PREMIÈRES LIGNE #139 : La moisson des innocents, Dan Waddell

PREMIÈRES LIGNE #139

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La moisson des innocents, Dan Waddell

Ils furent deux enfants assassins, condamnés pour avoir battu à mort un vieil homme sans défense. Deux garçons maudits qui ont purgé leur peine et se construisent une vie d’adulte sous des noms d’emprunt. Dieu sait comment, un justicier a retrouvé leur trace pour leur infliger les affres de l’enfer. L’inspecteur Foster sait que les explications se trouvent dans le village de Mackington, qui n’a jamais pardonné aux deux « petits bâtards diaboliques ». Mais la scène du crime passé est aussi celle de ses propres souvenirs, des premiers pas d’un jeune enquêteur idéaliste, dans un pays minier sortant exsangue de l’ère Thatcher. Alors qu’il replonge à contrecoeur dans cette affaire dont les conclusions lui ont laissé un goût amer, il découvre qu’une liste ultraconfidentielle de personnes protégées, vivant sous une nouvelle identité, a été volée au ministère de l’Intérieur. Y figurent le nom des deux victimes, mais aussi celui de son ami Nigel Barnes, qui lui a sauvé la vie quelques années auparavant. Face au danger imminent, le généalogiste devra se pencher sur le cas le plus complexe de sa carrière : le sien.

Dan Waddell débrouille avec une habileté machiavélique l’écheveau des souvenirs pour établir que les secrets des enfants terribles ne sont souvent, en vérité, que de terribles secrets d’enfants.

Meurtre de Kenny : deux suspects
22 juillet 1992

Deux écoliers sont actuellement entendus par les policiers chargés de l’enquête sur le meurtre ignoble dont a été victime Kenny Chester, mineur à la retraite.

Les deux enfants, âgés selon nos informations de seulement neuf et dix ans, ont été arrêtés hier soir à leur domicile respectif, quelques jours après la découverte à Dean Bank, un site isolé et pittoresque de Mackington dans le Northumberland, du corps battu et sommairement enseveli de monsieur Chester, soixante-treize ans.

The Herald connaît les noms des deux garçons mais ne les révélera pas pour préserver la sécurité de leurs familles. Ils seraient élèves d’une école primaire proche du domicile de monsieur Chester et du lieu du crime.

La nouvelle a laissé les habitants de Mackington complètement abasourdis. « Nous n’arrivons pas à croire que des membres de notre communauté aient commis une telle atrocité », nous a déclaré madame Gladys Wrenshaw, commerçante. « Tout le monde est sous le choc. Kenny était quelqu’un de bien, connu et respecté. Avoir été abattu ainsi, comme un animal, c’est ignoble. Ceux qui ont fait cela devraient craindre pour leur vie. Il y a ici des gens qui pourraient les mettre en pièces. »

Avant d’ajouter : « Et ce ne serait que justice. »

Il y a maintenant trois jours que la Grande-Bretagne a été saisie d’horreur suite à la découverte du corps de monsieur Chester, veuf, quelques heures après que sa famille a signalé sa disparition.

Le cadavre présentait de multiples blessures. L’un des inspecteurs a confié au Herald qu’il avait été victime d’une agression d’une « violence inouïe ». Selon toute vraisemblance, ses meurtriers ont ensuite essayé de dissimuler le corps en l’enterrant.

D’après une source policière, il est possible que monsieur Chester, qui a travaillé pendant quarante-huit ans aux Houillères Mackington, jusqu’à sa retraite il y a huit ans, ait été encore vivant quand on a commencé à l’ensevelir.

Un porte-parole de la police a officiellement annoncé : « Deux garçons de Mackington sont entendus dans le cadre de l’enquête. »

PREMIÈRES LIGNE #138 : Le gibier, Nicolas Lebel

PREMIÈRES LIGNE #138

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Le gibier : une meute ne lâche jamais sa proie , Nicolas Lebel

Le gibier

La journée du commissaire Paul Starski commence assez mal : une prise d’otage l’attend dans un appartement parisien. Arrivé sur place avec sa coéquipière, la glaciale et pragmatique Yvonne Chen, il découvre le corps d’un flic à la dérive et celui d’un homme d’affaires sud-africain. Tous les indices accusent Chloé de Talense, une brillante biologiste. Et amour de jeunesse de Starski, qui prend l’enquête à bras-le-corps-et certainement trop à coeur -, tandis que les meurtres se multiplient. Car l’étau se resserre autour de Chloé. Elle semble être le gibier d’une chasse à courre sanglante lancée à travers la capitale.

I

Les chasses du Grand Veneur

1

Phase 2 – L’appât : pâture employée pour attirer le gibier.

André Cavicci remarqua soudain que le jour se levait, étirant un filtre bleuté et froid sur Paris. Il avait passé la nuit à marcher, puis à attendre, avait oublié les heures et les distances. Le soleil paraissait maintenant presque par surprise. On était le 5 mars et tout pouvait se jouer.

Il raccrocha et empocha son téléphone. Planté sur le trottoir désert, il inspecta la rue étroite où la fille l’avait entraîné. Un vent glacé s’engouffra entre les façades et balaya la chaussée noire de pluie. Cavicci ressentit la froidure de l’aube, un souffle piquant qui perça son trois-quarts élimé et le fit frissonner. Il tira une dernière bouffée sur son mégot de Marlboro avant de l’envoyer voleter d’une pichenette. Enfin, il sortit son arme et entra dans l’immeuble.

Il retint le battant de la porte cochère pour l’empêcher de claquer et s’immobilisa dans le hall carrelé. À l’affût, il perçut le pas mat de la fille, le rythme souple de ses talons hauts sur les marches à mesure qu’elle grimpait l’escalier. Elle devait déjà être au deuxième étage.

Cavicci passa la tête par-dessus la rampe, se tordant le cou. Il vit là-haut, dans la faible lueur électrique, la pâle menotte aux doigts grêles qui glissait sur le bois, s’élevait en cercles concentriques, et le trench-coat beige fluide et insolent qui souffletait les barreaux. À pas feutrés mais rapides, il monta 12les marches à son tour. Il ne la laisserait pas lui échapper, cette fois ; après dix-huit mois d’errements, il se retrouvait à Paris sur les traces de cette gamine d’à peine trente ans, le seul lien qui lui restait, le seul maillon entre les meurtres de Claudel à Lyon, de Birzaian à Bordeaux, et les autres… Elle était sa dernière amarre dans le réel quand tout le monde le disait fou.

Sa seule piste. Sa dernière chance. Sa rédemption.

Les talons de la jeune femme claquèrent sur le parquet du palier. Elle était au troisième étage. Cavicci accéléra. Il n’était pas question de frapper à toutes les portes pour la débusquer s’il la perdait maintenant. Il gravit les marches quatre à quatre en retenant son souffle lourd. Le tapis vert de l’escalier assourdissait son pas. Il arriva au troisième étage à l’instant où elle entrait dans un appartement au bout du couloir. Il s’approcha lentement, son poids faisant grincer les lattes anciennes. Son cœur cognait fort dans sa poitrine et dans sa gorge.

La porte était entrouverte, comme une invitation. Il déglutit, inspira fort, s’assura qu’une balle était chambrée dans le canon de son arme et poussa doucement la porte. Le timbre ténu d’une trompette ou d’un clairon jusqu’alors inaudible lui parvint, un air sautillant et chaotique. Il risqua un coup d’œil à l’intérieur et découvrit une petite entrée parquetée aux murs blancs, qui donnait sur cinq autres pièces.

— Megara ? Megara, vous m’entendez ? appela-t-il.

Le clairon, moqueur, caracola en guise de réponse.

Cavicci franchit le seuil. Surpris par la chaleur de l’appartement, il se lança, traversa l’entrée, son arme devant lui, braqua sur sa droite une cuisine vide, puis un salon, et se figea. Au bout de la pièce, dans la clarté bleutée qui s’invitait par la fenêtre, ses talons effilés plantés dans un épais tapis chinois, Megara lui faisait face, immobile comme si elle consentait enfin à se laisser regarder, le menton tendu vers lui avec arrogance. Cavicci détailla ses traits pour la première fois, ses pommettes hautes, ses lèvres charnues, ses cheveux châtains retenus en queue-de-cheval, ses yeux gris, profonds. Et froids. Quelque 13chose clochait. Son maquillage, peut-être, ou ses vêtements qui la vieillissaient, à moins qu’il ne s’agisse de ses cheveux, plus sombres que dans son souvenir. Elle semblait avoir largement dépassé la trentaine.

La femme leva la main gauche où fumait une cigarette qu’elle porta à sa bouche sans le lâcher des yeux. D’un geste lent, elle pointa la télécommande vers la chaîne stéréo et augmenta le volume. La musique lointaine devint claire. Cavicci reconnut un ensemble de cors de chasse ; il pâlit et baissa son arme malgré lui. Après des mois de traque, il l’avait localisée à Paris et l’avait suivie toute la soirée avant de la perdre encore et de la retrouver enfin. Il l’avait regardée marcher dans les rues de la ville, danser avec des inconnus, et rire jusqu’à s’oublier. En cet instant, il aurait pu se demander combien d’hommes avaient suivi cette beauté jusqu’à la mort. Il n’en eut pas le temps ; elle lui sourit.

PREMIÈRES LIGNE #137 : Semia , Audrey Gloaguen

PREMIÈRES LIGNE #137

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Le livre en cause

Semia , Audrey Gloaguen

Samedi 22 décembre 2018

1

22 décembre – 3 h 05

GÉOLOCALISATION : rue Marcel-Dassault, Boulogne-Billancourt

IDENTIFICATION : Forest Lo

La sonnerie du téléphone lui colle une décharge à la poitrine. Il sursaute, regarde en l’air. La vieille horloge murale en formica indique 3 heures passées. J’ai dormi combien de temps, un quart d’heure à tout casser, bordel ces perms de nuit sont interminables, se lamente-t-il. Forest Lo a pris l’habitude de fractionner son sommeil sur ce canapé crasseux récupéré par l’association. Seules ces siestes éclair lui permettent de tenir le coup toute la nuit.

Il secoue la tête comme un personnage de cartoon, s’éclaircit la voix avant de décrocher.

— Bonsoir, bienvenue chez les Samaritains.

— …

— Si vous avez besoin de temps pour parler, je reste à votre écoute…

La pendule orange des fifties résonne dans la pièce plongée dans la pénombre. Le temps prend son temps et la trotteuse trotte. Parfois, l’aiguille s’arrête sans raison, ouvrant un trou dans l’espace-temps pour mieux précipiter l’homme solitaire vers les ténèbres. L’aiguille justement s’est arrêtée sans raison et les larmes ont commencé à tomber dans le combiné.

— Oui, laissez tout ce chagrin sortir, murmure Forest Lo. Voulez-vous me dire quelque chose à présent ?

— … Je… je les ai tués !! hurle soudain la voix à l’autre bout du fil. Tous, je les ai tous tués !!

Forest Lo fouille dans sa mémoire, tente de se souvenir de ce que l’association lui a appris. Technique pour rassurer un mec voulant se loger une balle dans le carafon, hors de propos. Technique pour apaiser un type dépressif, hors sujet également. Technique pour assurer face à un meurtrier, rien. Il a beau froncer les sourcils, se gratter le front nerveusement, Forest Lo ne trouve rien dans son cerveau en bordel.

À l’autre bout du fil, il entend l’homme pleurer en silence.

— Qu’est-ce que je vais devenir, qu’est-ce que je vais devenir…, répète la voix.

— Je suis sûr que tout va s’arranger, tente Forest Lo pour gagner du temps. Racontez-moi.

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PREMIÈRES LIGNE #136 : Du fond des âges, René Manzor

PREMIÈRES LIGNE #136

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Le livre en cause

Du fond des âges, René Manzor

Il est trop taro pour avoir peur…

Nouvelle-Zélande. Un petit garçon court à perdre haleine dans les rues de Christchurch, poursuivi par un homme armé. Des coups de feu éclatent. À l’hôpital, on découvre que l’enfant a été porté disparu il y a trois ans. Il s’appelle Nateo, c’est le fils du célèbre explorateur Marcus Taylor. Pourquoi le retrouve-t-on maintenant ? Était-il séquestré ? S’est-il enfui ? Et qui peut vouloir tuer un enfant de huit ans ?

Un an auparavant, le glaciologue Marcus Taylor dirige une mission de scientifiques envoyés dans une base implantée en plein milieu de l’Antarctique. Quand ils arrivent sur place, ils découvrent des bâtiments saccagés et déserts. L’équipe précédente a disparu sans laisser de trace.

Quel lien y a-t-il entre la réapparition de l’enfant et cette expédition qui tourne au cauchemar ?

Une chose est sûre. Il est trop tard pour avoir peur….

Prologue

Présent

Christchurch,

Nouvelle-Zélande

L’enfant maori se retourna sous une pluie battante et aperçut le 4 × 4 Holden qui fonçait droit sur lui. L’innocence de ses huit ans se chargea soudain de panique ; celle qu’éprouvent les animaux traqués.

Le premier tir fit exploser le pare-brise d’une fourgonnette, à quelques centimètres de lui. Le petit garçon bondit en avant, jetant toutes ses forces dans une fuite désespérée. Le verre brisé taillada ses pieds nus, mais l’enfant ne sentit rien. Pas plus la douleur que le sang jaillissant de ses blessures.

Le vieux Russe qui le poursuivait pointait son fusil à lunette à travers la portière, tout en hurlant au conducteur de stabiliser la voiture. Mais la minitornade qui soufflait sur Christchurch rendait la manœuvre difficile. D’autant que les essuie-glaces ne parvenaient plus à dégager les trombes d’eau.

L’enfant bifurqua vers une avenue adjacente.

Un second tir fit exploser la vitrine d’une boutique, sur ses talons.

Un chaos indescriptible régnait dans la rue. Des gens criaient, d’autres se cachaient où ils pouvaient.

Le chauffeur vira un peu trop sèchement à droite et percuta une camionnette, garée en double file. Les piétons se jetèrent à couvert pour éviter le véhicule. Les roues de la Holden accrochèrent le bord du trottoir et une violente secousse ébranla l’habitacle.

Déstabilisé, le tireur se dégagea de la fenêtre, le temps d’essuyer la pluie qui noyait ses yeux et sa visée. Sa cible était en vue, à une vingtaine de mètres. Mais elle se déplaçait beaucoup trop vite. Elle zigzaguait au beau milieu du trafic, tandis qu’un concert de klaxons éclatait dans son sillage.

— Qu’est-ce que tu fous ? hurla le vieux Russe. Rattrape-le !

Il se déporta sur la gauche et se faufila entre les voitures arrivant en sens inverse. Contraintes de s’écarter, elles protestèrent avec force coups de frein et de klaxon.

Tandis que l’enfant maori courait à perdre haleine, il risqua un coup d’œil par-dessus son épaule. Le faisceau rouge de la visée laser le trouva. Une détonation retentit. Il changea brutalement de direction, dérapa sur la chaussée mouillée et chuta. Des pneus hurlèrent sur l’asphalte, laissant derrière eux de larges traînées de gomme.

Quand le garçon releva les yeux, la calandre de l’autocar qui aurait dû l’écraser se dressait, fumante, au-dessus de lui.

Pendant quelques secondes, ses poursuivants crurent l’avoir perdu.

— Il est où ? demanda le tireur en dégageant la buée qui s’accrochait au pare-brise.

Le chauffeur leva les yeux vers son rétroviseur et aperçut le fuyard qui traversait l’avenue, en prenant tous les risques.

— Derrière nous ! hurla-t-il en tournant sèchement le volant à gauche.

La Holden rebondit sur le terre-plein central, pulvérisa une fontaine décorative et s’élança, un peu trop vite, à la poursuite de l’enfant. Les piétons qui traversaient s’éparpillèrent comme des quilles de bowling. Ne parvenant pas à se stabiliser, la Holden arracha la portière ouverte d’une berline, faucha une rangée de parcmètres et alla s’encastrer, côté conducteur, dans un camion en stationnement.

L’aile arrière gauche du poids lourd perfora l’habitacle de la Holden. Des fragments de verre et de métal sifflèrent dangereusement autour de la tête du passager, manquant de le décapiter. Le chauffeur, lui, n’eut pas la même chance. Le vieux Russe grimaça à la vue de son corps broyé par la carrosserie.

Mais il n’abandonna pas pour autant.

À travers les débris du pare-brise, il vit l’enfant maori pénétrer dans un immeuble bourgeois. Le tueur s’extirpa tant bien que mal…

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PREMIÈRES LIGNE #135 : Alliance palladium, Stephane Furlan

PREMIÈRES LIGNE #135

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Le livre en cause

Alliance palladium, Stephane Furlan

Dimanche 5 avril 2009,
dix-sept heures six

J’ai quitté Sophie depuis plus d’un an et n’arrive toujours pas à m’habituer à ces dimanches soir, ceux qui me ramènent devant la porte de mon ancien appartement, au quatrième étage de cet immeuble vétuste du quartier des Carmes, avec mes deux gamines à la main. Voilà, le week-end touche à son terme et avec lui la semaine passée avec mes trésors. Je vais de nouveau me retrouver seul, ne pouvant compter que sur mon job pour oublier la vie que j’ai sacrifiée en cédant à une sirène. Et comme l’aînée vient de fêter ses neuf ans alors que la seconde n’a pas encore atteint les cinq, je me sens obligé de gravir les marches branlantes de l’escalier pour les mener jusqu’à leur mère, m’offrant par la même occasion le spectacle de son mépris qui ne manque jamais de durcir ses yeux quand elle les pose sur moi.

Tout en portant Lucie, la plus petite, je peine derrière Carmen et longe le grand miroir fixé par une âme généreuse sur une cloison du palier, au deuxième étage. Mon reflet s’impose au beau milieu de ces sombres pensées et je suis saisi en ne reconnaissant pas la loque que j’attendais. Non, je vois plutôt un type qui parvient à tenir à distance le relâchement de sa ceinture abdominale et dont les traits résistent en fait assez bien aux assauts du temps. Cette prise de conscience m’arrache un sourire qui se reflète dans la glace et j’ai l’impression que mon jumeau m’offre une marque de sympathie. Ça fait du bien. C’est la seule que j’ai reçue d’un adulte aujourd’hui…

La porte apparaît enfin, sa surface ivoire agrémentée par l’élan créatif de Carmen, trois ans plus tôt, lors de notre aménagement dans ce quartier de Toulouse après une période passée dans la grisaille de la capitale, Sophie à jouer du bistouri et moi de la matraque. Mon aînée a peint un bouquet de violettes, comme pour faire honneur à la mythologie de notre cité de naissance. Je ne sais pas si l’amertume trouble encore ma vision, mais elles me semblent de plus en plus fanées,

ces fleurs censées accueillir les visiteurs assez courageux pour grimper jusque-là.

À peine le temps de reprendre mon souffle que Lucie se tortille dans mes bras pour regagner le plancher et se jeter contre la porte, ses deux poings en avant frappant le bois avec énergie, aussitôt rejointe par sa sœur, les deux accompagnant les percussions par une mélopée primitive ne répétant en chœur qu’un seul mot : « Maman ! »

Je tente de calmer les petits monstres quand l’embrasure se libère sur une femme que je trouve toujours aussi séduisante. Ses yeux noirs, pétillant d’intelligence et s’accordant merveilleusement à sa longue chevelure, me fixent avec cette expression familière, la même dont elle me gratifiait lorsque j’avais omis de baisser la cuvette des toilettes. Ou pour protester contre un tas de vêtements sales sur le sol de la chambre. Sans oublier les aveux de mon infidélité consommée pendant mon escapade à Lisbonne, dans l’enthousiasme de l’arrestation des braqueurs de transports de fonds plus connus dans mon milieu sous le nom de Cagoulés

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PREMIÈRES LIGNE #134, Alambre de Céline Servat

PREMIÈRES LIGNE #134

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Le livre en cause

Alambre de Céline Servat

Alambre de espino – Le fil de fer barbelé, comme celui qui clôt le camp pour réfugiés espagnols d’Argelès sur mer.
Alambre, où quand le fil de fer devient une arme mortelle.
1936. Esteban, jeune paysan andalou rejoint les mouvements anarchistes espagnols pour contrer la montée du franquisme. Il ne se doute pas qu’il va subir l’enfer et le désespoir. Ni que cela rejaillira sur plusieurs générations.
2021. Gustave, lui, n’aurait jamais pensé vivre un cauchemar en s’alliant à son amie Léa pour aider les victimes de l’institut Peron. Qu’est-ce qui lie ces deux époques ? Une personne sait, une personne agit et tue, sans regrets.
Prologue
Sa main effleura un foulard en soie, ses doigts caressèrent le tissu. Il repensa à la comptine qu’il avait tant de fois entendue, enfant, lorsqu’il avait du mal à s’endormir.
Elle évoquait des personnages paradoxaux : un gentil loup, un prince méchant, une belle sorcière et un pirate honnête…1
 Quelle ironie ! Le texte s’adaptait tellement à la situation actuelle… « Le loup », ou plutôt la femme qui se comportait comme une louve, avait péri sans comprendre ce qui lui arrivait. Sa naïveté avait eu raison d’elle. Il ferma les yeux, se remémora le corps s’affaissant brusquement, ainsi que la sensation de puissance qui l’avait envahi. Que c’était bon !
 Le « méchant prince », lui, se croyait en territoire conquis, bien mal lui en avait pris ! Il l’avait éliminé comme on écrase un cafard. L’image le fit sourire. Oui, c’était exactement ça.
 Il restait encore « la belle sorcière ». Sa chevelure rousse l’aurait conduite directement au bûcher à une autre époque. Sous ses airs innocents se cachait tout ce qu’il détestait. De quel droit s’autoproclamait-elle défenseur de l’humanité, censeur du bien et du mal, alors qu’elle ne faisait pas le ménage devant sa propre porte, refusant de baisser les yeux sur la poussière amoncelée ?
Quant au « pirate honnête », ce Gustave débarqué directement de France, pour qui se prenait-il ? Le terme de pirate lui plaisait. Le Français n’avait pas de drakkar mais il avait parcouru l’Argentine, la Russie, l’Allemagne, et maintenant l’Espagne. Pourtant, il n’avait rien à faire ici. Il n’avait pas le droit de remuer les secrets enfouis.
 Personne n’échapperait à ses responsabilités.

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PREMIÈRES LIGNE #132 Le crépuscule d’un libertin, Ludovic Miserole

PREMIÈRES LIGNE #132

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Le livre en cause

Le crépuscule d’un libertin, Ludovic Miserole

Le crépuscule d’un libertin
Les crimes du marquis de Sade : Tome 3
Voici dix ans que les frasques du marquis de Sade défraient la chronique !
Donatien n’a pas fini de choquer ses contemporains, au grand dam de sa famille qui tente de faire taire la rumeur et museler la calomnie. Mais un nouveau scandale, bien plus effroyable que les précédents, est sur le point d’éclater. Une ultime provocation judiciaire avant d’ébranler bien plus encore les consciences, de sa plume acérée et sulfureuse.
C’est que Sade éprouve le besoin vital de créer pour exister, de choquer pour se sentir vivant. Embastillé ou interné, Sade se veut libre…

Le crépuscule d’un libertin, Ludovic Miserole

1

CHÂTEAU DE LA COSTE.
FIN D’ANNÉE 1774

À l’étage de la forteresse familiale, un obscur couloir résonne des pleurs d’adolescents des deux sexes. Des sanglots de jeunes personnes que les époux de Sade ont emmenées de Lyon jusqu’ici : cinq fillettes de treize ans tout au plus et un garçon de quinze ans, prénommé André et à qui on a promis qu’il deviendrait le nouveau secrétaire de monsieur le marquis. Rien que ça !

Quel parent sans le sou aurait hésité un seul instant à laisser partir sa progéniture hâve vers une maison dont les murs semblent teintés de la couleur de l’espoir ? Les quelques doutes furent très vite écartés par la jeune Nanon, une Lyonnaise de vingt-quatre ans, tout acquise à la cause des Sade chez lesquels elle s’en allait servir également. Elle avait juré à tous les anxieux de garder un œil protecteur sur leur douce et innocente progéniture.

Hélas ! Arrivés au château, les nouveaux venus s’étaient très vite rendu compte que les belles paroles n’étaient que d’horribles mensonges servis afin d’endormir la vigilance maternelle. Nanon n’est pas femme dont la gentillesse égale la beauté. Loin de là ! Elle n’est motivée que par son seul et unique intérêt qui consiste pour le moment à satisfaire Donatien de Sade, et ce de toutes les manières et avec l’assentiment de madame la marquise. Les enfants sont là afin de nourrir au mieux l’ambition de Nanon, mais aussi, et surtout, calmer monsieur et ainsi rassurer son épouse.

Car voici plusieurs jours que les jeunes gens subissent des châtiments dont ils ne soupçonnaient pas l’existence et pour lesquels ils n’étaient pas prêts. Mais peut-on être préparé pour les coups de martinets, les brûlures et les attouchements que vous inflige un homme qui pourrait être votre père ? On reste sourd à leurs refus et parfois même, on se moque de leurs larmes. Ici, il n’y a guère de place pour l’innocence et on ne se gêne pas pour le leur faire savoir chaque fois que cela s’avère nécessaire.

Certainement alerté par les sanglots, quelqu’un vient et aussitôt le silence envahit le deuxième étage.

Les filles remontent à toute hâte leur drap sur le nez tandis qu’André, placé dans une chambre voisine, se tourne vers le mur. Il ferme les yeux si fort qu’il en aurait presque mal aux paupières.

Un sursaut. Quelqu’un vient d’ouvrir les portes dans un fracas épouvantable.

Le visiteur se tient dans le couloir, en retrait, afin d’observer l’intérieur des deux pièces.

— Que se passe-t-il ici ?

Tous reconnaissent la voix autoritaire de Nanon.

— Vous êtes sous ma responsabilité et j’entends que vous ne dérangiez pas monsieur le marquis avec vos jérémiades.

Une inconsciente ose un timide je veux ma maman d’une voix chevrotante. La réaction de Nanon ne se fait pas attendre. Elle avance d’un pas décidé vers le lit où se trouve la petite capricieuse et la pointe du doigt. Est-ce la bougie qu’elle tient à la main qui rend son visage si inquiétant ?

— Écoute-moi bien ! Ta mère ici, c’est moi ! Alors, cesse de geindre et endors-toi !

L’enfant se mord les lèvres pour ne plus émettre le moindre son. Son corps se met à trembler.

Le visage de Nanon s’empourpre.

Elle déteste qu’on lui désobéisse.

La petite sait ce qu’elle risque si elle s’obstine. Il ne faut surtout pas contrarier Nanon.

Elle renifle, ravalant sa tristesse et ses peurs, puis tente de calmer l’orage dans un soupir las.

— Oui, Nanon.

— Quelqu’un a-t-il d’autres doléances stupides à me soumettre ?

Le silence.

— Eh bien ? Non ? Personne ?

Elle ne reçoit pour toute réponse que l’écho de sa voix agacée.

— Parfait ! Endormez-vous maintenant ! Vous savez que monsieur le marquis déteste poser son regard sur des mines fatiguées. Il vous désire reposés et, surtout, parés du visage de l’innocence. Je ne veux plus entendre un bruit, une plainte ou ne serait-ce que l’expression d’une once de regret. Vous avez accepté de venir à La Coste. Personne ne vous a forcés. Vous apprendrez bien vite que, dans la vie, il nous faut assumer nos choix. Vous verrez, ici vous apprendrez nombre de choses des plus intéressantes et très vite. Tentez de passer une bonne nuit ! À demain !

Les portes restent ouvertes. Ce soir, les enfants n’auront le droit à aucune intimité. Les pas de Nanon s’éloignent.

Après un instant considéré comme suffisant, une des petites filles se met à chuchoter.

— Vous croyez que l’on pourra bientôt partir d’ici ?

Les autres lui ordonnent aussitôt de se taire.

L’une d’elles la menace.

— Tu veux qu’elle revienne et qu’elle nous fouette ? Tais-toi et dors ! Il paraît que demain…

La voix enfantine s’éteint.

Nul besoin de préciser. Toutes et tous ont été prévenus que demain serait jour de la grande cérémonie.

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PREMIÈRES LIGNE #131 Peine Capitale, Isabelle Villain

PREMIÈRES LIGNE #131

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Peine capitale, Isabelle Villain

1

23 novembre 2011.

Elle se sent désespérément seule. Depuis quand est-elle coincée ici ? Elle n’en a pas la moindre idée. La notion du temps est un élément très abstrait lorsqu’on est enfermé. Trois jours, peut-être quatre ? Son mari a bien évidemment signalé sa disparition, et la police s’est certainement lancée à sa recherche, mais dans quelle direction ? La dernière chose dont elle se souvient remonte pour elle à une éternité.

En premier lieu, remettre de l’ordre dans ses idées. Cet effort pour creuser au plus profond d’elle-même se révèle être un véritable calvaire.

Mais au bout de quelques minutes d’intense concentration, certains flashs, un peu comme des éclairs lumineux, lui reviennent en mémoire : ce soir-là, elle était rentrée de l’hôpital beaucoup plus tard que d’habitude, vers 23 heures. Il y avait eu un gigantesque carambolage sur le périphérique entre la porte de Choisy et la porte d’Ivry. Des dizaines de véhicules s’étaient encastrés les uns dans les autres, et le SAMU avait dénombré plusieurs blessés graves dont deux hommes en état de mort cérébrale. Le service d’accueil des urgences de la Pitié-Salpêtrière, qui jusque-là était exceptionnellement désert, s’était retrouvé encombré d’une multitude de brancards. Elle pouvait encore entendre le bruit des roues sur le sol et les cris des blessés. En arrivant chez elle, totalement vidée, elle avait pris une douche et englouti un plat de pâtes sur lequel elle avait râpé quelques copeaux de parmesan frais.

Le simple fait de repenser à cette assiette la fait frissonner. Son estomac contracté se rappelle à son bon souvenir. Depuis quand n’a-t-elle rien avalé ? Ne pas y penser. Ne surtout pas se laisser distraire. Revenir à son emploi du temps pour tenter de comprendre ce qui a bien pu lui arriver : une promenade dans la rue avec Flesh, son chien, un bon gros caniche gris au regard triste. Cette sortie nocturne était habituellement le job de son mari, mais Stéphane était en déplacement ce soir-là. Elle était allée chercher la laisse. Son chien avait pigé en un quart de seconde que l’heure de la récréation avait sonné. Malgré ses treize ans et un début d’arthrose, il s’était mis à faire des bonds en sautant sur ses deux pattes postérieures et en couinant légèrement. Elle avait enfilé un jogging, un gros pull en cachemire et son manteau puis avait descendu à pied les trois étages.

À cet instant, en caressant délicatement ses jambes, elle sent sous ses doigts le contact du coton molletonné. Elle porte toujours le même survêtement, et n’a donc, en toute logique, jamais regagné son domicile.

Elle ferme les yeux pour essayer de retrouver toute sa concentration. Elle est épuisée, mais ce travail de mémoire lui semble important : il faisait nuit noire et un petit crachin humide lui effleurait le visage. Elle marchait tranquillement dans la rue, puis plus rien, le néant. Une sensation de brouillard intense, un mal de tête lancinant et une odeur d’éther ou peut-être de chloroforme dans la bouche.

Mais pourquoi elle ? Que peut bien lui vouloir son kidnappeur ? Cela n’a aucun sens. Sa famille ne roule pas sur l’or.

Soudain, son visage se contracte. Elle grimace. Elle ressent de violentes douleurs dans les bras et le bas du dos. Il l’a très certainement frappée. Mais l’a-t-il violée ? Elle n’en garde pas le moindre souvenir.

Durant les premières heures de sa captivité, pleine d’espoir et de détermination, elle a tenté de se représenter l’endroit dans lequel elle est retenue prisonnière. En rampant le long des parois, elle a calculé que la pièce ne doit pas mesurer plus d’une dizaine de mètres carrés, tout au plus. Des murs humides, criblés de petites brèches. De la pierre poreuse. La cave d’une très vieille maison certainement.

Peine capitale
Elle marchait tranquillement dans la rue puis le trou noir. Une sensation de brouillard intense, un mal de tête lancinant et une odeur d’éther ou peut-être de chloroforme dans la bouche. Mais pourquoi elle ? Que pouvait bien lui vouloir son kidnappeur ? Cela n’avait aucun sens.
À partir d’un cadavre découvert dans un lac du bois de Boulogne, le commandant Rebecca de Lost, chef de groupe au 36, quai des Orfèvres, s’engage dans une enquête tortueuse. Le corps est demeuré trop longtemps dans l’eau, les chairs sont trop gonflées pour permettre son identification… Les policiers de la célébrissime Crim se lancent dans des investigations en vue d’élucider une série de crimes. Quel est ou quels sont les liens entre ces assassinats ? Qui est ou quels sont ces criminels morbides ?

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PREMIÈRES LIGNE #130 La chambre Close de Sjöwall et Wahlöö

PREMIÈRES LIGNE #130

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

La chambre close : le roman d’un crime de Maj Sjöwall et Per Wahlöö

Une femme commet un braquage au cours duquel un homme est tué accidentellement. Dans le même temps, deux dangereux pilleurs de banques écument stockholm, et mettent la police sur les dents. Martin Beck quant à lui, reprenant le travail après une longue convalescence, se heurte à une affaire bizarre : un vieil invalide nécessiteux est retrouvé mort dans une pièce sordide soigneusement fermée de l’intérieur. Il a une balle dans le ventre. La police veut conclure à un suicide, mais dans ce cas où est passé le pistolet ? Un pistolet qui, justement, semble avoir servi au braquage… À partir d’un classique mystère de chambre close se dessine progressivement une affaire complexe, à la résolution parfaitement amorale.

1

Au moment où elle sortit de la bouche de métro de Wollmar Yxkullsgatan, 14 heures sonnaient à l’église de Maria. Elle s’arrêta pour allumer une cigarette, avant de se diriger à grands pas vers la place de Mariatorget.

La vibration de l’air, propageant le bruit des cloches, lui rappela les tristes dimanches de son enfance. Elle était née et avait grandi à quelques pâtés de maisons de cette église, où elle avait été baptisée et fait sa communion voilà près de douze ans. Tout ce dont elle se souvenait, ainsi que des cours de catéchisme, c’était d’avoir demandé au pasteur ce qu’avait voulu dire Strindberg lorsqu’il avait parlé du « soprano splénétique » des cloches de l’église de Maria, mais elle ne se rappelait pas ce qu’il lui avait répondu.

Le soleil lui brûlait le dos et, après avoir traversé Sankt Paulsgatan, elle ralentit l’allure afin de ne pas être en sueur. Elle comprit soudain combien elle était nerveuse et regretta de ne pas avoir pris un calmant avant de partir de chez elle.

Une fois arrivée au milieu de la place, elle trempa son mouchoir dans l’eau de la fontaine avant d’aller s’asseoir sur un banc, à l’ombre des arbres. Elle ôta ses lunettes, se frotta rapidement le visage avec son mouchoir humide, essuya ses verres avec un pan de sa chemise bleu clair puis remit les lunettes. Ensuite elle enleva son chapeau de toile bleu à larges bords, souleva ses cheveux blonds qui lui tombaient si bas dans le cou qu’ils effleuraient les pattes d’épaules de la chemise et s’essuya la nuque. Enfin, elle remit son chapeau, le baissa sur son front et resta assise là, absolument immobile, son mouchoir roulé en boule entre ses mains.

Au bout d’un moment elle étala le mouchoir sur le banc, à côté d’elle, et s’essuya les mains sur son jean. Elle regarda sa montre, qui indiquait 14 h 10, et s’accorda trois minutes pour se calmer avant de continuer, puisqu’il le fallait.

Lorsque sonna le quart, elle souleva le rabat du sac de toile vert posé sur ses genoux, prit le mouchoir maintenant tout à fait sec et le laissa tomber à l’intérieur sans se donner la peine de le plier. Puis elle se leva, passa la sangle du sac sur son épaule droite et se remit en marche.

Tout en se dirigeant vers Hornsgatan elle sentit qu’elle se détendait et s’efforça de se persuader que tout irait bien.

C’était le dernier jour de juin, un vendredi, et, pour bien des gens, les vacances venaient de commencer. Hornsgatan était très animée, tant sur les trottoirs que sur la chaussée. Au débouché de la place, elle tourna à gauche et se trouva alors à l’ombre des immeubles.

Elle espérait avoir bien fait de choisir ce jour-là. Elle avait soigneusement pesé le pour et le contre et elle était bien consciente qu’il lui faudrait peut-être remettre l’exécution de ses projets à la semaine suivante. Ce ne serait pas bien grave, dans ce cas, mais elle préférait être soulagée de la tension nerveuse de l’attente.

Elle arriva plus tôt qu’elle ne l’avait pensé et s’arrêta du côté de la rue qui était à l’ombre, tout en observant la grande baie vitrée, en face. Le soleil s’y réfléchissait, mais elle était de temps en temps masquée par la circulation très dense de la rue. Elle put cependant constater que les rideaux étaient tirés.

Elle fit lentement les cent pas sur le trottoir en faisant semblant de regarder les vitrines, et, bien qu’il y eût une grande pendule un peu plus loin dans la rue, devant un magasin d’horlogerie, elle ne cessait de consulter sa montre-bracelet. Tout en surveillant du coin de l’œil la porte d’en face.

À 14 h 55 elle se dirigea vers le passage clouté situé au carrefour et, quatre minutes plus tard, elle se trouva devant l’entrée de la banque.

Avant de pousser la porte et d’entrer, elle souleva le rabat de son sac.

Du regard elle fit le tour de ce local, qui abritait une agence d’une grande banque. Il était en longueur, et la porte et l’unique baie occupaient l’un des murs de la largeur. À droite, un comptoir courait sur toute la longueur. À gauche, se trouvaient quatre pupitres fixés au mur et, plus au fond, une table basse de forme ronde et deux tabourets recouverts d’un tissu à carreaux rouges. Tout au bout partait un escalier très raide qui descendait en colimaçon vers ce qui devait être la salle des coffres et la chambre forte.

Il n’y avait qu’un client devant elle, un homme en train de ranger des billets et des papiers dans sa serviette.

Derrière le comptoir étaient assises deux employées et, un peu plus loin, un homme consultait un fichier.

Elle se dirigea vers l’un des pupitres et chercha un stylo dans le compartiment extérieur de son sac, tout en observant du coin de l’œil le client pousser la porte de la rue et sortir. Elle prit un imprimé et se mit à dessiner dessus. Mais elle n’eut pas longtemps à attendre avant de voir le directeur de l’agence aller verrouiller la porte d’entrée. Puis il se baissa pour soulever le taquet qui retenait la porte intérieure et, tandis que celle-ci se refermait avec un petit soupir, regagna sa place derrière le comptoir.

Elle sortit alors son mouchoir de son sac, le prit dans sa main droite et fit semblant de se moucher tout en avançant vers le comptoir, l’imprimé à la main.

Une fois arrivée devant la caisse, elle laissa tomber l’imprimé dans son sac, en sortit un filet en nylon qu’elle posa sur le comptoir, puis saisit le pistolet et le pointa vers la caissière en disant, le mouchoir devant la bouche :

C’est un hold-up. Le pistolet est chargé et, si vous bronchez, je tire. Mettez tout l’argent que vous avez dans ce filet.

La femme qui se trouvait en face d’elle la regarda avec de grands yeux, prit lentement le filet et le posa devant elle. L’autre femme, qui était en train de se peigner, assise sur une chaise, s’arrêta dans son geste et laissa retomber ses mains. Elle ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose mais n’émit pas le moindre son. L’homme, qui se tenait toujours derrière son bureau, esquissa un geste rapide, mais elle braqua aussitôt le pistolet dans sa direction et cria :

Ne bougez pas ! Les mains en l’air, tout le monde !

Puis elle agita le canon de son arme en direction de la femme, apparemment paralysée, qu’elle avait devant elle, et reprit :

Qu’est-ce que vous attendez ? J’ai dit tout l’argent !

La caissière commença alors à mettre les liasses de billets dans le filet et, une fois qu’elle eut terminé, le posa à nouveau sur le comptoir. De derrière son bureau l’homme dit soudain :

Vous ne vous en tirerez pas comme cela. La police va…

Taisez-vous ! s’écria-t-elle.

Puis elle jeta le mouchoir dans son sac resté ouvert et prit le filet, dont le poids lui parut très prometteur. Elle braqua ensuite son pistolet, à tour de rôle, vers les trois employés tout en se dirigeant lentement vers la porte, à reculons.

Soudain, venant de l’escalier situé au fond de la pièce, quelqu’un se jeta sur elle. C’était un grand homme blond, en pantalon blanc très bien repassé et blazer bleu aux boutons bien astiqués et portant un grand blason brodé en fils d’or sur la poitrine.

Un claquement très sec retentit dans la pièce et se répercuta d’un mur à l’autre et, tout en sentant son bras projeté malgré elle vers le plafond, elle vit l’homme au blason doré faire un bond en arrière. Elle eut le temps de noter que ses chaussures étaient neuves, qu’elles étaient blanches et avaient d’épaisses semelles en caoutchouc rouge rayé, mais ce n’est que lorsque sa tête alla cogner sur le dallage, avec un affreux bruit sourd, qu’elle comprit qu’elle l’avait tué.

Elle jeta son pistolet dans son sac, lança un regard affolé aux trois personnes mortes de peur qui se tenaient derrière le comptoir et se précipita vers la porte. Elle ouvrit celle-ci, après s’être un peu énervée sur le verrou, et, avant de se retrouver dans la rue, elle eut le temps de se dire : « Du calme, il faut que je marche tout à fait normalement. » Mais, une fois sur le trottoir, elle se mit à courir à moitié vers la première rue transversale.

Elle ne vit pas vraiment les gens autour d’elle, sentant seulement qu’elle heurtait plusieurs d’entre eux au passage, tandis que la détonation continuait à retentir dans ses oreilles.

Elle tourna le coin de la rue et se mit alors à courir vraiment, le filet à la main et son sac lui cognant contre la hanche. Elle ouvrit brutalement la porte de l’immeuble dans lequel elle avait habité étant enfant, enfila jusqu’au bout le couloir bien connu qui donnait sur la cour et, une fois parvenue là, ralentit l’allure et se mit à marcher normalement. Au fond de la cour, elle pénétra dans un autre immeuble qu’elle traversa également et se retrouva dans une nouvelle arrière-cour. Là, elle descendit l’escalier très raide menant à la cave et s’assit sur la dernière marche.

Elle essaya alors de mettre le filet de nylon noir dans son sac, par-dessus le pistolet, mais il n’y tenait pas. Elle ôta donc son chapeau, ses lunettes, ainsi que sa perruque blonde, et fourra le tout à la place. Elle était maintenant brune, les cheveux courts. Elle se leva, déboutonna sa chemise, l’enleva et la mit également dans le sac. Dessous, elle portait un maillot de coton noir à manches courtes. Elle passa la sangle de son sac sur son épaule gauche, prit le filet à la main et regagna la cour. Elle traversa plusieurs autres immeubles et plusieurs cours et enjamba deux murets avant de se retrouver dans la rue, à l’autre extrémité du pâté de maisons.

Elle entra dans un magasin d’alimentation, acheta deux litres de lait, qu’elle mit dans son sac à provisions avec, par-dessus, le filet de nylon noir.

Puis elle se dirigea vers Slussen et prit le métro pour rentrer chez elle.

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PREMIÈRES LIGNE #128, La faim et la soif, Michaël Koudero

PREMIÈRES LIGNE #128

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Le livre en cause

La faim et la soif, Michaël Koudero

I

MATHILDE ET OCTAVIAN


1

D’ABORD, LE DÉCOR.

Lignes pures et perspectives tranchantes.

Cœur vivant, la cuisine se composait d’un mobilier blanc articulé autour d’une table de travail. Crédence en verre, hotte en inox et accessoires design. Des trajectoires de soleil fusaient sur les matières pour se répandre en halos généreux.

En retrait, deux piliers structuraient l’espace et ouvraient sur la partie séjour. Belle hauteur sous plafond, moulures, cheminée et parquet en point de Hongrie. Tradition et modernité se complétaient dans cet intérieur niché au quatrième étage, rue Louis-le-Grand, à deux pas de la place Vendôme.

Par les trois fenêtres, le soleil surchauffait les lieux. Son mètre quatre-vingt-huit et ses quatre-vingt-douze kilos accusaient le coup. Il poissait sous sa combinaison intégrale blanche et son masque à cartouche. Le réveil de l’été lui rappelait combien il préférait septembre et la douceur de son arrière-saison.

Cinq pas le placèrent à hauteur d’un canapé d’angle aux formes travaillées. Le coin-repas dans son dos, ses iris bleu pétrole se concentrèrent sur le salon.

Un réflexe devenu nécessité. Il devait prendre le pouls des lieux. S’imprégner des détails pour cerner le sang et la tragédie.

Une étagère en verre épousait un pan de mur. Dans les niches se serraient des ouvrages consacrés au troisième art et à ses dignes représentants. De Michel-Ange à Picasso, sans oublier Dalí. Une collection de romans – de la littérature blanche –, quelques bibelots d’un goût douteux et cette statue en terre cuite : trois personnages aux ventres ronds, grimés d’une peinture noire.

Pas de télévision. Seul un cadre numérique, à l’éclairage intense, diffusait en boucle des clichés de vie. La victime posait aux côtés de ses petits-enfants : une fille et un garçon – deux adolescents boutonneux. Anniversaires, Noël, voyages : chacune des photographies scellait les sourires radieux d’une famille multigénérationnelle, unie.

Il resta de marbre, enfila une paire de gants en latex et sortit de sa poche son appareil compact Nikon.

Mode automatique. Le vif du sujet.

Il immortalisait la zone sous tous les angles. Les crépitements résonnaient, s’intensifiaient, écorchaient le silence. Sa focale se resserrait sur les meubles, s’élargissait sur les sols, zoomait sur les détails.

Sur la table basse Airborne en verre et acier noir, des courbes de sang séché. Les arabesques, couleur marron, lui firent penser au vernis que l’on utilise pour teindre le bois. Il retrouva ces particules d’horreur sur les chandeliers posés sur la table, comme sur ce trousseau de clefs laissé à l’abandon.

D’un clic, il figea la scène à tout jamais.

D’autres stigmates imprégnaient le canapé. Il souleva le tapis. Constata que le liquide avait traversé les tissus pour se répandre sur le parquet : nouvelle

pression sur le détonateur.

Son inspection se concentra sur le mur, où des éclats de cervelle et des esquilles d’os éclaboussaient la surface en un chœur sinistre. À maintes reprises, il battit son bras dans l’air pour repousser les mouches bleues qui s’appropriaient le territoire, secondées par une armée de vers et de larves.

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PREMIÈRES LIGNE #127, Âmes battues, Isabelle Villain

PREMIÈRES LIGNE #127

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Âmes battues, Isabelle Villain

Âmes battues
Un claquement métallique puis le bruit sourd d’un corps s’effondrant sur le sol. Un geste qui aurait pu ruiner une carrière prometteuse. Un souvenir qui, à n’en pas douter, hantera longtemps le commandant Rebecca de Lost.
Traumatisée par l’issue de sa dernière enquête, réintégrée à la tête de son groupe au 36 quai des Orfèvres, elle est chargée d’élucider le meurtre d’une prostituée. S’agit-il d’un crime commis par son souteneur ou un client ?
Les enquêteurs de la Crim’ se retrouvent confrontés à un psychopathe diaboliquement intelligent dont l’ambition est de battre la police à son propre jeu et dont l’unique choix est d’aller jusqu’au bout de sa manipulation. La partie était perdue d’avance. Lui le savait, les flics pas encore.
Des bas-fonds de Paris aux tréfonds de l’âme humaine, Isabelle Massare-Villain propose une nouvelle intrigue où la violence psychologique prend le pas sur la violence physique.

1

26 mars 2012.

Un claquement métallique, puis le bruit sourd d’un corps s’effondrant sur le sol.

La vie de Rebecca a basculé en une fraction de seconde, et pas une seule journée ne s’écoule sans que les images de cet après-midi du 26 janvier reviennent la hanter : le visage de son adjoint, le capitaine Antoine Atlan, à terre, la suppliant de ne pas appuyer sur la détente ; son agresseur, une arme pointée sur elle, lui récitant mécaniquement les raisons pour lesquelles il venait d’assassiner de sang-froid six personnes pour venger la mort de sa propre femme. Il avait tout planifié pendant des mois et ne semblait éprouver aucun remords. Elle peut encore ressentir, même après toutes ces semaines, cette sensation de bras ankylosé. Ils s’étaient tenus là, à quelques mètres l’un de l’autre, face à face, arme contre arme, durant d’interminables minutes. Rebecca était tout à fait consciente, à cet instant, de l’issue vers laquelle ce psychopathe cherchait à l’entraîner. En vain… Elle s’était engouffrée, les yeux fermés, dans le piège tendu et avait tiré. Poussée dans ses derniers retranchements, elle avait craqué. Elle avait réalisé un peu plus tard que gagner la partie n’avait pas été suffisant. Il était parti volontairement à l’abattoir, le chargeur totalement vide. Il était parvenu en quelques secondes à lui retirer toute lucidité, à la transformer en une femme meurtrie et meurtrière, plaçant sa vengeance au-dessus de tout le reste, quitte à mettre sa carrière en danger. Avait-il mérité ce sort ? Rebecca n’était pas en droit de se poser la question. Elle était commandant à la brigade criminelle et son devoir aurait été de procéder à son interpellation et de laisser la justice faire son travail. Elle avait commis une terrible faute, et le commissaire divisionnaire Pecorelli avait été dans l’obligation de saisir le parquet de Paris. L’IGPN{1}, la police des polices, était entrée en action pour mener l’enquête et avait suspendu Rebecca à titre provisoire. Son équipe criait haut et fort qu’elle ne méritait pas cette sanction. Ce n’était pas à eux d’en juger. En attendant, ils tentaient tous de faire face de leur mieux.

La cloche de l’église Sainte-Anne se met à résonner sur la place d’Armes. Il est 10 heures. Rebecca termine son petit déjeuner, assise à la terrasse de l’hôtel. Elle a remonté sa longue chevelure rousse en un chignon approximatif et protégé ses yeux verts avec des lunettes de soleil. La nuit a été agitée, une nouvelle fois. Son teint clair, d’ordinaire toujours rose et frais, est un peu chiffonné.

Une dizaine de colombes d’un blanc nacré se disputent les dernières miettes de pain abandonnées par les clients. Le temps est printanier, la température douce et le ciel bleu azur. L’île de Porquerolles appartient encore pour quelques semaines à ses 350 habitants. Rebecca a découvert par hasard il y a onze ans ce petit coin de paradis situé au large de Toulon au cours d’une escapade en bateau. Elle est tombée amoureuse au premier regard de ces criques cristallines et de ces chemins bordés d’oliviers et de pins parasols. Depuis, elle essaye d’y séjourner une fois par an, ne serait-ce qu’un long week-end, pour se ressourcer et se vider la tête. Ne penser à rien. Alors débarquer ici, après l’épreuve qu’elle venait de traverser, était une évidence.

Rebecca consulte son portable. La batterie est toujours pleine. Le nombre de barres de réseau à son maximum. Rien. Aucun appel.

L’inspection générale des services doit rendre ses conclusions dans les jours à venir, mais elle ignore la sanction qu’elle va encourir : simple blâme, mise à pied temporaire, définitive ou bien mutation à la circulation. La faute est avérée. Elle l’a intégrée, mais son groupe s’est montré solidaire et les circonstances plaident en sa faveur. Rebecca a rangé sa naïveté au placard depuis pas mal d’années. Les excellents résultats de son équipe créent de la jalousie au sein de la Crim’. En tant que femme, elle se retrouve souvent en première ligne, mais elle a sa conscience pour elle et l’appui de sa hiérarchie. Il ne lui reste plus qu’à patienter encore quelques heures, un jour ou deux, tout au plus.

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PREMIÈRES LIGNE #126 : Une dernier ballon pour la route, Benjamin Dierstein

PREMIÈRES LIGNE #126

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Le livre en cause

Un dernier ballon pour la route, Benjamin Dierstein

La première chose que j’ai vue en sortant de la voiture, c’est deux gosses tout sales qui jouaient avec une vieille pelle rouillée et un cadavre de chien. J’avais à peine foutu les pieds dehors qu’ils me lançaient déjà des cailloux en me traitant de fils de pute. Le plus grand des deux faisait un bon mètre quarante de long comme de large, et le plus petit avait les dents si pourries qu’on aurait dit qu’il avait passé la nuit à grignoter une tronçonneuse. Ils avaient à peine dix ans et la peau déjà burinée par le soleil, les eaux stagnantes et la pollution, comme tous ces gamins de hippies que j’avais côtoyés quand j’avais leur âge. 

La deuxième chose que j’ai vue en m’avançant vers eux, c’est les trois pitbulls attachés à une carcasse de 205, déchaînés comme une mer de tempête force douze, et qui aboyaient à l’unisson en me faisant comprendre que j’allais passer un sale quart d’heure si jamais les mioches s’amusaient à défaire le nœud de leurs laisses. 13 Je me suis approché d’eux en brandissant ma vieille matraque de collection, et les chiards ont détalé dans la maison en moins de deux dès qu’ils ont vu le gourdin. Je les ai suivis lentement, en faisant attention à ne pas foutre mes panards dans un piège à ours ou une boîte de conserve gangrenée. La cour de la ferme tenait plus de la déchetterie que du jardin à la française, parsemée de caravanes à l’abandon, de pneus usés, de sacs d’ordures et de cadavres de bières à n’en plus finir. La bâtisse qui courait le long de cette décharge était une vieille longère décrépite, occupée selon les gens du coin par une communauté de zonards que la ville avait relogés ici, faute de savoir quoi en foutre. Personne dans la région ne voulait de cette bande d’apaches, qui selon les voisins passaient leur temps à picoler, à se chicaner et à se mettre sur la gueule dès qu’ils avaient un peu trop forcé sur la Valstar. Tous les agriculteurs du coin avaient quitté le pays bien avant qu’ils arrivent, forcés de revendre leurs champs aux grandes enseignes qui pullulaient tout autour. D’où j’étais, je pouvais sentir les effluves des poubelles du McDo le plus proche, cette étrange combinaison de produits toxiques et de steaks périmés que les jeunes d’aujourd’hui considèrent comme une odeur appétissante.

Les deux gosses étaient à peine rentrés que quatre loubards avec des gueules impossibles et une bonne femme en haillons sont sortis de la maison. Ils avaient l’expression abrupte de ces gens de la campagne faméliques, le regard pincé à force de plisser les yeux. Malgré les années, j’ai reconnu Jérôme Hinault en moins de deux : cheveux rasés sur les côtés, bras bardés de tatouages, pipe à opium au coin du bec. Il avait les mêmes traits qu’à l’époque, rendus encore plus 14 grossiers par l’alcool, comme s’il était devenu une sorte de caricature de lui-même. Le type qui se tenait derrière lui avait un fusil à la main et la mâchoire qui pendouillait.

 – Keski veut, l’môssieur ?

Il faisait chaud et, tout en recrachant la fumée de ma Gitane dans l’air lourd et immobile, j’ai cherché au fond de leurs yeux une trace d’empathie, mais je n’y ai croisé rien d’autre que l’abîme.

– Je cherche une fillette et sa maman.

– N’y a pas d’fillette ici.

– J’peux vous montrer une photo ?

– N’y a pas d’fillette ici, qu’on vous dit. Pourquoi qui vient nous emmerder, l’môssieur ?

 Au moment où j’ai plongé la main dans ma veste pour sortir le cliché de Romane et Marilou, le type au fusil a pointé son arme dans ma direction. Je me suis avancé malgré tout vers Hinault en espérant qu’il me reconnaîtrait, mais en voyant ses yeux brillants comme un feu qui meurt, j’ai su que ça ne serait pas le cas.

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Première ligne # 125 : Avec la permission de Gandhi de Abir Mukherjee

PREMIÈRES LIGNE #125

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Avec la permission de Gandhi de Abir Mukherjee

21 décembre 1921
1

Un cadavre dans un funérarium n’a rien d’inhabituel. Il est rare en revanche d’en voir un y entrer par ses propres moyens. Cette énigme mérite d’être savourée, mais le temps me manque, attendu que je suis en train de courir pour sauver ma peau.

Un coup de feu retentit et une balle passe près de moi sans rien atteindre de plus menaçant que du linge qui sèche sur un toit. Mes poursuivants – des collègues de la Force de Police impériale – tirent à l’aveugle dans la nuit. Cela ne veut pas dire qu’ils ne pourraient pas avoir plus de chance avec leur prochaine rafale, et même si je n’ai pas peur de la mort, atteint d’une balle dans le dos en tentant de s’enfuir n’est pas exactement l’épitaphe que je souhaite sur ma tombe.

Alors je cours, embrumé d’opium, sur les toits de Chinatown endormi, je glisse sur les tuiles disjointes qui vont s’écraser sur le sol et je me hisse d’un toit à l’autre avant de me réfugier enfin dans un espace minuscule sous le rebord d’un mur bas entre deux bâtiments.

Les policiers se rapprochent et j’essaie de calmer ma respiration tandis qu’ils s’interpellent dans l’obscurité qui avale leurs voix. Ils se sont apparemment séparés et sont peut-être à une certaine distance l’un de l’autre. Tant mieux. Ils avancent donc sans plus de repères que moi, et pour le moment le mieux que j’ai à faire est de rester immobile et silencieux.

Ma capture mènerait à des questions plutôt embarrassantes auxquelles je préfère ne pas devoir répondre sur ce que je faisais à Tangra au milieu de la nuit, puant l’opium et couvert du sang de quelqu’un d’autre. Reste aussi la question secondaire de la lame en forme de faucille que je tiens à la main. Sa présence serait aussi difficile à expliquer.

Ma sueur et le sang se sont évaporés et je frissonne. Décembre est froid, du moins selon les critères de Calcutta.

Des bribes de conversation me parviennent. On dirait que le cœur n’y est pas. Je ne peux pas le reprocher aux policiers. Ils ont autant de chances de dégringoler d’un toit que de trébucher contre moi ; et compte tenu des événements de ces derniers mois je doute que leur moral soit au beau fixe. À quoi bon risquer de se casser le cou en poursuivant des

ombres si personne ne doit les en remercier ? Je veux qu’ils fassent demi-tour, mais ils s’obstinent à frapper dans le noir avec la crosse de leur fusil ou leur lathi1 comme des aveugles qui traversent une rue.

La présence rythmique se rapproche. J’envisage les choix se présentent, du moins je le ferais s’il en existait un. Fuir est hors de question – le type est armé et paraît si proche à présent que même dans le noir il n’aurait guère de difficulté à me tirer dessus. Me battre contre lui est voué à l’échec. J’ai la lame, mais je peux difficilement m’en servir contre un collègue, et de toute façon, avec trois autres policiers à proximité, mes chances de les éviter se ratatinent plus vite qu’un coquelicot au crépuscule.

Le son des coups change et le mince béton au-dessus de ma tête sonne creux. L’homme doit se trouver directement au-dessus de moi. Il remarque lui aussi le changement de son et s’arrête. Il frappe le rebord avec son fusil et saute à terre. Je ferme les yeux en attente de l’inévitable, mais une voix s’élève. Une voix que je reconnais.

« C’est bon, les gars. Ça suffit. On rentre. »

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PREMIÈRES LIGNE #120 : Un outrage mortel de Louise Penny

PREMIÈRES LIGNE #120

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Une enquête de l’inspecteur-chef Armand Gamache 

Un outrage mortel  de Louise Penny.

Quittant sa retraite de Three Pines, Armand Gamache accepte de reprendre du service à titre de commandant de l’école de police de la Sûreté. À cette occasion, on lui offre une curiosité : une carte centenaire découverte derrière un mur, dans la salle à manger du bistro du village. Il n’en faut pas plus pour mettre l’ex-enquêteur sur la piste d’un passé qu’il préférerait sans doute oublier. C’est alors qu’entrent en scène quatre étudiants de l’école de police et un professeur… retrouvé assassiné. Dans la table de nuit de la victime, une copie de la carte de Gamache fait peser de lourds soupçons sur ce dernier. D’autant que son comportement avec une recrue au profil inquiétant désarçonne tout le monde, y compris le fidèle Beauvoir.
Le commandant a ses secrets, mais les outrages du passé ne sont-ils pas plus dangereux lorsqu’on veut les occulter ? Avec Un outrage mortel, l’icône Louise Penny livre, selon The Washing- ton Post, son meilleur roman.

PREMIÈRES LIGNE #120 : Un outrage mortel de Louise Penny

1

Assis dans la petite pièce, Armand Gamache referma le dossier avec soin, appuya dessus comme pour y emprisonner les mots.

Il n’était pas très épais, ce dossier. À peine quelques pages. Semblable à tous ceux qui l’entouraient sur les lattes antiques du plancher de son bureau. Et pourtant, différent des autres.

Armand Gamache examina les vies ténues qui reposaient à ses pieds. Attendant qu’il décide de leur sort.

Il était là depuis un moment. À revoir les dossiers. À considérer les minuscules points collés dans le coin supérieur droit des onglets. Rouges pour les refus, verts pour les acceptations.

Ces points étaient l’œuvre de son prédécesseur, pas la sienne.

Armand posa le dossier par terre et se pencha vers l’avant dans son fauteuil confortable, les coudes sur les genoux. Ses grandes mains jointes, ses doigts entremêlés. Il se faisait l’effet de voyager à bord d’un vol transcontinental et de contempler les champs en contrebas. Certains fertiles, d’autres en jachère, mais riches de promesses. Et d’autres stériles. Une mince couche de terre arable masquant à peine le roc.

Mais comment les distinguer entre eux ?

Il avait lu et analysé chacun des dossiers, tenté d’aller au-delà des maigres informations qu’ils renfermaient. Il s’interrogeait sur ces vies, sur les décisions de son prédécesseur.

Pendant des années, des décennies, à titre de directeur de la section des homicides de la Sûreté du Québec, il avait eu pour tâche de creuser. De recueillir des preuves. D’interroger des faits, de se méfier des intuitions. D’user de son jugement, sans jamais juger.

Et voilà qu’il était à la fois juge et jury. Qu’il avait le premier et le dernier mot.

Et Armand Gamache s’aperçut, sans grande surprise, que ce rôle lui convenait. Lui plaisait même. Le pouvoir, bien sûr. Il avait l’honnêteté de l’admettre. Mais ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était la possibilité qu’il avait désormais de façonner l’avenir au lieu de simplement réagir au présent.

Et, à ses pieds, se déployait l’avenir.

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PREMIÈRES LIGNE #119 : Âmes animales, J.R. dos Santos

PREMIÈRES LIGNE #119

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

 Âmes animales, J.R. dos Santos

Le roi du thriller bien informé s’attaque au grand sujet du moment : l’intelligence animale.
Un corps est retrouvé flottant dans l’un des réservoirs de l’Oceanário de Lisbonne. Tous les indices convergent vers la culpabilité de Maria Flor, qui est arrêtée. Un seul homme peut l’aider : son mari, Tomás Noronha.
Pour prouver son innocence, Tomás doit trouver le véritable auteur du crime. Cela le conduit au projet secret de la victime – et aux mystères du tableau le plus ésotérique de Jérôme Bosch Le Jardin des délices. Au bout de la quête se cache l’un des plus merveilleux secrets de la Nature : l’intelligence, les émotions et la conscience des animaux.

Avec Âmes animales, le maître du polar scientifique est de retour avec une aventure qui pointe la bestialité des hommes et révèle l’intelligence animale. S’appuyant sur les dernières recherches scientifiques en éthologie, José Rodrigues dos Santos nous oblige à regarder la face la plus sombre de l’humanité.

PROLOGUE

Les yeux pâles d’Ana étaient si bleus qu’on aurait dit la planète en modèle réduit. La petite attendait dans la première file, les doigts de la main gauche enroulés dans ses mèches châtain clair, son autre main serrant le billet avec force comme si elle craignait que le vent ne l’emporte. Un immense tumulte l’entourait ; c’étaient ses camarades de classe qui s’agitaient, tout excités. Ils étaient partis de bonne heure de Leiria afin de rejoindre Lisbonne pour cette visite tant attendue, mais Ana restait à l’écart du chahut, le regard toujours rivé sur les portes closes devant elle, l’esprit en proie à un tourbillon d’émotions. Elle craignait ces portes, voulant tout à la fois qu’elles s’ouvrent et qu’elles ne s’ouvrent jamais, terrorisée et fascinée par ce qu’elle allait trouver derrière.

— Allons, les enfants ! Du calme, tonna la professeure Arlete en consultant sa montre. Il est dix heures moins deux minutes, ils vont ouvrir.

Les mots de l’enseignante avaient pour but de calmer les écoliers, mais ils eurent l’effet inverse. L’imminence de l’ouverture des portes accrut l’impatience des enfants et, aussi incroyable que cela puisse paraître, le brouhaha ne fit que s’intensifier. L’excitation était à son comble et finit par gagner Ana qui, s’efforçant pourtant de contenir le mélange de peur et de curiosité qui l’habitait, ne put se réfréner et se mit à sautiller.

— Les requins ? Maîtresse, les requins ?

— Du calme, du calme…

— Est-ce qu’ils vont nous manger, maîtresse ? Ils vont nous manger ?

— Allez, les enfants, on se calme !

— C’est vrai qu’il y a des poulpes géants ? Maîtresse, est-ce que les poulpes vont nous attraper et nous broyer ?

Ils assaillaient l’enseignante de questions, criant ou riant, ne tenant pas en place, et elle commença à se sentir exaspérée.

— Écoutez, ou vous vous calmez, ou…

Le vacarme devint tout d’un coup infernal et la professeure Arlete, sentant qu’il se passait quelque chose dans son dos, se retourna, vit la porte s’ouvrir et deux employés s’installer de chaque côté pour contrôler les billets. Cela suffit pour que les enfants se mettent à courir et se déversent dans le bâtiment tel un tsunami.

Comme ses camarades, Ana avait déjà vu à la télévision ou sur Internet des images de la grande structure emblématique de la partie est de la capitale, mais rien ne l’avait préparée à ce qu’elle vit. L’Oceanário de Lisbonne était l’un des aquariums marins les plus grands et les plus modernes au monde, et sa splendeur le rendait presque intimidant lorsque, plongeant dans le couloir, on débouchait sur un immense hall entouré d’une gigantesque baie vitrée.

L’aquarium principal.

C’était comme si vous entriez dans une ville noyée au fond de l’océan, entourée de tous les animaux étranges que celui-ci peut contenir. Des poissons

e toutes les couleurs et de toutes les formes se détachaient derrière le grand vitrage, certains solitaires et d’autres en banc, certains gigantesques comme les thons, d’autres minuscules comme les poissons-clowns, ou encore étranges tels les poissons-lunes, mais aussi des raies manta et des tortues, des poulpes avec leurs tentacules ondulantes, des algues dansant dans les profondeurs entre des anémones jaunes et des coraux multicolores. Pourtant, le plus impressionnant au milieu de ce monde bleu et étrangement silencieux, c’étaient les figures minces et menaçantes qui zigzaguaient au cœur de cette vaste masse d’eau, prédateurs chassant leurs proies, véritables assassins des profondeurs.

— Les requins ! hurlèrent presque à l’unisson les enfants dès qu’ils firent face à cette vision aux dimensions gigantesques. Oh la la ! Regardez les requins !

C’étaient justement les requins qui, de tous les animaux marins, effrayaient le plus Ana. En les voyant si près face à elle, à peine séparés par une baie vitrée qui, en plus, lui paraissait fragile, la petite fille fut prise de panique et se mit à courir. Elle voulait faire demi-tour et ressortir par où elle venait d’entrer, mais le flot de ses camarades de classe qui continuaient de se précipiter dans l’Oceanário l’obligea à prendre des passages sur le côté ; elle franchit une porte et courut le long des couloirs, s’enfonçant dans le bâtiment, l’aquarium central toujours tout autour d’elle, comme si les requins la pourchassaient. Ana accéléra encore ; tout ce qu’elle voulait, c’était sortir de là, partir le plus vite possible, fuir ce lieu de cauchemar et échapper aux horribles monstres marins qui menaçaient de traverser la baie vitrée pour l’engloutir, comme elle les avait vus dévorer tant de gens dans les films qui l’empêchaient de dormir.

Elle déboucha sur un bassin secondaire, visiblement bien séparé de l’aquarium principal ; elle sentit qu’elle était enfin hors de danger et qu’elle pouvait s’arrêter de courir. L’endroit où elle avait trouvé refuge était isolé ; aucun risque de voir arriver les requins. Elle s’adossa à la balustrade, essoufflée, les yeux rivés au sol et les poumons en feu, se remettant de sa frayeur et de sa course. Maudits requins ! Ici, au moins, elle en était libérée. Elle respira profondément, soulagée, et, retrouvant son calme, leva la tête. Elle était seule. Elle entendait les cris de ses camarades de classe, mais leurs voix étaient distantes, perdues quelque part au loin. Elle se força à reprendre sa respiration et, enfin rassurée, regarda autour d’elle.

(…)

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