PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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L’exquis cadavre exquis, épisode 65

L’exquis cadavre exquis, épisode 65

Elle s’appelait Camille, avait la phobie de la chlorophylle et n’a rien trouvé de mieux que de se cacher dans une serre pour tenter d’échapper à son l’Assassin .

Les inspecteurs Lerot et Remini sont sur le coup mais de nombreuses questions restent encore inexpliquées

Pourquoi Max a-t-il été si troublé en apprenant la mort de Camille ? Qui envoyait à la victime de petits cercueils en bois ? Que sait la brigade financière sur cette mystérieuse affaire ?

Accrochez-vous, l’histoire se complique ! Camille a-t-elle été assassinée parce qu’elle enquêtait sur un vaste scandale pharmaceutique, avec Klatschmohn Aktion ? Ou bien à cause d’un détournement de fonds lié au Museum ? A moins qu’elle n’ait découvert l’escroquerie vinicole de son beau-père. Et si sa disparition était liée à celle de sa soeur jumelle ? La dépression de sa mère explique-t-elle son silence ? Quant à Costes, le privé à la réputation sulfureuse, quel rôle a-t-il joué dans l’histoire ?

Maintenant la suite c’est vous qui l’inventez !


L’exquis cadavre exquis

Episode 65 

by Armelle Carbonel

Le diable se cache dans les détails

Éric glisse son portable dans la poche de son jean. Il n’attend pas de réponse au message envoyé à Anton. Celui-ci tenterait certainement d’entamer sa détermination à se rendre chez Lalande. Rompu à la rudesse de sa formation militaire, il n’en demeure pas moins un homme, doté de faiblesses qui portent les doux noms de Laure et Carole. Ses clefs de voiture tintent au creux de sa main tandis qu’il observe les deux femmes assises sur les sièges en cuir brûlés par le soleil. Leur impatience rime avec le silence. Un tableau de famille figé sous la morsure du soleil. Sans prononcer un mot, ils s’engagent sur les entrelacs de bitume qui sillonnent l’Espagne, bifurquent sur des axes moins fréquentés et s’enfoncent au cœur des massifs boisés où la nuit ne tardera plus à déposer son voile funeste. Les heures défilent, cadencées par le ronronnement du moteur et les souvenirs interdits que chacun garde précieusement scellés au fond d’une gorge nouée par l’angoisse. Le temps s’échappe vers une issue inéluctable. La villa de Lalande se profile enfin derrière une barrière végétale propice aux cauchemars. Noirceur et vengeance bouillonnant d’un même sang.

– Arrête-toi ! », s’écrit soudain Carole, achevant le silence si bien installé.

Par-delà les cimes, le ciel s’éclaire d’un étrange ballet de lumières. L’agitation soulevée par la brise confirme leur crainte : les flics ont investi les lieux.

« On fait quoi ? s’inquiète Laure, le teint blême.

 – On se tire ».

Qu’auraient-ils pu envisager d’autre ? Une bonne nuit de sommeil – tant est que Morphée daigne se pointer – leur éclaircirait les idées. Réfléchir. Chercher une marge de manœuvre. Tuer Blanchard.

Un motel sordide à la lisière de la ville ferait l’affaire.

« Deux chambres », commande Éric, soucieux de mettre les siens à l’abri.

Carole et sa mère s’engouffrent dans la première tandis que son oncle disparait dans le capharnaüm mitoyen. La jeune femme surprend le regard pétri de tendresse dont il la couve. Elle se sent soudain mal à l’aise… Jamais auparavant il ne l’avait percée avec une telle intensité qui semblait signifier : je t’aime plus que tout.

Au plus fort de la nuit, Carole sursaute sur sa couche inconfortable. Elle constate le vide laissé par sa mère dans ce lit de misère. S’effraie du bruit d’une altercation dans la chambre voisine. Des voix qui portent, des gosiers hurlants, des menaces jetées contre les parois trop minces pour les dissimuler. L’oreille collée au mur, elle entend les bribes d’une colère terrifiante :

« Tu allais le lui dire… Je l’ai lu dans ton regard…

 – Laure, s’il te plaît…

 – Non ! J’ai déjà perdu une fille… Confiance… Peux pas avouer… Trahison… ».

Puis le cri d’un verre brisé, d’un crâne qui explose sous une pluie de plaintes douloureuses.

Carole se rue hors de la chambre. A cet instant, Laure apparaît sur la coursive, les mains ruisselant de la preuve écarlate de son forfait. Abasourdie, la jeune femme recule dans ce vide qui l’attire inexorablement.

« Mon dieu… Qu’as-tu fait, maman ? Éric ?

 – Ce n’est pas ce que tu crois… C’était un accident… » gémit Laure.

Carole hurle après son oncle – son oncle, vraiment ? -, ce grand frère, son sauveur. Cet homme mort.

A ses yeux hallucinés, Laure Longchamps n’aurait eu aucun mal à convaincre un expert que sa place était en HP. Une unité qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Pour le bien de tous.