PREMIÈRES LIGNES # 3

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et encore merci à Aurélia

Alors le troisième livre choisi est :

La vie en rose de Marin Ledun

La suite de Salut oh toi mon frère

1

Comme chaque matin, le chien baptisé Kill-Bill s’avance sur le pas de la porte de la cuisine au son des informations nationales du service public radiophonique. Fidèle à ses habitudes, il trottine jusqu’au pot de géraniums sur lequel il pisse, remue deux fois la queue et hume l’air, la mine songeuse. Fourrure impeccable, le poil long et noir de Bigorre sur le dos, brun aux pattes et fourrure blanche sur la poitrine, quarante-sept kilos à la pesée, regard conquérant et filet de bave athlétique aux babines. Grande classe. Le bouvier bernois dans toute sa splendeur vachère et bovine. Derrière lui, Élodie Callac minaude sur France Inter que le soleil se lève à l’instant. Tu parles d’une nouvelle ! Le chien le voit bien, et d’ailleurs, il s’en contrefiche.

Il a d’autres priorités.

Cinq événements successifs attirent son attention. Dans l’ordre – ne vous fiez surtout pas à son air débonnaire, le bouvier est méthodique et précis : le plongeon d’un ragondin paniqué dans le lit de la rivière, en contrebas. La progression furtive d’un lézard sur le mur du garage sous l’œil assassin de Gobbo et Thalabert, les deux chats de la famille. Dans le lointain, le grondement sourd et mécanique du TGV Marseille-Lyon de sept heures moins le quart passant en trombe devant la gare de Tain-l’Hermitage, de l’autre côté du Rhône, à flanc de colline. Comme en écho, le hurlement inhabituel d’une sirène de police dans le centre-ville de Tournon, deux kilomètres plus au sud. Et la soudaine odeur de tartines grillées et beurrées qui lui parvient depuis la maison.

D’un mouvement altier de l’arrière-train, Kill-Bill fait prestement demi-tour et retourne illico à l’intérieur de la cuisine.

— Ah, tu es là, toi ! fait Gus, sourire aux lèvres, en lui fourrant un quignon de pain dans la gueule.

Lui, c’est le numéro six de la fratrie. Affectueusement : le petit dernier. Gustave, dit Gus. Le plus beau, il va sans dire. Qui a longtemps appelé le chien Kill-Boule parce que, tout môme, il pensait que Bill était le prénom du rouquin dans la bande dessinée de Roba et donc Boule celui du cocker. Qui espère qu’il y aura steak-frites et glace à la vanille au menu de la cantine aujourd’hui. Qui termine gentiment sa première année en classe de troisième, après bientôt six ans de bons et loyaux services en tant qu’élève au collège Saint-Julien. Et qui s’inquiète (un peu) en se demandant s’il y a une vie après le brevet.

Touchant et, dans l’ensemble, plutôt détendu.

Kill-Bill se recentre sur sa routine. Il mâchouille sa prise un moment, puis il se dirige vers Camille, la numéro quatre, qui l’envoie promener avec dégoût, avant de se rabattre en bavant sur Antoine, le numéro cinq. Bonne pioche. L’étreinte dure le temps d’une caresse virile. Elle lui rapporte une nouvelle tranche de pain, au beurre demi-sel cette fois, et n’est interrompue que par l’appel au meurtre que pousse Camille quand elle constate que la douche est occupée.

— Sors de là !

— Deux secondes !

— Mon bus est dans vingt minutes…

— Va chier !

— C’est déjà fait !

La subtilité dialectique de l’échange émeut Kill-Bill. Il émet un aboiement joyeux et se précipite dans le couloir pour participer in situ à la joute verbale. Il évite de justesse un coup de pied circulaire mais, porté par son élan, percute de plein fouet la porte de la salle de bain en retour et, la queue basse, file se planquer sous l’escalier en couinant.

Fin de l’épisode canin.

Derrière la porte, c’est moi, Rose Mabille, vingt-deux ans, une licence de lettres classiques et en congé sabbatique jusqu’à nouvel ordre. Je suis la numéro trois d’une famille de six enfants dont les trois derniers, Antoine, Camille et Gus, d’origine colombienne, ont été adoptés. Plus le chien et les chats. Moins mes parents, en vadrouille à l’autre bout du monde, ainsi que mes deux frères aînés, enseignants-chercheurs à la fac de Grenoble, l’un en histoire des idées, l’autre en mathématiques. Assise du bout des fesses sur le rebord de la baignoire, je compte et recompte les quatre brosses à dents plantées dans un verre à moutarde posé sur le lavabo, face à moi. Tee-shirt Guns N’Roses élimé, période « Welcome to the Jungle », culotte aux chevilles et blues du mardi matin.

Le gros blues.

Le genre qui vous pousserait à écouter l’intégrale de Claude François sous la douche, voyez !

Ou à s’enfiler en guise de biscuits apéritif un paquet de mort-aux-rats en matant un documentaire d’Arte sur la joie de vivre de Kurt Cobain, de Whitney Houston et d’Amy Winehouse.

Quand, la semaine dernière, Adélaïde et Charles, nos parents, m’ont annoncé qu’ils partaient pour trois semaines en Polynésie française, sur le coup, pour être franche, j’ai pensé que c’était une bonne idée. Injuste mais cool. Mon père venait d’être recalé pour la troisième année consécutive au concours de notaire, cette fois-ci dès l’épreuve écrite, à la grande joie de ma mère. Il avait le moral dans les chaussettes, s’emmêlait dans les articles du Code civil et parlait de se payer une nouvelle voiture pour se changer les idées – carrément l’angoisse. Le même jour, Adélaïde a pris le taureau par les cornes et appelé son patron. Au terme d’un rendez-vous rondement mené, elle a obtenu au bluff un arrêt maladie pour burn-out, rempli les papiers pour la sécurité sociale, vérifié la date de validité de leurs passeports, acheté deux billets ouverts Lyon-Papeete à l’agence de voyages la plus proche et deux valises qu’elle a aussitôt remplies de maillots de bain, de robes à fleurs et de chemises hawaïennes.

Plus tard, après les pâtes bolognaise mais avant le cake aux fruits confits, j’étais proclamée chargée de famille. Trois semaines, le temps que Charles fasse le point. La nuit même, j’expliquais à mon homme, Richard Personne, lieutenant de police de son état officiant au commissariat de Tournon, pourquoi je désertais temporairement le lit conjugal. Mais pas le conjoint, cela allait de soi.

Vert-Pêche s’est figé – le surnom date de l’époque où je ne connaissais ni son nom ni sa profession et où il n’était qu’un homme-fruit pour moi.

— Tu me charries ?

— Tu peux même venir dormir avec moi. Mes parents nous laissent leur lit.

— Voilà, tu me charries…

Je l’ai embrassé.

— Je savais que tu comprendrais.

Le lendemain, je déposais les deux démissionnaires à l’aéroport Saint-Exupéry avec force baisers, tongs, crème solaire et anti-moustiques. Bon débarras, évitez de revenir avec un septième enfant, gaffe aux poissons-pierres dans les lagons, ia ora na à Kelly Slater et Michel Bourez de ma part et rapportez-moi des disques de heavy metal tahitien, si vous pouvez, mais par pitié, pas de colliers de fleurs.

C’était samedi.

Trois jours plus tard, je suis là, le cul sur la faïence gelée, à verser toutes les larmes de mon corps, un test de grossesse dans une main et un paquet de certitudes qui volent en éclats dans l’autre.

Positif évidemment, le test.

Pas prévu non plus, ça serait trop simple – faut croire qu’après vingt-deux ans de famille nombreuse dont vingt-deux de militantisme féministe maternel, je pense encore que les enfants n’arrivent qu’à dos de cigognes alsaciennes.

Pour la première fois de ma vie, je ne sais pas quoi répliquer aux yeux bleu revolver mais paniqués qui me fixent dans le miroir, l’air de dire : « Et maintenant, on fait quoi ? »

— Va chier ! je balance donc à mon reflet.

— C’est déjà fait ! répond donc Camille, toujours dans le couloir.

Je me laisse glisser sur le carrelage et je prie pour qu’un miracle ait lieu, pendant qu’elle tambourine de plus belle. Saint Lemmy, si tu existes, que ta volonté soit faite, que ton Jack Daniel’s vienne et que ce fichu test Clearblue change de couleur ! Quand les cris de ma sœur deviennent vraiment insupportables et juste avant que les premières notes d’« Être une femme» de Michel Sardou deviennent une mélodie complète dans mon cerveau malade, je me relève en ravalant mes larmes, remonte ma culotte et cache le test dans la bretelle de mon soutien-gorge. Je déverrouille alors la porte et fonce, tête baissée, sur Camille.

Qui se tient dans l’encadrement, interdite.

— Tu as pleuré ?

— Bien sûr que non.

Je me redresse. Ma sœur tique. Une lueur dubitative s’allume dans ses yeux.

— Tu ne pleures jamais.

— Si, chaque fois que je relis Le seigneur des anneaux de Tolkien et que je réalise que Gollum, le personnage le plus puissant et le plus complexe de l’histoire, meurt à la fin. C’est une tragédie.

Elle ne se laisse pas démonter pour autant.

— Le petit flic t’a plaquée ?

Richard… J’en avais oublié que ce test de grossesse avait un père et un responsable. Ça ne me soulage pas vraiment, mais je me sens moins seule, d’un coup. J’ai un nom à accoler à l’objet de ma colère.

— Va chier.

— Tu te répètes.

— Et n’oublie pas qu’on a rendez-vous avec ton prof de maths, ce soir.

— Va mourir.

— Avec plaisir.

Je m’efface pour la laisser passer. Elle hausse les épaules, agacée et déçue, me frôle en grimaçant et s’enferme à double tour dans la salle de bain. Je m’écrie à travers la porte que je l’aime.

Elle, de me rétorquer :

— Moi aussi, charogne.

Je souris, enfin. Kill-Bill, qui s’estime lésé, bondit hors de sa cachette et vient me fourrer sa truffe humide contre l’entrecuisse au moment où la sonnerie de mon portable retentit.

Je consulte l’écran.

Vanessa, propriétaire de Popul’Hair, le salon de coiffure où j’officie en tant qu’attachée culturelle tous les lundis et vendredis depuis deux ans – Culture & Coiffure, un concept novateur, égalitaire et exclusif à base de lotions capillaires, de shampoings à prose essentielle, de bigoudis en fleur, de versets sarcastiques et de rimes pauvres ou riches, amateurs de nuques longues, de brosses et punks à chiens acceptés. Vanessa tombe à pic, j’ai besoin d’une oreille attentive.

Le chien m’observe curieusement, la truffe frémissante toujours calée contre mon pubis.

— Quoi ?

Il a cet air étrange du bouvier à qui on ne la fait pas, du style « Tu crois peut-être que je n’ai pas deviné ? ». Comme pour me rappeler que les odeurs, les sécrétions, c’est son domaine d’expertise, après tout.

— Dégage !

Je le repousse, il n’est pas dupe, puis je décroche et je me lance, prête à tout déballer :

— Tu vas rire.

— Ça m’étonnerait, dit-elle. Je viens de me faire cambrioler.

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PREMIÈRES LIGNES #2

PREMIÈRES LIGNES #2

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le second livre choisi est :

Crois Le de Patrice Guirao

Chapitre un

Il est pas plus grand qu’un lavabo de pissotière, épais comme une armoire à pharmacie et jaune terreux. Je l’aime bien. Jaune pisseux. Il doit avoir cent vingt ans. Il les a même, peut-être, depuis cent vingt ans.

Debout, pieds nus dans ses savates1 d’un gris avancé, les ongles endeuillés d’une vénérable crasse chèrement acquise au terme de longues semaines d’abstinence d’eau savonneuse, il me regarde. Flottant dans son short colonial d’un sempiternel beige auréolé — c’est une couleur à lui, que je n’ai encore jamais vue ailleurs que sur ce short —, et sa chemisette bleu eau du port après les pluies. Il me sourit. Je ne l’ai pas entendu entrer.

Presque chauve. Six poils en tout. Mais longs.

Trois sous le menton, un sur chaque joue, et le dernier, qui voudrait se faire passer pour un cheveu, planté en plein milieu de la route, sur un crâne désertique fréquenté par un malheureux pou asthmatique. Certainement veuf.

C’est Lying, Paul-Arman-Lying dit Toti. Il me tend une main calleuse aux extrémités d’un beau marron soutenu qui fait naître en moi une soudaine angoisse.

Quels sont les rapports qu’entretient Toti avec le papier toilette ? Pas le temps d’y répondre. La politesse et la bienséance ont raison de mes inquiétudes et je lui serre la paluche en me relevant de mon fauteuil.

– Salut Toti ! Comment va ?

Pour toute réponse j’ai droit à un large sourire de piano fin XIXe-début surréalisme. Une dent oui, deux dents non — et dehors pareil — et un hochement de tête accompagné d’un généreux :

– T’ente et un !

Eh oui, trente et un Toti ! Trente et un ! Nombre fatidique. Tout comme trente, et aussi vingt-huit, plus rarement, et plus rarement encore vingt-neuf.

Cher Toti !

Quand tu le vois comme ça, avec sa dégaine de termite, t’as envie de lui filer cent balles. Et justement, c’est pour ça qu’il est là !

Il vient se faire payer le loyer. Et les trente et un janvier, mars, mai, juillet, août, octobre et décembre, c’est jour de loyer !

Le sourire est toujours large et vient par les commissures des lèvres rejoindre les fentes clignotantes de ses petits yeux furtifs. Il a récupéré sa main et j’avoue que je ne me suis pas fait prier pour la lui rendre, tout en gardant, par-devers moi, entre mes doigts délicats, comme un arrière-goût de moisi un peu aigre — je sais : ça n’existe pas, mais c’est juste pour donner une idée de l’impression que ça laisse quand t’as serré la main de Toti. Il s’empresse de me la tendre à nouveau avec, cette fois, un morceau de sac en papier sur lequel sont griffonnées des colonnes de chiffres, censées justifier la quittance de loyer.

– T’ente et un. Sichendouze f’ancs soichante t’ois, en plus les cha’ges aujou’d’hui.

Tiens !? Ce mois-ci, il me fait une augmentation de six cent douze francs et soixante-trois centimes pour les charges ! J’ai beau faire de terribles efforts pour essayer de comprendre quelles dépenses ont pu, ce mois-ci, engendrer une augmentation de charges, je ne vois pas.

Trente-huit mètres carrés au quatrième et dernier étage, sans ascenseur. Pas de chauffage. Forcément, sous les tropiques ! Pas de clim non plus. Aucun entretien des parties communes. Non je ne vois vraiment pas.

– Toti, c’est quoi cette augmentation des charges ?

– Pas omentation ! Dolla’ !

– Quoi, dollar ?

– Dolla’ monter, cha’ges monter !

Ah mon Toti ! Mon inénarrable bailleur ! Plus je te côtoie et mieux je comprends d’où te vient ta fortune !

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’augmentation du dollar et les charges de ce putain d’immeuble vétuste que nous partageons, tes locataires de misère et moi-même, avec les cafards, les margouillats, les insectes rampants de tout poil et quelques rats faméliques ?

– Comment ça, le dollar monte ! Le dollar monte, c’est son droit ; mais ici, c’est toujours des francs Pacifique Toti ! On est à Tahiti, on ne paye pas en dollars !

– Non pas payer dolla’. Payer f’ancs !

Là, il fait le con.

– Toti arrête ! Tu crois pas que je vais te payer quoi que ce soit en plus ! Toti ? Tu trouves pas qu’il est assez cher comme ça ton loyer ? Soixante-sept mille huit cent vingt-quatre, plus sept mille quatre cent quatorze de charges, plus… Et en plus, regarde, tu t’es encore gouré dans l’addition. T’as encore additionné la date avec le total !!!!???

Le vieux Toti met sa vieille main devant sa vieille bouche, l’air songeur, un rien dubitatif, comme si soudain toutes ses valeurs venaient de s’effondrer et qu’il cherchait à comprendre pourquoi.

Une innocence bafouée. Il en a la larme à l’œil le Toti. Tant d’injustices après tant d’années de sacrifices, c’est trop pour ses vieilles épaules. Il est triste.

– Alo’s, pas sichen douze f’ancs soichante-t’ois… sichen douze f’ancs seu’ment !

– Non Toti, pas question ! En plus tu sais bien que les centimes ça existe plus depuis des lustres !

– Un peu alo’s !

– OK. Je te donne douze francs et pas un franc de plus. En échange, tu n’encaisses pas le chèque avant le 15.

Un rayon de soleil vient d’illuminer les deux petites fentes au travers desquelles Toti scrute le monde depuis des millénaires, et son sourire aux rides filasses éponge les deux gouttes de morve, qui commençaient à couler de ses narines écrasées.

– D’acco’d. Tu donnes douze f ’ancs main’nant. Et d’acco’d le 15.

Et c’est comme ça depuis des dizaines d’années. Sou après sou, franc après franc, million après million.

La Chine est en marche M. Snow !!

Toti possède tout l’immeuble. Quatre étages de béton d’une laideur infâme, mais au beau milieu de l’avenue du Prince-Hinoi. En pleine ville.

Il en a un autre plus grand à Fare Ute, avec des entrepôts, qu’il loue également. Pendant de longues années, il a cultivé des légumes sur des terres accrochées au flanc de la montagne où même les chèvres ne se seraient pas aventurées. Carotte après carotte, tomate après tomate, taro après taro, chou après chou, il a rempli sa marmite.

La mienne pour l’instant est comme moi : sans fond.

Pas brillantes les finances. Juste de quoi m’offrir ce bureau miteux avec sur la porte la plaque :

AL DORSEY

Détective privé – Filatures – Enquêtes

Surveillance – Recherches – Renseignements

Protection

La totale, quoi. La plupart du temps c’est plutôt : Surveillance et Filatures et pas trop : Recherches et Enquêtes, mais bon, bon an mal an, ça roule.

J’ai mis également une plaque à l’extérieur devant l’immeuble, mais ils ont posé un panneau de stationnement interdit juste devant. Comme ça, ça reste discret !

Mon vrai nom c’est : Édouard Tudieu de la Valière mais, pour un privé, ça le fait pas. Alors j’ai pris un nom d’emprunt : Al Dorsey, comme le Dorsey de l’orchestre de Sinatra dans les années 40. Ça sonne quand même plus américain que Tudieu de la Valière !! Faut ce qu’il faut.

Toti prend son chèque, qu’il froisse dans une poche de son short, entre une rondelle, un joint de robinet et trois boulons huileux ramassés sur la chaussée. Il se cure le nez d’un ongle expert. Toujours souriant, il me tourne le dos et passe la porte restée ouverte qu’il claque derrière lui tout en marmonnant quelques pensées profondes, qui semblent le réjouir au plus haut degré, mais dont je ne saisis malheureusement pas le sens à cause de la sonnerie du téléphone.

C’est Lyao-ly Ma fiancée. Baldwin, notre chien a disparu. Lyao-ly ne l’a pas vu de la matinée. D’habitude il passe son temps à côté d’elle, mais là, depuis ce matin, pas le moindre signe de vie.

– Tu es allée voir chez Marc ? Des fois, il va à côté, chez Marc. Il aime bien se vautrer dans ses hibiscus.

Visiblement ce n’est pas une bonne piste. Si j’en crois le ton de Lyao-ly, j’ai encore dit une connerie. C’est évident qu’avant de m’appeler elle a cherché partout dans le quartier et c’est vraiment en dernier ressort qu’elle m’appelle.

– Excuse-moi chérie. Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je peux faire !! Est-ce qu’elle en sait quelque chose, ma chérie, de ce que je peux faire ? Est-ce que c’est elle la détective ? Est-ce que j’ai seulement un cœur, pour poser une telle question ? Que faut-il qu’il arrive à la maison pour que je daigne m’occuper des miens ?

– Enfin, c’est pas si grave. Il va revenir Baldwin. Il a dû aller courir la chienne en chaleur. D’ici quelques heures, il sera de retour. Il ne faut pas t’en faire.

Ah ! C’est sûr qu’en étant comme moi on ne risque pas de s’en faire. Avec une telle attitude, notre chien peut bien crever dans son coin, baigné dans son sang, écrasé par un flot continu de voitures et de 4×4 sur la RDO2 sans que personne ne s’en inquiète.

Il faut absolument faire quelque chose, avant que ma Lyao-ly ne se vide sur place de toutes les larmes de son corps. Avec la chaleur qu’il fait, c’est pas bon pour la santé

– D’accord, je m’en occupe. Ne t’inquiète plus. Je t’aime… Oui, le chien aussi. À tout à l’heure…

Non je ne raccroche pas. J’écoute. Un message pour moi ce matin. Très bien. Elle a oublié. Forcément avec cette histoire de chien… Un rendez-vous à 11 heures. Très bien aussi, il est moins dix. Super ! Mais non l’essentiel c’est que je sois prévenu. Bien sûr que je ne lui en veux pas, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’appel est arrivé à la maison et pas au bureau ? Comment ? Maryse ? Que vient faire Maryse… Mais oui, Lyao-ly attendait un coup de fil de Maryse, son agent de Los Angeles qui comme je le sais pertinemment appelle toujours au bureau, de peur de déranger Lyao-ly avec le décalage horaire et Lyao-ly a fait faire le renvoi du numéro à la maison ce matin en oubliant de m’en avertir. Voilà tout.

– Il est 11 heures chérie. On frappe à la porte. Je crois que mon rendez-vous est là. Je te laisse… Comment ? Baldwin ! C’est Baldwin qui vient de rentrer et qui aboie ! Génial ! Tu vois, fallait pas t’inquiéter. Je te laisse.

Voilà une affaire rondement menée.

– Entrez !

C’est encore Toti accompagné d’un gros homme essoufflé et transpirant. Toti brandit un rectangle de caoutchouc vieux d’un siècle, ressemblant vaguement à un morceau de pneu, en se lamentant dans une langue sino-franco-kāina3 que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Il est bouleversé. Anéanti sous le poids de la fatalité. Ébranlé par tant d’injustice. Il s’adresse à moi, implorant comme un banni devant ses juges. C’est sa savate gauche. Il l’a explosée en descendant les escaliers et il est revenu me demander un trombone pour la réparer. Va, pour un trombone. Deux, même ! Pour si, en cas… Toti semble aller mieux. Il se saisit des trombones comme si sa vie en avait dépendu. Il va même de mieux en mieux. Le geste de l’habitude aidant, il a remis sa savate en état en un rien de temps. Il se redresse, un large sourire aux lèvres.

– E’tatique t’e plaît. Un…, deux ? Pou’ l’aut’e pied ! Pas qu’è tombe !

Comment lui refuser ses deux élastiques pour sécuriser sa savate droite ! Il les récupère, le geste gourmand, et se retire hilare en me laissant le gros homme sur le pas de la porte.

– Me’ci, Al. Me’ci.

Je lui fais un signe de la main pour le saluer et quelque peu dubitatif je m’adresse à l’homme debout qui n’a pas bougé depuis son arrivée avec Toti.

– Bonjour. Vous étiez avec Toti ?

Il avance d’un pas.

– Non. Je vous ai appelé tout à l’heure. J’ai eu votre secrétaire…

Le rendez-vous. C’est lui mon rendez-vous. Le premier depuis plus de trois semaines. Enfin du boulot. En tout cas je l’espère.

– Ah oui. Vous aviez rendez-vous à 11 heures ? C’est ça ?

– Oui. Votre secrétaire m’a dit de passer à 11 heures. Je suis arrivé en même temps que l’autre monsieur tout à l’heure et je suis entré avec lui.

– Oui oui, bien sûr. Asseyez-vous. Monsieur…?

– Levret. Noël Levret.

Il me tend la main. Je la lui serre. Jusque-là rien d’anormal.

– Asseyez-vous monsieur Levret. Prenez un siège. Justement je vous attendais. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

L’homme s’est installé dans le fauteuil Louis XIII que m’a donné la maman de Lyao-ly quand j’ai ouvert l’agence. Dieu seul sait comment ce fauteuil a atterri à Tahiti. En général le mobilier local est plutôt : bois de caisse découpé à la tronçonneuse, incrusté de formica. La classe quoi. D’ailleurs mon bureau n’échappe pas à la règle. Il est couleur locale, à l’exception du fauteuil. Le sol, d’un généreux Gerflex gris laiteux, accueille, en plus des cafards, un bureau monobloc en bois des îles avec trois tiroirs, une banquette qui sert parfois de couchage, deux armoires d’un marron éclatant, récupérées lors d’une vente aux enchères de la DCAN4, une table basse et deux autres petits fauteuils mi-crapaud, mi-grenouille, mais d’une agréable facture. Aux murs, les guirlandes de peinture verdâtre et ocre masquent de délicates lézardes, qui se perdent dans les méandres des auréoles du plafond. À droite, au fond, juste avant le coin cafetière-frigo, une rangée d’étagères habitées par mes livres préférés et mes dossiers en cours.

Pour ce qui est des dossiers en cours, c’est peut-être un bien grand mot. En fait, il y a une chemise cartonnée. Une seule et vide. Mais en cours.

Le père Levret est maintenant bien calé dans le fauteuil. Il a cessé de s’éponger le front et le cou avec son mouchoir en coton. Un mouchoir comme on n’en fait plus. Format nappe de pique-nique. Il a refermé son col, un col blanc, large de deux pouces, et c’est comme ça que je me suis aperçu que Noël Levret avait un lien direct avec les ordres. On n’est pas détective pour rien ! C’est un métier.

C’est vrai qu’il porte aussi une soutane et que, pour la déduction, dans ce cas de figure, ça aide.

– Je vous écoute monsieur Levret.

Un curé dans mon bureau ! Mais qu’est-ce qu’un curé peut bien attendre d’un détective privé ?


1 Expression caractéristique de Polynésie française, désigne les tongs, les samaras.

2 Route de dégagement ouest : voie rapide qui relie Papeete à Punaauia.

3 Kāina (mot originaire des Tuamotu) : sauvage ; par ext. : local, indigène.

4 Direction des constructions et armes navales, devenue par la suite DCN.

Trophée anonym’us : L’interview de la semaine : Fred Gevart

mercredi 20 février 2019

L’interview de la semaine : Fred Gevart

Fred Gevard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Fred Gevart

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non (les taiseux, comme on dit, ont le vent en poupe).

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Pour la vie et l’univers, 42 me paraît effectivement une réponse correcte. En revanche, pour le reste, il me semble qu’il faille tout de même tenir compte du dénivelé.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Sans trop d’hésitation Dean Moriarty, sauf que certains soirs j’insisterais vraiment pour faire le bob quand il se met en tête de prendre la route pour traverser le pays.4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?Sans doute celui de ressusciter les deadlines.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

All work and no play makes Jack a dull boy.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

C’est une partie qui s’est jouée en deux manches. La première c’était en 4ème, j’ai écrit un poème au sujet d’un personnage de BD qui m’avait ému, et pas mal d’autres ont suivi. Puis il y a eu une mi-temps, et la deuxième manche (décisive) s’est jouée en 1997 à cause à la fois d’une personne et d’un lieu (commun), dont les initiales sont SK.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Certains voient l’écriture comme une suture sur la plaie, d’autres comme le sel.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oui, mais dans ce cas je préfèrerais les écrire incognito.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

A vrai dire, je ne me souviens plus si c’est parce que je n’ai pas trouvé l’interrupteur ou bien parce qu’on avait coupé le courant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

10 à 12°c, pas de pluie, vent nul. Et surtout, comme je l’évoquais tout à l’heure, pas trop de dénivelé.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Franchement, quand on est pote avec Bubba, comme Patrick Kenzie et Angela Gennaro, je pense qu’on doit se sentir un peu plus peinard.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

A part compter les « E » dans le premier jet de La Disparition de Perec en cas d’insomnie, je ne vois pas. Pour ce qui est de mes statistiques personnelles, je viens de les vérifier (je te remercie pour cette question, c’était quand même très fastidieux). Est-ce un signe ? Mon taux est de 42,195 % Je te propose d’arrondir à 42.

Trophée anonym’us : Nouvelle 19 – Retardataire

dimanche 17 février 2019

Nouvelle 19 – Retardataire

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Les suicides, c’est toujours pour ma pomme. Voilà une demi-heure qu’on était bloqués dans ce wagon, serrés les uns contre les autres, respirations et sueur mêlées. Le pire, c’est que j’allais encore arriver à la bourre à mon rendez-vous avec Marco. Il allait être furieux. J’aurais beau lui expliquer que je n’y étais pour rien, que c’était de la faute d’un égoïste qui s’était jeté sur les rails, il dirait que je trouvais toujours une bonne excuse. Lui, c’était le type droit, bien réglé, fils d’un conducteur de train, alors mon incapacité à être à l’heure relevait à ses yeux du laxisme et du je-m’en-foutisme. Les gens pensent souvent cela des retardataires. Personne ne sait que c’est une véritable maladie. Enfin, le métro se remit en marche et les voyageurs laissèrent échapper des soupirs de soulagement. Arrivée à la station Chemin Vert, je sautai sur le quai et courus jusqu’au café où m’attendait Marco, rongeant son frein sur une banquette.

— Je suis désolée, dis-je en m’asseyant en face de lui, haletante. Il me considérait avec la même indifférence méprisante qu’une mouette face à une plage.

— Je ne veux même pas savoir ce qu’il t’est arrivé, lâcha-t-il. Cette fois, j’en ai ma claque. Mon cœur se serra. J’étais raide-dingue de Marco et l’idée qu’il puisse me larguer me tétanisait.

— Je t’ai déjà dit que je ne fais pas exprès, répliquai-je. Il y a un connard qui…

— Ça m’est égal. J’ai autre chose à faire que poireauter à t’attendre. Tu vois, cette heure que je viens de passer à cette table, j’aurais pu l’utiliser pour faire n’importe quoi d’autre de plus utile : un footing, du bénévolat, ou même appeler ma mère.

— Laisse-moi une chance. Je t’en prie. Je lui pris la main d’un air suppliant, mais il détourna le regard vers son café qui devait être glacé, depuis le temps.

— Appelle-moi quand tu seras prête à changer, répondit-il en se levant. On se retrouvera quelque part, mais si t’as une seule minute de retard, ce sera terminé pour de bon.

Et ce ne serait pas la première fois que je perdrais un mec à cause de mon retard chronique. C’était comme ça depuis toujours. Adolescente, j’avais été renvoyée de plusieurs bahuts car j’arrivais toujours en plein milieu des cours. J’avais déjà été licenciée quatre fois à cause de mon incapacité à respecter un planning. Cette tare minait ma vie.
Le soir, je me rendis chez mon amie Clémence, une célibataire endurcie dont la vie n’était réglée par aucune organisation familiale rigide et qui supportait mes visites désordonnées.

— Ça n’a pas l’air d’aller, observa-t-elle.

— Marco m’a mis un ultimatum, répondis-je. Soit je suis à l’heure à notre prochain rendez-vous, soit il me quitte pour de bon…

— Mince. Ça te pendait au nez, non ?

— Il a même été drôlement patient. Mes ex n’ont pas attendu aussi longtemps pour me dire d’aller voir ailleurs…

— Faut que tu te prennes en main, ma vieille, lâcha-t-elle. Achète-toi un réveil.

— C’est plus compliqué que ça. J’ai beau faire des efforts et mettre toutes les alarmes du monde, il y a toujours quelque chose qui fait que ça dérape.

— Rien n’est inéluctable. Il y a sans doute des spécialistes de ce genre de problèmes.

— J’ai déjà vu un psychologue. Il m’a conseillé de partir en avance pour arriver à l’heure à la prochaine séance. Soixante-dix euros pour m’entendre dire ça… Je devrais peut-être m’installer en Afrique. Mon beau-frère bosse dans l’humanitaire et il dit que là-bas, tout le monde se fiche des horaires.

— Mais il y a le paludisme et Boko Haram. — Décidément, il n’y a pas de monde idéal, soupirai-je.

— Je connais une excellente voyante, dit Clémence. En un rendez-vous, elle a résolu ma peur panique des tuyaux.

— Tu ne m’en as jamais parlé…

— Regarde, ils sont tous dissimulés sous les faux plafonds ou encastrés dans les murs. Je les ai même fait entourer de mousse pour ne pas entendre le bruit de l’eau qui court dedans. Maintenant qu’elle me le disait, il n’y avait en effet aucune tuyauterie visible dans l’appartement. Les gens ont parfois d’étranges phobies.

— Tiens, voici la carte de la voyante, dit Clémence. Elle trouvera.

Je lus l’inscription sur le rectangle cartonné : Jocelyne Lacanal,voyante et magnétiseuse.


Madame Lacanal ressemblait à une secrétaire de cabinet dentaire. Elle portait un tailleur gris, une broche épinglée sur la poitrine et des cheveux coupés en un parfait carré. La quarantaine, les yeux bleutés. Sans me signaler mes cinquante minutes de retard, elle me guida dans son salon et me fit prendre place dans un fauteuil en osier. La pièce était sobrement décorée, avec des murs blancs et du parquet vitrifié. Seule originalité : une belette empaillée montrait les crocs sur un buffet.

— En quoi puis-je vous être utile ? demanda la voyante.

Sous l’œil mauvais de la belette, j’entrepris de raconter le handicap qui m’affectait depuis la naissance. Les retards répétés, l’incapacité à me soumettre à un emploi du temps et les répercussions sur ma vie personnelle. Madame Lacanal ne fit aucune des habituelles remarques désobligeantes et sortit de sa poche un jeu de tarot dont elle disposa les cartes sur la table, faces cachées.

— Tirez.

Ma main hésitante se porta vers une carte située à l’extrême droite du carré et la retourna. La dame de cœur.

— C’est en rapport avec votre mère, annonça la voyante.

J’aurais préféré que ma mère reste en dehors de tout ça, mais elle avait déjà extirpé un pendule de sa poche et, les yeux fermés, se concentrait sur les mouvements de l’objet.

— L’accouchement de votre mère a été retardé, lâcha-t-elle finalement d’un air d’évidence.

Je restai quelques secondes interdite. Ma mère m’avait en effet parlé de cette mésaventure. Le jour de l’accouchement, un dimanche en pleine période estivale, l’hôpital manquait de personnel et le docteur lui avait administré des médicaments afin de retarder ma venue. Finalement, j’étais née vingt-quatre heures après le moment que la nature avait choisi pour moi : le 8 août à la place du 7…

— C’est pour cela que vous êtes toujours en retard, reprit la femme. Il n’y a qu’une solution pour ce problème : brûler votre extrait d’acte de naissance devant la maternité où votre mère a accouché, précisément à l’heure de votre venue au monde. Si vous réussissez, le rythme biologique reprendra son cours naturel.
Le traitement de Mme Lacanal heurtait ma rationalité mais elle était la seule à m’apporter une explication et une solution concrète. Ça ne coûtait rien de tenter. J’étais née à 5h04 dans une maternité du XIIe arrondissement. Je mis donc le réveil à quatre heures du matin pour avoir de la marge. Quand la sonnerie me tira de mon sommeil, je m’habillai et, sans perdre un instant, allai chercher mon extrait d’acte de naissance dans mon bureau. Évidemment, il ne se trouvait pas là où je croyais l’avoir rangé. Après avoir retourné tous les tiroirs, éparpillé factures, relevés de compte, diplômes et feuilles volantes, je tombai enfin sur le précieux document. Je le glissai dans ma poche mais, bien sûr, j’étais en retard. Plus le temps de partir a pied, je commandai un taxi. Je descendis en bas de l’immeuble, fis les cent pas dans la nuit en attendant son arrivée. Enfin, une BMW se profila et s’immobilisa devant moi. J’ouvris la portière et me précipitai sur la banquette arrière.

— À la maternité du Bien Naître, rue Hérard dans le douzième, annonçai-je. Dépêchez-vous !

— Si c’est pour un accouchement, faut appeler les pompiers, madame, s’inquiéta le chauffeur. J’ai pas envie que vous perdiez les eaux dans ma voiture.

— Je ne suis pas enceinte ! m’énervai-je. Allons-y, je dois y être dans vingt minutes.

Il jeta un œil suspicieux à mon ventre, parût rassuré et démarra. Regardant le paysage défiler par la fenêtre, je me rongeai les ongles en maudissant les feux rouges qui me paraissaient durer une éternité. Était-ce seulement une impression ou ce chauffeur empruntait les itinéraires les plus détournés ? Enfin, la voiture atteignit les boulevards, presque déserts à cette heure-ci, et l’aiguille du compteur frôla les cinquante kilomètres-heure. Je commençais à être optimiste sur mes chances d’arriver à temps quand un scooter surgit de nulle part et, telle une météorite, vint s’écraser sur le pare-choc. Le chauffeur jura en pilant et se précipita au chevet du blessé. Quatre heures cinquante. C’était cuit. Il fallait se rendre à l’évidence : je n’y arriverais pas seule.


Le lendemain, Clémence vint me chercher chez moi avec sa Fiat Punto. Elle avait tout prévu : des couvertures, un thermos de café, un réveil, une lampe-torche, un briquet, une boîte d’allumettes et même un couteau suisse. Nous roulâmes jusqu’à la clinique et attendîmes qu’une place se libère près du portail, juste devant la maternité.

— Maintenant, y’a plus qu’à attendre, dit mon amie. Je vais mettre le réveil. Par précaution, on va veiller à tour de rôle.

Elle sortit de sa sacoche des sandwichs au jambon et m’en tendit un. Les gens qui passaient par là devaient nous prendre pour deux flics en planque. Il ne nous manquait qu’une paire de jumelles et des Talkies-walkies. Non loin de nous, un ballet incessant d’ambulances et de taxis venait déposer des femmes sur le point d’accoucher. Leurs enfants arriveraient peut-être à l’heure et auraient la chance d’être ponctuels toute leur vie. Les prématurés seraient-ils constamment en avance ? Les lumières des immeubles s’éteignaient une à une. Seules les fenêtres de l’hôpital restaient illuminées en permanence. Je finis par m’assoupir, recroquevillée sur le fauteuil. À deux heures du matin, Clémence me réveilla pour que je prenne mon tour de garde. Je me servis une tasse de café et tentai de rester éveillée en mettant la radio en sourdine. Je m’aperçus alors qu’il y avait du mouvement devant le portail. Sous un lampadaire, plusieurs personnes attendaient en regardant leur montre, un papier à la main. Intriguée, je sortis de la voiture, refermai doucement la portière pour ne pas réveiller Clémence, et m’approchai de l’attroupement. Soudain, un chauve rondouillet dégaina un chronomètre de sa poche et une blonde brandit une allumette.

— Cinq, quatre, trois, deux… se mit à compter l’homme.

Hyper concentrée, la femme frotta l’allumette contre le grattoir quand une quinte de toux la fit se plier en deux et le bâtonnet enflammé tomba sur le trottoir mouillé.

— Encore raté, soupira le chauve d’un air blasé.

— Encore raté ? blêmis-je. — Vous êtes là pour votre extrait d’acte de naissance, vous aussi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.

— Comment ça « vous aussi » ?

— C’est votre première fois, n’est-ce pas ? Regardez tous ces gens : ils sont là pour la même chose.

Je lorgnai vers la dizaine de personnes prostrées devant les grilles. Un peu à l’écart, un vieil homme sautait de joie en piétinant un petit tas de cendres.

— C’est monsieur Althusser, commenta la femme dont la toux s’était calmée. Il est enfin parvenu à se sauver. Cela faisait plus de dix ans qu’il tentait de brûler son extrait d’acte de naissance, mais il arrivait systématiquement à la bourre. À partir d’aujourd’hui, c’est un homme nouveau. Mais notre tour viendra.

— Qu’est-ce que ça signifie ? balbutiai-je.

— Je m’appelle Cynthia Cromwell, dit la femme en me tendant la main. Je tente de brûler mon acte de naissance depuis huit ans et cinq mois. Enchantée !

— Tout ce qui nous arrive est la faute du docteur Chamoisi, expliqua le chauve. Les mères des gens que vous voyez ici ont toutes été accouchées par ce médecin véreux : il a retardé la naissance de chacun d’entre nous, ce qui explique notre handicap. Si vous patientez un peu, vous le verrez quitter la clinique. Il travaille en horaires décalés et ne devrait pas tarder.

Je le dévisageai d’un air incrédule, mais il était on ne peut plus sérieux.

— C’est complètement dingue ! balbutiai-je. Pourquoi il fait ça ?

— C’est un grand prématuré, à ce qu’il paraît. Et un pervers.

Soudain, une clameur s’éleva.

— Tenez, le voilà !

Un petit homme sortit de la clinique sous les huées des retardataires qui se pressaient contre la grille et pointaient vers lui leurs poings haineux. Avec indifférence, il monta au volant d’une Audi et le portail automatique s’ouvrit lentement. Tandis qu’il quittait le complexe hospitalier, les retardataires se mirent à tambouriner sur la carrosserie et à faire tanguer la voiture aux cris de « Chamoisi pourri ! Ton heure viendra ! ».

— C’est comme ça tous les jours, expliqua Cynthia Cromwell.

La voiture du docteur Chamoisi s’éloigna à toute allure, poursuivie par quelques téméraires. Éberluée, je les observai courser le véhicule sur une centaine de mètres jusqu’à se laisser distancer, comme ils l’étaient dans la vie en général.

— Nous avons monté une petite association, dit Cynthia en me tendant une carte. « Les retardataires de France ». On s’écoute et on se donne des conseils pour faire face à notre handicap, mais on a aussi un grand projet. Si ça vous dit, venez à notre réunion mardi prochain et on vous en dira plus.

À cet instant, Clémence déboula de la voiture en hurlant :

— Laura, je n’ai pas entendu le réveil ! Il est cinq heures dix !

— Il ne faut pas vous décourager, dit le chauve en posant une main réconfortante sur mon épaule.


Le mardi, je me rendis à la réunion de l’association des retardataires de France. Depuis que je savais que d’autres souffraient du même handicap que moi, je me sentais beaucoup moins seule et moins coupable. Il me tardait surtout d’en apprendre davantage sur ce docteur Chamoisi. Le rendez-vous était prévu à dix-neuf heures dans l’appartement du trésorier, mais tout le monde arriva à vingt-et-une heures. Après un tour de table sur les difficultés rencontrées par les uns et les autres durant la semaine (trains ratés, échéances de factures oubliées, conflits en tous genre avec les proches échaudés…), on me dévoila le projet fédérateur qui consistait à se débarrasser du docteur Chamoisi au moyen d’une bombe à retardement placée sous sa voiture. L’attentat était prévu le mardi suivant, tôt le matin. Une pochette contenant tous les extraits d’acte de naissance des retardataires serait accrochée à l’explosif. On espérait faire ainsi d’une pierre deux coups : se venger et libérer les adhérents du sortilège afin qu’ils puissent enfin reprendre une vie normale. Gérard, le président, se ferait passer pour le père d’un nouveau-né et s’introduirait dans le parking pour placer la bombe. Bien sûr, afin de limiter les victimes collatérales, le minuteur serait réglé de façon à ce qu’elle explose à l’extérieur du bâtiment, quand le docteur s’éloignerait de la clinique. J’éprouvais d’abord des réticences à m’associer à cette entreprise criminelle mais, songeant à Marco et aux existences que ce fumier d’obstétricien continuait de dérégler, je finis par me laisser convaincre et glissai finalement mon extrait d’acte de naissance dans la pile destinée à partir en fumée. En sortant de la réunion, j’appelai Marco et lui jurai que j’allais changer grâce à un traitement de choc. Je lui donnai rendez-vous le mardi suivant à huit heures et demie pour prendre le petit déjeuner dans un café situé non loin de la maternité. Si tout se passait comme prévu, je serais à l’heure.


Le jour j, alors qu’il faisait encore nuit, je retrouvai les membres de l’association devant la clinique. Gérard se tenait près du portail, un sac sur le dos et un bouquet de roses dans les bras pour être crédible dans le rôle du jeune papa. Après des embrassades et des encouragements, il respira un bon coup et s’engouffra d’un pas décidé dans la maternité. Un quart d’heure plus tard, il réapparut, rayonnant, le pouce dressé vers le ciel. Une vague d’enthousiasme s’empara du groupe. Tout exploserait dans vingt minutes pétantes. Nous attendîmes en faisant des allers et venues devant les grilles, telles des sentinelles. Les yeux étaient rivés sur les montres et la ronde infinie des grandes trotteuses. L’attente était insoutenable. Enfin, à sept heures cinquante-cinq, la voiture du docteur sortit du parking. Tranquillement, elle roula jusqu’au portail et je pus discerner le visage anguleux de l’obstétricien. Il conduisait avec des lunettes de soleil, sans doute pour ne pas croiser le regard de ceux dont il avait déréglé les vies.

— Plus qu’une minute ! annonça Cynthia.

La barrière se souleva et la voiture sortit de l’enceinte de l’hôpital. En cœur, nous nous mîmes à égrener les secondes, comme avant le passage à la nouvelle année.

— Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un…

Mais, au lieu de partir en fumée, la voiture poursuivit sa route sur l’avenue. Tout le monde était assommé. Le trésorier de l’association se mit à sangloter sur l’épaule de la secrétaire.

— Je vous avais bien dit que rien ne valait un bon revolver, s’énerva Cynthia.

Alors qu’ils s’écharpaient pour déterminer le meilleur mode opératoire pour la prochaine tentative, je songeais à Marco qui devait déjà m’attendre au café. Même si j’étais en retard, je décidai de me rendre au rendez-vous pour lui faire mes adieux. Je me mis à marcher sur les trottoirs encore déserts à cette heure-ci. J’imaginais Marco en train de rager en regardant sa montre, préparant les mots de la rupture, quand j’aperçus un attroupement avec des camions de pompiers et des voitures de police. La circulation était bloquée et une odeur de brûlé flottait dans l’atmosphère. Une fumée noirâtre s’élevait d’un véhicule carbonisé. D’un coup, je reconnus la voiture du docteur. La bombe avait explosé en retard ! Je me précipitai vers les lieux du drame.

— Il y a des morts ? demandai-je à un policier en priant pour que le docteur n’en ait pas réchappé.

— Le conducteur et un passant, répondit l’homme.

Un jeune type qui n’avait rien demandé à personne et a juste eu le tort d’être là au mauvais moment… À cet instant, mes yeux se posèrent sur une forme recouverte d’un drap blanc et je reconnus la chaussure en daim de Marco qui dépassait du tissu.

Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Sophie Aubard

mercredi 30 janvier 2019

L’interview de la semaine : Sophie Aubard


Sophie Aubard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Sophie Aubard

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Non, les personnages restent dans les livres, et heureusement ! J’ai fait peu de salons, mais j’ai toujours rencontré de joyeux drilles qui ne se prenaient pas au sérieux, ce sont d’ailleurs devenus des amis.

Je me mets dans la peau des personnages le temps de l’écriture, certains virent très mal… et ça me fait bien rire !

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

42

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Simone Weil. Pas une once de haine dans cette femme, aucune compromission non plus. Je suis admirative.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Endormir mon prochain. Quel bonheur de plonger les barbants ou les méchants dans les bras de Morphée. Imaginez une réunion où en endort tous les participants. Pendant ce somme, on peut lire, écouter de la musique, modifier le power point. Et au réveil conclure « Merci untel. Prochaine réunion le 10 pour suivre l’avancée du projet ». Tentant non ?

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

J’ai commencé à écrire sans autre lecteur que ma pomme. Je continuerai tant que la thérapie ne sera pas terminée !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Une cascade de douleurs et puis le retour du bonheur.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Les bleus profonds sont ceux de l’âme et du cœur. Ils ne laissent aucune trace, mais ne cicatrisent jamais. Alors, oui j’y trempe ma plume.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Autant de livres seraient certainement publiés, combien connaitraient le même succès ? Je pourrais publier sans nom, mon ego n’en souffrirait pas si le lecteur est satisfait.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Il n’y a pas d’ombre sans lumière.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Une belle histoire. Aucun rituel ou besoin particulier.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

San Antonio pour les cours de français et d’humanisme.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je ne tiens pas de statistiques. Je peux supprimer des pages, des chapitres entiers tant que je ne suis pas satisfaite, et encore, je ne le suis jamais à 100 %. J’aimerais avoir accès aux brouillons de Frédéric Fajardie « La nuit des chats bottés », il a dû bien rire, et le résultat est juste parfait.

Trophée Anonym’us : Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Cette après-midi du mois d’août se distendait à l’infini. Encore deux heures avant l’arrivée du train de Mathieu. Marie-Martine détacha les yeux de l’écran de son MacBook. Par la fenêtre panoramique, la terrasse (ici on utilisait le terme plus glamour de roof top) était recouverte d’une épaisse couche de neige. De gros flocons tourbillonnaient dans un ciel laiteux qu’elle ne connaissait que des sports d’hiver, par temps de brume. « Tiens », se dit Marie-Martine sans s’émouvoir davantage. Dans le café art déco du co-working, la lumière avait terni. Elle augmenta la luminosité de son écran.

Bien sûr, on n’a pas tous les jours de la neige en été, se dit-elle avec malice. Et après ? Ce phénomène n’était en définitive qu’une confirmation. Cet hiver inattendu, d’une certaine manière, ne faisait que lui donner raison. Marie-Martine avait à ce sujet de solides convictions. Elle se revendiquait volontiers adepte de la décroissance, devant un verre de Chardonnay. Elle consommait responsable. Elle achetait notamment du courant « propre » et ne se déplaçait (au quotidien en tout cas) qu’en vélo à assistance électrique. Cette prise de conscience ne datait pas d’hier et la remplissait de satisfaction. Ce n’était malheureusement pas le cas de tout le monde, loin de là. Au fond, les gens se foutaient pas mal du climat. À commencer par Trump, qui s’était fendu d’un tweet débile à l’occasion d’un épisode similaire à New York.

Le déni, en général, n’allait pas aussi loin. Mais chacun, lui semblait-il, s’en remettait à la fatalité.

Pourtant l’évidence crevait les yeux. La catastrophe n’était plus à venir. Elle était bel et bien enclenchée. Lors de son vol aller, Mathieu avait dû survoler un des pires cyclones qu’ait connu la Floride. Marie-Martine avait passé la nuit à suivre son vol à la trace sur une carte du monde réactualisée en temps réel. La trajectoire du Boeing lui était apparue comme une flèche décochée droit dans l’œil de l’ouragan. Elle n’avait été capable de trouver le sommeil qu’une fois reçu le SMS de son mari. À quatre heures du matin. « Bien arrivé » l’avait-il sobrement rassurée. Évidemment, les longs courriers survolaient très haut les zones de dépression. Une fois de plus elle s’était tordu les nerfs pour rien.

Elle commença à taper une nouvelle phrase quand le grand carillon sonna l’ode à la joie. Seize heures. Marie-Martine blêmit. Elle voulut ramener son attention sur son clavier, mais le charme était rompu. Elle butait déjà sur le premier mot.

Le temps n’y était pour rien. De la neige, des ouragans. Oui le temps était détraqué, mais ce n’était pas ce qui tracassait Marie-Martine. Le monde courait à sa perte, c’était acquis depuis longtemps. Mathieu revenait après toute une semaine d’absence et Marie-Martine se sentait ravagée par l’angoisse.

Ce qui la déstabilisait, au fond, c’était le carillon, bien qu’elle n’ait rien contre Beethoven à titre personnel. Dans son casque Bluetooth à réduction active de bruit, les mazurkas de Frédéric Chopin s’étaient tues. Le bruit blanc avait cessé et ne restait plus dans ses oreilles que la sensation de s’être perforé les tympans. Son casque devait être à court de batterie.

Elle le retira d’un geste vif, et entendit alors la conversation des deux hipsters de l’autre côté de la salle. Elle ne les avait pas vus entrer, tout absorbée qu’elle était par son travail. Elle se troubla. C’était dimanche et elle avait espéré être seule. Ils étaient tous les deux engoncés dans des grands manteaux de laine boutonnés jusqu’en haut, et avaient chacun noué autour de leur cou une douce écharpe de mohair bleue. Ils n’avaient pas l’air troublés le moins du monde par la neige au-dehors. Les personnes de ce genre, l’espèce la plus fréquente au co-working, que ce soit pour les initiatives ou pour la mode, donnaient toujours l’impression d’avoir deux coups d’avance. En les regardant plus attentivement, Marie-Martine constata que l’un des deux possédait un manteau de facture très largement inférieure à celle de son interlocuteur (ses boutons avaient le reflet du plastique). Ce dernier devait occuper le poste de Chief Executive Officer dans la start-up qu’il avait créée, évidemment dans le domaine de la mode masculine. Cette entrevue devait certainement correspondre à l’un de ces incessants entretiens d’embauche auxquels elle assistait bien malgré elle depuis qu’elle venait écrire ici. Boutons de plastique avait l’air en difficulté. L’autre avait posé une chaussure de cuir brun sur la table et s’en servait comme d’un support à sa démonstration.

— J’avoue, j’ai un faible pour la Richelieu. Vois-tu, elle a le laçage directement sur l’empeigne. La derby, elle, comporte deux pièces rapportées, cousues dessus, et ce sont ces parties qui comportent les lacets. Bien sûr, toutes deux taillent bas, mais l’esprit de la derby en fait une chaussure de confort, bien peu de style. Tu n’es pas d’accord ?

— Si, c’est trop la honte, la Derby. C’est un peu la même chose pour la Chelsea, de toute façon. Par contre, je me suis toujours demandé, comment appelles-tu un mocassin à gland ?

L’autre se releva brusquement et tritura machinalement le bout de sa barbe.

— Eh bien on dit un mocassin à gland. Enfin, à pampilles. Mais, attends, ça n’a rien à voir ! Ne mélange pas tout. Qu’est-ce que tu m’embrouilles ?

Boutons en plastique devint cramoisi et se leva de table, en tremblant légèrement. Il quitta la pièce à reculons, les yeux perdus dans le prolongement de son menton velu. L’entretien d’embauche était manifestement clos.

L’autre demeura quelques instants immobile, à sa table, fixant le percolateur derrière le comptoir en chêne. Il avait un sourire crispé, non dénué de dédain, qui dessinait un rapporteur de collège à la base de sa barbe rectangulaire. Il n’avait toujours pas trouvé son Chief Marketing Officer. Il remit sa chaussure, la laça consciencieusement, puis à son tour se leva, avant de disparaître de l’univers.

Marie-Martine soupira. Il était temps de rendre les armes. Malgré tous ses efforts et la réanimation intensive qu’elle avait exercés sur lui depuis le début de l’après-midi, sa nouvelle demeurait désespérante à tous les égards. Ses deux personnages se regardaient comme des crétins et semblaient incapables de faire avancer l’action de quelque façon que ce soit. Jason était une petite frappe, un garçon du quartier (dont elle n’avait pas une seconde envisagé un plan d’ensemble) qui s’occupait de tondre la pelouse au black, quant à Jessica, en grande partie inspirée d’elle-même, Marie-Martine ne lui trouvait pas beaucoup de circonstances atténuantes. À tous points de vue c’était une grosse frustrée. C’était l’été là-bas aussi, mais le monde n’était pas détraqué et il faisait chaud. On avait éprouvé le besoin de se dénuder. La surprise de découvrir Jessica en topless dans la cabane à outil avait coupé tous ses moyens, pourtant prodigieux, au pauvre Jason. Pourquoi avait-elle, Bon Dieu, tourné les choses ainsi ?

En quatre-vingt-dix jours, Marie-Martine n’avait pas produit grand-chose, hormis quelques débuts de nouvelles pornographiques qui ne l’excitaient pas elle-même. Impossible de se concentrer plus de trois minutes sur le moindre paragraphe. Au point qu’elle avait dû, en catastrophe, faire l’acquisition de son casque audio. L’appareil avait fait illusion quelques jours, avant qu’elle trouve une autre source à son manque de rendement.

Cependant, pour la nouvelle qui l’occupait à ce moment, la solution paraissait relativement simple. Il lui suffisait de trancher la gorge à Jason, et peut-être bien la bite aussi, si elle se sentait d’humeur, et de faire flotter le gros corps flasque de Jessica à la surface de sa piscine. Dans une demi-heure ça pouvait être plié.

Mais avant cela, Marie-Martine avait vraiment besoin d’une pause. Les deux cafetières collectives étaient vides. C’était dimanche. Personne n’avait préparé de café. Par la fenêtre, la neige n’en finissait pas de tourbillonner. Marie-Martine, imprévoyante, n’avait aux pieds que ses petites sandales rouges, celles que Mathieu trouvait tellement sexy. Qu’importe, elle n’était pas frileuse. L’occasion était trop belle. Un dimanche, elle pouvait espérer que personne ne vendrait la faire chier si elle grillait une cigarette sur le roof top. Pas de doute, le terme faisait quand même plus classe.

Ici, on n’avait pas de temps à perdre. On optimisait. On produisait du concept. De la monnaie d’échange et du service. De la blockchain en veux-tu en voilà. Des maillons robustes et fonctionnels. Voilà comment se rêvaient les co-workers. Mais bien souvent, quand elle se rendait aux toilettes en traversant les couloirs, des types zappaient leur partie de solitaire ou de Candy Crush dès qu’ils repéraient une présence dans leur champ de vision. Aussitôt, ils reprenaient la lecture de contenus web en mimant une concentration extrême. Elle ne se moquait pas d’eux. Marie-Martine n’avait pas poussé l’audace assez loin pour renseigner « écrivain » sur sa fiche d’inscription, elle avait préféré parler de rédactrice, ce qui lui épargnait de fastidieuses explications. Au moins, grâce à Mathieu, elle ne manquait pas d’argent et c’était bien ainsi.

À l’extérieur, des bourrasques de vent finlandais la firent vaciller alors qu’elle empruntait la passerelle. Dix mètres en dessous, des climatiseurs gros comme des camions rugissaient en permanence. Ils ne firent pour autant pas voleter les pans de la petite jupe orange qu’elle avait passée le matin. Mais quelle importance ? Mathieu revenait. Marie-Martine se sentit de nouveau optimiste. Mathieu était cardiologue. Mathieu avait peu de défauts. Mathieu ressemblait un peu trop à George Clooney, cependant. Et il partait un peu trop souvent en congrès à son goût.

Elle s’arrêta devant la balustrade en verre blindé. Elle s’y accouda quelques instants.

De là où elle se tenait, Marie Martine pouvait contempler le beffroi, avec ses multiples clochetons qui crevaient le ciel bas. De l’autre côté, la ville se déployait. L’enfilade des toits était saupoudrée de neige sur un kilomètre et demi. Tout ceci lui évoquait un effondrement de banquise. La fin d’un monde, en somme, sans le moindre indice du commencement d’un autre. Étrange, cette lézarde dans ce qu’elle avait pris pour de la sérénité.

Marie-Martine sortit son paquet de Marlboro Lights en pestant contre le gland de cuir de son sac à main Nat & Nin à 395 €. On devait certainement dire une pampille plutôt qu’un gland, comme elle l’avait appris quelques instants plus tôt. Marie-Martine aurait bien sûr pu faire preuve d’un minimum d’audace, ou de sens pratique, en sectionnant purement et simplement la minuscule lanière. Il lui paraissait pourtant plus logique de remédier à ce désagrément en cédant aux sirènes d’un nouvel achat compulsif. Il lui fallait un nouveau sac. Coûte que coûte. Elle ne pouvait demeurer une seconde de plus avec celui-ci.

Hélas, un dimanche, seul Amazon aurait éventuellement pu lui rendre la raison mais avec ce temps polaire, elle ne serait jamais livrée avant le lendemain. Inutile d’enjamber le parapet pour autant. Marie-Martine regardait la petite cour pavée d’un immeuble, trente mètres en contrebas. Elle balança son mégot encore incandescent par-dessus bord. Le point rougeoyant suivit une trajectoire quasi rectiligne avant de s’éteindre d’un coup au terme de sa chute. Son crâne à elle n’était pas très solide, en comparaison du pavé, même capitonné d’un centimètre de neige. Elle se mordit les lèvres, déjà bleuies par l’hiver soudain. Marie-Martine tripota son alliance sans savoir vraiment quelle portée donner à ce geste.

Elle refit le chemin en sens inverse, et lorsqu’elle poussa la porte du bar, elle se sentit enveloppée d’une chaleur bienveillante. Il n’y avait plus personne. Elle serait tranquille. Décidée à se remettre au travail, elle ne put s’empêcher de consulter les info-trafic en temps réel. Après il serait toujours temps d’émasculer ce petit con de Jason.

Ainsi qu’elle l’avait redouté, le train de Mathieu accusait un retard de cinquante-cinq minutes. Marie-Martine ressentit une colère sourde lui tordre les entrailles. Elle ne savait même pas à qui elle était destinée au juste. À la neige ? À Trump ? À Mathieu ?

Jessica était une grosse frustrée, donc, une jalouse. Ce n’était pas une salope ni une pute. Juste une épouse malheureuse qui n’en pouvait plus de savoir son mari, neurochirurgien réputé, partir sans cesse à l’autre bout du monde. Matthew était bel homme. On pouvait difficilement imaginer meilleur mari en terme de statut social. Riche, les traits affirmés, les larges épaules et une culture générale époustouflante, Matthew nageait le cent mètres en cinquante-deux secondes. Jessica, quant à elle, suivait avec désespoir l’évolution de sa courbe de poids sur la balance. Jessica déprimait. Matthew avait des maîtresses, elle en était certaine. Elle ignorait leurs noms, elle ignorait leurs visages ou leurs âges mais ces détails n’avaient pas grande importance, aux yeux de Jessica. Il continuait à partir à l’autre bout du monde, sans même avoir le courage de jouer franc-jeu. Matthew n’avait même pas la décence de lui expliquer pourquoi il ne voulait plus la baiser. C’était, à bien y réfléchir, le seul défaut qu’elle lui trouvait.

Tout ceci, songea Marie-Martine, n’était pas très engageant. Jamais Mathieu ne pourrait lire ça sans éclater de rire ou se mettre dans une colère noire. C’était à cause de la neige. C’était la neige qui n’était pas prévue.

Des pensées malsaines assaillaient Marie-Martine. En retard. En retard pourquoi ? Et surtout pourquoi n’avait-il pas pris le temps de l’en informer ? Lui devait être au courant. Bordel, elle ne comptait vraiment pas alors. Pour lui, son emploi du temps à elle n’avait donc aucune espèce d’importance ? Avec qui il était ? Elle avait bien essayé de savoir, tous les soirs, au téléphone, quand ils se parlaient. Bien embêtée Marie Martine, avec le décalage horaire. Quand il était minuit pour elle (elle attendait plutôt une heure du matin pour repousser l’échéance) pour lui il n’était que dix-huit ou dix-neuf heures. Ce qui signifiait qu’il avait encore toute la soirée, toute la nuit aussi devant lui et elle, pendant ce temps là, elle essayait de dormir en trompant son angoisse. Elle avait pris des cachets, Marie-Martine. Des Xanax et des Stilnox, n’importe, ça se finissait toujours en X.

Elle ferma son écran. Elle ouvrit de nouveau son écran. Cette grosse vache de Jessica poussait des soupirs idiots devant la porte de la cabine de douche. Jason était tétanisé, le teint verdâtre. On l’aurait cru sur le point de défaillir.

— Qu’est-ce que tu as ? roucoula Jessica.

Bordel, c’était de la merde ! Trois mois comme une putain de chienne dans un jeu de quilles. Incapable. Elle était bien comme les autres, au fond, Marie-Martine. À la place du cœur, une machine à compter les likes. Oh Bon Dieu, elle avait tant besoin d’amour. Et Mathieu, qu’est-ce qu’il pouvait lui manquer. Plus qu’une heure, tenta-t-elle de se rassurer. Rien qu’une petite heure. C’est cette putain de neige qui n’était pas prévue. Tant pis pour ses résolutions, elle avait besoin d’une autre clope. Marie-Martine ressortit sur le roof top.

À l’extérieur, le sol n’était plus qu’un passage cotonneux. À perte de vue la neige unifiait la ville. Marie-Martine avança, prudemment, vers la balustrade. Bien qu’on soit au mois d’août aux environs de seize heures trente, elle sentait que bientôt tomberait la nuit. Elle eut soudain une image nette de Jessica. Une vision précise de ce qui se tramait dans son esprit pendant que Jason était sur le bord du malaise. Mais qu’est-ce qu’il avait, ce gamin ? Lui non plus, elle était incapable de le faire bander ? Pendant qu’elle s’escrimait à exciter ce petit crétin, Matthew, lui, il faisait quoi dans son putain de congrès à Hong Kong ? Pas difficile de le savoir. Il existait, loin d’elle. Il ne la désirait plus. Voilà pourquoi elle rabattait ses fantasmes sur ces petits cons dix ans de moins qu’elle. Matthew rentrait aujourd’hui. Son avion atterrissait à dix-huit heures à Miami. On annonçait un cyclone mais elle savait qu’il serait là. Il n’arrivait jamais rien de fâcheux à… Non, elle était folle. Il ne pouvait pas être là. Matthew ne reviendrait pas. Jessica était une cinglée. Marie-Martine inspira longuement. Il fallait garder la tête froide. C’était plus facile avec cet hiver soudain. Savoir faire la part des choses. Elle n’était pas Jessica. Mathieu n’était pas Matthew. Quant à Jason, ce n’était carrément personne.

Marie-Martine ouvrit une seconde fois son abominable sac à main. Il fallait le voir se nouer, le ventre de Marie-Martine, et sentir le feu qui lui ravageait les entrailles, depuis sept jours, sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Au téléphone, le soir (enfin, la fin d’après-midi pour lui), elle avait Mathieu. Elle parvenait à donner le change durant les quelques minutes, pas davantage regrettait-elle, que durait leur conversation. S’il avait pu voir, seulement, comment ses ongles se plantaient dans la paume de ses petites mains, à Marie Martine, des petites mains dont la peau se creusait de petites plaies rectilignes, et qui saignaient. Il aurait dû entendre toutes ces suppliques interminables qu’elle avait pour lui. Elle termina sa deuxième cigarette. La neige ne tombait plus. Le ciel était figé. Une troisième cigarette trouva naturellement le chemin de ses lèvres. Elle l’alluma en tremblant. Comment se comporterait-elle ? Comment serait-il, lui, quand il l’apercevrait au bout du quai ? Avec qui serait-il ?

Pauvre de moi. Et s’il m’embrassait sur la joue, simplement, tout à l’heure, à la gare ? Elle expédia sa cigarette. Elle s’obligea à penser à Jessica. Cette grosse connasse de Jessica qui était tout ce qu’on voulait, mais pas une image d’elle-même. Jessica et Matthew. La veille de son départ pour Hong Kong. Lui : nu, dans leur lit à moustiquaire, incapable de bander comme cet abruti de Jason. Elle, prostrée, vaguement colérique les bras ramenés par honte devant sa poitrine un peu tombante. Et ces yeux fixes qu’elle aurait alors, car incapable de faire face à cette nouvelle réalité : elle ne faisait plus bander son mari ; il n’éprouvait pour elle qu’une tendresse infinie, insupportable. La tendresse qu’on a pour les vieux chiens. Et pendant ce temps-là, cet idiot de Jason qui paraissait sur le point de tourner de l’œil. Mais bon sang, pensait Jessica, mon corps est-il repoussant à ce point ?

Marie-Martine eut une sombre vision.

Dans la brume. Au bout du quai. Une silhouette aux contours indistincts. C’est si bon de te revoir. Des yeux. Des yeux qu’on devine rougeoyants. Et des bras qui s’ouvrent. Un mégot qui s’éteint en s’écrasant dans la neige.

Elle savait comment se terminerait sa nouvelle. Le tabac et la neige lui avaient remis les idées en place. Elle savait ce qu’avait trouvé Jason en faisant du rangement dans la cabane à outils. Et cette tarée de Jessica ne paraissait même pas y penser alors que ça aurait dû lui crever les yeux et qu’elle aurait dû foutre le camp pour les Bahamas ou n’importe où. S’enfuir au lieu de rester plantée là.

Marie-Martine se sentit un peu mieux. Elle rentra à l’intérieur.

Quand elle revint dans le bar, l’ode à la joie sonna au carillon. Dix-sept heures. Elle n’était plus seule. Le type était assis à l’autre bout de la salle. Dos à la fenêtre. Elle reconnut le CEO prétentieux de tout à l’heure. Il avait rasé sa barbe et troqué son manteau de laine contre une chemise hawaïenne et un bermuda vert. Le regard était aussi vide.

Il paraissait avoir la fièvre. Il se tenait derrière un ordinateur à la pomme, semblable à celui de Marie-Martine sauf que lui possédait un quinze pouces, le salopard. Il tapait très vite sur son clavier, sans la regarder, sans faire mine de l’avoir remarquée.

Marie-Martine se sentit nue. Complètement nue.

Marie-Martine referma son MacBook pro 13 pouces. Elle rassembla ses affaires les fourra dans son sac. Sans saluer le type, elle se précipita dans le couloir, fonça vers l’escalier dont l’accès était barré par une porte verrouillée par une badgeuse. Marie-Martine batailla avec son putain de sac à gland et en extirpa sa carte magnétique personnelle.

La porte refusa de s’ouvrir. Il n’y avait rien qu’un objet technologique buté et une porte de verre blindé qui lui coupait la sortie. Une carte désactivée.

Bon sang, son abonnement était à jour, elle en était certaine. C’était dimanche, il n’y aurait personne à l’accueil. Marie-Martine fouilla dix fois le bordel dans son sac, en repoussant chaque fois la pampille. Son téléphone portable avait disparu.

Le carillon. La la sib do do sib la sol fa fa sol la la sol sol. Dix-huit heures. Putain de porte.

Marie-Martine se rua dans le bar. Le hipster s’escrimait sur les touches de son MacBook et elle se planta devant lui.

— Vous pouvez me prêter votre carte ?

Le hipster s’interrompit un instant, juste une seconde, et la considéra avec curiosité. Il sourit et se remit à taper. Elle se pencha à l’aplomb du coûteux écran retina.

— S’il vous plaît.

Cette fois, il ne releva même pas la tête. Le cliquetis de son clavier devenait dément. Qu’écrivait-il ? La scène où Jason était tombé sur le corps en décomposition de Matthew ?.. Non, loin de la rassurer, cette idée faillit la faire vomir. Marie-Martine trépignait. Elle n’osait même pas le toucher. Marie-Martine s’avança vers les portes extérieures en sortant son paquet de cigarettes. Et Mathieu, Mathieu qui est en train d’arriver, se lamentait-elle. La neige s’était remise à tomber de plus belle. Elle avait froid. C’était le mois d’août, un dimanche, et comme de coutume la climatisation tournait à plein régime. Par-delà le roof-top, elle distinguait encore la ville s’étendre au loin, à perte de vue, et les maisons en feu. Leurs fumées noires s’élevaient vers le ciel laiteux et l’espace d’un instant, elle songea à un poème de Paul Celan qu’elle avait oublié et elle se sentit bête. Elle voulut pousser les portes mais elles ne s’ouvrirent pas. Sur ses joues, elle sentit son maquillage couler en rivières sombres. Elle se tourna vers le CEO. Elle gémissait.

— Je peux plus sortir.

Le hipster écarta son ordinateur, tourna la tête vers elle, comme s’il allait lui dire quelque chose, mais il se ravisa. Il n’y avait plus de café. Il se leva pour en préparer.

Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Laurence Simao

mercredi 23 janvier 2019

L’interview de la semaine : Laurence Simao

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Laurence Simao



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

On va dire : Non Applicable pour la partie salon ;o)Et non, je préfère les regarder agir, ils vivent très bien leur vie tout seuls.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

133. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?Alors là, oui, beaucoup, presque tous d’ailleurs.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Rendre les gens heureux. Ca ne demande pas d’explications je pense. Disons que ça simplifierait bien les choses.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

C’est le cas donc OUI !


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Je suis avant tout une lectrice donc certainement par défi j’imagine.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Intéressant. C’est possible mais pas systématique fort heureusement.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

J’imagine que beaucoup d’auteurs écrivent pour être reconnus. Peu le font sous un pseudo donc la réponse serait plutôt non.La question ne se pose pas pour moi car je n’ai jamais publié.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Le bonheur des autres n’intéresse pas grand monde, si ? Me concernant, il s’agit davantage de participer à des concours de nouvelles et le noir me semblait être un challenge intéressant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Avoir l’envie déjà. Etre au calme, tranquille et certainement aussi avec la pression d’un délai à respecter.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Sans aucune hésitation, Elizabeth Bennett.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

J’écris en traitement de texte et en corrigeant (sans arrêt) au fur et à mesure donc c’est difficilement quantifiable.Nous rêvions juste de liberté d’Henri Loevenbruck mais aussi les nouvelles de Wallace Stegner par exemple.

Cace Stegner par exemple.