C’est lundi, que lisez-vous ?

C’est lundi, que lisez-vous ? Une nouvelle rubrique sur A vos Crimes

C’est lundi, que lisez-vous ? 

Tout le monde connait, enfin je suppose ! Aussi sur A vos crimes, je vais essayer à mon tour de participer à ce grand rendez-vous des blogueurs livresque

Ce rendez-vous du « C’est lundi, que lisez-vous ? » fut initié par une blogueuse qui s’est inspirée de It’s Monday, What are you reading ? by One Person’s Journey Through a World of Books. Il a depuis été repris par I believe in Pixie dust. Et par de très nombreux autre blog francophone ou anglo saxon. Et même un peu partout dans le monde.

Le principe est simple : chaque lundi, je réponds à 3 questions :

Qu’ai-je lu la semaine passée ?
Que suis-je en train de lire en ce moment ?
Que vais-je lire ensuite ?

Donc à partir de la semaine prochaine, il y aura un nouveau rendez-vous chaque lundi, ou presque avec :

C’est lundi, que lisez-vous ?

Et je vous direz :

CE QUE J’AI LU CETTE SEMAINE

JE SUIS EN TRAIN DE LIRE

CE QUE JE LIRAI ENSUITE

Alors à très vite, mais au fait …

Premières lignes #54, American Dirt de Jeanine Cummins


PREMIÈRES LIGNE #54

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

American Dirt

de Jeanine Cummins

1

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui. Mais les autres suivent en rafale, un grondement, un rugissement, clac-clac-clac, à la vitesse d’un hélicoptère. Il y a des hurlements aussi, sauf que ce bruit-là ne dure pas, vite anéanti par les tirs. Avant que Luca ait le temps de remonter la fermeture Éclair de son pantalon, d’abaisser le couvercle de la cuvette, de monter dessus pour regarder dehors, avant qu’il ait le temps de chercher la source de cette terrible clameur, la porte de la salle de bains s’ouvre à la volée, Mami1 est là.

– Mijoven, dit-elle, si doucement qu’il ne l’entend pas.

Ses mains ne sont pas tendres ; elle le propulse vers la douche. Luca trébuche sur la marche carrelée surélevée et tombe, mains en avant. Mami atterrit sur lui et, dans sa chute, il s’ouvre la lèvre avec ses dents. Il a le goût du sang. Une goutte opaque forme un tout petit rond rouge sur le carrelage vert brillant de la douche. Mami pousse Luca dans l’angle. Cette douche n’a pas de porte, pas de rideau. C’est juste un recoin dans la salle de bains de son abuela, séparé par un troisième mur carrelé construit pour suggérer une cabine. Un mètre soixante de haut, quatre-vingt-dix centimètres de long, juste assez grand pour, avec un peu de chance, abriter Luca et sa mère des regards. Il a le dos calé, ses petites épaules touchent les deux murs, ses genoux sont remontés sous le menton. Mami s’enroule autour de lui comme une carapace de tortue. La porte de la salle de bains est restée ouverte, ce qui inquiète Luca, même s’il ne voit rien au-delà du bouclier que constitue le corps de sa mère, derrière la demi-barricade formée par le mur de la douche de son abuela. Il aimerait ramper hors de la cabine et tapoter la porte. Il aimerait la pousser jusqu’à ce qu’elle se ferme. Il ignore que sa mère l’a laissée volontairement ouverte. Il ne sait pas qu’une porte fermée ne fait qu’attirer encore plus les curieux.

Dehors, le fracas des tirs continue, auquel s’ajoute une odeur de charbon de bois et de viande brûlée. Papi est en train de faire griller de la carne asada et les cuisses de poulet que Luca préfère. Il les aime un peu noircies, il aime la saveur piquante de la peau croustillante. Sa mère relève la tête, juste assez pour pouvoir le regarder dans les yeux. Elle place ses mains des deux côtés de son visage et tâche de lui couvrir les oreilles. Dehors, les tirs s’espacent. Ils s’arrêtent puis reprennent, des coups brefs qui ressemblent, pense Luca, aux battements sauvages et désordonnés de son cœur. Malgré le raffut, il entend toujours la radio, une voix de femme qui annonce La Mejor 100.1 FM Acapulco ! et puis le groupe Banda MS qui chante comme ils sont heureux d’être amoureux. Quelqu’un tire sur la radio, des gens rient, des voix d’hommes. Deux ou trois, difficile à dire. Des pieds bottés frappent le sol du patio d’Abuela.

– Est-ce qu’il est là ? demande l’une des voix, juste devant la fenêtre.

– Il est là.

– Et le gosse ?

– Mira, il y a un garçon ici. C’est lui ?

Adrián, le cousin de Luca. Il porte des chaussures à crampons et un maillot floqué du nom Hernández. Adrián est capable de faire rebondir un ballon de football quarante-sept fois de suite sur ses genoux.

– Je n’sais pas. Il a l’air du même âge. Prends une photo.

– Hé ! du poulet ! dit une autre voix. Ça a l’air bon. Tu veux un peu de poulet ?

La tête de Luca frôle le menton de Mami, enroulée étroitement autour de lui.

– Oublie le poulet, pendejo2. Fouille la maison.

Accroupie, Mami se balance sur ses talons et pousse Luca encore plus fort contre le mur. Elle se presse contre lui, ils entendent grincer et claquer la porte de derrière. Bruits de pas dans la cuisine. Rafales de balles intermittentes dans la maison. Mami tourne la tête et remarque, solitaire et brillante sur le carrelage, la tache de sang de Luca, illuminée par le jour qui filtre à travers la fenêtre. Luca entend le souffle qui déchire la poitrine de Mami. La maison est silencieuse maintenant. Le couloir qui mène à la porte de cette salle de bains est moquetté. Mami tire la manche de sa chemise sur sa main et Luca horrifié la voit s’écarter de lui, se pencher vers l’éclaboussure de sang révélatrice. Elle la frotte avec sa manche, ne laissant qu’une faible trace, puis se jette de nouveau sur Luca, tandis que l’homme dans le couloir ouvre la porte en grand avec la crosse de son AK-47.

Ils doivent être trois, parce que Luca entend toujours deux voix dans la cour. De l’autre côté du mur de la douche, celui qui vient d’entrer déboutonne son pantalon et vide sa vessie dans les toilettes. Luca ne respire pas. Mami ne respire pas. Ils ferment les yeux, leur corps ne bouge pas, même l’adrénaline ne circule pas, bloquée par leur immobilité calcifiée. L’homme a un hoquet, tire la chasse, se lave les mains. Il les essuie à la belle serviette de toilette jaune d’Abuela, celle qu’elle ne sort que pour les réceptions.

Ils ne bougent pas après le départ de l’homme. Même après qu’ils entendent de nouveau grincer et claquer la porte de la cuisine. Ils restent là, figés, un entrelacement de bras, de jambes, de genoux et de mentons, paupières serrées, doigts enchevêtrés, même après qu’ils entendent l’homme rejoindre ses compagnons dehors, après qu’ils l’entendent annoncer que la maison est vide et qu’il va manger un peu de poulet, parce qu’il n’y a pas de raison de laisser perdre un si bon barbecue alors que les enfants meurent de faim en Afrique. L’homme se tient encore assez près de la fenêtre pour que Luca entende les bruits aqueux et caoutchouteux que fait sa bouche en mastiquant le poulet. Luca se concentre sur sa respiration ; inspirer et expirer en silence. Il se raconte que tout ça n’est qu’un mauvais rêve, un rêve terrible, certes, mais un de ceux qu’il a déjà souvent faits. Et dont il se réveille immanquablement, le cœur qui cogne, inondé de soulagement. C’était juste un rêve. Parce que ces hommes sont les croque-mitaines modernes des villes mexicaines. Parce que même les parents qui évitent de parler de la violence en présence de leurs enfants, qui prennent soin de changer de station de radio quand on annonce de nouveaux massacres et de dissimuler leurs pires frayeurs, même ces parents ne peuvent empêcher les enfants de discuter entre eux. Sur les balançoires, sur le terrain de football, dans les toilettes de l’école, les horribles histoires enflent et se répandent. Ces gamins, riches, pauvres, ou de classe moyenne, ont tous vu des cadavres dans les rues. Meurtres ordinaires. Et à discuter ainsi entre eux ils apprennent qu’il existe une hiérarchie du danger, que certaines familles courent plus de risques que d’autres. Alors, bien que ses parents n’aient jamais laissé paraître le moindre indice qu’ils courent un tel risque, bien qu’ils aient fait montre d’un courage impeccable devant leur fils, Luca savait – il savait que ça arriverait un jour. Mais la vérité n’adoucit pas le choc. Passe un long, long moment avant que sa mère desserre son étreinte sur la nuque de Luca, avant qu’elle ne se penche suffisamment pour remarquer que la lumière qui filtre à travers la fenêtre de la salle de bains a changé d’angle.

Après la terreur et avant la confirmation de la réalité, il y a toujours un moment de grâce. Quand, finalement, Luca bouge, il éprouve la brève, l’étourdissante euphorie du simple fait d’être vivant. Un court instant, le pénible passage du souffle dans sa poitrine le réjouit. Il pose les mains à plat sur le carrelage pour en sentir la fraîcheur sous sa peau. Mami s’effondre contre le mur en face de lui, remue la mâchoire, ce qui révèle la fossette sur sa joue gauche. Ça fait tout drôle de voir ses belles chaussures de ville dans la douche. Luca touche la coupure de sa lèvre. Le sang a séché, mais il la gratte avec ses dents et elle se rouvre. Il comprend que, si c’était un rêve, il n’aurait pas le goût du sang.

Finalement, Mami se lève.

– Reste ici, ordonne-t-elle dans un murmure. Ne bouge pas jusqu’à ce que je revienne te chercher. Ne fais pas un bruit, tu comprends ?

Luca se jette sur elle, la retient par la main.

– Mami, ne pars pas.

– Mijo, je vais revenir bientôt, d’accord ? Tu restes ici. – Mami lui desserre les doigts. – Ne bouge pas, répète-t-elle. Sois un bon garçon.

Luca ne trouve pas difficile d’obéir aux consignes de sa mère, non seulement parce qu’il est un garçon obéissant, mais parce qu’il ne veut pas voir. Toute sa famille, ici, dans la cour d’Abuela. Aujourd’hui, samedi 7 avril, c’est la fête pour la quinceañera, le quinzième anniversaire, de sa cousine Yénifer. Elle porte une longue robe blanche. Son père et sa mère sont là, tío Alex et tía3 Yemi, et aussi son petit frère Adrián qui, parce qu’il vient d’avoir neuf ans, prétend qu’il a un an de plus que Luca alors qu’ils n’ont en fait que quatre mois de différence.

Avant que Luca ait besoin d’aller uriner, Adrián et lui s’envoyaient du pied le ballon avec les autres primos4. Les mères, assises autour de la table dans le patio, laissaient goutter leurs palomas5 glacées sur leurs petites serviettes. La dernière fois qu’ils s’étaient tous réunis chez Abuela, Yénifer était entrée par hasard dans la salle de bains où se trouvait Luca, qui en avait été si mortifié qu’aujourd’hui il a demandé à Mami de l’accompagner et de monter la garde devant la porte. Ce qui n’a pas plu à Abuela ; elle a dit à Mami qu’elle le dorlotait, qu’un garçon de son âge devait se rendre aux toilettes sans adulte. Mais Luca est un enfant unique, alors il peut se permettre de faire des choses que ne font pas les autres.

Quoi qu’il en soit, Luca est seul maintenant dans la salle de bains et, bien qu’il essaie de ne pas y penser, l’idée l’envahit : ces mots d’énervement entre Mami et Abuela sont peut-être les tout derniers qu’elles auront échangés. Luca s’était approché de la table en se tortillant, avait chuchoté à l’oreille de Mami, et Abuela, assistant à la scène, avait secoué la tête, agité un doigt accusateur, et fait ses remarques. Avec cette façon qu’elle a de sourire quand elle critique. Mais Mami prend toujours le parti de Luca. Elle avait roulé les yeux et repoussé malgré tout sa chaise, sans tenir compte de la réprobation de sa mère. C’était quand ? Il y a dix minutes ? Deux heures ? Luca a l’impression d’être à la dérive, d’avoir perdu les limites du temps qu’il a toujours connu.

De l’extérieur lui parvient le son des pas hésitants de Mami, ses pieds qui butent doucement contre les débris épars d’objets brisés. Un unique halètement, trop ronflant pour être un sanglot. Et puis un enchaînement précipité de sons tandis qu’elle traverse le patio dans un but bien précis, enfonce les touches de son téléphone, parle d’une voix traînante que Luca ne lui connaît pas, aiguë et comme coincée dans l’arrière-gorge.

– Au secours.1.

En espagnol mami signifie « maman », papi « papa » et abuela « grand-mère ». (Toutes les notes sont des traductrices.)2.

Pendejo : « abruti ».3.

Tío : « oncle » ; tía : « tante ».4.

Primos : « cousins ».5.

Les palomas sont des cocktails à base de tequila et de jus de pamplemousse.

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose le premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

1. IDENTIFIER SA PROIE

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. C’est l’histoire des mammouths, des rhinocéros laineux, des tigres à dents de sabre, des ours des cavernes, des aurochs qui peuplaient l’Europe et que nos ancêtres ont décimés en quelques millénaires. C’est l’histoire des castors géants et des paresseux de six mètres exterminés en Amérique après l’arrivée des premiers humains par le détroit de Béring. En Australie, il y a 50 000 ans, c’est l’histoire des kangourous géants, des lions marsupiaux, des diprotodons, de cette mégafaune que plus jamais on ne retrouvera. On le sait maintenant : chaque fois que nos foutus aïeux ont posé le pied quelque part, ça a été l’hécatombe. La seule différence entre eux et nous, c’est la vitesse à laquelle, aujourd’hui, on est capable de faire disparaître ce qui nous entoure. Pour ça, c’est certain, on est imbattables : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siècle, aucun autre animal ne peut se vanter d’un tel record.

J’étais en train de ressasser ce genre d’idées quand, Antoine et moi, on a atteint le sapin dans la nuit finissante. Pendant toute la montée j’avais pensé à la photo qui les avait déclenchées. Impossible de me la sortir de la tête, cette foutue image était plantée en moi comme le souvenir d’un traumatisme d’enfance.

L’arbre se dressait, vertical au bord de la sente qu’on voyait à peine sous le tapis des feuilles de hêtre et sous les plaques de neige qui ne voulaient toujours pas fondre, même sur le versant sud. Le tronc était piqué de moignons de branches, comme des pointes de métal sur un genre d’instrument de torture médiéval. J’ai jeté un regard dans le bas de la pente où se perdait notre trace d’humain, j’ai inspiré l’air de l’aube qui m’a glacé les poumons. On avait bien grimpé, et comme on n’avait pas emporté les skis, on s’était pas mal enfoncés dans la neige sur les derniers mètres. Mais je n’étais pas essoufflé, non, je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par un petit coup de cul. Pas comme Antoine, à qui j’ai lancé :

– Là tu regrettes ta clope d’hier soir, hein.

– Je vois pas de quoi tu veux parler, il a dit alors qu’un nuage de buée se gonflait et se dégonflait devant ses lèvres.

La hêtraie sapinière lançait ses mâts vers les sommets, noyés quelque part au-dessus du plafond de nuages. Là-haut, j’imaginais les estives, les cols et les arêtes, attendant leur moment sous les manteaux de neige de cet hiver tout déréglé. Autour de nous, les lichens se massaient sur les troncs, l’usnée pendait des branches en barbes enchevêtrées. Il y avait cet arbre mort toujours sur pied, l’air d’une chandelle que personne n’allumerait jamais. Un pic avait foré son bois et décollé l’écorce pour y chercher une larve de capricorne ou de rosalie alpine.

– Matin, fais lever le soleil… a fredonné Antoine en imitant la voix langoureuse de Gloria Lasso. Matin, à l’instant du réveil… Viens tendrement poser… tes perles de rosée…

Je n’ai jamais bien compris comment, à son âge, il pouvait connaître autant de chansons ringardes. Je l’ai coupé direct :

– Bon, tu me files la lampe ?

Il a soupiré, puis retiré ses gants pour sortir la torche de son sac à dos. Et j’ai commencé à inspecter le tronc du sapin en la tenant de travers. J’ai scruté chaque repli de l’écorce, chaque blessure dans la peau ligneuse du géant. J’ai examiné le morceau de grillage aussi, vissé dans le bois l’automne dernier. À hauteur de mollet, j’ai déniché un poil piégé dans une lèvre de l’écorce, j’ai vérifié la forme, la couleur, la racine plus épaisse.

– Sanglier ? a dit Antoine.

– Sanglier, j’ai confirmé en soupirant.

Accroupi entre les racines, mon collègue a fouillé la terre par poignées, les débris végétaux, les minéraux, l’humus en formation. Je l’ai regardé faire, trier chaque particule entre ses doigts pour m’assurer qu’il ne laissait rien passer. Pas que je ne lui fasse pas confiance, mais bon. Quand il n’a eu plus rien que de la poussière dans les mains, il a soufflé dessus puis s’est relevé en disant, sans la trace d’un regret dans sa voix :

– Nada.

Je suis parti au quart de tour :

– Nada ? C’est tout ce que ça t’inspire ?

Il a souri, l’air de dire Toi, tu ne changeras jamais.

– Martin, ne recommence pas…

– Ne recommence pas quoi ? On est le 15 avril, ça fait un an et demi qu’on n’a plus trouvé la moindre trace de lui, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun foutu poil sur les centaines d’arbres qu’on suit. Un an et demi que nos appareils photo n’ont capturé que des sangliers et des renards. Et toi, tu es comme les autres : tu t’en fous.

– Je ne m’en fous pas, je suis patient. L’hiver s’éternise, il traîne à sortir de sa tute, c’est tout. Il s’est trouvé une petite grotte, il attend tranquillou que la neige fonde pour commencer son rut. Rappelle-toi quand on a perdu la trace de Néré pendant quatorze mois, il y a cinq ans. On s’était tous inquiétés pour rien : en fait il était juste parti en Haute-Garonne.

– Et toi, rappelle-toi Claude, en 94, j’ai dit sèchement. La pauvre : il a fallu attendre trois ans avant qu’on retrouve son cadavre au pied du pic de la Cristalère. Ils l’avaient bien planqué, les gars.

À ça, Antoine n’a rien répondu : en 1994, il était encore au lycée. Il a sorti des abricots secs de son sac et les a mangés en silence. Et moi, j’ai encore ressenti cette impression d’être le seul à vraiment m’inquiéter du sort de Cannellito, le dernier des ours avec un peu de sang pyrénéen à encore fréquenter ces forêts, à la recherche d’une femelle qu’il ne trouverait jamais parce que les chasseurs les avaient toutes abattues. Jusqu’à sa mère, tuée en 2004, qui me manquait comme si elle avait été de ma famille.

J’ai glissé mon regard dans la trouée qui s’ouvrait sur la droite, entre les feuilles des hêtres et les épines des sapins. Tout en bas, on devinait les toits d’ardoises du village que bientôt la brume allait dévoiler, les baraques encore éteintes. Sans le regarder, j’ai livré à Antoine le fond de ma pensée :

– Vous pouvez vous faire tous les films que vous voulez, mais moi je suis sûr qu’il s’est fait buter. Sans doute à l’automne, pendant une battue. Et quand on le découvrira, les chasseurs iront dire que c’était un accident.

Il a observé le plafond nuageux qui coupait les cimes comme s’il les avait décapitées.

– Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres, Martin. Mais crois-moi, tu dis des conneries.

Mais à mon avis, il essayait surtout de se persuader lui-même. Parce que lancer ce genre d’accusation, ça ne se faisait pas quand tu étais garde de parc national.

Les pieds calés sur la sente, on a attendu un petit moment, laissé le jour prendre possession de la vallée d’Aspe, découvrir la route d’en bas où bientôt se sont pressés les camions venus d’Espagne, révéler les conduites forcées des centrales électriques qui balafraient les versants comme d’immenses serpents crevés.

– Ça caille, on y va ? a fait Antoine. Je voudrais embrasser les filles avant qu’elles partent à l’école.

J’ai fait oui de la tête, jeté un dernier regard en direction des sommets, ajusté ma veste et mon bonnet. Et on s’est lancé dans la descente, les chaussures dans la neige collante et sur les feuilles trempées, Antoine chantonnant à voix basse je ne sais quelle vieillerie. On a sillonné la forêt, longé buxaies et prairies d’altitude en train de se refermer, on a marché au bord des falaises suintantes et glacées. Je ne comprenais rien au climat de cette année : d’abord, il n’était pas tombé grand-chose en début d’année, puis tout le mois de mars avait ressemblé à un vrai printemps, la neige avait commencé à fondre. Et maintenant, on se reprenait un gros coup de froid, avec de nouvelles chutes encore annoncées pour les deux semaines qui venaient. Les stations de ski faisaient la gueule : en gros, la neige arrivait au moment où elles fermaient, et à mon avis ça n’allait pas s’arranger dans les prochaines années. Mais ça non plus, ça n’avait pas l’air d’inquiéter grand monde.

Il faisait vraiment jour lorsqu’enfin on a émergé d’entre les chênes, sept cents mètres plus bas. La voiture de service était garée dans la boue, avec son logo du parc national à moitié décollé. Antoine s’est réfugié à l’intérieur, a mis le chauffage à fond. On ne s’était pratiquement pas dit un mot depuis là-haut.

– En parlant de chasseurs, il a repris pour continuer notre discussion, tu as vu cette histoire ? Ces patrons de supermarché qui ont été obligés de démissionner pour avoir chassé un crocodile en Afrique ?

– Ouais. Enfin à ce que j’en sais, il n’y avait pas qu’un crocodile.

J’ai dit ça l’air de rien, comme si moi aussi j’avais juste lu cette info dans le journal. Il a mis le contact, s’est engagé sur la piste.

– O.K., ces gars-là sont des abrutis, je ne vois pas le plaisir qu’il y a à dépenser autant de fric pour aller tuer un éléphant ou une girafe, et il faut être bien couillon pour publier ses photos de chasse sur Internet. Mais le truc a pris des proportions délirantes, les gens ont trouvé leur adresse, ils se sont fait menacer de mort, leur groupe les a lâchés…

J’ai reniflé, et dit :

– Et alors ? Au moins comme ça, peut-être qu’ils ne recommenceront pas.

Un silence a suivi ma réponse. Signe que, définitivement, Antoine et moi on ne voyait pas les choses de la même manière. On a roulé en silence le long du gave glacé, franchi un à un les verrous glaciaires qui isolaient la haute vallée. Pour atteindre la plaine de Bedous, avec ses collines d’ophite et ses prairies, où paissaient quelques vaches avant de pouvoir monter vers les estives. Antoine s’est garé devant nos bureaux, on a déchargé le matériel sous le plafond des nuages, Antoine a foncé chez lui pour voir ses deux gamines. Et moi j’ai filé à l’intérieur pour me coller devant mon ordi. J’ai saisi le compte rendu de notre sortie : nada, comme avait dit Antoine.

Toujours aucune nouvelle de Cannellito.

J’avais un e-mail qui m’attendait dans ma boîte et qui ne m’inspirait pas beaucoup. Je l’ai ouvert, pour apprendre que le chef de secteur, mon supérieur hiérarchique, voulait me voir pour reparler de cette histoire de pneu crevé. Demain, si possible. Franchement, je ne comprenais pas pourquoi ils en faisaient autant pour un simple pneu. C’était en octobre dernier : j’étais passé un matin devant la voiture de chasseurs de sangliers en train de préparer leur carnage dans la cabane. Et comme je les soupçonnais d’aller encore faire leur battue dans le secteur où se baladait l’ours, je n’avais pas résisté. Sauf que je m’étais fait choper, avec ma tenue de garde du parc national, en plus. J’ai répondu, D’accord pour demain. Mais à bien y réfléchir, je n’étais pas trop inquiet de ce qu’il allait me dire : j’étais le plus ancien du secteur, et aussi le plus compétent. Ils avaient trop besoin de moi pour faire tourner la boutique.

Après notre tournée si matinale, la journée se présentait comme assez calme, et les bureaux étaient déserts. Le chef était en réunion quelque part, en train de se compromettre avec je ne sais quel syndicat agricole, et une équipe était partie vers les hauteurs de Lescun, réparer des panneaux de signalétique pour les randonneurs. Alors je n’ai pas attendu d’être chez moi pour me connecter au groupe Facebook que j’animais anonymement depuis plusieurs mois, avec deux autres militants que jamais je n’avais rencontrés, mais qui partageaient mes convictions.

PREMIÈRES LIGNE #53, Entre Fauves de Colin Niel


PREMIÈRES LIGNE #53

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Entre Fauves de Colin Niel

À la mémoire des fauves perdus

Victimes des antiques hécatombes

Et à ceux qui survivent

Tapis au fond de nos tripes

Prologue

30 mars

Charles

L’heure était venue de faire face aux hommes, leurs silhouettes de bipèdes dressées dans le crépuscule comme des arbres en mouvement, si proches de lui à présent, à peine trois foulées pour les atteindre, et leur odeur sans pareille, sueur amère et terre lointaine, et leurs cris indéchiffrables, et leurs peaux couvertes d’autres peaux qui n’étaient pas les leurs, jamais il ne les avait tant approchés, il avait fallu qu’ils l’y poussent, un jour entier à les sentir à ses trousses, un jour entier à sillonner le bush, à ramper sous les épines des acacias, à raser les murs de pierre enflammés de soleil, à creuser et recreuser cent fois sa trace, de broussaille en broussaille, les pas dans les mêmes empreintes, les détours innombrables entre les troncs, n’importe quoi pour les faire lâcher prise, un jour entier à se sentir gibier et non plus prédateur, la patience mise à mal, agacée, nerfs à vif, un jour entier auquel il venait de mettre fin, surtout ne pas leur laisser cette victoire-là, pas lui, pas ici, pas dans ce désert qu’il arpentait depuis toujours et dont il savait tout, les ruses et les ingratitudes, les nuits glacées autant que les jours brûlants, les heures où l’ombre devenait précieuse, les mers de sable façonnées par les vents, les dunes mouvantes où s’enfonçaient ses pas quand détalaient les autruches, les tempêtes qui parfois s’élevaient et vous fouettaient jusque sous les paupières, les distances infinies entre les oasis chétives et pleines de sel où s’abreuvaient les proies, les plaines caillouteuses et les flores centenaires qui y ancraient leurs racines, les troncs tordus des mopanes et ceux des eucléas, les remparts rocheux le long des fleuves à sec, la manière de s’y mouvoir à la verticale pour poursuivre un zèbre de montagne, les plages aussi, l’océan dévorant la côte des Squelettes, les carcasses providentielles des baleines égarées, celles des navires humains échoués depuis des décennies.

De tout temps, le chasseur, ça avait été lui, depuis l’enfance dans le lit de l’Agab, cette époque trop lointaine où il chassait en meute, avec ses frères et sœurs d’abattage, depuis cette première chasse à la girafe à jamais dans sa mémoire, quand les jeunes acculaient la géante au fond du canyon, chacun son côté, chacun sa mission, les yeux rivés sur le galop, poussant la proie vers une vieille lionne postée plus loin, pleine de son expérience, prête à bondir quand son moment viendrait, l’instant crucial, calculé, précis, et d’un coup, lancée sur la hanche en un bond prodigieux, griffes et crocs plantés dans les muscles, la chasseuse agrippée sur des mètres et des mètres de course affolée, ignorant les coups de patte qui tentaient de la déloger, lacérant cuir et chair, creusant la blessure au goût de sang frais, pesant de tout son poids pour déséquilibrer la bête, rien qui n’aurait pu la faire lâcher tant les félins avaient besoin de cette viande-là. Il avait appris à dénicher ses proies dans les milieux les plus ouverts, sans même un tapis d’herbes pour s’y tenir couché, tirant parti du moindre brouillard pour approcher ses victimes à couvert, il avait appris l’opportunisme, à tuer pintades, porcs-épics, cormorans lorsque manquait le gibier, à s’en prendre aux babouins autant qu’aux outardes, à s’attaquer, même, aux autres carnivores quand sa survie était en jeu. Le chasseur c’était lui, lui qui dictait ses règles, jamais pris par surprise, alors non, il n’allait pas laisser aux hommes cette victoire-là, il venait de sortir des ombres pour enfin leur faire face, calé dans le sable à quelques mètres d’eux, au pied d’un buisson plein de griffes, ses yeux dans les leurs. Le vent soulevait des nuages de terre, ravivait les senteurs animales, chargées des peurs et des tensions des heures passées, il les huma avec prudence, attendit son moment, impatient d’en découdre, mais toujours immobile, pour enfin redresser sa silhouette de géant.

Et se jeter sur eux.

La douleur le saisit aussitôt.

La poitrine tout entière, embrasée d’un seul coup.

Coupé dans son élan, il bondit au-dessus des pierres comme le font les springboks, l’échine pliée par l’algie, les membres incontrôlables, retomba sur le sol sans plus rien maîtriser, décrivit des cercles fous dans la poussière, l’air de poursuivre quelque démon niché au bout de sa queue, des souvenirs vinrent hanter son crâne à l’agonie, les festins des dernières semaines à l’intérieur des kraals, les hurlements de ses proies au moment de les achever, les coups de feu des hommes qui faisaient craquer le ciel lui-même, l’apogée de son existence, aussi, cette époque révolue où il avait été alpha, son éviction brutale dont il gardait en lui les cicatrices, creusées dans son orgueil, les gloires et les défaites sur ces terres de canicule, les chasses ratées autant que ses plus belles prises, il détala à coups de pattes violents dans la terre, fuyant vers les halliers pour peut-être y survivre, quitter ce lieu maudit où jamais il n’aurait dû s’aventurer, lui qui se pensait si fort titubait de mètre en mètre, les pas moins assurés, chancelant dans la caillasse et dans les pailles cassées, plus rien d’un roi, plus rien d’un prince, muscles percés, tremblants, il poussa aussi loin que le pouvait sa carcasse, puisant dans ses réserves, dans son instinct de survie.

Pour, sans plus pouvoir lutter, s’effondrer sur le flanc.

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PREMIÈRES LIGNE #47 : Corrompu de Patrick Nieto

PREMIÈRES LIGNE #47

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Corrompu de Patrick Nieto

1

Quelque part dans le sud de la Libye, le 21 octobre 2011.

Une fumée noire épaisse s’échappe du toit de sa luxueuse villa. Des rebelles avinés brisent les meubles en acajou avec la crosse de leur fusil-mitrailleur et leurs rangers. Certains, l’écume à la commissure des lèvres, lacèrent les fauteuils et les canapés en cuir avec des poignards. D’autres violent ses maîtresses à même le sol, défèquent sur les marbres de Carrare et sur les tapis précieux à côté des corps mutilés du personnel de sécurité.

Terré dans une cache aménagée, impuissant, il assiste au sac de sa maison par le biais de la vidéosurveillance. Soudain, les clameurs redoublent de virulence. Les insurgés s’engouffrent dans le couloir menant à sa tanière. Ils se bousculent, s’insultent. Ivres de colère, tous veulent être en première ligne.

Des coups sourds sont portés contre la porte blindée. Ces coups suintent la haine et présagent un déchaînement de violence inouïe contre sa personne. La porte se gondole à chaque percussion. Elle ne résistera plus bien longtemps à la fureur des assaillants. Il ôte le cran de sûreté de son pistolet automatique. Il ne capitulera pas sans combattre. Puis l’intensité des cris diminue. Les pillards refluent. L’accalmie. La déflagration. Le souffle le projette en arrière. Sa tête heurte le mur. Aussitôt, le sang dégouline le long de ses tempes. Il est choqué, incapable de bouger. Des émeutiers se saisissent de lui, l’entraînent à l’extérieur jusque dans le jardin. Les gens l’insultent, le griffent, le mordent, le tabassent, crachent sur lui, déchirent ses vêtements. On lie ses membres à quatre colonnes du patio comme pour l’écarteler. Des mains terminent de le dénuder entièrement. Puis le silence se creuse. Tous les regards convergent vers un homme. Il a une cinquantaine d’années, un visage en lame de couteau. Ses yeux sont brillants, injectés de sang. Sans doute est-il sous l’effet de l’alcool ou de la drogue. Ou bien des deux. Il tient un pieu effilé à une extrémité, comme ceux qui servent à fabriquer les enclos pour y parquer les chèvres. Il s’approche. Ses acolytes commencent à frapper dans les paumes de leurs mains, l’encouragent, se réjouissent, dansent. L’hystérie collective atteint son apogée. L’homme empoigne fermement son instrument à deux mains, l’avance. Les muscles de ses bras sont bandés, luisants.

Mansour Al-Shamikh se réveille en sueur, les yeux exorbités, haletant, la bouche aussi sèche qu’un coin de désert. Il s’assied sur la banquette branlante qui fait office de lit. Ses traits sont tirés. De profonds sillons barrent son front. Il a encore très mal dormi. La faute à ce cauchemar récurrent qui pollue son sommeil depuis des semaines et le laisse épuisé au petit matin.

Tremblant, il s’empare d’un verre contenant un fond de thé à la menthe de la veille, posé sur la table basse. Il se poste devant l’unique fenêtre. Le jour vient juste de se lever. La chaleur a déjà envahi la pièce. Des mouches bourdonnent autour de lui. Il contemple le ciel sans nuages, égraine son misbaha1 avec dextérité en récitant les 99 noms d’Allah.

Autour de lui, tout n’est que chaos. Les habitations éventrées dressent leur silhouette macabre de part et d’autre des rues désertes. Elles ont été soufflées par les roquettes avant d’être pillées et incendiées. Une odeur tenace de brûlé emplit l’espace. La peur et la colère ruissellent des pierres, des portes et des volets.

Les villageois ont majoritairement décampé. Les cadavres éviscérés des inconscients qui ont cherché à défendre leurs biens sont exposés à l’entrée de l’artère principale. Les essaims de mouches bombinent autour des dépouilles. Des effluves pestilentiels empoisonnent le vent. La mosquée n’a pas été épargnée. Les centaines d’impacts de balles de gros calibre sur la façade blanche et la charpente effondrée témoignent de l’âpreté des combats.

Le regard bleu acier d’Al-Shamikh s’égare vers un point invisible au loin.

Un homme entre en trombe dans l’abri de fortune. Il affiche un air affolé. Il porte des effets d’uniforme dépareillé, poussiéreux, déchirés. Ils ne tarderont pas à ressembler à des haillons. Il pue comme un chien errant. Sûr qu’il a des puces et des poux. Il se campe devant Al-Shamikh mais pas trop près, en signe de déférence. Il le salue, claque des talons.

– Mon colonel, j’apporte une terrible nouvelle !

L’officier tressaille imperceptiblement. Les perles en bois d’olivier ne glissent plus entre ses doigts. Cette nouvelle, il la redoute depuis son départ. Serait-ce une énième rumeur ou bien est-ce vraiment la fin cette fois ?

– Parle !

Le pouilleux s’éclaircit la voix.

– L’OTAN et ses laquais ont assassiné le Raïs !

– Tu es certain ?

– Al Jazeera et Al Arabiya l’ont annoncé ce matin. Les Américains et les Français ont confirmé l’information.

Hébété, le colonel s’attarde sur les mains de son interlocuteur. Sales comme le reste du personnage. La crasse s’est accumulée sous ses ongles brisés. Al-Shamikh examine les siens. Ils ne sont pas beaucoup plus brillants. Il y a quelques mois encore, la manucure prenait quotidiennement soin de ses mains. Et que dire de sa barbe ? Un véritable champ en friche. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Tout manque ici. Les bombardements ont dévasté le village. L’électricité et l’eau courante sont coupées, la nourriture se raréfie.

– Que s’est-il passé ?

– Le Raïs a voulu quitter Syrte mais son convoi a été repéré par un drone américain. Des avions ont détruit les véhicules puis les insurgés ont encerclé nos frères. Le Raïs et son fils Muatassim ont été légèrement blessés, semble-t-il, avant d’être capturés. Puis ils ont été transférés à Misrata. Certains racontent qu’une fois là-bas la foule les a lynchés, d’autres prétendent qu’ils ont été abattus d’une balle dans la tête.

– Exécutés ? Sans procès ?

Le soldat baisse les yeux, garde ses lèvres scellées. Il sait que la question de son officier n’appelle pas de réponse de sa part.

– Les pertes ennemies sont importantes ?

– Non mon colonel. La garde du Raïs s’est rendue. Les soldats ont été désarmés et rassemblés à l’ouest de la ville. Ils ont ensuite été alignés et fusillés. Il n’y a aucun survivant.

– Allahu akbar ! Ces lâches ont été châtiés. Ils auraient dû sacrifier leur vie pour empêcher cette tragédie au lieu de s’allonger devant l’ennemi et d’écarter les cuisses comme des putes vérolées.

Al-Shamikh n’en revient pas. Son visage s’est durci. Lui, le militaire, le compagnon de la première heure du Guide de la révolution, refuse d’admettre cette infâme trahison. S’il s’était trouvé à Syrte, il aurait étranglé de ses mains quiconque aurait, ne serait-ce qu’en pensée, manifesté un signe infime de capitulation. Même à court de munitions, il aurait affronté les putschistes et les avions avec des cailloux.

Malheureusement, il ne se trouvait pas près du Raïs car celui-ci l’avait chargé d’une mission de confiance, secrète, délicate. Il s’était entouré d’une trentaine de militaires au dévouement sans faille et avait pris la route en laissant son mentor. Il s’en voulait tellement à présent.

Les articulations de ses doigts blanchissent en serrant les perles de son chapelet. S’il s’écoutait, pour évacuer sa colère, il tuerait le messager qui se tient au garde-à-vous devant lui. Il l’a déjà fait avec un domestique qui avait renversé du thé brûlant sur son pied. Mais il a besoin de tous ses combattants. Son regard retrouve alors toute son aspérité.

– Assassiné par son propre peuple ? Notre guide s’est toujours montré bienveillant envers les gens. Pourquoi aurait-on des raisons de lui nuire si ce n’est pour voler son pétrole ? Exécuté, dis-tu ? Comme un chien enragé sur le bord d’un chemin ?

– Mahmoud Jibril, le traître, a démenti en assurant n’avoir donné aucun ordre de tuer Kadhafi.

À l’évocation du nom du chef de l’exécutif du Conseil national de transition, Al-Shamikh explose.

– Que des furoncles lui poussent sur le cul et que ses bras raccourcissent ! rugit-il en crachant par terre. Sors ! Disparais !

Le soldat obéit sans demander son reste, trop heureux de ne pas avoir droit à une bastonnade de la part du colonel, connu pour sa cruauté sans bornes.

Une fois seul, Mansour Al-Shamikh s’assied sur la banquette, cale ses coudes sur ses cuisses et enfouit sa tête dans ses larges mains capables d’assommer un bœuf. Des larmes perlent au coin de ses yeux. Les Américains et les Occidentaux ont éliminé le Raïs pour qu’il taise leurs secrets. Il en est persuadé. En quarante-deux ans de pouvoir, il avait survécu à une vingtaine de tentatives d’assassinats et de coups d’État à tel point qu’il paraissait immortel. D’autant qu’il était en passe de mater la rébellion quand, sous le prétexte fallacieux de protéger les civils, les forces de la coalition occidentale et les États-Unis étaient entrés dans le jeu en anéantissant son armée pour éviter la prise imminente de Benghazi, pilonnée depuis des jours par l’artillerie. Elles avaient d’abord bombardé les aéroports, clouant au sol l’aviation du régime, puis elles avaient détruit les chars d’assaut, contraignant les militaires à un repli stratégique.

Des images remontent de la mémoire d’Al-Shamikh comme des bulles d’oxygène crèvent la surface de l’eau. Il se revoit aux côtés du jeune capitaine Mouammar Kadhafi, déposer le roi Idriss 1er sans effusion de sang et mettre ainsi un terme au pillage des ressources pétrolières et gazières du pays par la monarchie. Il se souvient des scènes de liesse, des rassemblements à la gloire du Guide. Qu’est-ce qui a fait que cette joie s’est transformée en venin ? Avec le Raïs, ils ont pourtant sorti le peuple de l’illettrisme, réduit de manière significative la mortalité infantile, réformé la société en profondeur. Lorsque les troubles ont éclaté en février, le niveau de vie de la population libyenne n’avait rien à envier à celui des populations occidentales. Aussi, pourquoi les gens se sont-ils révoltés ? Pourquoi Kadhafi et son entourage sont-ils devenus tout à coup des parias, des bêtes traquées ?

Il repense à Tripoli. La blancheur des maisons, les couleurs chatoyantes des fruits disposés sur les étals des commerçants, leur goût sucré et généreux, la gaîté insouciante d’une partie de la nation, les figuiers de barbarie, les arbousiers, les grappes de dattes fraîches. Il aimait tant parcourir les ruelles chaudes imprégnées de l’odeur des fleurs d’oranger, les avenues grouillantes et bigarrées, les souks multicolores où les fragrances de musc et de benjoin côtoyaient celles de la cannelle, du piment, des clous de girofles, ou du mouton grillé vendu sur des brochettes par des marchands bavards. Il lui semble que ces images datent de plusieurs siècles.

Des larmes roulent sur les joues du colonel sans qu’il cherche à les retenir. La coalition a assassiné celui qu’il considérait comme son père et son frère à la fois. Que va-t-il se passer maintenant ? Les rebelles ratissent le territoire avec acharnement pour débusquer les proches du Raïs afin de les exterminer. En tant que dignitaire de l’ancien régime, son rêve abominable deviendra réalité s’il est capturé.

Al-Shamikh regarde son fusil d’assaut appuyé contre le mur. Un poids immense pèse sur ses épaules. Il n’a pas le choix, il le sait. Les amis d’hier sont les ennemis d’aujourd’hui.

Dans ce pays en ruine, tout n’est que désolation. Des carcasses de véhicules indistinctement militaires ou civils jonchent les bas-côtés. Les troncs des arbres sont éventrés ou étêtés, comme frappés par la foudre. Par endroits, l’intensité des bombardements a déformé le sol. Dans les campagnes, de longues colonnes de réfugiés harassés, dépenaillés, affamés, marchent d’un même pas de somnambule. Des groupes compacts de désespérés, qui tirant des charrettes à bras, qui poussant des chariots bancals surchargés d’objets hétéroclites, fuient la guerre.

La sauvagerie et la mort rôdent dans le moindre hameau. Tous les habitants possèdent une arme et sont autant de rebelles en puissance. Avec la disparition du Guide, les derniers fidèles déserteront. Ce n’est qu’une question de jours, d’heures peut-être. S’il s’éternise dans ce trou perdu, il devra tôt ou tard se battre contre une katiba2 surarmée.

Son convoi a été attaqué à six reprises, des escarmouches la plupart du temps, sauf une fois, au sud de Yafran. Il a cru y rester. Alors que jusque-là, Al-Shamikh n’avait affronté que des fantassins, qui après avoir testé leurs défenses de manière désordonnée, avaient détalé comme des lapins en tirant des rafales de kalachnikovs dans leur direction, le pick-up de tête avait sauté sur une mine artisanale en franchissant un défilé. Ils avaient été piégés sous un déluge d’acier. Mais au terme d’une riposte féroce et d’une contre-attaque héroïque, ils s’étaient extirpés du guêpier et avaient mis les assaillants en déroute. Mais les conséquences avaient été lourdes puisque près de la moitié de ses soldats avait perdu la vie.

Le miroir étoilé et crasseux sur le mur lui renvoie son image. Celle d’un homme à la peau parcheminée, aux yeux cernés. Bien que ce ne fût pas dans son caractère de s’apitoyer sur son sort, jamais il ne s’est senti si vieux, si usé qu’à cette seconde. Il sèche ses larmes du revers de sa manche, ajuste sa veste d’uniforme.

Il déplie une carte sur le sol et la lisse de la paume de la main. Il n’a plus d’autre option. Tout comme les rations de survie, les réserves d’essence s’épuisent. La partie est perdue. Il va abandonner le pays au plus vite, se bâtir une nouvelle existence. Et pour cela, il doit placer son chargement en sécurité.

Après avoir étudié un itinéraire, il entoure un point avec son stylo. Il lève les yeux au ciel et, comme toujours, prie Allah d’aveugler ses ennemis. Ensuite, il remballe ses maigres affaires et quitte la maison. Affalé sur le volant du blindé garé devant l’entrée, le chauffeur dort à poings fermés. Le colonel frappe violemment la tôle de la portière avec la crosse de son arme.

– Debout bande de fainéants ! hurle-t-il.

Le conducteur sursaute, descend précipitamment. Une quinzaine d’hommes, venus de nulle part, le rejoignent. Ils s’alignent devant Mansour Al-Shamikh et se mettent au garde-à-vous, le fusil-mitrailleur en bandoulière.

– Nous levons le camp. Rompez !

La rue s’anime de nouveau comme une fourmilière. En un éclair, chacun prend son poste. Les moteurs ronflent, puis les cinq véhicules s’ébranlent dans un nuage de poussière.

1. Chapelet

2. Milice armée

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PREMIÈRES LIGNE #45 : Le cri de Nicolas Beuglet

PREMIÈRES LIGNE #45

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Alors que vient de paraître son étonnant et formidable 4e polar  » Le dernier message« , je vous propose de retrouver les toutes premières pages de son tout premier, celui qui l’a révélé …

Le cri de Nicolas Beuglet

– 1 –
Sarah claqua la porte derrière elle. Essoufflée par ses propres cris, elle demeura debout, sans bouger, reprenant sa respiration.
Le silence du couloir n’était plus troublé que par le bourdonnement étouffé d’une télévision encore allumée à cette heure avancée de la nuit.
Le cœur battant trop vite, elle chemina vers la cage d’escalier, lentement, certaine qu’il allait rouvrir la porte d’une seconde à l’autre, lui déclarer qu’il l’aimait et n’avait toujours aimé qu’elle, que cette tromperie était une erreur, une faiblesse qui ne se reproduirait plus jamais.
La minuterie automatique parvint à son terme et le couloir plongea dans l’obscurité. Elle se figea. Elle devait patienter encore quelques secondes, il finirait par sortir et, après des excuses balbutiantes qu’elle ferait mine de n’accepter qu’à moitié, tout redeviendrait comme avant.
Mais à l’inquiétude succéda l’angoisse. La porte de l’appartement restait close, le couloir aussi sombre que silencieux. Le visage effleuré par la tremblante lueur orangée de l’interrupteur, Sarah chercha l’appui d’un mur.
Il y a encore quelques minutes, elle s’appliquait à repeindre ce qui deviendrait un jour la chambre du bébé, espérant ainsi peser sur le cours du destin. Elle ne pouvait pas se trouver là, comme une victime hébétée d’un accident de la route.
Réfugiée dans la pénombre, elle patienta, s’imaginant qu’il craignait de la retrouver en colère et voulait attendre qu’elle se calme. Mais le rai de lumière qui jusque-là filtrait sous la porte de leur appartement disparut. Il ne sortirait plus.
Saisie d’un vertige, elle s’adossa à la paroi du couloir avant de trouver la force de faire quelques pas à l’aveugle vers l’escalier.
Au rez-de-chaussée, une brutale bourrasque de vent cogna contre les vitres de l’entrée de l’immeuble. Dehors, la neige tombait en oblique devant les halos blêmes des lampadaires.
Sarah inspira une grande goulée d’air, releva le col fourré de sa parka, essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues parsemées de taches de rousseur.
Puis elle franchit le seuil. Le froid lui fouetta le sang et les mèches de ses cheveux fauves virevoltèrent devant son visage.
Le trottoir était recouvert d’une épaisse couche de neige et, au bout de la rue, une pelleteuse entamait son travail de déblayage de la chaussée en repoussant sur les côtés de la route des masses blanches formant une muraille de poudreuse. Oslo était entré dans l’hiver.
Derrière le rideau humide qui brouillait sa vision, Sarah chercha sa voiture et la devina quelques mètres plus loin. Un nuage de vapeur s’échappa de sa bouche et elle entreprit de se frayer un chemin jusqu’à son SUV. Ses pas malhabiles s’enfonçaient dans la neige fraîche jusqu’à ce que les flocons se tassent sous sa semelle et crissent.
Elle songea qu’à défaut de la rattraper pour lui demander pardon, Erik ne s’inquiétait même pas de savoir où elle irait en pleine nuit. Comme si, pour lui, ils étaient déjà devenus des étrangers, chacun menant sa vie de son côté. Comme si l’événement de ce soir n’avait été que l’accélérateur d’une rupture qu’il mûrissait depuis longtemps. Comment était-ce possible ? Après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble ?
Les souvenirs l’étranglèrent, lui coupant les jambes. Les dernières années de leur vie défilèrent dans sa tête. Le jour où on lui avait annoncé son infertilité dans cette salle aux murs blancs qui sentait l’éther, son effondrement, puis les paroles pleines d’espoir et de courage d’Erik, son mari, les premières prises de Clomid pour stimuler l’ovulation suivies des incontinences urinaires inavouables, la répétition des rapports sexuels programmés et sans désir jusqu’au dégoût, les lancinantes et paniquantes réunions familiales : « Alors, vous en êtes où avec le bébé ? » Au bout d’un an, toujours rien. Pas une once d’espoir. Les premiers doutes d’Erik qui s’entendent au ton de sa voix, le passage aux douloureuses piqûres de Gonalf, l’arrivée du deuxième enfant de sa sœur, la décision de passer à la FIV, l’atteinte à l’intimité qui devient de moins en moins acceptable, cette salle froide, exiguë, à 8 heures du matin, cuisses ouvertes, en attendant que son mari ait terminé de se masturber dans le cagibi d’à côté et que l’on vienne vous injecter sa semence sélectionnée à coups de seringue. Le nouvel espoir, la peur et de nouveau la déception. Les larmes. L’épuisement nerveux. La perte de sens de la vie. Ces conseils absurdes qui vous serinent que le stress et l’appréhension ont une influence négative sur la fécondation, comme on dit à un enfant terrorisé par un chien que les animaux flairent la peur et en profitent pour attaquer.
Et puis cette envie irrésistible de déballer les adorables bodys, les minuscules chaussons et les doudous qui prennent la poussière dans une chambre vide et inanimée. Et, par-dessus, la crainte de ne plus trouver la force de tout recommencer si, par malheur, le processus échouait.
Accroupie dans la neige, les mains croisées sur son ventre, Sarah laissait son corps s’engourdir, comme si la douleur mordante du froid pouvait anesthésier sa souffrance.
C’est alors qu’une mélodie électronique creva le silence nocturne.
Sarah releva soudainement son visage rougi par l’air gelé. L’espace d’une seconde, elle crut que c’était Erik qui la rappelait. Mais son fol espoir se brisa lorsqu’elle reconnut la sonnerie de son téléphone professionnel.
Elle considéra le téléphone et, pour la première fois de sa carrière, ne décrocha pas.
Elle se redressa, atteignit sa voiture et s’y engouffra, prête à démarrer pour se rendre chez sa sœur, avant que sa volonté ne lui fasse défaut et qu’elle se laisse engourdir par le froid jusqu’au sommeil.
Mais elle venait à peine d’enclencher le contact que son téléphone sonna de nouveau. S’ils insistaient, c’est que quelque chose de grave avait dû se passer. Mais que pouvait-il y avoir de plus grave que sa situation à elle ?
De nouveau, elle ignora l’appel. La sonnerie reprit de plus belle.
Sarah appuya ses avant-bras sur le volant. Une succession de décisions contradictoires défilèrent dans sa tête puis, les mains tremblantes d’émotion, la gorge encore nouée, elle décrocha.
— J’écoute.
L’effort qu’elle venait de fournir pour paraître normale avait été si intense qu’une nausée lui souleva le ventre. Elle se reposa sur l’appuie-tête en fermant les yeux.
— Inspectrice Geringën ?
La voix de l’homme était rapide et inquiète.
— Oui.
— Je suis l’officier Dorn, du district de Sagene. Désolé de vous déranger à une heure pareille, madame, et d’avoir insisté, mais… on a été appelés pour un décès, banal en apparence, mais, compte tenu de ce qu’on a trouvé sur place, je crois qu’on va avoir besoin de votre expertise.
Au départ, Sarah écouta l’officier d’une oreille distraite. La compréhension était d’autant plus pénible que l’officier lui paraissait troublé, presque confus.
— Où cela s’est-il passé, dites-vous ?
En entendant la réponse, Sarah ferma les yeux. Le dernier lieu dans lequel elle avait envie de se rendre aujourd’hui.
— OK, calmez-vous et détaillez-moi les différences entre ce que le gardien de nuit vous a dit au téléphone et ce que vous venez de constater sur place.
Elle nota les informations dans un coin de sa tête en ne songeant qu’à une chose : trouver un argument pour lui permettre de reporter sa présence à plus tard.
— D’accord, maintenant, en quoi ces traces vous paraissent-elles suspectes ?
Quand l’officier lui fit une description rapide d’une marque « bizarre » et du discours embrouillé des employés, l’instinct de Sarah se réveilla.
Elle cala le combiné sur ses cuisses et se passa les mains sur le visage. Quand elle reprit l’appareil, le ton de sa voix était déjà un peu moins tremblant.
— Bon, écoutez. Vous protégez la scène et vous faites intervenir la police scientifique. Je préviens le légiste.
Ce n’est qu’après avoir raccroché qu’elle se renversa sur son siège en poussant un soupir. Allait-elle vraiment avoir la force d’assumer son engagement ? La résistance physique ne lui faisait pas peur. Mais tiendrait-elle le choc moralement ? Rien n’était moins sûr. Surtout là où elle était attendue.
*
Sarah jeta un œil sur le tableau de bord de son 4 × 4 : – 4 °C, 5 h 56 du matin, 36 km/h. Dehors, les rues recouvertes de neige ressemblaient à des canyons blancs d’où ne dépassaient que les rétroviseurs des voitures garées le long des trottoirs. Pas un passant ne s’était encore aventuré dehors, et de rares lumières commençaient à éclairer les fenêtres des appartements. Dans la lueur des phares, Sarah distingua le panneau indiquant la direction de la SentralstasjonElle arrivait au lieu de rendez-vous convenu avec le légiste.
Elle réalisa alors qu’elle n’avait aucune idée de ce à quoi elle ressemblait. Non pas qu’elle fût coquette, au contraire, elle avait pour habitude de n’user d’aucun artifice, surtout dans le cadre de son travail. Ni blush, ni fond de teint, ni rouge à lèvres, ni bagues, seulement son alliance. En revanche, elle refusait que l’on lise sur son visage l’empreinte de ses fortes émotions. Profitant d’un arrêt à un feu rouge, elle se dévisagea dans le rétroviseur intérieur.
Il lui sembla avoir vieilli de dix ans. Ses yeux rougis par les larmes étaient gonflés et ses pattes-d’oie lui parurent plus marquées. Quant à sa peau laiteuse, elle avait pris une teinte blême, presque maladive. Alors, pour une fois, elle s’autorisa une tricherie. Elle souleva l’accoudoir central et y retrouva un élastique, un gloss et un crayon à maquiller qu’elle conservait justement pour les urgences.
Elle dessina un fin trait d’eye-liner qui soutenait le bleu de ses yeux, puis, d’un geste précis, elle appliqua un discret voile de gloss rosé sur ses lèvres et termina en nouant ses cheveux d’un élastique comme le feu repassait au vert.
Alors qu’elle tournait autour du dernier rond-point avant la gare, les halos aux couleurs orangées des lampadaires laissèrent place à un éclairage blafard. Elle repéra vite le légiste qui détonnait dans le décor.
L’esplanade extérieure de la gare était réputée pour être un lieu de regroupement de drogués et d’ivrognes à la démarche hasardeuse. La silhouette du légiste ne fut donc pas difficile à identifier. C’était la seule à conserver une position droite. De taille modeste, la capuche de sa parka rabattue sur la tête, il soulevait une jambe après l’autre, une valisette à la main, et guettait les rares voitures qui passaient. Derrière lui, un groupe d’individus bruyants se rapprochait.
Sarah ralentit à hauteur et se pencha côté passager pour ouvrir la portière. Alors qu’elle s’apprêtait à se redresser, elle vit un des rôdeurs se détacher du groupe et pousser le légiste dans le dos. Le médecin trébucha et des rires moqueurs éclatèrent. Sarah composa un code sur le clavier de sa boîte à gants, saisit son arme de service à l’intérieur et sortit du véhicule. Le légiste s’était redressé et avançait vers elle d’un pas tranquille, comme si de rien n’était. Les insultes se firent plus violentes et une bouteille vint se briser par terre, juste à côté de lui. Pourquoi ne se dépêche-t-il pas ? se demanda Sarah en contournant la voiture, son arme dissimulée derrière la cuisse. Elle savait mieux que personne jusqu’où ces délinquants étaient capables d’aller.
Une voix éraillée et agressive cria au « vieux » de leur balancer son sac sous peine de se faire saigner comme un porc. Au même moment, Sarah aperçut le visage du médecin dans la lumière d’un lampadaire. Un homme d’une bonne cinquantaine d’années à la peau rougie par le froid, mais dont les rondeurs laissaient deviner un bon vivant. Placide, il lui fit signe qu’il arrivait et continua d’avancer sur l’esplanade sans se presser. Est-ce qu’il avait pris conscience de la menace ?
— Tu l’auras cherché, connard ! brailla le même individu qui lui avait ordonné de lâcher sa sacoche.
Et il fondit sur le légiste en poussant un cri enragé. Sarah crut distinguer le reflet d’une lame dans sa main. Instinctivement, elle positionna son arme le long de sa hanche. Le médecin ne changea rien à son rythme de promeneur. Sarah arma son bras, bloqua sa respiration et ajusta son tir pour viser dans les jambes. Elle s’apprêtait à faire feu quand l’homme au couteau glissa et tomba à la renverse sur les dalles gelées de l’esplanade.
Le légiste s’engouffra dans la voiture sans se presser. Sarah rentra à son tour et démarra.
— Bonjour, inspectrice Geringën, lança le légiste en retirant ses gants. Docteur Thobias Lovsturd.
Ignorant sa main tendue, Sarah hocha à peine la tête, contrôla ses rétroviseurs et fit demi-tour. Le médecin haussa les épaules, rabattit sa capuche et chercha le regard de l’inspectrice tandis que les insultes lancées par les voyous s’écrasaient contre les vitres de la voiture.
— Excusez-moi de vous avoir causé ce moment de tension. Mais, si je m’étais mis à courir, je me serais retrouvé les deux pattes en l’air et ces types auraient joué au foot avec ma tête. Alors j’ai continué à marcher en pariant sur les effets de l’alcool pour me sauver la peau. Et comme je l’avais prévu, ces abrutis imbibés n’ont pas pensé au verglas et se sont mis à courir. Et puis vous savez quoi, si j’avais dû mourir, c’est que ça aurait dû arriver !
Le médecin termina sa démonstration en consultant du coin de l’œil l’inspectrice silencieuse.
— C’est donc vrai ce qu’on dit sur vous… Vous êtes une taiseuse. Mais ce n’est pas grave, je fais souvent la conversation pour deux. Cependant, si cela vous dérange, n’hésitez pas à me le dire, les morts m’ont mal habitué.
Pas mécontent de sa plaisanterie, il secoua la tête.
— Bref, merci beaucoup d’avoir fait ce détour pour passer me chercher. C’est effectivement plus rapide comme ça depuis qu’il faut remplir tout un tas de papelards pour emprunter une voiture de service !
Il rabattit sa capuche et frotta l’arrière de son crâne chauve. Puis il ouvrit sa valisette pour y prendre un mouchoir. Sarah reconnut l’odeur caractéristique du camphre. Ce baume que les médecins légistes s’appliquent sous le nez pour camoufler l’odeur des corps qu’ils dissèquent.
Elle entrouvrit la fenêtre et enclencha son clignotant pour rejoindre la Ring 3, la voie rapide qui menait au nord d’Oslo.
— Vous savez, je suis ravi de pouvoir enfin vous rencontrer. J’ai si souvent entendu parler de vous ! Et si je peux vous faire une confidence, vous ne ressemblez pas du tout à ce que j’avais imaginé.
Il termina par un bref rire de connivence. Le nom de Sarah Geringën était apparu la première fois dans son service lorsqu’elle avait été chargée de reprendre l’enquête sur le tueur en série Ernest Janger, surnommé plus tard l’Ambulancier. La traque piétinait depuis deux ans et le nombre de femmes disparues s’élevait désormais à six victimes. Cette affaire était la honte de la police nationale. Sarah venant de brillamment conduire l’arrestation d’un autre assassin particulièrement complexe à cerner, ses supérieurs avaient eu l’idée de mettre à profit son sens de l’analyse et son acharnement sur l’affaire qui inquiétait le Tout-Oslo.
Elle avait commencé par ordonner que l’ensemble des autopsies soient refaites selon un protocole plus précis et plus fouillé que le travail fourni en première main. Lovsturd, alors nouvellement promu médecin en chef de l’Institut médico-légal, s’était rappelé combien lui et ses collègues avaient pesté contre ce supplément de travail.
Mais, en relisant les rapports de ses camarades, il avait dû reconnaître certaines approximations, notamment dans les appellations chimiques des substances trouvées sur les victimes. Et spécialement un produit qui avait fait toute la différence dans la résolution de l’enquête.
Toujours est-il que cette inspectrice Geringën, qu’il n’avait jamais vue, lui était apparue comme une femme sèche, au physique rebutant. Et finalement, il devait admettre qu’il était loin du compte.
Curieux d’en savoir plus sur elle, il se mit en tête de la faire réagir. Ne serait-ce que pour entendre le son de sa voix.
— Dites-moi, ce n’est pas à Gaustad que Janger se trouve ? Ça va lui faire drôle s’il vous voit.
C’était bien l’une des raisons pour lesquelles Sarah n’avait aucune envie de se rendre là-bas aujourd’hui. Mais elle avait encore moins envie d’engager la conversation sur le sujet.
Le légiste l’observa, incapable de deviner derrière ces yeux d’un bleu de glace, si elle pensait à autre chose ou si elle l’ignorait. Mais Thobias n’était pas du genre à se laisser décourager.
— En tout cas, je n’ai jamais eu l’occasion de vous le dire, mais bravo pour la façon dont vous avez coincé ce malade l’année dernière. C’était sacrément malin de votre part de faire le lien entre les traces de détergents retrouvés sur les corps des victimes et la présence récurrente de cette ambulance sur les lieux quelques minutes avant chaque enlèvement. Vous avez dû vous en taper, des lectures et des relectures de témoignages, pour mettre le doigt là-dessus. Parce que j’imagine que c’est pas le premier truc que les témoins devaient raconter.
Loin de là, avait envie de lui répondre Sarah. Puisque cette ambulance n’était apparue dans les rapports que lorsqu’elle avait elle-même réinterrogé tous les témoins et passé des heures à en recouper les similarités, même les plus anodines. Comme cette ambulance que les témoins citaient vaguement comme décor de fond sans jamais insister sur ce détail.
— Et puis cette intervention, disons, musclée que vous avez menée chez lui le jour de l’arrestation. Je sais que pas mal d’agents ne s’en sont toujours pas remis que vous ayez décidé d’entrer la première et réussi à neutraliser Janger aussi vite. J’imagine que votre passé dans les FSK1 n’y est pas pour rien.
— Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qu’on va trouver ce matin.
La voix de Sarah venait de vibrer dans l’habitacle pour la première fois. Thobias Lovsturd, qui ne s’y attendait plus, sursauta et, intimidé, il préféra se taire quelque temps.
Sarah supportait mal de reparler de son passage au sein des forces spéciales. Leur division était certes très bien entraînée, mais sous-équipée pour contrer rapidement des actes terroristes. La tuerie d’Anders Breivik en avait été selon elle la tragique illustration. Leurs trente minutes de retard pour arriver sur l’île d’Utøya à cause d’un problème de moteur étaient pour Sarah et nombre de ses collègues de l’époque la cause directe de la mort de trente adolescents sur les soixante-dix-sept victimes. À la suite de ce qu’elle qualifiait d’inavouable échec, elle avait ainsi quitté la division pour rejoindre la police nationale en qualité d’inspectrice. En espérant que l’analyse et la perspicacité permettraient au final de sauver plus de vies que les interventions de dernière minute mal calibrées.
Lorsqu’ils quittèrent la quatre voies de la Ring 3 et empruntèrent une route rurale qui serpentait entre les sapins ployant sous la neige, Sarah enclencha le mode 4 × 4 de son véhicule et alluma les phares antibrouillard. Ici, les flocons avaient cessé de tomber pour laisser place à une dense couche de brume.
Alors que le chemin se déroulait avec incertitude, le thermomètre indiquait désormais – 3 °C et du givre étendait ses cristaux sur les bords du pare-brise. Le légiste regarda par la fenêtre.
— Ce n’est pas banal, une affaire dans un endroit pareil.
Sarah passa une mèche de cheveux derrière son oreille dans un froissement rigide de sa parka. Thobias se massa la nuque, attentif au paysage.
Ils progressaient dans une zone boisée et quasi inhabitée, en dehors de quelques pavillons de vacances que l’on apercevait parfois entre les arbres. La route se sépara en deux et Sarah emprunta le chemin qui montait à travers la forêt. Les phares peinaient à percer le brouillard et butaient contre les congères qui s’élevaient à mi-hauteur du véhicule. De temps en temps se dévoilaient les contours d’un arbre dont les branches ressemblaient à des doigts osseux saupoudrés de neige.
On n’entendait plus que le bruit des roues craquant sur la neige glacée et, soudain, il surgit devant eux dans la lumière des phares, son imposante silhouette se découpant dans la brume. D’abord, ils distinguèrent la tour gothique en brique et sa coupole en métal surmontée d’une flèche de clocher. Puis, telles des sentinelles, les façades crénelées des ailes du bâtiment émergèrent à leur tour du rideau vaporeux, les sommets de leurs murs enneigés disparaissant dans l’obscurité. L’endroit aurait pu paraître abandonné, si les flashes bleus des gyrophares de deux voitures de patrouille et d’une camionnette de la police scientifique n’avaient pas électrisé les murs de l’établissement.
Sarah s’arrêta. Le moteur du 4 × 4 ronronnait sous le capot, le pot d’échappement toussant des ronds de fumée.
— Nous y voilà, annonça le légiste d’une voix que Sarah trouva hésitante.
Elle remit la voiture en marche et ils passèrent sous l’arche en fer forgé du portail d’entrée. Sarah y devina l’inscription partiellement recouverte par la neige : « Hôpital psychiatrique de Gaustad ».

1. Forsvarets spesialkommando. Unité de forces spéciales.

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PREMIÈRES LIGNE #43

PREMIÈRES LIGNE #43

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il était une fois 1945 de Marek Corbel

Prologue

Villetinte, le 8 novembre 2005.

Le frangin exagérait avec tous ses salamalecs de politicard en devenir ! Comme si ça ne suffisait pas, il s’était même montré extrêmement pointilleux quant aux modalités concernant la visite que devait effectuer Driss pour son compte.

Ne pas prendre son véhicule personnel, se rendre tôt sur place, choisir un itinéraire de retour rallongé… Á mesure que le bus 304 pris à la gare routière avançait de manière saccadée, en raison du trafic dû aux heures d’embauche dans les sociétés et administrations de la petite couronne parisienne, le messager de circonstance renâclait à saisir l’intérêt de sa mission. La tenue sportwear, arborée pour l’occasion afin de ne pas éveiller l’attention des gardiens, lui pesait. La prescription vestimentaire fraternelle signifiait la nécessité de repasser par le domicile familial afin de récupérer ses affaires professionnelles.

Effectivement le frangin, grâce à ses relations et son entregent politique, lui avait dégoté ce job de technicien-maintenance à mi-temps au Syndicat de l’Eau Urbaine Régional (SEUR). Les neuf cents euros mensuels participaient, modestement il est vrai, à l’approvisionnement financier d’une structure familiale surpeuplée. La plupart était encore regroupée dans le F5 du quartier Marcel Cachin.

La mère, Nora, la cinquantaine avancée, ne cessait de lui asséner journellement le contraste entre les incertitudes sur son devenir personnel et la réussite apparente du frangin. Mais que pouvait-il espérer, en ayant même raté son BAC Chaufferie quatre ans auparavant ?

Le père Aziz, lui, fourbu par quatre décennies passées dans les usines automobiles de la banlieue Ouest, avait renoncé. Même si une relative élévation professionnelle lui avait permis de quitter la sinistre cité des Coquelicots avant la destruction partielle de cet ensemble en emmenant avec lui ses proches, afin de trouver ce meublé plus spacieux et plus agréable.

Beaucoup des aspirations qu’il nourrissait quarante-cinq ans plus tôt en arrivant du Maroc s’étaient noyées dans le confinement urbain de Bovilliers. À la scolarité décousue de la petite dernière, Myriam, dix-sept ans, s’ajoutait le chômage de Sofia malgré un BAC +2 en secrétariat. La maigre retraite d’ouvrier qualifié de l’automobile parvenait de plus en plus difficilement à affronter un loyer croissant, le prix de la nourriture et les sollicitations multiples du bled.

Heureusement que les revenus du fils politicien, l’aîné, compensaient occasionnellement les fins de mois difficiles ! Le préféré de Nora s’était même acheté un exil résidentiel à Neuilly-Plaisir à quelques encablures du nid familial. Pourtant, Aziz, malgré la fatigue et les problèmes respiratoires, nourrissait toujours de réelles craintes concernant l’avenir du fiston, même si celui-ci était promis à un poste d’élu local d’envergure. Il pressentait dans son for intérieur, et malgré ses lacunes en français, les aspects nauséabonds d’une ascension aussi rapide. En conséquence, le vieux manifestait ostensiblement et à chaque fois sa reconnaissance envers Driss quand ce dernier laissait son obole, honnêtement gagnée, soigneusement repliée sous un verre à thé maternel.

Aziz aussi, en son temps, s’était intéressé à la chose sociale en adhérant au principal syndicat de sa taule de Boulogne, l’Organisation Syndicale du Travail (l’OST), majoritaire dans la boîte comme dans le pays. Il racontait de temps en temps, avec une émotion non feinte, les meetings enflammés sur l’île, mai 68 et le tête-à-queue idéologique de Séguy devant ses camarades, sans compter « l’établissement » des « maos » et « gauches-pompes » dans les années soixante-dix. Le paternel avouait cependant lors de ces cérémonies du souvenir qu’il s’était contenté davantage d’un rôle de spectateur et de conteur ! Même pas dix ans qu’il était en France, alors les flics ne lui auraient pas fait de cadeau en cas d’arrestation… C’était sans compter, en plus, sur la surveillance des relais d’Oufkir et du roi, toujours actifs dans l’encadrement de leurs congénères marocains immigrés.

Driss ne regrettait pas son café silencieux dans la cuisine familiale avant son départ. L’étendue nue et isolée de la maison d’arrêt, dont il entrevoyait par les vitres du bus les murs blancs délavés, le confortait dans son raisonnement. Pas un rade à proximité digne d’assouvir ses besoins en caféine et accessoirement de nicotine avant le parloir !

Quand avait-t-il vu cet Adel Kadiri pour la dernière fois ? Cinq ans ? Dix ans ? Le frangin restait persuadé qu’ils avaient partagé la même classe au lycée professionnel Camélinat dans leur jeunesse. Un moyen surtout d’argumenter quant à l’indispensable collaboration de Driss !

Dans Bovilliers, Kadiri, deux ans encore auparavant, demeurait le boss. Aucun des « schiteux » de la place ne remettait en cause sa suprême autorité que lui avait déléguée le grand Benhadj, gérant en chef de la « schnouff », sur le nord-est de la région. Le rodage des conditions d’acheminement de la marchandise, par des camions venant aussi bien du Maghreb que du Benelux, assurait un train de vie et une assise enviés pour le fameux Adel. L’écoulement de la came demeurait une simple formalité avant que les choses ne se compliquent.

Sa clientèle des époques fastes s’étendait des bobos, en quête de frisson, aux toxs les plus atteints, souvent réduits à la condition de déchet humain aux abords du périph et de la porte de la Villette. Tout cela sans compter les locaux de l’étape. Kadiri coulait des jours heureux jusqu’à ce jour de 2004 où son interpellation, suite au déballage d’un de ses employés, ne l’envoie à Villetinte dans l’attente de son procès. Depuis, malgré une correspondance ténue avec le grand Benhadj, le trafiquant de Bovilliers tenait à maintenir son emprise menacée sur la ville. D’où cette visite aussi inhabituelle !

Sans la perspective d’ensemble de la maison d’arrêt, son entrée aux arcanes boisées et à la porte vitrée n’augurait guère de son statut d’établissement pénitentiaire. Un moustachu, au nez proéminent et rougi, tenait lieu de personnel d’accueil, attablé à un comptoir sur lequel tenait difficilement un vieux micro. Le surveillant de faction, élancé, s’était juste borné à demander à Driss une pièce d’identité.

— C’est pour quoi ? La visite de neuf heure trente ? On vous demande d’être sur place une demi-heure avant ! Vous êtes de la famille ? Carte d’identité ou passeport et numéro de matricule du détenu ! récita de manière mécanique le concierge de circonstance sans même lever ses fines lunettes de la presse régionale qu’il scrutait.

— Je n’ai pas le numéro de matricule. J’ai rendez-vous au parloir avec monsieur Adel Kadiri. J’ai appelé vendredi et on m’a dit que c’était accordé ! rétorqua Driss en haussant la voix tout en tendant sa carte.

Ce dernier distinguait, dans un des renfoncements du hall d’entrée de la maison d’arrêt, plusieurs personnes assises et deux enfants sagement installés sur les genoux de leurs mères, sans doute impressionnés par la gravité du moment et du lieux. À peine Driss parvint-t-il à cerner le léger sourire qu’une des femmes voilées lui adressait en guise de soutien face à l’impolitesse du gardien. Celui-ci reprit :

— Rendez-vous avec monsieur Adel Kadiri ? C’est la meilleure, celle-là ! Bon, vous passez au portail électrique en enlevant tout ce qui est métallique : monnaie, montre, ceinture, et vous attendez avec les autres derrière. On va venir vous chercher dans quelques minutes.

— Allez c’est ça ! Merci quand même ! le défia Driss en guise de conclusion.

À un autre moment, il lui aurait mis un coup de pression à ce vieux poivrot. Mais les instructions du frangin ne souffraient pas de discussion. À terme se jouaient un poste de technicien titulaire dans une commune ou au conseil départemental, et du boulot pour les sœurs également ! Les consignes de discrétion seraient donc respectées. Après tout, ce serait l’affaire de quelques minutes même si le caractère lugubre de l’endroit le troublait.

Mon aide à la réalisation des ambitions électives du frangin me rapproche plus de Tony Montana que de Martin Luther King ! sourit Driss en percevant la voix éraillée du type de l’accueil dans le micro, sommant les visiteurs de s’approcher de la porte B2.

Les contreplaqués installés de chaque côté de la vitre rayée à de multiples endroits avaient surtout une vertu symbolique. Ce genre de détail confirmait à Driss la promiscuité carcérale que lui avaient racontée quelques compagnons de jeunesse ayant goûté à la case prison. Le maton, dont les couleurs noir et bleu marine de l’uniforme semblaient indiquer un grade supérieur à ses collègues entrevus, s’élança sur un ton directif :

« Vous avez trente minutes pour voir les détenus. Pas une de plus ! Si à la sortie vous souhaitez faire une demande de parloir isolé pour une prochaine fois, présentez-vous à l’accueil ! »

Driss eut à peine le temps de tourner la tête du surveillant en chef vers la glace, qu’une discrète porte s’ouvrit, de l’autre côté. Se succédèrent à travers l’embrasure une dizaine de types aux mines aussi patibulaires que fatiguées. Aucun problème pour reconnaître Kadiri, vêtu d’un survet’ noir foncé et de Nike, qui s’affala d’une traite sur un tabouret qui, sous son poids, crissa.

— Ca va la famille, rouya ? On va pas les tenir les trente minutes ! Alors dis-moi ce que ton frère veut, en plus de ce qu’on a déjà discuté ! commença le trentenaire aux yeux bruns fiévreux et au visage marqué – sans que l’on sache si cette impression provenait de ses rides frontales apparentes ou de ses cernes.

— Oui ça va, merci ! On veut être sûrs que tu checkes avec nous ! Le frangin te demande d’arroser « le nain » pour qu’il soit dans le coup. Il paraît qu’il recycle certains de tes mecs de temps en temps. C’est pas à l’œil ? répondit Driss d’une façon appliquée, en se remémorant les mots soigneusement appris par cœur avec son aîné.

— Ok, pas de soucis pour le nain ! Il va pas caner ! J’en ai rien à secouer de toute manière de l’autre France couille de maire ! J’ai votre parole par contre que les morveux vont dégager dans cette histoire ? questionna un Kadiri enroué en finissant sa tirade par un clin d’œil.

— Ouala, je te promets. Ça va Adel ? Pas trop dur la zonz ? ne put s’empêcher de compatir Driss.

— Arrête mon frère ! Si j’avais cru regretter un jour les pipeuses en manque de crack des squats du canal ! Sérieux, Farid compte sur moi et moi je mise sur vous les Nassah ! conclut-il tout en se levant péniblement.

Driss ne comptait pas s’attarder sur Villetinte une fois sa tâche accomplie. Même si la voilée, à l’arrêt de bus, avait tenté une approche arabisée expliquant qu’elle était venue voir un neveu en prison. Dès lors qu’elle comprit les origines de Driss, elle se mit à l’ignorer ! Une « touns{1} »… Décidément quelle journée ! Il lui tardait de retrouver l’atelier en fin de matinée, non sans avoir prévenu auparavant le frangin de la bonne nouvelle.

La pêche s’avérait plus que satisfaisante. La neutralité bienveillante, voire le soutien de Julien David, plus connu sous le sobriquet du « nain » en son absence, vis-à-vis des entreprises du frangin était actée. Le nain, depuis quatre ans, occupait le poste de directeur du service des sports de Bovilliers. Son enracinement et celui de ses deux frères plus jeunes dans la cité Luxemburg avaient, au moins autant que son talent de footeux héréditaire, largement contribué à ce poste de choix. La tutelle – plus que légère – exercée sur les affaires du « nain » par l’adjointe du maire aux sports depuis vingt-cinq ans, la décatie Roselyne Mahé, laissait à ce dernier une franche latitude quant à l’organisation et au recrutement au sein de sa structure.

Les mecs du quartier en galère – la plupart Antillais, Sénégalais ou Maliens – lui étaient, ou le deviendraient un jour ou l’autre, redevables d’un CDD d’éducateur auprès de la ville dans un domaine plus ou moins sportif. Cette place stratégique lui assurait un rayonnement social que mesurait finement l’aîné de Driss. Ce dernier savait parfaitement que le « nain » était resté un agent électoral fidèle au maire qui, jusqu’ici, n’hésitait pas à faire le coup de poing avec quelques gars, au besoin contre les adversaires de droite comme ceux de la Fédération de gauche, jugés menaçants. Par une information discrète mais bienvenue, qui traînait dans les quartiers, le frangin était arrivé à connaître la porosité existante en termes d’affaires entre Kadiri et Julien « le nain » David. En échange de l’embauche ponctuelle des revendeurs les plus surveillés par les condés, le dealer en chef de Bovilliers lâchait un billet conséquent au directeur des sports en titre afin d’acheter une certaine respectabilité pour ses employés.

L’accord une fois conclu avec Kadiri, il convenait selon le frangin de pousser l’avantage en obtenant l’aide, selon lui déterminante, du footballeur anciennement semi-pro. Driss n’en reviendrait jamais de la propension de son aîné à échafauder les combines les plus tordues pour sa carrière. Quitte à s’affranchir de toute morale. Pourtant, adolescents, c’était lui le plus enclin à s’intéresser à l’Histoire, la lecture, la politique ou le ciné, même si les résultats scolaires ne suivaient pas, loin de là. Mais jamais, à cette époque, il n’aurait misé un radis sur l’avenir politique du frangin. Se trouver au bon moment au bon endroit ! Rien de tel pour un technicien de maintenance dans son genre !

Driss avait senti dans les expressions de Kadiri une véritable angoisse à propos de ses concurrents locaux dans le business. En effet, un des anciens lieutenants du dealer, un certain Tarek Hamdi, à peine vingt-sept ans, s’était mis en tête, à partir du quartier de La Fontaine, le plus chaud de Bovilliers, de chasser son patron et de composer directement avec le grand Farid Benhadj. De son point de vue, l’essentiel des ressources ramassées sur la ville provenait de sa zone d’influence, de ses vendeurs, ses guetteurs et ses nourrices. Dans un premier temps, Benhadj avait tenté de temporiser, exigeant de Kadiri un pourcentage plus élevé pour l’équipe de La Fontaine avant de désavouer franchement les prétentions croissantes de Hamdi. Dans l’intermède, ce dernier avait non seulement consolidé son influence sur sa cité, mais avait réussi à absorber plusieurs types de Kadiri. Un d’entre eux, serré par les bleus, s’était même mis à table en chargeant son chef de la veille sur le stock de coke avec lequel on l’avait arrêté. Le séjour du caïd de Bovilliers au placard s’en était logiquement suivi d’un détour chez sa mère.

Comment le frangin, avec une aisance égale, parvenait-il à passer de ces égouts du monde des stupéfiants et des trafics en tout genre aux réunions officielles avec le beau linge de la politique locale, voire nationale ? Son dernier exploit en date : organiser une rencontre discrète avec l’imam du coin, le faussement emprunté Mourad Jebali, et ce malgré l’absence de culture et de pratique religieuse dans le sérail familial. Toutefois, ce Jebali, d’après ce qu’avait pu lire ou savoir Driss, était parrainé par le courant islamisant de la mosquée de Paris, pas spécialement réputé pour son ancrage à gauche. Enfin bon, cela restait de la politique ! Le frangin devait savoir ce qu’il faisait.

PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

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PREMIÈRES LIGNE #41

PREMIÈRES LIGNE #41


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La fiancée gitane de Carmen Mola

I

LE CIEL DANS UNE CHAMBRE

Quand tu es ici, avec moi,

cette pièce n’a plus de murs

seulement des arbres, des arbres infinis.

Au début cela ressemble à un jeu. Quelqu’un enferme un enfant dans un lieu obscur et celui-ci doit tenter d’en sortir par ses propres moyens. D’abord, il lui faudrait trouver l’interrupteur ; mais l’enfant ne le cherche pas, parce qu’il pense encore que la porte peut s’ouvrir à tout moment.

La porte ne s’ouvre pas.

C’est peut-être aussi un concours de résistance, le gagnant est celui qui reste le plus longtemps silencieux, celui qui ne demande pas d’aide. L’enfant colle l’oreille contre la porte en bois, délabrée. Il entend un bruit assourdissant, une moto qui démarre et s’éloigne. Il comprend alors qu’il est seul. S’il se mettait à crier, il entendrait l’écho de sa voix dans cet espace lugubre, poussiéreux et humide. Mais il a si peur qu’il ne gémit même pas.

Maintenant, il doit trouver l’interrupteur. Ses mains tâtonnent sur le mur. Il évite les obstacles, doucement, pour ne pas tomber. Il y a une ampoule au plafond, il doit y en avoir une. La pièce ne compte qu’une unique fenêtre, étroite et longue, dans la partie supérieure du mur, mais le soleil s’est couché il y a déjà une heure et seules subsistent les premières ombres de la nuit.

Il ne sait pas pourquoi on l’a enfermé.

Dans l’obscurité, ses pas de somnambule le font buter contre ce qui semble être une machine à laver. Il pourrait tenter de la mettre en marche, pour que le bruit de l’eau lui tienne compagnie pendant que le tambour tourne. Mais il ne le fait pas. Il continue d’explorer le lieu, effleurant le mur d’une seule main, comme un aveugle. Il veut trouver l’interrupteur de la lumière, mais ses doigts heurtent le manche d’un outil, une pelle qui tombe sur le sol avec fracas.

L’enfant fond en larmes et met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour distinguer le grognement sourd qui provient d’un coin. Il n’est pas seul. Il y a un animal qui se cache. Ce n’est pas la première fois qu’il l’entend, il sait qu’il rôde la nuit par ici : ses gémissements et ses halètements sont si forts qu’il a parfois imaginé qu’il s’agissait d’un loup. Mais c’est seulement un chien qui s’est introduit dans la grange de la ferme, celle qu’il voit depuis la fenêtre de sa chambre et dans laquelle on lui a toujours interdit d’entrer. C’est là qu’il a été enfermé, dans cette grange interdite, où il est incapable de se diriger dans l’obscurité parce qu’il n’en connaît pas l’espace.

Il parvient presque à distinguer deux petits points lumineux dans l’obscurité du fond. Il recule instinctivement. Il a l’impression que les points s’avancent vers lui, mais peut-être est-ce la peur qui est en train de créer cette image. Cela lui semble impossible que l’on ne puisse distinguer que ces deux petites lueurs. Quand, soudain, il ne les voit plus. À la place, il sent une douleur intense, aiguë, dans la jambe. L’animal est en train de le mordre.

L’enfant écarte la bête de son corps avec ses deux mains. Il sent une nouvelle attaque et pousse la tête de l’animal avec le pied. Les coups qu’il donne avec les pieds et les mains le font reculer. L’enfant entend des halètements et puis plus rien. On n’entend plus aucun bruit et le silence lui semble encore plus terrifiant.

Il recule vers la porte avec précaution, prêt à repousser une nouvelle attaque si le chien cherchait à se lancer de nouveau. C’est à ce moment-là qu’il effleure l’interrupteur avec sa main. C’est incroyable qu’il ne l’ait pas trouvé avant, mais, pour une raison ou une autre, il avait justement évité ce bout de mur.

Une ampoule de travers pend du plafond. Elle éclaire assez pour qu’on comprenne que la grange abrite des caisses remplies de vieilles couvertures et de cassettes, des livres, des outils agricoles, une machine à laver, une bicyclette rouillée avec une seule roue et un tas d’autres choses.

Le chien se trouve derrière un évier avec un robinet, un petit lavabo. C’est un chien errant à qui il manque une patte.

Sans quitter des yeux l’animal, l’enfant s’empare de la pelle qu’il a trouvée auparavant, celle qui est tombée sur le sol. Le chien gronde. L’enfant lève la pelle. Il est surpris d’être capable de manier un tel poids aussi facilement. Ce doit être ça, l’instinct de survie : quelque chose lui dit qu’ils ne peuvent survivre tous les deux dans cette prison.

L’animal avance et boitille avec peine vers l’enfant. Il le fait d’une façon si molle qu’il n’est plus menaçant. Mais il recommence à lui mordre la cheville comme s’il s’agissait d’un os à ronger dont il fallait extraire la dernière goutte de moelle. L’enfant balance un coup de pelle au chien. L’animal s’effondre avec un léger grognement. L’enfant le frappe plusieurs fois sur la tête, jusqu’à ce que la pelle devienne trop lourde pour lui. Il s’assoit alors sur le sol et se met à pleurer.

Sa cheville, marquée par les dents de l’animal, le fait souffrir. Sa chaussure aussi est tachée de sang. Il se déchausse et découvre la blessure faite par le chien lors de la première attaque. La peur aidant, il ne s’était rendu compte de rien.

La lumière s’éteint alors.

L’écho multiplie les halètements de l’enfant, mais celui-ci s’oblige à contrôler son souffle pour pouvoir écouter si c’est lui ou le chien qui respire. Ce n’est pas le chien. Le chien est mort.

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PREMIÈRES LIGNE #40

PREMIÈRES LIGNE #40


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Ineffaçables de Clarence Pitz

Note de l’auteur

Les fresques clandestines dont il est question dans ce récit sont apparues sur les façades de Bruxelles au cours de l’année 2016. À ce jour, certaines d’entre elles ont été effacées et de nouvelles sont apparues. Malgré leur nature transgressive et les polémiques qu’elles ont suscitées, les autorités locales ont décidé de les conserver.

Bien que de sérieux doutes planent quant à leur auteur, celui-ci souhaite rester anonyme. Par ailleurs, tous les personnages que vous rencontrerez dans ce roman ne sont que le fruit de mon imagination.

Il va de soi que si ces fresques sont bel et bien réelles, l’histoire que j’ai tissée autour d’elles relève de la pure fiction. Pour les besoins du roman, je n’ai d’ailleurs pas tenu compte de leur ordre d’apparition. J’ai, en revanche, respecté leur localisation. Ainsi, entre la dégustation d’une bière et d’une gaufre, n’hésitez pas à vous promener dans les vieux quartiers de Bruxelles et à lever les yeux pour les découvrir…

Prologue

Bruxelles, 12 février 2010, 2h15

Elle frotte ses pieds l’un contre l’autre pour les libérer de leurs escarpins trop étroits et les place devant la ventilation pour profiter du souffle chaud. Passer des heures par un froid pareil dans ces souliers bon marché aux talons interminables relevait du supplice. Bien plus que la compagnie du client de ce soir. Lui était plutôt agréable. Physique banal mais correct et galant. À se demander pourquoi un type comme lui avait besoin de ses services. Elle s’en fiche, ça fait son affaire. Le mec n’a pas regardé à la dépense et a opté pour le menu complet. Elle rentrera au petit matin avec une bonne grosse liasse de billets et, avec un peu de chance, son taré de mari s’enivrera tellement pour fêter ça qu’il lui foutra la paix. Penser à son époux réveille une légère douleur au creux de ses reins.

Elle pose sa main droite sur le bas de son dos dénudé et appuie du bout des doigts sur sa colonne vertébrale. Les sièges en cuir du SUV lui collent à la peau et la poignée du frein à main lui écrase les côtes. Le roulis de la voiture lui flanque la nausée, presque autant que l’odeur et le goût de son chauffeur. Mais elle continue, résignée, de répéter ce même geste qui lui tord la nuque et lui ankylose la mâchoire. Elle lève les yeux pour regarder dehors et s’occuper l’esprit autrement qu’en s’apitoyant sur son triste sort mais les expirations bruyantes de l’inconnu ont recouvert les vitres latérales d’une buée opaque. Elle change de position, décale son dos de quelques centimètres pour soulager ses muscles engourdis, et tourne la tête en direction du pare-brise. Les essuie-glaces balayent une fine bruine que crache un ciel noir alourdi d’une brume épaisse.

Malgré l’atmosphère asphyxiante qui règne dans l’habitacle, elle frissonne. La fatigue sans doute. Les clients qui s’enchaînent comme au comptoir d’un fast-food et cette peur constante de rentrer chez elle lui bouffent le moral et la santé.

L’homme se met à remuer son bassin pour imposer son rythme. Elle souffre mais abdique, le regard perdu dans le vide cobalt de la voûte céleste. Une main caresse son dos, lui serre l’épaule puis agrippe sa nuque. Elle plisse les yeux de dégoût et réprime un haut-le-cœur. Alors que l’inconnu s’agite comme un poisson sorti de son bocal et qu’elle a l’impression abominable d’étouffer, une pluie d’étoiles surgit du ciel comme par enchantement. Des centaines de petites étincelles qui lui promettent que la lumière se trouve au bout du tunnel et qui lui intiment de garder espoir. Elles se rapprochent, de plus en plus scintillantes, perçant le brouillard de leur halo hypnotisant.

Reconnaître le bâtiment qui s’érige droit devant elle la fait retomber dans une mélancolie cafardeuse tandis que les mugissements du chauffeur lui rappellent sa condition de vie dégradante. C’est là que son connard de mari l’avait demandée en mariage. Dans le restaurant hors de prix situé dans la dernière boule de l’Atomium, construction insolite formée de neuf sphères chromées représentant un cristal de fer et clignotant comme un sapin de Noël. La soirée avait été féerique. Depuis, elle avait eu le temps de déchanter.

Le conducteur se cabre, est pris de spasmes et lâche le volant d’un geste vif. Elle relève la tête brutalement, surprise par le changement soudain de direction du véhicule. Celui-ci zigzague et les fines lumières du monument se mettent à valser. Elle essaye de s’appuyer sur les jambes du client pour se redresser mais la voiture bringuebale tellement qu’elle n’y parvient pas et reste plaquée contre l’homme, la poitrine colléee à ses cuisses, tandis qu’il tente de reprendre le contrôle du SUV. Mais les roues semblent prises d’une frénésie démentielle et dansent sur la chaussée verglacée. Le chauffeur panique, agite sa tête et fait rouler ses yeux en tous sens. D’un geste vif et désespéré, il passe sa main sous son ventre en lui écrasant les seins de son avant-bras et tire le frein à main. La voiture chasse dangereusement vers l’arrière puis tournoie comme si elle était aspirée par un tourbillon.

Et c’est l’impact. Violent. Implacable.

Elle sent son corps se soulever, son dos percuter une surface dure dans un fracas assourdissant fait de tôle qui se froisse et de verre qui explose. Puis elle retombe tel un pantin désarticulé. La seconde qui suit la laisse hagarde mais cet état de prostration ne dure pas. Elle sent rapidement une douleur effroyable lui torpiller l’abdomen. Elle passe une main sur son ventre et ses doigts s’empourprent d’un liquide visqueux.

Le chauffeur l’observe, bouche ouverte, complètement sous le choc. Il n’a pas une égratignure. Elle le regarde, suppliante. Il déglutit et ses mâchoires se mettent à trembler comme celles d’un gamin avant une colère. Elle lui demande d’alerter les secours. Il déboucle sa ceinture de sécurité.

Elle espère qu’il va appeler une ambulance.

Il sort de l’habitacle.

Elle prie pour qu’il revienne très vite.

Il s’enfuit à toutes jambes.

Puis, après quelques minutes qui lui paraissent aussi longues qu’un hiver glacial à Bruxelles, les lumières clignotantes de l’Atomium pâlissent et s’éteignent sous ses paupières closes tandis qu’un dernier souffle l’emporte dans les abîmes de sa déchéance.

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PREMIÈRES LIGNE #38

PREMIÈRES LIGNE #38

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Cataractes de Sonja Delzongle

Prologue

Jan ! Jan !

La voix de sa mère dans le vacarme. C’est la dernière fois qu’il l’entend. Étouffée, lointaine. Affolée. L’eau est montée si vite… Personne n’a eu le temps de réagir. Lui, jouait dehors avec le chien. Hatsa. Où est-il ? Il ne perçoit plus ses aboiements, passés des plaintes au silence. À cheval sur Hatsa, un leonberg dont la taille évoque plus celle d’un poney, Jan a été soudain emporté. Autour de lui s’est refermée une masse visqueuse et froide. Glacée. Un mélange d’eau et de boue. Les maisons ont disparu. Toutes. La sienne a sans doute subi le même sort. Seuls quelques toits en pierres plates et grises rappelant des écailles de tortue affleurent. Bientôt, ils seront recouverts eux aussi. Des vies avalées. Tout ne sera plus qu’histoire ancienne.

Zavoï englouti. Un village entier rayé de la carte en quelques heures. Le village le plus isolé de tous ceux qui peuplent les berges de la Viso, la rivière prenant sa source de l’autre côté de la frontière, en Bulgarie.

Le ventre de la montagne s’est ouvert sans prévenir. Au-dessus de lui, le ciel n’est qu’obscurité. Espaces céleste et terrestre se confondent en un magma où, impuissant, l’enfant s’enlise. La solitude dans laquelle il s’enfonce est un gouffre noir. Incapable de s’en extraire, plus il se débat, plus ça l’aspire. Un monstre de fange, d’eau et de terre qui l’emporte dans sa gueule.

Où sont-ils, tous ? Mama ! Mama ! voudrait-il crier mais, la bouche ouverte sur ce mot que plus jamais il ne prononcera, il s’aperçoit qu’elle est pleine de boue, que sa langue est prisonnière et figée. Il va étouffer. La bourbe lui entre dans le nez, les oreilles, avec un bourdonnement infernal. Ça coule à l’intérieur, dans sa gorge, ses poumons, prêts à éclater, ça lui rentre par l’anus et ça se déverse dans ses intestins. Un long ver noir qui s’étire dans ses entrailles saturées. Mama ! Mama !

Sa tête émerge enfin de la terre liquide, l’air s’engouffre dans ses narines et dans sa gorge avec un sifflement, Kosta ouvre les yeux et regarde autour de lui. Là où la boue s’est retirée.

Le drap posé sur le corps endormi de Jasna se soulève et retombe au rythme de sa respiration douce et profonde. Lui aussi respire. Il sent la sueur dans son dos et sa nuque comme une toile d’araignée humide. Il a quarante-deux ans de plus que le petit Jan avalé par la bête puis recraché vivant. Vivant. Mais toujours privé de réponse acceptable au drame qui a brisé son enfance. Quel est ce démon venu lui arracher la moitié de lui-même ? Ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs, ses grands-parents paternels, son oncle, sa tante, un cousin. Au total, onze membres de sa famille.

Le cauchemar lui a laissé un peu de répit depuis son installation à Dubaï avec Jasna. Surtout depuis la naissance de Fjona, son ange, son soleil. Elle a aujourd’hui trois ans, l’âge qu’il avait au moment du drame. Et il s’est juré de la protéger. Lui qui n’a rien pu faire pour sauver les siens. Lui qui a survécu effrontément, parmi la trentaine de rescapés. Le plus jeune d’entre eux. Alors qu’un si petit garçon aurait dû mourir broyé dans le torrent de boue et de pierres qui l’emportait. Ce n’était pas normal… Mais rien n’est normal dans cette histoire. Son chien Hatsa dont la photo trône sur sa table de chevet, à côté de celle de sa mère que lui ont donnée ses grands-parents, de celles de Jasna et de Fjona, est mort depuis longtemps. Jan Kosta n’oubliera jamais comment la brave bête, sautant d’une palette où elle avait trouvé refuge, a nagé contre le courant jusqu’à son jeune maître dont seul le visage émergeait et, lui saisissant le bras dans sa gueule, l’a traîné jusqu’à un rocher plat à hauteur duquel ils avaient dérivé.

Chaque fois que ce cauchemar le réveille, Kosta éprouve la même sensation. Sa joue contre le poil mouillé du chien dont les flancs se soulevaient rapidement. L’odeur de vase mêlée à celle de bête. Effluve rassurant, qui l’ancrait à la vie. Sa seule amarre au milieu du chaos.

Ça s’était passé en avril, l’air hivernal radoucissait au profit de la tiédeur printanière, mais les grosses pluies des jours précédents, peut-être à l’origine du glissement de terrain, avaient contribué à maintenir une atmosphère fraîche dans la montagne. La chaleur animale avait préservé celle du petit Jan, l’empêchant de mourir gelé.

Combien de temps s’était écoulé avant qu’on vienne à leur secours, une éternité sans doute, à l’échelle d’un être si petit. Dans les tourbillons d’eau opaque entourant leur rocher, Jan a perdu connaissance, collé à Hatsa qui n’a pas bougé jusqu’à ce qu’arrivent deux types à bord d’un canot. Intrigués par ce petit blotti contre un chien aussi immobile que le rocher qui leur servait de refuge, ils s’approchent. En quelques coups de rame, ils atteignent la pierre plate mais ont le plus grand mal à maintenir le pneumatique à peu près stable, le temps d’attraper le gamin par les jambes et de l’attirer à eux comme un sac malgré les aboiements du leonberg. Le visage recouvert d’un masque gluant qui lui tire la peau, claquant des dents, Jan émerge sans comprendre ce qui lui arrive, clignant désespérément des yeux en direction des deux types. Une fois Kosta à bord, le canot s’éloigne rapidement, abandonnant le leonberg à son sort, sans se soucier des hurlements désespérés du gosse qui veut son chien.

À mesure que la silhouette esseulée de l’animal diminue dans son champ de vision, un sentiment aussi puissant que la haine envahit le petit Jan Kosta. Encore trop jeune et vulnérable pour se jurer de leur faire payer un jour l’abandon de Hatsa, il serre les poings si fort en soufflant par la bouche et le nez des bulles grises que ses petits ongles s’enfoncent dans sa chair jusqu’au sang.

Ballotté par l’eau qui n’en finit pas de monter, le canot gonflable se met à tournoyer sur lui-même, heurté par des troncs et des planches, sans se percer ni se renverser. Entraînés dans une valse infernale, munis de leurs rames, les deux hommes se retrouvent enfin, au terme d’une lutte contre le courant et les tourbillons, dans un décor que ni eux ni le jeune Kosta ne sont près d’oublier.

L’eau, partout autour d’eux. L’eau, à perte de vue. Comme une mer sombre et menaçante. Une mer sans vagues. À peine quelques remous font-ils tanguer l’embarcation. L’eau occupe l’espace entre les montagnes, a avalé tout le relief accidenté. Au loin, les plus hauts sommets encore enneigés semblent émerger de cette mer soudainement formée, le spectacle est à couper le souffle. Le paysage, encore familier quelques heures auparavant, se trouve transformé à jamais. Comme si la terre avait bougé à cet endroit, déplaçant tout, avalant tout pour créer autre chose. Une autre planète. Même le petit Jan, dont les braillements suite à la disparition de son Hatsa trouaient les tympans de ses deux sauveurs, n’émet plus aucun son. La boue a commencé à sécher sur son visage, formant une carapace d’argile rétractée sur sa peau. Ses petits poumons encombrés sifflent faiblement et des quintes de toux lui font recracher les particules noires accumulées.

Du village, il ne reste que quelques débris flottants. Les derniers toits en écaille de tortue ont disparu sous l’eau. La famille de Kosta a toujours vécu à Zavoï, dans cette partie sauvage et montagneuse de Serbie du Sud-Est qui fait partie de la chaîne du Grand Balkan. Jan est un enfant de Zavoï. Comme ses deux frères et ses deux sœurs. Il était le plus jeune. Où sont-ils maintenant ? Ont-ils survécu eux aussi ? Et ses parents ?

Les deux hommes du canot ont navigué jusqu’à la tombée de la nuit, quand ils ont atteint la terre ferme. Des cadavres gonflés remontent à la surface comme des bouchons de champagne, donnant à leur navigation un caractère macabre. Nombre d’entre eux tapent tête la première contre le pneumatique qui résonne de chocs sinistres. L’enfant, inconscient de ce que ça signifie, en fait un jeu. Chaque fois qu’un corps heurte le canot, Jan lance un cri de victoire, comme s’il venait de marquer un but.

Sans prêter attention aux commentaires des deux types, Jan scrute avidement la surface de l’eau, à l’affût de nouveaux cadavres dans le jour déclinant. Un soleil écarlate se dilue au pied des montagnes baignées de sang.

— Mama ! Mama !

Le cri du gosse a brisé l’harmonie des clapotis. Un cri terrible, aigu, à fendre les pierres. Les deux hommes suivent le regard du petit. Contre le canot, flotte le corps d’une femme. Des cheveux d’or déployés en éventail autour d’un visage gris violacé. Elle doit avoir la trentaine à peine. Ses pupilles éteintes fixent le ciel et sa bouche pleine de terre semble figée sur un cri muet. Penché sur le cadavre, de sa petite main noircie de boue, il s’est mis à caresser le front mouillé de la jeune femme en pleurant.

— C’est ta mère ? demande l’un des deux types éberlué. Il vient de crier « mama », il l’a reconnue. Laisse-le tranquille, fait l’autre.

— Il se trompe peut-être. Dans cet état, tous les morts se ressemblent.

— Ils sont blonds tous les deux. Les yeux clairs. Ça doit être elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Comment ça ? Tu veux qu’on fasse quoi ? On gagne vite ce putain de bord, si on y arrive avant la nuit…

— À voir tous ces pauvres gens, je me dis qu’on a une sacrée chance d’être encore vivants, mon gars.

— C’est pas de la chance, imbécile ! C’est Dieu.

— Je me demande bien ce qu’on a fait pour le mériter…

Ils avaient fini par la découvrir, cette berge accessible, et ils avaient accosté au milieu de monceaux de pierres, de troncs cassés et de débris divers, sans vraiment savoir où ils étaient. Tirant l’embarcation sur la rive, ils avaient descendu Jan du canot en le portant sous le bras, soulagés de sentir enfin le sol sous leurs pieds. Se retournant une dernière fois sur l’étendue d’eau qui avait tout recouvert, ils étaient restés quelques instants silencieux et prostrés. Là, au milieu, quelque part sous des tonnes d’eau, se trouvait leur village. Plus tard, ils apprendraient qu’en s’effondrant au cours du glissement de terrain, la terre et les pierres charriées avaient formé un barrage d’une cinquantaine de mètres de hauteur et de cinq cents mètres de long, à l’origine du lac sous lequel était enseveli Zavoï. Le Grand Balkan n’avait jamais connu de phénomène d’une telle ampleur, tout juste quelques tremblements de terre mineurs qui avaient secoué la montagne.

Les deux hommes, hagards, exténués, munis d’une seule lampe torche récupérée sur le canot, allaient devoir marcher au hasard, à la recherche d’autres rescapés ou d’un refuge.

Avec la nuit s’était levé des montagnes un petit vent froid et il fallut faire un feu pour se réchauffer. Il y avait du bois à foison, mais les morceaux de planches ou les branches arrachées étaient gorgés d’eau, inutilisables. Et Jan les retarderait, c’était sûr.

Après concertation, ils avaient décidé d’abandonner l’enfant sur place pour continuer leur chemin à leur rythme. Comme un chien dont on ne veut plus, comme Hatsa sur son rocher un peu plus tôt, Jan avait été laissé à côté du canot, sur la rive du nouveau lac, tout seul près d’un feu que les deux hommes avaient réussi à allumer en arrosant le bois d’un peu d’essence du jerrican qui se trouvait dans le pneumatique.

— On peut pas t’emmener, gamin, avait déclaré l’un des deux types. On sait pas où est ta famille. C’était peut-être ta mère, le corps que t’as vu, mais c’est possible que non. Quelqu’un te trouvera sûrement, en passant ici. Même peut-être quelqu’un des tiens. Alors tu restes près du feu et quand les flammes sont moins fortes, tu mets tout de suite des branches comme je t’ai montré. Et quand il y en aura plus de celles-ci, tu iras en ramasser. Ça devrait t’aider à passer la nuit. Tiens, des biscuits si t’as faim.

L’homme lui avait tendu un petit paquet qu’il venait de sortir de sa poche. Sur ces mots, il s’était relevé et avait rejoint l’autre, qui l’attendait plus loin – il n’avait pas la force d’assister à cette scène.

— Il va pas survivre, le môme. Trois ans, tout seul, la nuit, l’air glacé de la montagne. Il y a peut-être des ours ou des loups qui vont le sentir…

— Et ma grand-mère aussi ! T’en as déjà vu beaucoup, de ces animaux, toi, par ici ? Il faut monter plus haut, ou s’enfoncer dans la forêt. Ouais, mais tout ça a dû leur flanquer la trouille et ils ont dû sortir de leur tanière.

— Ou, au contraire, s’y planquer. Allez, viens, on a pas le choix. Si tu te sens de t’occuper d’un môme qui va avoir envie de pisser toutes les cinq minutes, qui pourra pas marcher un kilomètre, qui aura faim, soif, t’as qu’à y retourner et le récupérer, mais sans moi.

L’autre n’avait pas répliqué et les deux types s’étaient éloignés dans la nuit, marchant dans le cercle blafard de la lampe torche. Ne comprenant sans doute pas ce qui lui arrivait, Jan était resté près du feu, persuadé que c’était ce qu’il devait faire. Obéir ses sauveurs devenus des lâcheurs.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ des deux hommes quand un halètement s’était fait entendre dans l’obscurité. D’abord lointain, puis de plus en plus proche. Malgré sa fatigue et son état de faiblesse, Jan, couché près du feu, avait tendu l’oreille, plus intrigué qu’apeuré. Ça bougeait, dans la nuit. Ça s’avançait vers lui, pas à pas.

Avant qu’il ait le temps de crier, une masse humide l’avait plaqué au sol et le couvrait de baisers poisseux. Cette odeur familière… mélange d’humus, de vase et de senteur animale. Hatsa ! Leurs battements de cœur, rapides, s’étaient mêlés dans une explosion de joie. Ils avaient roulé ensemble dans la terre, l’un sur l’autre, Jan s’agrippant à l’épaisse toison du leonberg. Une fois calmé, Hatsa s’était allongé à côté de son jeune maître en remuant la queue, sa grosse tête sur les cuisses de Jan.

Voyant le canot s’éloigner du rocher où on l’avait laissé, le leonberg n’avait pas tardé à sauter dans l’eau et à les suivre à distance, guidé par son flair, afin de retrouver le seul être qu’il lui restait au monde.

Épuisé par toutes ces émotions, après avoir partagé les biscuits avec Hatsa qui ne s’était pas fait prier pour avaler sa part, Jan avait sombré dans un sommeil troublé par des visions d’apocalypse. De ces froides ténèbres, blotti contre l’épaisse fourrure, était né le premier des cauchemars qui allaient hanter Jan Kosta toute sa vie. Le même cauchemar qui se répéterait chaque nuit. Et il se réveillerait toujours au même moment, en sueur, avec cette impression d’étouffer, de la boue plein la bouche, le nez et les poumons.

Le jour venait de se lever sur les sommets enneigés et le lac nouveau-né, dans la même virginité et le même dépouillement qu’à l’origine du monde, lorsque Hatsa s’était mis à grogner fébrilement. Des alertes répétées, tandis que des pas raclaient la terre. Quelqu’un approchait du feu où résistaient vaillamment quelques braises.

Encore endormi, recroquevillé contre les flancs de son chien, Jan sentit qu’on lui tapotait l’épaule. Le contact le fit sursauter et il se redressa en appelant Hatsa. Le chien avait l’air à la fois calme et sur ses gardes, oreilles dressées.

Devant eux se tenait un homme, le visage à moitié dévoré par une épaisse barbe noire, enveloppé dans un manteau en peau de mouton, une toque de la même matière lui tombant sur les yeux, une besace en bandoulière, le regard noir et perçant, un bâton à la main, du bout duquel il venait de toucher Jan pour voir si le petit était mort ou vivant.

— Ça va, gamin ? demanda le gars en s’accroupissant, une main dans sa besace d’où il avait tiré une gourde. T’as soif ?

Pour toute réponse, Jan saisit le récipient et se mit à boire d’un trait.

— Hé, doucement, laisses-en un peu pour les copains ! T’es tout seul ? C’est ton chien ? Comment t’es arrivé ici ?

— C’est Hatsa, se contenta de répondre Jan.

— OK, lui c’est Hatsa et toi ?

L’enfant regarda le gars en clignant des yeux. Allait-il partir lui aussi et le laisser ?

— Jan.

— Jan. C’est tout ? T’as bien un nom de famille…

Mais le gosse, épuisé, fermait déjà les yeux. L’homme hocha la tête.

— Et les tiens, ils sont où ? Qui a fait ce feu ?

— Les deux hommes du bateau. Après, ils sont partis.

— Et tes parents ? Tu sais où ils sont ?

— Mama… commença à pleurnicher Jan en se frottant les yeux de ses poings sales. Elle… elle est là-bas…

Il tendait la main vers le lac.

— Comment tu sais ? Tu l’as vue ?

Jan secoua la tête de haut en bas.

— T’as quel âge ? Pas plus de trois ans, j’imagine.

— Trois.

En même temps que les mots, autant de petits doigts s’étaient dressés sous le nez du gars.

— Si t’es seul, viens avec moi. On va essayer de retrouver les tiens. Même s’il y a peu de chances qu’ils soient encore vivants.

— C’est pas vrai ! se mit à hurler Jan. C’est pas vrai ! T’es un menteur !

— OK, si je suis un menteur, je te laisse ici avec ton chien, répondit l’homme en se levant.

— Non ! Non ! Je veux retrouver mama !

— Alors tu me traites pas de menteur, hein ? Si je te dis que ton village, il est là, quelque part sous l’eau, c’est vrai. Va falloir que ça rentre dans ta caboche. Et aussi qu’il y a peu de survivants.

— C’est quoi, « survivants » ?

— Se grattant le menton sous sa toison, l’homme cherchait comment expliquer à un gosse ce qu’était mourir et survivre.

— Les survivants, c’est ceux qui sont pas morts, tu vois ? Ceux qui sont toujours en vie, comme toi et ton chien.

Alors que ces mots irréels le traversaient de part en part, Jan se tourna vers le lac dans lequel se fondaient des teintes rose et orangé, comme si elles bavaient du ciel. Une vision qui allait s’imprimer dans sa mémoire et l’accompagnerait toute sa vie. C’était donc là, au fond de cette masse liquide, que se trouvaient désormais sa maison, son village, ses copains, ses frères, ses sœurs ? Peut-être faisaient-ils partie de ces corps remontant à la surface, flottant comme des troncs. Ils seraient donc des morts, et lui et Hatsa, des « survivants » ? Une déduction bien compliquée pour le cerveau d’un si jeune gamin, qui se sentait tout aussi mort que ces corps dans la boue.

— Allez, debout ! On y va, Jan ! T’es un homme, maintenant ! Bouge-toi donc ! l’a encouragé le gars en lui tendant la main. Moi, je suis Djol.

Djol finirait par retrouver ses grands-parents maternels dans un village de la vallée, et marquerait à jamais la mémoire de Kosta. Après avoir partagé l’existence solitaire et sauvage de son protecteur durant deux semaines, dans une cabane au beau milieu de la forêt, l’enfant fut conduit à la seule famille qui lui restait.

Aujourd’hui encore, Kosta, lorsqu’il pense à l’homme qui l’avait découvert presque gelé, le sauvant d’une mort certaine, se demande s’il est toujours de ce monde.

Une fois chez ses grands-parents, Jan retrouva son nom complet, Kostadinovic, ainsi que les souvenirs de sa courte vie à Zavoï lorsqu’il était le petit-fils du chef du village, disparu dans la catastrophe.

Mais en dépit de toute l’attention et de l’amour parfois un peu rude de ses grands-parents, le drame n’avait pas quitté Kosta. C’était là, en lui, dans sa chair. Cette chose que les cauchemars ravivaient sans cesse. La bête qui s’était réveillée pour engloutir son village et les siens. Le monstre tapi dans la montagne, dont personne n’avait soupçonné l’existence. Une question le hantait comme ses fantômes. Pourquoi ? Pourquoi la terre avait-elle bougé ce jour-là ? Pourquoi le sol s’était-il dérobé, pourquoi cette gigantesque coulée de boue entraînant tout sur son passage ? Que s’était-il passé dans les entrailles terrestres ? Était-ce, comme certains le racontaient, le réveil du diable ?

Seule la science pouvait lui apporter des réponses, remplacer l’image de la bête par une explication rationnelle. Kosta s’était donc lancé dans l’hydrogéologie. Des études passionnantes qui l’avaient souvent conduit sur le terrain, à l’étranger, en Afrique, en Asie. Et c’est en fêtant son premier poste à trente ans, lors d’une soirée organisée par un ami à Belgrade, qu’il rencontra Jasna, de dix ans sa cadette, qui deviendrait sa femme trois ans plus tard. Avec elle, il partirait, à l’approche de la quarantaine, s’installer à Dubaï à cause de son travail, mais aussi pour les liens qu’entretenait Belgrade avec cette mégapole. Le poste proposé par une compagnie pétrolière était une occasion à ne pas manquer. Qui changerait son train de vie, plutôt modeste en Serbie, en existence rêvée. Un appartement luxueux avec terrasses et piscine au sommet d’une tour, une vue panoramique sur le désert, deux voitures haut de gamme, des équipements high-tech, des séances de golf et d’équitation pour Jasna, la belle vie pour l’enfant de la Vieille Montagne, né au milieu des chèvres et des moutons.

Jasna. Seuls ses cheveux blonds et son visage émergent du drap blanc. La ressemblance avec la mère de Jan sur la photo est frappante. Kosta, malgré son très jeune âge au moment où il l’a perdue, a gardé de sa mère, de ses mimiques et expressions un souvenir précis, presque photographique.

— C’est dingue ce que tu peux lui ressembler…, dit-il parfois à Jasna.

— Je ne veux pas ressembler à une morte ! s’indigne-t-elle.

La respiration régulière de sa femme le rassure. Depuis quelque temps, il sent qu’elle ne va pas bien. Le changement est survenu un an après la naissance de Fjona. Une sorte de baby-blues à retardement. C’est comme si Jasna avait renoncé à son corps, à sa féminité. Elle s’est mise à boire régulièrement, prétextant qu’un peu de vin lui faisait du bien. N’ayant pas besoin de travailler, son univers se limite à la maison et au peu d’activités qu’elle pratique en dehors. Elle a pris du poids, au moins huit kilos, mais elle ne semble pas s’en émouvoir. Pour Kosta, le plus grave est son manque d’intérêt et d’élan maternel pour Fjona, qu’il lui reproche de plus en plus souvent.

— Et toi, tu n’en as que pour elle, à croire que je ne t’intéresse plus ! lui rétorque Jasna froidement.

— C’est ma fille, je veux qu’elle soit heureuse. Je veux qu’elle ne manque de rien, surtout pas d’amour.

Mais Jasna s’enlise de plus en plus dans la mélancolie et l’indifférence.

Après plus de dix ans de belle entente, le couple se retrouve à la dérive. Ce qui n’empêche pas Jan d’être fou de sa fille et de la gâter au-delà du raisonnable. Son amour pour elle est même devenu un refuge.

Sortant du lit sans faire de bruit après avoir regardé l’heure à sa montre connectée, cinq heures, le dos encore ruisselant de sueur, une odeur de vase au fond des narines, le premier réflexe de Kosta après son cauchemar est d’aller voir Fjona. Sa chambre d’enfant, un véritable parc à jouets, a la meilleure exposition, au sud, pour la lumière. Comme toutes les autres pièces, elle est équipée d’un climatiseur.

Jan entrouvre la porte et passe la tête. Couchée sur le dos, Fjona dort profondément. Ses bouclettes dorées, ses joues fraîches et rebondies et ses mains potelées lui donnent un air de Cupidon. D’ailleurs, Kosta, entre autres mots tendres, aime lui répéter « Mon petit ange» en la soulevant dans ses bras. Son regard s’attarde avec tendresse sur la fillette. Chaque fois, il se demande comment ils ont fabriqué une telle merveille. Pourtant, elle est là, fruit de ce qui aurait dû être un amour stable et solide, petit être de joie et de vivacité, unique et si précieux. Il donnerait sa vie pour elle. Et il aime ce sentiment.

Au même moment, posé sur sa table de chevet, son smartphone se met à vibrer. S’il était là, Kosta verrait s’afficher le numéro de Vladimir Krstic, son ami d’études, ingénieur en chef à la centrale hydroélectrique construite trois ans auparavant là où Zavoï a été englouti. Là où l’énergie de l’eau de la Viso était la plus exploitable.

Mais Kosta n’écoutera le message de Vlada qu’une heure plus tard, bloqué dans leur appartement par ce qu’il a vu arriver au loin en buvant son café sur la terrasse. Un mur de sable.

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PREMIÈRES LIGNE #37

PREMIÈRES LIGNE #37

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une deux trois de Dror Mishani

Un de mes coups de coeur de ce premiers trimestre de l’année 2020.

Un livre résolument féministe.

UNE

1

Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêt à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.

Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était déjà capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondrait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.

Fin mars.

Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.

Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »

Ils poursuivirent par tchat.

« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?

— Lycée.

— Lequel ?

— Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »

Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon.

« J’ai négligé mon corps pendant des années, mais je me suis récemment inscrit à une salle de sport. J’adore. »

À en juger par les photos, elle trouva que ses efforts ne sautaient pas aux yeux. Il était avocat, « pas un ténor du barreau, un petit cabinet où j’exerce seul ». Son principal secteur d’activité était lié aux démarches d’obtention d’un passeport polonais, roumain ou bulgare que pouvait entreprendre, depuis quelques années, tout Israélien ayant des racines dans ces pays-là et désireux de bénéficier d’une double nationalité. Il avait trouvé ce créneau après avoir travaillé pendant plusieurs années au département juridique d’une grande agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère, de ces entreprises qui, en Israël, prospéraient depuis plusieurs décennies. Certaines d’entre elles s’étaient tournées vers l’Asie (principalement les Philippines ou l’Inde), mais la sienne se concentrait sur l’Europe de l’Est, ce qui lui avait permis de se constituer un solide carnet d’adresses et des relations avec les différentes administrations des pays concernés. « Auriez-vous par hasard besoin d’un passeport polonais ? lui demanda-t-il.

— Ça ne risque pas, mes parents viennent de Libye. Avez-vous des contacts avec Kadhafi ? »

Au lycée, ses collègues la mirent en garde contre ce genre de rencontre. Insistèrent sur le fait qu’on ne pouvait pas croire ce que les gens disaient d’eux-mêmes. Mais il ne raconta rien de spécial, au contraire, il semblait s’efforcer d’apparaître le plus banal possible. Au bout de quelques jours à discuter en ligne, il lui demanda : « Allons-nous, finalement, nous rencontrer ?

— Finalement, oui », répondit Orna.

Et ce finalement arriva au début du mois d’avril, un jeudi à vingt et une heures.

Il lui laissa le choix du lieu. Elle opta pour le Landwer Cafe, place Habima à Tel-Aviv. Trois jours auparavant, lors d’une entrevue avec le psy d’Erann, elle avait tellement parlé d’elle-même que le thérapeute lui avait suggéré d’envisager de se faire suivre, elle aussi. Elle avait éclaté de rire, s’était excusée de s’être laissé emporter et avait expliqué que de toute façon elle n’en avait pas les moyens, d’ailleurs si elle parvenait à financer les séances de son fils, c’était avec l’aide de sa mère.

Le psy lui recommanda de ne pas faire mystère de ce premier rendez-vous, mais de ne pas non plus insister dessus. Si Erann demandait avec qui elle sortait, elle pouvait dire que c’était avec un ami, s’il voulait en savoir plus, elle n’aurait qu’à lui expliquer qu’il ne le connaissait pas, que c’était un nouvel ami prénommé Guil. Il ajouta que mieux valait éviter les services de la grand-mère pour garder le garçon (chez eux ou chez elle) ce soir-là, au risque qu’elle en dise trop, vu sa propension à tout monter en épingle. Il lui conseilla donc de prendre leur baby-sitter habituelle, celle qu’ils appelaient à l’époque où papa et maman allaient encore au cinéma ensemble.

Tel-Aviv était saturée. Les bouchons avaient commencé dès la sortie de la voie express Ayalon, lorsqu’elle avait tourné dans la rue haShalom, et sur Ibn Gvirol ça ne roulait pas mieux. Quant au nouveau parking souterrain de la place Habima, il était complet. Par chance, le matin même, Guil lui avait envoyé son numéro de portable en message privé sur le site, elle put donc le prévenir par SMS qu’elle aurait du retard. Elle fit demi-tour, alla se garer dans le parking de la rue Kaplan et, pour arriver jusqu’au théâtre national, elle dut se frayer un chemin parmi la faune de noctambules qui envahissaient la place, barbus tatoués, superbes demoiselles, couples avec bébés. Peut-être un autre endroit aurait-il mieux convenu ? Elle s’était habillée tout en blanc, pantalon court en coton, chemisier et veste légère par-dessus, ce qui lui donna aussitôt un coup de vieux, ou plus exactement – c’était pire ! – une allure de vieille qui veut la jouer jeune.

« Je me demande ce qu’on fait ici. Ce n’est carrément plus de mon âge ! »

Telle fut la première phrase que Guil prononça et cela l’aida à se sentir un peu moins décalée. En revanche, la situation – se retrouver ainsi face à un inconnu – lui fut beaucoup plus étrange qu’elle ne se l’était imaginée.

Il se leva à son arrivée et lui serra la main comme s’il s’agissait d’un rendez-vous professionnel. Il commanda un café au lait, alors elle renonça au verre de vin qu’elle aurait volontiers pris et se rabattit sur du cidre chaud avec un bâton de cannelle. Même s’il n’était pas vraiment mince, son apparence prouvait qu’effectivement il fréquentait une salle de sport. Il avait fait moins d’efforts vestimentaires qu’elle, portait un jean, un polo bleu et des runnings blanches. D’emblée, il endossa le rôle du plus expérimenté des deux : c’était loin d’être son premier rendez-vous du genre.

« En général, on parle divorce, commença-t-il, on confronte expériences et stratégies. Ça fait un peu rencontre d’anciens combattants. C’est plutôt déprimant, mais je suis prêt à me lancer.

— S’il vous plaît, tout, mais pas ça ! » l’arrêta-t-elle aussitôt.

Non qu’elle ne fût pas curieuse d’en savoir plus là-dessus, mais elle aurait été incapable d’exposer son cas personnel en retour, c’était encore trop douloureux. Elle avait toujours tellement de mal à assimiler son nouveau statut que parfois sa situation lui paraissait irréelle. D’ailleurs, même assise dans ce café, elle eut la sensation, à plusieurs reprises, de ne pas y être, ou d’avoir Ronèn et non un parfait inconnu en face d’elle. Guil lui raconta qu’il avait deux filles, Noa et Hadass, toutes deux lycéennes. Il n’était pas à l’origine de son divorce, c’était son ex-femme qui en avait pris l’initiative. Dans un premier temps, il avait opposé une fin de non-recevoir, par peur sans doute davantage que par amour, et le processus de séparation avait été très long – à l’opposé de ce qu’Orna avait vécu avec son mari.

Il avait d’abord réussi à convaincre sa femme de leur donner une nouvelle chance. Ensuite, ils avaient brièvement tenté une thérapie de couple. Finalement, il avait baissé les bras. Il ne pensait pas qu’elle l’avait trompé, d’autant qu’aujourd’hui elle n’avait toujours personne. C’était juste qu’elle avait cessé de l’aimer, manque d’intérêt et envie de connaître autre chose, de ne pas passer à côté de la vie, des arguments qu’à l’époque il n’avait pas acceptés ou pas voulu comprendre – tout en les comprenant quand même – et qui, maintenant, lui paraissaient de plus en plus clairs. A posteriori, ça avait été mieux pour tout le monde. Y compris pour leurs filles. Trouver un accord avait été facile, peut-être parce qu’ils étaient tous les deux avocats et n’avaient pas de problèmes financiers. Elle avait gardé leur appartement de Guivataïm, quant à lui, grâce à la vente d’un bien immobilier dans lequel ils avaient investi à Haïfa, il avait pu acheter un quatre-pièces, non loin de son ancien domicile.

À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’il racontait tout cela, et le ton apaisé qu’il employait fit comprendre à Orna combien elle était blessée. Elle trouva aussi cette histoire totalement différente de la sienne, mais l’était-elle vraiment ? Les phrases qu’il formula d’un ton dénué d’émotion – « envie de connaître autre chose », « ne pas passer à côté de la vie » – éclatèrent en elle telles des grenades dégoupillées.

Il ne s’en rendit pas compte, du moins l’espéra-t-elle, et lorsqu’il lui demanda comment la séparation s’était passée de son côté, elle répondit : « Différemment. J’ai… nous avons un fils qui va avoir neuf ans et il l’a très mal pris. Mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. »

Ensuite, elle se laissa dériver. Guil parla de son travail qui occasionnait de courts déplacements à Varsovie et Bucarest, tenta d’en savoir plus sur elle mais n’insista pas devant sa retenue. Le temps ne passait pas. À vingt-deux heures quinze, la place fut soudain envahie par les spectateurs qui sortaient du théâtre national à la fin des représentations, puis les lieux se vidèrent. À vingt-deux heures quarante, Guil commanda un Coca Zéro et lui demanda si elle voulait manger quelque chose, mais elle refusa même un autre verre de cidre tant elle avait hâte d’en finir avec ce rendez-vous.

« On bouge ? lui proposa-t-il un peu après vingt-trois heures.

— Oui, bonne idée, il est déjà très tard.

— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer à échanger avec vous par messagerie, si ça vous dit. Et maintenant, vous avez aussi mon numéro de portable. »

Ce fut sur ces mots qu’il la quitta.

Avant même d’arriver à sa voiture, elle voulut appeler la baby-sitter pour lui demander si Erann dormait déjà, mais elle dut y renoncer parce qu’elle avait peur d’éclater en sanglots au téléphone.

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L’enfer de René Belletto, lecture 4

Et si on lisait le début

Dimanche dernier dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose la suite et demain la fin de ce premier chapitre

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

L’enfer de René Belletto, lecture 4

La nuit tombait. Avenue Ampère, je dus allumer les phares. Ma vieille Dauphine rouge marchait bien, à l’exception des phares, des phares et des essuie-glaces, qui étaient atteints de surfonctionnement. Les phares, pour des raisons que les garagistes les plus clairvoyants n’avaient su élucider, illuminaient à des distances phénoménales. Quelque trop bon contact quelque part, mais où? Quant aux essuie-glaces, ils étaient capables d’aller et venir avec une frénésie telle qu’on ne les voyait plus, plus du tout, et que le pare-brise restait net, vierge, impeccable sous les orages les plus sévères, car ils envoyaient bouler la pluie à des dizaines de mètres à la ronde avant même qu’elle ne l’atteignît.

L’avenue Ampère, brève et laide, s’embrasa.

Chemin du Regard, cet horrible chemin du Regard, qui longeait le sinistre canal de Jonage. Je me garai devant la maison natale, presque natale, un chalet de bois sale non entretenu, infiniment triste en cette saison et sous cette lumière, proche de l’ancien cimetière de Cusset, mélancolique entre tous, et de l’usine hydroélectrique, tout droit sortie d’un cauchemar.

Nulle autre habitation visible alentour.

J’étais en retard. J’avais laissé passer l’heure. Ma mère me guettait à la fenêtre du premier. Je tirai tout de même la sonnette, ce qui déchaîna un grelot dans les lointains.

Liliane Tormes. Liliane, prénom jeune, sain, souple, élancé, lumineux, pour une vieille personne aujourd’hui grisâtre et racornie mais qui fut jeune et saine, et lumineuse, à en juger par les photos du grand album rouge passé, qu’elle sortait si volontiers de l’armoire, trop volontiers, autant le dire sans détour, Liliane Tormes, ma mère adoptive, était plutôt folle, perdue dans un monde à elle, dont elle ne sortait que rarement, mais (selon moi) à volonté, et dont elle aurait pu sortir plus souvent si elle l’avait souhaité. Peut-être jouait-elle une sorte de comédie, avec tant de conviction certes qu’elle s’était habituée et ne faisait plus toujours la différence, et moi non plus.

Elle ouvrit. J’entrai. Les pièces du rez-de-chaussée étaient fermées. Première manifestation de sa bizarrerie, trois ans auparavant, elle avait condamné le rez-de-­chaussée, où elle vivait alors. Elle avait chassé les locataires du premier et s’y était installée, renonçant ainsi à une part notable de ses revenus. Sa maison aurait-elle compté cinquante étages qu’elle aurait congédié quarante-neuf locataires et se serait installée au cinquantième étage. Puis, en un mois, elle avait perdu ou presque perdu l’usage de la parole. Et elle s’était mise à manger excessivement, à se tuer par excès de nourriture, n’arrêtant pas de manger ou de préparer à manger, ruminant des recettes ou le fruit de ces recettes, grommelant, somnolant et rêvassant aux prochains repas.

J’embrassai ma mère. Elle me serra, vite et fort, à m’étouffer, selon sa coutume. Tous ses cheveux étaient blancs. Elle était voûtée, ridée, maigrie. Manger ne lui profitait pas. Outre son prénom et le mien, Liliane et Michel, les rares mots reconnaissables dans la bouillie de syllabes qu’il lui arrivait d’émettre étaient la plupart du temps des noms de mets, pendant que je la suivais dans l’escalier je l’entendais marmonner : brida mada dama bilo, buri buro alalavalamala moumououou vri pulinou pain de campagne gr gr gustafouchlo lolo gueu gratin de nouilles meu dixe dixe chariitramplonavadixe fll fll fruits exotiques, à l’époque je l’avais conduite à cinq reprises chez une phoniatre de renom, cinq séances d’une heure, sans résultat, vers le milieu de la troisième séance elle avait soudain clamé « quiche lorraine » et « tournedos à l’estragon », puis plus rien.

La table était mise. La télévision marchait, comme d’habitude. Un film imbécile. Liliane regardait tout. Et même quand elle ne regardait pas, la télévision marchait.

– Ils ne sont toujours pas venus, pour le téléphone?

Non, me fit-elle comprendre, toujours pas venus. Pas de tonalité. Le téléphone mort.

– Je vais les rappeler. Cette fois, ils vont venir!

Geste et mimique de Liliane signifiant son vif désir de rétablissement des communications téléphoniques entre elle et moi.

Nous nous installâmes pour dîner.

Elle me scrutait d’un air apitoyé en engloutissant de grosses fourchetées de salade de tomates et concombres et parfois d’un geste énergique m’incitait à faire comme elle, à vider mon assiette jusqu’à la dernière molécule de matière alimentaire. Mais j’avais l’appétit rétif, rétif et capricieux, à certains moments du jour ou de la nuit la faim me harcelait, je me sentais de taille à dévorer un steak d’un hectare, mais si nulle nourriture ne s’offrait alors à moi dans un rayon d’un mètre un mètre cinquante je préférais crever de faim la gueule ouverte, et d’ailleurs la sensation de faim disparaissait vite, et manger me devenait odieux.

Ce soir, manger m’était odieux. Pour faire plaisir à ma mère, je portais les aliments à ma bouche et jouais des mâchoires avec allant, hélas, impossible d’avaler. J’avais un édredon dans la gorge et trois dans l’estomac. À la fin du repas, mon assiette était vide en effet, et je m’étais servi en abondance de tout, mais tout était là, dans mes joues gonflées comme des courges, je réussis à faire tenir encore quelques fruits exotiques puis il me fallut bien aller à la cuisine et recracher le repas dans la poubelle, de l’entrée au dessert, mieux valait maintenant que plus tard, me dis-je en manière de consolation.

À mon retour, Liliane fit peser sur moi un regard soupçonneux.

Je parvins à lui sourire.

Au film imbécile avaient succédé des jeux de la dernière sottise. Un présentateur idiot posait des questions bêtes à un candidat stupide, émission suivante, je ne me rendis pas compte du passage de l’une à l’autre, un ténor fatigué chantait, mal, de jolies chansons :

Le diable nous emporte sournoisement avec lui,

Le diable nous emporte loiiiiiin de nos belles amies,

ou de nos belles années, j’avais mal compris, mais plutôt de nos belles amies.

Nous bûmes du café. Liliane en consommait chaque jour des cafetières. Trop. Elle le faisait excellent. Néanmoins, je lui trouvai ce soir un goût de feuilles mortes.

Nous bougions peu, nous ne parlions pas. De temps à autre, Liliane picorait un fruit. Ses lèvres avaient conservé un assez beau dessin malgré les rides autour. Sa bouche et ses yeux me rappelèrent plus que d’habitude ceux d’Isabel Dioblaníz, des concerts Isabel et Hector Dioblaníz. Me sembla-t-il. Je n’avais vu qu’une fois Isabel Dioblaníz.

Vers onze heures et demie, une torpeur m’envahit. Les deux fenêtres de la salle à manger ouvraient sur une nuit anonyme qui aurait pu être celle d’une baie tropicale. Si je demeurais ainsi jusqu’au jour, le jour allait-il se lever sur une baie tropicale? Sur la mer infinie, sur de vastes étendues de nature vierge, sur le monde à son premier jour?

Oui, on aurait pu se croire ailleurs. La végétation, le canal de Jonage apportaient un semblant de frais, et la maisonnette presque natale était plus jolie dedans, coquette même, que dehors, dans ce paysage des confins de Villeurbanne où elle semblait l’avant-poste ou l’arrière-poste d’un territoire maudit, mais l’intérieur, je le disais à l’instant, ne manquait pas de joliesse, grâce aux soins maniaques de Liliane, et grâce à feu mon père, bricoleur créatif, méticuleux et de bon goût (avait-il eu, l’année et demie qui précéda sa mort, une liaison avec Mlle Liliane Tormes? Non, idée folle, Liliane n’avait jamais connu d’homme, je ne pouvais en douter), véritable génie du travail manuel qui avait tout fait, à commencer par la maison elle-même, tout installé, électricité, salle de bains, chauffage au gaz, et le reste, tout décoré, peintures et tapisseries, blanches ou de couleurs douces, bleu, meubles achetés au Marché aux Puces de la place Rivière du temps où le Marché aux Puces se tenait place Rivière par lui réparés, nettoyés, revernis, garnis de tissus, oui, un intérieur de maisonnette tout à fait ravissant, surtout ma chambre, où je ne dormais plus mais que Liliane conservait en l’état, un bijou, avec son placard aux jouets, jouets de bois fabriqués par mon père et…

L’indicatif musical du journal télévisé me fit sursauter. Pas ma mère, qui somnolait sans avoir dégluti son dernier quartier de fruit harponné à la fourchette. Comment pouvait-elle vivre ainsi? Et moi, comment pouvais-je vivre ainsi?

Je suivis les informations sans rien voir ni entendre, mais pourtant de tous mes yeux et de toutes mes oreilles, comme si le poste de télévision me délivrait quelque secret de la dernière importance. Attention à la fois forcenée et distraite. Le docteur Perfecto Jinez, célèbre ophtalmologue espagnol, spécialiste en greffes, n’avait toujours pas été retrouvé, telle fut la seule nouvelle que mon esprit retint au passage, le reste faisait un trajet éclair d’une oreille à l’autre. Si seulement ce Perfecto Jinez avait pu opérer Bach (à qui d’ailleurs il n’était pas sans ressembler un peu avec son visage grave et ses cheveux longs, par évidente coquetterie, qui semblaient une perruque)!

J’ignorais même que Perfecto Jinez eût disparu. J’ignorais tout de la planète comme elle allait. Les Chinois auraient déclenché une offensive mondiale que seules des figures jaunes à mon semblant de balcon m’auraient averti du danger. Un congrès européen d’ophtalmologie s’était tenu à Lyon les 27, 28 et 29 juillet, Perfecto Jinez avait disparu de son hôtel à Tassin-la-Demi-Lune dans la nuit du 27 au 28. L’affaire semblait beaucoup amuser la présentatrice du journal, qui avait peine à tenir son sérieux, et même pleurait de rire, mais sans que sa bouche se fendît outre mesure, c’était laid, monstrueux.

Fin des programmes. La télévision grésilla, une infinité de petits points trépidèrent sur l’écran. Au bout de dix minutes de rage complaisante, je me levai et tournai le bouton, mettant fin avec rudesse à ce grésillement et cette trépidation, le bouton rond en devint ovale. Puis j’effleurai l’épaule de Liliane, endormie ou non. Elle ouvrit un œil. « Bleugavuillou », affirma-t-elle, mais oui, maman, bleugavuillou, je lui dis que je partais, merci pour le bon repas.

Elle voulut se mettre debout. Soudain elle grimaça, porta la main à son cœur, gémit, retomba dans son fauteuil. J’eus peur, très peur, je m’écriai (il y avait longtemps que je ne m’étais pas ainsi écrié) :

– Tu as mal?

Oui, elle avait mal, mais elle me fit comprendre que le mal la quittait, voilà, c’était passé.

– Tu as déjà eu mal comme ça?

Oui, déjà eu mal comme ça.

– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé? Il faut voir un médecin!

Non de la tête.

– Si! Tu manges trop. Tu bois trop de café. Tu te fatigues trop, dans cette maison, les escaliers, le ménage… Il faudrait quelqu’un pour t’aider.

Non, personne. Elle ne voulait ni ne voudrait jamais personne, elle était jalouse de sa solitude, elle ne la ­supportait rompue que par moi, elle détestait le monde entier.

Elle se leva sans effort apparent. Je la pris dans mes bras.

– Ne sois pas malade. Je n’ai que toi. Ne me laisse pas. Qu’est-ce que je ferais sans toi?

Lâches paroles!

En même temps que je cédais à l’émotion, j’en voulais à Liliane, beaucoup (elle me dit, chuchotant des mots normaux : moi aussi, je n’ai que toi! et je me vis avec horreur la repoussant d’une bourrade dans son fauteuil recouvert de tissu clair à fleurs sombres), je lui en voulais d’être le lien le moins ténu qui me retenait à la vie, aurais-je le courage de jamais lui envoyer la lettre?

Oui, je l’aurais!

Je savais que je l’aurais.

Trop de café. Elle buvait trop de café. C’était le café qui devait lui donner des palpitations, des crispations douloureuses du muscle cardiaque, fallait-il la traîner de force chez un médecin, sûrement oui.

Elle agita la main à la fenêtre, comme toujours.

Pas un bruit, pas un souffle. Reverrais-je Liliane? De nouveau cette indifférence sans limites. Pas un souffle. Les feuilles des arbres ne s’agitaient pas. La nuit était vide et noire. J’allumai mes phares. Par nuit vide et noire, ils éclairaient au moins la Cordillère des Andes, ces hauteurs, là-bas.

Une heure zéro sept.

À une heure dix, je dépassai le terminus du 12, devant le nouveau cimetière de Cusset. Une personne me fit signe, qui avait dû rater le bus d’une heure. Je freinai vingt mètres plus loin, reculai, ouvris la portière.

C’était une femme. Une fille jeune. Je m’en doutais mais n’en étais pas sûr, elle portait un pantalon et je ne l’avais pas vraiment regardée au passage.

– Bonsoir. Merci. Vous allez où? Dans le centre?

Elle était grande, avec de grands yeux. Sa chemise flottait. Ses longs cheveux flottaient. Son pantalon était très serré. Derrière elle, collée sur une paroi de l’abribus, une affiche jaunasse annonçait le concert donné le 15 août par le Chœur de l’Orchestre Bach de Mayence sous la direction de Thomas Lom, deux cantates de Bach, n° 82 et n° 4, Ich habe genug et Christ lag in Todesbanden, au Temple, place du Change, dans le vieux Lyon, concerts Isabel et Hector Dioblaníz.

– Où vous voulez. Je vous dépose là où vous allez.

À cette heure, dans ce quartier, une personne en attente pouvait attendre toute la vie. Et telle était la nature de ma passivité en ces jours de morne apocalypse que je m’arrêtais si on me faisait signe, et que j’aurais conduit cet être de chair si attrayante à Singapour si elle avait dit Singapour.

Elle s’installa.

– Je vais cours Gambetta, au 3. C’est tout au début, près de la place Gabriel Péri. Merci. J’ai raté le dernier bus. Je ne voyais pas de taxis, pas de voitures, rien. Je m’apprêtais à retourner chez mes amis.

Je démarrai.

Les Dioblaníz, Hector et Isabel, riches Boliviens installés à Lyon depuis douze ans, propriétaires à Rillieux-la-Pape de laboratoires pharmaceutiques parmi les plus importants du pays, faisaient dans le mécénat et la bonne action à outrance. Pourquoi? Parce qu’ils avaient un jeune fils aveugle. Les gens frappés sans pitié par le destin font souvent dans la bonne action. Ils organisaient à longueur d’année des concerts dont la recette allait à diverses organisations d’enfants défavorisés. Les concerts d’août étaient un peu à part, prestigieux, presque secrets malgré les affiches machinalement disséminées par l’agence Rabut. Le public était surtout composé d’invités, souvent de marque. Dans ces conditions, s’agissait-il d’une bonne action? Non. Quand les Dioblaníz, Hector et Isabel, faisaient venir des orchestres au Palais des Sports de Villeurbanne, dix mille personnes dans la salle, à la mi-juin, un samedi soir, réductions importantes aux pauvres et distribution de sandwiches au pain complet à l’entracte, oui, c’était une bonne action, malgré d’inévitables bagarres sanglantes et même meurtrières.

Au Temple, en août, non. Ils envoyaient des cartons dans divers pays d’Europe et d’ailleurs, et, le soir du concert, le Temple était comme une petite tour de Babel. Très peu de Lyonnais. Depuis 1969, année de la publication de mon livre, je recevais des invitations. Je ne le leur avais pourtant pas envoyé, ce livre. Je ne l’avais envoyé à personne. J’avais souhaité certes qu’il paraisse, mais souhaité dans le même temps qu’il disparaisse à jamais de la surface de la planète. J’avais choisi une petite maison d’édition locale au bord de la faillite. Le tirage avait été restreint. Nul envoi à quiconque. Une faillite rapide avait répondu à mes vœux. De nombreux exemplaires avaient été rachetés et détruits par moi avec une exaltation morose. Je n’en avais conservé qu’un.

En août 1969, Rainer von Gottardt, si avare d’apparitions publiques, avait répondu à l’appel des Dioblaníz et avait joué au Temple le premier livre du Clavier bien tempéré de Bach. J’étais malade à l’époque, quelque chose aux reins, parfois je devais me réveiller à quatre heures du matin, aller pisser, attendre trois heures, et au bout de trois heures, à la minute près, me relever et pisser de nouveau dans une fiole cette fois, au laboratoire on recherchait toutes sortes d’horreurs dans la fiole. Contraint à la position allongée, je n’avais pu aller au concert, ce qui m’avait rendu dix fois plus malade. La maladie avait passé, pas la déception. Je ne m’étais jamais vraiment remis de cette rencontre manquée avec ce pianiste que je vénérais à l’égal d’un dieu.

Dès février 1970, Rainer von Gottardt ne donna plus un seul concert, ayant perdu l’index de la main gauche dans des circonstances mal connues, peut-être un accident de voiture dû à l’éblouissement du soleil.

PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée redécouverte, un énorme coup de cœur

Les magiciennes de Boileau et Narcejac

— Elles étaient deux, fit Ludwig.

— Vous êtes sûr ? 

— Absolument sûr. Je les connaissais bien, puisqu’on a travaillé ensemble au Kursaal, à Hambourg.

Le commissaire étudiait Ludwig. Derrière lui, se tenait un inspecteur, un grand gaillard en imperméable, avec une curieuse cicatrice qui courait sur sa joue gauche, comme une fêlure. Et Ludwig ne pouvait détacher ses regards de cette cicatrice.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous raconter cela plus tôt ? demanda l’inspecteur. Il y a plus d’un mois que l’affaire est classée.

— Je ne suis en France que depuis cinq jours, dit Ludwig. Je suis jongleur, chez Amar. Ce sont des camarades qui m’ont appris la mort de la petite… Annegret… J’ai été bouleversé.

— Je vous répète que l’affaire est classée, maugréa le commissaire… Avez-vous des faits nouveaux à nous apprendre ? … Voulez-vous insinuer que cette jeune fille a été tuée ? 

Ludwig baissa les yeux, allongea les mains sur ses genoux.

— Je n’insinue rien, dit-il. Je voudrais simplement savoir laquelle des deux est morte. Et l’autre, qu’est-elle devenue ? Pourquoi ne parle-t-on plus d’elle ? … Comme si elle n’avait jamais existé.

Le commissaire appuya sur un timbre.

— Vous êtes prêt à signer votre déposition ? insista-t-il. Elles étaient deux ? … Je veux bien vous croire, mais si on ouvre une nouvelle enquête…

— Drôle d’histoire ! murmura l’inspecteur.

Drôle d’histoire, en effet ! Elle avait commencé bien des années auparavant. Au début, ce n’était qu’une histoire de gosse. Mais ensuite…

I

C’était un cauchemar ; pas un de ces cauchemars horribles qui vous arrachent un cri, en pleine nuit, dans le silence de la maison endormie ; plutôt le cauchemar de quelqu’un qui s’éveille « ailleurs », qui est semblable à un amnésique : qu’est-ce que c’est que ce lit ? qu’est-ce que c’est que cette fenêtre ? … Et moi ? … Qui suis-je ? … Pierre Doutre ouvrait les yeux : devant lui, il y avait une jeune femme qui rêvait, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil ; à droite, deux hommes blonds, au teint rose, qui se parlaient à l’oreille et riaient sans bruit ; à gauche, la vitre, le vide, l’espace peuplé de formes molles, de fumées livides. Doutre refermait les yeux, cherchait une nouvelle position, plus propice au sommeil, mais ses mains ne voulaient pas dormir ; ses pieds s’agitaient ; ses épaules lui faisaient mal. Il essayait d’imaginer la ville, là-bas, cachée dans son brouillard… son père agonisant. Le professeur Alberto ! Ah ! la douleur aiguë, au fond de lui-même, le trait brûlant comme un coup de rasoir. Oui, c’était bien un cauchemar qui n’en finissait plus. Il avait commencé à Versailles, dans le parloir des Jésuites, autrefois, des années et des années auparavant. Doutre se revoyait, tout gosse, assis sur une chaise, son béret sur ses genoux, tandis que son père discutait, à voix basse, avec un religieux. Et puis, un autre prêtre était venu, lui avait pris la main. Des escaliers, des couloirs, un petit lit, l’armoire minuscule où son linge était rangé ; tout ce qu’il possédait portait désormais le numéro 4. Pendant douze ans, il avait été le numéro 4. Douze ans pensionnaire ! Cela représentait une vertigineuse quantité de jours, un morne abîme d’images toutes semblables, qu’il aurait tellement voulu oublier ! Malheureux ? Non. Il n’avait jamais manqué de rien. Tout le monde s’occupait de lui. Les religieux l’aimaient bien, à leur manière. On savait que le petit Doutre n’était pas comme les autres… Doutre regarda la nuit, écouta le grondement régulier des moteurs. Il s’éloignait de la France à toute vitesse. Il flottait, entre le passé et l’avenir. Il était capable, soudain, d’embrasser toute sa vie d’un coup d’œil, et il voyait le petit Doutre, là-bas, tout en bas, comme on dit que Dieu voit les hommes. Drôle de garçon, gauche, maigre, timide, distrait, dont personne ne connaissait la vie secrète, pas même son confesseur. Indifférent à tout, en apparence, et pourtant plein de bonne volonté. Exactement comme un automate bien réglé. Le premier à la chapelle, le premier en étude, le premier au réfectoire… Souvent, le supérieur l’interrogeait :

« Voyons, Doutre, qu’est-ce qui ne va pas ? … Pourquoi faites-vous exprès de ne pas travailler ? … Vous êtes aussi intelligent qu’un autre… Alors ? … Croyez-vous que vos parents seront satisfaits quand ils recevront ce bulletin ? »

Mais le supérieur n’insistait pas, car les parents du petit Doutre n’étaient pas non plus comme les autres.

Les mains de Doutre étaient moites. Il toucha le hublot pour sentir sa fraîcheur et laissa sur la vitre une étoile de buée qui mit longtemps à s’effacer. Il se rappelait la scène. Il pouvait s’évader de cet avion lancé en pleine nuit, au-dessus d’un pays inconnu, et se transporter dans la cour de récréation. Tout cela vivait encore en lui, avec une intensité effrayante. Le surveillant distribuait le courrier :

— Pierre Doutre !

Un camarade avait pris la carte postale pour la lui donner. Mais, au passage, il l’avait regardée et s’était mis à rire.

— Hé ! les gars !

Un peu plus tard, à cinq ou six, ils l’avaient bloqué dans un coin du préau.

— Fais voir cette carte.

Il était chétif. Il n’avait pas dix ans, alors. Il avait obéi et les copains avaient contemplé en silence. La carte représentait un homme en habit. De la main gauche, il tenait un chapeau haut de forme renversé et, de la droite, un jeu de cartes. Il souriait d’un air vainqueur. Au bas de la carte, il y avait trois mots, en lettres blanches : Le Professeur Alberto.

— C’est ton père ? dit le plus grand.

— Oui.

— C’est marrant, un père comme ça !

Sans pudeur, il avait retourné la carte et lu, à voix haute :

Copenhague.

Mon cher Petit Pierre.

Le voyage se poursuit avec un très grand succès. Nous allons partir pour Berlin et, de là, nous irons à Vienne, où nous resterons sans doute un mois. Je n’aurai pas le temps d’aller à Versailles, pour Pâques, comme convenu. Dans notre métier, tu le sais, nous ne sommes pas libres. J’espère que tu seras bien raisonnable. Ta maman se porte bien. Tous les deux, nous t’embrassons bien affectueusement.

A. Doutre.

— Et ta mère ? demanda un autre de la bande, est-ce qu’elle fait du trapèze ? 

Ils avaient ri à en perdre le souffle, tandis qu’il retenait ses larmes.

— Ils vivent dans un cirque, avec les singes et les chameaux !

La troupe se tordait.

— J’en ai vu un, à la foire, dit le grand. On l’attachait avec des chaînes grosses comme ça ; on lui mettait des menottes et il se détachait tout seul. Personne n’y comprenait rien. Il sait faire ça, ton père ? 

La récréation s’était achevée. Le petit Doutre avait été malade trois jours. Quand il était revenu, les camarades avaient évité toute allusion au professeur Alberto. On sentait qu’ils étaient obligés d’observer une consigne, mais les clins d’œil volaient et, quand une lettre ou une carte arrivait, des toussotements, des raclements de gorge pleins de sous-entendus s’élevaient un peu partout. Et puis, un beau jour, quelqu’un eut l’idée de le surnommer : Fantômas. Un cahier venait-il à disparaître : « C’est Fantômas ! »

Il fit semblant de rire mais, pendant plus d’un trimestre, il déchira sans les lire les cartes et les lettres qui lui parvenaient de villes aux noms bizarres : Norrköping, Lugano, Albacete… et, le matin, à la messe, le soir, pendant la prière, il songeait à ces parents lointains qui multipliaient les miracles dérisoires avec un chapeau haut de forme. Doutre se rappelait tout, jusqu’à ses pensées d’alors. Il avait cherché le mot « prestidigitation » dans des dictionnaires. Art de produire des illusions par l’adresse des mains, les trucs, etc. Il avait observé ses mains, s’était tortillé les doigts. Comment produire des illusions ? Qu’est-ce que ça voulait dire exactement, des illusions ? Il n’avait pas tardé à être renseigné. Un prestidigitateur était venu au collège, bonhomme minable qui traînait deux énormes valises aux étiquettes multicolores. Il s’était installé dans la salle de gymnastique et avait commencé son boniment. « Non, pensait Doutre, mon père ne fait pas ce métier-là. Ce n’est pas possible ! » Mais il avait été tout de suite pris, bouleversé, par le spectacle. Les cartes apparaissaient, disparaissaient, se faufilaient dans les poches des assistants, se cachaient d’elles-mêmes sous les sièges, sous le tapis recouvrant la table. C’était un pullulement d’as, de rois, de dames, une inquiétante fermentation de trèfles ou de piques dans l’épaisseur des jeux de cartes alignés sagement côte à côte. On se frottait les yeux, on serrait les poings…

Parbleu ! Il n’y avait là que trucs et tours de passe-passe. Mais on n’en était pas tellement sûr. Et ces boules qui changeaient de couleur entre les doigts de l’homme ! Lui-même avait l’air surpris de tout ce qui se passait dans ses mains, et hochait la tête avec une espèce d’incrédulité scandalisée. Il montrait une pièce, la faisait tinter sur le bord d’une soucoupe. C’était une vraie pièce, sans le moindre doute. Or, voilà qu’elle lui échappait, fuyait de poche en poche, se dérobait à peine saisie, disparaissait subitement, et le pauvre vieux l’appelait, semblait malheureux. Tout à coup, il l’apercevait loin de lui, dans les cheveux d’un grand de troisième, et s’en emparait d’un déclic du bras, comme un chasseur de papillons. Plein d’angoisse, Doutre regardait, regardait. Ce qu’il voyait était admirable et terrible. Le chapeau qu’on croyait vide soudain débordait de fleurs. Les anneaux métalliques qu’on venait de palper se suspendaient les uns aux autres comme les maillons d’une chaîne. Hop ! Un geste ! Ils étaient de nouveau séparés ; ils vivaient, comme des tronçons de bête, se ressoudaient en un éclair, formant au poing de l’artiste un reptile cliquetant. Tout le monde applaudissait, sauf Doutre qui serrait ses mains sur sa poitrine en un mouvement frileux. L’homme avait demandé un volontaire.

— Fantômas ! avait-on crié. Fan-tô-mas ! Fan-tômas !

Il s’était avancé sur l’estrade, pâle, incapable de dire un mot. Et maintenant, il distinguait mieux le visage démoli du bateleur, sa peau irritée d’alcoolique, ses vêtements luisants. Il n’entendait pas les paroles qui lui étaient adressées. Il épiait le guéridon ; ce n’était qu’un vulgaire guéridon aux pieds rafistolés avec du chatterton. Il retrouva peu à peu sa respiration. L’homme lui mit sa main sur la tête. Il y eut un grand silence.

— Vous vous appelez Pierre, dit l’illusionniste. Vous portez un bracelet-montre Omega. Je peux même lire le numéro gravé dans le boîtier… Attendez… les chiffres sont si petits… Cent dix… Cent dix mille… deux cent… quatorze… Voulez-vous vérifier ? 

Pierre avait ouvert, en tremblant, le boîtier de sa montre : 110214. Les applaudissements avaient déferlé si fort qu’il avait levé le bras, pour se protéger, comme si on l’avait lapidé.

Des étoiles apparaissaient au hublot, s’organisaient en constellations fuyantes, en bouquets de pâles étincelles : quelque ville perdue dans la distance qui sombrait dans le vent des hélices. La passagère dormait. Doutre sentait le parfum de ses cheveux. Il se trouvait dans un avion luxueux ; de loin, l’hôtesse le guettait, prête à l’aider, à le servir. Tout cela était incroyable, mais au collège aussi tout était incroyable. Ce père impossible, qui passait deux ou trois fois par an, et le comblait de cadeaux. Et ensuite les longues attentes, pleines de méfiance, de hargne, d’admiration et de tendresse refoulée. Doutre laissait alors son imagination vagabonder ; il contemplait en cachette les cartes aux timbres rares, qui représentaient parfois des casinos, des théâtres, relisait certaines phrases qui le plongeaient dans une sorte d’engourdissement : La représentation a été un triomphe, ou bien : Je viens de signer un contrat inespéré… Doutre songeait aux boules et aux anneaux du vieux prestidigitateur, et, quand son père revenait, il n’osait plus lui parler, restait hostile, crispé ; il avait peur. Oh ! ces rencontres au parloir ! Comment oublier que cet homme mince, élégant et triste, était le professeur Alberto ? Est-ce qu’il faisait, lui aussi, un boniment ? Est-ce qu’il avait des poches à double fond ? Est-ce qu’il savait deviner les pensées ? 

— Pourquoi rougis-tu, mon petit Pierre ? 

— Mais je ne rougis pas.

Cramoisi, Doutre observait son père, étudiait ses mains pâles, fines, aux ongles polis et brillants comme des chatons de bagues. Il se sentait d’une race inférieure, avait honte de sa gaucherie, souhaitait de rester seul, comme un orphelin, et pourtant surveillait l’horloge avec désespoir. « Est-ce qu’il m’aime ? pensait-il. Et elle ? » Quand la visite tirait à sa fin, il lui arrivait de poser la question qu’il retenait depuis si longtemps :

— Est-ce que maman viendra ? 

— Bien sûr ! Elle est un peu fatiguée, en ce moment. Mais la prochaine fois…

Jamais Doutre n’avait revu sa mère. Jamais il n’avait laissé passer un jour sans regarder la photographie où elle apparaissait en costume de scène, plus scintillante de pierreries que la Vierge de la chapelle et souriant de biais, derrière un éventail. Elle était belle. Pourquoi son père semblait-il gêné quand Pierre demandait des nouvelles de sa mère ? Il tournait la tête, montrait sa valise.

— Tu sais ce que je t’apporte ? 

Il offrait une montre, un stylo, un portefeuille, mais la montre était une Omega, le stylo un Waterman plaqué or et le portefeuille contenait une liasse de billets de mille, Doutre se rapprochait timidement, tendait les bras. Un instant il appuyait son visage sur la poitrine de son père ; ses mains s’accrochaient à l’homme qui allait repartir. Il étouffait un sanglot.

— Allons, mon petit Pierre ! Tu n’es pas perdu.

— Non, papa.

— Tu sais que nous allons nous installer à Paris bientôt.

— Oui, papa.

— Alors… Dans un mois, je reviendrai. Travaille bien pour nous faire plaisir.

L’horloge sonnait. Doutre marchait dans un rêve jusqu’à la porte. Les derniers gestes de son père se gravaient dans sa mémoire, le mouvement des mains lissant les bords roulés du feutre gris, la chiquenaude chassant une poussière sur la manche du pardessus. C’était fini… La silhouette s’éclairait une seconde, là-bas, devant la conciergerie. Doutre retombait dans sa nuit ; les semaines, les mois coulaient. Pendant ce temps, les Alberto poursuivaient, au-delà des montagnes et des mers, leur tournée sans fin. Jamais Doutre n’avait eu le courage de poser les questions qui l’obsédaient : en quoi consistait au juste leur numéro ? Est-ce qu’ils gagnaient beaucoup d’argent ? Est-ce que leur métier était difficile à apprendre ? Parfois, il aurait voulu connaître quelques-uns de leurs secrets, pour imposer silence aux camarades. Il s’était fait acheter, par un externe, un traité de prestidigitation, mais il avait été tout de suite rebuté par l’aridité des schémas, l’obscurité des explications. Il avait renoncé. Peu à peu, il avait même cessé de compter les jours, entre les visites. Il s’engourdissait dans une rêverie paisible, rythmée par la cloche du collège, et quand on lui annonçait que quelqu’un l’attendait au parloir, il n’éprouvait plus qu’un rapide serrement de cœur. Le père et le fils s’observaient, presque avec méfiance. À mesure que le fils devenait un adolescent aux vêtements trop justes, le père se transformait ; ses tempes blanchissaient ; des rides nouvelles se creusaient le long de ses joues et il avait le teint si pâle, les yeux si creusés qu’il semblait fardé. Doutre avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas parler de l’avenir. On bavardait futilement. Oui, la nourriture était bonne. Non, le travail n’était pas trop fatigant. Doutre regagnait l’étude à petits pas, en se demandant : « Combien de temps me laisseront-ils ici ? » Ses camarades songeaient déjà à leur métier futur. Pendant la promenade, derrière une haie, tout en fumant des cigarettes américaines, ils se disaient leurs projets. Doutre, interrogé, répondait invariablement : « Oh ! moi, je ferai du cinéma. » Tout le monde le croyait. C’était fini, les moqueries. À force de détachement, de nonchalance, Doutre avait imposé aux autres l’image qu’il aurait voulu s’imposer à lui-même, celle d’un garçon riche, revenu de tout, méprisant le travail et attendant son heure. Mais il se rendait bien compte qu’il rêvait et il lui arrivait souvent de sentir dans sa poitrine une onde d’angoisse, de se passer les mains sur les yeux et de jeter ensuite autour de lui un regard éperdu.

« Je rêve encore, pensa Doutre. Ce n’est pas vrai. Il ne va pas mourir. »

Il alluma une cigarette, se pencha vers le hublot. Les signes de feu se multipliaient. Ses voisins de droite tendirent le cou et l’un d’eux prononça une longue phrase. Doutre reconnut le mot : Hambourg.

— Votre père est tombé malade à Hambourg, avait expliqué le supérieur. Vous allez partir tout de suite. J’ai fait le nécessaire.

Il y avait, sur un coin du bureau, des billets de banque, des papiers, le passeport, le télégramme.

— Je pense que quelqu’un vous attendra là-bas, avait ajouté le prêtre. Sinon, prenez une voiture. L’adresse est sur la dépêche.

Tout le reste était flou ; les souvenirs se chevauchaient, l’étude et la chapelle, les poignées de main, les signes de croix, et la gare aérienne, avec ses pistes blanches et ses haut-parleurs, et le supérieur qui levait le bras et dont la soutane flottait, dans le souffle de l’avion, comme une voile mal saisie. Voilà que le petit Doutre était projeté dans la vie, et il avait beau regarder en arrière, il savait déjà qu’il ne reviendrait jamais au collège. Où irait-il ? Qui s’occuperait de lui ? Il éteignit sa cigarette et boucla sa ceinture. Au-dessous de l’avion, brasillait une énorme cité quadrillée de lumières. Encore quelques minutes et il ne serait plus qu’une épave si personne ne l’attendait, si les chauffeurs de taxis ne comprenaient pas ses explications, ou ne connaissaient pas l’adresse… Il tira le télégramme et le relut. Kursaal. Hambourg. Aucun nom de rue. Kursaal ! C’était sans doute le music-hall où travaillait le professeur Alberto. Tout cela, maintenant, lui faisait horreur. Il se raidit, l’appareil commençait à descendre et la ville, comme dressée sur une pente invisible, glissait obliquement, avec ses entrelacs et ses girandoles multicolores. Il ferma les yeux, serra les paupières, refusant de toutes ses forces ce qui allait venir. La ceinture le maintenait solidement ; il faillit gémir, comme un malade que l’on couche sur la table d’opération. Il souhaita que l’avion prenne feu, explose. Qui s’apercevrait de la disparition du petit Doutre ? Est-ce que cela existe, le fils d’un prestidigitateur ? Il revit la pièce de monnaie qui disparaissait dans l’espace, renaissait plus loin pour s’anéantir ; les anneaux, les fleurs, le chapeau débordant d’apparences, d’ombres, de chimères ; et le vieil homme traînant ses deux valises. Déjà l’avion roulait et la ville se composait autour de lui, immobilisait ses lumières. Les passagers se dressaient, en un joyeux brouhaha. Une porte s’ouvrit sur la nuit.

Doutre releva le col de son pardessus et s’avança, cherchant à voir en se haussant sur la pointe des pieds. Au bas de l’échelle des gens attendaient, leurs visages levés flottant comme des méduses. Il y avait soudain un grand silence sonore. La tête de Doutre tournait un peu. Il entendit, proche, profond et bizarrement fraternel, l’appel insistant d’un navire. Il descendit, sa main serrant la rambarde. Chaque passager devenait le centre d’un petit groupe bruyant. Pour lui, il ne restait personne et il s’arrêta au pied de l’échelle, incapable d’aller plus loin. À ce moment, on lui toucha le bras.

— Pierre Doutre ? 

Il s’écarta vivement ; l’homme était plus petit que lui. Il portait des culottes de cheval et un paletot de cuir. Il était complètement chauve et si maigre que son cou semblait tressé de tendons.

— Pierre Doutre ? 

— Oui.

— Venez !

L’homme s’en allait, pressé, soucieux. Doutre courut derrière lui.

— C’est ma mère qui vous envoie ? 

Pas de réponse.

— Est-ce que mon père…

Il valait mieux ne pas insister. Devant la gare aérienne, parmi les voitures longues et luisantes, était parquée une vieille camionnette chargée de bottes de paille. Sur le flanc gauche, elle portait un panneau représentant des lions assis en rond autour d’un athlète vêtu d’une peau de léopard. Sur le flanc droit, il y avait une tête de clown, hilare, avec des cheveux rouges et des yeux carrés. L’homme ouvrit la cabine, fit signe à Doutre de monter.

— Kursaal, dit-il, d’une voix qui semblait brasser des cailloux.

L’auto ferraillante roulait maintenant dans la ville illuminée. Au lieu de gagner les quartiers populeux, comme Doutre l’avait cru tout d’abord, elle semblait au contraire se rapprocher du centre, suivait des avenues bordées d’immeubles neufs et bariolés d’enseignes au néon. Une foule paisible coulait sur les trottoirs ; Doutre avait hâte d’arriver, de se jeter sur un lit et d’oublier ce voyage incohérent. L’auto longea une sorte de lac puis s’engagea dans des rues étroites, bordées de brasseries. Elle stoppa au coin d’une place.

— Kursaal, dit l’homme. Music-hall.

Il montrait une façade bordée d’une rampe d’ampoules qui s’allumaient et s’éteignaient sans cesse, laissant au fond des yeux une image brûlante. Doutre ne bougeait pas.

— Descendez !

Doutre était trop fatigué pour protester. Il suivit l’homme. C’est alors qu’il découvrit les affiches. Elles se succédaient, sur des panneaux de bois hauts de trois mètres. Elles couvraient tout un mur. Professor Alberto… Professor Alberto… Professor Alberto… Le professeur, en habit, une fleur à la boutonnière, contemplait une boule de cristal. Sur chaque affiche, on avait collé, en diagonale, une bande de papier blanc. Le professeur ne comptait plus. Il était rayé du programme, et pourtant il vivait encore, souriant à son fils de sa bouche de papier, tendant vers lui la boule mystérieuse qui s’allumait, s’éteignait, au rythme frénétique des lumières. L’homme poussa Doutre en avant, le conduisit à l’entrée d’une ruelle.

— Venez !

Il faisait noir. Des odeurs d’écurie sortaient d’un porche ; on entendait les échos d’un orchestre, la vibration des cuivres et le battement grave d’une caisse. Le long d’un trottoir étroit stationnaient deux roulottes, vastes comme des wagons. Doutre les contourna et l’homme le retint par le bras, au moment où il allait continuer sa route.

— Ici, murmura-t-il.

Doutre devina des marches, poussa une porte. Une veilleuse brillait au fond d’un tunnel d’ombre. Mains en avant, il s’avança vers la petite lueur et aperçut une forme couchée. Encore trois pas. Il s’arrêta au bord du lit. Le professeur Alberto était là, les yeux clos, le nez pincé, une orchidée fanée à la boutonnière de son habit. Ses mains étaient jointes sur sa poitrine. Un bouton manquait à son plastron. Doutre se retourna, cherchant son compagnon, mais celui-ci avait disparu. Ses yeux s’habituaient lentement. Il aperçut une chaise et s’assit doucement. Il ne savait pas encore s’il avait du chagrin. Il était vide. Peu à peu, la roulotte sortait de la pénombre, se peuplait d’objets inattendus qui devaient être des accessoires : une malle au couvercle bombé, des guéridons, des chaises emboîtées les unes dans les autres, des rouleaux de fil de fer, un service à café, sur un plateau, deux épées posées sur une table pliante, une arbalète… Doutre aurait voulu ramener ses regards sur le mort et sentir ses yeux se mouiller. Malgré lui, il tournait la tête, surveillait les profondeurs de l’étrange voiture. On avait remué, là-bas… un bruit soyeux, suivi d’un grincement… Il se leva, le cœur battant. Il y eut soudain un claquement de plumes et une forme blanche sembla tomber du plafond. Elle se posa sur un coffret incrusté de nacre. C’était une tourterelle, dont l’œil rond reflétait la lampe, tandis qu’elle penchait la tête pour observer le visiteur. Une deuxième tourterelle surgit en planant et se percha sur une étagère, au-dessus du cadavre. Doutre contemplait stupidement les oiseaux. Ils marchaient lentement, sur leurs griffes en étoiles, s’arrêtaient pour plonger leur bec sous une aile, ou parmi le duvet du jabot. D’un bond léger, la seconde rejoignit la première, et elles se poursuivirent à pas pressés, autour du coffret, puis l’une d’elles roucoula doucement et ce délicat soupir, ce sanglot amoureux délivra Doutre. Il tomba près du lit, à genoux.

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L’enfer de René Belletto, lecture 1

Et si on lisait le début

Hier dans Première Ligne 34 je vous proposait le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin et le chapitres suivant.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

Chapitre 1 (suite)

Retour à la pièce de devant. Ma vie était faite pour une part notable de ces petits trajets dans l’appartement. On trouve toujours une raison d’aller d’une pièce à l’autre. Je ne m’ennuyais pas vraiment. Ce n’était pas vraiment de l’ennui.

J’ôtai aussi mon pantalon en jean blanc pour être plus à l’aise et me laissai choir dans le canapé où je demeurai sans bouger plusieurs heures je crois, les livres tapissant le mur en face étaient noirs de poussière, je les regardai longtemps, longtemps aussi le portrait de Jean-Sébastien Bach agrandi en poster, fixé par de multiples morceaux de scotch tout jaunes à gauche de la porte de communication, souvent un morceau de scotch se décollait avec un bruit d’explosion, ténu mais d’explosion, tsplokh! Quelqu’un de soigneux et sûr de vivre en aurait remis un neuf à chaque fois, arrivant très vite à un renouvellement complet, ou même les aurait tous changés d’un coup, la sécheresse de l’un indiquant plus ou moins la sécheresse de tous, moi non, quand trop de morceaux de scotch rebelles froufroutaient à mon passage, je les matais de vigoureuses pressions du pouce, et allez donc, ça tiendrait bien encore quelques heures!

Et ça tenait. C’était le principal. L’affiche restait en place.

Le portrait représentait Bach peint par Haussmann en 1746. Le visage marque une sorte d’effort. Les yeux surtout, mais aussi les plis autour de la bouche. Tout le visage. C’est que Bach ne voit plus guère. Peut-être à peine le peintre qui fixe pour toujours la sensualité anxieuse de sa physionomie cette année-là, j’eus presque envie d’écouter un peu de musique, cinq jours que je n’avais pas écouté un peu de musique, un exploit, mais me lever, aller à la commode, enfoncer une cassette dans le petit appareil Saba, manipuler des boutons, non, pas maintenant, plus tard, dans ma position de plus en plus avachie la sueur s’accumulait sur mon ventre nu, parfois j’y posais la main, bien à plat, doigts écartés, j’appuyais, je faisais glisser, sans peine malgré la pression, jusqu’à l’os de la hanche, je recommençais, tant de liquidité vaguement poisseuse troublait malgré soi, au point à un moment que je ressentis un frémissement du membre viril, un léger allongement et durcissement, un picotement de l’extrémité, extrémité qui même parvint à franchir le barrage élastique du slip et à faire une apparition prudente, mais si peu remarquée qu’elle n’insista pas et regagna dans la seconde sa tanière obscure, touffue et moite, et je me remis à penser à autre chose, c’est-à-dire à rien et à tout.