PREMIÈRES LIGNE #73, La tombe maudite de Christian Jacq

PREMIÈRES LIGNE #73

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les enquêtes de Setna Volume 1,

La tombe maudite

de Christian Jacq

— 1 —

Le Vieux était né vieux, et ne s’en portait pas plus mal. Héritier d’une longue lignée dont certains croyaient qu’elle remontait au règne du premier pharaon, il disposait d’un élixir de jouvence : le bon vin. Un blanc sec et fruité pour se réveiller le matin, un rouge corsé au déjeuner, un rosé léger l’après-midi, et un grand cru pendant le dîner. Assurant l’indispensable hydratation, ces admirables produits, fruits du mariage entre la nature et l’intelligence humaine à son meilleur, étaient des remèdes contre toutes les maladies.

Combien de jeunes, abreuvés à l’eau, manquaient de forces ? Certes, la bière n’était pas à dédaigner, surtout à la saison des chaleurs ; mais rien ne remplaçait le vin. Propriétaire d’une vigne proche de Memphis, la capitale économique de l’Égypte, le Vieux en avait confié l’exploitation à deux spécialistes qu’il surveillait de près. Étiquetées, les jarres étaient entreposées dans une cave équipée d’une double porte et de solides verrous, à l’abri des pillards.

Contraint de travailler afin de payer ses employés, le Vieux avait trouvé une place d’intendant, au service d’un riche notable, habitant une vaste villa qui abritait divers corps de métiers. Il fallait surveiller en permanence ce petit monde et traquer les éventuels tire-au-flanc, prompts à profiter du moindre relâchement. Ce n’était pas avec le Vieux que la jeunesse se laisserait aller !

Bénéficiant d’une journée de congé printanière, il avait inspecté sa cave et débouché quelques jarres anciennes, datant des premières années du règne de Ramsès II, devenu un héros vénéré après la bataille de Kadesh où il avait repoussé les Hittites1, désireux de conquérir l’Égypte. Bien gérées, les Deux Terres, la Haute et la Basse-Égypte, jouissaient d’une prospérité profitable à tous.

Le pharaon avait érigé une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le Delta, non loin du couloir syro-palestinien, chemin d’invasion, mais il n’oubliait pas d’embellir les grands sites traditionnels, comme Thèbes, la cité du dieu Amon qui avait animé son bras à Kadesh, ou Abydos, le territoire sacré d’Osiris, détenteur du secret de la résurrection et maître des « Justes de voix ».

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout, sauf une sévère migraine, peut-être due à un excès de blanc liquoreux. Marchant au hasard, en cette douce fin de soirée, le Vieux avait franchi la frontière séparant les zones cultivées du désert.

Au pied d’une dune, il s’était endormi.

L’air frais de la nuit le réveilla, et il contempla des milliers d’étoiles formant l’âme de Nout, la déesse-Ciel. Malgré ses courbatures, le Vieux se serait adonné à la contemplation si, soudain, une bourrasque ne l’avait à moitié recouvert de sable. Pestant et crachant, il se releva.

En quelques instants, le ciel se chargea de nuages noirs qui se livrèrent un violent combat. Des éclairs zébrèrent les nuées, le sol se mit à trembler, le sommet de la dune se dilata.

Ce n’était ni un cauchemar ni un phénomène normal ; les démons du désert venaient de déclencher un cataclysme. Conscient d’avoir peu de chances de survie, le Vieux partit droit devant lui, à la recherche d’un abri. Incapable de se repérer dans un paysage devenu chaotique, il chancelait à chaque pas ; mais sa robuste constitution le servit, et il refusa de céder au découragement.

Alors que le souffle lui manquait, il discerna un tas de pierres. S’emparant d’un silex pointu, il creusa un trou et, recroquevillé, se recouvrit de débris de calcaire. Quelle triste fin, le gosier sec, loin de sa cave chérie ! À cette idée révoltante, il décida de tenir bon.

Et le tumulte se calma.

Glacial, le vent le fit frissonner. S’extrayant avec peine de son linceul de pierrailles, le Vieux regarda autour de lui. De nouvelles dunes entrecoupées de ravins, des végétaux déchiquetés, des cadavres de fennecs et de rongeurs… Et, là-bas, une silhouette humaine !

Le Vieux aurait dû appeler, faire de grands gestes, courir en direction de cet autre rescapé, mais un étrange instinct lui imposa de rester tapi et d’observer.

Grand bien lui en prit.

Armé d’un long poignard, l’homme inspecta les environs, puis indiqua à ses compagnons que la voie était libre.

À l’évidence, ils sortaient d’une tombe qui avait résisté à la tourmente !

Un abri pour des égarés ou… le but d’une bande de pillards ? Le Vieux aurait dû décamper, mais la curiosité fut la plus forte. Les malfaisants avaient tous le visage couvert d’une étoffe grossière, ne laissant apparaître que les yeux ; impossible de distinguer leurs traits. Vêtus d’une longue tunique, ils entourèrent l’homme au poignard.

Ce dernier leva son arme vers le ciel, comme s’il voulait percer les nuages épais.

Un interminable éclair zébra les nuées, et la foudre tomba à quelques pas du groupe, se condensant en une boule de feu. À une vitesse folle, elle traça un cercle autour de lui avant de disparaître dans le sable.

Pas le moindre doute : l’homme au poignard était un mage noir, et de la pire espèce ! Il commandait aux éléments, déclenchait la tempête et maniait la puissance de Seth, maître de la foudre et de l’orage.

Tétanisé, le Vieux crut sa dernière heure arrivée. Le sorcier allait ressentir sa présence et le clouerait au sol afin de l’anéantir.

Le mage sortit du cercle où ses acolytes demeurèrent prisonniers et pénétra à l’intérieur de la tombe.

En se tâtant, le Vieux constata qu’il était toujours vivant. Cette fois, il fallait déguerpir ! Il en avait trop vu, et sa gorge se desséchait davantage à chaque instant.

Agitées de tremblements, ses jambes refusèrent de lui obéir. Cette défaillance le servit, car le sorcier ressortait déjà du sépulcre, portant un objet allongé et de grande taille, recouvert d’un voile rouge. Marchant à pas très lents, il le déposa au centre du cercle.

Et sa voix retentit, grave, si impérieuse que le Vieux frissonna.

— Voici le trésor des trésors, le secret de la vie et de la mort.

Il ôta le voile.

Apparut un vase doté d’un socle solide, de forme oblongue, à la panse légèrement renflée, et fermé par un épais bouchon de pierre.

Incapable de se retenir, l’un des voleurs s’approcha de l’inestimable objet. Au moment d’ôter le bouchon, il regarda le mage qui demeura les bras croisés.

À peine la main toucha-t-elle la pierre qu’une fumée orangée sortit du vase et enveloppa le profanateur. Étonné, il recula ; oppressé, il ouvrit une bouche béante, tel un poisson hors de l’eau. Asphyxié, il s’effondra.

Le mage recouvrit le trésor du voile rouge.

— Vous avez contemplé le vase scellé2 contenant le mystère suprême, révéla-t-il à ses complices. Qui en connaît le secret détient la véritable puissance. Et vous, bande de petits criminels, bénéficiez d’un privilège dont vous n’êtes pas dignes ; c’est pourquoi vous devez disparaître. Vous avez dégagé l’accès à la tombe maudite, votre tâche est achevée, je n’ai plus besoin de vous.

Un costaud s’insurgea.

— Vous nous aviez promis…

Le mage s’empara du vase et le fit tournoyer. La fumée orangée se répandit avec une rapidité surprenante, noyant les adeptes du sorcier. Leurs chairs grésillèrent, et des cris d’agonie déchirèrent le silence du désert.

Quand il constata qu’il ne restait presque rien des cadavres, le mage noir, à présent possesseur du vase scellé, s’éloigna en direction de l’Orient. Enfin, le soleil de l’aube perçait les nuages.

Prudent, le Vieux attendit un long moment avant de se redresser. Flageolant, il s’aventura sur le lieu du massacre, se demandant s’il n’avait pas été la proie d’un cauchemar.

La présence de débris d’ossements humains calcinés lui prouva le contraire. Une décision s’imposait : ne parler à personne de cette tragédie.

Mourant de soif, le Vieux regagna la zone des cultures et le monde des vivants.

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PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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PREMIÈRES LIGNE #68

PREMIÈRES LIGNE #68

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Le livre en cause

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

1

Aux assises

On n’a pas oublié l’émotion provoquée, en France et à l’étranger, par l’Affaire de l’Aiguille Creuse. Le Trésor des Rois de France… l’Aiguille transformée en forteresse par Arsène Lupin !… Malgré les consignes de silence données en haut lieu, il fut impossible d’empêcher une partie de la vérité de filtrer. Pendant plusieurs semaines, le fort de Fréfossé devint un lieu de pèlerinage. La troupe maintenait difficilement les curieux à distance, cependant que se répandaient les bruits les plus absurdes. N’allait-on pas jusqu’à murmurer qu’une partie des tableaux les plus célèbres des musées nationaux étaient des faux et que les toiles authentiques étaient rassemblées là, derrière les murailles de l’Aiguille. Des photographies avaient reproduit l’inscription que Lupin avait tracée à la craie rouge sur la paroi de la plus haute salle :

Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille Creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin ».

Et le public s’était aussitôt divisé ; les uns prétendaient que la République s’honorerait en acceptant le royal cadeau du célèbre aventurier ; les autres s’indignaient à la pensée que le fruit de tant de rapines pût être reçu avec honneur.

Mais bientôt une question prima sur toutes les autres. Pourquoi Lupin s’était-il dessaisi de ses richesses ? Avait-il renoncé à sa surprenante carrière ? Avait-il au contraire découvert ailleurs un asile encore plus sûr, encore plus inexpugnable, où il avait rassemblé des collections plus précieuses encore ? On parlait du Trésor des Templiers, d’un Montségur souterrain… Les imaginations s’échauffaient. Un journaliste eut l’idée d’interroger Isidore Beautrelet. Beautrelet avait disparu. De son côté, par une coïncidence curieuse, Ganimard était en congé. Un député de l’opposition interpella, à la tribune ; le président du Conseil répondit de la manière la plus évasive. Non, le gouvernement n’avait pas négocié avec Arsène Lupin. Le secret de l’Aiguille avait été découvert à la suite d’une longue enquête… Quant à Lupin, il avait, une fois de plus, réussi à s’échapper. Nul ne savait ce qu’il était devenu.

Pas la moindre allusion au drame qui s’était déroulé près de la petite ferme normande. Tout le monde ignorait la mort tragique de Raymonde de Saint-Véran, et je n’avais pas encore pu me résoudre à faire toute la lumière, avec la permission de mon illustre ami, sur le drame qui venait de bouleverser sa vie. J’ignorais, d’ailleurs, où se terrait le malheureux. Il était passé, un soir, méconnaissable, ravagé par le chagrin. Il m’avait dit : « Je pars. Je souhaite que personne ne s’occupe plus jamais de moi. » Et il m’avait raconté, en quelques mots que l’émotion parfois rendait presque inintelligibles, sa fuite dans la nuit, l’enterrement clandestin de celle qu’il avait tant aimée… J’avais mesuré, alors, ce que signifie l’expression : « toucher le fond de la détresse humaine ».

— C’est fini, avait-il ajouté. Je ne mourrai pas, parce que je ne peux pas mourir. Mais je pense que je ne guérirai jamais. Adieu !

Il m’avait serré dans ses bras, et la porte de la rue s’était refermée. Depuis, plus rien. On continuait encore à parler de l’Aiguille, mais l’actualité amenait à la première page des journaux de nouveaux faits divers. Les exploits d’une redoutable bande, qui laissait sur les lieux de ses forfaits un papier portant une inscription bizarre, La Griffe, commençaient à faire parler d’eux. Et puis les problèmes politiques prenaient un tour inquiétant. La rivalité des empires faisait craindre une guerre générale. Il fallait, maintenant, chercher en bas de page quelques articles qui se rapportaient encore à l’Aiguille Creuse. Des experts, des conservateurs de musées, des professeurs de l’École des Chartes, tour à tour, se rendaient sur place pour dresser la liste des objets légués, en estimer la valeur, en discuter l’authenticité.

Deux gendarmes montaient la garde, à l’entrée du souterrain. Deux autres veillaient sur les trésors qui n’avaient pas encore été transférés à Paris. Précaution insuffisante, qui fit brusquement rebondir l’affaire. En effet, trois hommes se présentèrent un soir au fort de Fréfossé. « Ils avaient un air d’honnêtes citoyens », comme devait le déclarer plus tard l’un des gendarmes. Ils produisirent des papiers en règle, se dirent mandatés par le ministère des Beaux-Arts qui leur avait délivré un laissez-passer, et expliquèrent qu’ils avaient attendu la tombée de la nuit pour échapper à la curiosité des promeneurs, car, du lever au coucher du soleil, il y avait encore beaucoup de flâneurs sur les falaises. Sans méfiance, les gendarmes les laissèrent entrer et furent aussitôt assaillis, réduits à l’impuissance, bâillonnés et ficelés. Les deux autres gendarmes, à l’intérieur de l’Aiguille, subirent le même sort. Et le déménagement commença. La Vierge à l’Agnus Dei, de Raphaël, emportée ; le Portrait de Lucrezia Fede, d’Andréa del Sarto, volé ; la Salomé, du Titien, disparue ; la Vierge et les anges, de Botticelli, enlevée. La célèbre Chute d’Icare, du Tintoret, le Grand Canal, du Caravage, les Marchands du Temple, de Carpaccio, et tant d’autres chefs-d’œuvre, partis, volatilisés, sans parler des tapisseries, des bijoux anciens, des Tanagras… Bref, un désastre !

Les bandits avaient fait sans se hâter plusieurs voyages. Des automobiles étaient venues se ranger à l’entrée du fort et les gendarmes entendirent le bruit de leurs moteurs qui se perdirent dans la nuit. L’opération avait été menée avec un tel sang-froid et une telle audace qu’on aurait pu l’attribuer au gentleman cambrioleur lui-même si l’on n’avait découvert, sous l’inscription fameuse : Arsène Lupin lègue à la France…, une autre inscription, faite également à la craie rouge et d’une main aussi ferme :

« La Griffe » adresse ses excuses à la République et ses plus vifs remerciements à Arsène Lupin.

Ce fut, dans tout le pays, une explosion de colère. « Un défi à la police… » « Nous ne sommes plus défendus… » « Le pillage du patrimoine national… » Tels étaient les titres des journaux les plus pondérés. Ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était l’idée, suggérée par un reporter du Gaulois, que Lupin avait désormais des émules dont l’habileté, cette fois, ne serait peut-être plus tempérée par les scrupules dont notre héros légendaire avait si souvent donné la preuve.

« La Griffe » ! Cela sonnait comme une menace. Cela sentait l’exploit brutal, la violence intelligente mais impitoyable. En outre, le mot semblait désigner une bande, pour ne pas dire une troupe disciplinée, entraînée, soumise aux ordres d’un chef qui voyait grand et possédait de puissants moyens d’action. La preuve : ces automobiles qui attendaient sur la falaise. Certes, Lupin avait eu des complices et combien dévoués ! Mais jamais un effectif capable de conduire un assaut groupé. Or, la Griffe alignait, d’après les premières estimations, au moins sept hommes. Les trois qui étaient chargés du transport des objets volés et les quatre chauffeurs, car les traces laissées sur le sol friable, non loin du fort, montraient clairement que quatre voitures avaient stationné là. En outre, on pouvait raisonnablement supposer que le chef de la Griffe était lui aussi sur les lieux, dirigeant l’opération. Comment dès lors n’être pas frappé par le caractère militaire de ce raid hardi ? Il y avait bien là de quoi faire frémir !

La police entra en campagne, établit des barrages, surveilla les gares et les frontières, sans résultat. Restait un espoir, qui n’osait encore se formuler. Lupin ne pouvait pas ne pas relever le défi de la Griffe. Il n’allait pas tarder à se manifester. Le public, de jour en jour, guettait l’une de ces lettres ouvertes, pleines de verve, de jeunesse, d’insolence, qui avaient tant de fois annoncé les offensives de Lupin. Et quand un journaliste de L’Écho de France écrivit un article intitulé « Qu’est-ce qu’Il attend » ?il se fît dans tout le pays comme un grand silence. La riposte allait venir, foudroyante, définitive !

Je savais, moi, hélas, qu’elle ne viendrait pas. Lupin se tut, en effet. Où se terrait-il ? Peut-être voyageait-il à l’étranger. Peut-être se cachait-il, comme un animal blessé, en quelque château perdu. La déception fut immense, et se transforma bientôt en colère. Les chansonniers s’en donnèrent à cœur joie. Paris fredonna, sur l’air de la Paimpolaise, la complainte du pauvre Lupin. Et puis d’autres noms prestigieux : Blériot, Latham, remplacèrent le sien. On se demandait si l’aviation ne serait pas l’arme de l’avenir. Cependant, personne n’avait oublié la Griffe et un incident, bientôt suivi d’un drame, ramena l’attention sur la redoutable bande.

Un antiquaire de la rue des Saints-Pères, M. Dupuis, signala à la police que deux inconnus étaient venus lui proposer différents objets d’art dont ils lui avaient montré les photographies. Il y avait notamment des statuettes chinoises qu’il avait immédiatement reconnues. Elles appartenaient à la « Collection Lupin », dont les journaux avaient fait une description minutieuse. Aussitôt, l’inspecteur-chef Ganimard tendit une souricière. Les deux malfaiteurs, qui avaient pris rendez-vous avec M. Dupuis, pour conclure le marché, se présentèrent à l’heure convenue, et furent accueillis par des policiers qui s’étaient cachés derrière des paravents. Au lieu de se rendre, les bandits ouvrirent le feu, blessant légèrement Ganimard au bras droit. Maîtrisés à grand-peine, ils furent aussitôt conduits au dépôt.

Or, le lendemain, l’antiquaire était assassiné dans son magasin. Sur sa poitrine, était épinglée une feuille de papier de la taille d’une carte de visite. Elle portait ces mots :

La Griffe n’aime pas les bavards

Ainsi, quelques semaines à peine après le cambriolage de l’Aiguille, la Griffe n’hésitait pas à frapper une nouvelle fois, et avec une sauvagerie qui émut fortement l’opinion publique. On émit bien des hypothèses : la Griffe se rattachait-elle au mouvement anarchiste ? Fallait-il voir dans l’assassinat de l’antiquaire un geste terroriste ? Ou bien ne s’agissait-il pas plutôt d’une organisation criminelle d’un type nouveau, d’une société secrète analogue à la célèbre Main Noire, qui avait sévi, naguère, en Sicile ?

L’instruction avait été confiée au juge Formerie, dont on connaissait l’esprit méthodique. Le magistrat confronta les deux inculpés avec les gendarmes qui avaient été assaillis dans l’Aiguille. Ceux-ci n’hésitèrent pas : les deux bandits faisaient bien partie de l’expédition. Mais le juge eut beau les soumettre à un interrogatoire serré, il n’obtint rien d’eux. Grâce au fichier central, il fut établi que le plus grand, qui semblait aussi le plus fruste, s’appelait Adolphe Chauminard. Il avait déjà subi plusieurs condamnations pour vol. L’autre se nommait Joseph Bergeon et avait purgé une peine d’un an de prison pour recel. Deux comparses, de toute évidence, et probablement deux déserteurs, car on ne pouvait guère supposer que le chef de la Griffe fût assez maladroit pour leur confier la tâche de négocier bijoux et statuettes. Ils étaient trop bornés. Éblouis par les richesses dérobées à l’Aiguille, ils s’étaient laissé tenter, avaient fait main basse sur quelques objets qui leur avaient paru d’une vente facile. Après quoi, ils se proposaient sans doute de prendre le large pour se soustraire à la vengeance de l’homme dont ils avaient trahi la confiance, car celui-ci était impitoyable, comme le prouvait l’assassinat de l’antiquaire.

L’instruction ne dura pas longtemps, les faits ne prêtant pas à controverse. D’une part, les deux bandits avaient participé au cambriolage de l’Aiguille ; de l’autre, ils avaient tiré sur les représentants de la force publique, blessant l’inspecteur principal Ganimard. Ils risquaient de longues années de prison, sinon le bagne.

Quand s’ouvrit la session des Assises, une foule considérable s’amassa aux abords du Palais de Justice. Un service d’ordre sévère maintenait les curieux à distance. Il était extrêmement difficile de pénétrer dans la salle des débats. Ceux qui pouvaient entrer étaient fouillés, car les autorités craignaient que la Griffe ne se manifestât par quelque violence. Le Président Malterre était un magistrat énergique et habile. On savait que le procès serait conduit avec rigueur. Le procureur général était Vincent Sarazat, le plus jeune procureur de France, le plus dur aussi. Il demanderait le maximum. Il avait pour adversaire Me Bellot et Me Grandet dont le talent était reconnu par tous. On sentait que l’empoignade serait rude. Les deux comparses assis dans le box des accusés ne comptaient guère. À travers eux, c’était la Griffe que Vincent Sarazat allait chercher à atteindre. Il fallait à tout prix rassurer le pays et décourager, par une sentence terrible, le chef de la redoutable bande.

La première journée fut plutôt favorable aux accusés. Les défenseurs avaient fait appel à un célèbre médecin aliéniste, le Dr Vininski, dont l’exposé fut suivi avec une attention extrême. Sobrement, mais avec une autorité impressionnante, le docteur prouva que Chauminard avait une intelligence inférieure à la moyenne et ne pouvait être tenu pour entièrement responsable de ses actes. Quant à Bergeon, très influençable, il s’était laissé entraîner. La défense marquait des points.

— Qu’en pensez-vous ?

Je sursautai. Un homme était assis, bien sagement, de l’autre côté de mon bureau. Il tenait sur ses genoux un chapeau melon. Il était décoré. Avec sa moustache effilée et sa barbiche poivre et sel, il ressemblait à un officier en civil. Il sourit gentiment, se pencha vers moi et dit, d’un ton de confidence :

— Je suis entré par la porte, si c’est ce qui vous inquiète. Je sais encore me servir d’un rossignol.

— Vous ?

— Eh oui, moi, dit Lupin.

Et peu à peu, sous le déguisement, je reconnaissais le visage d’autrefois, la vivacité du regard, la malice du sourire, mais avec quelque chose de voilé, de résigné, qui me serrait un peu le cœur. Il saisit ma main, par-dessus la table encombrée de journaux.

— Surtout, ne vous dérangez pas, mon cher ami. Je ne fais que passer.

— Mais que devenez-vous ?

— Ce que je deviens ?… Vraiment, je ne sais pas. Je survis, voilà le mot. Je suis comme un cactus en plein désert.

Il ferma les yeux. Je vis les fines pattes d’oie au coin de ses paupières, le pli d’amertume qui commençait à s’indiquer, entre le nez et la joue.

— Bon, murmura-t-il… Surtout, ne parlons pas du passé. (Du bout de son doigt ganté, il souleva les feuilles éparses devant moi.) Cette affaire m’intéresse de plus en plus. Pas seulement à cause du préjudice moral dont j’ai été victime… Non. Mais à cause de celui qui se cache derrière la Griffe.

— Vous le connaissez ?

— Pas du tout. Mais il m’effraye… et m’attire. Autrefois… (Il sourit tristement et reprit : ) Autrefois… dans une vie antérieure… j’ai étudié plusieurs affaires demeurées inexplicables. Je suis, aujourd’hui, persuadé qu’elles étaient toutes l’œuvre d’une même bande, et d’une bande qui était la Griffe. L’affaire du château de la Meilleraie, par exemple, dont vous vous souvenez sans doute… Un modèle d’audace, de sang-froid, de rapidité… avec je ne sais quoi de monstrueux, d’inutilement cruel… Le régisseur aurait pu être épargné… Le garçon de recettes aussi… Et je pourrais vous citer bien d’autres cas, sans parler du malheureux antiquaire. Ces gens-là frappent comme s’ils en avaient reçu l’ordre. Comme s’ils obéissaient à une consigne. Pourquoi ?

Il lissa rêveusement sa moustache puis se pencha vers moi et je retrouvai soudain l’éclat si particulier de son regard, quand il cherchait la solution d’un problème.

— Pourquoi ? Je vais vous le dire. Cet homme a besoin d’une troupe étroitement soudée, faisant corps avec lui, pour réaliser quelque grand dessein que j’ignore. Et le meilleur ciment, c’est la solidarité dans le crime. S’il y a des couards, des lâches, des pusillanimes, eh bien, ils s’éliminent d’eux-mêmes, comme les deux imbéciles qu’on va juger. J’imagine que la Griffe a déjà dû se débarrasser elle-même de quelques éléments douteux. Mais alors voyez tout ce qu’on peut entreprendre avec une équipe formée à la prussienne, obéissant au doigt et à l’œil !

Il promenait pensivement la main sur l’arête du bureau. Je me gardai d’intervenir, l’observant avec émotion. Pourtant, une question me brûlait les lèvres. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à choisir ce déguisement ? Il devina ma curiosité.

— Vous vous demandez pourquoi cet accoutrement ? Oh, c’est bien simple. Ce respectable costume convient parfaitement à un monsieur qui entre dans la salle des Assises muni d’une invitation. Qui se méfierait d’un vieux militaire retraité qui se trouve visiblement du côté de l’ordre et de la loi ?… Et j’avoue que ce procès me passionne. Je voudrais que vous voyiez les deux accusés. À peine s’ils répondent quand on les interroge… Oui… Non… Ils jettent à droite et à gauche des regards terrifiés. Croyez-moi, ce n’est pas le Procureur qui les terrorise ; c’est l’Autre. L’Autre qui est peut-être dans la salle…

— Pas possible !

— J’en suis presque sûr. Et je finis par les plaindre, ces deux canailles. Comme ils doivent regretter d’avoir cédé à l’appât du gain !

— Si vous parveniez à identifier celui que vous appelez l’Autre, qu’est-ce que vous feriez ?

Lupin serra les poings, puis, se redressant sur sa chaise, il haussa les épaules.

— Mais je n’ai aucun moyen de le reconnaître. Il peut être n’importe qui. Il est sûrement n’importe qui. Comme moi ! (Il eut un petit rire léger qui me rappela le Lupin d’autrefois.) C’est crevant, quand on y pense. Lui et moi, perdus dans la foule, au Palais, se cherchant, comme à colin-maillard. Lupin, est-ce ce gros homme asthmatique ? Le patron de la Griffe, est-ce ce lourdaud qui s’éponge le front ?… Quelquefois, je sens un regard sur ma nuque et je dois lutter pour ne pas me retourner. De son côté, je suis certain qu’il éprouve la même chose. Sur le moment, c’est excitant ! Et puis, à la réflexion… Je n’ai plus envie de me battre. Le gouvernement n’a pas su défendre les trésors que je lui avais donnés. Tant pis pour lui ! Qu’il se débrouille avec la Griffe !

— Attention, mon cher ami, dis-je. Vous restez, pour le chef de la bande, l’ennemi à abattre. Vous devez bien admettre qu’il a tout à craindre de vous. Vous n’avez pas la réputation d’un homme qui pardonne facilement les offenses. Alors ?… À votre place, je me méfierais.

— Bah ! Qu’ai-je à perdre, maintenant ?

— Je n’aime pas vous entendre parler ainsi. Vous êtes jeune, que diable ! L’existence vous réserve encore bien des surprises. Ne me dites pas que vous avez l’intention de vivre de vos rentes, désormais. Je ne vous croirais pas. L’Aventure viendra vous chercher.

— Alors, qu’elle se dépêche, car j’ai l’intention de partir après le procès. Pierre Loti m’a donné envie de visiter le Japon.

Il se leva, regarda lentement autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. Comme tout est calme. Comme je voudrais être à votre place ! Je me rappelle… (Il s’interrompit, fit de la main un geste, comme s’il écartait une mouche.) Non… je ne me rappelle rien… Louis Valméras est mort, lui aussi… Je suis maintenant Raoul de Limézy… Ce nom ou un autre, n’est-ce pas, cela a si peu d’importance… Je reviendrai vous voir, avant mon départ.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Il se retourna, m’adressa un petit salut qui voulait être enjoué et s’éloigna dans la nuit.

Le lendemain, dès l’ouverture des portes, Lupin prenait place dans la salle des Assises. C’était le jour du réquisitoire, des plaidoiries, du verdict. Le public était nerveux, bruyant, et le Président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne revenait pas immédiatement. La parole fut donnée au Ministère public. On comprit tout de suite que Vincent Sarazat visait le chef de la Griffe à travers les deux comparses qui, à leur banc, courbaient le dos. Il les montra dévoyés, corrompus, enfoncés définitivement dans le mal.

« … Et alors, messieurs les Jurés, survint le Tentateur qui leur promettait la richesse s’ils s’abandonnaient à lui corps et âme. Ils devinrent les instruments du crime. Mais un instrument garde toujours l’empreinte de celui qui l’a utilisé. La plume de Balzac est entourée de respect. Le violon de Paganini est révéré à l’égal de son maître. Et inversement le poignard de Ravaillac inspire plus d’horreur qu’un simple couteau. La malice du criminel a laissé en lui comme une sorte de malignité qui en fait un objet maléfique. De même ces deux individus sont doublement coupables. Une fois, pour avoir accompli servilement la volonté de celui qui se servait d’eux ; une autre fois, pour avoir usé de violence de leur propre autorité. Ils sont la main et le bras de la Griffe. Ils sont la Griffe ! »

Le silence était impressionnant. À peine si, çà et là, quelqu’un toussotait de temps en temps, à la dérobée. Le procureur, doigt tendu vers les accusés, accumulait les arguments qui tombaient comme des pelletées de terre sur leurs cercueils. La Griffe avait assassiné l’infortuné antiquaire, mais puisque Chauminard et Bergeon étaient la Griffe, ils étaient également responsables de ce crime…

La Griffe !… Le mot revenait souvent, sinistre, et chacun commençait à comprendre que les deux hommes étaient perdus. Ils allaient payer pour leur chef. Personne ne fut surpris quand le procureur demanda la peine de mort.

En vain les avocats essayèrent-ils, tour à tour, d’apitoyer les jurés ; en vain, s’appuyant sur la déposition du Dr Vininsky, s’efforcèrent-ils de prouver que leurs clients avaient agi sans comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient. On sentait que le public ne les suivait pas. Lorsque le défenseur de Chauminard suggéra que l’animateur de la Griffe était, à certains égards, comparable à Arsène Lupin, il y eut des remous, des cris de protestation. Des poings se dressèrent. Le voisin de Lupin s’étranglait de fureur.

— Si c’est pas une honte ! s’écria-t-il, (Et dressé sur la pointe des pieds, il vociférait : ) vive Arsène Lupin !

Deux gardes municipaux se précipitèrent sur lui et l’entraînèrent, tandis que le président ramenait peu à peu le calme dans le prétoire. Les plaidoiries touchaient à leur fin ; le jury se retira pour délibérer, tandis que l’assistance se dispersait dans la galerie.

Lupin s’y promena longtemps, agitant des pensées mélancoliques. La manifestation qui venait d’avoir lieu en sa faveur, si spontanée, si confiante, et qui exprimait d’une manière si touchante la sympathie que le peuple de Paris lui gardait, éveillait en lui des remords. Avait-il le droit de se confiner dans sa douleur et de laisser la Griffe prospérer à ses dépens ? En d’autres temps, comme il aurait relevé le défi avec joie ! Comme il aurait eu plaisir à faire rendre gorge au bandit ! Mais, face à face avec lui-même, il se devait, encore une fois, la vérité : il n’avait plus envie d’être Arsène Lupin. Il ne croyait plus en son étoile. Bien plus : il avait peur. Il sentait qu’il ne disposait plus de ces prodigieuses ressources, physiques et intellectuelles, qui lui avaient permis, si souvent, de retourner en sa faveur les situations les plus dramatiques. Si la Griffe venait à l’attaquer, ce qu’il jugeait assez peu vraisemblable, il aurait peut-être de la peine à parer le coup. Il était comme un convalescent encore suspendu entre la vie et la mort et qui ne souhaite qu’une chose : qu’on le laisse tranquille. Il avait eu tort d’assister à ce procès, qui remuait tant de souvenirs. Il avait tort de réfléchir, d’envenimer les vieilles plaies toujours prêtes à saigner. Il aurait dû s’ensevelir pour toujours dans une trappe. Il aurait dû se faire sauter la cervelle.

La foule regagnait la salle, avide d’entendre le verdict. « Ça m’est égal ! » pensait Lupin. Il demeura seul, un long moment, appuyé à une colonne. Il perçut comme un bruit lointain d’applaudissements et soudain un flot humain jaillit de la porte. Il arrêta une femme, cramoisie et décoiffée.

— Alors ?

Elle se passa la main sur le cou, comme un couperet.

— Tous les deux ! dit-elle. Ils ne l’ont pas volé.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

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PREMIÈRES LIGNE #64

PREMIÈRES LIGNE #64

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Loin du réconfort, de Gilles Vidal

1) Moi c’est Ivana, c’est quand tu veux, m’avait-elle dit en notant son numéro de téléphone sur ma main avec un Bic. Elle était juste devant moi dans la queue de la supérette et n’avait cessé de se retourner pour me lancer des regards pointus auxquels j’avais répondu. Puis elle s’en était allée avec son sac bourré d’emplettes en me gratifiant d’un dernier sourire prometteur. J’avais serré le poing comme un orpailleur méfiant sur une pépite C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Ça ressemblait exactement à ce même jour béni à marquer d’une pierre blanche où j’ai ouvert pour la première fois un livre de Richard Brautigan. Et même si ça ne sert à rien de revenir en arrière, que ça ne fait qu’amplifier le mal, les remords et tout le reste, je sais que je rabâcherai encore et encore les circonstances de cette parenthèse qui a éclairé ma vie.

2) Alors que je rumine ces souvenirs comme un vieil édenté son morceau de biscotte, dehors il s’est mis à geler autant que dans le cœur de Josef Mengele. Pourtant, à bien y regarder, le soleil rougeoyant qui est en train de sombrer à l’horizon pourrait faire croire que l’été est toujours là, mais il n’en est rien, même si cette vision me procure de subtiles et mélancoliques émotions qui me racontent une histoire de chaleur, de sable et de mer où des corps parcourus par une brise légère se frôlent sans jamais oser se toucher. J’ai mis la climatisation au maximum, mais comme cela fait trois ans au moins que je n’ai pas changé le filtre à particules, j’imagine que, en plus de la pollution qui a dû se libérer ou bien se contenir, quelque chose s’est enrayé dans le mécanisme (en fait je n’y connais rien à ces engins). Je n’y connais rien en aucun engin. Aucun. C’est comme pour le bricolage, trop maladroit, je suis capable de transformer la plus petite des avaries en catastrophe ; je préfère m’abstenir. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que cette climatisation a vraiment du mal à maintenir une température de dix-sept, dix-huit degrés (à tout casser) dans l’habitacle. Ce dernier est actuellement empli du violon débridé de David Oïstrakh exécutant de ses coups d’archet, affranchis des contingences techniques, le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. C’était un des CD préférés de ma mère. Moi, je préfère largement ses concertos pour piano. Mais il est vrai que j’ai toujours eu une attirance pour le piano, dont j’ai eu la chance de tâter, jeune, grâce à la mansuétude de notre voisine. Elle m’avait pris en pitié quand elle m’avait un jour surpris en train de l’écouter jouer, mes yeux emplis d’étoiles. Même si je suis resté à un niveau très insuffisant.

3) Notre voisine, tiens. Celle qui jouait donc du piano et m’en apprenait les rudiments et plus encore. Qui s’appelait Valérie, qui était la meilleure amie de ma mère et qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Je ne voyais jamais son mari, qui de toute façon était taciturne, contemplatif, et évitait les gens, partant très tôt au travail le matin et rentrant très tard le soir. Elle habitait une maison plus grande que la nôtre, avec un jardin que je trouvais immense avec mes yeux d’enfant. Il me semblait même gigantesque ce jardin avec tous ses arbres fruitiers, ses parterres de fleurs mystérieuses, ses bosquets feuillus, son potager, ses petits sentiers gravillonnés qui serpentaient au milieu de tout cela. J’y entrais souvent en catimini, demi courbé, mimant une sorte d’explorateur. J’y jouais à Luke Skywalker combattant les nervis de l’horrible Palpatine avec mon sabre laser à piles. J’y ai une fois planté (posé plutôt) une tente gonflable en forme de navire, reçue à Noël avec une panoplie de pirate. Souvent, Jim, le fox-terrier de Valérie, m’accompagnait. C’était un brave chien, un peu bébête sur les bords. On avait dû le bercer trop près du mur quand il était chiot. Valérie, qui ne travaillait pas, jouait du piano quatre à cinq heures par jour et s’occupait le reste du temps de la tenue de sa maison. Elle m’emmenait parfois le mercredi me promener en ville et faire les magasins, m’offrant à l’occasion une glace ou une pâtisserie, toute fière de m’avoir à ses côtés. Je n’avais pas réagi le jour où un commerçant avait cru que j’étais son fils. Ça l’avait rendue heureuse Valérie. Elle était blonde, très maigre, avait le visage osseux, et ses dents chevalines surgissaient hors de ses lèvres minces au moindre de ses sourires. Elle est morte à trente-trois ans d’un cancer foudroyant de la gorge alors qu’elle n’avait jamais tiré sur une cigarette de sa vie.

4) J’ai déjà parcouru une bonne centaine de kilomètres et d’ici une heure, si tout se passe bien, je serai normalement arrivé à destination. Le soleil est maintenant parti pour de bon. Mais il reviendra demain. J’en connais qui, eux, ne reviendront plus. Tandis que je conduis, les images me reviennent. C’était il y a déjà trois semaines mais il me semble à la fois que c’était hier et que cela s’est passé il y a de longs mois (je n’ai plus de notion de temps). J’étais assis sur la banquette arrière d’une voiture banalisée dont le gyrophare tournoyant produisait des flashs stroboscopiques bleus dans l’épaisseur de la nuit. J’étais encadré par deux policiers stoïques qui regardaient obstinément devant eux. Ils ne m’avaient pas une seule fois adressé la parole. Devant moi, la nuque rasée du conducteur attirait mon regard, je n’arrivais pas à m’en défaire, comme si ça avait été le point de fixation qu’aurait choisi pour moi un hypnotiseur. En tout cas, je ne regrettais pas d’avoir fui mon domicile. Ce que j’y avais trouvé en rentrant me hante encore et me hantera longtemps. Si ces policiers en civil ne me parlaient pas c’est, je pense, parce qu’ils ne m’appréciaient guère, même s’ils savaient au fond d’eux-mêmes que j’étais parfaitement innocent. La preuve en est qu’ils ne m’avaient pas passé les menottes, qu’ils ne m’avaient pas non plus mis la main sur la tête pour me faire entrer dans leur véhicule. Mais sans doute ne comprenaient-ils pas mon manque d’empathie, mes yeux secs. Comme si j’étais indifférent. Pourtant, s’ils avaient su ce que je ressentais à l’intérieur de moi-même, au plus profond de mes tripes, ils auraient caché un peu mieux leur mépris.

5) Le mépris. Le premier qui me vient à l’esprit est celui éprouvé lorsque ma mère m’a envoyé dans un pensionnat. Faut dire que, mauvais élève (préférant notamment mes lectures à celles qui m’étaient proposées) et auteur de frasques peu reluisantes (que j’aime mieux taire), je l’avais bien mérité. C’était une sorte de caserne parallélépipédique aux règlements rigides, où j’ai été accueilli le soir de mon arrivée par un étron bien chaud au fin fond de mon lit en portefeuille et les gloussements des autres pensionnaires enfouis sous leurs couvertures tout autour de moi. Sacrée humiliation. Je devais jouer au rugby moi qui préférais le foot, prenant au passage quelques mauvais coups de la part de rustres fils d’agriculteurs. J’étais aussi poursuivi par…

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PREMIÈRES LIGNE #62, Intouchable de Jean-Christophe Portes

PREMIÈRES LIGNE #62

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Intouchable

de

Jean-Christophe Portes

1
Il retient ses phrases pour ne pas envenimer les choses, les yeux fixés sur la route, ses grosses mains appuyées sur le volant, ses mains que j’ai aimées autrefois, mais qui me dégoûtent presque maintenant, ces grosses mains tristes et bêtes qui n’ont plus de charme, qui se sont perdues dans le quotidien, et maintenant dans le passé.
— Je pourrai pas rester longtemps, dit Michel, gêné par mon regard, la voix un peu sourde.
— J’avais compris.
En partant de la gare, je lui ai laissé le volant, à cause sans doute d’anciennes habitudes. La vieille Ford sent le chaud et le vieux, elle s’est racornie mais je la garde, vestige d’un passé dont je ne peux ni ne veux me défaire. Tu es sûre que tu veux pas conduire ? Mais oui je suis sûre, je te montrerai le chemin. Bien sûr que ça ira à l’hôpital, pourquoi ça n’irait pas ?
Maintenant il voudrait ajouter quelque chose, relancer la conversation mais n’a pas d’idée et les petits immeubles du centre-ville défilent, et il fixe la route comme si c’était très important. Deux ans que je ne l’ai pas vu. C’est tellement étrange d’être à nouveau côte à côte. On dirait des acteurs fâchés qui veulent rejouer une pièce, mais les mots sont anciens, la mise en scène ne colle plus, elle n’a plus de sens.
Même la bonne nouvelle, l’arrivée du bébé, ne change rien à l’affaire.
La dérive a commencé dix ans plus tôt, ce soir où Manon a appelé, ce soir où je n’ai pas réagi – lui non plus d’ailleurs, et je lui en veux toujours, je lui en voudrai toujours. Nos vies se sont définitivement séparées quelques semaines plus tard, après l’assassinat de Manon. Assassinat, je sais que ce n’est pas le bon terme, on me l’a souvent reproché, mais pour moi c’est le seul valable.
Je me détourne et passe en revue les enseignes ternies, les magasins fermés, les taches de gras sur les trottoirs pleins de poussière, tous ces défauts que la lumière efface d’ordinaire. Plus loin, c’est toujours pareil à la sortie d’Antibes, un carrefour idiot au-dessus du chemin de fer, avec les inévitables crétins qui forcent et qui finissent par bloquer tout le monde.
La conversation avance sans but. Clara va bien. Le bébé aussi, ça s’est super bien passé pour un premier. Oui, moi aussi ça va. Ils m’ont repris chez Bernier, en fait, le truc de l’autoentrepreneur, c’était pas si mal pour recommencer. Plaquiste, un peu d’électricité aussi… Et toi alors ?
Je n’aime pas parler de Clara, ça me fait trop penser à Manon, c’est plus fort que moi. Elles avaient sept ans d’écart, elles étaient différentes et je faisais des différences entre elles. Je le savais, j’essayais de changer mais je n’y arrivais pas, ou bien seulement en surface. Et elles s’en rendaient compte, elles en souffraient et moi Depuis la mort de Manon, c’est pire. Je pense toujours à ce que j’aurais pu faire, à ce que j’aurais  faire. Et ça me fait horreur d’être comme ça, engluée dans ce passé impossible à digérer.
J’aurais été plus horrifiée encore si j’avais su à cet instant ce qui m’attendait à l’hôpital. Oui, j’aurais fait demi-tour à coup sûr. Mais un quart d’heure plus tard, nous nous sommes garés et je suis descendue.

(…)

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Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

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Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

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Premières lignes #60, De soleil et de sang, Jérôme Loubry


PREMIÈRES LIGNE #60

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Le livre en cause

De soleil et de sang de Jérôme Loubry

Haïti, 11 janvier 2010

La maison se dressait vers le ciel, brisant l’horizon chaotique dessiné par les misérables habitations en parpaing et en tôle du quartier. Tel le mausolée d’une divinité païenne érigé au centre d’un village, la « Tombe joyeuse » défiait la nature et le temps. Le bleu métallique de la pleine lune enveloppait son architecture d’une lueur bienveillante, de celles que seules des complices muettes et éternelles peuvent partager. Les caresses soyeuses de l’astre firent apparaître des ombres sur les surfaces planes de ses façades. Elles se glissèrent à travers les piliers du garde-corps, s’immiscèrent au creux des arcades. Elles étirèrent les angles des tuiles, des volets, des faîtages (pourtant si discrets le jour) comme autant de griffes acérées descendant avec lenteur et détermination vers l’herbe asséchée du jardin.

Une autre ombre, figée plus bas devant la grille de la propriété, beaucoup plus frêle et tourmentée, observait avec crainte la transformation. Dans sa main droite, un bidon d’essence. L’homme ouvrit la grille d’un geste hésitant, puis avança le long du court chemin de terre. Autour de lui, des lucioles virevoltaient dans la nuit de manière saccadée, changeant subitement de direction, à l’image d’insectes pris au piège dans un labyrinthe aux murs invisibles. Il respira avec difficulté l’air pesant. Un bruit provenant de la ruelle le fit sursauter. Son regard instable en chercha la source par-dessus la haie de vétiver. Il vit une dizaine de chiens errants s’engager dans sa direction, langue pendante tel un organe inutile. Ils changèrent de trottoir à l’approche de la Tombe joyeuse, sans aucun doute effrayés eux aussi par ses secrets. Leurs côtes saillaient dangereusement, tendant leur peau que l’on aurait pu croire prête à se déchirer tellement elle semblait fine et fragile, tandis que leur pelage clairsemé par la gale dévoilait des croûtes sanguinolentes. Les bêtes, devenues asociales par tant de souffrance, ne prêtèrent guère attention à sa présence.

L’homme attendit que leurs cris plaintifs s’estompent dans la nuit avant de reprendre sa progression.

Il se figea juste devant les marches en pierre qui menaient au porche et leva les yeux vers cette structure gingerbread typique de Haïti. Les deux étages de bois et de pierre l’observèrent à leur tour tandis que le toit, qui lui cachait à présent la lune, étirait son spectre ombreux pour le recouvrir totalement. Son regard remonta fébrilement le long de la façade, dépassa la coursive du premier étage et se fixa sur la fenêtre la plus haute. De forme ogivale, solitaire et brisée, unique cicatrice d’une maison que personne ici n’aurait osé approcher ni souiller, cette fenêtre demeurait le point de départ de tous les malheurs.

C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout doit se terminer

L’homme se concentra, chercha au fond de lui le courage nécessaire pour avancer davantage. Il sentit la piqûre d’un insecte au creux de sa nuque et posa un instant le bidon d’essence au sol. Il griffa avec colère sa peau d’Européen puis s’essuya le front qui luisait autant de sueur que de peur.

Le souvenir de Méline s’immisça alors à travers le temps.

Cette phrase qu’elle avait prononcée la dernière fois qu’ils s’étaient vus, quelques jours avant qu’elle ne parte pour cette terre de soleil et de sang.

« Promets-moi de ne jamais nous égarer, mon Orphée… »

« Je te le promets… », avait-il répondu.

— Je te l’avais promis, murmura-t-il face à cette fenêtre brisée.

Il monta les marches et poussa la lourde porte en bois de la Tombe joyeuse.

Ainsi, s’abandonnant à un destin aussi funeste et irrémédiable que celui du poète grec, Vincent s’enfonça dans l’enfer du quartier des damnés, sous les regards et les hurlements de trop nombreux suppliciés…

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Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

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Premières lignes #58

PREMIÈRES LIGNE #58

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Le livre en cause

Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecins – les cabinets privés ayant de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, l’hôpital les avait rachetés et était désormais l’unique entité médicale de tout le comté. Beaucoup travaillaient dans le vaste réseau d’hospices, de maisons et de villages de retraite, ainsi que, bien entendu, pour les pompes funèbres, où l’on appréciait peu l’intrusion de Walmart sur le marché des cercueils. Les habitants de New Canaan avaient à leur disposition le seul magasin d’alcool de toute la région, des cabinets vétérinaires, et un magasin d’articles de sport qui réalisait soixante-dix pour cent de son chiffre d’affaires avec les armes et les munitions. On était psychologues et pédicures. On était livreurs de frites. On travaillait à l’inspection sanitaire. On construisait des vérandas, on installait des baignoires, on réparait les canalisations, on entretenait les jardins. Certains voulaient rénover leur maison avant de la revendre. L’un d’eux, vingt-trois ans, avait emprunté à la banque, puis à son père, et il cherchait à présent sur Internet comment se mettre en faillite personnelle. On travaillait pour le seul journal de New Canaan, et ce jour-là on avait des crampes aux mains à force de recueillir des témoignages sur Rick. L’homme qui entraînait l’équipe de football du lycée était une intarissable source de superlatifs (Un des meilleurs jeunes que j’aie jamais entraînés altruiste dévoué jamais vu quelqu’un jouer aussi bien collectif s’intéressait à tout le 15monde autant au quarterback qu’au dernier gars sur le banc), un déluge dans lequel surnageait son accent des Appalaches. Les parents qui avaient perdu un enfant pensaient à la cause de leur deuil, leucémies et accidents de chasse, suicides et carambolages, tumeurs du foie et noyades, voitures qui surchauffaient au soleil alors que des secours potentiels poireautaient au pressing à quelques pas de là. Certains faisaient des cauchemars épouvantables et se réveillaient trempés de sueur sans savoir où ils étaient. D’autres se levaient d’un bond, prenaient une douche et allaient bosser.

Leurs enfants fréquentaient l’une des six écoles primaires, puis le collège, et enfin le lycée New Canaan High. La plupart des adultes se connaissaient depuis le jour où leurs parents les avaient déposés pour la première fois à l’entrée de la maternelle, mal à l’aise et en larmes, cramponnés à la jupe, au jean ou à la salopette de leur mère. Certains enseignaient maintenant dans ces mêmes établissements. L’un d’eux se souvenait de Rick comme d’un pitre qui n’avait pas sa langue dans sa poche et passait son temps à gratter les boutons qui constellaient ses joues. Un autre se souvenait de la carte que Rick lui avait donnée, au collège, lors du dernier cours d’initiation à l’algèbre. Au recto : Les profs aussi méritent des bonnes notes ! À l’intérieur, un bon pour un pain au fromage de chez Little Caesars. Un autre, enfin, repensait à une certaine dissertation d’histoire et demeurait à ce jour convaincu que la star de l’équipe de football l’avait plagiée.

Il y avait d’anciennes pom-pom girls, des volleyeuses, et les meneuses de l’équipe féminine de basket. L’une d’elles détenait toujours le record de points et de passes décisives, ayant employé trois saisons d’affilée son ample postérieur à assister les défenseuses jusqu’au panier. Certaines avaient petit-déjeuné à la vodka-orange, quelques-unes surveillaient du coin de l’œil des enfants qu’elles ne voyaient plus qu’aux événements 16publics, et l’une d’elles jouait avec une bague capable de déchirer des joues : on y voyait l’archange Michel, chef de la milice céleste du Seigneur, soufflant dans son cor et menant au combat un bataillon d’anges, tous entassés dans le métal gris de l’anneau massif. Certaines rêvaient de fonder un foyer en Californie, de disparaître par les routes du Sud ou de s’envoler pour un point choisi au hasard sur la carte du monde, tandis que d’autres vivaient de leurs allocations handicapés. Sur l’échelle socio-économique du pays, nombre d’entre elles étaient à fond de cale.

Quelques-uns, qui avaient grandi au milieu des épaves et des pièces détachées dans une propriété familiale surnommée Fallen Farms, fabriquaient de la méthamphétamine et refourguaient des médicaments à un prix exorbitant. Ils tiraient au fusil sur des bouteilles et de vieux blocs-moteurs, et chaque fois le recul de l’arme dissipait leurs vieilles angoisses pendant une poignée de secondes. Certains, l’ordinateur pratiquement vissé aux hanches, se faisaient un peu d’argent en revendant sur Craigslist des marchandises volées. D’autres postaient sur des forums des messages prophétisant une invasion de bébés issus de civilisations inférieures et l’urgence pour les populations blanches d’inverser la tendance.

En rentrant chez eux après le travail, ils étaient nombreux à trouver sur leur porte un avis du shérif ; les saisies et les expulsions fleurissaient aux quatre coins du pays. Dans une partie des maisons reprises par les banques, on trouvait les habituels cafards et taches d’humidité, mais beaucoup d’entre elles disposaient de Velux et d’écrans plasma. Les gens laissaient derrière eux des biens de valeur : barbecue à gaz, meubles, bijoux, disques, vieilles peluches collector, vélos, prières encadrées, steaks surgelés, la Bible en un coffret de CD et même, chez un excentrique, une trentaine de canards dans un enclos près d’une petite mare au fond du jardin. Des gens disparaissaient de la 17circulation, des familles entières s’évaporaient comme au jour du Ravissement. Certains s’installaient chez leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs, allaient chez des amis ou bien se rabattaient sur leur voiture ou une chambre de motel. Il fallait en chasser d’autres du jardin public ou du parking du Walmart. Marty Brinklan vous expliquerait pourquoi les expulsions étaient la charge qui lui répugnait le plus : à cause du chagrin, de la colère et de la terreur que peut éprouver une personne qui perd sa maison. Un vieil homme, veuf, à la retraite depuis longtemps, s’était effondré dans ses bras, en larmes, toute dignité envolée, et l’avait supplié parce qu’il n’avait nulle part où aller. Depuis, Marty le croisait sans arrêt, il trimballait ses possessions terrestres dans un sac plastique indiquant SOLDES en grosses lettres.

Certains membres de l’assistance voyaient bien que quelque chose clochait méchamment dans cette mise en scène, tandis que d’autres, bouffis de fierté, de foi et de patriotisme, agitaient leur petit drapeau dans leurs mains gercées par le froid. Une cérémonie en l’honneur d’un soldat tombé, c’était l’occasion de décorer et de réinventer la ville selon les souhaits de ses habitants. Nichée dans le quart nord-est de l’État, à équidistance de Cleveland et de Columbus, elle faisait figure d’espace imaginaire, représentation de l’Ohio où les piquets de clôture étaient aussi blancs que les visages. Loin des quartiers où étaient parqués les Noirs à Akron, Toledo, Cincinnati ou Dayton, à bonne distance des Appalaches et de leurs bleds paumés le long de la frontière avec le Kentucky ou la Virginie-Occidentale, la majorité des spectateurs du défilé s’accrochaient à une certaine idée de leur ville, des valeurs qu’elle incarnait et des espoirs qu’elle portait, même si, en cette année 2007, ses gros employeurs d’autrefois – une usine de tubes métalliques et deux fabricants de vitres – avaient fichu le camp depuis plus de vingt ans, et la plupart des petites fermes du comté avaient dans le même temps 18été absorbées par les géants Smithfield, Syngenta, Tyson et Archer Daniels Midland. Une grande partie des habitants qui agitaient leur drapeau avec le plus de ferveur au passage du cercueil étaient ceux qui, nés ailleurs, étaient venus de Kuala Lumpur, de Jordanie, de New Delhi ou du Honduras.

Rien ne racontait mieux cette patrie fantasmée que l’équipe de football de la saison 2001. Menée par le terrifiant jeu de jambes de Rick, par un solide quarterback et par les passes redoutables d’un linebacker que tout le monde voyait passer pro, c’était la toute première équipe de l’histoire de New Canaan à se classer en nationale. Dans cette petite localité de quinze mille âmes, le lycée se maintenait toujours sur le fil en première division mais, comme l’entraîneur le faisait souvent remarquer au comité de soutien, personne ne venait s’installer ici. Tous les athlètes étaient donc issus du même vivier de juniors, et il suffisait d’une ou deux années plus molles où les gosses se mettaient à préférer le skate pour que tout soit foutu.

L’équipe mythique était presque au complet ce jour-là, à l’exception du solide quarterback, emporté six mois plus tôt par une overdose d’héroïne. Il en avait trop fait chauffer, se l’était injectée au creux du genou sur les marches du mobile-home de son beau-père, et ça avait été le coup de sifflet final. Un instant il admirait les stalactites lumineuses des guirlandes de Noël, et celui d’après il s’écroulait dans une flaque, son visage basculant à la rencontre de son reflet. Au passage du cercueil, plus d’un se rappela les avant-matchs, quand Rick et le quarterback se bagarraient dans les vestiaires pour se motiver. Simple chahut, mais ils s’envoyaient tout de même violemment valser contre les casiers. Luisant d’une sueur anxieuse et seulement vêtu d’un slip, ses fesses en bulbes de tulipe saillant entre les élastiques, Rick se colletait avec lui jusqu’à ce que leur peau rosisse des gifles de la viande qui percute la viande, sous les cris d’encouragement de leurs coéquipiers. Ensuite, ils se sanglaient dans leurs 19protections, balançaient un coup de poing dans leur casier, entrechoquaient leurs casques et traversaient le parking au pas de charge jusqu’au terrain. Ils s’étaient battus en frères pour remporter l’imposante plaque qui ornait encore la vitrine dans le hall du lycée, et cependant peu d’entre eux avaient eu le talent ou les notes nécessaires pour se hisser au niveau supérieur. Dix-huit ans, et fini les vendredis soir sous les projecteurs du stade, les rassemblements d’avant-match, les feux de camp et les amoureuses de troisième. Fini les bals de rentrée, les rencontres amicales, les fêtes, ou encore les virées au Vicky’s et les frites qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la banquette. Désormais ils travaillaient pour Cattawa Construction et pour Jiffy Lube, ils étaient agents immobiliers ou cuisiniers chez Taco Bell. Ils claquaient leur paye, jouaient au billard ou chatouillaient le ventre de leur nouveau-né. Ils racontaient les matchs d’antan comme pour se prouver qu’ils avaient un jour été quelqu’un. Beaucoup étaient sujets à des rêves dorés dans lesquels ils foulaient de nouveau la pelouse. Quelques-uns cohabitaient avec une petite voix leur rappelant sans relâche ce qu’ils avaient fait avec la fille qu’ils surnommaient Tina la Cochonne.

Au gré de sa courte vie, Rick avait croisé une grande partie de la population de cet endroit, du fait notamment de la place de son père au sein des forces de l’ordre, et aussi du salon de coiffure dont sa mère était propriétaire. Sa famille était établie à New Canaan depuis des générations. Côté maternel, leur ascendance remontait aux premiers colons venus cultiver les terres données en concession après la guerre d’Indépendance. Un de ses arrière-grands-pères était venu de Bavière avec sa famille, riche d’un savoir-faire dans la découpe du verre qui allait donner Chattanooga Glass. Un autre avait gagné sa croûte au bord du canal dans le comté de Coshocton, déplaçant le bois d’œuvre d’une écluse à l’autre. Rick avait dans son arbre généalogique des fermiers et des banquiers, et aussi des 20ouvriers de chez Cooper-Bessemer, qui deviendrait plus tard Rolls-Royce. L’assemblée qui assistait à la procession connaissait Rick du temps où ses amis et lui étaient des petites terreurs qui faisaient les quatre cents coups à travers la ville, la bouille maculée de gelée de raisins. Tout le monde l’avait vu grandir. Transpercer les lignes de la défense. Incarner, en terminale, un fermier amish sexy dans le spectacle de fin d’année. Il avait été pour cinq jeunes femmes leur premier baiser. L’une d’elles s’était retrouvée enfermée avec lui dans un placard au cours d’une partie de Sept Minutes au Paradis, il lui avait bavé sur le menton et avait peloté tout ce qu’il y avait à peloter. Une autre l’avait embrassé sous les gradins pendant un match de basket et en était sortie tellement excitée qu’elle n’avait pensé qu’à ça pendant un mois.

Ils étaient nombreux à avoir la gueule de bois car, la veille, ils avaient trinqué à la mémoire de Rick au Lincoln Lounge. Autour de pressions pas chères et de mauvais alcools, ils avaient échangé leurs anecdotes préférées, leurs souvenirs de bravoure et leurs idées noires. Rumeurs, ragots et légendes urbaines avaient fusé. New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne. C’était différent (mais sans doute pas si éloigné) du mythe confus, typique d’une petite ville, que l’on connaissait sous le nom de « Meurtre qui a jamais existé ». L’inventeur de cette expression n’était à l’évidence pas très doué en grammaire, mais elle était restée, on en débattait et on la ressassait dans les bars, les salons de coiffure, les restaurants, parfois à voix basse et parfois non – surtout cette nuit-là, où toutes les spéculations avaient été braillées dans la pénombre du Lincoln. Le Meurtre qui a jamais existé supposait qu’une personne avait peut-être disparu, était peut-être morte accidentellement, avait peut-être 21été brutalement assassinée, avait peut-être simulé sa mort, avait peut-être foutu le camp avec le butin d’un braquage, avait peut-être quitté la ville dans un nuage de gomme brûlée en riant comme un démon. Désormais, en plein jour, dans l’interminable et étouffante nausée du lendemain de cuite, tout cela paraissait bien stupide.

Le chauffeur ralentit et arrêta la remorque devant une estrade qui avait été empruntée au lycée et dressée sous les chênes centenaires de la place. Sur cette estrade se tenaient, au milieu d’une foule d’amis et de proches, aux côtés du maire et du shérif, les parents de Rick et son frère Lee. Une sono bricolée diffusait « Amazing Grace » et, tandis que résonnaient les derniers accords, le pasteur de la Première Église chrétienne, dans laquelle Rick et Lee avaient si souvent chahuté, pété et perturbé l’office dominical (c’étaient, de l’avis général, deux des enfants les plus turbulents à avoir jamais posé leurs fesses sur ces bancs), prononça la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus, prenez en Vos bras Votre fils Rick et donnez à sa famille et à ses amis la force de supporter sa perte. » Le minimum syndical.

Quatre personnes devaient ensuite s’exprimer.

L’une d’elles, la petite amie de Rick à l’époque du lycée, n’arriverait jamais jusqu’au micro. Kaylyn Lynn était si incroyablement défoncée que rien ne semblait l’atteindre. Le vent plaquait ses cheveux sales sur son joli visage et transperçait le maillot (no 25) que Rick lui avait donné à la fin de sa terminale, après le banquet organisé en l’honneur de l’équipe. Elle était furieuse que les parents de Rick lui aient demandé de prendre la parole. Leur histoire n’avait rien eu d’un conte de fées. Ils s’étaient séparés l’été suivant la fin du lycée. Sans rentrer dans les détails, elle lui avait arraché le cœur avant de le dévorer sous ses yeux. Avait mis au clou la bague de fiançailles qu’il avait essayé de lui offrir. S’était tapé ses potes. Lui avait dit qu’elle l’aimait histoire de s’assurer qu’il ne la quitte jamais tout à fait. 22La prière du pasteur s’acheva et Kaylyn Lynn remarqua qu’un corbeau picorait le gâteau-drapeau en vente devant le Vicky’s. L’oiseau avait du glaçage rouge et bleu sur tout le bec, qu’il plongeait dans ce délice étalé sur l’asphalte. Malade de culpabilité, quand son tour vint, Kaylyn garda les yeux baissés et adressa un mouvement de tête paniqué aux parents de Rick. Elle déguisait sa défonce en deuil. Elle secouait et tétait son inhalateur, les yeux encore plus brillants que Cassiopée.

Marty Brinklan s’avança alors vers le micro en caressant sa moustache blanche, le visage fatigué, bon marbre couvert de mauvaise glaise. Il jeta un coup d’œil à sa femme, assise sur une chaise pliante en métal, qui serrait dans sa main un mouchoir couleur de prune mouillée et fixait le sol d’un regard catatonique.

« Époux, chrétien, patriote, fonctionnaire », énonça Marty. Ses yeux quittèrent la feuille de papier à laquelle il s’agrippait et cherchèrent ses amis et voisins. « Mais le plus important, une fois qu’on devient père… c’est ce qu’on apprend sur la paternité : à partir de là, on sera avant tout un père, et le reste passera après. » Puis il répéta : « Une fois qu’on devient père… »

Marty voulait en finir avec la partie publique. Lui, ce qu’il savait faire, c’était mettre son chagrin en quarantaine, le garder pour les moments où il l’aurait à lui tout seul, et alors le sortir et le briquer comme un pistolet ancien. Il ne dormait plus, mangeait mal, se laissait aller. Il arrivait même qu’il boive un coup ou deux. Sa semaine de travail avait commencé avec un appel concernant une fille de dix-neuf ans morte d’une overdose, retrouvée la tête dans des toilettes qui débordaient. Une scène atroce. Ensuite il avait remis un avis d’expulsion à l’un des anciens coéquipiers de Rick, un receveur qui avait pleuré et l’avait insulté si fort que Marty s’était surpris à poser la main sur la crosse de son arme. Juste avant qu’il ne décampe, l’ancien receveur avait ricané : « Rick serait super fier, Marty. Dommage 23qu’il soit pas là pour voir ça. » Ce chouette moment remontait tout juste à la veille.

Jill Brinklan, elle, avait l’impression de participer à une émission de télé-réalité d’une exceptionnelle cruauté. Elle écouta le discours de Marty en souriant et en hochant la tête, mais elle se sentait incapable de soutenir le regard de son mari. Depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, elle n’arrivait plus à le regarder. Elle avait aussi découvert qu’elle avait du mal à tenir debout, d’où la chaise pliante. Depuis quelque temps, elle avait des pertes d’équilibre. Sans lâcher son mouchoir, elle se leva, remercia l’assemblée pour sa présence et sa gentillesse, et se rassit immédiatement. Elle se demandait si elle pourrait un jour pardonner sa fierté à son mari. Voilà ce qu’on gagnait à être fier. On le savait quand on avait lu la Bible. Ce matin-là, Marty lui avait demandé quelle chemise mettre, et elle avait craché comme un chat avant de s’enfuir de leur chambre. Elle était allée dans la cuisine, et là elle avait passé et repassé la main sur la porte du four en pensant aux chaussons aux pommes. Le matin, avant les matchs de Rick ou de Lee, elle faisait toujours des chaussons aux pommes. Quand ils avaient instauré cette tradition, elle avait laissé Lee se charger de faire revenir les tranches de pommes dans le beurre, pendant que Rick aplatissait la pâte avec le rouleau à pâtisserie. Quelle joie de voir ses petits garçons cuisiner, suffoquer d’excitation à chaque étape. Et, plus tard, lorsqu’ils étaient devenus des ogres adolescents, de parfaits rustres, quelle joie de les voir déposer délicatement les pommes dans les carrés de pâte avant de les pincer pour les fermer. Les échanges obscènes qu’elle devait policer – comment pouvaient-ils ne serait-ce que rêver de pareilles grossièretés ? (Rick, lave-toi les mains, on sait que t’as passé la nuit avec le pouce dans le cul ; Je vais te coller mon scrotum sur les yeux, Lee.) Ce matin-là, en caressant la porte du four, elle s’était sentie submergée par tout cela, par une de ces vagues paralysantes aussi imprévisibles que 24les bourrasques du vent. Elle était sortie dans le jardin, avait marché en chancelant jusqu’au brasero dans lequel se trouvaient encore des canettes de Bud Light roussies datant de la dernière visite de Rick. Elle avait perdu l’équilibre et s’était assise dans l’herbe. Elle avait voulu creuser une couche de terre après l’autre jusqu’à retrouver son fils, jusqu’à ce qu’il soit en sécurité, jusqu’à ce qu’elle cesse de sentir cette odeur de brûlé envolée depuis belle lurette.

Mais, sur les quatre orateurs prévus, c’est Ben Harrington qui brisa le cœur de l’assistance. Ben qui avait arrêté ses études, qui peinait à se faire un nom dans la musique et qui détestait revenir ici. Le centre de New Canaan lui rappelait un magazine jeté au feu, les pages qui noircissent et se ratatinent en commençant à brûler, juste avant que les flammes ne s’en emparent. Cette ville, pourtant, lui avait paru tellement animée, importante, solide et palpitante du temps où Rick, Bill Ashcraft et lui sillonnaient cet Éden à vélo. Ils connaissaient tous les robinets auxquels remplir leurs bombes à eau, le meilleur coin pour se baigner dans la Cattawa River, la meilleure pente pour faire de la luge et le meilleur mur contre lequel appuyer sur la poitrine d’un mec jusqu’à ce qu’il perde connaissance et plonge dans des rêves agités par le manque d’oxygène.

Sur l’estrade, Ben raconta une histoire toute simple de leur enfance. Un jour, alors qu’ils pataugeaient dans la rivière, sentant leurs orteils s’enfoncer dans la vase, Rick avait attrapé une grenouille. Il brandissait ce trophée affolé dans ses mains ébahies devant Ben qui s’éloignait en trébuchant, ses boucles blondes lui tombant sur les yeux.

« Allez, c’est qu’une grenouille, dit Rick.

– M’approche pas avec ça !

– Touche-la, allez !

– Non.

– Allez, touche-la !25

– Non.

– C’est pas du poison. Et c’est pas vrai que ça donne des verrues.

– Casse-toi, Rick. »

Alors Rick lança la grenouille sur Ben, qui poussa un cri et s’enfuit pendant que le batracien terrorisé se carapatait loin de cette bande de malades. Bill Ashcraft riait comme un dément. Ben pleura en les traitant de connards, puis il s’assit sur la berge et les autres continuèrent à jouer dans l’eau. Cinq minutes plus tard, Rick vint le trouver, les mains sur les hanches.

« Casse-toi.

– Allez, Harrington. Ça irait mieux si je bouffais un insecte ?

– Hein ? Non. Qu… »

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Rick cueillit une sauterelle sur une feuille et la fourra dans sa bouche. Il croqua dedans et l’avala, et tout de suite après il se plia en deux pour vomir. Ben n’avait jamais ri aussi fort de toute sa jeune vie. Ils en pleuraient tous les deux, Ben de rire et Rick parce qu’il essayait de recracher l’exosquelette de la sauterelle. Et puis ils coururent à la rivière comme si de rien n’était, ils s’éclaboussèrent et crachèrent de l’eau vers le soleil.

Un rire traversa la foule, suivi d’une nouvelle tournée de sanglots. Un père qui tenait son adolescente par les épaules serra soudain plus fort, comme pour empêcher le vent de l’emporter.

Bien sûr, Ben ne raconta pas la dernière fois qu’il avait vu Rick, au printemps 2006. Celui-ci venait de rentrer de sa première mission, et de nouvelles couches de muscle s’étaient ajoutées à sa charpente déjà imposante. On aurait dit qu’il portait une combinaison pare-balles. Il s’était défoncé à la skunk et Ben avait essayé d’aborder le sujet de Bill Ashcraft. Cela faisait presque trois ans que Rick et Bill, amis depuis le berceau, étaient brouillés. Mais Rick n’avait à raconter que des histoires à la vaillance lugubre, des moments hilarants dans le désert 26irakien. « Une fois j’ai cru voir un rat qui se barrait avec un bout de bœuf séché. Donc je me suis dit, elle est où ta réserve mon petit pote ? Et tu sais quoi ? En fait c’était un doigt ! Le petit rat tout mignon, il se barrait avec un doigt !

– Putain, Brinklan.

– Allez, fais pas ta tarlouze. C’est la guerre, c’est tout. »

Rick refusait de parler de Bill, et aussi de Kaylyn, mais il était partant pour fumer un joint à Jericho Lake.

« Y a pas des tests d’urine chez les Marines ? »

Rick aboya de rire. « Tu parles, ma couille. » C’était ça, le truc avec Rick : sa grossièreté, son irrévérence ne parvenaient jamais à masquer l’immense amour qu’il avait pour les autres – en réalité, elles y étaient liées.

Et donc, bien que trop ivres pour conduire, ils allèrent au lac en voiture, franchissant l’horizon de la boule à neige qu’était leur ville. Ben avait envie d’écrire une chanson sur Rick, sur ce style de mec qu’on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s’il regardait par-dessus le bord d’un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d’une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l’existence (« On est putain de bien ici, putain », dit Rick, assis dans l’herbe, en admirant le miroitement nocturne de Jericho Lake). Pourtant, son ami n’avait rien d’ordinaire. Il vivait en roue libre, était têtu comme une mule et aussi rusé qu’un coyote. Il portait en lui des océans entiers, toute la nature du pays, des fantômes farouches et quelques centaines de millions d’étoiles.27

« Y a plus rien ici, mec. Plus rien à retrouver du passé », déclara-t-il cette nuit-là, cryptique. Il sortit de son jean sa bite molle et pissa si près de Ben que ce dernier dut détaler sur l’herbe pour éviter les éclaboussures. « Plus que toi et moi, mon pote. Toi, moi, et une dernière nuit solitaire à se tenir tous les deux dans les bras. »

De quoi parlait-il ? Difficile à dire. D’une chose que lui-même ne comprenait pas vraiment mais qui, en trois petites années, l’avait affecté. Les avait affectés. Des endroits qu’il avait vus, des choses qu’il avait faites. La veille de son redéploiement, il s’était soûlé dans son jardin près du brasero, balançant dans les flammes ses canettes cobalt de Bud Light tout en sachant que ça agaçait sa mère. Il était ensuite allé faire un tour et avait descendu la route jusqu’au champ où, un jour, comme un idiot, il avait essayé d’offrir une bague de fiançailles à sa copine. Le soleil se couchait, c’était ce temps curieux du Midwest où les vestiges de l’hiver privent le printemps de ses premiers jours. Des croûtes de neige à moitié fondue s’attardaient dans la friche. Au-delà s’étendaient la forêt et les arbres déplumés qui ressemblaient à une brosse métallique. Une lumière d’eau tombait en biais sur l’horizon. Elle déposait un filtre sur la couleur des choses, et les vaches au loin paraissaient bordeaux et jaune dans ce crépuscule kaléidoscopique. Un pied dans une flaque, Rick attendait les corbeaux. Il se disait qu’il fallait garder la foi. Continuer à croire que, même si la vie pouvait être dure, Dieu se rattraperait plus tard.

Les corbeaux avaient élu domicile dans les bois près de la zone industrielle, à un kilomètre et demi de là. Des tribus qui fourrageaient dans les poubelles et les micocouliers et qui s’étaient alliées en une horde de plus en plus grande. Son père parlait de « méga-volée » à cause de ce qui se produisait au coucher du soleil. Rick regardait son reflet trembler dans la flaque, l’écrasait du pied dès qu’il se stabilisait, et de nouvelles interférences 28horizontales déformaient alors ses traits. Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà passer toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés.

Et puis les corbeaux s’étaient animés, des milliers de corbeaux qui s’étaient déversés dans le dernier éclat du jour. Des créatures à mi-chemin de l’ange et du rat, gorgées de reflets violets, qui s’étaient élancées en croassant vers la forêt, une inquiétante courtepointe qui avait recouvert la moindre branche laissée nue par l’hiver…

Lorsqu’on en eut terminé avec la procession, la foule convergea vers l’estrade et enveloppa dans ses embrassades et ses prières celles et ceux qui s’y tenaient. Le vent s’immisçait dans les manches, creusait les yeux et semblait vouloir les pousser au départ. Jill Brinklan laissa tomber son mouchoir prune et ne le ramassa jamais. Marty Brinklan pivota pour serrer Lee dans ses bras, manière d’éviter de regarder sa femme. Kaylyn ne s’attarda pas et sauta à bas de l’estrade. Ben Harrington écrasa des larmes sur sa joue avec le dos de sa main frigorifiée. Le cortège prit le chemin du retour. Un camion d’entretien vint récupérer le drapeau dans les branches du chêne. Et le cercueil fut retourné à Walmart. C’était le 13 octobre 2007.

En ce qui concerne notre histoire, cette journée est peut-être moins notable pour les personnes qui ont assisté à la procession que pour celles qui l’ont manquée. Bill Ashcraft et Tina la Cochonne. Stacey Moore, l’ancienne championne de volley-ball, membre de la Première Église chrétienne. Et un garçon nommé Danny Eaton, qui était en Irak et disposait encore de quelques années avant de perdre un de ses beaux yeux noisette. Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous revien29draient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

Commençons donc un peu moins de six ans après le défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brinklan, par un soir fébrile de l’été 2013. Commençons avec quatre véhicules et leurs occupants qui convergent du nord, du sud, de l’est et de l’ouest vers cette ville de l’Ohio. Plus précisément, commençons avec un petit pick-up sur une route de campagne plongée dans l’obscurité, son châssis vibre, son réservoir est vide, il fonce dans la nuit, parti d’un point qui nous est encore inconnu.

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Premières lignes #57


PREMIÈRES LIGNE #57

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee

Vendredi 18 juin 1920

1

On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes.

Ces vingt-là proviennent des petits royaumes les plus proches de Calcutta. Il y en a plus de cinq cents dans toute l’Inde, et tous ensemble ils règnent sur les deux cinquièmes du pays. C’est du moins ce qu’ils se disent, et nous ne sommes que trop heureux d’avaliser cette fiction, du moment qu’ils chantent tous Rule Britannia et font serment d’allégeance au roi empereur outre-mer.

Ils s’avancent tels des dieux, en ordre strict de préséance, le vice-roi à leur tête, dans la chaleur étouffante, en direction de l’ombre d’une douzaine de grands parasols de soie. D’un côté, derrière une solide barrière de soldats enturbannés de la garde du vice-roi, se tient une foule de conseillers royaux, hauts fonctionnaires et parasites divers. Et derrière tout ce monde, il y a Sat et moi.

Un coup de canon soudain, tiré par un de ceux de la pelouse, chasse des palmiers des nuées de corbeaux aux cris assourdissants. Je compte les coups : trente et un au total, honneur strictement réservé au vice-roi ; aucun prince indigène n’en a jamais mérité plus de vingt et un. Cela sert à souligner qu’en Inde ce dignitaire britannique mérite plus d’honneurs que tout Indien, quand bien même il descendrait du soleil.

Tout comme les coups de canon, la réunion à laquelle les princes viennent d’assister est purement destinée à la galerie. Le véritable travail sera effectué plus tard par leurs ministres et les hommes de l’administration indienne. Pour le gouvernement du Raj, l’important est que les princes soient là, sur la pelouse, pour la photographie de groupe.

Le vice-roi, lord Chelmsford, traîne les pieds en grande tenue. Elle lui a toujours donné l’air mal à l’aise et le fait ressembler au portier du Claridge. Pour un homme qui, habituellement, a l’air d’un croque-mort mal nourri, il s’est pomponné, mais à côté des princes il est aussi terne qu’un pigeon au milieu des paons.

« Lequel est notre homme ?

– Celui-là », répond Sat en indiquant d’un signe de tête un grand individu aux traits fins portant un turban de soie rose. Le prince que nous sommes venus voir est sorti le troisième et il est le premier dans l’ordre de succession au trône d’un petit royaume niché dans l’Orissa sauvage, quelque part dans le sud-ouest du Bengale. Son Altesse Sérénissime le prince héritier Adhir Singh Sai de Sambalpur a requis notre présence, ou plutôt celle de Banerjee. Ils étaient à Harrow ensemble. Je ne me trouve ici que parce que j’en ai reçu l’ordre directement de lord Taggart, le chef de la police, qui a dit obéir là au vice-roi en personne. « Ces entretiens sont d’une importance capitale pour le gouvernement du Raj, a-t-il déclaré, et l’accord de Sambalpur est essentiel pour leur succès. »

On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d’ORISSA. C’est tout petit, de la taille de l’île de Wight, avec une population en proportion. Et pourtant me voilà, prêt à épier une conversation entre son prince et Sat parce que le gouvernement de l’Inde a jugé qu’il y va de l’intérêt de l’Empire.

Les princes prennent place autour du vice-roi pour la photographie officielle. Les plus importants sont assis sur des chaises dorées et les autres debout sur un banc derrière eux. Le prince Adhir est assis à la droite du vice-roi. Quelques princes ont essayé de s’éclipser mais des fonctionnaires à l’air éreinté les ont rappelés à l’ordre. Finalement le photographe a fait tenir tout le monde tranquille. Les princes se sont tus et regardent droit devant eux : les lampes flood font « pouf », la scène est captée pour la postérité et ils sont libérés.

Quand le prince héritier repère Sat il est évident qu’il le reconnaît. Il interrompt une conversation avec un maharajah dodu qui porte sur lui le contenu des coffres d’une banque et une peau de tigre et il vient vers nous. Il est grand, la peau claire pour un Indien, et l’allure d’un officier de cavalerie ou d’un joueur de polo. Comparé aux princes qui l’entourent il est habillé assez simplement : tunique de soie bleu pâle à boutons de diamants, nouée à la taille par une ceinture dorée, pantalon de soie blanche et chaussures anglaises classiques, noires et étincelantes. Son turban est retenu par une pince ornée d’émeraudes avec un saphir de la taille d’un œuf d’oie. À en croire lord Taggart, le maharajah père du prince est le cinquième homme le plus riche de l’Inde. Et chacun sait que l’homme le plus riche de l’Inde est aussi le plus riche du monde.

Un sourire éclaire le visage du prince qui s’approche.

« Boubou Banerjee, s’exclame-t-il les bras grands ouverts, cela fait combien de temps ? »

Boubou, jamais je n’ai entendu personne appeler Sat ainsi et pourtant nous partageons un appartement depuis un an. Il a gardé secret ce nom de guerre et je ne peux pas lui en vouloir. Si quelqu’un à l’école avait jugé bon de m’appeler Boubou je ne m’en serais pas vanté. Bien entendu, Sat n’est pas son véritable prénom non plus. Un collègue le lui a donné quand il est entré dans la police impériale. Ses parents l’ont appelé Satyendra, et même si je m’applique à prononcer correctement le bengali je n’ai jamais tout à fait réussi. Sat m’a dit que ce n’est pas ma faute et que l’anglais ne possède tout simplement pas les consonnes qu’il faut, il lui manque apparemment un « d » doux. D’après lui, il lui manque énormément de choses.

« C’est un honneur de vous revoir, Votre Altesse », dit Sat avec un léger salut de la tête.

Le prince prend un air peiné comme le font souvent les aristocrates quand ils feignent de vouloir être traités comme le commun des mortels. « Allons donc, Boubou, je pense que nous pouvons nous dispenser des formalités. Et qui est-ce ? demande-t-il en me tendant une main couverte de bijoux.

– Permets-moi de te présenter le capitaine Wyndham, dit Banerjee, précédemment à Scotland Yard.

– Wyndham, répète le prince. Celui qui a capturé ce terroriste, Sen, l’année dernière1 ? Vous devez être le policier préféré du vice-roi. »

Sen est un révolutionnaire indien qui a échappé aux autorités pendant quatre ans. Je l’ai arrêté pour avoir assassiné un haut fonctionnaire britannique et j’ai pratiquement été déclaré héros de l’Empire. La vérité est un peu plus complexe, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de corriger la légende. Surtout, je n’ai pas l’autorisation du vice-roi pour le faire ; il a décrété le sujet soumis à la loi sur les secrets d’État de 1911. Alors je souris et je serre la main du prince.

« Enchanté de faire votre connaissance, Votre Altesse.

– S’il vous plaît, répond-il aimablement, appelez-moi Adi. Tous mes amis le font. » Il réfléchit quelques secondes. « En fait, je suis plutôt heureux que vous soyez là. Il y a une question assez délicate dont je voulais parler à Banerjee, et l’opinion d’un homme de votre expérience pourrait être extrêmement précieuse. Vous tombez à pic. » Son visage s’éclaire. « Ce doit être la Providence qui vous envoie. »

Je pourrais lui dire que je dois ma présence au vice-roi plutôt qu’à Dieu, mais dans l’Inde britannique c’est à peu près la même chose. Si le prince désire me parler, cela m’évite au moins de l’épier comme une mère indienne la nuit de noces de son fils.

« Je serais heureux de vous être utile, Votre Altesse. »

D’un claquement de doigts il appelle un monsieur qui se tient à proximité. L’homme est chauve, il porte des lunettes et paraît agité, tel un bibliothécaire égaré dans un quartier dangereux ; et bien qu’il soit habillé avec soin il lui manque l’assurance d’un prince, sans parler des bijoux.

« Ce n’est malheureusement pas le bon moment pour une telle discussion, dit le prince tandis que l’homme s’empresse. Vous et Boubou voudriez peut-être m’accompagner à l’hôtel pour y bavarder plus à l’aise. »

Le ton n’est pas celui d’une question. Je soupçonne que beaucoup d’ordres du prince sont présentés de la même façon. L’homme s’incline profondément.

« Ah oui, dit le prince d’un air las, capitaine Wyndham, Boubou, j’ai le plaisir de vous présenter Harish Chandra Davé, le dewan*2 de Sambalpur. »

Dewan signifie Premier ministre. Les Indiens le prononcent divan, comme le meuble.

« Votre Altesse », dit le dewan en se redressant avec un sourire obséquieux. Il transpire ; comme nous tous sauf, semble-t-il, le prince. Le dewan nous lance un regard rapide à Banerjee et moi. Il tire de sa poche un mouchoir de coton rouge pour éponger son front luisant. « Si je peux dire un mot en privé à Votre Altesse, je…

– S’il s’agit de ma décision, Davé, répond le prince avec irritation, je crains qu’elle ne soit définitive. »

Le dewan secoue la tête d’un air embarrassé. « S’il m’est permis, Votre Altesse, je doute beaucoup que ce soit conforme à l’intention de Son Altesse votre père. »

Le prince soupire. « Et moi, je pense que mon père se moque éperdument de cette farce. En outre, il n’est pas ici. À moins que lui ou le vice-roi n’ait jugé bon de vous élever au rang de yuvraj *, je suggère que vous vous conformiez à mes souhaits et que vous vous mettiez au travail. »

Encore une fois le dewan éponge son front et s’incline profondément avant de s’éloigner comme un chien battu.

« Fichu bureaucrate », marmonne le prince. Il se tourne vers Sat. « C’est un Gujarati, imagine-toi, Boubou, et il se croit plus intelligent que tout le monde.

– L’ennui, Adi, c’est qu’ils le sont souvent. »

Le prince lui adresse un sourire forcé. « Eh bien, s’agissant de ces entretiens, et dans son intérêt, j’espère qu’il s’en tiendra à mes ordres. »

D’après les bribes d’informations que j’ai obtenues de lord Taggart, les entretiens concernaient l’instauration d’une institution appelée la Chambre des Princes. Ce pourrait être le titre d’un opéra-comique de Gilbert et Sullivan, mais c’est la dernière idée brillante du gouvernement de Sa Majesté pour apaiser les exigences d’autonomie grandissantes des indigènes. Elle est présentée comme une Chambre des Lords indienne – une voix indienne puissante dans les affaires indiennes – et tous les princes indiens sont invités dans les termes les plus fermes à y siéger. J’y vois une certaine logique tordue. Après tout, s’il existe en Inde un groupe plus éloigné que nous de l’opinion populaire c’est celui d’à peu près cinq cents princes, gras et inutiles. S’il existe des Indiens qui nous sont favorables, ce sont probablement eux.

Je demande au prince quelle est sa position.

Il rit, très à l’aise. « Toute cette satanée invention n’est que de la poudre aux yeux. Ce ne sera qu’un marché à paroles. Le peuple s’en rendra compte.

– Vous ne croyez pas à sa réalisation ?

– Au contraire. Je m’attends à ce que cette chambre soit en fonctionnement dès l’année prochaine. Bien entendu, les grandes principautés – Hyderabad, Gwalior et autres – n’en feront pas partie. La fiction selon laquelle ce sont de véritables pays en serait compromise, et il n’est pas question que Sambalpur y soit représenté. Mais les autres, les Cooch Behar, les tout petits Rajputs et les États du Nord, supplieront pour y entrer. Ils sont prêts à tout pour assurer leurs positions. Je reconnais que vous savez profiter de notre vanité, vous les Anglais. Nous vous avons livré cette terre, et en échange de quoi ? Quelques belles paroles, des titres ronflants et des miettes de votre table pour lesquelles nous nous chamaillons comme des chauves qui se battraient pour un peigne.

– Et les autres principautés de l’Est ? demande Sat. D’après ce que je comprends, elles tendent à suivre l’exemple de Sambalpur dans la plupart des décisions.

– C’est exact, et elles le feront probablement cette fois encore, mais seulement parce que nous les finançons. Et si elles avaient le choix, je pense qu’elles approuveraient la création de cette chambre. »

Au fond du jardin la fanfare retentit, et quand les accords familiers de God Save The King se répandent sur les pelouses, princes et roturiers debout se tournent vers elle. Beaucoup commencent à chanter, mais pas le prince, qui pour la première fois paraît moins serein que le suggère son titre.

« Je pense qu’il est temps de battre en retraite, dit-il. Le vice-roi va prononcer un de ses fameux discours et je n’ai pas l’intention de perdre plus longtemps de cette belle journée pour l’écouter… À moins que vous ne préfériez rester ? »

Je n’ai pas d’objection. Le vice-roi a autant de charisme qu’une serpillière mouillée. J’ai déjà eu cette année le plaisir de l’entendre lors d’une parade pour nouveaux officiers et je n’ai pas particulièrement envie de renouveler l’expérience.

« Alors c’est entendu, dit le prince. Nous attendons la fin de l’hymne et nous nous retirons. »

Les dernières notes s’éteignent et les invités reprennent leurs conversations pendant que le vice-roi se dirige vers une estrade dressée dans l’herbe.

« C’est le moment ! s’exclame le prince. Allons-nous-en pendant qu’il est encore temps. » Il se retourne et prend l’allée qui mène au bâtiment, Sat à côté de lui et moi assurant l’arrière. Plusieurs têtes de l’administration se tournent vers nous, consternées, tandis que commence le discours du vice-roi, mais le prince leur accorde autant d’attention qu’un éléphant à une bande de chacals.

Il a l’air de connaître le labyrinthe qu’est le Palais du Gouvernement, et après avoir franchi des rangs serrés de préposés à l’ouverture des portes nous sortons de la résidence, cette fois sur le tapis rouge de l’escalier d’honneur.

Notre départ prématuré semble avoir pris les membres de la suite du prince par surprise. Dans un débordement d’activité un taureau humain en tunique écarlate et pantalon noir aboie des ordres à plusieurs laquais. Son uniforme, son allure et les décibels que produit sa poitrine pourraient facilement le faire passer pour un colonel des Scots Guards. S’il n’avait pas un turban, s’entend.

« Te voilà, Shekar ! s’exclame le prince.

– Votre Altesse », répond l’homme avec un salut plus que réglementaire.

Le prince se tourne vers nous. « Le colonel Shekar Arora, mon aide de camp. »

L’homme est bâti comme la face nord du Kanchenjunga et son expression est tout aussi glaciale. Il a la peau tannée et des yeux d’un bleu gris surprenant. Ces détails indiquent un homme des montagnes, avec au moins un peu de sang afghan dans les veines. Le plus frappant reste une pilosité faciale propre aux guerriers indiens d’autrefois : la barbe taillée ras et la moustache courte, cirée et retroussée aux extrémités. « La voiture a été appelée, Votre Altesse, dit-il d’un ton sec. Elle ne va plus tarder.

– Bien, répond le prince avec un hochement de tête approbateur. J’ai une soif de tous les diables. Plus vite nous serons à l’hôtel mieux ce sera. »

Une Rolls-Royce arrive et un valet de pied en livrée court ouvrir la portière. Nous sommes cinq dont le chauffeur, un de trop. Dans des circonstances normales nous nous caserions à trois à l’arrière et deux devant, mais le prince n’a pas l’air du genre à connaître des circonstances normales. Quoi qu’il en soit, ce type de voiture n’est pas fait pour des entassements peu convenables. Le prince lui-même suggère la solution.

« Shekar, pourquoi ne pas conduire ? » Encore un ordre formulé comme une question.

Le volumineux aide de camp claque des talons et va prendre la place du chauffeur.

« Tu peux t’asseoir ici avec moi, Boubou, dit le prince en s’installant confortablement sur la banquette de cuir rouge à l’arrière. Le capitaine peut s’asseoir devant avec Shekar. »

Sat et moi obtempérons et la voiture emprunte immédiatement la longue allée de gravier bordée de palmiers et de pelouses manucurées.

Le Grand Hotel se trouve à quelques minutes seulement de la grille est de la résidence, mais habituellement, pour des raisons de sécurité, seule la grille nord est ouverte. La voiture la franchit et stoppe presque immédiatement : à partir d’ici les routes en direction de l’est sont barrées. L’aide de camp fait une marche arrière et prend la direction de Government Place et Esplanade West.

Je me retourne pour être face à Banerjee et au prince. Je ne suis pas habitué à m’asseoir à l’avant. Le prince semble lire dans mes pensées.

« La hiérarchie est une drôle de chose, n’est-ce pas, capitaine ?

– Que voulez-vous dire, Votre Altesse ?

– Prenez l’exemple de nous trois : un prince, un inspecteur de police et un sergent. À première vue, notre position relative dans l’ordre des préséances est claire. Mais les choses sont rarement aussi simples. »

Il indique sur notre gauche les grilles du Bengal Club. « Je suis peut-être prince, mais la couleur de ma peau m’interdit l’entrée de cette auguste institution, et il en est de même pour Boubou. Vous, en revanche, en tant qu’Anglais, vous ne connaîtrez pas cette difficulté. À Calcutta toutes les portes vous sont ouvertes. Soudain notre hiérarchie est différente, non ?

– Je vois.

– Et ce n’est pas tout. Notre ami Boubou est brahmane. En qualité de membre de la caste des prêtres il est supérieur à un prince, et à plus forte raison, je le crains, à un policier anglais qui n’appartient à aucune caste. » Le prince continue de sourire. « Notre hiérarchie change une fois de plus, et qui peut dire laquelle des trois est la plus légitime ?

– Un prince, un prêtre et un policier passent devant le Bengal Club en Rolls-Royce… dis-je. On dirait le début d’une histoire drôle pas très amusante.

– Au contraire, si vous réfléchissez, en réalité elle est extrêmement drôle. »

Je porte de nouveau mon attention sur la route. Nous roulons dans la direction diamétralement opposée à celle du Grand Hotel. J’ignore dans quelle mesure l’aide de camp connaît les rues de Calcutta, mais j’ai l’impression qu’il en sait autant que moi sur les boulevards de Tombouctou.

Je lui demande s’il sait où il va.

Le regard qu’il me lance ferait geler le Gange.

« Oui, répond-il. Malheureusement, les rues qui mènent à Chowringhee sont barrées en raison d’une procession religieuse. On nous demande donc de passer par le Maidan. »

Ce choix paraît curieux, mais c’est une belle journée et il y a de pires façons de la vivre que de traverser le parc en Rolls. À l’arrière, Sat est en conversation avec le prince.

« Alors, Adi, de quoi voulais-tu me parler ? »

Je me retourne à temps pour voir les traits du prince se rembrunir.

« J’ai reçu des lettres, dit-il en tripotant le premier bouton en diamant de sa tunique de soie. Ce n’est probablement rien, mais quand j’ai appris par ton frère que tu étais devenu policier enquêteur j’ai pensé que je pourrais te demander conseil.

– Quel genre de lettres ?

– À vrai dire, les qualifier de lettres leur donne une importance imméritée. Ce ne sont que des messages. »

Je demande à mon tour : « Et quand les avez-vous reçus ?

– La semaine dernière, à Sambalpur. Quelques jours avant notre départ pour Calcutta.

– Vous les avez sur vous ?

– Ils sont dans ma suite. Vous les verrez bien assez tôt. Mais pourquoi ne sommes-nous pas déjà arrivés ? Qu’est-ce qui se passe, Shekar ?

– Des déviations, Votre Altesse. »

Je poursuis. « Avez-vous montré ces messages à quelqu’un ? »

Le prince fait un geste en direction d’Arora. « Seulement à Shekar.

– Et comment vous sont-ils parvenus ? Je suppose qu’on ne poste pas simplement une enveloppe adressée au prince héritier de Sambalpur au palais royal.

– C’est cela qui est étrange. Les deux ont été laissés dans mes appartements, le premier sous un oreiller, le second dans la poche d’un costume. Et tous les deux disaient la même chose… » La voiture ralentit pour aborder le virage en épingle à cheveux de Chowringhee. Sorti d’on ne sait où, un homme vêtu de la robe safran des prêtres hindous bondit devant nous. Il n’est guère plus qu’une image orange floue. La voiture s’arrête brutalement et il semble avoir disparu sous l’essieu avant.

« Nous l’avons heurté ? » demande le prince en se levant de son siège. L’aide de camp jure, ouvre sa portière et court vers l’homme à terre. Puis j’entends un coup sourd, le bruit répugnant d’un objet lourd au contact de chair et d’os, et on dirait que l’aide de camp s’effondre.

« Mon Dieu ! » s’écrie le prince. De sa position debout il a une meilleure vue de la situation. J’ouvre ma portière, mais avant que je puisse faire quelque chose l’homme en safran s’est relevé. Il a des yeux de fou, des cheveux et une barbe sales et emmêlés et comme des traînées de cendres appliquées verticalement sur son front.

Tout en me battant avec le bouton de mon holster je crie au prince : « Baissez-vous ! » mais on dirait un lapin hypnotisé par un cobra. L’agresseur lève son revolver et tire. La première balle frappe le pare-brise et le réduit en miettes. Je me retourne et je vois Sat agrippé au prince, essayant de le forcer à se baisser.

Trop tard.

Quand les deux balles suivantes sont tirées, je sais qu’elles atteindront leur but. Elles frappent le prince en pleine poitrine. Il reste quelques secondes debout, comme s’il était réellement divin et que les balles le traversaient sans le blesser. Puis des taches de sang cramoisi commencent à tremper la soie de sa tunique et il se défait comme un gobelet en papier dans la mousson.

2

Ma première réaction est de m’occuper du prince, mais c’est impossible tant qu’il reste des balles dans l’arme de l’assassin.

Je roule de mon siège sur le sol à la seconde où il tire une quatrième balle. Je ne peux pas dire où elle aboutit, je sais seulement qu’elle ne m’a pas atteint. Je plonge de nouveau derrière la portière ouverte tandis que l’assaillant tire encore une fois. La balle frappe la voiture juste à la hauteur de mon visage. J’ai vu des balles déchirer la tôle comme si c’était du papier de soie, et que celle-ci n’ait pas pénétré la portière tient du miracle. J’apprendrai plus tard que la Rolls du prince était plaquée d’argent massif. Une dépense judicieuse.

Je change de position et j’attends un sixième coup de feu, mais j’entends à la place le merveilleux clic d’un magasin vide. Cela suggère un revolver à cinq coups ou un assassin qui n’a que cinq balles, et si le premier est rare, le second est impensable. Je n’ai encore jamais rencontré de tueur professionnel qui lésine sur les munitions. Je prends le risque, je sors mon Webley de son holster, je me lève, je tire, et la balle va écorcher l’écorce d’un arbre. L’assassin court déjà.

Sur la banquette arrière, Sat à genoux, penché au-dessus du prince, essaie d’arrêter avec sa chemise le flot de sang qui coule de la poitrine de son ami. Devant la voiture, le colonel Arora se relève en titubant et touche son crâne ensanglanté. Il a eu de la chance. Son turban semble avoir absorbé une bonne partie de la violence du coup. Sans lui il ne se serait peut-être pas relevé aussi vite, ou pas relevé du tout.

Je lui crie : « Emmenez le prince à l’hôpital ! » tout en courant après l’homme. Il a une avance d’une trentaine de pas et il est déjà au bout de Chowringhee.

Il a bien choisi le lieu de son attaque. Chowringhee est une rue bizarre. Le trottoir d’en face est un des plus animés de la ville, ses magasins, ses hôtels et ses arcades à colonnades sont bondés. De notre côté, au contraire, exposé au soleil et bordé par la grande surface du Maidan, il est généralement désert. Les seuls passants sont deux coolies* : pas exactement de ceux qui accourent pour porter secours en entendant des coups de feu.

Je poursuis l’assassin en évitant de justesse plusieurs voitures quand je traverse en courant quatre couloirs de circulation. Je le perdrais dans la cohue devant les murs blanchis à la chaux de l’Indian Museum s’il n’avait pas sa robe orange vif. Tirer dans la foule est trop dangereux. De toute façon, tirer devant tant de monde sur quelqu’un habillé comme un saint homme hindou serait de la folie. J’ai assez de soucis sans vouloir déclencher une émeute religieuse.

L’assassin plonge dans le labyrinthe qui s’étend à l’est de Chowringhee. Il est en grande forme, ou du moins en meilleure forme que moi, et la distance entre nous grandit. J’atteins le haut de la rue, j’essaie de reprendre mon souffle et je lui crie de s’arrêter. Sans grand espoir : il est rare qu’un assassin armé, avec une bonne avance sur son poursuivant, se comporte correctement et tienne compte d’une telle requête, mais à ma grande surprise c’est ce qui arrive. L’homme s’arrête, se retourne, lève son arme et tire. Il a dû recharger en courant. Très impressionnant. Je me jette à terre juste assez vite pour entendre la balle exploser dans le mur à côté de moi en projetant des éclats de brique et de la poussière. Je riposte en me relevant tant bien que mal mais je manque encore une fois ma cible. L’homme se retourne et s’enfuit dans le méandre des rues. Il tourne à gauche dans une ruelle et je le perds. Je continue de courir. De plus loin devant moi me parvient un étrange grondement, le bruit d’une multitude de voix et du battement rythmique de tambours. En émergeant de la ruelle je tourne le coin de Dharmatollah Street et je reste cloué sur place. La large rue est envahie par une foule exclusivement indienne. Le vacarme est assourdissant. Des voix psalmodient au rythme des tambours. Vers le devant de la foule il y a une monstruosité sur roues, de la hauteur de trois étages et qui ressemble à un temple hindou. La chose se déplace lentement, halée par une masse d’hommes qui tirent des cordes de cent pieds de long. Je cherche désespérément l’assassin, mais c’est inutile. La mêlée est trop dense et trop d’hommes sont en safran. L’homme a disparu.

3

« Comment diable suis-je censé expliquer cela au vice-roi ? gronde lord Taggart en tapant du poing sur sa table. Le prince héritier d’un État souverain est assassiné en plein jour en présence de deux de mes officiers qui non seulement échouent à l’empêcher mais laissent l’assassin s’enfuir indemne ! »

On dirait que la veine de sa tempe gauche va éclater. « Je vous suspendrais tous les deux si la situation n’était pas aussi grave. »

Sat et moi sommes assis dans le vaste bureau du chef au deuxième étage du quartier général de la police à Lal Bazar. Je soutiens le regard de Taggart tandis que Sat se concentre sur ses chaussures. Il fait une chaleur inconfortable.

Ce n’est pas souvent que le chef de la police perd son sang-froid, mais je ne peux pas le lui reprocher. Sat et moi travaillons ensemble depuis plus d’un an à présent et il faut admettre que ce n’est pas précisément notre heure de gloire. Sat est probablement sous le choc d’avoir vu mourir son ami. Quant à moi je souffre de ce qui ressemble à un début de grippe mais que je sais être l’annonce de tout autre chose.

Après avoir perdu l’assassin je suis revenu au Maidan et j’ai vu que la Rolls était partie. En dehors des traces de pneus sur le béton et des éclats de verre rien ou presque n’indiquait qu’il s’était passé quelque chose. Dans l’herbe sur le bord, j’ai trouvé deux douilles. Je les ai empochées et j’ai hélé un taxi pour aller au Medical College Hospital dans College Street. C’est l’établissement médical le plus proche et le meilleur de Calcutta. C’était forcément là que Sat conduirait le prince.

Quand je suis arrivé, tout était fini. Il n’y avait plus grand-chose à faire à part retourner à Lal Bazar pour annoncer la nouvelle au chef de la police.

« Dites-moi encore une fois comment vous l’avez perdu.

– Je l’ai poursuivi à travers les ruelles de Chowringhee à Dharmatollah. Là je n’ai pas pu tirer à cause de la foule. Plus loin, j’ai tiré une ou deux fois.

– Et vous l’avez manqué ? »

C’est une question surprenante puisqu’il connaît déjà la réponse.

« Oui, monsieur. »

Taggart semble incrédule.

Il explose. « Pour l’amour du ciel, Wyndham ! Vous avez passé quatre ans dans l’armée. Vous avez sûrement dû apprendre à manier une arme, non ? »

Je pourrais lui faire observer que j’ai passé la moitié de ce temps dans le renseignement militaire sous ses ordres. Pour le reste, j’ai vécu dans une tranchée à tout faire pour éviter d’être pulvérisé par des éclats d’obus allemands qui venaient de nulle part. La vérité est qu’en près de quatre ans j’ai à peine tiré.

Taggart retrouve quelque peu son calme. « Que s’est-il passé ensuite ?

– Il a continué à courir vers Dharmatollah Street où je l’ai perdu dans une procession religieuse, des milliers de personnes traînant derrière eux une monstruosité.

– Le Juggernaut, monsieur, dit Sat.

– Le quoi ? demande Taggart.

– La procession dans laquelle le capitaine Wyndham a été pris est le Rath Yatra, monsieur, celle du char du dieu hindou Jagannath. Chaque année son char est promené dans les rues par des milliers de fidèles. Les Anglais ont confondu le dieu avec le char, d’où le mot juggernaut.

– De quoi avait-il l’air ? » demande Taggart.

Sat paraît perplexe. « Jagannath ?

– L’assassin, sergent, pas la divinité. »

Je réponds : « Mince, taille moyenne, peau foncée. Une barbe et des longs cheveux emmêlés qu’il ne doit pas avoir lavés depuis des mois. Et il portait sur le front une marque étrange : deux lignes de cendres blanches qui se rejoignent à la racine du nez de part et d’autre d’une ligne rouge plus fine.

– Cela signifie-t-il quelque chose pour vous, sergent ? » demande Taggart. Quand il s’agit des particularités locales, le chef de la police a appris depuis longtemps, comme moi, qu’il vaut mieux se renseigner auprès d’un indigène.

« Il y a une signification religieuse, répond Sat. Les prêtres portent souvent ces marques.

– Pensez-vous qu’il puisse y avoir un rapport entre l’assassin et la procession religieuse ?

– C’est possible, monsieur. Qu’il se soit jeté dans la foule de Dharmatollah est sans doute plus qu’une coïncidence. »

J’ajoute : « Il portait une robe safran. Comme beaucoup d’autres dans la procession.

– Il pourrait donc s’agir d’un attentat religieux ? » suggère Taggart. Il paraît presque soulagé. « Seigneur, je l’espère. Tout plutôt qu’un motif politique. »

Je le mets en garde. « La robe safran était peut-être un déguisement.

– Mais pourquoi un fanatique religieux voudrait-il tuer le prince héritier de Sambalpur ? demande Sat. À l’époque où je l’ai connu il n’était pas le moins du monde intéressé par la religion.

– C’est à vous et au capitaine de le découvrir, dit Taggart. Et n’excluons pas l’aspect religieux. Le vice-roi préférerait entendre que c’est un attentat religieux qui n’a rien à voir avec ses chers entretiens. Sambalpur entraîne avec lui presque une douzaine d’autres États princiers et le vice-roi espère que cette impulsion convaincra les royaumes les plus récalcitrants de signer aussi. » Il enlève ses lunettes, les essuie avec un mouchoir et les remet.

« En attendant, vous deux, arrêtez l’assassin, et vite. La dernière chose dont nous avons besoin est qu’une bande de maharajahs et de nababs quittent la ville sous prétexte que nous ne pouvons pas garantir leur sécurité. Et maintenant, messieurs, si c’est tout… dit-il en se levant.

– Il y a autre chose que vous devriez savoir, monsieur. »

Il a l’air las.

« Que devrais-je savoir, Sam ?

– Le prince avait reçu des lettres qui semblaient le préoccuper. C’est pourquoi il voulait nous voir aujourd’hui, le sergent Banerjee et moi. »

Il se rembrunit. « Vous avez vu ces lettres ?

– Non, monsieur. Mais le prince nous a dit qu’elles étaient dans sa suite au Grand Hotel.

– Eh bien vous feriez mieux d’aller les y chercher, n’est-ce pas ?

– J’avais l’intention d’y aller après vous avoir fait mon rapport, monsieur.

– Et quoi d’autre avez-vous l’intention de faire, capitaine ? demande-t-il sèchement.

– Je voudrais questionner l’aide de camp du prince, ainsi que le dewan de Sambalpur, un certain Davé. Il m’a semblé qu’il pouvait y avoir des tensions entre lui et le prince. Et faire réaliser un portrait-robot de l’assaillant. Nous pourrons le publier dans les journaux du matin, anglais et indiens. S’il est encore en ville, espérons que quelqu’un saura où il se trouve. »

Taggart réfléchit et m’indique la porte.

« Très bien. Qu’attendez-vous ? »

À l’extrémité opposée du couloir et face au bureau de Taggart se trouve une pièce qui a paraît-il la plus belle vue sur le sud de la ville. Elle devrait être occupée par un officier supérieur, mais en raison de sa clarté elle a été attribuée à un civil, le portraitiste résident de la police, un minuscule Écossais appelé Wilson.

Je frappe, j’entre, et je vois une fenêtre panoramique et des murs couverts de croquis au crayon, dont une grande majorité de portraits, d’hommes indiens pour la plupart. Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un bonhomme grisonnant au comportement pugnace d’un terrier et avec une passion pour la bière et la Bible, s’adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

C’est en effet la conjonction des deux qui à l’origine l’a amené à Calcutta. Et après une ou deux tournées il raconte volontiers l’histoire de sa vie : comment, dans sa jeunesse, à Glasgow, son ambition était de gagner ses bières à coups de poing d’un bout à l’autre du comptoir au pub Bon Accord, ce qu’il n’a jamais vraiment réussi sans finir à l’hôpital. Là il a trouvé Dieu, et Dieu, dans ce que je pense avoir été une plaisanterie, lui a demandé de partir comme missionnaire à Calcutta, tâche à laquelle il était inapte par nature, son goût pour la bagarre étant en contradiction avec l’éthique missionnaire, et finalement il s’est séparé de ses frères et a fini comme dessinateur de la police du Bengale.

« Ce n’est pas souvent que nous vous voyons ici, capitaine Wyndham », dit-il avec un grand sourire. Il se lève. « Et le fidèle sergent Banerjee ! C’est un plaisir. Vous êtes venus admirer la vue ?

– Nous sommes à la recherche d’un véritable artiste, dis-je. Vous en connaissez un ?

– Oui, très drôle. Maintenant dites-moi ce que vous voulez.

– Nous avons besoin d’un portrait. D’un Indien, et c’est urgent.

– Vous avez de la chance, les enfants. Les Indiens sont mon point fort. Qu’a fait votre homme, d’ailleurs ?

– Il a tué un prince par balle, répond Sat.

– C’est vraiment du sérieux. » Wilson hoche gravement la tête. « Où est votre témoin oculaire ?

– Ils sont devant vous. »

Il hausse un sourcil et se met à rire. « Vous deux ? Vous étiez là quand l’aristo s’est fait descendre ? »

J’acquiesce.

« Et vous avez laissé le tireur s’enfuir ? Ma parole, Wyndham, il y a un peu de négligence là-dedans, non ? Qu’en a dit le vieux Taggart ?

– Il s’est montré philosophe.

– Je l’aurais parié. Je suis sûr qu’il a eu pour vous des mots philosophiques choisis. Ce type jure comme un charretier quand il est en colère.

– Comment pouvez-vous le savoir ?

– Son bureau est au bout du couloir, mon vieux. Je l’entends ! Et vous vous considérez comme un enquêteur ? Je m’étonne qu’il ne vous ait pas mutés tous les deux à la circulation, pour contrôler les permis des conducteurs de rickshaw. En tout cas vous avez intérêt à me décrire le gars. J’ai des choses plus importantes à faire, même si ce n’est pas votre cas. »

J’entreprends la description, la barbe, la cendre sur le front. À la fin, Wilson secoue la tête. « Alors comme ça vous vous êtes laissé fausser compagnie par un prêtre ? Bravo, messieurs. J’aurais aimé voir ça.

– Il était armé, dit Sat loyalement.

– Oui, et votre patron ici présent l’était aussi », répond Wilson en pointant sur moi un index charbonneux.

Entre deux commentaires il dessine, modifiant un détail dans les cheveux ou les yeux selon nos observations. Finalement je suis satisfait.

« Pas mal, dis-je.

– En effet. Je vais donner ça aux journaux.

– Je veux que ce soit dans les deux presses, anglaise et bengali. Et voyez s’il existe ici des journaux orissas.

– Je suis un artiste, vous vous rappelez ? Vous deux, les clowns, vous êtes censés enquêter. À vous de vous renseigner sur les journaux orissas. En attendant, je confronte ça aux suspects habituels. »

Je le remercie et me dirige vers la porte.

« Bonne chance, Wyndham, dit Wilson. Et vous sergent Banerjee, vous devriez vraiment cesser de traîner avec des gens comme ce capitaine. Ce serait dommage de voir un talent comme le vôtre se perdre à inspecter des chars à bœufs. »

À l’arrière de la voiture de police pendant le bref trajet de Lal Bazar au Grand Hotel, Sat reste silencieux, maussade. Non que je sois moi-même d’humeur à bavarder. Ne pas réussir à éviter un assassinat n’incite guère à une conversation.

Je lui demande finalement : « Vous connaissiez bien le prince ?

– Assez bien. À Harrow il était dans la classe de mon frère, mon aîné de quelques années, je l’ai rattrapé un peu plus tard quand nous nous sommes retrouvés à Cambridge.

– Vous étiez proches ?

– Pas particulièrement, même si en classe les garçons indiens se regroupaient plus ou moins. La sécurité par le nombre, etc. Adi avait beau être prince, pour les jeunes Anglais il n’était qu’un noiraud comme un autre. Je crains que cette époque ne l’ait profondément marqué.

– L’expérience ne semble pas vous avoir laissé de cicatrices.

– Au cricket j’étais un lanceur convenable. Les garçons ont tendance à oublier la couleur de votre peau si vous êtes capable d’un bon off-cutter contre Eton.

– Une idée de pourquoi quelqu’un pourrait vouloir tuer votre ami ? »

Le sergent secoue la tête. « Je crains que non, monsieur. »

La voiture franchit la colonnade de l’entrée du Grand Hotel et s’arrête dans la cour devant la porte principale. Un valet de pied enturbanné vient promptement ouvrir la portière.

Une avenue de palmiers miniatures nous mène à un hall de marbre scintillant qui sent vaguement la frangipane et l’encaustique. À l’extrémité de cette surface immaculée se trouve un comptoir d’acajou tenu par un réceptionniste indigène. Je lui montre mon mandat de perquisition et lui demande où se trouve la chambre du prince.

« La suite Sambalpur, monsieur. Deuxième étage.

– Et quel est le numéro ?

– Il n’y a pas de numéro, monsieur. C’est une suite, monsieur. La suite Sambalpur. Elle est occupée en permanence par l’État de Sambalpur. »

Il me regarde de tellement haut que je ne peux pas lire son expression, mais il me semble qu’il me prend pour un imbécile. C’est toujours humiliant d’être méprisé par un Indien, mais plutôt que de le remettre à sa place je me mords la langue, je le remercie et lui laisse un billet de dix roupies. C’est rentable d’être en bons termes avec le personnel des meilleurs hôtels de la ville. On ne sait jamais, un jour l’un d’eux peut vous fournir des informations utiles.

Sat sur mes talons, je me dirige vers l’escalier en me demandant combien exactement peut coûter la location permanente d’une suite au Grand Hotel.

La porte est ouverte par un domestique en livrée émeraude et or.

« Le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee pour le Premier ministre Davé », dis-je.

Le domestique acquiesce et nous conduit dans un salon situé au fond d’un long vestibule.

La suite Sambalpur est encore plus luxueuse que je ne l’imaginais, avec ce marbre blanc qui semble aussi répandu à Calcutta que la brique rouge à Londres, ses murs décorés de peintures, ses tapisseries orientales et ses finitions à la feuille d’or. Tout respire une élégance que l’on ne trouve pas souvent dans une chambre d’hôtel, du moins pas dans les établissements que je fréquente.

Une demi-douzaine de portes donne sur ce vestibule, ce qui laisse supposer que la suite est largement plus vaste que mon appartement. Le loyer est probablement plus élevé aussi.

Le domestique nous laisse sur le seuil du salon et va chercher le dewan. Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus. Je me dirige vers les fenêtres d’où j’ai une vue sur tout le Maidan et le fleuve au-delà. Vers le sud-ouest, à quelques pas seulement de l’hôtel, je vois nettement l’endroit où le prince a trouvé la mort. Mayo Road a été barrée, le secteur bouclé, et deux agents de police indigènes montent la garde. Pendant ce temps, d’autres, à quatre pattes, recherchent des empreintes digitales comme je l’ai ordonné, bien que je doute qu’il y ait grand-chose à ajouter aux deux douilles que j’ai déjà. Je ne suis pas un expert, mais j’ai vu ma part de douilles et je n’ai encore jamais rien vu de tel. Elles paraissent anciennes. Probablement d’avant-guerre. Peut-être d’avant le XXe siècle.

Sur le canapé derrière moi Sat reste muet. Il n’est jamais véritablement bavard, une chose que j’apprécie chez lui, mais il y a différentes sortes de silences, et quand vous connaissez assez bien quelqu’un vous apprenez à les distinguer les unes des autres. Il est encore jeune, et bien qu’il ait tué plusieurs personnes, parfois pour me sauver la vie, il n’avait pas encore fait l’expérience traumatisante de voir un ami se faire tirer dessus sous ses yeux et le regarder impuissant se vider de ses forces vitales.

Mais moi, à qui c’est arrivé trop souvent, je ne ressens rien.

« Tout va bien, sergent ?

– Monsieur ?

– Voulez-vous une cigarette ?

– Non, merci, monsieur. »

Des bruits de voix fortes proviennent du corridor. Elles haussent le ton puis se taisent brusquement. Un instant plus tard la porte s’ouvre et le dewan entre, le teint cendreux. Sat se lève pour l’accueillir.

« Messieurs, dit-il, permettez que nous nous dispensions des formalités. Comme vous pouvez l’imaginer, les événements d’aujourd’hui ont été très… éprouvants. Je vous serais reconnaissant de l’assistance que vous pourriez nous apporter dans le rapatriement des restes de Son Altesse le prince Adhir. »

Sat et moi échangeons un regard.

« Je crains que nous ne puissions rien faire. Mais je suis sûr que le corps du prince vous sera remis le plus tôt possible. »

Ma réponse ne semble pas satisfaire le dewan, elle redonne néanmoins un peu de couleur à ses joues.

« Son Altesse le maharajah a été informé des tragiques nouvelles et il a ordonné que les restes de son fils soient rapatriés à Sambalpur sans délai. Il ne doit pas y avoir d’autopsie et son corps ne doit en aucun cas être profané davantage. Cette requête a déjà été transmise au vice-roi et elle n’est pas négociable. »

On dirait que c’est un autre homme que le larbin auquel nous avons été présentés au palais royal. Depuis, il a gagné en aplomb.

« Naturellement, poursuit-il, Son Altesse a hâte de voir le ou les coupables de cet acte haineux appréhendés et châtiés au plus vite, et dans l’intérêt des relations anglo-sambalpuri nous demandons à être pleinement informés des progrès de votre enquête. Une note à cet effet a déjà été adressée au vice-roi et sera communiquée sans aucun doute à vos supérieurs. »

Je l’interromps. « En ce qui concerne l’enquête, il y a des points sur lesquels votre aide serait la bienvenue. »

Le dewan nous indique le canapé et prend un fauteuil.

« Je vous en prie, dit-il, faites donc.

– Votre désaccord avec le prince héritier cet après-midi. Sur quoi portait-il ? »

Une ombre passe sur son visage, puis disparaît.

« Je n’ai eu aucun désaccord avec le yuvraj.

– Le yuvraj ? »

Sat vient à mon secours. « C’est le terme hindi pour désigner le prince héritier. Officiellement il était yuvraj Adhir Singh Sai de Sambalpur. »

J’insiste. « Sauf votre respect, monsieur le Premier ministre, le sergent et moi avons été témoins de votre altercation. Il y avait manifestement un désaccord sur un aspect des négociations avec le vice-roi. »

Le dewan soupire. « C’était le yuvraj et je ne suis qu’un fonctionnaire chargé de faire appliquer les volontés de la famille royale.

– Mais en qualité de Premier ministre vous êtes sûrement aussi conseiller de la famille royale, n’est-ce pas ? Vos conseils s’opposaient apparemment aux idées du prince. »

Il a un sourire embarrassé. « Le yuvraj était un jeune homme, capitaine. Et les jeunes hommes sont souvent entêtés, surtout lorsqu’ils sont princes. Il était opposé à l’entrée de Sambalpur à la Chambre des Princes.

– Et vous n’étiez pas de cet avis ?

– Si l’âge nous apporte quelque chose, c’est un certain degré de sagesse. Sambalpur est un petit État auquel les dieux ont accordé une certaine richesse naturelle, ce qui signifie qu’il a souvent été l’objet de la convoitise des autres. N’oublions pas notre histoire. Votre propre East India Company a tenté à plusieurs reprises d’annexer notre royaume. Un État tel que Sambalpur a besoin d’amis et d’une voix à la table des grands. Un siège à la Chambre des Princes nous offrirait cette voix.

– Que va-t-il arriver maintenant ? »

Le dewan réfléchit à ma question. « Il est évident que nous nous retirons temporairement des débats. Ensuite, après la période de deuil traditionnelle, je discuterai de nouveau de cette question avec le maharajah et… (Il fait une pause presque imperceptible) ses autres conseillers.

– Avez-vous une idée de qui a pu vouloir assassiner le yuvraj ?

– Certainement. Ces radicaux de gauche : des fauteurs de troubles alliés au parti du Congrès. Ils feraient n’importe quoi pour saper le pouvoir de la famille royale sur Sambalpur. Le chef de la milice de Sambalpur a reçu l’ordre d’arrêter les meneurs.

– Le prince vous a-t-il dit qu’il avait reçu certaines lettres récemment ? »

Le dewan fronce les sourcils. « Quelle sorte de lettres ?

– Nous ne savons pas, dit Sat, mais elles semblaient l’avoir troublé.

– Il ne m’en a jamais parlé.

– Il en a parlé au colonel Arora, dis-je.

– Dans ce cas, c’est au colonel de vous renseigner. »

Il appuie sur un bouton de cuivre sur le mur à côté de lui. Une sonnerie retentit et le domestique revient.

« Arora sahib ko boulaane », dit le dewan.

Le domestique s’incline et se retire.

Un instant plus tard, la porte s’ouvre et l’aide de camp entre. Il porte un nouveau turban et arbore une ecchymose violette de la taille d’une grenade à main sur le côté de la tête. Il est moins impressionnant qu’avant, comme si l’assassinat de son maître l’avait un peu ratatiné.

« Monsieur », dit-il.

Je lui demande comment va sa tête.

Il approche sa grosse main de son visage tuméfié. « Les médecins ne pensent pas qu’il y ait une fracture du crâne, dit-il d’un ton mesuré.

– C’est une très bonne nouvelle », dit Sat.

Le Sikh lui lance un regard noir avant de retrouver son calme. « En quoi puis-je vous aider, messieurs ?

– Nous avons besoin de vous poser quelques questions à propos de l’attentat », dis-je en lui indiquant un canapé.

Le colonel préfère visiblement rester debout. « Vous étiez là, répond-il. Vous avez vu tout ce que j’ai fait.

– Nous avons quand même besoin de votre version des événements.

– Pour le rapport », ajoute Sat en guise d’explication et il tire de sa poche un carnet jaune et un crayon.

« Que souhaitez-vous savoir ?

– Commençons par le commencement, dis-je. Quand nous avons quitté le Palais du Gouvernement, pourquoi avez-vous choisi ce trajet particulier pour aller à l’hôtel ? Ce n’était certainement pas le plus direct. »

L’aide de camp fait une pause et passe la langue sur ses lèvres minces avant de répondre. « Les routes directes étaient toutes barrées pour le Rath Yatra. Vous l’avez vu vous-mêmes.

– Mais pourquoi traverser le Maidan ?

– C’est un trajet qui m’est familier. Le yuvraj et moi l’avons fait très souvent. Il aimait traverser le parc.

– Et que s’est-il passé quand vous avez atteint le bout de Mayo Road et tourné dans Chowringhee ? Quand avez-vous vu l’assassin ? »

Le colonel se contracte. « Je ne l’ai vu que lorsqu’il s’est jeté devant la voiture. Il avait dû rester caché derrière un des arbres. Naturellement, j’ai freiné aussi vite que j’ai pu. Je ne pensais pas l’avoir heurté, mais comme il est tombé j’ai cru que nous l’avions renversé. Maintenant je voudrais avoir accéléré et écrasé ce porc.

– Qu’est-il arrivé ensuite ?

– Comme vous l’avez vu, je suis descendu de voiture pour voir s’il était blessé. Il était couché sous le radiateur. Je me suis penché sur lui et c’est alors qu’il s’est retourné et m’a frappé. Puis j’ai entendu les coups de feu.

– Avez-vous vu avec quoi il vous a frappé ? »

Il secoue la tête. « En tout cas c’était quelque chose de solide.

– Nous n’avons trouvé aucun objet sur les lieux. »

Le colonel me regarde sévèrement. « Je suppose qu’il l’a emporté.

– Avez-vous reconnu l’agresseur ?

– Je ne l’avais jamais vu auparavant, grogne-t-il. Mais soyez certain que je ne pourrai jamais oublier cette figure. J’emporterai son image sur mon bûcher funéraire. »

Ses joues se colorent. J’éprouve de la compassion pour lui. La honte l’accompagnera toute sa vie et peut-être dans la prochaine.

« Maintenant, Arora, dit le dewan, le capitaine a mentionné des lettres que le yuvraj disait avoir reçues récemment. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

– Pardon ? » Il semble ailleurs. Peut-être revit-il les événements de la journée.

Je précise. « Les messages dont il a parlé en voiture.

– Oui. Il me les a montrés.

– Vous les avez ? »

Il secoue la tête. « Son Altesse les a gardés.

– Que disaient-ils exactement ?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu les lire. Ils étaient écrits en oriya. Ni le yuvraj ni moi ne parlons oriya. Peu de gens le parlent à la cour. Les affaires se traitent en anglais ou parfois en hindi, mais en oriya ? Jamais.

– Mais c’est la langue locale, n’est-ce pas ? demande Sat.

– Oui, mais pas celle de la cour.

– Le prince ne vous a pas demandé de les faire traduire ? dis-je.

– Non, et je les avais oubliés jusqu’à ce qu’il en parle en voiture aujourd’hui.

– Quelqu’un a dû en obtenir une traduction.

– Oui, mais ce n’est pas moi.

– Se peut-il que ce soit quelqu’un du palais ? »

Il a un mince sourire et regarde le dewan avant de me répondre. « Au palais, la discrétion est une qualité rare.

– Avez-vous une idée de qui pourrait vouloir la mort du yuvraj ? »

L’aide de camp caresse sa barbe soignée. « Je ne voudrais pas faire de spéculations. Il vaudrait peut-être mieux que le dewan réponde.

– M. Davé a déjà donné son avis. Je vous demande le vôtre.

– Je ne vois vraiment pas.

– J’imagine que vous allez retourner à Sambalpur ? »

Le Sikh regarde par la fenêtre et hoche lentement la tête. « J’en ai reçu l’ordre. » Il se retourne vers moi. « Je dois rendre des comptes pour avoir manqué à mon devoir envers le yuvraj. »

Le dewan intervient. « Capitaine Wyndham, vous comprendrez que nous avons tous les deux des questions urgentes à traiter. S’il n’y a rien d’autre…

– J’aimerais fouiller les appartements du prince, s’il vous plaît. »

Le dewan me regarde comme si j’étais fou. « C’est hors de question », répond-il fermement.

Ce n’est pas souvent qu’un Indien a l’audace de s’opposer à une demande d’un officier de police britannique, et je n’ai pas le temps de jouer à ce jeu.

« Si vous préférez, monsieur Davé, je peux revenir dans une heure avec deux mandats. Un mandat de perquisition m’autorisant à mettre toute cette suite sens dessus dessous, et un mandat d’arrêt pour obstruction de votre part. »

Le dewan me regarde de haut et secoue la tête. « Libre à vous de faire tout ce que vous voudrez, capitaine, répond-il calmement. Sachez d’abord que cette suite est reconnue officiellement comme territoire souverain de Sambalpur. Quant à m’arrêter, puis-je vous suggérer de parler au vice-roi avant de prendre des mesures qui pourraient entraîner la fin prématurée et regrettable de votre carrière ? »

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Premières lignes #55, Dans la ville en feu, Michael Connelly


PREMIÈRES LIGNE #55

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Dans la ville en feu, Michael Connelly

Le troisième soir, le nombre des morts était déjà si élevé et montait si rapidement que beaucoup d’équipes des Homicides de la division avaient été retirées des premières lignes du maintien de l’ordre et du contrôle des émeutiers et affectées aux rotations d’urgence de South Central. L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.

South Central était une vraie zone de guerre. Il y avait des incendies partout. Des pillards avançant en meutes passaient d’une boutique à une autre, tout semblant de dignité et de code moral parti avec la fumée qui s’élevait au-dessus de la ville. Les gangs de South L.A. se montraient en force pour contrôler les ténèbres, allant jusqu’à demander un armistice dans leurs guerres intestines afin d’opposer un front uni à la police.

Plus de cinquante personnes avaient déjà trouvé la mort. Des propriétaires de magasins avaient abattu des pillards, la garde nationale avait abattu des pillards, des pillards avaient abattu d’autres pillards, et il y avait tous les autres – tous les tueurs qui profitaient du chaos et des troubles sociaux pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les frustrations du moment et les émotions qui se donnaient libre cours dans les rues.

Deux jours plus tôt, les fractures raciales, sociales et économiques qui agitaient la ville avaient brisé sa surface avec une intensité proprement sismique. 

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 5

Et si on lisait le début

Il y a 4 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

9 mars

Kondjima

La sécheresse, certains disent que les Himbas sont condamnés à s’y habituer. Que désormais les années sans pluie ni courant dans les rivières vont devenir la règle, que le Kaokoland tout entier va devenir aussi sec qu’une bouse au soleil, que nous serons contraints de migrer jusqu’en Angola pour trouver de quoi nourrir nos bêtes. Ryatwa prétend que c’est la faute des Blancs, qu’après avoir colonisé l’Afrique, ils ont même infesté le ciel et les nuages avec leurs usines. J’ignore s’il dit vrai : des sécheresses, nos aïeux en ont enduré plus d’une par le passé, notre existence est ainsi faite de temps plus rudes que d’autres. Peut-être aurions-nous dû honorer les ancêtres avec plus de ferveur, comme l’explique le gardien du feu sacré. Peut-être est-ce l’œuvre de quelque sorcier de la capitale, jeté sur les Himbas parce que nous nous opposons à ce barrage que le président de la Namibie entend ériger sur nos terres. Je ne sais pas.

Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que jamais nous n’avions connu d’année aussi aride que celle-là. Et qu’à bien y réfléchir, sans cette sécheresse, jamais je n’aurais pris la décision de tuer le lion.

Je venais de terminer la clôture lorsque mon père s’approcha, pour dire :

– Tara. Ici, ce n’est pas assez solide. Il faut que tu rajoutes du bois avant que n’arrive la nuit.

Je soupirai, agacé par ses mots. Mon père était ainsi : toujours plus exigeant avec moi qu’avec Tjirikuze, toujours à dénigrer mon travail. Il ne me regardait même pas, le visage grave au-dessus de son gros collier ombongora. Je considérai le kraal dans lequel étaient massées nos quatre-vingt-treize chèvres. J’avais collecté tous les troncs de mopane disponibles aux alentours, ramassé jusqu’à la dernière souche fendue, en haut de la colline qui nous faisait face, j’avais enfoncé le bois dans la terre, enchevêtré chaque branche pour former la clôture. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus pour que mon père soit satisfait de mon ouvrage.

J’observai le bush aride qui nous entourait. Après nous avoir harassés tout le jour de sa chaleur caniculaire, le soleil s’était enfin couché derrière la corniche, bientôt la nuit allait s’abattre sur le désert. Bientôt arriverait l’heure où, si nous avions encore été au village, je me serais préparé pour retrouver Karieterwa. En vérité je n’avais aucune envie d’être ici, seul avec mon père, nos chèvres qui bêlaient sans arrêt, et pas la moindre barre de réseau pour mon téléphone cellulaire.

En temps normal, nous avions l’habitude de vivre au village pendant toute la saison sèche. Les réserves d’eau permettaient de tenir jusqu’au retour des pluies, les pâturages alentour suffisaient à nourrir le bétail. J’aimais cette période de l’année où nous nous retrouvions tous ensemble après nos mois de transhumance à travers plaines et montagnes. C’est durant ces mois que se tenaient les cérémonies de mariage ou d’offrandes aux ancêtres, autant d’occasions de sacrifier une chèvre et de manger un peu de viande. Tous les matins, nous partions en bande avec les bêtes et nos badines pour les pousser, sifflets en feuille de mopane coincés entre les lèvres. Dans la journée, entre la traite et le ramassage du bois, tandis que le gardien veillait sur le feu sacré, nous avions des moments rien qu’à nous, pour jouer au football ou à l’omuwa. Certains soirs s’élevaient les chants d’un ondjongo, les filles frappaient des pieds et des mains, imitaient dans la nuit noire la danse de quelque animal affolé. Dès que l’occasion se présentait, aussi, je profitais d’un 4×4 pour me rendre à Opuwo, retrouver mon ami Ryatwa s’il était en ville, consulter mon compte Facebook avec son aide et un réseau digne de ce nom, aller sur YouTube et sur Instagram qu’il m’avait fait découvrir.

Mais cette année, tout était différent.

Cette année ne ressemblait à aucune autre.

D’abord parce qu’au village, trois soirs de suite, j’avais fait l’amour à Karieterwa, la femme dont je rêvais depuis des années. Mais aussi parce qu’à cause de cette fichue sécheresse, nous étions partis plus tôt que jamais nous ne l’avions fait depuis que je suis en âge de guider un troupeau.

Lorsque nous avions compris que le point d’eau était presque à sec, j’avais l’impression que nous venions à peine de revenir de transhumance. Le puits où nous allions chercher notre eau ne permettait plus de remplir qu’un minuscule bidon par jour. Dans ce qui devait être des prairies pour les vaches et les chèvres, l’herbe était rase et brûlée, le cheptel se traînait sous le soleil, cherchait le moindre buisson rabougri pour s’abriter dans son ombre. Des rumeurs racontaient qu’à l’est du pays, des éleveurs s’étaient déjà résolus à vendre des troupeaux tout entiers de peur de les voir dépérir. Mon père est de nature inquiète, il a peur de tout, mais jamais je ne l’avais vu aussi soucieux. De jour en jour, tandis qu’il observait se tendre la peau et pointer les os des animaux, son visage se fermait. Il n’a jamais eu une seule vache à lui, mais ses chèvres, il les aimait plus que ses deux fils. Plus que moi, en tout cas, c’est certain.

Un après-midi, la jeune Ueya était revenue au village avec une vache en moins. Elle avait expliqué comment, sur le chemin du retour, l’animal s’était effondré dans la terre pour ne plus s’en relever, terrassé par la soif et la faim. La nouvelle avait plongé les habitants dans le désarroi, hommes et femmes ne parlaient plus que de ça, de cette sécheresse exceptionnelle qui frappait toute la Namibie. Ça devait arriver, disait-on, il n’avait pas assez plu avant la saison sèche. Mon père n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée, le front barré des rides de l’inquiétude. Il avait rejoint sa case avant tout le monde, songeur et silencieux dans la nuit noire. Et au matin, alors que le jour n’était même pas levé et que je me remettais à peine de ce que Karieterwa et moi avions fait en début de nuit, il avait dit, sans se soucier de mon avis sur la question :

– Kondjima. Toi et moi, nous allons partir dans la montagne avec les bêtes.

Et je savais que protester n’aurait servi à rien.

Il avait fait un aller-retour à la ville, vendu une chèvre, acheté de quoi tenir plusieurs semaines : farine de maïs, sucre, huile, allumettes. Nous avions chargé l’âne de tout ce que l’animal était capable de supporter, ficelé l’ensemble. J’avais dit au revoir à ma mère et à mon petit frère qui allaient rester sur place, saisi ma badine posée contre l’enduit de ma case. Nous avions sorti nos chèvres amaigries, j’avais sifflé pour les pousser hors du village. Et, pensant devoir attendre une éternité entière avant de revoir la femme de ma vie, j’étais parti avec mon père, en transhumance anticipée.

Le troupeau cheminait à pas lents, râleur et paresseux. Mutique, mon père veillait à ce qu’il ne se disperse pas trop. Moi-même je moulinais des bras, jetais des cailloux sur les flancs pour orienter la marche. Nous avions dépassé l’ancien puits et son panneau photovoltaïque qui ne servait plus qu’à recharger les téléphones ; l’omutara, abri de bois et d’étoffes où quand le soleil devenait trop violent, femmes et enfants venaient s’abriter. Et bientôt il n’y avait eu rien d’autre que le bush, désert de poussière, taillis d’épines et de troncs cagneux entre lesquels nous avancions. En continu je pensais à Karieterwa, son image m’habitait comme si un esprit s’était emparé de moi. J’en voulais à mon père, convaincu que nous aurions pu rester plus longtemps au campement, que les chèvres étaient encore vaillantes. La faune était rare, elle aussi décimée par la sécheresse, elle nous observait sans même chercher à fuir : un oryx solitaire au sommet d’une petite dune, dans l’ombre étirée d’un bloc de roche ; une girafe et son petit, traquant les hautes feuilles d’un acacia. À deux reprises nous avions dû resserrer les liens autour de l’âne, pour éviter que ne s’effondre son chargement.

Guidant nos bêtes fourbues, nous avions traversé la plaine, franchi des dunes de rocaille où mes sandales avaient failli rendre l’âme. Puis nous avions gravi les pentes de cette montagne où, ainsi que l’espérait mon père, il pourrait y avoir de quoi faire paître les bêtes. C’était un massif de roche rouge et de sable gris, que chaque année nous arpentions et où était mort autrefois le père du père de ma mère, sans que jamais personne ne sache ce qui l’avait tué, sinon un mauvais sort envoyé par quelqu’un de son propre village. Cette montagne, j’en connaissais tous les détails, les corridors étroits autant que les sommets. Les chèvres suffoquaient dans la montée, j’avais sifflé tout ce que je pouvais pour les encourager, des moignons de troncs sortaient d’entre les pierres et meurtrissaient les pieds. Mon père avait crié lui aussi, pour motiver le troupeau dans son dernier effort.

Et enfin nous avions atteint la petite cuvette entourée de mornes qu’empourprait le soleil de fin de journée. C’est ici que nous avions l’habitude de nous établir chaque année, lors des premières semaines de transhumance, avant de pousser plus loin encore. En temps normal, on trouvait dans le secteur des prairies d’herbe des Bochimans parmi les plus belles de tout le Kaokoland. L’endroit était sec comme jamais je ne l’avais vu, les pailles jaunes et rases, mais au moins les chèvres pouvaient brouter quelques feuilles dans les halliers qui survivaient çà et là. Mon père avait détaché les paquets de l’âne au bord de l’agonie, monté la tente et le campement, à côté du petit arbre du berger. Et il m’avait chargé de réparer la clôture de ce qui restait du kraal de l’an passé.

Ce que je pensais avoir bien fait, avant qu’il ne vienne en inspection.

Tandis qu’il s’en retournait vers la tente, je pestai intérieurement, et pourtant j’ajoutai quelques écots à l’édifice, pour ne pas le contredire. Avec le morceau de grillage que nous avions apporté, j’érigeai un enclos plus réduit, mais mieux protégé dans lequel je parquai les chevreaux nés les jours précédents. Et bientôt j’allai m’accroupir auprès du foyer sur lequel mijotait la marmite de bouillie de maïs, les sandales dans le sable. Je lissai de la main ma tresse ondato, emballée dans son fourreau de tissu en haut de mon crâne rasé, songeai encore à Karieterwa. Dans les branches du boscia, au-dessus de la tente de fabrication chinoise aux couleurs délavées, nous avions suspendu l’essentiel de nos affaires, pour ne pas tenter les chacals qui bientôt allaient se mettre à rôder.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 4

Et si on lisait le début

Il y a 2 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

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Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

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Le livre

Entre fauves de Colin Niel

17 mars
Apolline
C’est le jour de mes vingt ans. Mon premier birthday sans maman. À la fois le plus joyeux, même avant de savoir quel merveilleux cadeau papa va m’offrir, et le plus triste, parce qu’elle me manque terriblement. My God, je réalise que cette chambre où je suis en train d’attendre qu’on m’appelle, c’est la même qu’à mes dix ans, comme si je n’avais jamais grandi. Aux murs, il y a encore mes posters de gamine passionnée de faune sauvage et nourrie aux documentaires animaliers : un loup, un éland, un faucon pèlerin. Et mon grizzli, bien sûr, épinglé après notre voyage en famille dans les Rockies. Je tourne en rond autour du lit à baldaquin, tout excitée, je jette des regards par la fenêtre, vers les rangs de vignes et la pluie qui les inonde. Je trépigne comme une enfant en essayant de deviner ce qu’ils me préparent, en bas. En vrai je ne sais pas qui ils ont invité, j’ai juste entendu leurs voix étouffées, tenté d’identifier tel ou tel cousin.
– Apo ! crie finalement Amaury. C’est bon, tu peux descendre.
Je souris de toutes mes dents quand j’ouvre enfin la porte. Je dévale les escaliers pour gagner le grand salon. Et d’émotion je pose la main sur ma bouche lorsque, massés sous les bois géants du massacre de cerf élaphe, ils lancent leur immense :
– Joy-eux anni-ver-saire Apo !!
Il y a au moins trente personnes. Je les regarde, tous, des larmes de joie dans les yeux. Mes deux grands frères, Amaury et Enguerrand, qui se moquent gentiment de moi au-dessus de leurs cravates sorties pour l’occasion, fiers d’avoir gardé le secret ces dernières semaines. Mes cousins et cousines, spécialement descendus de la région parisienne et du Poitou. Maribé, même, elle qui d’habitude fait tout pour éviter les fêtes de famille, avec son look de hippie et sa poitrine siliconée. Il y a aussi Sandra, bien sûr, ma seule vraie copine depuis le collège. Papa se tient sur le côté, en patriarche content de sa surprise, son iPhone tendu vers moi pour filmer ma réaction, immortaliser la joie de sa fille chérie. Il me regarde rire derrière son petit écran, hausse les sourcils, m’envoie un baiser. Je lui réponds par un clin d’œil. Quelques amis à lui sont de la fête, aussi, dont Daniel Laborde, le président de la Fédération départementale des chasseurs. Autant de monde réuni pour moi seule, je n’ai pas l’habitude, mais j’avoue, c’est hyper émouvant.
– Il y avait tous ces migrants qui traînaient dehors, ils voulaient planter leur tente dans le jardin, me dit papa. Alors je les ai laissés entrer, tu ne m’en veux pas ?
– Tu es bête, papa. Je t’aime, mais tu es bête.
Il pouffe de rire, content de sa blague. Ils se mettent à chanter, Happy birthday to you, Apo, Enguerrand se charge d’apporter le gâteau, un genre de minipièce montée achetée chez Saint-André, avec vingt grosses bougies que je souffle d’un coup, aussitôt applaudie. Et, piaffant d’impatience, Amaury entonne :
– Le cadeau ! Le cadeau ! Le cadeau !
Tout le monde se tourne vers papa.
– Le cadeau ? Mais quel cadeau ? Je n’ai rien prévu, moi…
– Papa… soupire mon frère.
– Ah, il fallait prévoir un cadeau ? Mais personne ne m’a rien dit ! Sinon j’aurais acheté un petit truc, je ne sais pas, un porte-clés…
Il fait un peu durer son cinéma, sous les rires forcés de l’assemblée. Avant de craquer :
– Bon d’accord, je vais le chercher.
De la véranda où il l’a caché, il rapporte un grand paquet de plus d’un mètre de long, le pose devant moi.
– O.K., c’est un très gros porte-clés.
– Hahaha…
Très vite je me doute de ce que c’est. Je commence à déballer pendant que les invités chuchotent entre eux, mis dans la confidence par papa et Amaury. Je retire l’immense papier cadeau, découvre la valise noire et rectangulaire, défais les quatre fermetures pour l’ouvrir en grand, devant tout le monde.
Et enfin je saisis l’arc par le grip, étonnée par sa légèreté.
– Wow… Papa, il est canon.
Sérieux, c’est exactement le modèle d’arc à poulies dont je rêvais pour remplacer mon Stinger Extreme évolutif, que j’utilise depuis l’adolescence : un Mathews AVAIL. Un compound dernière génération, le genre high-tech, léger et compact, conçu spécialement pour les femmes, avec deux cames au lieu d’une sur le Stinger. Les tests que j’ai pu lire sur Internet parlent d’une vitesse allant jusqu’à trois cent vingt pieds/seconde, et d’une précision inégalée. Un bijou d’archerie.
– Il est calé sur quelle puissance ?
– Cinquante livres, dit papa.
– Et l’allonge est déjà réglée, précise Amaury.
– Vingt-six pouces ?
– Vingt-six pouces : taille Apolline.
– C’est canon. En vrai, c’est trop canon.
En plus, il est full équipé : stop corde, viseur cinq pins à fibre optique, carquois d’arc fixé sur le côté droit de la bête, repose flèche à capture, la totale. Dans la valise de rangement, fichées dans la mousse, il y a aussi six flèches toutes neuves, modèle Beman Hunter pro, tubes en carbone taillés à mon allonge, finition camouflage en Realtree. Et autant de pointes de chasse à visser au bout, des Striker Magnum à trilames fixes, réputées hyper tranchantes. Du matériel haut de gamme, tout compris il doit y en avoir pour mille cinq cents euros. Je détaille l’ensemble, impatiente de pouvoir l’essayer, examine le fil acéré des six pointes.
– Oh merci. Ça me fait hyper plaisir, vraiment.
Mais en relevant la tête et en les voyant tous, autour de moi, en train de me regarder avec leurs sourires en coin, je devine qu’ils me cachent un truc.
– Quoi ? Pourquoi vous rigolez comme ça ?
Ils restent muets quelques secondes, pour faire durer le suspense, je me sens un peu bête. Puis Amaury se lance :
– Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau !
– Le quoi ?
J’ouvre deux grands yeux d’incompréhension, dévisage mes frères, puis papa qui me fait face avec tout son amour sur la figure.
– Ce n’est presque rien, Apo, dit-il. Juste une petite carte postale.
Et dans un geste théâtral, il plonge sa main dans la poche arrière de son jean, pour en sortir une enveloppe qu’il me tend. Je la saisis, je l’ouvre, et j’en sors une photo, imprimée sur du papier cartonné. Une photo d’un lion mâle, avec une magnifique crinière noire et le regard jaune et profond dont ces félins ont le secret. Je me mets à bredouiller.
– Je… Attendez, je ne comprends pas, là.
Un silence se fait, presque religieux, pour me laisser mariner. Et enfin papa m’explique, avec sérieux cette fois.
– Ma chérie. Ce lion sur la photo, c’est ça ton vrai cadeau. C’est le lion que tu vas venir chasser avec moi.
Je reste sans voix un court instant.
– Quoi ? Tu… Tu es sérieux, là ?
Il fait oui de la tête.
– Ce n’est pas une de tes blagounettes ?
Il fait non de la tête.
– Mais papa, tu m’as… Enfin tu m’as toujours dit que…
– Que tu étais trop jeune, que tu pourrais chasser un lion le jour où tu aurais les moyens de te l’offrir, oui. Mais j’ai changé d’avis. (Il inspire, l’air soudain triste, nos convives baissent la tête.) Tu sais, Apo, chasser un lion, c’était le rêve de ta mère. On attendait la bonne occasion, elle et moi. Mais voilà, elle… Enfin, elle n’a pas eu la chance de pouvoir vivre ça. Mais comme je l’avais fait savoir à pas mal de chasseurs professionnels, j’ai continué à recevoir des infos sur ce qu’ils pouvaient proposer. Et il y a à peine trois jours, j’ai reçu un mail. Une opportunité exceptionnelle, qui se présente très rarement.
– C’est quoi ? Pas un genre de canned hunting1 en Afrique du Sud ?
– Tututut, ma chérie, là tu vexes ton vieux père. Je te parle de free roaming, d’un trophée de lion sauvage. Un lion du désert, pour être exact.
– Un lion du désert ? Sérieux ? Tu veux dire… en Namibie ?
– Exactement. Ça fait plus de dix ans qu’aucun lion n’a été autorisé à la chasse à cet endroit. J’ai sauté sur l’occasion.
À sa droite, Daniel Laborde hoche la tête, l’air envieux, lui qui est plutôt chasse à courre, et seulement en France. Il me faut quelques secondes pour réaliser, je regarde les invités qui, bien sûr, étaient tous au courant et sourient de me voir ainsi abasourdie. Le bois crépite dans la cheminée, comme mon cœur, de joie et d’étonnement, dehors la pluie continue de s’abattre sur les coteaux.
– Mais ça doit coûter une fortune, un trophée comme ça, non ?
– Tu n’imagines même pas, je suis ruiné. D’ailleurs je vous l’annonce : pour le gâteau, il faudra bien penser à remercier les Restos du Cœur.
– Papa… Tu es complètement fou.
– De toi, oui, Apo.
Et alors je me jette à son cou pour l’embrasser, répétant :
– Oh, mon petit papa. Merci, merci, merci, merci… Et on part quand ?
– Samedi prochain. Dans une semaine, en fait, il fallait faire très vite ! Tu vas devoir sécher quelques cours…
– Mais non ?! … Génial. Non, mais sérieux, c’est génial !
On nous applaudit alors, comme pour lancer le début de la fête. Le traiteur apporte tout un tas de trucs à manger, les pose sur la nappe qui couvre la table du salon. Amaury vient m’embrasser à son tour.
– Petite veinarde. Profites-en bien, hein.
– Ça, tu peux compter sur moi, grand frère.
– C’est peut-être l’occasion de t’ouvrir enfin une page Instagram, non ? Qu’on puisse suivre tout ça en photos, au moins.
– Heu, non, je ne crois pas… Je ne voudrais pas priver papa de ce privilège.
Il me charrie :
– Espèce d’asociale.
– Gnagnagna.
Je reçois plein d’autres cadeaux, moins grandioses évidemment, je les ouvre un à un, avec en tête la perspective de ce voyage imminent. Je voudrais que maman soit encore là, avec nous, pour voir tout ça, rembarrer papa et se moquer de lui quand il va trop loin. Tout le monde a l’air content d’être ici, les discussions s’engagent, par petits groupes. Papa et ses amis évoquent la réforme du permis de chasse engagée par le nouveau ministre, et aussi cette campagne de communication lancée par la Fédération nationale des chasseurs pour contrer les attaques des écologistes et autres animalistes jamais sortis de leurs villes. Mes tantes et mes oncles goûtent aux vins du Jurançon, trop moelleux à leur goût. Maribé raconte sa vie à Enguerrand, jette des regards vers les têtes inconnues comme si elle se cherchait un nouveau mec. La soirée dure, les conversations se prolongent dans la véranda, puis sur le perron quand la pluie s’arrête enfin de tomber.
Il est minuit passé quand partent les premiers invités, les voitures empruntant l’allée de graviers pour rejoindre le portail. Un peu fatiguée, un peu éméchée par le vin, aussi, je m’éloigne de la foule pour me retrouver un peu toute seule, me rends dans le hall d’entrée. Et je lève les yeux vers la tête en cape qui trône au-dessus de la porte.
Une tête de damalisque.
Mon tout premier trophée.
Mon tout premier voyage de chasse en Afrique. Dix ans plus tôt.
À l’époque j’étais loin d’imaginer qu’un jour j’allais sauter de joie à l’idée de pouvoir chasser un lion. Pour moi la chasse c’était un truc de vieux, une tradition familiale un peu désuète. Une fois ou deux, papa m’avait traînée avec lui pour tirer le petit gibier au chien d’arrêt, des heures entières à chercher sa bécasse dans les fourrés qui me griffaient les mollets. J’étais contente de faire la grande et d’être toute seule avec lui, mais en vrai c’était la plaie. Quand il a annoncé qu’on partait tous en Afrique du Sud, je ne pensais pas tirer sur quoi que ce soit. Du haut de mes dix ans, j’étais juste ravie d’aller voir des animaux, j’espérais apercevoir un lion ou un éléphant, avoir des trucs à raconter à mon retour, c’est tout.
Mais une fois sur place, je me suis laissé tenter.
Amaury et Enguerrand, ça n’a jamais été leur truc, la chasse, c’est le grand désespoir de papa. Il ne restait plus que moi pour partager sa passion, moi sa petite dernière, moi sa fille adorée et un peu solitaire, dont il était gaga. Alors même s’il n’y croyait pas beaucoup, il m’a un peu poussée. Entraîne-toi, au moins, me disait-il quand on est arrivés au lodge. Tu ne seras pas obligée de tirer, jusqu’à la dernière seconde c’est toi qui décides si tu tires, tu sais. J’étais grande pour mon âge, mais je me souviens, quand il m’a tendu la .222 Remington, je trouvais ça hyper lourd. Mes premières balles, bien avant de me mettre à l’arc, c’est là-bas, sur une termitière qui servait de cible au stand de tir que je les ai tirées. C’est là que j’ai appris à viser dans une lunette, à caler ma carabine, à gérer ma respiration pour bien placer mon tir, parce qu’avec un petit calibre il faut être précis, disait papa. J’avais envie de faire ça bien, de lui faire plaisir. Quand a explosé le haut de la termitière, il m’a regardée, étonné, comme si je venais d’accomplir un miracle. Et il a dit :
– Tu as ça dans le sang, ma puce.
Moi je lui ai tiré la langue, pensant qu’il me taquinait.
Mais le lendemain, après une nuit sud-africaine pleine des grognements des lions et des hurlements des hyènes, quand il m’a proposé de partir avec lui dans le bush, alors que maman et mes frères allaient rester au lodge, j’ai dit oui. Que je voulais venir. Au moins pour voir, quoi, ai-je dit à maman qui s’inquiétait un peu. Pour essayer.
Notre guide, un professional hunter afrikaner, était impressionnant, mais il a su me mettre à l’aise. Il m’a prise à côté de lui dans le 4×4, et pendant tout le trajet il m’a parlé du damalisque, une des plus grandes antilopes africaines. Il m’a décrit ses habitudes, les combats entre mâles, la façon si particulière qu’ils avaient de piétiner le sol et de faire voler le sable avant de se courber et de s’imbriquer les cornes. Tu vas voir, c’est très beau, un damalisque, il disait dans son français approximatif. Pour commencer, c’est parfait. Papa le laissait faire, ne disait rien, l’air tellement heureux de me voir ici avec lui. J’avais peur, je crois, et en même temps j’étais tout excitée, j’avais l’impression d’être une adulte. On est descendus du 4×4, avec les deux pisteurs noirs qui nous accompagnaient, on a marché un moment dans une savane arborée, pour s’approcher des damalisques sans les faire fuir. Il y avait tout un troupeau, une vingtaine de bêtes affairées dans une clairière, pâturant les pailles jaunes, les robes noires et rousses magnifiées par le soleil rasant, les cornes annelées dépassant des buissons quand ils relevaient la tête entre deux broutées. On les a observés un moment depuis la lisière d’un bosquet, alors que se levait le jour au-dessus du bush. C’était beau, c’était vraiment beau de les voir comme ça. Je me sentais loin de chez moi, et en même temps tellement bien. Je me suis retournée vers papa, je lui ai souri de mes dents de gamine.
Le guide a tendu le doigt en se rapprochant de moi, il m’a chuchoté :
– Tu vois celui qui a les belles cornes, là-bas ? C’est un vieux mâle.
J’ai hoché la tête en me concentrant sur cet animal-là, comme s’il se détachait soudain du troupeau. Il était bien positionné, son flanc largement dégagé. J’ai vu le guide échanger un regard avec papa, pour avoir son accord, puis il a installé ma carabine sur son stick, à ma hauteur d’enfant, avant de se reculer un peu. J’ai regardé le damalisque dans la lunette de visée. Un instant, bien sûr, il m’est venu l’idée de ne pas tirer, de le laisser filer, il était si beau au milieu des autres bêtes.
Mais quelque chose d’autre me poussait à le faire.
L’envie, je ne sais pas, qu’il m’appartienne.
Alors j’ai tiré.
Je me souviens que j’ai froncé les sourcils quand la balle a percé sa peau, comme si j’avais mal, moi aussi. J’avais complément raté mon tir, le damalisque était juste touché au ventre, m’a dit le guide. Les autres bêtes ont fui, alertées par le coup de feu. Mais lui s’est cabré, du sang giclant du trou au milieu de son pelage roux. Il a filé un peu plus loin en quelques foulées bancales. Je voyais bien que c’était douloureux, je serrais les dents avec lui.
– Tu vas l’avoir, m’a dit le guide avec calme. N’oublie pas, tu as un petit calibre, il faut bien placer ton tir.
Alors j’ai tourné la carabine sur le trépied, pour retrouver mon damalisque dans la lunette, à nouveau immobile.
Et j’ai tiré une deuxième fois.
Mal, à nouveau.
La balle s’est plantée dans la cuisse de l’antilope qui s’est mise à boiter en sautillant comme une malheureuse, et en la regardant ainsi blessée j’ai posé une main sur ma bouche et serré très fort, avec des larmes qui commençaient à monter dans mes yeux. Pendant qu’elle filait derrière un buisson, j’ai regardé le guide, j’ai regardé papa, mes doigts écrasés sur mes lèvres. J’étais désolée, tellement désolée. Désolée de les décevoir, désolée d’avoir fait mal à l’antilope, désolée de n’être qu’une enfant. Papa m’a souri, compatissant. Il m’a dit que ce n’était pas grave, que je ferai mieux la prochaine fois. Il a empoigné la .222 en expliquant qu’il allait se charger de finir l’animal. Mais le guide l’a stoppé, la voix grave et catégorique :
– Nee. C’est à elle de terminer ce qu’elle a commencé.
Il m’a dit Viens avec moi, et il a commencé à marcher sur le sol sableux, vers l’endroit où avait fui le damalisque. Il n’était pas parti très loin, en fait, on l’a retrouvé au pied d’un buisson, assis sur son arrière-train. Il ne bougeait plus du tout, il était juste là, avec ses deux blessures, la peau tachée de sang. Il respirait par petites saccades, comme s’il avait de l’asthme, et du sang, il en avait aussi autour de la bouche, j’avais touché les poumons, je crois. Il m’a regardée, je me souviens très bien de ses grands yeux tout noirs et moi aussi je l’ai regardé, des grosses larmes sur mes joues d’enfant. J’avais envie de ne jamais lui avoir tiré dessus, de revenir en arrière, et en même temps j’étais fascinée. Consciente, du haut de mes dix ans, de ce qui nous reliait, lui et moi.
– Kom, a dit l’Afrikaner. Il a mal, là. Il faut que tu le fasses, maintenant.
Alors j’ai ravalé mes larmes. J’ai levé ma carabine à bras francs, comme je l’avais fait à l’entraînement, j’ai calé la crosse contre ma clavicule. Le damalisque était tout près, presque à bout portant, sa tête et ses bruits de respiration à moins d’un mètre du bout de mon canon. Je réalisais le pouvoir que j’avais là, que sa vie ne dépendait que de ce qu’allait faire mon index, là, dans la seconde qui allait passer.
– Allez, a encore dit le guide en me voyant hésiter.
Et alors j’ai tiré.
Le recul m’a poussée en arrière.
Le sang a giclé.
Le damalisque s’est effondré.
Et il y a eu un immense silence.
Plus personne n’a parlé pendant plusieurs secondes, ni le professional hunter, ni papa, ni les pisteurs. Je me suis mise à trembler, juste un instant, envahie par un grand vide. Je ne savais plus ce que j’étais censée faire, à présent qu’il était mort. Alors un des pisteurs s’est approché de moi et m’a fait un signe de tête pour que je vienne avec lui. On s’est agenouillés, tous les deux, auprès du damalisque plein de sang. Ce n’était pas beau à voir, vraiment, il y en avait partout. Le Noir a prononcé des paroles dans son anglais bancal, il a prié, il a remercié Dieu. Puis il a passé son pouce sur la plaie, pour le mouiller avec le sang qui coulait dans les poils, il a levé la main au niveau de mon front. Et il y a tracé une croix rouge en disant :
– Voilà, là, tu es baptisée.

1  Également appelée chasse close ou chasse en cages : chasse aux trophées dans laquelle les animaux sont élevés puis maintenus dans un enclos à la merci des chasseurs.

Entre fauves de Colin Niel, lecture 3

Et si on lisait le début

Avant hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

STOP HUNTING FRANCE, c’était le nom du groupe en question. Au départ, on échangeait seulement des informations, on faisait circuler des pétitions contre la chasse en France et dans le monde. Mais à force de creuser, de recouper nos sources, on avait décidé d’agir plus concrètement. On s’était intéressé de près à la chasse aux trophées, à ces brutes dont la passion était d’aller tuer des animaux dans des pays lointains, comme Luc Alphand, l’ancien skieur, tristement connu pour avoir abattu des ours bruns et des mouflons géants au Kamtchatka. Pardon, pas abattu : prélevé, c’était le terme qu’ils employaient, ces gens-là. On s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que des Américains pour poser sur Internet à côté de leurs victimes, qu’en France aussi il y avait tout un marché et un bon paquet de chefs d’entreprise ou de riches médecins adeptes de telles pratiques. Que c’était un monde beaucoup moins secret que je ne l’aurais pensé, aussi : en prenant le temps de chercher un peu, de site en site et de profil en profil, on finissait toujours par retrouver l’identité de ces chasseurs, parce que souvent ils publiaient eux-mêmes leurs photos de chasse sur les réseaux sociaux, et s’en vantaient d’ailleurs. Alors dès qu’on tombait sur un de ces clichés qui traînaient sur Internet, on menait notre enquête en ligne pour retrouver les coupables. Et comme aucune justice n’allait jamais les condamner, on publiait tout ce qu’on pouvait trouver sur eux : nom, adresse, téléphone. Puis on laissait s’en emparer l’opinion publique, qu’on savait largement acquise à la cause, n’en déplaise aux politiques tellement en retard sur ces sujets-là.

Je n’allais pas m’en vanter devant Antoine, mais les patrons de supermarché qui avaient été obligés de démissionner pour avoir fait le buzz avec leurs photos de crocodile, mais aussi d’hippopotame et même de léopard, c’est nous qui les avions dénichés. Ce n’était pas grand-chose en réalité, on s’était contenté d’exhumer leurs clichés et de les rendre plus visibles, la magie des réseaux sociaux avait fait le reste. Je nous voyais comme des lanceurs d’alerte de la cause animale, qui en avait bien besoin. J’avais l’impression de faire ma part, à ma manière. Plus, en tout cas, qu’en tant que garde de parc national. Plus, aussi, que ces soi-disant ministres de l’Écologie qui toujours finissaient par s’écraser face aux lobbies des chasseurs dînant à l’Élysée aussi facilement qu’au restaurant du coin. À terme, j’avais l’espoir qu’on réussisse à faire interdire totalement l’importation de trophées sur le territoire français. Ce serait déjà une belle victoire.

Il s’était passé des choses sur le groupe Facebook depuis ma dernière visite. Un des autres administrateurs avait publié les coordonnées complètes d’un pharmacien et toutes les photos de ses chasses aux herbivores au Canada, en Nouvelle-Calédonie et en Afrique du Sud. Avec une consigne, adressée à tous ceux qui nous suivaient :

Jerem Nomorehunt : Merci de mettre la honte du siècle à cet assassin. #BanTrophyHunting

Sous les clichés tous plus ignobles les uns que les autres, le tueur posant auprès des dépouilles de ses proies, les commentaires des internautes étaient déjà nombreux, preuve qu’on n’était pas les seuls à être choqués.

Stef Galou : Sac à merde.

Hugues Brunet : Déchet humain, pauvre type.

Stophunt : Même morts, ces animaux gardent une noblesse que ce connard n’aura jamais !!!

Lothar Gusvan : Seul un fond de capote comme lui peut être content de son massacre.

Je me suis retenu de renchérir, ce n’était pas mon rôle. J’ai parcouru les pages, et espéré que ce pharmacien-là se fasse poursuivre jusque chez lui.

Mais si je m’étais connecté au groupe aussi vite en revenant de la montagne, c’était surtout pour retrouver la photo qui depuis la veille m’obsédait. En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime. Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. Je suis resté un moment à regarder la scène, impossible de détacher mes yeux de la dépouille du grand félin. J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. Comme le jour où Cannelle avait été tuée.

Cette photo, elle ne ressemblait à aucune autre.

Cette photo, c’était un flagrant délit de meurtre.

Mais ce qui la rendait particulière, c’est aussi qu’elle résistait à notre enquête. Jusqu’à présent, aucun d’entre nous n’était parvenu à trouver l’identité de cette chasseuse à l’arc. J’ai écrit un message à Jerem Nomorehunt, qui était en ligne :

Martinus arctos : Tu as réussi à trouver des trucs sur la blonde ?

Jerem Nomorehunt : Non, j’ai cherché toute la soirée, mais ça ne donne rien. Elle se la joue discrète, cette conne. Et on dirait qu’elle vient juste d’ouvrir son compte FB.

La photo était apparue la veille, en fin d’après-midi, transmise par un internaute qui venait de la découvrir, avant de circuler massivement et de déchaîner les passions. Jerem Nomorehunt avait réussi à remonter à la source : le cliché avait été publié le 13 avril, par la chasseuse elle-même, supposait-on, sur son profil Facebook. Leg Holas, c’était son pseudonyme, et en gros tout ce qu’on savait sur elle. Le profil était public, mais quasiment vide, ni ville ni même pays. Jerem disait qu’elle avait une tête d’Américaine, mais ce n’était qu’une hypothèse. J’ai encore essayé d’en savoir plus, cliquant sur tous les liens que je pouvais trouver, avec l’envie de la dénicher et de pouvoir enfin la livrer à tous les anti-chasse de la planète. Mais à chaque fois ça me ramenait au même point. Aussi imprécis que les contours des nuages amoncelés dans le ciel pyrénéen.

Cette meurtrière au regard brutal était un vrai mystère.