Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 3

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire le chapitre 3 de ce magnifique et captivant polar historique. J’espère que ces lectures vous auront donné envie de poursuivre ce titre que vous trouvez dorénavant en poche.

Alors belle lecture à vous !


3

LE JUGE FENG ANNONÇA À Cí qu’il avait besoin d’interroger quelques voisins, aussi convinrent-ils de se retrouver après le déjeuner. Cí profita de la pause pour retourner chez lui. Il voulait rendre visite à Cerise, mais il fallait que son père lui donnât l’autorisation de ne pas aller travailler.
Avant d’entrer, il se recommanda aux dieux et fit irruption sans frapper. Il surprit son père en train de lire des documents qui lui glissèrent des mains. L’homme les ramassa à terre et les rangea précipitamment dans un coffret laqué de rouge.
— On peut savoir ce que tu fais ici ? Tu devrais être en train de labourer, lui lança-t-il furieux. – Il referma le coffret et le rangea sous le lit.
Cí lui exprima son intention de rendre visite à Cerise, mais son père se montra réticent.
— Tu fais toujours passer tes désirs avant tes obligations, marmonna-t-il.
— Père…
— Et elle n’en mourra pas, je t’assure. Je me demande pourquoi j’ai accédé au souhait de ta mère lorsqu’elle s’est obstinée à te marier à une fille plus dangereuse qu’un guêpier.
Cí avala sa salive.
— Je vous en supplie, père. Ce ne sera qu’un moment. Après je terminerai de labourer et j’aiderai Lu à la moisson.
— Après, après… Crois-tu donc que Lu va au champ pour se promener ? Même son buffle est plus disposé que toi à travailler. Après… Quand c’est, « après » ?
« Que vous arrive-t-il, père ? Pourquoi êtes-vous si injuste envers moi ? »
Cí ne voulut pas répliquer. Tous, y compris son père, savaient parfaitement qu’au cours des six derniers mois c’était lui, et non Lu, qui s’était cassé les reins à récolter le riz ; que c’étaient ses jambes qui s’étaient crevassées à s’occuper des plants dans les pépinières, ses mains qui étaient devenues calleuses à force de récolter, battre, cribler et trier ; lui qui avait labouré du lever au coucher du soleil, nivelé, transplanté, bonifié, qui avait passé ses journées à pédaler sur les pompes et à transporter les sacs jusqu’aux barcasses sur le fleuve. Tous, dans ce maudit village, savaient que pendant que Lu se soûlait avec ses putains, lui s’était tué aux travaux des champs.
Voilà pourquoi il détestait avoir une conscience : parce qu’elle l’obligeait à accepter les décisions de son père… Il alla chercher sa faucille et ses affaires. Il trouva sa musette, mais pas la faucille.
— Prends la mienne. Lu a pris la tienne, lui précisa son père.
Cí n’opposa aucune objection. Il la mit dans sa musette et partit en direction de la parcelle.
Il frappa si fort le buffle qu’il se fit mal à la main. L’animal mugissait comme si on le tuait, mais il tirait comme un démon, tentant désespérément d’éviter les coups de Cí ; celui-ci s’accrochait à l’araire, essayant de l’enfoncer dans la terre, tandis que le champ s’efforçait d’engloutir l’interminable rideau de pluie qui se vidait d’un ciel proche de l’orage. Chaque sillon était suivi d’un autre empli de jurons, d’efforts et de coups de baguette. Cí ne sentait pas la fraîcheur de l’eau qui tombait de plus en plus fort. Le tonnerre gronda et le jeune homme s’arrêta. Le ciel était aussi noir que la boue qu’il piétinait. Il avait de plus en plus chaud. Il s’asphyxiait. Un claquement, puis un autre coup de tonnerre. Un autre éclair. Et un autre.
Soudain, le ciel s’ouvrit au-dessus de sa tête et un éclair de lumière, suivi d’une détonation, fit trembler la terre. Effrayé, le buffle s’agita et fit un bond, mais l’araire resta coincé et, en tombant, l’animal s’écroula sur ses pattes arrière.
Quand Cí retrouva son souffle, il vit la bête à terre, se débattant dans la glaise, affolée. Il se hâta de la relever, mais n’y parvint pas. Il détacha le harnais et lui donna des coups de bâton, mais l’animal se contenta de relever la tête pour tenter d’échapper au châtiment. Alors il constata, terrifié, que sa patte arrière présentait une affreuse fracture ouverte.
« Dieux, en quoi vous ai-je offensés ? »
Il sortit une pomme de sa musette et l’approcha de l’animal, mais celui-ci tenta de lui donner un coup de corne. Quand il se calma, Cí lui inclina le front de façon à enfoncer une corne dans la fange. Il examina ses yeux, tellement écarquillés par la panique qu’ils semblaient vouloir échapper à la prison du corps impotent. Les naseaux se dilataient et se contractaient à la manière d’un soufflet, expulsant une traînée de bave. Il ne valait même pas la peine de le relever. Cet animal était déjà de la viande d’abattoir.
Il lui caressait le museau quand il se sentit pris au collet et jeté à l’eau. Lorsqu’il se retourna, il se heurta au visage furibond de son frère qui brandissait une baguette.
— Pauvre incapable. C’est comme ça que tu me remercies de mes peines ? – Son visage était l’image vivante du diable.
Cí essaya de se protéger quand la baguette s’abattit sur lui. Il crut sentir une brûlure lui lacérer la figure.
— Lève-toi, misérable. (De nouveau il le frappa.) Je vais t’apprendre, moi.
Cí tenta de se redresser, mais Lu le frappa de nouveau. Puis il saisit le garçon par les cheveux et le traîna dans la vase.
— Tu sais combien coûte un buffle ? Non ? Eh bien tu vas le savoir.
Il le jeta sans pitié dans la boue et il lui piétina la tête jusqu’à ce qu’elle fût submergée. Quand il se fatigua de le voir gigoter, il le tira et le poussa sous le harnais.
— Laisse-moi ! cria Cí.
— Ça te dégoûte de travailler dans les champs, hein ? Ça te désespère que notre père me préfère, moi…
Il essaya de l’attacher aux courroies.
— Tu aurais beau lui lécher les bottes, père ne t’aimerait pas. – Cí se débattit.
— Quand j’en aurai fini avec toi, c’est toi qui me les lècheras. – Et il se remit à le frapper.
Tandis qu’il essuyait le sang des coups, Cí regarda son frère avec rage. Comme l’ordonnaient les rites de la piété filiale, il n’avait jamais riposté, mais le moment était venu de lui montrer qu’il n’était pas son esclave. Il se leva et le frappa au ventre de toutes ses forces. Lu ne s’y attendait pas et accusa le choc. Mais il se retourna comme un tigre et lui renvoya un coup de poing dans les côtes. Cí tomba raide. Son frère le dépassait en poids et en envergure. Le seul avantage que Cí avait sur lui, c’était la haine qui à présent l’animait. Il tenta de se lever, mais Lu lui lança des coups de pied. Cí sentit quelque chose craquer dans sa poitrine, mais aucune douleur. Avant qu’il pût se plaindre, il reçut un autre coup de pied dans le ventre. Ses tempes palpitaient et son corps le brûlait. Un autre coup le renversa. Il tenta en vain de se relever et sentit la pluie nettoyer le sang sur son visage.
Il crut entendre son frère le traiter d’épave, mais il ne put en être sûr, car l’obscurité l’envahit et il perdit connaissance.
*
Feng se trouvait devant le cadavre de Shang lorsque Cí apparut, traînant les pieds, tel un spectre.
— Par les dieux, Cí ! Qui t’a fait… ? – Le juge l’accueillit entre ses bras avant qu’il ne s’évanouît.
Feng l’étendit sur une natte. Il remarqua qu’il pouvait à peine ouvrir un œil, mais la blessure de la joue ne paraissait pas grave. Il effleura de ses doigts le bord ouvert.
— On t’a marqué comme une mule, se lamenta-t-il tandis qu’il découvrait son torse. (Il s’alarma en découvrant l’hématome sur le flanc, mais par chance la côte n’était pas fracturée.) C’est Lu ? (Cí nia, à demi conscient.) Ne mens pas. Ce maudit animal ! Ton père a bien fait de le laisser dans les champs.
Feng acheva de déshabiller Cí et examina les autres blessures. Il respira, soulagé, en constatant que son pouls était rythmé et puissant, mais il envoya tout de même son assistant quérir le guérisseur local. Bientôt apparut un vieil homme édenté qui apportait des plantes et deux pots contenant des breuvages. Le petit homme examina Cí avec une lenteur exaspérante, il le frictionna et lui administra un tonique. Lorsqu’il eut terminé, il le vêtit de linge sec et recommanda à Feng de le laisser se reposer.
Au bout d’un moment, un étrange bourdonnement inquiéta Cí. Le jeune homme se redressa avec difficulté et regarda autour de lui pour constater qu’il se trouvait dans la pièce plongée dans la pénombre où l’on gardait le cadavre de Shang. Dehors il pleuvait, mais la chaleur avait commencé à corrompre la chair morte, répandant une puanteur semblable à celle d’une fosse d’excrétions. De nouveau il entendit l’étrange murmure qui provenait du corps de Shang et se demanda ce que c’était. Il fit le point, attendant que ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Le murmure augmentait et s’agitait au rythme d’un sombre nuage insolite qui se balançait, se contractant et se dilatant au-dessus du cadavre. Lorsqu’il s’approcha du mort, il s’aperçut que le bourdonnement venait d’un essaim de mouches voletant au-dessus du sang sec qui ourlait sa gorge.
— Comment va cet œil ? demanda Feng.
Cí sursauta. Il ne s’était pas aperçu de la présence de Feng, qui était assis à terre, à quelques pas de distance.
— Je ne sais pas. Je ne sens rien.
— On dirait que tu vas t’en sortir. Tu n’as pas d’os cassés et… (Un coup de tonnerre proche résonna avec violence.) Par la Grande Muraille ! Les dieux du ciel sont irrités !
— Ça fait longtemps qu’ils le sont contre moi, se plaignit Cí.
Feng l’aida à marcher tandis qu’un autre coup de tonnerre grondait au loin.
— Bientôt arriveront les gens de la famille de Shang avec les anciens du village. Je les ai convoqués pour leur communiquer ce que j’ai découvert.
— Juge Feng, je ne peux continuer à vivre dans ce village. Je vous en prie, emmenez-moi avec vous à Lin’an.
— Cí, ne me demande pas l’impossible. Tu dois obéissance à ton père et…
— Mais mon frère me tuera…
— Excuse-moi, les anciens arrivent.
Les parents de Shang entrèrent, portant sur les épaules un cercueil en bois dont le couvercle avait été orné de dessins. À la tête du cortège se trouvait le père, un vieil homme angoissé à l’idée d’avoir perdu le descendant qui aurait dû l’honorer après sa mort, suivi d’autres parents et de quelques voisins. Ils posèrent le cercueil près du cadavre et entonnèrent un chant funèbre. Lorsqu’ils eurent terminé, ils se placèrent aux pieds du défunt, indifférents à la fétidité qu’il exhalait.
Feng les salua et tous s’inclinèrent devant lui. Avant de prendre place, le juge chassa les mouches qui harcelaient la gorge de Shang, mais les insectes revinrent au festin dès qu’il interrompit sa gesticulation. Pour l’empêcher, il ordonna que l’on couvrît la blessure d’un bout d’étoffe. Puis il prit place dans le fauteuil que son assistant mongol venait d’installer près d’une table laquée de noir.
— Honorables citoyens, comme vous le savez, cet après-midi se présentera le magistrat envoyé par la préfecture de Jianningfu. Cependant, et conformément au vœu de la famille, on m’a prié d’enquêter sur tout ce qui serait à ma portée. Je vais donc m’épargner les détails protocolaires et énoncer les faits.
Cí le regarda depuis le coin où il s’était installé. Il admirait sa sagesse et la sagacité avec laquelle il exerçait sa fonction. Feng ordonna ses notes et commença.
— Il est connu de tous que Shang n’avait pas d’ennemis et, malgré cela, il a été sauvagement assassiné. Quel a pu être le mobile ? Pour moi, sans aucun doute, le vol. Sa veuve, femme tenue pour honorable et respectueuse, affirme qu’au moment de sa disparition le défunt portait trois mille qian* enfilés sur une corde attachée autour de sa taille. Cependant le jeune Cí, qui ce matin nous a démontré sa perspicacité en identifiant les incisions du cou, assure que lorsqu’il a découvert Shang, celui-ci n’avait pas d’argent sur lui. (Il se leva et, croisant les mains, se promena devant les paysans, qui évitèrent son regard.) D’autre part, le même Cí a trouvé un chiffon dans la cavité buccale du cadavre, dont j’atteste l’authenticité, et qui est en ma possession, indexé et numéroté en tant que preuve. – Il sortit le morceau d’étoffe d’une petite boîte et le déplia devant les personnes présentes.
— Justice pour mon mari ! cria la veuve entre deux sanglots.
Feng acquiesça de la tête. Il se tut un instant et continua.
— À simple vue, il peut paraître que ce n’est qu’un bout d’étoffe de lin taché de sang… Mais si nous observons minutieusement ces taches (il parcourut les trois principales de ses ongles), nous nous apercevons que toutes répondent à une curieuse forme courbe.
Les personnes présentes chuchotèrent, s’interrogeant sur les conséquences que pouvait induire une telle découverte. Cí se posa la même question, mais avant qu’il trouve la réponse, Feng poursuivit.
— Pour argumenter mes conclusions, je me suis permis de faire quelques vérifications que je souhaiterais renouveler devant vous. Ren ! appela-t-il son assistant.
Le jeune Mongol s’avança, portant dans ses mains un couteau de cuisine, une faucille, un pot qui contenait de l’eau colorée et deux morceaux de tissu. Il s’inclina et posa les objets devant Feng. Le juge plongea ensuite le couteau de cuisine dans l’eau teintée, puis il l’essuya avec l’un des chiffons. Il répéta l’opération avec la faucille et montra le résultat à l’assistance.
Cí observa avec attention, remarquant que le chiffon avec lequel il avait essuyé le couteau révélait des taches fuselées et rectilignes, alors que celles qui s’étaient formées lorsqu’il avait essuyé la faucille coïncidaient avec les courbes trouvées sur le chiffon qu’il avait trouvé dans la bouche de Shang. L’arme devait donc être celle-ci. Cí admira l’intelligence de son maître.
— C’est pourquoi, continua Feng, j’ai ordonné à mon assistant de réquisitionner toutes les faucilles qui existent dans le village, tâche qu’il a accomplie ce matin avec une extrême diligence, grâce à l’aide des hommes de Bao Pao. Ren !
De nouveau l’assistant s’avança, traînant une caisse remplie de ces outils. Feng se leva pour s’approcher du cadavre.
— La tête a été séparée du tronc par une scie de boucher, scie que les hommes de Bao Pao ont trouvée dans la parcelle même où Shang a été assassiné. (Il sortit une scie de la caisse et la posa à terre.) Mais le coup mortel a été asséné avec autre chose. L’instrument qui a ôté sa vie était sans doute une faucille comme celle-ci.
Un murmure brisa le silence sépulcral. Quand ils se turent, Feng continua.
— La scie ne présente aucun signe distinctif. Elle est fabriquée dans un métal ordinaire et son manche en bois n’a pas été reconnu. Mais, par chance, chaque faucille porte toujours inscrit le nom de son propriétaire, si bien que lorsque nous aurons localisé l’arme, nous capturerons également le coupable.
Feng fit un signe à Ren. L’assistant se dirigea vers l’extérieur et ouvrit la porte de la remise, laissant voir un groupe de paysans surveillés par les hommes de Bao Pao. Ren les fit entrer. Cí ne parvint pas à les distinguer, car ils s’attroupèrent au fond, où régnait l’obscurité.
Feng demanda à Cí s’il se sentait en état de l’aider. Le jeune homme répondit par l’affirmative. Il se leva péniblement et acquiesça aux instructions que Feng lui susurra à l’oreille. Puis il prit un cahier, un pinceau, et suivit le juge qui s’accroupit devant les faucilles pour les examiner. Il le fit calmement, posant soigneusement les lames des faucilles sur les marques imprimées sur le chiffon et les regardant en transparence. À tout instant il dictait quelque chose à Cí qui, suivant les ordres de Feng, faisait comme s’il écrivait.
Jusqu’alors, Cí s’était étonné de la méthode de Feng, car la plupart des lames étaient forgées à partir d’un même modèle, et à moins que la faucille en question possédât d’aventure une marque particulière, il serait difficile d’obtenir une information concluante. Mais à présent il le comprenait. En fait, ce n’était pas la première fois qu’il voyait Feng employer une argutie semblable. Le code pénal interdisant formellement de condamner un accusé sans avoir obtenu préalablement sa confession, Feng avait élaboré un plan visant à effrayer le coupable.
« Il n’a pas de preuves. Il n’a rien. »
Feng en termina avec les faucilles et fit mine de lire les notes inexistantes de Cí. Puis il se tourna lentement vers les paysans en lissant sa moustache.
— Je ne vous le dirai qu’une fois ! cria-t-il pour dominer le claquement de l’orage. Les marques de sang trouvées sur ce chiffon identifient le coupable. Les taches correspondent à une seule faucille et, comme vous le savez, toutes sont gravées de vos noms. (Il scruta les visages apeurés des cultivateurs.) Je sais que vous connaissez tous la condamnation pour un crime aussi abominable, mais ce que vous ignorez, c’est que si le coupable n’avoue pas maintenant, son exécution immédiate se fera au moyen du lingchi, brama-t-il.
Un nouveau murmure se répandit dans le hangar. Cí fut horrifié. Le lingchi ou mort des mille coupures était le châtiment* le plus sanguinaire qu’un esprit humain pût concevoir. On dénudait l’inculpé et ensuite, après l’avoir attaché à un poteau, on dépeçait lentement ses membres comme si l’on en tirait des filets. Les morceaux de chair étaient déposés devant le condamné, qui était maintenu en vie le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’on lui enlève un organe vital. Il regarda les paysans et vit se refléter l’épouvante sur leurs visages.
— Mais comme je ne suis pas le juge chargé de cette sous-préfecture, cria Feng à un empan des villageois effrayés, je vais accorder au coupable une chance irréfutable. (Il s’arrêta devant un jeune paysan qui pleurnichait. Il le regarda avec mépris et poursuivit.) En vertu de ma magnanimité, je vais lui offrir la miséricorde dont il n’a pas fait preuve à l’égard de Shang. Je lui donne l’occasion de retrouver un peu d’honneur en lui permettant d’avouer son crime avant de l’accuser. De cette seule façon il pourra éviter l’ignominie et la plus cruelle des morts.
Il se retira lentement. La pluie frappait le toit. On n’entendait rien d’autre.
Cí observa Feng qui se déplaçait tel un tigre en chasse : sa démarche posée, le dos voûté, son regard tendu. Il pouvait presque respirer son irritation. Les hommes transpiraient dans le silence et l’odeur fétide, leurs vêtements trempés collés à la peau. Dehors le tonnerre grondait.
Le temps parut s’arrêter devant la colère de Feng, mais personne ne s’accusa.
— Sors, idiot ! C’est ta dernière chance ! cria le juge.
Personne ne bougea.
Feng serra les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes. Il murmura quelque chose et se dirigea vers Cí en proférant des malédictions. Le garçon en fut effrayé. C’était la première fois qu’il le voyait ainsi. Le juge lui arracha le papier des notes et il feignit de le relire. Puis il regarda les paysans. Ses bras tremblaient.
Cí comprit qu’à tout moment Feng allait être découvert. Aussi fut-il empli d’admiration lorsqu’il vit la résolution avec laquelle, subitement, le juge se dirigea vers l’essaim de mouches qui volait au-dessus de la scie de boucher.
— Maudites sangsues. – Il les chassa, les dispersant. Soudain, son esprit parut lancer des éclairs.
— Sangsues…, répéta-t-il.
Feng frappa dans ses mains au-dessus de la scie, faisant se déplacer le nuage d’insectes vers l’endroit où s’entassaient les faucilles. Presque toutes les mouches s’envolèrent, mais plusieurs descendirent se poser sur l’une de celles-ci. Alors le visage de Feng changea et émit un rugissement de satisfaction.
Le juge se dirigea vers la faucille sur laquelle les mouches pullulaient, il la regarda attentivement, puis se baissa. Elle était ordinaire, apparemment propre. Et cependant, parmi toutes les autres, c’était la seule que les mouches se donnaient la peine de butiner. Feng prit une lampe et il l’approcha de la lame pour apercevoir de petites taches rouges, presque imperceptibles. Puis il dirigea la lumière vers la marque inscrite sur le manche qui identifiait son propriétaire. Lorsqu’il lut l’inscription, son sourire se figea. L’outil qui reposait entre ses mains appartenait à Lu, le frère de Cí.

Voilà c’était la fin de notre semaine de lecture.

Mais si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A Très bientôt pour une nouvelle lecture et un nouveau livre.

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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la première partie de chapitre 1 de ce magnifique et captivant polar historique.


« Le légiste désigné par la préfecture se présentera sur le lieu du crime dans les quatre heures suivant sa déclaration.
S’il manque à cette obligation, délègue sa charge, ne trouve pas les blessures mortelles ou les évalue de façon erronée, il sera déclaré coupable d’impéritie et condamné à deux ans d’esclavage. »
« Des devoirs des juges »,
article 4 du Song Xingtong,
code pénal de la dynastie Song.

PREMIÈRE PARTIE

1
CE JOUR-LÀ, CÍ SE LEVA de bonne heure pour éviter de rencontrer son frère Lu. Ses yeux se fermaient, mais la rizière l’attendait, bien réveillée, comme tous les matins.
Il se leva et roula sa natte, humant l’arôme du thé dont sa mère parfumait la maison. En entrant dans la pièce principale, il la salua et elle lui répondit par un sourire à peine esquissé qu’il perçut et lui rendit. Il adorait sa mère presque autant que sa petite sœur, Troisième. Ses deux autres sœurs, Première et Deuxième, étaient mortes peu après leur naissance d’un mal héréditaire. Il ne restait que Troisième, elle aussi atteinte de ce mal.
Avant d’avaler une bouchée, il se dirigea vers le petit autel qu’il avait dressé près d’une fenêtre, à la mémoire de son grand-père. Il ouvrit les volets et respira à pleins poumons. Dehors, les premiers rayons de soleil filtraient timidement à travers la brume. Le vent fit osciller les chrysanthèmes placés dans le vase des offrandes et raviva les volutes d’encens qui s’élevaient dans la pièce. Cí ferma les yeux pour réciter une prière, mais une seule pensée vint à son esprit : « Génies des cieux, permettez que nous retournions à Lin’an. »
Il se remémora le temps où ses grands-parents vivaient encore. À cette époque, ce hameau perdu était son paradis et son frère Lu, son héros. Lu était comme le grand guerrier des histoires que son père racontait, toujours prêt à le défendre quand d’autres gamins tentaient de lui voler sa ration de fruits, ou à mettre en fuite les effrontés qui auraient manqué de respect à ses sœurs. Lu lui avait appris à se battre, l’avait emmené patauger dans le fleuve entre les barques et pêcher des carpes et des truites qu’ils rapportaient ensuite tout excités à la maison ; il lui avait montré les meilleures cachettes pour épier les voisines. Mais en grandissant, Lu était devenu vaniteux. À quinze ans, il faisait constamment étalage de sa force. Il se mit à organiser des chasses aux chats pour crâner devant les filles, il s’enivrait de l’alcool de riz qu’il volait dans les cuisines et se vantait d’être le plus fort de la bande. Il était si bouffi d’orgueil qu’il prenait les moqueries des jeunes filles pour des flatteries, sans se rendre compte qu’elles le fuyaient. Si bien qu’après avoir regardé Lu comme son idole, Cí en vint peu à peu à ne plus éprouver qu’indifférence à son égard.
Jusque-là cependant, Lu ne s’était jamais mis dans des situations plus graves que celle d’apparaître avec un œil au beurre noir à la suite d’une bagarre ou d’utiliser le buffle de la communauté pour parier aux courses d’eau. Mais le jour où son père annonça son intention de s’installer à Lin’an, la capitale, Lu refusa catégoriquement. Il avait alors seize ans, il était heureux à la campagne et n’avait aucune intention de quitter le village. Il disposait de tout ce dont il avait besoin : la rizière, sa bande de bravaches et deux ou trois prostituées des environs qui riaient de ses bons mots ; son père eut beau le menacer de le répudier, il ne se laissa pas intimider. Ils se séparèrent cette année-là. Lu demeura au village et le reste de la famille émigra à la capitale en quête d’un meilleur avenir.
Les premiers temps à Lin’an furent très durs pour Cí. Il se levait chaque matin à l’aube pour veiller à l’état de santé de sa sœur, il lui préparait son petit déjeuner et prenait soin d’elle jusqu’à ce que sa mère fût rentrée du marché. Puis, après avoir avalé un bol de riz, il partait pour l’école où il restait jusqu’à midi ; il courait alors à l’abattoir où travaillait son père pour l’aider le reste de la journée en échange des viscères répandus sur le sol. Le soir, après avoir nettoyé la cuisine et adressé une prière à ses ancêtres, il révisait les traités confucéens qu’il aurait à réciter le lendemain matin à l’école. Ainsi, mois après mois, jusqu’au jour où son père obtint un emploi de comptable à la préfecture* de Lin’an, sous les ordres du juge Feng, l’un des magistrats les plus importants de la capitale.
Dès lors, les choses commencèrent à aller mieux. Les revenus de la famille augmentèrent et Cí put quitter l’abattoir pour se consacrer entièrement à ses études. Au bout de quatre années d’enseignement supérieur, et grâce à ses excellentes notes, Cí obtint un poste d’assistant dans le service de Feng. Au début, il accomplissait de simples tâches de gratte-papier, mais son dévouement et son zèle attirèrent l’attention du juge, lequel trouva chez ce garçon de dix-sept ans quelqu’un à instruire à son image.
Cí ne le déçut pas. Au fil des mois, de l’exécution de tâches routinières il en vint à enregistrer des plaintes, à assister aux interrogatoires des suspects et à aider les techniciens pour la préparation et la toilette des cadavres que, selon les circonstances des décès, Feng devait examiner. Peu à peu, son application et son habileté devinrent indispensables au juge, qui n’hésita pas à lui confier davantage de responsabilités. Finalement, Cí le seconda dans l’investigation de crimes et de litiges, travaux qui lui permirent de découvrir les fondements de la pratique juridique en même temps qu’il acquérait des notions rudimentaires d’anatomie.
Au cours de sa deuxième année d’université, encouragé par Feng, Cí assista à un cours préparatoire de médecine. D’après le magistrat, les preuves pouvant dénoncer un crime se dissimulent souvent dans les blessures ; pour les découvrir, il fallait donc les connaître et les étudier, non comme un juge mais comme un chirurgien.
Tout continua de la sorte jusqu’au jour où son grand-père tomba subitement malade et décéda. Après l’enterrement et comme l’exigeaient les rituels du deuil, son père dut renoncer à son poste de comptable et à la résidence dont on lui accordait l’usufruit ; sans travail ni foyer, et malgré les désirs de Cí, toute la famille se vit obligée de rentrer au village.
À son retour, Cí trouva son frère Lu changé. Il vivait dans une nouvelle maison qu’il avait bâtie de ses mains, il avait acquis un lopin de terre et employait plusieurs journaliers à son service. Quand, forcé par les circonstances, son père frappa à sa porte, Lu l’obligea à s’excuser avant de le laisser entrer et il lui laissa une petite chambre au lieu de lui céder la sienne. Il traita Cí avec son indifférence habituelle, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il ne le suivait plus comme un toutou et qu’il ne s’intéressait qu’aux livres, il se mit en colère. C’était dans les champs qu’un homme montrait son véritable courage. Ni les textes ni les études ne lui procureraient le riz ou les ouvriers agricoles. Aux yeux de Lu, son frère cadet n’était qu’un inutile de vingt ans qu’il faudrait nourrir. À partir de ce moment, la vie de Cí se transforma en une suite d’humiliations qui lui firent détester ce village.
Une rafale de vent frais ramena Cí à l’instant présent.
De retour dans la salle il tomba sur Lu, qui au côté de sa mère absorbait bruyamment son thé à grandes lampées. En le voyant, celui-ci cracha à terre et d’un geste brusque laissa tomber le bol sur la table. Puis, sans attendre que son père fût levé, il prit son baluchon et partit sans un mot.
— Il aurait besoin d’apprendre les bonnes manières, marmotta Cí tandis qu’avec un torchon il essuyait le thé que son frère venait de renverser.
— Et toi tu aurais besoin d’apprendre à le respecter, c’est dans sa maison que nous habitons, répliqua sa mère sans lever les yeux du feu. Un foyer fort…
« Oui. Un foyer fort est celui que soutient un père courageux, une mère prudente, un fils obéissant et un frère obligeant. » Il n’avait nul besoin qu’on le lui répétât. Lu se chargeait de le lui rappeler chaque matin.
Bien que rien ne l’y obligeât, Cí étala les napperons de bambou et mit les bols sur la table. Le mal de poitrine dont souffrait Troisième s’était aggravé, et ça ne l’ennuyait pas de réaliser les tâches qui revenaient à sa sœur. Il disposa les jattes en veillant à ce qu’elles forment un nombre pair, et dirigea le bec de la théière vers la fenêtre de façon à ce qu’il ne vise aucun des convives. Il plaça au centre le vin de riz, la bouillie et, à côté, les croquettes de carpe. Il regarda la cuisine noircie par le charbon et l’évier fendillé. Cela ressemblait davantage à une forge délabrée qu’à un logis.
Bientôt son père arriva en claudiquant. Cí ressentit un pincement de tristesse.
« Comme il a vieilli. »
Il plissa les lèvres et serra les dents. La santé de son père semblait s’affaiblir au même rythme que celle de Troisième. L’homme marchait en tremblant, le regard baissé, sa barbe clairsemée pendant tel un chiffon de soie effiloché. À peine restait-il trace en lui du fonctionnaire méticuleux qui lui avait inculqué l’amour de la méthode et la persévérance. Il observa ses mains de cire, autrefois admirablement soignées, aujourd’hui grossières et calleuses.
Arrivé près de la table, l’homme s’accroupit en s’appuyant sur son fils, et d’un geste autorisa les autres à s’asseoir. Ce que Cí s’empressa de faire ; la dernière, sa mère s’installa du côté qui jouxtait la cuisine et servit du vin de riz. Toujours prostrée par la fièvre, Troisième ne se leva pas. Comme chaque jour de la semaine.
— Viendras-tu dîner ce soir ? demanda sa mère à Cí. Après tous ces mois, le juge Feng sera heureux de te revoir.
Cí n’aurait pour rien au monde manqué la rencontre avec Feng. Sans qu’il en connût le motif, son père avait décidé de rompre le deuil et d’anticiper son retour à Lin’an, espérant que le juge Feng accepterait de le reprendre comme assistant. Il ignorait si Feng était venu au village pour cette raison, mais c’était ce que tous souhaitaient.
— Lu m’a ordonné de monter le buffle à la nouvelle parcelle, et ensuite je pensais rendre visite à Cerise, mais je rentrerai à l’heure pour le dîner.
— On ne croirait pas que tu as déjà vingt ans. Cette jeune fille absorbe toutes tes pensées, intervint son père. Si tu continues à la voir aussi souvent, tu finiras par te lasser d’elle.
— Cerise est la seule bonne chose de ce village. En outre, c’est vous qui avez concerté notre mariage, répondit Cí en avalant la dernière bouchée.
— Emporte ces friandises, je les ai préparées exprès, lui offrit sa mère.
Cí se leva et les mit dans sa musette. Avant de partir, il entra dans la chambre où sommeillait Troisième, il posa un baiser sur ses joues brûlantes et remit en place la mèche qui s’était échappée de son chignon. La fillette cligna des yeux. Alors il sortit les friandises et les glissa sous sa couverture.
— Que mère ne les voie pas, lui murmura-t-il à l’oreille.
Elle sourit, mais fut incapable d’articuler un mot.
*

A demain pour la suite de ce premier chapitre.

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