PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE #17

PREMIÈRES LIGNE #17

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #17

PREMIÈRES LIGNE #17

le livre présenté

Les enquêtes d’Eraste Fandorine : L’amant de la mort

de Boris Akounine

Comment Senka vint s’établir à la Khitrovka


Prokha se trompait sur l’origine du sobriquet de Senka. Certes, le zigue était débrouillard, vif à la riposte, et n’avait ni les mirettes ni la langue dans sa poche. Et cependant c’était de son nom de famille que lui venait en réalité son surnom. Son père s’appelait Skorikov, Tryphon Stepanovitch. Comment se nommait-il à présent ? Dieu seul le savait. Peut-être n’était-il plus du tout question de Tryphon Stepanovitch, mais, par exemple, d’ange Tryphaniel. Encore que Senka fût en droit de douter que son cher papa eût atterri au milieu des anges : il était tout de même beaucoup trop porté sur la bouteille, même si c’était un brave homme. Sa maman en revanche, elle, c’était sûr, elle ne devait pas loger bien loin du Trône de Lumière.

Senka y pensait souvent, se demandant en quel séjour étaient désormais les membres de sa famille disparue. S’il demeurait incertain quant au devenir de son père, en ce qui concernait sa mère et ses jeunes frères et sœurs, morts du choléra en même temps que leurs parents, il ne nourrissait aucun doute, et ne priait même pas pour que le Royaume des Cieux leur fût ouvert : il savait qu’ils y étaient déjà sans qu’il y eût à intercéder pour eux.

Le choléra s’était invité dans leur village trois ans plus tôt et avait emporté bien du monde. Des Skorikov, seuls Senka et son frère Vania avaient réussi à se raccrocher à la vie. Avaient-ils bien fait ? Tout dépendait du point de vue.

De celui de Senka, la réponse était plutôt non, car à compter de ce moment-là sa vie avait changé du tout au tout. Son père travaillait comme vendeur dans une grande boutique de tabac. Il touchait un bon salaire, et de quoi fumer gratis. Dans son jeune âge, Senka avait toujours été correctement vêtu et chaussé. Comme on dit : ventre de son et robe de velours. Dès qu’il en avait eu l’âge, il avait appris à lire, à écrire et à compter. Il avait même eu le temps de fréquenter l’Ecole de commerce durant six mois, mais du jour qu’il s’était trouvé orphelin ses études avaient pris fin. Mais au diable les études, la perte n’était pas bien grande, ce n’est pas là ce qui lui causait le plus de chagrin.

Son frère Vania avait eu, lui, de la chance : il avait été recueilli par le juge de paix Kouvchinnikov, celui qui achetait toujours du tabac anglais à leur père. Le juge avait une femme mais point d’enfant, aussi avait-il pris Vania chez lui, parce que celui-ci était encore petit et tout potelé. Senka, pour sa part, était déjà grand, ossu, sans aucun intérêt pour un juge, aussi avait-il dû se contenter de la tutelle de son oncle Zot Larionytch, un cousin de sa mère, qui possédait une boutique à la Soukharevka, le quartier entourant la place Soukharev. Et c’est là qu’il avait mal tourné.

Mais comment aurait-il pu en aller autrement ?

Son oncle, cette vermine ventrue, le laissait crever de faim. Il lui interdisait de prendre place à table avec le reste de la famille, bien qu’il fût de même sang. Chaque samedi, il le battait, quelquefois parce qu’il le méritait, mais le plus souvent sans aucune raison, simplement pour jouer les gros bras. Il ne lui versait aucun salaire, alors que Senka 

s’échinait à la boutique tout autant que les autres commis qui, eux, étaient payés huit roubles. Mais le plus enrageant pour Senka était de devoir chaque matin trimballer le cartable de son petit cousin, Grichka, qui allait au collège. Grichka marchait en tête, l’air important, un bonbon Landrinov dans la bouche, tandis que Senka se traînait derrière lui, tel un esclave des temps anciens, ployant sous la lourde sacoche (il arrivait que Grichka y fourrât encore exprès une brique pour s’amuser). Ce Grichka, il aurait fallu le presser comme un furoncle, pour qu’il cesse de la ramener et partage ses bonbons. Ou lui flanquer, tiens, un bon coup de brique sur le crâne, mais c’était impossible, force était de patienter.

Alors Senka avait patienté, aussi longtemps qu’il avait pu. Trois années entières, vous imaginez ?

Bien sûr, il lui arrivait, à lui aussi, de prendre sa revanche à l’occasion. Il fallait bien se soulager un peu le cœur.

Une fois, il avait glissé une souris dans l’oreiller de Grichka. Pendant la nuit, la bestiole s’était frayé à coups de dents un chemin à l’air libre pour finir par se prendre les pattes dans les cheveux du cousin. Quel cri il avait poussé dans la maison endormie ! Et cependant tout s’était bien passé, personne n’avait eu l’idée de soupçonner Senka.

Ou bien encore, tenez, au dernier Mardi gras, alors que tout ce que contenait la cuisine passait au four, à la casserole et à la poêle, l’orphelin, lui, n’avait eu droit qu’à deux vilaines crêpes trouées assaisonnées d’une minuscule noisette de margarine. Passablement en rogne, Skorik avait versé dans la marmite d’épaisse soupe aux choux une bonne dose de décoction d’avoine, souverain remède contre la constipation. Courez donc prendre l’air, mes gros lards, allez vous secouer dehors les tripes ! Et là encore, il s’en était tiré à fort bon compte, puisqu’on avait accusé la crème d’avoir tourné.

Dès que l’occasion s’en présentait, il chipait toutes sortes de babioles à la boutique : bobines de fil, boutons, ciseaux. Il vendait ce qu’il pouvait au marché aux puces de la place Soukharev, et jetait ce qui ne lui rapportait rien. Pour le coup, il arrivait qu’on le corrigeât, mais uniquement sur des soupçons, car jamais il n’avait été pris sur le fait.

Le jour, en revanche, où il se fit prendre pour de bon, ça fit un sacré pétard, et même de la fumée et des étincelles. Et tout ça à cause de son stupide bon cœur, car c’est bien lui qui fut cause que Senka oublia sa prudence coutumière.

Il reçut un beau jour des nouvelles de son frère Vania, dont il n’avait plus entendu parler depuis trois ans. Il se consolait souvent de son sort misérable en imaginant combien le petit veinard devait avoir la vie belle chez le juge Kouvchinnikov. Or voilà qu’il lui écrivait une lettre.

Comment celle-ci lui était arrivée, ça tenait du miracle. Sur l’enveloppe était indiqué : « A Moscou, près de la place Soukharev, pour mon frair Senka qui vit chez tonton Zot. » Encore heureux que Zot Larionytch eût un ami facteur travaillant à la poste du quartier. L’homme avait deviné qui était le destinataire de l’envoi et le lui avait porté, Dieu l’ait en Sa sainte garde.

La lettre disait ceci :

« Senka, mon frair chéri, coman va tu ? Moi je vé tré mal. On m’aprent à écrire les lètre et puis aussi on me gronde et on me fâche alor que sé bien to ma fête. Je leur est demandé un cheval et eux ils veule pas. Viens et emmaine moi loin de cè méchante gens. Ton petifrair Vania. »

Quand Senka lut ces lignes, ses mains se mirent à trembler et les larmes lui montèrent aux yeux. Ah ! tu parles d’un veinard ! Et le juge, il était joli, lui aussi ! Il s’amusait à embêter un mioche, et mégotait pour un malheureux jouet. Pourquoi avait-il pris le gosse sous sa tutelle en ce cas ?

Finalement, Senka se sentit terriblement blessé pour son frère et se dit qu’il serait le dernier des monstres s’il l’abandonnait dans un tel enfer.

Il n’y avait pas d’adresse d’expéditeur sur l’enveloppe, mais le facteur lui apprit que le cachet était celui de Tioply Stan, dans la banlieue de Moscou, à une dizaine de verstes de la barrière de Kalouga. Il pourrait toujours se renseigner sur place pour trouver la maison du juge.

Senka ne fut pas long à se décider. La Saint-Jean, le jour de la fête de Vania, tombait justement le surlendemain.

Il se prépara à prendre la route pour aller secourir son frère. Si Vania était vraiment malheureux, il le ramènerait avec lui. Quitte à mener une vie de chien, mieux valait être ensemble que séparés.

Il avait repéré dans un magasin de jouets de la rue Sretenka un cheval de bois verni, à la queue en filasse et à la crinière blanche. Un objet d’une beauté indicible, mais plutôt chérot : sept roubles cinquante. A midi, quand dans la boutique de l’oncle Zot ne resta plus que Nikifor, connu pour être sourd comme un pot, Senka força avec un clou la serrure de la caisse, préleva huit roubles et détala à toutes jambes. Il ne se souciait pas de devoir payer sa dette. Skorik avait bien l’intention de ne jamais retourner chez son oncle, et de partir avec son frère Vania vivre à l’aventure. Ils pourraient se joindre à une troupe de Tsiganes ou rallier il ne savait trop encore quel endroit, on verrait bien.

Il lui fallut marcher atrocement longtemps pour atteindre ce fameux Tioply Stan, il en avait les pieds complètement moulus, en outre plus le temps passait et plus le cheval de bois lui paraissait pesant.

Il n’eut aucun mal en revanche à trouver la maison du juge : le premier habitant rencontré la lui indiqua. C’était une belle demeure, avec un auvent de fonte soutenu par des poteaux, et un jardin.

Il renonça à escalader le perron menant à la porte principale : le courage lui manqua. Et puis il était probable qu’on ne l’eût pas laissé entrer de toute façon : après une si longue route, Senka était couvert de poussière, sans compter l’estafilade qui lui barrait le milieu de la figure et qui saignait encore. Un peu après la barrière de Kalouga, alors que, vanné, il tentait de s’agripper à l’arrière d’un camion, le cocher, cette punaise, lui avait décoché un coup de fouet. Un peu plus, et il lui crevait l’œil.

Senka s’accroupit en face de la maison et réfléchit à la conduite à suivre. Par les fenêtres ouvertes lui parvenaient les doux accents d’une mélodie lentement égrenée : quelqu’un cherchait avec gaucherie à 

assembler les notes d’une chanson que Senka n’avait jamais entendue. Par instants s’élevait une voix cristalline, qui ne pouvait être que celle de Vania.

S’enhardissant enfin, Skorik s’approcha, se hissa sur un ressaut du mur et jeta un coup d’œil par-dessus le rebord de fenêtre.

Il découvrit une grande et belle chambre. Devant une gigantesque boîte de bois verni (ça s’appelait un « piano droit », il y avait le même truc à l’école) était assis un jeune bambin aux cheveux bouclés, vêtu d’un petit costume de marin, qui frappait mollement les touches de ses jolis doigts roses. On aurait dit Vania, et en même temps il ne lui ressemblait pas tout à fait. Tout bien joufflu, tout bien propret, on l’aurait volontiers croqué à la place d’un biscuit. A côté de lui se tenait une demoiselle à lunettes qui d’une main tournait les pages d’un cahier posé sur un support, et de l’autre caressait la tête du mioche. Dans un coin de la pièce s’entassaient une incroyable montagne de jouets, parmi lesquels au moins trois chevaux bien plus luxueux que celui apporté par Senka.

Celui-ci n’eut pas le temps de chercher à comprendre le pourquoi du comment, car soudain une calèche surgit à l’angle de la maison, attelée à deux chevaux. Il sauta vivement à terre et se colla contre la palissade.

Dans la calèche se trouvait le juge Kouvchinnikov, Hippolyte Ivanovitch, en personne. Senka le reconnut aussitôt.

Mais déjà Vania se penchait par la fenêtre et criait à pleins poumons :

— Tu l’as apporté ? Tu l’as apporté ?

Le juge éclata de rire et descendit à terre.

— Mais oui, je l’ai apporté. Tu ne le vois donc pas ? Comment allons-nous l’appeler ?

Alors seulement Senka remarqua le poulain attaché derrière la voiture, un alezan aux flancs rebondis. Même pas un poulain, un cheval adulte, aurait-on dit, mais en miniature, pas beaucoup plus grand qu’un bouc.

Et Vania de brailler d’une voix stridente : « Un poney ! J’ai un vrai poney ! »

Senka tourna les talons et reprit lentement le chemin de la barrière de Kalouga. Il abandonna sa haquenée de bois dans l’herbe, près du bas-côté : qu’elle reste donc là à paître. Vania n’avait pas besoin d’elle, mais peut-être ferait-elle l’affaire d’un autre gamin.

Tandis qu’il marchait, il se prit à rêver : du temps s’écoulerait, toute sa vie se trouverait miraculeusement transformée, et il reviendrait ici, à bord d’une magnifique voiture. Un laquais irait porter sa carte sur laquelle seraient inscrits en lettres d’or du meilleur effet tous les renseignements le concernant, et cette demoiselle à lorgnons dirait comme ça à Vania : mon cher Ivan Tryphonovitch, monsieur votre frère est venu vous rendre visite. Et Senka aurait un costume de cheviotte, des guêtres à boutons et une canne à pommeau d’ivoire.

La nuit était depuis longtemps tombée quand enfin il parvint à la maison de son oncle. Mieux eût valu qu’il ne rentrât pas du tout et qu’il prît tout de suite la poudre d’escampette.

A peine avait-il franchi le seuil, Zot Larionytch lui allongea une beigne d’une telle violence qu’elle lui fit voir trente-six chandelles, et lui cassa une dent, celle dont l’absence lui permettait à présent si commodément de cracher. Ensuite, quand Senka fut à terre, l’oncle Zot lui bourra encore les côtes de coups de pied en hurlant : « Profites-en, ce n’est qu’un hors-d’œuvre. J’ai porté plainte contre toi à la police, j’ai signé une déposition à monsieur le commissaire. Tu iras en taule pour vol, fils de catin, là-bas ils sauront bien te dresser. » Et d’aboyer, et de le menacer en le traitant de tous les noms.

Alors Skorik prit la fuite. Quand son oncle, fatigué d’agiter les poings et les pieds, s’en fut décrocher du mur la palanche servant aux femmes à porter l’eau, Senka se tira des flûtes, crachant du raisiné, la figure barbouillée de larmes.

Il passa la nuit à grelotter de froid sur la place du marché Soukharev, à l’abri d’un chariot de foin. Il se sentait affreusement pitoyable, une douleur lancinante lui tenaillait les côtes, sa gueule tuméfiée lui faisait mal, et surtout il crevait la morgane. Les cinquante kopecks qui lui restaient du cheval de bois, Senka les avait déjà briffés la veille, et il n’avait plus à présent dans les fouilles, comme on dit, que barca, que pouique, peau de balle et variétés.

A l’aube, il quitta le quartier de la place Soukharev, pour éviter d’autres embrouilles. Si l’oncle Zot l’avait enflaqué, Senka risquait de se faire alpaguer par le premier flic venu et jeter en cabane, d’où il ne ressortirait pas de sitôt. Il devait se réfugier en un endroit où sa figure passerait inaperçue.

Il s’en fut sur un autre marché situé Vieille Place-Neuve, au pied du rempart de Kitaï-Gorod. Il traîna un moment près des étals des traiteurs, respirant à plein nez les odeurs de cuisine et zyeutant dans tous les sens dans l’espoir de repérer une marchande trop occupée à bâiller. Cependant, il n’osait pas passer à l’acte : le fait est qu’il n’avait malgré tout jamais chapardé comme ça, ouvertement. Et puis si on l’attrapait ? On lui flanquerait une telle dégelée qu’il en regretterait son oncle Zot autant que sa chère maman.

Il erra à travers le marché, en prenant soin de ne pas trop s’approcher de la rue Solianka. Il savait qu’au-delà s’étendait le quartier de la Khitrovka, le plus mal famé et le plus dangereux de Moscou. La Soukharevka comptait aussi, bien sûr, son lot d’apaches et de fourlineurs, mais ils n’arrivaient pas à la cheville de ceux de la Khitrovka. Ce qu’on en racontait flanquait vraiment la trouille. Qu’un étranger s’avisât d’y fourrer le nez, il était sûr de se retrouver cul nu dans l’instant, et il pouvait encore dire merci s’il s’en tirait vivant. Les asiles de nuit y étaient des lieux effrayants, avec caches et passages souterrains. C’était le royaume des forçats évadés et des assassins, et plus couramment de toute une faune de poivrots et de va-nu-pieds. On disait encore que lorsqu’un gosse par malheur s’y égarait, il disparaissait le plus souvent sans laisser de traces. Il y avait là des gens particuliers, qu’on appelait des khapounes1. Et ces khapounes enlevaient les mioches qu’ils voyaient traîner tout seuls pour les revendre cinq roubles dans des maisons clandestines à des Juifs et des Tatars qui s’en servaient pour assouvir leurs passions monstrueuses.

Il se révéla par la suite que tout cela n’était que des bobards. Enfin, en ce qui concernait les asiles de nuit et les va-nu-pieds, rien n’était plus vrai, mais il n’y avait aucun khapoune à la Khitrovka. Quand Senka se laissa aller par mégarde à en parler à ses nouveaux amis, ces derniers manquèrent s’étrangler de rire. Prokha déclara que si un gone voulait gagner de l’argent facile, il était libre, mais que jamais on n’irait forcer un môme, la Société ne le permettait pas. Scier le cou à un chêne la nuit, ça pouvait arriver. Soit qu’on était bourré, soit qu’un pantre avait été assez jobard pour s’aventurer dans le quartier. Récemment, tiens, on en avait retrouvé un, passage Podkopaevski : le crâne défoncé, les doigts coupés pour lui faucher ses bagues, et les yeux crevés. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Après tout, personne ne l’avait sonné. S’il y a des greffiers, c’est bien pour que les trottantes ne fassent pas de graisse.

— Mais pourquoi lui avoir crevé les yeux ? s’effraya Senka.

Mikheïka le Hibou éclata de rire :

— Cette question ! T’auras qu’à le demander à ceux qui l’ont fait !

Mais cette conversation n’eut lieu que bien plus tard, une fois que Senka fut lui-même devenu un familier de la Khitrovka.

Tout arriva, du reste, très vite et simplement. On peut dire que Senka n’eut même pas le temps de dire ouf !

Il errait au milieu des éventaires des vendeuses de sbiten2, cherchant à repérer ce qu’il pourrait bien grappiller, rassemblant son courage, quand tout à coup s’éleva un grand chahut ponctué de cris. Une bonne femme se mit à hurler : « Au secours ! Au voleur ! Ils m’ont fauché ma bourse ! Arrêtez-les ! » Et au même instant déboulèrent deux gamins, à peu près du même âge que Senka, courant carrément sur les étals, et faisant voler sous leurs bottes chopes et écuelles. De sa grosse main, une marchande attrapa l’un d’eux, le plus petit en taille, par la ceinture et le jeta à terre.

— Te voilà pris, voyou ! cria-t-elle. Attends voir, tu vas t’en souvenir !

Mais le deuxième petit voleur, un jeune gus au nez pointu, sauta alors de son perchoir et flanqua un grand coup de poing à la bonne femme, en plein sur l’oreille. Elle demeura un instant comme hébétée, puis s’effondra sur le flanc (Prokha avait toujours sur lui un lingot de plomb, Senka devait l’apprendre par la suite). Le gus tira son pote par la main, prêt à reprendre sa course, mais déjà on les entourait de tous côtés. La marchande assommée leur eût sans doute valu d’être tabassés à mort si Skorik n’était intervenu.

D’un coup, celui-ci se mit à brailler :

— Bonnes gens ! Qui a laissé tomber une pièce d’un rouble ?

Aussitôt on se précipita vers lui :

— Moi ! Moi !

Il se fraya alors passage entre les bras tendus et en même temps qu’il détalait à toutes jambes lança aux jeunes voleurs :

— Qu’est-ce que vous attendez ! Caltez !

Ils s’élancèrent derrière lui, et comme Senka hésitait devant un porche, ils le dépassèrent et de la main lui firent signe de les suivre.

Une fois à l’abri dans un coin tranquille, chacun reprit son souffle, et l’on entama les présentations. Mikheïka Filine (le plus petit et le plus joufflu des deux garçons) interrogea Senka :

— Qui t’es ? D’où que tu viens ?

Senka répondit :

— De la Soukharevka.

Le second, qui s’appelait Prokha, esquissa une grimace, comme s’il venait d’entendre une bonne blague.

— Et pourquoi que t’as eu besoin d’en bouger ? demanda-t-il.

Senka cracha à travers le trou laissé par sa dent cassée – il n’avait pas encore eu le temps à ce moment de bien s’y habituer, néanmoins il atteignait une portée d’au moins quatre coudées.

« Je peux plus rester là-bas, laissa-t-il tomber, laconique. Autrement je vais en taule. »

Les deux gones regardèrent Skorik avec respect. Prokha lui tapa sur l’épaule.

— Viens donc vivre avec nous. T’as rien à craindre : à la Khitrovka, on n’a jamais extradé personne.



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Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3



Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

 

Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3

 

Minuit

— Tu aurais vu ta tête !

Accrochée au bras de Mehrlicht, Mado peinait à se remettre de la représentation. Une hilarité continue la secouait depuis qu’ils étaient sortis du théâtre. Ils marchaient maintenant sur le trottoir, dans le brouillard et la fraîcheur de la nuit.

— Ah tu m’as bien monté la pendule avec ton spectacle de magie, grogna Mehrlicht en tirant sur son mégot. C’était qui, ces deux barjos ?

— C’est du Grand-Guignol ! Du film d’horreur avant l’heure ! Le spectacle de ce soir est une adaptation de plusieurs pièces qui étaient jouées en 1898 dans le véritable théâtre du Grand-Guignol, rue Chaptal. Les gens se pressaient pour voir des monstres abominables créés par des savants fous machiavéliques, dévorer des jeunes vierges innocentes dans des gerbes de sang ! Le tour de magie est une version grand-guignolesque de la traditionnelle boîte à sabres… Et pour le coup, c’était gore !

— Super… T’aurais pu prévenir au lieu de te marrer comme une baleine. J’avais l’air fin.

Il souffla sa fumée. D’une pichenette, il envoya tournoyer son mégot rougeoyant dans le brouillard. Mado pouffa.

— Ça faisait un moment que je voulais voir ce spectacle ! Alors, j’ai réservé deux places dès que j’ai su qu’on se retrouvait à Paris. Et c’était bien plus drôle de te faire la surprise que de te préparer !

— Bah voyons… Remarque, on peut difficilement se préparer à terminer en cubes sur une scène devant un public qui se gondole parce qu’on te débite à la scie…

Ils rirent ensemble, et il sentit les bras de Mado se resserrer sur le sien. Elle leva vers lui ses yeux bleus et lui sourit, révélant sa 20petite incisive cassée en biseau. Mehrlicht ne voyait pas ses cernes bruns, ses sourcils en accent circonflexe, les mèches blanches qui couraient dans sa tresse noire. Ou peut-être, au contraire, aimait-il chacun de ces détails, et sa taille menue, et son esprit, et sa détermination à abattre tous les obstacles de la vie, à être heureuse quoi qu’il advînt… même lorsqu’on le coupait en morceaux. Depuis leur rencontre dans le Limousin quelques mois plus tôt, à l’époque où il enquêtait sur l’Empoisonneuse, ils avaient tout mis en œuvre pour se retrouver. C’était lui d’abord qui était revenu plusieurs fois à Mèlas, par commodité puisqu’elle y tenait une auberge et faisait de grosses journées. Puis il lui avait proposé de venir à Paris et de faire la connaissance de son fils Jean-Luc, comme pour officialiser quelque chose qui n’avait pas besoin de l’être. Mado avait immédiatement accepté d’être un peu plus que la « copine du Limousin » pour ce flic qui, au premier coup de fil de son commissaire, pouvait déguerpir et la planter là. Les impératifs du service se conjuguaient à la distance pour les maintenir éloignés l’un de l’autre, et pourtant ils avaient tenu bon et se retrouvaient ce soir sur ce trottoir parisien, l’un contre l’autre, blottis dans la brume, à l’abri sous la nuit. Ils s’embrassèrent un moment sans un mot, puis toujours silencieux, souriant à l’invisible, ils prirent le chemin du retour.

— Ça ne t’ennuie pas pour l’hôtel, tu es sûr ?

Mado tenait manifestement à s’expliquer de nouveau.

— Aucun problème.

— Je suis contente d’avoir rencontré ton fils au déjeuner. C’est un gamin chouette. Vraiment…

— Ouais… S’il bossait un peu plus et jouait un peu moins avec son ordinateur, il serait encore plus chouette… Il t’a bien aimée aussi !

— « Femme, femme, femme, fais-nous voir le ciel, Femme, femme, femme, fais-nous du soleil… »

— Put… Ahhh ! C’est mon portable…

Mehrlicht extirpa le petit téléphone de la poche de son imper et regarda l’écran.

— Tiens… Quand on parle du loup… L’animal m’a laissé trois messages. Allô ?

— Papa, c’est Jean-Luc ! Ça va ?

21— Oui. Il y a un problème ou tu m’appelles à minuit pour me demander si ça va ?

— Non, je…

Il reprit en chuchotant.

— Je suis chez Kevin. Je me suis dit que c’était mieux de… si vous aviez l’appart pour vous… que vous soyez tranquilles. Je voulais t’avoir au téléphone avant que vous n’arriviez, pour te prévenir, histoire que… que tu ne croies pas que j’étais là, tu vois ?

— Je vois. Mais on sera à l’hôtel de Mado. On préfère faire comme ça.

— Ah OK ! L’hôtel. OK !

— Merci, en tout cas.

— Bah non… Je trouve que… non, non…

— C’est quoi la nouvelle sonnerie que tu as mise sur mon portable ? C’est Serge Lama ?

— Non. De la variété française des années 1970-1980. Ton époque, quoi ! Ça te changera de Brel. Je n’ai pas dit que c’était mieux, mais ça devrait être plus gai. Bon, la bise à Mado. Je te laisse.

— C’est ça. Va au lit. Tu as cours, demain.

— Ouais, ouais. Salut !

Il raccrocha et rangea son portable.

— Lui aussi s’inquiète de l’endroit où on va dormir, alors il est chez un copain et nous laisse l’appart ! J’ai tout à coup l’impression que c’est moi, l’ado !

Elle sourit avant de rectifier.

— Je ne suis pas inquiète, capitaine. Mais je ne suis pas du tout prête à passer la nuit chez toi, ni même à y aller… Les lieux sont encore…

Elle ne cherchait pas ses mots, elle avait peur de les prononcer. Mehrlicht acheva la phrase :

— … encore un peu trop habités par Suzanne. Hantés par son fantôme ! Tu peux le dire. J’avais rien touché depuis… Il m’a fallu quatre ans pour mettre ses affaires dans des cartons.

— C’est ton fils qui l’a fait…

— Ouais… Et il me tanne pour qu’on disperse les cendres de Suzanne quelque part… et pour que j’arrête de les conserver comme des reliques à la maison.

Mado ne commenta pas, alors il poursuivit :

22— Je comprends, je t’assure. On fera les choses quand on sera tous les deux prêts à les faire. Voilà !

Elle lui sourit.

— En parlant d’être prêt, comment tu te sens pour les sélections ?

— J’ai encore deux jours. C’est mercredi matin ! Mais je suis paré. J’ai fini l’Universalis. Et avec Mickael et Sophie qui me tapent 5 balles dès que je jure ou que je dis un mot grossier, j’ai perdu… j’ai presque perdu cette manie… C’est ce qui m’a coûté ma place au pupitre, la dernière fois ! Alors là, je vais te les plier, ces sélections, tu vas voir ! Je les attends leurs « Questions pour un champion » ! Lepers ou pas, ils me porteront tous en triomphe !

— Oui, bon, c’est juste les sélections. S’ils te gardent, tu enregistreras l’émission plus tard.

— Comment ça « s’ils me gardent » ? Tu doutes, félonne ?

— Pas du tout ! Tu es déjà mon champion à moi !

— Ah ! Voilà ce que je voulais entendre. Je vais leur faire cracher un max !

— Heu… Un max de dicos !

Ils rirent ensemble.

— Un max de dicos, répéta Mehrlicht. Je vais les mettre sur la paille, Larousse et FR3 !

— Maintenant c’est France 3 !

— OK. À genoux, France 3 ! Ils crieront grâce !

— Je sais, mon champion. Ils n’ont aucune chance !

Ils s’embrassèrent et entrèrent dans l’hôtel.

PREMIÈRES LIGNE #14

PREMIÈRES LIGNE #14



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNE #14

Le livre présenté

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

Dimanche 15 avril

23 h 41

Comme deux fantômes transis, elles se faisaient face dans la nuit.

— Non, je rentre, je suis crevée. Il est déjà minuit…

— C’est Jérémy qui va être déçu… ironisa Cathy.

Plantées sous un réverbère, les deux jeunes femmes se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps.

— Il a mon numéro, conclut Lucie en se penchant pour faire la bise à son amie.

— Ça te changerait un peu les idées, non ? En ce moment…

Lucie baissa les yeux et ne répondit pas. Cathy se reprit :

— Excuse-moi… Laisse tomber. Tu appelles un taxi, hein ? Avec ce brouillard, tu ne rentres pas à pied, toute seule.

— Il y a une station à Voltaire. C’est à deux pas.

Cathy hésita puis se lança :

— Tu rentres directement, là ?

— Vous venez ? brailla Jérémy qui, avec les autres, s’impatientait déjà, un peu plus loin sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant.

Les deux étudiantes se tournèrent vers lui. On distinguait à peine le groupe de copains qui les attendaient à une quinzaine de mètres. Le brouillard était si épais qu’il estompait les détails, les traits des visages, ne concédant à l’œil que des masses brutes et floues, des formes spectrales. Au-dessus des têtes, les lumières des réverbères se changeaient en boules de feu orangées et lointaines, soleils de minuit urbains qui déformaient les ombres arrachées à la nuit.

— J’arrive ! lança Cathy.

— Oui, oui, je rentre directement. Je suis crevée.

Cathy la dévisagea un temps et lui sourit.

— Bon, tu m’appelles dès que tu passes la porte… Ou tu m’envoies un texto ? OK ?

— Oui, maman ! Allez, file !

Cathy s’en alla rejoindre ses copains de fac. Lucie se mit en route dans l’autre sens. Elle les aimait bien, mais le traquenard pour lui faire rencontrer Jérémy lui avait paru un peu lourdaud. Pénible, même. Aujourd’hui on percevait encore le célibat d’une femme comme la dernière des tares, et chacun de ses proches s’ingéniait à proposer untel, l’ami d’amis, souvent Prince des Tocards ou Archiduc des Blaireaux, parce que à leurs yeux il valait mieux qu’une femme fût mal accompagnée que seule. Il en allait ainsi depuis la nuit des temps : la femme seule ne savait pas se tenir.

Au cours de la soirée, le pauvre Jérémy avait également deviné le complot qui se tramait. Il s’était débattu comme il avait pu pour briller un peu, pour justifier qu’on l’eût choisi lui pour elle, et pas un autre. Et chacun à la table avait certainement pris plaisir à les voir se chercher sans en avoir l’air, se sourire en baissant les yeux. Lucie n’avait pas la tête à cela. S’ils savaient…

Elle frissonna. Il ne faisait pourtant pas si froid en ce mois d’avril, mais l’hiver refusait de capituler ; une fraîcheur s’agrippait encore à Paris, lançant ses dernières forces dans un combat vain contre le printemps. Depuis deux jours s’était déposé sur la ville un brouillard laiteux qui buvait les lumières et ouatait les bruits. On n’y voyait goutte, mais Lucie continuait d’avancer d’un pas vif que rythmait le claquement de ses talons, perçant le frimas comme un petit bolide. Elle sursauta quand une voiture descendit soudain la rue de la Roquette, trace de vie dans la nuit cotonneuse qui l’entourait. Aussitôt, les feux arrière, rouges comme deux yeux démoniaques, s’évanouirent au loin. Lucie se dit qu’elle devait presser l’allure. Elle marchait déjà très vite. Une femme dans la nuit. C’est alors qu’elle sentit une présence dans le brouillard. Ses yeux s’écarquillèrent malgré elle, mais elle ne voyait rien ni personne. Y avait-il quelqu’un avec elle dans cette brume opaque ? Quelqu’un qui la suivait ? Quelqu’un qui l’observait ? Elle s’arrêta tout à coup pour écouter. Les yeux grands ouverts, les oreilles à l’affût, la bouche bée, elle tenta de sonder la nuit. Le silence était compact, poisseux. L’air froid lui piquait la langue et lui brûlait la gorge quand le brouillard s’immisçait en elle. Elle tourna sur elle-même lentement, et d’une voix tremblante, appela :

— Il y a quelqu’un ?

Il n’y eut pas un bruit dans la rue désolée, dans la ville morte, et pourtant elle sut que quelqu’un, quelque chose était là, qui l’épiait, vorace ou concupiscent, avide, alors son cœur détona et elle se mit à courir, son haleine se mêlant à la brume épaisse qui accrochait son corps, ses vêtements, ses cheveux, qui collait à sa vie, la freinait, l’empêchait de fuir ce cauchemar éveillé. Elle hurla dans sa course impossible, car quelqu’un, quelque chose était là qui la talonnait, s’enivrait de sa terreur, en voulait à sa vie. Lucie percuta un arbre surgi du brouillard, perdit une chaussure et tomba au sol, hébétée, s’empêtra un instant dans les ombres osseuses des ramures noires, se releva, reprit sa fuite aveugle, des larmes dans les yeux, traversa une ruelle en piaulant à l’aide, boitant sur son pied nu, trouva un hall d’immeuble, une porte fermée, des rangées de boutons d’Interphone, lueurs dans la nuit, pressés du plat de sa main écorchée, des anonymes qui décrochèrent mais n’entendirent que le cri aigu et lointain d’une femme avalée par le brouillard.



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Les petit + de A vos crimes

Demain et les jours suivant nous vous donnerons la possibilité se lire le début de ce magnifique roman.

Alors à tout de suite pour : « Et si on lisait le début »

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1


De bonnes raisons de mourir

LA LANGUE
DES ROSSIGNOLS

2

Grincements métalliques, respirations sifflantes.

Il s’éveilla dans une pénombre inquiétante, traversée de flashs vert et bleu chaque fois qu’il clignait les paupières. L’air était lourd, saturé d’une puanteur âcre de corps mal lavés mêlée à des d’odeurs d’antiseptique et d’alcool fort.

Où je suis ?

Ses yeux s’habituèrent à la faible luminosité de la pièce et il aperçut une rangée de lits plaqués contre le mur en face de lui. Ils étaient occupés par des êtres informes et gémissants qui remuaient lentement leurs membres comme des scarabées à demi écrasés agitent leurs pattes avant de s’éteindre.

Bouge !

Une pulsion au fond de son crâne lui criait de fuir. Il essaya de se redresser, mais ses poignets et ses chevilles refusèrent de se décoller du matelas. Avec horreur, il réalisa qu’ils étaient attachés au cadre du lit par des sangles. Il tira de toutes ses forces pour arracher ses liens, mais l’effort lui fit tourner la tête au point qu’il crut s’évanouir. Désorienté, le corps baigné d’une sueur froide et grasse, il tenta de se rappeler comment il était arrivé ici.

Bouche pâteuse, maux de crâne, gorge chargée d’un arrière-goût d’alcool rance : à l’évidence, il avait beaucoup bu. À chaque accélération brutale de son cœur, il avait l’impression que les cloches 26de Saint-Basile carillonnaient sous son crâne. Élancements dans les côtes, goût métallique suintant depuis ses lèvres fendues, sensation de brûlure aux jointures de ses doigts : il n’avait pas fait que boire, il s’était également battu. Des flashs de la nuit précédente lui revinrent. La veille, le Zenit Saint-Pétersbourg jouait contre le Spartak Moscou. Dans un bar à supporters, il avait traité les Pétersbourgeois d’enculeurs de chèvres, ou de quelque chose dans ce goût-là. À moins que ce ne soit l’inverse : peut-être bien qu’il avait insulté la sacro-sainte équipe du Spartak, Dieu lui pardonne. En tout cas, le résultat ne s’était pas fait attendre. Quand il était sorti du bar, trois types lui étaient tombés dessus. Des ultras au crâne rasé, avec un écusson noir-blanc-or cousu sur leur bomber kaki, le drapeau de la Russie impériale. Le genre de mecs habitués à ratonner en bande des Tchétchènes, des Daghestanais et, d’une manière générale, tous ceux qui avaient la peau plus sombre qu’eux.

Avec ses traits métissés, il était une proie idéale. Un « cul noir », comme ils disaient. Les ultras avaient cru tomber sur une cible facile. Grave erreur. Le gibier c’était eux. Coups de coude dans l’arcade sourcilière, coups de talon dans les côtes, coups de genou, coups de tête, il n’avait rien épargné à ses adversaires. Dans une bouffée de fierté alcoolique, il se dit que ses agresseurs devaient certainement se trouver beaucoup plus mal que lui en ce moment.

Bruit de pas dans le couloir.

Une porte s’ouvrit en grinçant, puis une lumière aveuglante jaillit des néons des plafonniers dans un concert de cliquetis aigus. Ébloui, il ferma les yeux, tandis qu’une voix masculine parlant un russe teinté d’accent sibérien claquait dans ses oreilles comme un pétard jeté au fond d’une caverne :

– Lequel d’entre vous est Alexandre Rybalko ?

La lumière… la lumière des néons cherchait à lui cramer la cervelle. Il se pencha de côté et plissa les yeux. Par le fin inter27stice entre ses paupières, il observa l’homme qui venait d’entrer. Jeune, il avait des lunettes et portait une blouse blanche.

– Alexandre Rybalko ? répéta l’homme.

Nouvelle détonation dans son crâne travaillé par la gueule de bois. Il émit un grognement et le médecin s’approcha de lui.

– Vous êtes Alexandre Rybalko ? Vous comprenez ce que je vous dis ? Vous parlez russe ?

– Moins… fort, répondit-il à grand-peine.

Chaque parole lui coûtait d’immenses efforts. Sa langue était lourde, maladroite. Le son de sa propre voix faisait vibrer les os de son crâne. Même penser lui semblait douloureux.

– Où… suis ?

– À l’hôpital. Vous êtes américain ? Européen ?

– Suis russe, mudak.

Une expression de vif étonnement traversa le visage du jeune médecin. Rybalko se demanda si c’était le choc de savoir qu’on pouvait être métis et parler russe, ou plutôt la surprise de se faire insulter dans sa langue maternelle.

– Pourquoi… suis ici ? articula-t-il péniblement.

Le médecin se recomposa rapidement un visage professionnel, savant mélange d’arrogance et de résignation fatiguée.

– La police vous a ramassé près de la gare, cette nuit, lui expliqua-t-il d’un ton pincé. Vous étiez allongé dans la rue, complètement ivre.

Rybalko leva légèrement la tête pour regarder autour de lui. Les autres lits étaient occupés par de piteux spécimens d’alcooliques hagards, des pauvres types hirsutes, rougeauds, au nez violacé, aux ongles sales, des bêtes humaines. Il espérait, sans trop se faire d’illusions, avoir l’air moins minable qu’eux.

Il remarqua qu’il était le seul à avoir les membres entravés par des sangles.

– Pourquoi… suis attaché ?

28– C’est à cause de votre attitude pendant le déshabillage. Vous avez essayé de mordre un des infirmiers.

Nouveau souvenir disponible : lui dans le couloir, traîné par trois types tentant de maîtriser son mètre quatre-vingts et ses quatre-vingt-huit kilos qui s’agitaient maladroitement pour leur échapper. Douleur dans le bras, froideur du sol sur son visage : on lui fait une clé à l’épaule pour l’obliger à se calmer. Il hurle : « Je n’ai pas de temps à perdre, putain ! Pas de temps à perdre ! » On le déshabille, ne lui laissant que son caleçon. Il gueule un long moment. Puis s’endort.

Le médecin saisit une des lanières de cuir et commença à défaire ses contentions.

– Avant de vous autoriser à sortir, on va procéder à un petit examen pour vérifier que tout va bien, vous êtes d’accord, monsieur Rybalko ?

Bien qu’il n’apprécie pas que le médecin lui parle comme à un enfant attardé, il lui signifia son approbation d’un geste lent de la tête.

– Asseyez-vous sur le bord du lit, s’il vous plaît.

Il obéit sans hâte. Ses muscles étaient douloureux et ses mouvements patauds. Le médecin lui posa tout un tas de questions auxquelles il répondit par monosyllabes. Ça vous arrive souvent de boire autant ? Non. Est-ce que vous buvez régulièrement ? Non. Vous souvenez-vous de la nuit dernière ? Non. De celle d’avant ? Non. Vous avez des maux de tête ? Oui. Sur une échelle de un à dix, à combien situeriez-vous cette douleur ? Onze. Mal au ventre ? Oui. Quel a été l’événement déclencheur de votre surconsommation d’alcool ?

Rybalko regarda longuement le docteur.

– J’ai tué quelqu’un.

Le médecin se transforma instantanément en statue de sel.

– Quelqu’un ? Comment ? Qui ?

29Il prit son temps avant de répondre, un sourire narquois aux lèvres :

– Un toubib. Il posait trop de questions.

Vexé, le jeune médecin piqua un fard et lui enfila sans ménagement la sangle d’un tensiomètre autour du bras.

– Vous ne devriez pas plaisanter avec ce genre de chose. Le mois dernier, un type dans le même état que vous s’est carrément endormi sur les rails. Le chauffeur n’a pas eu le temps de freiner. L’homme est mort sur le coup. Ça aurait pu être vous. On a un groupe de parole sur l’alcool qui se réunit deux fois par semaine. Le mardi et le jeudi. Je vous conseille de vous y inscrire.

– Suis pas un ivrogne, marmonna Rybalko.

Ignorant ses dénégations, le médecin lui récita le laïus habituel sur les méfaits de l’alcool, comme s’il prêchait la Bible à un non-croyant. Heureusement, le reste de l’examen se fit dans un relatif silence. À la fin, le jeune docteur lui annonça qu’il allait pouvoir sortir. Dès que le praticien quitta la pièce, Rybalko ferma les yeux et sombra dans l’inconscience. S’ensuivirent vingt ou trente minutes de sommeil agité, jusqu’à ce qu’une infirmière le secoue doucement pour le réveiller. Elle avait apporté les fripes chiffonnées qu’il portait depuis trois jours. Il essaya de se lever pour les enfiler, mais fut pris d’un vertige qui l’obligea à se rasseoir.

– Ça va aller ? Vous voulez qu’on vous trouve un fauteuil roulant ? demanda l’infirmière, pleine de sollicitude.

Je ne suis pas un putain de grabataire, songea-t-il, piqué dans sa fierté.

– Ça va, se contenta-t-il de répondre, vu que chaque parole lui coûtait des efforts démesurés et que s’énerver ne ferait qu’aggraver ses maux de tête.

Sous l’œil amusé des autres poivrots, il enfila tant bien que mal son pantalon à grandes enjambées lentes et maladroites, puis ses chaussettes, ses chaussures humides, son T-shirt, son pull qui 30sentait la bière rance et sa parka écorchée aux manches. L’infirmière lui donna des cachets qu’il avala avec un verre d’eau si fraîche qu’elle lui fit mal aux dents. Elle quitta ensuite la pièce et il la suivit d’un pas traînant dans les couloirs carrelés qui sentaient la teinture d’iode. À chaque intersection, elle attendait quelques secondes qu’il la rejoigne. Il avait l’impression qu’elle se déplaçait au bord d’une piscine, tandis que lui marchait en scaphandre au fond du bassin.

Quelle déchéance.

– Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un fauteuil roulant ? insista-t-elle.

Il mâchonna une injure inaudible. Une dizaine de mètres de plus et ils débouchèrent enfin dans le hall de l’hôpital. L’infirmière l’abandonna à un guichet où une employée fatiguée lui remit son manteau et un sac en plastique noir contenant ses affaires. Il essaya de défaire le nœud qui le fermait, mais ses doigts engourdis par l’alcool en étaient incapables. Il finit par éventrer le sac d’un geste agacé et son contenu se déversa sur le comptoir : un portefeuille, des clés de voiture, un tas de tickets de métro, et au milieu…

Un pistolet MP-443.

L’employée fixa l’arme un long moment, la bouche arrondie de surprise. Peau sombre, flingue sur le comptoir : il savait ce qui se passait dans sa tête, quel genre d’associations foireuses s’y formaient.

– C’est mon arme de service, dit-il alors qu’elle semblait sur le point de pousser un cri.

Même visage incrédule que celui du jeune médecin. Il exhuma de ses affaires étalées sur le comptoir sa carte de police et la brandit devant l’employée.

– Vous voyez ? Police de Moscou.

La femme inspecta la carte avec cet air pincé que prennent les caissières de supermarché quand elles examinent un billet 31de cinq mille roubles. Pendant ce temps, il coinça son pistolet dans sa ceinture et rabattit son T-shirt dessus. L’employée décida finalement que la carte était authentique et lui tendit une liasse de documents contenant facture, paperasserie administrative diverse et, traîtreusement glissé entre deux pages, un prospectus vantant les vertus d’un groupe de parole pour alcooliques. Il fourra le tout dans la poche de sa parka et régla sans broncher les frais d’hospitalisation.

Avant de partir, il passa aux toilettes pour s’asperger le visage d’eau fraîche. Dans le miroir au-dessus du lavabo, il faillit ne pas se reconnaître. Ses joues étaient embuissonnées d’une barbe de trois jours, sa peau café au lait avait pris un teint terreux, ses yeux bleu clair étaient injectés de sang. Les paroles du médecin résonnèrent dans son esprit : « Le mois dernier, un type dans le même état que vous s’est carrément endormi sur les rails. Le chauffeur n’a pas eu le temps de freiner. L’homme est mort sur le coup. Ça aurait pu être vous. »

Ça aurait pu être lui… S’endormir sur les rails, être emporté par le premier train de banlieue du matin, sans même s’en apercevoir… Peut-être que ça aurait été mieux pour tout le monde, songea-t-il en remontant le col de sa veste.

Il se sécha le visage et quitta l’hôpital. Dehors, l’air était vif, le soleil faiblard. Un taxi couleur aspirine attendait, garé en double file. Il allait grimper dedans, brandir sa carte de police et exiger du chauffeur qu’il l’emmène jusque chez lui, quand il remarqua le flic de l’autre côté de la rue, adossé à sa voiture de service. Cheveux noirs coupés court, nez crochu, mensurations de culturiste trop bien nourri, il semblait à l’étroit dans son blouson de cuir. Lui aussi avait des cernes sous les yeux et ses joues étaient bleuies par une barbe naissante.

C’était Basile Tchekov, son coéquipier.

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

 

I
L’appel aux armes

1

Haute et longue, la pièce était tapissée de livres dont les élégantes dorures luisaient dans une pénombre roussie à la flamme des bougies. Dehors, derrière les épais rideaux de velours rouge, Paris dormait sous un ciel étoilé et la grande quiétude de ses rues enténébrées parvenait jusqu’ici, où le grattement d’une plume troublait à peine le silence. Mince, maigre, pâle, la main qui tenait cette plume traçait une écriture fine et serrée, nerveuse mais dominée, sans rature ni surcharge. Souvent, la plume allait à l’encrier. Elle était guidée par un geste précis et, sitôt revenue sur le papier, elle continuait de crisser au fil d’une pensée qui n’hésitait pas. Rien, sinon, ne bougeait. Pas même le dragonnet pourpre qui, roulé en boule, le museau sous l’aile, dormait d’un sommeil paisible près du sous-main en maroquin.

On frappa à la porte.

La main ne cessa pas d’écrire mais le dragonnet, dérangé, ouvrit un œil d’émeraude. Parut un homme portant l’épée et une casaque en soie écarlate frappée, sur ses quatre pans, d’une croix blanche. Il s’était respectueusement découvert.

— Oui ? fit le cardinal de Richelieu en écrivant toujours.

— Il est arrivé, monseigneur.

— Seul ?

— C’était la consigne.

— Bien. Faites-le entrer.

Le sieur de Saint-Georges, capitaine aux gardes de Son Éminence, s’inclina. Il allait se retirer quand il entendit :

— Et épargnez-lui les corps de garde.

Saint-Georges comprit, s’inclina encore et, en sortant, prit soin de refermer la porte sans bruit.

Avant d’être reçus dans les appartements du Cardinal, les visiteurs ordinaires devaient traverser cinq salles où des sentinelles étaient régulièrement relevées, de jour comme de nuit. Elles avaient l’épée au côté et le pistolet à la ceinture, veillaient à l’affût du moindre soupçon de danger et ne laissaient passer personne sans un ordre exprès. Rien n’échappait à leurs regards qui, d’inquisiteurs, n’attendaient que de se faire menaçants. Revêtus de la célèbre casaque, ces hommes appartenaient à la compagnie des gardes de Son Éminence. Ils l’escortaient partout où elle allait et n’étaient jamais moins d’une soixantaine partout où elle résidait. Ceux qui n’étaient pas de faction dans les couloirs et les antichambres tuaient le temps entre deux rondes, leurs mousquetons à portée de main. Et les gardes n’étaient pas les seuls à protéger Richelieu : tandis qu’ils assuraient la sécurité à l’intérieur, une compagnie de mousquetaires défendait les dehors.

Cette vigilance affichée n’était pas une simple démonstration de force pompeuse. Elle avait sa raison d’être, même ici, en plein Paris, dans le palais que le Cardinal faisait embellir à deux pas du Louvre.

Car, à quarante-huit ans, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu se trouvait être l’une des personnalités les plus puissantes et les plus menacées de son temps. Duc et pair du royaume, membre du Conseil et principal ministre de Sa Majesté, il avait l’oreille de Louis XIII avec qui il gouvernait la France depuis une décennie. Cela lui valait de compter de nombreux adversaires dont les moins acharnés n’intriguaient qu’à provoquer sa disgrâce, quand d’autres envisageaient tout bonnement de le faire assassiner – attendu qu’un exilé peut se jouer des distances et qu’un prisonnier a toujours la ressource de s’évader. Des complots avaient bien failli réussir naguère et de nouveaux se préparaient sans doute. Richelieu devait ainsi se garder de tous ceux qui le détestaient parce qu’ils jalousaient l’influence qu’il exerçait sur le roi. Mais il lui fallait également se prémunir contre les attentats ourdis par les ennemis de la France, au premier rang desquels figuraient l’Espagne et sa Cour des Dragons.

Minuit allait sonner.

Le dragonnet, somnolent, poussa un soupir las.

— Il est bien tard, n’est-ce pas ? fit le Cardinal en adressant un sourire attendri au petit reptile ailé.

Lui-même avait les traits tirés par la fatigue et la maladie en cette nuit de printemps 1633.

Normalement, il serait bientôt couché. Il dormirait un peu si ses insomnies, ses migraines, les douleurs dans ses membres l’épargnaient. Et surtout si personne ne venait le réveiller avec une nouvelle urgente exigeant au mieux des consignes vite données, au pire la tenue d’un conseil immédiat. Quoi qu’il advienne, il serait debout à deux heures du matin, et déjà entouré par ses secrétaires. Après une rapide toilette, il déjeunerait de quelques gorgées de bouillon et travaillerait jusqu’à six heures. Peut-être profiterait-il ensuite d’une à deux heures de sommeil supplémentaires, avant que le gros de sa journée ne commence avec la ronde des ministres et des secrétaires d’État, des ambassadeurs et des courtisans. Mais le cardinal de Richelieu n’en avait pas encore fini pour aujourd’hui avec les affaires de l’État.

Des gonds grincèrent à l’autre bout de la bibliothèque, puis un pas décidé martela le parquet dans un cliquetis d’éperons alors que le cardinal de Richelieu relisait le rapport destiné à présenter au roi la politique à mener contre la Lorraine. Incongrue à cette heure et sonnant telle une charge sous les plafonds peints de la bibliothèque, le bruit grandissant acheva de réveiller le dragonnet. Lequel, au contraire de son maître, leva la tête pour voir qui arrivait.

C’était un gentilhomme blanchi sous le harnois de la guerre.

Grand, vigoureux, encore solide malgré les années, il avait des bottes hautes aux pieds, le chapeau à la main et la rapière au côté. Il portait un pourpoint ardoise à petits crevés rouges et des chausses assorties dont la coupe était aussi austère que l’étoffe. Sa barbe rase était du même gris argenté que ses cheveux. Soigneusement taillée, elle couvrait les joues d’un visage sévère creusé par les combats et les longues chevauchées sans doute, par les regrets et les tristesses peut-être. Son port était martial, assuré, fier, presque provocant. Son regard n’était pas de ceux que l’on fait baisser. Une chevalière en acier terni ornait l’annulaire de sa main gauche.

Laissant un silence s’installer, Richelieu acheva sa relecture tandis que son visiteur attendait. Il parapha la dernière page, la saupoudra pour l’aider à sécher, et souffla dessus. Les volutes qui s’élevèrent agacèrent les narines du dragonnet. Le petit reptile éternua, ce qui fit naître un sourire aux lèvres maigres du Cardinal.

— Désolé, Petit-Ami, murmura-t-il.

Et considérant enfin le gentilhomme, il dit :

— Un instant, voulez-vous ?

Il agita une clochette.

Le tintement fit venir l’infatigable et fidèle Charpentier, qui servait Son Éminence en qualité de secrétaire depuis vingt-cinq ans. Richelieu lui remit le rapport qu’il venait de signer.

— Avant que de me présenter demain devant Sa Majesté, je veux que le Père Joseph lise cela, et qu’il y ajoute les références bibliques qu’il aime tant et servent si bien la cause de la France.

Charpentier s’inclina et s’en fut.

— Le roi est fort pieux, sembla expliquer le Cardinal.

Puis, enchaînant comme si l’autre venait d’entrer :

— Soyez le bienvenu, monsieur le capitaine de La Fargue.

— « Capitaine » ?

— C’est bien votre grade, n’est-ce pas ?

— ça l’était avant que l’on me retire mon commandement.

— On souhaite que vous repreniez du service.

— Dès à présent ?

— Oui. Auriez-vous mieux à faire ?

C’était la première passe d’armes, et Richelieu présageait qu’il y en aurait d’autres.

— Un capitaine commande une compagnie, fit La Fargue.

— Ou une troupe, à tout le moins, aussi modeste en nombre soit-elle. Vous retrouverez la vôtre.

— Elle est dispersée. Grâce aux bons soins de Votre Éminence.

Une lueur étincela dans l’œil du Cardinal.

— Rappelez vos hommes. Des lettres qui leur sont destinées n’attendent plus que d’être envoyées.

— Tous ne répondront peut-être pas.

— Ceux qui répondront suffiront. Ils étaient des meilleurs, et doivent l’être encore. Le temps qui a passé n’est pas si long…

— Cinq ans.

— … Et libre à vous d’en recruter d’autres, poursuivit Richelieu sans s’interrompre. Il m’a d’ailleurs été rapporté que, malgré mes ordres, vous n’avez pas coupé tous les ponts.

Le vieux gentilhomme cligna des paupières.

— Je constate que la compétence des espions de Votre Éminence n’a pas faibli.

— De fait, il y a peu de chose que j’ignore vous concernant, capitaine.

La main posée sur le pommeau de l’épée, le capitaine Étienne-Louis de La Fargue s’accorda un moment de réflexion. Il regardait droit devant lui, au-dessus de la tête du Cardinal qui, depuis son fauteuil, l’observait avec un intérêt patient.

— Alors, capitaine, acceptez-vous ?

— Tout dépend.

Craint parce qu’il était influent et d’autant plus influent qu’il était craint, le cardinal de Richelieu pouvait ruiner un destin d’un trait de plume ou hâter tout aussi aisément une carrière vers les sommets. On prétendait qu’il était homme à écraser tous ceux qui lui résistaient. On exagérait beaucoup et, comme elle se plaisait à le dire, Son Éminence n’avait d’autres ennemis que ceux de l’État. Mais envers ceux-là, elle savait se montrer impitoyable.

De marbre, le Cardinal durcit le ton.

— Ne vous suffit-il pas, capitaine, de savoir que votre roi vous rappelle à son service ?

Le gentilhomme, alors, trouva et soutint sans faillir le regard acéré du Cardinal.

— Non, monseigneur, cela ne suffit pas.

Et après une pause, il ajouta :

— Ou plutôt, cela ne suffit plus.

Durant un long moment, on n’entendit que la respiration sifflante du dragonnet sous les lambris précieux de la grande bibliothèque du Palais-Cardinal. La conversation avait pris un mauvais tour et les deux hommes, l’un assis, l’autre debout, se toisèrent jusqu’à ce que La Fargue cède. Mais pas en baissant le regard. En le redressant au contraire, de nouveau braqué sur la précieuse tapisserie à laquelle Son Éminence tournait le dos.

— Exigeriez-vous des garanties, capitaine ?

— Non.

— En ce cas, j’ai peur de mal vous comprendre.

— Je veux dire, monseigneur, que je n’exige rien. On n’exige pas ce qui est dû.

— Ah.

La Fargue jouait gros à affronter celui qui passait pour gouverner la France plus que le roi. De son côté, le Cardinal savait que toutes les batailles ne se gagnent pas par un coup de force. Comme l’autre restait figé dans une pose d’attente inébranlable, prêt sans doute à s’entendre dire qu’il passerait le reste de ses jours dans un cul de basse-fosse ou irait bientôt combattre les sauvages des Indes occidentales, Richelieu se pencha sur la table et, d’un index noueux, gratta la tête du dragonnet.

Le reptile baissa les paupières et soupira d’aise.

— Petit-Ami m’a été offert par Sa Majesté, dit le Cardinal sur le ton de la conversation. C’est elle qui l’a ainsi baptisé et il paraît que ces créatures s’accoutument assez tôt à leur sobriquet… Quoi qu’il en soit, il n’attend de moi que d’être nourri et caressé. Je n’y ai jamais manqué, de même que je n’ai jamais manqué à servir les intérêts de la France. Pourtant, si je le privais soudain de mes soins, Petit-Ami ne serait pas long à me mordre. Et ce, sans considération pour les bontés dont je l’aurais comblé par avant… Il y a là une leçon à retenir, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique. Abandonnant le dragonnet pourpre à sa somnolence, Richelieu se renfonça dans les coussins de son fauteuil, coussins qu’il accumulait vainement afin de calmer les affres de ses rhumatismes.

Il grimaça, attendit que les douleurs s’estompent, poursuivit.

— Je sais, capitaine, que je vous ai fait défaut naguère. Vos hommes et vous aviez bien servi. Connaissant vos succès et vos mérites passés, les reproches que l’on vous fit étaient-ils justice ? Certes non. Ils n’étaient que nécessité politique. Je vous accorde que vous n’aviez pas entièrement failli et que l’échec de cette délicate mission au siège de La Rochelle ne vous incombait pas. Mais considérant le tour tragique qu’avaient pris les événements auxquels vous étiez mêlé, la couronne de France ne pouvait que vous désavouer. Il fallait qu’elle sauve les apparences et vous condamne pour ce que vous aviez fait, secrètement, sur ordre. Vous deviez être sacrifié, quitte à ce que cet artifice jette le déshonneur sur la mort de l’un des vôtres.

La Fargue acquiesça, mais il lui en coûtait.

— La nécessité politique, lâcha-t-il d’un ton résigné en caressant du pouce, à l’intérieur de son poing, l’anneau de sa chevalière en acier.

Semblant soudain très las, le Cardinal soupira.

— L’Europe est en guerre, capitaine. Le Saint Empire est à feu et à sang depuis quinze ans et la France devra sans doute aller y combattre bientôt. L’Anglais menace nos côtes et l’Espagnol nos frontières. Quand elle ne s’arme pas contre nous, la Lorraine accueille à bras ouverts tous les séditieux du royaume cependant que la reine mère complote contre le roi depuis Bruxelles. Des révoltes éclatent dans nos provinces et c’est souvent au plus haut niveau de l’État qu’il faut traquer ceux qui les fomentent et les conduisent. Et je vous fais grâce des partis secrets, parfois à la solde de l’étranger, qui tirent les fils de leurs intrigues jusque dans le Louvre.

Richelieu planta son regard dans celui de La Fargue.

— Je n’ai pas toujours le choix des armes, capitaine.

Il y eut un long silence, puis le Cardinal dit :

— Vous ne recherchez ni la gloire ni la fortune. De fait, je ne peux rien vous promettre. Soyez même assuré que je n’hésiterais pas plus qu’hier si, demain, les circonstances exigeaient que l’on sacrifie votre honneur ou votre vie à la raison d’État…

Cet accès de franchise surprit le capitaine, qui tiqua et regarda Richelieu dans les yeux.

— Mais ne refusez pas la main que je vous tends, capitaine. Vous n’êtes pas de ceux qui reculent devant le devoir, et le royaume, bientôt, aura trop besoin d’un homme tel que vous. J’entends par là d’un homme capable de réunir et de commander de fines lames loyales et courageuses, habiles à agir promptement et dans le secret, et enfin qui tuent sans remords et meurent sans regret pour le service du roi. Allons, capitaine, porteriez-vous toujours cette chevalière si vous n’étiez plus celui que je crois ?

La Fargue ne sut que répondre mais pour le Cardinal, l’affaire était entendue.

— Vos hommes et vous aimiez à vous appeler les « Lames du Cardinal », ce me semble. C’était un nom qui ne se murmurait pas sans inquiétude chez les ennemis de la France. Pour cela, entre autres raisons, il me plaisait. Gardez-le.

— Malgré tout le respect que je vous dois, monseigneur, je n’ai toujours pas dit oui.

Richelieu dévisagea longuement le vieux gentilhomme, son visage maigre et anguleux n’exprimant que froideur. Puis il se leva de son fauteuil, alla légèrement écarter un rideau pour regarder dehors et lâcha :

— Et si je vous disais qu’il pourrait être question de votre fille ?

Pâlissant, ébranlé, La Fargue tourna la tête vers le Cardinal qui semblait absorbé par la contemplation de ses jardins à la nuit.

— Ma… fille ?… Mais je n’ai pas de fille, monseigneur…

— Vous savez bien que si. Et je le sais aussi… Rassurez-vous, cependant. Le secret de son existence est gardé par des personnes rares et sûres. Je crois que même vos Lames ignorent la vérité, n’est-ce pas ?

Le capitaine prit sur lui, abandonna un combat perdu d’avance.

— Est-elle… en danger ? demanda-t-il.

Richelieu sut alors qu’il avait gagné. Toujours de dos, il cacha un sourire.

— Vous comprendrez bientôt, dit-il. Pour l’heure, rassemblez vos Lames dans l’attente de connaître le détail de votre première mission. Je vous promets que cela ne tardera pas.

Et gratifiant enfin La Fargue d’un regard par-dessus son épaule, il ajouta :

— Le bonsoir, capitaine.