PREMIÈRES LIGNE #118 : Les mécaniques du crime, Sylvain Larue

PREMIÈRES LIGNE #118

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les mécaniques du crime, Sylvain Larue

Prologue
De la jeunesse de l’Amour
et de ses faits les moins probes

Ayant repoussé les draps d’un geste doux, il sortit du lit sans faire un bruit. Il n’avait plus sommeil, et le peu de lumière filtrant à travers les jalousies des volets aurait suffi à l’empêcher de se rendormir. Il savait que le jour venait tout juste de se lever, l’heure exacte importait peu. Debout dans la ruelle, il attendit que ses yeux s’habituent à la pénombre. Enfin, il put la contempler. Étendue sur le ventre, ses longs cheveux masquant à moitié son visage, Patrizia dormait profondément, les paupières agitées de légers frémissements qui semblaient indiquer qu’elle se trouvait au beau milieu d’un rêve. Il se demandait souvent où son esprit vagabondait durant les heures noires, mais elle semblait ne jamais se remémorer ses songes sitôt levée. À part sa tête et sa main gauche, tout le reste de son corps demeurait caché sous les épaisseurs de draps et de couverture. Il n’avait aucun besoin de se forcer pour imaginer ce qui lui était dissimulé. Il en connaissait la moindre courbe. En pensant à ses formes nues, il ressentit aussitôt un vif désir et songea un instant à l’éveiller pour le lui faire partager. Il repoussa vite cette envie. Elle dormait trop bien, et il avait à faire. Il serait toujours temps, à un moment ou à un autre de la journée, de rattraper cette occasion manquée.

À tâtons, il saisit son pantalon et l’enfila, avant de faire de même avec une chemise propre qu’il avait posée, la veille, sur le dossier d’une vieille chaise. Il quitta la chambre sans craindre le contact de la brique au sol avec la plante de ses pieds nus. Jamais il ne tombait malade. Jamais il n’avait eu à souffrir du moindre coryza, et désormais habitué à l’air pur et salutaire des sommets, il ne craignait pas même les températures les moins chaleureuses. Patrizia, pourtant née dans ces alpestres hauteurs, ne supportait pas le froid aussi bien que lui. Alors tous les soirs, une hache à la main, dans le bûcher attenant à la maison, il fendait du bois pour alimenter les cheminées de leur demeure, un exercice qui, il devait l’admettre, lui faisait beaucoup de bien. Quand il rapportait les lourdes bûches dans la cuisine, elle le regardait avec un sourire radieux qui le touchait au plus profond de son cœur. La dernière pièce de bois rangée, elle s’approchait, effleurait de la paume les muscles de sa poitrine, puis ses bras que l’effort récent rendait durs comme l’acier, avant de l’embrasser avec voracité. Presque immanquablement, il la soulevait de terre sans difficulté et l’asseyait sur la table pour la prendre. La frénésie de leurs sens comblés­ les laissait haletants mais ravis, d’autant qu’il faisait de son mieux pour ne jamais exulter trop tôt, ou du moins pas avant elle. C’était à la fois une façon de lui prouver son amour, mais aussi une satisfaction virile et égoïste de l’entendre atteindre l’extase à grands cris avant de se libérer à son tour… Il ne lui disait pas ce détail. Même dans une histoire aussi fusionnelle que la leur, certaines choses se devaient de rester tues.

Il n’avait pas faim, mais dans la cuisine il vida en quelques gorgées une chope de bière avant de descendre à la cave. Nul visiteur n’aurait pu voir ce qu’il y faisait, la maison étant bien isolée ; de toute façon, il ne fréquentait guère les habitants du patelin, mais il préférait travailler sous terre, à la lueur plus ou moins faible de quelques chandelles, voilà tout. Le bougeoir de la cheminée dans la main gauche, il fit jouer la trappe de bois de la droite et descendit sans se précipiter les marches raides de l’échelle qui le conduisait au sous-sol. Avant de refermer derrière lui, il se servit de la flamme pour allumer une à une les bougies des cinq lanternes disposées aux murs dans la petite salle. Il en avait fait provision assez récemment, en assommant la bonne d’un curé lors d’un de ses derniers voyages. Il était parvenu à rentrer dans le presbytère en l’absence de tout témoin, et il avait frappé d’une redoutable manchette à la nuque la vieille domestique qui faisait mijoter une soupe, la retenant serrée contre lui pour éviter qu’elle ne s’effondre au sol avec un trop grand fracas. Avant de s’enfuir avec son butin, il avait constaté que la femme n’était pas morte, juste inconsciente, et il s’en était félicité : un meurtre était toujours synonyme d’enquête poussée, bien davantage qu’une simple agression perpétrée à mains nues. Il était reparti de là avec une cargaison importante : une caisse contenant cinq cents bougies de cire blanche, d’excellente facture, et qui sentaient fort bon en flambant. Il n’avait pas toujours eu cette chance – la qualité de ses larcins en matière de luminaire variait souvent. Un jour, dans une chapelle pourtant cossue d’Autriche, il avait dérobé des bougies qui, une fois enflammées, dégageaient une odeur de charogne de porc infecte. Il avait dû se débarrasser d’elles en les jetant, de nuit, sur le talus d’un chemin de forêt où les sangliers pullulaient. Pendant plusieurs minutes, à l’abri dans sa charrette, fusil en main même s’il était hors d’atteinte des bêtes, il s’était amusé du spectacle cannibale des laies, des ragots et des marcassins, attirés par l’aubaine, en train de dévorer les puants morceaux de suif.

La pièce devint rapidement lumineuse et claire. C’était de loin l’endroit dont il raffolait le plus, si on omettait la chambre à coucher où dormait sa bien-aimée. C’était, en tout cas, le lieu qu’il avait aménagé à sa convenance, où il pouvait s’adonner à tous ses talents d’artisan, et il n’en manquait pas. À chaque mur son rôle : l’établi du ponant recelait les rouages et autres mécanismes, celui du levant les éléments d’ébénisterie, le sud servait de bibliothèque, pauvre en nombre de livres, riche en connaissances. Au nord se trouvait une armoire solitaire, en bois de chêne clair, fermant à clé. C’était la partie la plus secrète de l’atelier. La plus dangereuse aussi. Par superstition, chaque fois qu’il devait l’ouvrir, il touchait du bout de l’index le sein de la déesse Fortune gravée sur la paroi de la porte du meuble. La surface du mamelon s’en trouvait désormais nettement polie, détail qui n’avait pas échappé à Patrizia, qui lui en faisait régulièrement de tendres commentaires moqueurs.

– Je me demande vraiment si c’est pour favoriser la chance, ou juste parce que tu es un vilain pervers qui adore les tétons des femmes.

Il se contentait de sourire sans la détromper, car les deux faits relevaient de la plus stricte vérité, et il ne voyait nulle raison de s’en excuser.

Sa crainte était fondée, cependant, partant du principe qu’il vaut mieux prévenir que guérir. En effet, l’armoire servait à l’entrepôt de produits chimiques. Certains étaient d’une parfaite innocuité pris de façon séparée. Les associer les rendait redoutables. Ainsi, chaque partie était soigneusement délimitée et isolée, histoire d’empêcher toute miscibilité indésirable.

Il n’était pas l’heure d’y toucher. Pour l’instant, seul comptait le mécanisme. D’un tiroir, il sortit un assortiment de minuscules tournevis qui, entre ses mains puissantes, paraissaient plus petits encore, mais qu’il maniait avec la précision d’un spécialiste… ce qu’il était.

Quand il était enfant, à Plzen, il avait grandi dans l’atelier d’horlogerie de son père Libor, destiné comme fils aîné à prendre sa suite, et il fallait l’admettre, il avait la patience et le talent pour cela. Observateur, adroit, à sept ans, il était parvenu à réparer les rouages d’une montre hors d’usage deux fois plus vite que son père, lequel en avait conçu une vive fierté. Le seul gros défaut du garçonnet était son absolue désobéissance : il ne suivait que sa propre volonté, et tant mieux si cela coïncidait avec celle de ses parents. Toutes les règles, il les enfreignait, se riant des punitions, des gifles et autres menaces. Il n’était pas un délinquant pour autant, il n’en ressentait pas le besoin. C’était une chance. Sa rétivité envers les lois l’aurait conduit plus d’une fois en prison, tout enfant qu’il était…

Ce n’était, hélas, que partie remise.

PREMIÈRES LIGNE #117 : Cinabre, Nicolas Druart

PREMIÈRES LIGNE #117

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes. (ou parfois le lundi)

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Le livre en cause

Cinabre, Nicolas Druart

Prologue

Son hilarité résonnait en cascade dans le boyau de velours bordeaux. La bouche grande ouverte, expulsant les gémissements de l’aliénation, l’homme en robe de chambre titubait le long d’un dédale de couloirs sombres, illuminés par des lanternes suspendues au plafond, qui répandaient des cônes rougeâtres sur les formes géométriques de la moquette. L’éclairage tamisé fluctuait par endroits, était absent à d’autres, immergeant des zones entières du corridor dans une pénombre angoissante. Les lieux étaient déserts, les portes des chambres qui jalonnaient l’étage, fermées, silencieuses. Abandonnées. En proie à un fou rire incontrôlable, l’homme avançait plié en deux, la main en appui contre le revêtement molletonné des murs grenat.

Des larmes affluèrent – de joie ou de désespoir, il l’ignorait. Voûté comme si une chape de folie enserrait ses épaules, il chancelait dans l’obscurité, tel un marin ivre sur le pont d’un bateau pris dans la tempête.

Le sol tanguait ; les parois s’éloignaient, se rapprochaient. Désorienté, l’homme ferma les yeux. Les rouvrit. Tout était flou dans son esprit. Sa vision brouillée distordait les motifs qui ornaient les murs et la moquette : les losanges s’arrondissaient, les lignes ondulaient. Le couloir dans sa totalité semblait se contracter, se relâcher, tel un appendice moquetté qui respirait.

La ceinture du peignoir dénouée et les attributs valdinguant allègrement, il tourna à l’angle du corridor dans le plus simple appareil, puis déboucha dans un nouvel étau de velours. Il s’immobilisa un instant, sidéré, avant de glousser de plus belle.

Chambre 802.

Il était revenu à son point de départ. Il avait marché pendant une durée indéterminée sans croiser une seule sortie de secours ni la moindre cage d’escalier, pas même les ascenseurs qui l’avaient élevé jusqu’à ce niveau vertigineux. L’architecte de cet établissement labyrinthique était assurément un fou. Ou un génie. Les murs bougeaient, l’homme au peignoir en était désormais persuadé. Et ils murmuraient, aussi. Il pouvait les entendre, tel un sifflement étouffé qui bourdonnait dans ses tympans.

L’hôtel était vivant.

Il se dirigea vers la porte de sa chambre, restée ouverte. Entra dans la salle de bains en se cognant au mobilier. Se posta devant le grand miroir encastré dans le carrelage mural.

Une ombre se tenait à la place de son reflet, silhouette oblongue, ténébreuse, drapée dans une ample tenue noire flottante. Effaré, il la contempla quelques secondes avant que le bras de celle-ci traverse la glace. Elle lui tendit un couteau. Alors qu’il s’en saisissait, il s’assit sur le rebord de la baignoire en souriant plus largement encore. À trop s’esclaffer, ses abdominaux et les muscles de son visage le faisaient souffrir.

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PREMIÈRES LIGNE #115 : Les sarments d’Hippocrate, Sylvie M. Jema

PREMIÈRES LIGNE #115

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Les sarments d’Hippocrate, Sylvie M. Jema

1

COMPTE BIEN LES JOURS, ORDURE : TA FIN EST PROCHE… TOUT FINIT TOUJOURS PAR SE PAYER.

Mêmes lettres découpées collées avec soin sur un papier bistre un peu gaufré… Même enveloppe grise avec l’adresse tapée à la machine… Même ton… Mêmes menaces… Le professeur Desseauve froissa d’un geste rageur lettre et enveloppe, et jeta le tout violemment au fond du tiroir où s’entassaient déjà les autres courriers similaires qui arrivaient avec une régularité de métronome, un jour sur deux, depuis bientôt deux mois. Assis à son bureau, il passa une main lasse dans sa chevelure blonde que l’âge n’avait pas dégarnie et poussa un profond soupir. Pour la millième fois au moins, il pensa à l’auteur de ces lettres anonymes… Il n’était pas inquiet, simplement agacé par cette ponctualité maniaque et la lâcheté du procédé. De quel côté chercher ce mystérieux correspondant ?…

À cinquante-sept ans, patron du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital, directeur de l’école de sages-femmes, adjoint au maire, membre du Conseil de l’Ordre des médecins et de plusieurs autres instances professionnelles ou honorifiques, il savait que, grande figure locale, sa réussite lui avait apporté nombre d’opposants et d’ennemis. Fallait-il chercher parmi eux ?… Ou bien se tourner du côté « vie privée » ?… Il haussa les épaules : non… Bien sûr, il avait des aventures épisodiques… Jamais assez longues pour que d’éventuels maris jaloux aient le temps d’en prendre ombrage… Suffisamment répétées et discrètes pour que Geneviève, sa femme, en vingt-cinq ans de mariage, s’y soit habituée…

Il eut un nouveau soupir. En fait, cette histoire l’irritait au plus haut point. Il lui semblait avoir entendu dire qu’une des internes du service avait un membre de sa famille inspecteur de police. Il faudrait voir ça… Il resta songeur un instant, puis, refermant d’un coup sec le tiroir aux lettres, se leva et, essayant de vider son esprit de toute pensée importune, partit faire la visite dans l’unité de gynécologie.

L’unité de gynécologie était le secteur le plus éloigné du bureau du professeur Desseauve. Arpentant les couloirs d’une démarche lente et posée, héritée de ses ancêtres paysans, les mains croisées derrière le dos en un geste habituel et machinal, Desseauve répondait, sans y prêter attention, aux bonjours respectueux qu’on lui adressait au passage. Les odeurs si caractéristiques, les mille bruits du fonctionnement quotidien du service, le ballet incessant des blouses blanches ou roses dans les couloirs le rassuraient : ici était son domaine ; ici il était à sa place, chez lui…

Un sourire de fierté éclaira brièvement son visage – laissant muettes de surprise, devant ce qu’elles prenaient pour un signe inhabituel d’amabilité, les deux sages-femmes qui venaient de le saluer. Il y en avait eu, du chemin parcouru, depuis son enfance rude dans ce petit village de Creuse où ses parents étaient agriculteurs, en passant par ses études à Paris, jusqu’à ce poste de chef de service dans un hôpital d’une grande ville normande ! Du chemin parcouru, beaucoup de travail, des épreuves surmontées et de gros sacrifices… Il fronça les sourcils, en proie à quelque souvenir désagréable et, tout aussi soudainement, esquissa un discret sourire de contentement : ses enfants – ses « sarments », comme il se plaisait à les appeler –, partis avec de meilleures armes que lui, iraient plus loin encore ! Surtout Clara, la première de ses filles, qui avait brillamment réussi son concours de première année de médecine et entamait, à dix-neuf ans, la suite de ses études avec enthousiasme et détermination…

Penser à la préférée parmi ses enfants l’avait remis de bonne humeur et c’est presque avec cordialité qu’il salua la surveillante de gynécologie :

– Bonjour, madame Cavelier, sommes-nous prêts pour la visite ?

– Bonjour, monsieur. Absolument : nous vous attendions.

Le rituel était immuable : si, dans chaque unité, les internes et les chefs de clinique assuraient une visite et une contre-visite quotidiennes, la Visite – avec un grand V –, celle réalisée par le grand patron, ou par son adjoint, le professeur Buissonnet, entouré de l’habituel aréopage au grand complet, se déroulait le matin à 10 heures. Pour sa part, le professeur Desseauve passait le mardi en gynécologie et le jeudi en « suites de couches », les visites du mercredi à l’unité « césariennes » et du vendredi au « SIG » – surveillance intensive de grossesse – étant assurées par son adjoint.

Aussi, ce mardi matin, le bureau des infirmières et le couloir de gynécologie étaient-ils remplis de ceux qui souhaitaient ou qui devaient suivre la Visite. Cyprien Desseauve jeta un rapide coup d’œil circulaire, notant avec satisfaction que nul ne manquait à l’appel. Entourant le chariot qui contenait les dossiers des hospitalisées, il y avait là : Marthe Cavelier, l’infirmière surveillante du service – grande femme brune, mince, le port élégant, d’une humanité sans faille et d’un professionnalisme rigoureux –, Marc Tobati – jeune chef de clinique prometteur, à la sulfureuse réputation de Don Juan –, Cécile Brandoni, l’interne – ses courts cheveux roux et ses grands yeux verts faisaient caresser à Desseauve l’idée de remplacer Bénédicte, sa maîtresse actuelle –, les cinq externes en stage dans l’unité – dont les visages, aussi pâles que leurs blouses, disaient assez leur peur d’avoir à répondre aux questions du patron en cours de visite –, les trois infirmières de service ce matin, deux élèves infirmières et trois stagiaires de troisième année de médecine. Au bas mot, seize personnes qui, suivant le chef de service et le chariot – avec autant de déférence et d’appréhension que s’il se fût agi d’une statue de la Vierge –, allaient processionner, avec lenteur, à petits pas, de chambre en chambre, d’un bout à l’autre du couloir…

La visite s’ébranla, en bon ordre hiérarchique, et la procession s’arrêta à la première station. Extirpant un dossier du fond du chariot, la surveillante le tendit à Desseauve, puis, son cahier bien en main, prête à recueillir la moindre des précieuses consignes qui tomberaient des lèvres du patron, elle attendit sans impatience qu’il prenne la parole.

– Quel est l’externe qui s’occupe de cette patiente ?

– C’est moi, monsieur.

Une jeune brunette s’avança gauchement, ne sachant trop quelle contenance adopter.

– Très bien… Voyons votre observation, mademoiselle… ?

– Fontaine, monsieur. Laurence Fontaine.

Desseauve ouvrit le dossier qu’il avait en main, en sortit l’observation qu’il parcourut d’un œil critique. Une observation bien faite, visant à apprendre la « démarche médicale » à son rédacteur, devait comporter un interrogatoire précis (sur les antécédents familiaux et personnels, et tous les événements médicaux, chirurgicaux, survenus jusqu’à ce jour), une « histoire de la maladie » qui avait conduit la patiente jusqu’ici, le compte rendu de l’examen clinique qui avait été fait avec rigueur et méthode, et une conclusion diagnostique avec une éventuelle proposition thérapeutique. Cyprien Desseauve releva les yeux et fixa l’externe sans aménité.

– Dites-moi, mademoiselle Fontaine, êtes-vous adepte des digests ?

Le visage de Laurence Fontaine passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc avec une surprenante vivacité.

– Des digests, monsieur ?

– Des résumés, si vous préférez : votre observation est incomplète, bâclée, mal écrite. Si vous faites médecine dans la perspective d’une profession et pas simplement pour vous caser avec un bon parti, vous avez du pain sur la planche !

Joignant le geste à la parole, il déchira théâtralement l’observation, la laissa tomber à terre avec mépris et conclut :

– Vous êtes dispensée de visite, mademoiselle. Occupez donc ce temps à faire une observation digne de ce nom que vous viendrez me présenter ensuite.

Laissant Laurence Fontaine livide et pétrifiée, la procession s’engouffra dans la chambre, en ressortit quelques minutes plus tard et se dirigea vers la deuxième station où le rituel se répéta :

– Quel est l’externe qui s’occupe de cette patiente ?

– Aucun, monsieur. Ils n’ont pas eu le temps. Cette patiente a été opérée cette nuit en urgence. J’ai fait moi-même l’observation.

Le professeur Desseauve fixa Cécile Brandoni, qui venait de parler tranquillement.

– Croyez-vous que ce soit un service à leur rendre, Brandoni ?

– Non, monsieur, bien sûr. Mais il fallait que l’observation soit faite pour ce matin… et Tobati était d’accord.

Cyprien Desseauve eut le temps de noter le bref regard de complicité échangé par l’interne et le chef de clinique. Il en ressentit un curieux déplaisir : ce jeune coq n’allait tout de même pas chasser sur des terres qu’il s’était implicitement réservées !

– L’avis de M. Tobati m’indiffère, mademoiselle Brandoni, laissa-t-il tomber froidement, et votre travail ne consiste pas à faire ce que les externes n’ont pas fait.

Cécile Brandoni le regarda avec calme.

– Rédiger cette observation n’a en rien gêné mon travail, monsieur. Quant aux externes, ils ont des semaines devant eux pour en faire d’autres… Je ne pense pas que ce soit bien grave.

Cette fille ne manquait pas de cran. Son insolence renforça l’attrait que ressentait Desseauve. Ce fut toutefois d’un ton sec qu’il répliqua :

– C’est à moi d’en juger, Brandoni, veuillez vous en souvenir.

Tournant les talons, le patron entra dans la chambre, suivi du groupe des assistants.

À la troisième chambre, le déroulement se modifia : la patiente hospitalisée était une patiente « privée » de Desseauve, et seuls ce dernier, la surveillante et le chef entrèrent.

– Bonjour, madame Chichemont ! Comment va, ce matin ?

– Pas trop fort, docteur… Quand enlève-t-on tout ça ?

Elle désigna du menton la perfusion qui s’écoulait lentement jusqu’à son bras gauche.

– Demain, si tout va bien.

– Et puis… je me sens toute drôle… Toute vide, là, sans mon utérus… C’est tout léger…

– Allons, allons, madame Chichemont ! Vous n’allez pas vous envoler !… Et puis, à votre âge, il ne vous servait plus à grand-chose, cet utérus, hein ?… Allez, vous verrez, ça sera beaucoup mieux comme ça !…

Et la visite se poursuivit, dans le plus strict respect du rituel, jusqu’à la chambre numéro 20, après laquelle les participants s’égaillèrent avec un réel soulagement. Cécile envisageait, elle aussi, d’aller faire une petite pause bien méritée lorsque la voix du patron l’arrêta :

– Brandoni, je vous attends dans mon bureau en fin de matinée.

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PREMIÈRES LIGNE #114 ; Bestial, Anouk Shutterberg

PREMIÈRES LIGNE #114

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Le livre en cause

Bestial, Anouk Shutterberg

1

Achères-la-forêt (77)
22 février 2017

Suite in B-Flat Major, HWV 434 : IV Menuet, Haendel Interprétation Khatia Buniatishvili

Il paraît qu’il faut se lever, se laver, sortir du lit tous les jours, reprendre forme humaine. Avoir l’air… L’air de quoi, en fait ? Et pour quoi faire… ?

Pourtant, ce matin, elle a réussi à se lever et s’est réfugiée dans la salle de bains. Sonnée, après une nuit sans fin, elle s’est traînée. Mécaniquement. Puis, comme tous les autres jours, elle s’est saisie de son rasoir et s’est scarifiée légèrement juste au-dessus du genou. Cela passera inaperçu, au cas où, si tant est que sa détresse puisse encore émouvoir les quelques humains qui sont restés à ses côtés… Cette pensée la ferait presque sourire.

Le miroir lui renvoie un visage qu’elle a peine à reconnaître. En dix ans, les sillons se sont creusés, ses lèvres autrefois pulpeuses ont perdu de leur jus. L’absence de sourire, depuis des lustres, a amplifié l’effet de pesanteur aux contours de sa bouche. Un masque de tristesse figé.

Ses yeux sont encore gonflés et rougis d’avoir trop pleuré cette nuit, et, de toute façon, plus personne n’est là pour la prendre dans ses bras et la consoler. Vincent, son mari, a depuis longtemps déserté l’ambiance mortifère qui s’est abattue sur sa famille. Il y a cinq ans, il a jeté l’éponge, fuyant cette dépression qui a happé sa femme dans une non-zone teintée de gris où le soleil s’est définitivement éclipsé.

Soutenue par ce lavabo désuet qui fige le décor de cette salle de bains surannée, Stéphanie avale ses comprimés un par un. Pendant des années, elle a confié son chagrin à l’alcool. Elle s’envoyait des doses de whisky et de vodka dans les veines à peine passé 10 heures du matin.

Puis, miracle. Bancal et maladroit, son couple s’est ressoudé.

Vincent a fait acte de présence, l’a soutenue et rassurée. Il est redevenu le compagnon, l’ami, l’amant qu’elle avait connu dans sa jeunesse. Il l’a raisonnée, prise en main. L’alcool avait alors quitté la scène au profit d’autres couleurs. Du rose, du bleu, du blanc, des cachets multicolores et de toutes formes.

Il fallait qu’elle aille mieux, qu’elle se détende. Enfin, faire le deuil de la perte de cet enfant, bon sang ! Qu’elle digère cette absence et qu’elle surmonte ce vide abyssal qui l’anéantissait.

Le docteur Lefèvre a été très clair. Dépression profonde. De celles que seuls des antidépresseurs et des anxiolytiques puissants pourraient éventuellement vaincre. Sinon, le dernier recours, c’était l’hôpital psychiatrique, et ce serait sans appel. Le médecin a tenté de conclure sur une note plus rassurante. « Vous vous en sortirez avec ce cocktail médicamenteux. Ensuite, quand vous irez mieux, on réduira les pilules, tranquillement, en douceur. »

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PREMIÈRES LIGNE #113 : Juillet noir, Amélie de Lima

PREMIÈRES LIGNE #113

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Le livre en cause

Juillet noir, Amélie de Lima

Prologue

Juillet 1979.

L’homme lui assénait de violents coups de reins, une main gantée sur sa bouche et l’autre enfoncée dans sa taille. La victime ne réagissait pas : face plaquée contre la paroi en PVC, yeux grands ouverts, bras ballants. Son corps s’agitait d’avant en arrière, dans un rythme impétueux que seul son bourreau maîtrisait.

Poupée de chiffon.

Elle sentait le souffle chaud de son agresseur dans sa nuque et, chaque fois qu’il lui empoignait les cheveux pour coller sa peau moite contre la sienne, un haut-le-cœur s’emparait d’elle.

Il sentait la transpiration, mêlée à une odeur désagréable d’eau de toilette bon marché et de tabac froid qui émanait de ses gants.

Au bout de quelques minutes, une éternité, l’homme termina sa besogne en silence ; la relâcha. Elle tomba de tout son poids sur le sol encrassé. Ses muscles, son cerveau, son corps tout entier ne lui répondaient plus. Elle était là, allongée sur le sol poisseux en position fœtale, comme si elle attendait quelque chose ou au contraire, qu’elle n’attendait plus rien.

La sentence.

L’achèvement incertain.

Elle ferma les yeux pour ne rien voir, pour éviter l’horreur qui se profilait. Parce qu’elle le savait, cet inconnu détenait à lui seul le pouvoir sur sa mort, sa vie.

Elle sentit un violent coup de pied dans ses côtes mais ne bougea pas. Ne cria pas.

À quatre pattes, elle ouvrit les yeux, les roula discrètement vers le haut.

Elle n’opposa aucune résistance lorsqu’il l’agrippa par les cheveux une nouvelle fois et qu’il enfonça sa tête dans la latrine souillée. Quelques secondes, le temps d’imprégner sa figure et ses cheveux d’excréments. Et il la relâcha dans la foulée.

Il cracha au ras de son visage. Puis il s’éclipsa, laissant la porte ouverte derrière lui.

Plaie béante dans sa chair de poupée.

Un silence complet envahit les lieux ; et l’obscurité.

La femme aux cheveux blondsattendit sans bouger, mit un temps fou avant de réagir. Avant de se rendre compte que son agresseur était bel et bien parti et qu’il l’avait laissée en vie.

Sauveur factice.

Elle s’agenouilla sur le carrelage et chercha sa lampe torche à tâtons. Elle la ralluma.

Puis elle se releva avec difficulté, s’appuyant contre les parois pour se hisser. Retrouver un semblant de dignité. Elle gémit de douleur, mais elle ne pleura pas. Aucun son ne sortait de sa bouche grande ouverte, inerte, où la peur grouillait toujours.

Une pression insidieuse s’accrocha sur son cœur et dans ses poumons, l’air lui manqua subitement. L’angoisse la submergeait.

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PREMIÈRES LIGNE #112 : En Cavale, Emmanuel Varle

PREMIÈRES LIGNE #112

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

En Cavale, Emmanuel Varle

1

Dans le wagon, ça puait la bouffe et la crasse. Il était 14 h 55 et sa gare de destination venait d’être annoncée. Le punk d’une trentaine d’années, coiffé à l’iroquoise d’une crête bleue, voyageant sans billet venait de se faire rattraper par la patrouille. Les contrôleurs lui dressèrent une contravention pour défaut de titre de transport, puis une autre quand ils réalisèrent que le clebs à la gueule inquiétante – un dogue argentin – qui déambulait dans la voiture lui appartenait.

Le train s’arrêta sur un quai désert, cinq passagers descendirent : le punk et son molosse, trois grand-mères aux cheveux permanentés et violets et un jeune homme qui se dirigea vers un sexagénaire qui semblait l’attendre. Très grand, plus d’un mètre quatre-vingt-dix, une barbe blanche, des sourcils broussailleux bruns, une chevelure abondante : le type était en tous points conforme à la description qu’on lui en avait faite. Après une poignée de main très ferme, qui suscita une légère douleur chez Xavier, et deux mots de bienvenue, les deux hommes prirent place dans le véhicule du prénommé Pascal. Le géant démarra en trombe, réveillant en sursaut un clochard qui sommeillait couché sur un banc. Le SDF au visage sculpté par l’alcool, mécontent d’être sorti de sa léthargie lança en pestant une canette de bière en direction du véhicule, sans l’atteindre.

Dès les premiers kilomètres, assis inconfortablement dans l’antédiluvienne Fiat Panda, Xavier se rendit compte que les indications sur la personnalité du conducteur étaient correctes. L’homme des bois était un taiseux, répondant aux questions par monosyllabes. Un ogre, sorti des forêts profondes, mais qu’on devinait animé d’une certaine bienveillance, malgré quinze années passées en prison.

La maison était conforme à ce que lui avait annoncé son ami Manu : petite, perdue dans la nature, entourée de sapins et de mauvaises herbes. À l’intérieur, une pièce faisant office de cuisine, salon et salle à manger. Un lit monacal, deux chaises, une table, un poêle à bois et quelques placards à la peinture écaillée constituaient l’essentiel du mobilier. Un fusil de chasse était accroché au-dessus de la porte d’entrée. À l’étage, Xavier découvrit une chambre avec un grand lit, une armoire en châtaignier sortie des ateliers de menuiserie de la région au début du XXe siècle, un vieux fauteuil en velours et une table, bancale. Une vraie cabane de trappeur au confort spartiate, songea le jeune homme qui déplora l’absence de frigo et surtout de salle de bains.

— Je t’ai mis quelques provisions, dit le mastodonte, pour le reste, tu te débrouilleras. T’as un supermarché à dix bornes. Ils vendent de tout. Les cartouches pour le fusil sont dans le tiroir de la table, mais ici personne ne viendra te faire chier. Et pour tes déplacements, t’as un vélo. Il est un peu vieux et il couine, mais il roule. Ah, dans le jardin, t’as une grange avec du bois pour le poêle et aussi des transats un peu vieillots, mais confortables si tu veux profiter du beau temps.

Après avoir allumé une cigarette, il ajouta :

— Dernière chose, pour te laver, tu as une grande bassine en zinc. Il te suffit de la remplir, de prendre ton bain et de la vider. Sers-toi de l’arrosoir qui est sous l’évier de la cuisine. Tu pourras te laver avec le chant des oiseaux et le soleil devrait briller encore quelques semaines. Quand ça caillera trop, tu rentreras la bassine à l’intérieur sinon si t’es pas frileux, t’as la rivière en contrebas. L’eau froide, le matin, ça revigore !

Après ces quelques conseils, le sexagénaire taciturne était parti, laissant Xavier dans son nouvel univers.

La nuit commençait à tomber. Une nuit des premiers jours d’automne, légèrement brumeuse, qui rendait flou le paysage, et générait une froideur enveloppante. L’endroit était un peu sinistre, mais le jeune homme était, à moins d’être dénoncé, à l’abri des flics. Dans la maison régnait une forte odeur de moisi. Il chargea le poêle, sortit une bière tiède du placard et la but en fumant une clope. Il songea aux mains imposantes de Pascal et à la force qui s’en dégageait comme en avait témoigné la poignée qu’ils avaient échangée. Des mains témoignant d’un passé de violence, des mains de tueur.

Xavier monta dans la chambre. La mine soucieuse, il réfléchit aux deux dernières années de sa vie. Jamais, il n’aurait songé en arriver là, mais pourtant, il y était, au bord de la falaise. Un coup de vent et hop ! Finita la comedia !

Au-dessus de sa tête se trouvait un tableau représentant un paysage campagnard enneigé qui ressemblait beaucoup à une toile de Vlaminck. Xavier l’examina et vit qu’il n’était pas signé. Il se demanda si c’était un vrai. Il en avait vu à plusieurs reprises à l’hôtel Drouot et il était presque sûr de son authenticité. Un Vlaminck, qui devait valoir dans les cinquante mille euros, provenait très vraisemblablement d’un cambriolage.

Xavier descendit examiner le fusil de chasse, un Bergeron calibre 12, à canons superposés. Une arme classique de chasseur. Parfaite pour le gros gibier.
*

En arrivant aux abords du bar où il travaillait, il les avait tout de suite repérés. Trois mecs, jean et blouson ample, le regard décidé, l’air pas commode. Les flics, il les sentait à un kilomètre et ceux-là n’avaient pas des têtes à ressortir bredouilles de leur visite. Il était resté à une distance respectable de l’établissement et les avait vus y pénétrer et parler au patron, puis, il avait observé un des serveurs, Baptiste, son ami dealer – grand fumeur de weed et de shit devant l’éternel – se joindre à la conversation. Ce dernier était ressorti menotté, la mine défaite.

Il connaissait suffisamment son pote, sa manie de trop parler, son caractère fragile, son égoïsme pour savoir qu’il n’allait pas résister longtemps à la pression policière. Xavier était certain que, dès les premières heures de garde à vue, il allait craquer et le balancer lui, son pote de deal, et tenter de lui faire porter le plus grand des chapeaux, un sombrero mexicain.

Après être resté un court moment figé, hésitant, le cerveau en fusion, il avait décidé de réagir et vite. Dans la rue, il avait hélé le premier taxi qui se pointait et foncé à son domicile. Dans son appartement, il ne s’était pas attardé. Dix minutes, pas plus, juste le temps de rassembler ses affaires les plus importantes et d’ouvrir la cage à sa perruche à collier. Il savait qu’elle s’en sortirait bien dehors. Depuis plusieurs années, le ciel parisien bruissait du cri strident de ses congénères. La libérer l’avait chagriné. Après, il avait dévalé son escalier et ressenti un immense sentiment de crainte lorsque le souffle de la rue et son cortège de bruits l’avaient happé.

Son plan consistait à quitter Paris au plus vite, éviter les flics à ses trousses. En tant qu’ex-policier, il savait que ses anciens collègues allaient mettre un zèle particulier à le coincer. Heureusement, il connaissait un endroit tranquille, un lieu idéal pour se planquer. Il avait changé deux fois de taxi et sonné chez Manu, son ami de toujours. L’autre lui avait ouvert, une tasse de thé vert à la main et un joint au bec. En voyant sa coiffure rase au-dessus et longue et frisée à partir du cou, Xavier s’était dit, comme à chaque fois qu’il le voyait, que ce type était décidément le plus mal coiffé de la place de Paris et malgré les circonstances dramatiques, il avait dû étouffer un fou rire. Puis il lui avait brièvement expliqué sa galère. Son ami lui avait proposé d’aller se planquer dans une baraque perdue dans la nature appartenant à son oncle, un ancien truand rangé des voitures.

Personne ou presque dans l’entourage de Xavier ne connaissait Manu. Le jeune homme avait toujours eu la manie de compartimenter ses relations, les flics n’étaient pas prêts d’aller questionner son pote qui, de toute façon, ne leur dirait rien. Une vraie carpe le Manu et pas qu’avec les flics, un ancien gosse battu, abonné aux foyers, rendu méfiant par nature ! Mais une fois sa confiance gagnée, c’était tout bénef ; il se révélait le plus fiable des fiables. Rien à voir avec tous ces mous du genou, béni-oui-ouistes, afficheurs d’émotions sur commande. Manu était toujours dans le vrai, n’éludait rien. Avec lui, il n’y avait pas moyen de tricher.

Xavier savait que les policiers allaient diffuser dans les jours à venir une fiche de recherche avec tous les éléments le concernant ; identité, description physique, photo, délits lui étant reprochés. Il savait aussi que cette circulaire serait à diffusion nationale et que tous les services de police et de gendarmerie de France et de Navarre allaient en être destinataires. Il savait enfin qu’il était condamné à se faire coincer dans les semaines ou les mois qui viennent, qu’il allait connaître la prison avec le traitement spécial que lui réserveraient les autres détenus si les matons étaient assez salauds pour balancer son CV. Il était dans la merde, sa priorité était de retarder la date de son arrestation.

Dix-huit mois auparavant, la veille de son vingt-quatrième anniversaire, Xavier était sorti cinquième de l’école de police. Cinquième sur cent douze, un rang plus qu’honorable. Le jeune officier semblait promis à un brillant avenir. Le directeur l’avait félicité, son père s’était déplacé. Un père à moitié manouche qui détestait tout ce qui portait l’uniforme. Lors de la cérémonie, son père s’était souvenu des policiers qui tambourinaient comme des malades à la porte de la caravane aux premières lueurs de l’aube, des discussions avec le chef du camp, du départ du convoi vers une destination inconnue, des cris des gosses énervés, réveillés trop tôt, du vieux qui ne quittait jamais son chapeau avec sa plume d’oiseau et qui répétait toujours : Partout, ils nous chassent, ils nous détestent. Il avait revu le regard perdu de sa mère lors de ces expulsions. Elle n’était pas manouche et avait accepté en épousant le grand-père de Xavier de couper les ponts avec sa famille et d’adopter un mode de vie dans lequel tout lui était étranger. Au buffet, mal à l’aise au milieu de tous ces uniformes, le père de Xavier n’avait rien mangé et refusé la coupe de champagne, mais il avait assisté au sacre de son rejeton qui envisageait déjà de passer le concours de commissaire. Il était plein d’illusions.
*

Xavier était parti en cavale avec deux mille cinq cents euros en poche, la totalité de ses économies, le fric de la came et ce qui lui restait sur son compte bancaire. Il n’était plus question d’utiliser sa carte de crédit. Son téléphone avait rejoint la Seine avec un plouf discret. Dans une impasse du 13e arrondissement, il avait acheté un portable à carte prépayée à un chinois. Seul Manu en connaissait le numéro. Restaient à dénicher de faux papiers, pour ça aussi, son pote avait une bonne adresse. Un nouveau look rendrait difficile son identification par les gendarmes du coin perdu où il allait trouver refuge.

Inquiet, il se rassurait en songeant que comme lui, quand il était en activité, les pandores ne s’attardaient pas sur ces formulaires de recherche surtout quand ils ne se sentaient pas concernés. Le fait qu’un dealer parisien vienne se réfugier dans leur campagne n’était tout simplement pas imaginable. Leur zone d’activité c’était un ensemble vallonné parsemé de quelques fermes et habitations. Et dans ces maisons, hormis les retraités originaires du cru, venus terminer leur vie sur la terre qui les avait vus naître et des citadins s’échappant le week-end du bitume et de la pollution, vivaient quelques marginaux, gagnant de quoi vivoter grâce à la vente d’objets divers, variant selon leur inspiration, leurs tourments, leur besoin de fric. Ces drôles de loustics proposaient, sur les marchés, du bois tordu, des figurines, des cendriers, la plupart du temps à peine plus soignés que des cadeaux enfantins préparés dans les écoles pour la fête des Mères. Quelques touristes se laissaient parfois tenter par ces objets vendus, il est vrai, à un prix dérisoire.

Tout au fond des bois, après deux bons kilomètres d’un chemin sablonneux, percé d’ornières, emprunté en quittant la maison où Xavier avait trouvé refuge, vivait une communauté de marginaux. Parmi eux figurait un drôle de couple : Merlin, un soixante-huitard, qui se vantait d’être monté au braquo dans sa jeunesse avec Pierre Conty, et sa femme, Irène de Wateuil, dite Mady. Cette aristocrate en rupture de ban possédait les quatre-vingt-dix hectares de forêt dans lesquels elle accueillait les marginaux. Ce domaine vallonné aurait pu faire office d’arboretum tant on y trouvait d’essences différentes qui croissaient aux abords de surfaces marécageuses, d’étangs, de ruisseaux et d’une petite rivière.

Dans cette immense forêt se trouvaient également des grottes dont certaines avaient servi d’abris au maquis. Mady était également propriétaire, à vingt kilomètres du camp, d’un château fort construit par un de ses ancêtres de retour de croisade, monument imposant remanié au fil des siècles qu’elle louait à un couple d’Anglais qui l’avait transformé en maison d’hôtes et d’un immeuble à Paris, rue Saint-Honoré, dont le rez-de-chaussée abritait trois boutiques de luxe.

C’est donc peu dire que la concubine de l’ex-truand était blindée de thune, de quoi nourrir les générations de descendants qu’elle n’avait pas, et la curieuse bande d’énergumènes qui l’entourait. Avec sa particule, ses dreadlocks, ses tatouages et ses nombreux piercings, elle était connue à des lieues à la ronde. Les gens du coin l’avaient affublé de plusieurs des surnoms : la sorcière, la harpie, la vieille gauchiste.

Depuis une douzaine d’années, le couple, qui s’était formé au début des années soixante-dix à Katmandou, était passé du statut de végétarien à celui de végane. Toutefois, la plupart des asociaux qui vivaient dans le vaste domaine étaient de purs carnassiers et braconnaient à tout va. Ragondin, castor, lapin, renard et même blaireau, tout était bon pour eux. Le gibier était attrapé au moyen de collets ou de pièges à mâchoires. Parfois, les renards et les blaireaux étaient pris dans leurs terriers. Cette chasse durait des heures. Il fallait creuser pour élargir le terrier et accéder à l’animal puis l’attraper au moyen d’une longue pince métallique qui lui broyait le cou. L’animal était ensuite sacrifié, dans un rituel barbare à coups de batte de base-ball. Mady détestait la chasse, mais laissait faire. Les oiseaux n’étaient pas épargnés, attrapés avec de la glu ou des filets, ou parfois tirés à l’arc.

La rivière et les étangs permettaient également à cette population hétéroclite de se gaver de truite, de perche, de tanche, de sandre et de brochet. La cohabitation entre ces viandards et les véganes faisait parfois des vagues, mais celles-ci s’apaisaient avec des joints, des bières et des cachetons. Le mâle alpha des mangeurs de barbaque, Fideli ne se contentait pas de braconner. Il rendait visite régulièrement à des maisons isolées. Les flics l’avaient chopé à deux reprises et une fois, il était même allé en taule sans que son envie de cambriolage ne s’estompe. Le fait de rentrer dans une demeure provoquait chez lui une terrible excitation. La découverte du mobilier, la crainte que les occupants se pointent ou que des gendarmes fassent leur apparition, la vie des gens qui se dévoilait au travers des objets que ses yeux parcouraient, l’ennivraient. Tout ça comptait davantage que le butin qui se limitait la plupart du temps pour des raisons pratiques aux bijoux et au numéraire. Le zonard volait parfois des objets dérisoires qu’il conservait malgré le risque qui en résultait. Bref, il appartenait à une catégorie de voleurs originale dont le cas relevait plus de la psychiatrie que de la délinquance.
*

Depuis un an, il bossait dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, sis dans un petit immeuble datant de la Révolution, rescapé de la politique urbaine du préfet Haussmann et des vagues de la spéculation immobilière, noyé au milieu de grands bâtiments, David parmi les Goliaths. Trois cent quatre-vingts mètres carrés répartis sur trois étages. Son bureau, une sorte de cagibi, donnait sur un petit square. Dans le couloir se trouvait une grande plaque en émail rendant hommage aux policiers résistants du réseau le Coq gaulois. Depuis son installation, des milliers de personnes, flics, témoins, gardés à vue étaient passés devant sans lui accorder la moindre attention. Un jeune commissaire tout juste sorti de l’école avait manifesté l’intention de la descendre à la cave, reléguée parmi les vieilleries inutiles, mais, un flic syndicaliste franc-maçon, dont le grand-père était policier et résistant, était monté au créneau et l’avait sauvée des limbes.

Le matin, Xavier partait bosser à pied. Un itinéraire sympa, animé, deux kilomètres de rues avec les terrasses des cafés, les bazars qui vendaient essentiellement des objets inutiles et pas chers, les fresques sauvages, couleurs en folie, rage qui s’exprimait ou parfois, plus sages, commandées par la ville, l’exotisme à Paris, les mendiants vissés à leur place, les vieux qui descendaient de bonne heure sur leurs bancs pour évoquer avec regret le temps qui passe. Chaque jour, il faisait une halte au même café tenu par un vieux kabyle édenté, Toumi. Il buvait son expresso tranquille au comptoir en feuilletant Le Parisien et en se demandant ce qu’allait lui réserver sa journée. Tel un vaillant soldat hyper motivé partant en campagne, il allait devoir affronter la misère humaine qui venait s’échouer chez les flics, les problèmes insolubles de voisinage, les ménages en déliquescence, la délinquance petite ou grande, la jeunesse déboussolée imperméable au discours d’un jeune policier. S’occuper du linge sale de la société ne le dérangeait pas. Le jeune policier savait qu’au-delà d’un niveau de saleté, le linge ne se lavait plus en famille.

Il avait quitté le commissariat dans un véhicule sérigraphié avec deux collègues pour rejoindre le lieu de leur intervention. À 10 h 45, les trois flics avaient pénétré dans un immeuble vétuste, sans ascenseur, avec un escalier aux marches usées par le temps, une rampe qui branlait, des odeurs de moisi et de bouffe, des cris de gosses que laissaient filtrer les minces cloisons des appartements. Le genre de bâtiment dans lequel vivaient des vieux et des immigrés récemment arrivés. La propriété d’un marchand de sommeil tunisien qui faisait payer au prix fort l’humidité, les cafards, les installations électriques déficientes, la vétusté d’un lieu pas rénové depuis des décennies. Certains locataires, les plus pauvres, vivaient dans des pièces sans fenêtre. Cette absence d’ouverture vers le monde extérieur leur donnait des sentiments d’oppression. Un jour, une femme avait piqué une crise de nerfs et tapé sur le mur avec un marteau pour accéder au jour qui la narguait derrière ses murs. Elle avait été internée, le proprio n’avait pas été inquiété.

La porte de l’appartement était grande ouverte. Une vieille femme gisait sur son lit, le bras gauche pendant dans le vide, morte de vieillesse, partie aux premières lueurs de l’aube.

Le brigadier-major qui accompagnait Xavier le détestait parce qu’il était plus jeune et plus gradé que lui et aussi plus beau et plus cultivé, bref il le supplantait en tout. Le gardien de la paix, proche de la retraite, qui suivait le sous-officier comme son ombre semblait vouer le même mépris au jeune lieutenant.

Dans le petit appartement propret et bien rangé, le mobilier était modeste, rustique. Un médecin était venu constater la mort. La cause du décès était naturelle ; la nonagénaire était partie, lestée par le poids des années. Le corps allait être embarqué par les pompes funèbres. Encore quelques paperasses et l’affaire serait réglée.

C’était le troisième macchabée que Xavier voyait depuis une dizaine de jours, mais contrairement aux deux précédents, celui-là ne sentait pas. Une expression de sérénité émanait du visage de la vieille dame, celle d’un départ paisible.

C’était une belle matinée ensoleillée du début du printemps, une journée sans voitures, à cause d’un pic de pollution, et dans les rues, ne circulaient plus que les flics, les services d’urgence, les bus et les taxis. Xavier avait observé, par la fenêtre, les gosses qui jouaient dans le square quatre étages plus bas, une petite bande de jeunes avec des capuches et un pitbull.

Puis, il avait abandonné le spectacle de la rue et était revenu dans ce monde confiné de silence et de mort. Ses yeux avaient longuement inspecté la pièce et deux fois, ils s’étaient attardés sur le même objet, une médaille en bronze doré à l’effigie de Louis XVI. Une pièce authentique, en numismatique, Xavier s’y connaissait. Il était passionné par les pièces depuis qu’il avait huit ans et qu’un oncle lui avait donné des pièces romaines trouvées dans un vignoble grâce à un détecteur de métaux. La médaille n’avait pas une grande valeur, une centaine d’euros tout au plus, mais Xavier ne voyait plus qu’elle. Totalement fasciné, il se sentait comme aimanté par cet objet. Il eut une pulsion, une envie folle, irrésistible.

Discrètement, il avait glissé le médaillon dans la poche de son blouson avec un mélange d’excitation et de peur. Une force autodestructrice, l’impression de faire une immense connerie.

De retour au commissariat, il avait juste eu le temps de boire un café et de fumer une clope avant d’être convoqué par le commissaire. Nerveux, agité, il se doutait du motif de sa convocation et il se sentait fait comme un rat.

— Alors, on vole ! Donnez-moi l’objet ! avait intimé son supérieur.

Xavier, tout penaud, avait sorti en tremblant la médaille de sa poche. Après cet instant fatidique, sa vie avait basculé. Il y avait eu les bœufs-carottes, les vingt-quatre heures de garde à vue, la perquise et sa mise à pied. Ensuite s’étaient succédé les journées interminables à traîner son ennui, attendre la sanction, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui ne lui laissait plus aucun espoir de rester flic. Et celle-ci était tombée au bout de trois mois d’attente : révocation. Désormais, il était marqué au fer rouge. Il n’était plus question de tenter d’autres concours administratifs. Avec son CV de flic foutu dehors de la Grande maison, l’horizon était également bouché dans le secteur privé.

Alors, après un bref entretien avec le boss d’un bar branché dans lequel il avait ses habitudes, il était devenu barman. Une semaine à peine après son embauche, il avait commencé à dealer. Tant qu’à être malhonnête ! Par la suite, il avait su que sa saloperie de médaille à l’effigie de Louis XVI trônait désormais sur le bureau de son commissaire. Avant ce méfait, Xavier n’avait jamais volé de sa vie, même pas un bonbon quand il était môme.

Pourtant, certains de ces cousins du côté de son père manouche étaient des putains de voleurs, les rois du chapardage. Pas lui, le champion de la probité, droit dans ses bottes et là, la pulsion soudaine et le plongeon sans parachute.

Il pensait à tout cela en fumant sa clope, exilé dans sa cambrousse avec les flics au cul et le chant des oiseaux. Dura lex sed lex. Saloperie de cafteur de major et saletés de flics de l’IGPN qui l’avaient fait entrer menotté dans son immeuble malgré les gens dans la cour et l’escalier, malgré le fait qu’il était quand même encore un collègue et malgré son visage désespéré et sa demande réitérée de ne pas être entravé.

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PREMIÈRES LIGNE #111 : Immortel, J.R. dos Santos

PREMIÈRES LIGNE #111

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Immortel : le premier être humain immortel est déjà né, José Rodrigues dos Santos

Le premier être humain immortel est déjà né.
Après avoir annoncé la naissance de deux bébés génétiquement modifiés, un scientifique chinois disparaît. La presse internationale commence à poser des questions, les services secrets tentent de trouver des réponses, un homme contacte Tomás Noronha à Lisbonne. Celui qui se présente comme un scientifique travaillant pour la DARPA, l’agence pour les projets de recherche avancée de la Défense américaine, est à la recherche du savant disparu. Tomás découvre alors les véritables enjeux du projet secret chinois…

Pour le grand retour de Tomás Noronha, le héros de La Formule de Dieu, J. R. dos Santos a choisi le sujet qui est dans toutes les têtes : l’intelligence artificielle. L’humanité touche-t-elle à sa fin ou fait-elle face à un nouveau départ ? Sur la base des recherches les plus avancées, J. R. dos Santos nous entraîne dans une aventure à couper le souffle et dévoile l’extraordinaire destin de l’humanité. Il nous démontre avec toujours autant de sérieux que la science est sur le point d’atteindre sa plus grande réalisation : la mort de la mort. Bientôt, nous pourrons vivre sans jamais mourir. Nous serons… Immortels.

Prologue

Sentant tous les yeux rivés sur lui, le professeur Yao Bai passa la main sur son front pour en ôter la sueur. Il faisait une chaleur humide et étouffante à Hong Kong, mais ce n’était pas pour cela qu’il transpirait et que son cœur battait la chamade. L’amphithéâtre de l’université était bondé. Si la plupart des personnes de l’assistance étaient des étudiants, il y avait aussi plusieurs hommes en costume cravate mais aucun d’eux n’avait l’air d’un scientifique ; des espions probablement, pensa le professeur Yao Bai. Les uns de Taïwan, d’autres des États-Unis, et certains de Russie et d’Inde. Et plusieurs agents chinois, stratégiquement placés afin d’assurer sa sécurité – ou pour s’assurer qu’il ne commettrait aucune erreur, ce qui revenait au même.

Il prit une profonde respiration, essayant de se détendre. Ce qui devait arriver arriverait. Ce n’était pas parce que son gouvernement avait dépêché quelques gros bras qu’il empêcherait quoi que ce soit. Sachant ce qui était en jeu, Pékin avait beaucoup hésité à le laisser aller à Hong Kong. Le professeur Yao Bai suspectait qu’on ne lui avait accordé l’autorisation que pour tenter de l’arracher à la dépression dans laquelle il s’était enfoncé à cause de son fils. Rien de tout cela n’avait d’importance. Ce qui importait vraiment, c’était qu’il fût là. La grande roue du destin avait commencé à tourner et aucun gros bras ne pourrait l’arrêter.

Un homme en costume, un Asiatique mais de culture visiblement occidentale, s’approcha du micro qui se trouvait au milieu de l’estrade. C’était Robert Ho, le doyen de l’université de Hong Kong.

— Bonjour à tous, dit Ho dans un mandarin hésitant, car il était plus à l’aise en cantonais ou en anglais. Aujourd’hui, notre invité est une célébrité méconnue. Père d’un grand héros chinois, le célèbre astronaute Yao

Jingming, le professeur Yao Bai est le plus éminent scientifique de Chine. Son nom est bien connu dans les milieux universitaires, en particulier dans les domaines de la biotechnologie, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, mais rares sont ceux qui ont eu le plaisir de le rencontrer personnellement. En fait, c’est un personnage tellement insaisissable que d’aucuns ont pu penser qu’il n’était qu’une légende, inventée par les autorités de Pékin. – Rires dans la salle. – Quand nous avons commencé à planifier cette Conférence internationale sur le génome humain, nous avons aussitôt envisagé d’en faire notre invité d’honneur, tout en étant conscients qu’il serait pratiquement impossible de le faire venir. Nul n’imagine les heures que nous avons passées, les efforts que nous avons déployés, les promesses que nous avons faites, les personnes qu’il a fallu contacter, mais… nous y sommes arrivés. Mesdames et messieurs, le professeur Yao Bai.

Son corps rondouillard, son expression débonnaire et sa barbe effilée donnaient au professeur Yao Bai un air de Kong Fuzi, le sage Kong, plus connu en Occident sous le nom de Confucius. Outre sa réputation de génie et le fait qu’il était le père de l’astronaute le plus célèbre de Chine, son allure suscitait la sympathie dans l’amphithéâtre. Cachant sa nervosité, le scientifique chinois se leva sous un tonnerre d’applaudissements, se dirigea vers le centre de l’estrade, salua le recteur d’une révérence et se planta devant le micro. Le moment était venu de faire ce qu’il s’était promis.

Il jeta sur l’assistance un regard inquiet, fixant les visages souriants des jeunes et ceux réservés des hommes en costume cravate. Il fut tenté de sécher la sueur qui lui couvrait à nouveau le front, mais il se retint. Il devait se concentrer sur l’objet de sa présence ici. C’était tout ce qui comptait.

— Pendant des millénaires, l’humanité a été obsédée par les limites de sa condition animale, commença-t-il dans un mandarin parfait. La faim fut le plus grand de ses maux. Les hommes ont vécu la quasi-totalité de leur existence au bord de la pénurie, passant des jours et des jours sans manger et sans savoir quand ils trouveraient quelque chose à se mettre sous la dent. Il suffisait d’une mauvaise récolte et la moitié de la famille périssait. Une sécheresse, et la famine décimait d’un seul coup 10 % de la population. Quant aux épidémies, n’en parlons pas. Les gens étaient toujours malades et tombaient comme des mouches. À elle seule, la peste noire a tué entre soixante-dix et

deux cents millions de personnes en Eurasie. Dans certaines villes, la moitié de la population a disparu. Pouvez-vous imaginer l’ampleur de la catastrophe ?

Il fit une pause pour permettre au public d’assimiler ce qu’il venait de dire.

— Nous n’avons de cesse de nous plaindre de tout, affirmant que la situation s’aggrave constamment, mais nous oublions facilement à quel point la vie était plus difficile pour nos ancêtres, reprit-il. À notre époque, celui qui perd son emploi ne risque pas de mourir de faim. Au contraire, dans une économie développée, un chômeur peut très bien aller au restaurant pour se plaindre de son sort, tout en se délectant de deux ou trois siu mai qu’il paiera avec son allocation chômage. À bien y regarder, il y a actuellement sur notre planète bien plus de gens qui souffrent du surpoids que de la faim. L’obésité est même devenue l’un des plus grands maux de l’humanité. Il suffit de me regarder pour s’en rendre compte. – Des éclats de rire se firent entendre dans l’amphithéâtre. – Aujourd’hui, le sucre tue plus que les balles. Compte tenu de ces progrès, je vous demande : que nous reste-t-il à résoudre ?

Il dévisagea l’auditoire avec une expression interrogative. La question pouvait paraître purement rhétorique, mais son regard obstiné et son silence prolongé, comme s’il espérait une réponse, indiquaient clairement qu’il attendait une réaction du public. Une jeune fille au premier rang, sûrement une de ces bonnes élèves comme il en existe dans toutes les classes, de l’école primaire à l’université, leva la main.

— Les… les maladies ?

Malgré sa nervosité, le professeur Yao Bai réprima un sourire ; l’étudiante avait posé exactement la question à laquelle il s’attendait. Ah, comme l’esprit humain était prévisible…

— C’est en effet le prochain défi à relever, convint l’érudit chinois. Nous avons surmonté la faim. Il nous reste à éliminer les maladies. La médecine est dominée par deux écoles, la chinoise et l’occidentale. L’école occidentale est particulièrement efficace en ce qui concerne les maladies déjà déclarées. Lorsqu’une personne a un problème cardiaque, les médecins occidentaux lui font une greffe. Un cœur nouveau, et le problème est résolu. L’école chinoise est surtout efficace en matière de prévention. Nous aimons traiter les maladie

dies avant qu’elles ne surviennent. D’où nos infusions, nos herbes, la recherche de l’équilibre entre le yin et le yang, et ainsi de suite. Comme vous pouvez le deviner, étant Chinois, je m’inscris davantage dans cette tradition. Il me semble préférable d’empêcher l’apparition d’une maladie que de la soigner après coup. C’est aussi votre opinion, du moins je l’espère…

Un chœur d’assentiment parcourut la salle. Le professeur Yao Bai jeta un coup d’œil aux hommes en costume cravate, craignant presque de les voir s’élancer sur l’estrade pour lui tomber dessus, mais de toute évidence ils restaient tranquilles, n’ayant aucune idée de ce qui allait arriver.

— Grâce à la cartographie du génome humain et à la meilleure compréhension du code génétique, nous nous sommes rendu compte que la plupart des maladies dont nous souffrons sont inscrites dans nos gènes, même si le fait qu’elles se déclarent ou non dépend également de facteurs environnementaux. Ma propension aux maladies cardiaques, par exemple, est génétique. Si je ne prends pas certaines précautions dans mon alimentation et mon style de vie, tôt ou tard j’aurai des problèmes au cœur. L’idéal, bien sûr, aurait été que mes parents, lorsqu’ils m’ont conçu, aient pris soin de corriger mes gènes pour faire en sorte que ces maladies ne se déclarent pas. Cela aurait été de la médecine préventive du plus haut niveau. Et puis, pendant qu’ils y étaient, ils auraient pu en profiter pour améliorer les gènes de mon intelligence, pour me rendre plus ingénieux, ainsi que ceux de mon obésité, afin que je puisse manger tous les siu mai dont j’ai envie sans me retrouver dans cet état pitoyable.

D’un geste, il désigna son corps aux rondeurs confucéennes et le public sourit à nouveau ; les plaisanteries d’autodérision atteignaient toujours leur objectif, et sans jamais offenser personne.

— Cependant, pour que mes parents puissent le faire à cette époque, il aurait fallu connaître le rôle des gènes et la technique pour les manipuler, reprit-il. Nous avons cette connaissance aujourd’hui. Et la technique aussi. Elle s’appelle Crispr-Cas9 ; il s’agit d’une technique qui permet de supprimer, d’ajouter et de modifier des sections dans les séquences d’ADN. Grâce à Crispr-Cas9, je peux, par exemple, retirer d’un embryon les gènes des maladies cardiaques et de l’obésité. Avec cette même technique, je peux également introduire dans l’embryon les gènes de l’intelligence, ceux d’une musculature d’’athlète et des yeux bleus. En d’autres termes, je peux créer un être humain entièrement nouveau, sans maladies génétiquement déterminées, et l’améliorer à bien des égards. Plus beau, plus fort, plus intelligent. En un mot, je peux créer un surhomme.

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PREMIÈRES LIGNE #110 :IDOL de Thierry Berlanda

PREMIÈRES LIGNE #110

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

IDOL de Thierry Berlanda

PRÉLUDE

Dès que l’info avait fuité, le trafic SMS avait atteint un pic à mi-hauteur entre l’élection d’un pape et la mort de Lou Reed. Pete Locust débarquait à Paris pour la première fois depuis trente ans ! La légion de ses fans dispersées n’avait pas attendu le signal des rabatteurs d’Instagram pour jaillir de l’anonymat où elles barbotaient depuis trop longtemps. Le Locust arrivait ; il leur fallait illico savoir quand, pour combien de temps, et dans quelle salle il allait jeter ses éclairs. Vite submergé, le dispositif commercial des soi-disant sorciers du media planning n’avait pas tenu une journée sous la mitraille de ce genre de tweets capables de pourrir en quelques heures la réputation d’un label. Du coup, l’ouverture de la vente des billets avait été avancée, et tout le stock vendu dans la seconde après le clap.

Depuis, révélations au compte-gouttes, création du manque, intox à gogo et autres artifices balayés par la vague des groupies extasiées tournaient à vide dans le bocal des communicants névrotiques de Capitol Records. Titiller les adoratrices de Harry Styles, ça peut faire marrer, mais jouer avec les nerfs des fondus de Locust, c’est ni plus ni moins risquer sa peau.

Deux semaines plus tard, par un soir de novembre décalqué des Légendes de la Crypte, goths à dents de lait ou vieilles peaux de la Beat generation barbouillées de peintures de guerre, toutes étaient sorties de leurs catacombes pour déferler sur le Zénith. Les places n’étaient pas données, la pluie piquait férocement et le vent cognait plutôt dur, mais les allées vers le Graal s’étaient quand même remplies depuis le milieu de la nuit précédant le concert. Quinze heures avant l’ouverture des portes, les Locustes avaient déjà rongé le moindre centimètre carré qui les séparaient de la scène, et les portiques de sécurité commençaient à grincer sous la pression de leurs crêtes multicolores.

1

Dimanche, 18h00.

Peu avant l’heure H, son portable greffé à l’oreille pendant que l’invasion de criquets ravage la porte de la Villette, Gillian Pike enregistre les messages du tourneur français de Pete. Assise à la place du mort dans la XJ Premium, elle se contente de temps en temps de dresser le pouce. À l’arrière, Pete décode en tétant son chibouk : billetterie en surchauffe, Zénith bourré les deux soirs. Au volant du hors-bord, Silent Rock sourit à sa façon, comme on plisse les yeux pour se protéger du soleil.

L’équipe avait débarqué à 17 heures, dans les flashes de paparazzi qui venaient de se taper un Paris Roissy à moto sous la flotte. Leur récompense à l’arrivée ? Prendre dans les dents le fuck you caractéristique du Locust. La légende avait beau compter nettement plus d’heures de vol que le 767 qui l’avait arraché à son Golden State, dès sa sortie du zinc on avait frôlé le soulèvement. Pas l’hystérie collective que déclenchent les BTS ou autres châtrés en layette, mais une sorte de saisissement, qui débutait par la fixité soudaine du regard d’un premier touriste en transit, se poursuivait par une évolution rapide en tétanisation complète, puis par la coagulation de deux, trois, quatre autres voyageurs, et bientôt douze, agrippés comme des morts-vivants au Stylish Trench Overcoat à 4000 dollars du dieu du Math Rock.

Pas question de s’éterniser. Après avoir traversé tête baissée le salon VIP, Pete et ses prétoriens avaient embarqué furtivement dans la Jaguar aveugle livrée la veille par cargo, sans un regard pour les zombies tenus en respect par les flics.

Sa tournée européenne lui collait la nausée, mais ses réticences n’avaient pas fait long feu face aux pressions du fisc US. Se la couler douce en comptant sur les royalties de la vente de disques ne permettait plus de payer les échéances. Vendre son compound à Holmby Hills ? Il n’était pas prêt à ça. Seule issue ? Reprendre la route. Du coup, depuis la minute où il avait posé le pied hors de South Mapleton Drive, Pete traînait une humeur de chien.

Gillian connaissait le code : ne pas tenter de consoler, de câliner ou de minimiser le niveau d’emmerdement, mais être là, organiser discrètement la dispersion des armées ennemies afin de ralentir le moins possible la progression du Locust dans ce monde hostile.

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PREMIÈRES LIGNE #108 : Abîmes, Sonja Delzongle

PREMIÈRES LIGNE #108

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Abîmes, Sonja Delzongle

Prologue

17 janvier 1999

Le temps était clair et froid, le ciel, d’un bleu infini sans nuages. Idéal pour une sortie. Ils étaient arrivés tôt à l’aéroclub des Vignobles, dans la région de Bordeaux. Assez pour ne croiser personne. Leur avion, préparé la veille, les attendait. Le rendez-vous avec le pilote qui devait les emmener jusqu’en Espagne, à Ibiza, avait été fixé en toute fin de matinée. Elle s’était déjà assise dans l’avion de tourisme. Un Beechcraft 58TC Baron blanc et bleu, racheté à un Anglais passionné d’aviation civile. Une folie de plus de trois cent mille francs. C’était ce genre de folie d’ailleurs, répétée à l’envi, qui avait eu raison de la fortune de ce riche hôtelier également propriétaire de quatre casinos et de trois boîtes de nuit, dont une à Ibiza. Sa chaîne d’hôtels de luxe, Blue Lagoon, présente en Espagne, au Maroc et sur la Riviera française, était en faillite. Un Russe venait de la lui racheter pour une bouchée de pain.

Une fois aux commandes, l’homme échangea avec sa femme un regard où se mêlaient les sentiments et les contradictions de toute une vie passée ensemble pour le meilleur et pour le pire. Or le pire était là et ils ne pouvaient espérer d’amélioration.

Ils enfilèrent leur casque et le moteur se mit à tourner. Tandis que l’appareil s’ébranlait, la femme, les yeux rivés à la piste qui s’ouvrait devant eux, sortit discrètement un cachet d’un pilulier et le mit sur sa langue avant de l’avaler avec une douloureuse contraction de la gorge. Son geste n’avait pas échappé à l’homme, mais il ne le releva pas et se concentra sur le décollage imminent. Elle essuya tout aussi discrètement, d’un vague mouvement de l’index, une larme qui venait de s’échapper du coin de son œil droit. Celui qu’il ne pouvait pas voir. À quoi cela aurait-il servi qu’il surprenne une émotion qu’elle ne pouvait plus contrôler ? Elle qui avait pourtant tout maîtrisé dans sa vie. Jusqu’à ce que les événements s’emballent comme une voiture sans freins en pleine descente vers le précipice. Elle ne pouvait que se le reprocher à elle-même, pas à lui. Les choix qu’elle avait faits n’appartenaient qu’à elle.

Lancé, le Beechcraft toussa, mais l’appareil était encore vaillant. Ils mirent à peine une demi-heure à atteindre les premiers sommets dentelés des Hautes-Pyrénées. L’avion prit encore un peu d’altitude et l’homme bloqua les commandes. Il se tourna vers sa femme, les yeux

brillants des larmes qu’il parvenait encore à contenir. Il ne savait pas exactement ce qu’il pleurait le plus. La faillite de ce qu’ils avaient mis des années à bâtir, un empire, ou bien celle de leur mariage, entraîné dans la débâcle.

— Il est encore temps de choisir, Dolores, lui dit-il doucement. Je te dépose à Ibiza et je repars.

— Non, Viktor, faisons ce qu’on a prévu. Allons jusqu’au bout, cette fois. Ensemble.

— Alors trinquons à nous, répondit-il en sortant de sa sacoche camouflée sous son siège une bouteille de Dom Perignon, millésime 1977, et deux flûtes en cristal.

— Notre année de mariage…, souffla-t-elle.

Elle aurait voulu sourire mais ne donna à voir qu’une grimace.

Le champagne bruissa dans les flûtes, avant de déborder dans un jet mousseux.

— À nous, alors.

— À nous, murmura-t-elle dans un hochement de tête.

— Et pardon, Dolores, du fond du cœur, pardon.

Il avala une première gorgée, puis une deuxième en fermant les yeux, sa main sur celle de sa femme, puis coupa le moteur.

— Je ne regrette rien, tu sais, Viktor.

Ce fut leur dernier mensonge avant que le Beechcraft ne piquât du nez aux alentours de 8 h 30, les précipitant vers le massif éclatant de blancheur et vers la mort que, ensemble, ils avaient choisie.

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PREMIÈRES LIGNE #107 : Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

PREMIÈRES LIGNE #107

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Le livre en cause

Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

– 1 –

 Saint-Pierre.

Résidence surveillée.

Localisation classée secret défense.

En rideaux opaques, la neige tombait à l’horizontale, portée par le vent violent qui soufflait contre les fenêtres blindées de la maison, posée sur les rochers d’une falaise recouverte d’une forêt dense dont les derniers pins surplombaient l’océan. À l’intérieur, le flic regardait dehors sans voir autre chose que du blanc parasite, comme si la baraque était enserrée d’un fil d’araignée épais et hermétique.

C’était apaisant, de ne rien discerner. Il aimait cet endroit où le mot « disparaître » s’entendait au sens propre comme au figuré. Et voilà bien longtemps qu’il avait disparu.

Il avait eu une équipe, elle avait été sa famille, mais il n’avait pas su la protéger. Il avait voulu démissionner, il l’avait même écrit et signé, mais en dernier recours, on lui avait proposé ce job. L’idée était venue directement de Fleur Saint-Croix, une magistrate qu’il avait connue il y a des années, en qui il avait confiance, et qui avait été propulsée à la tête d’un tout récent service. Un job parfait pour lui, elle le lui avait assuré, où il ne fréquenterait que des ordures, elle le lui avait promis. Un job où il ne risquait de croiser personne de son ancienne vie, là-bas, au bout du monde, et il avait dit qu’il y penserait.

Ne plus être responsable de quiconque, ne plus s’inquiéter pour les autres, déjà fait, déjà subi. Alors il avait accepté et collectionné lesdites ordures.  Depuis six années déjà.  Six années au cours desquelles il avait préféré ne donner aucune nouvelle, pas vraiment sûr qu’on en attende, ni qu’il manque à qui que ce soit.

Il avait rempli chacune de ses missions avec professionnalisme et était devenu le préféré du programme pour lequel il travaillait, libéré de tout sentimentalisme, dénué d’états d’âme, ce que requérait exactement la fiche emploi de son nouveau boulot.

 Il n’avait donc pas eu la moindre empathie pour ses treize derniers clients et il n’en avait pas plus pour Isaac, le quatorzième, ce type maigrelet, perdu dans la chemise qu’on lui avait achetée et qui ouvrait de grands yeux ronds, pas vraiment certain d’avoir entendu ce qu’il avait entendu.

–   T’es un sale chien, Coste. T’oserais pas !

–    Ne sous-estime pas le désintérêt que je te porte, lui assura le flic 

 Il aurait pu directement poser le canon de son flingue sur la nuque de son « repenti » que cela n’aurait pas rendu la menace plus réelle.

–   T’es pas censé me protéger ? s’étrangla Isaac. 

–  Absolument pas. Ta protection, c’est la phase d’après.  Et c’est pas ma mission.  Moi, je suis juste une balance. Je pèse les âmes de ceux qu’on m’envoie. Je vérifie s’ils méritent d’entrer dans le programme

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PREMIÈRES LIGNE #105 : Dernière fenêtre sur l’aurore, David Coulon

PREMIÈRES LIGNE #105

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Le livre en cause

Dernière fenêtre sur l’aurore David Coulon

Prologue


Un bunker.
Enfoui dans le sol, sous des kilomètres de ronces.
Je l’avais découvert il y a fort longtemps. Mais je ne m’en suis pas servi tout de suite.
En descendant dans ce bunker, on trouve un long couloir sombre. Si un rai de lumière arrive à se frayer un
chemin sous les ronces du dessus, on peut voir des tracés rougeâtres sur les murs humides. “666”.
“Satanis”. “Lilith”. Des inscriptions tachées de sang.
Une pièce, tout au fond. Avec de l’oxygène. De l’air presque pur. Une pièce. Vide.
Il suffira d’y passer quelques week-ends. Accrocher des clous suffisamment solides pour supporter le poids
d’un homme. Pour supporter des mouvements, des tentatives de fuite.
Une idée.
Qui germe comme ça. Mais quand ça germe, c’est qu’il y a des racines. Le vide, peut-être.
Penser à ce qu’on pourrait y faire. Sauter sur l’occasion, ou presque, lorsque je rencontre la fille. Aurore.
Lorsque je perds ma femme.
Longer le couloir sombre ne me fait plus peur pour les mêmes raisons. Ce ne sont plus les inscriptions
satanistes qui ralentissent ma lente progression dans le boyau. Plutôt l’odeur, au loin. Des fragrances de
merde et de mort. De la pisse, aussi. Un soupçon de sang. Une odeur aigre.
Je les ai attachés, tous les quatre. Les uns après les autres.
Tous menottés. Bracelets avec pointes. Ils sont habillés. Ils se font dessus en permanence. Ça doit coller.
Ça doit irriter. Ça doit être moite. Eczémateux.
Je leur apporte à manger tous les soirs. De la bonne chair fraîche, comme ils aiment.
Comme ils aimaient plutôt. Dans une autre vie.
Je les torture aussi, un peu. Un cutter qui tranche un téton. Qui tranche une paupière. Ils n’ont que ce
qu’ils méritent.
J’en ai tué deux.
Parfois, je me demande ce qui m’a pris.
Tu deviens fou, me disait-elle

Première partie

C’est un lit pour faire l’amour.
Un lit à une place, certes, mais un lit sensuel, attirant. Un lit où deux corps ne penseraient qu’à se serrer,
s’étreindre, jouir à n’en plus finir. Un lit aux draps orangés, légèrement dentelés, dont la corolle s’évanouit à
terre. Près de la dentelle, un mince filet de sang. C’est un lit pour faire l’amour, mais c’est un cadavre qui y
sommeille. Une jeune fille. Dix-huit ans, d’après les calculs du flic. Et d’après sa carte d’identité, trouvée
dans son sac, qui confirme ce que la mathématique visuelle avait supposé.
Un filet rougeâtre s’épanche de son cou violé par une lame tranchante. Ses lèvres n’ont pas encore bleui,
ses yeux ne sont pas encore fermés. Le crime est récent. Le corps est encore chaud. On dirait presque que la
fille rougit face à l’inspecteur. Qu’elle rougit de se montrer nue devant lui, la gorge nettement coupée, les
yeux grands ouverts, peut-être encore figés sur le visage du meurtrier.
La jeune fille est sublime. Était. Bernard Longbey a beau approcher deux doigts de sa carotide, il a beau
écouter son cœur, le verdict est irrémédiable. Elle est morte.
Les flashs crépitent derrière lui, presque au ralenti. Il n’a pas entendu ses collègues entrer. Les photos ont
commencé. Les relevés d’empreintes aussi. L’identité judiciaire est venue immédiatement. Même pas besoin
de la contacter. Le médecin légiste ne tardera pas lui non plus, emportant puis disséquant le corps.
— Qu’est-ce que tu fous là, Longbey ?
Rien d’agressif dans cette voix. Bernard a l’habitude qu’on lui pose la même question depuis des mois.
Qu’est-ce que tu fais ici, t’es pas de service. Il se retourne, détachant ses yeux des minces poignets de la fille.
Pat est face à lui. Patrick Bellec, jeune flic aussi ambitieux que beau gosse. La trentaine, brun, une force de la
nature. Tout le contraire de Bernard, en apparence tout du moins. Bernard a trente-cinq ans à peine, mais il
est décrépit. Sale. Vieux. Au bout du rouleau.
— J’ai entendu l’appel radio. J’étais à côté. Je suis venu.
— T’arrives toujours pas à dormir ?
— Comme tu vois…
— Tu la connais ?
Un temps d’arrêt. Réfléchir. Regarder les yeux de la fille. Des yeux trop bleus.
— Non, jamais vue. Tu sais qui c’est ?
— Jernin est en train d’interroger le concierge. Pour l’instant, on sait juste qu’elle s’appelle Aurore
Boischel. 18 ans et quelques. Étudiante, bien sûr.
— Bien sûr ?
— T’as pas vu où on est ? Résidence Les Magnolias. Un truc réservé aux étudiants. Des studios à cinq
cents euros. Autant dire que les charmants bambins qui viennent ici ne sont pas des fils de prolos. T’as fait le
tour du propriétaire ?
— Non, je viens d’arriver.
Deux policiers sont postés à l’entrée du studio, empêchant les autres étudiants de pénétrer dans la chambre.

PREMIÈRES LIGNE #101 : Respire de Niko Tackian

PREMIÈRES LIGNE #101

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Le livre en cause

Respire de Niko Tackian

1

Yohan se tenait accoudé au comptoir en zinc, tentant désespérément d’accrocher le regard de la serveuse. Elle avait vingt ans de moins que lui, un corps svelte, et l’entrelacs sombre de ses tatouages dansait sur sa peau claire.

Demain, je serai ailleurs, pensa-t-il en commandant un vieux rhum, son quatrième depuis qu’il avait échoué dans ce rade de la rue Montmartre.

Il fit rouler le liquide ambré dans son verre, observant les petites vagues se coller à la paroi en larmes grasses.

— Demain vous irez tous vous faire foutre !

Son image le narguait dans l’immense miroir occupant l’arrière du comptoir. Un teint d’une pâleur maladive, un nez légèrement aquilin et un menton qui semblait fuir vers le col de sa chemise. Une touffe de cheveux gris marquait sa tempe gauche au milieu d’une épaisse tignasse brune. À tout juste quarante ans, il en paraissait quinze de plus. Dehors, une foule de gamins s’éparpillaient aux tables dressées à même le trottoir pour profiter au maximum de cette nuit printanière. Il les entendait rire, les voyait refaire le monde en se bécotant sans penser au lendemain. Quand avait-il perdu son insouciance ? À bien y réfléchir, il avait oublié jusqu’à sa jeunesse. À quel moment était-il devenu cet ermite pédant et désespérément chiant ? L’écriture l’avait-elle sauvé ou, au contraire, était-elle responsable de tout ce gâchis ? Le visage de Gaïa illumina l’abîme de ses ruminations puis disparut sans qu’il réussisse à l’accrocher. Elle aussi s’est barrée…

Enfoncée dans un bord du miroir, une carte postale montrait un paysage de montagnes et d’érables aux feuilles rouges qui lui firent penser au Canada. Il leva son verre à cette destination inconnue en versant une larme, le vida d’un trait et son dernier souvenir cohérent fut de le déposer sur le comptoir. Ensuite le temps et l’espace se dilatèrent en un fatras insoluble. Il se vit simultanément errant dans les rues de Paris, pendu à l’épaule d’un inconnu auquel il beuglait qu’il était un grand écrivain, couché sur le sol du métro entouré par des bottes de flics à respirer l’urine du quai en implorant la clémence, puis rampant dans des marches d’escalier la tête penchée en avant pour vomir dans une cage d’ascenseur. La serrure de son appartement se transforma en casse-tête qu’il finit par résoudre pour se traîner jusqu’à la salle de bains et passer sous la douche sans se déshabiller. L’eau froide lui fit reprendre ses esprits et une masse de culpabilité commença à lui fracasser le crâne. Il poussa un cri, fut pris d’une toux atroce et sentit ses poumons se vider, son sternum se contracter jusqu’à la douleur. À ce rythme, il ne tiendrait pas plus d’un an. C’est pour ça que tu te barres.

Yohan quitta ses affaires trempées et les jeta en boule dans la baignoire. Demain, tout cela ne serait qu’un souvenir qu’il laisserait derrière lui comme le serpent se débarrasse de sa peau devenue trop étriquée. Le temps reprit son cours et malgré la douleur lancinante qui lui perçait les tympans, il réussit à enfiler des vêtements propres et à s’installer dans le canapé du salon. Sa valise était prête, elle l’attendait dans l’entrée. Pourtant, il n’était même pas certain d’en avoir besoin. Il se remémora les dernières semaines : l’article qu’il avait lu dans le New York Times sur les « évaporés » japonais, ses recherches sur le Darknet jusqu’à la découverte de l’agence Blue Skye. Il avait suffi de quelques entretiens sur des forums sécurisés, un long questionnaire et dix mille euros pour lui offrir ce qu’il désirait le plus : une nouvelle chance.

Son regard se porta vers les étagères et leur empilement chaotique de livres, sans doute ce qu’il regretterait le plus après son départ. Sur la table basse à ses pieds se trouvait une petite boîte en acier poli où miroitait un logo élégant, un triangle d’un bleu profond. Il est temps, décida-t-il en se penchant pour prendre la boîte. À l’intérieur, un écrin de soie noir au centre duquel trônait un unique comprimé aux reflets de nuit. Il attrapa le cachet entre ses doigts et l’observa longuement avant de le placer dans sa bouche et de l’avaler. Ça y est mon gars ! Tu es prêt pour le grand voyage ! Un goût amer lui envahit la gorge et ses yeux commencèrent à cligner de fatigue. Et puis la somme de ses angoisses sembla se dissoudre, comme si les cellules de son cerveau s’étiraient à l’infini. En quelques secondes, son esprit se figea et il sombra dans le néant.

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PREMIÈRES LIGNE #99, Manuscrit ms 408 de Thierry Maugenest

PREMIÈRES LIGNE #99

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Manuscrit ms 408 de Thierry Maugenest

1

New York

Columbia Presbyterian Hospital

 Intensive care unit

23 heures

Sur le lit, un homme, inerte. Une couverture bleue le recouvre jusqu’à la taille. Les bras parfaitement alignés le long du corps, les yeux grands ouverts, il semble se tenir au garde-à-vous face à un être invisible. Tous les muscles de son visage, sous un teint d’ivoire, sont tendus à se rompre. Les capteurs d’un électrocardiographe sont fixés sur sa poitrine tandis qu’une sangle maintient une série d’électrodes sur son front.

Debout à côté de lui, les bras croisés sur sa blouse, le docteur Paul Eatherly observe son patient. De temps à autre, il baisse les yeux vers les données d’un écran de contrôle, vérifie le rythme cardiaque, la tension artérielle, l’oxygénation du sang et la fréquence respiratoire. Puis il fait un pas en avant pour examiner le tracé de l’électroencéphalogramme.

–Tout est parfaitement normal, soupire-t-il, et pourtant, tout est fini…

 Penché maintenant sur l’homme étendu, le médecin considère son visage qui semble avoir été sculpté dans le marbre. Deux rides profondes, creusées de chaque côté du nez, rejoignent les commissures des lèvres, mais aucune expression ne semble plus pouvoir animer ses traits. Jamais Paul Eatherly n’a observé une telle immobilité sur un être en vie. S’adressant soudain à son patient, il demande, sans aucun espoir d’être entendu :

–Qui êtes-vous ? Que vous est-il arrivé ? Pourquoi autant de mystère autour de votre admission dans mon service ?

Au même instant, au cœur de Long Island, une Chevrolet noire roule à vive allure sur la State Highway 495 en direction de Manhattan. À son bord, l’agent spécial Marcus Calleron, lâchant le volant d’une main, écrase un mégot dans le cendrier, avant d’allumer aussitôt une nouvelle cigarette. Depuis la tombée du jour, une violente dépression creusée sur l’Atlantique est remontée sur la côte Est, déversant des trombes d’eau glacée sur tout l’État de New York. « L’hiver s’annonce, pense-t-il en distinguant à peine la voie à travers le pare-brise martelé par la pluie, et je déteste cette saison. »

À tâtons, il glisse sa main dans une poche de son imperméable sur le siège passager, en tire un tube d’anxiolytiques et avale un comprimé, avant de mettre en marche son autoradio. Un flash d’information rappelle aux auditeurs l’essentiel de l’actualité. En entendant la voix du journaliste commenter les événements du jour, Marcus perçoit le gouffre qui le sépare du monde dans lequel il vit. Il tend alors la main vers le vide-poches et prend un disque au hasard, sans même le regarder. Peu après, le chant d’un saxophone emplit l’habitacle.

–Stan Getz, le live de 1964, murmure-t-il. J’ai eu la main heureuse.

Entre deux bouffées de cigarette, il fredonne la mélodie de Singing song pour tenter de chasser l’anxiété qui lentement monte en lui.

Cette sensation, Marcus Calleron la connaît bien. Depuis plus de dix ans qu’il travaille pour le FBI, la même angoisse, empreinte depuis quelques mois d’une profonde lassitude, s’empare de son esprit à chaque nouvelle enquête. Mais, à cet instant précis, tandis qu’il roule à pleine vitesse sur l’autoroute, le malaise se fait plus envahissant qu’auparavant. Lorsque son bureau l’a appelé, au lever du jour, il a ressenti une soudaine amertume. Et en inspectant le domicile de la victime, sur la côte nord de Long Island, il a compris que cette affaire serait différente de toutes celles qu’il avait traitées par le passé.

Au-dessus de lui, un panneau indique que Manhattan n’est plus qu’à quelques miles. Marcus regarde l’horloge numérique de son tableau de bord et se dit qu’il ne rentrera pas chez lui avant deux ou trois heures du matin. « C’est mieux comme ça », pense-t-il, vaguement satisfait de ne pas retrouver cet appartement vide, sans rien de mieux à faire que de regarder des images défiler sur l’écran de sa télé en cherchant un sommeil qui le fuirait à coup sûr.

Il franchit à présent l’East River, remonte la 1re Avenue et tourne dans la 68e Rue. Quelques instants plus tard, il lève les yeux vers l’enseigne du New York Columbia Presbyterian Hospital et arrête sa voiture devant l’entrée principale. La pluie redouble de violence. En regardant les trombes d’eau s’abattre sur son pare-brise, il a l’impression que, depuis ce matin, ses actes et ses pensées lui échappent. « Ce n’est pas moi qui mène cette enquête, se surprend-il à penser, c’est elle qui me conduira où elle le voudra. » Puis, remontant le col de son imperméable, il sort et rejoint l’entrée en courant. Une fois à l’intérieur, il traverse le hall et se dirige vers l’aile B. Son visage est froid, résigné. Il coudoie des personnes sans les voir et s’approche de la porte de l’Intensive care unit, gardée par deux hommes en armes qui en contrôlent l’accès. Sans même ralentir son pas, Marcus Calleron se saisit de son insigne et le présente aux deux vigiles qui s’écartent aussitôt en le saluant. Peu après, il ouvre sans frapper la porte 7 et s’adresse à l’homme en blouse blanche qui s’avance vers lui :

–Docteur Eatherly ? Agent spécial Calleron.

–Je vous attendais. Depuis votre appel, j’ai respecté vos consignes et je n’ai pas quitté un seul instant mon patient.

Tandis que Marcus s’approche en silence du corps étendu sur le lit, le médecin observe cet homme, d’une quarantaine d’années tout au plus, qui vient de faire irruption dans son service. Il est brun, les cheveux coupés court, et son visage mat, grave, est creusé par des rides de fatigue et d’anxiété. Son costume bleu marine dégage une odeur de tabac.

 –Vous avez fait les examens que je vous ai demandés ? demande Marcus d’une voix sèche.

 –Oui, j’ai ici tous les résultats, répond le médecin en se saisissant d’un dossier. Le scanner et l’IRM sont normaux, et aucune trace de contusion n’a été décelée sur le corps du patient.

 –A-t-il été empoisonné ?

–Probablement non, les analyses toxicologiques n’ont rien révélé.

 –Reprendra-t-il bientôt connaissance ?

Embarrassé, le médecin ne répond pas tout de suite. Il enlève ses lunettes, se frotte un court instant le visage et prend une longue inspiration.

–Ce n’est pas si simple. Il me serait plus facile de vous répondre si je savais enfin ce qui lui est arrivé. –Soit ! lâche Marcus Calleron. Mais attention, tout ce que je vais vous apprendre doit rester strictement confidentiel. L’homme qui est allongé sur ce lit est l’ex-sénateur Mark Waltham. Hier soir, il a reçu un inconnu chez lui. Les deux hommes se sont enfermés dans la bibliothèque. Deux heures plus tard, la femme de l’ancien sénateur a entendu son mari pousser un cri horrible. Au même moment, l’inconnu prenait la fuite, quittant la demeure sans laisser aucune trace. En accourant dans la bibliothèque, madame Waltham a trouvé son époux tel que vous le voyez, le regard fixe, incapable de prononcer un seul mot. À présent, dites-moi ce que vous savez.

–Eh bien… voyez-vous… hésite encore le médecin, mon diagnostic va sans doute vous surprendre… cet homme est mort.

–Mort ? s’étonne Marcus, laissant pour la première fois l’émotion affleurer sur son visage. Mais vous me disiez il y a un instant que son rythme cardiaque et sa tension artérielle étaient normaux…

–Oui, je le sais. Il s’agit là d’un syndrome rarissime dans les annales de la médecine. Une forme de mort différente de celle que nous constatons habituellement. Ce n’est pas un coma, et il n’y a aucun espoir de rétablissement. L’esprit de ce patient s’est définitivement déconnecté de la réalité extérieure, bien que son corps continue de vivre par lui-même.

–Pourtant, vous disiez que son scanner et son électroencéphalogramme n’avaient rien révélé d’anormal.

 –C’est vrai. Mais l’imagerie cérébrale a des limites. Elle ne peut dévoiler vos désirs ni vos pensées les plus intimes. Et ici, nous sommes en présence d’un anéantissement total de la volonté. Ce cas s’apparente à une forme foudroyante et irréversible d’état de choc.

 –Quelle en est la cause, d’après vous ?

 –J’espérais que vous pourriez répondre à cette question.

–Pas pour l’instant. Qu’allez-vous faire de lui ? –L’éthique médicale m’ordonne de continuer à alimenter son corps, par perfusion, mais croyez-moi, plus jamais cet homme ne reprendra conscience.

–Vous dites que l’affection est rarissime. Combien de cas analogues ont déjà été recensés ?

–La littérature médicale en rapporte trois avant celui-ci. Le premier a été décrit au XIXe siècle par un médecin russe, le deuxième a été identifié à Naples en 1948 et le troisième cas remonte à deux ans à peine. Il s’agit d’un certain Durrant, un historien, je crois.

–Exact. Howard A. Durrant, un ancien professeur de l’université de Yale, dont le corps est lui aussi maintenu en vie dans le centre de l’État de New York, sa ville d’origine. Les ordinateurs du FBI ont aussitôt rapproché ces deux cas… Les victimes étaient des collectionneurs passionnés de livres anciens et tous deux, au moment de ce que vous appelez leur mort, s’intéressaient de très près à un manuscrit du Moyen Âge.

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PREMIÈRES LIGNE #98, Héloïse, Ophélie Cohen

PREMIÈRES LIGNE #98

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Héloïse, Ophélie Cohen

Enorme coup de coeur

PROLOGUE

Toutes les femmes ont une histoire.

La mienne est plutôt moche.

Ce soir, seule dans la chambre de mon meublé miteux, j’ai décidé de me confier.

Expier mes péchés.

Exorciser la douleur.

Et regarder en face les cadavres que j’ai laissés derrière moi…

Je viens de terminer mon troisième verre. L’alcool anesthésie mes douleurs, mais ce n’est que provisoire, je le sais.

Les violoncelles d’Apocalyptica et la voix de Lauri Ylönon résonnent. Ils bercent ma mélancolie, Bittersweet. Premier acte de l’opéra dramatique de ma vie.

Oublier, pour quelques heures, la déchirure de l’abandon.

Le gouffre qui s’est creusé dans ma poitrine.

Et mes actes, irréparables.

Devant ma psyché, je regarde le reflet de cette personne que je ne reconnais pas. Une jeune femme que l’on dit séduisante et qui a toujours le sourire aux lèvres. Des yeux verts, rieurs. De longs cheveux blonds. Une bouche finement ourlée.

Mais moi je sais ce qui se cache derrière son masque de fraîcheur et de joie de vivre : des cicatrices si profondes qu’elles dégoulinent encore de son malheur et de sa douleur. Des blessures béantes qui suintent et inondent ses yeux de larmes.

Cette nuit, je vais vous o

ffrir un billet pour un aller sans retour dans le passé.

Mon passé…

CHAPITRE 1

Je suis née il y a trente ans.

J’ai poussé mon premier cri, ma mère son dernier.

J’étais préma, comme on dit. J’aurais dû arriver plus tard, mais j’en avais décidé autrement. Déjà fœtus je ne voulais écouter personne, et j’ai mis, pour la première fois, ma vie en danger.

Réanimation, assistance respiratoire, la grande faucheuse a bien failli m’emmener au pays d’où on ne revient jamais.

Or, six semaines après ma naissance, j’étais toujours vivante, malgré les pronostics des médecins. On a décidé de m’appeler Héloïse alors que jusque-là je n’avais été que Elle.

Héloïse parce que cela signifie « bois robuste » en germanique et que je ne voulais pas crever. Pourtant mon père l’avait tellement espéré.

En venant au monde, j’avais tué sa femme, son grand amour, la prunelle de ses yeux. Moi, je n’étais rien d’autre que la chose qui avait pris la vie de celle qu’il aimait.

Enfin, c’est ce que j’ai toujours cru. Pourquoi m’aurait-il abandonnée, sinon ?

Il a quitté l’hôpital le soir de la mort de ma mère.

Je ne sais pas qui il est, si je lui ressemble ou si c’est d’elle que j’ai hérité les traits.

Je ne sais rien de mes origines, en fait.

À la sortie de la maternité, orpheline, j’ai été placée en pouponnière.

Un autre combat a commencé.

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PREMIÈRES LIGNE #97, Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PREMIÈRES LIGNE #97

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Meurs, mon ange, Clarence Pitz

PROLOGUE

JAKARTA

Le ferry fend la mer de sa coque noire, s’approchant des quais bétonnés de Tanjung Priok, au nord de Jakarta.

Un homme, la peau mate et les cheveux sombres, se tient debout à l’avant du bateau, respirant les effluves marins et goudronnés du port dont les bâtiments, encore flous, se mêlent au gris du ciel chargé de nuages bas.

Il devrait être nerveux, craindre pour sa liberté, voire sa vie. Mais il n’en est rien. Il est sûr de son plan, a confiance en ses contacts et sait que personne n’osera jamais le trahir. Pas lui. Pas le mec qui pèsera bientôt des milliards de roupies. Son petit négoce avec la Hollande fonctionne à merveille. Les deux premières livraisons ont été un succès. De quoi lui permettre d’investir et faire fructifier ses business. L’officiel et l’officieux. Le visible et le planqué. Le légal et le prohibé.

Avant qu’il ne sache tout à fait distinguer les containers et les hangars qui s’étendent de toute leur laideur sur la terre ferme, il redescend une dernière fois dans les cales. Il n’est pas inquiet, mais on n’est jamais trop prudent. On lui a refilé une sacrée somme pour ramener ce type et ce gosse dans le vieux cargo. Il n’a pas intérêt à foirer. Pour leur village, cet argent doit représenter des années de labeur dans les rizières. Ils doivent être d’une grande valeur. Des gens importants, sans nul doute. Il n’a pas posé de questions. Il a accepté le transfert.

Une marche de métal rouillé grince sous la lourdeur de son pas. Les murs de la pièce sombre et humide suintent des relents de corrosion et d’eau salée. Le bruit des machines lui percute les tympans et couvre les cris du bébé qui proviennent du fond de la cale. Les pleurs, puissants, s’étouffent sous l’épaisseur des parois d’une caisse en bois, mais ne 

faiblissent pas malgré le bercement des flots et les gestes apaisants d’un père aussi bienveillant que désemparé.

L’odeur de rouille se mêle à celle de la crasse, miasmes de transpiration, urine et vomissures. L’homme s’approche de son étrange marchandise, en aperçoit d’abord les pieds dont un est solidement attaché à une chaîne. Des mollets d’une maigreur affligeante apparaissent lorsque le prisonnier tend les jambes, les laissant dépasser du cageot dans lequel il s’est bâti un nid peu douillet et sinistre.

L’homme est rassuré. Les deux sont toujours vivants. Il sera payé.

Il sent le navire ralentir et comprend qu’ils débarqueront dans quelques minutes. Il ordonne au père de replier ses jambes et de rester à l’étroit dans la caisse. Le malheureux refuse, implore, hoquette de peur. Alors, l’homme se place face à lui, lui qui n’est plus que l’ombre de lui-même, lui que toute dignité a quitté. Le maton tape du pied sur le sol si fort que toute la carcasse d’acier tremble et résonne tel un concert de gongs chinois. Effrayé, le captif serre un ballot de linges jaunâtres contre lui, un amas de tissus aux humeurs surettes d’où émanent des pleurs lancinants. Il se terre au fond de sa geôle de pin, se tapit en son antre exigu et crasseux, se cogne à ses parois constellées de traces de vomi et de matières fécales et renverse un bol de bouillie de riz d’un geste maladroit. Sa peau, trop tendue sur ses os saillants, se tuméfie lorsqu’elle se frotte à la surface rugueuse de l’abri de fortune, à la fois enfer et refuge.

L’homme est satisfait, sa marchandise lui a obéi.

Il se penche pour ramasser une planche carrée puis prend soin de bien refermer la boîte, plongeant les deux captifs dans l’obscurité complète.

Comme il entend encore des pleurnichements, il donne un violent coup de pied dans le bois et ordonne :

— À partir de maintenant, tu la boucles et tu te débrouilles pour que le mioche fasse de même. Si on vous repère, vous êtes morts.

Sur le quai, à quelques mètres à peine, des dockers attendent le débarquement du ferry. Deux flics aussi.

Quelques minutes plus tard, l’un d’eux fouillera les cales, inspectera quelques containers et vérifiera une série de documents avant d’y apposer un tampon.

L’autre, pendant ce temps, se verra remettre une enveloppe.

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