PREMIÈRES LIGNE #43

PREMIÈRES LIGNE #43

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il était une fois 1945 de Marek Corbel

Prologue

Villetinte, le 8 novembre 2005.

Le frangin exagérait avec tous ses salamalecs de politicard en devenir ! Comme si ça ne suffisait pas, il s’était même montré extrêmement pointilleux quant aux modalités concernant la visite que devait effectuer Driss pour son compte.

Ne pas prendre son véhicule personnel, se rendre tôt sur place, choisir un itinéraire de retour rallongé… Á mesure que le bus 304 pris à la gare routière avançait de manière saccadée, en raison du trafic dû aux heures d’embauche dans les sociétés et administrations de la petite couronne parisienne, le messager de circonstance renâclait à saisir l’intérêt de sa mission. La tenue sportwear, arborée pour l’occasion afin de ne pas éveiller l’attention des gardiens, lui pesait. La prescription vestimentaire fraternelle signifiait la nécessité de repasser par le domicile familial afin de récupérer ses affaires professionnelles.

Effectivement le frangin, grâce à ses relations et son entregent politique, lui avait dégoté ce job de technicien-maintenance à mi-temps au Syndicat de l’Eau Urbaine Régional (SEUR). Les neuf cents euros mensuels participaient, modestement il est vrai, à l’approvisionnement financier d’une structure familiale surpeuplée. La plupart était encore regroupée dans le F5 du quartier Marcel Cachin.

La mère, Nora, la cinquantaine avancée, ne cessait de lui asséner journellement le contraste entre les incertitudes sur son devenir personnel et la réussite apparente du frangin. Mais que pouvait-il espérer, en ayant même raté son BAC Chaufferie quatre ans auparavant ?

Le père Aziz, lui, fourbu par quatre décennies passées dans les usines automobiles de la banlieue Ouest, avait renoncé. Même si une relative élévation professionnelle lui avait permis de quitter la sinistre cité des Coquelicots avant la destruction partielle de cet ensemble en emmenant avec lui ses proches, afin de trouver ce meublé plus spacieux et plus agréable.

Beaucoup des aspirations qu’il nourrissait quarante-cinq ans plus tôt en arrivant du Maroc s’étaient noyées dans le confinement urbain de Bovilliers. À la scolarité décousue de la petite dernière, Myriam, dix-sept ans, s’ajoutait le chômage de Sofia malgré un BAC +2 en secrétariat. La maigre retraite d’ouvrier qualifié de l’automobile parvenait de plus en plus difficilement à affronter un loyer croissant, le prix de la nourriture et les sollicitations multiples du bled.

Heureusement que les revenus du fils politicien, l’aîné, compensaient occasionnellement les fins de mois difficiles ! Le préféré de Nora s’était même acheté un exil résidentiel à Neuilly-Plaisir à quelques encablures du nid familial. Pourtant, Aziz, malgré la fatigue et les problèmes respiratoires, nourrissait toujours de réelles craintes concernant l’avenir du fiston, même si celui-ci était promis à un poste d’élu local d’envergure. Il pressentait dans son for intérieur, et malgré ses lacunes en français, les aspects nauséabonds d’une ascension aussi rapide. En conséquence, le vieux manifestait ostensiblement et à chaque fois sa reconnaissance envers Driss quand ce dernier laissait son obole, honnêtement gagnée, soigneusement repliée sous un verre à thé maternel.

Aziz aussi, en son temps, s’était intéressé à la chose sociale en adhérant au principal syndicat de sa taule de Boulogne, l’Organisation Syndicale du Travail (l’OST), majoritaire dans la boîte comme dans le pays. Il racontait de temps en temps, avec une émotion non feinte, les meetings enflammés sur l’île, mai 68 et le tête-à-queue idéologique de Séguy devant ses camarades, sans compter « l’établissement » des « maos » et « gauches-pompes » dans les années soixante-dix. Le paternel avouait cependant lors de ces cérémonies du souvenir qu’il s’était contenté davantage d’un rôle de spectateur et de conteur ! Même pas dix ans qu’il était en France, alors les flics ne lui auraient pas fait de cadeau en cas d’arrestation… C’était sans compter, en plus, sur la surveillance des relais d’Oufkir et du roi, toujours actifs dans l’encadrement de leurs congénères marocains immigrés.

Driss ne regrettait pas son café silencieux dans la cuisine familiale avant son départ. L’étendue nue et isolée de la maison d’arrêt, dont il entrevoyait par les vitres du bus les murs blancs délavés, le confortait dans son raisonnement. Pas un rade à proximité digne d’assouvir ses besoins en caféine et accessoirement de nicotine avant le parloir !

Quand avait-t-il vu cet Adel Kadiri pour la dernière fois ? Cinq ans ? Dix ans ? Le frangin restait persuadé qu’ils avaient partagé la même classe au lycée professionnel Camélinat dans leur jeunesse. Un moyen surtout d’argumenter quant à l’indispensable collaboration de Driss !

Dans Bovilliers, Kadiri, deux ans encore auparavant, demeurait le boss. Aucun des « schiteux » de la place ne remettait en cause sa suprême autorité que lui avait déléguée le grand Benhadj, gérant en chef de la « schnouff », sur le nord-est de la région. Le rodage des conditions d’acheminement de la marchandise, par des camions venant aussi bien du Maghreb que du Benelux, assurait un train de vie et une assise enviés pour le fameux Adel. L’écoulement de la came demeurait une simple formalité avant que les choses ne se compliquent.

Sa clientèle des époques fastes s’étendait des bobos, en quête de frisson, aux toxs les plus atteints, souvent réduits à la condition de déchet humain aux abords du périph et de la porte de la Villette. Tout cela sans compter les locaux de l’étape. Kadiri coulait des jours heureux jusqu’à ce jour de 2004 où son interpellation, suite au déballage d’un de ses employés, ne l’envoie à Villetinte dans l’attente de son procès. Depuis, malgré une correspondance ténue avec le grand Benhadj, le trafiquant de Bovilliers tenait à maintenir son emprise menacée sur la ville. D’où cette visite aussi inhabituelle !

Sans la perspective d’ensemble de la maison d’arrêt, son entrée aux arcanes boisées et à la porte vitrée n’augurait guère de son statut d’établissement pénitentiaire. Un moustachu, au nez proéminent et rougi, tenait lieu de personnel d’accueil, attablé à un comptoir sur lequel tenait difficilement un vieux micro. Le surveillant de faction, élancé, s’était juste borné à demander à Driss une pièce d’identité.

— C’est pour quoi ? La visite de neuf heure trente ? On vous demande d’être sur place une demi-heure avant ! Vous êtes de la famille ? Carte d’identité ou passeport et numéro de matricule du détenu ! récita de manière mécanique le concierge de circonstance sans même lever ses fines lunettes de la presse régionale qu’il scrutait.

— Je n’ai pas le numéro de matricule. J’ai rendez-vous au parloir avec monsieur Adel Kadiri. J’ai appelé vendredi et on m’a dit que c’était accordé ! rétorqua Driss en haussant la voix tout en tendant sa carte.

Ce dernier distinguait, dans un des renfoncements du hall d’entrée de la maison d’arrêt, plusieurs personnes assises et deux enfants sagement installés sur les genoux de leurs mères, sans doute impressionnés par la gravité du moment et du lieux. À peine Driss parvint-t-il à cerner le léger sourire qu’une des femmes voilées lui adressait en guise de soutien face à l’impolitesse du gardien. Celui-ci reprit :

— Rendez-vous avec monsieur Adel Kadiri ? C’est la meilleure, celle-là ! Bon, vous passez au portail électrique en enlevant tout ce qui est métallique : monnaie, montre, ceinture, et vous attendez avec les autres derrière. On va venir vous chercher dans quelques minutes.

— Allez c’est ça ! Merci quand même ! le défia Driss en guise de conclusion.

À un autre moment, il lui aurait mis un coup de pression à ce vieux poivrot. Mais les instructions du frangin ne souffraient pas de discussion. À terme se jouaient un poste de technicien titulaire dans une commune ou au conseil départemental, et du boulot pour les sœurs également ! Les consignes de discrétion seraient donc respectées. Après tout, ce serait l’affaire de quelques minutes même si le caractère lugubre de l’endroit le troublait.

Mon aide à la réalisation des ambitions électives du frangin me rapproche plus de Tony Montana que de Martin Luther King ! sourit Driss en percevant la voix éraillée du type de l’accueil dans le micro, sommant les visiteurs de s’approcher de la porte B2.

Les contreplaqués installés de chaque côté de la vitre rayée à de multiples endroits avaient surtout une vertu symbolique. Ce genre de détail confirmait à Driss la promiscuité carcérale que lui avaient racontée quelques compagnons de jeunesse ayant goûté à la case prison. Le maton, dont les couleurs noir et bleu marine de l’uniforme semblaient indiquer un grade supérieur à ses collègues entrevus, s’élança sur un ton directif :

« Vous avez trente minutes pour voir les détenus. Pas une de plus ! Si à la sortie vous souhaitez faire une demande de parloir isolé pour une prochaine fois, présentez-vous à l’accueil ! »

Driss eut à peine le temps de tourner la tête du surveillant en chef vers la glace, qu’une discrète porte s’ouvrit, de l’autre côté. Se succédèrent à travers l’embrasure une dizaine de types aux mines aussi patibulaires que fatiguées. Aucun problème pour reconnaître Kadiri, vêtu d’un survet’ noir foncé et de Nike, qui s’affala d’une traite sur un tabouret qui, sous son poids, crissa.

— Ca va la famille, rouya ? On va pas les tenir les trente minutes ! Alors dis-moi ce que ton frère veut, en plus de ce qu’on a déjà discuté ! commença le trentenaire aux yeux bruns fiévreux et au visage marqué – sans que l’on sache si cette impression provenait de ses rides frontales apparentes ou de ses cernes.

— Oui ça va, merci ! On veut être sûrs que tu checkes avec nous ! Le frangin te demande d’arroser « le nain » pour qu’il soit dans le coup. Il paraît qu’il recycle certains de tes mecs de temps en temps. C’est pas à l’œil ? répondit Driss d’une façon appliquée, en se remémorant les mots soigneusement appris par cœur avec son aîné.

— Ok, pas de soucis pour le nain ! Il va pas caner ! J’en ai rien à secouer de toute manière de l’autre France couille de maire ! J’ai votre parole par contre que les morveux vont dégager dans cette histoire ? questionna un Kadiri enroué en finissant sa tirade par un clin d’œil.

— Ouala, je te promets. Ça va Adel ? Pas trop dur la zonz ? ne put s’empêcher de compatir Driss.

— Arrête mon frère ! Si j’avais cru regretter un jour les pipeuses en manque de crack des squats du canal ! Sérieux, Farid compte sur moi et moi je mise sur vous les Nassah ! conclut-il tout en se levant péniblement.

Driss ne comptait pas s’attarder sur Villetinte une fois sa tâche accomplie. Même si la voilée, à l’arrêt de bus, avait tenté une approche arabisée expliquant qu’elle était venue voir un neveu en prison. Dès lors qu’elle comprit les origines de Driss, elle se mit à l’ignorer ! Une « touns{1} »… Décidément quelle journée ! Il lui tardait de retrouver l’atelier en fin de matinée, non sans avoir prévenu auparavant le frangin de la bonne nouvelle.

La pêche s’avérait plus que satisfaisante. La neutralité bienveillante, voire le soutien de Julien David, plus connu sous le sobriquet du « nain » en son absence, vis-à-vis des entreprises du frangin était actée. Le nain, depuis quatre ans, occupait le poste de directeur du service des sports de Bovilliers. Son enracinement et celui de ses deux frères plus jeunes dans la cité Luxemburg avaient, au moins autant que son talent de footeux héréditaire, largement contribué à ce poste de choix. La tutelle – plus que légère – exercée sur les affaires du « nain » par l’adjointe du maire aux sports depuis vingt-cinq ans, la décatie Roselyne Mahé, laissait à ce dernier une franche latitude quant à l’organisation et au recrutement au sein de sa structure.

Les mecs du quartier en galère – la plupart Antillais, Sénégalais ou Maliens – lui étaient, ou le deviendraient un jour ou l’autre, redevables d’un CDD d’éducateur auprès de la ville dans un domaine plus ou moins sportif. Cette place stratégique lui assurait un rayonnement social que mesurait finement l’aîné de Driss. Ce dernier savait parfaitement que le « nain » était resté un agent électoral fidèle au maire qui, jusqu’ici, n’hésitait pas à faire le coup de poing avec quelques gars, au besoin contre les adversaires de droite comme ceux de la Fédération de gauche, jugés menaçants. Par une information discrète mais bienvenue, qui traînait dans les quartiers, le frangin était arrivé à connaître la porosité existante en termes d’affaires entre Kadiri et Julien « le nain » David. En échange de l’embauche ponctuelle des revendeurs les plus surveillés par les condés, le dealer en chef de Bovilliers lâchait un billet conséquent au directeur des sports en titre afin d’acheter une certaine respectabilité pour ses employés.

L’accord une fois conclu avec Kadiri, il convenait selon le frangin de pousser l’avantage en obtenant l’aide, selon lui déterminante, du footballeur anciennement semi-pro. Driss n’en reviendrait jamais de la propension de son aîné à échafauder les combines les plus tordues pour sa carrière. Quitte à s’affranchir de toute morale. Pourtant, adolescents, c’était lui le plus enclin à s’intéresser à l’Histoire, la lecture, la politique ou le ciné, même si les résultats scolaires ne suivaient pas, loin de là. Mais jamais, à cette époque, il n’aurait misé un radis sur l’avenir politique du frangin. Se trouver au bon moment au bon endroit ! Rien de tel pour un technicien de maintenance dans son genre !

Driss avait senti dans les expressions de Kadiri une véritable angoisse à propos de ses concurrents locaux dans le business. En effet, un des anciens lieutenants du dealer, un certain Tarek Hamdi, à peine vingt-sept ans, s’était mis en tête, à partir du quartier de La Fontaine, le plus chaud de Bovilliers, de chasser son patron et de composer directement avec le grand Farid Benhadj. De son point de vue, l’essentiel des ressources ramassées sur la ville provenait de sa zone d’influence, de ses vendeurs, ses guetteurs et ses nourrices. Dans un premier temps, Benhadj avait tenté de temporiser, exigeant de Kadiri un pourcentage plus élevé pour l’équipe de La Fontaine avant de désavouer franchement les prétentions croissantes de Hamdi. Dans l’intermède, ce dernier avait non seulement consolidé son influence sur sa cité, mais avait réussi à absorber plusieurs types de Kadiri. Un d’entre eux, serré par les bleus, s’était même mis à table en chargeant son chef de la veille sur le stock de coke avec lequel on l’avait arrêté. Le séjour du caïd de Bovilliers au placard s’en était logiquement suivi d’un détour chez sa mère.

Comment le frangin, avec une aisance égale, parvenait-il à passer de ces égouts du monde des stupéfiants et des trafics en tout genre aux réunions officielles avec le beau linge de la politique locale, voire nationale ? Son dernier exploit en date : organiser une rencontre discrète avec l’imam du coin, le faussement emprunté Mourad Jebali, et ce malgré l’absence de culture et de pratique religieuse dans le sérail familial. Toutefois, ce Jebali, d’après ce qu’avait pu lire ou savoir Driss, était parrainé par le courant islamisant de la mosquée de Paris, pas spécialement réputé pour son ancrage à gauche. Enfin bon, cela restait de la politique ! Le frangin devait savoir ce qu’il faisait.

PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette
• Le parfum des mots
• Chat’Pitre
• Les lectures de Laurine
• Lecture et Voyage
• Eleberri
• Les lectures de Nae
• Tales of Something
• CLAIRE STORIES 1, 2, 3 !
• Read For Dreaming

• À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #41

PREMIÈRES LIGNE #41


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La fiancée gitane de Carmen Mola

I

LE CIEL DANS UNE CHAMBRE

Quand tu es ici, avec moi,

cette pièce n’a plus de murs

seulement des arbres, des arbres infinis.

Au début cela ressemble à un jeu. Quelqu’un enferme un enfant dans un lieu obscur et celui-ci doit tenter d’en sortir par ses propres moyens. D’abord, il lui faudrait trouver l’interrupteur ; mais l’enfant ne le cherche pas, parce qu’il pense encore que la porte peut s’ouvrir à tout moment.

La porte ne s’ouvre pas.

C’est peut-être aussi un concours de résistance, le gagnant est celui qui reste le plus longtemps silencieux, celui qui ne demande pas d’aide. L’enfant colle l’oreille contre la porte en bois, délabrée. Il entend un bruit assourdissant, une moto qui démarre et s’éloigne. Il comprend alors qu’il est seul. S’il se mettait à crier, il entendrait l’écho de sa voix dans cet espace lugubre, poussiéreux et humide. Mais il a si peur qu’il ne gémit même pas.

Maintenant, il doit trouver l’interrupteur. Ses mains tâtonnent sur le mur. Il évite les obstacles, doucement, pour ne pas tomber. Il y a une ampoule au plafond, il doit y en avoir une. La pièce ne compte qu’une unique fenêtre, étroite et longue, dans la partie supérieure du mur, mais le soleil s’est couché il y a déjà une heure et seules subsistent les premières ombres de la nuit.

Il ne sait pas pourquoi on l’a enfermé.

Dans l’obscurité, ses pas de somnambule le font buter contre ce qui semble être une machine à laver. Il pourrait tenter de la mettre en marche, pour que le bruit de l’eau lui tienne compagnie pendant que le tambour tourne. Mais il ne le fait pas. Il continue d’explorer le lieu, effleurant le mur d’une seule main, comme un aveugle. Il veut trouver l’interrupteur de la lumière, mais ses doigts heurtent le manche d’un outil, une pelle qui tombe sur le sol avec fracas.

L’enfant fond en larmes et met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour distinguer le grognement sourd qui provient d’un coin. Il n’est pas seul. Il y a un animal qui se cache. Ce n’est pas la première fois qu’il l’entend, il sait qu’il rôde la nuit par ici : ses gémissements et ses halètements sont si forts qu’il a parfois imaginé qu’il s’agissait d’un loup. Mais c’est seulement un chien qui s’est introduit dans la grange de la ferme, celle qu’il voit depuis la fenêtre de sa chambre et dans laquelle on lui a toujours interdit d’entrer. C’est là qu’il a été enfermé, dans cette grange interdite, où il est incapable de se diriger dans l’obscurité parce qu’il n’en connaît pas l’espace.

Il parvient presque à distinguer deux petits points lumineux dans l’obscurité du fond. Il recule instinctivement. Il a l’impression que les points s’avancent vers lui, mais peut-être est-ce la peur qui est en train de créer cette image. Cela lui semble impossible que l’on ne puisse distinguer que ces deux petites lueurs. Quand, soudain, il ne les voit plus. À la place, il sent une douleur intense, aiguë, dans la jambe. L’animal est en train de le mordre.

L’enfant écarte la bête de son corps avec ses deux mains. Il sent une nouvelle attaque et pousse la tête de l’animal avec le pied. Les coups qu’il donne avec les pieds et les mains le font reculer. L’enfant entend des halètements et puis plus rien. On n’entend plus aucun bruit et le silence lui semble encore plus terrifiant.

Il recule vers la porte avec précaution, prêt à repousser une nouvelle attaque si le chien cherchait à se lancer de nouveau. C’est à ce moment-là qu’il effleure l’interrupteur avec sa main. C’est incroyable qu’il ne l’ait pas trouvé avant, mais, pour une raison ou une autre, il avait justement évité ce bout de mur.

Une ampoule de travers pend du plafond. Elle éclaire assez pour qu’on comprenne que la grange abrite des caisses remplies de vieilles couvertures et de cassettes, des livres, des outils agricoles, une machine à laver, une bicyclette rouillée avec une seule roue et un tas d’autres choses.

Le chien se trouve derrière un évier avec un robinet, un petit lavabo. C’est un chien errant à qui il manque une patte.

Sans quitter des yeux l’animal, l’enfant s’empare de la pelle qu’il a trouvée auparavant, celle qui est tombée sur le sol. Le chien gronde. L’enfant lève la pelle. Il est surpris d’être capable de manier un tel poids aussi facilement. Ce doit être ça, l’instinct de survie : quelque chose lui dit qu’ils ne peuvent survivre tous les deux dans cette prison.

L’animal avance et boitille avec peine vers l’enfant. Il le fait d’une façon si molle qu’il n’est plus menaçant. Mais il recommence à lui mordre la cheville comme s’il s’agissait d’un os à ronger dont il fallait extraire la dernière goutte de moelle. L’enfant balance un coup de pelle au chien. L’animal s’effondre avec un léger grognement. L’enfant le frappe plusieurs fois sur la tête, jusqu’à ce que la pelle devienne trop lourde pour lui. Il s’assoit alors sur le sol et se met à pleurer.

Sa cheville, marquée par les dents de l’animal, le fait souffrir. Sa chaussure aussi est tachée de sang. Il se déchausse et découvre la blessure faite par le chien lors de la première attaque. La peur aidant, il ne s’était rendu compte de rien.

La lumière s’éteint alors.

L’écho multiplie les halètements de l’enfant, mais celui-ci s’oblige à contrôler son souffle pour pouvoir écouter si c’est lui ou le chien qui respire. Ce n’est pas le chien. Le chien est mort.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette
• Le parfum des mots
• Chat’Pitre
• Les lectures de Laurine
• Lecture et Voyage
• Eleberri
• Les lectures de Nae
• Tales of Something
• CLAIRE STORIES 1, 2, 3 !
• Read For Dreaming

• À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #40

PREMIÈRES LIGNE #40


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ineffaçables de Clarence Pitz

Note de l’auteur

Les fresques clandestines dont il est question dans ce récit sont apparues sur les façades de Bruxelles au cours de l’année 2016. À ce jour, certaines d’entre elles ont été effacées et de nouvelles sont apparues. Malgré leur nature transgressive et les polémiques qu’elles ont suscitées, les autorités locales ont décidé de les conserver.

Bien que de sérieux doutes planent quant à leur auteur, celui-ci souhaite rester anonyme. Par ailleurs, tous les personnages que vous rencontrerez dans ce roman ne sont que le fruit de mon imagination.

Il va de soi que si ces fresques sont bel et bien réelles, l’histoire que j’ai tissée autour d’elles relève de la pure fiction. Pour les besoins du roman, je n’ai d’ailleurs pas tenu compte de leur ordre d’apparition. J’ai, en revanche, respecté leur localisation. Ainsi, entre la dégustation d’une bière et d’une gaufre, n’hésitez pas à vous promener dans les vieux quartiers de Bruxelles et à lever les yeux pour les découvrir…

Prologue

Bruxelles, 12 février 2010, 2h15

Elle frotte ses pieds l’un contre l’autre pour les libérer de leurs escarpins trop étroits et les place devant la ventilation pour profiter du souffle chaud. Passer des heures par un froid pareil dans ces souliers bon marché aux talons interminables relevait du supplice. Bien plus que la compagnie du client de ce soir. Lui était plutôt agréable. Physique banal mais correct et galant. À se demander pourquoi un type comme lui avait besoin de ses services. Elle s’en fiche, ça fait son affaire. Le mec n’a pas regardé à la dépense et a opté pour le menu complet. Elle rentrera au petit matin avec une bonne grosse liasse de billets et, avec un peu de chance, son taré de mari s’enivrera tellement pour fêter ça qu’il lui foutra la paix. Penser à son époux réveille une légère douleur au creux de ses reins.

Elle pose sa main droite sur le bas de son dos dénudé et appuie du bout des doigts sur sa colonne vertébrale. Les sièges en cuir du SUV lui collent à la peau et la poignée du frein à main lui écrase les côtes. Le roulis de la voiture lui flanque la nausée, presque autant que l’odeur et le goût de son chauffeur. Mais elle continue, résignée, de répéter ce même geste qui lui tord la nuque et lui ankylose la mâchoire. Elle lève les yeux pour regarder dehors et s’occuper l’esprit autrement qu’en s’apitoyant sur son triste sort mais les expirations bruyantes de l’inconnu ont recouvert les vitres latérales d’une buée opaque. Elle change de position, décale son dos de quelques centimètres pour soulager ses muscles engourdis, et tourne la tête en direction du pare-brise. Les essuie-glaces balayent une fine bruine que crache un ciel noir alourdi d’une brume épaisse.

Malgré l’atmosphère asphyxiante qui règne dans l’habitacle, elle frissonne. La fatigue sans doute. Les clients qui s’enchaînent comme au comptoir d’un fast-food et cette peur constante de rentrer chez elle lui bouffent le moral et la santé.

L’homme se met à remuer son bassin pour imposer son rythme. Elle souffre mais abdique, le regard perdu dans le vide cobalt de la voûte céleste. Une main caresse son dos, lui serre l’épaule puis agrippe sa nuque. Elle plisse les yeux de dégoût et réprime un haut-le-cœur. Alors que l’inconnu s’agite comme un poisson sorti de son bocal et qu’elle a l’impression abominable d’étouffer, une pluie d’étoiles surgit du ciel comme par enchantement. Des centaines de petites étincelles qui lui promettent que la lumière se trouve au bout du tunnel et qui lui intiment de garder espoir. Elles se rapprochent, de plus en plus scintillantes, perçant le brouillard de leur halo hypnotisant.

Reconnaître le bâtiment qui s’érige droit devant elle la fait retomber dans une mélancolie cafardeuse tandis que les mugissements du chauffeur lui rappellent sa condition de vie dégradante. C’est là que son connard de mari l’avait demandée en mariage. Dans le restaurant hors de prix situé dans la dernière boule de l’Atomium, construction insolite formée de neuf sphères chromées représentant un cristal de fer et clignotant comme un sapin de Noël. La soirée avait été féerique. Depuis, elle avait eu le temps de déchanter.

Le conducteur se cabre, est pris de spasmes et lâche le volant d’un geste vif. Elle relève la tête brutalement, surprise par le changement soudain de direction du véhicule. Celui-ci zigzague et les fines lumières du monument se mettent à valser. Elle essaye de s’appuyer sur les jambes du client pour se redresser mais la voiture bringuebale tellement qu’elle n’y parvient pas et reste plaquée contre l’homme, la poitrine colléee à ses cuisses, tandis qu’il tente de reprendre le contrôle du SUV. Mais les roues semblent prises d’une frénésie démentielle et dansent sur la chaussée verglacée. Le chauffeur panique, agite sa tête et fait rouler ses yeux en tous sens. D’un geste vif et désespéré, il passe sa main sous son ventre en lui écrasant les seins de son avant-bras et tire le frein à main. La voiture chasse dangereusement vers l’arrière puis tournoie comme si elle était aspirée par un tourbillon.

Et c’est l’impact. Violent. Implacable.

Elle sent son corps se soulever, son dos percuter une surface dure dans un fracas assourdissant fait de tôle qui se froisse et de verre qui explose. Puis elle retombe tel un pantin désarticulé. La seconde qui suit la laisse hagarde mais cet état de prostration ne dure pas. Elle sent rapidement une douleur effroyable lui torpiller l’abdomen. Elle passe une main sur son ventre et ses doigts s’empourprent d’un liquide visqueux.

Le chauffeur l’observe, bouche ouverte, complètement sous le choc. Il n’a pas une égratignure. Elle le regarde, suppliante. Il déglutit et ses mâchoires se mettent à trembler comme celles d’un gamin avant une colère. Elle lui demande d’alerter les secours. Il déboucle sa ceinture de sécurité.

Elle espère qu’il va appeler une ambulance.

Il sort de l’habitacle.

Elle prie pour qu’il revienne très vite.

Il s’enfuit à toutes jambes.

Puis, après quelques minutes qui lui paraissent aussi longues qu’un hiver glacial à Bruxelles, les lumières clignotantes de l’Atomium pâlissent et s’éteignent sous ses paupières closes tandis qu’un dernier souffle l’emporte dans les abîmes de sa déchéance.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette
• Le parfum des mots
• Chat’Pitre
• Les lectures de Laurine
• Lecture et Voyage
• Eleberri
• Les lectures de Nae
• Tales of Something
• CLAIRE STORIES 1, 2, 3 !
• Read For Dreaming

• À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #38

PREMIÈRES LIGNE #38

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Cataractes de Sonja Delzongle

Prologue

Jan ! Jan !

La voix de sa mère dans le vacarme. C’est la dernière fois qu’il l’entend. Étouffée, lointaine. Affolée. L’eau est montée si vite… Personne n’a eu le temps de réagir. Lui, jouait dehors avec le chien. Hatsa. Où est-il ? Il ne perçoit plus ses aboiements, passés des plaintes au silence. À cheval sur Hatsa, un leonberg dont la taille évoque plus celle d’un poney, Jan a été soudain emporté. Autour de lui s’est refermée une masse visqueuse et froide. Glacée. Un mélange d’eau et de boue. Les maisons ont disparu. Toutes. La sienne a sans doute subi le même sort. Seuls quelques toits en pierres plates et grises rappelant des écailles de tortue affleurent. Bientôt, ils seront recouverts eux aussi. Des vies avalées. Tout ne sera plus qu’histoire ancienne.

Zavoï englouti. Un village entier rayé de la carte en quelques heures. Le village le plus isolé de tous ceux qui peuplent les berges de la Viso, la rivière prenant sa source de l’autre côté de la frontière, en Bulgarie.

Le ventre de la montagne s’est ouvert sans prévenir. Au-dessus de lui, le ciel n’est qu’obscurité. Espaces céleste et terrestre se confondent en un magma où, impuissant, l’enfant s’enlise. La solitude dans laquelle il s’enfonce est un gouffre noir. Incapable de s’en extraire, plus il se débat, plus ça l’aspire. Un monstre de fange, d’eau et de terre qui l’emporte dans sa gueule.

Où sont-ils, tous ? Mama ! Mama ! voudrait-il crier mais, la bouche ouverte sur ce mot que plus jamais il ne prononcera, il s’aperçoit qu’elle est pleine de boue, que sa langue est prisonnière et figée. Il va étouffer. La bourbe lui entre dans le nez, les oreilles, avec un bourdonnement infernal. Ça coule à l’intérieur, dans sa gorge, ses poumons, prêts à éclater, ça lui rentre par l’anus et ça se déverse dans ses intestins. Un long ver noir qui s’étire dans ses entrailles saturées. Mama ! Mama !

Sa tête émerge enfin de la terre liquide, l’air s’engouffre dans ses narines et dans sa gorge avec un sifflement, Kosta ouvre les yeux et regarde autour de lui. Là où la boue s’est retirée.

Le drap posé sur le corps endormi de Jasna se soulève et retombe au rythme de sa respiration douce et profonde. Lui aussi respire. Il sent la sueur dans son dos et sa nuque comme une toile d’araignée humide. Il a quarante-deux ans de plus que le petit Jan avalé par la bête puis recraché vivant. Vivant. Mais toujours privé de réponse acceptable au drame qui a brisé son enfance. Quel est ce démon venu lui arracher la moitié de lui-même ? Ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs, ses grands-parents paternels, son oncle, sa tante, un cousin. Au total, onze membres de sa famille.

Le cauchemar lui a laissé un peu de répit depuis son installation à Dubaï avec Jasna. Surtout depuis la naissance de Fjona, son ange, son soleil. Elle a aujourd’hui trois ans, l’âge qu’il avait au moment du drame. Et il s’est juré de la protéger. Lui qui n’a rien pu faire pour sauver les siens. Lui qui a survécu effrontément, parmi la trentaine de rescapés. Le plus jeune d’entre eux. Alors qu’un si petit garçon aurait dû mourir broyé dans le torrent de boue et de pierres qui l’emportait. Ce n’était pas normal… Mais rien n’est normal dans cette histoire. Son chien Hatsa dont la photo trône sur sa table de chevet, à côté de celle de sa mère que lui ont donnée ses grands-parents, de celles de Jasna et de Fjona, est mort depuis longtemps. Jan Kosta n’oubliera jamais comment la brave bête, sautant d’une palette où elle avait trouvé refuge, a nagé contre le courant jusqu’à son jeune maître dont seul le visage émergeait et, lui saisissant le bras dans sa gueule, l’a traîné jusqu’à un rocher plat à hauteur duquel ils avaient dérivé.

Chaque fois que ce cauchemar le réveille, Kosta éprouve la même sensation. Sa joue contre le poil mouillé du chien dont les flancs se soulevaient rapidement. L’odeur de vase mêlée à celle de bête. Effluve rassurant, qui l’ancrait à la vie. Sa seule amarre au milieu du chaos.

Ça s’était passé en avril, l’air hivernal radoucissait au profit de la tiédeur printanière, mais les grosses pluies des jours précédents, peut-être à l’origine du glissement de terrain, avaient contribué à maintenir une atmosphère fraîche dans la montagne. La chaleur animale avait préservé celle du petit Jan, l’empêchant de mourir gelé.

Combien de temps s’était écoulé avant qu’on vienne à leur secours, une éternité sans doute, à l’échelle d’un être si petit. Dans les tourbillons d’eau opaque entourant leur rocher, Jan a perdu connaissance, collé à Hatsa qui n’a pas bougé jusqu’à ce qu’arrivent deux types à bord d’un canot. Intrigués par ce petit blotti contre un chien aussi immobile que le rocher qui leur servait de refuge, ils s’approchent. En quelques coups de rame, ils atteignent la pierre plate mais ont le plus grand mal à maintenir le pneumatique à peu près stable, le temps d’attraper le gamin par les jambes et de l’attirer à eux comme un sac malgré les aboiements du leonberg. Le visage recouvert d’un masque gluant qui lui tire la peau, claquant des dents, Jan émerge sans comprendre ce qui lui arrive, clignant désespérément des yeux en direction des deux types. Une fois Kosta à bord, le canot s’éloigne rapidement, abandonnant le leonberg à son sort, sans se soucier des hurlements désespérés du gosse qui veut son chien.

À mesure que la silhouette esseulée de l’animal diminue dans son champ de vision, un sentiment aussi puissant que la haine envahit le petit Jan Kosta. Encore trop jeune et vulnérable pour se jurer de leur faire payer un jour l’abandon de Hatsa, il serre les poings si fort en soufflant par la bouche et le nez des bulles grises que ses petits ongles s’enfoncent dans sa chair jusqu’au sang.

Ballotté par l’eau qui n’en finit pas de monter, le canot gonflable se met à tournoyer sur lui-même, heurté par des troncs et des planches, sans se percer ni se renverser. Entraînés dans une valse infernale, munis de leurs rames, les deux hommes se retrouvent enfin, au terme d’une lutte contre le courant et les tourbillons, dans un décor que ni eux ni le jeune Kosta ne sont près d’oublier.

L’eau, partout autour d’eux. L’eau, à perte de vue. Comme une mer sombre et menaçante. Une mer sans vagues. À peine quelques remous font-ils tanguer l’embarcation. L’eau occupe l’espace entre les montagnes, a avalé tout le relief accidenté. Au loin, les plus hauts sommets encore enneigés semblent émerger de cette mer soudainement formée, le spectacle est à couper le souffle. Le paysage, encore familier quelques heures auparavant, se trouve transformé à jamais. Comme si la terre avait bougé à cet endroit, déplaçant tout, avalant tout pour créer autre chose. Une autre planète. Même le petit Jan, dont les braillements suite à la disparition de son Hatsa trouaient les tympans de ses deux sauveurs, n’émet plus aucun son. La boue a commencé à sécher sur son visage, formant une carapace d’argile rétractée sur sa peau. Ses petits poumons encombrés sifflent faiblement et des quintes de toux lui font recracher les particules noires accumulées.

Du village, il ne reste que quelques débris flottants. Les derniers toits en écaille de tortue ont disparu sous l’eau. La famille de Kosta a toujours vécu à Zavoï, dans cette partie sauvage et montagneuse de Serbie du Sud-Est qui fait partie de la chaîne du Grand Balkan. Jan est un enfant de Zavoï. Comme ses deux frères et ses deux sœurs. Il était le plus jeune. Où sont-ils maintenant ? Ont-ils survécu eux aussi ? Et ses parents ?

Les deux hommes du canot ont navigué jusqu’à la tombée de la nuit, quand ils ont atteint la terre ferme. Des cadavres gonflés remontent à la surface comme des bouchons de champagne, donnant à leur navigation un caractère macabre. Nombre d’entre eux tapent tête la première contre le pneumatique qui résonne de chocs sinistres. L’enfant, inconscient de ce que ça signifie, en fait un jeu. Chaque fois qu’un corps heurte le canot, Jan lance un cri de victoire, comme s’il venait de marquer un but.

Sans prêter attention aux commentaires des deux types, Jan scrute avidement la surface de l’eau, à l’affût de nouveaux cadavres dans le jour déclinant. Un soleil écarlate se dilue au pied des montagnes baignées de sang.

— Mama ! Mama !

Le cri du gosse a brisé l’harmonie des clapotis. Un cri terrible, aigu, à fendre les pierres. Les deux hommes suivent le regard du petit. Contre le canot, flotte le corps d’une femme. Des cheveux d’or déployés en éventail autour d’un visage gris violacé. Elle doit avoir la trentaine à peine. Ses pupilles éteintes fixent le ciel et sa bouche pleine de terre semble figée sur un cri muet. Penché sur le cadavre, de sa petite main noircie de boue, il s’est mis à caresser le front mouillé de la jeune femme en pleurant.

— C’est ta mère ? demande l’un des deux types éberlué. Il vient de crier « mama », il l’a reconnue. Laisse-le tranquille, fait l’autre.

— Il se trompe peut-être. Dans cet état, tous les morts se ressemblent.

— Ils sont blonds tous les deux. Les yeux clairs. Ça doit être elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Comment ça ? Tu veux qu’on fasse quoi ? On gagne vite ce putain de bord, si on y arrive avant la nuit…

— À voir tous ces pauvres gens, je me dis qu’on a une sacrée chance d’être encore vivants, mon gars.

— C’est pas de la chance, imbécile ! C’est Dieu.

— Je me demande bien ce qu’on a fait pour le mériter…

Ils avaient fini par la découvrir, cette berge accessible, et ils avaient accosté au milieu de monceaux de pierres, de troncs cassés et de débris divers, sans vraiment savoir où ils étaient. Tirant l’embarcation sur la rive, ils avaient descendu Jan du canot en le portant sous le bras, soulagés de sentir enfin le sol sous leurs pieds. Se retournant une dernière fois sur l’étendue d’eau qui avait tout recouvert, ils étaient restés quelques instants silencieux et prostrés. Là, au milieu, quelque part sous des tonnes d’eau, se trouvait leur village. Plus tard, ils apprendraient qu’en s’effondrant au cours du glissement de terrain, la terre et les pierres charriées avaient formé un barrage d’une cinquantaine de mètres de hauteur et de cinq cents mètres de long, à l’origine du lac sous lequel était enseveli Zavoï. Le Grand Balkan n’avait jamais connu de phénomène d’une telle ampleur, tout juste quelques tremblements de terre mineurs qui avaient secoué la montagne.

Les deux hommes, hagards, exténués, munis d’une seule lampe torche récupérée sur le canot, allaient devoir marcher au hasard, à la recherche d’autres rescapés ou d’un refuge.

Avec la nuit s’était levé des montagnes un petit vent froid et il fallut faire un feu pour se réchauffer. Il y avait du bois à foison, mais les morceaux de planches ou les branches arrachées étaient gorgés d’eau, inutilisables. Et Jan les retarderait, c’était sûr.

Après concertation, ils avaient décidé d’abandonner l’enfant sur place pour continuer leur chemin à leur rythme. Comme un chien dont on ne veut plus, comme Hatsa sur son rocher un peu plus tôt, Jan avait été laissé à côté du canot, sur la rive du nouveau lac, tout seul près d’un feu que les deux hommes avaient réussi à allumer en arrosant le bois d’un peu d’essence du jerrican qui se trouvait dans le pneumatique.

— On peut pas t’emmener, gamin, avait déclaré l’un des deux types. On sait pas où est ta famille. C’était peut-être ta mère, le corps que t’as vu, mais c’est possible que non. Quelqu’un te trouvera sûrement, en passant ici. Même peut-être quelqu’un des tiens. Alors tu restes près du feu et quand les flammes sont moins fortes, tu mets tout de suite des branches comme je t’ai montré. Et quand il y en aura plus de celles-ci, tu iras en ramasser. Ça devrait t’aider à passer la nuit. Tiens, des biscuits si t’as faim.

L’homme lui avait tendu un petit paquet qu’il venait de sortir de sa poche. Sur ces mots, il s’était relevé et avait rejoint l’autre, qui l’attendait plus loin – il n’avait pas la force d’assister à cette scène.

— Il va pas survivre, le môme. Trois ans, tout seul, la nuit, l’air glacé de la montagne. Il y a peut-être des ours ou des loups qui vont le sentir…

— Et ma grand-mère aussi ! T’en as déjà vu beaucoup, de ces animaux, toi, par ici ? Il faut monter plus haut, ou s’enfoncer dans la forêt. Ouais, mais tout ça a dû leur flanquer la trouille et ils ont dû sortir de leur tanière.

— Ou, au contraire, s’y planquer. Allez, viens, on a pas le choix. Si tu te sens de t’occuper d’un môme qui va avoir envie de pisser toutes les cinq minutes, qui pourra pas marcher un kilomètre, qui aura faim, soif, t’as qu’à y retourner et le récupérer, mais sans moi.

L’autre n’avait pas répliqué et les deux types s’étaient éloignés dans la nuit, marchant dans le cercle blafard de la lampe torche. Ne comprenant sans doute pas ce qui lui arrivait, Jan était resté près du feu, persuadé que c’était ce qu’il devait faire. Obéir ses sauveurs devenus des lâcheurs.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ des deux hommes quand un halètement s’était fait entendre dans l’obscurité. D’abord lointain, puis de plus en plus proche. Malgré sa fatigue et son état de faiblesse, Jan, couché près du feu, avait tendu l’oreille, plus intrigué qu’apeuré. Ça bougeait, dans la nuit. Ça s’avançait vers lui, pas à pas.

Avant qu’il ait le temps de crier, une masse humide l’avait plaqué au sol et le couvrait de baisers poisseux. Cette odeur familière… mélange d’humus, de vase et de senteur animale. Hatsa ! Leurs battements de cœur, rapides, s’étaient mêlés dans une explosion de joie. Ils avaient roulé ensemble dans la terre, l’un sur l’autre, Jan s’agrippant à l’épaisse toison du leonberg. Une fois calmé, Hatsa s’était allongé à côté de son jeune maître en remuant la queue, sa grosse tête sur les cuisses de Jan.

Voyant le canot s’éloigner du rocher où on l’avait laissé, le leonberg n’avait pas tardé à sauter dans l’eau et à les suivre à distance, guidé par son flair, afin de retrouver le seul être qu’il lui restait au monde.

Épuisé par toutes ces émotions, après avoir partagé les biscuits avec Hatsa qui ne s’était pas fait prier pour avaler sa part, Jan avait sombré dans un sommeil troublé par des visions d’apocalypse. De ces froides ténèbres, blotti contre l’épaisse fourrure, était né le premier des cauchemars qui allaient hanter Jan Kosta toute sa vie. Le même cauchemar qui se répéterait chaque nuit. Et il se réveillerait toujours au même moment, en sueur, avec cette impression d’étouffer, de la boue plein la bouche, le nez et les poumons.

Le jour venait de se lever sur les sommets enneigés et le lac nouveau-né, dans la même virginité et le même dépouillement qu’à l’origine du monde, lorsque Hatsa s’était mis à grogner fébrilement. Des alertes répétées, tandis que des pas raclaient la terre. Quelqu’un approchait du feu où résistaient vaillamment quelques braises.

Encore endormi, recroquevillé contre les flancs de son chien, Jan sentit qu’on lui tapotait l’épaule. Le contact le fit sursauter et il se redressa en appelant Hatsa. Le chien avait l’air à la fois calme et sur ses gardes, oreilles dressées.

Devant eux se tenait un homme, le visage à moitié dévoré par une épaisse barbe noire, enveloppé dans un manteau en peau de mouton, une toque de la même matière lui tombant sur les yeux, une besace en bandoulière, le regard noir et perçant, un bâton à la main, du bout duquel il venait de toucher Jan pour voir si le petit était mort ou vivant.

— Ça va, gamin ? demanda le gars en s’accroupissant, une main dans sa besace d’où il avait tiré une gourde. T’as soif ?

Pour toute réponse, Jan saisit le récipient et se mit à boire d’un trait.

— Hé, doucement, laisses-en un peu pour les copains ! T’es tout seul ? C’est ton chien ? Comment t’es arrivé ici ?

— C’est Hatsa, se contenta de répondre Jan.

— OK, lui c’est Hatsa et toi ?

L’enfant regarda le gars en clignant des yeux. Allait-il partir lui aussi et le laisser ?

— Jan.

— Jan. C’est tout ? T’as bien un nom de famille…

Mais le gosse, épuisé, fermait déjà les yeux. L’homme hocha la tête.

— Et les tiens, ils sont où ? Qui a fait ce feu ?

— Les deux hommes du bateau. Après, ils sont partis.

— Et tes parents ? Tu sais où ils sont ?

— Mama… commença à pleurnicher Jan en se frottant les yeux de ses poings sales. Elle… elle est là-bas…

Il tendait la main vers le lac.

— Comment tu sais ? Tu l’as vue ?

Jan secoua la tête de haut en bas.

— T’as quel âge ? Pas plus de trois ans, j’imagine.

— Trois.

En même temps que les mots, autant de petits doigts s’étaient dressés sous le nez du gars.

— Si t’es seul, viens avec moi. On va essayer de retrouver les tiens. Même s’il y a peu de chances qu’ils soient encore vivants.

— C’est pas vrai ! se mit à hurler Jan. C’est pas vrai ! T’es un menteur !

— OK, si je suis un menteur, je te laisse ici avec ton chien, répondit l’homme en se levant.

— Non ! Non ! Je veux retrouver mama !

— Alors tu me traites pas de menteur, hein ? Si je te dis que ton village, il est là, quelque part sous l’eau, c’est vrai. Va falloir que ça rentre dans ta caboche. Et aussi qu’il y a peu de survivants.

— C’est quoi, « survivants » ?

— Se grattant le menton sous sa toison, l’homme cherchait comment expliquer à un gosse ce qu’était mourir et survivre.

— Les survivants, c’est ceux qui sont pas morts, tu vois ? Ceux qui sont toujours en vie, comme toi et ton chien.

Alors que ces mots irréels le traversaient de part en part, Jan se tourna vers le lac dans lequel se fondaient des teintes rose et orangé, comme si elles bavaient du ciel. Une vision qui allait s’imprimer dans sa mémoire et l’accompagnerait toute sa vie. C’était donc là, au fond de cette masse liquide, que se trouvaient désormais sa maison, son village, ses copains, ses frères, ses sœurs ? Peut-être faisaient-ils partie de ces corps remontant à la surface, flottant comme des troncs. Ils seraient donc des morts, et lui et Hatsa, des « survivants » ? Une déduction bien compliquée pour le cerveau d’un si jeune gamin, qui se sentait tout aussi mort que ces corps dans la boue.

— Allez, debout ! On y va, Jan ! T’es un homme, maintenant ! Bouge-toi donc ! l’a encouragé le gars en lui tendant la main. Moi, je suis Djol.

Djol finirait par retrouver ses grands-parents maternels dans un village de la vallée, et marquerait à jamais la mémoire de Kosta. Après avoir partagé l’existence solitaire et sauvage de son protecteur durant deux semaines, dans une cabane au beau milieu de la forêt, l’enfant fut conduit à la seule famille qui lui restait.

Aujourd’hui encore, Kosta, lorsqu’il pense à l’homme qui l’avait découvert presque gelé, le sauvant d’une mort certaine, se demande s’il est toujours de ce monde.

Une fois chez ses grands-parents, Jan retrouva son nom complet, Kostadinovic, ainsi que les souvenirs de sa courte vie à Zavoï lorsqu’il était le petit-fils du chef du village, disparu dans la catastrophe.

Mais en dépit de toute l’attention et de l’amour parfois un peu rude de ses grands-parents, le drame n’avait pas quitté Kosta. C’était là, en lui, dans sa chair. Cette chose que les cauchemars ravivaient sans cesse. La bête qui s’était réveillée pour engloutir son village et les siens. Le monstre tapi dans la montagne, dont personne n’avait soupçonné l’existence. Une question le hantait comme ses fantômes. Pourquoi ? Pourquoi la terre avait-elle bougé ce jour-là ? Pourquoi le sol s’était-il dérobé, pourquoi cette gigantesque coulée de boue entraînant tout sur son passage ? Que s’était-il passé dans les entrailles terrestres ? Était-ce, comme certains le racontaient, le réveil du diable ?

Seule la science pouvait lui apporter des réponses, remplacer l’image de la bête par une explication rationnelle. Kosta s’était donc lancé dans l’hydrogéologie. Des études passionnantes qui l’avaient souvent conduit sur le terrain, à l’étranger, en Afrique, en Asie. Et c’est en fêtant son premier poste à trente ans, lors d’une soirée organisée par un ami à Belgrade, qu’il rencontra Jasna, de dix ans sa cadette, qui deviendrait sa femme trois ans plus tard. Avec elle, il partirait, à l’approche de la quarantaine, s’installer à Dubaï à cause de son travail, mais aussi pour les liens qu’entretenait Belgrade avec cette mégapole. Le poste proposé par une compagnie pétrolière était une occasion à ne pas manquer. Qui changerait son train de vie, plutôt modeste en Serbie, en existence rêvée. Un appartement luxueux avec terrasses et piscine au sommet d’une tour, une vue panoramique sur le désert, deux voitures haut de gamme, des équipements high-tech, des séances de golf et d’équitation pour Jasna, la belle vie pour l’enfant de la Vieille Montagne, né au milieu des chèvres et des moutons.

Jasna. Seuls ses cheveux blonds et son visage émergent du drap blanc. La ressemblance avec la mère de Jan sur la photo est frappante. Kosta, malgré son très jeune âge au moment où il l’a perdue, a gardé de sa mère, de ses mimiques et expressions un souvenir précis, presque photographique.

— C’est dingue ce que tu peux lui ressembler…, dit-il parfois à Jasna.

— Je ne veux pas ressembler à une morte ! s’indigne-t-elle.

La respiration régulière de sa femme le rassure. Depuis quelque temps, il sent qu’elle ne va pas bien. Le changement est survenu un an après la naissance de Fjona. Une sorte de baby-blues à retardement. C’est comme si Jasna avait renoncé à son corps, à sa féminité. Elle s’est mise à boire régulièrement, prétextant qu’un peu de vin lui faisait du bien. N’ayant pas besoin de travailler, son univers se limite à la maison et au peu d’activités qu’elle pratique en dehors. Elle a pris du poids, au moins huit kilos, mais elle ne semble pas s’en émouvoir. Pour Kosta, le plus grave est son manque d’intérêt et d’élan maternel pour Fjona, qu’il lui reproche de plus en plus souvent.

— Et toi, tu n’en as que pour elle, à croire que je ne t’intéresse plus ! lui rétorque Jasna froidement.

— C’est ma fille, je veux qu’elle soit heureuse. Je veux qu’elle ne manque de rien, surtout pas d’amour.

Mais Jasna s’enlise de plus en plus dans la mélancolie et l’indifférence.

Après plus de dix ans de belle entente, le couple se retrouve à la dérive. Ce qui n’empêche pas Jan d’être fou de sa fille et de la gâter au-delà du raisonnable. Son amour pour elle est même devenu un refuge.

Sortant du lit sans faire de bruit après avoir regardé l’heure à sa montre connectée, cinq heures, le dos encore ruisselant de sueur, une odeur de vase au fond des narines, le premier réflexe de Kosta après son cauchemar est d’aller voir Fjona. Sa chambre d’enfant, un véritable parc à jouets, a la meilleure exposition, au sud, pour la lumière. Comme toutes les autres pièces, elle est équipée d’un climatiseur.

Jan entrouvre la porte et passe la tête. Couchée sur le dos, Fjona dort profondément. Ses bouclettes dorées, ses joues fraîches et rebondies et ses mains potelées lui donnent un air de Cupidon. D’ailleurs, Kosta, entre autres mots tendres, aime lui répéter « Mon petit ange» en la soulevant dans ses bras. Son regard s’attarde avec tendresse sur la fillette. Chaque fois, il se demande comment ils ont fabriqué une telle merveille. Pourtant, elle est là, fruit de ce qui aurait dû être un amour stable et solide, petit être de joie et de vivacité, unique et si précieux. Il donnerait sa vie pour elle. Et il aime ce sentiment.

Au même moment, posé sur sa table de chevet, son smartphone se met à vibrer. S’il était là, Kosta verrait s’afficher le numéro de Vladimir Krstic, son ami d’études, ingénieur en chef à la centrale hydroélectrique construite trois ans auparavant là où Zavoï a été englouti. Là où l’énergie de l’eau de la Viso était la plus exploitable.

Mais Kosta n’écoutera le message de Vlada qu’une heure plus tard, bloqué dans leur appartement par ce qu’il a vu arriver au loin en buvant son café sur la terrasse. Un mur de sable.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette
• Le parfum des mots
• Chat’Pitre
• Les lectures de Laurine
• Lecture et Voyage
• Eleberri
• Les lectures de Nae
• Tales of Something
• CLAIRE STORIES 1, 2, 3 !
• Read For Dreaming

• À vos crimes

PREMIÈRES LIGNE #37

PREMIÈRES LIGNE #37

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une deux trois de Dror Mishani

Un de mes coups de coeur de ce premiers trimestre de l’année 2020.

Un livre résolument féministe.

UNE

1

Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêt à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.

Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était déjà capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondrait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.

Fin mars.

Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.

Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »

Ils poursuivirent par tchat.

« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?

— Lycée.

— Lequel ?

— Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »

Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon.

« J’ai négligé mon corps pendant des années, mais je me suis récemment inscrit à une salle de sport. J’adore. »

À en juger par les photos, elle trouva que ses efforts ne sautaient pas aux yeux. Il était avocat, « pas un ténor du barreau, un petit cabinet où j’exerce seul ». Son principal secteur d’activité était lié aux démarches d’obtention d’un passeport polonais, roumain ou bulgare que pouvait entreprendre, depuis quelques années, tout Israélien ayant des racines dans ces pays-là et désireux de bénéficier d’une double nationalité. Il avait trouvé ce créneau après avoir travaillé pendant plusieurs années au département juridique d’une grande agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère, de ces entreprises qui, en Israël, prospéraient depuis plusieurs décennies. Certaines d’entre elles s’étaient tournées vers l’Asie (principalement les Philippines ou l’Inde), mais la sienne se concentrait sur l’Europe de l’Est, ce qui lui avait permis de se constituer un solide carnet d’adresses et des relations avec les différentes administrations des pays concernés. « Auriez-vous par hasard besoin d’un passeport polonais ? lui demanda-t-il.

— Ça ne risque pas, mes parents viennent de Libye. Avez-vous des contacts avec Kadhafi ? »

Au lycée, ses collègues la mirent en garde contre ce genre de rencontre. Insistèrent sur le fait qu’on ne pouvait pas croire ce que les gens disaient d’eux-mêmes. Mais il ne raconta rien de spécial, au contraire, il semblait s’efforcer d’apparaître le plus banal possible. Au bout de quelques jours à discuter en ligne, il lui demanda : « Allons-nous, finalement, nous rencontrer ?

— Finalement, oui », répondit Orna.

Et ce finalement arriva au début du mois d’avril, un jeudi à vingt et une heures.

Il lui laissa le choix du lieu. Elle opta pour le Landwer Cafe, place Habima à Tel-Aviv. Trois jours auparavant, lors d’une entrevue avec le psy d’Erann, elle avait tellement parlé d’elle-même que le thérapeute lui avait suggéré d’envisager de se faire suivre, elle aussi. Elle avait éclaté de rire, s’était excusée de s’être laissé emporter et avait expliqué que de toute façon elle n’en avait pas les moyens, d’ailleurs si elle parvenait à financer les séances de son fils, c’était avec l’aide de sa mère.

Le psy lui recommanda de ne pas faire mystère de ce premier rendez-vous, mais de ne pas non plus insister dessus. Si Erann demandait avec qui elle sortait, elle pouvait dire que c’était avec un ami, s’il voulait en savoir plus, elle n’aurait qu’à lui expliquer qu’il ne le connaissait pas, que c’était un nouvel ami prénommé Guil. Il ajouta que mieux valait éviter les services de la grand-mère pour garder le garçon (chez eux ou chez elle) ce soir-là, au risque qu’elle en dise trop, vu sa propension à tout monter en épingle. Il lui conseilla donc de prendre leur baby-sitter habituelle, celle qu’ils appelaient à l’époque où papa et maman allaient encore au cinéma ensemble.

Tel-Aviv était saturée. Les bouchons avaient commencé dès la sortie de la voie express Ayalon, lorsqu’elle avait tourné dans la rue haShalom, et sur Ibn Gvirol ça ne roulait pas mieux. Quant au nouveau parking souterrain de la place Habima, il était complet. Par chance, le matin même, Guil lui avait envoyé son numéro de portable en message privé sur le site, elle put donc le prévenir par SMS qu’elle aurait du retard. Elle fit demi-tour, alla se garer dans le parking de la rue Kaplan et, pour arriver jusqu’au théâtre national, elle dut se frayer un chemin parmi la faune de noctambules qui envahissaient la place, barbus tatoués, superbes demoiselles, couples avec bébés. Peut-être un autre endroit aurait-il mieux convenu ? Elle s’était habillée tout en blanc, pantalon court en coton, chemisier et veste légère par-dessus, ce qui lui donna aussitôt un coup de vieux, ou plus exactement – c’était pire ! – une allure de vieille qui veut la jouer jeune.

« Je me demande ce qu’on fait ici. Ce n’est carrément plus de mon âge ! »

Telle fut la première phrase que Guil prononça et cela l’aida à se sentir un peu moins décalée. En revanche, la situation – se retrouver ainsi face à un inconnu – lui fut beaucoup plus étrange qu’elle ne se l’était imaginée.

Il se leva à son arrivée et lui serra la main comme s’il s’agissait d’un rendez-vous professionnel. Il commanda un café au lait, alors elle renonça au verre de vin qu’elle aurait volontiers pris et se rabattit sur du cidre chaud avec un bâton de cannelle. Même s’il n’était pas vraiment mince, son apparence prouvait qu’effectivement il fréquentait une salle de sport. Il avait fait moins d’efforts vestimentaires qu’elle, portait un jean, un polo bleu et des runnings blanches. D’emblée, il endossa le rôle du plus expérimenté des deux : c’était loin d’être son premier rendez-vous du genre.

« En général, on parle divorce, commença-t-il, on confronte expériences et stratégies. Ça fait un peu rencontre d’anciens combattants. C’est plutôt déprimant, mais je suis prêt à me lancer.

— S’il vous plaît, tout, mais pas ça ! » l’arrêta-t-elle aussitôt.

Non qu’elle ne fût pas curieuse d’en savoir plus là-dessus, mais elle aurait été incapable d’exposer son cas personnel en retour, c’était encore trop douloureux. Elle avait toujours tellement de mal à assimiler son nouveau statut que parfois sa situation lui paraissait irréelle. D’ailleurs, même assise dans ce café, elle eut la sensation, à plusieurs reprises, de ne pas y être, ou d’avoir Ronèn et non un parfait inconnu en face d’elle. Guil lui raconta qu’il avait deux filles, Noa et Hadass, toutes deux lycéennes. Il n’était pas à l’origine de son divorce, c’était son ex-femme qui en avait pris l’initiative. Dans un premier temps, il avait opposé une fin de non-recevoir, par peur sans doute davantage que par amour, et le processus de séparation avait été très long – à l’opposé de ce qu’Orna avait vécu avec son mari.

Il avait d’abord réussi à convaincre sa femme de leur donner une nouvelle chance. Ensuite, ils avaient brièvement tenté une thérapie de couple. Finalement, il avait baissé les bras. Il ne pensait pas qu’elle l’avait trompé, d’autant qu’aujourd’hui elle n’avait toujours personne. C’était juste qu’elle avait cessé de l’aimer, manque d’intérêt et envie de connaître autre chose, de ne pas passer à côté de la vie, des arguments qu’à l’époque il n’avait pas acceptés ou pas voulu comprendre – tout en les comprenant quand même – et qui, maintenant, lui paraissaient de plus en plus clairs. A posteriori, ça avait été mieux pour tout le monde. Y compris pour leurs filles. Trouver un accord avait été facile, peut-être parce qu’ils étaient tous les deux avocats et n’avaient pas de problèmes financiers. Elle avait gardé leur appartement de Guivataïm, quant à lui, grâce à la vente d’un bien immobilier dans lequel ils avaient investi à Haïfa, il avait pu acheter un quatre-pièces, non loin de son ancien domicile.

À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’il racontait tout cela, et le ton apaisé qu’il employait fit comprendre à Orna combien elle était blessée. Elle trouva aussi cette histoire totalement différente de la sienne, mais l’était-elle vraiment ? Les phrases qu’il formula d’un ton dénué d’émotion – « envie de connaître autre chose », « ne pas passer à côté de la vie » – éclatèrent en elle telles des grenades dégoupillées.

Il ne s’en rendit pas compte, du moins l’espéra-t-elle, et lorsqu’il lui demanda comment la séparation s’était passée de son côté, elle répondit : « Différemment. J’ai… nous avons un fils qui va avoir neuf ans et il l’a très mal pris. Mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. »

Ensuite, elle se laissa dériver. Guil parla de son travail qui occasionnait de courts déplacements à Varsovie et Bucarest, tenta d’en savoir plus sur elle mais n’insista pas devant sa retenue. Le temps ne passait pas. À vingt-deux heures quinze, la place fut soudain envahie par les spectateurs qui sortaient du théâtre national à la fin des représentations, puis les lieux se vidèrent. À vingt-deux heures quarante, Guil commanda un Coca Zéro et lui demanda si elle voulait manger quelque chose, mais elle refusa même un autre verre de cidre tant elle avait hâte d’en finir avec ce rendez-vous.

« On bouge ? lui proposa-t-il un peu après vingt-trois heures.

— Oui, bonne idée, il est déjà très tard.

— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer à échanger avec vous par messagerie, si ça vous dit. Et maintenant, vous avez aussi mon numéro de portable. »

Ce fut sur ces mots qu’il la quitta.

Avant même d’arriver à sa voiture, elle voulut appeler la baby-sitter pour lui demander si Erann dormait déjà, mais elle dut y renoncer parce qu’elle avait peur d’éclater en sanglots au téléphone.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

• L’univers de Poupette
• Le parfum des mots
• Chat’Pitre
• Les lectures de Laurine
• Lecture et Voyage
• Eleberri
• Les lectures de Nae
• Tales of Something
• CLAIRE STORIES 1, 2, 3 !
• Read For Dreaming

• À vos crimes

L’enfer de René Belletto, lecture 4

Et si on lisait le début

Dimanche dernier dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose la suite et demain la fin de ce premier chapitre

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

L’enfer de René Belletto, lecture 4

La nuit tombait. Avenue Ampère, je dus allumer les phares. Ma vieille Dauphine rouge marchait bien, à l’exception des phares, des phares et des essuie-glaces, qui étaient atteints de surfonctionnement. Les phares, pour des raisons que les garagistes les plus clairvoyants n’avaient su élucider, illuminaient à des distances phénoménales. Quelque trop bon contact quelque part, mais où? Quant aux essuie-glaces, ils étaient capables d’aller et venir avec une frénésie telle qu’on ne les voyait plus, plus du tout, et que le pare-brise restait net, vierge, impeccable sous les orages les plus sévères, car ils envoyaient bouler la pluie à des dizaines de mètres à la ronde avant même qu’elle ne l’atteignît.

L’avenue Ampère, brève et laide, s’embrasa.

Chemin du Regard, cet horrible chemin du Regard, qui longeait le sinistre canal de Jonage. Je me garai devant la maison natale, presque natale, un chalet de bois sale non entretenu, infiniment triste en cette saison et sous cette lumière, proche de l’ancien cimetière de Cusset, mélancolique entre tous, et de l’usine hydroélectrique, tout droit sortie d’un cauchemar.

Nulle autre habitation visible alentour.

J’étais en retard. J’avais laissé passer l’heure. Ma mère me guettait à la fenêtre du premier. Je tirai tout de même la sonnette, ce qui déchaîna un grelot dans les lointains.

Liliane Tormes. Liliane, prénom jeune, sain, souple, élancé, lumineux, pour une vieille personne aujourd’hui grisâtre et racornie mais qui fut jeune et saine, et lumineuse, à en juger par les photos du grand album rouge passé, qu’elle sortait si volontiers de l’armoire, trop volontiers, autant le dire sans détour, Liliane Tormes, ma mère adoptive, était plutôt folle, perdue dans un monde à elle, dont elle ne sortait que rarement, mais (selon moi) à volonté, et dont elle aurait pu sortir plus souvent si elle l’avait souhaité. Peut-être jouait-elle une sorte de comédie, avec tant de conviction certes qu’elle s’était habituée et ne faisait plus toujours la différence, et moi non plus.

Elle ouvrit. J’entrai. Les pièces du rez-de-chaussée étaient fermées. Première manifestation de sa bizarrerie, trois ans auparavant, elle avait condamné le rez-de-­chaussée, où elle vivait alors. Elle avait chassé les locataires du premier et s’y était installée, renonçant ainsi à une part notable de ses revenus. Sa maison aurait-elle compté cinquante étages qu’elle aurait congédié quarante-neuf locataires et se serait installée au cinquantième étage. Puis, en un mois, elle avait perdu ou presque perdu l’usage de la parole. Et elle s’était mise à manger excessivement, à se tuer par excès de nourriture, n’arrêtant pas de manger ou de préparer à manger, ruminant des recettes ou le fruit de ces recettes, grommelant, somnolant et rêvassant aux prochains repas.

J’embrassai ma mère. Elle me serra, vite et fort, à m’étouffer, selon sa coutume. Tous ses cheveux étaient blancs. Elle était voûtée, ridée, maigrie. Manger ne lui profitait pas. Outre son prénom et le mien, Liliane et Michel, les rares mots reconnaissables dans la bouillie de syllabes qu’il lui arrivait d’émettre étaient la plupart du temps des noms de mets, pendant que je la suivais dans l’escalier je l’entendais marmonner : brida mada dama bilo, buri buro alalavalamala moumououou vri pulinou pain de campagne gr gr gustafouchlo lolo gueu gratin de nouilles meu dixe dixe chariitramplonavadixe fll fll fruits exotiques, à l’époque je l’avais conduite à cinq reprises chez une phoniatre de renom, cinq séances d’une heure, sans résultat, vers le milieu de la troisième séance elle avait soudain clamé « quiche lorraine » et « tournedos à l’estragon », puis plus rien.

La table était mise. La télévision marchait, comme d’habitude. Un film imbécile. Liliane regardait tout. Et même quand elle ne regardait pas, la télévision marchait.

– Ils ne sont toujours pas venus, pour le téléphone?

Non, me fit-elle comprendre, toujours pas venus. Pas de tonalité. Le téléphone mort.

– Je vais les rappeler. Cette fois, ils vont venir!

Geste et mimique de Liliane signifiant son vif désir de rétablissement des communications téléphoniques entre elle et moi.

Nous nous installâmes pour dîner.

Elle me scrutait d’un air apitoyé en engloutissant de grosses fourchetées de salade de tomates et concombres et parfois d’un geste énergique m’incitait à faire comme elle, à vider mon assiette jusqu’à la dernière molécule de matière alimentaire. Mais j’avais l’appétit rétif, rétif et capricieux, à certains moments du jour ou de la nuit la faim me harcelait, je me sentais de taille à dévorer un steak d’un hectare, mais si nulle nourriture ne s’offrait alors à moi dans un rayon d’un mètre un mètre cinquante je préférais crever de faim la gueule ouverte, et d’ailleurs la sensation de faim disparaissait vite, et manger me devenait odieux.

Ce soir, manger m’était odieux. Pour faire plaisir à ma mère, je portais les aliments à ma bouche et jouais des mâchoires avec allant, hélas, impossible d’avaler. J’avais un édredon dans la gorge et trois dans l’estomac. À la fin du repas, mon assiette était vide en effet, et je m’étais servi en abondance de tout, mais tout était là, dans mes joues gonflées comme des courges, je réussis à faire tenir encore quelques fruits exotiques puis il me fallut bien aller à la cuisine et recracher le repas dans la poubelle, de l’entrée au dessert, mieux valait maintenant que plus tard, me dis-je en manière de consolation.

À mon retour, Liliane fit peser sur moi un regard soupçonneux.

Je parvins à lui sourire.

Au film imbécile avaient succédé des jeux de la dernière sottise. Un présentateur idiot posait des questions bêtes à un candidat stupide, émission suivante, je ne me rendis pas compte du passage de l’une à l’autre, un ténor fatigué chantait, mal, de jolies chansons :

Le diable nous emporte sournoisement avec lui,

Le diable nous emporte loiiiiiin de nos belles amies,

ou de nos belles années, j’avais mal compris, mais plutôt de nos belles amies.

Nous bûmes du café. Liliane en consommait chaque jour des cafetières. Trop. Elle le faisait excellent. Néanmoins, je lui trouvai ce soir un goût de feuilles mortes.

Nous bougions peu, nous ne parlions pas. De temps à autre, Liliane picorait un fruit. Ses lèvres avaient conservé un assez beau dessin malgré les rides autour. Sa bouche et ses yeux me rappelèrent plus que d’habitude ceux d’Isabel Dioblaníz, des concerts Isabel et Hector Dioblaníz. Me sembla-t-il. Je n’avais vu qu’une fois Isabel Dioblaníz.

Vers onze heures et demie, une torpeur m’envahit. Les deux fenêtres de la salle à manger ouvraient sur une nuit anonyme qui aurait pu être celle d’une baie tropicale. Si je demeurais ainsi jusqu’au jour, le jour allait-il se lever sur une baie tropicale? Sur la mer infinie, sur de vastes étendues de nature vierge, sur le monde à son premier jour?

Oui, on aurait pu se croire ailleurs. La végétation, le canal de Jonage apportaient un semblant de frais, et la maisonnette presque natale était plus jolie dedans, coquette même, que dehors, dans ce paysage des confins de Villeurbanne où elle semblait l’avant-poste ou l’arrière-poste d’un territoire maudit, mais l’intérieur, je le disais à l’instant, ne manquait pas de joliesse, grâce aux soins maniaques de Liliane, et grâce à feu mon père, bricoleur créatif, méticuleux et de bon goût (avait-il eu, l’année et demie qui précéda sa mort, une liaison avec Mlle Liliane Tormes? Non, idée folle, Liliane n’avait jamais connu d’homme, je ne pouvais en douter), véritable génie du travail manuel qui avait tout fait, à commencer par la maison elle-même, tout installé, électricité, salle de bains, chauffage au gaz, et le reste, tout décoré, peintures et tapisseries, blanches ou de couleurs douces, bleu, meubles achetés au Marché aux Puces de la place Rivière du temps où le Marché aux Puces se tenait place Rivière par lui réparés, nettoyés, revernis, garnis de tissus, oui, un intérieur de maisonnette tout à fait ravissant, surtout ma chambre, où je ne dormais plus mais que Liliane conservait en l’état, un bijou, avec son placard aux jouets, jouets de bois fabriqués par mon père et…

L’indicatif musical du journal télévisé me fit sursauter. Pas ma mère, qui somnolait sans avoir dégluti son dernier quartier de fruit harponné à la fourchette. Comment pouvait-elle vivre ainsi? Et moi, comment pouvais-je vivre ainsi?

Je suivis les informations sans rien voir ni entendre, mais pourtant de tous mes yeux et de toutes mes oreilles, comme si le poste de télévision me délivrait quelque secret de la dernière importance. Attention à la fois forcenée et distraite. Le docteur Perfecto Jinez, célèbre ophtalmologue espagnol, spécialiste en greffes, n’avait toujours pas été retrouvé, telle fut la seule nouvelle que mon esprit retint au passage, le reste faisait un trajet éclair d’une oreille à l’autre. Si seulement ce Perfecto Jinez avait pu opérer Bach (à qui d’ailleurs il n’était pas sans ressembler un peu avec son visage grave et ses cheveux longs, par évidente coquetterie, qui semblaient une perruque)!

J’ignorais même que Perfecto Jinez eût disparu. J’ignorais tout de la planète comme elle allait. Les Chinois auraient déclenché une offensive mondiale que seules des figures jaunes à mon semblant de balcon m’auraient averti du danger. Un congrès européen d’ophtalmologie s’était tenu à Lyon les 27, 28 et 29 juillet, Perfecto Jinez avait disparu de son hôtel à Tassin-la-Demi-Lune dans la nuit du 27 au 28. L’affaire semblait beaucoup amuser la présentatrice du journal, qui avait peine à tenir son sérieux, et même pleurait de rire, mais sans que sa bouche se fendît outre mesure, c’était laid, monstrueux.

Fin des programmes. La télévision grésilla, une infinité de petits points trépidèrent sur l’écran. Au bout de dix minutes de rage complaisante, je me levai et tournai le bouton, mettant fin avec rudesse à ce grésillement et cette trépidation, le bouton rond en devint ovale. Puis j’effleurai l’épaule de Liliane, endormie ou non. Elle ouvrit un œil. « Bleugavuillou », affirma-t-elle, mais oui, maman, bleugavuillou, je lui dis que je partais, merci pour le bon repas.

Elle voulut se mettre debout. Soudain elle grimaça, porta la main à son cœur, gémit, retomba dans son fauteuil. J’eus peur, très peur, je m’écriai (il y avait longtemps que je ne m’étais pas ainsi écrié) :

– Tu as mal?

Oui, elle avait mal, mais elle me fit comprendre que le mal la quittait, voilà, c’était passé.

– Tu as déjà eu mal comme ça?

Oui, déjà eu mal comme ça.

– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé? Il faut voir un médecin!

Non de la tête.

– Si! Tu manges trop. Tu bois trop de café. Tu te fatigues trop, dans cette maison, les escaliers, le ménage… Il faudrait quelqu’un pour t’aider.

Non, personne. Elle ne voulait ni ne voudrait jamais personne, elle était jalouse de sa solitude, elle ne la ­supportait rompue que par moi, elle détestait le monde entier.

Elle se leva sans effort apparent. Je la pris dans mes bras.

– Ne sois pas malade. Je n’ai que toi. Ne me laisse pas. Qu’est-ce que je ferais sans toi?

Lâches paroles!

En même temps que je cédais à l’émotion, j’en voulais à Liliane, beaucoup (elle me dit, chuchotant des mots normaux : moi aussi, je n’ai que toi! et je me vis avec horreur la repoussant d’une bourrade dans son fauteuil recouvert de tissu clair à fleurs sombres), je lui en voulais d’être le lien le moins ténu qui me retenait à la vie, aurais-je le courage de jamais lui envoyer la lettre?

Oui, je l’aurais!

Je savais que je l’aurais.

Trop de café. Elle buvait trop de café. C’était le café qui devait lui donner des palpitations, des crispations douloureuses du muscle cardiaque, fallait-il la traîner de force chez un médecin, sûrement oui.

Elle agita la main à la fenêtre, comme toujours.

Pas un bruit, pas un souffle. Reverrais-je Liliane? De nouveau cette indifférence sans limites. Pas un souffle. Les feuilles des arbres ne s’agitaient pas. La nuit était vide et noire. J’allumai mes phares. Par nuit vide et noire, ils éclairaient au moins la Cordillère des Andes, ces hauteurs, là-bas.

Une heure zéro sept.

À une heure dix, je dépassai le terminus du 12, devant le nouveau cimetière de Cusset. Une personne me fit signe, qui avait dû rater le bus d’une heure. Je freinai vingt mètres plus loin, reculai, ouvris la portière.

C’était une femme. Une fille jeune. Je m’en doutais mais n’en étais pas sûr, elle portait un pantalon et je ne l’avais pas vraiment regardée au passage.

– Bonsoir. Merci. Vous allez où? Dans le centre?

Elle était grande, avec de grands yeux. Sa chemise flottait. Ses longs cheveux flottaient. Son pantalon était très serré. Derrière elle, collée sur une paroi de l’abribus, une affiche jaunasse annonçait le concert donné le 15 août par le Chœur de l’Orchestre Bach de Mayence sous la direction de Thomas Lom, deux cantates de Bach, n° 82 et n° 4, Ich habe genug et Christ lag in Todesbanden, au Temple, place du Change, dans le vieux Lyon, concerts Isabel et Hector Dioblaníz.

– Où vous voulez. Je vous dépose là où vous allez.

À cette heure, dans ce quartier, une personne en attente pouvait attendre toute la vie. Et telle était la nature de ma passivité en ces jours de morne apocalypse que je m’arrêtais si on me faisait signe, et que j’aurais conduit cet être de chair si attrayante à Singapour si elle avait dit Singapour.

Elle s’installa.

– Je vais cours Gambetta, au 3. C’est tout au début, près de la place Gabriel Péri. Merci. J’ai raté le dernier bus. Je ne voyais pas de taxis, pas de voitures, rien. Je m’apprêtais à retourner chez mes amis.

Je démarrai.

Les Dioblaníz, Hector et Isabel, riches Boliviens installés à Lyon depuis douze ans, propriétaires à Rillieux-la-Pape de laboratoires pharmaceutiques parmi les plus importants du pays, faisaient dans le mécénat et la bonne action à outrance. Pourquoi? Parce qu’ils avaient un jeune fils aveugle. Les gens frappés sans pitié par le destin font souvent dans la bonne action. Ils organisaient à longueur d’année des concerts dont la recette allait à diverses organisations d’enfants défavorisés. Les concerts d’août étaient un peu à part, prestigieux, presque secrets malgré les affiches machinalement disséminées par l’agence Rabut. Le public était surtout composé d’invités, souvent de marque. Dans ces conditions, s’agissait-il d’une bonne action? Non. Quand les Dioblaníz, Hector et Isabel, faisaient venir des orchestres au Palais des Sports de Villeurbanne, dix mille personnes dans la salle, à la mi-juin, un samedi soir, réductions importantes aux pauvres et distribution de sandwiches au pain complet à l’entracte, oui, c’était une bonne action, malgré d’inévitables bagarres sanglantes et même meurtrières.

Au Temple, en août, non. Ils envoyaient des cartons dans divers pays d’Europe et d’ailleurs, et, le soir du concert, le Temple était comme une petite tour de Babel. Très peu de Lyonnais. Depuis 1969, année de la publication de mon livre, je recevais des invitations. Je ne le leur avais pourtant pas envoyé, ce livre. Je ne l’avais envoyé à personne. J’avais souhaité certes qu’il paraisse, mais souhaité dans le même temps qu’il disparaisse à jamais de la surface de la planète. J’avais choisi une petite maison d’édition locale au bord de la faillite. Le tirage avait été restreint. Nul envoi à quiconque. Une faillite rapide avait répondu à mes vœux. De nombreux exemplaires avaient été rachetés et détruits par moi avec une exaltation morose. Je n’en avais conservé qu’un.

En août 1969, Rainer von Gottardt, si avare d’apparitions publiques, avait répondu à l’appel des Dioblaníz et avait joué au Temple le premier livre du Clavier bien tempéré de Bach. J’étais malade à l’époque, quelque chose aux reins, parfois je devais me réveiller à quatre heures du matin, aller pisser, attendre trois heures, et au bout de trois heures, à la minute près, me relever et pisser de nouveau dans une fiole cette fois, au laboratoire on recherchait toutes sortes d’horreurs dans la fiole. Contraint à la position allongée, je n’avais pu aller au concert, ce qui m’avait rendu dix fois plus malade. La maladie avait passé, pas la déception. Je ne m’étais jamais vraiment remis de cette rencontre manquée avec ce pianiste que je vénérais à l’égal d’un dieu.

Dès février 1970, Rainer von Gottardt ne donna plus un seul concert, ayant perdu l’index de la main gauche dans des circonstances mal connues, peut-être un accident de voiture dû à l’éblouissement du soleil.

PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée redécouverte, un énorme coup de cœur

Les magiciennes de Boileau et Narcejac

— Elles étaient deux, fit Ludwig.

— Vous êtes sûr ? 

— Absolument sûr. Je les connaissais bien, puisqu’on a travaillé ensemble au Kursaal, à Hambourg.

Le commissaire étudiait Ludwig. Derrière lui, se tenait un inspecteur, un grand gaillard en imperméable, avec une curieuse cicatrice qui courait sur sa joue gauche, comme une fêlure. Et Ludwig ne pouvait détacher ses regards de cette cicatrice.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous raconter cela plus tôt ? demanda l’inspecteur. Il y a plus d’un mois que l’affaire est classée.

— Je ne suis en France que depuis cinq jours, dit Ludwig. Je suis jongleur, chez Amar. Ce sont des camarades qui m’ont appris la mort de la petite… Annegret… J’ai été bouleversé.

— Je vous répète que l’affaire est classée, maugréa le commissaire… Avez-vous des faits nouveaux à nous apprendre ? … Voulez-vous insinuer que cette jeune fille a été tuée ? 

Ludwig baissa les yeux, allongea les mains sur ses genoux.

— Je n’insinue rien, dit-il. Je voudrais simplement savoir laquelle des deux est morte. Et l’autre, qu’est-elle devenue ? Pourquoi ne parle-t-on plus d’elle ? … Comme si elle n’avait jamais existé.

Le commissaire appuya sur un timbre.

— Vous êtes prêt à signer votre déposition ? insista-t-il. Elles étaient deux ? … Je veux bien vous croire, mais si on ouvre une nouvelle enquête…

— Drôle d’histoire ! murmura l’inspecteur.

Drôle d’histoire, en effet ! Elle avait commencé bien des années auparavant. Au début, ce n’était qu’une histoire de gosse. Mais ensuite…

I

C’était un cauchemar ; pas un de ces cauchemars horribles qui vous arrachent un cri, en pleine nuit, dans le silence de la maison endormie ; plutôt le cauchemar de quelqu’un qui s’éveille « ailleurs », qui est semblable à un amnésique : qu’est-ce que c’est que ce lit ? qu’est-ce que c’est que cette fenêtre ? … Et moi ? … Qui suis-je ? … Pierre Doutre ouvrait les yeux : devant lui, il y avait une jeune femme qui rêvait, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil ; à droite, deux hommes blonds, au teint rose, qui se parlaient à l’oreille et riaient sans bruit ; à gauche, la vitre, le vide, l’espace peuplé de formes molles, de fumées livides. Doutre refermait les yeux, cherchait une nouvelle position, plus propice au sommeil, mais ses mains ne voulaient pas dormir ; ses pieds s’agitaient ; ses épaules lui faisaient mal. Il essayait d’imaginer la ville, là-bas, cachée dans son brouillard… son père agonisant. Le professeur Alberto ! Ah ! la douleur aiguë, au fond de lui-même, le trait brûlant comme un coup de rasoir. Oui, c’était bien un cauchemar qui n’en finissait plus. Il avait commencé à Versailles, dans le parloir des Jésuites, autrefois, des années et des années auparavant. Doutre se revoyait, tout gosse, assis sur une chaise, son béret sur ses genoux, tandis que son père discutait, à voix basse, avec un religieux. Et puis, un autre prêtre était venu, lui avait pris la main. Des escaliers, des couloirs, un petit lit, l’armoire minuscule où son linge était rangé ; tout ce qu’il possédait portait désormais le numéro 4. Pendant douze ans, il avait été le numéro 4. Douze ans pensionnaire ! Cela représentait une vertigineuse quantité de jours, un morne abîme d’images toutes semblables, qu’il aurait tellement voulu oublier ! Malheureux ? Non. Il n’avait jamais manqué de rien. Tout le monde s’occupait de lui. Les religieux l’aimaient bien, à leur manière. On savait que le petit Doutre n’était pas comme les autres… Doutre regarda la nuit, écouta le grondement régulier des moteurs. Il s’éloignait de la France à toute vitesse. Il flottait, entre le passé et l’avenir. Il était capable, soudain, d’embrasser toute sa vie d’un coup d’œil, et il voyait le petit Doutre, là-bas, tout en bas, comme on dit que Dieu voit les hommes. Drôle de garçon, gauche, maigre, timide, distrait, dont personne ne connaissait la vie secrète, pas même son confesseur. Indifférent à tout, en apparence, et pourtant plein de bonne volonté. Exactement comme un automate bien réglé. Le premier à la chapelle, le premier en étude, le premier au réfectoire… Souvent, le supérieur l’interrogeait :

« Voyons, Doutre, qu’est-ce qui ne va pas ? … Pourquoi faites-vous exprès de ne pas travailler ? … Vous êtes aussi intelligent qu’un autre… Alors ? … Croyez-vous que vos parents seront satisfaits quand ils recevront ce bulletin ? »

Mais le supérieur n’insistait pas, car les parents du petit Doutre n’étaient pas non plus comme les autres.

Les mains de Doutre étaient moites. Il toucha le hublot pour sentir sa fraîcheur et laissa sur la vitre une étoile de buée qui mit longtemps à s’effacer. Il se rappelait la scène. Il pouvait s’évader de cet avion lancé en pleine nuit, au-dessus d’un pays inconnu, et se transporter dans la cour de récréation. Tout cela vivait encore en lui, avec une intensité effrayante. Le surveillant distribuait le courrier :

— Pierre Doutre !

Un camarade avait pris la carte postale pour la lui donner. Mais, au passage, il l’avait regardée et s’était mis à rire.

— Hé ! les gars !

Un peu plus tard, à cinq ou six, ils l’avaient bloqué dans un coin du préau.

— Fais voir cette carte.

Il était chétif. Il n’avait pas dix ans, alors. Il avait obéi et les copains avaient contemplé en silence. La carte représentait un homme en habit. De la main gauche, il tenait un chapeau haut de forme renversé et, de la droite, un jeu de cartes. Il souriait d’un air vainqueur. Au bas de la carte, il y avait trois mots, en lettres blanches : Le Professeur Alberto.

— C’est ton père ? dit le plus grand.

— Oui.

— C’est marrant, un père comme ça !

Sans pudeur, il avait retourné la carte et lu, à voix haute :

Copenhague.

Mon cher Petit Pierre.

Le voyage se poursuit avec un très grand succès. Nous allons partir pour Berlin et, de là, nous irons à Vienne, où nous resterons sans doute un mois. Je n’aurai pas le temps d’aller à Versailles, pour Pâques, comme convenu. Dans notre métier, tu le sais, nous ne sommes pas libres. J’espère que tu seras bien raisonnable. Ta maman se porte bien. Tous les deux, nous t’embrassons bien affectueusement.

A. Doutre.

— Et ta mère ? demanda un autre de la bande, est-ce qu’elle fait du trapèze ? 

Ils avaient ri à en perdre le souffle, tandis qu’il retenait ses larmes.

— Ils vivent dans un cirque, avec les singes et les chameaux !

La troupe se tordait.

— J’en ai vu un, à la foire, dit le grand. On l’attachait avec des chaînes grosses comme ça ; on lui mettait des menottes et il se détachait tout seul. Personne n’y comprenait rien. Il sait faire ça, ton père ? 

La récréation s’était achevée. Le petit Doutre avait été malade trois jours. Quand il était revenu, les camarades avaient évité toute allusion au professeur Alberto. On sentait qu’ils étaient obligés d’observer une consigne, mais les clins d’œil volaient et, quand une lettre ou une carte arrivait, des toussotements, des raclements de gorge pleins de sous-entendus s’élevaient un peu partout. Et puis, un beau jour, quelqu’un eut l’idée de le surnommer : Fantômas. Un cahier venait-il à disparaître : « C’est Fantômas ! »

Il fit semblant de rire mais, pendant plus d’un trimestre, il déchira sans les lire les cartes et les lettres qui lui parvenaient de villes aux noms bizarres : Norrköping, Lugano, Albacete… et, le matin, à la messe, le soir, pendant la prière, il songeait à ces parents lointains qui multipliaient les miracles dérisoires avec un chapeau haut de forme. Doutre se rappelait tout, jusqu’à ses pensées d’alors. Il avait cherché le mot « prestidigitation » dans des dictionnaires. Art de produire des illusions par l’adresse des mains, les trucs, etc. Il avait observé ses mains, s’était tortillé les doigts. Comment produire des illusions ? Qu’est-ce que ça voulait dire exactement, des illusions ? Il n’avait pas tardé à être renseigné. Un prestidigitateur était venu au collège, bonhomme minable qui traînait deux énormes valises aux étiquettes multicolores. Il s’était installé dans la salle de gymnastique et avait commencé son boniment. « Non, pensait Doutre, mon père ne fait pas ce métier-là. Ce n’est pas possible ! » Mais il avait été tout de suite pris, bouleversé, par le spectacle. Les cartes apparaissaient, disparaissaient, se faufilaient dans les poches des assistants, se cachaient d’elles-mêmes sous les sièges, sous le tapis recouvrant la table. C’était un pullulement d’as, de rois, de dames, une inquiétante fermentation de trèfles ou de piques dans l’épaisseur des jeux de cartes alignés sagement côte à côte. On se frottait les yeux, on serrait les poings…

Parbleu ! Il n’y avait là que trucs et tours de passe-passe. Mais on n’en était pas tellement sûr. Et ces boules qui changeaient de couleur entre les doigts de l’homme ! Lui-même avait l’air surpris de tout ce qui se passait dans ses mains, et hochait la tête avec une espèce d’incrédulité scandalisée. Il montrait une pièce, la faisait tinter sur le bord d’une soucoupe. C’était une vraie pièce, sans le moindre doute. Or, voilà qu’elle lui échappait, fuyait de poche en poche, se dérobait à peine saisie, disparaissait subitement, et le pauvre vieux l’appelait, semblait malheureux. Tout à coup, il l’apercevait loin de lui, dans les cheveux d’un grand de troisième, et s’en emparait d’un déclic du bras, comme un chasseur de papillons. Plein d’angoisse, Doutre regardait, regardait. Ce qu’il voyait était admirable et terrible. Le chapeau qu’on croyait vide soudain débordait de fleurs. Les anneaux métalliques qu’on venait de palper se suspendaient les uns aux autres comme les maillons d’une chaîne. Hop ! Un geste ! Ils étaient de nouveau séparés ; ils vivaient, comme des tronçons de bête, se ressoudaient en un éclair, formant au poing de l’artiste un reptile cliquetant. Tout le monde applaudissait, sauf Doutre qui serrait ses mains sur sa poitrine en un mouvement frileux. L’homme avait demandé un volontaire.

— Fantômas ! avait-on crié. Fan-tô-mas ! Fan-tômas !

Il s’était avancé sur l’estrade, pâle, incapable de dire un mot. Et maintenant, il distinguait mieux le visage démoli du bateleur, sa peau irritée d’alcoolique, ses vêtements luisants. Il n’entendait pas les paroles qui lui étaient adressées. Il épiait le guéridon ; ce n’était qu’un vulgaire guéridon aux pieds rafistolés avec du chatterton. Il retrouva peu à peu sa respiration. L’homme lui mit sa main sur la tête. Il y eut un grand silence.

— Vous vous appelez Pierre, dit l’illusionniste. Vous portez un bracelet-montre Omega. Je peux même lire le numéro gravé dans le boîtier… Attendez… les chiffres sont si petits… Cent dix… Cent dix mille… deux cent… quatorze… Voulez-vous vérifier ? 

Pierre avait ouvert, en tremblant, le boîtier de sa montre : 110214. Les applaudissements avaient déferlé si fort qu’il avait levé le bras, pour se protéger, comme si on l’avait lapidé.

Des étoiles apparaissaient au hublot, s’organisaient en constellations fuyantes, en bouquets de pâles étincelles : quelque ville perdue dans la distance qui sombrait dans le vent des hélices. La passagère dormait. Doutre sentait le parfum de ses cheveux. Il se trouvait dans un avion luxueux ; de loin, l’hôtesse le guettait, prête à l’aider, à le servir. Tout cela était incroyable, mais au collège aussi tout était incroyable. Ce père impossible, qui passait deux ou trois fois par an, et le comblait de cadeaux. Et ensuite les longues attentes, pleines de méfiance, de hargne, d’admiration et de tendresse refoulée. Doutre laissait alors son imagination vagabonder ; il contemplait en cachette les cartes aux timbres rares, qui représentaient parfois des casinos, des théâtres, relisait certaines phrases qui le plongeaient dans une sorte d’engourdissement : La représentation a été un triomphe, ou bien : Je viens de signer un contrat inespéré… Doutre songeait aux boules et aux anneaux du vieux prestidigitateur, et, quand son père revenait, il n’osait plus lui parler, restait hostile, crispé ; il avait peur. Oh ! ces rencontres au parloir ! Comment oublier que cet homme mince, élégant et triste, était le professeur Alberto ? Est-ce qu’il faisait, lui aussi, un boniment ? Est-ce qu’il avait des poches à double fond ? Est-ce qu’il savait deviner les pensées ? 

— Pourquoi rougis-tu, mon petit Pierre ? 

— Mais je ne rougis pas.

Cramoisi, Doutre observait son père, étudiait ses mains pâles, fines, aux ongles polis et brillants comme des chatons de bagues. Il se sentait d’une race inférieure, avait honte de sa gaucherie, souhaitait de rester seul, comme un orphelin, et pourtant surveillait l’horloge avec désespoir. « Est-ce qu’il m’aime ? pensait-il. Et elle ? » Quand la visite tirait à sa fin, il lui arrivait de poser la question qu’il retenait depuis si longtemps :

— Est-ce que maman viendra ? 

— Bien sûr ! Elle est un peu fatiguée, en ce moment. Mais la prochaine fois…

Jamais Doutre n’avait revu sa mère. Jamais il n’avait laissé passer un jour sans regarder la photographie où elle apparaissait en costume de scène, plus scintillante de pierreries que la Vierge de la chapelle et souriant de biais, derrière un éventail. Elle était belle. Pourquoi son père semblait-il gêné quand Pierre demandait des nouvelles de sa mère ? Il tournait la tête, montrait sa valise.

— Tu sais ce que je t’apporte ? 

Il offrait une montre, un stylo, un portefeuille, mais la montre était une Omega, le stylo un Waterman plaqué or et le portefeuille contenait une liasse de billets de mille, Doutre se rapprochait timidement, tendait les bras. Un instant il appuyait son visage sur la poitrine de son père ; ses mains s’accrochaient à l’homme qui allait repartir. Il étouffait un sanglot.

— Allons, mon petit Pierre ! Tu n’es pas perdu.

— Non, papa.

— Tu sais que nous allons nous installer à Paris bientôt.

— Oui, papa.

— Alors… Dans un mois, je reviendrai. Travaille bien pour nous faire plaisir.

L’horloge sonnait. Doutre marchait dans un rêve jusqu’à la porte. Les derniers gestes de son père se gravaient dans sa mémoire, le mouvement des mains lissant les bords roulés du feutre gris, la chiquenaude chassant une poussière sur la manche du pardessus. C’était fini… La silhouette s’éclairait une seconde, là-bas, devant la conciergerie. Doutre retombait dans sa nuit ; les semaines, les mois coulaient. Pendant ce temps, les Alberto poursuivaient, au-delà des montagnes et des mers, leur tournée sans fin. Jamais Doutre n’avait eu le courage de poser les questions qui l’obsédaient : en quoi consistait au juste leur numéro ? Est-ce qu’ils gagnaient beaucoup d’argent ? Est-ce que leur métier était difficile à apprendre ? Parfois, il aurait voulu connaître quelques-uns de leurs secrets, pour imposer silence aux camarades. Il s’était fait acheter, par un externe, un traité de prestidigitation, mais il avait été tout de suite rebuté par l’aridité des schémas, l’obscurité des explications. Il avait renoncé. Peu à peu, il avait même cessé de compter les jours, entre les visites. Il s’engourdissait dans une rêverie paisible, rythmée par la cloche du collège, et quand on lui annonçait que quelqu’un l’attendait au parloir, il n’éprouvait plus qu’un rapide serrement de cœur. Le père et le fils s’observaient, presque avec méfiance. À mesure que le fils devenait un adolescent aux vêtements trop justes, le père se transformait ; ses tempes blanchissaient ; des rides nouvelles se creusaient le long de ses joues et il avait le teint si pâle, les yeux si creusés qu’il semblait fardé. Doutre avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas parler de l’avenir. On bavardait futilement. Oui, la nourriture était bonne. Non, le travail n’était pas trop fatigant. Doutre regagnait l’étude à petits pas, en se demandant : « Combien de temps me laisseront-ils ici ? » Ses camarades songeaient déjà à leur métier futur. Pendant la promenade, derrière une haie, tout en fumant des cigarettes américaines, ils se disaient leurs projets. Doutre, interrogé, répondait invariablement : « Oh ! moi, je ferai du cinéma. » Tout le monde le croyait. C’était fini, les moqueries. À force de détachement, de nonchalance, Doutre avait imposé aux autres l’image qu’il aurait voulu s’imposer à lui-même, celle d’un garçon riche, revenu de tout, méprisant le travail et attendant son heure. Mais il se rendait bien compte qu’il rêvait et il lui arrivait souvent de sentir dans sa poitrine une onde d’angoisse, de se passer les mains sur les yeux et de jeter ensuite autour de lui un regard éperdu.

« Je rêve encore, pensa Doutre. Ce n’est pas vrai. Il ne va pas mourir. »

Il alluma une cigarette, se pencha vers le hublot. Les signes de feu se multipliaient. Ses voisins de droite tendirent le cou et l’un d’eux prononça une longue phrase. Doutre reconnut le mot : Hambourg.

— Votre père est tombé malade à Hambourg, avait expliqué le supérieur. Vous allez partir tout de suite. J’ai fait le nécessaire.

Il y avait, sur un coin du bureau, des billets de banque, des papiers, le passeport, le télégramme.

— Je pense que quelqu’un vous attendra là-bas, avait ajouté le prêtre. Sinon, prenez une voiture. L’adresse est sur la dépêche.

Tout le reste était flou ; les souvenirs se chevauchaient, l’étude et la chapelle, les poignées de main, les signes de croix, et la gare aérienne, avec ses pistes blanches et ses haut-parleurs, et le supérieur qui levait le bras et dont la soutane flottait, dans le souffle de l’avion, comme une voile mal saisie. Voilà que le petit Doutre était projeté dans la vie, et il avait beau regarder en arrière, il savait déjà qu’il ne reviendrait jamais au collège. Où irait-il ? Qui s’occuperait de lui ? Il éteignit sa cigarette et boucla sa ceinture. Au-dessous de l’avion, brasillait une énorme cité quadrillée de lumières. Encore quelques minutes et il ne serait plus qu’une épave si personne ne l’attendait, si les chauffeurs de taxis ne comprenaient pas ses explications, ou ne connaissaient pas l’adresse… Il tira le télégramme et le relut. Kursaal. Hambourg. Aucun nom de rue. Kursaal ! C’était sans doute le music-hall où travaillait le professeur Alberto. Tout cela, maintenant, lui faisait horreur. Il se raidit, l’appareil commençait à descendre et la ville, comme dressée sur une pente invisible, glissait obliquement, avec ses entrelacs et ses girandoles multicolores. Il ferma les yeux, serra les paupières, refusant de toutes ses forces ce qui allait venir. La ceinture le maintenait solidement ; il faillit gémir, comme un malade que l’on couche sur la table d’opération. Il souhaita que l’avion prenne feu, explose. Qui s’apercevrait de la disparition du petit Doutre ? Est-ce que cela existe, le fils d’un prestidigitateur ? Il revit la pièce de monnaie qui disparaissait dans l’espace, renaissait plus loin pour s’anéantir ; les anneaux, les fleurs, le chapeau débordant d’apparences, d’ombres, de chimères ; et le vieil homme traînant ses deux valises. Déjà l’avion roulait et la ville se composait autour de lui, immobilisait ses lumières. Les passagers se dressaient, en un joyeux brouhaha. Une porte s’ouvrit sur la nuit.

Doutre releva le col de son pardessus et s’avança, cherchant à voir en se haussant sur la pointe des pieds. Au bas de l’échelle des gens attendaient, leurs visages levés flottant comme des méduses. Il y avait soudain un grand silence sonore. La tête de Doutre tournait un peu. Il entendit, proche, profond et bizarrement fraternel, l’appel insistant d’un navire. Il descendit, sa main serrant la rambarde. Chaque passager devenait le centre d’un petit groupe bruyant. Pour lui, il ne restait personne et il s’arrêta au pied de l’échelle, incapable d’aller plus loin. À ce moment, on lui toucha le bras.

— Pierre Doutre ? 

Il s’écarta vivement ; l’homme était plus petit que lui. Il portait des culottes de cheval et un paletot de cuir. Il était complètement chauve et si maigre que son cou semblait tressé de tendons.

— Pierre Doutre ? 

— Oui.

— Venez !

L’homme s’en allait, pressé, soucieux. Doutre courut derrière lui.

— C’est ma mère qui vous envoie ? 

Pas de réponse.

— Est-ce que mon père…

Il valait mieux ne pas insister. Devant la gare aérienne, parmi les voitures longues et luisantes, était parquée une vieille camionnette chargée de bottes de paille. Sur le flanc gauche, elle portait un panneau représentant des lions assis en rond autour d’un athlète vêtu d’une peau de léopard. Sur le flanc droit, il y avait une tête de clown, hilare, avec des cheveux rouges et des yeux carrés. L’homme ouvrit la cabine, fit signe à Doutre de monter.

— Kursaal, dit-il, d’une voix qui semblait brasser des cailloux.

L’auto ferraillante roulait maintenant dans la ville illuminée. Au lieu de gagner les quartiers populeux, comme Doutre l’avait cru tout d’abord, elle semblait au contraire se rapprocher du centre, suivait des avenues bordées d’immeubles neufs et bariolés d’enseignes au néon. Une foule paisible coulait sur les trottoirs ; Doutre avait hâte d’arriver, de se jeter sur un lit et d’oublier ce voyage incohérent. L’auto longea une sorte de lac puis s’engagea dans des rues étroites, bordées de brasseries. Elle stoppa au coin d’une place.

— Kursaal, dit l’homme. Music-hall.

Il montrait une façade bordée d’une rampe d’ampoules qui s’allumaient et s’éteignaient sans cesse, laissant au fond des yeux une image brûlante. Doutre ne bougeait pas.

— Descendez !

Doutre était trop fatigué pour protester. Il suivit l’homme. C’est alors qu’il découvrit les affiches. Elles se succédaient, sur des panneaux de bois hauts de trois mètres. Elles couvraient tout un mur. Professor Alberto… Professor Alberto… Professor Alberto… Le professeur, en habit, une fleur à la boutonnière, contemplait une boule de cristal. Sur chaque affiche, on avait collé, en diagonale, une bande de papier blanc. Le professeur ne comptait plus. Il était rayé du programme, et pourtant il vivait encore, souriant à son fils de sa bouche de papier, tendant vers lui la boule mystérieuse qui s’allumait, s’éteignait, au rythme frénétique des lumières. L’homme poussa Doutre en avant, le conduisit à l’entrée d’une ruelle.

— Venez !

Il faisait noir. Des odeurs d’écurie sortaient d’un porche ; on entendait les échos d’un orchestre, la vibration des cuivres et le battement grave d’une caisse. Le long d’un trottoir étroit stationnaient deux roulottes, vastes comme des wagons. Doutre les contourna et l’homme le retint par le bras, au moment où il allait continuer sa route.

— Ici, murmura-t-il.

Doutre devina des marches, poussa une porte. Une veilleuse brillait au fond d’un tunnel d’ombre. Mains en avant, il s’avança vers la petite lueur et aperçut une forme couchée. Encore trois pas. Il s’arrêta au bord du lit. Le professeur Alberto était là, les yeux clos, le nez pincé, une orchidée fanée à la boutonnière de son habit. Ses mains étaient jointes sur sa poitrine. Un bouton manquait à son plastron. Doutre se retourna, cherchant son compagnon, mais celui-ci avait disparu. Ses yeux s’habituaient lentement. Il aperçut une chaise et s’assit doucement. Il ne savait pas encore s’il avait du chagrin. Il était vide. Peu à peu, la roulotte sortait de la pénombre, se peuplait d’objets inattendus qui devaient être des accessoires : une malle au couvercle bombé, des guéridons, des chaises emboîtées les unes dans les autres, des rouleaux de fil de fer, un service à café, sur un plateau, deux épées posées sur une table pliante, une arbalète… Doutre aurait voulu ramener ses regards sur le mort et sentir ses yeux se mouiller. Malgré lui, il tournait la tête, surveillait les profondeurs de l’étrange voiture. On avait remué, là-bas… un bruit soyeux, suivi d’un grincement… Il se leva, le cœur battant. Il y eut soudain un claquement de plumes et une forme blanche sembla tomber du plafond. Elle se posa sur un coffret incrusté de nacre. C’était une tourterelle, dont l’œil rond reflétait la lampe, tandis qu’elle penchait la tête pour observer le visiteur. Une deuxième tourterelle surgit en planant et se percha sur une étagère, au-dessus du cadavre. Doutre contemplait stupidement les oiseaux. Ils marchaient lentement, sur leurs griffes en étoiles, s’arrêtaient pour plonger leur bec sous une aile, ou parmi le duvet du jabot. D’un bond léger, la seconde rejoignit la première, et elles se poursuivirent à pas pressés, autour du coffret, puis l’une d’elles roucoula doucement et ce délicat soupir, ce sanglot amoureux délivra Doutre. Il tomba près du lit, à genoux.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

L’enfer de René Belletto, lecture 1

Et si on lisait le début

Hier dans Première Ligne 34 je vous proposait le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin et le chapitres suivant.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

Chapitre 1 (suite)

Retour à la pièce de devant. Ma vie était faite pour une part notable de ces petits trajets dans l’appartement. On trouve toujours une raison d’aller d’une pièce à l’autre. Je ne m’ennuyais pas vraiment. Ce n’était pas vraiment de l’ennui.

J’ôtai aussi mon pantalon en jean blanc pour être plus à l’aise et me laissai choir dans le canapé où je demeurai sans bouger plusieurs heures je crois, les livres tapissant le mur en face étaient noirs de poussière, je les regardai longtemps, longtemps aussi le portrait de Jean-Sébastien Bach agrandi en poster, fixé par de multiples morceaux de scotch tout jaunes à gauche de la porte de communication, souvent un morceau de scotch se décollait avec un bruit d’explosion, ténu mais d’explosion, tsplokh! Quelqu’un de soigneux et sûr de vivre en aurait remis un neuf à chaque fois, arrivant très vite à un renouvellement complet, ou même les aurait tous changés d’un coup, la sécheresse de l’un indiquant plus ou moins la sécheresse de tous, moi non, quand trop de morceaux de scotch rebelles froufroutaient à mon passage, je les matais de vigoureuses pressions du pouce, et allez donc, ça tiendrait bien encore quelques heures!

Et ça tenait. C’était le principal. L’affiche restait en place.

Le portrait représentait Bach peint par Haussmann en 1746. Le visage marque une sorte d’effort. Les yeux surtout, mais aussi les plis autour de la bouche. Tout le visage. C’est que Bach ne voit plus guère. Peut-être à peine le peintre qui fixe pour toujours la sensualité anxieuse de sa physionomie cette année-là, j’eus presque envie d’écouter un peu de musique, cinq jours que je n’avais pas écouté un peu de musique, un exploit, mais me lever, aller à la commode, enfoncer une cassette dans le petit appareil Saba, manipuler des boutons, non, pas maintenant, plus tard, dans ma position de plus en plus avachie la sueur s’accumulait sur mon ventre nu, parfois j’y posais la main, bien à plat, doigts écartés, j’appuyais, je faisais glisser, sans peine malgré la pression, jusqu’à l’os de la hanche, je recommençais, tant de liquidité vaguement poisseuse troublait malgré soi, au point à un moment que je ressentis un frémissement du membre viril, un léger allongement et durcissement, un picotement de l’extrémité, extrémité qui même parvint à franchir le barrage élastique du slip et à faire une apparition prudente, mais si peu remarquée qu’elle n’insista pas et regagna dans la seconde sa tanière obscure, touffue et moite, et je me remis à penser à autre chose, c’est-à-dire à rien et à tout.

En Panne

En Panne

Voilà 3 mois et demi que votre blog est à l’arrêt.

Et pourtant on aurait pu croire que durant les mois d’avril et mai ou moins j’aurai eu plus de temps pour m’occuper de celui-ci. Mais je sais pas vous, mais ma période de confinement a été surbookée. Et depuis la reprise c’est encore pire.

Mais soyez rassurer bientôt je pense qu’à nouveau au moins une fois par semaine, je reviendrai ici vous présenter les premières lignes voire les premiers chapitres de mes lectures.

Je reviendrai aussi avec le nouvel Exquis cadavre exquis de notre grand frère, Collectif Polar.

Et oui une seconde saison a été lancé en mars dernier et près de 90 auteurs ont répondu présents à l’appel. Aussi notre macchabée se construit à toute vitesse et je vous le présenterai ici d’ici quelques semaines, ou avant si ça se trouve.

En tous les cas, merci d’être rester fidèle à A vos crimes, même quand j’étais à l’arrêt, totalement en panne.

Et à très vite pour d’autre aventure.

De mort lente de Michaël Mention, lecture 5

De mort lente de Michaël Mention, lecture 5

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

6

16 mai 2010

Dimanche serein chez les Fournier.

Tandis que Vincennes se promène en famille, ici, au cours Marigny, on profite de sa solitude. Au deuxième étage de leur maison, Catherine – l’épouse de Philippe – s’affaire dans son atelier. Nouveau projet, nouveau costume. Cette fois, c’est une robe à plis Watteau pour l’Opéra Garnier. Assise à son bureau, Catherine ajuste ses lunettes et examine son stock de rubans pour trouver celui qui viendra orner le corsage.

Dans le jardin, Philippe lit un Jim Thompson, allongé sur le transat. Avant, il lisait des thrillers à base de complots – Le Secret de…, La Confrérie des… – jusqu’à ce qu’il en ait marre. Sur le conseil de son libraire, il s’est mis au roman noir et, depuis, il ne lit plus que ça. Enfin une littérature où la gravité ne se prend pas au sérieux.

Bref, un dimanche comme un autre pour Catherine et Philippe. Vingt-quatre ans d’amour. Sortir quand on peut, se voir quand on veut : le secret de leur longévité. Ils se retrouveront vers 17 heures pour un apéro, puis cuisineront ensemble un sauté de veau. Philippe avale une gorgée de Martini, poursuit sa lecture, quand son téléphone vibre sur la table. Il lorgne l’écran et, au prénom affiché, sourit.

— Allô ! Richard ?

— Bonjour. Je vous dérange ?

— Jamais. Comment allez-vous ?

— Ma foi, on fait aller. Et vous ?

— Ça va, je me détends avant la reprise. Vous êtes à Paris ?

— Non, chez moi. Navré de vous appeler en plein week-end.

— Pas de souci.

Philippe corne la page, pose le livre. À droite, là-bas, la voisine sort de son garage avec des cisailles.

— Alors ? Quand revenez-vous ? Catherine a hâte de vous revoir.

— Hélas, je suis très pris. Je prépare un colloque sur les troubles autistiques pour redorer quelques blasons. Essayer, du moins.

— Wakefield ?

— Oui. Une sale affaire, vraiment. Nous n’avons pas fini d’en entendre parler.

— Je le crains. Et la Commission ? Le groupe d’experts ?

— La première réunion est prévue en fin d’année. Toutefois, l’un de nous a eu un imprévu et a dû se retirer. C’est pour ça que je vous appelle.

— Vous… vous voulez que je le remplace ?

— Il nous manque un biochimiste et vos travaux seraient essentiels pour nous.

— C’est que… les perturbateurs endocriniens ne sont pas ma spécialité.

— Allons, vous avez toutes les compétences requises.

Philippe se redresse. Au loin, la voisine taille ses haies, lui adresse un sourire entre deux « tchac ». Il la salue d’une main levée, puis enchaîne :

— Richard, je vous remercie pour votre proposition, mais…

— C’est celle de la Commission. Je n’ai fait que vous recommander.

— Merci… C’est comme ça qu’ils recrutent ? Ils n’ont pas leurs propres experts ?

— Vous savez, la Commission est une structure comme une autre. Elle a des locaux, des écrans, mais elle manque d’effectifs. Si nécessaire, elle sollicite à l’extérieur et ce n’est pas plus mal, ça peut rafraîchir les débats. C’est pourquoi j’ai pensé à vous.

— Écoutez, j’apprécie vraiment, mais…

— Je comprends votre hésitation, j’ai eu la même. Il est vrai que nous n’aurons pas droit à l’erreur. De notre travail dépendront la santé et l’économie de l’Union.

— Je vois. Si on protège trop, ça coûtera cher, et si on ne protège pas assez, ça nuira à des millions de gens.

— Voilà. À nous d’être rigoureux sans sous-estimer les coûts.

— Depuis quand la science s’intéresse au fric ?

— Depuis que « le fric » s’intéresse à elle.

— Mm…

— Vous pouvez refuser, bien évidemment. Je ne vous en tiendrai pas rigueur.

La voix fait place à un son infime, celui d’une inspiration. Bouffée de tabac. Soixante ans de tabagisme, et le Dr Richard Delaubry est encore là, sans cancer ni AVC. La voisine poursuit son « tchac-tchac » irritant, alors Philippe s’éloigne.

— Ce serait pour combien de temps ?

— Nous devrons statuer au plus tard fin 2013.

— Trois ans ? Désolé, je ne peux…

— Ce n’est qu’une échéance pour rassurer les ONG. Vu l’enjeu, ce sera bouclé en moins de deux ans, à raison d’une réunion par trimestre. Ce serait envisageable ?

— Je ne sais pas… Ça me paraît peu compatible avec mon agenda.

— Nous avons tous nos impératifs. Toutefois, je vous rappelle que Bruxelles n’est qu’à une heure de train. Philippe, je ne suis pas du genre à insister, mais il en va de la santé de millions de gens. De notre santé et de celle de nos proches.

— Je sais.

— Et puis ce serait une formidable opportunité pour vous. Enfin, à vous de voir. Désolé, mais je vais devoir vous laisser. Voyez ce qui est possible et rappelez-moi.

— J’ai jusqu’à quand ?

— Dimanche prochain.

— D’accord. Bon… merci pour votre appel.

— Allez, bonne journée ! Et réfléchissez posément, ne vous mettez pas martel en tête !

« Martel en tête. » Il n’y a que son mentor pour employer encore une telle expression au XXIe siècle. Philippe repose son téléphone, songeur.

(Wakefield)

Il vide son verre de Martini en pensant à l’Europe, aux perturbateurs endocriniens, à son épouse, qu’il imagine concentrée sur ses costumes. Dans ce monde où l’on tue, où l’on viole, où l’on empoisonne des populations pour quelques dollars de plus, il y a encore des gens qui se préoccupent des nuances de rubans satinés. Dernière gorgée, et Philippe regagne sa maison. Il traverse le salon, s’arrête au pied de l’escalier.

— Chérie !

— Quoi ?

— T’as deux minutes ?

Le chant de nos filles de Deb Spera, lecture 1

Et si on lisait le début !

Le chant de nos filles

de Deb Spera

Hier je vous proposer de lire les premières lignes de ce fabuleux roman.

Aujourd’hui et le jour suivant, je vous invite à lire la suite de ce livre magnifique de Deb Spera.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Le chant de nos filles

* * *

C’est mon père qui m’a appris à chasser. L’essentiel, c’est de savoir attendre. Alors je reste accroupie, en embuscade. L’alligator m’a pas quittée des yeux non plus. Mon père avait l’habitude de chasser ces bestioles-là et il m’a montré comment elles font leur nid. Les femelles pondent leurs œufs sur la rive puis elles les couvrent de brindilles, de feuilles et d’un tas d’autres trucs. Après la ponte, elles restent dans les parages pour chasser et se nourrir en attendant que leurs petits les appellent. Un jour, mon père m’a expliqué que quand les bébés alligators sont prêts, ils braillent jusqu’à ce que leur mère vienne briser leur coquille pour les libérer. Après, elle les porte dans l’eau l’un après l’autre et elle les élève pendant presque six mois. C’est le seul reptile qui fait ça. Et après, si les petits ne décampent pas vers un autre territoire, elle les tue pour pas qu’ils se disputent la nourriture. J’ai déjà vu des nids énormes mais celui-ci, on dirait bien qu’il contient soixante-quinze œufs, peut-être une centaine. Je suis pas friande de la viande d’alligator. On en a plein la bouche avant d’avoir eu le temps de mâcher pour l’avaler. On en a mangé plus souvent qu’à notre tour, même si c’est pas une proie facile.

* * *

En arrivant à Branchville, je vois des visages qui ont l’air bien plus vieux que leur âge. Il y a des gens qui partent à la gare avec des valises en carton. Ils s’imaginent sans doute trouver une vie meilleure là-haut, dans le Nord… peut-être qu’elle le sera. Si j’avais de l’argent et pas de bouches à nourrir, je tenterais ma chance. Il faut toujours essayer. Comme je préfère croiser aucune de mes connaissances, on coupe par les bois au lieu de passer par la ville. Autant que personne ne voie mon visage dans cet état. Branchville aime les ragots et mes deux aînées vivent ici, chez mon frère ; elles ont pas besoin de se faire traîner dans la boue par les mauvaises langues qui croient que le Bon Dieu leur a donné le droit de juger autrui.

Mary est affaiblie par la fièvre, mais on continue notre route. Je la porte, Alma tient le fusil et je leur chante la chanson que ma mère me fredonnait : « Go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie the old gray goose is dead 1. »

Mary est un poids plume. Presque aussi légère qu’une fillette de quatre ans. Elle s’assoupit, la tête sur mon épaule, pendant que je chante : « The one she’s been saving, the one she’s been saving, the one she’s been saving to make a feather bed 2. »

Alma agrippe ma robe le temps qu’on traverse les herbes hautes.

« The goslings are mourning, the goslings are mourning, the goslings are mourning because their mother’s dead 3. »

Mon œil me fait mal. La douleur palpite en rythme avec mon cœur, elle s’étend dans ma tête et gagne mes épaules comme un feu de forêt. J’ai peur qu’Alvin m’ait cassé quelque chose et j’y vois plus de cet œil-là. Après toutes ces années, je connais assez bien Al pour savoir quand il va cogner, mais cette fois-ci il était de dos, alors j’ai pas vu son poing quand il s’est retourné pour m’envoyer valdinguer en arrière. Il est resté là, à tituber au-dessus de moi, et après ça il a brûlé ma lettre, il a vomi partout par terre et il s’est écroulé sur le lit.

Il a pas toujours été aussi méchant, Al. Il en a vu des vertes et des pas mûres dans sa vie, comme nous tous, mais l’invasion de charançons en 1921, ça l’a brisé. Cette vermine a tout détruit, où qu’on regarde. Partout autour de nous, le monde a disparu sous une nuée noire qui recouvrait tout. J’allais me coucher tous les soirs et je me levais tous les matins au son des charançons du coton qui dévoraient tout ce qu’on avait. Ils sont arrivés comme un raz de marée, ils ont pondu leurs œufs et ils sont revenus dévaster la récolte de la saison suivante. Ils se sont même mis dans la farine et on a dû la cuire et les manger dans nos gâteaux secs de peur qu’il nous reste plus rien du tout.

Dans les premiers temps de notre mariage, Alvin gagnait assez d’argent pour nous nourrir, mais ça a changé quand il s’est plus arrêté de boire. Au début, c’était juste une bouteille par-ci par-là, mais rapidement, si je lui faisais pas les poches, tout passait dans l’alcool, jusqu’au dernier cent. Il avait l’impression que l’alcool lui donnait des ailes, il voyait pas que ça le rendait instable. Au départ, j’ai vendu des choses à mes voisins : une conserve de tomates, un torchon ou un tablier que j’avais cousu avec de vieux bouts de tissu, tout ce que je pouvais fabriquer de mes mains et qui avait de la valeur pour quelqu’un. Mais un jour, un vieux garçon à l’église a eu la bonne idée de dire : « Pauvre Alvin, il a pas une vie facile avec une femme qui sait pas rester à sa place. Pauvre bougre. »

C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à me frapper. Au point que plus personne voulait m’acheter quoi que ce soit, à croire que j’étais devenue lépreuse. On n’est plus allés à l’église et j’ai appris à éviter le regard des gens. J’ai fini par me décider à faire ce qu’il fallait. J’ai fait tout le chemin à pied jusqu’à Saint George, je suis allée trouver le père d’Alvin et j’lui ai dit que son fils était tombé dans la boisson, et que ses quatre enfants mangeaient pas à leur faim. J’lui ai dit les choses comme elles étaient. Maintenant, le père d’Al m’ignore, parce qu’une femme l’a forcé à voir les choses en face. Aucun homme n’aime ça.

En sortant des bois, j’aperçois mon frère et mes filles en train de cueillir ce qu’il reste de coton à glaner pour la saison. Des bouts de duvet blanc entourés de piquants noirs dans un champ immense brûlé par le soleil. Ils ont un sac en toile accroché autour des épaules, je les vois courber le dos, les mains en sang, bien avant qu’ils lèvent les yeux vers nous.

Berns travaille penché en avant. Berns Caison III, comme on l’a toujours appelé. Il a jamais été troisième en rien, mais on l’appelait comme ça parce qu’il aimait l’école et qu’il savait bien parler. Edna, mon aînée, s’étire, les bras tendus vers le ciel, comme elle fait le matin au réveil. Et à ce moment-là, elle m’aperçoit. Son visage s’éclaire et je revois la petite fille qu’elle était. Elle crie :

— Maman !

Et elle court vers moi. Ma Lily, elle, ne bouge pas et me regarde, les mains sur les hanches, l’air de chercher la bagarre. Berns met sa main en visière et plisse les yeux, exactement comme mon père dans le temps. L’espace d’une minute, j’ai l’impression d’avoir vu un fantôme. Il est tout en longueur, mon frère, guère plus épais qu’une femme, mais c’est un dur à cuire. Il me fixe avec attention, il voit que je suis seule avec les p’tites et se raidit. Il sait ce qui m’amène.

* * *

PREMIÈRES LIGNE #29

PREMIÈRES LIGNE #29

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Le chant de nos filles de Deb Spera

1

Mrs Gertrude Pardee

Tuer un homme, c’est plus facile que tuer un alligator, mais c’est le même genre de traque. Faut guetter le moment de faiblesse, et lui tirer derrière la tête. L’alligator que j’ai dans le viseur, il m’a à l’œil, lui aussi. Il a flairé l’odeur du sang – la fin de mes règles –, il est à moitié sorti de l’eau et il reste campé sur le bout de terre qui nous sert à traverser le marais pour rejoindre la grand-route. Je suis adossée à un vieux cyprès. On fait la paire, lui et moi. Tout mon corps me fait souffrir. Ces heures à attendre, ça m’a tout engourdie, mais ça fait rien. C’est pas grave, tout ça. La seule chose qui compte, c’est cette bande de terre qui fait comme une corde entre nous. C’te vieille bestiole tourne le dos au nid que ma p’tite Alma a repéré un peu plus tôt dans la journée. Elle fait bien trois mètres de long, la mère alligator, de quoi nous nourrir jusqu’à la fin de l’automne. J’ai deux cartouches dans mon fusil, mais une seule chance de la tuer.

* * *

En arrivant à Reevesville, je pensais remettre Alvin dans le droit chemin, mais j’ai l’impression qu’il va me rendre folle. Depuis que notre récolte a été dévastée par les charançons du coton, il passe son temps à boire et ça fait près d’un an que ça dure. On a laissé tout ce qu’on avait à Branchville, plus deux de nos quatre filles, et on est venus ici pour qu’il s’embauche dans la scierie de son père. Moi, j’espérais qu’avec un boulot régulier et de quoi manger dans nos assiettes, il irait mieux, mais il y a pas de mieux. Peut-être que ça s’arrangera jamais. Hier après-midi, il a fermé la scierie à une heure, mais il est rentré chez nous que tard dans la soirée. Ensuite, il est tombé sur la lettre de mon frère Berns qui me parlait d’un travail à Branchville. Al déteste Berns parce qu’il veille au grain alors que lui en est incapable. Il m’a flanqué une raclée et interdit de bouger d’ici. Il m’en veut encore pour la dernière fois où j’ai demandé de l’aide à mon frère. Maintenant, j’ai l’œil tellement enflé que je peux plus l’ouvrir, j’y vois rien de ce côté-là. Et la seule lettre que j’ai reçue en un mois, avec des nouvelles de mes deux aînées, est partie en fumée.

Alvin a passé la matinée au lit jusqu’à ce que son père vienne lui brailler dessus comme pas possible. Alors, il est parti au travail, tout endormi et mal en point qu’il était, et il nous reste rien que nos ventres qui crient famine. Je me suis presque tuée à la tâche dans cette maison, tout ça pour ça ! Je suis femme au foyer, mais c’est pas un foyer qu’on a.

Le père d’Alvin pense que tout est ma faute. Il le dit pas, mais je le sais. Quand Alvin est en train de boire, c’est-à-dire tout le temps, le vieux fait comme si j’existais pas. Mon corps est le champ de bataille où mon mari se soulage de son mal. Son père, je l’ai entendu lui répéter cent fois qu’il lui faudrait un p’tit gars pour l’aider. Mais quand je regarde Alvin, ça n’a pas de sens, cette histoire-là. Maintenant, Alvin crie haut et fort que si on avait eu un fils, on aurait pu sauver le peu qu’on avait à Branchville. Il raconte partout que c’est à cause de moi s’il reste à traîner dehors.

On a quatre filles et deux en âge de se marier, ou pas loin. Ça pourrait être une bonne chose, mais je me demande bien qui en voudra sans dot. Je me fais un sang d’encre en pensant aux ennuis qui vont pointer le bout de leur nez. Ma première, Edna, elle a quinze ans et ne songe qu’à causer au premier qui s’avisera de la regarder dans les yeux. Elle va finir par mal tourner. Ma deuxième, Lily, a treize ans et s’imagine qu’elle a du cran, ce qui est faux bien sûr. Elle vous suivra jusqu’à la maison en vous balançant des coups, mais le soir venu, elle vous suppliera de la laisser rentrer par-derrière vu qu’elle a peur du noir. Moi, j’avais tout juste son âge quand ma mère a perdu la tête et s’est mise à délirer toute la sainte journée. Une fois de temps en temps, ses crises la laissaient tranquille et elle se rappelait qu’elle était ma mère.

« Gertie, elle m’a dit un jour, quand tu seras mariée et que t’auras des enfants, je te souhaite tout le meilleur, mais j’espère que t’as bien compris ce qu’est une bonne épouse : une femme fait soit le bonheur, soit la ruine de son mari. Faut s’y mettre à deux pour réussir un mariage, mais la femme, c’est le pilier d’un foyer heureux. »

La première fois que j’ai vu Alvin, c’est quand il est venu à cheval me demander ma main. Mon père avait tout arrangé avec lui. Alvin est un gros costaud qui a toujours été brusque, mais à l’époque, il allait à l’église et Papa disait qu’il était dur à la peine. Le jour où je suis partie de la maison, à peine deux semaines avant mon quatorzième anniversaire, ma mère était assise à la table de la cuisine, elle se tordait les mains en marmonnant une histoire d’ouragan. Y avait rien d’autre que des nuages de pluie dans le ciel ce jour-là, mais elle voulait pas en démordre. Une fille a besoin de sa mère au moment où elle quitte le nid, mais pour ma mère, c’était comme si j’existais plus. J’ai pris une sacoche et j’y ai mis ce que je pouvais : une chemise de nuit et une robe de rechange, deux tabliers et des sous-vêtements. Une fois le sac rempli, j’ai pris une courtepointe qu’on avait cousue ensemble, ma mère et moi. C’était surtout la mienne vu qu’il y a du coton dans les carrés de tissu – celles que faisait ma mère, elles avaient quasiment pas de rembourrage dedans –, et au milieu, j’ai mis un poêlon en fonte, des casseroles et du linge de maison que j’avais gardés pour le jour de mon mariage. J’ai noué les coins de la couverture autour de mon cou et mis le sac sur mon épaule. J’ai décroché ma vieille poupée de chiffon qui était suspendue à un crochet dans la chambre où je dormais avec Berns, et je l’ai posée dans les bras de Maman. « Prends soin du bébé », je lui ai dit. Il y avait pas d’autre moyen qu’elle arrête de parler de la tempête. Elle s’est mise à l’embrasser et à la bercer. Moi, j’aurais tellement voulu être à la place de cette poupée.

Ce matin, les cigales braillent comme pour me prévenir, mais j’ai pas besoin d’elles pour me dire qu’il fait une chaleur d’enfer. En août, il y a pas de répit. Il est même pas encore sept heures et je sens déjà la sueur mouiller ma robe. Cette vieille guenille est toute distendue, il y a que quand je transpire qu’elle me colle à la peau. J’ai mis mes derniers chiffons propres dans ma culotte vu que j’ai mes règles. Mes deux filles cadettes ont six et dix ans. Il faut qu’elles retournent à Branchville sinon elles vont mourir. Mary, la plus p’tite, est malade. Deux jours qu’elle a rien mangé, j’ai peur de ce que la journée va nous apporter. Je leur donne un peu de tabac à priser pour tromper la faim et je les lave comme je peux avec l’eau de la pompe, dehors. Mais elles ont que la peau sur les os. On est tous affaiblis par la faim et je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger avant que je perde une des p’tites, ou les deux.

J’ai bien l’intention d’aller trouver mon frère rapport à sa lettre, et peut-être qu’avec sa femme, ils pourront garder Mary et Alma le temps que je trouve une solution. Mary peut faire un peu de couture, et le ménage. Elle a un appétit d’oiseau. Alma sait se servir d’un fusil et étriper un porc. Et elle connaît ses tables. C’est moi qui lui ai appris, même si l’arithmétique, ça sert pas à grand-chose par les temps qui courent. Il y a rien à compter. Zéro c’est zéro, un point c’est tout. N’empêche, c’est rudement utile de savoir compter pour une gamine de dix ans.

Je vais chercher le fusil de chasse qu’on va emmener à Branchville, mais je laisse le vomi et les dégâts qu’Alvin a faits pendant la nuit. Un tas d’insectes passent au travers de la porte moustiquaire trouée et se posent sur toutes ces saletés. Dehors, c’est pas mieux. Le marais de Polk est sans pitié. J’ai trouvé des sangsues grosses comme des bébés couleuvres sur mes filles et elles ont les pieds couverts de plaies à cause de l’humidité. Ce marais, c’est une infection. Il grouille de bestioles que tout le monde préférerait oublier.

Le fusil, il était à ma mère – un Fox Sterlingworth à double canon juxtaposé. C’est son père qui lui avait donné. Quand mon père est mort, Berns me l’a apporté lui-même vu qu’Al m’avait enfermée à la maison pour pas que j’aille à l’enterrement. Mon frère s’est arrangé pour que le corbillard longe le chemin de terre devant chez nous, pour que je puisse rendre un dernier hommage à mon père derrière la porte moustiquaire. Après l’enterrement, Berns est revenu et quand Al a vu le fusil, il l’a laissé entrer. Berns l’a posé sur la table et m’a expliqué que ça appartenait à la famille du côté de ma mère, alors c’était normal que ça revienne à la fille. Alvin a fait main basse dessus et a voulu le vendre, mais je lui ai dit que ça pouvait servir à chasser. Et il nous a nourris, ce fusil-là. J’ai bien l’intention de l’emmener à Branchville aujourd’hui. Les temps sont durs et désespérés ; sur la route, le premier venu est prêt à tuer pour cinq cents. Vrai de vrai.

On est parties avant la demie et on coupe par le marais, où les arbres nous protègent de la chaleur. La route de Branchville, je la connais bien. Ça nous prendra plus de temps que de longer la voie ferrée, mais au plus chaud de la journée, on aura besoin d’être abritées du soleil. Les pucerons noirs se jettent sur nous comme sur un festin. Ce que ça serait bien de pouvoir manger comme ça ! Alma surveille le bord de la route, à l’affût d’un serpent ou d’une autre proie. Devant nous sur le chemin, elle m’appelle :

— Regarde, Maman !

Je suis son doigt du regard et j’aperçois le plus gros nid d’alligator que j’ai jamais vu. Ni une ni deux, je cherche la mère des yeux, mais non, pas de maman alligator en vue. Elle doit être énorme, d’après la taille du nid.

— Bon Dieu, Alma, il est sacrément gros, hein !

Elle sourit, toute fière de l’avoir repéré. Mary la tire par la manche et demande :

— C’est quoi ? Fais voir !

Alma l’attire vers elle et lui montre. Quand la p’tite le découvre, elle aussi, elle se retourne vers moi, effrayée, mais je m’arrête pas de marcher pour autant.

— Les alligators, ça chasse que la nuit, il y a pas de danger, je lui dis.

Ensemble, on passe à côté du monticule et on avance au milieu des plantes rampantes.

Alma gambade devant pour montrer qu’elle connaît le chemin. C’est une rapide. Je l’ai vue attraper un écureuil et lui briser la nuque avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour la mordre. Elle a toujours été vive, mais à force de privations, elle devient moins agile. Elle a réussi à échapper aux mains de son salaud de père plus d’une fois. J’ai peur qu’un jour, il prenne le fusil et qu’il en finisse avec elle. S’il nous tue, je devrai en rendre compte à Dieu. Ces deux petites iront en enfer payer pour les péchés de leur mère, vu que je les ai pas encore fait baptiser.

* * *

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

PREMIÈRES LIGNE #28

PREMIÈRES LIGNE #28

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi même si c’était il y a 15 ans , un énorme coup de cœur à l’époque

La Cité des jarres

de Arnaldur Indridasson

REYKJAVIK 2001

1

Les mots avaient été écrits au crayon à papier sur une feuille déposée sur le cadavre. Trois mots, incompréhensibles pour Erlendur.Le corps était celui d’un homme qui semblait avoir dans les soixante-dix ans. Il était allongé à terre sur le côté droit, appuyé contre le sofa du petit salon, vêtu d’une chemise bleue et d’un pantalon brun clair en velours côtelé. Il avait des pantoufles aux pieds. Ses cheveux, clairsemés, étaient presque totalement gris. Ils étaient teints par le sang s’échappant d’une large blessure à la tête. Sur le sol, non loin du cadavre, se trouvait un grand cendrier, aux bords aigus et coupants. Celui-ci était également maculé de sang. La table du salon avait été renversée.La scène se passait dans un appartement au sous-sol d’un petit immeuble à deux étages dans le quartier de Nordurmyri1. L’immeuble se trouvait à l’intérieur d’un petit parc entouré d’un mur sur trois côtés. Les arbres avaient perdu leurs feuilles qui recouvraient le parc, en rangs serrés, sans laisser nulle part apparaître la terre, et les arbres aux branches tourmentées s’élançaient vers la noirceur du ciel. Un accès couvert de gravier menait à la porte du garage. Les enquêteurs de la police criminelle de Reykjavik arrivaient tout juste sur les lieux. Ils se déplaçaient avec nonchalance, semblables à des fantômes dans une vieille maison. On attendait le médecin de quartier qui devait signer l’acte de décès. La découverte du cadavre avait été signalée environ quinze minutes auparavant. Erlendur était parmi les premiers arrivés sur place. Il attendait Sigurdur Oli d’une minute à l’autre.Le crépuscule d’octobre recouvrait la ville et la pluie s’ajoutait au vent de l’automne. Sur l’une des tables du salon, quelqu’un avait allumé une lampe qui dispensait sur l’environnement une clarté inquiétante. Ceci mis à part, les lieux du crime n’avaient pas été touchés. La police scientifique était occupée à installer de puissants halogènes montés sur trépied, destinés à éclairer l’appartement. Erlendur repéra une bibliothèque, un canapé d’angle fatigué, une table de salle à manger, un vieux bureau dans le coin, de la moquette sur le sol, du sang sur la moquette. Du salon, on avait accès à la cuisine, les autres portes donnaient sur le hall d’entrée et sur un petit couloir où se trouvaient deux chambres et les toilettes.C’était le voisin du dessus qui avait prévenu la police. Il était rentré chez lui cet après-midi après être passé prendre ses deux fils à l’école et il lui avait semblé inhabituel de voir la porte du sous-sol grande ouverte. Il avait jeté un œil dans l’appartement du voisin et l’avait appelé sans être certain qu’il soit chez lui. Il n’avait obtenu aucune réponse. Il avait attentivement scruté l’appartement du voisin, à nouveau crié son nom, mais n’avait obtenu aucune réaction. Ils habitaient à l’étage supérieur depuis quelques années mais ils ne connaissaient pas bien l’homme d’âge mûr qui occupait le sous-sol. L’aîné des fils, âgé de neuf ans, n’était pas aussi prudent que son père et, en un clin d’œil, il était entré dans le salon du voisin. Un instant plus tard, le gamin en était ressorti en disant qu’il y avait un homme mort dans l’appartement, ce qui ne semblait pas le choquer le moins du monde.

– Tu regardes trop de films, lui dit le père en s’avançant vers l’intérieur où il découvrit le voisin allongé, baignant dans son sang sur le sol du salon.Erlendur connaissait le nom du défunt. Celui-ci était inscrit sur la sonnette. Mais, pour ne pas courir le risque de passer pour un imbécile, il enfila une paire de fins gants de latex, tira de la veste accrochée à la patère de l’entrée le portefeuille de l’homme où il trouva une photo de lui sur sa carte de crédit. C’était un dénommé Holberg, âgé de soixante-neuf ans. Décédé à son domicile. Probablement assassiné.Erlendur parcourut l’appartement et réfléchit aux questions les plus évidentes. C’était son métier. Enquêter sur l’immédiatement visible. Les enquêteurs de la scientifique, quant à eux, s’occupaient de résoudre l’énigme. Il ne décelait aucune trace d’effraction, que ce soit par la fenêtre ou par la porte. Il semblait à première vue que l’homme avait lui-même fait entrer son agresseur dans l’appartement. Les voisins avaient laissé une foule de traces dans l’entrée et sur la moquette du salon lorsqu’ils étaient rentrés dégoulinants de pluie et l’agresseur avait dû faire de même. A moins qu’il n’ait enlevé ses chaussures à la porte. Erlendur s’imagina qu’il avait été des plus pressés, puis il se dit qu’il avait pris le temps d’enlever ses chaussures. Les policiers de la scientifique étaient équipés d’aspirateurs destinés à ramasser les plus infimes particules et poussières dans l’espoir de mettre au jour des indices. Ils étaient à la recherche d’empreintes digitales et de traces de terre provenant de chaussures n’appartenant pas aux occupants des lieux. Ils étaient en quête d’un élément provenant de l’extérieur. De quelque chose qui signait le crime.Erlendur ne voyait rien qui laissât croire que l’homme eût reçu son invité avec un grand sens de l’hospitalité. Il n’avait pas fait de café. La cafetière de la cuisine ne semblait pas avoir été utilisée au cours des dernières heures. Il n’y avait pas non plus trace de consommation de thé et aucune tasse n’avait été sortie des étagères. Les verres n’avaient pas bougé de leur place. La victime était une personne soigneuse. Chez elle, tout était en ordre et parfaitement à sa place. Peut-être ne connaissait-elle pas bien son agresseur. Peut-être son visiteur lui avait-il sauté dessus sans crier gare dès qu’elle lui avait ouvert sa porte. Sans enlever ses chaussures.Peut-on commettre un meurtre en chaussettes ?Erlendur regarda autour de lui et se fit la réflexion qu’il lui fallait mettre de l’ordre dans ses idées.De toutes façons, le visiteur était pressé. Il n’avait pas pris la peine de refermer la porte derrière lui. L’agression elle-même portait les marques de la précipitation, comme si elle avait été commise sans la moindre préméditation, sur un coup de tête. Il n’y avait pas de traces de lutte dans l’appartement. L’homme devait être tombé directement à terre et avoir atterri sur la table qu’il avait renversée. A première vue, rien d’autre n’avait été déplacé. Erlendur ne décelait aucune trace de vol dans l’appartement. Tous les placards étaient parfaitement fermés, de même que les tiroirs. L’ordinateur récent et la vieille chaîne hi-fi étaient à leur place, le portefeuille dans la veste sur la patère de l’entrée, un billet de deux mille couronnes et deux cartes de paiement, une de débit et une de crédit.

On aurait dit que l’agresseur avait pris ce qui lui tombait sous la main et qu’il l’avait jeté à la tête de l’homme. Le cendrier d’une couleur verdâtre et en verre épais ne pesait pas moins d’un kilo et demi, pensa Erlendur. Une arme de choix pour qui le souhaitait. Il était peu probable que l’agresseur l’ait apporté avec lui pour l’abandonner ensuite, plein de sang, sur le sol du salon.C’était là les indices les plus évidents. L’homme avait ouvert la porte et invité ou, tout du moins, conduit son visiteur jusqu’au salon. Il était probable qu’il connaissait son visiteur mais cela n’était pas obligatoire. Il avait été attaqué d’un coup violent à l’aide du cendrier et l’agresseur s’était ensuite enfui à toutes jambes en laissant la porte de l’appartement ouverte. C’était clair et net.Excepté pour le message.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi