Alan Turing de Andrew Hodges, Lecture 9

Voilà tout à une fin, et voici notre dernière lecture de ce titre d’Andrew Hodges.

Le jeune Alan est conscient de son attirance pour les autres garçons. Et il va vivre ses premiers émois. Mais on le sais, les histoires d’amour finissent mal en général


Alors survint une rencontre qui allait enfin le mettre en contact avec le reste du monde. Il fit la connaissance de Christopher Morcom, un garçon de l’internat de Ross. Alan avait déjà remarqué Morcom en 1927 et avait été très frappé par l’apparence de ce garçon, ne fût-ce qu’en raison de sa très frêle constitution. Blond et mince, il avait un an de plus qu’Alan et était dans la classe supérieure. Alan voulait « regarder son visage attirant ». D’ailleurs, plus tard dans l’année, Christopher s’absenta de l’école et revint, comme le nota Alan, le visage émacié. Ce dernier partageait avec Alan une véritable passion pour la science, tout en étant profondément différent. Les institutions qui constituaient autant d’obstacles pour Alan devenaient pour Christopher Morcom les instruments d’une réussite facile et la source même d’une multitude de prix, de bourses et de louanges.

La profonde solitude d’Alan se déchirait enfin. Il ne se montrait pas très doué pour la conversation, cependant il trouva un terrain d’entente grâce aux mathématiques. « Pendant ce trimestre, Chris et moi avons commencé à échanger autour de nos problèmes favoris et à discuter de nos méthodes. » Il serait bientôt impossible de séparer les différents aspects de la pensée et du sentiment. Christopher allait être son premier amour masculin, le premier d’une longue série. C’était une relation empreinte d’abandon de soi – Alan « vénérait le sol que Christopher foulait »… « Tous paraissaient tellement ordinaires à côté de lui. » En même temps, il était extrêmement important que Christopher prenne les idées scientifiques de son ami au sérieux. « Les principaux souvenirs que j’ai gardés de Chris concernent presque exclusivement les choses gentilles qu’il me disait parfois. »

C’est donc sans doute avant et après les cours d’Eperson que Christopher et Alan commencèrent à parler de la relativité ou bien qu’Alan lui montra certains de ses travaux – il avait par exemple calculé π à la trente-sixième décimale. Au bout de quelque temps, Alan découvrit une autre possibilité de rencontrer Christopher. Il apprit, par hasard, que le mercredi après-midi Chris se rendait à la bibliothèque, au lieu de rejoindre l’étude de son internat (Ross ne permettait pas aux élèves de travailler ensemble sans surveillance, craignant les amitiés particulières…) « J’appréciais tant la compagnie de Chris que je pris moi aussi l’habitude d’aller à la bibliothèque au lieu de travailler à l’étude », avoua Alan.

Puis il y eut bientôt le club de musique créé à l’initiative du progressiste Eperson. Christopher, pianiste émérite, en était un membre assidu. Alan n’était guère mélomane, mais certains dimanches après-midi, il se laissait traîner par Blamey jusqu’aux appartements d’Eperson. Il s’installait alors et, au son haché des symphonies que délivraient les 78 tours, jetait à la dérobée des regards vers Chris. Cela faisait incidemment partie des efforts louables de Blamey pour montrer à Alan qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Ayant remarqué que son protégé ne disposait que de peu d’argent de poche, Blamey lui apprit également à fabriquer un poste à galène et Alan fut ravi de découvrir que ses mains malhabiles étaient capables de faire quelque chose qui fonctionnait, même s’il ne pourrait jamais espérer rivaliser d’adresse avec Christopher.

À Noël, Eperson rapporta :

« On a passé ce trimestre, et on passera les deux suivants à combler les nombreux trous dans ses connaissances et à les organiser. Il a l’esprit très vif et est capable de devenir “brillant”, cependant son travail est encore un peu brouillon. Il se laisse rarement décourager par un problème, néanmoins ses méthodes sont souvent grossières et désordonnées. La minutie et la perfection viendront sans aucun doute avec le temps. »

Il aurait certainement trouvé le diplôme d’études secondaires très ennuyeux, par rapport à l’étude des travaux d’Einstein. Toutefois il se souciait davantage d’être à la hauteur de ce qu’on attendait de lui, maintenant que Christopher avait fait « nettement mieux » à l’examen de fin de trimestre. En janvier 1929, Alan put enfin suivre tous les cours de première et se retrouva donc constamment avec Christopher. Il s’arrangea pour être assis à côté de lui à chaque fois. Alan écrivit :

« Christopher fit quelques-unes des remarques que je redoutais à propos de la coïncidence, mais sembla m’accueillir d’une manière passive. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que nous commencions à faire des expériences de chimie ensemble et à échanger nos idées sur toutes sortes de sujets. »

Malheureusement, Christopher prit froid et fut absent du collège durant presque deux mois et Alan ne put travailler avec lui.

« Le travail de Chris était toujours meilleur que le mien parce qu’il était très méticuleux. Il était très intelligent, et ne négligeait jamais le moindre détail, il ne commettait ainsi que très peu d’erreurs de calcul. Lors des travaux pratiques, il avait un don pour toujours découvrir la meilleure méthode possible. Par exemple, il savait estimer la durée d’une minute à une demi-seconde près. Il lui arrivait parfois d’apercevoir la planète Vénus en plein jour. Naturellement, il avait une excellente vue, mais ce genre d’anecdote est très révélatrice de sa personnalité. Il avait également beaucoup de talents pour les choses du quotidien, comme conduire, se battre et jouer au billard. Il était impossible de ne pas admirer de telles aptitudes, et je rêvais d’avoir les mêmes. Chris était toujours très fier de ses performances, et je crois que ce fut ce qui éveilla mon esprit de compétition et me donna envie de faire quelque chose susceptible de susciter son admiration. Cette fierté s’étendait à ses affaires. Il n’hésitait jamais à vanter les vertus de son stylo à plume, au point de me faire saliver avant de comprendre qu’il tentait de me rendre jaloux. »

Avec un peu d’inconséquence, Alan ajouta également :

« Chris m’a toujours semblé très modeste. Par exemple, il ne disait jamais à M. Andrews que ses idées n’étaient pas réfléchies, alors qu’il en avait régulièrement l’occasion. Plus particulièrement, il détestait vraiment froisser qui que ce soit, et présentait souvent ses excuses (par exemple à ses professeurs) dans des situations où ce ne serait pas venu à l’idée d’un garçon moyen. »

Les garçons moyens, comme le reconnaissaient toutes les histoires d’école et les magazines, avaient beaucoup de mépris pour ses enseignants. C’était la plus grande contradiction du système. Mais Christopher était au-dessus de tout cela :

« Ce que je trouvais très surprenant chez Chris, c’est qu’il avait un code de moralité très précis. Un jour, il parlait de la dissertation d’un examen, et expliquait comment cela l’avait conduit à aborder le sujet du bien et du mal. D’une certaine manière je n’ai jamais douté que tout ce qu’il faisait était bien, et je crois que ce n’était pas simplement dû à mon admiration sans bornes.

Prenons le langage grossier, par exemple. L’idée que Chris puisse se montrer grossier était simplement ridicule, et, bien sûr j’ignore comment il se comporte avec les autres, mais j’aurais tendance à croire qu’il leur couperait la parole plutôt que de se montrer choqué. Tout cela pour vous expliquer à quel point sa personnalité m’impressionnait. Je me souviens d’un jour où je lui avais fait délibérément une remarque qui n’aurait pas eu sa place dans un salon, et à laquelle personne n’aurait prêté attention à l’école, juste pour voir de quelle manière il allait le prendre. Il me le fit aussitôt regretter, sans même sembler furieux ou suffisant. »

Cependant, en dépit de tant de vertus étonnantes, Christopher Morcom demeurait humain. Il faillit bien avoir des ennuis le jour où, jetant des pierres sur les trains du haut du pont ferroviaire, il toucha par mégarde un cheminot. Il s’amusa aussi à envoyer des ballons remplis de gaz jusqu’au collège de filles de Sherborne, ce qui n’était pas un mince exploit. En outre, les heures qu’ils passaient au laboratoire étaient loin d’être austères. Un troisième larron, un véritable athlète nommé Mermagen, se joignit à eux en physique et ils se retrouvaient tous les trois à faire leurs travaux pratiques dans un réduit annexe sous la surveillance de Gervis. Les cours de ce dernier ne manquaient d’ailleurs pas d’animation en leur présence, toutefois Christopher se demandait s’il n’allait pas opter plutôt pour la musique.

Le trimestre d’été 1929 fut extrêmement studieux car il fallait préparer le baccalauréat. Là encore la présence de Chris éclaira l’univers d’Alan. « Comme toujours, ma grande ambition était de faire aussi bien que Chris. J’avais toujours autant d’idées que lui, mais je ne m’appliquais pas autant à les mener à bien. » Auparavant, Alan n’avait jamais prêté attention aux réflexions qu’on lui faisait pour les petits détails de présentation ou de style, car il n’avait jamais travaillé que pour lui-même. Il s’apercevait maintenant que si Chris trouvait le système valable, c’est qu’il ne devait pas être si mauvais, et qu’il aurait tout intérêt à apprendre à communiquer. Mais il lui restait encore beaucoup à faire. Andrews fit remarquer que son élève « faisait au moins des efforts pour améliorer son style dans les exercices écrits », même si Eperson, tout en notant un progrès prometteur, soulignait encore la nécessité de « rédiger une solution claire et nette sur le papier ». L’examinateur des épreuves de mathématiques du baccalauréat commenta :

« A. M. Turing a fait preuve d’une aptitude remarquable à relever les points les moins évidents qu’il convenait de discuter ou de laisser de côté dans certaines questions, et à découvrir des méthodes permettant d’abréger ou de mettre en lumière les solutions. Cependant il a manqué apparemment de la patience nécessaire à des calculs soignés de vérification algébrique, et son écriture est tellement épouvantable que cela lui a fait perdre beaucoup de points… Parfois parce que son travail en devenait totalement illisible, parfois parce que le fait de ne pas pouvoir se relire lui-même l’a conduit à commettre des erreurs ! Ses dons pour les mathématiques n’ont pas suffi à compenser ses lacunes. »

Alan obtint 1 033 points à ses écrits de mathématiques tandis que Christopher réussit à atteindre 1 436 points.

Les Morcom formaient une famille aisée d’artistes et de scientifiques, et avaient des parts dans une entreprise d’ingénierie dans les Midlands. Ils avaient rénové une demeure jacobine près de Bromsgrove, dans le Worcestershire, et en avaient fait un vaste manoir, le Clock House, où ils vivaient dans un certain luxe. Tout comme le grand-père, le père, Reginald Morcom, travaillait dans une entreprise qui fabriquait des turbines à vapeur et des compresseurs d’air. La mère de Christopher était la fille de sir Joseph Swan, l’inventeur de l’ampoule électrique. À Clock House, Mme Morcom élevait des chèvres. Elle achetait et rénovait des cottages dans le village voisin de Catshill. Tous les jours, elle travaillait sur l’un de ses projets ou pour le comté. Elle avait étudié à Londres, à la Slade School of Art, et y était retournée en 1928, louant un studio et un atelier pour y faire de la sculpture. Fidèle à sa fibre artistique et à son entrain, de retour à la Slade, elle prétendit encore être Miss Swan, mais lorsqu’elle invitait des étudiants à Clock House, elle se déguisait de manière absurde pour incarner Mme Morcom.

Rupert Morcom, le fils aîné, était entré à Sherborne en 1920, puis avait obtenu une bourse pour faire des études scientifiques au Trinity College de Cambridge. Il faisait alors de la recherche à la Technische Hochshule de Zurich. Il était, comme Alan, fou d’expérimentation, et ses parents avaient pu lui faire construire un laboratoire dans leur propriété. Alan ne put dissimuler son envie lorsque Chris, qui lui aussi utilisait maintenant le laboratoire, lui raconta tout cela. Christopher lui parla en particulier d’une expérience que Rupert avait entreprise avant d’aller à Cambridge, en 1925. Elle impliquait l’utilisation d’une vieille connaissance d’Alan : l’iode. Le mélange de solutions d’iodates et de sulfates donnait effectivement un précipité d’iode pur, d’une manière très spectaculaire. « C’est une très belle expérience, expliquera plus tard Alan. On mélange deux solutions dans un bécher et, après avoir attendu un laps de temps très précis, le mélange devient d’un bleu très profond. J’ai pu vérifier qu’il fallait attendre trente secondes puis que la solution devenait bleue en moins d’un dixième de seconde. » Rupert avait cherché l’explication de ce délai, ce qui impliquait une connaissance de la chimie physique et une compréhension des équations différentielles dépassant largement le programme scolaire. Alan raconta :

« Chris et moi voulions trouver la relation entre le temps nécessaire et la concentration des solutions et vérifier ainsi les théories de Rupert. Chris avait déjà commencé quelques expériences sur le sujet et nous attendions beaucoup de nos recherches. Les résultats ne corroborèrent malheureusement pas la théorie. J’ai continué à travailler seul pendant les vacances, puis j’en ai élaboré une nouvelle. Je lui ai alors envoyé les résultats et c’est ainsi que nous avons commencé à nous écrire pendant les vacances. »

Il fit plus qu’écrire à Christopher, il l’invita à Guildford. Ross, en tant que responsable d’internat, aurait été horrifié par une telle audace. Christopher répondit (au bout d’un certain temps), le 19 août :

« … Avant de me mettre à mes expérimentations, je te remercie chaleureusement pour ton invitation, mais je crains de ne pouvoir venir, car nous allons partir durant cette période, probablement à l’étranger, pendant environ trois semaines… Je suis désolé de ne pouvoir venir. C’est très aimable de ta part de me l’avoir proposé. »

Quant aux iodates, ces nouvelles aventures à Clock House les avaient rendus totalement désuets. On y faisait des expériences pour mesurer la résistance de l’air, le frottement des liquides, on tentait d’y résoudre de nouveaux problèmes avec Rupert (« Ci-joint l’intégralité, que vous voudrez peut-être tenter de résoudre. »), on y dessinait les plans d’un télescope de six mètres de long, et…

« … jusqu’à présent, je me suis contenté de fabriquer une machine à additionner les livres et les onces. Elle fonctionne étonnamment bien. Je crois bien que j’ai un peu laissé tomber les maths, pendant ces vacances. J’ai simplement lu un bon livre de physique générale, dans lequel on parlait aussi de la relativité. »

Alan recopia laborieusement l’expérience ingénieuse sur la résistance de l’air qu’avait conçue Christopher, puis il lui répondit avec d’autres idées concernant la chimie et un problème mécanique, néanmoins Christopher ne manqua pas de refroidir ses ardeurs dans une lettre datée du 3 septembre : « Je n’ai pas eu le temps d’étudier soigneusement ton pendule conique, mais je ne comprends pas vraiment ta méthode. Accessoirement, j’ai l’impression qu’il y a une erreur dans tes équations de mouvement…

Je suis actuellement en train d’aider mon frère à fabriquer de la pâte à modeler pour un artiste. Le procédé consiste à la faire bouillir à l’aide de solvants organiques… J’en ai conçu une de plutôt bonne qualité, assez proche du résultat recherché, en mélangeant du savon à de la fleur de soufre, et en y ajoutant un peu de graisse de mouton. J’espère que tu passes de bonnes vacances. On se voit le 21. Amicalement, C. C. Morcom. »

Cependant, la chimie avait surtout cédé le pas à l’astronomie à laquelle Christopher avait déjà initié Alan un peu plus tôt cette année-là. Alan avait reçu de sa mère La Constitution interne des étoiles d’Eddington à l’occasion de son dix-septième anniversaire, et aussi un télescope d’un pouce et demi. Christopher, qui possédait déjà un télescope de quatre pouces dont il ne se lassait jamais de parler, avait, lui, reçu un atlas du ciel pour ses dix-huit ans. Outre l’astronomie, Alan se plongeait aussi dans La Nature du monde physique. Cette paraphrase, tirée d’une lettre du 20 novembre 1929, en témoigne :

« La théorie quantique de Schrödinger exige trois dimensions pour tout électron considéré. Sa théorie va pouvoir expliquer le comportement d’un électron. Il envisage six dimensions, ou bien neuf, ou n’importe quel nombre possible, sans jamais former la moindre image mentale. On peut résumer en disant que pour chaque nouvel électron, on introduit ces nouvelles variables analogues aux coordonnées d’espace. »

Ce passage sortait de la description qu’avait faite Eddington de cette autre révolution des concepts de la physique fondamentale qu’était la théorie quantique, notion autrement mystérieuse que celle de la relativité. Elle avait en effet sonné le glas des corpuscules comparés à des boules de billard ou à des ondes se propageant dans l’éther, pour les remplacer par des entités ayant à la fois les caractéristiques des particules et des ondes.

Eddington avait beaucoup de choses à dire, car les années 1920 avaient été témoins d’une évolution rapide de la physique théorique, et ce grâce à une succession de découvertes à la fin du siècle précédent. En 1929, cela ne faisait que trois ans que le physicien allemand Schrödinger avait formulé sa théorie sur la physique quantique. Nos deux adolescents lurent également les ouvrages de sir James Jeans, astronome de Cambridge, où il était là encore question de toutes nouvelles découvertes. On venait juste d’établir que certaines nébuleuses étaient en réalité des nuages de gaz et d’étoiles proches de la Voie lactée, tandis que d’autres formaient des galaxies tout à fait distinctes. La représentation que l’on se faisait de l’univers avait été multipliée par un million. Alan et Christopher ne se lassaient donc pas de discuter de toutes ces idées, s’opposant bien souvent, « ce qui rendait les choses beaucoup plus intéressantes », commentait Alan. Celui-ci gardait des « bouts de papier portant au crayon les idées de Chris par-dessus lesquelles j’avais griffonné les miennes au stylo. Nous nous amusions à cela même pendant les cours de français ».

Ces idées sont datées du 28 septembre 1929, tout comme un devoir officiel.

Celui-ci était couvert de ronds et de croix, de l’illustration d’une réaction chimique impliquant de l’iode et du phosphore, et d’un diagramme mettant en doute le postulat d’Euclide selon lequel « par un point extérieur à une droite donnée, ne passe qu’une et une seule droite qui lui est parallèle ». Alan conservait ces pages en souvenir, comme substitut aux témoignages de tendresse qu’il ne pouvait espérer. « Il y a des fois où j’ai perçu sa personnalité avec une force particulière, écrivait-il. Je songe à un soir où il attendait devant le labo et où, lorsque je suis arrivé, il m’a saisi avec sa grande main pour m’emmener voir les étoiles. »

Le père d’Alan fut enchanté, sinon incrédule, lorsque les bulletins de son fils commencèrent à changer de ton. Son intérêt pour les mathématiques se limitait aux calculs de ses impôts. Mais comme John, il se sentait fier d’Alan. Il y avait donc toujours eu une méthode sous cette folie apparente ! Contrairement à sa femme, M. Turing ne prétendit jamais avoir la moindre idée de ce que faisait son fils, et ce fut le thème d’un couplet qu’Alan lut un jour dans l’une des lettres de son père :

« I don’t know what the ’ell ’e meant

But that is what ’e said ’e meant!13 »

[J’ignore ce qu’il voulait dire

Mais c’était ce qu’il voulait dire.]

Alan semblait se satisfaire de cette ignorance et de la confiance qu’on lui accordait. Mme Turing, elle, ne se priva pas de répéter qu’elle l’avait « bien dit » et qu’elle avait bien fait de l’envoyer dans ce collège-là. Il convient cependant de reconnaître qu’elle s’était réellement montrée attentive à son fils ; elle n’avait pas seulement cherché à le faire progresser moralement, elle aimait croire qu’elle pouvait comprendre son amour pour la science.

Alan se retrouvait maintenant en situation d’envisager une bourse pour l’Université. Christopher, maintenant âgé de dix-huit ans, était censé obtenir une bourse pour le Trinity College, comme son frère. Il était assez ambitieux de la part d’Alan de la tenter aussi avec un an de moins. Le Trinity College était la faculté de sciences et de mathématiques qui avait la meilleure réputation dans l’université de Cambridge – elle-même classée deuxième centre scientifique du monde après Göttingen en Allemagne.

Les public schools constituaient une bonne préparation aux examens d’entrée des grandes universités, et Sherborne octroya également à Alan un subside de trente livres par an. Cependant le tapis rouge n’était pas déroulé pour autant. En effet, les épreuves pouvaient porter sur n’importe quel sujet, une part étant laissée à l’imagination. Un avant-goût de ce que serait la vie. L’examen en lui-même excitait déjà beaucoup Alan, mais la certitude que Christopher quitterait Sherborne au plus tard à Pâques 1930 le minait. Ne pas obtenir cette bourse signifiait perdre Christopher pendant au moins un an. Peut-être cette incertitude fut-elle la cause des pressentiments qui l’assaillirent pendant tout le mois de novembre : quelque chose, il le sentait, se produirait avant Pâques et empêcherait Chris d’aller à Cambridge.

Ces examens offraient la perspective de toute une semaine à passer en compagnie de Chris sans la contrainte des internats. « J’avais autant hâte de passer une semaine avec Chris que de voir Cambridge. » Le vendredi 6 décembre, Victor Brookes, un camarade de classe de Christopher qui devait se rendre de Londres à Cambridge en voiture, proposa à Alan et Christopher de les accompagner. Le jour venu, ils se rendirent tous deux à Londres en train et s’y arrêtèrent quelques heures pour rendre visite à Mme Morcom dans le petit studio qui lui servait d’atelier de sculpture, puis ils déjeunèrent avec elle à son appartement. Christopher aimait beaucoup taquiner Alan, et avait une plaisanterie récurrente à propos de « trucs mortels », prétendant que certaines substances en apparence inoffensives étaient de véritables poisons. Il lui soutenait que les couverts de sa famille, avec leur alliage particulier contenant du vanadium, étaient « absolument mortels ».

Une fois à Cambridge, ils purent mener pendant une semaine l’existence de vrais gentlemen, avec chambres personnelles et sans extinction des feux. Le dîner se passait dans la salle du Trinity College, en tenue de soirée et sous le portrait scrutateur de Newton. C’était l’occasion de rencontrer des candidats venus d’autres collèges et de pouvoir se comparer avec eux. Alan fit une nouvelle connaissance, Maurice Pryce, avec qui il eut un contact facile grâce à des intérêts très similaires en sciences et en mathématiques. Pryce tentait l’examen pour la seconde fois. L’année précédente, il s’était assis sous le portrait de Newton et s’était dit que rien d’autre ne pourrait le satisfaire. Et même si Christopher se montrait toujours un peu blasé de tout, c’était bien ce qu’ils ressentaient tous les trois : dorénavant tout serait différent.

D’après Alan, ce fut un « excellent repas ». Ensuite, ils allèrent :

« jouer au bridge avec d’autres élèves de Sherborne dans le Trinity Hall. Nous étions censés rentrer à 22 heures, mais à 21 h 56 Chris voulut jouer une nouvelle main. J’ai refusé, et nous sommes rentrés juste à temps. Le lendemain, le samedi, nous avons de nouveau joué aux cartes – au rami cette fois. Après 22 heures, Chris et moi avons continué à jouer à d’autres jeux. Je me souviens parfaitement de son grand sourire quand nous avons décrété que nous n’irions pas nous coucher tout de suite. Nous avons joué jusqu’à minuit et quart. Quelques jours plus tard, nous avons tenté d’entrer dans l’observatoire. Un ami astronome de Chris nous avait invités à passer quand bon nous semblerait. Mais le meilleur moment pour nous n’était manifestement pas le meilleur pour lui. »

Alan et Chris passèrent leurs soirées à jouer aux cartes jusqu’à des heures tardives. Christopher adorait les jeux et en trouvait toujours de nouveaux. Il aimait aussi « essayer de faire croire aux gens des choses invraisemblables ». Ils allèrent au cinéma avec Norman Heatley, ancien ami de Chris de l’école préparatoire, alors étudiant à Cambridge. Christopher lui raconta la façon originale qu’Alan avait de faire ses calculs, et comment il les traduisait en formules classiques lors des examens. Cet aspect de l’indépendance d’Alan inquiétait aussi Eperson qui trouvait que « ses solutions sont souvent peu orthodoxes sur la copie, ce qui exige du lecteur un effort d’élucidation ». Il doutait fort que les examinateurs de Cambridge cherchassent à percer sa singularité intellectuelle.

En rentrant du cinéma, Alan resta délibérément en retrait avec Heatley afin de vérifier à quel point Chris désirait vraiment sa compagnie.

« De toute évidence, je me sentais plutôt seul quand Chris m’appela (avec ses regards insistants) pour venir marcher à ses côtés. Il savait très bien à quel point je l’appréciais, mais il détestait que j’en fasse la démonstration. »

Alan avait conscience que leur amitié pouvait prêter à commentaire : « Nous ne faisions jamais de balades à bicyclette ensemble et je crois que Chris devait se faire un peu chahuter à cause de moi à l’internat. » Mais cela lui faisait d’autant plus plaisir.

Après avoir passé, selon Alan, la semaine la plus heureuse de sa vie, les deux garçons rentrèrent au collège le 13 décembre pour y terminer le trimestre. Au dîner, ils entonnèrent un chant à propos d’Alan :

« Le cerveau du mathématicien ne trouve que rarement le sommeil dans son lit,

Calculant sans cesse des logarithmes et faisant constamment de la trigonométrie. »

Les résultats furent publiés cinq jours plus tard dans le Times, juste après la fin des cours. Cruelle déception : Christopher était reçu au Trinity College, mais pas Alan. Alan le félicita, et Christopher lui répondit :

« 20/12/29

Cher Turing,

Merci beaucoup pour ta lettre. J’étais aussi navré que tu n’obtiennes pas cette bourse que j’étais ravi de l’avoir décrochée.

J’ai profité de deux nuits parfaitement dégagées. C’est la première fois que je vois aussi bien Jupiter. J’ai pu distinguer cinq ou six ceintures, et même des détails sur l’une des plus grosses, au centre. La nuit dernière, j’ai vu un satellite sortir d’éclipse. Il est apparu brusquement, pendant quelques secondes, à quelque distance de Jupiter, et m’a semblé très joli. C’est la première fois que j’en vois un. J’ai également aperçu la nébuleuse d’Andromède. Très distinctement, mais pas très longtemps. J’ai aussi vu le spectre de Sirius, Pollux et Bételgeuse, ainsi que la brillante nébuleuse d’Orion. Je suis actuellement en train de concevoir un spectrographe. Je te réécrirai plus tard. Joyeux Noël, etc. Amicalement, C. C. M. »

Chez lui, à Guildford, jamais Alan n’aurait eu les moyens nécessaires à la « conception d’un spectrographe », mais il avait mis la main sur un vieil abat-jour sphérique en verre. Il l’avait rempli de plâtre, couvert de papier (ce qui le fit réfléchir à la nature des surfaces courbes), et entreprit d’y indiquer les constellations d’étoiles fixes. Pour ne pas changer, il se contenta de sa propre observation du ciel nocturne, même s’il aurait été plus aisé, et plus fiable, de se servir d’un atlas. Il s’obligea à se lever à 4 heures du matin pour pouvoir repérer certaines étoiles non visibles le soir dans le ciel de décembre. Un jour, il réveilla même sa mère, qui crut à la présence d’un cambrioleur. Lorsqu’il en eut terminé, il écrivit à Christopher pour lui faire part de son expérience, profitant de l’occasion pour lui demander s’il pensait qu’il était préférable qu’il fasse une demande pour une autre université l’année suivante. S’il s’agissait d’un test d’affection, il en fut de nouveau récompensé, car Christopher lui répondit :

« 05/01/30

Cher Turing,

… Je ne peux vraiment pas te donner ce genre de conseil, car ce type de décision t’appartient entièrement, et je crois qu’il ne serait pas juste de m’en mêler. John est une excellente université, mais naturellement, je préférerais personnellement que tu viennes à Trinity, où je pourrais te voir plus souvent.

Ça m’intéresserait beaucoup de voir ta carte du ciel quand tu l’auras terminée, mais j’imagine que tu risques d’avoir du mal à l’apporter. J’ai souvent eu l’idée d’en fabriquer une, cependant je n’en ai jamais pris la peine, surtout maintenant que je dispose d’un atlas qui va jusqu’à Mag 6.

Dernièrement, j’ai tenté de découvrir des nébuleuses. On en a aperçu de belles, l’autre nuit, notamment une nébuleuse planétaire de Mag 7 dans la constellation du dragon. Avec une lunette de dix pouces. Nous avons aussi tenté de trouver une comète de Mag 8 dans la constellation du dauphin… Ce serait bien si tu pouvais mettre la main sur un bon télescope, parce que celui d’un pouce et demi te sera complètement inutile pour un si petit objet. J’ai essayé de calculer son orbite, mais j’ai lamentablement échoué avec onze équations irrésolues et dix inconnues à éliminer.

J’ai continué à faire de la pâte à modeler. Rupert a fabriqué du savon et des acides gras qui sentent très mauvais à partir d’huile de colza et de cirage… »

Chris a rédigé cette lettre chez sa mère, à Londres, où il devait « voir le dentiste… et aussi échapper à un bal à la maison ». Le lendemain, il lui écrivit de nouveau, à Clock House, cette fois :

« J’ai trouvé la comète tout de suite, à la position prévue. C’était nettement plus évident et intéressant que je l’aurais pensé. Je dirais qu’elle est presque à Mag 7. Tu devrais pouvoir la repérer avec ton télescope. Le meilleur moyen, c’est d’apprendre par cœur les étoiles de Mag 4 et 5, et ensuite de te déplacer lentement vers le bon endroit, sans perdre de vue toutes les étoiles connues… Dans une demi-heure, je retournerai y jeter un coup d’œil si le ciel est de nouveau dégagé (il vient de s’assombrir), pour voir si je peux estimer son déplacement au milieu des étoiles, et aussi pour voir à quoi elle ressemble avec un gros oculaire (×250). Les cinq étoiles de Mag 4 dans la constellation du Dauphin sont visibles par paires. Amicalement, C. C. Morcom. »

Or Alan avait déjà découvert la comète, même si c’était grâce à une méthode moins rigoureuse.

« 10/01/30

Cher Morcom,

Merci beaucoup pour tes indications pour trouver la comète. Dimanche, je crois bien l’avoir aperçue. J’observais la constellation du Dauphin, croyant que c’était celle du Petit Cheval, mais j’ai repéré quelque chose comme ça [un minuscule croquis], un peu flou, d’environ un mètre de long. J’ai bien peur de ne pas l’avoir étudiée très attentivement. J’ai ensuite cherché la comète ailleurs, dans la constellation du Petit Renard, en pensant qu’il s’agissait de celle du Dauphin. J’avais lu dans The Times qu’il y avait une comète dans la constellation du Dauphin, ce jour-là.

… Le temps n’est vraiment pas idéal pour étudier cela. Aussi bien mercredi qu’aujourd’hui, j’ai pu profiter d’un ciel dégagé jusqu’au coucher du soleil, mais il s’est rapidement couvert au-dessus de la région d’Aquila. Mercredi, le ciel s’est éclairci juste après que la comète eut disparu…

Amicalement, A. M. Turing

Je t’en prie, ne me remercie pas chaque fois si religieusement pour mes lettres. Tu auras le droit de me remercier quand je les rédigerai de manière lisible (si jamais ça arrive un jour), si ça te fait plaisir. »

Alan reporta la course de la comète filant d’Equuleus vers Delphinus dans les cieux glacés. Puis il emporta son globe céleste avec lui au collège pour le montrer à Christopher. Blamey les avait quittés à Noël et Alan devait maintenant partager une autre chambre, où le globe fut exposé. Il ne présentait encore que peu de constellations, mais celles-ci suffirent à émerveiller les plus jeunes.

Trois semaines après la reprise des cours, le 6 février, un groupe de chanteurs se produisit en concert au collège. Alan et Christopher vinrent tous les deux les écouter et Alan ne quitta pas son ami des yeux de toute la soirée en se répétant : « Ce n’est pourtant pas la dernière fois que tu vois Morcom. » Cette nuit-là, il se réveilla en sursaut. L’horloge de l’abbaye sonna trois heures moins le quart. Alan se leva et alla à la fenêtre du dortoir pour observer les étoiles. Il lui arrivait souvent de se coucher avec son télescope afin de pouvoir contempler d’autres mondes pendant la nuit. La lune se couchait derrière l’internat de Ross et Alan songea que cela pouvait signifier un « au revoir » adressé à Morcom.

Christopher tomba gravement malade à cette heure précise et fut conduit en ambulance à Londres où il subit deux opérations. Il mourut à midi, le 13 février 1930, après six jours d’agonie.

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Alan Turing de Andrew Hodges, lecture 7

Notre lecture du jour nous laisse entrevoir le jeune Alan devenir un jeune adulte prometteur avec ses rêves et ses espoirs mais aussi ses premiers, réels, sentiments

Les Merveilles de la Nature expliquaient que le corps humain constituait une véritable « pharmacie vivante ». C’est ainsi que Brewster décrivait les effets des hormones récemment découvertes, grâce auxquelles « chaque partie du corps » pouvait communiquer avec les autres par des messages chimiques, sans avoir à passer par le système nerveux. C’est pendant l’année 1927 – il avait quinze ans –, qu’Alan atteignit sa taille adulte, pendant que d’intéressantes métamorphoses intervenaient en lui.

C’était également l’âge traditionnel de la confirmation, et Alan la reçut le 7 novembre 1927. Comme l’engagement dans les bataillons scolaires, celle-ci faisait partie de ces obligations pour lesquelles chacun devait se porter volontaire. Alan croyait néanmoins en sa signification, ou du moins en quelque chose, lorsqu’il s’agenouilla devant l’évêque de Salisbury pour renoncer au monde, à la chair et au diable. Le directeur, profita cependant de l’occasion pour remarquer :

« J’espère qu’il prend sa confirmation au sérieux. Si oui, il ne se satisfera plus de négliger les tâches évidentes pour se consacrer à ses propres passions, si bonnes soient-elles. »

Pour Alan, avoir à traduire des phrases stupides en latin, faire briller les boutons de sa tunique du bataillon et autres « tâches » semblables n’apparaissait pas si « évident ». Il avait sa propre idée de ce qui était sérieux ou non. Les paroles du directeur auraient mieux convenu à la conformité ambiante, au sujet de laquelle Alec Waugh écrivait :

« Comme c’est le cas pour la plupart des garçons, la confirmation de Gordon n’a eu que peu d’effet sur lui. Il n’était pas athée. Il a accepté la chrétienté de la même manière qu’il a accepté la doctrine du parti conservateur. Tous les gens bien y croient, c’était donc forcément une bonne chose. En même temps, cela n’a pas eu la moindre influence sur son comportement. S’il avait une religion à l’époque, c’était celle du football. »

Ces paroles étaient audacieuses pour un journal paru en 1917. Ce fut en raison de ce genre de remarques que The Loom of Youth fut interdit à Sherborne, et que tout garçon surpris en sa possession se faisait immédiatement corriger.

Pourtant, même si c’était dans un style différent, l’auteur renégat n’en disait pas moins que le directeur :

« Cela dit, je n’attaque pas le système scolaire privé. Je crois en sa grande valeur, et surtout dans sa faculté à inculquer le devoir, la fidélité et le respect des lois. Mais il n’échappe pas aux dangers qui menacent tout système fondé sur la discipline, le danger de succomber à la routine, à des sentiments préfabriqués, de vouloir accéder à un désir d’indépendance servile, ou devrais-je dire moutonnier. Le système est incapable d’échapper à ces dangers, poursuivit-il, mais nous sommes en mesure de les surmonter si nous nous en donnons les moyens. »

Il était toutefois très difficile d’aller à contre-courant d’une organisation entière. Comme le notait Nowell Smith : « De toutes les sociétés, rares sont celles qui sont aussi définies et faciles à comprendre qu’un collège comme celui-ci… Nous vivons tous la même existence, sous une même discipline. Notre vie est organisée avec une extrême minutie et cette organisation est orientée vers un but bien précis… » Et le directeur de poursuivre en disant que « les élèves, quelle que soit l’originalité qu’ils puissent avoir en tant qu’individus, observent une conduite conventionnelle au plus haut degré. » Nowell Smith n’avait pas l’esprit étriqué et parvenait à concilier son système éducatif avec son amour pour la poésie.

Toutefois cette volonté de favoriser une certaine indépendance de caractère à l’intérieur du système se trouvait parfois confrontée à des problèmes d’ordre sexuel

Dans ces pensions de garçons, les contacts entre élèves se chargeaient d’une sorte de tension sexuelle, due aux interdictions de se lier avec d’autres garçons hors de son groupe.

Nowell Smith déplorait qu’il existât « une forme de langage convenant à la maison ou en la présence d’un professeur et un autre dans les dortoirs ou à l’étude ». Il est expliqué dans Les Merveilles de la Nature que :

« Il est communément admis que l’on réfléchit avec nos méninges. C’est le cas. Mais ce n’est pas tout. Le cerveau est divisé en deux parties, exactement comme le corps. En fait, les deux hémisphères du cerveau se ressemblent encore plus que nos deux mains. Néanmoins, nous ne nous servons que d’une de ses moitiés pour réfléchir. »

C’est Alec Waugh qui a prétendu que Sherborne dispensait un enseignement faisant – métaphoriquement parlant – appel aux deux hémisphères du cerveau, et ce de manière indépendante. La « réflexion » mettait à contribution l’un d’eux, tandis que la vie ordinaire faisait appel à l’autre. Ce n’était pas de l’hypocrisie, c’était pour éviter que l’on confonde ces deux univers. Cela fonctionnait parfaitement, et ne se déréglait que lorsque se produisait un événement qui concernait les deux mondes. Ensuite, comme le disait Waugh avec une certaine délicatesse, le véritable crime était de se faire prendre.

En 1927, l’école avait quelque peu modifié sa façon de voir les choses. Quand les garçons lisaient The Loom of Youth (ce qui était évidemment le cas, puisque c’était interdit), ils étaient plutôt étonnés par la tolérance dont le journal faisait preuve à l’égard de la sexualité. Lorsqu’une équipe sportive rencontrait celle d’un collège concurrent, les joueurs de Sherborne pouvaient s’étonner de la liberté dont jouissaient leurs adversaires. Pourtant tous les principes de Nowell Smith étaient incapables d’empêcher les messages de circuler dans son établissement, et les bains froids eux-mêmes ne suffisaient pas à faire taire les conversations grivoises.

Alan Turing était un garçon d’un caractère indépendant, mais le sujet interdit lui posait des problèmes inverses de ceux du directeur. Pour la plupart des garçons, le « scandale » se résumait à quelques railleries vite oubliées qui brisaient un peu la monotonie du collège. Pour le jeune Turing, le centre même de l’origine de la vie était en cause. En effet, même s’il était maintenant au courant de la façon dont se reproduisaient les oiseaux et les abeilles, le mystère de la naissance des bébés restait entier. Cependant, Sherborne avait fait découvrir à Alan un secret dont le monde extérieur n’était pas censé connaître l’existence. C’était même devenu son secret : Alan ne se sentait attiré et séduit que par ceux de son propre sexe.

C’était un garçon très sérieux, toutefois il ne pouvait se vanter d’être quelqu’un de « conventionnel au plus haut degré », et il en souffrait. Pour lui, chaque chose devait avoir une raison ; chaque problème devait trouver une solution et une seule. Et Sherborne ne l’aidait pas à résoudre le sien. Le collège lui permettait seulement de renforcer encore ses certitudes. Pour être indépendant, il lui faudrait donc se frayer un chemin entre les règles officielles et officieuses car, à Sherborne, les merveilles de la Nature qui auraient dû illuminer sa vie devenaient « sales » et « dégoûtantes ».

Si Nowell Smith concevait parfois quelques réserves touchant au système des public schools, le professeur principal d’Alan, un certain A. H. Trelawny Ross, n’était, certes pas, assailli par les mêmes doutes. Il avait fait sa scolarité à Sherborne puis y était revenu sitôt ses études terminées en 1911 : il n’apprit ni n’oublia quoi que ce soit en trente années de chargé d’internat. Ennemi juré du « laisser-aller », il ne partageait en rien les scrupules de son directeur concernant la servilité des élèves.

Son style contrastait également avec celui de Nowell Smith. En 1928, sa « lettre d’établissement » débutait ainsi :

« J’ai un compte à régler avec mon capitaine de foyer (qui fait 1,50 m). Il est allé raconter à tout le monde que j’étais misogyne. Ce bobard a été lancé il y a quelques années par une dame qui ne me trouvait pas suffisamment démonstratif. En fait, je considère la misogynie comme un problème mental, de même que la misandrie, qui est monnaie courante… »

Nationaliste à l’esprit étroit, Ross n’avait pas suffisamment retenu les leçons de loyauté envers le collège, et il s’intéressait bien peu à sa classe. Il donnait cependant à ses élèves le bénéfice de son savoir et de son expérience de la vie. Il enseignait la traduction latine une semaine, la prose latine une autre, et l’anglais la suivante. Cette dernière matière lui donnait l’occasion d’apprendre à ses élèves l’orthographe, la manière « de commencer, de rédiger et d’adresser » une lettre, « comment faire un résumé », « comment est construit un sonnet et comment obtenir de bons essais écrits clairs et intelligents ».

Ross considérait qu’« à mesure que la démocratie avance, la morale et les bonnes manières reculent ». Il soutenait que la défaite de l’Allemagne était due au fait qu’elle privilégiait la science et le matérialisme à la pensée et la pratique religieuses. Il qualifiait les sujets scientifiques de « poudre aux yeux » et avait même coutume de dire avec un reniflement de mépris : « Cette pièce empeste les mathématiques ! Allez me chercher une bombe désinfectante ! »

Alan s’entêtait pourtant à utiliser son temps à ce qui l’intéressait le plus. Ross le surprit un jour à faire de l’algèbre pendant l’heure d’« instruction religieuse », et il écrivit :

« Je peux encore pardonner son écriture, bien que ce soit la pire que j’aie jamais vue, et je m’efforce de considérer avec tolérance son inexactitude [illisible] et son travail sale et bâclé… mais je ne peux pas pardonner la stupidité dont il fait preuve dès qu’il s’agit d’une saine discussion autour du Nouveau Testament. »

Dès décembre 1927, Ross le classa dernier en anglais et en latin, joignant à son bulletin une page couverte de taches d’encre et de ratures qui montrait combien peu de soin Alan consacrait à ces matières. Néanmoins, Ross fut contraint d’avouer qu’il aimait quand même bien le garçon, tandis qu’O’Hanlon reconnaissait au petit Turing un sens de l’humour qui le sauvait. Les expériences d’Alan fatiguaient tout le monde, néanmoins ses trouvailles scientifiques, sa façon de se moquer de sa propre maladresse, sa candeur et sa simplicité emportaient l’affection de tous. Sans doute n’était-il pas très malin en ne tentant pas de se rendre la vie plus facile ; sans doute se montrait-il paresseux et quelque peu prétentieux lorsqu’il pensait savoir ce qui lui convenait le mieux, mais il ne s’agissait pas tant chez lui de rébellion que d’incompréhension devant des exigences si éloignées de ses centres d’intérêt. Jamais non plus il ne se plaignait à ses parents de son séjour à Sherborne. Il semble qu’il considérait à juste titre cet épisode comme une étape inéluctable de la vie.

On pouvait l’apprécier personnellement, mais en tant qu’élément du groupe, c’était une autre histoire. À Noël, en 1927, le directeur écrivit :

« C’est le genre de garçon destiné à poser des problèmes dans n’importe quelle école ou communauté, car il est asocial. Cependant je reste persuadé qu’il a de bonnes chances de développer ses dons au sein de notre communauté et d’y apprendre un certain art de vivre. »

Nowell Smith prit alors brutalement sa retraite, probablement ravi de faire ses adieux. Son successeur s’appelait Charles Lovell Fletcher Boughey, et avait été professeur assistant à Marlborough. Le départ du directeur coïncida avec la mort de Carey, le responsable des sports. À eux deux, le « chef » et le « taureau » avaient divisé l’école en deux mondes distincts, celui des « hommes » et celui des « groupes », qu’ils dirigeaient respectivement depuis une vingtaine d’années. Ce fut Ross, ce personnage si rébarbatif, qui remplaça Carey.

Le début d’année 1928 vit également quelques modifications dans la vie d’Alan. Son maître d’internat demanda à Blamey, garçon sérieux et plutôt solitaire d’un an de plus qu’Alan, de partager la chambre de ce dernier. Blamey était censé aider Alan à rentrer dans la norme et lui montrer qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Cela mit le malheureux Blamey dans des situations embarrassantes. Alan avait en effet « un merveilleux pouvoir de concentration et s’absorbait toujours dans quelque problème abstrait ». Blamey considérait alors de son devoir de l’interrompre pour lui signaler qu’il était l’heure de l’office, du sport ou de tel ou tel cours, car c’était un garçon gentil et bien intentionné. À Noël, O’Hanlon avait écrit à propos d’Alan :

« Il est exaspérant et il devrait commencer à comprendre qu’il m’est complètement égal qu’il soit en train de faire bouillir Dieu seul sait quelle potion sur le rebord de sa fenêtre à l’aide de deux bougies. Toutefois, il a encaissé ses malheurs avec bonne humeur, et s’est sans aucun doute attiré de nouveaux ennuis, notamment en éducation physique. Je garde pourtant espoir. »

Le seul regret d’Alan au sujet de ses « potions » était que O’Hanlon n’avait « pas pu voir leurs jolies couleurs, dues à l’embrasement de la vapeur produite par la cire surchauffée ». Alan était toujours aussi fasciné par la chimie, pour autant cela ne l’intéressait pas de la pratiquer comme tout le monde. En mathématiques et en sciences, ses résultats ne s’amélioraient pas. Ses devoirs souffraient constamment d’un « manque de précision, de clarté et d’un style déplorable ». « Affreusement peu soigné tant du point de vue de l’écriture que du travail expérimental », peut-on lire sur ses bulletins qui continuaient de refléter son inaptitude à communiquer, tout en admettant que l’élève était « très prometteur ». « La présentation de son travail est toujours épouvantable, écrivit O’Hanlon, et cela retire une grande partie du plaisir qu’on devrait avoir à sa lecture. » « Il ne comprend pas ce que signifie mal se tenir, mal écrire, ni même ce que sont des chiffres brouillons. » Parallèlement, Ross le fit passer dans la classe supérieure, mais il demeurait toujours parmi les derniers au printemps 1928. « Il a l’esprit plutôt chaotique en ce moment et éprouve de grandes difficultés à s’exprimer », commenta son professeur principal. « Il devrait lire davantage », ajoutait-il, peut-être plus clairvoyant que Ross.

La question était de savoir s’il pourrait passer son diplôme d’études pour continuer jusqu’en première. O’Hanlon et ses professeurs de sciences voulaient qu’il essaie, mais les autres s’y opposaient. La décision finale revenait au nouveau directeur, Boughey, qui ne connaissait rien d’Alan et qui faisait déjà l’objet de nombreuses critiques.

Le responsable de la terminale classique n’était plus automatiquement désigné directeur de l’établissement. Les élèves chargés de maintenir la discipline avaient été outrés quand il avait sermonné tout l’établissement pour sa façon grossière de s’exprimer. Le personnel fut horrifié lorsqu’il décréta devant toute l’école qu’il refusait que l’on érige un mémorial en hommage à Carey dans la chapelle. Cet incident scella son sort.

Qu’il s’agisse d’une cause ou d’une conséquence, il était aussi « empoisonné » par l’alcool. L’école se réduisit à une lutte de pouvoirs entre Ross et Boughey, et ce fut la querelle entre les anciens et les nouveaux qui décida de l’avenir d’Alan, car Boughey ignora l’avis de Ross et lui permit de passer son certificat d’études.

Pendant les vacances, le père d’Alan lui faisait travailler son anglais. Curieusement M. Turing vouait une véritable passion à la littérature, et il pouvait réciter de mémoire des pages entières de la Bible, de Kipling et de romans humoristiques du début du siècle. Mais avec Alan qui devait travailler Hamlet, la cause était perdue d’avance. Il faillit faire plaisir à son père en lui disant qu’il y avait au moins un vers qu’il aimait bien, mais la joie fut de courte durée lorsqu’il expliqua qu’il s’agissait du dernier vers.

Alan passa encore dans une autre classe durant le trimestre d’été 1928, afin de préparer ses examens de fin d’études. Mais il ne vit aucune raison de changer ses habitudes et son nouveau professeur principal, le révérend Bensly, se trouva lui aussi obligé de le classer parmi les derniers, proposant carrément de faire une donation d’un milliard de livres à n’importe quelle bonne œuvre nommée par Alan si celui-ci réussissait ses épreuves de latin. Plus perspicace, O’Hanlon avait prédit :

« Il est aussi intelligent que les autres élèves. Suffisamment, en tout cas, pour se débrouiller dans des matières aussi “inutiles” que le latin, le français et l’anglais. »

O’Hanlon eut l’occasion de lire certains devoirs d’Alan. Ses copies étaient d’un coup « étonnamment lisibles et soignées », ce qui lui valut de réussir en anglais, français, mathématiques, physique, chimie… et latin. Bensly ne tint jamais sa promesse, le pouvoir bénéficiant toujours du privilège de changer les règles.

Son diplôme d’études en poche, Alan n’eut qu’un rôle mineur à tenir au sein du système, le rôle du « matheux ». Sherborne n’avait pas de classe de première de mathématiques. Il y avait en revanche une classe de sciences naturelles où les mathématiques étaient une matière mineure. Eperson, le professeur de maths, jeune émoulu d’Oxford, doux et cultivé, était doté pour Alan d’une grande qualité : il le laissait tranquille.

« Tout ce que je peux dire, c’est que ma volonté de le laisser se débrouiller seul et de rester près de lui pour l’aider en cas de nécessité a permis à son génie mathématique naturel de progresser sans retenue. »

Eperson comprit très vite que son élève préférait ses méthodes propres à celles des livres au programme. Avant même la préparation des examens, Alan avait entrepris d’étudier la théorie de la relativité d’après les comptes rendus d’Einstein lui-même. Cela exigeait la connaissance des mathématiques élémentaires et donnait libre cours à des idées qui allaient bien au-delà du programme scolaire. Le jeune garçon en tira un petit carnet de notes qu’il confia à sa mère.

« Einstein met ici en doute les axiomes d’Euclide quand ils s’appliquent à des corps solides…, commentait Alan. Il a alors entrepris de tester les lois ou axiomes galiléo-newtoniens. » Alan avait su reconnaître le point crucial, à savoir qu’Einstein mettait les axiomes en doute. Pour son frère John, qui le considérait maintenant avec un amusement un peu condescendant :

« On pouvait sans trop s’engager parier que si l’on avançait une assertion évidente du style “La terre est ronde”, Alan produirait alors tout un tas de preuves irréfutables démontrant qu’elle était à coup sûr plate, ovale ou pratiquement de la forme d’un chat siamois ayant bouilli pendant quinze minutes à une température de mille degrés centigrades. »

Le doute cartésien fut pris comme une intrusion totalement incompréhensible dans la famille Turing et dans l’environnement scolaire d’Alan, et fut le plus souvent accueilli par des rires. Le doute étant un état d’esprit extrêmement inconfortable et rare, le monde intellectuel avait dû attendre très longtemps avant que ne soient remis en question les « lois ou axiomes galiléo-newtoniens ». Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’on reconnut qu’elles n’étaient pas en phase avec les lois connues de l’électricité et du magnétisme. Les implications devenaient effrayantes, et il avait fallu Einstein pour qu’on ose dire que les fondements supposés de la mécanique étaient en fait incorrects. Einstein créa donc sa théorie de la relativité restreinte en 1905 et, celle-ci n’étant pas en accord avec les lois de la gravitation de Newton, il poussa ses recherches plus loin pour formuler, en 1915, sa théorie de la relativité générale qui allait jusqu’à mettre en doute les axiomes d’Euclide sur l’espace. Chez Einstein, le plus remarquable ne résidait pas dans telle ou telle expérience, seulement, comme Alan sut le comprendre, dans sa capacité à douter, à prendre ses propres idées au sérieux et à les mener à leur conclusion logique, aussi troublante qu’elle puisse paraître. « Une fois qu’il a trouvé ses axiomes, il peut agir avec sa logique en laissant de côté les anciennes conceptions de temps, d’espace, etc. », notait Alan. Il se rendit également compte qu’Einstein évitait toute discussion philosophique sur ce qu’« étaient réellement » le temps et l’espace, pour se consacrer à ce qu’on pouvait expérimentalement produire. Einstein insistait toujours sur le rôle des « pendules » et des « règles » dans l’approche opérationnelle de la physique où, par exemple, la « distance » n’avait de signification qu’en tant que mesure extrêmement précise et non en tant qu’idéal absolu. Alan écrivit :

« Demander si deux points sont toujours séparés par une même distance n’a aucun sens dès que l’on stipule que cette distance est votre unité et que vos idées doivent passer par cette définition… Ces mesures ne sont en fait que des conventions et vous ajustez vos lois à vos propres méthodes de mesure. »

Le culte de la personnalité lui étant étranger, il n’hésitait pas à préférer un passage de ses travaux personnels au passage correspondant chez Einstein, trouvant que sa version ressemblait moins à un « tour de passe-passe » que celle du maître. Parvenu à la fin de l’ouvrage d’Einstein, il donna un corollaire magistral de la loi11 qui, dans la relativité généralisée, devait supplanter l’axiome de Newton selon lequel un corps qui n’est soumis à aucune force extérieure doit suivre une trajectoire rectiligne à une vitesse constante :

« Il lui reste maintenant à trouver la loi générale du mouvement des corps. Celle-ci devrait, bien entendu, satisfaire au principe de la relativité générale. Il n’avance pas véritablement cette loi, ce qui est bien malheureux, aussi le ferai-je : “L’écart entre deux événements de l’histoire d’une particule doit être soit un maximum, soit un minimum, quand elle sera mesurée le long d’une ligne d’univers.

Pour le prouver, il introduit le principe d’équivalence, principe selon lequel “tout champ naturel de gravitation est équivalent à un champ artificiel”. Supposons alors que nous substituons un champ artificiel à un champ naturel. Le champ étant maintenant artificiel, on peut définir en ce point un système galiléen, et, donc la particule se déplacera relativement uniformément par rapport à lui, c’est-à-dire qu’elle aura une ligne d’univers droite. Or, dans un espace euclidien, on peut toujours trouver une longueur maximale ou minimale parmi les lignes reliant deux points. Ainsi, la ligne d’univers satisfait donc aux conditions citées ci-dessus pour un système, et par conséquent pour tous les autres ! »

Comme l’expliquait Alan, Einstein n’avait pas formulé cette loi du mouvement des corps dans son ouvrage de vulgarisation. L’adolescent l’avait donc peut-être trouvée seul, à moins qu’il ne l’ait lue dans La Nature du monde physique12, de sir Arthur Eddington, paru en 1928 et lu par Alan dès l’année suivante. Professeur d’astronomie à Cambridge, Eddington avait étudié la physique des étoiles et le développement de la théorie mathématique de la relativité. Ce livre était l’un de ses plus connus, et il lui permit d’expliquer le grand changement d’orientation de la science qui s’était produit en 1900. Sa vision plutôt impressionniste de la relativité lui permit d’établir – sans la moindre preuve toutefois – la loi du mouvement, et a certainement inspiré Alan. Ce dernier ne s’est d’ailleurs sûrement pas contenté d’étudier le livre, ayant déjà noté plusieurs idées pour lui-même.

Alan se plongea dans cette étude à sa propre initiative, Eperson n’était même pas tenu au courant. Il avait pris l’habitude de ne pas s’occuper de ceux qui se moquaient de lui. Il ne pouvait trouver d’encouragement qu’auprès d’une mère complètement dépassée.

Alan Turing de Andrew Hodges, la lecture 6

Notre Lecture du jour va voir notre jeune Alan Turing faire sa rentrée au Collège

Alors belle lecture à vous.

 

Alan avait donc déjà conscience de sa passion. Cette recherche du simple et de l’ordinaire qui apparaîtrait plus tard dans bien des domaines ne correspondait pas chez lui à un simple engouement pour le « retour à la nature », à cette sorte d’éloignement momentané des réalités de la civilisation. Il s’agissait, pour lui, de la vie elle-même, d’un univers où tout le reste se réduisait à de vulgaires distractions.

Pour ses parents, néanmoins, les priorités étaient exactement inverses. M. Turing ne s’embarrassait pas de grands airs et de politesses. Il ressemblait à un habitant d’une île déserte. Néanmoins cela ne changeait rien : la chimie ne pouvait être considérée que comme un divertissement qu’on lui autorisait pendant les vacances. Ce qui comptait vraiment, c’était son entrée dans une public school à treize ans. Il passa d’ailleurs l’examen d’entrée pour Marlborough à l’automne 1925 et obtint, à la surprise générale, d’assez bons résultats. (On ne l’avait pas autorisé à postuler pour une bourse.) John commença alors à jouer un rôle décisif dans la vie de cet étrange petit frère. « Mais, bon sang, ne l’envoyez pas là-bas ! insista-t-il. Il va être complètement écrasé ! »

Alan posait un sérieux problème. Sa faculté à s’adapter à la public school ne faisait aucun doute. Pourtant il était légitime de se demander ce que le collège privé allait bien pouvoir apporter à un garçon dont la principale préoccupation était de faire des expériences dans des bocaux à confiture. Deux choses en parfaite contradiction. Comme Mme Turing le disait :

« Même s’il était aimé et compris au sein du cercle restreint et accueillant de son école préparatoire, c’est parce que j’entrevoyais les difficultés que pourraient rencontrer l’équipe enseignante et lui-même dans une public school, que je me suis donné tant de mal à chercher celle qui lui conviendrait le mieux. De peur que s’il ne parvenait pas à s’adapter, il devienne un simple intellectuel excentrique. »

Sa peine ne fut pas longue. L’une de ses amies, Mme Gervis, était la femme d’un professeur de sciences à la Sherborne School, une public school du Dorset. Au printemps 1962, Alan repassa l’examen d’entrée et fut accepté à Sherborne.

Sherborne était l’une des public schools les plus anciennes d’Angleterre. Ses origines remontaient à l’abbaye, qui était elle-même l’un des tout premiers sites de la chrétienté anglaise, et qui, dans sa charte de 1550, fonda une école pour éduquer les enfants de la région. Cependant, en 1869, Sherborne s’aligna sur le modèle des pensionnats du Dr Arnold. Après une période de mauvaise réputation, elle retrouva ses lettres de noblesse en 1909, quand un certain Nowell Smith en fut nommé directeur. En 1926, Nowell Smith avait déjà doublé le nombre d’élèves, qui s’élevait désormais à quatre cents, et avait fait de Sherborne une public school relativement bien cotée.

Mme Turing se rendit là-bas avant l’arrivée d’Alan pour s’entretenir avec la femme du directeur. Elle lui donna une petite idée de ce à quoi il fallait s’attendre avec Alan, contrastant ainsi avec les habituels éloges des autres parents sur leur progéniture. C’est sans doute sur le conseil de Mme Nowell Smith qu’Alan fut affecté à l’internat Westcott dirigé alors par Geoffrey O’Hanlon.

Le trimestre d’été devait commencer le lundi 3 mai 1926. Ce fut aussi le premier jour d’une grève générale. Sur le ferry qu’il prit à Saint-Malo, Alan apprit que seuls les trains transporteurs de lait rouleraient encore. Toutefois il se savait capable de parcourir à bicyclette la centaine de kilomètres qui séparaient Southampton de Sherborne :

« Comme prévu, j’y suis allé à vélo j’ai laissé mes affaires au préposé et ai quitté les quais à environ 11 heures j’ai acheté une carte pour trois shillings mais elle s’arrêtait à environ 5 km de Sherborne. J’ai repéré que Sherborne se trouvait juste en dehors de la carte. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver la poste, et j’ai envoyé un télégramme à O’Hanlon pour un shilling. Je suis parti à midi et ai déjeuné au bout de 12 km pour trois shillings et six pence j’ai continué jusqu’à Lyndhurst, et au bout de 5 km je me suis acheté une pomme le deuxième jour j’ai continué jusqu’à Beerley à près de 13 km je n’ai pas très bien pédalé sinon ça ferait moins de six jours. J’ai continué jusqu’à Ringwood, à 6,5 km de là.

Les rues de Southampton étaient bondées de grévistes. Le trajet à travers la New Forest était charmant, puis j’ai traversé une sorte de lande jusqu’à Ringwood, et c’était de nouveau plutôt plat jusqu’à Wimborne. »

Il passa ensuite la nuit dans le meilleur hôtel de Blandford Forum, solution que son père n’aurait sûrement pas approuvée car Alan devait lui rendre compte du moindre penny dépensé. (Il ne s’agit pas d’une simple façon de parler, car sa lettre s’achève sur : « J’ai déboursé la somme d’une livre et un penny sous la forme d’un billet d’une livre et d’un timbre d’un penny. ») Heureusement, les propriétaires, charmés, ne lui firent payer qu’une somme symbolique, et il put repartir dès le matin.

« Juste après Blandford il y a eu quelques descentes appréciables et soudain ce fut une succession de montées et de descentes jusqu’au dernier kilomètre. »

Depuis West Hill, il aperçut sa destination : la petite ville géorgienne de Sherborne et le collège, à côté de l’abbaye.

Un tel sens de l’improvisation et une telle discrétion n’étaient pas choses courantes dans l’Angleterre des années 1920. Ce trajet à bicyclette en étonna plus d’un et fut même mentionné dans le journal local. En tout cas, au moment où Churchill en appelait à la « reddition inconditionnelle » des mineurs « ennemis », Alan avait tourné la grève générale à son avantage et profité de deux jours de liberté hors du système établi. Pourtant cette liberté fut de courte durée. Il existait un récit autobiographique très controversé sur la vie à Sherborne écrit par Alec Waugh et publié en 1917. Il s’intitulait The Loom of Youth et on y trouvait cette description :

« Pour un nouveau, la première semaine qu’il passe à la public school est sans doute la pire de sa vie. Non pas qu’il se fasse rudoyer… mais il se sent terriblement seul, craint en permanence de commettre des erreurs, et se crée ainsi des problèmes imaginaires. »

Quand son fils écrivit à ses parents au bout du deuxième jour, « il ne fallait pas être un génie pour savoir lire entre les lignes », et sa mère comprit « qu’il était atrocement malheureux ». C’était pire pour Alan, car il ne pouvait même pas se fondre discrètement dans la masse, ses affaires étant restées coincées à Southampton à cause de la grève. À la fin de sa première semaine, il écrivit :

« C’est très embêtant d’être ici sans mes affaires… C’est assez difficile de s’installer. Écris-moi vite. On n’a pas travaillé mercredi à part en étude. Et puis c’est toute une histoire de trouver les salles de classe et les livres qu’il faut, mais tout ira sans doute mieux d’ici une bonne semaine… »

Une semaine plus tard, la situation ne paraissait pas plus joyeuse :

« Je m’installe petit à petit, mais ça n’ira bien que quand j’aurai récupéré mes affaires. C’est la semaine prochaine qu’on mettra les plus petits au service des plus grands. Cela fonctionne sur le même principe que les conseils gallois qui torturaient et tuaient le dernier arrivé ; ici, un grand fait signe et tous ses bizuts des petites classes envoient le nouveau faire le travail. On doit prendre des douches froides le matin comme on prenait des bains froids à Sherborne. Le lundi, le mercredi et le vendredi, le thé n’est servi qu’à 6 h 30 et j’arrive à me passer de manger jusque-là depuis le déjeuner. La grève générale a touché aussi les imprimeurs, et les libraires ne reçoivent plus aucun livre. Je dois donc me passer de beaucoup de livres au programme. Comme dans la plupart des public schools, les nouveaux doivent chanter une chanson. Mon tour n’est pas encore venu et je ne sais vraiment pas quoi chanter. La quantité de travail qu’on nous donne à faire en étude est ridiculement petite, par exemple : lire les paragraphes des chapitres 3 et 4 pendant trois quarts d’heure.

Ton fils qui t’aime, Alan. »

Il y eut bien une épreuve de chant et aussi une séance de bizutage où Alan fut lancé tel un ballon de football dans une corbeille à papiers. Quoi qu’il en soit, si sa mère sut lire sa détresse entre les lignes, son sens du devoir l’emporta sur sa compassion. Elle déclara simplement, en recevant la lettre, que celle-ci témoignait de l’humour si particulier d’Alan.

Du moins recevait-il enfin des cours de sciences :

« Nous faisons de la chimie deux heures par semaine. Nous n’en sommes qu’à “la propriété de la matière”, aux “transformations physiques et chimiques”, etc. Le professeur se fait appeler “chef”. Il semblerait que je fasse du grec moderne et non ancien… »

Le professeur Andrews ne manqua pas d’être amusé et un peu épaté par les connaissances de son jeune élève. En outre, la simplicité et la candeur du petit Turing séduisaient : Arthur Harris, le chargé de discipline de l’internat Westcott, le récompensa de son expédition à bicyclette en lui demandant d’être son bizut. Néanmoins, ni le savoir scientifique ni l’esprit d’initiative n’étaient des priorités à Sherborne.

Le directeur avait coutume de définir la signification de la vie du collège dans ses sermons. Il expliquait alors que la public school n’était pas entièrement vouée à « ouvrir l’esprit » de ses étudiants, quoique « d’un point de vue historique… cela fût sa vocation première ». De fait, les public schools anglaises avaient été délibérément transformées en ce qu’il appelait « une nation en miniature ». Elles se soumettaient en apparence aux règles de la libre parole, de la justice égale pour tous et de la démocratie parlementaire, pour entériner en réalité les privilèges de la préséance et du pouvoir. Comme l’a dit le directeur :

« En classe, dans les couloirs et au dortoir, dans la cour et lors du rassemblement, dans vos relations avec le corps enseignant ainsi qu’entre vous, en fonction de votre ancienneté, vous avez commencé à vous familiariser avec les concepts d’autorité et d’obéissance, de coopération et de fidélité, ayant placé l’établissement au-dessus de vos désirs personnels… »

C’était l’ancienneté qui déterminait l’équilibre entre privilèges et devoirs, reflet de l’aspect le plus noble de l’Empire britannique. Face à ce système, l’ouverture d’esprit représentait au mieux une qualité parfaitement inutile.

Les réformes victoriennes étaient passées par là, et les concours avaient aussi un rôle à jouer dans la vie du collège. Les boursiers avaient la possibilité d’occuper la place de l’intelligentsia au sein de cette « nation en miniature » du moment qu’ils ne se mêlaient de rien d’important. Mais Alan, qui n’appartenait pas à cette petite élite, remarqua très vite le peu de travail qu’on exigeait de lui. Effectivement, c’était surtout les jeux d’équipe du type rugby ou cricket qui importaient pour la majorité des garçons. C’était à travers le sport qu’on leur donnait des leçons de vie. Ni les révolutions sociales ni la Grande Guerre n’avaient changé quoi que ce soit à l’existence confinée et repliée sur elle-même de ces internats, où chacun faisait l’objet de la surveillance et du contrôle de tous.

Il n’y avait qu’une seule concession symbolique à la réforme victorienne : un professeur de sciences – mais uniquement par égard à la profession médicale. La science n’inspirait aucun respect pour les questions qu’elle soulevait, quelle que soit leur utilité. Nowell Smith divisait le monde intellectuel entre les classiques, les modernes et les scientifiques, dans cet ordre, et soutenait que :

« Seul l’esprit le plus superficiel peut croire que toutes ces découvertes nous permettent d’approcher de façon appréciable la réponse aux énigmes de l’univers qui hantent l’homme depuis toujours… »

La public school évoquait une Grande-Bretagne miniature et fossilisée, où maîtres et serviteurs connaissaient encore leurs places respectives, et où les mineurs en grève étaient considérés comme des traîtres. Et Alan y avait débarqué au moment où les élèves étaient contraints de jouer aux serviteurs, chargeant les bidons de lait sur les trains jusqu’à la fin de la grève. Comme les préoccupations du petit Turing étaient loin des problèmes de ces futurs propriétaires terriens, bâtisseurs d’empire et autres administrateurs du fardeau de l’homme blanc – système dont il était exclu ! Ce terme de « système » revenait comme un refrain constant, et le mécanisme fonctionnait presque indépendamment des personnalités individuelles. L’internat Westcott où logeait Alan n’avait abrité ses premiers pensionnaires qu’en 1920, mais la tradition des préfets9 et des corrections infligées dans la salle de bains y régnaient déjà comme si elles étaient des lois de la nature. Le responsable de l’internat Westcott, Geoffrey O’Hanlon, avait beau avoir des conceptions très personnelles, ces lois restaient immuables. Célibataire endurci d’une quarantaine d’années et surnommé (non sans snobisme) « Maître », il avait investi sa propre fortune dans l’agrandissement des locaux d’origine. Il ne croyait pas que l’on puisse couler tous les élèves dans un même moule et n’inculquaient pas à ses garçons le culte du ballon ovale avec le même enthousiasme que ses pairs. Son internat souffrait donc d’une réputation de laisser-aller. Il encourageait la musique et l’art, détestait la brutalité et, peu après l’arrivée d’Alan, supprima le rite de la chanson pour les nouveaux. Catholique traditionaliste, il représentait ce qu’il y avait de plus proche d’un gouvernement libéral à l’intérieur de cette « nation en miniature ». Néanmoins, les règles du système l’emportaient toujours, et l’on pouvait s’y plier, se rebeller ou bien se refermer – Alan se referma.

« Il semble réservé et a tendance à être solitaire », commenta le responsable de l’internat, O’Hanlon. « Ce n’est pas dû à une quelconque morosité, mais, je crois, à un caractère timide. » Alan n’avait pas d’amis et fut parfois l’objet de mauvais tours des autres enfants. Il essayait de poursuivre ses expériences de chimie, ce qui était mal perçu car cela dénotait un tempérament de travailleur. Les choses parurent s’améliorer un peu vers la fin de 1926 et O’Hanlon put écrire : « Il a l’air joyeux, même si je ne suis pas toujours sûr qu’il le soit vraiment. »

« Ses manières invitent parfois à la persécution. Indéniablement, il ne s’agit pas d’un garçon “normal” : ce n’est pas dramatique, mais cela doit le rendre moins heureux », écrivit-il à la fin du trimestre de printemps, en 1927. Le commentaire du directeur fut plus sec :

« Il devrait bien s’en sortir lorsqu’il aura trouvé sa voie. En attendant, il aurait de bien meilleurs résultats s’il s’efforçait de faire de son mieux en tant qu’élève de ce collège. Il faudrait qu’il fasse preuve d’un peu plus d’esprit de corps10. »

Alan, contrairement aux petits garçons « normaux », n’éprouvait aucun besoin de lancer des objets ronds ou ovales. Se reconnaissant en son fils, M. Turing, qui avait toujours réussi à être dispensé de sport à Bedford, demanda à ce qu’Alan soit exempté de cricket, et O’Hanlon autorisa son jeune élève à jouer plutôt au golf. Mais il ne tarda pas à se faire traiter d’« empoté » par ses camarades. On le disait sale, aussi, à cause de son teint plutôt verdâtre et des taches d’encre sur sa peau. Les stylos continuaient, en effet, à baver sur ses doigts malhabiles. Ses cheveux, qui tombaient naturellement en avant, refusaient de se coucher dans le sens requis ; ses chemises sortaient toujours de son pantalon et ses cravates de son col. Il paraissait incapable de déterminer quel bouton correspondait à quelle boutonnière. Lors de la parade du corps d’instruction des officiers le vendredi, il restait planté, la casquette de travers, les épaules voûtées, son uniforme mal ajusté avec ses bandes molletières qui lui faisaient des abat-jour autour des jambes. Il était une cible facile pour la moquerie, surtout avec sa voix timide, hésitante et haut perchée. Il ne bégayait pas vraiment, mais butait sur les mots, comme s’il fallait du temps pour que ses pensées soient mises en paroles.

La pire crainte de Mme Turing se réalisait : Alan ne s’adaptait pas à la vie des public schools. En outre, il n’appartenait même pas à cette catégorie d’élèves qui sont impopulaires auprès de leurs camarades mais adulés par les professeurs. Là aussi, c’était un échec. Lors du premier trimestre, il fut placé dans une classe surnommée « le coquillage », avec des garçons d’un an plus âgés qui n’avaient pas de bons résultats. Puis il fut « promu » dans une classe permettant d’accéder au niveau moyen. Alan n’y prêta guère attention. Ses professeurs défilaient. Il en avait eu dix-sept au cours de ces quatre premiers trimestres, et aucun ne comprenait ce garçon rêveur. D’après l’un de ses camarades de classe de l’époque :

« C’était le souffre-douleur de l’un des professeurs, car il parvenait toujours à se renverser de l’encre sur le col, provoquant les rires de l’enseignant : “Vous avez encore de l’encre sur votre col, Turing !” Il s’agit d’un détail insignifiant, mais ça m’a marqué. C’est le parfait exemple de la manière dont, à l’école privée, un garçon sensible et inoffensif peut voir son existence se changer en véritable enfer. »

Deux fois par trimestre, un bulletin était envoyé aux parents, et l’enveloppe cachetée attendait alors, telle une accusation, sur la table du petit déjeuner, que M. Turing se soit donné du courage avec le Times et une ou deux pipes. Alan avait coutume de dire, en vain, que son père espérait toujours des bulletins aussi élogieux que des discours de fin de repas, ou encore qu’il ferait bien de jeter un coup d’œil sur les bulletins des autres. Cependant le papa en question ne payait pas la pension des autres, et voyait les frais exorbitants de la scolarité de son fils engloutis pour rien.

Julius Turing ne s’offusquait pas du comportement quelque peu à part de son fils, et le considérait même avec une tolérance amusée. En fait, John et Alan avaient hérité de lui cette façon d’exprimer leurs idées avec une détermination parfois ponctuée de moments d’insouciance. Dans la famille, l’opinion publique s’exprimait par la voix d’Ethel, dont les goûts et les jugements passaient auprès des autres pour insipides et terriblement provinciaux. C’est bien elle, et non son mari ou John, qui jugeait nécessaire de transformer Alan. Quoi qu’il en soit, la tolérance de M. Turing n’allait pas jusqu’au gaspillage d’une instruction onéreuse en public school. Son budget était, de plus, particulièrement serré à cette époque. Lassé de l’exil, il avait fini par prendre une petite maison à l’orée de Guildford dans le Surrey, et il lui fallait penser à lancer John dans la vie active. Il l’avait dissuadé d’entrer dans l’Indian Civil Service, prévoyant que les réformes de 1919 sonneraient le glas de cette administration. John s’était alors enflammé pour une carrière dans l’édition, mais son père avait en tête de l’envoyer faire fortune en Amérique du Sud dans le traitement du guano. Finalement, ce fut l’avis plus sage de Mme Turing qui l’emporta, et John embrassa la carrière de notaire. Son père se trouva contraint de verser 450 livres pour sa formation et de le soutenir financièrement pendant cinq ans.

De son côté, Alan ne voyait pas l’intérêt de ces études si chèrement payées. Même en français, jadis sa matière préférée, son professeur écrivit : « Son manque d’intérêt est fort décourageant, sauf quand quelque chose l’amuse. » Il développa une façon particulièrement agaçante de faire comme s’il ne suivait pas les cours, avant de réussir ses examens haut la main. Il passa toutefois complètement à côté de ses cours de grec. Il fut le dernier de la classe pendant trois trimestres, avant qu’on lui permette à contrecœur d’abandonner cette matière. « Ayant obtenu le privilège d’une exemption, écrivit O’Hanlon, il se fourvoie s’il croit pouvoir se faire dispenser de cours qu’il juge inintéressants en continuant à faire preuve de paresse et d’indifférence. »

En mathématiques et en sciences, les remarques des professeurs étaient nettement plus favorables, mais toujours avec quelques réserves. Durant l’été 1927, Alan montra à son professeur de maths les travaux qu’il avait menés en solitaire. Il avait trouvé la suite infinie de la fonction tangentielle inverse en partant de la formule trigonométrique de tg ½×, ce qui est remarquable quand on sait qu’Alan ne possédait pas de manuel de calcul infinitésimal, et qu’il l’avait donc compris seul. Le professeur fut impressionné et qualifia Alan de « génie », pourtant cela ne fit aucune vague dans la mare de Sherborne et évita simplement au jeune garçon un redoublement. Même Randolph fit un rapport défavorable :

« Pas très bon. Il passe apparemment beaucoup de temps à tenter de résoudre des problèmes de mathématiques avancées et néglige ses devoirs fondamentaux. Toute matière nécessite des bases solides. Travail peu soigné. »

Le directeur finit par lancer un avertissement :

« Je souhaite qu’il ne tombe pas de haut. Mais s’il doit rester dans une public school, il doit faire l’effort de s’éduquer. En revanche, s’il ne désire que devenir un spécialiste scientifique, il perd son temps ici. »

Le vent de l’expulsion souffla sur la table du petit déjeuner, menaçant tout ce pourquoi M. et Mme Turing avaient travaillé et prié. Cependant Alan trouva un nouveau moyen de contourner le système en passant la deuxième moitié du trimestre à l’infirmerie avec les oreillons. Il ne se rétablit que pour réussir, aussi brillamment qu’à son habitude, ses examens et remporter un prix.

Le directeur commenta :

« Doit uniquement sa place et son prix aux mathématiques et à la science, mais a montré quelques progrès dans les matières littéraires. S’il continue comme ça, il devrait bien s’en sortir. »

Durant l’été, les Turing retournèrent dans une pension de famille au Pays de Galles, à Ffestiniog cette fois-ci. Alan et sa mère faisaient de longues balades jusqu’aux plus hauts sommets et retrouvaient à leur retour un certain M. Neild qui s’était pris d’intérêt pour Alan. Il lui fit même présent d’un livre sur l’alpinisme sur lequel il inscrivit une longue dédicace où il expliquait les escalades d’Alan comme autant de symboles de sa montée vers les hautes sphères intellectuelles. Quelqu’un avait enfin, un court instant, pris le jeune garçon au sérieux.

Alan Turing d’Andrew Hodges, la lecture 5

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  de poursuivre de notre lecture et d’en découvrir un peu plus sur les pérégrination de la famille Turing

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

 

 

Ce ne fut cependant pas pour rentrer en Angleterre. Un régime spécial permettait en effet au père d’Alan de ne pas payer d’impôts s’il ne passait pas plus de six semaines par an dans le Royaume-Uni. Afin de continuer à profiter de ce privilège, les Turing choisirent de s’installer à Dinard. Les garçons iraient passer Noël et Pâques en France tandis que les parents se rendraient en Angleterre pour l’été.

Officiellement, M. Turing ne donna sa démission que le 12 juillet 1926 et se trouvait jusque-là en congé. Néanmoins il eut tôt fait d’établir leur nouveau train de vie : il n’était plus question de vacances en Écosse ou à Saint-Moritz. Par bien des côtés, cette retraite prématurée fut un véritable désastre. Ses deux fils la considérèrent comme une erreur. Alan ne manquait pas d’imiter de façon plutôt amusante les réflexions de son père vexé au sujet de « XYZ Campbell », et son frère écrivit plus tard :

« Je doute que j’aurais trouvé que mon père faisait un supérieur ou un subordonné facile à vivre, car aux dires de tous, il se moquait éperdument de la hiérarchie et de son propre avenir au sein de la fonction publique indienne, et n’hésitait pas à dire ce qu’il pensait, quelles qu’en soient les conséquences. En voici un exemple parlant. Pendant un moment, il fut le secrétaire privé de Lord Willingdon, à la présidence de Madras, et lorsqu’ils n’étaient pas d’accord, mon père lui faisait remarquer : “Après tout, vous n’êtes pas le gouvernement d’Inde.” Il s’agissait d’une grande imprudence, presque suicidaire, que l’on pouvait certes admirer, mais à distance respectable. »

La femme de M. Turing lui reprochait constamment cet incident, d’autant plus qu’elle éprouvait une admiration particulière pour Lady Willingdon. En réalité, malgré tout ce que l’on pouvait dire sur le devoir, les qualités requises chez un bon fonctionnaire étaient différentes de celles que l’on enseignait, à savoir l’obéissance aux ordres et le respect de la hiérarchie. Pour gouverner des millions de personnes réparties sur une zone grande comme le Pays de Galles, il fallait avoir une certaine liberté de jugement et une forte personnalité, ce que l’on n’appréciait guère dans les cercles policés de Madras. Il n’eut plus vraiment besoin de ces qualités une fois à la retraite, durant laquelle les nombreuses intrigues indiennes semblèrent susciter chez lui un certain charme rétroactif. Jusqu’à la fin de ses jours, Julius Turing se laissa envahir par une sensation de manque, une grande désillusion et un immense ennui que ni les parties de pêche ni le bridge ne parvenaient à atténuer. Il se sentait davantage exaspéré par le fait que sa femme, plus jeune que lui, trouvât dans ce retour en Europe l’occasion de sortir de l’atmosphère confinée de Dublin puis de Coonoor. Il méprisait plutôt les ambitions d’ordre intellectuel d’Ethel, qui lui faisait mener une vie familiale stressante et chichiteuse. Pour sa part, Ethel souffrait de l’avarice obsessionnelle de son mari et de sa paranoïa. Ils attendaient tous deux quelque chose de l’autre mais n’arrivaient pas à répondre à cette attente mutuelle, et ils en vinrent à ne plus parler de grand-chose d’autre que de l’agencement du jardin.

L’un des résultats de cette nouvelle situation fut qu’Alan vit là une raison d’apprendre le français, matière qui ne tarda pas à devenir sa préférée à l’école. Mais il considérait aussi cette langue comme une sorte de code. Il écrivit d’ailleurs à Hazelhurst une carte postale à sa mère à propos de « la révolution » que M. Darlington n’était pas censé être en mesure de lire.

Cependant c’était la science qui le passionnait véritablement, comme le découvrirent ses parents lorsque, à leur retour, ils le trouvèrent plongé dans Les Merveilles de la Nature. Leur réaction ne fut pas entièrement négative. Mme Turing comptait dans sa famille un célèbre scientifique irlandais, George Johnstone Stoney, qu’Ethel avait rencontré à Dublin alors qu’elle était encore jeune fille. On le connaissait surtout pour avoir inventé le mot « électron » qu’il imagina en 1894, avant que ne soit établie l’atomicité de la charge électrique. Mme Turing, que les rangs et les titres impressionnaient beaucoup, était très fière d’avoir un membre de la Société royale de Londres comme lointain cousin. M. Turing, lui, s’il considérait d’un moins bon œil une éventuelle carrière scientifique – un chercheur ne pouvait espérer gagner plus de 500 livres par an –, n’en aida pas moins Alan à sa manière. Ainsi, lorsqu’en mai 1924 Alan fut rentré à l’école, il écrivit à son père :

« Tu me parlais des relevés topographiques effectués dans les trains, eh bien, j’ai découvert, ou plus exactement j’ai lu, comment on fait pour trouver la hauteur des arbres, la largeur des rivières, des vallées, etc. Et en combinant les deux, j’ai compris comment on calcule la hauteur des montagnes sans avoir à les escalader. »

Alan s’était également documenté sur la manière de faire des coupes géographiques et en fit un nouveau passe-temps. La famille Turing passa l’été 1924 en partie à Oxford – petite bouffée de nostalgie recherchée par Julius Turing –, et en partie dans une pension du nord du Pays de Galles. Ses parents y séjournaient encore quand Alan retourna tout seul à Hazelhurst où il s’empressa de dessiner ses propres cartes des monts Snowdon (« Prière de comparer mes cartes avec celles de l’Institut national de géographie puis de me les renvoyer »).

Cela faisait longtemps qu’il s’intéressait aux cartes. Il aimait aussi les arbres généalogiques, et en particulier celui des Turing, qu’il trouvait pour le moins complexe, avec son titre de baronnet qui sautait de branche en branche et ses grandes familles victoriennes. Cela exerçait son ingéniosité. Son activité la plus sociale consistait à jouer aux échecs :

« Il n’y aurait pas de tournoi d’échecs, car M. Darlington ne connaissait pas beaucoup de joueurs, mais il a déclaré que si je dressais une liste de tous ceux qui savaient y jouer, il y réfléchirait. Étant parvenu à rassembler suffisamment de monde, il est probable qu’un tournoi soit finalement organisé. »

Outre ces occupations, Alan commença à trouver les cours « beaucoup plus intéressants ». Mais tout cela était sans conteste éclipsé par la chimie. Alan s’était toujours intéressé aux recettes de cuisine, aux mixtures étranges et aux encres spéciales, et s’était même essayé à la cuisson de l’argile dans la forêt, quand il habitait chez les Meyer. La notion même de processus chimique ne lui était donc pas étrangère. Il lui fallut pourtant attendre cet été passé à Oxford pour que ses parents lui permettent pour la première fois de jouer avec une boîte de chimie.

Il n’y avait pas grand-chose sur le sujet dans les pages de Merveilles de la Nature, à l’exception des poisons. Sous sa plume de scientifique, Brewster prônait une certaine modération dans ce domaine, pour ne pas dire une interdiction formelle :

« L’existence de tout être vivant, qu’il s’agisse d’un homme, d’un animal ou d’une plante, est un long combat contre le poison. Celui-ci se présente sous de nombreuses formes, comme l’alcool, l’éther, le chloroforme, les divers alcaloïdes tels que la strychnine, l’atropine et la cocaïne, qui nous servent de médicaments, et la nicotine, qui est l’alcaloïde du tabac, les poisons de différents champignons vénéneux, la caféine, que l’on trouve dans le thé et le café… »

Un autre chapitre était consacré au « Sucre et autres poisons », expliquant les effets du dioxyde de carbone dans le sang, provoquant de la fatigue, et sur le cerveau :

« Quand le centre névralgique dans la nuque, détecte une petite dose de dioxyde de carbone, il ne dit rien. Mais, dès que la dose devient trop forte (par exemple au bout d’une quinzaine de secondes de course), il téléphone aux poumons via les nerfs :

– Eh, eh ! Qu’est-ce qui vous prend, les gars ? Remuez-vous ! Respirez plus fort. Le sang est saturé de sucre brûlé ! »

Tout cela lui donna du grain à moudre, même si à ce stade, ce qui l’intéressait le plus était la simple remarque selon laquelle :

« Dans le sang, le dioxyde de carbone se change en bicarbonate de soude ordinaire. Le sang transporte la soude jusqu’aux poumons, où elle se transforme de nouveau en dioxyde de carbone, exactement de la même manière que lorsque vous en ajoutez à la farine pour faire lever un gâteau. »

Rien dans les pages de Merveilles de la Nature n’expliquait les noms ou les transformations chimiques, mais Alan dut trouver ces informations ailleurs, car, en revenant à l’école le 21 septembre 1924, il rappelle à ses parents dans une lettre : « N’oubliez pas le livre de sciences censé remplacer l’Encyclopédie des enfants. » Et aussi :

« D’après Les Merveilles de la Nature, tout enfant est supposé savoir que le dioxyde de carbone se change en bicarbonate de soude dans le sang avant de redevenir du bicarbonate de carbone dans les poumons. Si vous en avez la possibilité, pourriez-vous m’envoyer le nom chimique du bicarbonate de soude, ou encore mieux la formule, pour que je puisse comprendre comment ça fonctionne ? »

Il a probablement lu l’Encyclopédie des enfants, ne serait-ce que pour l’abandonner après l’avoir jugée trop enfantine et vague, et a très bien pu apprendre des concepts généraux de chimie à partir de la multitude de petites « expériences » qu’elle propose de réaliser avec des produits ménagers. L’étincelle prophétique de sa question vient de sa tentative de vouloir associer le concept de formule chimique d’un côté à la description mécanique du corps de l’autre.

Puis Alan découvrit dès le mois de novembre une source d’informations plus sûre : « J’ai eu beaucoup de chance, cette fois : il y a une encyclopédie qui appartient à une classe de terminale. » Il put alors recevoir, pour Noël 1924, un attirail de parfait chimiste – substances diverses, creusets et tubes à essai – et obtint la permission de s’en servir dans la cave de Ker Sammy, la villa qu’ils occupaient rue du Casino à Dinard. Alan rapporta là-bas d’énormes tas d’algues de la plage afin d’en tirer une infime quantité d’iode, à la plus totale incompréhension de John, qui passait ses journées à jouer au tennis, au golf, à danser et flirter au casino.

Les parents d’Alan employèrent un instituteur anglais du quartier pour qu’il lui donne des cours particuliers en vue d’obtenir le Common Entrance, l’examen d’entrée dans l’enseignement privé. Le pauvre homme se retrouva vite submergé de questions sur la science. En mars 1925, de retour à l’école, Alan écrivit :

« J’ai obtenu le même classement au Common Entrance8 ce trimestre que le précédent, avec une moyenne de 53 %. J’ai eu 69 % en français. »

Cependant, plus que jamais, seule la chimie comptait. Il écrivit à ses parents :

« Je me demande si je pourrais trouver une cornue en terre cuite quelque part, pour faire chauffer des trucs à très haute température. J’essaye de faire un peu de chimie organique. Au début, quand je voyais quelque chose comme ça :

H(CH2)17CO2H(CH2)2C

j’essayais de la résoudre comme C21H40O2 ce qui peut être toutes sortes de choses et qui donne en fait une espèce d’huile. Je trouve que les formules graphiques peuvent aider aussi. Ainsi, la formule de l’alcool donne :

image

alors que l’éther méthylique donne, lui :

image

Vous voyez, cela montre bien la structure moléculaire. »

Puis, une semaine plus tard, il ajoutait :

« Quand le produit essentiel est un gaz, ce qui est très fréquent à haute température, la cornue de terre cuite remplace le creuset. Je suis en train de faire une série d’expériences dans l’ordre que je me suis fixé. J’ai l’impression de toujours vouloir faire des choses à partir de ce qu’il y a de plus commun dans la nature et avec la moindre perte d’énergie possible. »

Alan Turing d’Andrew Hodges, la lecture 4

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  de poursuivre de notre lecture et d’en découvrir un peu plus sur l’enfance de Turing

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

Hazelhurst était un petit établissement de trente-six élèves allant de neuf à treize ans. Le proviseur s’appelait M. Darlington ; M. Blenkins était professeur de mathématiques tandis que Miss Gillet enseignait le dessin et la musique. John s’y était beaucoup plu et venait d’être promu délégué des élèves, pour son dernier trimestre là-bas. L’arrivée de son jeune frère fut plutôt une épine à son pied car Alan ne tarda pas à considérer le programme de l’école comme une simple distraction. Sa mère dira que cela le « détournait de ses occupations habituelles ». Maintenant que ses journées étaient organisées en cours, en jeux divers et en repas, il ne trouvait plus que quelques minutes éparses pour satisfaire ses véritables intérêts. Il arriva avec une passion pour l’origami et, une fois qu’il eut montré aux autres sa technique, John dut faire face à une véritable invasion de bateaux et de cocottes. Une nouvelle contrariété s’ensuivit pour ce dernier lorsque M. Darlington découvrit le goût d’Alan pour les cartes. Cela lui inspira l’idée de faire passer un contrôle de géographie à toute l’école. Alan fut classé sixième, devant son frère qui trouvait cette matière extrêmement ennuyeuse. Une autre fois, lors d’un concert de l’école, Alan fut pris de fou rire en entendant John chanter Land of Hope and Glory en solo.

À Pâques, John quitta Hazelhurst pour Marlborough et sa prestigieuse public school. Cet été-là, M. Turing emmena de nouveau sa petite troupe en vacances en Écosse, à Lochinver, et Alan put appliquer sa connaissance des cartes aux sentiers de montagne. Il commençait aussi à concurrencer son frère en matière de pêche à la truite. Les deux enfants entretenaient alors une rivalité non violente, comme par exemple, lorsqu’ils inventèrent un jeu pour atténuer le supplice qu’étaient les visites de leur grand-père Stoney. Ils marquaient des points en parvenant à lui faire perdre le fil d’une anecdote qu’il répétait pour la énième fois.

Dans cet Empire qui venait de connaître son apogée, la vie pouvait encore se révéler très agréable. Cependant, en septembre, Julius et Ethel Turing raccompagnèrent Alan à Hazelhurst et virent leur fils courir désespérément après le taxi qui les emportait. Il leur fallut se mordre les lèvres et reprendre la route de Madras. Alan retrouva sans enthousiasme le régime de Hazelhurst auquel il se sentait si étranger. Il parvint à obtenir la moyenne en classe, toutefois il n’avait pas une très haute opinion de l’instruction qu’on lui dispensait. Parlant à John de M. Blenkins, qui enseignait les rudiments de l’algèbre, il assura : « Il a donné une leçon complètement fausse de ce qu’on entend par x. »

S’il aimait bien les jeux de société et les discussions, Alan détestait et craignait les cours de gym et le sport obligatoire de l’après-midi. L’hiver, les garçons jouaient au hockey, et Alan assura plus tard que c’était la nécessité d’éviter la balle qui lui avait appris à courir vite. Il préférait le rôle de juge qui consistait à déterminer l’endroit précis où la balle avait franchi la ligne. Dans une chanson de fin d’année, un couplet lui est consacré :

« Turing adore le terrain de football

Car les lignes de touche lui inspirent des problèmes de géométrie. »

Plus loin, un autre couplet l’accuse de « regarder pousser les pâquerettes » pendant les matches de hockey. Même s’il s’agissait d’une plaisanterie sur son côté rêveur, il y avait sans doute un peu de vrai dans cette observation. Car un fait nouveau s’était produit.

À la fin de l’année 1922, un bienfaiteur inconnu lui offrit Les Merveilles de la Nature que tout enfant devrait connaître5. Il expliqua par la suite à sa mère que c’était ce livre qui lui avait fait découvrir la science. Plus encore, cet ouvrage lui fit découvrir la Vie.

Cet ouvrage qui venait des États-Unis fut édité pour la première fois en 1912, et son auteur, Edwin Tenney Brewster, l’a décrit comme : « … La première tentative pour faire connaître à de jeunes lecteurs un certain nombre de sujets vaguement liés mais très modernes, que l’on regroupe généralement sous le thème de physiologie générale. Il est destiné à pousser les enfants de 8 à 10 ans à s’interroger, puis à répondre aux questions : “Qu’ai-je en commun avec les autres êtres vivants, et qu’avons-nous comme différences ?” Accessoirement, j’ai aussi tenté de fournir des bases aux parents perdus mais sérieux pour qu’ils puissent répondre aux questions déroutantes que posent la majeure partie des enfants, et surtout à la plus difficile d’entre elles : “Comment suis-je venu au monde ?” »

En d’autres termes, il était question de sexualité et de science, de « comment le poussin finit-il par se retrouver dans l’œuf ? » à « de quoi les petits garçons et les petites filles sont-ils faits ? ». Brewster cite même une vieille chanson enfantine : « Il est certain que les petits garçons et les petites filles n’ont rien à voir, et il serait vain de vouloir les interchanger. »

Il ne révélait pas la nature précise de leurs différences. Ce n’était qu’après une habile diversion au sujet d’œufs, d’étoiles de mer et d’oursins que l’auteur finissait par revenir sur le corps humain :

« Nous ne sommes donc pas bâtis comme une maison de bois ou de ciment, mais plutôt de briques. Nous sommes composés de petites briques vivantes. Nous grandissons grâce à elles, lorsqu’elles se divisent en deux avant de reprendre leur taille initiale. Or personne n’a encore la moindre idée de la raison pour laquelle elles savent quand grandir, vite ou lentement. »

La croissance biologique était l’un des principaux thèmes scientifiques que Brewster abordait dans son livre. Pourtant, la science n’avait aucune explication à fournir, que des descriptions. Le 1er octobre 1911, quand les « briques vivantes » d’Alan Turing commencèrent à se diviser, le professeur D’Arcy Thompson déclara à la British Association que « les problèmes suprêmes de la biologie sont aussi impénétrables qu’ils sont anciens ».

Cependant, tout aussi impénétrable, Les Merveilles de la Nature s’abstenait ostensiblement de décrire d’où provenait la première cellule du processus de création, se contentant de faire allusion au fait que « l’œuf est lui-même conçu à partir de la multiplication de cellules qui, naturellement, appartenaient aux parents ». Revenait sans doute au « parent perdu mais sérieux » d’expliquer ce mystérieux secret. Mme Turing avait pour habitude d’aborder ce sujet épineux de la même manière que Brewster, du moins avec John, car ce dernier reçut à Hazelhurst une lettre particulière qui débutait avec des oiseaux et des abeilles et s’achevait sur l’instruction de « ne pas sortir des rails ». Sans doute Alan fut-il informé de la même manière.

Cependant, par d’autres aspects, Les Merveilles de la Nature se montrait vraiment « très moderne ». Il exprimait l’idée qu’il y avait une raison à chaque chose et que cette raison ne nous venait pas de Dieu mais de la science. De longs passages expliquaient pourquoi les petits garçons se plaisaient à lancer des choses et les petites filles à s’occuper de bébés, et Brewster tirait du monde vivant le schéma du père qui va travailler au bureau et de la mère qui reste au foyer. Cette description des modes de vie respectables des Américains était relativement éloignée de la formation des fils de fonctionnaires travaillant en Inde, mais Alan s’intéressa surtout à la représentation du cerveau :

« Comprenez-vous, à présent, pourquoi il vous faut aller à l’école cinq heures par jour, et user vos pantalons sur un banc pour étudier, alors que vous préféreriez sans doute filer en douce et nager ? C’est pour que vous puissiez développer ces zones de réflexion dans votre cerveau. Il faut commencer jeune, quand le cerveau est encore en pleine croissance. C’est durant toutes ces années d’études que l’on développe lentement ces zones de réflexion, au-dessus de l’oreille gauche, et dont vous vous servirez jusqu’à la fin de vos jours. Une fois adulte, il devient impossible d’en développer de nouvelles. »

L’école elle-même se trouvait justifiée par la science. L’ancien monde de l’autorité divine était banni dans la mesure où, pour Brewster, « pourquoi tout cela se passe et dans quel but » était une énigme qui resterait à tout jamais insoluble. Selon lui, tout être vivant est indubitablement une machine :

« C’est que le corps est bien évidemment une machine. Une machine extraordinairement complexe, mille fois plus compliquée que n’importe quelle autre jamais construite par l’homme ; néanmoins une machine. On l’a comparé à un moteur à vapeur mais nos connaissances ont beaucoup évolué depuis. C’est en réalité au moteur à essence qu’il faut penser ; comme pour l’automobile, le bateau ou l’avion. »

Les êtres humains étaient « plus intelligents » que les autres animaux mais la notion d’âme était totalement exclue. Personne n’avait encore compris le processus de division cellulaire et de différenciation, et l’intervention d’anges éventuels n’était pas mentionnée.

Autant de questions qui donnaient à Alan bien des sujets de rêverie. Et quand il ne rêvassait pas, le jeune garçon inventait des choses. Le 11 février 1923, il écrivit :

« Chère maman, cher papa,

Michael Sills6 m’a donné un appareil photo ravissant et on peut faire de nouvelles photos avec. Je vais en faire des copies que je t’offrirai comme présent pour Pacques et je vais te les envoyer séparément. Si tu veux d’autres pellicules demande-les on peut prendre 16 photos par pellicule J’ai encore été deuxième cette semaine. La maîtresse te passe le bonjour GB a dit que mon écriture était si épaisse qu’il fallait que je demande de nouvelles plumes à T. Wells. Je suis en train d’écrire avec il y a un cours demain Wainwright était en rupture de stock cette semaine c’est une encre que j’ai faite moi-même. »

Cependant la science, les inventions et le monde moderne n’entraient pas au programme de l’examen d’admission à la public school.

Ses maîtres avaient beau faire de leur mieux pour décourager son intérêt mal venu pour la science, ils ne parvenaient pas à empêcher Alan d’inventer, notamment des dispositifs visant à résoudre ses problèmes d’écriture :

« Le 1er avril (le jour des farces)

Devine avec quoi j’écris. Il s’agit d’une de mes inventions c’est un stylo à plume comme ça : [schéma grossier] on le remplit en pressant ici [extrémité molle du réservoir du stylo à plume] on relâche et l’encre est aspirée et c’est plein. Je me suis débrouillé pour que lorsque j’appuie un peu d’encre descend mais ça n’arrête pas de se boucher.

Je me demande si John a déjà eu l’occasion de voir la statue de Jeanne d’Arc parce qu’elle est à Rouen. Lundi dernier c’était les scouts contre les louveteaux et c’était génial il n’y avait pas d’ordre du jour cette semaine j’espère que John aime bien Rouen je crois que je ne vais pas beaucoup écrire aujourd’hui désolé. La maîtresse dit que John a envoyé quelque chose. »

S’ensuivait un autre paragraphe, à propos d’un stylo à plume qui « fuyait comme quatre ». En juillet, dans une autre lettre rédigée en vert, ce qui était (évidemment) interdit, il décrivit un concept de machine à écrire extrêmement rudimentaire.

Nouvelle modification de la cellule familiale : John partit effectuer un séjour à Rouen. Il avait dit à son père qu’avant d’entrer à la public school de Marlborough, il aurait aimé quitter le foyer des Ward. L’affaire fut donc conclue et John partit s’installer chez Mme Godier, à Rouen. Alan le rejoignit pour quelques semaines durant l’été, afin de s’imprégner de la culture et de la civilisation françaises. Le garçonnet fit grande impression à Mme Godier qui le trouva charmant – une fois qu’elle l’eut persuadé de bien se laver derrière les oreilles. Alan arriva comme une délivrance pour John qui détestait la petite-bourgeoise qu’elle était. Il faisait diversion et permettait ainsi à son aîné d’aller au cinéma. C’est que les deux enfants Turing présentaient particulièrement bien, avec un charme à la fois subtil et vulnérable. John étant le plus vif et Alan le plus rêveur. Le séjour ne fut pas une grande réussite. John n’avait pas pris son vélo de crainte d’avoir à transporter un Alan vacillant dans les rues pavées de la ville, il ne leur restait plus alors qu’à errer avec ennui dans la maison Godier ou à faire de longues promenades. « Il marche comme un escargot », disait Mme Godier d’Alan. Ce qui représentait assez bien Alan, mais aussi toute la famille Turing. Ces Turing si lents, si sombres, ceux qui combattaient toujours du côté des perdants et arrivaient souvent derniers.

Ils allèrent finir l’été dans un presbytère du Hertfordshire, au nord de Londres, qui devait dorénavant leur servir de foyer. La vie qui les attendait était nettement plus joyeuse. Un vieil archidiacre, Rollo Meyer, personnage doux et charmant qui se plaisait au milieu des roses et des courts de tennis, régnait sur une grande demeure de brique rouge. La rigidité des Ward était loin. Les deux enfants s’adaptèrent aussitôt : John fréquentait assidûment les jeunes filles sur les courts de tennis (il avait maintenant quinze ans et s’intéressait à elles sans équivoque), tandis qu’Alan préférait faire de longues balades à vélo dans les bois. Personne ici ne lui reprochait son désordre tant qu’il ne gênait pas les autres. En outre, la cote d’Alan auprès de Mme Meyer monta considérablement lorsque, à la fête paroissiale, une gitane diseuse de bonne aventure annonça que l’enfant serait un génie.

Cependant la tutelle des Meyer fut de courte durée car M. Turing décida brusquement de démissionner de la fonction publique de l’Inde britannique. Il en voulait à un rival, entré en même temps que lui dans le service, mais avec une note nettement moins bonne au concours de recrutement, et qui venait d’être nommé secrétaire principal du Gouvernement de Madras. Julius renonça à ses propres chances d’avancement, et les parents d’Alan, malgré leur pension annuelle de 1 000 livres, n’y remirent plus jamais les pieds.

Alan Turing d’Andrew Hodges : La lecture 3

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  de poursuivre de notre lecture

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

 

M. Turing avait mis ses fils en pension chez un couple de militaires à la retraite, le colonel Ward et sa femme. Ils habitaient St Leonards-on-Sea, petite ville située près de Hastings, dans une grande maison sur le front de mer, en face de la maison de sir Rider Haggard, l’auteur des Mines du roi Salomon. Un jour, alors qu’Alan traînait, comme à son habitude, le long du caniveau, il découvrit une bague de diamant et de saphir appartenant à Lady Haggard, qui le récompensa de deux shillings.

Les Ward n’étaient pas du genre à perdre des bagues de valeur dans la rue. Le colonel était un homme profondément bon, mais aussi bourru et inaccessible que Dieu le Père Lui-même. Son épouse, elle, pensait que l’éducation des garçons devait en faire des hommes, des durs. Une petite étincelle allumait cependant son regard et les deux enfants ne tardèrent pas à l’aimer beaucoup. Il y avait aussi Nanny Thompson, qui régnait sur la nursery, et la gouvernante qui se chargeait de la salle d’études. John et Alan étaient loin d’être les seuls enfants de la maison car les Ward avaient eux-mêmes quatre filles et un autre petit pensionnaire. Trois cousins des Turing, soit la progéniture du major Kirwan, gonflèrent ensuite la troupe. Alan s’entendait très bien avec la deuxième fille des Ward, Hazel, mais haïssait la benjamine, Joan, qui était un peu plus âgée que lui. Les deux garçons Turing ne tardèrent pas à décevoir Mme Ward : ils n’avaient ni l’un ni l’autre de goût pour la bagarre ou les modèles réduits de cuirassés. Mme Ward finit même par écrire à Mme Turing pour se plaindre de ce que John ne levait pas le nez de ses livres, et Mme Turing envoya obligeamment à John une lettre de réprimande. Promenades sur le front de mer balayé par les vents, pique-niques sur les plages de galets, goûters d’enfants agrémentés de jeux et thé avalé devant un bon feu dans la nursery, voilà ce que les Ward avaient à offrir de plus excitant.

Ce n’était pas un vrai foyer mais cela devait en tenir lieu. Et même si Julius et Ethel Turing revenaient en Angleterre aussi souvent que possible, ils n’étaient pas en mesure d’en fournir un autre à leurs fils. Ainsi, au printemps 1915, Mme Turing dut louer, à St Leonards, appartement affreusement meublé pour séjourner auprès de ses enfants. Alan était alors en âge de parler et attirait déjà l’attention générale par ses commentaires pertinents. C’était aussi un enfant têtu et quelque peu désobéissant qui supportait mal d’être contrarié. Chez lui, l’expérience, par exemple, de planter ses jouets cassés dans le sol pour voir s’il en pousserait de neufs se muait assez vite en bêtise. Alan mit du temps à repérer la frontière qui sépare l’initiative de la désobéissance, et il se montra systématiquement réfractaire aux obligations de l’enfance. Lent, peu soigné et effronté, il était sans cesse en conflit avec sa mère, Nanny et Mme Ward.

Mme Turing embarqua de nouveau pour l’Inde en automne 1915, disant à Alan avant de partir : « Tu seras bien sage, n’est-ce pas ? » À quoi l’enfant lui répondit : « D’accord, mais il y a des fois où j’oublierai ! » La séparation ne devait durer que six mois. Or dès le mois de mars 1916, les Britanniques d’Inde durent braver les sous-marins allemands de Suez à Southampton. M. Turing emmena alors toute la famille en vacances dans les Highlands. Ils séjournèrent dans un hôtel de Kimelfort et John fut initié à la pêche à la truite. À la fin du séjour, M. et Mme Turing jugèrent plus prudent de se séparer pour une durée de trois ans, et Julius repartit seul en Inde, laissant Ethel en exil à St Leonards.

L’année 1917 – blocus allemand, raids aériens, apparition de l’Amérique sur la scène internationale, révolution russe, etc. – ne pesa sur la famille Turing que dans la mesure où elle empêcha les parents de se retrouver. John fut envoyé à Hazelhurst, une école préparatoire du Kent, dès le mois de mai. Ethel n’avait donc plus qu’Alan à élever. L’un de ses passe-temps favoris était les offices anglicans de St Leonards, où elle traînait Alan tous les dimanches. L’odeur d’encens lui déplaisait, et il appelait l’endroit « l’église qui sent mauvais ». Elle l’emmenait aussi à ses cours d’aquarelle – pour laquelle elle avait un réel talent – Alan pouvait alors enchanter toutes ces dames éprises d’art avec ses mots d’enfant.

Alan apprit seul à lire en moins d’un mois grâce à un manuel intitulé La Lecture sans larmes. Les chiffres lui posèrent encore moins de problèmes et il eut très vite la manie de s’arrêter sous les lampadaires pour en déchiffrer le numéro de série. Il avait cependant beaucoup de mal à discerner sa droite de sa gauche et marquait son pouce gauche d’un petit point rouge pour se repérer.

Pour la plus grande satisfaction de ses parents, il assurait vouloir devenir médecin. Toutefois, pour répondre à une telle ambition, il lui fallait une éducation. Aussi, dès l’été 1918, Mme Turing l’envoya-t-elle apprendre le latin dans une école privée.

Né neuf ans auparavant, l’écrivain et journaliste anglais George Orwell préférait au statut de fils de fonctionnaire de l’administration des Indes qu’on le décrive comme un individu issu « de la petite bourgeoisie ». Avant la guerre, il témoignait :

« Soit vous étiez un gentleman, soit vous n’en étiez pas un. Et si c’était le cas, vous vous efforciez de vous comporter comme tel, quels que soient vos revenus. La marque distinctive de la classe moyenne supérieure était sans doute qu’elle n’avait aucune aptitude commerciale, mais plutôt une tradition militaire et administrative. Ceux qui appartenaient à cette classe sociale ne possédaient pas de terres, mais avaient l’impression d’en être les propriétaires aux yeux de Dieu. Ils se comportaient à moitié comme des aristocrates en exerçant des professions libérales ou en s’engageant dans l’armée plutôt que dans les affaires. Les garçonnets comptaient les noyaux de cerise dans leur assiette et prédisaient leur avenir en chantant les louanges de l’armée, de l’Église, de la médecine et du droit. »

C’était le cas des Turing. L’existence de leurs fils n’avait rien d’exceptionnel, sauf, peut-être, pendant les jours de congé où ils s’octroyaient le luxe d’aller au cinéma et à la patinoire. Or, chez les Ward, on prenait constamment le soin de se laver de ses péchés, de se débarrasser de ses odeurs pour se différencier des autres enfants de la ville. « Je n’avais pas plus de 6 ans quand j’ai pris conscience pour la première fois des différences de classes sociales, se rappelle Orwell. Avant, mes héros avaient souvent été des gens de la classe ouvrière, parce qu’ils semblaient faire des métiers intéressants comme ceux de pêcheur, de forgeron et de maçon. Mais on m’a rapidement interdit de jouer avec les enfants du plombier. Ils étaient “vulgaires”, et on m’a défendu de les approcher. C’était snob, si vous voulez, mais c’était aussi nécessaire, car les gens de la classe moyenne ne pouvaient pas se permettre de laisser leurs enfants tomber dans la vulgarité. »

Les Turing appartenaient à cette petite bourgeoisie britannique qui cherchait à tout prix, et quels que fussent ses moyens, à se hisser au rang de l’aristocratie. La fonction publique du Raj britannique payait relativement bien, mais il fallait penser à l’avenir et les Turing ne pouvaient se permettre de folies. Il y en avait une cependant qu’ils se devaient de faire : envoyer leurs fils dans un collège privé. La guerre pouvait régner, la révolution éclater, une seule chose comptait pour laquelle aucun sacrifice ne serait épargné : John et Alan feraient leurs classes dans un collège privé, une public school3. Et leur vie durant, les deux garçons pourraient les remercier de leur avoir donné une telle éducation. En attendant, il était du devoir d’Alan de se plier sans rechigner aux exigences du système et en particulier d’apprendre le latin, indispensable pour l’examen d’entrée.

C’est donc au moment où l’Allemagne s’écroulait et où commençait un armistice amer qu’Alan dut se plonger dans ses cahiers d’écriture et ses manuels d’initiation. Cependant le latin lui déplaisait et il écrivait mal. Sa main ne semblait pas vouloir obéir à son cerveau. Ainsi débuta une période de dix années de lutte contre les plumes qui faisaient des pâtés, les stylos qui bavaient et les pages qui se couvraient de ratures.

Mais c’était encore un petit garçon intelligent et enjoué. Lors de ses visites de Noël à Earls Court, son oncle Bertie aimait lui faire des farces, car il gloussait en permanence. C’était pourtant déjà pour John l’occasion d’être jugé responsable de la tenue et de la conduite de son petit frère – une responsabilité qu’aucun être humain n’aurait endossé à la légère. Pour couronner le tout, comme le déclara John :

« Il portait des tenues de marin, d’après les usages de l’époque (ils lui allaient bien). Je ne connais aucun vêtement qui jure autant, avec son grand col, ses nœuds et son tour de cou, sa large ceinture, ses parties de flanelle oblongues et ses grands rubans. Mais il faut être un génie pour assembler toutes ces pièces dans le bon ordre. Même si mon frère s’en moquait éperdument, car il se désintéressait déjà de savoir s’il mettait la bonne chaussure au bon pied, et ne semblait jamais se soucier qu’il ne restait que trois minutes avant de passer à table. Sans m’en rendre compte, j’en suis parvenu à mégoter sur des détails aussi insignifiants que ses dents, ses oreilles, etc. Mais j’étais las de ces attentions puériles, et ce n’était que lorsqu’on nous emmenait au spectacle de Noël que je parvenais à les oublier. Même là, Alan était pénible, se plaignant bruyamment de la scène des dragons verts et des autres monstres de Where the Rainbow Ends… »

Les fêtes de Noël constituaient la principale attraction de l’année, même si, comme se le rappela plus tard Alan, « enfant, j’étais incapable de prévoir quand Noël tomberait, je ne me rendais même pas compte que cela revenait à intervalles réguliers ». Sa grande passion allait aux cartes géographiques. Il réclama un atlas pour un anniversaire et fut, dans l’heure qui suivit la remise du présent, entièrement absorbé par sa lecture. Il aimait aussi les recettes tout comme les formules et recopia même celle d’une préparation pour calmer les piqûres d’ortie. Ses seuls livres se résumaient à de petits manuels de sciences naturelles auxquels s’ajoutaient des lectures à voix haute que sa mère lui faisait du Voyage du Pèlerin4. Un jour qu’elle trichait en sautant une longue digression théologique, il lui cria avec colère : « Tu as tout gâché ! » et courut dans sa chambre. Pour lui, une fois que les règles étaient fixées, elles devaient être respectées à la lettre, sans détour ni tricherie. Sa nourrice était du même avis, quand elle jouait avec lui :

« Ce dont je me souviens le mieux, c’est de son intégrité et de son intelligence pour un enfant de son âge. Il était impossible de lui cacher quoi que ce soit. Je me rappelle qu’un jour, Alan et moi jouions ensemble. J’étais en train de le laisser gagner, mais il s’en est rendu compte. Il en a fait toute une histoire… »

M. Turing ne revint qu’en février 1919, après trois ans de séparation. Il ne lui fut pas très facile de rétablir son autorité sur Alan qui se montrait plutôt prompt à répondre. Expliquant par exemple à son fils que la languette de ses souliers devait toujours être bien à plat, « comme une crêpe », il s’entendit répondre par le jeune impertinent que les crêpes se mangeaient généralement roulées. Quand Alan avait un avis, il disait qu’il savait, ou encore qu’il savait très bien. Cet été-là, M. Turing emmena sa famille en vacances à Ullapool, dans le nord-ouest de l’Écosse. M. Turing pêchait la truite avec John, Mme Turing dessinait les lacs et Alan gambadait dans la bruyère. Il eut l’idée brillante d’aller ramasser du miel pour le thé du pique-nique. Il observa donc la course des abeilles sauvages et repéra le point d’intersection de leur vol pour localiser le nid, ce qui impressionna fort la famille Turing, même si le miel ne se révéla pas des plus raffinés.

Mais le mois de décembre arriva et Julius et Ethel Turing durent reprendre le bateau, laissant de nouveau Alan aux Ward tandis que John retournait à l’école préparatoire d’Hazelhurst. Julius obtint enfin un poste à Madras, et Alan devait se contenter de concocter des recettes pour tromper l’ennui mortel de St Leonards-on-Sea. Son instruction en eut tant à souffrir que lorsque sa mère revint en 1921, il ne savait toujours pas, à neuf ans, faire de longues divisions.

Celle-ci le trouva d’ailleurs très changé. Se souvenant d’un enfant vif, presque turbulent, qui se liait avec tout le monde, elle découvrit un garçon « rêveur et peu sociable ». Les photographies le montrent à dix ans avec une expression renfermée et mélancolique. Ethel décida alors de ne pas le laisser à St Leonards. Après des vacances d’été passées en Bretagne quelque peu gâchées par les incessantes conversions en francs français, elle se chargea de l’éduquer elle-même à Londres, où il l’inquiéta en cherchant de la limaille de fer dans les caniveaux à l’aide d’un aimant. M. Turing, qui venait d’être promu secrétaire de la section de développement du Gouvernement de Madras, revint une nouvelle fois au mois de décembre, et la famille partit au complet se reposer à Saint-Moritz, où Alan apprit à skier.

Miss Taylor, directrice du cours privé qu’avait suivi Alan, avait assuré que l’enfant « avait du génie », toutefois ce diagnostic ne pouvait en rien modifier le programme. Dès le début de l’année 1922, Alan dut affronter la deuxième étape de son itinéraire obligatoire, et il fut envoyé à Hazelhurst comme son frère.

Alan Turing de Andrew Hodges : La lecture 2

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  la suite de notre nouvelle lecture

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges



PREMIÈRE PARTIE

LA LOGIQUE

I

L’Esprit de corps 1

« En commençant mes études le premier pas m’a plu si fort,

Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité,

Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour.

Le premier pas, dis-je, m’a frappé d’un tel respect et plus si fort,

Que je ne suis guère allé et n’ai guère eu envie d’aller plus loin.

Mais de m’arrêter à musarder tout le temps pour chanter cela en chants extasiés2. »

Pur fils de l’Empire britannique, Alan Turing est issu d’un milieu social situé à la frontière de l’aristocratie terrienne et de la bourgeoisie commerçante. Marchands, soldats, hommes d’Église, ses ancêtres furent de vrais gentilshommes quoiqu’ils eussent dans l’ensemble embrassé des existences nomades. Ils furent en effet nombreux à participer à l’expansion de l’influence britannique dans les contrées les plus lointaines.

La trace des Turing remonte aux Turins de Foveran, comté de la région d’Aberdeenshire dans le nord de l’Écosse, au XIVe siècle. La famille possède un titre de baronnet, accordé vers 1638 à un certain John Turing, qui avait émigré vers l’Angleterre. Bien que la devise familiale ait été Audentes Fortuna Juvat – « la fortune sourit aux audacieux » –, et malgré tout leur courage, ils n’eurent jamais beaucoup de chance. Sir John Turing a combattu du mauvais côté pendant la guerre civile anglaise, tandis que Foveran était mis à sac par les Covenantaires. Se voyant refuser toute compensation après la Restauration, les Turing croupissent dans les ténèbres tout au long du XVIIIe siècle, comme il l’est indiqué dans The Lay of the Turing (« La lignée des Turing », qui retrace l’histoire de la famille :

« Walter, James et John avaient connu

Non les honneurs illusoires de la couronne,

Mais une existence calme et paisible.

Une existence illuminée par la consécration

Dérivée de la plus pure tradition de la religion !

Ainsi leur vie paisible s’écoula,

Profitant des honneurs de Foveran,

En attendant que le bon sir Robert réclame son dû

Afin de rendre à la lignée sa gloire passée :

Le carillon des tours du château de Banff résonne dans le ciel

Accordant l’hospitalité avec bienveillance

Et accueillant ses nombreux amis à sa table

Savourons la restauration de la lignée des Turing ! »

En 1792, sir Robert Turing revint d’Inde où il était allé chercher fortune, et récupéra son titre de baronnet. Mais il mourut sans avoir donné d’héritier mâle. En 1911, il n’existait plus que trois foyers de Turing dans le monde. Le titre était porté par l’homme de 84 ans, qui avait jadis été consul britannique à Rotterdam. Avec son frère et ses descendants, ils formaient la branche néerlandaise des Turing. Des descendants de leur cousin, John Robert Turing, le grand-père d’Alan, formaient une branche secondaire.

John Robert Turing fit des études de mathématiques au Trinity College de Cambridge, et fut classé onzième de la promotion de 1848 avant de renoncer aux mathématiques pour recevoir l’ordination et devenir pasteur à Cambridge. Il épousa en 1861 la jeune Fanny Boyd, alors âgée de dix-neuf ans, et partit s’installer dans le Nottinghamshire où le couple donna le jour à dix enfants. Deux d’entre eux moururent en bas âge tandis que les huit autres, quatre garçons et quatre filles, furent élevés dans la pauvreté respectable d’une modeste vie de pasteur. Peu après la naissance de son benjamin, John Robert fut victime d’une attaque et dut abandonner sa charge. Il mourut en 1883.

Sa veuve étant invalide, ce fut à Jean, la sœur aînée, que revint le soin de s’occuper de la famille. Ce qu’elle fit avec une poigne de fer. Les Turing avaient déménagé à Bedford pour pouvoir profiter de son lycée, où les deux aînés firent leur éducation. Jean fonda sa propre école, et deux de ses sœurs devinrent institutrices, se sacrifiant pour le bien des garçons. Le fils aîné, Arthur, fut un Turing malchanceux. Il fut nommé dans l’armée des Indes, et périt dans une embuscade à la frontière nord-ouest, en 1899. Le troisième fils, Harvey, émigra au Canada et se mit à la mécanique, même s’il dut revenir pour la Première Guerre mondiale, avant de devenir un journaliste distingué pour Salmon and Trout Magazine (« Saumon et truite Magazine »), et de finir sa carrière en tant que rédacteur en chef du magazine The Field. Le quatrième fils, Alick, embrassa quant à lui la profession de notaire. Parmi les filles, seule Jean se maria. Elle épousa sir Herbert Trustram Eve, un agent immobilier de Bedford qui devint l’expert le plus coté de son époque. La redoutable Lady Eve, la tante d’Alan, fut un élément moteur du London County Council Parks Committee. Des trois tantes célibataires, la gentille Sybil devint diaconesse et alla prêcher la bonne parole à ces obstinés sujets de l’Empire des Indes. Fidèle à la tradition victorienne, Fanny Turing, la grand-mère d’Alan, mourut de la tuberculose en 1902.

Julius Mathison Turing, père d’Alan et deuxième fils de la famille Turing, naquit le 9 novembre 1873. Totalement dénué des dispositions de son père pour les mathématiques, il se révéla doué pour l’histoire et la littérature et mérita ainsi une bourse au Corpus Christi College d’Oxford où il obtint une licence de lettres en 1894. Jamais il n’oublia les restrictions qu’il dut s’imposer enfant, même s’il s’agissait d’un sujet qu’il évitait volontiers. Il était bien trop fier pour se plaindre, d’autant que sa vie de jeune homme fut longtemps un modèle de réussite. Il entra en effet à l’Indian Civil Service, service d’administration des Indes britanniques, qui avait décidé de recruter ses membres sur concours lors de la grande réforme libérale de 1853, et qui jouissait d’une réputation surpassant même celle du Foreign Office (ancêtre du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth). Il se classa septième sur cent cinquante-quatre lors de l’examen public d’août 1895. Ses études sur les différentes branches de droit indien, la langue tamoule et l’histoire de l’Inde britannique lui valurent une fois encore la septième place à l’examen final de 1896.

Il ne tarda pas à obtenir un poste à la direction de la Présidence de Madras, qui comprenait la majeure partie du sud de l’Inde. Les Indes britanniques avaient bien changé depuis le départ de sir Robert, en 1792. La fortune n’y souriait plus vraiment aux audacieux. Elle attendait les fonctionnaires capables d’en supporter le climat pendant quarante années. Et tandis que l’officier de province était « ravi de profiter de chacune des occasions qui lui étaient offertes pour entretenir des rapports avec les locaux » (comme le raconta un contemporain), les réformes victoriennes avaient invité à ce que « les alliances douteuses dont se servaient autrefois nos compatriotes pour apprendre les langues du pays » ne soient « plus tolérées par la morale ni par la société ». L’Empire avait acquis une respectabilité.

Un ami de la famille lui ayant prêté cent livres, Julius acheta un cheval, et fut envoyé à l’intérieur des terres. Il travailla pendant dix ans comme collecteur d’impôts adjoint et magistrat : il allait de village en village pour établir des rapports sur l’agriculture, l’hygiène, l’irrigation et la vaccination, il contrôlait les comptes et surveillait la magistrature locale. Il ajouta la langue télougou au tamoul qu’il parlait déjà, et devint premier collecteur adjoint en 1906. En avril, l’année suivante, il retourna pour la première fois en Angleterre, la tradition voulant qu’après dix ans de travail solitaire, un jeune homme en pleine ascension se cherchât une épouse. Et c’est sur le chemin de l’île natale qu’il rencontra Ethel Sara Stoney.

La mère d’Alan descendait elle aussi de plusieurs générations de bâtisseurs d’empire, et notamment de Thomas Stoney, un habitant du Yorkshire. Pendant sa jeunesse, après la révolution de 1688, ce dernier avait acquis des terres dans la plus ancienne colonie anglaise, et était devenu l’un des rares propriétaires fonciers protestants de l’Irlande catholique. Il transmit ses biens à son arrière-arrière-petit-fils, Thomas George Stoney qui avait cinq fils. Par tradition, l’aîné hérita des terres, et les autres se dispersèrent dans différentes parties de l’Empire en pleine expansion. Le quatrième, Edward Waller Stoney, grand-père maternel d’Alan, partit exercer son métier d’ingénieur en Inde. Il y fit fortune, devenant l’ingénieur en chef de la société Madras and Southern Mahratta Railway, responsable de la construction du pont de Tangabudra, et déposa le brevet d’un système d’éventail silencieux à poulies, le Stoney’s Patent Silent Punkah-Wheel.

De nature obstinée et grincheuse, Edward Stoney épousa Sarah Crawford, issue d’une autre famille anglo-irlandaise. Ensemble, ils eurent deux fils et deux filles. Parmi eux, Richard suivit les traces de son père et devint ingénieur en Inde, Edward obtint le grade de commandant au sein du corps médical de l’Armée de terre britannique, et Evelyn épousa un Anglo-Irlandais, le commandant Kirwan de l’Armée indienne britannique. La mère d’Alan, Ethel Sara Stoney, vit le jour à Madras, le 18 novembre 1881.

Bien que la famille Stoney ne souffrît pas de pauvreté, l’enfance d’Ethel fut aussi sombre que celle de Julius Turing. Les quatre enfants Stoney furent, en effet, renvoyés en Irlande pour y faire leurs études, payant ainsi, comme beaucoup d’autres, le prix de l’Empire en années sans amour. Ils furent confiés à leur oncle William Crawford, directeur de banque du comté de Clare, qui avait lui-même deux enfants d’un premier mariage et quatre d’un second. L’affection et les égards ne régnaient guère chez les Crawford, qui s’installèrent à Dublin en 1891. À dix-sept ans, Ethel fut inscrite au collège de jeunes filles de Cheltenham afin qu’elle perde son accent irlandais. Elle endura là-bas la honte d’être un pur produit du chemin de fer et de la banque d’Irlande parmi cette aristocratie anglaise. Mais une soif de culture et de liberté étreignait la jeune Ethel Stoney, qui demanda à aller étudier l’art et la musique à la Sorbonne. Elle passa ainsi six mois à Paris et fut déçue de découvrir que le snobisme et la pudibonderie des Français n’avaient rien à envier à ceux des Britanniques. Aussi, lorsqu’elle retourna en 1900 dans la grande demeure parentale de Coonoor en compagnie de sa sœur aînée, elle retrouva une Inde qui signifiait pour elle la fin des privations, mais qui l’excluait à tout jamais du monde de la culture et du savoir.

Ethel et sa sœur Evie menèrent pendant sept ans la vie rangée des demoiselles de Coonoor : sorties mondaines, aquarelle, théâtre amateur. Un jour où M. Stoney emmena toute la famille en vacances au Cachemire, Ethel tomba amoureuse d’un médecin missionnaire qui était prêt à l’épouser. Le mariage fut pourtant interdit car ce dernier n’avait aucune fortune. Le devoir triompha de l’amour et la jeune fille dut attendre le printemps de l’année 1907 pour rencontrer Julius Turing, à bord du navire qui les ramenait en Angleterre. À peine avaient-ils pris la route du Pacifique que leur histoire commençait déjà. Julius profita d’ailleurs d’une escale au Japon pour inviter la jeune fille à dîner, donnant pour instruction au serveur : « Continuez à apporter de la bière jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter ! » Plutôt sobre par nature, il se permettait quelques écarts. Il ne tarda pas à demander à Edward Stoney la main de sa fille : impressionné par ce jeune homme fier et plein d’avenir, il la lui accorda aussitôt. Ils traversèrent ensemble le Pacifique et les États-Unis, où ils séjournèrent au parc national de Yellowstone. La noce eut lieu le 1er octobre à Dublin (de là est née entre M. Turing et le commercial M. Stoney, une querelle à propos de qui devait payer le tapis rouge du mariage…, une animosité qui perdura plusieurs années). Ils retournèrent en Inde en janvier de l’année suivante et Ethel donna naissance à son premier fils, John, au mois de septembre, dans la demeure des Stoney, à Coonoor. Les mutations de M. Turing les emmenèrent alors tout autour de Madras. Ils s’installèrent finalement à Chatrapur en mars 1911, et conçurent leur second fils, Alan Turing. C’est en effet dans ce petit port obscur de l’Empire britannique, sur la côte orientale de l’Inde, que les premières cellules se divisèrent et brisèrent leur symétrie pour qu’enfin cœur et tête se séparent. Alan ne devait cependant pas naître en Inde britannique. Son père obtint un deuxième congé en 1912 et la famille Turing reprit le chemin de l’Angleterre avant l’accouchement.

Un monde en crise les attendait. Les grèves, les suffragettes, l’imminence d’une guerre civile en Irlande affectaient considérablement le climat politique de la Grande-Bretagne d’alors. La loi sur la sécurité sociale, sur les secrets d’État et ce que Churchill appelait « les armées et flottes gigantesques qui pressent et oppriment les civilisations de notre temps », tout cela marquait la fin des certitudes victoriennes et l’extension du rôle de l’État. L’idéologie chrétienne avait perdu toute substance depuis bien longtemps, et l’autorité scientifique exerçait une influence toujours plus grande. Avec les nouvelles technologies, qui permettaient d’améliorer sans commune mesure les moyens de communication, on entrait dans ce que Whitman qualifiait d’« ère de la modernité », même si personne ne savait ce qui l’attendait, que ce soit une « guerre généralisée » ou une « formidable avancée contre l’idée de caste ».

Les Turing restèrent pourtant imperméables au monde qui les entourait et se contentaient de faire durer au maximum ce que le XIXe siècle leur avait apporté. Il allait également falloir protéger de la crise mondiale leur second fils, né à une époque où les conflits ne manqueraient pas de le poursuivre.

Alan naquit le 23 juin 1912 dans une maternité de Paddington et fut baptisé le 7 juillet sous le nom d’Alan Mathison Turing. Son père prolongea son congé jusqu’en mars 1913 et la famille passa l’hiver en Italie. Puis Julius repartit pour l’Inde tandis que Mme Turing restait en Angleterre avec les deux enfants, John, âgé de 4 ans, et Alan. C’est en septembre 1913 qu’elle partit, seule, rejoindre son mari. Julius Turing avait en effet décidé qu’il valait mieux pour la santé des enfants qu’ils ne fussent pas exposés à la chaleur de Madras. Ainsi, Alan ne connut jamais la douceur des serviteurs indiens ni les couleurs si vives de l’Orient. Enfant « exilé de l’exil », il dut se contenter des vents marins de la Manche.