solaire, la sensibilité à l’ail et surtout une propension à l’immortalité prononcée. Bien sûr, après une période d’adaptation dont je préfère éviter le souvenir et les errements parce qu’elle s’est accompagnée de colère stérile, de déni handicapant et d’expériences dont je ne suis pas particulièrement fier, j’ai entamé la seconde partie de mon existence qui devrait, si vous avez bien suivi, ne jamais se terminer.
Depuis cette période, je peux me goinfrer comme un goret ou passer des semaines sans manger, ça ne m’affole pas le duodénum. L’art de la table à la française, la gastronomie ou même le pantagruélisme débridé me laissent de marbre. Attention je ne boude ni ne chipote, j’ai encore de l’éducation, mais j’ai outrageusement dépassé les affres de la nécessité alimentaire. Mes seuls besoins se limitent désormais à une prise quotidienne de 200 ml par voie veineuse, ou approximativement le double par absorption œsophagienne, de sang humain non filtré. Voilà l’étendue de mon indispensable. Au bout de trois jours de privation, je suis pris de folie meurtrière très préjudiciable au voisinage. Si on atteint la semaine, il paraît qu’on se racornit avant de se transformer en un petit tas souffreteux inapte à la moindre activité. Les témoignages divergent sur cet état ultime. On raconte qu’une réalimentation équivalente au contenu complet d’un individu dans la force de l’âge aurait permis le redémarrage d’un de mes congénères. L’histoire ne dit pas si l’opération s’accompagne ou non de douleurs qui dépassent l’entendement. Dans les premiers temps, en vertu de mon reste d’humanité, j’ai essayé une abstinence vertueuse de quatre jours et je peux vous garantir que je ne souhaite ça à personne.
Ni aux vivants ni aux morts !
Je vois poindre les questions techniques plus ennuyeuses les unes que les autres… Ce que vous savez des vampires est à mi-chemin entre le fantasme de superhéros bas de gamme et le plus gigantesque ramassis d’absurdités. Par exemple, je laisse les chauves-souris à Batman. Outre l’immortalité toute relative, je dois dire que je possède une force peu commune et que mon absence de sommeil peut me permettre d’assumer plusieurs boulots. Bon… Cette histoire de soleil, c’est régulièrement pénible, mais on s’adapte. L’essentiel de l’année je travaille chez moi à écrire des séries de bouquins pour préados. Je prête aussi la main à quelques auteurs de best-sellers afin qu’ils puissent tenir la cadence. Ni fatigue ni baisse de régime, je me fais des périodes d’auto-esclavagisme dans le sous-sol de cette baraque minuscule paumée au milieu de rien. Grosso modo, j’ai bouclé mon planning de l’année au 15 mars, le reste étant consacré à une pratique rigoureuse de la fainéantise littérale. Je ne fais rien en sirotant mon hémoglobine on the rocks.
Cette histoire de sang vous travaille.
C’est compréhensible.
Notre monde est basé sur l’offre et la demande. Des personnes comme moi existent. Nous ne sommes pas beaucoup, mais nous constituons une clientèle fidèle et durable. Il est donc naturel qu’un marché de distribution se soit mis en place. Les Roumains sont les premiers concernés et c’est chez eux qu’on trouve les grossistes. Une entreprise ayant pignon sur rue m’adresse donc des colis de poches sanguines surgelées. C’est un abonnement. Zekö est mon contact. C’est un gamin en costard qui sort de l’université de Bucarest et a préféré s’orienter vers l’exportation haut de gamme plutôt que la filière pornographique comme ses copains de promo. Du coup, il gère une flotte de camions frigorifiques et s’occupe de toute l’Europe de l’Ouest. En tant que client, on a un planning des tournées et tout est organisé pour maintenir un flux continu sans rupture. Je vous l’ai dit, la disette nous rend tatillons, voire légèrement susceptibles…
* * *
La cure préconisée par le zombie des urgences a fonctionné. Les plaques se sont résorbées en deux jours. Ça a été à la fois une excellente nouvelle et un réel problème. Pour la bonne raison que, à la minute où je me suis payé un petit gueuleton de globules, j’ai eu une nouvelle poussée. La crème est efficace, je ne dis pas, mais ça n’augure pas une éternité de tout repos.
Le sang me file des boutons !
J’ai vérifié les dates sur les poches et même la traçabilité des lots. Tout me semblait normal. J’ai quand même appelé Zekö pour gueuler un peu.
— Je ne comprends pas, qu’il dit avec son phrasé des grandes écoles. L’approvisionnement est le même. Notre camion « don du sang » passe dans les villes et les villages, nos partenaires hospitaliers n’ont pas changé.
— Tu m’as pris pour Findus ? Tu me refiles du frelaté ?
— Non, je t’assure. On ne plaisante pas ici avec ce type de produit. Chez nous, c’est historique. Grande famille, grandes responsabilités. On ne peut pas se permettre de couper.
— Ouais… Jusqu’à ce que tu décides que le petit Français, il peut prendre les fonds de cuve.
— Je t’assure. Notre respectabilité passe par un approvisionnement sans distinction.
— Moi je peux t’assurer que si ça continue, je m’approvisionnerai directement à la jugulaire de ton livreur avant de venir boire un cou au siège de ta compagnie.
Pour être sûr, j’ai quand même fait analyser un échantillon dans un labo. Juste histoire de vérifier si on ne m’avait pas refilé du cheval à lasagnes ou de la préparation à boudin. Les résultats ont été formels : rien d’anormal dans la composition sanguine. Pas de traces d’une quelconque infection bactérienne ou d’un déséquilibre suspect.
Zekö m’a fait livrer en urgence une nouvelle série de poches, mais le résultat est resté le même : éruption cutanée, gratte gratte.
C’est là que j’ai commencé à m’inquiéter avec constance et application. Comprenez que ma lampée d’hématies joue directement sur mon humeur. Le sang pour un vampire est son seul et unique besoin. Il ne peut pas se permettre de développer une allergie. Vous êtes irritable si vous cessez de fumer ? Arrêtez complètement, vous allez passer de mauvais quarts d’heures pendant le sevrage, mais vous n’allez pas en mourir. Il est même probable que vous ne tuiez pas les gens qui vous entourent. Moi, je saute deux repas et le facteur a du souci à se faire…
J’ai donc pris le problème à bras le corps.
Dans mon éducation, « à bras le corps », ça signifie se documenter comme un rat de bibliothèque, mais avec une connexion Internet. Le culte de l’écrit, le fantasme de l’encyclopédie universelle. Seulement, un cas comme le mien ça n’existe pas. Nous n’avons pas vraiment de traité exhaustif : « Moi, Vlad D. 587 ans, vampire, allergique ». Sans oublier le fait que, comme à chaque fois qu’on souffre de quelque chose, je vous assure qu’on atterrit forcément sur des articles qui vous indiquent que vous êtes en plein dans le mal du siècle.
Mal de dos ? Mal du siècle.
Fibromyalgie ? Mal du siècle.
Arthrose ? Mal du siècle.
Migraine ? Mal du siècle.
Pervers narcissique ? Mal du siècle. Bon, OK, ça n’a rien à voir, mais je suis tellement tombé dessus quand je faisais mes recherches que je devais le mettre. Ce monde est un grand zoo où des pervers narcissiques bipolaires, lombalgiques et migraineux pourrissent la vie de pauvres Alzheimer fibromyalgiques.
Eh bien ça n’a pas loupé ! On peut gaillardement être allergique à tout. Ça se déclenche n’importe quand et comme la mode ou la chanson populaire, ça s’en va et ça revient. Les vintages se contentent des graminées ou des fruits à coque, les plus dans le vent s’attaquent au lactose, au parabène ou au gluten.
Les industriels ont de surcroit la riche idée de faire trimer leurs ingénieurs afin que les gens puissent s’enfiler dans le cornet une masse invraisemblable de saloperies. De la peinture pour bateau dans le lait pour bébé à la décoction pétrolière dans le soda. Mais cette connaissance déprimante me permettait seulement de constater que mon éternité risquait de tourner court, tant l’espèce humaine semblait hâter le pas vers le gouffre.
C’est à ce moment que j’ai eu une illumination. Dans mon cas on évite de parler d’épiphanie, ça offense les archevêques.
Il fallait que je radicalise mon mode d’approvisionnement !
J’ai eu l’idée quand un pauvre forçat de la distribution aux particuliers s’est gouré d’impasse et est venu garer sa petite camionnette sur mes graviers. Il tentait avec une énergie débordante de refiler des plats surgelés en usant de la technique du pied dans la porte. Un catalogue fourni de la tomate provençale aux escargots beurrés, un bagou de bateleur et sa petite tablette numérique pour prendre les commandes et arnaquer la vieille esseulée ou le chômeur en fin de droit. Il m’a déplu à l’instant où je l’ai vu. D’ailleurs il ne m’a pas fallu dix minutes pour le convertir en fût et le mettre en perce dans ma cave. Ça faisait longtemps que je n’avais pas bu une carotide fraîche et je dois avouer que l’ironie de me déguster le représentant en surgelés en smoothie m’a fait ma journée.
Vous le croirez ou non, le type cultivait à son échelle une certaine forme de dérision. Sur le siège passager de son véhicule, j’ai découvert des tracts pour la foire EcoBio qui avait lieu le mois suivant. Le chantre du prêt-à-bouffer en plastique avait même sa carte de l’amicale « Végétalisme et santé ». Mon livreur effectuait un grand écart permanent entre ses convictions et les nécessités d’un job alimentaire. Sans jeu de mots, j’étais capable de comprendre une telle démarche.
Vous savez quoi ? Le fluide vital de ce gaillard impromptu ne m’a pas déclenché de crise. Pas le moindre bubon irritant, pas la plus petite rougeur. Peau de bébé et homéostasie. Je l’ai fait durer… Ses cinq litres de jeunesse m’ont tenu 20 jours en me rationnant.
Juste le temps de repeindre et de réaménager son estafette. Je peux désormais y accueillir jusqu’à cinq corps. Mais c’est rare que je prélève autant sur une seule manifestation.
Je fais la tournée des foires et des salons à tendance hippie. Je plante mon food truck en bordure et je délivre des plats surgelés garantis sans additifs. Je discute boulgour, quinoa, lentille corail et huile de chanvre avec des couples lithothérapeutes lavés au shampooing sec et des célibataires froissés en lin non traité. Quand le soleil décline et que j’ai de la place dans mes frigos, je fais le plein avec ceux qui naviguent à l’extérieur de la meute.
Je peux l’avouer, je ne suis pas fier de prélever ainsi dans le cheptel de ceux qui sauveront peut-être la planète.
Mais que voulez-vous…
Il faut bien se nourrir.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°6 -Histoire d’Oreille

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°6 -Histoire d’Oreille

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dimanche 4 novembre 2018 :

Nouvelle N°6 : Histoire d’Oreille

Img une histoire d'oreille

Histoire d’Oreille

— C’est vraiment horrible ce qu’il leur fait, à ces pauv’ filles ! maronna la serveuse du bar à l’intention du pianiste de l’hôtel.
— Horrible.
— Avec Marcelline, tu sais, on n’est pas tranquilles à la fin du service…
Bien que l’idée lui traversât l’esprit, le jazzman ne proposa pas à Gerda de la raccompagner, sous la lune, dans les rues de Paris. La pause était terminée. Il laissa la jeune femme à ses peurs, et aux verres à whisky qu’elle essuyait un peu plus nerveusement depuis l’arrivée de ces clients-là. Le musicien se dirigea silencieusement, les bras le long du corps, vers le quart de queue qui attendait l’or de ses mains au fond de la salle quasi déserte. Deux mondes, deux musiques.
— Si ça s’trouve, je lui ai déjà parlé sans l’savoir, ruminait la barmaid.
L’horloge du comptoir battait correctement la mesure : vingt heures tapantes ; c’était l’heure à laquelle le restaurant de l’hôtel s’emplissait de la foule mondaine. Yoav Adelstein, le premier à être descendu, la scrutait à mesure qu’elle s’installait à table et qu’elle envahissait l’espace sonore. Des dizaines de couples, apprêtés et fringants, se pressaient derrière le maître d’hôtel jusqu’à la table affectée à leur numéro de chambre. Sur leur passage, les serveurs suspendaient la course des seaux à champagne, les plateaux d’argent valsaient au-dessus des têtes, les tables s’animaient les unes après les autres d’une joie factice. Les papillons des menus se posaient dans les mains, interrompant le rire des mirliflores qui commençait à éclater, ci et là, sous l’effet des premières coupes. Deux mondes, deux danses.
Les clients de l’hôtel étaient des médecins de toute nationalité, de tout âge, renommés dans leur spécialité. Cardiologues, orthopédistes, dermatologues : tous participaient, pendant la journée, au plus grand congrès de chirurgie organisé depuis la guerre. Mais s’ils avaient troqué le calot blanc et le sarrau chirurgical contre un trilby et un costume chic de facture française ou italienne, aucun ne semblait plus détendu qu’à l’hôpital. L’ambiance était faussement légère : on avait retrouvé, le matin même, un nouveau corps de femme mutilé non loin de l’hôtel. Le troisième en quinze jours, le troisième depuis l’arrivée des congressistes, quinze jours auparavant. En toute discrétion, le Quai des Orfèvres était déjà venu deux fois interroger le personnel de l’hôtel. Et Gerda avait entendu la rumeur en ville affirmer que seul un praticien pouvait amputer aussi proprement une gorge de ses cordes vocales, que les différentes entailles trahissaient un savoir-faire clinique. Personne ici n’évoquait le fait divers aussi ouvertement que la serveuse, mais il était présent dans tous les esprits et une méfiance naturelle rôdait entre les murs de l’hôtel qui abritait peut-être le Coupeur de mou.
Yoav Adelstein aussi était docteur : il avait terminé ses études de médecine juste après la Libération. Lui aussi avait eu un temps ce désir de réparer les vivants, mais pour des raisons bien différentes de celles qui animaient la plupart de ces hommes-là. Il avait ainsi sa place dans la congrégation sans être véritablement des leurs.
Son apparence, en premier lieu, trahissait sa singularité. Elle attirait l’attention, inquiétait même, dans ces circonstances : la simplicité — pour ne pas dire l’indigence — de sa tenue vestimentaire détonnait à tel point dans le cénacle que le personnel de l’hôtel exigeait qu’il montrât son accréditation dès lors qu’il souhaitait accéder au bar ou au salon dans son vieux complet années 30. Ce rituel était un peu contraignant, mais l’homme avait refusé d’accrocher à son vieux veston une nouvelle étoile de David, aussi honorifique fût-elle. Il préférait encore montrer patte blanche. Deux mondes, deux visages.
Vingt heures trente, l’immense salle s’emplissait encore. Les langues se mêlaient au tintement des couverts en argent ; bientôt les conversations des uns et des autres se fondirent dans l’inanité sonore que les notes lointaines de Duke Ellington peinaient à émouvoir. Seuls les éclats de voix stridents de Gerda, la barmaid, fendaient parfois la salle jusqu’aux oreilles de Yoav seul à sa table. Mais le spectacle continuait, et l’homme n’en perdait pas une miette, tout en désossant la caille rôtie de ses doigts habiles. Le pianiste pouvait entendre entre ses accords la succion régulière des petits os : un supplice de plus pour son oreille sensible.
Enfin arriva la 118, qui était l’objet de toute l’attention du médecin. Sur les indications du maître d’hôtel, le couple prit place près de la fenêtre, à quelques dizaines de centimètres de lui. Yoav n’eut aucun mal à reconnaître la femme bien qu’elle portât ce soir-là une perruque d’épais cheveux flamboyants qui dissimulait sa mutilation. Il sentit un léger courant d’air et l’excitation naître sur sa peau en la regardant s’asseoir si près de lui. Ou bien était-ce le fantôme de sa femme, Judith, qui avait pris l’habitude de le frôler quand il pensait plus intensément à elle ?
La femme à la perruque lui tournait le dos de trois quarts, mais elle n’avait jamais été si proche… S’il n’avait pas perdu l’odorat pendant la guerre, Yoav aurait pu sentir son parfum d’ambre et de jasmin mêlé au Pento des cheveux de son époux.
Tous les soirs, depuis son arrivée, il l’avait observée dîner en compagnie de ce dernier ou avec des amis, il avait découvert ses goûts d’émigrée polonaise, relevé le moindre de ses gestes en société, la moindre de ses habitudes ici. Elle regagnerait sûrement seule la chambre 118, comme après chaque souper. C’était du moins ce qu’il espérait.
Bientôt le légiste Karl Jurgen et sa maîtresse, une Berlinoise au tempérament autoritaire qui avait officié un temps pour l’administration nazie, les rejoignirent à la table. La conversation entre les hommes s’engagea rapidement dans le bloc opératoire. Yoav s’amusa d’entendre le chirurgien français et le médecin allemand rivaliser d’autorité, d’instrumentation technique et de scènes répugnantes. Deux mondes, mais un seul vainqueur ; le temps n’avait pas encore cautérisé les plaies de la guerre. Il remarqua aussi que les femmes se détournaient de la vision des chairs découpées comme si le sang risquait d’éclabousser leur nouvelle toilette. Même la Berlinoise que Yoav imaginait parfaitement insensible, avait lâché le bras de son amant à l’évocation d’une dissection artérielle, et les avait priés de l’excuser pour ce soir.
Marisa se retrouvait seule dans la ligne de mire de Yoav.
Et tandis que les hommes n’en finissaient pas de scier des membranes, d’extraire et de peser des organes, la femme du chirurgien s’était légèrement déplacée. L’épaisseur rousse des cheveux synthétiques cachait à présent le beau visage dont Yoav avait étudié chaque détail. Comme elle le faisait parfois, la femme jetait son ennui avec un peu de son pain par la fenêtre entrouverte du restaurant. Un geste que l’ancien déporté toujours hanté par la faim avait du mal à saisir, d’autant qu’il n’avait vu aucun oiseau dans la cour.
Alerté par un souffle invisible, le mari finit par laisser tomber le masque et interroger l’air songeur de sa femme : ­
— Que se passe-t-il, mon amour ?
— Rien… Je pense seulement à toutes ces femmes égorgées.
— Ne t’en fais pas : toutes ont la moitié de ton âge, crut-il la rassurer, en glissant son pouce sous la pulpe carmin de sa lèvre. Il y déposa un léger baiser qui incisa profondément le cœur de Yoav.
Judith aurait pu être assise là, à la place de Marisa. Mais, injuste loterie de la vie, c’est cette femme polonaise qui recevait le baiser d’un autre. Yoav effleura en rêve les lèvres d’un autre temps, mais il en avait aussi perdu le goût. Alors il essuya la graisse de ses doigts sur la serviette et s’encouragea mentalement à passer à l’acte le soir même. Il le devait à Judith.
Il attendit fiévreusement la fondante au kirsch et les petits babas au rhum qu’il avala sans plaisir. Il attendit que les hommes se fussent donné rendez-vous au fumoir pour un dernier cognac. Il attendit le dernier morceau de Paul Bley qui marquait en toute discrétion la fin du service.
La femme ajusta discrètement sa perruque et les bretelles croisées de sa rockabilly marine avant de prendre congé. La serveuse aussi, épuisée par ses heures de travail décuplées en l’absence de sa collègue Marcelline, s’apprêtait à pousser la porte du restaurant : elle serra plus fort la boucle de son manteau, et salua de sa voix de crécelle le musicien à l’autre bout de la salle. Ce dernier abandonna le piano et quitta silencieusement la salle presque déserte.
*
Il attendit qu’elle fût parfaitement seule, dans sa robe décolletée au dos, que sa taille étranglée eût porté ses talons hauts dans le dédale rouge et velouté de l’hôtel. Il la suivit à pas de loup. Dans les escaliers, puis au premier étage, jusqu’à l’angle du couloir qui menait à la chambre. Lorsqu’elle fut devant la plaque de laiton de la 118, il attendit que la grosse clé se tournât avec obstination dans la serrure, que la main frêle et impatiente poussât la porte capitonnée.
*
Avec sa bicyclette, il avait devancé la serveuse dans la nuit parisienne, puis il l’avait guettée, dissimulé sous une porte-cochère, dans l’étroite rue de la Lune qu’elle empruntait chaque soir pour rentrer chez elle. Le battage des talons pressés sur les pavés du IIème arrondissement et le souffle court de la jeune femme avaient fait croître son désir de manière fulgurante.
*
Marisa avait poussé la porte de la 118. Il n’eut alors pas d’autres choix que de la bousculer pour entrer derrière elle avant de refermer la porte sur leurs deux corps. Un cri de surprise fusa de la gorge de la jeune femme qui lui faisait face, vite étouffé par les doigts virils dont elle pouvait encore sentir les effluves de volaille. Dans un mouvement de recul, la tête de Marisa heurta le mur tapissé de la chambre. La perruque de feu glissa à l’arrière de son crâne, dévoilant son infirmité ainsi que ses petits cheveux bruns, plaqués sous un filet de résille.
— N’ayez pas peur, Madame, je ne vous ferai aucun mal.
L’apostrophe la rassura plus que la promesse de ne pas lui faire de mal : appelait-on Madame celle qu’on était sur le point de violenter ? Quand il eut la certitude qu’elle ne recommencerait pas à hurler, l’homme libéra complètement son visage. Doucement, la terreur se mut en curiosité. Que pouvait lui vouloir cet individu, à l’allure dépenaillée, dont elle avait déjà remarqué le regard et la présence dans l’hôtel ?
L’index plaqué sur sa propre bouche pour enjoindre la femme à garder le silence, il chercha frénétiquement dans les poches de sa vieille redingote un petit paquet qu’il lui tendit d’une main tremblante… Pour Judith.
Le visage de Marisa chavira au souvenir de celle avec qui elle avait enduré les pires violences à Ravensbrück. Yoav recula d’un pas, comme pour laisser place à cet indicible passé entre eux. Marisa y retrouva Judith, et un album de souffrances pas si lointaines lui revint, les yeux rivés sur le petit paquet : les heures debout dans le froid glacial qui paralysait les membres, les privations, la rage de la gardienne qui les persécutait nuit et jour. La hargne qui sortait de sa gueule les jours où elle ne tolérait pas le moindre bruit à la sortie du block. Was hat sie GESAGT ? Was habe ich GEHÖRT ? Pour protéger Judith, pour lui éviter une mort certaine ce jour-là, Marisa n’avait rien répondu à la chienne enragée. Celle-ci lui avait alors empoigné l’oreille, creusant dans la chair avec ses ongles jusqu’à l’os du crâne. SAG ES MIR ! Et le geste insensé qui avait suivi, qui arrachait encore chaque nuit Marisa au sommeil. Elle pouvait encore sentir la brûlure vive de la peau et celle du cartilage déchiré dans le sang, elle libérait parfois en rêve le cri de douleur, étouffé jusque-là par la gardienne qui continuait de lui cracher sa fureur au visage. Et tout cela, sous les yeux de Judith, impuissante. Judith, sa camarade française de châlit, qui n’avait pas survécu longtemps — elle l’apprenait ce soir — à la déportation. Chacune y avait laissé sa peau. On peut mourir des mois, des années, après avoir été tué.
Ce fut au tour de Marisa de trembler. Le paquet qu’elle ouvrit délicatement contenait une reconstitution de son oreille gauche, une épithèse de pavillon que Yoav Adelstein avait spécialement conçue pour elle en élastomère de silicone. Le docteur avait dû poursuivre de nombreuses investigations sur la physionomie de la jeune femme, et il lui avait fallu près de trois ans de travail dans le sillon du Professeur Brånemark pour mettre au point une prothèse et une méthode d’implant osseux efficace. Aujourd’hui enfin, il pouvait réparer quelque chose de ce monde meurtri, à la mémoire de Judith.
La perruque rousse s’échoua au sol. Marisa tomba en larmes dans les bras du médecin juif.
*
Rue de la Lune, Gerda avait senti trop tard la silhouette massive et silencieuse dans son dos. Elle n’eut pas le temps de crier sous la lame effilée, elle dut abandonner sa gorge à l’assassin qui avait l’habileté d’un chirurgien sans en avoir la fonction. Dans son tout dernier souffle, elle put reconnaître avec effroi le pianiste de l’hôtel.