True Detective (saison 1)

True Detective:

« Une série magistrale, d’une élégance rare, exceptionnelle »

SYNOPSIS

La première saison se déroule en Louisiane, en 1995, et narre l’enquête de deux inspecteurs de la Louisiana State Police, Rust Cohle et Martin Hart, chargés de résoudre le meurtre d’une jeune femme coiffée de bois de cerfs et tatouée de dessins sataniques. Alors qu’ils ont quitté la police, ils sont contactés en 2012 par deux autres inspecteurs quand un meurtre similaire a été commis.

True Detective une série d une rare intensité.

Dès le pilote, on reste scotché. Tout est là. Le scénario, le décor, les personnages. Le flic à l’ancienne et le flic génialement cintré , le doux rêveur et la grande gueule, le solitaire et le père de famille. . Du déjà vu, ça c’est ce que vous croyez, mais détrompez-vous, si True Detective reprend les schémas des polars stéréotypés, c’est pour mieux les dépasser.

Résumé détaillé de l’épisode pilote :


La longue obscurité lumineuse

En 1995 en Louisiane, Martin Hart et Rustin Cohle enquêtent sur le meurtre rituel de Dora Lange, une ancienne prostituée. Un symbole a été peint sur son dos et elle avait des bois de cerf sur sa tête. Elle avait les yeux bandés et a été posée en position de prière près d’un grand arbre solitaire. Les enquêteurs retrouvent aussi de nombreux treillages de brindille sur la scène de crime. Cohle est convaincu que Dora n’est pas la seule victime mais Hart est sceptique quant à cette idée. Ils découvrent après le cas de Marie Fontenot, une petite fille disparue cinq ans plus tôt mais aucune enquête n’a été ouverte.

Hart invite Cohle à dîner sans savoir que c’est le jour d’anniversaire de la fille décédée de Cohle. Cohle accepte à contrecœur et arrive au dîner ivre. Hart et Cohle enquêtent sur la disparition de Marie Fontenot et visitent Danny, l’oncle de celle-ci. Dans une cabane de jeu, Cohle retrouve un autre treillage de brindille.Dix-sept ans plus tard, Cohle et Hart sont interrogés séparément, à cinq jours d’intervalle, sur Dora Lange par les détectives Thomas Papania et Maynard Gilbough. Hart et Cohle ne sont plus en contact depuis 2002. Les détectives montrent à Cohle une photo d’une autre fille dont le corps a été posé de la même manière que celui de Dora Lange. Papania et Gilbough veulent savoir comment le tueur aurait pu frapper à nouveau s’il a été rattrapé en 1995.

Touchez l’obscurité et c’est elle qui vous touche.

  • Créée par Nic Pizzolatto
  • Avec Matthew McConaugheyWoody HarrelsonMichelle Monaghan
  • Format : 60 minutes
  • Genre : Drame, Policier
  • Nombre d’épisodes dans la première saison : 8
    1. The Long Bright Dark (La longue obscurité lumineuse)
    2. Seeing Things (Visions)
    3. The Locked Room (La chambre forte)
    4. Who Goes There (Qui va là ?)
    5. The Secret Fate of All Life (Le destin secret de toute vie)
    6. Haunted Houses (Maisons hantées)
    7. After You’ve Gone (Après ton départ)
    8. Form and Void (Forme et vide)


• Date de 1ère diffusion US : 12 JANVIER 2014 (HBO)
• Date de 1ère diffusion FR : 13 JANVIER 2014 (OCS City)
• Date de sortie DVD : 11 JUIN 2014
• Distributeur : WARNER HOME VIDEO
• Titre original : TRUE DETECTIVE
• Création : Nic Pizzolatto

• Synopsis : La traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Laissez-vous convaincre par cette série puissante et vertigineuse

La série navigue sans cesse entre deux temps pour nous plonger dans une enquête tortueuse et fascinante.

Interrogés par Thomas Papania et Maynard Gilbough , Martin Hart et Rust Cohle se remémorent leur enquête la plus célèbre. Pour ces ex-partenaires de la Division des Enquêtes Criminelles de Louisiane, tout a commencé 17 ans plus tôt… En 1995, Dora Lange, une prostituée, est découverte atrocement assassinée ; la mise en scène du cadavre laisse penser qu’un tueur en série aux rituels occultes sévirait en Louisiane. Dès lors, la traque de l’assassin devient une véritable obsession pour Martin et Rust, au risque de détruire leurs vies privées.

Deux lignes temporelles de narration nous sont proposés.  On suit l’enquête sur un meurtre à caractère rituel en 1995 et puis on apprend des détails sur cette sordide enquête tout au long des interrogatoire séparés de  Rust et Martin. La vérité est enfouie dans le passé.

Notre série vaut aussi par réalisation époustouflante de Cary Joji Fukunaga.

Il filme comme personne la traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de nos deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Il fait de la Louisane le décor parfait de cette enquête hors norme. Il fait un choix esthétique incroyables avec des jeux de lumière époustouflant. Il joue avec l’histoire de la Louisane, avec ses croyances ancestrales encrées dans le cœur de la population locale. Il retranscrit à merveille ses autochtones enlisés dans leur quotidiens où misère et pauvreté se relaient jour après jour. Ceux que l’on appelle les redneck, les ploucs, les rustres. Ceux qui vivent là, laissés pour compte après l’ouragan Katerina. Et puis il y a aussi les paysages, les paysages de Louisiane et son fameux bayou, les lieux sombres et angoissant qui collent parfaitement au son scénario original et obscur de Nic Pizzolatto.

Nic Pizzolatto donc j’avais adoré le roman Galveston.  Une révélation littéraire exceptionnelle, la fuite éperdue de trois personnages meurtris en quête de rédemption et d’espoir, un road trip plein d’alcool, de crimes et de colère au coeur de l’Amérique des déshérités. et déjà du coté de La Nouvelle-Orléans .

Alors si vous n’avez pas encore vu True Detective , foncez découvrir cette envoûtante saison 1.

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PREMIÈRES LIGNES #6

PREMIÈRES LIGNES # 6

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livres choisi :

Chasseurs d’esprit d’ Isabelle Bourdial

PREMIÈRES LIGNES # 6

PROLOGUE

Non, ce n’est pas Liza Minnelli. Il trouve qu’elle lui ressemble pourtant, avec ses cils gainés d’une épaisse couche de mascara, ses globes oculaires saillants, ses lèvres charnues. La même laideur fascinante, la même manière de chanter, appuyée, entêtante…

Start spreading the news

I’m leaving today

Cette voix mordante qui ne lui laisse d’autre choix que d’écouter, de s’emplir des célèbres notes jusqu’à saturation. Il voudrait crier grâce mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

Dans l’atmosphère opaque et dense, les sons se frayent un chemin jusqu’à ses tympans. Il en perçoit les vibrations, suit leur progression, les sent vriller son cortex, exploser en gerbes au fond de sa boîte crânienne.

I want to be a part of it

New York, New York

La chanson se déroule comme un dévidoir qui s’emballe.

These vagabond shoes

Are longing to stray

Right through the very heart of it

New York, New York

Pourquoi reste-t-il là à l’écouter ? Il tente de se lever mais ne cerne plus les limites de son corps. Crier, l’interrompre, la faire taire enfin ! Impossible de se dérober à cette chanson obsédante. Il se sent flotter, s’absorbe dans une rêverie sans objet ; reprend conscience, pour remarquer que la chanteuse a même copié sur l’actrice américaine cette façon de happer l’air, juste avant d’aborder le refrain. En refusant d’inspirer en catimini, d’user pour respirer d’une discrétion professionnelle requérant tout son art, elle reprend son souffle goulûment, sans pudeur.

I want to wake up in a city

That doesn’t sleep

And find I’m king of the hill

Top of the heap

Il sombre à nouveau. S’abîme entre deux eaux, se laisse dériver dans le néant… Mais la mélodie se lance dans son sillage, harponne son esprit, le ramène au rivage. Vaincu il se laisse tanguer au rythme de la musique. La chanteuse sollicite la note sur laquelle sa voix libère toute son énergie.

It’s up to you

New York, New York

Et la litanie reprend. Le même visage trop fardé s’impose. Prisonnier d’un cauchemar qui tourne en boucle, il a la nausée. Quand soudain, un bruit incongru écorche la partition rabâchée, voile les vocalises de la pseudo Liza. Un timbre perçant qui sonne vrai, et qui pourtant ne cadre pas avec cette scène : le cri d’une mouette. L’appel de l’oiseau sème un peu plus la confusion dans son esprit. Pour la première fois, il se demande où il est…

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la fin du premier chapitre

Souvenez vous je vous proposais le début ICI et la suite là .

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Évidemment ce n’est pas très grand chez Réjane, et Moe observe les deux pièces, la gorge serrée. Déjà la jeune femme lui avait dit : Tu verras, j’habite à Paris, c’est géant, Paris ; mais pendant le trajet qui les amenait à la ville, quand Moe en avait reparlé tout excitée, c’était devenu autre chose : Paris ? Ah oui, enfin, juste à côté. En banlieue, au sud – et Moe avait eu ce très léger tic au coin de la bouche, pas grave avait-elle murmuré, et puis elle avait découvert les immeubles gris juxtaposés, les commerces au bas des tours, moins bien que ce qu’elle avait imaginé c’est sûr, mais elle avait fait bonne figure, l’important c’est d’être partie.

Réjane insiste pour qu’elle prenne la chambre avec l’enfant ; elle refuse net. Aménage dans le salon une sorte de niche derrière le canapé, un refuge de deux mètres carrés pour que le petit se sente protégé, maintenant qu’il n’y a plus de berceau. Réjane déroule une couette par terre.

— Ça lui fera un matelas. Il va être bien là-dessus.

Elles dînent en regardant une émission de variétés à la télévision, affalées sur le canapé. Quand Réjane va chercher des bières à la cuisine, Moe se penche sur la télécommande, baisse le son. Derrière elle, l’enfant ne dort pas. Ne fait pas de bruit non plus, les yeux grands écarquillés, appliqué à explorer les murs et le plafond en agitant les mains, la bouche entrouverte en un rond parfait. Moe chuchote :

— Ça va aller maintenant. Ça va aller mieux.

Les pupilles noires croisent son regard un instant, aussitôt happées par le tissu rouge sur l’accoudoir, la lumière de la lampe contre l’étagère, au fond de la pièce.

— Tu verras, dit Moe même s’il ne l’écoute déjà plus.

Dans la nuit, elle entend la respiration courte du petit, sait qu’il est à nouveau éveillé. La lueur des réverbères se glisse par les interstices des volets, à peine coupée par les voitures qui passent inlassablement, comme si la vie ne s’arrêtait jamais le long du macadam, ni les lumières ni les moteurs, et Moe prend l’enfant à côté d’elle sur le canapé déplié.

— Il faut dormir. On sera fatigués demain, sinon.

Mais le bruissement de la ville les interpelle et les dérange, les heures noires n’en finissent pas. La joue contre la tête du petit, Moe écoute le souffle de son fils, qui s’apaise enfin lorsque l’aube paraît, et la torpeur les engloutit soudain, dormir – un abandon si doux et si profond. Un peu plus tard – mais cela semble quelques minutes à peine –, la porte de la chambre s’ouvre, l’eau coule dans les toilettes. Réjane allume la lampe en entrant dans la pièce et Moe les recouvre avec la couverture l’enfant et elle, un geste vif, protecteur et furieux. Dos tourné à la petite cuisine, elle fait écran de son corps, empêche le ronronnement de la cafetière de les atteindre, et les informations à la radio, et les jurons de Réjane qui se prend les pieds dans la housse du canapé. Elle reste longtemps allongée après que la porte d’entrée se referme, la colère encore, qu’est-ce que tu fais là, ma fille, est-ce vraiment cela que tu voulais, le nœud dans le ventre – la campagne lui manque, et même Rodolphe, et même la vieille.

*

Le troisième jour, Réjane exige qu’elle déménage avec le petit dans la chambre, ce n’est plus une question de politesse, les bonnes manières elle s’en moque.

— J’en peux plus, moi, de buter sur vous deux quand je me lève pour aller travailler, faire attention à pas le réveiller, allumer la moitié des lumières, ça va. Je veux pas m’énerver chaque matin pour des gens qui restent au lit toute la journée.

Moe rassemble ses affaires en bégayant.

— Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans trois agences d’intérim. Je vais trouver quelque chose, promis.

— C’est ça. Tu me diras.

— Je suis désolée pour le dérangement.

Réjane se radoucit à moitié.

— Non, c’est moi, ils me prennent la tête au boulot, j’ai les nerfs. Et puis ça ne va pas durer éternellement, cette situation, hein ? Dès que tu auras un travail, tu pourras louer un endroit à toi, un studio, une chambre.

— Oui bien sûr.

— Il y en a, des emplois, pour ceux qui veulent vraiment. Je ne m’inquiète pas pour toi.

— C’est juste que sans diplôme…

— Et puis quoi, les diplômes, ça n’a jamais fait la qualité d’une personne, je t’assure.

— Je ne sais pas quoi répondre quand on me demande ce que je cherche.

— Comme poste ?

— Oui.

— Oh la la, des tas, Moe, des tas ! Des petites mains dans les administrations, il en faut tout le temps. Ou des femmes de ménage. Dans les banques. Ou dans les hôpitaux.

— Dans les hôpitaux je préférerais.

— Eh bien voilà, tu leur dis ça, que tu vises un emploi d’aide quelque chose dans la santé. Avec les vieux. Du travail, là-dedans, c’est autant qu’on veut.

— D’accord.

— Alors tu y vas à fond et tu souris.

— Oui.

— C’est à quelle heure, ton premier rendez-vous ?

— Dix heures.

— Je croiserai les doigts pour que ça marche.

— Merci.

— Ce soir, c’est champagne, hein !

*

Mais le soir ce n’est rien du tout, et Réjane ronge son frein sur le canapé en écoutant pour la quatrième fois les précisions de Moe qui revit douloureusement les entretiens de l’après-midi.

— Quand elle t’a demandé si tu avais de l’expérience, tu as dit non ? J’y crois pas.

— Mais c’est vrai, je n’ai jamais travaillé avec des personnes âgées.

— Fallait dire oui !

— Elle m’aurait posé des questions. J’aurais eu l’air de quoi ?

— Et ta belle-mère ? Et tes clientes pour les ménages ? C’est toutes des vieilles !

— Oui mais…

— Tu as bien fait des pansements pour la mère de Rodolphe, ou pas ? Et tu cuisinais pour les autres, et passer l’aspirateur et nettoyer les salles de bains, enfin tout ça, c’est bien que tu sais le faire, ma parole ! Et les piqûres ? et les sondes, t’en as parlé de tout ça ?

— Je…

— Il faut apprendre à te vendre, Moe. Te vendre ! Pas aller mendier un job mais montrer que tu vaux le coup. Qu’est-ce que tu as dans le crâne, bon sang ?

Moe baisse la tête, se mure dans le silence. Réjane continue son monologue terrifiant. Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. La tête entre les mains, elle appuie sur ses yeux, les larmes débordent, il ne faut pas que Réjane voie. Essuie discrètement, comme si elle se frottait le nez. Avaler le goût salé sans bruit, sans renifler. Arrêter de vouloir se rencogner sous le canapé et ne plus jamais en sortir.

— Et lui ? se raidit soudain Réjane en montrant l’enfant. Tu en as fait quoi pendant tes rendez-vous ?

Moe déglutit à grand-peine.

— Je l’ai laissé ici. J’ai fait au plus vite.

Mais ce n’est pas vrai ; c’est juste pour que Réjane la laisse tranquille, cesse de parler et de crier, se taise enfin. L’enfant, elle l’a pris avec elle. Sage tout le temps. Et pourtant dans les trois agences, les femmes lui ont demandé pourquoi elle venait avec, surtout celle qui cherchait pour la maison de retraite, et Moe a dû se défendre, essayer d’expliquer, en vain.

— Je n’ai personne pour le garder aujourd’hui. Quand j’aurai du travail bien sûr…

— Mais je ne peux pas vous envoyer chez un employeur avec un bébé dans les bras.

— Non bien sûr. C’était juste pour le rendez-vous, je me suis dit que vous comprendriez.

— Je comprends. Moi. Mais pas un employeur.

— Je le laisserai à une amie.

— Maintenant ?

Un instant d’affolement, cela s’est vu dans ses yeux elle en est sûre, même si elle a acquiescé très vite.

— Le temps de prévenir.

— Moi, c’est tout de suite que je dois présenter un agent de blanchisserie. Est-ce que vous pouvez tout de suite ?

— Dans une heure. Je vous le promets.

— Et vous croyez que je vais vous prendre au sérieux ?

— S’il vous plaît. Laissez-moi une chance.

— De la chance, tout le monde en veut. Ce n’est pas de la chance qu’il faut.

— C’est non alors ?

Difficile de ne pas pleurer en repensant à la fin de l’entretien, le regard réprobateur de la femme sur elle et ce très léger contentement au coin des lèvres, peut-être qu’elle-même, elle laisse son enfant à une assistante maternelle ou dans une crèche chaque matin, renvoyée par Moe à l’abandon de ses petits, à l’absence, aux enfants qui connaissent mieux les nourrices que leur propre mère. Moe s’est levée. Jusqu’à ce qu’elle referme la porte sur elle, il n’y a plus eu un mot.

*

Dans la nuit de la ville encore, elle caresse la tête de l’enfant, presque sans y penser, un geste instinctif, réconfortant, le même que lorsqu’on prend dans les bras un chat qui ronronne, la consolation au bout des doigts, si cela pouvait suffire. Il dort, lui le petit, un ange apaisé que rien n’émeut, il s’est habitué déjà à la lueur des phares qui court toute la nuit sur son visage, et peut-être dans ses rêves l’a-t-il remplacée par des étoiles filantes.

Sa respiration calme et profonde. Les fossettes sur ses joues, lui qui sourit même dans son sommeil, avec cette confiance inouïe, croire que rien de mauvais ne peut lui arriver.

Moe est étendue à côté de lui, un bras replié sous la tête, les yeux rivés aux yeux fermés, aux paupières qui tressaillent, aux longs cils de fille. L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas. Parfois il remue un poing, ouvre un doigt. Le referme. Chuchote sans un son, articulant des mots inconnus, la bouche arrondie sur une surprise, une gourmandise. Moe se retient de le réveiller en le serrant contre elle, malgré l’élan qui lance dans son ventre et dans son cœur à croire qu’elle va l’enrouler, le ramener vers elle et qu’il n’y ait plus le moindre espace entre leurs deux corps, que leur chaleur irradie et les fasse rire, une coupure de tendresse, un lambeau volé à l’horrible journée.

Et demain il faudra recommencer.

Le pincement au fond de la gorge.

Demain Moe a un seul rendez-vous. Mais à cet instant une volonté féroce l’enveloppe, pour la petite chose endormie près d’elle, qu’elle puisse boire et manger à sa faim, grandir ailleurs que derrière un canapé ou dans une chambre qui n’est pas la sienne, avec des arbres surtout, et une rivière au fond du jardin, pour le bruit des oiseaux et celui de l’eau.

Moe s’assoupit par intermittence. Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre. Pour l’instant, ni le petit appartement ni l’impatience visible de Réjane à les voir quitter les lieux l’enfant et elle ne justifie qu’elle se réjouisse. Et elle y pense d’un coup : pour l’instant, c’était mieux avant. Trois jours et demi, elle a tenu.

Et elle voudrait faire marche arrière.

Y réfléchit une partie de la nuit. Rentrer tête basse en implorant le pardon. Affronter le regard triomphant de la vieille, les moqueries méchantes de Rodolphe, opiner à tout, son erreur, l’évaporation de sa fierté, ce qu’il faudra faire pour qu’on accepte de la reprendre. Comme une marchandise que personne ne se dispute.

Entre minuit et trois heures, elle est prête. Compose le numéro de Rodolphe sur son téléphone : elle n’aura qu’à appuyer sur la touche appel au petit matin. Elle s’endort, quelques minutes ou davantage, mortifiée mais rassérénée, la solution est là, au bout de son index. À cinq heures, réveillée à nouveau, elle se dit qu’elle ne pourra pas. Efface les chiffres du cadran du portable, sent revenir l’angoisse au fond de ses entrailles. Elle somnole encore un peu, pose des jalons pour se rassurer, si elle ne trouve aucun travail d’ici la semaine prochaine, elle appellera ; si elle flanche avant, elle appellera. Et si en se levant dans une heure et demie, la force lui manque, elle appellera aussi.

Mais là, il faut y aller, ma fille, parce que Réjane ne va pas supporter longtemps que tu te traînes comme ça, avec ta tête de souris mouillée sous l’orage, tu ressembles à quoi, si tu crois que c’est ton air malheureux qui va te faire décrocher un travail, des gens malheureux il y en a plein, on en a assez de les voir, marre, alors, les embaucher en plus ?

Moe revoit sa grand-mère quand elle lui faisait la leçon, frappant des mains à la fin pour la chasser ou lui donner de l’élan, de la même façon qu’elle écartait le chat qui avait fini sa gamelle, Pfiou pfiou, maintenant c’est l’heure d’attraper les mulots, dehors, allez, dehors, allez chercher – elle vouvoyait le chat, par courtoisie, disait-elle, et par habitude.

Un mulot ou un travail. Étendue dans la nuit qui s’achève, Moe répète les mots en silence. Pfiou pfiou. Allez chercher. Elle sourit. Quand le chat ne voulait pas, sa grand-mère l’aidait du bout du balai. C’est peut-être cela qui lui manque à elle, un bon petit coup sec histoire de recaler les choses en ordre et de lui remettre la tête à l’endroit : à présent qu’elle a quitté Rodolphe, elle est bel et bien seule pour les assumer, l’enfant et elle. Elle peut toujours se lamenter pendant des semaines, c’est elle qui l’a voulu, tout ça. Debout, Moe. Aujourd’hui tu n’as qu’un seul rendez-vous, mais ce travail-là, il te le faut. C’est quoi, déjà ?

Alors quelques heures plus tard, elle ravale son accent chantant et sa démarche trop douce, affermit sa poignée de main en entrant dans le bureau où on l’attend, essaie de ne pas penser à l’enfant dans la voiture, à Réjane si elle l’apprend. L’enfant dans la voiture. Non, non, ne pas y songer, pas une seconde, l’entretien va durer quinze minutes, quinze minutes sans l’idée du petit qui la déconcentre – si elle a déjà travaillé dans le secteur, lui demande-t-on.

Car elle a volé les clés de la Polo de Réjane dans le tiroir du meuble d’entrée pour emmener le petit avec elle à ce rendez-vous ; c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé. Elle ne va pas le planter des heures tout seul dans l’appartement, il lui arriverait quelque chose, forcé, quand la guigne vous tient. Non : elle le laisse dans la voiture. Le cale avec des couvertures dans un carton récupéré au supermarché, le cœur battant déjà trop vite. Elle entrouvre la fenêtre, l’abaisse pour faire de l’air, la remonte si quelqu’un essayait de la descendre, de prendre l’enfant. File au dernier moment en courant dans la rue, arrive à l’heure exacte qui lui a été donnée, expliquant déjà qu’elle a un autre rendez-vous et qu’il lui sera impossible d’attendre. Elle sait que cela ne fait pas bonne impression.

Mais ce jour-là, on lui dit oui.

On lui donne une adresse, elle signe un contrat sans le lire.

Du ménage dans une entreprise, de six heures à huit heures le matin, et le soir de dix-huit heures à vingt heures. C’est peu mais les horaires décalés améliorent le salaire. En sortant de l’entretien, Moe lève un poing au ciel en riant. Elle crie, Pfiou, pfiou ! Le soir, Réjane commencera par tiquer en calculant que cela ne fait que quatre heures de travail par jour, puis elle se ravisera. Elle dira : Oui. Oui, c’est bien. C’est un début.

*

Le lendemain à l’aube, Moe installe l’enfant dans un cabas que Réjane lui a prêté, le presse contre elle, avec le papier sur lequel sont indiqués le parcours du métro, les deux correspondances, la direction à suivre. Les yeux écarquillés tel un animal terrifié, Moe reste collée aux portes pour ne pas manquer les stations, on la bouscule, on la regarde de travers. La sueur lui coule dans le dos, le long du ventre, de grandes plaques rouges la chauffent sur la gorge et derrière le cou. Ses bras tremblants autour du sac qui abrite le petit toujours sage, hypnotisé par les néons au plafond des wagons. Lorsqu’elle émerge enfin des sous-sols crasseux, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle.

*

Il y a deux Espagnoles dans l’équipe qui se regroupe lentement devant le grand bâtiment, une fille de l’Est avec des yeux d’un bleu glacial, deux Africaines volubiles, et elle Moe, avec l’enfant dans le cabas comme si elle partait faire le marché. Les autres ne se sont pas approchées, rien dit, l’observent en biais, cherchent d’où elle vient sans doute avec sa peau des îles, parlent d’autres langues. Seule sur le trottoir, Moe écoute leurs rires, sait qu’ils se font à ses dépens. Son corps se resserre et l’étouffe. Ne serait-ce le petit avec ses grands yeux d’ange dans le sac, elle se serait déjà enfuie, aspirant l’air pollué dans une course inutile et nécessaire, et le macadam sous ses mauvaises chaussures, qui brûle la plante des pieds. Mais voilà l’enfant la contemple, elle ou les dernières étoiles dans le jour levant, qu’importe, cela pourrait être elle, elle reste. Compte l’argent à venir ce soir, demain, à la fin de la semaine, le nombre de mois pour recueillir le montant du voyage, il faut que Réjane accepte de la garder chez elle. Jamais encore elle ne s’est demandé ce qu’elle ferait une fois rentrée là-bas. Ne pas se poser la question. Elle a mis l’enfant sur une table, vide les corbeilles, passe une lingette sur les bureaux. Le chef est le seul à lui avoir dit bonjour. Quand il est apparu au bout de la rue, les femmes ont murmuré entre elles : Le voilà, voilà le chef, et cela ressemblait à des grognements, à des morsures. Il les a toutes saluées cependant. C’est lui qui avait les clés du bâtiment. À l’intérieur, il a ouvert un local et a montré à Moe un chariot rempli de produits et de sacs-poubelle, un seau pour l’eau, un balai éponge pour nettoyer le sol en vinyle. Tu vas faire ce côté-là de l’étage, il a dit. De l’autre côté, il y a la fille de l’Est, il l’appelle « l’Ukrainienne ». Les Espagnoles sont en bas, les Africaines au deuxième. Quand ce sera fait, elles se décaleront toutes vers le haut, du troisième au cinquième étage. Le chef s’en va. Quand Moe croise l’Ukrainienne, elle l’entend marmonner. Le chef s’en va toujours. Prendre un café, faire ses calculs, parier sur les chevaux. Il revient un quart d’heure avant la fin pour les houspiller. Le soir, le chef a changé, mais c’est la même histoire.

*

En passant, le chef a dit à Moe : C’est quoi ça, c’est ton gosse là-dedans, faut pas amener un gosse ici.

— J’ai prévenu l’agence, a répondu Moe. Je ne peux pas faire autrement au début, je vais trouver une solution. Mais il n’y a jamais de problème avec lui, il est sage.

Le chef a tiqué. Il ne sait pas que Moe lui ment, elle a l’air si incapable, avec son regard de souris piégée.

Ça se fait pas, il répète. Si on a un contrôle. Et puis il est parti, et Moe a recommencé à respirer.

*

Soir et matin pendant une semaine, elle nettoie, balaie, vide, essuie. Personne ne lui parle ; elle ne sait même pas comment s’appellent les autres femmes. Parfois l’Ukrainienne, quand elles se rejoignent pour monter au quatrième, lui fait un geste d’attente. Trop tôt. Elle explique mais Moe comprend mal avec cet accent guttural et rapide qui déforme les mots, et il faut ce geste vraiment, les mains descendant en signe d’apaisement, pour qu’elle s’arrête et hausse les épaules.

— Mais pourquoi ?

Et l’autre qui reprend son langage étrange et tous ces mouvements de bras, des reproches, des informations, Moe ne sait pas, jusqu’à ce qu’une main lui prenne la manche et l’oblige à s’asseoir, lui montre sur le grand mur du fond l’horloge qui, elle le devine peu à peu, n’est pas à la moitié – la moitié de la séance, la moitié du temps. Ce n’est qu’à sept heures qu’elles se remettent au travail, et au-dessus et en dessous Moe entend les Espagnoles et les Africaines bouger au même moment qu’elles, assises elles aussi depuis dix minutes ou quinze ou vingt, mais il faut remplir les deux heures et l’accord ne se discute pas, on passe à l’étage suivant quand la pendule est sur le sept, que ce soit du matin ou du soir.

Le troisième jour, Moe a compris, l’Ukrainienne n’a plus besoin de la retenir, elle berce l’enfant en attendant de rentrer cabas et chariot dans l’ascenseur pour aller au quatrième, rien ne presse, du coin de l’œil elle surveille le chiffre sur l’horloge.

*

Qu’il est doux le froissement de l’argent qu’elle tient dans sa main samedi soir, une semaine de travail entre ses doigts et les quatre billets de cinquante devant son nez, elle rit, cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu une telle somme sur elle, elle met les billets dans la pochette serrée autour de sa taille. Le chef a donné les enveloppes et, toutes, elles ont sorti l’argent qu’elles ont glissé dans une blouse ou une poche, trop peu d’argent, mais quand on n’a pas de papiers – ou pas de compte en banque, comme Moe, il faudra qu’elle en ouvre un, ce sera mieux. Les autres femmes ont pris leur paie sans même regarder, sans sourire, rien, juste partir, fermer la porte derrière elles en attendant de reprendre mardi, et elle Moe est restée, idiote, pour remercier le chef.

Tu veux revenir travailler ici, il a dit.

Oui bien sûr.

Il faut qu’il donne son accord à la direction et Moe acquiesce de la tête, Oui oui. Il rit :

— Et alors toi, tu fais quoi pour moi ?

Elle ne comprend pas, Moe, et elle montre l’étage propre, qu’il vérifie s’il trouve la moindre poussière, le moindre papier oublié dans un coin, impossible, mais ce n’est pas de cela qu’il parle et il lui explique vite, pas de mots, juste les mains glissant sur ses hanches à elle, elle pousse un cri. Il dit encore :

— Tu veux travailler oui ou non ?

— Oui mais…

— Te sauve pas, ma jolie – et il la coince contre le bureau, collé contre elle trop près trop chaud, Moe crie une nouvelle fois, le dos cassé en arrière pour échapper aux mains qui s’égarent sous sa chemise et dans la ceinture de son jean, à côté d’elle l’enfant la regarde depuis le cabas posé là, des petits yeux ronds étonnés, non, non, pas avec l’enfant, un sursaut, elle gifle le chef de toutes ses forces, les ongles recourbés dans une griffure qui déchire la joue et le cou devant elle, le hurlement :

— Salope, salope !

Mais elle n’entend déjà plus, elle a attrapé le sac avec le petit et se précipite vers la porte, l’escalier, la rue, le soleil encore chaud, les gens – après plusieurs minutes elle s’arrête, hors d’haleine, se retourne. Personne. Poser le cabas un instant, se reboutonner. Dire à ces fichues jambes de ne plus trembler, du coton, elle voudrait s’asseoir et que son cœur retrouve un rythme normal, hein, parce que s’il continue, ça va lâcher c’est sûr, oh le dégueulasse, l’ordure. Alors elle se met à pleurer, pas tant sur l’incident que sur le travail disparu, tout à recommencer, et si cela ne revenait pas. Prendre la voiture de Réjane en cachette, se couler dans le regard des recruteurs. Compter les secondes et les minutes avant de retourner, et cette prière quand elle a vu l’enfant derrière la vitre et qu’elle l’a abandonné – tout ce qu’il faudra refaire, et les nœuds dans son ventre, les mensonges dans sa bouche.

À la terrasse d’un café, elle a fini par demander un verre de vin blanc, un petit chablis que le serveur lui conseille, le verre est froid contre sa joue, le vin joyeux court dans son palais. L’enfant est assis sur ses genoux, ne réclame rien. Tous les deux le même regard droit devant eux, et Moe l’observe en coin, à quoi pense-t-il le petit, dans les bras de sa mère incapable de garder un travail, s’il devine, s’il attend quelque chose. Il la cherche des yeux, l’entend l’appeler au-dessus de lui. Renverse la tête sans réussir à la voir et elle le rattrape en riant, le tourne vers elle, son cri de joie, son sourire chavirant quand il la trouve enfin, et elle cet élan qui ne peut s’empêcher, elle le serre contre elle, s’y agrippe. Six kilos de bonheur face à la dureté du monde.

Le lendemain, Réjane excédée par les lenteurs, les marches arrière, les échecs, la met dehors. Une semaine de travail et ce serait déjà fini ? À d’autres. Il doit y avoir de la mauvaise volonté chez Moe, pour ne pas trouver d’abord, pas même un remplacement ou l’un de ces jobs que l’on donne aux étudiants, et puis pour perdre son travail en une semaine ensuite, six petits jours. Il s’est passé quoi ? crie-t-elle en arpentant l’appartement. Moe n’a pas voulu répondre.

— Eh bien tu sais quoi ? Tu dégages ! Je suis pas là pour assumer les cas sociaux, moi. Je ne suis même pas sûre que tu cherches vraiment du travail. Tu ne vas pas rester là des années, hein, c’est clair.

Au départ, elles n’en avaient pas parlé bien sûr mais cela allait de soi, les héberger l’enfant et elle, c’était l’affaire de quelques jours, une semaine peut-être. Si Réjane avait su que cela durerait autant, jamais elle n’aurait proposé, trop petit l’appartement, et elle qui rentre du bureau épuisée chaque soir, à les voir là sur le canapé le petit qui mange sa bouillie en babillant et écouter Moe raconter ses histoires, peut plus, elle les déteste à présent, voilà, c’est comme ça. Non non, on n’en rediscute pas, qu’ils prennent leurs sacs et qu’ils s’en aillent, elle a été honnête, ne veut pas risquer qu’ils profitent d’un ou deux jours de plus pour lui dépouiller l’appartement, c’est samedi aujourd’hui, à midi elle va voir sa mère à la campagne, à midi ils doivent être partis, elle les poussera sur le palier si nécessaire.

Alors Moe marche dans la rue, se répète les mots, ne réalise pas encore – eux dehors l’enfant et elle. Elle sait qu’elle a l’air d’une folle avec le petit calé sur le côté, les sacs dans les mains et les cheveux mal coiffés parce qu’elle n’a pas eu le temps. Les passants changent de trottoir en la voyant, se retournent sur elle, pitié ou dégoût, elle a envie de crier qu’il faut l’aider, Réjane lui a laissé de quoi payer une nuit d’hôtel, et après ? Les centres d’accueil ? Elle connaît trop bien, pour les avoir vus à la télévision, ces ghettos modernes, des mouroirs pour vieux étendus aux gens comme elle et pas même un toit sur la tête, des terres abandonnées, non elle n’ira pas, ne pas se plaindre, ne pas se faire remarquer, elle sèche ses larmes, met de l’ordre dans ses cheveux. Sois forte, ma fille. Avance.

*

Elle règle sa nuit à l’hôtel, reste trois jours, s’enfuit le quatrième matin en n’ayant pas payé le reste. Erre des heures dans la ville en s’accrochant parfois à une dame seule jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce ou un morceau de pain. Toutes les piécettes qu’elle mendie ainsi, elle les garde pour acheter le lait et l’eau du biberon du petit. Souvent elle met la main dans son sac pour vérifier que le biberon est toujours là, comme s’il pouvait glisser ou s’envoler ; comme si, tant qu’elle l’a contre elle, tout n’était pas perdu. Lorsque l’enfant s’agite, elle s’assied sur un banc et lui donne à manger, surveillant autour d’elle, rinçant récipient et tétine à une fontaine.

En fin de journée, hagarde, elle essaie de monter dans un train qui va chez Rodolphe. Peut-être qu’il la laissera dormir dans la grange, installer une cahute en planches, elle fera ce qu’il demande, les tâches ingrates, laver la patte de la vieille trois fois par jour, récurer les toilettes après son passage, nettoyer par terre quand Rodolphe a trop bu, tout lui semble acceptable. Peut-être qu’il la reprendra – comme on accepte de mauvaise grâce de récupérer un objet avec une malfaçon.

Mais le contrôleur l’arrête aux portes du wagon : elle n’a pas de billet. Elle explique, supplie, promet ; il n’écoute pas. Il finit par appeler un agent qui l’emmène en essayant de la calmer et le train part, puis un autre, le dernier, la nuit tombe, elle marche dans les rues de la ville en parlant toute seule, pleure parce que l’enfant boude le biberon froid, si lui aussi se met à chicaner. Avec l’argent qui lui reste, elle achète une couverture, ils dormiront dehors elle en est sûre, peut-être dans un square si les gardiens ne les ferment pas, à cette époque ils doivent être ouverts la nuit. En attendant, recroquevillée dans un café, elle fait la fermeture, somnole à demi, et le regard du patron sur elle, qui la prend pour une mendiante sans doute, quand il a apporté le biberon réchauffé il n’a pas pu s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les sacs, on voit bien que ce sont les affaires d’une pauvresse, sa seule richesse, infini dénuement. Vers minuit elle est la dernière cliente et il l’observe depuis le bar.

— Où que tu vas dormir ?

Moe sursaute sous la question. Je vais rentrer. Le bonhomme sourit.

— T’as nulle part où aller je suppose.

— J’habite chez une amie.

— Et tu trimballes tes sacs toute la journée pour le plaisir, bien sûr.

Elle baisse le nez.

— Y a un cagibi derrière, il reprend. Je pourrais te le laisser si on s’arrange.

— On s’arrange ?

— Oui. Tu vois ce que je veux dire, hein.

Et soudain elle se sent seule, Moe, seule et vulnérable, comme l’autre fois avec le chef, une angoisse piquante, toujours à croire que le danger est dehors alors qu’il rôde près d’elle dans un bureau ou dans un café, elle se lève d’un coup, attrape l’enfant qui s’endormait, les sacs. Jette un billet sur la table en se précipitant à l’extérieur, et les cris du patron la poursuivent, Ta monnaie ! – pourtant elle en aurait besoin de ces quelques pièces, mais elle ne revient pas, trop peur, s’il l’attrapait, s’il l’emmenait dans le cagibi, il est tellement plus gros que le chef d’équipe des ménages. Alors elle traverse la rue, suit un boulevard. Il y avait un jardin par là. Grilles fermées. Elle escalade. L’enfant, les sacs la gênent. Enfin elle s’affale sous un arbuste et se cache dans l’obscurité des feuillages, hors d’haleine, et la tiédeur de la nuit en perles sur son front, dans son souffle rauque que rien n’arrêtera lui semble-t-il, la douleur au fond de sa poitrine, ou sont-ce ses poumons. Enveloppée dans la couverture et tenant l’enfant tout contre elle, elle se calme peu à peu, ne tremble plus. Elle échappe au monde, enfermée à l’intérieur, invisible aux êtres de l’autre côté des barrières, aux loups qui reniflent sa détresse en se léchant les lèvres, un peu de paix enfin, et les sanglots à cause de la fatigue. Quelques heures de répit dans le parfum des arbres. La nuit les protège, croit-elle ; à cinq heures, avant les premières lueurs de l’aube, la pluie la réveille en glissant dans son cou.

*

Perdue dans la ville, les cheveux collés au crâne et le corps grelottant, c’est la seule idée qui lui soit venue : les urgences.

Elle est entrée dans l’hôpital et s’est assise au fond de la salle tout en silence, le bébé qui tousse et fait de la fièvre, dit-elle quand on l’interroge, on l’ausculte rapidement, rien d’inquiétant, on la rassure, elle attendra pendant des heures que les blessés et les mourants, les vrais, passent aux soins – elle ne demandait que cela. Rencognée et muette à s’en faire oublier, elle profite de la foule pour se débarbouiller elle et le petit dans les toilettes, sécher leurs têtes mouillées, changer de vêtements. En début d’après-midi, elle sort acheter de quoi manger, s’assied avec l’enfant sur un banc, profitant du soleil revenu, trop chaud déjà, jamais contente hein, et elle rit toute seule. De retour dans la salle des urgences, la place est prise et elle s’installe sur une chaise dans le couloir. Essaie de ne pas regarder les brancards aux corps ensanglantés qui courent sur le lino, ne pas entendre les gémissements qui sont des hurlements, et ceux des mères, et les cris de colère parce que cela fait trop longtemps qu’on attend, l’affolement de la mort gangrène l’espace et Moe met ses mains sur les oreilles du petit, se penche vers lui, fredonne des comptines. Il lui faut du temps pour se couper de l’effroi et du bruit, elle a mis la couverture encore humide sur eux deux comme une tente ou une cabane ou un refuge, avec la chaleur le tissu sèche vite, peut-être pourront-ils rester là toute la nuit, et la suivante, et celle d’après. Et après ? Moe secoue la tête pour ne pas y penser, quand il n’y a d’horizon qu’une salle des urgences, l’anxiété lui ronge le sang, elle émerge de la couverture les joues en feu et le rouge dans les yeux.

*

On lui a posé des questions auxquelles elle a répondu du mieux possible, sans alerter, sans laisser voir la fissure d’être qui lui déchire tout le corps du haut jusqu’en bas et lui creuse les entrailles. Et puis on l’a abandonnée, oubliée, comme elle espérait. Aux regards que les infirmières coulent vers elle en passant et en s’affairant, elle a compris qu’elles savaient pour le mensonge, bien sûr le petit n’avait rien, il lui fallait seulement un abri, beaucoup de monde aux urgences ce soir-là et on les a laissés dans un coin, comme tant d’autres, sauf qu’eux n’avaient pas besoin de médecins, eux ne criaient pas, ne pleuraient pas. Juste trop de bruit tout le temps, des gens qui souffrent à vous en donner des frissons, dans la salle, dans le couloir, la nuit avance et rien ne change, les pompiers déposent des blessés sans relâche, le sang ne s’arrête jamais. Les gyrophares font mal aux yeux, qui clignotent à travers les vitres, et les sirènes dans les oreilles même quand on y chante des airs un peu gais, l’enfant gémit et se plaint, n’arrive pas à dormir. Vers deux heures du matin, Moe le dépose sur un brancard vide dans la salle, personne ne lui dit rien. Emmitouflée dans la couverture, elle prend le biberon avec elle, au petit matin il sera tiède, l’enfant sourira. Si peu de chose.

Et c’est un visage qui se penche sur elle quand son sommeil s’égratigne et s’étiole quelques heures plus tard, un visage de femme, un corps chaud et fatigué qui la regarde elle Moe ouvrir les yeux en cillant à cause des néons, et qui lui demande :

— Où est-ce que vous habitez ?

Et au moment où Moe fronce les sourcils et entend la voix, elle reconnaît l’inscription sur le brassard et d’un coup elle comprend que tout est fichu, ou alors il faudrait s’enfuir, attraper l’enfant et courir au-dehors, et perdre les sacs, mais elle n’a plus la force, plus rien, seulement ce regard de bête piégée et le sang qui déserte ses joues, la femme dit :

— Vous vous sentez bien ?

Comment le pourrait-elle, Moe, devant les lettres sur le bras de la femme qui dessinent les mots d’épouvante, Services sociaux, ça ou l’enfer, parce que, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’être emmené pour la nuit dans un endroit qui pue l’urine et où on se fait voler ses affaires, non, quelque chose de bien plus terrifiant, un voyage sans retour, quand on a vu les émissions à la télévision, comment oublier ? et Moe éclate en sanglots. Je ne veux pas, je ne veux pas, s’il vous plaît, non…, de ces pleurs qui deviennent des cris, l’enfant s’éveille et crie aussi, une infirmière vient en courant et Moe la montre du doigt dans un mugissement :

— C’est vous qui les avez appelés ! C’est vous !

Après c’est la confusion, tout le monde en même temps dans la salle des urgences et les blessés s’affolent, se relèvent, accusent, Pourquoi vous avez fait ça ? Vous ne pouviez pas la laisser tranquille ?, bien sûr ils savent eux aussi à quoi ressemblent les centres d’accueil à présent, Moe pleure toujours et la femme dit que la voiture les attend, au moins là-bas elle aura un abri et de quoi manger, pour le petit aussi – c’est pas vrai, veut pas y aller, mais on la tire par la manche, le chauffeur nous attend, ça sera mieux là-bas vous verrez.

Et puis à quoi bon. Ça se dégonfle en elle d’un coup, et se flétrit, entre l’enfant qui crie et le sang des blessés, les hurlements de souffrance et ceux de colère, Moe debout ramasse le petit et les sacs, bouscule les gens trop près, s’excuse, Je suis désolée pour le dérangement, désolée, désolée…, pousse encore, essayant de se frayer un passage entre les chaises et les brancards, laissez-moi, elle sort, une portière de voiture ouverte, elle s’affale à l’intérieur, pense à rien, le bruit du moteur qui démarre. Oui qu’on en finisse.

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2



Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la suite de ce roman

Souvenez vous je vous proposais le début ICI

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

*

Et puis il y a eu la vieille. Une surprise de plus pour Moe, la mamie, pas aimable au demeurant, qui est arrivée comme chez elle avec son Rodolphe triomphant, son meilleur petit-fils, qu’elle a dit. Pouvait plus rester seule. Avec sa jambe abîmée, elle tombait, ne se relevait pas. Qu’à cela ne tienne : la chambre d’amis était vide. La vieille venait se refaire une santé, Moe n’était pas prévenue, Rodolphe n’a pas laissé de place à la contestation – la famille, c’est la famille. Qu’elle restera là pour la fin de ses jours, il omet de le préciser. Et des petits-fils, elle en a pas d’autre ? demande Moe au bout de quelques semaines. Rodolphe ne répond pas.

Encore qu’elle ne prend pas beaucoup de place, la vieille, une fois qu’elle a quitté sa chambre. Elle s’assied sur le banc dans la cuisine, pas loin du poêle pour avoir chaud, et elle ne bouge plus jusqu’au soir – sauf pour aller pisser. Mais elle surveille. Voit tout, avec ses petits yeux qui se ferment à demi après le déjeuner, et quand Moe croit qu’elle somnole, elle les ouvre grand d’un coup en entendant le papier du chocolat, Range ça, ma fille, tu sais bien que tu es trop ronde. Ah oui, pour regarder, elle regarde. Si le déjeuner est prêt à l’heure. Si c’est bien cuit bien lavé. Si l’eau chaude ne coule pas trop longtemps, pour ne pas gâcher. Si le feu ne s’éteint pas, mais s’il ne va pas trop fort non plus. Et elle récite chaque fois au retour de Rodolphe, un beau rapport qu’elle lui prépare, Moe a fait ci, Moe a nettoyé ça, Moe a oublié de, commencé à, mis en. Saleté de vieille. Avec sa patte toute noire qu’il faut soigner le matin en ouvrant le pansement et en arrêtant de respirer pour ne pas vomir à cause de l’odeur. Est-ce que c’est à elle Moe de le faire, vraiment, à cette vieille qui n’est ni sa mère ni sa grand-mère, est-ce qu’il n’y a pas des infirmières qui pourraient venir – et Rodolphe s’énerve, Toute la journée à la maison et ça veut rien foutre, mais qu’est-ce que c’est que cette gale !

Alors Moe l’écrit dans son carnet : « la gale ». C’est comme ça qu’il l’appelle quand il est colère, presque chaque jour. La vieille boit du petit-lait. Princesse, taipouet, gale, c’est la dégringolade. Et pourtant elle n’est pas que méchante, la mamie, et peu à peu Moe se surprend à bavasser quelques instants avec elle quand Rodolphe est parti au travail, à refaire un café qu’elles sirotent dans un silence paisible, entrecoupé de quelques phrases sur le temps, les chiens ou le menu du lendemain, parfois sur l’enfance de la vieille en Alsace, qu’elle y a laissé son cœur, l’Alsace, la seule chose qui lui délie si complètement la langue et fasse briller ses yeux voilés par la cataracte. Bien sûr, le soir elle dira à Rodolphe que Moe a traîné, qu’elle n’a pas eu le temps de tout faire, misère. Mais Moe s’en fout. Les mois et les années ont passé, et son envie de tout secouer. Rodolphe râle. Elle lui oppose son sourire lointain en préparant le dîner, et tout s’arrête, happé par la grisaille de la maison, de la campagne et des âmes. N’eût été la patte de la grand-mère à soigner, la vie serait presque supportable.

 

*

La jambe de la vieille ressemble à un champ après la guerre, crevassé et tordu, percé d’obus d’où partent en étoiles de longues fissures noires, comme sur une vitre cassée par un caillou. C’en est un mystère de savoir d’où viennent ces trous de peau, ces minuscules cratères inversés, engloutis à l’intérieur, vers l’os, là où la chair déserte. Reliés l’un à l’autre par des veines violettes enflées les jours de chaleur, recroquevillées et enfouies quand il gèle, et la vieille qu’il pleuve qu’il s’ensoleille les frotte du plat de la main pour faire passer le sang, tordant son dos et se redressant bientôt en grimaçant de douleur. Au fond des crevasses, rien ne cicatrise, ni l’épiderme inguérissable ni l’odeur de viande morte, et chaque jour est une lutte inutile pour refermer les blessures et calmer la souffrance qui creuse le corps jusqu’au tréfonds. Moe nettoie et soigne et badigeonne devant la vieille muette qui jamais ne se plaint, les lèvres pincées sur les gémissements qu’elle ravale. Quand le pansement enfin enlève aux yeux du monde les plaies et l’air vicié, elles soupirent toutes les deux de cette petite victoire, d’une bataille remise à plus tard, à demain les suintements et la peau arrachée, et le noir sur la jambe qu’elles font semblant de ne pas voir s’étendre. La vieille touche la bande du bout des doigts.

— C’est tout propre, elle dit.

Moe ramasse le pansement usagé, les cotons souillés avant que les chiens ne les chipent. Elle ouvre la porte et respire jusqu’à ce que l’odeur ancrée dans son nez et jusqu’en haut de ses sinus s’estompe, que le serrement de sa gorge se relâche, au début elle aspire l’air par la bouche pour être sûre de ne pas croiser les relents âcres au bord de ses lèvres. Elle murmure, Voilà c’est fait, mais ce n’est pas pour la vieille qu’elle le dit, c’est pour elle, rien que pour elle, la vieille elle s’en moque à ce moment-là.

 

*

Alors non, six ans plus tard, il ne faut pas attendre que cette joie de vivre qu’elle avait chevillée au corps soit intacte, il ne faut même plus croire qu’elle supportera tout indéfiniment, le lit la cuisine les ménages, si c’était cela la vie.

Parfois elle prend la voiture pour aller faire la fête, le samedi soir, ces bals de campagne misérables qui sont sa seule distraction. Rodolphe laisse faire. Impose les dîners à dix-huit heures trente, été comme hiver, s’endort sur le canapé devant la télévision, bien avant le début du film, terrassé par la bière, le vin, l’alcool, tout mélangé dans des ronflements de brute. Quand Moe lui dit : J’y vais, il n’entend pas. Mais la vieille la regarde elle avec du reproche dans les yeux.

— Qu’est-ce que tu vas donc chercher là-bas.

Moe ne répond pas. Le lendemain, c’est encore la vieille qui dira à quelle heure elle est rentrée, si elle marchait droit, et si elle avait cet étrange sourire en coin.

— T’étais où, demandera Rodolphe.

— Je t’ai prévenu en partant hier, je suis allée au bal.

— Au bal ! criera la vieille.

— Je faisais rien de mal.

— Au bal, tu entends !

— Tais-toi ! gueulera Rodolphe – et toi aussi la gale, j’en ai assez de vous deux, assez des bonnes femmes, des faiseuses d’emmerdes, comme si tout était pas déjà assez compliqué comme ça.

 

 

Compliqué c’est sûr, et pas facile, à reprendre les ménages le lundi à sept heures, mais qu’ont-elles donc les vieilles de ce pays à vouloir laver et récurer dès l’aube quand le reste de leur journée est vide et que cela la couperait d’un peu d’animation si Moe venait à onze heures, ou à quatorze. Mais elles n’en démordent pas d’année en année, il n’y a que Guilaine qui ait accepté de changer les horaires, Guilaine qui toujours prépare du café et mille sucreries parce qu’elle dit qu’elle essaie des recettes, un temps de répit avec elle dans la chaleur du poêle, les plants du potager sur la table et les caresses des gros chats noirs qui se frottent contre les jambes. Mais les autres. Qu’elles iraient jusqu’à décompter les minutes qui manquent, à se plaindre du retard certains matins quand la route est glissante et que Moe conduit au pas, terrifiée par le gel auquel elle ne s’est jamais habituée. Jusqu’à la voler sur les sous, comme la vieille Mona l’autre jour qui a donné moins que convenu, et Moe a hésité avant de lui dire :

— Mais il en manque.

— De quoi ?

— De l’argent.

— Allons donc.

Avec ses doigts boudinés, la vieille a éparpillé les billets et les pièces sur la table de la salle à manger.

— Deux heures à douze euros, et tu t’es arrêtée dix minutes pour prendre un café, ça fait vingt-deux euros.

— Mais le café c’est vous qui me l’avez offert.

— Bien sûr. Je ne te le fais pas payer, tu vois. Juste le temps, je vais pas te payer le temps que tu n’as pas travaillé tout de même.

— L’autre jour quand je suis passée prendre votre colis chez l’épicier, je n’ai rien compté moi.

— C’est sur ta route, hein, tu peux y aller quand même.

— Ce n’est pas vrai, ça me fait un détour.

— Un détour ! Alors que tu as la chance d’être en voiture, tu vas pas me pleurnicher pour si peu.

— Et les dix minutes du café, ce n’est pas si peu ?

— Dis donc, ma fille, où tu veux en venir ? Il y en a des tas des gens comme toi, qui cherchent du travail.

— Des gens comme moi ?

Ce jour-là donc, Moe a perdu une cliente. Ne l’a pas dit à Rodolphe. De toute façon elle lui cache depuis bien longtemps ce qu’elle gagne, mettant sur la table la moitié de ce qu’elle a en poche. Le reste, elle le range dans une boîte enfouie sous les pulls au fond de son armoire. Ça ne s’accumule pas vite. Mais quand Rodolphe n’est pas là, elle compte et recompte, à la fois déçue et ravie ; c’est son billet d’avion retour qu’elle dissimule là.

Le sien, et celui du petit.

 

*

Car il y a l’enfant maintenant. Un enfant si calme, si invisible qu’elle l’oublie de temps en temps. Né au mois de février. En quatre mois, elle a dû l’entendre pleurer deux fois.

Un enfant du bal. Comment pourrait-il en être autrement quand Rodolphe ne la touche plus depuis bientôt trois ans, le corps amolli par une ivresse constante ? Bien sûr qu’il sait. Au début, elle a pensé qu’il la mettrait à la porte ; puis qu’il consentirait à ce qu’elle reste, sous conditions. Pour qu’enfin il la tolère en l’injuriant chaque jour, lui jetant sa faute à la figure devant tous, et qu’importe leur fierté à elle et à lui.

Quand Moe travaille, c’est la grand-mère qui garde la petite chose. Là aussi elle a craint, les premières fois, que l’enfant ait disparu à son retour. Et à vrai dire cela ne l’aurait pas tant bouleversée, cet enfant que son père, marié ailleurs, ne reconnaîtrait jamais. Et puis elle s’est attachée. Pas beaucoup, croyait-elle – mais ce jour où il a fallu l’emmener aux urgences étouffé par une mauvaise grippe, elle a senti à quel point ils étaient liés tous les deux, et comme le silence établi entre eux ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’amour, juste pas la place, pas le temps, cela viendrait.

Ainsi la grand-mère surveille l’enfant et Moe invente des excuses pour s’absenter plus longtemps, prétexte un service à rendre, un appel d’une voisine, une course oubliée. En réalité elle travaille de plus en plus, accepte tout, même le nettoyage des toilettes une fois par mois chez un couple d’agriculteurs, que c’est à lui retourner l’estomac, trente minutes ils lui donnent, six euros, elle s’en moque, elle le fait. Et aussi des soins, pas de raison qu’elle ne s’occupe que de la vieille, pour les autres aussi elle peut laver les peaux usées, panser, faire des piqûres même, parce que les infirmières sont toujours pressées et qu’elles finissent par lui montrer. Elle apprend les gestes, les produits, cela l’intéresse. Et puis vous, vous prenez le temps, vous ne faites pas mal, disent les vieilles parfois. Elle change des sondes, fait des bandages, enlève des fils après des sutures ; continue à récurer des sols et des draps infects. Quand elle rentre, elle se lave les mains pendant dix minutes. La grand-mère la regarde en coin.

— Trop bon, trop con, elle dit. Rendre service aux gens, ça a jamais rapporté.

Moe sourit. C’est pas grave. Jette un œil sur le berceau.

— L’a pas bougé, marmonne la vieille. Y pourrait être mort que ça changerait pas grand-chose.

— Il dort c’est tout. On voit son ventre qui se soulève. Il est plus heureux que nous sûrement.

Elle grimpe l’escalier quatre à quatre, range l’argent dans la cagnotte. Redescend préparer le déjeuner ou le dîner, un biberon, une purée. Une étrange fébrilité l’a prise depuis que l’enfant est là, une sorte d’urgence, partir. Impossible de rester maintenant qu’il y a cet être neuf. Impensable de l’imaginer grandir ici, entre les reproches, le mépris et les bouteilles d’alcool, la vieille qui tape avec sa canne sur le bord du berceau pour s’assurer qu’il est bien vivant, le faisant sursauter chaque fois, Rodolphe et son regard torve, elle est certaine qu’il va se passer quelque chose si elle ne fait rien, le temps est en suspens depuis ces quatre mois-là, et l’humeur, et ce qu’il y a dans l’air.

 

*

Elle le sait parce que Rodolphe a commencé à lever la main sur elle, sans doute qu’avec l’enfant il s’y est senti autorisé, et elle Moe n’avait rien à dire, Fallait réfléchir avant, elle le chante presque, certains jours, en passant un doigt hésitant sur sa joue bleuie. Quelques gifles ici et là – pas pire que les insultes au fond, si ça en était resté là. Mais quand le poing se ferme, quand ses yeux à elle ne voient plus clair quelques instants à cause des coups. Quand elle marche courbée le lendemain parce que cela fait encore mal. Quand elle croise le regard de Rodolphe sur le berceau. Il suffira d’un verre de trop, mais elle n’arrive plus à les compter. Juste la certitude que le temps presse. Et cette cagnotte qui n’arrive pas à grimper, pas assez vite, avec ces pauvres billets de cinq ou dix euros et quelques pièces pour faire illusion.

Elle a revu le père de l’enfant. Il ne donnera rien. J’ai déjà les miens.

— Celui-là aussi, c’est le tien, murmure Moe.

— çui-là il existe pas pour moi, tu comprends ça ? Je peux pas. J’ai une famille.

— Et m’aider à partir ?

— Si tu crois que j’ai l’argent.

— Même pas grand-chose.

— Mais tu t’en vas alors, c’est compris ?

Il a sorti deux billets de cinquante euros de son portefeuille. Elle était si abasourdie qu’elle n’a rien dit d’autre. Cent euros. Leur valeur, à l’enfant et à elle, aux yeux de l’homme.

 

*

Et le petit la regarde bien droit tandis qu’elle le change sur le bord de la table et qu’elle lui soulève les fesses en le nettoyant avec un coton et de la crème. Il sent la peau et la douceur, cette odeur si singulière qu’ont les bébés la première année avant de devenir des enfants, quelque chose de troublant, de profondément attirant, et Moe se penche davantage, pose le nez sur le ventre rond pour respirer le parfum indéfinissable.

— C’que tu fais ? marmonne la vieille à l’autre bout de la table.

Elle ne répond pas. Se redresse, sent s’évanouir la magie à mesure qu’elle s’éloigne, les mains courant sur le petit corps dont les bras s’agitent. Une peau si tendre, et si lisse. Elle ne se lasse pas de la toucher. Suivre du doigt les contours, les pleins, les courbes, les ombres roses, les joues minuscules qui sourient. Elle prend le bébé contre elle, l’enfouit au creux de son épaule. Le cache dans ses cheveux. Partout l’odeur l’enivre, et l’infinie délicatesse d’une chair diaphane, un velours, une caresse.

Et pourtant il faut que cela cesse, la vieille derrière elle s’interroge, demande, crie presque. À ce moment-là, Moe se sent capable de l’étouffer sous un oreiller. Elle remmaillote le petit. Après, ce n’est plus pareil. Il ne sourit plus. Elle le couche dans le berceau.

 

*

Alors parce qu’il est impossible d’attendre davantage, Moe se prépare à partir. Elle explique à Rodolphe, un matin où il n’a pas encore trop bu. Pas de colère. Juste qu’elle n’a pas d’avenir. Il se moque :

— Et là où tu veux aller, t’en auras, de l’avenir ?

— On verra. J’espère.

— Tu te fais de belles illusions.

— Je ne peux pas rester comme ça toute ma vie. J’ai vingt-six ans. C’est trop long.

— Mais fais ce que tu veux ! Faudra juste pas revenir pleurer ici.

— Je reviendrai pas.

— J’crois que c’est mieux. Je suis pas un con, quand même.

— Je suis désolée. Mais je ne vois pas… enfin voilà, je suis désolée.

— C’est ça.

— Vraiment.

— Tu pars quand ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien faudrait savoir parce que j’ai pas que ça à faire, moi.

— Je te dirai.

— Traîne pas.

Et au fond rien ne change dans leur existence les semaines qui suivent, ils étaient donc déjà si abîmés pense-t-elle, et leurs vies si éloignées, séparées d’avance. Seule la vieille boude, ne desserrant plus les lèvres de la journée. Moe n’insiste pas. Elle préfère le silence, tout entière tournée vers la fuite, car c’est ainsi qu’elle appelle son départ au-dedans d’elle, quelque chose d’éperdu, et toujours trop lent, elle piétine, ronge son frein. Rodolphe rentrant le soir jette son manteau sur le fauteuil.

— Tiens, la gale est toujours là.

Même pas une question. Il se délecte de son impuissance. Sait qu’elle finira par rester : elle n’a pas de solution. Lui ne bouge pas, profondément indifférent, désagréable ni plus ni moins qu’avant. Pas d’effort. Qu’elle en soit consciente, il ne modifiera rien. Pas à lui de le faire. Tout pourrait continuer de la même façon que les six années précédentes si elle ne s’acharnait pas à vouloir partir. Cracher sur un toit et un garde-manger toujours rempli ? Pauvre folle. Qui ignore la chance qu’elle a.

Et elle court toujours plus de ménage en cuisine, comme prise à la gorge, excédée par tout ce qui n’avance pas, l’argent qui manque, le travail qui ne vient pas, l’enfant recroquevillé sans un son dans son berceau. Jusqu’au jour où elle rencontre la fille d’une de ses vieilles clientes, qui habite à la ville. Elles ont le même âge. Une sympathie presque immédiate, et Moe s’efforce de paraître plus joyeuse et plus invisible. Travaille en babillant, frotte et récure, s’efface. Réjane la chahute, l’aide un peu, grimace devant l’évier crasseux.

— Comment tu fais pour supporter cette vie-là ?

Et Moe lui raconte. La maison sordide, l’alcoolisme de Rodolphe, la vieille qui guette. L’enfant muet. Sa petite existence en boucle, morose et sans issue. Personne sur qui compter ; seul, n est fichu. Elle veut une seconde chance. Réjane a un sourire en coin.

— Et si tu venais chez moi, le temps de trouver une solution ?

 

*

Alors voilà, elle s’en va. Elle le dit à Rodolphe. Le lendemain, en rentrant des ménages, elle trouve ses affaires entassées dans des sacs-poubelle de cent litres rangés dehors, le long de la maison. Cela ne prend pas lourd : un sac pour elle, un plus petit pour l’enfant. Le reste, c’est à lui.

— Y a rien que tu emmènes d’autre, c’est compris ?

Elle se tait. Depuis qu’elle lui a annoncé son départ, elle garde avec elle l’argent économisé, dans une poche contre son ventre. Elle cale l’enfant par-dessus. La seule chose qu’elle n’aurait jamais laissée. Elle s’appuie contre le mur extérieur de la grange, tout juste abritée de la pluie tiède et orageuse, et elle attend, l’enfant sur sa hanche, les deux sacs en plastique noir posés à côté. Solitaire encore une fois : Rodolphe a refermé la porte derrière lui. Plus rien ne filtre de l’intérieur de la maison, pas même le bruit de la télévision allumée toute la journée. Moe regarde l’enfant qui regarde les gouttes d’eau tomber de la gouttière, ne pense à rien. Juste tenir debout. À quinze heures, la voiture de Réjane entre dans la cour.

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

UN

Faut pas regretter. C’est sa grand-mère qui disait ça. Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard. Une fois que tu as cassé une barre en fer sur la gueule d’un type, tu vas pas aller t’excuser, hein, Moe. C’est pas que tu pourrais pas, remarque. Mais voilà, pour quoi faire ? Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.

Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

Et ça, Moe l’a oublié, noyé dans sa cervelle.

*

Elle vient des îles, Moe, comme la mamie qui l’appelle tête de piaf, moitié compliment, moitié moquerie – pas grand-chose dans le crâne, mais ce si joli sourire, un visage doré de soleil caché par les boucles brunes lorsqu’il y a du vent, et ces yeux oui, noirs sous les longs cils rieurs. Évidemment, que Rodolphe a craqué : une sirène sortant du Pacifique. Elle en a fait espérer du monde, la petite, tout alanguie sur le sable, des heures à contempler la mer, à y glisser son corps sans jamais se lasser, fascinée par le reflet de l’eau, par les marées invisibles et le galbe des vagues. Et elle est là, à tourner dans sa robe légère, à virevolter tel un papillon attendant le filet, est-ce que ce n’est pas sa faute aussi, est-ce que ce n’est pas elle qui l’a voulu ? Ces poses langoureuses, oh c’est sûr, la grand-mère l’aurait giflée si elle avait encore été de ce monde à ce moment-là, et du haut du ciel elle a sûrement essayé de lui lancer un éclair ou une giboulée, pour la mettre en garde, lui faire rentrer les fesses qu’elle agitait trop souvent à son goût c’est certain, mais quand une fille décide, eh bien. Moe a continué à sourire et à se trémousser, et Rodolphe a fini par l’inviter à dîner. Et puis. Elle a vingt ans à ce moment-là, qu’elle s’en débrouille. Mais si ce n’est pas pitié. Elle allait si bien avec l’île qu’elle va quitter.

Cette île qui sur le papier et dans les agences de voyages est un endroit où l’on rêve de venir, à se poser le train sur du sable blanc devant la mer si transparente qu’on la croirait fausse ; pas à se demander comment suivre à Paris le crétin dont vous vous êtes entichée. Car rien ne manque ici, le ciel bleu, les plages immenses, le soleil et les cocotiers : une vraie carte postale. Et les touristes s’y précipitent. Par milliers. Autant que d’habitants. Parfois Moe se demandait s’ils n’allaient pas la faire couler, son île, eux tous qui gigotaient et dansaient avec des fleurs autour du cou, et chantaient à en fissurer la barrière de corail. Mais ce n’est pas à cause de cela qu’elle est partie.

Non : c’est parce qu’elle n’a pas réfléchi. Ou alors un peu, mais pas trop, pas si bête, elle savait bien que ça ne serait pas rose tous les jours. N’avait pas envie de se l’avouer avant même que l’histoire se noue, malgré le pincement au fond du ventre qui venait la titiller le soir, après, quand Rodolphe dormait et qu’elle le regardait, ses quarante ans, les rides au coin des yeux et les veinules parce qu’il buvait trop. Et déjà elle hésitait à le suivre. Le doute, aurait dit la mamie.

Promesse tenue. Si vite, à peine le pied posé sur le tarmac de la métropole, quinze mille kilomètres plus tard, puisque Moe avait tout quitté pour venir au pays de son homme. Il pleuvait ce jour-là – une pluie grise et fine qu’elle découvrait, elle avait trouvé ça charmant. Rodolphe avait ri, de ce ricanement qu’elle apprendrait à détester avec les années.

— Ça tombe bien que t’aimes la flotte, tu vas pas en manquer, ici.

Et vrai, elle avait été servie, et la pluie, ça ne serait rien du tout, à côté du reste.

D’abord parce qu’elle avait imaginé arriver en ville, avec des lumières jour et nuit et des fêtes à n’en plus finir, et qu’elle s’était retrouvée là où la campagne commence, tournant en rond dans une maison trop sombre pour y lire sans lampe de septembre à mai – cependant elle s’était contentée de hausser les épaules, bonne fille : elle n’aimait pas les livres. Quand la pluie était tombée des jours, des semaines et des dizaines de millimètres durant, elle avait tiqué davantage. Sans doute l’éclat jaune de ses yeux en avait pris un coup, et le moral, à soupirer devant la fenêtre ; mais c’était toujours moins dur que le regard des gens sur elle. Voilà, à tout prendre, c’est ce regard-là qui l’avait le plus gênée. Avait même fini par lui faire regretter son île, malgré la voix de sa grand-mère en boucle dans sa cervelle, tête de piaf, qu’est-ce que je t’avais dit, tête de linotte, avance donc, maintenant que tu n’as plus le choix.

Car ici, au pays, disait Rodolphe, elle s’était trouvée méprisée, méfiée, mal-aimée. Entendait traîner les mots dans son sillage, quand elle marchait dans la rue. L’étrangère. La colorée. C’qu’y nous a ramené là. Elle n’avait pas osé en parler à Rodolphe. Pour ce qu’il en avait à fiche d’elle, à présent qu’elle était coincée avec lui, à ne connaître personne, ne pas savoir conduire, ne pas espérer le moindre travail. Qu’il l’ait appelée « ma princesse » les six mois qu’ils avaient passés ensemble sur l’île, du temps de sa mission à lui, elle ne s’en souvenait plus. Du jour où ils avaient atterri ici, elle était devenue la taipouet. Cela le faisait rire, et il le répétait en boucle à ses copains. Après la quatrième bière.

Bien sûr qu’elle s’en doutait. S’y était préparée. Pas née de la dernière pluie, non plus. Bien avant de prendre l’avion, elle avait perdu ses illusions. Rodolphe? Un abruti. Savait tout sur tout, la reprenait sur la moindre chose, lui expliquait comme à une attardée. Y compris la transformation du coprah, alors qu’elle avait travaillé à l’usine pendant un an, est-ce qu’il allait lui apprendre cela aussi, bon sang ? Mais il y avait le rêve. La France, Paris, les Champs-Élysées, les bateaux-mouches sur la Seine. La tour Eiffel qui scintille chaque heure. Dans son île, le rêve, c’était pour les autres. Elle, ses cinq frères et sœurs, les parents fatigués depuis le matin, leur destin était tout tracé : quelques petits boulots à la saison touristique, les aides sociales le reste du temps. Se marier entre soi, avec le fils du voisin. Avoir des enfants qui ne feraient pas d’études, trouveraient des jobs quatre mois par an dans la restauration ou les loisirs, attendraient les aides sociales eux aussi les huit autres mois ; épouseraient voisins et voisines à nouveau. Et elle n’était pas malheureuse, Moe, loin de là. Mais à vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance? Pas question. Elle ferait avec. Forcerait le destin, deviendrait riche, vivrait dans un hôtel particulier en pierre blanche, porterait des talons hauts et des robes trop chères. Regretterait toujours d’avoir quitté l’océan, bien sûr. Ah ça non, elle n’avait pas réfléchi.

Et il vaut mieux qu’elle n’y pense pas trop quand Rodolphe attablé devant un verre de Ricard la siffle en claquant des doigts et lui montre une poussière par terre, Dis donc la taipouet, tu sais plus faire le ménage? Mais c’est une gentille, Moe, et elle s’écrase avec le sourire. Déjà dans l’île, on pouvait lui demander n’importe quoi, un coup de main pour balayer la terrasse, préparer à manger pour la vieille mère du voisin, garder un bébé malade. Elle souriait et elle disait oui. Avec Rodolphe, elle cuisine, passe la serpillière matin et soir parce qu’il exige que cela soit propre, elle s’occupe du jardin, des deux chiens, du linge, de la vaisselle, elle range. Dérange. Range à nouveau. Cela l’occupe. Elle a passé son permis de conduire au bout d’un an pour pouvoir aller faire les courses. À force de sourires, a gagné quelques ménages dans les villages voisins – pas ici : ici, on ne lui demande rien, on préfère la débiner sans lui avoir jamais adressé la parole. Mérite pas. Qu’elle aurait dû rester à l’autre bout du monde avec ceux de sa race. Et la messe est dite.

*

PREMIÈRES LIGNES #5

PREMIÈRES LIGNES #5



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Un de mes coups de coeur 2017



PREMIÈRES LIGNES #5

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

PREMIÈRES LIGNES #4

PREMIÈRES LIGNES #4

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Apocryphe : thriller biblique de René Manzor

Un de mes coups de coeur 2018

PREMIÈRES LIGNES #4

PROLOGUE

Jérusalem, Judée, vendredi 7 avril de l’an 30

Il s’était lavé les mains dans un bassin d’argent.

Non pas pour se dédouaner du sang qu’il allait verser mais parce qu’il avait toujours l’impression de se souiller en condamnant quelqu’un.

Plus soldat que diplomate, le procurateur de Judée était un gouverneur cruel et impitoyable. Ceux qui prétendaient le contraire ne pouvaient être que des flatteurs ou des étrangers. Les nobles auxquels il infligeait la peine capitale avaient droit au garrot. Quant aux esclaves et autres criminels de droit commun, il leur réservait une exécution bien plus atroce : la crucifixion. Trois jours d’agonie durant lesquels le corps nu du supplicié luttait contre l’asphyxie en tirant sur ses bras tétanisés et en poussant sur ses chevilles clouées au stipes de la croix. Il fallait au moins cela pour tenter de décourager la rébellion qui sévissait encore en Judée malgré vingt années de brutale colonisation romaine.

Parmi les condamnés du jour se trouvait un Galiléen. Un homme qui, selon la rumeur persistante, chassait les démons, rendait la vue aux aveugles, guérissait les paralytiques et même ressuscitait les morts. Ses disciples voyaient en lui le Messie, ce libérateur que les prophètes Jérémie et Isaïe avaient promis au peuple juif.

Le Messie !

Ce seul mot suffisait à donner la nausée à Ponce Pilate. Combien de messies Rome avait-elle éliminés depuis que la Judée était une province romaine ? La plupart venaient de Galilée au nord de la Palestine, à tel point que le mot « Galiléen » était devenu synonyme de frondeur. Dans leur sillage, ils ne semaient que désordre et insurrection. Après Athrongès le berger, Menahem l’Essénien et Yohanan le Baptiste, c’était au tour de Yeshua de Nazareth d’endosser le costume du Sauveur. Et il l’avait fait d’étrange manière. Il ne s’en était pas pris à l’occupant romain, mais aux instances juives.

Le jour de la Pâque, alors que deux cent mille pèlerins venus des quatre coins de la diaspora avaient convergé vers le Temple de Jérusalem pour implorer des faveurs divines, ce Yeshua s’en était pris aux agents de change du lieu saint et à ses marchands d’animaux à immoler. Cet acte de terrorisme lui avait valu d’être arrêté et jugé en comparution immédiate devant le tribunal juif du Sanhédrin. Le grand prêtre Caïphe avait poussé le suspect au blasphème ce qui, pour la cour suprême, entraînait aussitôt la sentence capitale. Mais, sous l’occupation romaine, seul le gouverneur pouvait condamner à mort.

Ponce Pilate détestait la Palestine. C’était le territoire le plus misérable de l’Empire. Le plus instable aussi. Toutes les provinces avaient accepté la pax romana. Leurs populations vénéraient l’empereur Tibère à l’égal de leurs dieux locaux, mais le peuple juif, lui, refusait tout autre dieu que le sien. Il ne travaillait pas le septième jour de la semaine, cachait ses femmes, ne mangeait pas de porc et trouvait naturel de mutiler le sexe de ses mâles au huitième jour de leur existence. Il était arc-bouté sur ses traditions. Ne pas les respecter revenait à provoquer une insurrection. Or, la première tâche de Pilate était de préserver la paix. Difficile dans ces conditions de ne pas considérer le « messie du mois » comme un danger potentiel.

La présentation du prisonnier eut lieu sur le seuil du tribunal car se rendre sous le toit d’un païen, fût-il procurateur, représentait une souillure légale pour les prêtres. La porte s’ouvrit et la chaise à porteur de Pilate, faite de bronze et d’ivoire, apparut en haut des marches. Le gouverneur se pencha pour examiner son problème du jour : un fils de charpentier qui se prétendait envoyé de Dieu, un prêcheur frêle et doux dont les paroles contagieuses avaient terrorisé l’aristocratie locale. Son visage portait les stigmates des coups qu’il avait reçus. Sa tunique pourpre était maculée de crachats. Mais de ses yeux sombres émanait une sérénité qui troubla Pilate. Un regard pénétrant qui le mit aussitôt mal à l’aise, au point qu’il eut du mal à le soutenir.

Cet homme réalise-t-il seulement les souffrances qui l’attendent ? songea-t-il.

La colline réservée aux mises à mort se trouvait aux portes de la cité sacrée. Un chemin étroit bordé de détritus y conduisait. En dehors des condamnés et de leurs bourreaux, rares étaient ceux qui fréquentaient le Golgotha. Les fragments de croix abandonnées pourrissaient au sol au milieu des excréments. Ils y côtoyaient les crânes, les ossements et la chaux de la fosse commune.

Au sommet du tertre, sous un ciel assombri, trois crucifiés bataillaient pour que chaque nouvelle inspiration ne fût pas la dernière. Suspendus par leurs membres écartelés, la tête penchée en avant, ils luttaient contre les crampes insoutenables qui les paralysaient peu à peu. Leur transpiration profuse ajoutait la déshydratation au manque d’oxygène. Leur cage thoracique se dilatait, refoulant leurs viscères vers le bas de l’abdomen qui gonflait à vue d’œil.

Yeshua de Nazareth avait été placé au centre, entre deux insurgés. On l’avait coiffé d’une couronne d’épines pour moquer sa prétendue royauté. Le sang ruisselait sur son visage basané, se coagulait dans sa barbe, s’accumulait sous son menton.

Une goutte éclata trois mètres plus bas sur la figure du centurion chargé de l’exécution. Juché sur sa jument, sanglé dans son armure, il s’essuya machinalement le front et leva ses yeux clairs vers sa victime.

Il croisa son regard.

Un regard dénué de toute rancune.

En vingt-cinq ans de service, l’officier n’avait jamais ressenti de la compassion pour les ennemis de Rome, mais quelque chose chez cet homme l’interpellait sans qu’il sût quoi exactement. À tel point que le spectacle de ses soldats jouant sa tunique aux dés au pied du gibet lui parut soudain indécent. Il dégaina son glaive et le lança vers eux. La lame alla se planter dans le gobelet de cuir qui passait de main en main. Les légionnaires le lâchèrent juste à temps pour ne pas y laisser des doigts.

Le centurion se tourna vers la trinité de femmes pauvrement vêtues qui priaient à genoux au milieu des impuretés, sans se soucier de l’infection. Les plus jeunes soutenaient la plus âgée et pleuraient avec elle en se frappant la poitrine.

Où sont les hommes qui se prétendaient disciples du Galiléen ? se demanda l’officier.

Les Douze choisis comme apôtres avaient-ils abandonné leur maître ? Se terraient-ils quelque part de peur de subir le même sort que lui ? Les seuls hommes présents étaient Simon de Cyrène et Joseph d’Arimathie. Simon avait aidé le condamné chancelant à supporter les vingt-cinq kilos du patibulum1 auquel ses bras étaient entravés durant l’ascension vers le lieu du calvaire. Quant à Joseph, riche membre du Sanhédrin, il avait mis à la disposition du mourant le sépulcre qu’il avait fait bâtir pour sa famille.

Le centurion jeta un dernier regard vers son prisonnier et comprit qu’il avait perdu conscience. Au-dessus de lui, le ciel s’obscurcit davantage. Des nuages noirs enveloppèrent le Golgotha et les champs d’oliviers adjacents. Il faisait presque nuit. Pourtant, il n’était que trois heures de l’après-midi.

Une tempête se leva, chassant les charognards aux becs avides qui tournoyaient autour des suppliciés. Le grondement du tonnerre résonna à l’horizon et une pluie diluvienne s’abattit sur la colline. Prenant peur, les soldats se levèrent d’un bond et scrutèrent le ciel, à l’affût de je ne sais quel présage. Une angoisse confuse les tourmentait.

Superstition, jugea le centurion.

Pressé d’en finir, il ordonna qu’on brisât les os des crucifiés pour hâter leur mort. L’un des légionnaires attrapa une masse, s’avança vers le premier condamné et fractura ses jambes. N’étant plus capable de s’appuyer sur ses pieds pour respirer, le malheureux décéda rapidement d’asphyxie.

Mariamne de Magdala, une des femmes présentes au pied de la croix, se rua vers l’officier à cheval et s’agrippa à sa jambe :

— C’est sa mère, avec moi, centurion ! Épargne-lui ce spectacle, par pitié !

— Arrière, femme ! exigea l’officier en reprenant le contrôle de sa monture.

— Tu vois bien que son fils est déjà mort, poursuivit-elle.

— Ce n’est pas à toi d’en juger ! Écarte-toi de mon chemin !

Il repoussa violemment la jeune femme qui alla s’affaler dans la boue. La mère du Galiléen se porta à son secours et l’aida à se relever. Lisant le désespoir dans les yeux de cette vieille paysanne, l’officier ressentit à nouveau une compassion dérangeante. Il se tourna vers le soldat qui s’apprêtait à briser les os du deuxième supplicié et lui cria :

— Laisse-le-moi et occupe-toi du suivant !

Le centurion se saisit d’une lance, poussa son coursier jusque sous la potence centrale et, d’un coup sec, perça le flanc du roi des Juifs. Le sang qui jaillit de la blessure se mélangea à l’eau de pluie.

Les pleurs redoublèrent, se confondant avec l’orage. Bientôt, le déluge acheva de disperser les proches et les quelques spectateurs présents.

Tous sauf un.

Un garçon de sept ans qui avait échappé à la surveillance des adultes. Il se tenait debout, plus bas sur le versant, et ne quittait pas des yeux l’homme cloué sur la croix centrale.

L’enfant ne pleurait pas.

Son expression trahissait même de la rancune envers ce rédempteur qui avait tout donné aux autres et si peu à lui. Son nom était David de Nazareth. Et ceci est son histoire.

1 . Pièce transversale de la croix sur laquelle les poignets seront cloués.