Trophée Anonym’us: Nouvelle N°7 : Le chemin de croix

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

AnonymUs

dimanche 5 novembre 2017

Nouvelle N°7 : Le chemin de croix

 X Nouvelle 7

Le chemin de croix

Ma mère est folle.
Je le sais sans l’avoir jamais vue… Juste après ma naissance, en effet, on m’a laissé sur le pas d’une porte. Sur le quai d’une gare, ou tout comme. Le perron du centre d’action sociale, en réalité. Un bâtiment délabré à l’architecture caractéristique et aux fenêtres cernées de briques rouges. Des centaines de trains, à l’heure ou à la bourre, se sont certainement arrêtés là, jadis… Moi, je n’ai jamais pris le bon wagon. Abandonné, au seuil de l’état civil : Doe, Smith, Snow, Dupont, peu importe. Aujourd’hui, je m’appelle Thomas. Enfin, je crois. D’ailleurs je crois même ce que je ne vois pas… J’ai d’abord été un genre de poids mort pour la société. Pourtant je suis bien vivant. Disons que je me suis accroché. J’ai pris les bons aiguillages. Puis de l’avance. Je suis « allé au charbon », en somme. Bachelier avant mes dix-sept ans. Polytechnique en vue. « L’X » est mon destin. L’institution séculaire existe toujours aujourd’hui, sous une nouvelle forme. On me promet un grand avenir. À moi qui n’ai aucun passé. Je suis exceptionnel. On me le répète souvent. Ça n’a pas toujours été le cas. « Précoce », « autiste », « bizarre », « asocial »,« schizophrène » ? Rien de tout cela, probablement. Mais je sais à présent que je suis « à risque ». Je ne l’ai pas compris tout de suite…
Jusqu’à la première « vision ».
***
« Tu ne sauras jamais quelle bête de foire rôde non loin,
Ces personnes étranges, là, tout à côté…
Tu te diras “Comment ai-je atterri ici, assis près de lui ?”
Après tout, je t’avais prévenu.
S’il te plaît, n’oublie pas… Méfie-toi !

Tous mes amis sont des barbares,
Vas-y en douceur.
Attends qu’ils te demandent qui sont tes proches.
Et ne fais pas de geste brusque.
Tu ne connais pas la moitié de ceux dont ils ont abusé…

Pourquoi es-tu venu ?
Tu savais que tu devais te tenir à l’écart.
(C’est du blasphème !)
J’ai essayé de te mettre en garde.
Maintenant, les voilà dehors, prêts à exploser.
En y réfléchissant, tu pourrais bien devenir l’un des nôtres… » (1)
 
Heure indifférente. Je me réveille dans un état second.
Lové dans un matelas cotonneux. Les tempes enserrées dans un étau réfrigéré. Une aura de chaleur se concentre dans mon occiput, pulsatile et douloureux. J’ai la nausée. Mes jambes ne me soutiennent pas. La conscience de mon environnement est altérée. Par miracle, mes doigts ont opéré seuls le geste salvateur : la machine à café vrombit déjà. Un modèle vintage. Heureusement, la domotique m’assiste dans mon errance entre ces quatre murs. J’ai ouvert un œil. Le flux hertzien à reconnaissance irienne s’est instantanément associé à mon humeur. Le silence est rompu. Et se diffusent alors les tempos inquiétants d’un vieux tube de l’année 2015 ou 2016. Étonnant. Je n’étais même pas né… J’en ai tout à coup la certitude : Maman adorait ce morceau. Mais comment puis-je le savoir ? Je me fais des idées. Encore. La musique et la caféine : remèdes de toujours. Nuit sans repos. Journée sans but. Je peine à me souvenir du temps qui passe en ce moment, au cœur de l’été. De ce temps oisif et « morne ». J’aime bien ce mot, coincé entre la « mort » et la « norme »… Je suis triste et inquiet. « Tous mes amis sont des barbares… » Je doute de tout et de tous. Je m’isole. Je ne sais pas quoi penser de ce qui est en train de se produire. Finalement, appelez-moi Aisling, le songeur mélomane. Ce manque de sommeil aura ma peau, un jour. Mais pas tout de suite. D’abord, je dois comprendre… J’ai rêvé d’elle, figurez-vous. Plus exactement, elle est venue me hanter. Et je ne souhaite pas à mon pire ennemi de vivre une telle expérience.
Car cette nuit, j’ai été témoin de ma propre création.
***
La chambre est crasseuse, le coup de reins acharné, le gémissement contraint.
Cette femme est ma mère. Le sera bientôt, du moins. Lui n’est qu’un salaud de passage. Une érection opportuniste. Maculée conception… Plus tôt dans la journée, elle a évité un accident en hésitant à brûler un feu rouge. Pour une raison qui m’échappe, elle le regrette amèrement. Je vois un animal au plumage chiffonné, dans une boîte en carton au sol, près du siège passager. Une colombe. Il y a un embouteillage. Des sons de klaxons. Puis les flashes se succèdent à grande vitesse, rythmés par les grincements du sommier et les sanglots de ma génitrice étendue là. Abusée, désabusée… Je vois des chaussures montantes, en cuir rose fluo, jetées sur les lattes du parquet. Je vois une tapisserie aux motifs floraux défraîchis. Je remonte à nouveau le temps. La chronologie s’embrouille. Des voitures à l’arrêt, un souffle court, une portière qui s’ouvre, un pistolet. Car jacking. Effraction. Émotion. Alcoolisation. Bar. Flirt. Hôtel. La semence s’écoule déjà…
Tout est allé si vite. Elle était consentante. Ou bien l’ivresse le fut pour elle.
Lui s’est endormi sur le champ. Cheveux en bataille. « Lourd comme un cheval mort ». Un couteau pliant dépasse de son pantalon, là, tout près. La partie métallique brille dans le rai de lune. Elle enrage. Elle a mal aux tripes. Elle le sent encore en elle. Cette femme, ma mère, saisit le manche… à plus d’un titre. L’idée, instantanée, a déjà fait son chemin. Comme le galop des harpies contre l’ignoble Maigrat : émasculation. Trophée vengeur exhibé dans tout le coron… Mais on ne se trouve pas dans un roman ; c’est « réel ». Elle aussi s’apprête à abattre la lame sur la chair rabougrie. Soudain, il grogne, se réveille, se défend. Hurle finalement. Le couteau a pénétré cependant, à plusieurs reprises. Il a lacéré plus qu’il n’a découpé. Il a violé et giclé à son tour. Puis les laissera tous deux, à leur manière, en charpie.
Draps souillés. Le mal est fait.
***
J’ai cessé de compter à la huit ou neuvième…
Les visions s’imposent désormais même en éveil. Je dois alors m’isoler, faire un arrêt sur image, tout délaisser. C’est dangereux, c’est vertigineux. Même pour un habitué de la réalité augmentée. Mais j’en veux encore. J’en saisis le sens par bribes. Parfois je ne comprends rien. C’est confus, c’est inaudible, entremêlé la plupart du temps, souvent très bref. C’est « malade » surtout. Si c’est un cerveau que je visite, dont j’aurais forcé la porte, ou bien un esprit où l’on m’aurait invité malgré moi ; alors oui, il est profondément tourmenté. Mais il parle de moi. De mes racines, piétinées, arrachées, de ces rhizomes increvables qui auraient finalement ressurgi à l’autre bout du champ. Une terre familière, malgré tout… J’ai décidé de m’appeler Gaspard aujourd’hui. Je suis celui qui voit, le curieux en chemin.
Mais la route est semée d’embûches, ravinée par les pleurs, dévoyée par la médication…
Plaies superficielles. Aucun organe vital touché. Le bougre décédera bien plus tard.
Elle, en revanche, est comme morte ce jour-là, dans cet hôtel. Tentative d’homicide, certes. Mais il ne portera plainte. Il se savait en tort. Tirant profit d’une proie fragile. Pas de procès. Par contre, une longue hospitalisation, près de six mois, dont trois à l’isolement. Décompensation. Maniaco-dépression sévère. Coup de folie. Folle à lier. Lier la sauce. Os à ronger. Ronger les sangs. Sans limites. Mythologie. Gîte et couvert. Verre de trop. Trop plein. Full !… Foulée au pied. Pied dans la porte. Porte d’accès. Désaxée. Des excès… Des jours ! Entre sidération et pensées incontrôlables. Rigolardes et angoissantes. Un flot sans fin. Un torrent d’idées, continu et tumultueux, trouble et chaotique, charriant des morceaux de constructions précaires, des pans de murs vacillants, balayés par un orage. Château de cartes mental. Édifice fragile. Baise facile… La pire des rechutes d’une bipolaire toujours sur le fil, mais qui se croyait à l’abri d’une humeur à ressaut. Régulée depuis des années par les sels de lithium. Les mêmes dont on fait les piles et les batteries. Qui garantissent l’autonomie et l’écologie aux bagnoles. Ceux-là, quotidiennement – un gramme par jour –, la protégeaient en principe de la dépendance hospitalière et de la pollution du cours de sa pensée. L’instabilité en projet de vie. De « carrière », moquaient certaines infirmières… Pourtant depuis un moment déjà, avant l’agression, certains signes ne trompaient pas. On aurait dû la mettre à l’abri. « On », le système. Qui ne pouvait pas la garder sous cloche à vie, non plus. L’insomnie sans fatigue, l’exubérance sans retenue, les projets grandioses sans fondements, les mises en danger sans crainte…
Le frémissement puis l’ébullition.
***
J’ai quitté ma mère les yeux ouverts, ce matin.
Je ne dormais déjà plus, c’est certain. D’ailleurs mon encodeur transcrânien est formel : pas d’enregistrement. Je prends des pilules pour cela : éteindre la machine à fantasmes. Tout le monde le fait, de nos jours. Optimisation du sommeil. Réduction du temps minimal de récupération hypnique, pour une productivité accrue sur vingt-quatre heures. Bref, il ne s’agit donc pas de « rêves »… Des convictions ? Non, dans « convaincre », il y a trop de combats. Il y a vaincre. J’en suis « persuadé » plutôt. Ce savoir me traverse, me séduit, me manipule. J’ai tellement envie d’y croire… Aujourd’hui, je doute plus que jamais de moi ; de qui je suis. Je serai Farouk alors. Celui qui distingue le vrai du faux. Le clairvoyant, celui qui sait…
Ma mère, elle, s’appelle Maryline.
J’ai vécu sa réalité, vu son parcours, perçu ses douleurs. J’ai embrassé toute sa vie en un coup d’œil. En couches superposées, à la manière d’un livre illustré dont on feuillette rapidement les pages pour en saisir l’histoire générale, tout en s’arrêtant au hasard sur de l’anecdotique. Tant d’épisodes malheureux. Tant de pertes de contrôle. Délires érotomaniaques. Jeux de mots éperdus. Voici qu’elle chante la Marseillaise : « Allons enfants de la folie ! » Personnels aux aguets. Effondrements dépressifs, velléités suicidaires… La rambarde du sixième, face au cabinet du psychiatre injoignable. La rallonge électrique nouée au lustre rococo. Pied au plancher, le semi-remorque en approche, la désintégration envisagée. J’ai tout vu, tout compris. Les hospitalisations, le temps cumulé dans l’entre-deux de la déraison. Et cette infirmière attentive, au regard intense, toujours la même, présente lors de chaque internement… Il y eut de belles choses aussi. Et les stases mentales. L’émoussement. L’anesthésie des affects. La nostalgie coupable alors, de tous les moments exaltés. Parcours en dents de scie, mordante trajectoire, épingles à cheveux. Une litanie sans logique rythmant avec le temps la partition d’une pauvresse virtuose parmi tant d’autres…
Jusqu’à cette gestation involontaire.
Et le déni de grossesse dont je serai tout de même l’aboutissement, à terme. Car d’abord, son esprit – accaparé par plus urgent – me remit à plus tard. Et quand l’esprit dit, le corps obéit. Elle n’enflera de moi que tardivement. À six mois de grossesse, justement, l’hospitalisation s’achève. Sortie à domicile avec des consultations qu’elle n’honorera pas toujours. Personne n’a encore rien vu, à ce stade. Aucun suivi gynécologique, aucune échographie, poursuite des traitements lourds : j’aurais pu morfler. Il n’en a rien été… C’est seulement à partir de là que ma mère prend conscience de ce qui s’est mis à germer dans son ventre. Elle dissimulera par la suite les rondeurs sous des vêtements amples et des alibis faciles. Certes, une dizaine de kilos a alourdi sa silhouette depuis janvier, mais on en imputera la faute aux psychotropes. Elle est plus stable à cette période. Cela fait même des semaines. Éteinte. Et c’est bien là l’essentiel face aux volcans effusifs, n’est-ce pas ? Quelque chose a donc étouffé le brasier…
Les hormones ? L’instinct ? Moi ?
***
Je suis seul dans cet appartement.
Bientôt un an que je m’assume. La majorité est en effet fixée à seize ans désormais, après analyse de votre « potentiel d’aptitude génétique ». Réforme phare du nouveau gouvernement continental. Ainsi, la société sélectionne à présent ses meilleurs éléments, pousse les bien dotés, mais accable puis ne lâchera plus jamais la bride à ceux qu’elle considère comme des inaptes, des insuffisants, des lests accrochés au cul d’un monde en mouvement. « Au moins, on leur permet d’exister ! » Ils sont de plus en plus nombreux à banaliser cette hiérarchisation des citoyens. Bientôt l’eugénisme ?… Tout ça a commencé il y a longtemps. L’avènement des pragmatiques. Séducteurs fantômes dénués d’émotions militantes. La fin des clivages idéologiques en faveur de « concepts opérants et rationnels ». Une belle connerie… Je suis seul donc, perdu dans ces huit mètres carrés. Mon prénom est Solal. Je me fraie un chemin. Une pluie chaude et acide tombe du ciel. Cela se produit plusieurs fois chaque année. Pour quelques jours, parfois plus, le confinement est décrété dans les grandes villes. Les transports ne se font plus qu’en sous-sol. Et nous devenons pareils aux rats, galopant dans nos ratés… Les dents toujours plus longues, affamés de croissance. Nuisibles en vérité.
Moi, je reste cloîtré.
Je n’ai nulle part où aller, où fuir ce qui m’arrive. Et pas d’obligations. Sinon celles que je remets à plus tard. Du plus grand impératif, à la plus banale des nécessités. Je ne me suis pas rasé depuis trois semaines, par exemple. Est-ce que je perds pied ? Je ne prends plus soin de moi. Ces visions me détournent du chemin. Elles me possèdent. Scellent mon sort : « m’en-sor-cellent ». Selle de cheval. Cheval de Troie… Je reproduis un schéma. Je le fais mien. Je me trompe. Je me mets en concurrence avec les troubles de ma mère. Je m’appelle Émile. Le rival, l’imitateur… La folie n’est pas contagieuse. Ni héréditaire. C’est plus subtil que cela. Je ne peux pas l’induire non plus. Me rendre fou. Pas tout seul. Pas ici. Il existe des milieux, des circonstances et des substances pathogènes, c’est vrai. Mais ce que je vis en ce moment est spontané. Dissonance cognitive. Je peux la critiquer en partie. Prendre encore un minimum de distance. Est-ce un délire ?
D’ailleurs, la question se poserait-elle en ces termes, si tel était le cas ?
***
Trois jours sans visite, sans qu’elle vienne sonner aux portes de mon psychisme.
Je crois que ça s’est arrêté. Elle ne viendra plus. Je l’admets, cela me désespère. J’ai maigri. La rentrée approche. Je dois vraiment me reprendre. Au fond, je me sens plus « riche ». Mais le dernier flash a été éprouvant. Il m’a montré l’essentiel… La baignoire. Le sang coagulé. Les cris muets plus assourdissants encore que s’ils avaient été poussés à bout portant. Des déflagrations. J’en suis presque mort. J’ai cru mourir. Attaque de panique. Reviviscences. Je ne dors plus depuis lors. Je suis choqué, traumatisé. Ça va se tasser… Je me suis vu naître. Un carnage. Je suis vivant. « Respire. Rassure-moi !… Non ! Toi, rassure-moi ! » Je parle tout seul… Je suis né dans une boue visqueuse. Mi-viscères, mi-aqueuse. Comme à l’aube des temps. Dans une grotte carrelée de blanc. Des mains peintes partout, en motifs rupestres, à l’encre placentaire. Elle aurait pu me congeler. Me noyer. Me jeter aux poubelles. Elle aurait pu en crever aussi. Mais elle m’a donné le principal. La vie. Elle n’avait rien d’autre en stock. Elle a fait de moi un don, en fait, extrait de ses entrailles. Je le conçois.
Je ne lui en veux plus…
« À saisir en l’état. » Bébé d’occasion. Elle m’a déposé ainsi, quelques jours après le plus terrible déchirement qu’elle ne vivrait jamais. Pourtant, elle était experte en la matière : en pièces, en lambeaux, Maryline ! Increvable, ceci dit… Je sais qu’elle est encore en vie aujourd’hui. Je sais que je ne sentirai jamais son odeur, que je ne la toucherai jamais. Impossible d’approcher davantage, au-delà de cette intimité mentale qu’elle m’a offerte en pensée, ces dernières semaines. Je la connais maintenant. Et je me connais. Mon nom est Personne. Je ne crains rien ni moi-même. Je poursuis mon chemin, d’île en île, parmi les Hommes et les monstres ; je porte ma croix. C’est mon emblème. Qui pointe sur mon front un trésor. Signe pour moi mon identité.
Car sous « X », je suis né.
***
Le médecin replia lentement les feuillets.
L’écriture griffonnée, urgente, vomie parfois au fil d’associations d’idées douteuses avait néanmoins capté toute son attention. L’un face à l’autre, ils étaient silencieux depuis vingt minutes. Elle, de toute façon, ne parlait plus depuis plusieurs séances déjà. Le docteur Kaïs retira ses lunettes aux fines montures. Il soupira longuement. Sans agacement. On aurait dit qu’il retenait ses larmes plutôt. Il en avait vu d’autres, tout au long de sa carrière. Et il en fallait pour l’émouvoir. Encore plus pour qu’il fasse montre d’un quelconque trouble devant un patient… Il l’avait crue opposante, déprimée, délirante sans doute, contenant par son mutisme ce que ses lèvres auraient si volontiers lâché en pâture aux étudiants et aux thérapeutes faisant alors les mêmes yeux ronds. Cette patiente n’était plus à une énormité près. L’expression du délire, chez elle, relevait parfois de l’excrétion, notamment en phase maniaque. L’impudeur le disputait à la provocation, aux oreilles chastes des prescripteurs… Lui se pensait bienveillant. Mais il ne valait pas mieux que les autres. Il venait en tout cas de comprendre ce qu’elle craignait de formuler oralement depuis tellement de jours. Ce qui occupait toutes ses ruminations, ce qui faisait le lit de cette humeur sombre et de ce surprenant état de soulagement à la fois… Kaïs se leva pour rompre la gêne. Il hésita une seconde, pris dans un élan spontané. Il voulut faire le tour du bureau pour serrer cette femme dans ses bras, et l’assurer d’un peu de chaleur humaine. De cette compréhension profonde entre deux personnes qui appartenaient fondamentalement à la même espèce. Il souhaita lui dire : « C’est ce que j’ai lu de plus fort de toute ma vie. Je te soigne, mais désormais, en plus, je te comprends. Et au-delà de la peine, comme toi, je souhaite le meilleur à cet enfant. » Mais il se ravisa.
Fier, il reconstruisit ses défenses émotionnelles en un instant, et conclut ainsi le rendez-vous :
— Ça va faire un an, Maryline. On est en 2018. Octobre 2018 ! Pas dans le futur ! S’il était en vie, on le saurait… Vous vous torturez pour rien. On ne prédit pas l’avenir. On ne réécrit pas le passé… Par contre, on va monter un peu les doses, là, dans votre intérêt.
La porte du cabinet émit un grincement.
Sourde et aveugle, Maryline sentit son cœur s’emballer. Le courant d’air l’invitait clairement à quitter la pièce. Exclusion. Incompréhension. Rébellion. Elle leva les yeux timidement. Le psychiatre s’était refermé. Sourire de façade. Rôle à jouer. Distances à préserver. Orgueilleux docteur Kaïs… La patiente franchit le pas. Marqua un temps d’arrêt. Lui allait ouvrir la bouche, assurément, poser une question polie et de circonstance, un encouragement peut-être… À côté de la plaque. Hors de propos. Inhumain ! Il n’y avait plus rien à sauver. Rien à craindre. Tout était dit.
Elle lui sauta à la gorge.
1 Twenty One Pilots — « Heathens » — Atlantic Records — 2016 (traduction libre)

Je ne sais pas vous.

Mais moi je me régale avec ses nouvelles

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Trophée Anonym’us : Nouvelle N°6 Je t’emmène au bois

dimanche 29 octobre 2017

Nouvelle N°6 Je t’emmène au bois

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Je t’emmène au bois

Francis regarde droit devant lui, sans cligner des yeux. Le soir tombe autour de son pick-up qui roule vite sur la route cabossée. Sur le volant, ses articulations blanchissent par intermittence, en même temps que ses dents se serrent. On devine la crispation de ses doigts, même sous les phalanges déchiquetées, comme après une bagarre. Il roule. Point. Il ne surveille pas le rétroviseur, il ne change pas de vitesse. La quatrième lui permet de conserver une allure constante, un compromis entre l’urgence et l’envie d’éviter l’accident. En quelques minutes, c’est la nuit noire. Elle tombe comme une vérité qu’on aimerait ne pas entendre. Lourde et dense. Aucune voiture ne croise le pick-up sale qui file comme une boule affamée. L’autoradio ne fonctionne pas, seul le bruit du moteur rythme la conduite.
Francis allume une cigarette par une succession de gestes mécaniques, réflexes encodés à force d’habitude. Sortir la clope du paquet posé sur le tableau de bord, d’une main, la porter à ses lèvres. De l’autre, saisir le briquet à côté du paquet sans marque et allumer la clope. Francis ne quitte pas la route des yeux. Toujours pas le moindre clignement des paupières. À peine s’il avale sa salive.
À l’arrière, sur la banquette, deux filles. Ni vraiment assises, ni vraiment allongées. Elles ballottent dans les virages, avec une mollesse passive qui signe leur inconscience. Elles ont l’air jeune. À peine sorties de la primeur adolescente. Il y a une blonde et une brune. Quand on fait attention, on remarque qu’elles ne sont pas seulement assoupies, comme on aurait pu le croire au premier regard. Elles sont effondrées sur les sièges. Leurs poignets sont liés par des cordes. Leurs chevilles également. Des bâillons de tissus leur entourent la bouche. Sous leurs cheveux qui pendent devant leurs yeux, on peut voir des traces de coups. Des bleus. Des gonflements. Sur leurs corps, leurs vêtements sont déchirés, défaits. Aucun doute : elles ont été sauvagement frappées, rouées de coups avec une rage ravageuse. On devine, malgré l’obscurité, quelques traces de sang sur leurs vêtements et leur visage.
Francis conserve sa vitesse constante. Il fume avec régularité, écrasant les mégots dans le cendrier qui déborde.
Sans cesser de fixer la route, il pense à sa fille. La petite blonde, comme disent les copains. Quand elle manque de se noyer, à cinq ans, en glissant dans le lac pendant un feu d’artifice du 14 juillet, récupérée de justesse par le père de sa meilleure amie depuis la maternelle. Quand, à sept ans, elle trouve un chaton blessé devant la boulangerie et pleure pendant trois jours sans discontinuer quand il meurt subitement. Quand, à quatorze ans, elle essaie de faire passer sa première cuite pour une indigestion aux merguez de la fête du village. La petite blonde. Sa petite blonde.
Derrière, une des deux filles semble revenir à elle. Un gémissement sourd emplit l’habitacle du pick-up. La brune bouge difficilement à cause des liens qu’elle semble découvrir avec désolation. Francis la surveille dans le rétroviseur. Il attend l’instant où elle va se redresser, sans prise puisqu’elle est attachée. Il observe. Quand c’est le bon moment, quand sa tête est juste derrière l’appuie-tête, il freine brutalement. Un coup sec, comme si un animal venait juste de traverser la route. La fille se cogne le front, déjà tuméfié. Le choc réveille la douleur des hématomes et la renvoie à son étourdissement. L’autre, la blonde, n’a pas esquissé le moindre geste, le moindre son. Impossible de savoir si elle est prostrée ou réellement inconsciente.
Francis reprend sa vitesse. Pas une expression n’a traversé ses traits quand il a freiné et vu la fille s’assommer. Seul le mouvement de ses yeux entre la route et le rétroviseur indiquait une quelconque communication cérébrale. Quelque part, il n’a pas l’air plus vivant que les deux jeunes filles sur la banquette arrière. Le pick-up suit l’asphalte comme un sinistre météore, et pourtant, il pourrait être immobile, suspendu entre deux espaces-temps.
Qui sait, là, ce qui se passe en rase campagne ? Qui pourrait deviner ce qui se joue dans l’obscurité à quelques kilomètres d’un village ? Qui imagine les drames silencieux qui déchirent la nuit ?
Francis est rentré plus tôt ce soir. Il devait revenir des champs autour de vingt-deux heures. Il avait travaillé plus vite que prévu, beaucoup plus même puisqu’il était au bar avec les potes à dix-neuf heures. Après une bière ou deux, ils s’étaient mis à enchaîner les whiskys. On était vendredi, après tout, on pouvait bien se lâcher un peu, en cette saison. Les bonnes femmes étaient au dîner du club de sport, c’était la fête jusqu’à minuit.
Et puis vers vingt heures trente, quand Francis commençait à se dire qu’il était bien fait, et qu’il faudrait rentrer manger un bout, un gars a raconté qu’il avait vu deux nénettes se baigner à poils dans la rivière, après la vieille scierie abandonnée. Là où les jeunes vont fumer en cachette et se rouler des pelles pendant les vacances. Il revenait d’une virée chez un collègue et il avait pris un détour pour dessaouler un peu avant d’arriver chez lui et de se faire hurler dessus par sa femme. Il en jurerait pas, mais elles ressemblaient à la petite de Francis et à sa copine depuis la maternelle. Mais bon, il aurait pas pu reconnaître sa mère s’il l’avait croisée sur ce chemin, alors deux gamines à vingt-trois heures sous la lune, les coquines…
Francis s’est levé sans rien dire. Il n’a pas dit au revoir ni même fini son verre. Il a mis sa veste et il est parti. Il a allumé une cigarette et il a démarré son pick-up. Il est rentré chez lui. Il s’est garé un peu plus bas, et il a fait le reste du chemin à pied. Il ne voulait pas faire de bruit. Il savait que sa fille était à la maison, à réviser avec sa copine. À réviser. Avec sa copine. Sa copine. Sa fille disait sortir avec le fils de l’élagueur, celui qui apprenait le métier avec son père, mais finissait quand même le lycée. Ils allaient au cinéma ensemble et sortaient en boîte le samedi soir.
Francis arrive par le jardin, il entend les voix sur la terrasse. Les voix de sa fille et de sa copine qui parlent en pouffant. Des petites exclamations simultanées. Elles ne l’ont pas entendu. Elles sont assises côte à côte sur les marches, une bouteille de bière entre elles et des cigarettes consumées dans le cendrier. Elles se tiennent la main. Elles se caressent les genoux. Elles se regardent dans les yeux. Un instant, le temps semble s’interrompre, elles ne parlent plus, elles ne rient plus, elles se regardent. Elles se regardent, et d’un mouvement vif, elles se rapprochent l’une de l’autre pour s’embrasser. Puis elles se prennent le visage entre les mains comme pour s’assurer que ni l’une ni l’autre ne peut s’échapper.
Sa copine.
Sa copine.
Sa copine.
Francis enjambe le massif de jonquilles soigneusement entretenu par sa femme et fond sur les deux filles.
Un bond, trois pas de course.
Elles sursautent.
Il faudrait passer la scène au ralenti pour saisir les nuances d’expressions qui se peignent sur les visages. La surprise embarrassée, coupable, des filles quand elles comprennent qu’on les a vues. L’angoisse devant cette silhouette massive dont la fureur déforme les traits. La peur quand elles comprennent qu’il n’y aura pas de cris, pas de demande d’explications, pas de confrontation larmoyante ou colérique.
Il n’y aura pas d’insultes, pas de menaces, pas d’exclusion. Rien pour former un témoignage, rien qui leur demandera de rassembler leur courage et d’affronter l’opprobre familial. Pas de déshonneur ni de rejet, pas de crise de larmes ni de paroles regrettables. Il n’y aura rien qu’elles pourront raconter des années après avec la gorge serrée et des frissons sous la peau.
Francis frappe la brune en premier. Un direct sec qui lui casse l’arête du nez et lui fend les lèvres. Sa fille pousse un cri effrayé, ses yeux s’arrondissent devant la scène qu’elle capte juste avant qu’une gifle donnée avec le tranchant de la main ne lui déboîte la mâchoire. Elle se mord la langue en tombant sur la terrasse, le gout du sang remplace celui des cigarettes dans sa bouche, et la texture des lèvres de sa copine.
Pas le temps de penser, pas le temps d’analyser. Aucun réflexe de survie ne se déclenche, aucune vaine tentative de défense n’est esquissée. Les forces surhumaines qui poussent l’être humain à soulever des voitures, attaquer un ennemi, s’enfuir pour sa survie, ça n’arrive que dans les films. En tout cas pas à deux adolescentes en train de s’embrasser sur les marches d’une véranda, au fin fond d’un village de campagne.
Un coup de pied dans les côtes, un autre dans la tête, à l’une, à l’autre. Valse endiablée qui fait craquer les os et jaillir le sang. Des gifles, parfois. Les réactions se font plus molles, les gémissements s’assourdissent. En quelques secondes, la scène romantique s’est muée en tableau de guerre.
Une guerre intime et sans témoin.
Pas une parole, rien que le bruit sec des coups et les cris étouffés. Pas le temps pour les hurlements ou les appels au secours.
Les halètements rauques de Francis couvrent les râles plaintifs des deux filles par terre. Il pourrait tomber d’un coup, ou faire demi-tour pour aller se saouler à mort dans la grange, là où il garde l’alcool qu’il fabrique avec son copain d’enfance, agriculteur aisé, lui aussi. Même boulot, mêmes passions depuis l’école. Mêmes cuites, mêmes équipes, mêmes gonzesses, au lycée.
Au lycée, quand ils avaient l’âge de sa fille. Sa fille qui voulait être vétérinaire pour sauver les animaux, à quatre ans. Qui partait à vélo pour ramasser des mûres, à six ans. Qui avait toujours les meilleures notes en français et passait son temps dans des bouquins, à treize ans. Qui embrassait une autre fille, à seize ans.
Francis les pousse du bout de sa botte en caoutchouc. Elles geignent, l’une et l’autre, mais ne bougent pas vraiment. Francis fait demi-tour. Il va à l’abri où il range ses outils et son matériel. Il prend des chiffons, des tendeurs de vélo, la grosse ficelle qu’il utilise pour sa barrière en bois, dans le potager, et une longue boîte en métal usé. Il revient vers les filles et leur noue les poignets et les chevilles avec la ficelle. Il passe les tendeurs de vélos autour de leurs bras, pour les obliger à les garder le long du corps. Il leur met les chiffons dans la bouche par pure précaution, au cas où elles reviendraient à elles le temps qu’il aille chercher son pick-up. Il se gare dans l’allée, juste devant la terrasse. Il ne regarde pas le skateboard de sa fille appuyé contre le vélo de sa copine, ni les livres de cours posés au pied des marches.
Il se demande si la récolte sera bonne, s’il pourra faire les foins dans les temps. Il a mis de l’engrais dans le potager, ce matin. L’engrais naturel qu’il fabrique d’après la vieille recette miracle de son grand-père. Il la lui avait apprise quand il avait dix ans, et confié l’entretien d’un petit carré au milieu de son grand potager. Un espace où il avait pu planter ce qu’il voulait, à condition qu’il applique les conseils avisés du vieux. Son grand-père avait le plus beau potager du village, une merveille qui pouvait nourrir trois familles. Sa grand-mère faisait des conserves à n’en plus finir, qu’elle donnait aux voisins. Aujourd’hui, sa fille aurait pu leur conseiller de se faire certifier bio, aux grands-parents, et de vendre dans des épiceries pour touristes, par internet, aussi. Mais Francis est moins doué que son grand-père, et sa fille se fout des conserves. Elle veut écrire des livres et partir à Paris. Faire des études et prendre un appart. Après le bac, elle veut entrer à la Sorbonne et ensuite dans un master de création littéraire. Sa fille veut être une artiste. Elle prendra une coloc avec sa copine, pour limiter les frais, et trouvera un petit job. De la traduction, du baby-sitting, des livraisons pour les restos.
Elle veut se coucher tard et aller dans les bars, boire des verres et se perdre dans la nuit, tomber amoureuse et se faire mal aux genoux, croire à des « jamais » et des « toujours », pleurer au petit matin et rêver de séances de dédicaces. Elle veut devenir grande.
Francis l’installe à l’arrière du pick-up, sur la banquette, à côté de l’autre fille. Il pose la boîte à côté d’une bouteille d’eau entamée et d’un bidon d’essence pour la tondeuse qui traînent là, aux pieds du siège passager et démarre.
Il ne croise personne en traversant le village, tout le monde est quelque part. Au bar, au restaurant, à table, sur sa terrasse, dans son jardin. On est vendredi, il fait bon dehors.
Francis roule encore. La nuit s’est installée, maintenant. On ne voit pas à trois pas quand il emprunte le petit chemin de terre, dans la forêt. Un chemin vers un parking de chasse. Il connaît bien cet endroit, il s’y gare avec les autres, quand c’est la saison de tirer le gibier.
Il laisse les phares allumés.
Il ouvre la porte passager, du côté de la brune qui ne bronche pas. Elle respire vite, le bâillon doit l’étouffer un peu, encore plus avec le nez cassé. Il la porte et la pose devant la voiture, puis il va chercher sa fille. Elle a les yeux ouverts, mais garde le regard baissé, comme pour éviter celui de son père. Elle aussi respire vite, saccadé. Elle a du mal à rester consciente, sa tête ballotte par brefs instants avant de se redresser dans un sursaut.
Francis défait les tendeurs autour de leurs bras.
Sa fille semble se réveiller pour de bon, elle essaie de frapper Francis quand il enlève le tendeur, d’un coup de ses poings attachés, direct dans ses dents. Comme alertée par un signal, sa copine lance ses jambes, attachées elles aussi, dans les côtes de Francis.
Il perd l’équilibre, accroupi on est moins stable. Mais on reste plus fort que deux adolescentes à moitié assommées, attachées et diminuées par la douleur de multiples hématomes et fractures. Francis essuie le sang qui coule de ses lèvres d’un revers de la main. Une gifle à chaque fille suffit à calmer toute volonté de rébellion.
Il les traine une par une sur quelques mètres, jusqu’à un arbre devant. Un bon chêne au tronc massif, mais dont deux tendeurs peuvent faire le tour en serrant deux filles inertes.
Elles semblent inconscientes, deux proies terrassées par un prédateur inconnu, une punition divine surgie du plus profond des enfers. Francis pourrait les laisser là, abandonnées au fond d’une forêt où ne passent que de rares promeneurs, des gardes forestiers, des braconniers. On pourrait les découvrir le lendemain comme dans une semaine. Demain, il serait encore possible de les sauver. Dans une semaine, les chances seraient plus qu’infimes. Elles seraient mortes de soif, au bout de trois jours. Sans doute un peu moins à cause de l’eau évacuée par la transpiration, le sang qui coule. Non, dans une semaine, on trouverait deux cadavres dont la décomposition aurait à peine commencé. Peut-être que des animaux seraient venus commencer à grignoter les corps. Il ne faudrait sans doute pas très longtemps, après, pour que les analyses ADN révèlent qui est à l’origine de ce double assassinat. On remonterait vite la piste jusqu’à lui, aucune chance d’échapper à la justice.
Il n’y a plus rien à faire, plus aucune possibilité de demi-tour et de retour à la routine quotidienne.
Le réveil.
Le café au lait.
Le potager.
Les copains.
La pêche.
Le club de rugby.
Les apéros.
L’entreprise.
Les économies.
On ne peut plus revenir en arrière. Francis est coupable de coups et blessures volontaires et de non-assistance à personnes en danger voire de mise en danger de la vie d’autrui. Il est déjà condamné.
Alors, quoi ?
Puisque la sentence est déjà tombée, la loi ne peut plus opérer. En perdant sa liberté, le condamné gagne tous les droits.
Francis a déjà tué les deux jeunes filles. Il est déjà bon pour la perpétuité. Il n’est plus un homme libre, il est un criminel.
Qu’il les achève de ses propres mains ou qu’il les laisse attachées là, il les a assassinées.
Il pourrait encore appeler les secours, encore tenter de les sauver en se dénonçant. Il plaiderait la crise de folie, ça marche bien, ça. Il inventerait un traumatisme d’enfance pour justifier son passage à l’acte. Son portable est dans sa poche, il le sent vibrer.
Sans doute des appels et des messages de sa femme qui s’étonne de ne pas le trouver à la maison, qui s’inquiète des traces de sang sur la terrasse et du désordre au pied des marches. Elle va peut-être appeler la police.
Il a détruit tellement de vies en quelques heures. Il est devenu un monstre qui brise des familles. Presque tout un village, puisque tout le monde se connait un peu. Un drame familial touche par rebond des dizaines de personnes. C’est fou, cette interdépendance.
Personne n’est encore au courant de ce qui s’est passé et pourtant, chaque individu est déjà atteint par le traumatisme, à des degrés différents.
Et Francis est le seul à savoir ça. À savoir qu’il vient de devenir un reportage sur France 2, une enquête de Paris Match, une vedette honteuse, mais une vedette quand même. On va parler de lui à la télévision, dans les journaux, aux comptoirs des bistrots. Des enquêteurs vont émettre des hypothèses, des journalistes vont essayer de tout découvrir sur lui, des psychanalystes vont se pencher sur son cas.
Est-ce qu’il buvait, est-ce qu’il se droguait, est-ce qu’il était violent, est-ce qu’il avait une maîtresse, est-ce qu’il avait été abusé par le curé ou par un oncle, est-ce qu’il payait ses factures dans les temps, est-ce qu’il avait violé ses victimes. Oui, parce que ça serait différent, bien sûr.
Est-ce qu’on fait ça, quelque part, de violer une fille qu’on vient de rouer de coups et d’attacher à un arbre en pleine forêt, de violer sa propre fille à qui on a fait subir le même sort ? Sans doute ce genre de pratique que seul l’être humain est capable d’inventer est-elle en vigueur quelque part.
Mais Francis n’est pas comme ça. Francis retourne à la voiture et revient avec le bidon et la boîte en métal, qu’il pose avant d’aller asperger les filles d’essence. Il allume une cigarette en ouvrant la boîte. Il pose le mégot sur un chiffon imbibé d’essence pour pouvoir charger des cartouches dans le canon du fusil de chasse qu’il tient entre ses mains, et armer le chien.
Le mégot ne suffit pas à enflammer le chiffon. Francis le tend au-dessus de son briquet pour l’aider. Quand la flamme prend, il jette le chiffon entre les deux filles. Il ne faut pas très longtemps pour que le feu gagne l’essence. Les filles se débattent quand elles comprennent ce qui les attend. Des sons aigus s’échappent de leur gorge, autour du bâillon. Leurs corps tressautent.
Elles ne peuvent pas s’échapper et elles le savent. Mais elles essaient quand même.
Francis les regarde, immobile. L’odeur de cheveux carbonisés commence à monter à ses narines, mêlée à celle du tissu brûlé.
C’est au moment où celle de la graisse grillée commence à se dégager dans l’air qu’il épaule son fusil, puis tire. Une fois, deux fois. À cette distance, un chasseur chevronné ne rate pas sa cible.
Francis verse le contenu de la bouteille d’eau autour de l’arbre pour ne pas que le feu ne gagne trop les fougères autour. Avec l’humidité dans l’air, il y a peu de risques.
Il retourne au pick-up, fait marche arrière.
Sur la route en sens inverse, il roule plus vite, très vite même. Toujours personne dans cette nuit épaisse qui défile sous ses phares.
Quand il arrive chez lui, il voit de la lumière dans le salon. De l’agitation. Il se gare dans l’allée, juste devant la véranda et saute du pick-up. Il devine qu’on l’a entendu, ça remue dans la maison.
Francis est descendu de la voiture avec son fusil. Il reste une cartouche dedans. Celle qu’il se tire dans la tête au moment où sa femme ouvre la porte qui donne sur la terrasse où les bouteilles de bière renversées sont toujours par terre dans la cendre des mégots écrasés.

Je ne sais pas vous mais moi cette nouvelle me laisse sans voix.

Pour autant je ne vois pas qui des auteurs en lice a bien pu l’écrire.

Pas simple tout de même de trouver l’auteur, hein ?

Bon pas grave on se retrouve bientôt pour une autre nouvelle. Et entre tant pour une autre interview d’auteur.

A très vite donc…

Trophée Anonym’us : Nouvelle 5, Kill’em all

Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici


dimanche 22 octobre 2017

Nouvelle anonyme N°5 : Kill’em all

Kill’em all

« Il y a dans la vie de chacun un moment où il faut choisir de fuir ou de résister. »

Contes de la folie ordinaire — Charles Bukowski
Casque sur les oreilles, j’écoute les Guns N’ Roses, me passe Sweet Child o’ Mine en boucle, profite d’un moment de calme après cette journée de démente, gravée comme l’une des plus intenses, l’après-midi parfaite, des souvenirs plein la tête.
Coup d’œil à l’écran d’affichage. Prochain RER annoncé à 23 h 45. 10 minutes de retard. Quelques rares voyageurs sur le quai. Un couple de bobos, deux ou trois mecs encostardés, des jeunes seuls. Je traîne devant la vitrine du relais presse, m’attarde sur les couvertures de la presse people et cinoche. Cécile de France dans le film Haute tension et l’affiche du prochain TarantinoKill BillUma Thurman agressée le jour de son mariage, laissée pour morte qui se lance dans une vendetta, bien décidée à se faire justice. Je reste un moment devant la vitrine, la force de l’habitude, cette routine qui guide nos pas puis escale au distributeur pour m’offrir un mars et un Coca avant de monter dans le train. Wagon quasi désert. Une dizaine de personnes à tout casser. Regard rapide à l’étage. Pas beaucoup plus.
Dans le carré de 4 places à côté des chiottes, odeur de beuh et canettes de Kro par terre.
Dans mes oreilles, Axl Rose laisse place à James Hetfield. Metallica, fil rouge de ma journée.
Je m’installe en haut, ferme les yeux, laisse défiler les images de ma journée. D’abord les rumeurs, puis l’appel de Mika hystérique : « J’ai un plan ». Tu parles c’est carrément le plan du siècle ! Des places, précieux sésame, par son daron qui bosse chez Virgin. Trois concerts programmés sur la journée. Je sèche la fac pour en être. Rendez-vous 13 heures à La Boule noire. Premier show époustouflant. 300 chevelus excités dans une fosse minuscule. Ambiance torride et électrique. Les  Four Horsemen  de Metallica alignent tubes et riffs avec la rage des débuts. Le ton de la journée est donné. 18 heures, on fonce au Bataclan. Deuxième concert dans l’euphorie. Sur scène, les Californiens ne donnent pas l’impression d’avoir déjà donné un concert deux heures plus tôt. Un set mémorable. Le troisième concert du quatuor est prévu au Trabendo à 22 h. Mika insiste pour que l’on se fasse la trilogie. Je suis rincée, dois attraper le dernier RER. Et je le vois venir lorsqu’il me parle d’un chouette plan à trois, lui, moi et une bouteille de Jack. Je sais surtout comment tout cela va se terminer.
Quelqu’un me secoue le bras, coupe le fil de mes pensées. Je retire mes écouteurs et lève les yeux.
Une voix demande, insiste :
— Hé ho, ça va ?
Je reprends soudain pied dans la réalité. Plantés devant moi, trois mecs en jogging Adidas full zip et casquette, aussi pathétiques que les membres d’un groupe RAP sur la pochette d’un CD. Un trio improbable : le gros lard doit avoisiner le quintal, le grand maigrichon cradingue et le plus jeune plafonne à un mètre soixante-cinq. Même à cette distance, leur transpiration et leur haleine alcoolisées de sacs à bière me piquent le nez. C’est le plus gros qui me rend mal à l’aise, promenant ses yeux brillants d’excitation malsaine sur moi. Je regrette de porter un t-shirt trop court pour couvrir le piercing de mon nombril.
— T’as une clope, boucle d’Or ?
Le plus jeune enchaîne :
— Et elle s’appelle comment cette petite taspé ?
Mon cerveau fonctionne à la vitesse de la lumière. Début d’un moment de panique. Je m’étrangle, bredouille :
— Comment ?
— Ton prénom ?
Je dois répondre, ne pas les contrarier. Pas le moment de jouer les rebelles. Regard paniqué sur le wagon quasi désert. Un petit chauve en costard, occupé à faire semblant de dormir. Un geek à lunettes, planqué derrière l’écran de son ordinateur portable.
— Jennifer… Je m’appelle Jennifer.
— C’est mignon tout plein ça, Jennifer.
Il pose sa main tachée de nicotine sur ma jambe, secoue sa bouteille de Vodka devant mon visage, me fixe avec des yeux de charognard.
— Et elle a soif, Jennifer ?
Je secoue la tête. Celui-là c’est vraiment le top de la sale gueule avec ses longues mèches de cheveux gras, son visage constellé de cicatrices de varicelle et ses ratiches jaunes et pourries.
— Je suis fatiguée, j’ai eu une grosse journée et…
Pas le temps de finir ma phrase. Je me prends une petite baffe. Sans comprendre pourquoi. Le grand, si maigrichon qui doit rayer la baignoire, me regarde avec des yeux fous. Il arrache la vodka des mains de son pote, se jette sur moi, m’empoigne la gorge. Les doigts serrés sur mon cou, visage collé au mien, il crache :
— Ta maman ne t’a jamais dit que ça ne se fait pas de dire non quand un gentleman te propose un verre ?
Il m’ouvre la bouche avec violence, m’enfonce la bouteille. Je sens des doigts crades dans ma bouche, l’alcool déborde, me brûle la gorge. Je manque de m’étouffer. Je me débats, parviens à repousser sa main. Je lui balance un coup de pied bien placé dans le genou. Râle de douleur, yeux exorbités :
— Tu ne fais plus jamais ça ou je t’encule à sec !
La panique à son paroxysme. J’essaye d’attraper mon portable, il me l’arrache des mains, casse le clapet :
— Je déteste ces putains de Nokia.
Il s’empare de mon sac, renverse son contenu sur le sol. La violence monte d’un cran devant l’indifférence des rares passagers. À nouveau, il essaye de me faire boire. Je suffoque, manque de vomir, ravale un torrent de larmes.
— Oh, putain, t’as un piercing sur la langue ! Je ne me suis jamais fait sucer par une fille avec un piercing sur la langue.
Ils me poussent dans l’allée. Je suis sur le sol, proie d’une bande et de leur sauvagerie sexuelle. Il faut que je me reprenne, que je leur montre que je n’ai pas peur :
— Parce que tu t’es déjà fait sucer ? J’ai plutôt l’impression que tu n’es qu’un petit puceau.
Il me frappe, sans pitié, jusqu’à ce que je n’aie plus la force de réagir. Comme percutée par un missile Tomahawk. Au-dessus, les deux autres se poilent. Le maigrichon au gros :
— Comment elle sait que c’est une couille molle de puceau ?
— C’est marqué sur sa gueule !
Ils se poilent. Je prends conscience de la réalité de ma situation. Le gros me balance des coups, m’obligeant à écarter les jambes. Je ferme les yeux un instant, tente de ne pas m’évanouir. Gras-double empoigne le plus jeune par l’épaule, le tire vers moi :
— Tu veux devenir un vrai mec ?
— Pas ce soir. Pas comme ça.
— Tu déconnes ? C’est une occas » en or.
— Pas comme ça, j’ai dit
— Et moi je dis que tu vas baiser cette petite pute camée !
— Je ne peux pas ! J’ai un affreux pressentiment.
— Un pressentiment qui t’empêche de bander ?
Ils se tapent des barres de rire.
J’ai un sursaut, fais un mouvement en arrière.
— Hop Hop Hop… Reste avec nous, Boucle D’or !
Il m’agrippe les cheveux, me retourne et me plaque contre le sol. Souffle coupé par le choc. Douleur qui me transperce. Sa main aussi grosse qu’un jambon m’attrape le bras, me tire contre lui. Une peur glaçante m’enveloppe le cœur. J’hurle. Au plus profond de moi, j’espère une aide. Personne ne fait le moindre geste pour venir à mon secours, tirer l’alarme. Pourquoi une telle lâcheté ? Ils sont bien là, pas loin, à côté, en dessous, impassibles.
Le maigrichon essaie de me couvrir la bouche. Je donne des coups de pieds, me débats dans tous les sens. Des mains me prennent les cuisses, me forcent à les ouvrir. L’un des types s’assoit sur mon visage. Je sens un autre s’enfoncer en moi, me souiller. D’abord un, puis chacun leur tour, prenant la relève avec frénésie.
*
Enfin j’ouvre les yeux. Mon cauchemar est terminé. Enfin, ces déchets de l’humanité ont fini par se désintéresser de moi. Je ne sais pas dire combien de temps tout cela a duré. J’ai crié. Je sais que j’ai crié. De toutes mes forces. Mes appels à l’aide ne sont pas restés enfermés dans ma poitrine. Personne n’a bougé. C’est comme ça, plus il y a de témoins, moins il y a de chance que quelqu’un intervienne. Chacun pensant que quelqu’un du groupe va intervenir.
Le train est immobile, tout autour de moi est silencieux. Terminus du RER. Je me redresse trop vite, le wagon tournoie. Peur de m’évanouir, de perdre encore connaissance. Mais tout s’apaise.
Je ramasse mon lecteur MP3 et mon téléphone. Impossible de mettre la main sur mon putain de casque audio et le reste de mes affaires. Je le cherche, m’énerve. Je suis humiliée, saccagée, détruite et m’obstine à retrouver les objets qui me sont chers, qui me rassurent. Ils ont fouillé, volé quelques trucs. Ma pièce d’identité est posée le long de la vitre du train. Mon sachet d’herbe à disparu. Goût de rouille dans la bouche. Il y a du sang sur moi. J’ai du sang partout. Je parviens à atteindre les toilettes du rez-de-chaussée. La puanteur, l’odeur de pisse me prend à la gorge. Souffle coupé, douleur au plexus. Je me passe de l’eau sur le visage, n’ose pas me regarder dans le miroir, sens monter une pulsion de violence. Malgré le traumatisme, un désir de vengeance me ronge les tripes. Un voile de sang bouillonnant obscurcit ma vision.
Dehors, la pluie tombe avec une férocité biblique. Ils sont là, les trois, sur le quai, à l’abri des trombes d’eau. Ça rigole comme si rien ne venait de se passer. Tout est si tranquille, si calme et réel que mes larmes s’arrêtent d’un coup. Étrange sensation de déjà vu, de déjà vécu. Je me sens dans une sorte d’état second. Rien de tout cela ne me semble réel.
Le groupe se sépare. Je n’attendais que ça. Je suis sans pitié et sans scrupule, mais j’ai oublié d’être conne. Je dois y aller maintenant. Je pense à ce que ma mère ne cesse de répéter : fais aujourd’hui ce que tu dois faire, Dieu se chargera de demain.
Je descends sur le quai. Je sais que le poste de Police n’est qu’à une centaine de mètres. Quelques pas et j’y suis. Des paroles entendues à la fac me reviennent. La dilution de responsabilité. L’effet témoin. Les mythes du viol. La moquerie. La victime de viol culpabilisant pour ses actions ou tenues soi-disant inadéquates. « Tu l’as bien cherché ! » « Tu n’avais qu’à pas t‘habiller aussi sexy ! » Je pense à tout ça quand j’aperçois l’un de mes violeurs, larve abjecte, venir dans ma direction. Je me tapis dans l’ombre, le regarde passer sans me voir. Le plus jeune. Quinze ou seize ans. Grand max. Encore un pas en arrière. Ma main trouve la poignée d’une porte ouverte derrière moi. Je recule à l’intérieur de la pièce sombre. Du matériel de nettoyage, quelques outils. Au hasard, j’attrape un balai. Je fouille dans mon MP3, cherche une chanson violente pour me donner du courage, pour fermer la gueule à l’impression d’avoir perdu une bataille avant même d’avoir commencé à me battre. Je m’arrête sur la ligne de basse de The Trooper  d’Iron Maiden. Dans un flash, je vois le type couché sur moi. J’entends leurs injures. Loin dans le brouillard. Je sais que ces images me hanteront bien des années. Je serre fort le manche à balai. Un flot d’adrénaline se répand en moi. L’instinct sur pilote automatique, je fonce, vise la tête, mets toutema rage dans mon coup. Un bruit mat qui le propulse contre un véhicule garé le long de la voie ferrée. Son crâne heurte la tôle, il s’écroule.
Toujours viser la tête. La semaine dernière j’ai vu le film 28 Jours plus tard au cinoche. Ce qui marche avec les zombies marche avec les violeurs. J’aurais pu aussi jouer la carte du coup dans les couilles. Question d’opportunité et de taille de l’ennemi.
Après quelques secondes il parvient à se redresser :
— Toi !
Les yeux lui sortent presque de la tête.
— Qu’est-ce que tu me veux, sale pute ?
— Tu ne vois pas ce que je veux ?
Rase-bitume tente de se mettre debout. Ça dodeline sévère. Il se passe une main sur le haut du crâne, regarde le sang sur ses doigts. Beaucoup de sang d’ailleurs.
— Qu’est-ce que tu m’as fait!
— Pas besoin de sortir de Harvard pour deviner.
Ses yeux se révulsent. La sueur dégouline dans mon dos. Plus rien n’a de sens. Nous avons inversé les rôles.
— J’ai besoin d’aide, merde !
— Besoin d’aide ? BESOIN D’AIDE ?
Mon rire part dans les aigus. De nouveau un pas en avant.
Son regard me fixe.
— Je n’ai rien à voir dans tout ça, ok ? Je n’étais qu’un simple voyageur. Un putain de simple voyageur !
— Un putain de simple voyageur, tu déconnes ? T’es carrément un héros mec ! T’es venu m’aider quand tes potes me violaient ?
Je vois bien dans son regard qu’il sent tenir là sa dernière chance. Ce sac à merde en rajoute :
— Ouais c’est ça, je suis venu t’aider.
Je fais mine de réfléchir. Ses yeux perdent leur fixité démente.
— Tu as débarqué à quel moment ? Avant que le deuxième me viole ou après ?
— Avant ! Je suis intervenu avant ! J’ai essayé de les empêcher !
Je balance mon morceau de balais.
— Tu ne pouvais pas me le dire avant que je te frappe ?
Il bafouille, ne semble pas y croire, ni entendre le sarcasme dans ma voix. J’entrevois même une lueur d’espoir s’allumer dans ses yeux. Dans les profondeurs de ma poche, j’attrape mon trousseau de clés. Rase-bitume se rue sur moi, j’encaisse de plein fouet la violence du choc, mais d’un coup sec et rapide, je lui plante ma clé dans la carotide. Il porte la main à son cou, au ralenti, vacille comme un putain de poivrot, puis tombe et roule dans le caniveau. Mon estomac se retourne. La nausée me prend à la gorge, me brûle les entrailles comme de l’alcool sur une plaie à vif.
L’instant d’après, je respire à pleins poumons.
Je suis en pleine forme, vivante.
Tremblante mais vivante.
Je traverse la place devant la gare routière, évite les flaques. Un soiffard squelettique titube sous l’arrêt de bus. Je m’arrête, ramasse une bouteille de Heineken vide au pied du clodo.
Les deux autres n’ont pas bougé, espérant l’accalmie. Je pense à ce qu’ils ont fait, à ce qu’ils m’ont fait subir.
Ça y est, ça se sépare. Le maigrichon dit bye-bye au gros et part en cavalant sous des trombes d’eau. Je suis à dix mètres de ce résidu de fausse couche quand il s’arrête à la porte d’un immeuble. Je remonte ma capuche et cours m’abriter à ses côtés. Je tripote mes clés comme si je rentrais chez moi. La serrure bourdonne, il s’apprête à entrer dans le hall quand j’explose la Heineken juste derrière son oreille. Impression que son crâne éclate sous le choc. Il tombe en avant, parvient malgré tout à faire volte-face. Je plonge de toutes mes forces la moitié de la bouteille qu’il me reste dans l’œil droit de cette raclure. Hurlement écœurant dans sa gorge. Il s’écroule en arrière, son corps s’agite, un flot de sang coule comme un robinet ouvert par le cul de la bouteille.
Next.
Pelouse envahie de mauvaise herbe, de vieilles mobylettes et tout un bric-à-brac de jardinage. Une fois encore, je m’empare du premier outil qui me tombe sous la main. J’arrive juste à temps pour voir gras-double monter les marches devant la porte d’entrée d’un pavillon.
— Hé mec !
Il se retourne, vient vers moi. C’est le plus bourré des trois. Le pire de la bande.
Petit ricanement aviné :
— Mais c’est cette petite salope de Jennifer ! Qu’est-ce que tu viens faire là ?
Il titube en s’approchant, déboutonne son jean :
— Tu n’en as pas eu assez tout à l’heure ? T’en redemandes ?
Je lève le bras, imagine déjà les dents du râteau planté dans son crâne avant de porter le coup fatal. Le bruit sordide que fait le choc contre sa tempe, la façon dont il s’écroule me convainc que lui aussi n’est pas près de se révéler. Quelques gémissements. Ça pisse le sang.
Je le contourne, sors de ma transe.
Je marche sous la pluie.
Je prends conscience des derniers événements, pense à ce que ces raclures m’ont fait subir.
La vie est semée d’atrocités que nous ne parvenons pas toujours à éviter.
Je sais que le traumatisme restera en moi.
Que le reste de ma vie ne sera plus comme avant.
Que je me sentirais dans un état de danger permanent.
Que ma confiance envers les hommes est détruite.
Même si je sais que ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais.
Que ce sont les choses que certains font qui sont impardonnables.


Vous aussi vous pouvez essayez de retrouver quel auteur a écrit cette nouvelle.

Pour vous aidez la liste des auteurs en course est ICI

Moi j’ai déjà ma petite idée.

Et vous ?


Trophée Anonym’us : Nouvelle 4, Le 18h43

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dimanche 15 octobre 2017

Nouvelle 4 : Le 18h43

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Le 18h43

Pour l’instant il dort. Sonné. Repu. Protégé par l’oubli.
Peut-être même qu’il rêve.
Je l’observe. Ça fait vingt minutes. Il n’a pas bougé.
Un peu de bave a séché au coin de sa bouche, rosie par ce filet de sang généreusement jailli de ses narines.
La jeunesse est si facilement impressionnable. La peur a suffi. Coagulation en alerte ! L’épistaxis était à prévoir.
D’accord, le coup de pelle l’a bien achevé, pourtant, je n’ai plus la main aussi lourde.
Les mômes d’aujourd’hui sont trop friables. À peine plus denses qu’une motte de terre sèche. Des copeaux de misère qu’un pet d’oisillon suffit à envoyer valser.
Ceux de la ville surtout.
Ils arrivent par le train de 10 h 7, le cœur asphyxié de goudron. Ils courent cent mètres, respirent une pleine goulée d’air et aussitôt ils sont soûls.
Les grands espaces leur tombent dessus comme un tsunami d’émotions. Ils s’ébattent, se croient libres, jappent, sautent, s’enhardissent et, d’un seul coup, ils flageolent.
L’air d’ici leur arrache les poumons, force leurs petits alvéoles à se décrasser et la fatigue les prend tels que, dans une respiration têtue.
Ils s’écroulent sur eux-mêmes, un peu étonnés, la tête dans le ciel et là, c’est le coup de massue. Suffit que l’herbe soit bien moelleuse, du duvet de nouveau-né, et c’est comme si le ventre de la terre d’un coup les absorbait ou les rétrécissait.  Ils plantent leurs mirettes dans le grand plafond bleu et, hop, ça finit de les emporter.
D’un côté, ils sont comme sertis au sol, de l’autre, comme aspirés par l’immensité.
Ils ont beau avoir de grands parcs, là-bas à Paris, y a bien qu’ici qu’ils connaîtront ça.
Et pas que les mômes. J’en ai vu des bonshommes, des costauds, tout aussi figés dans la béatitude qu’à leur première branlette.
Jusqu’à maintenant je les observais. Silencieux. Curieux.
Je connais par cœur leur terrain de jeux. C’était le mien, il y a longtemps. Avant que la ligne de chemin de fer ne vienne le couper en deux.
À cette époque, je ne me rendais pas compte. C’était le paradis mais je ne le savais pas.
Il m’a fallu grandir. Voir mon père perdre le peu qu’il possédait. Ma mère rapetisser. Leur couple se fendre à mesure que s’étiolaient leurs rêves.
Ils n’avaient connu que ce bout du monde. Cette plaine sans limites. Ces herbes sauvages. Ce toit bleu qui parfois grondait et dégorgeait son fiel mais qui toujours finissait par renaître.
Avant la ligne de chemin de fer. Avant que l’on rase leur maison. Qu’ils soient chassés. Acculés à rejoindre le bourg.
Avant. Il y a longtemps.
Deux générations sont passées depuis. Moi. Et mon fils.
Tout le monde est parti.
La gare est restée.
Une fois par an, chaque été, elle déverse son quota de touristes.
Beaucoup de familles et donc de gamins.
Ils viennent pour le lac. Artificiel.
La nature. Apprivoisée.
Le grand air. Poissé de leurs rires criards.
Paraît que ça leur fait du bien.
La plupart n’ont jamais vu de vache ailleurs que sur un paquet de lait ou une tablette de chocolat. Alors  y a des navettes. Qui les acheminent vers la seule ferme encore en activité. Laquelle garantit ses produits frais. 100 % bio.
Celle où travaillaient mon père, ma mère et les générations précédentes.
Mais pas moi. À l’âge où j’aurais pu et dû prendre la relève, mes parents vivaient déjà à la ville.
J’ai grandi un pied dans la bouse, l’autre dans le béton. Aujourd’hui encore, je ne sais pas lequel des deux a fait de moi ce que je suis devenu : un vieillard aigri.
Qui revient chaque été.
Qui attend.
J’ai un cabanon dans la parcelle de bois au nord du lac. Une remise qui sert au garde forestier onze mois sur douze. Ce qu’il reste de l’atelier paternel. Personne ne sait que j’y vis quinze jours par an. C’est une zone protégée. Interdit de pénétrer.
De là, je surveille la débandade estivale.
Je compte les gamins. Cette fois-ci, ils sont vingt-deux.
Comme aujourd’hui, le 22 août.
Hasard ou coïncidence ! C’est la première fois que ça arrive. Il n’y en aura pas de seconde.
Brave jeunesse qui pense tout connaître. Quand elle croit avoir tout à gagner, elle ne sait pas encore que nous, nous n’avons plus rien à perdre.
Nous, les vieux. Moi, l’ancien.
Il m’en aura fallu du temps. De longues années. Toutes de trop.
Ce fut pourtant simple.
Attendre qu’ils s’éparpillent, que l’un d’eux s’éloigne, à peine, j’arrive tout tremblotant, en sueur, je demande de l’aide, l’œil humide, d’une voix affaiblie.
Pas difficile en fait.
À croire qu’on ne leur apprend rien à ces petits gars des villes. Même pas à se méfier !
Il ne m’en fallait qu’un et je l’ai eu.
Je l’observe et j’ai un doute.
Quarante minutes à présent qu’il gît là, sur le plancher de la remise. Étendu comme il est tombé, sa face d’ange contre bois, après que je lui ai filé un coup de pelle alors qu’il allait crier en se retrouvant face à face avec Léon.
Léon, c’est une mygale. Une Aphonopelma chalcodes plus précisément. Pas des plus dangereuses, non, mais avec une faculté de bombardement assez impressionnante.
Une seule de ses projections de soies urticantes et vous êtes bons pour vous plonger le crâne dans un gros baquet d’eau. Avec le souvenir d’une glue vivace longtemps collée à la peau.
Six mois que j’essaie de l’apprivoiser. En vain. Comme toutes ses congénères depuis 33 ans. Depuis mon fils. À chaque fois, elles se planquent, bien à l’abri dans leurs terrariums. Ce sont des solitaires, comme moi, et je sais bien ce que la solitude peut creuser dans le fond du ciboulot.
Moi aussi, j’ai des envies de bombardement, des humeurs à soulager.
Le gamin va devoir s’y faire. Parce que le plus dangereux des deux n’est pas celui qu’on croit.
Dans mon terrarium à moi, aucune vitre ne fait barrage.
Suis ici chez moi.
Et l’intrus, c’est lui. Eux. Ces gosses et leurs parents. Le train et la ligne de chemin de fer. Le trou qu’ils ont fait dans la vie de ma famille. L’absence. L’oubli.
La mort.
Qui ôte toutes les bonnes raisons de vivre et te force à admettre que tu n’as plus rien à perdre.
Ce gosse est un hasard. Je ne l’ai pas choisi. Il est venu tout seul.
Y pourront dire ce qu’ils veulent. S’il est venu, c’est qu’au fond de lui, il savait. On le sait toujours quand l’heure vient. C’est fugace, on ne sait pas comment, on le ressent et nos pas nous mènent là où nous devons être.
C’est bien ce qu’ils ont essayé de me faire gober à moi.
Il n’est pas bien gros, plutôt petit. Un poids léger qui arrange bien mon affaire.
Voilà qu’il émerge. Il est temps. Suis sûr que ça s’affole déjà à l’extérieur.
Le compte à rebours est lancé. Ils vont venir. Tout doit être prêt.
Le 18 h 43 est toujours à l’heure.
Il me regarde avec des yeux affolés. Je lui ai saturé la bouche de coton et l’ai scotchée avec du gros Chatterton trouvé sur une étagère. Heureusement d’ailleurs car, dans ce que je m’apprête à faire, rien n’a été prémédité. Sans cette aubaine, il aurait déjà couiné comme un bébé phoque en train de glisser sur sa banquise à la recherche de sa maman.
Je ne sais pas ce que le phoque fait dans mon histoire. Sûrement sa truffe noire de poussière et ses deux billes sombres qui battent des cils à la cadence d’un marteau-piqueur.
C’est fou ce que ce gamin est expressif.
Il s’en faut de peu que je lui rallonge un coup de pelle. Est-ce que je couine, moi ?
Qui peut dire qu’il m’a entendu me plaindre une seule fois ? Qui ?
Qu’est-ce qu’il croit ? Que ses trombes d’eau qui lui sortent maintenant de partout vont m’apitoyer ?
Je le répète, je n’ai plus rien à perdre.
Tout a commencé ici et doit finir ici.
J’y suis né et j’y mourrai. Une partie du gamin avec moi.
Aucune raison que ça se passe autrement. Pas aujourd’hui.
Des années que je me plante là à ronger mon frein. À les regarder s’ébattre sans vergogne sur ce que fut mon enfance. À cause de cette foutue ligne de chemin de fer qui m’a emporté ailleurs. Et, des années plus tard, ma descendance.
Mon fils. Coupé en deux lui aussi. Ici même. Un 22 août.
Il n’y a que le vélo qu’on a retrouvé intact. Le reste n’était que bouillie. Deux cents tonnes, c’est du lourd quand on a 12 ans. Il avait le même âge que moi quand l’exil nous a court-circuité l’avenir.
Tout ça pour quoi ? Qui ?
Une bande de touristes inconscients. Sacrilèges. Blasphémateurs.
Il est temps de leur passer l’envie.
Zone sinistrée. À jamais. Pour toujours. Pour tout le monde.
Le gamin sera mon témoin.
Je vais l’asseoir contre l’arbre. Celui-là même où on a retrouvé la cervelle de mon fiston après qu’il fut décapité.
Trois tours de corde afin qu’il ne bouge pas, et le train de 18 h 43 restera gravé dans sa mémoire. C’est peu cher payé, je trouve.
Je vais m’allonger pour toujours, Léon à mes côtés.
Léon, c’était aussi le nom de mon fils.
J’espère qu’ils comprendront.
Le garde forestier saura leur expliquer. Il sait lui. Il m’a connu.
Avant que j’attrape la folie et que j’aie, comme ils disent, une araignée dans le plafond.

Trophée Anonym’us : Nouvelle 3 : No Man’s land

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 8 octobre 2017

Nouvelle 3 : No Man’s land

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No Man’s land

La nuit qui venait s’annonçait glaciale et pleine de brouillard. Le pilonnage avait cessé en début de soirée, la terre ne tremblait plus ; une accalmie sépulcrale régnait sur le no man’s land qui débutait aux premières fermes de Chaudancourt. Tassés dans leur tranchée, les guetteurs avaient les pieds dans la boue et le regard tourné vers la ligne de feu adverse. Abrutis de fatigue, ils tapaient du pied pour conjurer le froid. Personne ne prêtait attention aux gaspards qui se faufilaient entre leurs jambes. Certains étaient gros comme des chats.
Le 2e classe Gaston Lamotte était trempé, ses vêtements pesaient une tonne et sa chemise avait la consistance d’un vieux cuir raidi par la crasse. Il piquait du nez quand brusquement, quelqu’un gueula dans son dos. C’était Louis Garrigue de la prévôté : un butor colérique au crâne luisant comme un œuf. Ses épaules portaient les insignes de sergent. Beaucoup le haïssaient, car à chaque fois que les poilus montaient à l’assaut des lignes ennemies, il s’arrangeait pour rester au chaud dans sa casemate, occupé à ouvrir les courriers des soldats. Officiellement, c’était pour des motifs de sécurité : il fallait censurer ceux qui, volontairement ou non, signalaient la position du régiment. En fait, seules les lettres d’amour l’intéressaient. Surtout celles qu’écrivaient les demoiselles, avec du joli papier parfumé à la violette. Certains affirmaient qu’il conservait les plus impudiques dans une cantine, fermée par un lourd cadenas. La clef pendouillerait à son cou, dissimulée sous un tricot.
Le pandore remontait la tranchée en interpellant tous les gars qu’il croisait.
Ses yeux lançaient des éclairs et sa façon de rouler le « r » donnait à ses propos un ton grand-guignolesque.
— Le commandement recherche activement cet homme, disait-il en brandissant la photo d’un visage patibulaire.
Beaucoup de poilus le connaissaient déjà. C’était Léon Vachard, un déserteur qui avait récemment pointé les deux gendarmes qui s’apprêtaient à le renvoyer vers son unité. On annonçait une belle récompense pour qui lui mettrait la main au collet.
« Un pauvre type que les gaz ont rendu cinglé », songea Gaston.
Autour de lui, des soldats sifflaient de contentement.
Louis Garrigue ajouta :
— Si vous le descendez, c’est bien. Si vous le ramenez vivant, c’est mieux encore. De toute façon, la guillotine l’attend.
Il s’éloigna en pataugeant dans la glaise.
Gaston Lamotte avait d’autres préoccupations en tête.
***
Lors du précédent engagement, le capitaine de Château Blanc était tombé devant les boches. À lire le rapport rédigé par un sous-officier, il avait reçu une balle dans le dos. Les règlements de compte à la faveur d’un assaut n’étaient pas si rares, mais généralement elles ne concernaient que les hommes du rang. Pour l’heure, personne n’avait pu identifier le tireur. Ce n’était guère surprenant, le militaire était haï par beaucoup : on lui reprochait son lamentable esprit tactique ainsi que son obstination aveugle. Il avait déjà envoyé à la boucherie un nombre incalculable de Français. Son dernier fait d’armes remontait à dix jours ; après une charge qui mobilisa deux cents hommes, les bougres reçurent de Château Blanc l’ordre de canarder une position ennemie avant de réaliser qu’il s’agissait d’une tranchée occupée par des compatriotes. Cent dix poilus y laissèrent la vie.

Aussi, quand le colonel exigea qu’on récupère la dépouille du capiston, allongée au beau milieu du no man’s land, les volontaires se firent attendre. On procéda alors à un tirage au sort et Gaston Lamotte fit partie des élus. Il essaya crânement d’argumenter que depuis plusieurs jours, il toussait et vomissait de la bile après avoir inhalé de l’acide cyanhydrique en raison d’un masque à gaz défectueux, mais rien n’y fit.

Gaston n’était pas vraiment surpris du résultat ; une fois encore c’était Garrigue qui avait procédé au tirage. Il soupçonnait à chaque fois le gendarme de truquer l’opération. Ce dernier l’avait pris en grippe dès le premier jour de son affectation ; il lui reprochait d’être un instituteur arrogant, juste bon à faire de belles phrases.
— T’es pas dans ton salon, lui disait-il souvent, crois pas que tes fichus bouquins te protégeront de la mitraille des Teutons. Tôt ou tard, il y en a un qui t’embrochera comme un poulet. On verra si tu prends encore tes grands airs, une baïonnette bien enfoncée dans les boyasses !
Gaston savait parfaitement à quoi s’en tenir.
Il veut ta peau et il l’aura.
Tu restes dans cette unité et tu es un homme mort !
***
Les deux brancardiers attendirent que de gros nuages occultent la lune pour se hisser en dehors de la tranchée. Des arbres déracinés et les trous creusés par les bombes ralentissaient leur progression. Gaston et son compagnon d’infortune guettaient la moindre aspérité pour se protéger des tirs rasants.
Surtout ne pas tousser, tu risquerais d’alerter une sentinelle ennemie !
La nuit était pleine d’ombres et partout, l’odeur de charogne le disputait à celle de la terre.
Ils virent un amoncellement de corps près d’un chêne. Des gémissements s’en échappaient ; la dépouille du capitaine se tenait à proximité. Au moment où Gaston se redressa pour empoigner son brancard, une violente quinte de toux le plia en deux.
Presque aussitôt jaillit la clarté d’une fusée éclairante et concomitamment, une grêle de mitraille les jetèrent dans la première cavité venue.
Lamotte se tassait sur lui-même, le temps que le marmitage cesse.
Quand il releva la tête, celle de son équipier avait disparu, soufflée par une volée de shrapnels. La panique le submergea et il se rua droit devant. Au même moment, l’enfer se déchaînait. Il essayait de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le miaulement des bombes qui retombaient en tourbillonnant. Un orage de feu, la nuit illuminée par les flammes et les déflagrations. Un dépôt de munitions explosa au contact d’un projectile et il lui sembla que la terre entière se soulevait pour l’avaler.
Il s’évanouit.
Quand il reprit ses esprits, il vit qu’il se trouvait dans une ligne allemande. Un pilonnage intensif avait soufflé les casemates encore debout. De son côté, Gaston n’avait plus sa pétoire et la crosse de son révolver était fendue.
Des boyaux boueux partaient dans tous les sens, il ne savait où aller. Au loin, on entendait sporadiquement la batterie des canons de campagne.
Au détour d’un fossé, il remarqua un entassement de caisses qui formait un escalier. Il se hissa par — dessus et vit un bout de champs cratérisé. De l’autre côté, une chapelle sans toit signait l’orée d’un petit bois. Il aperçut la pancarte plantée aux abords : « Achtung minen ! ».
Il rampa une vingtaine de minutes pour rejoindre l’abri. À l’intérieur, il s’adossa contre un mur lézardé. Il ne tarda pas à s’assoupir.
Une toux brûlante le tira de sa torpeur. Pendant qu’il crachait ses poumons au pied d’un bénitier, il ne vit pas la silhouette qui s’était rapprochée.
Quand il releva la tête, elle se tenait devant lui.
La bambine se nommait Alice, c’était la fille du cantonnier de Chaudancourt. Ses cheveux roux étaient noués en grosses nattes.
On racontait au sein de la troupe que l’homme servait occasionnellement de passeur. Une dizaine de poilus avait déjà rejoint l’arrière en empruntant des chemins à travers bois que ne connaissaient ni la hiérarchie ni les boches.
Gaston Lamotte flaira sa chance. Puisqu’on l’envoyait au casse-pipe récupérer un salaud de macchab, qui soupçonnerait que sa disparition n’était pas liée à une roquette ennemie ? Dans le sud, où habitait sa sœur, il pourrait se cacher le temps que cesse cette foutue guerre.
Alice restait prudemment l’écart. Elle se contentait de l’observer, avec un mélange de curiosité et de malice.
Gaston lui jura qu’il n’était pas un détrousseur ou un de ces pauvres gars, rendus cinglés par les gaz, qui rôdaillaient dans les tranchées abandonnées.
Des explications qui parurent convaincre la fillette.
Ils marchèrent côte à côte une vingtaine de minutes.
La bambine empruntait des sentiers à l’écart.
Le marmitage avait épargné la maison du cantonnier. Gaston le vit dans son potager, occupé à ramasser des courgettes ; la guerre semblait déjà loin.
Durant la soirée, Lamotte avala une soupe épaisse et discuta du prix de son évasion. Ce n’était pas si cher ; il lui resterait de quoi prendre le train pour Decazeville et retrouver sa sœur.
Après avoir sorti les billets de dix francs de sa poche, Gaston monta se coucher à l’étage. Il était abruti de fatigue. C’était une petite chambre qu’occupait jadis l’aîné du cantonnier. Il était tombé aux chemins des Dames et depuis, l’homme vivait seul avec sa fille.
Abruti de fatigue, le soldat sombra dans un sommeil agité. Pourtant, il faisait encore noir quand une nouvelle quinte de toux le réveilla, suivie d’un violent haut-le-cœur. Quelque chose dans la soupe ne passait pas. Il mourrait de soif. Il y avait un seau d’eau dans la pièce d’à côté. À tâtons dans l’obscurité, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avant de constater son erreur. Ce n’était pas le bon endroit.
Il alluma une lampe à acétylène qui traînait là et tomba sur des dizaines de bardas et tout autant de casques Adrien, entassés les uns sur les autres. Une grande caisse débordait de cartouchières et de fusils.
En ressortant dans le couloir, il vit de la lumière qui filtrait d’en bas. Le père et la fille chuchotaient. Les paroles étaient inintelligibles, mais il lui sembla que quelque chose clochait.
Un pressentiment angoissé lui serrait la poitrine.
Il s’habilla avec hâte avant de se laisser tomber depuis l’étage par la fenêtre de la chambre. Il se ramassa lourdement au sol et boita vers une grange. Il s’y cacha, le temps de reprendre son souffle.
Il régnait une odeur bizarre à l’intérieur. Un rayon de lune perçait la toiture malmenée avant d’éclairer une table sur laquelle se trouvait le corps d’un homme mort. Une pelle était posée non loin. On s’apprêtait à l’enterrer.
Le soldat s’approcha. Il reconnut le visage de Léon Vachard.
Le tueur de gendarmes…
***
Le cadavre ne présentait aucune blessure apparente, mais une étrange substance laiteuse sourdait de sa bouche.
On l’a empoisonné !
Gaston songea à la soupe qu’on lui avait fait boire ainsi et à tous ces poilus qui s’étaient « sauvés » grâce au passeur. Ils n’étaient pas allés bien loin…
Sans demander son reste, il s’enfuit à travers champs.
Au petit jour, le fantassin sentit qu’il ne ferait pas un pas de plus.
Putain de cheville, j’ai dû me la fouler en bombant de la chambre. Et cette douleur dans mes tripes. Ils ont dû mettre du raticide dans leur saloperie de soupe !
Il s’assit sur le bord d’une départementale et attendit sans pouvoir se relever.
Une heure passa puis un camion vint se garer sur le bas-côté. Gaston n’eut que la force de demander après son casernement. Il se dit qu’en plaidant la bonne foi, on le croirait peut-être. Il s’était égaré, voilà tout. Il fallait surtout qu’il dorme.
Le métayer, qui était un brave homme, le déposa à la brigade de gendarmerie la plus proche. C’était là que le Louis Garrigue coordonnait les recherches après Vachard. Il était seul derrière son bureau. Quand il vit l’état sans lequel se trouvait Lamotte, il remercia le chauffeur et conduisit le soldat dans sa voiture.
Le 2e classe débita son histoire en prenant soin d’omettre sa mésaventure à la ferme.
Garrigue hocha la tête, la mine sombre.
Étrangement, sa voix était plus douce qu’à l’ordinaire.
— Tu es un miraculé, l’instit. La plupart de tes camarades n’ont pas survécu à la dernière offensive des boches. J’ignore comment tu t’en es sorti, mais ce soir, tu dormiras dans des draps frais à l’hôpital militaire.
Sur ces mots, le gendarme claqua la portière.
Le cahotement de la bagnole berçait Louis qui sombra vite.
Quand le gendarme le secoua, il rêvait d’un bout de lard et d’un bain chaud.
En descendant de l’automobile, il ne reconnut pas son campement. C’était la cour d’une ferme à l’aspect familier.
Non loin, Alice se tenait près de son père, armé d’un fusil.
Garrigue prit son révolver d’ordonnance et fit sortir Gaston de la voiture.
— Tu peux récupérer le corps de Vachard, lança le cantonnier à l’attention du gendarme : on l’a chopé avant-hier, il est raide comme un coup de trique.
L’autre opina du chef avant d’ajouter :
— Pour la récompense, c’est la moitié chacun, comme d’habitude.
— Et le monsieur ? demanda la fille en désignant Gaston.
Le gendarme haussa les épaules.
— Enterrez-le dans un trou et faites-le péter comme les autres, ça passera pour une bombe des boches.
À ces mots Alice sautilla en battant des mains.

Voilà donc la 3e nouvelle.

Là je ne vois pas quel auteur parmi les participants à ce trophée a bien pu écrire celle-ci

Et vous ?

Trophée Anonym’us : Nouvelle n° 2 : Case Management

Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la deuxième nouvelle



dimanche 1 octobre 2017

Nouvelle n° 2 : Case Management

➤ Télécharger en epub
➤ Télécharger en pdfOn s’était donné rendez-vous sur la terrasse du Grütli. Je l’ai trouvé voûté devant une bière, pâle et poché, penaud de mine, creusé de joue et l’œil vitreux. Plus aucune trace de la lueur d’espièglerie qui y flottait encore voici peu. Les traits amers et vieillis par la rancœur. Un crève-cœur. Le pantalon fatigué et la chemise fripée. Et lui flottant dedans tout amaigri. Lui si peu fait pour le travail maintenant dévasté par ces quelques mois de chômage. Après un instant d’hésitation, je lui ai tendu la joue et il m’a embrassée comme si de rien n’était.

– Je te demande pardon, Denis. J’ai été au-dessous de tout.
– T’y peux rien. On s’est laissé prendre dans un engrenage.
– Je suis contente que notre amitié ait survécu.
Il m’a jeté un regard de naufragé avant de diluer son émotion dans une gorgée de bière. Sa main tremblait comme celle d’un ivrogne.
– C’est tout ce qui me reste.
Une grosse boule s’est formée dans ma gorge. Le serveur venait de nous apporter la carte. J’ai senti que je ne pourrais rien avaler.
– T’as envie de quoi ?
– D’un plat qui se mange froid.
On s’est longuement dévisagés. Comme deux vieux amis qui se connaissent par cœur. Qui s’entendent à demi-mot. Et d’un hochement de tête, on a scellé un pacte. Notre serment du Grütli.
***
Quelques mois plus tôt, dans la festive dissonance de carnaval, on s’empiffrait avec les autres membres du service, on trinquait à la santé d’Hubert, chacun son tour prenait la parole pour relater une anecdote représentative de la bonne entente au sein de l’équipe. On noyait dans le champagne le regret de voir partir à la retraite ce chef si populaire qui n’avait jamais eu à user de son autorité pour nous motiver à donner le meilleur de nous-mêmes. Après plus de vingt ans de collaboration et d’amitié, ce repas d’adieux avait un goût de larmes. Prises par l’émotion, les voix déraillaient autant que les guggenmusik. J’aurais dû y voir un signe.
Hubert était déjà un pilier de l’entreprise quand j’avais été embauchée. C’était mon premier emploi, mon premier chef, quand j’ignorais quelque chose, il mettait cette lacune sur le compte de ma jeunesse. Il soulignait nos compétences, occultait nos erreurs, entretenait l’esprit d’équipe en nous rassemblant chaque fois que l’un de nous fêtait son anniversaire. Il savait mieux que personne désamorcer les tensions et prêter une oreille patiente à nos doléances. Plus qu’un chef, c’était un confident. La fois où je me suis plainte du peu de productivité de Denis, Hubert a trouvé les mots pour me réconforter :
– Chacun à sa manière contribue à la bonne marche de l’entreprise. L’un par son efficacité, l’autre par son entregent. Chacun son talent. Le plus fort a besoin du plus faible pour exprimer son plein potentiel. Comme les briques ont besoin du ciment.
Depuis cette conversation, j’ai considéré Denis comme un défi spirituel. Et l’amitié que mon sympathique collègue m’avait d’emblée inspirée ne s’est plus encombrée d’aucun reproche.
Malgré mes a priori négatifs et la conviction que personne ne saurait être à la hauteur d’Hubert, il faut bien reconnaître que notre nouvelle cheffe est plutôt sympa. Elle a déboulé début mars avec le dynamisme de ses trente ans. L’intérêt qu’elle témoigne à ses collaborateurs et à leurs activités extra-professionnelles la rend immédiatement populaire. Très vite, nous nous retrouvons à parler littérature.
– Ainsi donc, j’ai le privilège de connaître une écrivaine !
Cette vision des choses me flatte venant de quelqu’un de nettement plus jeune et déjà plus haut placée que moi. Louisa adore lire, de même qu’elle partage la passion du shiatsu avec la secrétaire de notre service, discute volontiers football et échecs avec le comptable et échange des astuces de jardinage avec la chargée de communication. Elle s’intéresse même à l’étrange dada de Denis, passé maître dans l’art de manier les automates munis d’une pince au bout d’un bras articulé. Alors que la plupart des gens qui introduisent une pièce dans la machine reviennent bredouilles, mon collègue arrive systématiquement à capturer la peluche de son choix. Un exploit d’autant plus saisissant que les lots en question ne sont plus entassés dans un caisson, mais disposés sur un tapis roulant. Denis passe ses pauses de midi à faire coïncider la vitesse de chute de la pince et la vitesse de rotation des peluches. Il revient au bureau les bras chargés de doudous acquis pour un franc qu’il distribue à tous les étages de l’entreprise.
– C’est donc votre amour des mots qui vous a conduite à la traduction ?
Je confirme mon attachement à la langue de Molière et comme il m’importe que le texte ait l’air d’avoir été pensé en français, mais aussi ma passion pour les particularités de chaque langue, la manière dont l’une éclaire l’autre.
– Ceux qui massacrent le français, je pourrais les tuer !
Elle sourit de ma fougue et je sens une complicité se nouer. Quel soulagement d’être si bien tombée, alors qu’on entend tant d’horreurs au sujet des relations professionnelles !
À mon niveau de notoriété, tout livre vendu est source de joie et chaque personne qui se rend à l’une de mes séances de dédicaces m’inspire une reconnaissance durable. Quand il s’agit en plus de ma nouvelle cheffe, qu’elle m’achète directement trois exemplaires et parle d’en placer un en évidence à la cafétéria, j’en viens à me dire que je n’ai pas perdu au change par rapport à l’ère Hubert. Tandis que j’essaie d’attirer d’autres clients, elle s’immerge dans mon univers. À la fin du temps imparti aux signatures, elle est toujours assise dans un coin de la librairie, à tourner les pages.
– Quelle imagination ! C’est passionnant.
Je rougis, bafouille, la remercie de sa disponibilité.
– T’as fini, je te ramène ? Oh pardon, ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ?
J’acquiesce, débordante de contentement. Le printemps commence décidément sous les meilleurs auspices. Louisa pilote une petite Renault alpine chic et sport. Je la félicite de ce choix qui lui correspond si bien. Elle semble apprécier le compliment, me relaie à son tour de tous les éloges qu’elle a entendus au sujet du professionnalisme et de l’efficacité du tandem de traducteurs. Je me rengorge, m’abstiens de relever que Denis n’y est pas pour grand-chose.
J’accueille mon collègue avec un regard accusateur, suivi d’un coup d’œil appuyé sur l’horloge. Denis me salue comme si de rien n’était, allume son ordinateur d’un geste nonchalant, vient aux nouvelles :
– T’as eu du monde à ta séance de dédicaces ?
– On en parlera à la pause, je lui rétorque.
– Tiens, elle est pour toi, celle-là.
Il me tend une de ces foutues peluches que je repousse avec irritation.
– J’en ai déjà deux ; je ne vais pas les collectionner.
– Elle m’a tout de suite fait penser à toi. Le même petit air austère, un peu renfrogné. Je me suis dit : celle-là, il me la faut. Pour Stéphanie.
Je soupire. Le bruit d’un jeu vidéo exacerbe mon agacement.
– Tu sais que ça fait presque deux heures que je bosse ?
– Alors tu dois avoir besoin d’un café. Je t’accompagne ? Je me demande ce qu’ils ont mis comme poisson d’avril dans le journal.
Je suis sur le point de lâcher une salve de reproches quand Louisa déboule dans notre bureau.
– Salut vous deux. Ça gaze ? Qui c’est qui s’est occupé de la version française du mailing ?
Comme d’habitude, c’est moi, je m’étonne qu’elle pose encore la question.
– Très bien dans l’ensemble, mais j’aimerais qu’on regarde deux trois détails. Il me semble que le guide du langage épicène n’est pas toujours respecté. C’est important de féminiser les noms. De nos jours, on dit une agente, une autrice, une rapporteuse.
– Ouh, la rapporteuse, plaisante Denis.
Louisa lui adresse une moue de mépris. Malgré mon accablement à devoir défendre une fois de plus mes convictions en la matière, le dernier terme m’arrache un sourire.
– Je ne pense pas qu’on fasse progresser l’égalité en rappelant à chaque phrase que la protagoniste est une femme. On dit bien une sentinelle, une personne, une recrue et aucun homme ne s’en offusque.
– L’égalité s’écrit. À l’heure actuelle, c’est un acquis. On ne dit plus les traducteurs, mais les traductrices et les traducteurs.
– … compétentes et compétents sont allées et allés ? ironise Denis.
– Ce n’est pas avec la grammaire qu’on fera progresser les salaires, ni reculer la brutalité envers les femmes, je surenchéris.
Ma cheffe se raidit :
– Je ne suis pas venue lancer un débat idéologique. Je vous demande juste de prendre acte. Il y a aussi par endroits un vocabulaire un peu vieillot que j’aimerais qu’on adapte.
Habituée aux compliments, j’accuse le coup avec surprise, jette un coup d’œil sur les mots corrigés :
– Mais pourquoi le terme de workshop ? On a l’équivalent français !
– Ces formations ne sont pas à proprement parler des ateliers.
– Pas le fundraising, tout de même !, je gémis
– Tout le monde appelle ça comme ça, de nos jours.
– Et le desk, le secrétariat est maintenant un desk, je m’étrangle d’indignation.
– Bon, je te laisse prendre connaissance et tu me droppes le texte définitif asap.
– Pardon ?
– Tu me le forwardes.
– Forward fast, pouffe Denis en mimant les mouvements d’un rameur.
Elle le lapide du regard et se dirige vers la porte pour nous signifier que la discussion est close. Dès que son pas disparaît dans le couloir, nous nous tournons l’un vers l’autre : « Tu me le droppes asap », répétons-nous d’une seule voix en singeant son expression. Rien de tel qu’un accablement commun pour se réconcilier.
Le six avril, tout le service moins Louisa se dirige comme un seul homme-et-femme vers le Grütli. Le pli de l’habitude. Il y a longtemps que nous n’avons plus besoin de la secrétaire pour nous rappeler quand l’un de nous fête son anniversaire. Notre comptable en l’occurrence. Sauf qu’à notre étonnement dépité, aucune table n’est réservée à notre nom. Pire : il n’y a pas de place pour douze personnes. Nous restons un moment plantés à l’entrée, décontenancés, gênant les allées et venues des serveurs, avant de décider de nous rabattre sur la pizzeria la plus proche. Soudain, mon ancien chef me manque férocement. Le repas paraît bien morose sans son traditionnel discours et ses pointes d’humour. Le moment de l’addition nous rappelle qu’Hubert offrait toujours le vin. Nous trinquons à sa santé plus qu’à celle du comptable.
– Quelqu’un a pensé à avertir Louisa ? s’enquiert soudain le journaliste.
– Elle avait un dossier pending à terminer asap, explique Denis. Pas question de le postponer.
Cette fois, Louisa ne fait pas irruption dans notre bureau : elle me convoque dans le sien. Je m’y rends à reculons, appréhendant les nouvelles couleuvres au menu. Réponds à son salut cordial par un bonjour un peu crispé. D’un geste, elle m’invite à m’asseoir.
– Tu m’as habituée à de l’excellent travail, Stef, et je n’en attends pas moins d’une écrivaine.
Ce féminin m’agace plus que de coutume. Je l’ai toujours trouvé affreux.
– Mais depuis quelque temps, je te sens moins investie. Ça déteint immédiatement sur la qualité des textes que tu nous rends. Le dernier, franchement, est indigne de toi.
Elle me tend une feuille toute veinée de corrections. Je m’y penche, contrite. Encore un point de terminologie fashion que je n’ai pas respecté. Un soupir m’échappe. Plus loin, une monstrueuse faute d’accord. Je bondis :
– Mais ce n’est pas moi. Jamais je n’aurais écrit « elle s’est dite » !!! Et ce s manquant à un participe passé, ce n’est pas possible qu’il m’ait échappé.
– Tu étais moins concentrée ces derniers jours. J’espère que ce n’est qu’une mauvaise passe.
– Louisa, je vais tirer ça au clair. Je t’assure que je ne commets pas ce genre d’erreurs.
Elle prend le temps de me dévisager :
– C’est grave, Stef, ce que tu insinues là. Pourrais-tu préciser le fond de ta pensée ?
La question me déstabilise. Je n’ai pas voulu porter d’accusation. Juste me défendre contre une injustice.
– Je voulais simplement dire que les accords de participe, c’est quelque chose que je maîtrise parfaitement.
– L’erreur est humaine, ma chère. Je propose que dorénavant, Denis et toi, vous vous relisiez vos textes avant de les renvoyer. Rien de tel qu’un regard extérieur pour minimiser le risque de coquilles.
J’aimerais objecter que Denis, en parfait bilingue, a un français parfois fédéral. Qu’il risque de détériorer mon travail plutôt que de l’améliorer. Ne voyant pas comment formuler ça sans tomber dans la délation, je me tais et encaisse la nouvelle consigne.
Neuf heures, neuf heures trente, neuf heures quarante et toujours personne d’autre que moi dans le bureau des traducteurs. Je fulmine. Contre ma supérieure et ses règles débiles. Contre mon collègue et son incorrigible indolence. Contre la dégradation de la langue avec ma complicité forcée. Mon texte est prêt, je suis censée le rendre pour dix heures, mais avec la bénédiction de Denis qui n’est pas fichu d’arriver. De toute façon, je sais d’avance qu’il ne va rien trouver à y redire, le lui soumettre est une pure formalité. J’hésite à court-circuiter la consigne lorsqu’enfin, la porte s’ouvre sur son pas désinvolte.
– Putain, Denis, t’as vu l’heure ?
– Cool, ma belle, faut pas te mettre dans des états pareils. Je t’offre un café ?
– Écoute, là ça commence à bien faire. Figure-toi qu’on doit tout se relire mutuellement, désormais. Alors tu poses tes fesses et tu me contrôles fissa ce communiqué de presse, il me reste un quart d’heure chrono pour le rendre.
– Tu vas pas vivre longtemps si tu te stresses comme ça. Ils ont mis le quinze avril à dix heures parce qu’il faut bien indiquer un délai. Mais personne ne va mailler si tu l’amènes à midi.
– Denis, j’ai toujours eu de la peine avec ton attitude, mais là, je ne supporte plus.
– Moi, ton petit côté psychorigide, je trouve ça mignon.
Il s’exécute mollement, souligne deux ou trois passages.
– T’as oublié de féminiser un pluriel.
– T’as raison. Qu’est-ce qu’elles me gonflent, ces nouvelles règles !
– Et là, pour l’accord, je ne suis pas sûr.
– Si, si, c’est juste, aucun doute à ce sujet.
– Mince alors, je crois qu’hier, j’ai dû t’ajouter une ou deux fautes.
– Parce que t’avais déjà touché à l’un de mes textes ?
– Ben, c’est ce que veux Louisa, non ?
Une nouvelle convocation me tombe dessus vers la mi-mai. Louisa m’accueille le regard dur, les lèvres pincées, le front scindé d’une ride de contrariété :
– Ça ne peut pas continuer ainsi, Stef, je ne te reconnais plus. On m’avait vanté ton efficacité et ta précision. Ces derniers temps, tu accumules les bévues et les retards. J’espérais que tu aurais une influence positive sur Denis et on dirait plutôt que c’est lui qui déteint.
– Notre tandem fonctionnait très bien avant….
Elle m’interrompt juste à temps pour ne pas m’entendre contester son « leadership ».
– Tu ferais peut-être mieux de consacrer ton énergie à ton travail plutôt qu’à tes romans.
Je me demandais justement si elle avait terminé mon livre et s’il était encore question de l’exposer à la cafétéria. La pointe de mépris clairement décelable dans son intonation m’épargne la peine de lui poser la question.
Depuis deux semaines, la consigne réaménagée par mes soins est plus ou moins gérable. Je corrige la forme et le fond, tandis que Denis se contente de vérifier la bonne application des règles épicènes. Rien d’autre, promis-juré. Quelle n’est pas ma stupéfaction d’entendre, en arrivant dans le couloir, le cliquetis d’un clavier en provenance de notre bureau. Un lundi matin à huit heures ! Jamais en vingt-cinq ans, Denis n’a commencé avant moi. Je n’ose imaginer le savon que Louisa a dû lui passer pour modifier à ce point sa nature profonde. Un second choc m’attend sitôt franchi le seuil : ce n’est pas Denis qui occupe le siège en face du mien. J’en sursaute de surprise. L’intruse se lève et me tend la main :
– Bonjour, je suis Sylvie, votre nouvelle collègue.
Je la dévisage abasourdie. Sa blouse bien boutonnée, son pantalon sans faux pli, sa tenue convenue, la servilité de sa posture, son sourire appliqué, tout en elle respire l’employée modèle et m’inspire d’emblée une franche aversion. Je la devine studieuse, bûcheuse, flatteuse et extensivement disponible. Le genre à compenser le manque de talent par un excès de zèle. Son bureau bien rangé, sans une feuille qui dépasse, et l’alignement rigide de ses dictionnaires, contrastent violemment avec le joyeux foutoir de Denis. Je note avec désolation qu’il ne reste plus la moindre peluche.
Juin commence au ralenti. Rien à traduire, pas une ligne, ma nouvelle collègue engloutissant communiqués de presse et bulletins d’info avec une voracité de rapace affamé.
– Tu veux pas qu’on partage ?
– La cheffe estime que je dois me mettre au courant.
Je soupire devant tant de stakhanovisme. Le cliquetis de ses doigts m’agace prodigieusement. Son air concentré, son souci de bien faire, la peine qu’elle se donne pour chercher des renseignements que je pourrais lui fournir de mémoire. Comme je regrette l’oisiveté de Denis, ses attentions, ses plaisanteries, la bonne humeur qu’il faisait régner ! Je me promets de l’appeler à la pause, hésite, me repasse en boucle mes derniers entretiens avec Louisa, les indices que je lui ai fournis au sujet de l’incompétence de mon collègue, toutes ces bribes de délation qui m’ont échappées et qui ont peut-être conduit à ce désastreux remplacement.
Un coup d’œil à l’horloge m’apprend qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes depuis la dernière fois que j’ai regardé l’heure. J’éprouve enfin tout le poids de l’inactivité. Cette intenable inertie. L’horreur des heures passées à ne rien faire. Pauvre Denis ! J’aimerais lui dire combien je le comprends. J’hésite à quémander une page à l’imposteuse, renonce par amour-propre. Déjà mon imagination s’empare de cette odieuse personne, crée un décor autour d’elle, une famille, une situation qui va me servir d’exutoire. J’ouvre un nouveau fichier et entame une histoire où Sylvie tient un rôle de premier plan.
Surprise en flagrant délit, je me suis vue rappelée à l’ordre. Là où Hubert se serait montré compréhensif, conscient que je sais aussi m’investir à fond en cas d’avalanche, le nouveau management à l’américaine ne plaisante pas : avertissement, menace, sanction.
– Je peux aussi bloquer ta progression salariale. Sylvie n’a de loin pas ton expérience et elle abat déjà plus de travail que toi.
Devant tant de mauvaise foi, j’ai senti un éclat de haine briller dans mon regard. Louisa en a aussitôt remis une couche :
– Tu sais Stef, à ta place, je me tiendrai à carreau. Personne n’est irremplaçable et, à bientôt cinquante ans, on ne vaut plus grand-chose sur le marché de l’emploi. À moins que tu n’espères vivre de tes droits d’auteur, elle a ajouté avec une moue moqueuse.
Depuis, mon début de roman me brûle les doigts. Je m’encombre de toutes ces idées que je n’ose déverser sur clavier. Risque tout au plus une ou deux notes manuscrites pendant que l’autre pianote. Ma tête déborde. Des pans entiers m’échappent et des tournures se perdent. Le temps s’enlise et les heures m’abrutissent. Je me laisse envahir par un immense sentiment d’inutilité, tel que Denis a dû le connaître quand je traduisais avec ferveur à ses côtés.
***
Drôle d’ambiance ce matin au travail. Les premiers arrivés passent le mot aux suivants : on est tous et toutes convoqués à la salle de conférence à neuf heures. Pour une communication du directeur. Les suppositions vont bon train. Vague de licenciements, restructuration, déménagement, délocalisation ? Moi, je suis déjà au courant. Il avait raison, Hubert, chacun a un talent utile à la bonne marche de l’entreprise.
« On va lui régler son cas », a promis Denis quand on s’est revu avant-hier au Grütli. Le plan lui redonnait un peu de poil de la bête. Je n’ai pas émis d’objection sur le fond. Juste corrigé la forme : « De nos jours, on parle de case management. » L’annonce du directeur plonge tout le service dans un abîme de perplexité. Dire que la veille au soir, notre cheffesse enchaînait encore les virages sur la route à flanc de coteau qui mène chez elle. Au volant de sa Renault Alpine. Pas plus grande qu’une peluche, vue d’en haut. Avant qu’une pierre ne lui fonde dessus. Comme une serre de métal en plein pare-brise.

Trophée Anonym’us : Nouvelle N°1 : Quand j’étais Jessica Jones

 Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la toute première nouvelle

 

dimanche 24 septembre 2017

Nouvelle N°1 : Quand j’étais Jessica Jones

 

Quand j’étais Jessica Jones

Je me réveille, il fait nuit. Une lune édentée ricane entre les barreaux. Des portes claquent au bout du couloir. J’attrape l’iPod et j’envoie Metallica exterminer leurs sales bruits. 

J’ai encore rêvé. Dès que je m’endors, la scène se reproduit à l’infini. Je me vois dans le miroir de ce faux Saloon, encore plus pâle que dans la vraie vie, mes longs cheveux noirs lâchés, le regard sombre, un rouge à lèvre trop rouge, trop épais, comme mis à l’arrache. J’ai toujours les mêmes fringues : un perf qui a vu toutes les guerres depuis Blitzkrieg Bop des Ramones, un jean, des bottes de motard. Mon armure trouée mais qui me protège un peu. Bobby règle un des projos, il me fait signe d’avancer. Il a de larges épaules, une tête ronde, un sourire gourmand. Il me regarde comme une friandise, me fait rouler un instant dans ses yeux et je sens le rouge à lèvres fondre à distance. Derrière lui Power Girl, Miss Hulk, Wonder Woman, Bat Girl et Super Jaimie attendent leur tour. Elles vont perdre et je vais gagner, comme à chaque fois. À part Cat Woman qui me fait un peu d’ombre, les autres ont du mal à tenir la distance. Derrière la caméra Norman se la joue. Super Nono, le producteur de cette belle émission, dans son costard sur mesure qui n’arrive pas à masquer son gros derrière et ses jambes trop courtes.

J’ouvre les yeux : retour brutal à la réalité. Un jogging gris informe pendouille sur une chaise en attendant mon réveil. L’ignorer… pour quelques heures. Si un jour je m’en sors, je ne mettrais plus jamais de survêtement. Au moins dans mes rêves, je retrouve mes fringues de Jessica Jones, celles qui ont fait de moi l’actrice la plus courtisée du PAF. Du moins, c’est ce que je croyais…

J’ai toujours rêvé d’être une actrice. Enfin non… ça a débuté un été pluvieux dans le Limousin quand j’avais une quinzaine d’années. Abandonnée chez ma grand-mère le temps des vacances, j’ai découvert un stock de vieilles cassettes vidéo dans l’ancienne chambre de mon père. C’est là, dans cette piaule à l’odeur de moisi que j’ai pris ma première claque : Mauvais sang. Plus rien d’autre n’avait d’importance. J’étais Alex, électrique, folle amoureuse, je courais à perdre haleine en gesticulant sur Modern Love et la caméra pouvait à peine me suivre. C’est dans cette vie-là que je voulais habiter. J’ai savouré chaque film. Je me repassais certaines scènes pour apprendre les dialogues par cœur ou juste pour le plaisir. Out of Africa, je crois que je l’ai vu dix fois. J’aurais voulu éjecter Meryl Streep et m’installer pour toujours avec Redford dans son petit avion. On aurait baisé là haut, intensément, en traçant des loopings parfaits dans les ciels africains. 

À partir de là, j’ai tout donné pour réussir. J’ai décroché mon bac de justesse et j’ai tout de suite enchaîné les boulots pouraves : ménages à l’aube dans les bureaux de La Défense, serveuse dans des bars de nuit et dans des fast-foods, testeuse de produits, téléprospectrice pour vendre des assurances ou des crédits… Tout ça pour me présenter à des castings la journée et me payer des cours de comédie. J’avais une pêche d’enfer. 

C’est à cette époque que j’ai rencontré Fred. Il était mon chef à l’agence de télémarketing. Il était cool par rapport aux autres chefaillons qui en avaient bavé pour devenir superviseurs et qui se vengeaient sur le petit personnel. Et puis il était joli, grand, mince, blond, aussi sexy que Brad Pitt. Je pouvais pas résister. On a eu Nils assez vite, c’était pas du tout programmé. On s’est mariés quelques années plus tard, comme des cons. On s’aimait pas assez mais on a cru que cette petite merveille de gosse nous souderait. Tu parles ! 

J’ai tenu des années, à courir après de grands rôles que je n’obtenais jamais. Mais je lâchais rien. Je faisais de la boxe française, je courais et je nageais dès que je pouvais. J’étais une bombe. Et puis… et puis les petits rôles encourageants, mais terriblement frustrants se sont enchaînés : la fille bien foutue, à peine floue, qui passe dans la rue derrière Sophie Marceau et Lambert Wilson, l’infirmière pressée qui donne un peu de réalité au décor d’hôpital… Je recevais aussi pas mal de propositions pour faire des pubs. J’ai même eu mon heure de gloire avec Findus, un spot où je donnais la réplique à Valérie Lemercier. J’étais toujours à deux doigts de réussir.

Avec Fred c’était l’enfer. Il me reprochait de ne pas raccrocher. D’après lui, j’aurais dû me résigner, faire une croix sur ce métier. Il me prédisait un avenir de rêve dans la téléprospection et il comptait bien me pistonner pour que je passe superviseuse de centre d’appels. Ça me permettrait d’avoir des horaires réguliers et de m’occuper enfin de ma famille. J’en bavais d’impatience. 

On a divorcé et il a eu la garde de Nils. Ce qui était logique, c’est lui qui s’en occupait le mieux. J’ai fait passer ma carrière avant mon gosse. Je m’en veux pour ça et je m’en voudrais sans doute toute ma vie, mais ça faisait trop longtemps que je galérais pour décrocher un rôle intéressant. Je pouvais pas renoncer, pas encore…
C’est plus tard que j’ai commencé à picoler et à prendre des trucs. Quand j’ai senti au fond de moi-même que c’était cuit. Je continuais à faire du sport et à m’entretenir mais je craquais de plus en plus sur l’alcool et sur la coke. Je traînais avec Sofia et Marilyn, deux autres reines de la figuration. On se retrouvait de castings en castings et on allait ensuite noyer nos déceptions dans les bars où il était soi-disant bien de se montrer.
Je voyais souvent Nils, les mercredis, pendant les vacances scolaires et un week-end sur deux. On se marrait bien. Je lui ai offert une guitare électrique pour ses dix ans et un pote musicos venait lui donner des leçons. Je l’entendais massacrer I can’t get No en boucle et même si je me plaignais pour la forme, j’adorais ça. On allait souvent au ciné. Avec mon job je récupérais plein de places pour des avant-premières. Ça se passait plutôt bien entre nous mais son père n’appréciait pas trop « la vie de bohème » que je lui faisais mener. Pfffffff… La vie de bohème ! Même Aznavour devait plus parler comme ça…

J’ai postulé à Marvel Story grâce à une petite annonce affichée dans l’entrée du club de boxe. J’ai fait ça pour rigoler. Enfin je sais pas trop… je commençais déjà à pas mal dérailler à cette époque. J’ai été retenue et j’ai signé dès que j’ai su que j’aurai le rôle de Jessica Jones. J’étais sacrément fière de reprendre le personnage joué par Krysten Ritter. Au début, j’ai pensé qu’ils m’avaient choisie pour mon corps de rêve et ma condition physique. J’ai vite déchanté en découvrant le reste de la troupe, une bande d’actrices sur le retour mais suffisamment en forme pour rentrer dans les costumes et enchaîner les épreuves sans trop en baver.

On s’entraînait la semaine et l’émission avait lieu chaque samedi soir. Escalade, tir, courses de voiture, catch… Mon kif c’était les duels de grimpe. Je gagnais à chaque fois, même face à Spider Woman. Normal, j’avais passé des années à faire du sport et à me muscler. Même si l’alcool et la dope avaient commencé à faire des dégâts, j’avais encore de beaux restes. 

Ce que je détestais, c’était le tournage de la vie quotidienne. On était obligé de s’y soumettre deux heures par jour. Le public voulait voir qui se cachait derrière les masques et les costumes des superhéroïnes. J’osais à peine imaginer comment Nils allait réagir en découvrant sa mère à la télé… Je savais à peu près ce qui était diffusé. On nous avait confisqué nos smartphones (difficile de refuser une fois le contrat signé) mais on nous passait les émissions chaque dimanche matin pour le traditionnel débriefing. Après on buvait un coup, on trinquait à nos exploits. C’était le meilleur moment, quand j’ai vraiment cru que ce jeu allait me propulser au sommet du box-office.

Aujourd’hui je ne grimpe plus. Le dernier duel m’a été fatal. Une prise qui a lâché alors qu’aucun assurage n’avait été mis en place. C’est vrai qu’on était des superhéroïnes, rien ne pouvait nous arriver… J’ai atterri cinq mètres plus bas et je me suis fracturé les talons et explosé le genou droit. Six semaines d’hosto et des mois de rééducation, pas de mutuelle, la boite de prod’ a fait faillite et Norman a disparu de la circulation. À part le misérable salaire qui nous était versé les premiers mois de l’émission, on a rien eu. Envolées les primes et les promesses. 

Dès qu’on a pu sortir du bunker dans lequel on nous avait isolées, on a compris l’arnaque. L’émission qu’on nous diffusait le dimanche était largement bidonnée pour qu’on accepte de continuer. Marvel Story nous faisait tout simplement passer pour des putes. Le compte-rendu des épreuves sportives était réduit à son strict minimum alors que nos repas, nos moments de repos et nos interviews étaient filmés sous toutes les coutures. Tout avait été systématiquement coupé et remonté pour qu’aucune de nous n’échappe aux scénarios dégueulasses imaginés par Norman. Mais le pire a été d’apprendre que des caméras avaient été planquées un peu partout, surtout dans les chambres et les salles de bain. J’ai aussitôt compris pourquoi Bobby et les autres techniciens étaient aussi canon. C’était des acteurs payés par Norman pour jouer des scènes clandestines que ce porc diffusait et vendait sur Internet. Bon, ce qui me console un peu c’est que j’ai vraiment pris mon pied avec Bobby…

J’ai pratiquement tout perdu dans cette histoire. Nils ne veut plus me répondre au téléphone et je ne marcherai plus jamais comme avant. Boiteuse à vie. Pas facile de décrocher un rôle avec ça, et d’autant moins évident avec l’image que je traîne depuis Marvel Story… Au début j’ai fait quelques castings, sans conviction et puis j’ai laissé tomber. Je me suis concentrée sur ma survie. J’étais pratiquement seule au monde. Plus de parents. Un ex-mari et un gosse qui me détestaient. Des voisins hostiles qui m’avaient vu faire la pute dans ce jeu à la con… Il ne me restait plus qu’Augusto, un vieil ami d’enfance de ma mère. J’ai fait le compte de mes économies… trois mille euros à tout casser. C’est là que j’ai regretté d’avoir acheté un nouveau canapé, quand tout allait bien. Il ne faut jamais croire que tout va bien, jamais. Je l’ai revendu sur le Bon Coin avec tout ce qui avait un peu de valeur, une bague et une guitare de flamenco héritées de ma grand-mère, ma veste en cuir, mon percolateur chromé, ma Golf en assez bon état, ma super télé avec écran géant, ma collection de DVD Blue Ray, mon frigo, ma chaîne hi fi, mon Mac. Je savais qu’un jour ou l’autre je ne pourrais plus payer mon loyer et j’ai accepté l’offre d’Augusto. J’ai emménagé à Bagnolet dans la caravane garée au fond du minuscule jardin de son pavillon de banlieue. 

Je croyais être tranquille pour un moment. Augusto était charmant. On se rendait des services. Je lui faisais ses courses, je l’aidais à faire son jardin, il me laissait utiliser sa baignoire et il me donnait des légumes… Il ne voulait absolument pas que je lui paye un loyer. C’était cool. Et puis il a senti une douleur dans l’estomac. Deux jours après il était hospitalisé d’urgence. Il est mort en trois semaines. J’ai même pas eu le temps de lui dire adieu. Cancer foudroyant. Le truc de fou !

Quand son fils est venu avec sa femme pour vider la maison, je me suis planquée. J’avais recouvert la caravane d’une vieille bâche et posé des outils de jardin tout autour mais ils savaient que j’étais là. Ils m’ont laissé un mot sur la porte : « Madame, vous avez un mois pour enlever vos affaires et déménager. Tout va être vendu. » Sympa le fils… 

Je cherchais donc à me reloger quand je suis tombé sur ma superhéroïne préférée…

J’étais venu refaire mon stock de whisky chez ED et puis je me suis dit que ce serait bien de prendre quelques bricoles à grignoter. Depuis quelque temps, mes repas se résumaient à ça : des cacahuètes, des petites saucisses ou des olives en apéro dînatoires comme ils disent dans les réceptions chics. Bref, je choisissais mes olives marinées au piment quand j’ai entendu :
— Putain je rêve ou c’est Jessica Jones sans son perf ?
C’était Cat Woman, un peu moins vaillante. L’alcool avait gagné du terrain sur le blanc de ses yeux qui virait au rouge mais elle avait encore une sacrée allure.
Alors on a fêté nos retrouvailles bien sûr ! On a embarqué mon whisky et sa Tequila, mes olives et ses cacahuètes plus un paquet de chips, des citrons verts et du rhum et on a foncé chez elle. Elle avait un vrai chez elle et une voiture. La classe. Quand je lui ai raconté ce qui m’arrivait, elle a tout de suite proposé de m’héberger.
— J’ai un bureau dont j’ai rien à foutre. Tu me vois dans un bureau ? Elle a fait son rire rauque que j’aimais bien. On va t’installer là Jess !
Son appart était pas mal du tout, un trois-pièces dont elle avait hérité, Porte de Bagnolet. Elle m’a montré ma chambre et on s’est installées pour l’apéro. On a picolé, on a fumé, on a rigolé comme des malades. Ça me faisait tellement de bien de ne plus être seule ! J’étais en train de rouler un joint, la télé était allumée, on regardait The Voice en se foutant de la gueule des candidats. 
— On se moque, j’ai dit, mais on devrait pas, après ce qu’on a fait dans Marvel…
— Tu m’étonnes !

De fil en aiguille on en est venu à parler de Norman.
— Je sais ou il habite… j’ai dit.
— C’est vrai ?!
— Ben ouais… tu te souviens de Bruce, le cadreur ?
— Très bien. Je me le suis tapé.
— Je l’ai croisé sur un casting. J’ai cru qu’il allait se défiler mais il est venu s’excuser. Il m’a dit qu’il regrettait, qu’il aurait dû nous prévenir qu’il y avait des caméras cachées et blablabla… Je l’ai envoyé paître en lui disant que c’était un peu tard pour regretter et que ça allait pas m’aider à retrouver Norman. Et là, il a regardé de tous les côtés et il m’a chuchoté un truc à l’oreille…
— L’adresse du gros ?!
— Ouais ! 
— Et t’as rien fait pour le choper ?!
— C’est arrivé en même temps que tous mes problèmes. J’attendais de me refaire, de trouver un avocat…
— Tu rigoles ou quoi ?! Un avocat ? Tu crois vraiment que ce pourri se laissera coincer par un avocat ? On va se le faire oui ! C’est quoi l’adresse ?

Je la connaissais par cœur ; j’avais même googlemapé sa rue. Il avait une chouette villa à Sceaux. Il s’emmerdait pas Nono !

Petit à petit l’idée s’est installée… on allait buter Norman. Sur le coup, ça nous paraissait évident. Cat m’a dit « Bouge pas, je vais te montrer un truc », elle a foncé dans son ex-bureau, elle a farfouillé un moment et elle est revenu en me braquant avec un flingue. Morte de rire.
— Confisqué à mon ex. Ça s’appelle un Glock.

J’ai arrêté de rire quand j’ai compris que c’était pas un jouet.

On a continué à boire et à fumer. Elle avait posé le revolver sur la table et j’ai pas pu m’empêcher de le manipuler. C’était lourd et excitant, ça donnait envie de l’essayer. 
On s’est préparées, toutes joyeuses. À aucun moment j’ai réalisé que c’était mal, qu’on allait réellement tuer un homme, lui ôter la vie. Sans doute parce que j’étais avec Cat Woman, comme si le jeu continuait, et aussi parce que j’étais complètement torchée.
— Il nous faut des masques et des gants a dit Cat. Faut pas qu’on laisse de traces et je suis sûr que Norman a installé des caméras. 
J’ai pensé aux bas qu’on pouvait s’enfiler sur la tête. On a fait ça et ça nous a fait pleurer de rire. Et puis on a dégotté des gants de vaisselle. Des roses pour moi et des jaunes pour Cat. 
Dans la bagnole, on a mis la BO de Pulp Fiction à fond. Je sais plus pourquoi mais c’est moi qui conduisais et Cat tenait son flingue à bout de bras en faisant semblant de tirer sur tout ce qui bougeait. Elle se tortillait sur Misirlou en répétant Glock Glock, pas Glock. 

On a trouvé facilement la villa de Norman, grâce au GPS. Sans cette voix nasillarde qui guidait deux filles complètement bourrées d’un bout à l’autre de Paris il aurait pu finir sa nuit sur ses deux oreilles… On a escaladé le portail et on est entré en ricanant par la porte-fenêtre du salon qu’il avait laissée entrouverte à cause de la chaleur. Vraiment pas de bol Norman !
C’est moi qui l’ai réveillé. Je me suis gaufrée en me prenant les pieds dans un pouf qui traînait devant sa télé. J’ai explosé de rire. Cat a mis sa main devant ma bouche mais on faisait un raffut terrible. Il est arrivé en pyjama, ce con, il a allumé le lampadaire et il a fait l’erreur d’avancer vers nous. On devait avoir l’air inoffensives tellement on se marrait. Cat planquait son flingue dans le dos. Quand le gros a essayé de m’attraper elle lui a mis une balle entre les deux yeux.

Le résultat nous a dessoûlées d’un coup. On avait du sang et des bouts de Norman plein les vêtements. J’ai vomi avec mon bas sur la tête. Ça nous a pas fait rire cette fois. Et puis on a entendu une voix d’homme qui criait « Les mains en l’air ! » J’ai arraché mon bas pour pas étouffer et j’ai revomi. La villa de Norman était surveillée à distance par une agence de sécurité. L’alarme a fonctionné mais lorsqu’un des gardes a regardé les moniteurs et nous a vues en train d’escalader son portail, c’était trop tard. Le temps qu’ils arrivent, le gros était rétamé.
Les vigiles nous ont menottées et ils ont appelé les flics. Ils nous ont fait attendre dehors tellement on puait. Avant de partir au poste, j’ai aperçu une jolie fille en peignoir qui m’a fait un clin d’œil. C’était sa femme, une Ukrainienne que ce brave Norman avait gagnée au poker. On a appris plus tard qu’elle était restée cachée sous le lit quand elle a entendu le coup de feu.
Cinq et quinze ans de prison, c’est ce qu’on a pris. Il paraît qu’on s’en est bien tirées. On avait rassemblé toutes nos économies pour se payer un bon avocat qui nous a conseillé de plaider le coup de folie. Ça se défendait, surtout quand le jury a vu la vidéo de sécurité prise chez Norman. On y voyait deux dingues en train de tituber avec des bas sur le visage et en pleine crise de rires. Notre avocat a bien mis l’accent sur le fait que monsieur Norman Bavay – même son nom était ridicule — avait ruiné nos carrières. J’ai beaucoup aimé son speech à ce moment-là. Il a énuméré les préjudices et terminé en beauté en décrivant les films pornos tournés à notre insu et diffusés sur le web. 
Le témoignage d’Alyosha, la veuve de Norman, a aussi joué en notre faveur. Elle a raconté la maltraitance, les putes qu’il ramenait à la maison, les partouzes auxquelles elle était forcée de participer… C’est tout juste si elle ne nous a pas remerciées de l’avoir débarrassée de ce connard.Je tire mes cinq ans au Centre pénitentiaire de Rennes. J’apprends l’anglais, je fais un peu de sport et je bosse tous les jours dans un atelier de couture. Je gagne une misère mais ça m’occupe. Et puis, quand j’ai deux minutes j’écris un scénario dans ma tête. C’est mon secret pour tenir. Si Cat était là, je lui en parlerais mais je ne sais même pas où elle a été écrouée. Dès que je serai libérée je partirai à sa recherche.
Fred a été correct, comme toujours, il m’a pas laissée tomber après ma condamnation. Il a demandé un droit de visite et il vient me voir tous les mois. Je sais qu’il fait ça pour Nils, même s’il m’a fait comprendre qu’il faudrait du temps pour que le gosse me pardonne, qu’il fallait patienter… C’est ce que je fais. Je passe ma vie à patienter, à penser à mon Nils et à ses solos de guitare foireux.Dehors, la lune a disparu. Il n’est que quatre heures mais je sais que je n’arriverai plus à me rendormir. Je balance Rebel Rebel, je monte le son. Dans ses habits de lumière Bowie sautille autour du lit. Il entame un strip-tease de folie et vient se frotter contre moi… Hot tramp, I love you so !


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Moi j’ai déjà ma petite idée.

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