PREMIÈRES LIGNES # 8

PREMIÈRES LIGNES # 8



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNES # 8

Le livre présenté

Mauvaise graine de Danielle Thiery

1.

En traversant l’avenue de Wagram, Madeleine constata que le temps avait fraîchi depuis le matin. Elle remonta le col de son imperméable trop léger pour la saison. Demain, elle mettrait son manteau de drap bien qu’il fût usé par dix bonnes années de service.

Il fera encore une saison, se dit-elle en franchissant le terre-plein de la place des Ternes, sans un regard pour les fleuristes dont les chrysanthèmes, déjà trop avancés, égayaient à peine un crépuscule maussade.

Alors qu’elle s’engageait dans l’escalier de la station de métro, un courant d’air souleva mollement l’imperméable aux formes démodées et ses cheveux du même gris indécis. Leurs pointes sèches indiquaient les restes d’une permanente dont le prix, exorbitant, avait représenté un gros sacrifice consenti un an plus tôt lorsqu’elle s’apprêtait à recevoir la médaille du travail.

Sur le quai, au milieu d’une foule morne, elle rangea dans son sac sa carte d’abonnement et la capuche de plastique qu’elle avait sortie pour se couvrir la tête en cas de pluie. Elle soupira à la pensée de devoir remplacer ce sac à main dont une anse effilochée menaçait de céder. Elle évoqua mentalement ceux de ses collègues de travail, n’en trouva aucun à son goût. Trop modernes pour elle, voyants, trop chers.

Je reprendrai le même… Un de ces cabas exotiques en paille tressée, avec des renforts de faux cuir autour des anses et du rabat, pratique pour transporter le repas qu’elle consommait à la pause de midi, dans le coin-cuisine du vestiaire.

Silhouette lourde un peu voûtée, Madeleine se plaça comme d’habitude, à l’endroit où s’arrêterait la dernière voiture, la plus proche de la sortie de « sa » station. Barbès-Rochechouart. Ces gestes automatiques faisaient partie du rituel sécurisant qui balisait sa vie depuis trente ans.

Elle avait eu cinquante ans la semaine dernière. C’était du moins ce qu’attestait l’état civil, car personne n’avait marqué l’événement. Elle avait pour seule famille sa mère, recluse loin de Paris dans une maison de retraite médicalisée et qui se souvenait d’elle par éclairs, uniquement pour lui réclamer de l’argent. Ses voisins, en bons Parisiens, vivaient cloîtrés entre leurs postes de télé et leurs états d’âme. Quant à ses collègues de travail, c’était bonjour-bonsoir. Chacun chez soi, chacun pour soi. Madeleine préférait cela, détestait les rares échanges quotidiens, toujours sur les mêmes questions sans intérêt. À ce propos, la pensée de Lola, sa voisine de guichet, l’effleura, lui procurant un vif déplaisir.

Elle s’assit, soulagée de trouver une place libre. En général, à ce moment-là, elle ne pensait à rien, sinon vaguement à ce qu’elle allait manger le soir. Et encore, car ses menus, convenus depuis des temps immémoriaux, étaient sans surprise. Comme tous les jours, la fatigue la gagna et ses paupières s’alourdirent. Sa tête pencha en avant, sa bouche aux contours indécis s’entrouvrit. Place de Clichy, un mouvement de son vis-à-vis la fit sursauter. Elle referma la bouche, essuya furtivement un filet de salive. Son regard baissé constata une anomalie : son genou gauche était collé à un autre genou vêtu de jean. À ses pieds, des baskets blanches, très propres. Madeleine déplaça sa jambe latéralement, la collant contre la cloison. Sans hésitation, la jambe d’en face amorça un mouvement identique pour se serrer de nouveau contre elle. Ennuyée, Madeleine releva la tête pour monter à l’abordage de l’insolent. Son cœur sauta violemment dans sa poitrine.

Le garçon n’avait pas plus de vingt ans. Il se tenait droit sur son siège, ses vêtements et sa coupe de cheveux parfaitement rassurants. Sur sa bouche, avenante, flottait un léger sourire. Ni provocateur ni ironique. Un sourire comme elle ne se souvenait pas d’en avoir jamais vu chez un passager du métro. Mais le vrai choc était dans le regard. D’une candeur dérangeante, dévorant, intense, brutal, impérieux, voyeur. Un regard comme un coup de couteau. Pas de quête sexuelle mais pire encore : d’amour.

Madeleine détourna les yeux si vite qu’elle craignit de s’être blessé l’œil droit, le mauvais, celui qui l’obligeait à porter des lunettes. Une sensation doublée d’une brutale envie de vomir.

Le garçon restait immobile, calme et détendu. À le voir ainsi, personne n’aurait pu le soupçonner d’un tel regard.

Forcément, puisque c’est moi qu’il reluque…

Le train entra en station. Enfin, des images, des gens sur qui poser les yeux. Madeleine détailla avec un intérêt inaccoutumé les gigantesques panneaux publicitaires : la semaine folle des Galeries Lafayette, le dernier film à grand spectacle dont tout le monde parlait, le concert d’un groupe de rock au Stade de France…

Sonnerie. Le train repartit. À l’intérieur du wagon, elle essaya de s’intéresser aux autres voyageurs. Rien que des gens maussades qu’un coup d’œil banal suffisait à courroucer.

À la station suivante, même attitude. Surtout ne pas lever les yeux, ne pas risquer de retrouver l’intensité des yeux bleus dont elle devinait qu’ils ne la lâchaient pas. Après Pigalle, pourtant, elle n’y tint plus.

Le second choc survint, pire que le premier car elle l’attendait et le redoutait. Cette fois, le sourire éclata, les pupilles bleu acier étincelant d’un feu si formidable que Madeleine fut prise de vertige et d’un début de tachycardie. Elle s’inquiéta pour de bon.

Mais qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ?

Il ne ressemblait pas aux jeunes bruyants et chahuteurs qu’elle croisait dans le métro. Ni aux marginaux et rapineurs de tout poil qui hantent les couloirs, les quais et les rames à la recherche de quelques pièces de monnaie pour un litron ou une dose. Celui-là était normal, propre et net avec son blouson de cuir marron et son sac à dos.

Normal, avec ce regard ?

À la station Anvers, une bande de jeunes investit la voiture. Des élèves du lycée tout proche. Madeleine en reconnut certains qu’elle croisait de temps en temps. D’habitude leur chahut la dérangeait. Ce soir, elle fut soulagée de leur présence et fixa sur leurs rires une attention à laquelle ils ne prirent même pas garde.

L’arrêt suivant était le sien, Madeleine décida de se lever en avance. Au moment où le métro devient aérien, dévoilant les lettres géantes de l’enseigne TATI, elle constata que son sac était coincé sous son siège, pris dans les pieds de son voisin d’en face, un Africain volumineux qui chantonnait, les mains croisées sur son ventre. Trop troublée pour songer à lui demander de se dégager, elle tira un coup sec sur le cabas dont l’anse endommagée rendit l’âme. Elle crut entendre le ricanement du garçon. Rouge de honte, elle descendit précipitamment, son sac serré sous son bras, bousculée par la foule colorée de Barbès.

Sur le boulevard Magenta, elle fut accostée par un homme en boubou qui lui tendit un prospectus qu’elle jeta aussitôt. Des marchands de marrons, des Indiens qui monopolisaient le marché, quadrillaient le carrefour. Parfois, Madeleine leur achetait un cornet odorant qu’elle dégustait sur le trajet. Ce soir elle n’y songea pas, plus que jamais pressée de rentrer. Elle choisit pourtant l’itinéraire le plus long, préférant le boulevard Magenta éclairé et bruyant aux petites rues sombres qui serpentaient le long de l’hôpital Lariboisière. Vingt fois, elle résista à l’envie de se retourner, sûre que le garçon du métro la suivait.

En face de l’entrée de l’hôpital, elle s’arrêta chez l’épicier arabe pour acheter son pain, une demi-boule qui lui ferait le dîner et le petit déjeuner. Alors qu’elle franchissait les derniers mètres de trottoir qui la séparaient de son immeuble, elle entendit des pas derrière elle, qui se rapprochaient en martelant le bitume.

Il court pour me rattraper, il va m’agresser, me piquer mon sac !

Le cœur battant la chamade, elle regarda autour d’elle. La rue habituellement animée était vide. Pas d’ambulance devant l’hôpital, pas un taxi. Le bar à l’angle de la rue Saint-Vincent-de-Paul était fermé, comme tous les mardis. Déroutée, en pleine panique, Madeleine s’arrêta. Après un temps qu’elle ne put estimer, elle se rendit compte que le silence l’entourait. Elle pensa : il s’est arrêté. Dans un état second, elle se retourna. La rue était déserte, les voitures alignées en épi, figées dans la nuit et le froid. Frissonnante, agacée, elle se demanda ce qui lui prenait soudain. Qui pourrait bien s’intéresser à elle, elle qui ne s’intéressait à personne ?

Quand elle ouvrit sa porte, Félix miaula comme à son habitude et vint se frotter à ses jambes.

— Oui, mon tout beau, murmura-t-elle, c’est maman…

Le matou se lança dans quelques roulades de bienvenue, gronda sur un autre ton pour avoir sa gamelle.

Sans prendre le temps de retirer son imper, Madeleine captura le chat dans ses bras et entra dans la salle de séjour, une pièce carrée dénuée de charme, meublée de reliques disparates. L’éclairage chiche du plafonnier lui évita de se cogner à ce capharnaüm. À un mètre de la fenêtre, elle stoppa, saisie d’appréhension. Puis s’avança, écarta le rideau et regarda en bas. Contre le mur de l’immeuble d’en face, entre le photographe et un marchand d’articles funéraires, juste sous le réverbère, une silhouette immobile avait la tête levée vers sa fenêtre.

La bouche sèche, Madeleine serra un peu plus fort Félix contre elle. Surpris par cette démonstration inattendue, le chat préféra s’échapper, gratifiant au passage sa maîtresse d’un coup de griffe mécontent.

— Aïe ! s’écria-t-elle, reléguant du coup au second plan le garçon sous le lampadaire.

Néanmoins, un peu plus tard, elle ferma tous les volets, corvée dont son cinquième étage la dispensait le plus souvent, et vérifia plusieurs fois que les deux verrous de sa porte étaient bien bouclés.

Le garçon s’en fut d’une démarche dansante, son sac sur le dos, un sourire à peine ébauché sur les lèvres, les yeux mi-clos sur son regard inquiétant.

L’exquis cadavre exquis, épisode 9

L’exquis cadavre exquis, épisode 9

Elle s’appelait Camille, avait la phobie de la chlorophylle et n’a rien trouvé de mieux que de se cacher dans une serre pour tenter d’échapper à son l’Assassin .

Les inspecteurs Leriot et Remini sont sur le coup mais de nombreuses questions restent encore inexpliquées

Pourquoi Max a-t-il été si troublé en apprenant la mort de Camille ? Qui envoyait à la victime de petits cercueils en bois ? Que sait la brigade financière sur cette mystérieuse affaire ?

La suite c’est vous qui l’inventez


L’exquis cadavre exquis

Episode 9.

Exquis Cadavre Exquis. Episode 9 Danielle

Faux semblants

by Danielle Thiéry

A moitié allongé, les pieds sur son bureau plongé dans la pénombre, Sebastián ruminait. Il avait éteint toutes les lampes à cause du mal de tête qui lui serrait les tempes. Dans le silence des locaux désertés, l’ambiance était propice à la synthèse. Il aurait voulu partager ces instants avec Valérie mais, une fois de plus, elle l’avait lâché une partie de la journée parce qu’un de ses rejetons avait de la fièvre. Il en avait profité pour reprendre tout le dossier depuis le début. Eclairer les zones d’ombre, lever les doutes, étayer les suspicions. Il était maintenant persuadé que la piste des fleurs était de l’enfumage.

Ainsi le symbole du gui. Attachement, vie et amour éternels, je m’attache ou je meurs. Mais aussi parasitisme, nocivité, menace de mort ou cri d’amour, au choix. Rémini y avait ajouté la passiflore, l’expression de la passion. Et à quoi ça les menait tout ça, sinon à Max Lindberg ? Qui aurait mal vécu une passion secrète pour la victime. Non partagée, forcément. Et qui aurait fait exprès de ne pas aller à la soirée au Museum pour qu’on le soupçonne aussitôt d’avoir commis le meurtre. Et qui se serait servi d’une arme à feu de barbouze, à moins qu’il n’ait payé un barbouze pour exécuter celle qui l’avait repoussé. Ça ne tenait pas debout. Max pouvait se venger de Camille bien autrement. Et il avait une bonne excuse pour ne pas aller à la soirée : il n’était pas invité. Et il avait un alibi : il avait passé la soirée avec sa mère et sa fille, dans un restaurant où cinquante témoins l’avaient vu.

Sebastián éclaira son écran d’ordinateur, seul point lumineux supportable, et relut les dernières pièces de procédure. Le résultat des analyses ADN était tombé en fin d’après-midi. Au moins, maintenant, quelques heures suffisaient pour les obtenir. Les traces trouvées sur Camille ne correspondaient à personne de connu au FNAEG. Et elles n’avaient aucun rapport avec les affaires présentant des similitudes avec celle-ci. C’était une piste morte. Mais pas entièrement, car la douille trouvée dans une poubelle (on se demandait bien pourquoi l’avoir jetée là au lieu de l’embarquer purement et simplement) portait, elle, une belle empreinte digitale et un ADN dont le propriétaire avait du souci à se faire quand le juge ordonnerait une comparaison avec tous les invités de la soirée. Pour commencer. Sur qui tomberait-on ? L’actuel directeur ? Ce pleutre sans relief, qui n’avait pas inventé le fil à couper le beurre ? C’était peu probable, il n’était pas assez malin pour avoir des choses à cacher et il n’était pas du style à cultiver des relations avec des barbouzes. L’ancien directeur ? Il pouvait avoir commandité le meurtre, bien sûr. Mais la vengeance comme ressort criminel relevait plus souvent de la littérature que de la réalité. Et dans son cas, l’affaire était pliée, les preuves rapportées et, si longtemps après, Sebastián n’y croyait guère. Max Lindberg ? Inconcevable pour le moment. Quoique la passion et le dépit amoureux puissent parfois faire faire des conneries et même des grosses. D’ailleurs que savait-on de Camille Longchamps, en dehors de sa sulfureuse passion pour l’agitation et la provocation et de sa réputation de fouille-merde ? Célibataire, mystérieuse, vie privée ultra-protégée. Une lueur traversa l’esprit embrumé de migraine de Sebastián. C’était à ça qu’il devait s’atteler maintenant : creuser ses sillons autour de la victime même si cela semblait politiquement incorrect et si l’opinion publique ne pourrait que s’en offusquer. Et fouiner bien au-delà du travail de journaliste de la jeune femme. Qui sait si ce n’était pas l’arbre qui cache la forêt ?

Le signal d’arrivée d’un message le mobilisa tout à coup. C’était envoyé par le photographe officiel de la soirée auquel Sebastián avait adressé une réquisition judiciaire. Objet : photos soirée Museum. Tout à coup bien réveillé, le flic ouvrit impatiemment le fichier. Il fit défiler les photos prises au moment des discours et celles de la foule des invités pendant la réception. Il repéra Camille, inratable avec sa robe rouge et ses cheveux noirs coupés au carré. Elle figurait sur pas mal de clichés, jolie et souriante. Là, elle était de dos, un gros plan sur la robe rouge la faisait paraître plus ronde. Sebastián passa à la suivante puis, saisi d’un doute, revint en arrière. Camille de dos, les épaules un rien trop larges, des anneaux d’oreille qu’elle ne portait pas quand on avait trouvé son corps…Étrangement, il ne la reconnaissait pas. Il agrandit l’image et se rapprocha de l’écran. Dans la foule, une autre tache rouge, à quelques mètres de l’autre, lui sauta aux yeux. De face, Camille fixait l’objectif. Ou plutôt, jugea-t-il en considérant son expression contrariée, elle fixait l’autre femme. L’inconnue dont on ne voyait pas le visage et qui, ce soir-là, au Muséum, portait la même robe qu’elle.

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