Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Sophie Aubard

mercredi 30 janvier 2019

L’interview de la semaine : Sophie Aubard


Sophie Aubard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Sophie Aubard

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Non, les personnages restent dans les livres, et heureusement ! J’ai fait peu de salons, mais j’ai toujours rencontré de joyeux drilles qui ne se prenaient pas au sérieux, ce sont d’ailleurs devenus des amis.

Je me mets dans la peau des personnages le temps de l’écriture, certains virent très mal… et ça me fait bien rire !

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

42

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Simone Weil. Pas une once de haine dans cette femme, aucune compromission non plus. Je suis admirative.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Endormir mon prochain. Quel bonheur de plonger les barbants ou les méchants dans les bras de Morphée. Imaginez une réunion où en endort tous les participants. Pendant ce somme, on peut lire, écouter de la musique, modifier le power point. Et au réveil conclure « Merci untel. Prochaine réunion le 10 pour suivre l’avancée du projet ». Tentant non ?

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

J’ai commencé à écrire sans autre lecteur que ma pomme. Je continuerai tant que la thérapie ne sera pas terminée !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Une cascade de douleurs et puis le retour du bonheur.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Les bleus profonds sont ceux de l’âme et du cœur. Ils ne laissent aucune trace, mais ne cicatrisent jamais. Alors, oui j’y trempe ma plume.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Autant de livres seraient certainement publiés, combien connaitraient le même succès ? Je pourrais publier sans nom, mon ego n’en souffrirait pas si le lecteur est satisfait.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Il n’y a pas d’ombre sans lumière.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Une belle histoire. Aucun rituel ou besoin particulier.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

San Antonio pour les cours de français et d’humanisme.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je ne tiens pas de statistiques. Je peux supprimer des pages, des chapitres entiers tant que je ne suis pas satisfaite, et encore, je ne le suis jamais à 100 %. J’aimerais avoir accès aux brouillons de Frédéric Fajardie « La nuit des chats bottés », il a dû bien rire, et le résultat est juste parfait.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Cette après-midi du mois d’août se distendait à l’infini. Encore deux heures avant l’arrivée du train de Mathieu. Marie-Martine détacha les yeux de l’écran de son MacBook. Par la fenêtre panoramique, la terrasse (ici on utilisait le terme plus glamour de roof top) était recouverte d’une épaisse couche de neige. De gros flocons tourbillonnaient dans un ciel laiteux qu’elle ne connaissait que des sports d’hiver, par temps de brume. « Tiens », se dit Marie-Martine sans s’émouvoir davantage. Dans le café art déco du co-working, la lumière avait terni. Elle augmenta la luminosité de son écran.

Bien sûr, on n’a pas tous les jours de la neige en été, se dit-elle avec malice. Et après ? Ce phénomène n’était en définitive qu’une confirmation. Cet hiver inattendu, d’une certaine manière, ne faisait que lui donner raison. Marie-Martine avait à ce sujet de solides convictions. Elle se revendiquait volontiers adepte de la décroissance, devant un verre de Chardonnay. Elle consommait responsable. Elle achetait notamment du courant « propre » et ne se déplaçait (au quotidien en tout cas) qu’en vélo à assistance électrique. Cette prise de conscience ne datait pas d’hier et la remplissait de satisfaction. Ce n’était malheureusement pas le cas de tout le monde, loin de là. Au fond, les gens se foutaient pas mal du climat. À commencer par Trump, qui s’était fendu d’un tweet débile à l’occasion d’un épisode similaire à New York.

Le déni, en général, n’allait pas aussi loin. Mais chacun, lui semblait-il, s’en remettait à la fatalité.

Pourtant l’évidence crevait les yeux. La catastrophe n’était plus à venir. Elle était bel et bien enclenchée. Lors de son vol aller, Mathieu avait dû survoler un des pires cyclones qu’ait connu la Floride. Marie-Martine avait passé la nuit à suivre son vol à la trace sur une carte du monde réactualisée en temps réel. La trajectoire du Boeing lui était apparue comme une flèche décochée droit dans l’œil de l’ouragan. Elle n’avait été capable de trouver le sommeil qu’une fois reçu le SMS de son mari. À quatre heures du matin. « Bien arrivé » l’avait-il sobrement rassurée. Évidemment, les longs courriers survolaient très haut les zones de dépression. Une fois de plus elle s’était tordu les nerfs pour rien.

Elle commença à taper une nouvelle phrase quand le grand carillon sonna l’ode à la joie. Seize heures. Marie-Martine blêmit. Elle voulut ramener son attention sur son clavier, mais le charme était rompu. Elle butait déjà sur le premier mot.

Le temps n’y était pour rien. De la neige, des ouragans. Oui le temps était détraqué, mais ce n’était pas ce qui tracassait Marie-Martine. Le monde courait à sa perte, c’était acquis depuis longtemps. Mathieu revenait après toute une semaine d’absence et Marie-Martine se sentait ravagée par l’angoisse.

Ce qui la déstabilisait, au fond, c’était le carillon, bien qu’elle n’ait rien contre Beethoven à titre personnel. Dans son casque Bluetooth à réduction active de bruit, les mazurkas de Frédéric Chopin s’étaient tues. Le bruit blanc avait cessé et ne restait plus dans ses oreilles que la sensation de s’être perforé les tympans. Son casque devait être à court de batterie.

Elle le retira d’un geste vif, et entendit alors la conversation des deux hipsters de l’autre côté de la salle. Elle ne les avait pas vus entrer, tout absorbée qu’elle était par son travail. Elle se troubla. C’était dimanche et elle avait espéré être seule. Ils étaient tous les deux engoncés dans des grands manteaux de laine boutonnés jusqu’en haut, et avaient chacun noué autour de leur cou une douce écharpe de mohair bleue. Ils n’avaient pas l’air troublés le moins du monde par la neige au-dehors. Les personnes de ce genre, l’espèce la plus fréquente au co-working, que ce soit pour les initiatives ou pour la mode, donnaient toujours l’impression d’avoir deux coups d’avance. En les regardant plus attentivement, Marie-Martine constata que l’un des deux possédait un manteau de facture très largement inférieure à celle de son interlocuteur (ses boutons avaient le reflet du plastique). Ce dernier devait occuper le poste de Chief Executive Officer dans la start-up qu’il avait créée, évidemment dans le domaine de la mode masculine. Cette entrevue devait certainement correspondre à l’un de ces incessants entretiens d’embauche auxquels elle assistait bien malgré elle depuis qu’elle venait écrire ici. Boutons de plastique avait l’air en difficulté. L’autre avait posé une chaussure de cuir brun sur la table et s’en servait comme d’un support à sa démonstration.

— J’avoue, j’ai un faible pour la Richelieu. Vois-tu, elle a le laçage directement sur l’empeigne. La derby, elle, comporte deux pièces rapportées, cousues dessus, et ce sont ces parties qui comportent les lacets. Bien sûr, toutes deux taillent bas, mais l’esprit de la derby en fait une chaussure de confort, bien peu de style. Tu n’es pas d’accord ?

— Si, c’est trop la honte, la Derby. C’est un peu la même chose pour la Chelsea, de toute façon. Par contre, je me suis toujours demandé, comment appelles-tu un mocassin à gland ?

L’autre se releva brusquement et tritura machinalement le bout de sa barbe.

— Eh bien on dit un mocassin à gland. Enfin, à pampilles. Mais, attends, ça n’a rien à voir ! Ne mélange pas tout. Qu’est-ce que tu m’embrouilles ?

Boutons en plastique devint cramoisi et se leva de table, en tremblant légèrement. Il quitta la pièce à reculons, les yeux perdus dans le prolongement de son menton velu. L’entretien d’embauche était manifestement clos.

L’autre demeura quelques instants immobile, à sa table, fixant le percolateur derrière le comptoir en chêne. Il avait un sourire crispé, non dénué de dédain, qui dessinait un rapporteur de collège à la base de sa barbe rectangulaire. Il n’avait toujours pas trouvé son Chief Marketing Officer. Il remit sa chaussure, la laça consciencieusement, puis à son tour se leva, avant de disparaître de l’univers.

Marie-Martine soupira. Il était temps de rendre les armes. Malgré tous ses efforts et la réanimation intensive qu’elle avait exercés sur lui depuis le début de l’après-midi, sa nouvelle demeurait désespérante à tous les égards. Ses deux personnages se regardaient comme des crétins et semblaient incapables de faire avancer l’action de quelque façon que ce soit. Jason était une petite frappe, un garçon du quartier (dont elle n’avait pas une seconde envisagé un plan d’ensemble) qui s’occupait de tondre la pelouse au black, quant à Jessica, en grande partie inspirée d’elle-même, Marie-Martine ne lui trouvait pas beaucoup de circonstances atténuantes. À tous points de vue c’était une grosse frustrée. C’était l’été là-bas aussi, mais le monde n’était pas détraqué et il faisait chaud. On avait éprouvé le besoin de se dénuder. La surprise de découvrir Jessica en topless dans la cabane à outil avait coupé tous ses moyens, pourtant prodigieux, au pauvre Jason. Pourquoi avait-elle, Bon Dieu, tourné les choses ainsi ?

En quatre-vingt-dix jours, Marie-Martine n’avait pas produit grand-chose, hormis quelques débuts de nouvelles pornographiques qui ne l’excitaient pas elle-même. Impossible de se concentrer plus de trois minutes sur le moindre paragraphe. Au point qu’elle avait dû, en catastrophe, faire l’acquisition de son casque audio. L’appareil avait fait illusion quelques jours, avant qu’elle trouve une autre source à son manque de rendement.

Cependant, pour la nouvelle qui l’occupait à ce moment, la solution paraissait relativement simple. Il lui suffisait de trancher la gorge à Jason, et peut-être bien la bite aussi, si elle se sentait d’humeur, et de faire flotter le gros corps flasque de Jessica à la surface de sa piscine. Dans une demi-heure ça pouvait être plié.

Mais avant cela, Marie-Martine avait vraiment besoin d’une pause. Les deux cafetières collectives étaient vides. C’était dimanche. Personne n’avait préparé de café. Par la fenêtre, la neige n’en finissait pas de tourbillonner. Marie-Martine, imprévoyante, n’avait aux pieds que ses petites sandales rouges, celles que Mathieu trouvait tellement sexy. Qu’importe, elle n’était pas frileuse. L’occasion était trop belle. Un dimanche, elle pouvait espérer que personne ne vendrait la faire chier si elle grillait une cigarette sur le roof top. Pas de doute, le terme faisait quand même plus classe.

Ici, on n’avait pas de temps à perdre. On optimisait. On produisait du concept. De la monnaie d’échange et du service. De la blockchain en veux-tu en voilà. Des maillons robustes et fonctionnels. Voilà comment se rêvaient les co-workers. Mais bien souvent, quand elle se rendait aux toilettes en traversant les couloirs, des types zappaient leur partie de solitaire ou de Candy Crush dès qu’ils repéraient une présence dans leur champ de vision. Aussitôt, ils reprenaient la lecture de contenus web en mimant une concentration extrême. Elle ne se moquait pas d’eux. Marie-Martine n’avait pas poussé l’audace assez loin pour renseigner « écrivain » sur sa fiche d’inscription, elle avait préféré parler de rédactrice, ce qui lui épargnait de fastidieuses explications. Au moins, grâce à Mathieu, elle ne manquait pas d’argent et c’était bien ainsi.

À l’extérieur, des bourrasques de vent finlandais la firent vaciller alors qu’elle empruntait la passerelle. Dix mètres en dessous, des climatiseurs gros comme des camions rugissaient en permanence. Ils ne firent pour autant pas voleter les pans de la petite jupe orange qu’elle avait passée le matin. Mais quelle importance ? Mathieu revenait. Marie-Martine se sentit de nouveau optimiste. Mathieu était cardiologue. Mathieu avait peu de défauts. Mathieu ressemblait un peu trop à George Clooney, cependant. Et il partait un peu trop souvent en congrès à son goût.

Elle s’arrêta devant la balustrade en verre blindé. Elle s’y accouda quelques instants.

De là où elle se tenait, Marie Martine pouvait contempler le beffroi, avec ses multiples clochetons qui crevaient le ciel bas. De l’autre côté, la ville se déployait. L’enfilade des toits était saupoudrée de neige sur un kilomètre et demi. Tout ceci lui évoquait un effondrement de banquise. La fin d’un monde, en somme, sans le moindre indice du commencement d’un autre. Étrange, cette lézarde dans ce qu’elle avait pris pour de la sérénité.

Marie-Martine sortit son paquet de Marlboro Lights en pestant contre le gland de cuir de son sac à main Nat & Nin à 395 €. On devait certainement dire une pampille plutôt qu’un gland, comme elle l’avait appris quelques instants plus tôt. Marie-Martine aurait bien sûr pu faire preuve d’un minimum d’audace, ou de sens pratique, en sectionnant purement et simplement la minuscule lanière. Il lui paraissait pourtant plus logique de remédier à ce désagrément en cédant aux sirènes d’un nouvel achat compulsif. Il lui fallait un nouveau sac. Coûte que coûte. Elle ne pouvait demeurer une seconde de plus avec celui-ci.

Hélas, un dimanche, seul Amazon aurait éventuellement pu lui rendre la raison mais avec ce temps polaire, elle ne serait jamais livrée avant le lendemain. Inutile d’enjamber le parapet pour autant. Marie-Martine regardait la petite cour pavée d’un immeuble, trente mètres en contrebas. Elle balança son mégot encore incandescent par-dessus bord. Le point rougeoyant suivit une trajectoire quasi rectiligne avant de s’éteindre d’un coup au terme de sa chute. Son crâne à elle n’était pas très solide, en comparaison du pavé, même capitonné d’un centimètre de neige. Elle se mordit les lèvres, déjà bleuies par l’hiver soudain. Marie-Martine tripota son alliance sans savoir vraiment quelle portée donner à ce geste.

Elle refit le chemin en sens inverse, et lorsqu’elle poussa la porte du bar, elle se sentit enveloppée d’une chaleur bienveillante. Il n’y avait plus personne. Elle serait tranquille. Décidée à se remettre au travail, elle ne put s’empêcher de consulter les info-trafic en temps réel. Après il serait toujours temps d’émasculer ce petit con de Jason.

Ainsi qu’elle l’avait redouté, le train de Mathieu accusait un retard de cinquante-cinq minutes. Marie-Martine ressentit une colère sourde lui tordre les entrailles. Elle ne savait même pas à qui elle était destinée au juste. À la neige ? À Trump ? À Mathieu ?

Jessica était une grosse frustrée, donc, une jalouse. Ce n’était pas une salope ni une pute. Juste une épouse malheureuse qui n’en pouvait plus de savoir son mari, neurochirurgien réputé, partir sans cesse à l’autre bout du monde. Matthew était bel homme. On pouvait difficilement imaginer meilleur mari en terme de statut social. Riche, les traits affirmés, les larges épaules et une culture générale époustouflante, Matthew nageait le cent mètres en cinquante-deux secondes. Jessica, quant à elle, suivait avec désespoir l’évolution de sa courbe de poids sur la balance. Jessica déprimait. Matthew avait des maîtresses, elle en était certaine. Elle ignorait leurs noms, elle ignorait leurs visages ou leurs âges mais ces détails n’avaient pas grande importance, aux yeux de Jessica. Il continuait à partir à l’autre bout du monde, sans même avoir le courage de jouer franc-jeu. Matthew n’avait même pas la décence de lui expliquer pourquoi il ne voulait plus la baiser. C’était, à bien y réfléchir, le seul défaut qu’elle lui trouvait.

Tout ceci, songea Marie-Martine, n’était pas très engageant. Jamais Mathieu ne pourrait lire ça sans éclater de rire ou se mettre dans une colère noire. C’était à cause de la neige. C’était la neige qui n’était pas prévue.

Des pensées malsaines assaillaient Marie-Martine. En retard. En retard pourquoi ? Et surtout pourquoi n’avait-il pas pris le temps de l’en informer ? Lui devait être au courant. Bordel, elle ne comptait vraiment pas alors. Pour lui, son emploi du temps à elle n’avait donc aucune espèce d’importance ? Avec qui il était ? Elle avait bien essayé de savoir, tous les soirs, au téléphone, quand ils se parlaient. Bien embêtée Marie Martine, avec le décalage horaire. Quand il était minuit pour elle (elle attendait plutôt une heure du matin pour repousser l’échéance) pour lui il n’était que dix-huit ou dix-neuf heures. Ce qui signifiait qu’il avait encore toute la soirée, toute la nuit aussi devant lui et elle, pendant ce temps là, elle essayait de dormir en trompant son angoisse. Elle avait pris des cachets, Marie-Martine. Des Xanax et des Stilnox, n’importe, ça se finissait toujours en X.

Elle ferma son écran. Elle ouvrit de nouveau son écran. Cette grosse vache de Jessica poussait des soupirs idiots devant la porte de la cabine de douche. Jason était tétanisé, le teint verdâtre. On l’aurait cru sur le point de défaillir.

— Qu’est-ce que tu as ? roucoula Jessica.

Bordel, c’était de la merde ! Trois mois comme une putain de chienne dans un jeu de quilles. Incapable. Elle était bien comme les autres, au fond, Marie-Martine. À la place du cœur, une machine à compter les likes. Oh Bon Dieu, elle avait tant besoin d’amour. Et Mathieu, qu’est-ce qu’il pouvait lui manquer. Plus qu’une heure, tenta-t-elle de se rassurer. Rien qu’une petite heure. C’est cette putain de neige qui n’était pas prévue. Tant pis pour ses résolutions, elle avait besoin d’une autre clope. Marie-Martine ressortit sur le roof top.

À l’extérieur, le sol n’était plus qu’un passage cotonneux. À perte de vue la neige unifiait la ville. Marie-Martine avança, prudemment, vers la balustrade. Bien qu’on soit au mois d’août aux environs de seize heures trente, elle sentait que bientôt tomberait la nuit. Elle eut soudain une image nette de Jessica. Une vision précise de ce qui se tramait dans son esprit pendant que Jason était sur le bord du malaise. Mais qu’est-ce qu’il avait, ce gamin ? Lui non plus, elle était incapable de le faire bander ? Pendant qu’elle s’escrimait à exciter ce petit crétin, Matthew, lui, il faisait quoi dans son putain de congrès à Hong Kong ? Pas difficile de le savoir. Il existait, loin d’elle. Il ne la désirait plus. Voilà pourquoi elle rabattait ses fantasmes sur ces petits cons dix ans de moins qu’elle. Matthew rentrait aujourd’hui. Son avion atterrissait à dix-huit heures à Miami. On annonçait un cyclone mais elle savait qu’il serait là. Il n’arrivait jamais rien de fâcheux à… Non, elle était folle. Il ne pouvait pas être là. Matthew ne reviendrait pas. Jessica était une cinglée. Marie-Martine inspira longuement. Il fallait garder la tête froide. C’était plus facile avec cet hiver soudain. Savoir faire la part des choses. Elle n’était pas Jessica. Mathieu n’était pas Matthew. Quant à Jason, ce n’était carrément personne.

Marie-Martine ouvrit une seconde fois son abominable sac à main. Il fallait le voir se nouer, le ventre de Marie-Martine, et sentir le feu qui lui ravageait les entrailles, depuis sept jours, sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Au téléphone, le soir (enfin, la fin d’après-midi pour lui), elle avait Mathieu. Elle parvenait à donner le change durant les quelques minutes, pas davantage regrettait-elle, que durait leur conversation. S’il avait pu voir, seulement, comment ses ongles se plantaient dans la paume de ses petites mains, à Marie Martine, des petites mains dont la peau se creusait de petites plaies rectilignes, et qui saignaient. Il aurait dû entendre toutes ces suppliques interminables qu’elle avait pour lui. Elle termina sa deuxième cigarette. La neige ne tombait plus. Le ciel était figé. Une troisième cigarette trouva naturellement le chemin de ses lèvres. Elle l’alluma en tremblant. Comment se comporterait-elle ? Comment serait-il, lui, quand il l’apercevrait au bout du quai ? Avec qui serait-il ?

Pauvre de moi. Et s’il m’embrassait sur la joue, simplement, tout à l’heure, à la gare ? Elle expédia sa cigarette. Elle s’obligea à penser à Jessica. Cette grosse connasse de Jessica qui était tout ce qu’on voulait, mais pas une image d’elle-même. Jessica et Matthew. La veille de son départ pour Hong Kong. Lui : nu, dans leur lit à moustiquaire, incapable de bander comme cet abruti de Jason. Elle, prostrée, vaguement colérique les bras ramenés par honte devant sa poitrine un peu tombante. Et ces yeux fixes qu’elle aurait alors, car incapable de faire face à cette nouvelle réalité : elle ne faisait plus bander son mari ; il n’éprouvait pour elle qu’une tendresse infinie, insupportable. La tendresse qu’on a pour les vieux chiens. Et pendant ce temps-là, cet idiot de Jason qui paraissait sur le point de tourner de l’œil. Mais bon sang, pensait Jessica, mon corps est-il repoussant à ce point ?

Marie-Martine eut une sombre vision.

Dans la brume. Au bout du quai. Une silhouette aux contours indistincts. C’est si bon de te revoir. Des yeux. Des yeux qu’on devine rougeoyants. Et des bras qui s’ouvrent. Un mégot qui s’éteint en s’écrasant dans la neige.

Elle savait comment se terminerait sa nouvelle. Le tabac et la neige lui avaient remis les idées en place. Elle savait ce qu’avait trouvé Jason en faisant du rangement dans la cabane à outils. Et cette tarée de Jessica ne paraissait même pas y penser alors que ça aurait dû lui crever les yeux et qu’elle aurait dû foutre le camp pour les Bahamas ou n’importe où. S’enfuir au lieu de rester plantée là.

Marie-Martine se sentit un peu mieux. Elle rentra à l’intérieur.

Quand elle revint dans le bar, l’ode à la joie sonna au carillon. Dix-sept heures. Elle n’était plus seule. Le type était assis à l’autre bout de la salle. Dos à la fenêtre. Elle reconnut le CEO prétentieux de tout à l’heure. Il avait rasé sa barbe et troqué son manteau de laine contre une chemise hawaïenne et un bermuda vert. Le regard était aussi vide.

Il paraissait avoir la fièvre. Il se tenait derrière un ordinateur à la pomme, semblable à celui de Marie-Martine sauf que lui possédait un quinze pouces, le salopard. Il tapait très vite sur son clavier, sans la regarder, sans faire mine de l’avoir remarquée.

Marie-Martine se sentit nue. Complètement nue.

Marie-Martine referma son MacBook pro 13 pouces. Elle rassembla ses affaires les fourra dans son sac. Sans saluer le type, elle se précipita dans le couloir, fonça vers l’escalier dont l’accès était barré par une porte verrouillée par une badgeuse. Marie-Martine batailla avec son putain de sac à gland et en extirpa sa carte magnétique personnelle.

La porte refusa de s’ouvrir. Il n’y avait rien qu’un objet technologique buté et une porte de verre blindé qui lui coupait la sortie. Une carte désactivée.

Bon sang, son abonnement était à jour, elle en était certaine. C’était dimanche, il n’y aurait personne à l’accueil. Marie-Martine fouilla dix fois le bordel dans son sac, en repoussant chaque fois la pampille. Son téléphone portable avait disparu.

Le carillon. La la sib do do sib la sol fa fa sol la la sol sol. Dix-huit heures. Putain de porte.

Marie-Martine se rua dans le bar. Le hipster s’escrimait sur les touches de son MacBook et elle se planta devant lui.

— Vous pouvez me prêter votre carte ?

Le hipster s’interrompit un instant, juste une seconde, et la considéra avec curiosité. Il sourit et se remit à taper. Elle se pencha à l’aplomb du coûteux écran retina.

— S’il vous plaît.

Cette fois, il ne releva même pas la tête. Le cliquetis de son clavier devenait dément. Qu’écrivait-il ? La scène où Jason était tombé sur le corps en décomposition de Matthew ?.. Non, loin de la rassurer, cette idée faillit la faire vomir. Marie-Martine trépignait. Elle n’osait même pas le toucher. Marie-Martine s’avança vers les portes extérieures en sortant son paquet de cigarettes. Et Mathieu, Mathieu qui est en train d’arriver, se lamentait-elle. La neige s’était remise à tomber de plus belle. Elle avait froid. C’était le mois d’août, un dimanche, et comme de coutume la climatisation tournait à plein régime. Par-delà le roof-top, elle distinguait encore la ville s’étendre au loin, à perte de vue, et les maisons en feu. Leurs fumées noires s’élevaient vers le ciel laiteux et l’espace d’un instant, elle songea à un poème de Paul Celan qu’elle avait oublié et elle se sentit bête. Elle voulut pousser les portes mais elles ne s’ouvrirent pas. Sur ses joues, elle sentit son maquillage couler en rivières sombres. Elle se tourna vers le CEO. Elle gémissait.

— Je peux plus sortir.

Le hipster écarta son ordinateur, tourna la tête vers elle, comme s’il allait lui dire quelque chose, mais il se ravisa. Il n’y avait plus de café. Il se leva pour en préparer.

Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Laurence Simao

mercredi 23 janvier 2019

L’interview de la semaine : Laurence Simao

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.



Aujourd’hui l’interview de Laurence Simao



1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

On va dire : Non Applicable pour la partie salon ;o)Et non, je préfère les regarder agir, ils vivent très bien leur vie tout seuls.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

133. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?Alors là, oui, beaucoup, presque tous d’ailleurs.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Rendre les gens heureux. Ca ne demande pas d’explications je pense. Disons que ça simplifierait bien les choses.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

C’est le cas donc OUI !


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Je suis avant tout une lectrice donc certainement par défi j’imagine.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Intéressant. C’est possible mais pas systématique fort heureusement.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

J’imagine que beaucoup d’auteurs écrivent pour être reconnus. Peu le font sous un pseudo donc la réponse serait plutôt non.La question ne se pose pas pour moi car je n’ai jamais publié.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Le bonheur des autres n’intéresse pas grand monde, si ? Me concernant, il s’agit davantage de participer à des concours de nouvelles et le noir me semblait être un challenge intéressant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Avoir l’envie déjà. Etre au calme, tranquille et certainement aussi avec la pression d’un délai à respecter.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Sans aucune hésitation, Elizabeth Bennett.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

J’écris en traitement de texte et en corrigeant (sans arrêt) au fur et à mesure donc c’est difficilement quantifiable.Nous rêvions juste de liberté d’Henri Loevenbruck mais aussi les nouvelles de Wallace Stegner par exemple.

Cace Stegner par exemple.

Trophée anomym’us : Nouvelle N°15 – Contrechamp

Nouvelle N°15 – Contrechamp

dimanche 20 janvier 2019

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Pas un Grec, pas une épicerie. Rien.
Je pousserai jusqu’à Gare du Nord, pour dîner. Il y a le petit libanais qui fait l’angle avec la rue La Fayette. En marchant bien, j’y serai en dix minutes. C’est pas mal, là-bas. Le seul problème, c’est la sauce. Leurs machins rouges me fusillent le bide. Des coups à chier dans son camion, comme Rico l’an dernier, sur le tournage de la pub Merco. Quelle bande de bras cassés, cette prod. Avec eux, plus jamais. Pour se faire payer à coups de fusil, en plus. Pas question. Même si j’ai pas mes heures, je m’en fous. Je ferai autre chose. Trop longtemps que je garde des places vides pour ces trous de balle. Ça y est, je me souviens. Des radis rouges. Voilà, c’est ça qu’ils mettent dans leurs sandwichs, les libanais.

Tiens, le p’tit nouveau.

— Yo ! Gibson, c’est ça ?

— Ouais. Le voilà qui me donne du Yo en m’appelant par mon surnom.

— T’as pas du feu, s’te plaît ?

— Ouais, tiens.

— Bien vu le Zippo, il est frais.

Encore un qu’allume sa clope comme un bédo. La coupe à la mode, cheveux longs, rasés sur les côtés, les Nike et le futal de sport qui moule les chevilles, mais pas le reste. Quelle mode à la con.

— Qui c’est qui t’a dit mon blaze, fils ?

— C’est Rico et Poêle-à-frire, ils sont dans la rue d’à côté. Vous faites golris les anciens, je te jure, avec vos blazes de ouf là. Moi, c’est Ted.

— Didier. Mais tu peux m’appeler Gibson, comme les autres.

La pogne solide. Les yeux bien droits quand il cause. Lino dirait que c’est bon signe. Pas un mytho. Et puis il a l’air content d’être là, le môme. Sincèrement. Bien sûr, il se fait enculer. Mais ça, il le sait pas encore, c’est un môme. Sauf que maintenant, c’est un môme qui bosse pour le Cinéma. Ouais, un veinard, qui démarre sur les chapeaux de roues, en plus. Un gros film avec des stars et du matos, des rues bloquées et des cascades, des projos de dix mètres gros comme des lunes qui sortent des fenêtres accrochés par des câbles, des boules chinoises, des figurants, encore des figurants, des légions de putains de figurants qui viennent bouffer du quatre quarts sur des tables régies longues comme des plages, des plages de bouffe merdique colportée par des stagiaires qui sont contents d’en être, et puis encore du matos, des camions de matos dont on n’utilise pas la moitié pour le tournage, mais on s’en fout, c’est la prod qui paye ; et ces escadrilles de techniciens-tatoués-qu’ont-connu-la-planète-entière-dans-leur-carrière, des putains de Larousse du cinéma illustrés, avec une barbe et des clopes à rouler. Bon, ils ont pas tellement évolué depuis la grande époque, à part un ou deux divorces et un pavtar en banlieue. Mais putain, ils ont kiffé quand même. Ouais, grave. Parce qu’au final, c’est pour ça qu’on y va tous. On se dit qu’on est dedans. Pas comme ces cons qui vont à l’usine, ou dans leurs bureaux merdiques, pomper le nœud d’une huile en cravate pour un salaire minable. Non, nous, on est bien mieux. Au-dessus. Pas des artistes, mais pas loin quand même. Une équipe. Une Famille. Merde, une putain de famille ! Avec le père, le réal, le mec touché par la grâce, genre génie visionnaire, torturé, suspendu entre l’auteur et l’homme de terrain en casquette et mocassins. Et puis à ses côtés, l’équipe mise en scène : des armées d’assistants fraîchement émoulus de leur école de ciné à une plaque l’année, tous plus dévoués les uns que les autres. Une bande de minots un peu branleurs, persuadés d’être des génies en gestation. Tellement cinéphiles qu’ils peuvent se mater l’intégrale de Rohmer deux fois de suite, comme ça, pour le kiff. Tellement interchangeables qu’on leur a filé des numéros. Premier assistant, deuxième assistant, troisième, quatrième, y a pas de limite en fait. Plus le réal en a une grosse, et plus y en a pour lui lustrer. Logique. Et tout ce petit monde sait que s’il lui mijote une bonne turlute, au patron, une flûte comme il les aime, peut être que dans sa grande mansuétude, l’illustre, le sage, il les rappellera pour un prochain film. Et ça, c’est le jack-pot. L’assurance de travailler à nouveau. D’enchaîner, comme on dit. Et enchaîner, et enchaîner. Encore et encore. En-chaî-ner. Comme avec des chaînes et des boulets. Et au bout de cette autoroute de la pipe, l’espoir de passer d’assistant-fiotte à chef. Une vie à tailler des plumes pour une épithète. CHEF. Y a que ça sur un film : chef électro, chef machino, chef opérateur, chef déco, chef costumier, régie-chef, chef monteur, chef, chef, chef… Un putain de régiment d’infanterie.

Et aux pieds de la caserne, à la cave de la grande maison du cinéma : le bâtard. Le fils qu’on a eu avec la bonne, en rentrant au petit jour, un soir de bringue (« Oups ! Désolé, Papa s’est trompé de chambre »). Le mouflet pas vraiment cinéphile, même si ça lui déplaît pas. Le paumé, le technicien déchu, ou encore la canaille qu’a fait un peu de ballon pour des conneries, y a longtemps.

Nous, les ventouseurs.

La ventouse, comme une ventouse pour les chiottes. Sûrement que ça vient de là d’ailleurs, parce qu’on se tape le boulot le plus merdique de l’usine à rêves : garder les places vides dans les rues pour que les camions de tournage se garent. Douze heures par jour et par nuit. En hiver et en été. Dans la rue. à se faire chier sévère, dans nos camions. Avec des cônes de Lübeck et des rouleaux de rubalise tendus entre chaque plot, devant des places vides. Et tout ça pour une seule raison, notre mission divine : que ces connards de riverains ne se garent pas où on est. Et ils essayent. Oh, que oui ! Immanquablement. Alors, après avoir essuyé gentiment quelques insultes, on dialogue, on explique : « Non, Madame Trouduc’, vous pouvez pas vous garer ici. Oui, on a des autorisations, regardez. C’est un tournage de cinéma, c’est du sérieux, avec Patrick Prunelle qui tient le premier rôle. Si si, le vrai, avec sa permanente et sa gueule d’ange figée dans le temps, comme au Grévin. En plus, c’est un grand film, réalisé par Gérard Bidule, le mec qu’a tellement de palmes d’or qu’il s’est bâti une case en Belgique avec, pour se protéger quand il pleut des impôts. Alors, Madame Trouduc’, vous et votre Clio en leasing, vous n’empêcheriez tout de même pas des millions de gens de rêver, hein ? Parce que si les camions de matos peuvent pas se garer dans votre quartier de rupin à 15 000 balles du mètre carré, il y aura plus de films. Rien. Nada. Un gouffre culturel. La plèbe se noiera dans un océan de conneries hertziennes, et tout ça à cause de vous. »

Merde, voilà que le môme veut faire la causette. Comme si mon feu lui suffisait pas.

— ça vient d’où, Gibson ? C’est à cause de l’acteur ?

— Non. C’est une marque de guitare.

— Ah ouais. Tu joues ? Je suis tombé sur un putain de prix Nobel.

— Ouais, à l’époque j’avais plusieurs groupes sur Paname. Je faisais des remplacements, des concerts et tout.

— Pourquoi t’as arrêté ?

— La tune, fils. Ça paye plus que dalle la zique. Un jour, je me suis retrouvé dans la mouise. Grave. Les huissiers qui débarquent le matin et tout le bordel. On venait juste d’avoir ma fille, ma femme et moi. Alors comme j’avais remplacé pas mal de zicos sur des tournages, un copain régisseur m’a proposé mes premières ventouses. Ça s’est fait comme ça, par hasard. Au début, je me suis dit que c’était temporaire. Ça fera vingt piges le mois prochain.

— Ouais, je vois le délire. Moi, je suis dans la mécanique à la base. Et puis j’ai eu des galères de taf, pareil. C’est Jo, le neveu de Rico qui m’a mis sur le plan. C’est un bon soss, Jo. Il savait que je kiffe de ouf le ciné.

Jo, le fils de la frangine à Rico. Une belle famille de cinéphiles, ceux-là. Genre, Les Enfants du paradis en caravane dans la Beauce. Aux dernières nouvelles, le petit de Sylvie donnait plus dans la zipette et les BM chouraves que dans les tournages de films. Mais bon, les gens changent, paraît-il. — Et tu le connais d’où, Jo ? La question à dix plaques. Concentre-toi sur ses yeux : en bas, à gauche. Les pupilles qui se dilatent, et ça repart : en haut, à droite. Vas-y, gamin, sors-le-moi ton mytho.

— En fait, Jo et moi on a bossé ensemble dans un garage, à Osny, pendant deux ans et quelques. On est restés potes depuis. Un garage à Osny. Avec des barreaux aux fenêtres, ouais. En tout cas, c’est pas pour escroquerie qu’il est tombé, le môme. Les mythos c’est définitivement pas son truc. — Hey Gibson, je veux pas te manquer de respect et tout, mais pourquoi tu mates mes yeux comme ça ?

— C’est le Grand Lino qui m’a appris ça.

— Lino, le rappeur ? Sérieux, tu le connais ? C’est un tueur de ouf, je kiffe depuis l’époque d’ärsenik…

— T’enflamme pas, fils. On parle pas du même. Lino Ventura, le comédien.

— à ouais, à l’ancienne. Si si, Les papys flingueurs et tout.

— Ouais, c’est ça. J’ai été son chauffeur pendant plusieurs années. On a fini par devenir potes. Tu vois, les Lino, Gabin, Blier, toute cette clique, c’étaient des Messieurs. Je veux dire, jamais un mot plus haut que l’autre, respectueux de tout le monde sur un plateau. Ça serrait la pince à l’équipe le matin, toujours un petit mot pour les ventouseurs et les techniciens : « ça va les gars ? Pas trop dure, la nuit ? Venez prendre un café. » C’étaient des mecs qu’avaient eu une vraie vie, avant le cinéma. Pour ça qu’ils étaient bons à la face, d’ailleurs.

— Je vois ce que tu veux dire. Et c’était quoi son délire avec les yeux, à ton gars ?

— Lino avait fait carrière dans la lutte, avant de jouer la comédie. Un de ses entraîneurs lui avait appris un truc : guetter l’endroit où les yeux partent, pendant le combat. Pas facile. Mais quand tu y arrivais, ça te permettait d’anticiper une feinte ou une projection. Le truc marche aussi hors du tapis. Et Lino, avant qu’il te connaisse, te posait toujours une ou deux questions en te gaulant le regard. Avant même que tu répondes, il savait si tu mentais, si c’était un souvenir ou autre chose. Un genre de test, j’imagine. Pour voir si t’étais une trompette ou si t’étais réglo. Des années plus tard, j’ai maté un documentaire là-dessus. Ce truc-là, c’est une science, en fait. Ils appellent ça PNL…

— PNL ? Comme le groupe de rap ? — T’arrêtes jamais avec ton rap, toi. Non, ce truc veut dire Programmation Neuro quelque chose. En gros, c’est des mecs qu’étudient la façon que t’as de bouger les yeux, les bras et le reste quand tu causes, pour voir si t’es un faisan ou pas.

— Lourd. Oh putain, regarde là-bas ! C’est Faguet, avec le réal et la petite assistante. Ils retournent sur le décor à cette heure-ci ?

— Ils vont répéter pour la scène de demain, à coup sûr.

— Elle est fraîche l’assistante, hein ? Par contre elle se la raconte grave, c’est abusé.

Pas faux. Bêcheuse comme pas deux, la gamine. Elle te dit bonjour comme elle te cracherait à la gueule. Avec la moue, mi-hautaine, mi-écœurée de la petite bourge découvrant un étron sur le tapis persan de sa grand-mère. Mais sa tronche me dit quelque chose. J’ai déjà dû la croiser, cette môme.

P eut-être bien qu’elle ressemble à ça, ma fille, aujourd’hui. Dire qu’on s’est pas revus depuis ce foutu jour de l’an. Ça fait quoi, quatre ans ? Peut-être plus. Faudrait que je l’appelle.

— Hey, Gibson, tu crois que c’est abusé si je demande un selfie à Faguet ? Ma daronne kiffe trop cet acteur. Si je lui envoie la photo, elle va péter un câble.

— Laisse tomber, c’est un tocard. Je peux pas l’encadrer, lui et sa caravane de vingt mètres.

— Vingt mètres !

— Vise là-bas, au bout de la rue. Le gros truc impossible à garer, c’est plus une loge, c’est un Airbus, le bordel. Y a même un putain de jacuzzi à l’intérieur. Juste pour ses putes.

— T’es sérieux ? Faguet, il se tape des putes ?

— Pas plus de deux par jour, rassure-toi. Mais ça l’empêche pas d’emmerder les maquilleuses. Les pauvres gamines sont terrorisées à l’idée de rentrer dans sa turne. Une fois sur deux, il est à poil. D’ailleurs, l’an dernier il a dérapé.

*

— Genre ?

— C’était le film pour lequel il a eu le César. Le truc engagé, sur un chômeur. Tu parles. Ça les empêchait pas de s’en foutre plein le pif jusqu’à pas d’heure, tous les soirs. Bref. Notre bon Faguet national, engnôlé jusqu’à la moelle, a agressé une assistante-maquilleuse qu’avait le malheur d’être un peu gaulée. Mauvais timing. La môme a débarqué dans sa loge en pleine orgie. C’était pas la première fois que ce genre de connerie arrivait. Sauf que là, le lendemain, les parents de la gamine se sont pointés sur le plateau, et la prod s’est chiée dessus. Mais bon, comme toujours, notre vedette a acheté le silence de la môme et ses vieux, à grands coups de biftons. — Quel fils de pute.

— Comme tu dis. Des histoires comme celle-là, je pourrais en remplir un bottin. Allez, maintenant ça serait bien que tu te casses, le nouveau. J’avais pas prévu de tenir un colloque. J’ai la dalle, moi.

— Au fait, ça vient d’où le blaze, Poêle-à-frire ?

— T’es un curieux, la bleusaille. Ça date, ce truc. C’était un jour où on bossait dans un quartier chaud. Y avait Polo, Boban, Gros-Vlad et moi. Rico bossait pas sur ce film, il venait d’avoir son fils. La prod avait pas voulu raquer le caïd du coin pour qu’il nous foute la paix. Erreur de débutant. Du coup, ça a pas fait un pli, deux cailleras sont venues pour nous faire un camion de matos, pendant la nuit. Et c’est tombé sur ce bon Michel. Le con s’est pas dégonflé, il les a montés en l’air avec le seul truc qu’il avait sous la main.

— Une poêle à frire ?

— Exact. Ce mec, c’est le plus chiant que je connaisse quand il s’agit de casser la croûte. Rien n’est jamais assez kasher ni assez bon pour lui. Alors, il se prépare sa tambouille tout seul, dans son camion, sur son réchaud. Pour ça qu’il est équipé. D’ailleurs, en parlant de bouffe, je vais aller me chercher un sandwich au Libanais de gare de Nord.

— Vas-y, ça roule. Bon appétit, Gibson. On se capte plus tard.

*

La nuit, t’es seul comme un rat. Paraît que « les choses de la nuit ne s’expliquent pas à la lumière du jour ». Moi, j’ai connu que ça, la nuit. Un crépuscule interminable. Un chemin nocturne, balisé de rades anonymes, où des pèlerins sans bâtons se font taper, planter, gerber, baiser, mendient, philosophent ou se marient, tout ça sur un carré d’asphalte. Un bout de trottoir. Tous à fourrager dans les bas résille puants de Paris. La demi-mondaine. La bimbo sentimentale qui jure qu’elle est à toi, et à personne d’autre. « Juré, mon chou ! », qu’elle te fait, avec un clin d’œil aviné. Et l’instant d’après elle te jette à la gueule ce que t’auras jamais. Ce que personne n’aura jamais. La piste aux étoiles : ses rues, ses places, ses cafés et ses ports. La grande illusion.

J’aime ce spectacle. J’y suis accroc.

*

Merde ! Mais qu’est-ce que c’est que ce bruit ? Une détonation de fusil à pompe, derrière mon camion. Ça y ressemble. Je vois que dalle dans le rétro. Tu parles d’un réveil. Allez mon Didou, va falloir prendre ses couilles à deux mains. Mais qu’est-ce que j’ai foutu de ma batte, bordel ? Ah, la voilà. Quel con. Endormi à cause de ce putain de sky. Résultat des courses, les keufs vont débarquer et je pue la gnôle et le shit, pire qu’une cellule de garde à vue un samedi soir. Et cette putain d’alarme de bagnole qu’arrête pas de gueuler. Attends, mais c’est quoi ça ? Bah, merde alors…

Pas de César pour Faguet, cette année. À part peut-être celui de la plus grosse pizza au champagne. Je crois que je vais gerber. Ce con s’est cassé la gueule du balcon de l’appart où ils tournent. Cinq étages. Un gros plat sur le ventre à l’arrivée. Droit sur le toit de la bagnole, juste derrière mon camion, à quatre du mat.

Un appart haussmannien de 200 mètres carrés : cheminées en marbres, moulures au plafond, parquet tellement ciré qu’on a peur de marcher dessus, des projecteurs, des réflecteurs, des caisses et des câbles partout qui t’empêchent d’avancer.

Un décor de cinéma. J’imagine pas le pot belge que ce con de Faguet s’est envoyé avant de faire le grand saut. Déjà qu’en temps normal, ce type a la réputation d’un aspirateur Dyson, mais là, il a dû sacrément dépasser les prescriptions du toubib. Ses cloisons nasales en or massif auront pas tenu le coup, dommage. Mais qu’est-ce qu’il foutait encore sur le décor à cette heure ?

La voix du nouveau, Ted, sur la terrasse. Des cris, plutôt. Des larmes en bruit de fond. Merde, la petite assistante est là aussi.

— Eh, oh, gamin ! Baisse d’un ton, tu veux.

— Putain, Gibson ! C’est la merde, Faguet s’est cassé la gueule du balcon !

— J’aurais deviné tout seul. À trois mètres près, la vedette terminait son saut carpé sur mon camion. Mais toi, qu’est-ce que tu fous ici avec la demoiselle ?

— Selma. Je m’appelle Selma. Première fois qu’elle m’adresse la parole, en un mois. Elle a l’air sacrément choqué, la gamine, à grelotter dans sa couverture, les yeux dégoulinant de maquillage. Et dire que ce soir, c’était la quille. Un tournage tranquille, qui devait finir par une nuit tranquille. Tu parles. Au lieu de ça, avec quatre piges de placard au compteur, c’est à moi qu’échoit le rôle du limier dans l’affaire de l’été. Beau casting.

— L’un de vous deux peut m’expliquer ce qui s’est passé ?

— Putain Gibson, quelle merde !

— Calme-toi, fils. Les yeux de la bleusaille se barrent à nouveau : en haut, à gauche.

— OK. Je m’endormais dans mon camion, alors je suis venu me faire un café sur le décor, dans l’appart’, pour tenir le coup. Rico voulait que je lui en ramène un, aussi. Quand je suis arrivé, j’ai entendu des hurlements, je suis allé voir sur la terrasse. Et là, j’ai vu Selma et Faguet en train de s’embrouiller. J’ai essayé de venir les séparer, ce con allait lui mettre une patate, tu vois. Il gueulait, je captais rien tellement il était raide. Et puis, il m’a mis une droite, je suis tombé, et quand je me suis relevé il basculait de la rambarde. Il était fonsedé de ouf, j’ai pas pu le rattraper.

— Tu confirmes ce qu’il vient de dire ? Pas le temps de répondre à ma question, la voilà qui répand ses tripes sur le carrelage de la terrasse. — Laisse tomber, Gibson. Elle est rôtie, elle arrive à peine à parler.

— Fils, va chercher un verre d’eau dans la cuisine, s’il te plaît. Poêle-à-frire a appelé les poulets, ils devraient pas tarder.

*

— Hey, Gibson, t’as raconté quoi aux flics pendant deux heures ? — Ce que j’avais vu en arrivant là haut, Rico.

— Ouais, et pourquoi ils t’ont pas emmené, toi ? Ils ont bien embarqué Ted et l’assistante, pour les cuisiner.

— Je sais pas, Rico. Peut-être qu’ils veulent juste les entendre, une fois qu’ils seront calmés. Les carreaux humides de Rico se font la malle. Direction : en bas, à gauche.

— Je l’aime bien, ce petit. C’est un pote de mon neveu. Je crois qu’il a pas toujours filé droit, tu vois ce que je veux dire ?

— Je vois.

— Je voudrais pas que tout ça lui attire des emmerdes.

— ça va aller. T’inquiètes pas pour ton lascar.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— J’ai essayé de causer un peu avec l’assistante réal, entre deux vomissements. M’est avis qu’elle a de la famille dans le métier. Peut-être même une frangine. Dans le maquillage, par exemple.

— C’est que t’es un putain de Columbo, hein, Gibson ? L’autre con de Faguet est tombé parce qu’il était raide, c’est tout.

— ça, pour être raide. Aucun doute là-dessus. Pour le reste…

— Je t’écoute.

— La tête de la petite me disait quelque chose depuis le début du tournage. J’étais pas sûr. Avant ce soir, je l’avais pas vraiment vue de près. Et puis ça a tilté, une fois sur la terrasse. La ressemblance avec la maquilleuse que Faguet avait agressée était flagrante. Sa frangine, à coup sûr. Alors, je lui ai posé quelques questions, pas grand-chose. Et je crois bien avoir eu ma réponse.

— Ses yeux, j’imagine ? Encore le truc de Ventura dont tu parles tout le temps, hein ?

— Je te demande pas de me croire, Rico.

— Et où est-ce qu’elles allaient ce coup-ci, ses billes ?

— Dans un coin, toujours le même. Un coin que j’ai déjà vu.





Trophée Anomin’us :Nouvelle N°14 – Elle a peur, peut-être

dimanche 13 janvier 2019

Nouvelle N°14 – Elle a peur, peut-être

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Sur la plage, je ne l’ai pas vue. Mais dans les bois, si, je la vois. Je la regarde partir vers le parking. Le soleil incendie des lignes rouges et jaunes à travers les pins. Par endroit, l’air semble cramer. L’ombre des troncs s’allonge jusqu’à enfermer ceux qui marchent sur les sentiers de sable

. Je suis en sueur à l’ombre de la forêt.

Pourquoi n’a-t-elle pas attendu le coucher du soleil pour partir ? C’est pourtant super beau le soleil qui tombe dans l’Atlantique. D’habitude, les filles adorent ça, les couleurs chaudes, l’ambiance romantique, la lumière éblouissante, tout ce cinémascope hollywoodien qui se déploie gratuitement dans le ciel tous les soirs avant de se faire foutre dehors par la nuit. Tu t’assois sur le sable et tu mates le truc sans réfléchir. Tu laisses ta tête partir où elle veut. Tu plonges avec le soleil en te demandant si tout ça est bien réel.

Elle s’est rhabillée, elle a replié et rangé sa serviette dans son sac et elle a dû partir sans même se retourner vers la mer laquée d’ambre et de solitude. Elle est brune. Elle porte une robe qui s’enfile d’un coup. Légère la robe. Et un chapeau aussi, avec un rebord si large qu’il cache parfois son visage. Elle a grimpé la dune et s’est enfoncée parmi les pins. Elle préfère rentrer avant la nuit peut-être. Elle a peur peut-être. Elle n’a pas vu l’homme derrière elle. Il a gardé ses lunettes de soleil. Il n’est habillé que d’un bermuda bleu. Ses cheveux blonds sont coiffés en arrière. Ils sont mouillés par l’océan et la transpiration. Il la suit. Il est encore loin d’elle. Elle marche en regardant le sol. Sûrement parce qu’elle n’a pas de chaussures et qu’elle ne veut pas se faire mal aux pieds. Je la vois à travers les pins rougis par le soleil. Des fois, ce n’est plus qu’une silhouette noire et blanche entre les arbres. Comme si elle se dissipait de temps en temps. Dans le bois, la pénombre ruisselle lentement, mais de plus en plus, entre les branches, par nappes de plus en plus sombres et de moins en moins aériennes. Lui est plus près. Beaucoup plus près. De plus en plus près. Sur le même chemin qu’elle. Il avance plus vite qu’elle. Il va forcément la rattraper, la dépasser. Elle marche et elle ne l’a pas remarqué. Elle marche et il se rapproche. Elle marche et je la regarde. Plus personne ne rentre vers le parking. Il est tard, déjà tard et les gens sont depuis longtemps retourné vers leur location, leur tente ou leur maison secondaire. Les gens n’aiment pas quand la nuit se penche sur la forêt. Les gens ont peur du noir. Il n’y a que nous entre les pins. L’homme arrive à la hauteur de la femme seule. Je vois tout. Juste avant de la dépasser, il tend sa main et lui prend le bras. Elle se retourne comme on tressaille. Elle se retourne comme on tombe d’une chaise. Le geste n’est pas violent. Il est presque doux. Elle est surprise. Elle a peur, peut-être. L’homme lui dit un truc. Il tient toujours son bras. Il ne le lâche pas. Elle ne bouge plus mais il la retient quand même. Son chapeau, blanc et grand le chapeau, est tombé par terre au moment où elle s’est retournée. Des cheveux bruns encore humides de la plage font des lignes noires et fines sur sa joue. La sueur colle sa robe légère à son dos. Je vois tout : ses yeux sont comme des gouffres noirs. L’homme parle encore. Elle ne répond rien. La forêt arrête de respirer. L’air brûlé s’écrase contre les troncs longs et durs comme des pylônes de mirador. La lumière rouge du soleil s’aplatit, exténuée et vaincue sous le noir du ciel. L’homme tend son autre main et attrape l’autre bras de la femme seule. Il la tient des deux côtés et il lui parle toujours. Et elle, comme asphyxiée, reste muette et immobile. J’entends tout.

— Tu me matais sur la plage tout à l’heure hein ?

—… — Pourquoi tu pars dans les bois comme ça ? Tu me cherches ?

— … — C’était pour que je vienne ? Pour que je te rattrape ? Pour qu’on soit plus tranquille ?

—…

— T’as peur ?

—…

Elle est effrayée. Elle pue la frousse. Elle sent bon. L’homme relâche sa main droite et la fait glisser lentement sur le tissu léger. Vers le haut. Sur l’épaule de la femme seule. Puis, plus bas, vers le sein sous la robe. La main dessus, qui reste et qui caresse. La robe si légère qu’il sent le téton qui pointe. Il le prend entre ses deux doigts. Il serre un peu. Et puis beaucoup. Il aime ça. Sa bite commence à durcir. Il n’a pas de slip. Son début d’érection se voit à travers le bermuda.

— T’aimes hein ? T’aimes ma main sur toi, je le sais.

—…

La main de l’homme sur le sein gauche. Puis sur le sein droit. Le sourire sur les lèvres desséchées de l’homme. L’autre bras qui ne lâche pas la femme seule. Et la sueur sur son front. Comme sur son front à elle. La sueur sur mon front aussi, la sueur dans mon dos, la sueur qui mouille mon tee-shirt, la sueur partout. L’homme ne dit plus rien. Il regarde sa main toucher le corps de la femme seule. Il se penche vers la gorge. Il pose ses lèvres sur la peau bronzée. Sa langue touche l’épiderme chaud et salé. Il croit entendre un soupir. Maintenant il bande. Il bande vraiment. La main de l’homme lâche le sein droit pour descendre doucement sur le ventre de la femme seule. À plat sa main sur le tissu, comme des ondes sous sa paume, les battements de sa peur à elle sous ses doigts, le pouls de tout ce qui se passe à l’intérieur. La femme seule comme gelée dehors et bouillante dedans. Tenue par le bras qui étrangle son biceps. Le sang qui n’ose plus circuler. Seule la peur va et vient dans ses veines. Son souffle bute sur la panique. Il n’y a que nous dans cette forêt capturée par le soir. La main de l’homme, tremblante la main, douce la main, implacable la main, jusqu’à l’aine et puis entre les cuisses de la femme seule. La main de l’homme, puissante pour écarter les jambes de la femme seule au-dessus des aiguilles de pin jonchant le sentier de sable.

—…T’es une belle salope toi… T’es une putain de belle salope…
—…

Sa bite si dure qui frotte contre le bermuda.

Sa bite en pleine combustion si près de la chatte de la femme seule. Il la touche avec sa main.

Sans même penser à relever la robe. Sans même sentir le nylon du maillot. La toucher comme ça lui suffit. Écouter les vibrations de son haleine lui suffit. La tenir, même, lui suffit.

Et quand je jouis, je ferme les yeux.

Et quand je jouis, mes couilles éclatent de douleur.

« Putain de taré ! »

Son genou si violemment contre ma queue.

« Putain de malade ! »

Plié en deux, à tomber sur le sable chaud. Plié en deux, à avoir mal, putain, si mal.

Mes yeux ouverts.

Son pied.

« Putain de pervers, tiens connard ! »

Mon crâne comme une vitre qui se brise.

Un parpaing lancé du sixième étage sur ma tempe.

La salope.

Mes yeux ouverts sur la femme seule qui me crache dessus.

« Va te faire couper la bite, espèce de maniaque ! »

Des élancements brûlants dans mon ventre. Mon cerveau descellé du reste. Mes yeux ouverts sur la femme seule qui court, loin. Son chapeau est resté là. Il fait nuit dans la forêt. Dans ma tête aussi. Je vais la rattraper cette pute.

Trophée Anonim’us : L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

mercredi 14 novembre 2018

L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

Pascal Dietrich

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Pascale Dietrich


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Mes personnages ont souvent des idées farfelues et des comportements amoraux. En ce qui me concerne, en salon, je fais bien attention à paraître la plus normale possible pour éviter tout malentendu. Jusqu’à présent, contrairement à mes héroïnes, je n’ai encore jamais congelé personne, je le jure.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ayant des problèmes d’oreilles, il m’arrive d’être un peu perdue dans les conversations, surtout dans les lieux bruyants. Avec l’expérience, je me suis aperçue qu’il y a une réponse qui marche à tous les coups, quelle que soit la question : « c’est incroyable ! » Les gens sont flattés car ils ont l’impression d’être captivants et ça les encourage à poursuivre. Cela convient à toutes les discussions, des plus anodines aux plus philosophiques. Et si on me demandait, par exemple, mon avis sur le conflit israélo-palestinien, ça passe aussi.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

J’aimerais avoir une main qui fait plaque électrique. Il suffirait de poser une casserole dessus pour qu’elle chauffe. Ça peut servir si je suis perdue dans la forêt pour cuire de la viande ou des châtaignes et, avec ce super pouvoir, fini le café qui refroidit dans la tasse.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Je fais de la natation alors que personne ne me regarde enchaîner les longueurs, donc je suppose qu’il n’y a aucune raison pour que j’arrête d’écrire…


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Depuis que je suis enfant, j’aime raconter des histoires, mais c’est l’ordinateur qui m’a donné envie d’écrire de façon sérieuse et régulière. Quand j’ai reçu mon premier PC et que j’ai pu retravailler mes textes, je me suis dit que c’était vraiment ça que je voulais faire. Cette machine mettait dix minutes à démarrer, j’en garde un souvenir attendri.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Je m’inspire peu de mon propre vécu, mais mes colères font partie des moteurs de l’écriture. Par exemple, quand je me suis aperçue que les hommes et les femmes n’étaient toujours pas égaux face aux charges domestiques alors même que ces dernières travaillent et ont des boulots aussi prenant qu’eux, la question du rapport aux hommes a pris plus de place dans mes textes. Aujourd’hui, celle du monde du travail est aussi un élément récurrent.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Je pense que la majorité des auteurs n’écrivent pas pour se faire mousser. En ce qui me concerne, je continuerais sans hésitation. L’important est d’avoir un retour sur mon travail, mais il me semble que l’anonymat ne compromet pas cela.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Les meurtres et les drames constituent d’excellents ressorts narratifs. En outre, le noir est une manière de pousser les logiques humaines à l’extrême, comme un miroir grossissant. Ceci dit, dans mes textes, il y a toujours un côté humoristique, ce qui rend les choses plus légères. J’aime beaucoup mélanger le sordide et la dérision.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Je suis particulièrement efficace le matin. C’est un moment où j’ai les idées claires. Si je pouvais travailler absolument quand je veux, je bloquerais des plages horaires très régulières, à peu près celles d’une mairie. 9h-12h/14h-16h. L’après-midi, j’irais peut-être courir ou nager car c’est là que me viennent souvent les idées. Malheureusement, je suis loin d’avoir autant de temps. Sinon, j’aime écrire dans le silence, sauf quand je travaille dans un café où le bruit et la musique ne me dérangent pas.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Je m’entendrais sans doute bien avec les personnages de Jean-Philippe Toussaint, par exemple le narrateur de La télévision. Il se met toujours dans des situations pas possibles. Je me verrais bien me promener avec lui dans les parcs de Berlin et vivre de petites aventures du quotidien. Je me souviens d’une scène où il va nager nu dans un lac comme cela se fait en Allemagne et, en sortant de l’eau, il tombe sur son chef qui se met à lui faire la conversation comme si de rien n’était.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Au moins 50 % ! Quand je commence un roman, je pars la fleur au fusil, sans plan préétabli. Ensuite, je ne cesse d’ajuster, couper et déplacer. C’est pareil pour le style, je barre, reformule, etc. Résultat, j’écris probablement trois cent pages pour accoucher d’un roman de cent cinquante pages.Si je pouvais voir le brouillon d’un œuvre, je prendrai un roman de Jean Echenoz. Je serais curieuse de voir comment se passe le processus de construction de ses textes dont les scénarios sont généralement un peu fous.

Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Trophée Anonym’us

mercredi 28 novembre 2018

L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Salvatore MinniCette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

 

 

 

Aujourd’hui l’interview de Salvatore Minni

 
 
1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Lors de salons ou séance de dédicaces en librairie, la remarque que me font de nombreux lecteurs que je rencontre est « C’est fou, vous êtes aussi lumineux que votre roman est sombre! » J’en déduis que, en dehors de l’écriture, c’est mon vrai « moi » qui s’impose. Par contre, comme la plupart des auteurs de thrillers, c’est le côté le plus sombre de ma personnalité qui s’exprime lorsque je tape sur mon clavier…
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Les nombres ne me parlent pas, je l’avoue. J’y suis plutôt allergique. À mon sens, tout est lié, rien n’arrive par hasard. Nous sommes entourés d’ondes que nous ne voyons pas. Ces ondes seront positives ou négatives en fonction de notre état d’esprit. Je suis convaincu qu’une personne positive attirera bonheur, chance et succès. A contrario, une personne négative attirera malheur, maladie et tristesse. Si un malheur nous tombe sur la tête, la question à se poser est «Que puis-je en retirer? Que tente de m’apprendre la vie? » Je suis convaincu que chaque difficulté rencontrée au cours de notre vie a un sens, une finalité, à chacun d’entre nous de s’arrêter un instant et de réfléchir à la question. Résumer l’univers qui nous entoure à un nombre me semble bien trop réducteur. Le sujet est vaste et je pourrais en parler des heures…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Zeus-Peter Lama (« Lorsque j’étais une oeuvre d’art » d’EE Schmitt), artiste complètement fou qui transforme des humains en oeuvres d’art.
J’aimerais beaucoup discuter avec lui pour comprendre. Comprendre sa folie, son besoin de détruire l’autre, finalement.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Le pouvoir de l’immortalité. Pas forcément pour moi, mais pour ceux que j’aime. Je voudrais qu’ils soient auprès de moi pour toujours!
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Malheureusement, dans tous les cas, ma mère ne peut plus me lire… Partie rejoindre les étoiles beaucoup trop tôt…
Mais je continuerais à écrire, oui. Est-ce que vous pourriez arrêter de boire ou manger?
6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
L’envie, le besoin ont toujours été là, enfouis. Puis, j’ai rencontré une professeure de littérature française qui m’a donné le courage de le faire. Tout est source d’inspiration: mon vécu, celui de mes proches, une conversation dans le métro, la perte d’un être cher, une oeuvre qui m’a particulièrement touché.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?
Inévitablement, oui! Même si ces cicatrices sont exacerbées pour les besoins d’un récit sombre, il y a toujours une part de moi, un trait de caractère, un événement vécu. Encore une fois, le tout est évidemment exagéré et tourné en thriller.
8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Dans la mesure où je n’écris pas pour être célèbre, oui je continuerais même sous le couvert de l’anonymat. Ce qui compte pour moi, ce sont mes écrits. Ce sont eux les célébrités, eux que je veux mettre en avant, pas mon nom ou mon visage. Bien entendu, lorsqu’on décide de publier à son nom, si le bouquin se vend bien, l’auteur finit par être (re)connu…
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Il ne s’agit pas d’un choix. Je ne me suis pas installé face à mon écran en me disant « bon, écris une histoire qui fait frissonner » C’est en écrivant que je me suis rendu compte que ce que j’écrivais prenait toujours la même tournure: le thriller.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Mon bureau, une tasse de thé vert, une musique de fond (en fonction de mon humeur) et parfois, de l’encens. Cela semble un peu mystique, mais vous avez demandé les conditions « optimales » 😉 Il m’arrive parfois d’écrire dans mon salon, macbook sur les genoux ou dans mon jardin, agréable, mais pas optimal à mes yeux.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Sans hésitation Dorian Gray. Personnage ô combien fascinant, tout en contradiction. Un homme dont l’intérieur est aussi laid que son apparence est envoûtante.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Le taux de déchets est dérisoire. Je préfère retravailler un passage plutôt que de l’effacer, car si je l’ai écrit à un moment donné, c’est qu’il a sa place dans mon récit. Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une oeuvre, ce serait « Acide sulfurique » d’Amélie Nothomb.