La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 2

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 2



Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes.

Hier c’était le chapitre 1 là

II

Gina dessinait un point d’interrogation sur le ventre de Virgile. Elle acheva sa calligraphie amoureuse en plongeant l’index dans le nombril de son mari.

– C’est quoi, ce p’tit bidon, amore ?

Virgile prit son air boudeur, celui qu’elle aimait.

– Je peux me remettre au sport. Tu veux ?

Pour toute réponse, la belle Napolitaine papillonna des cils. Il l’enserra tendrement.

– O.K. Je commence aujourd’hui.

Ça tombait bien, on était le premier jour de l’année, le jour des promesses.

– Amore…

Gina aimait cet homme qui ne lui avait jamais rien refusé. Gina aimait être aimée.

Ils avaient douze ans d’écart. Virgile l’avait presque vue naître.

* * *

Ce soir de novembre 1976, Cesare Sordi était entré sans frapper chez ses voisins de palier, les Santos. Le maçon italien avait les larmes aux yeux et peinait à parler. Les parents de Virgile avaient cru que ce désarroi était dû à l’annonce de la mort de Jean Gabin, l’acteur préféré de Cesare.

– Oui, c’est bien triste, un grand acteur, avait dit Fausto avant même que son ami n’ouvre la bouche.

– On vient de l’apprendre sur Antenne 2, avait confirmé Fatima.

Cesare s’était indigné.

– Mais je m’en fous, de Gabin ! Carmelita a perdu les eaux ! La sage-femme est complètement bourrée, je l’ai virée. Faut me sortir de là, Fatima ! Oh mio dio, che casino !

Vingt minutes plus tard, Fatima avait sorti l’enfant du ventre de sa mère. Une belle petite fille de quatre kilos que Virgile avait été autorisé à voir, après que les deux femmes l’eurent lavée et emmaillotée.

– Elle s’appellera comment ? avait-il demandé du haut de ses douze ans.

– Gina, avait soupiré Carmelita, épuisée et radieuse.

– Gina, Carmelita, Giulietta, avait précisé fièrement Cesare.

* * *

L’an passé, Virgile avait franchi le cap de la cinquantaine. Il commençait à le sentir. Il fit mine de grimacer de douleur en se redressant dans le lit. Piètre stratagème pour tenter d’échapper à sa promesse.

– Aïe ! Est-ce que j’ai encore l’âge de courir ?

– Amore, tu es un bambino !

Gina s’était redressée et sa poitrine avait effleuré le visage de Virgile. Il frissonna. Il adorait ses seins. Il adorait tout chez cette femme : ses lèvres pourprées, charnues, ses yeux bleu azur si malicieux, jusqu’à ces petites ridules qui commençaient à poindre à la commissure des lèvres. Une adoration qui durait depuis qu’elle était en âge d’être aimée.

Une fois encore, il se dit qu’il risquait de la perdre. Il y pensait tous les jours. Si cela devait arriver, il ne s’en remettrait pas. Il avait même envisagé le suicide. C’était si facile de tomber d’un échafaudage… Au moins, Gina toucherait l’assurance-vie. Il avait évoqué cette éventualité avec elle : « S’il m’arrivait quelque chose, un accident idiot par exemple, tu pourrais refaire ta vie ? À ton âge, ce serait normal, non ? – Ne dis pas de bêtises », avait-elle répondu, choquée. Il n’en avait plus reparlé.

– Faut que je retrouve mon survêtement…

Gina s’esclaffa en entendant le mot désuet. Elle, elle employait le mot « jogging » car elle avait trente-huit ans.

Une heure plus tard, vêtu de son vieux survêtement de coton ramolli, chaussé de baskets presque neuves, Virgile sortit par l’arrière de leur villa, bâtie en lisière du golf des Charmilles et qui donnait directement sur le parcours, déserté en ce matin de 1er janvier.

Chlik ! chlik ! firent les semelles sur le gazon givré.

L’exercice allait-il lui faire oublier la faillite qui le menaçait ? Il était dans una bella merda, aurait dit Fausto.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Il franchit le parcours numéro 4 à petites foulées et s’engagea dans le bois qui avait donné son nom au golf, et qu’il pouvait admirer des fenêtres de la villa.

Un tapis de feuilles mortes mit fin au chlik ! chlik ! de ses semelles. Le souffle court, il commençait à regretter les agapes du réveillon du 31.

En réalité, Virgile détestait courir. Certes, il avait couru dans sa vie, mais surtout après l’argent, puisqu’il voulait le meilleur pour Gina, par amour et par peur de la décevoir. « T’es trop gentil avec elle », lui surinait Elio du temps où ils étaient encore amis.

Non, il n’était pas gentil, il était simplement l’homme le plus amoureux du monde. C’était la raison pour laquelle il courait ce matin. Et tant que son pauvre corps de quinqua bedonnant le pourrait, il chausserait ses baskets, c’était décidé.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Contrairement à ce qu’il avait espéré en entamant sa course, il n’arrivait pas à faire le vide. Impossible d’oublier ses emmerdements. Il le savait : il allait droit dans le mur. Pourtant, les murs, ça ne lui faisait pas peur : il en avait construit, avec Cesare, le père de Gina ! Mais celui-là était fait d’un alliage particulier : une dose de haine, une pelletée de mépris, un sac de trahison.

Rien au départ ne lui avait permis de prévoir ce désastre. Au contraire même, les planètes étaient parfaitement alignées, comme disait la voyante de Gina. Quand il avait repris la petite entreprise de Cesare, le groupe Fortier Invest & Immo lui avait proposé ce chantier de construction d’un ensemble de villas haut de gamme nommé Hameau du Golf ; il avait tiré les devis au plus bas et, en contrepartie, Hubert-André Fortier, le patron de l’époque, lui avait accordé pour une bouchée de pain la plus belle parcelle, sur laquelle il avait bâti la maison de ses rêves. Ou plutôt, des rêves de Gina, qui l’avait voulue à l’image de celle de son idole, Tony Soprano.

Et maintenant, le rêve allait disparaître à cause d’Arnaud­ Fortier, l’héritier qui venait de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Sans explication, ce salopard avait cessé de lui donner des contrats.

Pour ponctuer sa course, il se mit à psalmodier tout haut.

– Salaud de Fortier ! Pfeu ! pfeu ! pfeu ! Salaud de Fortier !

Motivé par ce cri de guerre, il parcourut plusieurs kilomètres sans vraiment se soucier du chemin, avant de faire une pause dans une clairière. Les mains posées sur les genoux, tête en bas, il expira bruyamment. Après l’exercice, il constata qu’il s’était perdu.

– Où je suis, bordel ?

Pourtant, cette forêt, il la connaissait parfaitement ! Elle était leur terrain de jeu quand Elio et lui étaient gosses. Surtout un terrain à bâtir des cabanes en bois, des cabanes dans lesquelles ils avaient tout partagé, frères de sang jusqu’à se tatouer la première lettre de leurs prénoms sur le bras.

Soudain, il crut entendre un gémissement. Puis, les râles se firent plus nets. Pivotant sur lui-même, il aperçut une fumée à la cime des arbres. Il s’enfonça dans la partie sombre du bois pour découvrir que cette fumée sortait du toit d’une baraque camouflée dans la broussaille. Son père lui avait effectivement parlé d’une base militaire américaine démantelée dans les années soixante, aujourd’hui engloutie par la forêt. Il s’approcha prudemment. Les gémissements cessèrent lorsqu’il arriva près de la porte. Après une hésitation, il la poussa.

Recroquevillé au sol, un homme s’y tordait de douleur.

– Monsieur ? Ça va ?

La question était idiote. Il le savait.

– Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? éructa l’inconnu, le visage déformé par la souffrance.

Ce qui frappa Virgile, ce fut l’anachronique chapeau melon posé sur le crâne de l’homme, d’où sortait une tignasse grise qui lui retombait sur les épaules. Une écharpe rouge vif couvrait son cou.

– Je peux vous aider monsieur ?

– Foutez le camp ! Je n’ai besoin de rien !

Le ton employé étant plus désespéré que colérique, il décida de rester. Gina ne s’inquièterait pas, il était censé courir.

Après négociation, l’inconnu accepta l’antidouleur qu’il gardait toujours dans sa poche. En attendant que le remède agisse, il l’aida à s’allonger sur le lit de camp, puis parcourut du regard l’unique pièce aux murs de ciment brut, d’à peine dix mètres carrés. Elle était propre, les objets y étaient rangés soigneusement ; il en conclut qu’il n’avait pas affaire à un marginal. Un fenestron sur sa droite laissait passer une faible lumière. Une lampe à gaz et un réchaud étaient posés sur une table de formica bleu, vestige des années soixante, tout comme la chaise au dosseret de lanières plastiques multicolores. Une branche plantée dans un parpaing faisait office de portemanteau, sur lequel pendait un pardessus noir de bonne coupe et de belle matière. Une descente de gouttière en zinc reliait un baril d’huile au toit de fibrociment. Au pied de ce poêle improvisé, quelques bûches. Sur une étagère de fortune fixée sous le fenestron, des bonbonnes de gaz, des cartouches de cigarettes, des bombes à raser, des rasoirs jetables, des rouleaux de papier toilette, des pains de savon et des tubes de dentifrice étaient posés d’une façon quasi militaire. L’homme prenait donc soin de lui. Quatre livres étaient posés à plat sur une caisse, près du lit de camp. Seuls leurs titres étaient lisibles, des titres qui sonnaient comme un message codé : La Tentation de l’ombreLe Soleil des mourantsRue des VoleursCécile et le Monsieur d’à côté. Ils ne lui évoquaient rien. Virgile lisait peu. Pas très envie de se coltiner les problèmes des écrivains, il en avait suffisamment lui-même, et puis les histoires d’amour finissaient toujours mal dans les romans, sauf bien sûr dans ceux de Marc Levy que Gina lui offrait chaque été. Il aimait bien cet auteur, qu’il lisait sur la plage avant de s’endormir sous le parasol.

En se tournant vers le lit, il remarqua que l’homme portait de vieilles bottes fourrées, comme celles que Gina lui avait offertes quand ils étaient partis en randonnée de chiens de traîneau. Elle lui avait choisi les plus belles, les plus chères, une vraie fortune, mais il ne pouvait rien refuser à Gina, encore moins les cadeaux qu’elle faisait en lui empruntant sa carte bleue.

La voix affaiblie de l’inconnu le sortit de ses réflexions.

– Désolé pour l’accueil, monsieur. Foutue douleur ! Enfin, ce qui me console, c’est que je n’en ai plus pour longtemps.

L’homme se relevait avec précaution, un pâle sourire sur son visage fatigué. Une fois debout, il se traîna jusqu’à la table. Virgile nota qu’il avait à peu près la même taille que lui. Avait-il cinquante ans ? Soixante ? La maladie allait-elle le tuer, comme il venait de le dire ?

– Un homme qui souffre, ce n’est pas bien beau à voir. Excusez-moi, je n’avais pas envie de partager ça avec vous. Avec qui que ce soit, d’ailleurs. Merci quand même. Efficace, votre truc !

Virgile apprécia.

– Je l’ai toujours sur moi. (Il se tapota l’épaule.) Une capsulite qui ne me lâche pas. Vous avez besoin d’autre chose ?

– Tout va bien. Merci.

– Sûr ?

– Vous êtes têtu, vous, je viens de vous répondre !

Le ton était monté d’un cran, mais sur un registre amusé. D’une main décharnée aux veines apparentes, il désigna la porte à Virgile.

– Venez voir ! Je vais vous montrer que je n’ai besoin de rien. Suivez-moi !

L’ermite enfila son manteau noir et ils quittèrent la chaleur de la pièce. À l’arrière de la cabane, des boîtes de conserve vides s’empilaient contre le mur jusqu’à hauteur d’homme.

– Comme vous pouvez le constater, je mange à ma faim, monsieur.

– Il n’y a pas que des conserves ! osa Virgile en rigolant à la vue des cadavres de bouteilles jonchant le sol.

Il regretta aussitôt sa remarque désobligeante, mais son interlocuteur ne s’offusqua pas.

– Un antiseptique parfait. Buffalo Trace, un bourbon titrant à quarante-cinq degrés, soixante ans d’âge minimum. Pas mauvais, en plus !

– Vous vous faites livrer jusqu’ici ? plaisanta Virgile.

Pour toute réponse, il eut droit à une mimique espiègle, suivie d’un balayage du pied des feuilles mortes tombées au sol. Une trappe de métal apparut sous les bottes fourrées.

– Allez-y ! Soulevez !

Virgile s’exécuta et découvrit l’intérieur d’une fosse en ciment, pareille à celles qu’on trouvait dans les anciens garages de campagne. Des rations de corned-beef, de biscuits secs, de soupes, de thé, étaient entassées de chaque côté, sur des étagères de béton. Il en resta bouche bée. L’ermite se mit à fredonner.

– Oh ! Yes, you are the devil in disguise ! Elvis Presley ! Vous vous souvenez ? Les Ricains sont venus avec leur musique et tout le reste !

Virgile était trop jeune, mais son père lui avait parlé de ces G.I.’s qui revendaient cigarettes et alcool pour arrondir leur solde. Un marché noir qui avait profité à pas mal de gens dans le coin, dont Charles Fortier, le père fondateur de la dynastie, avec la complicité active du général américain en charge de cette base de l’OTAN.

– Personne ne s’aventure plus dans ce coin. Vous avez eu du bol de m’avoir trouvé.

Il tendit le bras pour s’emparer d’une boîte, dont il déchiffra l’étiquette d’une voix rauque, dans un anglais sans accent.

– « Army Field Ration Meat & Vegetable Stew – Dec. 1942 Contract N° W 199 QM 39389 Chicago – Illinois. »

– Vous êtes anglais ? interrogea Virgile, qui pour toute langue étrangère ne parlait que le portugais de ses parents.

– À votre avis ?

Visiblement, l’homme ne souhaitait pas parler de lui.

– C’est encore mangeable ces trucs-là ?

– Et comment !

L’ermite fut soudain pris d’une violente quinte de toux. Virgile attendit. Une fois le souffle retrouvé, l’homme se frappa le torse comme un gorille.

– Mon ennemi de l’intérieur ! (Il se frappa la poitrine à nouveau.) Un ennemi bien plus dangereux que ce rata yankee. Vous voulez goûter ?

– Non merci. J’ai promis à ma femme de perdre mon bide.

– 1er janvier, jour des résolutions, on connaît ! C’est pour ça que vous courez ? Pour votre bide ?

– C’est par amour.

La réponse lui avait échappé. Pas à son interlocuteur, qui se figea. Son sourire disparut et ses yeux se brouillèrent.

– C’est le froid, s’excusa-t-il. Rentrons.

Au passage, il s’empara de quelques bûches avant de pousser sa porte. Une fois le poêle rechargé, l’atmosphère s’enfuma ; il ouvrit le fenestron en toussant, revint s’asseoir à la table de formica et posa la boîte de conserve devant Virgile.

– Ce truc est encore consommable une bonne vingtaine d’années ! Certifié par la vénérable Canned Food Alliance. Que demander de plus ?

« Drôle de clochard, qui lit des livres, parle anglais, boit comme un soudard et est prêt à chialer quand on lui parle d’amour », pensa Virgile.

– Donc, cher monsieur, pour répondre à votre question : j’ai de quoi tenir jusqu’à la fin du siège.

Devant la mine dubitative de Virgile, il se frappa encore la poitrine.

– Le crabe… le crabe ! La fin du siège.

La fumée dissipée, l’ermite se leva pour refermer le fenestron. Ce faisant, un rouleau de papier toilette roula au sol et Virgile repensa à une conversation à l’automne dernier, alors que Perot et Kevin étaient venus prendre l’apéro à la villa Soprano, comme l’appelait le capitaine pour se moquer gentiment de Gina. Ils entretenaient d’excellentes relations avec le capitaine Perot, tout comme avec son adjoint Pallardon qui faisait sauter quelques PV quand il le pouvait. Leur conversation avait tourné autour d’un article de L’Angoumoisin qui faisait ses choux gras des vols à répétition commis dans le camping des Charmilles.

– Du papier cul ! Vous parlez d’un casse, Kevin ! s’était marré Perot.

– Quand même, des recharges de gaz ont été piquées !

– Ben voyons ! Un coup d’Al Qaïda, maintenant ! avait ironisé Perot.

Kevin avait protesté.

– Un vol est un vol, capitaine.

Ils avaient ri et trinqué à la santé de l’Arsène Lupin des campings.

Et maintenant, en ce 1er janvier, il découvrait que le braqueur de papier cul était probablement devant lui. Ce dernier redressa le chapeau melon qui semblait ne jamais quitter son crâne, s’empara d’un paquet de cigarettes dans le tiroir de la table et en extirpa une, qu’il alluma au fer rougi du bidon-poêle. L’homme éructa entre deux quintes de toux.

– Je ne vous en offre pas, mon stock diminue.

– Je ne fume pas, merci. Il n’avait jamais fumé. Non par volonté, mais il était allergique, tout comme Gina.

Le silence s’installa. Comme par enchantement, Virgile oubliait ses problèmes grâce à la compagnie de cet étrange bonhomme au langage châtié et aux manières de gentleman.

– Ça fait longtemps que vous êtes dans cette cabane ?

– Cent quatre-vingt-sept jours.

– C’est précis… En même temps, il faut avoir l’œil pour vous trouver dans ce fouillis d’arbres.

– Je ne me cache pas. Je ne veux voir personne, c’est tout.

– Je m’appelle Virgile. Et vous ?

La question avait fusé naturellement puisque le courant semblait passer entre eux. Pourtant, le visage du fumeur se referma et sa réponse claqua comme un avertissement :

– Je ne sais pas, j’ai brûlé mes papiers. Vous m’appelez comme ça vous chante, mais vous évitez Robin des Bois. Essayez d’être original !

Surpris, Virgile sentait confusément qu’il avait besoin de cet homme. Une sensation presque animale. De la réponse qu’il allait lui faire dépendrait la suite de leur relation.

– Topor ?

– Pas mal ! sourit l’ermite. Et pourquoi Topor ?

Un soir, Gina l’avait convaincu d’aller au théâtre et il avait été frappé par cette grande affiche sur laquelle un type hilare, chapeau melon sur la tête, observait le monde avec des yeux de crapaud.

– À cause du chapeau. Vous avez le même que lui.

– C’est bien la seule chose qu’on ait en commun, Topor et moi… Un homme capable d’écrire Les Derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé, vingt ans d’aventures et d’amour, ne peut pas être un type très fiable.

– Vous le connaissez ? Moi, j’avais jamais entendu parler de lui, s’étonna Virgile.

Topor – puisque c’était désormais son nom – retrouva son sourire et tapota son chapeau melon comme le faisait Stan Laurel.

– Maintenant vous en connaissez deux !

Ils rirent de bon cœur, d’un rire d’enfant, avant que Topor ne mette fin sans préavis à la récréation.

– Bon, va falloir me laisser, mon cher Virgile, sinon votre femme va penser que vous courez le marathon et ce ne serait pas très crédible…

– Je pourrais passer vous revoir ?

– Non.

– Plus tard ?

– Je serai peut-être mort.

– Disons avant.

Topor planta ses yeux dans les siens. Virgile se sentit mis à nu, scanné. Après un moment qui lui parut interminable, l’ermite brisa le suspense.

– Comme vous voulez, d’accord. Mais vous n’êtes jamais venu ici, vous ne m’avez jamais vu ; pas un mot, pas même à votre femme.

Topor avait formulé sa requête calmement, et pourtant le ton de sa voix indiquait clairement qu’il n’avait pas intérêt à désobéir. Vraiment pas.

– Oui. Bien sûr. Bon… ben… je vais y aller. Bonne journée, Topor.

– Bonne journée, Virgile. Et merci pour l’antalgique !

Virgile referma la porte derrière lui. Déconcerté.

Il reviendrait.

La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 1

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 1

Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 1

PREMIÈRE PARTIE

I

Accrochés au sommet des lampadaires, des Pères Noël gonflables s’agitaient, ballotés par un vent glacial. Un chauffeur de taxi devait attendre Timon à la sortie de la gare, avec une pancarte à son nom.

– Bonjour ! Monsieur Timon Barthès ?

C’était une voix de femme. Il se retourna. La jeune femme avait un visage de poupée russe, avec sa chapka couvrant des cheveux blonds presque blancs. Elle était vêtue d’une parka noire à capuche, d’un pantalon rouge vif, et était chaussée de Moon Boots blanches. Elle avait le bout du nez et les joues roses.

– C’est moi ! Bonjour. Comment vous m’avez reconnu ?

– Votre assistante m’a fait une description très précise.

Timon désigna de la main le panneau sur lequel elle avait inscrit son nom.

– Pour une fois qu’on n’écorche pas mon prénom !

– Elle a beaucoup insisté sur le T.

Il lui avait souri. Elle aima son sourire.

– Vous me suivez ?

Il la suivit.

– Désolé monsieur, ils nous ont foutu le parking à perpète.

Ils traversèrent une place aussi déserte que sinistre malgré les Pères Noël. En face, une enseigne de pharmacie affichait – 2 °C.

– Dites-moi, c’est la Sibérie ici ?

Timon ne regrettait pas la doudoune en duvet d’eider que lui avait offerte Anaïs, son assistante, pour fêter sa première année d’embauche. Une fois rendue à l’aire de stationnement réservée aux taxis, la jeune femme bipa sa grosse berline. Le coffre s’ouvrit comme une bouche affamée. Il y jeta le sac de voyage qu’il prenait toujours avec lui, même pour un court séjour ; les imprévus n’étaient pas rares dans son boulot.

– Ce n’est pas souvent que j’ai une réservation pour la journée. Je vous emmène où d’abord ?

– Prothéa. Vous connaissez ?

– Qui ne connaît pas Prothéa ? Le patron a perdu sa femme dans un accident, il ne s’en est jamais remis le pauvre homme.

En répondant, elle avait jeté un œil dans le rétroviseur. Son client avait l’air « cool », pas comme ces gros lourds qui confondent chauffeuse de taxi et chauffeuse de mecs. Elle roula en silence. Elle se voulait discrète.

– C’est là, dit-elle en garant son taxi à quelques mètres de la barrière d’accès à l’entreprise.

– Merci. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai, madame.

– Je suis payée pour attendre, tout va bien.

Il quitta le taxi. Elle le héla.

– Monsieur Barthès ?

– Oui ?

– Si on doit passer la journée ensemble, je m’appelle Amandine, pas madame.

– C’est noté.

Elle le suivit du regard. Timon pénétra à l’intérieur de la guérite du gardien. Ce client lui rappelait Ryan Gosling. Elle aimait ce genre d’homme. Il devait avoir le même âge qu’elle, la trentaine, blond, grand, mince, une tignasse drue et courte. Et surtout des yeux verts. Amandine aimait les hommes aux yeux verts. Elle fit basculer son siège vers l’arrière pour se reposer. Elle ne le vit pas présenter sa carte de visite à l’employé.

Timon Barthès – Inspecteur Assurance –
Détective privé

BARTHÈS & INVESTIGATIONS

– Vous êtes détective ? Vraiment ?

– Oui.

Le gardien semblait flatté qu’un détective prenne la peine de demander son avis à un modeste employé et ne se fit pas prier pour répondre à Timon. Après avoir confirmé qu’il était dans l’entreprise au moment de la chute et la disparition du directeur, il y alla de ses commentaires.

– Après la mort de sa femme, le patron a fait vraiment n’importe quoi, vous savez. Il venait de moins en moins bosser, et puis un jour il a carrément disparu !

Tout en parlant, il activait la barrière pour laisser le passage aux voitures.

– On l’aimait bien monsieur Vincent, vous savez. Et la patronne aussi on l’aimait. Mourir comme ça, la pauvre ! Tout le monde l’appelait Marie, c’est vous dire si elle était sympa. C’est son père qu’avait créé la boîte… Lui, le père, il était pas commode, d’après ce que disent les anciens.

– Et vous n’avez jamais eu de nouvelles de votre patron ?

– On raconte qu’il est devenu SDF, pourtant personne l’a vu faire la manche en ville. On a lancé un avis de recherche mais tout le monde s’en fout, on dirait. Même à la gendarmerie ils nous ont envoyés péter ! En fait…

Le gardien s’était arrêté, soudain ému.

– Oui ? l’encouragea Timon.

– Non… c’est juste que c’était un super mec. Vous vous rendez compte, il nous a laissé sa boîte pour l’euro symbolique. C’est le liquidateur qui nous l’a annoncé. Alors nous, on s’est mis en coopérative. Je suis un peu patron grâce à lui. On aurait bien aimé le remercier.

– Il avait de la famille ?

– Pas d’enfants en tout cas. Je peux rien vous dire de plus. Euh… c’est pourquoi que vous le recherchez, en fait ?

– Une prime d’assurance à lui remettre.

– Eh ben, j’espère que vous le retrouverez. Il la mérite : il a eu tellement de malheurs, monsieur Vincent !

– Je vous remercie…

Après avoir interrogé quelques employés, qui tous avaient exprimé ce même sentiment de tristesse, Timon remonta dans le taxi.

– On va où ?

– Des SDF, j’en trouve où en ville ?

– Au centre. En période de Noël, les gens sont plus généreux.

– Centre-ville alors.

Après avoir donné la pièce à quelques bougres incapables de reconnaître le patron de Prothéa sur la photo qu’il leur présentait, il fit la connaissance de Lulu, un vrai bavard.

– J’ai pas toujours été à la rue monsieur, vous savez. J’ai eu ma boîte à moi ! Oui, oui, monsieur ! Maison Lumière ! Faut dire que j’m’appelle Lumière, comme les deux frères. J’avais vingt-deux piges et ça marchait du tonnerre de Dieu… jusqu’au jour où j’ai signé cette saloperie de contrat avec la mairie. Un projet d’installations lumineuses grandioses ! Et patatras ! Le maire s’est barré en Afrique du Sud, il a laissé un trou dans la caisse gros comme celui de la Sécu ! Moi, je n’ai jamais été payé, et au final je me suis assis sur six millions de francs de l’époque. L’Urssaf m’a tout pris, j’ai fait faillite, ma femme s’est barrée avec les mômes, et depuis je bosse ici. La manche, c’est un vrai boulot à plein temps, je vous garantis.

Lulu pointa du doigt le bâtiment de la mairie d’Angoulême­ à la lourde architecture.

– Je suis leur mauvaise conscience, moi, môssieur !

Timon lui remontra la photo de Dante Vincent, car Lulu avait déjà oublié la question à force de raconter sa vie.

– Ça ne vous dit vraiment rien ? La cinquantaine, taille normale, physique légèrement enrobé, oreilles un peu décollées ? On m’a dit qu’il était à la rue.

Lulu observa plus attentivement le cliché.

– Ben… je connais bien un type qui lui ressemble vaguement, mais il est maigre comme un clou, pas comme le vôtre ! À dire vrai, ça fait un moment que j’l’ai pas vu. Enfin, celui que j’pense.

– Combien de temps ?

– Sais pas… Trois, quatre mois ? Après l’été, quoi.

– Septembre ?

– Quèq’chose comme ça.

– Les oreilles décollées ?

– Jamais vu ! Il porte toujours un bonnet. En fait, y ressemble à rien. Dans la rue on finit tous par ressembler à rien.

– Il vous a parlé de sa vie ?

– Nos histoires, on se les garde pour nous. Sauf moi, car moi c’est pas la même chose : je revendique, je milite, moi monsieur !

Timon était sur le point d’abandonner.

– En tout cas, celui que je connais, c’est pas le genre à avoir eu une usine. Plutôt le genre à avoir fait de la taule ou un séjour à la Légion, ou une connerie comme ça.

– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

– Il se méfiait de tout. Le soir, avant de dérouler son duvet, il matait la rue comme un Sioux ! C’est bien simple, on l’appelait « Œil de Lynx » !

– Il dormait ici ?

– Oui ! C’était son territoire, juste là, sous le porche de la banque. Mais attention : pas n’importe comment non plus, qu’il dormait ! Jamais le dos à la rue ! Et comme la rue elle est en pente, il pionçait la tête en bas, ce con ! Un soir, avec un collègue, Van Damme qu’il s’appelle le collègue, on lui a fait remarquer. Pourquoi Van Damme, vous me direz ?

Lulu digressait, mais Timon était patient.

– Pourquoi Van Damme ?

– Van Damme, parce qu’on comprend jamais rien à ce qu’il dit comme le judoka, l’autre là, celui qui est perché à Hollywood ! Bref, je perds le fil, où j’en étais ? Ah oui ! Un jour, Van Damme et moi, on lui dit, à Œil de Lynx : « Le sang va te monter à la tête. » Eh ben, vous savez pas ce qu’il nous répond ?

– Non ?

– « Je préfère voir arriver celui qui va me trouer la peau ! » Tel quel ! Oh putain ! Je peux vous dire que Van Damme et moi, on n’a plus rigolé du tout ! Voilà… je vous ai tout dit sur le bonhomme. Désolé, je peux pas faire mieux.

– Merci.

– Ah, si ! Paraît qu’un jour il a étranglé à mains nues le clébard d’un punk à chien.

Les légendes foisonnent dans le monde de la débine, mais si cette histoire de chien s’avérait exacte, cela rendait peu probable qu’Œil de Lynx et Dante Vincent soient la même personne.

– Si vous l’retrouvez pas, essayez la gendarmerie ! proposa gentiment Lulu. Vous demandez Gorba de ma part… Il passe son temps à nous faire chier. Contrôle de papiers et tout le bazar ! Ou alors, demandez à Girac.

– Chirac ?

– Non ! Girac, l’hôpital… C’est pas très loin. Le Samu l’a peut-être ramassé, parce qu’il tisait pas mal, le gars.

Lulu souffla dans ses mains pour les réchauffer et, sans transition, dévia du sujet.

– Vous n’auriez pas une petite pièce ?

Timon lui tendit un billet de cinq, en même temps que sa carte de visite.

– Si vous le revoyez…

– Avec des si ! grogna Lulu, sceptique.

Timon retrouva Amandine qui s’était assoupie dans son taxi. Il avait ouvert la portière après avoir tapoté doucement au carreau pour ne pas la surprendre.

– Excusez-moi… Hôpital Girac, aux urgences.

– Il est bavard, ce Lulu. Un personnage, hein ?

– Oui.

– Il fait la manche depuis trente ans. Les employés de la mairie ont fini par s’y habituer. La plupart n’étaient pas nés quand le maire a laissé la ville sur la paille.

Quelques minutes plus tard, Timon se présentait aux urgences de Girac. Le responsable était en pause, ça tombait bien. Timon lui montra la photo de Dante Vincent.

– Est-ce que vous l’avez déjà pris en charge ? Il portait un bonnet de laine.

– Oui, mais il était beaucoup plus mince que sur votre photo. On ne peut pas l’oublier, on l’a retrouvé la tête dans le caniveau, le visage tuméfié, pas loin du coma éthylique.

Timon reprit espoir.

– Il s’appelle Dante Vincent…

– Si vous le dites.

– Vous ne lui avez pas demandé ?

– On soigne d’abord, on n’est pas flics. Il n’avait pas de papiers. On l’a gardé pour des examens et quand on lui a annoncé qu’il avait le pancréas attaqué par le crabe, il s’est marré comme une baleine, ça aussi on ne peut pas l’oublier. Il nous a demandé combien de temps il lui restait à vivre, je lui ai répondu que ça pouvait être très, très court, que ça dépendait de son mode de vie.

– Combien ?

– Six mois. Un an, s’il arrêtait de picoler. Il nous a remerciés, plutôt gentiment d’ailleurs, et il s’est barré sans prévenir. On ne l’a plus revu.

– C’était quand ?

– Fin août, début septembre peut-être.

Septembre, tout comme le mercenaire de Lulu, nota Timon qui fit un rapide calcul : il lui restait, au mieux, huit mois pour retrouver Dante Vincent vivant. Au pire, quatre semaines… et à condition qu’il s’agisse du même homme.

– Vous faites des déclarations de disparition, quand un patient se sauve ?

– Non, pas le temps. Je dois vous laisser. Fin de la pause.

– Merci.

Suivant les conseils de Lulu, il demanda à Amandine de le déposer devant la caserne de la gendarmerie. Un bâtiment flambant neuf. Après avoir montré ses papiers au planton, Timon se dirigea vers l’accueil.

À l’intérieur, une dizaine de personnes attendaient en silence sur des chaises plastiques. Il se présenta à la main courante. Derrière le comptoir, le crâne dégarni d’un gendarme émergeait à peine.

– Euh… Hem… Bonjour, j’aimerais parler à…

Absorbé par la lecture de Rallyes Legend, le pandore quitta sa revue et leva les yeux vers lui. Il avait une tache de vin sur le front, semblable à celle du responsable de la chute du mur de Berlin.

– Oui ? C’est pourquoi ?

Timon laissa le reste de sa question en suspens. L’incident diplomatique avec la Russie venait d’être évité. Le gendarme répéta la sienne.

– Oui ? Parler à qui ?

– À un responsable des disparitions.

– Vous êtes monsieur… ?

Timon lui tendit sa carte.

– Détective ?

Il aurait sorti une carte de vendeur de détecteurs de radar, la moue eût été moins goguenarde.

– Un peu comme Columbo ?

– Pas tout à fait. Inspecteur des assurances, mandaté par la GPS.

– Timon ? Y’a pas une erreur ?

Timon s’attendait à la question : c’était sa croix.

– Avec un T, oui. Comme Timon d’Athènes.

Cette croix datait du 24 janvier 1978.

Alors que sa mère hurlait sur la table de travail de la maternité, au même moment son père déclamait les dernières tirades de La Vie de Timon d’Athènes au théâtre de la Colline. « Un rôle qui va à merveille à cet acteur shakespearien en diable », avait écrit une critique. Le lendemain, l’acteur « shakespearien en diable » avait déclaré en mairie la naissance de Timon, fils de Maxime Barthès, travailleur intermittent du spectacle, et de Colette Barthès, née Tauzin, employée de mairie, absente de son guichet pour cause de maternité.

– Vous savez, ici c’est pas un bureau de renseignements pour les agences de détectives.

La référence à Shakespeare avait largement dépassé les capacités cognitives de Kevin Pallardon. Timon se rendit à l’évidence : il venait de tomber sur ce qu’il appelait dans le jargon professionnel « le barrage du con ». La guerre de tranchées commençait.

– Je pourrais peut-être parler au capitaine Perot ? (Il venait de voir le nom sur la porte située derrière le planton.)

– Faut prendre rendez-vous.

L’homme était coriace. Les détenteurs de petits pouvoirs appréciant la flatterie, il décida de lui accorder de l’importance.

– Vous pouvez sans doute m’aider, maréchal-chef ? Je recherche un sans domicile fixe, qui a disparu en août ou en septembre dernier…

– Les SDF qui disparaissent, ce n’est pas ça qui manque : ça voyage, ces gens-là, c’est même pour ça qu’on dit « sans domicile fixe », hé, hé !

Gorba était fier de sa blague. Timon aurait aimé lui rappeler que des centaines de « ces gens-là » crevaient dans la rue chaque année, mais il s’abstint : le barrage avait une épaisseur qu’il n’avait pas le temps de faire exploser.

– Bien, tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vous remercie.

Il prit la direction de la sortie, mais le vexant « Columbo » que lui avait attribué Gorba lui restait en travers de la gorge. Il revint sur ses pas en se frappant le front, comme le célèbre inspecteur.

– Ah ! j’oubliais ! Si je ne peux pas voir le capitaine Perot, est-ce que ce serait possible de voir Gorba ?

Avant que Kevin Pallardon, en apnée, ne retrouve son souffle, Timon avait déjà quitté la gendarmerie.

Quand il ouvrit la porte du taxi, Amandine nota son air agacé.

– Vous, vous avez vu Gorba !

Le ton rigolard de la jeune femme le détendit.

– Oui. À la gare, s’il vous plaît.

Une enquête commençant toujours par la presse locale, au kiosque, il acheta L’Angoumoisin et Aquitaine Society, un hebdomadaire dont la couverture affichait la photo d’un quinqua au visage hâlé, un sourire éclatant aux lèvres, posant fièrement devant sa villa du Cap Ferret. La légende « Un enfant heureux » renvoyait à un article en page intérieure. Le journaliste y faisait l’éloge de l’héritier d’une dynastie de bâtisseurs, patron d’une entreprise créée par son grand-père et internationalisée par son père, qui avait fait fortune dans les billes de bois en Afrique. Arnaud Fortier avait un sourire de président américain et portait un costume pied-de-poule, tout ce que Timon détestait.

Il zappa l’article, qui n’avait aucun intérêt pour son enquête, continua à feuilleter en marchant puis se figea en tombant sur une publicité pleine page. Un top-modèle aux petits seins visibles sous le fin tissu du corsage fixait l’objectif de ses yeux noirs.

Ce regard, il ne le connaissait que trop bien.

Il arracha la page et la jeta rageusement dans une poubelle installée sur le quai.

Charline le poursuivait.

Trois ans déjà. Il ne s’en sortait pas.

PREMIÈRES LIGNE #15

PREMIÈRES LIGNE #15



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #15

Le livre présenté

La petite mort de Virgile de Christian Rauth

Paru le 12 septembre 2019

aux Editions de Borée dans la collection Marge Noire

21€. (437 p.) ; 23 x 15 cm

PROLOGUE

Une petite estrade et un micro ont été installés devant la tombe ouverte. La foule patiente devant le cercueil posé sur des tréteaux, dans l’alignement du trou béant.

Virgile Santos

9 mai 1964 – 4 mars 2014

La plaque de cuivre rutile sous le soleil de mars, projetant des rayons jusqu’à cette chapelle à l’intérieur de laquelle il s’est réfugié. Derrière la porte métallique, par un trou créé par la rouille, il observe le spectacle. Il ne devrait pas être là. Ce n’était pas prévu comme ça.

De sa cachette, il peut voir son ami le capitaine Perot, au premier rang. Il vient de lui jouer un mauvais tour : quelques jours plus tôt, au volant de son pick-up, il a traversé le muret des remparts entourant la ville haute et il a basculé dans le vide.

À côté du capitaine, il y a le maire de la ville. Ces deux-là se détestent. Plus loin, il reconnaît des clients de son entreprise et quelques bons amis. Arnaud Fortier, ce bellâtre quinquagénaire, est là, lui aussi. Arnaud n’est pas un ami, c’est le responsable de sa mort. Ce grand patron d’industrie – comme l’appelle une presse peu avare de clichés – se tient discrètement en retrait, loin des premiers rangs.

Lui, derrière sa porte, connaît les raisons de cette discrétion.

Un journaliste prend quelques photos pendant que le maître de cérémonie ouvre la porte du fourgon et aide la veuve à s’en extraire.

Gina Santos porte un foulard sombre qui dissimule une chevelure brune, relevée en chignon. Il la trouve désirable, dans ce manteau de cuir noir qu’il lui a offert.

Un homme râblé à la moustache grisonnante se précipite vers elle pour la soutenir. Dans la foule, une femme murmure fielleusement :

– C’est qui celui-là ? Elle n’a pas attendu longtemps, tu ne trouves pas ?

– Elio Figo. Le meilleur ami de Virgile.

De derrière sa porte, il a entendu la remarque venimeuse ; il serre les dents. Elio l’a salement laissé tomber. Ce n’est plus un ami depuis longtemps.

Le maître de cérémonie fait signe à la foule de se rapprocher. Dans une lente chorégraphie, tous s’avancent vers le cercueil.

La veuve se penche pour caresser la plaque de cuivre. Le saphir de sa bague, bleu comme ses yeux, scintille au soleil. La souffrance qu’il lit sur son visage lui est insupportable. Il a envie de hurler : « Je suis là, Gina ! Je t’aime, Gina ! » Mais il ne le peut pas. Ce serait une folie.

Gina se tourne vers Elio Figo. C’est le signal.

Le « meilleur ami » s’approche du micro. Il se racle la gorge, s’éclaircit la voix et sort de sa poche une liasse de feuilles. Le discours sera long. La foule comprend qu’elle va subir une punition, comme celle qu’on inflige lors des remises de médailles en sous-préfecture.

– Virgile n’avait que des amis, j’ai eu le bonheur d’être le premier…

Personne n’entend le « Bastardo ! » grogné à l’intention de celui qui parle d’amitié.

Elio continue son baratin :

– Dans la cité, on nous appelait les « P’tits Portos », les « Inséparables », comme les oiseaux.

Derrière sa porte, il a des envies de meurtre.

Mais il ne doit pas bouger.

Il est mort.



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