PREMIÈRES LIGNE #75, Les nouveaux prophètes Asa Larsson

PREMIÈRES LIGNE #75

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les nouveaux prophètes : une enquête de Rebecka Martinsson,

Asa Larsson

Précédemment paru sous le titre : Horreur boréale, Les nouveaux prophètes a été son premier roman à paraître dans la Série Noire.

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, récompensée par le prix du Premier Roman policier suédois en 2003, elle a fait une entrée fracassante en littérature.

PUIS VINRENT LE SOIR ET LE MATIN DU PREMIER JOUR

Ce n’est pas la première fois que Viktor Strandgård meurt. Cette fois, il est couché sur le sol du temple de cristal, les yeux levés vers les immenses fenêtres de toit. Plus rien ne le sépare de la nuit hivernale.

Je ne peux pas être plus près, songe-t-il. Dans cet endroit, sur la colline du bout du monde, le ciel est si proche qu’on a l’impression de pouvoir le toucher, simplement en tendant la main.

Dehors, l’aurore boréale ondoie, tel un dragon dans la nuit. Les étoiles et les planètes semblent s’écarter au passage de ce prodige de lumière qui, sans hâte, se fraie un chemin le long de la Voie lactée.

Viktor Strandgård suit sa course des yeux.

Je me demande si elle chante, pense-t-il encore. Comme une baleine solitaire au fond de l’océan.

Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle s’arrête. Interrompt une seconde son imperturbable voyage. Contemple Viktor Strandgård de son regard de menthe glacée. Car en vérité, allongé là, il est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

Tandis qu’il regarde le dragon dans les yeux, c’est à sa première mort qu’il pense. À ce jour de dégel où, 12heureux et insouciant, sa guitare sur le dos, il dévalait à bicyclette la longue pente qui conduit au croisement entre Adolf Hedinsväg et Lundbohmsväg. Il se souvient du moment où il a senti les pneus de son vélo déraper sur la route gelée, alors qu’il tentait de freiner. Il revoit la femme arrivant sur sa droite dans sa Fiat Uno. Il se rappelle le regard qu’ils ont échangé, sachant tous les deux que l’inéluctable glissade vers la mort avait commencé.

C’est avec cette image dans la tête que, pour la deuxième fois de sa vie, Viktor meurt. Des pas approchent, mais il ne les entend pas. La vue de la lame brillante du couteau lui est épargnée. Son corps gît sur le sol du temple comme une enveloppe vide et se laisse transpercer. Encore et encore. Et là-haut, au firmament, le dragon reprend sa route, indifférent.

Lundi 17 février

L’angoisse la fit sursauter et ce fut le bruit de sa respiration précipitée qui tira Rebecka Martinsson de son sommeil. Elle ouvrit les yeux dans le noir avec l’impression très nette qu’il y avait quelqu’un dans son appartement. Elle resta allongée sans bouger, aux aguets, mais n’entendit que le bruit de son propre cœur battant dans sa poitrine comme celui d’un lapin effrayé. Elle chercha son réveil digital sur la table de chevet et trouva à tâtons le bouton pour l’allumer. Trois heures quarante-cinq. Elle s’était couchée quatre heures plus tôt et se réveillait déjà pour la deuxième fois.

C’est le boulot, songea-t-elle. Je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle avait la nuque raide et un début de migraine. Elle avait probablement grincé des dents en dormant. Ce n’était plus la peine d’insister. Elle s’enroula dans sa couette et se rendit dans la cuisine. Ses pieds trouvèrent le chemin dans le noir. Elle mit en route la cafetière et la radio. Laissa la mélodie d’interruption des programmes défiler en boucle comme un appel à la prière lancinant, tandis que l’eau coulait dans la cafetière et qu’elle prenait sa douche.

Elle ne prit pas la peine de sécher ses longs cheveux et but son café tout en s’habillant. Durant le week-end, elle avait repassé et suspendu ses vêtements de la semaine dans la penderie. On était lundi. Sur le cintre du lundi étaient accrochés un corsage ivoire et un tailleur bleu marine de chez Marella. Elle renifla ses collants de la veille. Ils feraient l’affaire. Ils plissaient un peu aux chevilles, mais en tirant dessus et en les repliant sous les orteils, cela ne se verrait pas. Il faudrait juste éviter d’enlever ses chaussures. Elle s’en fichait complètement. La lingerie et les collants n’avaient d’importance que si on avait des raisons de penser que quelqu’un allait vous déshabiller et il y avait un certain temps que Rebecka ne portait plus que des sous-vêtements déformés et grisâtres.

Une heure plus tard, elle était au bureau, assise devant son ordinateur. Les mots déferlaient dans son cerveau comme un torrent de montagne, coulaient le long de ses bras et se déversaient dans ses doigts qui couraient sur les touches du clavier. Au travail, son esprit était au repos. Le malaise de ce matin s’était envolé.

C’est drôle, songea-t-elle. Je dis à mes collègues du cabinet que j’en ai marre de travailler alors que, en réalité, il n’y a que lorsque je travaille que je suis en paix avec moi-même et que je me sens heureuse. C’est quand je m’arrête que l’anxiété prend le dessus.

La lumière de l’éclairage public pénétrait à peine par les grandes fenêtres à croisillons. Il y avait déjà 15quelques voitures dans la rue, mais bientôt la circulation transformerait le paysage sonore en un bruissement sourd et continu. Rebecka se recula dans son fauteuil de bureau et lança l’impression. Dans le couloir encore plongé dans l’obscurité, l’imprimante reprit vie et livra sa première commande de la journée. La porte de la réception claqua. Elle soupira et regarda l’heure. Six heures moins dix. Finie la tranquillité.

Elle essaya d’entendre qui venait d’arriver, mais les épais tapis du corridor étouffaient le bruit des pas. Au bout de quelques secondes, Maria Taube poussa la porte de son bureau avec la hanche, parce qu’elle avait un mug de café dans chaque main.

« Je te dérange ? »

Rebecka remarqua qu’elle tenait sous son bras droit le document qu’elle venait d’imprimer.

Jeunes avocates fiscalistes, les deux femmes travaillaient au cabinet Meijer & Ditzinger, situé au dernier étage d’un bel immeuble fin XIXe sur Birger Jarlsgatan. Tapis persans semi-antiques dans le corridor, confortables canapés et fauteuils en cuir patiné disposés ici et là, l’endroit respirait l’expérience, le pouvoir, l’argent et l’excellence. Tout avait été mis en œuvre pour inspirer confiance et respect.

« Quand je mourrai, je serai tellement fatiguée que je n’aurai qu’un seul souhait, qu’il n’y ait pas de vie après la mort, soupira Maria en posant un café sur le bureau de Rebecka. Mais je suppose que nous ne sommes pas d’accord sur ce point, Margaret Thatcher ! Tu es arrivée à quelle heure ? À moins que tu ne sois pas rentrée chez toi depuis que je t’ai quittée hier ? »

Elles avaient travaillé toutes les deux jusque tard dans la soirée de dimanche et Maria Taube était partie la première.

« Je viens d’arriver », mentit Rebecka en lui prenant la photocopie des mains.

Maria s’écroula dans le fauteuil des visiteurs, retira ses escarpins en cuir hors de prix et remonta les jambes sous ses fesses.

« Quel temps ! » gémit-elle.

Rebecka regarda dehors d’un air surpris. Une pluie froide martelait les vitres. Elle ne s’en était pas aperçue. Elle ne se souvenait pas s’il pleuvait quand elle était sortie de chez elle ce matin. En y réfléchissant, elle ne se rappelait même plus si elle était venue à pied ou si elle avait pris le métro. Elle regarda, songeuse, les gouttes d’eau ruisselant sur les carreaux.

Ah, l’hiver à Stockholm… Il valait mieux penser à autre chose quand on mettait le nez dehors. Là où elle avait grandi, c’était une autre histoire. L’aube bleue du milieu de l’hiver, la neige qui craquait sous les pieds. Et puis cette saison qui n’existait que là-bas, où ce n’est plus tout à fait l’hiver, mais pas encore le printemps. Quand elle partait à skis de la maison de sa grand-mère à Kurravaara et qu’elle longeait la rivière jusqu’à la cabane de Jiekajärvi. Pour se reposer, elle s’asseyait contre le tronc d’un pin dont l’écorce brillait comme du cuivre rouge au soleil, sur la toute première tache de terre nue. Un thermos de café, une orange et des tartines dans son sac à dos.

La voix de Maria la rappela à la réalité. Son esprit lutta un peu, voulut s’échapper à nouveau, mais elle se ressaisit et revint à sa collègue qui la regardait en haussant les sourcils.

« Hello, je suis toujours là ! Je te demandais si tu avais l’intention d’écouter les infos.

— Oui, oui, absolument. »

Rebecka se pencha pour attraper le poste de radio sur le rebord de la fenêtre.

Qu’est-ce qu’elle est maigre, se dit Maria en regardant le décolleté de Rebecka qui apparaissait dans l’échancrure de sa veste. Sa cage thoracique est une vraie planche à laver. Pour un peu, on pourrait faire de la musique dessus.

Rebecka monta le son de la radio et les deux femmes inclinèrent la tête, comme si elles priaient, les mains jointes autour de leur mug de café.

Maria cligna des paupières. Elles étaient comme de la toile émeri sur ses yeux fatigués. Le dossier pour le procès en appel dans l’affaire Stenman devait être terminé aujourd’hui. Måns allait la tuer si elle lui demandait un nouveau délai. Elle avait des brûlures d’estomac. Elle se promit de ne plus boire un seul café avant le déjeuner. Elle avait l’impression de vivre comme une princesse dans une tour. Jour et nuit, soirs et week-ends, elle restait enfermée dans ce bureau avec ces vieux schnocks qui pouvaient tous aller se faire foutre, et ces jeunes loups qui lui mataient les seins pendant que la vie s’écoulait dehors. Elle ne savait plus très bien si elle devait continuer de se lamenter ou bien changer d’existence et, de toute façon, à la fin de la journée, il lui restait juste assez d’énergie pour se traîner devant sa télé et s’endormir dans sa lumière bleue apaisante.

« Il est six heures et vous écoutez les informations. Un homme de trente ans, qui était aussi une figure célèbre de l’Église de Suède, a été retrouvé mort tôt ce matin, au temple de cristal, à Kiruna, siège de l’Église de la Force originelle. La police de Kiruna n’a pas commenté le meurtre pour l’instant, mais nous savons d’ores et déjà qu’aucun suspect n’a été arrêté et que l’arme du crime n’a pas été retrouvée.

Une étude récente montre que de plus en plus de communes ne respectent pas les lois de protection sociale… »

Rebecka pivota si brusquement sur son fauteuil en voulant éteindre précipitamment la radio qu’elle se cogna la main sur le rebord de la fenêtre et se renversa dessus la moitié de son café.

« Viktor, s’exclama-t-elle. Ça ne peut être que lui. »

Maria la regarda d’un air étonné.

« Viktor Strandgård ? Le gosse qui est revenu du paradis ? Tu le connaissais ? »

Rebecka pinça les lèvres et évita le regard de Maria. Le visage fermé et dénué d’expression, elle fixa la tache de café sur sa jupe.

« J’en ai entendu parler comme tout le monde. Mais je n’ai pas mis les pieds à Kiruna depuis des années. Je ne connais plus personne là-bas. »

Maria se leva de son fauteuil et s’approcha de Rebecka. Elle lui prit des mains le mug auquel elle s’accrochait comme si lui seul l’empêchait de tomber de sa chaise.

« Si tu dis que tu ne le connais pas, ça me va, ma belle, mais là, je te signale que tu ne vas pas tarder à 19t’évanouir. Tu es blanche comme un linge. Penche-toi en avant et mets la tête entre tes genoux. »

Rebecka obéit comme une écolière. Maria alla chercher du papier absorbant pour nettoyer la tache de café sur le tailleur. Lorsqu’elle revint, Rebecka s’était redressée.

« Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Oui, oui, répondit Rebecka distraitement en suivant d’un air absent les gestes de sa collègue qui continuait de frotter. Je le connaissais, oui.

— Mmm, tu ne m’as même pas laissé le temps de sortir mon détecteur de mensonge. Tu es triste ?

— Triste, je ne sais pas. Effrayée plutôt.

— Effrayée ? »

Maria s’arrêta de frotter.

« Pourquoi effrayée ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’on… »

Rebecka n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna avec un bruit strident. Elle sursauta et regarda fixement l’appareil, sans décrocher. Au bout de la troisième sonnerie, Maria souleva le combiné. Elle posa la main sur le micro pour qu’on ne puisse pas l’entendre et dit en chuchotant :

« C’est pour toi et l’appel doit venir de Kiruna parce que la personne au bout du fil s’exprime en langage de Moumine. »

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