PREMIÈRES LIGNES #1

PREMIÈRES LIGNES #1

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le premier livre choisi est :

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun

« Gus, un braqueur ? Faut vraiment avoir de la bouillie à la place du cerveau. »

Salut à toi ô mon frèrLa fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, et six enfants dont trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d’une fantaisie bien peu militaire.Jusqu’à ce 20 mars 2017 où Gus, le petit dernier, manque à l’appel. L’incurable gentil a disparu et est accusé du braquage d’un bureau de tabac de Tournon. Branle-bas de combat ! Il faut faire grappe, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour innocenter Gus, lui ô notre frère.Marin Ledun signe ici un roman noir atypique, où la critique sociale rejoint l’humour au sein de cette famille délicieusement anticonformiste.

PREMIÈRES LIGNES #1

1

La trappe du grenier se soulève en grinçant, libérant une avalanche de hurlements et de bruits de cavalcades. La voix de Camille s’élève en trémolos dans l’espace exigu de ma chambre, rauque et engageante comme un lundi matin.

— Rose, c’est toi qui m’as encore piqué mon tee-shirt bleu, tu sais, celui avec des paillettes ?

Le réveil est brutal. En dessous, ça grouille. Dans tous les sens du terme et dans toute la maison. Ça s’agite en grand nombre. En quinconce. C’est rempli d’une masse confuse et en mouvement.

C’est « plein de », tout court. Dixit le Larousse illustré.

Huit au total.

Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats. Et douze si l’on compte la petite voix de l’oreiller qui me susurre en ce moment même, par ordre décroissant : de dire à ma sœur cadette que je l’aime d’un amour vrai et sincère, de l’étrangler, de la jeter en bas de l’escalier, puis de refermer cette maudite trappe, de tirer une commode dessus pour la bloquer et, enfin, de me rendormir. Mais on est lundi, tout le monde est sur le pont, alors forcément, huit à la douzaine, réunis dans une seule maison, quatre chambres, une salle de bains, un lavabo et un unique W.-C., ça grouille, au propre comme au figuré. À en juger par le volume sonore en provenance du reste de la maison, il est quelque chose comme six heures trente-cinq ou quarante-cinq du matin, je ne sais pas encore exactement, mes yeux peinent à s’accommoder à la lumière. Je distingue vaguement la forme d’un trois sur le cadran du réveil, entre le six et le cinq, mais pour être sûre, il faudra attendre le premier café ou la Saint-Glinglin.

J’opte pour la seconde hypothèse.

— Rose a entendu, Camille, mais elle est occupée pour le moment et jusqu’à nouvel ordre.

Et je lui tourne le dos, en signe de fermeté. Évidemment, elle insiste. Ma sœur est peu sensible à la sémantique du dos tourné.

— Mon tee-shirt !

Je m’apprête à répondre que je suis gothique, que j’écoute du Marilyn Manson et du Korn, lis Les Fleurs du Mal de Baudelaire et porte uniquement des fringues noires, à la rigueur cloutées, mais jamais à paillettes, quand le buste de ma mère, Adélaïde, apparaît derrière elle dans l’ouverture – oui, ma mère se prénomme Adélaïde, c’est la classe, non ? Avec sa blouse d’infirmière, ses cheveux attachés en chignon et la douceur couleur caramel de sa voix, ça lui donne l’air d’un ange.

— Coucou mes belles, je suis rentrée !

— Mon tee-shirt.

— Salut, maman. Ta nuit s’est bien passée ?

— Je suis cre-vée ! Quel tee-shirt ? On a eu une appendicite péritonite, un accouchement et une explosion de fistule. En même temps ! Vous vous rendez compte !

Pour l’angélisme et le caramel, vous repasserez. Je proteste mollement :

— Maman, s’il te plaît…

— Mon tee-shirt !

— Il faudra que tu me racontes l’explosion de fistule, déclare mon père qui se faufile et dépose un baiser sonore sur les lèvres de ma mère, avant de disparaître en criant : Bonjour, Rose, bien dormi ?

Une autre voix masculine, grave, celle de l’aîné de mes quatre frères, en bas – forcément, plus de place dans l’escalier.

— Qui ça, une explosion de fistule ?

Il tente de grimper, Camille le repousse sèchement.

— Salut sœurette !

— Bonjour, Ferdinand. Maman, est-il obligatoire que toute la famille vienne dans ma chambre pour me réveiller ?

— Mon tee-shirt !

Adélaïde bat en retraite. Je repousse la couette à regret, m’extirpe hors du lit et enfile un débardeur arborant une tête de mort coiffée d’un nœud églantine, pour marquer le coup. Mignonne, allons voir si la Rose qui ce matin avait déclose sa robe d’ébène au soleil, a point perdu cette vesprée, les plis de sa robe basanée, et son teint au vôtre pareil

Camille ne lâche pas l’affaire.

— Mon tee-shirt, Rose.

Ses joues virent au rouge. Avec le bleu et les paillettes, ça risque de jurer. Je lui en fais la remarque. Elle ne goûte pas mon humour et passe du vermillon au bleu Majorelle.

— C’est beaucoup mieux, je dis.

— Va te faire foutre, Rose ! résume-t-elle avant de disparaître, verte de rage.

Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y passent, je suis impressionnée. Ne manquent que la musique techno et les constipés de la Manif pour tous pour organiser un défilé LGBT dans ma chambre.

Camille, de reprendre plus loin, dans les entrailles de la maison, à l’adresse du reste de la troupe :

— Quelqu’un a vu mon tee-shirt ?

— Maman, y a Antoine qui monopolise les chiottes !

Poésie enchanteresse des matins familiaux. Je mets la radio, la matinale de France Inter s’ouvre un vieux tube de Goldman, « Un matin, ça ne sert, à rien ! ». Pitié ! Je change aussi sec. France Info, 20 mars 2017, premier jour du printemps, youpi ! Clic. Nouvelle fréquence, je tombe sur le titre phare d’un certain Kendji Girac : « Ce matin j’étaislà, demain je n’y serai pas, je suis le vent du destin, qui me porte au loin, jamais seul, toujours ensemble, une famille qui nous ressemble… » Des odes poétiques de la Pléiade à la subtilité des textes de la saison 3 de The Voice. Décidément… Je bascule sur le dernier album de Slipknot. Y a moins de risques de cancer du côlon avec le métal nu, c’est scientifiquement prouvé. Je retrouve goût à la vie.

— Miaou !

— Vous voilà, vous !

Comme chaque jour, les chats se faufilent par la trappe pour fuir la fureur et les cris. Le plus sauvage des deux, Thalabert, bondit sur l’oreiller encore tiède et s’allonge en ronronnant, suivi de Gobbolino-chat-de-sorcière, appelé ainsi à cause des reflets charbon de son pelage et de la blancheur de sa patte avant gauche, surnommé plus tard Gobbo, en raison d’une déformation de la colonne vertébrale due à un accident de la route et d’une vague ressemblance avec le Bossu du Rialto. La bosse, plus la démarche nonchalante et son air de ne pas y toucher, tout cela donne à Gobbo un genre de crooner italien des années quatre-vingt qui ne me déplaît pas vraiment.

— On peut être une famille nombreuse, aimer les félins, les bons vins et avoir le goût de l’art vénitien, non ? a expliqué maman, un jour, à un collègue de l’hôpital qui demandait s’il s’agissait d’une référence à Renzo Gobbo, le joueur et entraîneur de foot italien.

— Je ne vois pas le rapport.

— Ça ne m’étonne pas, a-t-elle rétorqué, sur un ton chargé de sous-entendus.

Le mélange style Renaissance côtes-du-rhône Venise-la-Sérénissime chats, je peux comprendre, mais le coup de la famille nombreuse m’échappe un peu, j’avoue. D’autant qu’à ma connaissance, ma mère n’a jamais mis les pieds en Italie. Elle est comme ça, bizarre et créative. Elle établit constamment des associations d’idées originales, dans le seul but, répète-t-elle à l’envi, de « voir ce que ça donne ». Pour être franche, la plupart du temps, on ne voit pas trop. Mais une infirmière qui se prénomme Adélaïde, mère de six enfants, deux chats, un chien, et qui a décidé de passer sa vie, il y a près de vingt-six ans, avec un Normand qui s’appelle Charles Mabille, ça n’excuse rien, je sais, mais ça explique sans doute beaucoup de choses – zut, voilà que je me mets à « associer » comme elle, il va falloir que je me surveille, c’est peut-être héréditaire.

Gobbo vient se frotter contre mes mollets. Je me penche pour lui caresser le sommet du crâne. Vexé, il détale comme s’il avait lu dans mes yeux mon intention de toucher sa bosse. Je traverse la pièce à tâtons et me ruine le genou gauche sur ma chaise. J’allume portable et lampe de bureau, presque en même temps, un record. Sept messages en attente, l’ampoule a claqué. La barbe ! Le radio-réveil indique 6 h 58. Cette fois-ci, je vois très nettement les trois chiffres. Je mesure leur logique implacable. Dans une heure, je dois faire l’ouverture du salon de coiffure Popul’Hair – le jeu de mots a précédé mon embauche, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

Et puis j’ai faim.

J’abandonne les chats à leur sort enviable, me dirige vers le carré de lumière de la trappe et jette un œil prudent. Camille a disparu. Antoine, l’avant-dernier de mes frères, m’accueille au pied de l’échelle, l’air maussade.

— Tu devrais pas être déjà au boulot ? je demande.

Il en convient d’un hochement de tête et marmonne que, justement, c’est bien le problème, une seule toilette pour huit, c’est pas une vie, on lui vole tout le temps son tour, on le bouscule, on le déplace, on le vire à grands coups de pompes dans le cul, et même quand il arrive malgré tout à se faire une place sur le trône, c’est pour se faire destituer dans la seconde qui suit sous prétexte qu’il y a plus urgent. Il n’est pas royaliste, Antoine, mais le coup de la révolution sanitaire permanente, non merci ! Alors lui, il a jamais le temps d’aller à la selle avant le travail, et son patron, eh bien, il l’emmerde avec ses temps de pause, du coup…

— C’est le cas de le dire.

— Hein ?

— C’est pas légal ! je corrige.

Antoine rit jaune :

— Si tu savais comme il s’en fout.

— On a le droit de pisser, même dans la boulangerie, je surenchéris.

Il lève un sourcil dubitatif au ciel.

— Mouais…

— Pas de pause ?

— Pas de pause.

— Question d’hygiène ?

Antoine secoue la tête d’un air désolé.

— Question de rendement.

Je compatis en silence, le temps de le rejoindre au sol.

— Il te paie combien, le mari de la boulangère ?

Mon frère dessine un zéro dans l’espace avec son doigt. Je manque de m’étouffer.

— Quoi ?

— Deux mois de salaire impayés.

— C’est un scandale ! je m’insurge. Tu bosses là-bas depuis combien de temps ?

Sa voix se grippe. Du feulement syndicaliste de chien battu luttant pour son droit à l’urinoir, on glisse à l’inaudible fataliste. Il enfile son casque de moto et murmure :

— Deux mois.

— Tu en as parlé aux parents ?

Il réajuste la sangle de son casque. Je note que ses mains tremblent.

— Je veux pas les embêter avec ça. C’est juste un peu de retard.

Il lorgne par-dessus mon épaule et ajoute :

— Faut que j’y aille.

J’ai à peine le temps de m’écarter pour laisser passer un premier wagon de quatre conduit par mon père, flanqué du chien qui aboie comme s’il n’allait jamais les revoir.

— Bonne journée, ma chérie.

— Glande pas trop.

— ‘lut !

Direction la gare pour les aînés, Ferdinand et Pacôme, qui repartent pour une semaine de cours à la fac, et lycée pour Camille, qui a finalement opté pour un chemisier en soie blanche à boutons or du plus mauvais goût.

— Tu ne perds rien pour attendre, persifle-t-elle en me frôlant volontairement.

La porte se referme sur un clin d’œil venimeux. Je déglutis. Le scooter et le break démarrent en simultané. Le silence s’abat sur la baraque. Je compte mentalement, comme chaque lundi matin. Quatre dont mon père, Antoine parti pour se faire exploiter une journée de plus, les deux chats sur le lit, le chien couché devant l’entrée jusqu’à leur retour, ce soir, la vie est dure, Adélaïde au lit jusqu’à midi pour récupérer de sa nuit de garde à l’hôpital, et moi.

Dix.

Il m’en manque un.

Je recompte sur mes doigts, pour être sûre. Résultat identique. Je cherche, en apnée, mon cerveau manque d’oxygène. J’ai une peur panique des chiffres ronds – diagnostiquée l’année de mes dix ans, justement, et confirmée récemment pour mes vingt. L’identité du coupable met quelques secondes à se frayer un chemin jusqu’à mon esprit affamé.

Gus.

Le petit dernier. Gustave pour l’état civil. Gus pour tous les autres.

Où il est, celui-là ?

Je fonce vers la cuisine. Personne. Le désordre qui règne sur les lieux évoque la grande salle de bal du Titanic, juste après que le paquebot s’est redressé à la perpendiculaire de la surface de l’océan, puis remis d’aplomb une fois coupé en deux. À bâbord, tout est impeccable, table vide, armoire fermée, casseroles et spatules fixées au mur. Par contre, toute la saleté s’est accumulée à tribord, côté évier et gazinière. Je consulte l’agenda des tâches ménagères sur le frigo. Je vois le nom de mon petit frère dans la colonne « nettoyer le plan de travail ».

Je prononce son nom à voix haute pour la première fois de la journée :

— Gus ?

Je traverse le salon, longe le couloir et inspecte chacune des chambres, à commencer par celle qu’il partage avec Antoine. Son lit est fait. Ce qui, dans le cas de Gus, signifie qu’il n’a pas été défait. J’en déduis qu’il n’a pas dormi là. Aïe. Je comprends mieux l’attitude fuyante d’Antoine, tout à l’heure. Son réquisitoire contre les chiottes uniques n’était-il qu’une diversion ? Je ne m’inquiète pas encore vraiment, mais je sens déjà dans ma gorge cette petite boule caractéristique, vous savez, celle qui se forme quand vous vous apprêtez à prendre l’avion et que vous réalisez soudain que si ça se trouve, c’est précisément ce vol-là qui fera la une des journaux le lendemain, après s’être abîmé en mer sur un territoire grand comme le Sahara, parce que le pilote est suicidaire ou kamikaze, voire probablement les deux.

Je poursuis néanmoins mes investigations à l’extérieur. Je note que ça caille sec pour un début de printemps.

Rien dans le jardin. Ni sous l’auvent ni dans la cabane à outils. Le septuagénaire qui nous sert de voisin officiel côté route, spécialisé dans l’élevage de nains de jardin, reluque ma poitrine d’un drôle d’air. Je rentre après lui avoir demandé si c’est la tête de mort, le nœud rose sur le crâne, les dysfonctionnements de sa prostate ou mon 90B qui le défrisent. J’avoue, j’ai un peu exagéré mes mensurations, j’ai jamais été une adepte fervente des Chiffres et des lettres, mais je reconnais parfaitement le « O » faussement outré que dessine sa bouche quand je referme la porte.

— Gus ? j’appelle, un soupçon trop dans les aigus.

À ce stade-là, j’ai arrêté de croire qu’il cherchait à sécher les cours.

Je vérifie à nouveau dans sa chambre, dans l’armoire et sous le lit, où je trouve, mal dissimulées entre deux lattes du sommier, les pages déchirées d’une revue pornographique – c’est peut-être parce que c’est mon petit frère et que sa disparition momentanée m’attendrit, mais je trouve ça touchant et délicieusement désuet, ce papier glacé, à l’heure où tous les adolescents de son âge se rincent l’œil sur Youporn depuis leur portable. Par contre, la fille sur la couverture a une tête qui ne me revient pas. Je rafle le magazine pour le balancer aux ordures, question de principe. J’enchaîne avec les tiroirs de la commode, même si je sais que c’est parfaitement stupide.

Je crie :

— Gus ?

Pas de réponse. La porte de la suite parentale est entrebâillée, je passe la tête. Ma mère n’a même pas pris le temps de se déshabiller. Elle repose sur le ventre, les bras en croix, au milieu du canapé-lit, chignon détaché, cheveux étalés en rosace. J’entre et m’assois sur le couvre-lit, à côté d’elle.

— C’est toi, Rose ? souffle-t-elle, les yeux clos.

Je tâche de prendre le ton le plus neutre possible pour ne pas l’effrayer :

— Tu vas rire, maman, je ne trouve pas Gus.

Ses yeux s’ouvrent illico en grand. Oups ! Je regrette aussitôt l’emploi du « tu vas rire » – on ne se méfie jamais assez du pouvoir antiparastasique de l’antiphrase. Ma mère bondit sur ses deux pieds. Sixième sens maternel ou réflexe d’infirmière en poste aux urgences depuis près de vingt ans, je l’ignore, mais alors que la seconde d’avant, elle ressemblait à une trotskiste ayant appelé à battre la droite un soir d’élection présidentielle, la voilà sur le qui-vive, prête à partir en salle d’opération pour un triple pontage. J’avais déjà entendu parler de ce type de métamorphoses subites par mon père, je croyais à une légende, mais en vrai, c’est impressionnant à voir. J’en reste baba. Je le lui dis, elle écarte ma remarque admirative d’un geste de la main.

— Où est ton frère ?

Je minimise :

— Il est peut-être parti en scooter avec Antoine.

Adélaïde ne tombe pas non plus dans le panneau de la fausse piste.

— Dis-moi ce que tu sais, déclare-t-elle sur un ton qui ne souffre aucune échappatoire.

La sonnerie du téléphone me sauve in extremis. Je me précipite sur le combiné. Je reconnais Gus. La boule dans ma gorge se désagrège aussitôt. Onze. Nombre premier. Adjectif numéral cardinal correct. L’un des animateurs de l’émission préférée de ma grand-mère, Des chiffres et des lettres, me souffle dans sa barbichette que le compte est bon.

Je souris à ma mère.

— C’est lui. Puis à Gus : Tu es où ?

Crachotements dans l’appareil, j’entends des personnes aboyer derrière lui.

— Rose, c’est pas moi, je te jure ! s’écrie Gus, des sanglots dans la voix. Je n’y suis pour rien !

— Comment ça, tu n’y es pour rien ? De quoi est-ce que tu parles ?

Les sept messages en attente sur mon portable me reviennent à l’esprit. L’air de rien, je sens la boule se reformer et venir me chatouiller les amygdales. Ma mère n’a pas non plus apprécié l’expression : « Comment ça, tu n’y es pour rien ? » Adélaïde est aussi télépathe. Elle tient ça de sa propre mère, prétend-elle. Qui elle-même… Elle devine d’expérience le « c’est pas moi, je te jure » que je suis pourtant la seule à avoir entendu. Elle m’ordonne de lui passer le téléphone séance tenante.

Je proteste :

— Je ne suis pas une balance.

Elle me fixe en tendant la main. Je ne lis dans ses yeux aucun doute quant à l’issue de notre confrontation.

— Fais-moi rire, dit-elle sans rire.

Merde, même l’antiphrase, elle la manie mieux que moi.

— Et d’abord, depuis quand tu t’intéresses au porno, ajoute-t-elle en louchant du côté du magazine que j’ai oublié de jeter.

L’art du détail qui tue. Trop forte. Échec et mat. Je m’apprête à abandonner mon roi, pantelante et jambes en coton, quand la sonnette d’entrée retentit. Ma mère se précipite pour ouvrir la porte. Je soupire de soulagement. Saint Kasparov, priez pour nous.

Je déglutis et chuchote à l’adresse de Gus :

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— C’est pas moi…

Je n’écoute pas la suite. Je ne vois plus que le type qui se tient sur le palier, tirant une carte de la poche de sa veste et la présentant à ma mère. Le teint hâlé, la trentaine, le sourcil droit arqué en forme d’accent circonflexe et des yeux vert pêche – je jure que ça existe, comme couleur, le beau gosse devant moi vient de l’inventer, vert comme une pêche pas assez mûre, juste ce qu’il faut de craquant et de fermeté pour ne pas s’en mettre plein les doigts.

J’oublie sur-le-champ Gus à l’autre bout du fil, les « c’est pas moi », la boule dans la gorge, Venise, le salon de coiffure et les figures de style.

Je cligne des yeux, le type m’a aperçue et sourit dans ma direction. Je tombe amoureuse. Je ne suis plus que guimauve. Des cascades de confettis à l’effigie d’Alice Cooper se déversent du ciel. Les altos de Freddie Mercury psalmodiant Bohemian Rhapsody en fond sonore. Ma mère me refile la carte de monsieur Vert-Pêche. Je la saisis sans cesser de le dévorer du regard. Ses lèvres remuent, mais Freddie chante trop fort et je n’entends pas tout de suite ce qu’il dit.

C’est alors que sept détails atteignent simultanément mes rétines, se transforment en signaux électriques dopés aux stéroïdes anabolisants, piquent un sprint usain-boltien dans les couloirs de mes nerfs optiques jusqu’à mon cortex visuel.

Par ordre chronologique.

Un : je tiens toujours le magazine porno de Gus dans la main qui tient le téléphone.

Deux : le sourire amusé de Vert-Pêche ne s’adresse pas du tout à moi, mais audit magazine porno et, plus précisément, à la fille aux gros seins qui ne me revient pas et dont le string doré tient lieu de couverture pour l’hiver.

Trois : le sourire amusé de Vert-Pêche n’est pas du tout amusé, mais exprime plus certainement une profonde perplexité teintée de surprise – aucune concupiscence, ça j’en mettrais ma main à couper, de préférence celle qui tient ledit magazine porno susmentionné.

Quatre : un flic en uniforme armé sort d’une voiture de la police nationale et vient rejoindre ses jumeaux qui trépignent au second plan, derrière Vert-Pêche, et qui eux aussi ont aperçu String-Doré. Quatre paires de rétines opèrent désormais des allers-retours stroboscopiques entre son 95 bonnet E – sale garce ! – et le crâne à nœud rose de mon débardeur.

Cinq : la mention Lieutenant Richard Personne, sanglée d’une écharpe tricolore et du mot POLICE, écrit en lettres majuscules et en rouge sang, inscrite sur la carte de Vert-Pêche que je tiens dans ma main gauche.

Six : Vert-Pêche s’appelle Personne.

Sept : Personne est flic.

Anéantie, j’en lâche le magazine porno. Tous les protagonistes masculins de cette tragédie suivent sa courbe descendante jusque sur le paillasson, avant que le chien se jette dessus, langue pendante et queue haute, et disparaisse dans les profondeurs abyssales de sa niche pour se vautrer dans le stupre. Les hommes, tous les mêmes !

Reprenant ses esprits, monsieur Personne en profite pour glisser dans les mains de ma mère une ordonnance du juge et enfoncer le clou.

Il s’éclaircit la voix et demande :

— Lieutenant Personne, Direction centrale de la police judiciaire, brigade des stupéfiants, je suis bien au domicile de Gustave Mabille-Pons ?

— Je ne vois pas de qui vous voulez parler, répond ma mère du tac au tac.

La parade ne manque pas de panache, mais elle est désespérée. Personne n’est (pas) dupe. Il hausse d’ailleurs l’accent circonflexe qui lui sert de sourcil droit et pointe du doigt le téléphone que je tiens encore dans la main. Je réalise que mon frère est là, au bout du fil, et qu’il a tout entendu. Le lien de causalité entre son pathétique « c’est pas moi, je te jure » et les mots « police » et « stupéfiants » s’établit de lui-même.

Je porte le combiné à mon oreille, sous le regard horrifié d’Adélaïde, pour hurler à Gus de courir se planquer.

Évidemment, il a déjà raccroché.

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Premières lignes , notre nouveau rendez-vous

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque. 

Il y avait longtemps que nous nous étions pas parlé.

Et bien voilà avec « Premières lignes » je serai à nouveau présente sur la toile.

Car souvenez vous au début de notre blog, je vous faisais lire les premiers chapitres d’un bouquin.

Là le challenge est encore plus simple.

Juste vous présenter les premières ligne

Cela permet ainsi de se faire une idée sur le livre que nous pourrions lire . J’aime assez le principe.

PREMIÈRES LIGNES

Le concept est donc simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui un nouveau rendez-vous !

Premières lignes est un rendez-vous littéraire instauré par le blog Ma lecturothèque.Le principe est très simple. Le dimanche, un livre est présenté à travers ses premières lignes. Il n’existe aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai déjà lu ou que l’on prévoit de le faire. Il suffit de faire un choix !C’est Aurélia qui l’a mis en place sur Ma lecturothèque et qui s’occupe de gérer les liens des participants. L’intérêt, c’est de présenter un livre au choix, à travers ses premières lignes… Il n’y a aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai lu ou qu’on prévoit de le faire, il suffit de porter notre choix sur lui…

Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

La réponse du KIAEKRIKOI, 
par ordre alphabétique d’auteurs.
Vous pouvez cliquer sur leur nom pour retourner directement sur leur nouvelle.

Sophie Aubard


Nouvelle 20 – Un air de famille

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Solene Bakowski


Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

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Katia Campagne


Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

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Céline Denjean


Nouvelle 17 – Rédemption

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Sandrine Destombes


Nouvelle 21 – Faute Grave

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Pascale Dietrich


Nouvelle 18 – L’intersection

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Eric Yann Dupuis


Nouvelle N°4 – Le spectre de la vérité

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Sacha Erbel


Nouvelle N°2 – Plus fort que Superman

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Nick Gardel


Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

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Fred Gevart


Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Fredérique Hoy


Nouvelle N°6 : Histoire d’Oreille

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Stéphanie Lepage


Nouvelle N°5 – Beauté épinglée


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Guy Masavi


Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain

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Salvatore Minni


Nouvelle 14 – Béton armé

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Natacha Nisic


Nouvelle N°3 – Dans la bouche

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Tom Noti 


Nouvelle N° 11 – The Champion

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David Patsouris


Nouvelle N°14 – Elle a peur, peut-être

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Laurence Simao


Nouvelle N°13 – Trois âmes pour seule arme

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Simon François


Nouvelle N°15 – Contrechamp

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Ahmed Tiab 


Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

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Balthazar Tropp 


Nouvelle N° 1 – Autoportrait

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 21 – Faute Grave

dimanche 3 mars 2019

Nouvelle 21 – Faute Grave

Nouvelle 21 – Faute Grave

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Julia ne comprenait pas pourquoi elle devait s’obliger à revivre cette scène, encore et encore. Cette technique ne fonctionnait pas. Elle ne cessait de le dire. Loin de calmer ses angoisses, cela ne faisait qu’augmenter son sentiment de culpabilité. À quoi bon lui rappeler qu’elle était la seule à s’être sortie indemne de ce massacre ? Comment ce médecin pouvait-il croire que ça l’aiderait à surmonter ce traumatisme qui l’empêchait de reprendre sa vie en main ?

Depuis un an, Julia appréhendait ses nuits encore plus que ses journées. Éveillée, elle pouvait contrôler sa pensée, mais, lorsque les lumières de sa chambre s’éteignaient, elle savait que des fantômes attendaient patiemment dans un coin de la pièce pour venir la hanter. Les premiers temps, elle avait accepté les somnifères qu’on lui donnait sans rechigner, espérant que ce sommeil artificiel lui offrirait quelques heures de répit. Le constat fut sans appel. Aucune chimie ne pourrait effacer ses souvenirs.Ce sang… Ces corps… Comment oublier ? Julia n’était de toute façon pas sûre d’en avoir le droit. Son quotidien était peut-être devenu un enfer depuis ce funeste jour, mais elle était encore en vie. Elle le regrettait parfois, souvent même, mais elle était là, et sa seule présence en ces murs était en soi un privilège. Oublier aurait été un manque de respect à l’égard de ses collègues, de ces hommes et de ces femmes qu’elle fréquentait depuis presque dix ans.

Une soupe aux lentilles. Voilà ce qui l’avait sauvée. Une simple soupe qu’elle avait préféré consommer au comptoir de ce petit commerce. C’était une première. Julia ne se mêlait d’ordinaire pas à la foule. Elle aimait la solitude, le bruit feutré de son bureau. Déjeuner entourée d’inconnus ne lui ressemblait pas. C’est pourtant ce qu’elle avait fait ce jour-là. Ce vendredi noir comme elle l’appelait désormais.Dès lors, comment ne pas s’interroger sur le destin ? Ce karma dont elle avait entendu parler sans que cela ne lui évoque quoi que ce soit. Ce n’était pas son heure, diraient certains. Peut-être. Sûrement même, puisqu’elle était là pour en témoigner. Admettre cette théorie lui posait cependant un problème. Cela revenait à accepter que c’était en revanche le moment opportun pour ceux qui n’avaient pas survécu. Gilbert, ce comptable à six mois de la retraite, qui ne cessait de parler de ses projets. Noémie, cette jeune femme de trente-trois ans, qui était contente d’avoir trouvé une nounou pour ses enfants de deux et cinq ans. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas ses amis. Elle n’aurait certainement pas participé à leur pot de départ et n’aurait jamais pris de leurs nouvelles s’ils avaient été remerciés. De là à accepter leur mort sans ciller…

Julia se souvenait parfaitement de l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait quelques minutes encore avant le drame. Elle revenait de sa pause déjeuner, l’humeur légère. Il ne lui restait plus que quelques heures à travailler avant de pouvoir profiter de son week-end. Elle n’avait rien prévu de particulier, mais l’idée de pouvoir se détendre deux jours d’affilée, au calme dans son appartement, suffisait à embellir sa journée. Le livre qu’elle avait commencé l’attendait bien sagement sur sa table de chevet. Ses chats se loveraient sur ses cuisses tandis qu’elle vivrait mille aventures sans bouger de son canapé. C’est comme ça qu’elle aimait sa vie. Seule et sans danger. Sans concession ni discussion. À quelques semaines de ses quarante ans, Julia aimait sa vie solitaire malgré les remontrances à peine voilées de sa mère qui la poussait à se ranger. « Se ranger ». Une expression qu’elle vomissait. N’avait-elle pas plus de valeur qu’un plaid qu’on met au placard quand arrive l’été ? De toute façon, à force de refuser les invitations de ses collègues, les sollicitations s’étaient faites de plus en plus rares au fil des années, jusqu’à disparaître totalement, et cela lui convenait parfaitement. Julia donnait le change toute la semaine pour renvoyer l’image qu’on attendait d’elle : une femme discrète, mais avenante, aimable et performante. Une personne dévouée qui savait se faire oublier. En d’autres termes, une employée modèle. Le samedi et le dimanche étaient donc sacrés. Ils n’appartenaient qu’à elle. Personne ne pouvait les lui voler. C’est à ces heures futures que Julia pensait en entrant dans les locaux de cette petite imprimerie de quartier.Le reste de ses souvenirs étaient flous et certainement déformés. Elle entendait encore résonner un glas au loin. Le médecin évoquait pour sa part une allégorie. Une représentation de son macabre décompte. Douze sons de cloche pour douze cadavres.Gilbert, Noémie, Arthur, Solène, Vincent, Jacques, Patrick, Laurent, Béatrice, Bertrand, Sophie et Denis. Huit hommes et quatre femmes. Ce manque de parité semblait dérisoire aujourd’hui. Tous ses collègues étaient morts, sans exception. La lame du couteau n’avait fait aucune distinction de genre.Non, définitivement, Julia ne voulait pas se revivre cette scène et ce médecin ne pourrait pas l’y obliger.

*

– Ce que vous me dites, c’est qu’il n’y a toujours pas de progrès, c’est bien ça ?

– Pas dans le sens où vous l’entendez, mais Julia va mieux, c’est indéniable.

– Mieux ? J’espère que vous plaisantez !

– Le traitement que nous lui prescrivons répond parfaitement à nos attentes. Son humeur est stabilisée et je peux vous assurer qu’elle ne représente plus aucun danger pour elle ou pour autrui.

– Désolé, mais il va m’en falloir un peu plus. Que je sache, elle est toujours dans le déni !

– Et elle le restera peut-être toute sa vie, vous devez vous y préparer. Cela ne veut pas dire qu’elle recommencera. Et puis je suis obligé de tempérer vos propos. Même si Julia n’a pas encore pris conscience de ses actes, elle a récemment admis avoir une part de responsabilité dans ce qui s’est passé. De manière détournée, je l’admets, mais c’est un début.– Vous vous parlez de cette histoire de film ?

– Que Julia ait reconnu avoir ressassé ce scénario des dizaines de fois est une petite victoire en soi !

– Une victoire… Une échappatoire, oui ! Un leurre ! Elle vous mène par le bout du nez, voilà ce que je pense !

– Sauf que c’est mon avis qui compte dans ces murs et je ne partage pas votre point de vue. Julia est persuadée d’avoir influé sur le cours du destin. De manière involontaire, bien sûr, mais elle ressent une certaine culpabilité. N’est-ce pas ce que vous attendez de sa part ? Le début d’un remords ?

– Ne jouez pas sur les mots avec moi, docteur ! Je ne suis pas un de vos patients que vous pouvez embobiner avec des images ou autres métaphores. Julia ne regrette rien pour la simple et bonne raison qu’elle refuse de voir la vérité en face. Ce film dont elle vous a parlé, je l’ai visionné, figurez-vous !

– Et qu’en avez-vous déduit ?– Que Julia se moque de nous dans les grandes largeurs ! Cette scène dont elle ne cesse de vous parler n’a rien avoir avec celle que j’ai découverte ce jour-là. Vous n’y étiez pas, moi si, et croyez-moi quand je vous dis que je ne suis pas près de l’oublier.

– Vous avez raison, je n’y étais pas, cela ne veut pas dire que je ne prends pas cette affaire au sérieux. Vous ne voyez pas le rapport avec ce film car vous ne cherchez pas à comprendre ce qu’il s’est passé dans la tête de Julia au moment des faits. Vous voulez une explication rationnelle, un élément concret qui vous permette d’accepter une vérité qui vous dérange. Malheureusement, dans mon domaine, il n’est pas rare que certaines questions restent sans réponse. On peut supposer, présumer et parfois même concevoir une certaine logique, même si celle-ci nécessite de faire abstraction de sa propre raison.

– Très bien, alors expliquez-moi ce que je ne conçois pas !

Le lien était facile à démontrer, mais le médecin savait qu’il s’adressait à une oreille réfractaire. L’homme qui lui faisait face était de toute évidence en colère. Il ne cherchait pas une explication, mais une justice. Un signe qui lui prouverait que cet acte ne resterait pas impuni. Ce que le patricien dirait n’y changerait rien. Ce dernier le savait, pourtant il se plia à l’exercice sans se faire prier.

La vie de Julia avait basculé dix-huit mois plus tôt. Il n’avait fallu qu’un simple grain de sable dans son train-train quotidien pour que tout son monde s’écroule.

Une grippe contractée au contact d’un de ses collègues. Une grippe mal soignée qui l’avait mise hors-jeu un temps. Voilà ce qui avait ruiné la vie de cette femme. Elle y croyait dur comme fer, en tout cas. Julia s’était toujours targuée de ne jamais poser un jour de congé. Elle ne prenait même pas les cinq semaines qu’elle cotisait dans l’année. Dévouée à son travail, Julia était persuadée d’être un élément indispensable à son patron, c’est pourquoi elle n’avait pas été étonnée d’être remplacée le temps de ses trois semaines d’arrêt-maladie. Le travail qu’elle abattait chaque jour ne pouvait attendre. Julia avait d’ailleurs tenu à vérifier chaque soir auprès de l’intérim qu’aucun retard n’était accumulé. Pour Julia, il ne faisait aucun doute que cette jeune femme ne pourrait pas faire illusion bien longtemps.Quand son patron lui avait annoncé à son retour que cette petite pimbêche — seul prénom que Julia consentait à lui donner — allait rester dans l’équipe, Julia ne s’était tout d’abord pas inquiétée. Au contraire, elle y a vu une certaine reconnaissance de la part de son supérieur. Il paraissait évident que Julia méritait d’être assistée dans son travail.Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Julia comprit que sa propre présence au sein de l’entreprise n’était plus si appréciée. Les remontrances devenaient quotidiennes, pour un oui ou pour un non. Elle qui n’avait jamais commis la moindre erreur se voyait reprocher toutes sortes de peccadilles. Une faute de frappe dans un mémo interne, une conversation trop forte dans un couloir, ou encore un café trop corsé qu’elle préparait pour toute l’équipe chaque matin et dont elle n’avait pourtant jamais changé le dosage. Bref, chaque soir Julia quittait son poste avec un goût amer. Elle ne ressentait plus cette satisfaction du travail bien fait qui lui tenait tant à cœur.Affectée par cette situation, Julia commença à perdre de son assurance. Elle avait la sensation que son supérieur lui attribuait des missions de plus en plus compliquées à réaliser. Prise de doute quant à ses capacités, Julia revenait sans cesse sur son travail au point d’accumuler du retard dans ses tâches quotidiennes, qu’elle gérait pourtant depuis dix ans presque les yeux fermés. Son tempérament avait changé, lui aussi. De plus en plus irascible envers ses collègues, notamment avec la fameuse « pimbêche » que tout le monde avait adoptée, Julia se retrouvait chaque jour un peu plus isolée. Seule Sophie, la maquettiste, passait encore une tête, de temps à autre, dans son bureau pour la saluer.Quand son patron la convoqua pour un entretien, Julia se présenta à lui avec l’espoir d’une petite fille cherchant le réconfort et les encouragements d’un parent aimant. La veille, il l’avait surprise en train de pleurer devant son ordinateur. Il n’avait rien dit et s’était contenté de refermer la porte. Par pudeur, certainement. C’est en tout cas ce qu’avait pensé Julia sur l’instant. Elle respectait énormément ce chef d’entreprise, de quinze ans son aîné, qui prenait soin de ses employés sans jamais s’immiscer dans leur vie privée. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi Gilbert se tenait debout, à ses côtés. Julia ne voyait en lui que le comptable qui lui validait ses bons de commande et notes de frais, elle oubliait qu’il était également en charge des Relations Humaines de la société.

L’air accablé qui se lisait sur le visage des deux hommes laissait penser qu’un de leurs collègues venait de décéder. Julia dut relire trois fois la lettre que Gilbert lui avait tendue avant de comprendre de quoi il retournait.

« Faute grave ». Voilà les deux mots qui avaient changé le cours de la vie de cette employée qu’elle estimait modèle. Deux mots qu’elle n’aurait jamais cru lire ou entendre à son sujet. Bien sûr, l’erreur était avérée. Julia avait tardé pour envoyer le courrier en recommandé que lui avait transmis son patron, mais ce n’est pas elle qui l’avait rédigé. Cette mission avait été confiée à la « pimbêche », la nouvelle chouchoute attitrée ! C’est elle qui aurait dû être chargée de le poster. Elle encore, et son patron bien sûr, qui savait à quel point cette lettre ne pouvait attendre. Comment Julia aurait pu deviner que de la date de son envoi dépendait un gros contrat avec l’État ? Aujourd’hui, on lui reprochait un manque à gagner de cinquante mille euros pour la société. C’était injuste, Julia le savait et le cria d’ailleurs haut et fort, mais le combat était perdu d’avance. Un dossier à charge avait été constitué à son encontre. Tous les petits manquements qu’elle avait accumulés depuis plusieurs semaines avaient été consignés. Gilbert avait également noté ses retards répétitifs avec la précision d’une horloge suisse. Certes, ils n’excédaient jamais plus d’un quart d’heure, mais, mis bout à bout, ils devenaient pénalisants. Le DRH avait pris un air navré en lui donnant le coup de grâce. Dans la pochette qu’il tapotait du bout des doigts se trouvaient aussi des témoignages de ses collègues jurant sur l’honneur que Julia avait un comportement agressif qui nuisait à l’ambiance générale de la société.Son patron n’avait même pas daigné la regarder dans les yeux. Il tapotait sur son téléphone portable quand Gilbert avait signifié à Julia qu’elle avait le droit de faire appel à un représentant pour défendre son dossier, mais qu’il allait dans l’intérêt de tous que ce licenciement se passe de manière apaisée. Julia avait essayé de réagir, d’argumenter chaque point qui lui était reproché, mais son patron lui avait coupé la parole en annonçant que l’entretien était terminé, les yeux toujours rivés sur son écran. Il n’avait ajouté qu’un point : elle était tenue d’effectuer sa période de préavis en télétravail afin d’éviter tout malaise.Abasourdie, Julia était sortie rapidement de la pièce, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.

– Vous devez comprendre que ce travail représentait plus qu’un passe-temps ou un moyen de gagner sa vie, précisa le médecin. Il était la clé de voûte de Julia, son seul point d’ancrage avec la société.

– Vous oubliez sa famille !

– Pardonnez ma franchise, mais cela fait un an que je m’occupe de votre sœur et pas une fois elle ne m’a parlé de vous ou de vos parents. Et sans vouloir minimiser la responsabilité de Julia dans ce qui s’est passé, il est clair que de nombreux signes auraient dû vous alerter.

– Quoi, parce que ma sœur avait du mal à encaisser son licenciement et qu’elle a été marquée par une scène de film, je devais m’attendre à ce qu’elle se prenne pour Robert Redford découvrant tous ses collègues massacrés en rentrant de sa pause déjeuner ? Votre raisonnement n’a aucun sens ! Dois-je vous rappeler que dans ce scénario, Redford n’est pas le coupable ? Julia, si !

– Vous saviez que votre sœur nourrissait une haine démesurée envers ses anciens collègues.

– Je pensais que ça lui passerait. Qu’elle nous ferait une mini-dépression comme à son habitude et qu’elle s’en remettrait ! Croyez-vous sincèrement que je ne serais pas intervenu si j’avais su ce qui se tramait dans sa tête ?

– Ne vous avait-elle pas fait part de ses doutes ?

– Quels doutes ?

– D’avoir été la victime d’un complot. Que tous ses collaborateurs avaient une part de responsabilité dans son éviction.

– Si, bien sûr ! Cette idée l’obsédait. Mais j’étais censé faire quoi ? Apporter du crédit à sa paranoïa ?

– Vous comprenez que le monde parallèle qu’elle s’était créé ne pouvait pas être sans conséquence.

– Qu’est-ce que vous cherchez à me dire, à la fin ? vociféra le frère. Que j’aurais dû deviner ce qui allait se passer ? Que j’aurais pu empêcher ce massacre ?

– Le transfert qu’elle avait opéré n’a pas dû vous échapper, quand même.

– C’est facile à dire aujourd’hui, docteur, mais à l’époque je ne connaissais pas le prénom de ses collègues !

– Noémie, Laurent, Sophie, Gilbert… Admettez que c’est peu commun.

– Quoi donc ? Donner ces prénoms à douze chatons pour les égorger ensuite ?

– Oui, par exemple.

Trophée Anonym’us : Nouvelle 20 – Un air de famille

dimanche 24 février 2019

Nouvelle 20 – Un air de famille

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— Le repas ne te plait pas ?
— Si, papa. Mais, c’est juste…
— Juste quoi ?
— Non, non. Ça va, Papa.
— C’est de ta faute, sans toi, le dîner serait parfait. Alors tu manges !

Une gifle cuisante s’abat sur la joue de Raphaël, les larmes coulent au fond de son cœur. Il mâche, déglutit péniblement. Un œil sur la pendule, dans dix minutes il sera hors d’atteinte. Dans son lit. Demain, il rentre au CM1. Il est allé regarder les listes, la chance est de son côté, il reste dans la classe de Capucine. Sa maîtresse est une princesse assise en amazone sur une licorne. Lentement, elle descend de sa monture et lui dépose un baiser sur la joue. Capucine est si belle, mais pas autant que sa maman. D’ailleurs, elle ne ressemble pas à maman. Personne ne lui ressemblera jamais. Elle creuse comme elle de jolies fossettes pour éclairer ses yeux rieurs les rares fois où elle l’embrasse. Capucine dépose les baisers comme Maman. Un bisou sniffeur, le baiser qui respire, qui hume qui aime. Mais maman est maman.

Capucine est ravie. Raphaël sera son élève. Elle a fait des pieds et des mains pour le garder cette année. Ce gamin est un modèle, trop peut-être, insuffisamment remuant pour un enfant de son âge, un hyper taciturne. Il échange parfois quelques mots, ne refuse pas le dialogue, répond avec parcimonie quand on le questionne. Le minimum. Raphaël est à l’image de son père. D’ailleurs, ils n’ont pas parlé une seule fois avec Capucine l’an dernier. Une énigme.Marc Sainte Baume dépose son fils tous les matins, le laisse sans y penser, comme un jeu de clés dans un vide-poche. Pas même une rapide caresse sur le haut du crâne, jamais une parole pour Capucine. Il n’était pas plus bavard avant la disparition de sa femme. Misogyne ou dégouté de l’école dans sa jeunesse, voire les deux. Capucine hésite. 

Aujourd’hui, les enfants partent en excursion, une sortie de cohésion. Ils vont avant tout expulser le trop-plein d’énergie qu’ils ont accumulé pendant leurs vacances et qui ne peut se libérer dans une salle de classe sans risquer de fissurer le tableau. Et les tympans de Capucine. Dans le bus, les gamins entonnent les tubes de l’été Simples-basiques, Défaites de famille. Le petit cheval blanc de Brassens a fini depuis longtemps dans des plats de lasagne surgelés. Ils sont vingt-quatre, effectif réduit. Deux mamans sont venues en renfort, elles sont de toutes les excursions. Elles auraient aimé être enseignantes, alors pendant ces escapades elles braconnent un peu la vie qu’elles n’ont pas eue. Elles en profitent aussi pour tenter d’en connaître un peu plus sur tel ou tel enfant « à problèmes ». Il faut bien tuer le temps en attendant de retrouver sa progéniture à la sortie des classes. 

Capucine et les deux mamans se répartissent les baigneurs, huit chacune. Tous les enfants ont rejoint leur groupe à l’exception de Raphaël. Capucine le tire vers elle par les épaules « Il restera avec moi ». Les trois bandes organisées avancent de façon désordonnée vers la plage. Les mamans plus pressées que la maîtresse ont pris la tête du peloton. 


Capucine a ingurgité une quantité phénoménale de café pour anesthésier sa fatigue. Sa vessie menace de se laisser aller sans autorisation si elle ne la soulage pas rapidement.
— Arrêt pipi ! Ceux et celles qui ont envie d’aller aux toilettes viennent avec moi. Les autres s’assoient sur le banc sans bouger et attendent que je leur dise qu’on y va d’accord ? 
Les enfants acquiescent à l’unisson.
— On peut leur laisser notre sac, maîtresse ? 
— Oui Anna. Maintenant, Raphaël et Anna avec moi.

Elle les compte, un dans chaque main, six sur le banc. Capucine sort des toilettes en se maudissant de sa mine défaite. La nuit à écrire. Rapidement, elle extrait un fard et un pinceau de son sac à main. Deux touches de rose. « C’est mieux comme ça ! » 

Sitôt dehors, elle fait le compte de ses chérubins. Sept ! Il en manque un. La hantise première de toute institutrice, égarer un enfant. Impossible, entre le pipi et le fard à joues, elle ne s’est pas absentée plus de deux minutes. Raphaël est farouche, il a dû s’isoler, ou est encore aux toilettes. Les portes s’ouvrent, accompagnées d’un « Raphaël ? », puis les portes claquent « Putain, Raphaël, réponds ! » L’angoisse laisse la place à la peur panique. 

Les enfants n’ont rien vu. Raphaël a disparu. La directrice de l’école est avisée. La police débarque, sirènes hurlantes. Les bois, les environs et tous les bâtiments sont passés au peigne fin. Le fond de la marre peu profonde est ratissé. Les élèves choqués ont rejoint leurs familles. À l’exception de Raphaël. 

****** 


Depuis plusieurs jours Capucine ne dort plus, Capucine ne travaille plus. Capucine ne vit plus. Son médecin l’a arrêtée. État de choc. Bain de culpabilité. Deux coups brefs à sa porte, un coup d’œil au judas. Marc Sainte-Baume apparaît défiguré. Le chagrin.
— Qu’avez-vous fait de Raphaël ?! 
— Monsieur Sainte-Baume, je suis comme vous, j’ignore où est Raphaël et je serais la première heureuse de le retrouver. 
— Vous mentez ! Vous n’êtes qu’une garce tordue ! Je sais comment vous gagnez votre vie avec vos bouquins de cul. Je comprends pourquoi votre mari s’est tiré. Vous avez un grain ! 
— Ce ne sont pas des livres pornos, mais de la romance érotique. Je les écris justement parce que mon ex-mari ne paie pas la pension alimentaire. Vous êtes très en colère contre moi, et je le comprends. Mais, je n’y suis pour rien dans la disparition de Raphaël. Si ce n’est que j’ai eu besoin d’aller aux toilettes et lui aussi. Et, les livres n’ont jamais enlevé d’enfants. 
— Bobards ! Vous n’êtes qu’une menteuse ! Vous allez payer. 
Il lui frappe le haut de l’épaule avec l’index. Un pic-vert. Ce n’est pas douloureux, mais intrinsèquement abaissant. Trois syllabes. 
— SA-LO-PE ! 
— Sortez ! 

Fin des hostilités. Capucine est à bout. L’échafaud crie vengeance. Les coups de fil se succèdent, des insanités, des jurons et parfois les promesses d’un viol mérité. Capucine est abattue. Les parents d’élèves l’ont désignée « coupable », et la vindicte populaire se déchaîne. 

Elle a dû expliquer à la police « ses choix littéraires ». Elle vit seule avec ses deux enfants. Les fins de mois difficiles arrivent souvent dès le dix. En plus de l’écriture, elle dirige l’étude, pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais simplement des pâtes dans leurs assiettes. Tard le soir, quand les enfants sont couchés, elle écrit des romans érotiques. Sous un pseudo évidemment. Il ne faudrait pas que les élèves apprennent la vérité sur leur maîtresse et ses livres dégoûtants. Surtout, ils ne doivent pas savoir que ses premiers lecteurs sont leurs parents. Elle ne gagne pas une fortune, mais ses enfants n’ont pas faim et ils peuvent s’offrir quelques extras. 

Sa boîte aux lettres est truffée d’insultes, de menaces. Il y en a même qui lui demandent de faire disparaître leur enfant, moyennant finances. Capucine est responsable de la disparition de Raphaël. Aucun doute. Elle se devait d’assurer sa sécurité, elle a failli. Moins forte que le malade qui l’a enlevé. Chaque sortie est une partie de roulette russe. Mais les temps ont changé, toutes les chambres ont une balle. Les fous gagnent trop souvent, les victimes jamais. 

Son mobile gronde. Tous les bruits sont devenus agressifs. Un message de la directrice de l’école « On est avec toi, tiens bon. Toujours aucune nouvelle de Raphaël ». Et une photo des murs extérieurs de sa classe couverts d’affiches « Capucine dégage ! », « Enfants en danger ». La sonnerie du téléphone fixe retentit, menaçante. 
— Fichez-moi la paix ! 
— Madame Moletin, s’il vous plait. Je n’appelle pas pour vous accabler. Vous devez savoir. 
— Je vous écoute, vous avez deux minutes. 
— Je m’appelle Chloé, je suis… Enfin, j’étais la belle-sœur d’Axelle. Mon frère Marc était fou de sa femme. Elle a été renversée en allant chercher Raphaël à la sortie des classes. Alors, comprenez, l’école assassine ceux qu’il aime. Pour la deuxième fois. 
— Mais, je n’ai pas tué Raphaël ! 
— Il est brisé par la douleur, ne lui en voulez pas. 

Sa famille, ses voisins, ses amis et les parents d’élèves ont la vengeance acerbe. Les tracts circulent, les pétitions s’accumulent. Un énorme casse-toi ! a été tagué sur la porte de son appartement. Capucine lit son avenir dans le fond de sa tasse de thé vert purifiant et la lance violemment contre le mur du salon. Le liquide dégouline, le mur pleure. Lentement, elle rétrécit jusqu’à former une boule anéantie sur le canapé. Le claquement de son fard à joues lui vrille les oreilles. Si elle n’avait pas pris le temps de se remaquiller ? Si elle n’avait pas eu envie d’aller aux w.c. ? Si elle avait simplement fait ce pour quoi elle est payée ? 

Raphaël, elle y pense toute la journée. Mais une autre culpabilité la consume. Ses enfants. Ils ont quitté l’appartement. Tombés du nid. Son mari en a obtenu la garde exclusive, elle ne les voit plus que quelques heures par semaine, sous surveillance. Trop malmenés au Lycée. Insultés, chahutés. Et les livres de leur mère circulaient, vicieusement annotés. Sur Facebook, ils ont été lynchés, ridiculisés sur des publicités trafiquées. Trop jeunes, spirale trop cruelle. Leur père a sauté sur l’occasion. Et, il devait prendre une revanche sur Capucine. Il l’avait plaquée, morveux, avec des prétextes vaseux. Il n’allait pas manquer de justifier une décision que lui-même ne parvenait pas à expliquer. 

Depuis que les enfants vivent avec lui, il ne s’en occupe pas plus qu’avant. Mais plus de pensions à payer. Il n’a pas pu s’en priver, plus que hurler avec les loups, il l’a déchiquetée. Pour le bien des enfants. Évidemment. 

— Tu es complètement inconsciente, Capucine ! Tu t’imaginais quoi avec tes bouquins de cul ? Tu es instit, tu t’occupes des gosses, pas du slip de leurs parents. Mets-toi à leur place deux minutes, à la place de nos gamins et à la mienne aussi ! Rien dans le crâne. Depuis que je suis parti, tu fais n’importe quoi ! 

Il accompagne ses paroles de l’index. Son doigt lui pique l’épaule. Elle n’en peut plus de ces mots sensés la convaincre qu’on lui injecte à coup d’ongle dans la peau. Capucine ne répond pas. Le dégoût. Vingt ans de mariage, deux enfants heureux, un époux donnant l’impression de l’être. Un tissu d’hypocrisies ? Une accumulation de faux-semblants, la poussière des leurres assez compacte pour dissimuler la patine du passé heureux. Plus d’énergie, la niaque s’est écroulée. Plus d’enfants, plus de Raphaël, plus de mari, plus de travail, plus d’amis. Plus rien de ce qui constituait sa vie. Paralysée dans une camisole tissée de haine et de mensonges, Capucine paie le prix de la faute. 

**** 

Marc Sainte Baume est sous les spots de la Police. Sa femme, son fils, et maintenant l’Instit. Un accident, un disparu, une suicidée. Trois morts, un lien, un homme. Le déni. 

Axelle, l’épouse de Marc Sainte-Baume est morte. Renversée par une voiture à proximité de l’école de Raphaël. Il y a trois ans. Elle allait chercher son petit cœur à la sortie des classes. La police est restée sur cette version. Marc adorait sa femme. Pas le courage de la vérité. La tristesse et la douleur de cet homme étaient indicibles. Tous les policiers compatissaient, tant d’amour perdu. Une souffrance inouïe, palpable. Aimer autant ? Quelle culpabilité pour tous ces agents du service public qui pour certains n’aimaient qu’à pas contenus, convenus, cadencés. Après un séjour en clinique psychiatrique, Marc a repris sa vie. Comme sur des charbons ardents. L’accablement avait revêtu des idées hideuses. Une rancœur extraordinaire. Une haine d’abord diffuse s’était installée dans le cœur de Marc. L’école. Elle l’avait privé d’Axelle, son épouse, lui laissant pour preuve du manque, la seule présence de son fils. Axelle s’était montrée morose dès l’entrée de Raphaël à l’école. Elle se sentait inutile, aspirait à retrouver un emploi. Marc ne voulait plus qu’elle travaille. L’amour valait plus que les euros. Comment faire flamber un foyer sans buche ? disait-il. Axelle était l’étincelle, le crépitement, la chaleur et la lumière de leur foyer. Par amour, par faiblesse, Axelle n’a plus travaillé. Marc y a longtemps pensé. Après sa mort. Elle aurait dû reprendre son poste de contrôleuse de gestion. Elle ne serait pas allée à l’école. Vivante. L’école tue… L’école a tué Axelle, s’ils n’avaient pas eu d’enfant. Si… 

Raphaël. Quel supplice, un affront. Il affichait les mêmes traits que sa mère, cette manière unique de fermer les yeux en hochant la tête pour dire non. Ce même rire pur, tout droit sorti du cœur, ce même grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Marc en voulait à son fils. Sans lui, sa vie n’aurait pas ce goût acide de mort. Ce vide immense empli de la lourdeur du néant. 

***** 

La police en est convaincue, Marc a enlevé Raphaël. Le gamin avait si peur de son père qu’il lui a juste obéi. Pétrifié. Ensuite, Marc l’a endormi avec un oreiller puis jeté, loin de sa mère. Il ne méritait pas de reposer auprès d’elle. Son corps a été retrouvé au fond du lac de Jablines, un trou perdu, connu des seuls pompiers. Et des noyés. Marc Sainte Baume perdu dans sa cellule s’est enfui grâce à un stylo. Un bon coup dans la carotide. Beaucoup de sang pour une mort silencieuse. Raphaël, Axelle, Capucine. Marc. Et toujours le silence. 

Depuis longtemps, il avait entrepris des recherches sur l’Instit. Capucine était rapidement apparue sur des sites d’auteurs, stylo à la main et sourire aux lèvres, en train de dédicacer ses torchons. 

Il a çà et là partagé ses doutes avant la disparition de Raphaël. Aucune affirmation, juste quelques échanges à mots couverts en faisant promettre la plus totale discrétion auprès des mamans. Il avait recruté ses complices, la mise à mort s’organisait. Capucine se désintégrait. 

***** 

— Chloé, vous étiez au courant pour votre belle-sœur ? 
— Oui. Axelle n’a pas été renversée en allant chercher Raphaël à l’école. Elle avait un rendez-vous. 
— Vous n’avez rien dit à Marc ? 
— Je ne me sentais pas le courage de lui dire qu’elle avait rendez-vous avec l’amour. Que ce n’était pas lui ? Si j’avais su… 

Un tourbillon. Un grain de peau sur ses lèvres. Des mots éperdus, perdus, des souvenirs défendus. Sous ses doigts, des courbes se dessinent. Une relation inavouable. Axelle, le grand amour de Chloé. Son rendez-vous avec la mort. 

Une larme glisse, suivie d’un hurlement. La violence du mensonge.




Trophée anomym’us : Nouvelle 18 – L’intersection

dimanche 10 février 2019

Nouvelle 18 – L’intersection



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Les rayons éblouissants du soleil envahirent la chambre d’Angèle. Elle adorait être réveillée par les caresses de l’astre. Elle esquissa un sourire. La journée allait être agréable. Profitant de l’instant, elle demeura inerte quelques secondes.

Le réveil scandait fièrement 6 h 15. Elle haussa les épaules. « Allez, sors des draps », dit-elle à voix haute en guise d’encouragement. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, huma l’air encore frais du matin. Elle fit ensuite son lit. Une journée ne pouvait décemment pas être entamée si le lit n’était pas mis en ordre. Comme chaque jour à cette heure matinale elle eut une pensée nostalgique pour son époux. Elle ne s’habituerait jamais à ce grand lit. Cela faisait plus de cinq ans qu’il avait quitté ce monde. Elle survivait, depuis, grâce à la présence de Léonie, sa fille unique, et de Louis, son petit-fils.

Fredonnant un vieil air, Angèle descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée avant de s’exiler dans la cuisine. Elle ouvrit une fenêtre et salua sa voisine qui s’affairait déjà dans son jardin avant que la chaleur ne devienne accablante. Angèle se dirigea vers la cafetière, mais se ravisa. Pas de café, ce matin. Il faisait trop chaud. À la place, elle sortit une bouteille de sirop d’amandes du réfrigérateur. Elle versa un doigt du liquide visqueux et blanc dans un verre avant de l’arroser d’eau fraîche. En portant le verre à ses lèvres, Angèle roula les yeux de plaisir. Cela faisait du bien.

Elle se dirigea ensuite vers la salle de bains. Une douche tiède finirait de la réveiller pour la journée. Angèle s’arrêta face au miroir. L’image que lui renvoyait la glace était celle d’une femme mûre. Cheveux gris, poches sous les yeux, peau abîmée par le temps. L’expression d’une dame qui avait passé sa vie à se tuer au travail. L’image d’une personne qui avait toujours vécu simplement. Juste assez d’argent pour manger. Une épouse et une maman qui n’avait jamais hésité à sacrifier sa vie pour ceux qu’elle aimait.

Lorsqu’elle fut fin prête, elle quitta sa maison. Habitat simple, comme elle. Bâtiment fatigué par les années, comme elle. À quelques pas de là, vivait Léonie. Elles n’avaient pas pu s’éloigner l’une de l’autre ; aussi Angèle s’était-elle débrouillée pour lui dénicher une maison. Elle n’aimait pas tellement son gendre. Ce n’était pas grave, car ce dernier était souvent en voyage pour affaires. Angèle pouvait profiter un maximum de son enfant. En passant devant la porte grande ouverte de sa fille, Angèle annonça qu’elle allait chez le boulanger. « Tu as besoin de quelque chose, ma chérie ? » « Non, maman », hurla Léonie qui devait se trouver de l’autre côté de la maison. Elles avaient de la chance. La vie rurale ne forçait personne à se barricader comme sont obligés de le faire les citadins.

La boulangerie se trouvait au bas de la rue. Chemin faisant, Angèle salua un passant. Bien que ne connaissant pas tout le monde, les habitants avaient pour coutume de s’apostropher poliment lorsqu’ils se croisaient. À l’intersection Angèle sursauta avant de s’arrêter net. Un souffle glacial lui caressa la nuque. Elle se retourna vers la voix qu’elle venait d’entendre, prête à répliquer. Ses poils se hérissèrent lorsqu’elle s’aperçut que seule la brise lui avait emboîté le pas. Elle haussa les épaules. « Tu te fais vieille, ma belle », déplora-t-elle les lèvres mi-closes. Elle s’activa aussi rapidement que ses jambes le lui permettaient. Direction la bonne odeur de pain chaud qui lui chatouillait déjà les narines.

En sortant de la boulangerie, elle s’arrêta un bref instant au seuil de la porte. Elle huma l’air qui commençait à se réchauffer. Elle leva les yeux au ciel. Il était d’un bleu éblouissant. Toutes ses pensées les plus douces convergèrent vers son mari. Il lui manquait tellement. Mais elle savait que de là-haut, il continuait à veiller sur elle. Elle sourit alors qu’une larme coulait sur sa joue. Angèle posa un pied sur le trottoir, s’avançant vers le domicile de Léonie. Elle remontait la chaussée lorsque, soudain, elle s’arrêta exactement à l’endroit où son ouïe s’était jouée d’elle. Angèle ne pouvait se l’expliquer, mais cet événement l’avait perturbée. Elle se posta là quelques secondes, espérant que quelque chose se passerait. Rien. Elle reprit son ascension. Malgré son âge, elle parvenait encore à gravir l’inclinaison de la ruelle.

Quelques minutes plus tard, elle sirotait un verre de sirop d’amandes dans le jardin de sa fille. Décidément, elle adorait cette boisson. Rien n’était plus rafraîchissant. Elles échangèrent quelques mots, s’amusèrent de voir le petit Louis courir maladroitement derrière une mouche affolée par le colosse qui la pourchassait.

La journée s’annonçait comme toutes les autres. Rien ne laissait présager la moindre fausse note. Lorsque les verres furent vidés de leur contenu, Léonie proposa à sa mère de se rendre au centre-ville faire du lèche-vitrines. Angèle accepta avec enthousiasme. Elles adoraient passer du temps ensemble. Les villageois les avaient surnommées « Les indivis ». On ne voyait j’aimais l’une sans l’autre. Certains considéraient leur relation d’un mauvais œil. « Tout de même, c’est étrange, cette fille est mariée, mais passe tout son temps avec sa mère », pouvait-on entendre dans la région. Elles n’en avaient cure. L’époux de Léonie travaillait dans une autre région et ne revenait qu’une fois par mois.

Léonie mit son enfant dans le siège-auto. Il appréciait les balades en voiture. Il était de nature calme. Elle s’installa derrière le volant, boucla sa ceinture et enjoignit sa mère à faire de même. Angèle avait une fâcheuse tendance à oublier ce détail. Elle décocha un clin d’œil complice à sa fille. À lintersection Elle se figea. Ses mains devinrent moites, son teint exsangue.

— Maman ? Tout va bien ? Tu es toute pâle.

Silence.

Le ciel se couvrit soudainement d’épais nuages gris. L’orage prévu en fin de soirée se préparait lentement.

— Ouh-ouh, maman ?, l’interpella Léonie.

Angèle se retourna lentement vers sa fille en demandant si elle avait entendu. Entendre quoi, Léonie ne le saurait jamais. Angèle fixait déjà la route, son esprit absorbé par ses pensées. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. C’était la deuxième fois ce matin qu’elle entendait cette phrase. La sénilité l’avait épargnée jusqu’alors. Devenait-elle folle ? Quelqu’un tentait-il de communiquer avec elle ? Elle avait une croyance inconditionnelle en Dieu et le paranormal. Elle était persuadée que les défunts communiquaient parfois avec les vivants. C’était peut-être cela. Il fallait qu’elle tende l’oreille et entende. Mais à l’intersection de quoi, bon sang, se dit-elle. Creuse Son cœur se mit à cogner fort dans sa poitrine. Une goutte de sueur roula le long de sa nuque. Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet. Prostrée dans ses pensées, les mains crispées. Avant de quitter la voiture, Léonie s’était assurée qu’Angèle allait bien. Cette dernière accusa son âge et la fatigue qu’il engendrait.

La promenade en ville se déroula sans encombre. Angèle avait retrouvé ses esprits et se consacrait à sa fille et son petit-fils. Elle n’achetait que très rarement. Sa fille aussi. Elles n’étaient pas issues d’un milieu aisé. Seul le nécessaire méritait que l’on dépensât des sous. Elles devaient rester prudentes. Les temps étaient durs. Elles appliquaient donc à la lettre l’expression « faire du lèche-vitrines ». Deux ou trois heures s’écoulèrent entre un « léchage » et l’autre. Les deux femmes ne tardèrent pas à retourner au village. Dès treize heures, la douceur agréable du matin laisserait place à une chaleur accablante. Elles en avaient l’habitude. Elles rebroussèrent donc chemin.

Elles devaient encore déjeuner. Pas grand-chose. En cette saison, elles mangeaient léger. Sur la table de sa cuisine, Léonie déposa quelques crudités, un peu de charcuterie et du fromage. Faisant mine de consulter sa montre, Angèle annonça à sa fille qu’il était l’heure de la sieste. À son âge, on était comme les enfants : une sieste était essentielle à l’organisme.

Arrivée chez elle, Angèle fut surprise par l’air frais qui l’enveloppait. Il devait faire 30 degrés à l’extérieur, pourtant des frissons la secouèrent. Une moue interrogative déforma ses lèvres. Étrange sensation se dit-elle avant de se laisser enlacer par les bras que lui tendait son sofa. Un sourire retroussa ses lèvres ravinées par le temps. Le repos, un moment privilégié. Cela faisait du bien à son corps. C’était vital si elle voulait rester en bonne santé. Elle ferma les yeux pour glisser dans les méandres du sommeil. Remonta le plaid jusqu’au menton et se recroquevilla.

À l’intersection…

À peine avait-elle senti son corps s’alourdir que la même voix l’éloignait de Morphée. Une voix rocailleuse. Une voix qui la fit frémir. Les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets, elle se contenta de demander qui était là. Son cœur battait dans ses tempes. Sa respiration s’accéléra. Pour seule réponse, le silence. Angèle soupira. Elle se mit sur son côté droit et abaissa les paupières.

Creuse…

Prise d’un soubresaut, la vieille dame se mit en position assise. Elle scruta la pièce du regard. Ses yeux exprimaient la peur, désormais. « Qui est là, bon sang ? Quelle intersection ? Creuser quoi ? Parlez, je vous écoute. » Une fois encore, seul le silence, tenace, lui donna la réplique. Décidément, elle ne parviendrait pas à s’assoupir. Elle était bien trop intriguée par ce qui lui arrivait. Était-elle encore saine d’esprit ? Peut-être devrait-elle voir son médecin.

Compte treize pas…

Angèle fronça les sourcils et ploya la tête. C’était décidé, si cette voix continuait à l’accompagner, elle consulterait. Elle finit par se lever. Se changer les idées. Elle saisit le livret de mots croisés sur la table. Penser à autre chose. Durant le reste de l’après-midi, elle ne fut dérangée par aucune interférence auditive.

Le soleil tirait déjà sa révérence en ce début de soirée. Angèle avait passé une journée plutôt calme, finalement. La voix n’était plus qu’un vieux souvenir. Elle quitta son sofa, saisit le téléphone et composa le numéro de sa fille. Petit rituel quotidien.

Une douche et une préparation culinaire plus tard, Angèle et sa fille étaient attablées. À plusieurs reprises, elle avait tenté d’entretenir Léonie de son problème. À l’accoutumée, elles se disaient tout. Angèle n’avait jamais hésité à se confier à son enfant. Elle sentit néanmoins la confusion l’envahir. Elle ne parvenait pas à se laisser aller aux confidences. Cela attendrait un autre moment. Elle préféra exprimer sa joie de voir son petit-fils si alerte. Elle le trouvait si beau. Il ressemblait tellement à Léonie au même âge. Bien que tout le monde affirmât qu’il était le portrait de son père. « Oh ! On dirait la miniature de ton époux » s’exclamaient leurs connaissances. Bien entendu, Angèle réprimait son envie de réagir.

Le repas englouti, Angèle, installée sur le bord du lit, racontait une histoire à Louis tandis que Léonie débarrassait la table. Au bout de la deuxième page, les paupières de l’enfant devinrent lourdes. Il pénétrait lentement dans le monde enchanté des rêves. À cet âge, ils étaient peuplés d’anges. Ce n’est que vers cinq ou six ans que les monstres viennent gâcher la fête céleste. Mère et fille achevèrent la soirée, lovées dans un fauteuil, livre à la main. Elles ne se quittèrent qu’à 23 heures. Chacune chez elle, les deux femmes se mirent au lit. Angèle savourait ces moments. Ils étaient si précieux. Rien dans la vie ne comptait plus que sa fille et son petit-fils, rien. Elle aurait fait n’importe quoi pour eux.

Il faisait chaleur oppressante. Son matelas était tout humide. Dehors, une chape anthracite avait couvert le ciel. L’orage n’allait pas tarder à arroser le village. Le tonnerre grondait déjà au loin. Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Un bruit insistant. Un bruit sinistre. Les sons ressemblaient à des percussions funéraires. Angèle se mit à trembler. « Que se passe-t-il, mon Dieu ? », lâcha-t-elle.

Creuse

Angèle se crispa. Les lieux étaient baignés dans une pénombre troublante. Angoissante. Menaçante. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Elle ne bougea pas. Sur le qui-vive, elle semblait attendre la suite. Le regard rivé sur le plafond, elle patientait. Rien. Elle n’entendait que son pouls battre dans ses tempes. Soudain, la sirène d’une ambulance déchira la quiétude nocturne. Un frisson lui parcourut l’échine. Un jour, l’ambulance s’arrêterait devant sa porte.

À l’intersection des chemins…

Elle tourna la tête à gauche, à droite.

Personne.

Elle tendit l’oreille pour mieux entendre.

Silence.

Un rire nerveux s’empara d’elle.

Alors que son corps s’agitait sous les secousses hilares :

Entre la première et la quatrième rangée

Elle s’arrêta net. Angèle n’avait plus envie de rire. Elle voulait comprendre. Elle somma l’invisible d’expliciter ses propos.

Compte treize pas…

« Treize pas ? La quatrième rangée ? Mais de quoi, Diable ! Que voulez-vous de moi ? » hurla-t-elle dans le vide.

Entre la première et la quatrième rangée de tombeaux…

L’orage laissa éclater toute sa fureur. Des trombes d’eau s’échappaient du ciel opaque. Le sang de la vieille dame se coagula dans ses veines. Sa respiration s’accéléra. Son cœur se comprima. Malgré les trente degrés qui asphyxiaient sa chambre, elle grelottait. « Des rangées de tombeaux ? Mon Dieu ! » pensa-t-elle.

Soudain, elle fut éblouie par une lumière blanche. Lorsqu’elle regarda du côté de la garde-robe, son corps tout entier se sclérosa. Une silhouette diaphane flottait dans l’air. « Que voulez-vous ? », prononça-t-elle avec difficulté.

À l’intersection des chemins… Entre la première et la quatrième rangée… Creuse… À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît… Un trésor t’attend. En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille… Riche, tu deviendras…

Angèle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de poser sa question. L’entité s’était déjà évaporée. « À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît ? C’est demain à minuit ! Un trésor ? Ce serait tellement bien. Je pourrais enrichir ma fille ! Je ne parviendrai jamais à aller au cimetière seule, à cette heure-là. » Elle ne se rendit pas compte qu’elle monologuait. Elle demeura dubitative un long moment avant de décréter qu’elle irait à cette fameuse intersection. Léonie et elle avaient besoin de ce trésor. Elles avaient toutes les deux tant manqué d’argent.

Le lendemain, comme chaque jour, elle rendit visite à Léonie. Elles passèrent la journée à bavarder dans le jardin. Angèle tut l’épisode ésotérique qu’elle avait vécu la veille. Elle ne raconterait tout à sa fille qu’après avoir suivi les instructions de l’entité. Avant de quitter la maison de Léonie, elle fit un discret détour par sa chambre. Là, elle saisit la nuisette qui traînait sur le lit et sortit à pas de loup.

Il fut rapidement 23 heures. Morte de fatigue, Angèle luttait. Surtout, ne pas dormir.

23 h 30. Elle se prépara, mit la nuisette de sa fille ainsi qu’une pelle à main dans son sac et prit le chemin du cimetière. La soirée était anormalement fraîche pour la saison. Une atmosphère oppressante régnait dans les rues désertes. L’angoisse lui enserrait la gorge à mesure que ses pas s’approchaient de la nécropole. Un regard sur sa montre-bracelet lui indiqua qu’elle devait accélérer la cadence.

Malgré ses jambes usées par le temps, elle parvint à l’entrée à temps. Arrivée à destination, Angèle leva les yeux vers l’énorme portail de fer noir. Impressionnant. Effrayant presque. Lorsqu’elle le poussa, les gonds grincèrent tel le hurlement d’un chacal. Sursaut. Mains moites. Palpitations. Il fallait encore qu’elle trouvât l’endroit exact. Se remémorant les indications de la veille, elle avançait. Reculait. Comptait. Elle fut elle-même étonnée par son sang-froid.

Quand elle estima être au bon endroit, sa montre affichait 23 h 55. Angèle s’agenouilla sur le sol humide. Au-dessus d’elle, les nuages s’étaient entassés. Il ne pleuvait pas, mais des éclairs illuminaient la scène par intermittence. Angèle posa son sac à même le sol, sortit sa pelle et se mit à creuser à minuit précis. Elle n’eut pas besoin de fouiller profondément. Une boîte apparut rapidement. « Mon Dieu, merci ! » souffla-t-elle en posant la boîte à côté de son sac. Du revers d’une main, elle essuya les gouttelettes de sueur sur son front.

La nuisette…

Angèle saisit la nuisette qu’elle avait subtilisée à sa fille, l’introduisit dans le trou qu’elle avait creusé et le referma. Hilare, elle ouvrit finalement la boîte. Elle bondit de joie en apercevant ce qu’elle contenait. Des pierreries, des pièces d’or, de vieux billets. « Oh ! Merci ! », dit-elle à l’attention du vide. Des larmes de joie lui ravinèrent le visage. Elle quitta les lieux, non sans faire un détour par la tombe de l’amour de sa vie. Elle ne s’attarda pas. Il se faisait tard et cet endroit lui filait la chair de poule. Impatiente d’annoncer l’incroyable nouvelle à sa fille, elle rebroussa chemin aussi vite que son âge le permît. Avec ce que contenait cette boîte, elles allaient enfin mener la grande vie.

Arrivée chez elle, elle décrocha le téléphone et composa le numéro de sa fille. Il était une heure et quart du matin. Ce n’était pas grave, cette nouvelle ne pouvait pas attendre ! Au bout de dix sonneries, elle raccrocha. Léonie devait dormir à poings fermés à cette heure de la nuit. Déçue de devoir attendre le lendemain, Angèle alla se coucher.

Le jour suivant, elle se leva très tôt. En ouvrant la fenêtre de la cuisine, une chaleur moite s’engouffra dans la pièce. Le ciel n’avait pas dit son dernier mot. Les nuages gris laissait présager une journée maussade. Elle dressait la table pour le petit-déjeuner lorsqu’une voisine frappa à sa porte. Angèle saisit la boîte qui était sur la table et la dissimula dans le frigo tout en hurlant : « J’arrive ! » et alla ouvrir la porte.
— Bonjour, dit-elle d’un ton enjoué.

— Dis, que se passe-t-il chez ta fille ?

— Que veux-tu dire ?

— Le petit Louis n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit. J’ai frappé à la porte, mais ça ne répond pas.

— Bizarre… J’ai les clefs, j’y vais tout de suite.

La voisine tourna les talons et continua son chemin. L’inquiétude s’empara d’Angèle. Ce comportement ne ressemblait pas à son petit-fils. Il était tellement facile à vivre. Il était peut-être malade. Elle se dirigea vers la console qui trônait dans le vestibule, empoigna le trousseau de clefs qu’elle y avait déposé la veille. Elle quitta la maison et se dirigea vers celle de sa fille. Elle avait une sensation étrange. Une oppression inexplicable. Son corps tremblait comme s’il voulait l’avertir d’un malheur. « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit », pria-t-elle.

Une fois devant la porte, elle introduisit fébrilement la clef dans la serrure et entra. Un éclair déchira le ciel. Angèle sursauta. La pluie dégoulinait déjà sur les façades. L’averse était violente. Une bourrasque emporta les feuilles mortes dans une danse macabre. Personne ne répondit à ses appels. Ni Léonie, ni Louis. « Ils doivent être dans la salle de bains », dit-elle à voix haute. Les larmes que versait le ciel martelaient les vitres des fenêtres. Angèle gravit lentement les escaliers menant à l’étage. Personne dans la salle de bains. Le silence qui régnait lui sembla soudain menaçant. Sa poitrine se comprima. Ses mains se crispèrent. Sa respiration s’accéléra. Vacillante, Angèle se dirigea alors vers la chambre de Louis, ouvrit la porte et fut soulagée du sourire qu’il lui décocha. « Où est maman ? » questionna-t-elle. Le petit garçon haussa les épaules. « Reste là, mon petit. Grand-mère arrive. ».

Elle quitta la petite chambre. L’oxygène commençait à lui manquer. Sa tête devint lourde. Tout se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer. « Reprends-toi ! », s’encouragea-t-elle. Pas de crise d’angoisse maintenant. « Reste calme. »

Ses pas la menèrent mollement dans la chambre de Léonie. Celle-ci tournait le dos à sa mère. « Bonjour » dit Angèle d’une voix fluette. « Réveille-toi, ma chérie. » Aucune réaction. Angèle fit le tour du lit pour lui faire face. Lorsqu’elle découvrit le visage de Léonie, elle mit une main sur la bouche. La mine de Léonie était lactescente et sans vie. Angèle secoua le corps déjà froid de toutes ses forces. Rien n’y fit. Elle s’écroula. Les larmes se mirent à couler. Sa détresse était plus profonde que tous les océans de la Terre.

À l’intersection des chemins… En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille…

À ce moment précis, elle comprit : elle avait échangé la richesse contre la vie de sa propre fille.

Son sang se glaça instantanément lorsqu’un rire venu d’outre-tombe fit vibrer la pièce de sa malveillance. 

Trophée Anonym’us : Nouvelle 17 – Rédemption

dimanche 3 février 2019

Nouvelle 17 – Rédemption

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Mathias approche encore la tête et scrute entre les deux pans du rideau, par l’infime interstice. Peine perdue, il ne voit rien, qu’une lumière intense. En revanche, depuis les coulisses, il sent la fièvre électrique qui anime déjà le public.

— CHERS PARIEURS, JE DÉCLARE LE 6ème JEU DE LA MORT, OUVERT !, braille soudain Joe, l’animateur.

Un déluge d’applaudissements et d’acclamations s’élève dans la salle survoltée. Par-dessus la cacophonie ambiante, certains « À mort ! » ou « Bravo ! » se détachent.

— Et, maintenant, je vous demande d’accueillir chaleureusement notre premier spadassin… j’ai nommé Baroud !

L’homme, un quinquagénaire corpulent et chauve, entre alors en scène sous les ovations. Il salue plusieurs fois le public, lève les mains en signe de victoire, sous l’œil amusé de l’animateur.

— Chers parieurs, merci beaucoup pour cet accueil… MERCI !, répète Joe en brandissant une fiche tout droit sortie de la pochette de sa chemise.

La meute se calme peu à peu et un silence tendu gagne enfin les rangs.

— Merci… Maintenant, je vous demande d’être attentifs à sa présentation !… Baroud. 50 ans. Ancien cadre supérieur dans un grand groupe agroalimentaire. Licencié il y a six mois. Baroud est un joueur compulsif. Criblé de dettes, il doit désormais la somme de 650.000 euros. Baroud est marié et père de deux jeunes filles de 16 et 18 ans. Baroud dit participer au 6ème jeu de la mort pour éviter la banqueroute personnelle et sauver son mariage ! Il affirme être prêt à aller jusqu’au bout parce qu’il n’a désormais plus rien à perdre ! ON L’APPLAUDIT ENCORE !

De nouveau, sifflets, quolibets ou ovations se répandent en ondes enflammées. Mathias sent son palpitant s’accélérer. Son tour ne va pas tarder.

— S’il vous plaît, messieurs, dames… S’il vous plaît, un peu de silence !… Voici maintenant notre deuxième spadassin. J’ai nommé : Hadès ! (Mathias, subitement, trouve le surnom qu’il a choisi ridicule et arrogant.)

Ça trépigne dans les tribunes, ça gueule, ça s’époumone. Le rideau s’ouvre et Mathias est propulsé sur la scène comme un gladiateur dans l’arène. « Ouais !!! Vas-y petit, tu vas gagner ! », entend-il mais, à sa grande stupéfaction, il découvre qu’une paroi sans tain enceint le plateau. Les parieurs demeurent invisibles. Joe lui réserve une entrée triomphante en lui prenant la main et en la dressant bien haut. Une liesse sans visage fait désormais vibrer la scène.

— Hadès ! 25 ans. Maçon depuis ses 17 ans. Sans emploi. Hadès a perdu l’an dernier sa femme et sa petite fille dans l’incendie de sa maison. Incendie électrique dû à une mauvaise installation de chauffage qu’il avait lui-même posé ! Hadès dit participer au 6ème jeu de la mort PAR RÉDEMPTION, ce sont ses mots ! Il aborde le jeu sur la modalité du « quitte ou double » : une seconde chance pour une nouvelle vie… ou la mort ! ON L’APPLAUDIT BIEN FORT !

Mathias est estomaqué par le tapage qui suit sa présentation, le souffle et l’énergie des parieurs transpercent le miroir sans tain. Il a l’impression d’être traversé par un fluide d’adrénaline pure. Ses mains poissent de sueur et son cœur s’emballe sous le tonnerre d’ovations. Joe, lui, continue d’embraser la foule par de grands gestes, mettant tour à tour en avant Baroud et Hadès. Derrière le miroir, ça beugle, ça fait des olas, ça exulte ! Puis, Joe en appelle au calme.

— Chers parieurs, à l’issue du décompte, vous disposerez de cinq minutes exactement pour engager vos mises à l’aide du boîtier scellé à votre siège… Pour rappel, chacun des trois rounds sera précédé d’un nouveau temps de pari. Baroud ? Hadès ? Qui remportera le duel ? En 1, 2 ou 3 rounds ? Attention, début des paris dans : CINQ…

— QUATRE, TROIS, DEUX, UN, ZÉRO !!!, braille la foule.

Mathias a les jambes en coton, c’est la peur qui l’a saisi à la gorge et qui l’étrangle. Joe demande aux joueurs de rentrer dans le cube en verre anti-balles et de s’installer sur leurs sièges. Mathias s’assoit en vis-à-vis de son adversaire. Quelques instants plus tard, le voilà chevilles cadenassées aux pieds de sa chaise scellée au sol. Face à lui, Baroud subit le même sort. Entre les deux joueurs, une simple paroi de verre pare-balles et, comme dans les guichets sécurisés, une goulotte contenant six révolvers, luisants, noirs, minutieusement alignés. Les joueurs se toisent désormais, chacun tentant de masquer son stress. Bientôt, Joe reprend :

— Fin des cinq minutes de paris dans 10, 9…

Mathias sent l’angoisse augmenter à mesure que les chiffres décroissent.

— Nous y voilà !, s’égosille Joe. Parieurs, est-ce que vous êtes prêts ?!

— OUIIII !!!

— Alors, c’est parti !

Un gong magistral retentit, suivi d’un silence marbré de chuchotements. Là, d’un geste excessivement théâtral, Joe plonge la main dans la poche de son blazer et exhibe un jeu de cartes, sous la rumeur du public fasciné.

— Le moment est venu de donner un joker à chacun de nos spadassins. Pour rappel, je tiens ici 52 cartes dont 43 sont blanches, donc nulles. Restent neuf jokers : quatre cartes « PASSE » permettant au joueur de passer son tour, quatre cartes « TWIST » permettant d’échanger l’ordre du jeu et la dernière enfin – joker royal – qui est frappée du mot « SHOOT » et permet de faire jouer l’adversaire à sa place ! Afin d’assurer une équité parfaite, chaque joueur piochera sa carte dans un jeu distinct. Hadès ? Baroud ? Vous êtes prêts ?

Mathias combat tout espoir de bonne pioche. Il a tué les deux amours de sa vie. Il le sait : son tango avec la mort est sa seule planche de salut. Il a accepté l’idée de mourir, ce soir, à 25 ans à peine. S’il en réchappe, alors, il s’agira d’un miracle… Joe a franchi le mur de verre pour rejoindre Baroud, et la tension monte encore d’un cran sur le plateau. L’homme qui transpire abondamment, approche une main tremblante du tas de cartes étalé sur la console. Il hésite, en touche plusieurs, et finit par en piocher une. Son visage s’illumine quand il la découvre. Est-il bien servi ou s’agit-il d’une feinte ? Mathias ne saurait le dire.

— Suspense !, commente Joe, tout à son rôle.

Puis, il contourne le cube de verre et rejoint Mathias, côté opposé. Il étale alors un jeu neuf de 52 cartes. Mathias ne marque aucune hésitation et pioche la première carte qui lui tombe sous la main. Il l’observe à la dérobée. Pas de chance, elle est blanche. Il sourit pourtant à Baroud. Hors de question de se trahir. Dans le public, un brouhaha spéculatif s’élève tandis que Joe se replace au centre du plateau.

— Chers parieurs, début du premier round ! La cagnotte, à l’issue des mises de ce premier tour est de 125.000 euros pour le spadassin gagnant ! Afin d’éviter toute triche, je vous rappelle que vous êtes invisibles, inutile donc de faire des gestes. Par ailleurs, nous allons couper le son des tribunes afin qu’aucun de vous ne puisse communiquer avec son poulain ! Bien sûr de votre côté, vous continuerez de m’entendre. Attention : 3, 2, 1, zéro !

Sur le plateau, un silence brutal s’installe. Les deux joueurs se retrouvent isolés, coupés de cette foule chauffée à blanc. Le duel peut commencer.

— Baroud, Hadès, c’est parti !

Les écrans numériques intégrés à la console devant eux s’allument. Six cases apparaissent : calcul, orthographe, histoire, géographie, énigme, lancer de dés.

— Pour ce premier round, c’est Baroud qui va choisir le thème de l’épreuve puisqu’à l’heure actuelle, il est le favori au regard des paris !

Baroud semble rassuré par sa position. Si le public mise majoritairement sur lui, ce n’est pas pour rien !

— Baroud, vous avez dix secondes pour choisir un thème.

Mathias balaie l’écran des yeux, paniqué. Il n’a aucune chance !

— Cher public, comme vous pouvez le voir sur l’écran géant, Baroud a choisi CALCUL ! Le gagnant sera celui qui trouvera le bon résultat ou celui s’approchant le plus. En cas d’égalité, c’est la rapidité qui prévaudra. Attention, c’est parti !

Sur l’écran, une formule s’affiche : 19 759 + 1472 – 427 x 3 + 104 – 27 x 2 = ? Mathias tente d’endiguer la vague de stress qui monte en lui. Les chiffres dansent devant ses yeux, c’est peine perdue. Il décide d’essayer de se rapprocher du résultat en arrondissant : 20 000 + 1500 – 1275 + 100 – 50. Il calcule laborieusement et totalise 20 275 qu’il tape sur l’écran, puis valide. Face à lui, Baroud semble replié dans sa bulle. Visage impassible, ses lèvres frémissent comme il compte dans sa tête. Puis, il rouvre les yeux et tape son résultat. Le chrono s’arrête et Joe repend vie :

— TOP ! Qu’on rallume les micros des gradins !

Immédiatement, une cacophonie sans précédent gagne le plateau. Les parieurs sont en délire. Leurs cris crèvent la scène.

— Hadès a répondu en premier : 20 275 ! Baroud a répondu en second : 20 540 ! La bonne réponse est… (Joe attend, augmentant ainsi la fièvre ambiante) : 20 540 ! BAROUD REMPORTE L’ÉPREUVE !

Explosion dans la salle ! Les perdants vomissent leurs insultes. Les gagnants braillent leur joie. Joe peine à ramener tout le monde au calme. Et Mathias sent la nausée lui brûler la trachée.

— Chers parieurs, on se tait !

Joe se tourne vers Mathias dont le visage s’affiche sur l’écran géant, et le silence du public se fait soudainement parfait.

— Hadès, vous avez échoué, lance solennellement Joe. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou tir.

Malgré sa terreur, Mathias ne fléchit pas :

— TIR !, éructe-t-il.

Autour de lui, les gradins semblent crépiter d’une excitation toute animale. Joe laisse filer les secondes, puis d’un geste autoritaire, intime le silence. La salle entière retient son souffle.

— Hadès, vous avez décidé de tirer… Vous devez désormais choisir un des révolvers situés dans la goulotte devant vous… L’un d’eux est chargé… Avez-vous rendez-vous avec la mort ce soir ?… Nous le saurons dans un instant.

Une sueur glacée descend le long de son dos. Mathias regarde tour à tour les révolvers alignés devant lui. Une chance sur six. Il approche sa main, hésite, opte mentalement pour l’un et en saisit finalement un autre. L’arme est lourde, froide et la terreur qui dévore Mathias à cet instant précis, le fait trembler. Un silence de mort enveloppe ses gestes. Il approche l’arme de sa tête, expulse un long filet d’air et plante ses yeux dans ceux de Baroud face à lui. L’homme déglutit péniblement et finit par détourner le regard.

— Hadès : bonne chance à vous, murmure Joe dans le micro.

Mathias serre les dents, se concentre et visualise l’image de sa femme et de sa fille sur la plage. Puis, tac !, il presse la gâchette… Un instant se meurt… Et soudain, la foule invisible communie dans une allégresse hystérique ! Le jeu va continuer ! Joe reprend son micro. Les minutes qui suivent sont un magma de vibrations sonores qui pulsent aux oreilles de Mathias. Sonné, celui-ci tente de retrouver un rythme cardiaque normal. Il vient de faire son premier pas sur son chemin de rédemption…

***

Le deuxième round s’ouvre après les cinq minutes réglementaires de paris. Dans la goulotte entre les deux joueurs, le nombre de révolvers est descendu à quatre. Le gong résonne, annonçant la reprise du duel.

— On m’indique que la somme en jeu pour un de nos spadassins s’élève maintenant à 478.000 euros ! ÉNORME pour un second round !, braille Joe. Et c’est Hadès qui va choisir le thème de cette nouvelle épreuve ! En effet, après sa démonstration de force, il a pris la première place dans les paris !

Mathias balaie les thèmes restants sur son écran. Fidèle à sa démarche rédemptrice, il sélectionne « lancer de dés ». Face à lui, Baroud lui décoche un regard surpris. Comment peut-on remettre sa vie entre les mains du hasard ?!

Joe distribue deux dés à chacun des joueurs. Contrairement au round précédent, le son des tribunes n’est pas coupé puisque le public n’a aucun moyen de venir en aide aux candidats.

— Hadès, en tant que favori, je vous demande de lancer un premier dé !

Mathias s’exécute sous les murmures du public. Le dé roule sur la console, la rumeur s’intensifie, et un deux apparaît. Les parieurs sont divisés, certains laissent éclater leur joie, d’autres, leur dépit.

— DEUX ! Petit score pour ce premier jet ! Mais rien n’est fait ! Baroud, à vous !!!

Baroud semble en confiance, il a toutes ses chances. Il jette son dé, suit le tournoiement des chiffres et lève le poing bien haut quand le dé s’arrête sur le cinq. Dans les tribunes, c’est la cohue.

— CINQ ! BRAAAVO !!!

Mathias accuse le coup sans broncher. Il se sent comme le Christ sur le chemin du calvaire, direction le Mont Golgotha… Mort et rédemption dansent une valse funeste.

— Hadès, c’est à vous ! Si vous faites trois ou moins, Baroud sera forcément gagnant !

La salle se tait. Mathias sent de nouveau la terreur se lover contre lui comme une amante maléfique et indomptable. Il lance son dé d’une main malhabile et ce dernier glisse plus qu’il ne roule. Le couperet tombe sur le un. Mathias sent ses boyaux se tordre tandis que les parieurs beuglent comme des porcs qu’on saigne. Baroud, lui, laisse échapper un glapissement de joie. Il lève le poing plusieurs fois vers la foule en délire tandis que Joe remue la tête, d’un air grave, tout en faisant quelques pas sur le plateau.

— AÏE, AÏE, AÏE, AÏE !!!, finit-il par lâcher au micro. Le sort semble s’acharner sur vous, Hadès !

La cohue va decrescendo jusqu’à atteindre un silence touffu, vibrant d’excitation.

— Hadès… Vous avez échoué… Trois choix s’offrent maintenant à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias voudrait combattre la mort avec panache mais sa gorge est nouée et son ventre dur comme du bois. Sa voix tremble quand il répond :

— Tir.

De nouveau, ça exulte, ça hurle et ça se défoule. Joe affiche une mine médusée et respectueuse.

— ON DIRAIT BIEN QUE NOTRE SPADASSIN EST PRÊT À DÉFIER LA MORT CE SOIR !!! Allez, on l’encourage bien fort !

Mathias se coupe mentalement du tohu-bohu. Il fixe les quatre flingues qui luisent – menaçants – sous la lumière d’un spot. Les secondes filent et, bientôt, le silence est total, la foule suspendue à ses gestes. Mathias choisit le révolver de droite et le plaque contre sa tempe.

— Nous approchons du moment fatidique, chuchote Joe dans le micro. Hadès rejoindra-t-il les trois candidats qui ont déjà laissé leurs peaux sur ce plateau ?

Mathias bloque sa respiration, ferme les yeux et se rappelle Marion et Alice. Il revoit cette photo prise sur une plage de l’île de Ré, un an et demi plus tôt. Marion, les cheveux soulevés par le vent, Alice lovée dans un drap de bain trop grand pour elle. Leurs rires étaient des éclats purs de soleil. Mathias sourit, il est prêt à les rejoindre. Il appuie sur la détente. Un instant file, suspendu, hors du temps, puis :

— EXTRAORDINAIRE !!!, s’époumone Joe. Hadès est le premier concurrent à défier la mort deux fois d’affilée et à la vaincre !

Les parois sans tain semblent enfler et vibrer sous le souffle des parieurs. Une ivresse totale s’est emparée de tous. Le dernier round promet d’être intense.

***

Le gong puissant retentit. Dans la goulotte entre les joueurs, le nombre de révolvers est descendu à deux et la tension est à son comble. Joe énonce que la somme en jeu atteint un record : 1.251.620 euros attendent le gagnant.

— C’est parti, chers parieurs, pour notre ultime round de ce 6ème jeu de la mort ! On m’indique que Baroud a repris la tête des mises du soir – que de revirements ! – et c’est donc à lui de définir le thème de la dernière épreuve. Baroud, vous avez dix secondes.

Baroud affiche une sorte de rictus étrange. Son regard est presque halluciné quand il fait son choix…

— ÉNIGME ! Choix très audacieux pour un dernier round, Baroud !, s’exclame Joe.

Énigme ?! Mathias a le sentiment qu’un gouffre s’ouvre sous ses pieds. Il se sent totalement incapable de se concentrer et de réfléchir, il est bien trop nerveux.

— Chers parieurs, nous allons donc de nouveau couper le son des tribunes pour éviter toute triche !

Et Joe entreprend le décompte avec le public. À zéro, le plateau est subitement plongé dans un silence parfait qui ajoute à la tension ambiante. Les duellistes se fixent avec anxiété.

— Hadès, Baroud… TOP DÉPART !!!

L’énigme apparaît en même temps sur les écrans des joueurs et sur l’écran mural géant. Mathias lit : « Trois Russes ont un frère, mais celui-ci n’a pas de frère. Expliquez ». Mathias sent son cœur bondir dans sa poitrine : il sait ! Dans un même élan, Baroud et lui se jettent sur leurs écrans. Aussi vite que ses mains le lui permettent, Mathias écrit : « les Russes sont des femmes » et valide. Il relève la tête quasiment en même temps que son adversaire. Mathias en est certain, il a validé une fraction de seconde plus tôt ! Et là, il tient la bonne réponse !!! Inespéré !!! Son chemin de croix s’achèverait-il ?

— VOILÀ ! Nos deux spadassins ont répondu ! Nous pouvons désormais rétablir la liaison phonique avec les parieurs.

Ces derniers en profitent pour se faire entendre. Entre les « ALLEZ BAROUD ! », les « À MORT ! » et les « HADÈÈÈÈS !!! », les tribunes sont à bout de souffle. En bon Monsieur Loyal, Maître de son cirque moderne, Joe exhorte la foule. Souffle sur les braises ardentes du spectacle. Enfièvre la salle. Et galvanise les parieurs par ses braillements et ses grands gestes. Quand il estime que c’en est assez, il ramène l’arène au calme et se tourne vers l’écran géant.

— Et la bonne réponse était : les Russes sont des femmes !

L’écran se transforme en stroboscope avec la réponse qui clignote comme une enseigne publicitaire.

— ET INCROYABLE : NOS DEUX ADVERSAIRES L’ONT TROUVÉE !!!

Un tsunami d’acclamations balaye le plateau. Joe laisse filer les secondes. Il fait des grands « oui » de la tête pour marquer son ébahissement. Une minute plus tard, le public s’apaise enfin et Joe peut reprendre la parole :

— Le moment est venu de départager nos spadassins ! QUI A ÉTÉ LE PLUS RAPIDE ???

Les spéculations s’élèvent de toute part, derrière les vitres sans tain.

— C’est… HADÈS ! Chers parieurs, on l’applaudit !!!

Mathias peine à y croire. La tête lui tourne. Il est aux portes de la rédemption. Baroud aura-t-il le courage d’aller au bout ? – à ce stade-là, ce serait de l’inconscience, le seul qui s’y était risqué s’est fait péter le caisson, lors de la première édition du jeu… Joe bataille en vain pour ramener la foule au calme et c’est finalement le gros plan de Baroud sur l’écran géant qui fait taire l’assemblée. Tous les visages invisibles doivent désormais être braqués sur lui.

— Baroud, vous avez échoué, énonce Joe avec gravité… Trois choix s’offrent désormais à vous : forfait, joker… ou tir.

Un ange passe, puis :

— JOKER !, triomphe Baroud.

Et la carte frappée de « SHOOT » se matérialise sur l’écran géant. La paroi sans tain menace alors d’exploser sous le martèlement des parieurs des premiers rangs et le souffle surpuissant d’un concert de hurlements. Mathias, lui, sent de nouveau la bile lui brûler la trachée. Non, ce n’est pas fini… Il devra aller au bout du chemin de croix, au sommet du mont Golgotha, sous l’œil vengeur du Ciel. Tel est le prix de la rédemption qu’il est venu chercher… Et il l’aura, mort ou vivant…

Mathias prend subitement conscience que la foule s’est tue. C’est l’acmé.

— Hadès, vous avez échoué. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias ne trouve pas la force de répondre. Alors, il avance sa main vers les deux révolvers côte à côte dans la goulotte. Gauche ? Droite ? Une chance sur deux. D’une main tremblotante, il prend celui de gauche. Le plaque sur sa tempe. Puis, ferme les yeux. Une fois encore, il se concentre sur l’image de Marion et Alice. Revoit leurs doux visages qui sourient à la vie et croquent le bonheur. Entend même l’éclat de rire cristallin de sa fille. Capte aussi l’œillade mutine que lui lance Marion. Et sent la mort qui le nargue et le frôle pour la troisième fois. Les larmes roulent sur ses joues. Dans un instant, il connaîtra le visage de la Rédemption.

— L’heure est grave, murmure Joe… Hadès a fait son choix… Un choix extrême… Un choix fidèle à sa quête, souvenez-vous : Hadès cherche la rédemption.

Et, comme l’assistance est en apnée totale, Mathias respire un grand coup et appuie sur la détente…