PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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PREMIÈRES LIGNE #69, Assurance sur la mort, James M. Cain

PREMIÈRES LIGNE #69

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Assurance sur la mort,

James M. Cain

Assurance sur la mort

Séduit par la troublante Phyllis Dietrichson, l’agent d’assurance Walter Neff conspire avec elle le meurtre de son mari après lui avoir fait signer une police prévoyant une indemnité pharaonique en cas de mort accidentelle. Évidemment, la compagnie d’assurance va suspecter la fraude, mais Walter et Phyllis sont intelligents, déterminés et totalement sans scrupules. Le crime parfait existe-t-il ? Peut-on vraiment échapper à une vie rangée pour éprouver grand frisson aux côtés d’une femme fatale ?

Chapitre 1

C’EST en me rendant à Glendale pour ajouter trois nouveaux chauffeurs de camion sur le contrat d’un brasseur de bière, que je me suis souvenu de cette police à renouveler vers Hollywoodland. J’ai décidé d’aller y faire un tour. Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. C’était une construction de style espagnol, comme toutes celles qu’on voit en Californie, avec des murs blancs, un toit de tuiles rouges et un patio sur un des côtés. Elle avait été construite de guingois. Le garage se trouvait sous la maison, au-dessus il y avait le rez-de-chaussée et le reste était étalé sur le flanc de la colline, là où on avait pu le caser. Un escalier en pierre menait à la porte d’entrée, j’ai garé la voiture et gravi les marches. Une domestique a passé la tête dans l’entrebâillement.

— Est-ce que M. Nirdlinger est là ?

— Je ne sais pas, monsieur. Qui le demande ?

— Monsieur Huff.

— Et c’est à quel sujet ?

— Affaire personnelle.

Entrer chez quelqu’un est ce qu’il y a de plus dur dans mon boulot, et pas question de révéler le motif de votre visite avant l’heure.

— Je suis désolée, monsieur, mais je n’ai pas le droit de laisser entrer les gens tant qu’ils n’ont pas dit ce qu’ils veulent.

Voilà le genre de difficulté qu’on rencontre parfois. Si je répétais à nouveau qu’il s’agissait d’une “affaire personnelle”, je donnais l’impression d’avoir quelque chose à cacher, ce qui produit un mauvais effet. Si j’avouais ce qui m’amenait vraiment, je m’exposais à ce que redoutent tous les agents d’assurances, à savoir que cette femme revienne m’annoncer : “Monsieur n’est pas là.” Si je proposais d’attendre, je me mettais en position d’infériorité, et ça n’a encore jamais facilité la signature d’un contrat. Dans ce métier, pour faire affaire, il faut entrer. Une fois que vous êtes entré, ils sont obligés de vous écouter, et on peut assez bien juger de la qualité d’un agent à la vitesse à laquelle il se retrouve assis sur le canapé du salon, avec d’un côté son chapeau et de l’autre ses petites fiches.

— Je vois. J’ai dit à M. Nirdlinger que je passerais, mais… tant pis. J’essaierai peut-être de m’arrêter à un autre moment.

C’était vrai, d’une certaine façon. Pour ces histoires d’automobiles, on s’engage toujours à prévenir les clients avant un renouvellement, sauf que ça faisait un an que je ne l’avais pas vu. Je me suis donné l’air d’un vieil ami, et un vieil ami pas très content de l’accueil qu’on lui réservait. Ça a marché. Le visage de la domestique affichait une réelle inquiétude.

— Bon… entrez, s’il vous plaît.

Si j’avais déployé autant d’énergie à rester à l’écart de cette maison, cela m’aurait peut-être mené quelque part.

J’AI balancé mon chapeau sur le canapé. On a beaucoup insisté sur cette salle de séjour, et plus particulièrement sur ces “rideaux rouge sang”. Moi, ce que j’ai vu, c’est un salon qui ressemblait à tous les autres salons de Californie, peut-être un peu plus luxueux que la moyenne, mais rien qu’un grand magasin lambda ne puisse livrer avec un seul camion, installer en une matinée avant de valider le crédit l’après-midi même. Le mobilier était espagnol, du genre joli à voir et inconfortable à utiliser. Le tapis était un de ces grands rectangles qu’on aurait dit mexicain s’il n’avait pas été fabriqué à Oakland, en Californie. Les rideaux rouge sang étaient bien là, mais ils ne signifiaient rien. Toutes ces maisons de style espagnol ont des rideaux en velours rouge fixés sur des tringles en fer, avec en général des tentures assorties accrochées aux murs. Ici, entre la tapisserie reproduisant un blason au-dessus de la cheminée et celle figurant un château au-dessus du canapé, rien ne dérogeait à la règle. Quant aux deux autres côtés de la pièce, c’étaient des fenêtres et l’entrée du hall.

— Oui ?

Une femme se tenait là. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle avait peut-être trente et un ou trente-deux ans, un visage doux, des yeux bleu clair et des cheveux blond cendré. Elle était petite et portait un ensemble d’intérieur bleu. Elle avait l’air fatiguée.

— Je souhaitais voir M. Nirdlinger.

— Monsieur Nirdlinger est absent pour le moment, mais je suis madame Nirdlinger. Puis-je vous aider ?

Il ne me restait plus qu’à cracher le morceau.

— Oh, non, je ne crois pas, madame Nirdlinger, vous êtes gentille. Je m’appelle Huff, Walter Huff, de la General Fidelity of California. La couverture automobile de M. Nirdlinger expire dans moins de quinze jours et j’avais promis de le lui rappeler, alors je me suis dit que je passerais le voir. Mais je n’avais certainement pas l’intention de vous déranger à ce sujet.

— La couverture ?

— L’assurance. C’est à tout hasard que je me suis arrêté ici en plein milieu de la journée, il se trouve que j’étais dans le quartier, alors je me suis dit, tant qu’à faire… À votre avis, quel serait le bon moment pour rendre visite à M. Nirdlinger ? Vous pensez qu’il pourrait m’accorder quelques minutes juste après le dîner, afin que je n’empiète pas sur sa soirée ?

— Quel genre d’assurance a-t-il souscrit ? Je devrais le savoir, mais je n’y prête pas trop attention.

— Nous sommes tous pareils, j’imagine, personne n’y prête trop attention jusqu’à ce qu’un malheur arrive. Il a l’offre habituelle : collision, incendie, et également vol et responsabilité civile.

— Ah, oui, bien sûr.

— Ce n’est qu’une formalité, mais il devrait s’en occuper assez vite, de façon à rester couvert.

— Ça ne me regarde pas, cependant je sais qu’il s’est intéressé à l’Automobile Club. À leur assurance, je veux dire.

— Il est membre ?

— Non. Cela fait une éternité qu’il songe à adhérer, sans jamais se décider. Mais le représentant du club est venu ici et il a mentionné leur assurance.

— Il n’y a pas mieux que l’Automobile Club. Ils sont rapides, généreux pour ce qui est des dédommagements et d’une courtoisie inébranlable. Je n’ai pas la moindre critique à émettre à leur sujet.

Voilà un truc qu’on apprend. Ne jamais dire du mal de la concurrence.

— Et puis c’est moins cher.

— Pour les membres.

— Je croyais que seuls les membres pouvaient souscrire.

— Je m’explique. Quand un homme compte adhérer à l’Automobile Club de toute façon – pour l’assistance en cas de panne, pour la gestion des contraventions, ce genre de choses –, s’il prend également leur assurance, oui, elle lui coûtera moins cher. C’est indiscutable. Mais, s’il adhère au club rien que pour l’assurance, à partir du moment où il ajoute à la prime les seize dollars de frais d’adhésion, ça lui revient plus cher. Tout bien pesé, je peux encore permettre à M. Nirdlinger de réaliser quelques économies non négligeables.

Elle a continué de discuter, et je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer. Mais, quand vous vendez à autant de gens que moi, vous ne vous fiez pas à ce qu’ils racontent. C’est votre instinct qui vous dit si l’affaire se présente bien ou non. Au bout d’un moment, j’ai su que cette femme n’en avait rien à faire de l’Automobile Club. Son mari, oui, peut-être, mais elle non. Elle avait autre chose en tête, et toute cette discussion n’était rien qu’une manœuvre dilatoire. J’étais prêt à parier qu’elle allait me proposer de partager la commission, histoire d’empocher un billet de dix à l’insu du mari. C’est très courant. Je me demandais simplement ce que j’allais lui répondre. Un agent respectable ne se compromet pas dans ce genre d’entourloupe, sauf que, en la regardant arpenter la pièce, j’ai vu un détail que je n’avais pas encore remarqué. Sous son pyjama bleu se mouvait une forme qui avait de quoi rendre un homme dingue, et je n’étais pas sûr d’être très convaincant lorsqu’il allait falloir expliquer la rigueur éthique qu’impose le métier d’assureur.

Mais, soudain, elle a planté ses yeux sur moi et j’ai senti un frisson me remonter le long du dos jusqu’à la racine des cheveux.

— Vous proposez des assurances accidents ?

Peut-être que vous n’y voyez pas le sens que moi j’y ai vu. Premièrement, l’assurance contre les accidents, ça se vend, ça ne s’achète pas. Les gens vous demandent des polices contre les incendies, contre les cambriolages, même sur la vie, mais jamais contre les accidents. Ce produit-là, il se vend quand les agents se démènent pour le vendre, ça paraît donc bizarre si c’est le client qui aborde lui-même le sujet. Deuxièmement, lorsqu’il y a un truc pas net, l’assurance accidents est la première chose à laquelle on pense. Par rapport à ce qu’il coûte, c’est de loin le contrat qui donne le droit aux plus grosses indemnités. Et c’est la seule police qui puisse être souscrite sans que l’assuré lui-même en sache rien. Aucune visite médicale n’est nécessaire. Pour celle-là, tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent, et il y a pas mal d’hommes qui se baladent aujourd’hui sans se douter que, pour leurs proches, ils valent plus morts que vivants.

— Nous proposons toutes sortes d’assurances.

Elle s’est remise à me parler de l’Automobile Club, et j’ai essayé de ne pas trop fixer mes yeux sur elle, sans succès. Puis elle s’est assise.

— Souhaiteriez-vous que j’en discute avec M. Nirdlinger, monsieur Huff ?

Pour quelle raison voudrait-elle discuter de son assurance avec lui, plutôt que de me laisser m’en charger ?

— Pourquoi pas, madame Nirdlinger.

— Cela ferait gagner du temps.

— Et le temps est important. Votre mari devrait s’en occuper sans tarder.

C’est là qu’elle m’a une fois de plus déconcerté :

— Quand nous aurons fait le point, lui et moi, alors vous pourrez le voir. Demain soir, ça vous serait possible ? Mettons vers sept heures et demie ? Nous aurons terminé de dîner.

— Demain soir me va très bien.

— Parfait, je vous attendrai.

Je suis monté dans ma voiture furieux de me montrer aussi stupide juste parce qu’une femme m’avait lancé un regard un peu appuyé. De retour au bureau, j’ai découvert que Keyes me cherchait. Keyes, c’est le chef du service Indemnisation, et l’homme au monde avec lequel il est le plus fatigant de traiter. Impossible de lui dire une chose aussi innocente que “on est mardi” sans qu’il aille consulter le calendrier, puis vérifier que c’est bien celui de cette année et pas de la précédente, puis s’enquérir de la société qui l’a imprimé, puis s’assurer que leur calendrier ne contredit pas celui du World Almanac. Autant d’efforts inutiles devraient l’aider à rester mince, pourrait-on croire, mais non. Les années passent et il devient de plus en plus gros, de plus en plus irritable, toujours à se disputer avec d’autres services au sein de la compagnie, à rester assis le col ouvert sans rien faire d’autre que transpirer, chercher querelle, argumenter, jusqu’à ce que le simple fait d’être dans la même pièce que lui vous file le tournis. Mais il n’a pas son pareil pour flairer une demande d’indemnisation bidon.

Dès que je suis entré, il s’est levé et s’est mis à rugir. Il s’agissait d’un contrat que j’avais préparé six mois plus tôt pour un camion que le propriétaire venait de brûler dans l’espoir de toucher un dédommagement. J’ai interrompu Keyes à la première occasion.

— Pourquoi vous râlez contre moi ? Je me souviens de ce dossier. Et je me rappelle clairement avoir attaché une note à cette demande de souscription au moment de l’envoyer, expliquant que je pensais qu’on devait faire une enquête approfondie sur ce bonhomme avant d’accepter de le couvrir. Sa tête ne me disait rien qui vaille, alors pas question que je…

— Walter, ce n’est pas contre vous que je râle. Je sais que vous avez réclamé une enquête. J’ai votre note ici même, sur mon bureau. C’est ça que je voulais vous dire. Si les autres services de cette compagnie faisaient preuve ne serait-ce que du quart de votre bon sens…

— Ah.

Du Keyes tout craché, même quand il avait quelque chose de gentil à vous dire, il fallait qu’il commence par vous mettre en rogne.

— Et écoutez ça, Walter. Non seulement ils ont validé le contrat sans se soucier une seule seconde de votre note, mais, après que le camion a brûlé avant-hier, malgré cet avertissement qu’ils avaient sous les yeux, eh bien ils auraient approuvé la demande d’indemnisation du type si cet après-midi je n’avais pas envoyé une dépanneuse, fait déplacer l’engin et découvert un tas de copeaux sous le moteur, prouvant qu’il avait lui-même mis le feu.

— Vous l’avez coincé ?

— Oh oui, il est passé aux aveux. Demain matin il plaidera coupable devant le juge, point final. Mais là où je veux en venir, c’est que si vous, rien qu’en voyant le type, vous avez pu avoir des soupçons, comment est-il possible qu’eux n’en aient eu aucun ? Oh, et puis zut, c’est sans espoir. Je voulais simplement que vous soyez au courant. Je vais envoyer une note à Norton. Je me dis que c’est une affaire à laquelle le président de cette compagnie devrait peut-être s’intéresser. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, si le président de cette compagnie avait des…

Il s’est interrompu, et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre. Keyes était un des vestiges de l’époque du vieux Norton, le fondateur de la société, et il n’avait pas une haute opinion du jeune Norton, qui avait succédé à son père à la mort de ce dernier. Le jeune Norton ne faisait jamais rien correctement, à en croire Keyes, et tous les employés craignaient qu’il ne les embrigade dans ce conflit. Si Norton junior était l’homme avec lequel nous devions traiter, soit, autant ne pas se faire mal voir de lui à cause de Keyes. Impassible, je n’ai pas relevé sa petite pique. Je ne savais même pas de quoi il parlait.

LORSQUE je suis retourné dans mon bureau, Nettie, ma secrétaire, était sur le point de partir.

— Bonne soirée, monsieur Huff.

— Bonne soirée, Nettie.

— Ah, j’ai mis un mot sur votre bureau, à propos d’une Mme Nirdlinger. Elle a appelé il y a dix minutes environ pour dire qu’il valait mieux que vous ne passiez pas demain soir, concernant ce renouvellement de police. Elle vous recontactera pour vous proposer un autre rendez-vous.

— Ah, merci.

Nettie s’en est allée, et moi je suis resté à regarder son mot. J’ai pensé au genre d’avertissement que j’allais joindre à cette demande de souscription-là quand je la recevrais – pour peu que je la reçoive un jour.

Pour peu que j’en joigne un.

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PREMIÈRES LIGNE #67, Octobre-Soren Sveistrup

PREMIÈRES LIGNE #67

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Le livre en cause

Octobre, Soren Sveistrup

MARDI 31 OCTOBRE 1989

1

Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. Mais cette fois, il était plutôt content de la diversion. Il a bien sûr commencé par demander au poste de garde qu’on prévienne Ørum chez lui ainsi que sur son deuxième lieu de travail, au débarcadère du ferry-boat, mais comme le fermier ne répondait ni à un endroit ni à l’autre, il a pris la route.

Marius a enfin trouvé de la variété danoise. Le refrain du « Canot rouge pétard » éclate dans l’habitacle de la vieille Ford Escort et il monte encore le son. Il profite avec délice de l’automne et du plaisir de conduire. De la forêt avec ses belles couleurs rouges, jaunes et brunes mélangées au vert des conifères. Les premières parties de chasse de la saison le réjouissent d’avance. Il baisse sa vitre, lève la tête pour voir les cimes des arbres éclaboussées de soleil et, pendant quelques instants, oublie son âge.

À la ferme, la cour est déserte. Il descend de voiture et claque la portière en se disant qu’il y a bien longtemps qu’il n’est pas venu jusqu’ici. La vieille exploitation est mal entretenue. Les fenêtres de l’étable ont plusieurs vitres cassées, la chaux sur les murs se détache par endroits et le portique abandonné, au milieu de la pelouse trop haute, semble écrasé par les grands châtaigniers qui s’élèvent tout autour de la ferme. La cour en terre battue est jonchée de feuilles et de châtaignes qui craquent sous ses pieds. Il avance jusqu’au perron et frappe à la porte.

Personne ne vient lui ouvrir et il crie le nom d’Ørum plusieurs fois. En vain. Il ne voit aucun signe de vie nulle part et décide de laisser un mot qu’il griffonne sur son bloc avant de le glisser dans la boîte aux lettres. Au-dessus de lui, deux corbeaux survolent la cour et vont se poser derrière le vieux Massey Ferguson qui rouille devant le hangar. Marius a fait tout ce chemin pour rien et à présent, il va devoir aller jusqu’au débarcadère pour parler au fermier Ørum. Mais sa contrariété ne dure qu’un instant car en rejoignant sa voiture, il lui vient une idée. Marius n’a jamais d’idées de ce genre et il se dit qu’il n’a pas perdu son temps, avec ce détour. Pour faire passer la pilule, il va proposer à sa femme un petit voyage à Berlin. Ils pourraient y aller une semaine, ou au moins un week-end, aussitôt qu’il pourra prendre un congé. Ils iraient en voiture, sentiraient le vent de l’histoire et cette nouvelle époque en marche, ils iraient manger des knödelset de la choucroute, comme du temps où ils étaient partis, il y a si longtemps déjà, faire du camping à Harzen avec les enfants. Une fois à sa voiture, Marius découvre pourquoi les corbeaux sont allés se poser derrière le tracteur. Ils sautillent allègrement sur une masse livide et informe. En s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit du cadavre d’un cochon. Les yeux sont morts, mais le corps tremble et tressaute comme pour faire fuir les charognards qui picorent sa chair à travers l’orifice de la balle qui lui transperce la nuque.

Marius entre dans la maison. Le vestibule est plongé dans le noir. Il sent une forte odeur 

d’humidité et de moisissure mêlée à un autre effluve qu’il ne parvient pas à identifier sur le moment.

« Ørum, tu es là ? C’est la police. »

Personne ne lui répond, mais il entend l’eau couler quelque part dans la maison et se rend dans la cuisine. La fille doit avoir 16 ou 17 ans. Elle est encore à table et ce qui reste de son visage criblé de balles baigne dans son assiette de porridge. Par terre, sur le sol recouvert de linoléum, gît le cadavre de son frère, adolescent également, mais un peu plus âgé. Il a reçu une balle en pleine poitrine et sa nuque appuyée contre la porte du four forme un angle étrange. Marius se fige. Il a déjà vu des cadavres, bien sûr, mais jamais il n’a été confronté à une scène de ce genre, et il reste paralysé plusieurs secondes avant de pouvoir sortir son arme de service de l’étui pendu à sa ceinture.

« Ørum ? »

Marius ressort de la cuisine, appelant le fermier, arme au poing. Toujours pas de réponse. Il trouve le corps suivant dans la salle de bains et cette fois, il doit mettre la main sur sa bouche pour ne pas vomir. L’eau continue à couler du robinet de la baignoire pleine de sang qui déborde sur le sol carrelé vers la grille d’évacuation. Une femme nue, qui doit être la mère, est couchée par terre dans une position improbable. Un bras et une jambe ont été séparés du torse. Plus tard, dans le rapport d’autopsie, il sera noté qu’elle a été découpée à la hache, à coups répétés. D’abord dans la baignoire, et ensuite sur le sol où elle rampait pour essayer de s’échapper. Il sera écrit aussi qu’elle a tenté de se protéger avec ses mains et ses pieds, qui montrent de nombreuses lésions défensives. Sa figure est méconnaissable parce qu’on lui a défoncé le crâne à coups de hache.


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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

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PREMIÈRES LIGNE #65, Ultricem Angelus de Nelly Topscher

PREMIÈRES LIGNE #65

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Ultricem Angelus de Nelly Topscher

Chapitre 1

Le bruit lancinant de l’eau qui gouttait dans une petite bassine en porcelaine sortit le prisonnier de sa torpeur. Cette eau, venant de l’extérieur qu’il entendait depuis des jours, le rendait fou. Il ne savait pas où il se trouvait ni depuis combien de temps il était retenu. Tout ce qu’il pouvait affirmer face à ce goutte-à-goutte c’est que, dehors, il devait pleuvoir.

Recroquevillé sur son lit de fortune, il était frigorifié. La mince couverture qu’il avait sur lui ne suffisait pas à bloquer le froid et la forte humidité de la pièce. Il grelottait et se sentait vraiment épuisé.

Son attention fut attirée par la porte. Il regarda la poignée s’abaisser. Depuis son enlèvement, il accueillait la venue de son ravisseur dans l’obscurité à laquelle ses yeux s’étaient accommodés. Il n’entendait que le souffle de son geôlier lorsqu’il déposait le frugal plateau-repas qu’on lui offrait. Le temps d’avaler sa maigre pitance, la pièce était simplement éclairée par une lampe que la silhouette emportait avec elle quand elle venait reprendre le plateau.

Aujourd’hui, il put détailler un peu mieux cette apparition drapée dans un long manteau noir, tenant la lampe qui éclairait la pièce devenue désormais son quotidien.

Il releva la tête vers le visage de celui qui le retenait ici. Il tomba sur un masque argenté de style vénitien. Le contraste entre la clarté de ce visage et la noirceur du manteau qui couvrait le corps était effrayant.

— Tu sais qui je suis ? demanda la voix derrière le masque.

L’artifice déformait la voix et rendait la vision encore plus angoissante pour l’homme exténué physiquement comme psychologiquement. Il réprima un frisson. Il ne sut dire si c’était de froid ou de peur.

— Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que je fais là !

— Et si je te montre cette photo, tu retrouves la mémoire ?

La voix joignit le geste à la parole et sortit de sous son large manteau une vieille photo jaunie.

Il fixa le cliché et, d’un coup, il reconnut qui étaient les deux jeunes gens qui posaient, un petit sourire crispé aux lèvres.

— Ah, je vois que tu te souviens !

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quinze ans, en effet.

— Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ces jeunes.

— Ils se sont suicidés à cause de ce que tu leur as fait.

— Quand j’ai quitté le village, ils étaient encore vivants !

L’homme regretta aussitôt sa phrase. Il venait quasiment d’avouer qu’il avait quelque chose à voir avec ces jeunes adolescents.

— Ils ont vécu quelques années après ton départ, mais le souvenir de toi et de tes actes a scellé leur mort.

— Je n’ai jamais voulu leur faire du mal.

Le masque argenté ricana.

— Non, bien sûr. Tu voulais juste être gentil avec eux, surtout avec cette fille.

Le prisonnier commença à pleurer.

— Je…suis…désolé, geignit-il pitoyablement.

— L’heure n’est plus aux regrets. L’heure est venue de payer pour ton crime.

— J’ai payé pour cela.

— Pas assez.

— Pardonnez-moi mon père, commença à ânonner l’homme, tremblant.

Le masque éclata de rire en écoutant la prière à peine chuchotée désormais par son détenu.

— Prie toute la journée. Ce soir, tu seras libre.

L’homme releva son visage vers la silhouette noire, surpris par ces paroles. Sur un dernier regard qu’il devina, la silhouette noire tourna les talons et le laissa seul.

La journée lui parut une éternité. Il pria beaucoup pour recouvrer sa liberté et se remémora ce passé qui lui était aujourd’hui reproché.

Le masque revint bien plus tard. Il toisa en silence l’homme un long moment.

— Dégage, lui intima-t-il.

L’homme, surpris, ne bougea pas. Son geôlier le tira violemment par le bras de sa main gantée.

— Sors ! J’en ai fini avec toi.

L’homme se leva enfin et se dirigea vers la porte. Il ne comprenait plus rien. À quoi bon l’avoir séquestré si c’était pour le laisser partir ?

Il décida de se raccrocher à cette promesse de liberté et se mit à courir comme un fou vers l’extérieur. Il ne voulait pas prendre le risque que l’autre change d’avis.

Une fois dehors, il se retrouva dans un petit bois. Il avait été emprisonné dans une sorte de cabane en pierre. C’est tout ce qu’il remarqua avant de commencer à courir. Il devait fuir ce fou qui l’avait gardé prisonnier.

Le masque le regarda s’éloigner sur le pas de la porte. Sur le côté gauche du cabanon, un couinement lui rappela la présence de son arme destructrice. Il posa sa main gantée sur la tête de son allié qui s’était approché.

— Tue-le, ordonna la silhouette sombre.

Elle fixa son ami se mettre à courir. Elle compta dans sa tête et releva son masque pour profiter de la fraîcheur. Un sourire perfide naquit sur son visage au moment où un hurlement jaillissait au loin dans le bois.

Une chouette hulula et s’envola. Le silence retomba et l’ange vengeur s’avança dans la noirceur du bois à la rencontre de son compagnon de quête. Ils avaient encore une fois mené leur mission à bien.

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PREMIÈRES LIGNE #64

PREMIÈRES LIGNE #64

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Loin du réconfort, de Gilles Vidal

1) Moi c’est Ivana, c’est quand tu veux, m’avait-elle dit en notant son numéro de téléphone sur ma main avec un Bic. Elle était juste devant moi dans la queue de la supérette et n’avait cessé de se retourner pour me lancer des regards pointus auxquels j’avais répondu. Puis elle s’en était allée avec son sac bourré d’emplettes en me gratifiant d’un dernier sourire prometteur. J’avais serré le poing comme un orpailleur méfiant sur une pépite C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Ça ressemblait exactement à ce même jour béni à marquer d’une pierre blanche où j’ai ouvert pour la première fois un livre de Richard Brautigan. Et même si ça ne sert à rien de revenir en arrière, que ça ne fait qu’amplifier le mal, les remords et tout le reste, je sais que je rabâcherai encore et encore les circonstances de cette parenthèse qui a éclairé ma vie.

2) Alors que je rumine ces souvenirs comme un vieil édenté son morceau de biscotte, dehors il s’est mis à geler autant que dans le cœur de Josef Mengele. Pourtant, à bien y regarder, le soleil rougeoyant qui est en train de sombrer à l’horizon pourrait faire croire que l’été est toujours là, mais il n’en est rien, même si cette vision me procure de subtiles et mélancoliques émotions qui me racontent une histoire de chaleur, de sable et de mer où des corps parcourus par une brise légère se frôlent sans jamais oser se toucher. J’ai mis la climatisation au maximum, mais comme cela fait trois ans au moins que je n’ai pas changé le filtre à particules, j’imagine que, en plus de la pollution qui a dû se libérer ou bien se contenir, quelque chose s’est enrayé dans le mécanisme (en fait je n’y connais rien à ces engins). Je n’y connais rien en aucun engin. Aucun. C’est comme pour le bricolage, trop maladroit, je suis capable de transformer la plus petite des avaries en catastrophe ; je préfère m’abstenir. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que cette climatisation a vraiment du mal à maintenir une température de dix-sept, dix-huit degrés (à tout casser) dans l’habitacle. Ce dernier est actuellement empli du violon débridé de David Oïstrakh exécutant de ses coups d’archet, affranchis des contingences techniques, le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. C’était un des CD préférés de ma mère. Moi, je préfère largement ses concertos pour piano. Mais il est vrai que j’ai toujours eu une attirance pour le piano, dont j’ai eu la chance de tâter, jeune, grâce à la mansuétude de notre voisine. Elle m’avait pris en pitié quand elle m’avait un jour surpris en train de l’écouter jouer, mes yeux emplis d’étoiles. Même si je suis resté à un niveau très insuffisant.

3) Notre voisine, tiens. Celle qui jouait donc du piano et m’en apprenait les rudiments et plus encore. Qui s’appelait Valérie, qui était la meilleure amie de ma mère et qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Je ne voyais jamais son mari, qui de toute façon était taciturne, contemplatif, et évitait les gens, partant très tôt au travail le matin et rentrant très tard le soir. Elle habitait une maison plus grande que la nôtre, avec un jardin que je trouvais immense avec mes yeux d’enfant. Il me semblait même gigantesque ce jardin avec tous ses arbres fruitiers, ses parterres de fleurs mystérieuses, ses bosquets feuillus, son potager, ses petits sentiers gravillonnés qui serpentaient au milieu de tout cela. J’y entrais souvent en catimini, demi courbé, mimant une sorte d’explorateur. J’y jouais à Luke Skywalker combattant les nervis de l’horrible Palpatine avec mon sabre laser à piles. J’y ai une fois planté (posé plutôt) une tente gonflable en forme de navire, reçue à Noël avec une panoplie de pirate. Souvent, Jim, le fox-terrier de Valérie, m’accompagnait. C’était un brave chien, un peu bébête sur les bords. On avait dû le bercer trop près du mur quand il était chiot. Valérie, qui ne travaillait pas, jouait du piano quatre à cinq heures par jour et s’occupait le reste du temps de la tenue de sa maison. Elle m’emmenait parfois le mercredi me promener en ville et faire les magasins, m’offrant à l’occasion une glace ou une pâtisserie, toute fière de m’avoir à ses côtés. Je n’avais pas réagi le jour où un commerçant avait cru que j’étais son fils. Ça l’avait rendue heureuse Valérie. Elle était blonde, très maigre, avait le visage osseux, et ses dents chevalines surgissaient hors de ses lèvres minces au moindre de ses sourires. Elle est morte à trente-trois ans d’un cancer foudroyant de la gorge alors qu’elle n’avait jamais tiré sur une cigarette de sa vie.

4) J’ai déjà parcouru une bonne centaine de kilomètres et d’ici une heure, si tout se passe bien, je serai normalement arrivé à destination. Le soleil est maintenant parti pour de bon. Mais il reviendra demain. J’en connais qui, eux, ne reviendront plus. Tandis que je conduis, les images me reviennent. C’était il y a déjà trois semaines mais il me semble à la fois que c’était hier et que cela s’est passé il y a de longs mois (je n’ai plus de notion de temps). J’étais assis sur la banquette arrière d’une voiture banalisée dont le gyrophare tournoyant produisait des flashs stroboscopiques bleus dans l’épaisseur de la nuit. J’étais encadré par deux policiers stoïques qui regardaient obstinément devant eux. Ils ne m’avaient pas une seule fois adressé la parole. Devant moi, la nuque rasée du conducteur attirait mon regard, je n’arrivais pas à m’en défaire, comme si ça avait été le point de fixation qu’aurait choisi pour moi un hypnotiseur. En tout cas, je ne regrettais pas d’avoir fui mon domicile. Ce que j’y avais trouvé en rentrant me hante encore et me hantera longtemps. Si ces policiers en civil ne me parlaient pas c’est, je pense, parce qu’ils ne m’appréciaient guère, même s’ils savaient au fond d’eux-mêmes que j’étais parfaitement innocent. La preuve en est qu’ils ne m’avaient pas passé les menottes, qu’ils ne m’avaient pas non plus mis la main sur la tête pour me faire entrer dans leur véhicule. Mais sans doute ne comprenaient-ils pas mon manque d’empathie, mes yeux secs. Comme si j’étais indifférent. Pourtant, s’ils avaient su ce que je ressentais à l’intérieur de moi-même, au plus profond de mes tripes, ils auraient caché un peu mieux leur mépris.

5) Le mépris. Le premier qui me vient à l’esprit est celui éprouvé lorsque ma mère m’a envoyé dans un pensionnat. Faut dire que, mauvais élève (préférant notamment mes lectures à celles qui m’étaient proposées) et auteur de frasques peu reluisantes (que j’aime mieux taire), je l’avais bien mérité. C’était une sorte de caserne parallélépipédique aux règlements rigides, où j’ai été accueilli le soir de mon arrivée par un étron bien chaud au fin fond de mon lit en portefeuille et les gloussements des autres pensionnaires enfouis sous leurs couvertures tout autour de moi. Sacrée humiliation. Je devais jouer au rugby moi qui préférais le foot, prenant au passage quelques mauvais coups de la part de rustres fils d’agriculteurs. J’étais aussi poursuivi par…

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PREMIÈRES LIGNE #63, L’élixir du diable de Raymond Khoury

PREMIÈRES LIGNE #63

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

L’élixir du diable de Raymond Khoury

Durango, vice-royauté de Nouvelle-Espagne

(Mexique actuel), 1741

Alvaro de Padilla se retrouva paralysé de frayeur quand ses visions disparurent et que ses yeux fatigués recommencèrent à voir normalement.

Le prêtre jésuite se demanda quel était ce monde d’où il venait d’émerger, un monde dont l’incertitude était à la fois terrifiante et curieusement exaltante. Il entendait sa respiration haletante siffler dans sa gorge, son coeur affolé battre à ses tempes. Puis ce qui l’entourait reprit lentement forme et apaisa son esprit. La paille de sa natte crissa sous ses doigts, confirmation qu’il était revenu de son voyage.

Sentant quelque chose d’étrange sur ses joues, il porta une main à son visage, découvrit qu’il était mouillé de larmes. Il s’aperçut ensuite que son dos aussi était mouillé, comme s’il s’était couché non sur une natte sèche mais dans une flaque d’eau. Il se demanda pourquoi. Il se dit que la sueur avait peut-être détrempé sa soutane mais, quand il se rendit compte que ses cuisses et ses jambes étaient également mouillées, il sut que ce n’était pas de la sueur.

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de lui arriver.

Lorsqu’il tenta de se redresser, il constata que son corps était vidé de toute énergie. Il avait à peine soulevé sa tête qu’elle lui sembla devenue de plomb. Il retomba sur sa natte.

— Reste allongé, lui conseilla Eusebio de Salvatierra. Ton esprit et ton corps ont besoin de temps pour se remettre.

Alvaro ferma les yeux mais ne parvint pas à arrêter l’onde de choc qui déferlait en lui.

Il n’aurait pas cru à tout cela s’il ne venait pas d’en faire l’expérience par lui-même. Une expérience déroutante, terrifiante et… stupéfiante. Une partie de lui avait peur rien que d’y songer, tandis qu’une autre partie aspirait à la revivre, là, tout de suite, à retourner dans l’impossible. Mais la partie sévère et disciplinée de son être ne tarda pas à écraser cette idée démente et à le ramener sur le chemin vertueux auquel il avait voué sa vie.

Il regarda Eusebio, prêtre lui aussi, dont le visage souriant était l’image même de la sérénité.

— Je reviendrai dans une heure ou deux, quand tu auras recouvré un peu de force, dit Eusebio avec un petit signe d’encouragement de la tête. Tu t’en es très bien tiré pour une première fois. Très bien, vraiment.

Alvaro sentit la peur s’insinuer de nouveau en lui.

— Que m’as-tu fait ?

Eusebio le contempla un instant d’un regard empreint de béatitude puis plissa le front.

— Je crains d’avoir ouvert une porte que tu ne pourras jamais plus refermer.

Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’ils étaient arrivés ensemble en Nueva España, prêtres ordonnés de la Société de Jésus, envoyés par leurs supérieurs de Castille poursuivre une tradition déjà longue à présent, qui consistait à établir des missions en terres inconnues afin de sauver les âmes des misérables indigènes égarés dans leur sombre idolâtrie et leurs coutumes païennes.

Une tâche difficile mais non sans précédents. Dans le sillage des conquistadors, des missionnaires franciscains, dominicains et jésuites s’aventuraient dans le Nouveau Monde depuis plus de deux cents ans. Après maintes guerres, maintes révoltes, un grand nombre de tribus indigènes avaient été soumises par les colonisateurs et assimilées aux cultures espagnole et mestiza, métisse. Mais il restait beaucoup à faire, beaucoup d’autres tribus à évangéliser.

Avec l’aide de certains des premiers convertis, Alvaro et Eusebio avaient établi leur mission dans une vallée couverte d’une épaisse forêt et nichée dans les plis des montagnes occidentales de la Sierra Madre, au coeur du pays wixaritari. Avec le temps, la mission se développait. Un nombre croissant de petites communautés vivant isolées dans la montagne et les défilés se joignaient à leur congregación. Les deux prêtres avaient noué des liens solides avec ces populations et, ensemble, Alvaro et Eusebio baptisèrent des milliers d’Indiens. Contrairement à ce qui se passait dans les autres « réductions » franciscaines, où les indigènes devaient adopter le mode de vie et les valeurs de l’Espagne, les deux prêtres suivirent la tradition jésuite en laissant les Indiens garder un grand nombre de leurs pratiques culturelles d’avant la conquête. Ils leur apprirent aussi à se servir d’une charrue et d’une hache, les initièrent à l’irrigation, à de nouvelles cultures, à la domestication des animaux, ce qui améliora considérablement leur économie de subsistance. Les deux hommes gagnèrent ainsi la gratitude et le respect des Indiens.

Cette réussite tint aussi au fait qu’à la différence d’Alvaro, homme exemplaire et raide, Eusebio se montrait chaleureux et sociable. Ses pieds nus et la simplicité de sa mise avaient incité les Indiens à l’appeler « Motoliana », « l’homme pauvre », et contre l’avis d’Alvaro il avait adopté ce nom. Son humilité, sa conversation prévenante, sa conduite irréprochable – autant d’illustrations des principes qu’il prêchait – inspiraient beaucoup les Indiens. Il acquit en outre rapidement une réputation de faiseur de miracles.

Cela commença quand, au cours d’une sécheresse qui menaçait de détruire les cultures, il recommanda aux indigènes de se rendre en procession solennelle, avec prières et vigoureuses flagellations, à l’église de la mission. Des pluies abondantes délivrèrent bientôt les Indiens de leurs craintes et assurèrent une récolte exceptionnellement bonne. Le miracle se répéta deux années plus tard, quand la région souffrit de pluies diluviennes. Le même remède vint à bout du fléau et la réputation d’Eusebio grandit. En même temps, des portes s’ouvrirent peu à peu.

Des portes qu’il aurait mieux valu garder fermées.

Lorsque les Indiens, méfiants à l’origine, commencèrent à s’ouvrir à lui, Eusebio se retrouva aspiré plus profondément dans leur monde. Ce qui avait débuté comme une mission se transforma en un voyage de découverte exempt du moindre préjugé. Il se mit à explorer les forêts et les gorges des montagnes menaçantes, s’aventura là où aucun Espagnol n’avait pénétré, rencontra des tribus qui accueillaient généralement les étrangers avec la pointe d’une flèche ou d’un javelot.

Il ne revint pas de son dernier voyage.

Près d’un an après la disparition d’Eusebio, Alvaro, redoutant le pire, se mit en route avec un petit groupe d’Indiens pour tenter de retrouver son ami.

Et voilà pourquoi ils étaient maintenant tous deux assis autour d’un feu sous le toit de chaume du xirixi – la maison ancestrale de Dieu – de la tribu et qu’ils discutaient de l’impossible.

— Il me semble que tu es plutôt devenu leur grand prêtre, je me trompe ?

Alvaro était encore bouleversé par son expérience et, bien que la nourriture eût redonné quelques forces à ses membres, que le feu l’eût réchauffé et eût séché sa soutane, il demeurait très agité.

— Ils m’ont appris plus que je ne pourrais leur apprendre, répondit Eusebio.

Les yeux d’Alvaro s’écarquillèrent de stupeur.

— Mais… Seigneur… tu… tu embrasses leurs méthodes, leurs idées blasphématoires, bredouilla-t-il, l’air effrayé, les sourcils pesant sur ses yeux. Ecoute-moi. Tu dois mettre un terme à cette folie. Tu dois quitter cet endroit et revenir à la mission avec moi…

Eusebio regarda Alvaro et fut au désespoir. Certes, il était heureux de revoir son vieil ami et ravi d’avoir partagé sa découverte avec lui, mais il se demandait s’il ne venait pas de commettre une énorme erreur.

— Je suis désolé, je ne peux pas, dit-il d’un ton calme. Pas encore.

Il ne pouvait pas expliquer à son ami qu’il avait encore beaucoup à apprendre de ce peuple. Des choses que, même en rêve, il n’aurait pas crues possibles. Il avait été étonné de découvrir – lentement, peu à peu, malgré ses idées préconçues et ses convictions profondément enracinées – que les Indiens avaient des liens très forts avec la terre, avec les êtres vivants avec qui ils la partageaient, avec l’énergie qui en émanait. Il leur avait parlé de la création du monde, du paradis et de la chute de l’homme. De l’Incarnation et de l’Expiation. Ils avaient partagé avec lui leurs propres visions du monde et ce qu’il avait entendu l’avait sidéré. Pour ses hôtes, les royaumes de la mystique et du réel étaient entrelacés. Ce qui lui semblait normal, ils le trouvaient surnaturel. Et ils acceptaient comme normal – comme la vérité – ce qui lui apparaissait comme une pensée magique.

Au début.

Il avait maintenant changé d’avis.

Les sauvages étaient nobles.

— Absorber leurs breuvages sacrés m’a ouvert de nouveaux mondes, dit-il à Alvaro. Ce que tu viens d’éprouver n’est que le début. Tu ne peux pas t’attendre à ce que je tourne le dos à une telle révélation.

— Tu le dois, insista Alvaro. Rentre avec moi. Tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Et nous n’en parlerons plus jamais.

Eusebio sursauta de surprise.

— Ne plus en parler ? Mais c’est uniquement de ça que nous devons parler. Nous devons l’étudier, le comprendre, le maîtriser, afin de pouvoir le rapporter chez nous et le partager avec les nôtres.

La stupéfaction envahit le visage d’Alvaro.

— Le rapporter ? ! rétorqua-t-il, crachant les mots comme du poison. Tu veux parler aux gens de ce… de ce blasphème ? !

— Ce blasphème peut nous apporter la lumière.

Alvaro fut indigné.

— Eusebio, prends garde, fit-il d’une voix sifflante. Le diable a planté ses griffes en toi, avec son élixir. Tu risques de te perdre, mon frère, et je ne peux rester sans réagir et le permettre, ni pour toi ni pour aucun autre membre de notre foi. Je dois te sauver.

— J’ai déjà franchi les portes du Ciel, vieil ami, répondit Eusebio avec sérénité. Et d’où je suis, la vue est magnifique.

Il fallut cinq mois à Alvaro pour faire parvenir un message à l’archevêque et au vice-roi résidant à Mexico, recevoir leur réponse et rassembler ses hommes, de sorte que c’était l’hiver quand il s’aventura de nouveau dans les montagnes à la tête d’une petite armée.

Munie d’arcs, de flèches et de mousquets, la troupe mêlant Espagnols et Indiens grimpa les contreforts de la sierra par des sentiers accidentés, escarpés, couverts d’épais buissons. Les torrents hivernaux avaient coupé les pistes qui serpentaient sur le flanc de la montagne et des branches poussant à l’horizontale en travers du chemin rendaient la progression encore plus difficile. On les avait mis en garde contre les pumas, les jaguars et les ours qui peuplaient la région, mais les seules créatures vivantes qu’ils rencontrèrent furent les vautours voraces zopilotes qui planaient au-dessus d’eux en attendant un banquet sanglant, et les scorpions qui hantaient leur sommeil agité.

A mesure qu’ils montaient, le froid devenait plus vif. Les Espagnols, habitués à un climat plus chaud, souffraient terriblement. Ils passèrent les journées à lutter contre les pentes rocheuses humides et les nuits à attiser leurs feux de bivouac, jusqu’à ce qu’ils approchent enfin de la forêt dense enveloppant le village où Alvaro avait laissé Eusebio.

A leur surprise, ils découvrirent que les sentiers sinuant entre les arbres étaient barrés par d’énormes troncs manifestement abattus par les indigènes. Craignant une embuscade, le commandant de la troupe ordonna à ses hommes de ralentir l’allure. Après trois semaines d’efforts et de tourments, ils atteignirent le village.

Il n’y avait plus personne.

Les Indiens et Eusebio avaient disparu.

Alvaro ne renonça pas. Il exhorta ses hommes à continuer, les éclaireurs indigènes suivant les traces de la tribu à travers la montagne jusqu’à ce qu’ils parviennent, au quatrième jour, devant une profonde barranca au fond de laquelle coulait une rivière grondante. Une corde et un pont en bois enjambaient naguère le ravin.

Ils avaient été coupés.

Il n’y avait aucun autre moyen de traverser.

Consumé de rage et de désespoir, Alvaro fixait les cordes qui pendaient au bord du précipice.

Il ne revit jamais son ami.

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Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

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Premières lignes #60, De soleil et de sang, Jérôme Loubry


PREMIÈRES LIGNE #60

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De soleil et de sang de Jérôme Loubry

Haïti, 11 janvier 2010

La maison se dressait vers le ciel, brisant l’horizon chaotique dessiné par les misérables habitations en parpaing et en tôle du quartier. Tel le mausolée d’une divinité païenne érigé au centre d’un village, la « Tombe joyeuse » défiait la nature et le temps. Le bleu métallique de la pleine lune enveloppait son architecture d’une lueur bienveillante, de celles que seules des complices muettes et éternelles peuvent partager. Les caresses soyeuses de l’astre firent apparaître des ombres sur les surfaces planes de ses façades. Elles se glissèrent à travers les piliers du garde-corps, s’immiscèrent au creux des arcades. Elles étirèrent les angles des tuiles, des volets, des faîtages (pourtant si discrets le jour) comme autant de griffes acérées descendant avec lenteur et détermination vers l’herbe asséchée du jardin.

Une autre ombre, figée plus bas devant la grille de la propriété, beaucoup plus frêle et tourmentée, observait avec crainte la transformation. Dans sa main droite, un bidon d’essence. L’homme ouvrit la grille d’un geste hésitant, puis avança le long du court chemin de terre. Autour de lui, des lucioles virevoltaient dans la nuit de manière saccadée, changeant subitement de direction, à l’image d’insectes pris au piège dans un labyrinthe aux murs invisibles. Il respira avec difficulté l’air pesant. Un bruit provenant de la ruelle le fit sursauter. Son regard instable en chercha la source par-dessus la haie de vétiver. Il vit une dizaine de chiens errants s’engager dans sa direction, langue pendante tel un organe inutile. Ils changèrent de trottoir à l’approche de la Tombe joyeuse, sans aucun doute effrayés eux aussi par ses secrets. Leurs côtes saillaient dangereusement, tendant leur peau que l’on aurait pu croire prête à se déchirer tellement elle semblait fine et fragile, tandis que leur pelage clairsemé par la gale dévoilait des croûtes sanguinolentes. Les bêtes, devenues asociales par tant de souffrance, ne prêtèrent guère attention à sa présence.

L’homme attendit que leurs cris plaintifs s’estompent dans la nuit avant de reprendre sa progression.

Il se figea juste devant les marches en pierre qui menaient au porche et leva les yeux vers cette structure gingerbread typique de Haïti. Les deux étages de bois et de pierre l’observèrent à leur tour tandis que le toit, qui lui cachait à présent la lune, étirait son spectre ombreux pour le recouvrir totalement. Son regard remonta fébrilement le long de la façade, dépassa la coursive du premier étage et se fixa sur la fenêtre la plus haute. De forme ogivale, solitaire et brisée, unique cicatrice d’une maison que personne ici n’aurait osé approcher ni souiller, cette fenêtre demeurait le point de départ de tous les malheurs.

C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout doit se terminer

L’homme se concentra, chercha au fond de lui le courage nécessaire pour avancer davantage. Il sentit la piqûre d’un insecte au creux de sa nuque et posa un instant le bidon d’essence au sol. Il griffa avec colère sa peau d’Européen puis s’essuya le front qui luisait autant de sueur que de peur.

Le souvenir de Méline s’immisça alors à travers le temps.

Cette phrase qu’elle avait prononcée la dernière fois qu’ils s’étaient vus, quelques jours avant qu’elle ne parte pour cette terre de soleil et de sang.

« Promets-moi de ne jamais nous égarer, mon Orphée… »

« Je te le promets… », avait-il répondu.

— Je te l’avais promis, murmura-t-il face à cette fenêtre brisée.

Il monta les marches et poussa la lourde porte en bois de la Tombe joyeuse.

Ainsi, s’abandonnant à un destin aussi funeste et irrémédiable que celui du poète grec, Vincent s’enfonça dans l’enfer du quartier des damnés, sous les regards et les hurlements de trop nombreux suppliciés…

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Premières lignes #58

PREMIÈRES LIGNE #58

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Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecins – les cabinets privés ayant de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, l’hôpital les avait rachetés et était désormais l’unique entité médicale de tout le comté. Beaucoup travaillaient dans le vaste réseau d’hospices, de maisons et de villages de retraite, ainsi que, bien entendu, pour les pompes funèbres, où l’on appréciait peu l’intrusion de Walmart sur le marché des cercueils. Les habitants de New Canaan avaient à leur disposition le seul magasin d’alcool de toute la région, des cabinets vétérinaires, et un magasin d’articles de sport qui réalisait soixante-dix pour cent de son chiffre d’affaires avec les armes et les munitions. On était psychologues et pédicures. On était livreurs de frites. On travaillait à l’inspection sanitaire. On construisait des vérandas, on installait des baignoires, on réparait les canalisations, on entretenait les jardins. Certains voulaient rénover leur maison avant de la revendre. L’un d’eux, vingt-trois ans, avait emprunté à la banque, puis à son père, et il cherchait à présent sur Internet comment se mettre en faillite personnelle. On travaillait pour le seul journal de New Canaan, et ce jour-là on avait des crampes aux mains à force de recueillir des témoignages sur Rick. L’homme qui entraînait l’équipe de football du lycée était une intarissable source de superlatifs (Un des meilleurs jeunes que j’aie jamais entraînés altruiste dévoué jamais vu quelqu’un jouer aussi bien collectif s’intéressait à tout le 15monde autant au quarterback qu’au dernier gars sur le banc), un déluge dans lequel surnageait son accent des Appalaches. Les parents qui avaient perdu un enfant pensaient à la cause de leur deuil, leucémies et accidents de chasse, suicides et carambolages, tumeurs du foie et noyades, voitures qui surchauffaient au soleil alors que des secours potentiels poireautaient au pressing à quelques pas de là. Certains faisaient des cauchemars épouvantables et se réveillaient trempés de sueur sans savoir où ils étaient. D’autres se levaient d’un bond, prenaient une douche et allaient bosser.

Leurs enfants fréquentaient l’une des six écoles primaires, puis le collège, et enfin le lycée New Canaan High. La plupart des adultes se connaissaient depuis le jour où leurs parents les avaient déposés pour la première fois à l’entrée de la maternelle, mal à l’aise et en larmes, cramponnés à la jupe, au jean ou à la salopette de leur mère. Certains enseignaient maintenant dans ces mêmes établissements. L’un d’eux se souvenait de Rick comme d’un pitre qui n’avait pas sa langue dans sa poche et passait son temps à gratter les boutons qui constellaient ses joues. Un autre se souvenait de la carte que Rick lui avait donnée, au collège, lors du dernier cours d’initiation à l’algèbre. Au recto : Les profs aussi méritent des bonnes notes ! À l’intérieur, un bon pour un pain au fromage de chez Little Caesars. Un autre, enfin, repensait à une certaine dissertation d’histoire et demeurait à ce jour convaincu que la star de l’équipe de football l’avait plagiée.

Il y avait d’anciennes pom-pom girls, des volleyeuses, et les meneuses de l’équipe féminine de basket. L’une d’elles détenait toujours le record de points et de passes décisives, ayant employé trois saisons d’affilée son ample postérieur à assister les défenseuses jusqu’au panier. Certaines avaient petit-déjeuné à la vodka-orange, quelques-unes surveillaient du coin de l’œil des enfants qu’elles ne voyaient plus qu’aux événements 16publics, et l’une d’elles jouait avec une bague capable de déchirer des joues : on y voyait l’archange Michel, chef de la milice céleste du Seigneur, soufflant dans son cor et menant au combat un bataillon d’anges, tous entassés dans le métal gris de l’anneau massif. Certaines rêvaient de fonder un foyer en Californie, de disparaître par les routes du Sud ou de s’envoler pour un point choisi au hasard sur la carte du monde, tandis que d’autres vivaient de leurs allocations handicapés. Sur l’échelle socio-économique du pays, nombre d’entre elles étaient à fond de cale.

Quelques-uns, qui avaient grandi au milieu des épaves et des pièces détachées dans une propriété familiale surnommée Fallen Farms, fabriquaient de la méthamphétamine et refourguaient des médicaments à un prix exorbitant. Ils tiraient au fusil sur des bouteilles et de vieux blocs-moteurs, et chaque fois le recul de l’arme dissipait leurs vieilles angoisses pendant une poignée de secondes. Certains, l’ordinateur pratiquement vissé aux hanches, se faisaient un peu d’argent en revendant sur Craigslist des marchandises volées. D’autres postaient sur des forums des messages prophétisant une invasion de bébés issus de civilisations inférieures et l’urgence pour les populations blanches d’inverser la tendance.

En rentrant chez eux après le travail, ils étaient nombreux à trouver sur leur porte un avis du shérif ; les saisies et les expulsions fleurissaient aux quatre coins du pays. Dans une partie des maisons reprises par les banques, on trouvait les habituels cafards et taches d’humidité, mais beaucoup d’entre elles disposaient de Velux et d’écrans plasma. Les gens laissaient derrière eux des biens de valeur : barbecue à gaz, meubles, bijoux, disques, vieilles peluches collector, vélos, prières encadrées, steaks surgelés, la Bible en un coffret de CD et même, chez un excentrique, une trentaine de canards dans un enclos près d’une petite mare au fond du jardin. Des gens disparaissaient de la 17circulation, des familles entières s’évaporaient comme au jour du Ravissement. Certains s’installaient chez leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs, allaient chez des amis ou bien se rabattaient sur leur voiture ou une chambre de motel. Il fallait en chasser d’autres du jardin public ou du parking du Walmart. Marty Brinklan vous expliquerait pourquoi les expulsions étaient la charge qui lui répugnait le plus : à cause du chagrin, de la colère et de la terreur que peut éprouver une personne qui perd sa maison. Un vieil homme, veuf, à la retraite depuis longtemps, s’était effondré dans ses bras, en larmes, toute dignité envolée, et l’avait supplié parce qu’il n’avait nulle part où aller. Depuis, Marty le croisait sans arrêt, il trimballait ses possessions terrestres dans un sac plastique indiquant SOLDES en grosses lettres.

Certains membres de l’assistance voyaient bien que quelque chose clochait méchamment dans cette mise en scène, tandis que d’autres, bouffis de fierté, de foi et de patriotisme, agitaient leur petit drapeau dans leurs mains gercées par le froid. Une cérémonie en l’honneur d’un soldat tombé, c’était l’occasion de décorer et de réinventer la ville selon les souhaits de ses habitants. Nichée dans le quart nord-est de l’État, à équidistance de Cleveland et de Columbus, elle faisait figure d’espace imaginaire, représentation de l’Ohio où les piquets de clôture étaient aussi blancs que les visages. Loin des quartiers où étaient parqués les Noirs à Akron, Toledo, Cincinnati ou Dayton, à bonne distance des Appalaches et de leurs bleds paumés le long de la frontière avec le Kentucky ou la Virginie-Occidentale, la majorité des spectateurs du défilé s’accrochaient à une certaine idée de leur ville, des valeurs qu’elle incarnait et des espoirs qu’elle portait, même si, en cette année 2007, ses gros employeurs d’autrefois – une usine de tubes métalliques et deux fabricants de vitres – avaient fichu le camp depuis plus de vingt ans, et la plupart des petites fermes du comté avaient dans le même temps 18été absorbées par les géants Smithfield, Syngenta, Tyson et Archer Daniels Midland. Une grande partie des habitants qui agitaient leur drapeau avec le plus de ferveur au passage du cercueil étaient ceux qui, nés ailleurs, étaient venus de Kuala Lumpur, de Jordanie, de New Delhi ou du Honduras.

Rien ne racontait mieux cette patrie fantasmée que l’équipe de football de la saison 2001. Menée par le terrifiant jeu de jambes de Rick, par un solide quarterback et par les passes redoutables d’un linebacker que tout le monde voyait passer pro, c’était la toute première équipe de l’histoire de New Canaan à se classer en nationale. Dans cette petite localité de quinze mille âmes, le lycée se maintenait toujours sur le fil en première division mais, comme l’entraîneur le faisait souvent remarquer au comité de soutien, personne ne venait s’installer ici. Tous les athlètes étaient donc issus du même vivier de juniors, et il suffisait d’une ou deux années plus molles où les gosses se mettaient à préférer le skate pour que tout soit foutu.

L’équipe mythique était presque au complet ce jour-là, à l’exception du solide quarterback, emporté six mois plus tôt par une overdose d’héroïne. Il en avait trop fait chauffer, se l’était injectée au creux du genou sur les marches du mobile-home de son beau-père, et ça avait été le coup de sifflet final. Un instant il admirait les stalactites lumineuses des guirlandes de Noël, et celui d’après il s’écroulait dans une flaque, son visage basculant à la rencontre de son reflet. Au passage du cercueil, plus d’un se rappela les avant-matchs, quand Rick et le quarterback se bagarraient dans les vestiaires pour se motiver. Simple chahut, mais ils s’envoyaient tout de même violemment valser contre les casiers. Luisant d’une sueur anxieuse et seulement vêtu d’un slip, ses fesses en bulbes de tulipe saillant entre les élastiques, Rick se colletait avec lui jusqu’à ce que leur peau rosisse des gifles de la viande qui percute la viande, sous les cris d’encouragement de leurs coéquipiers. Ensuite, ils se sanglaient dans leurs 19protections, balançaient un coup de poing dans leur casier, entrechoquaient leurs casques et traversaient le parking au pas de charge jusqu’au terrain. Ils s’étaient battus en frères pour remporter l’imposante plaque qui ornait encore la vitrine dans le hall du lycée, et cependant peu d’entre eux avaient eu le talent ou les notes nécessaires pour se hisser au niveau supérieur. Dix-huit ans, et fini les vendredis soir sous les projecteurs du stade, les rassemblements d’avant-match, les feux de camp et les amoureuses de troisième. Fini les bals de rentrée, les rencontres amicales, les fêtes, ou encore les virées au Vicky’s et les frites qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la banquette. Désormais ils travaillaient pour Cattawa Construction et pour Jiffy Lube, ils étaient agents immobiliers ou cuisiniers chez Taco Bell. Ils claquaient leur paye, jouaient au billard ou chatouillaient le ventre de leur nouveau-né. Ils racontaient les matchs d’antan comme pour se prouver qu’ils avaient un jour été quelqu’un. Beaucoup étaient sujets à des rêves dorés dans lesquels ils foulaient de nouveau la pelouse. Quelques-uns cohabitaient avec une petite voix leur rappelant sans relâche ce qu’ils avaient fait avec la fille qu’ils surnommaient Tina la Cochonne.

Au gré de sa courte vie, Rick avait croisé une grande partie de la population de cet endroit, du fait notamment de la place de son père au sein des forces de l’ordre, et aussi du salon de coiffure dont sa mère était propriétaire. Sa famille était établie à New Canaan depuis des générations. Côté maternel, leur ascendance remontait aux premiers colons venus cultiver les terres données en concession après la guerre d’Indépendance. Un de ses arrière-grands-pères était venu de Bavière avec sa famille, riche d’un savoir-faire dans la découpe du verre qui allait donner Chattanooga Glass. Un autre avait gagné sa croûte au bord du canal dans le comté de Coshocton, déplaçant le bois d’œuvre d’une écluse à l’autre. Rick avait dans son arbre généalogique des fermiers et des banquiers, et aussi des 20ouvriers de chez Cooper-Bessemer, qui deviendrait plus tard Rolls-Royce. L’assemblée qui assistait à la procession connaissait Rick du temps où ses amis et lui étaient des petites terreurs qui faisaient les quatre cents coups à travers la ville, la bouille maculée de gelée de raisins. Tout le monde l’avait vu grandir. Transpercer les lignes de la défense. Incarner, en terminale, un fermier amish sexy dans le spectacle de fin d’année. Il avait été pour cinq jeunes femmes leur premier baiser. L’une d’elles s’était retrouvée enfermée avec lui dans un placard au cours d’une partie de Sept Minutes au Paradis, il lui avait bavé sur le menton et avait peloté tout ce qu’il y avait à peloter. Une autre l’avait embrassé sous les gradins pendant un match de basket et en était sortie tellement excitée qu’elle n’avait pensé qu’à ça pendant un mois.

Ils étaient nombreux à avoir la gueule de bois car, la veille, ils avaient trinqué à la mémoire de Rick au Lincoln Lounge. Autour de pressions pas chères et de mauvais alcools, ils avaient échangé leurs anecdotes préférées, leurs souvenirs de bravoure et leurs idées noires. Rumeurs, ragots et légendes urbaines avaient fusé. New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne. C’était différent (mais sans doute pas si éloigné) du mythe confus, typique d’une petite ville, que l’on connaissait sous le nom de « Meurtre qui a jamais existé ». L’inventeur de cette expression n’était à l’évidence pas très doué en grammaire, mais elle était restée, on en débattait et on la ressassait dans les bars, les salons de coiffure, les restaurants, parfois à voix basse et parfois non – surtout cette nuit-là, où toutes les spéculations avaient été braillées dans la pénombre du Lincoln. Le Meurtre qui a jamais existé supposait qu’une personne avait peut-être disparu, était peut-être morte accidentellement, avait peut-être 21été brutalement assassinée, avait peut-être simulé sa mort, avait peut-être foutu le camp avec le butin d’un braquage, avait peut-être quitté la ville dans un nuage de gomme brûlée en riant comme un démon. Désormais, en plein jour, dans l’interminable et étouffante nausée du lendemain de cuite, tout cela paraissait bien stupide.

Le chauffeur ralentit et arrêta la remorque devant une estrade qui avait été empruntée au lycée et dressée sous les chênes centenaires de la place. Sur cette estrade se tenaient, au milieu d’une foule d’amis et de proches, aux côtés du maire et du shérif, les parents de Rick et son frère Lee. Une sono bricolée diffusait « Amazing Grace » et, tandis que résonnaient les derniers accords, le pasteur de la Première Église chrétienne, dans laquelle Rick et Lee avaient si souvent chahuté, pété et perturbé l’office dominical (c’étaient, de l’avis général, deux des enfants les plus turbulents à avoir jamais posé leurs fesses sur ces bancs), prononça la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus, prenez en Vos bras Votre fils Rick et donnez à sa famille et à ses amis la force de supporter sa perte. » Le minimum syndical.

Quatre personnes devaient ensuite s’exprimer.

L’une d’elles, la petite amie de Rick à l’époque du lycée, n’arriverait jamais jusqu’au micro. Kaylyn Lynn était si incroyablement défoncée que rien ne semblait l’atteindre. Le vent plaquait ses cheveux sales sur son joli visage et transperçait le maillot (no 25) que Rick lui avait donné à la fin de sa terminale, après le banquet organisé en l’honneur de l’équipe. Elle était furieuse que les parents de Rick lui aient demandé de prendre la parole. Leur histoire n’avait rien eu d’un conte de fées. Ils s’étaient séparés l’été suivant la fin du lycée. Sans rentrer dans les détails, elle lui avait arraché le cœur avant de le dévorer sous ses yeux. Avait mis au clou la bague de fiançailles qu’il avait essayé de lui offrir. S’était tapé ses potes. Lui avait dit qu’elle l’aimait histoire de s’assurer qu’il ne la quitte jamais tout à fait. 22La prière du pasteur s’acheva et Kaylyn Lynn remarqua qu’un corbeau picorait le gâteau-drapeau en vente devant le Vicky’s. L’oiseau avait du glaçage rouge et bleu sur tout le bec, qu’il plongeait dans ce délice étalé sur l’asphalte. Malade de culpabilité, quand son tour vint, Kaylyn garda les yeux baissés et adressa un mouvement de tête paniqué aux parents de Rick. Elle déguisait sa défonce en deuil. Elle secouait et tétait son inhalateur, les yeux encore plus brillants que Cassiopée.

Marty Brinklan s’avança alors vers le micro en caressant sa moustache blanche, le visage fatigué, bon marbre couvert de mauvaise glaise. Il jeta un coup d’œil à sa femme, assise sur une chaise pliante en métal, qui serrait dans sa main un mouchoir couleur de prune mouillée et fixait le sol d’un regard catatonique.

« Époux, chrétien, patriote, fonctionnaire », énonça Marty. Ses yeux quittèrent la feuille de papier à laquelle il s’agrippait et cherchèrent ses amis et voisins. « Mais le plus important, une fois qu’on devient père… c’est ce qu’on apprend sur la paternité : à partir de là, on sera avant tout un père, et le reste passera après. » Puis il répéta : « Une fois qu’on devient père… »

Marty voulait en finir avec la partie publique. Lui, ce qu’il savait faire, c’était mettre son chagrin en quarantaine, le garder pour les moments où il l’aurait à lui tout seul, et alors le sortir et le briquer comme un pistolet ancien. Il ne dormait plus, mangeait mal, se laissait aller. Il arrivait même qu’il boive un coup ou deux. Sa semaine de travail avait commencé avec un appel concernant une fille de dix-neuf ans morte d’une overdose, retrouvée la tête dans des toilettes qui débordaient. Une scène atroce. Ensuite il avait remis un avis d’expulsion à l’un des anciens coéquipiers de Rick, un receveur qui avait pleuré et l’avait insulté si fort que Marty s’était surpris à poser la main sur la crosse de son arme. Juste avant qu’il ne décampe, l’ancien receveur avait ricané : « Rick serait super fier, Marty. Dommage 23qu’il soit pas là pour voir ça. » Ce chouette moment remontait tout juste à la veille.

Jill Brinklan, elle, avait l’impression de participer à une émission de télé-réalité d’une exceptionnelle cruauté. Elle écouta le discours de Marty en souriant et en hochant la tête, mais elle se sentait incapable de soutenir le regard de son mari. Depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, elle n’arrivait plus à le regarder. Elle avait aussi découvert qu’elle avait du mal à tenir debout, d’où la chaise pliante. Depuis quelque temps, elle avait des pertes d’équilibre. Sans lâcher son mouchoir, elle se leva, remercia l’assemblée pour sa présence et sa gentillesse, et se rassit immédiatement. Elle se demandait si elle pourrait un jour pardonner sa fierté à son mari. Voilà ce qu’on gagnait à être fier. On le savait quand on avait lu la Bible. Ce matin-là, Marty lui avait demandé quelle chemise mettre, et elle avait craché comme un chat avant de s’enfuir de leur chambre. Elle était allée dans la cuisine, et là elle avait passé et repassé la main sur la porte du four en pensant aux chaussons aux pommes. Le matin, avant les matchs de Rick ou de Lee, elle faisait toujours des chaussons aux pommes. Quand ils avaient instauré cette tradition, elle avait laissé Lee se charger de faire revenir les tranches de pommes dans le beurre, pendant que Rick aplatissait la pâte avec le rouleau à pâtisserie. Quelle joie de voir ses petits garçons cuisiner, suffoquer d’excitation à chaque étape. Et, plus tard, lorsqu’ils étaient devenus des ogres adolescents, de parfaits rustres, quelle joie de les voir déposer délicatement les pommes dans les carrés de pâte avant de les pincer pour les fermer. Les échanges obscènes qu’elle devait policer – comment pouvaient-ils ne serait-ce que rêver de pareilles grossièretés ? (Rick, lave-toi les mains, on sait que t’as passé la nuit avec le pouce dans le cul ; Je vais te coller mon scrotum sur les yeux, Lee.) Ce matin-là, en caressant la porte du four, elle s’était sentie submergée par tout cela, par une de ces vagues paralysantes aussi imprévisibles que 24les bourrasques du vent. Elle était sortie dans le jardin, avait marché en chancelant jusqu’au brasero dans lequel se trouvaient encore des canettes de Bud Light roussies datant de la dernière visite de Rick. Elle avait perdu l’équilibre et s’était assise dans l’herbe. Elle avait voulu creuser une couche de terre après l’autre jusqu’à retrouver son fils, jusqu’à ce qu’il soit en sécurité, jusqu’à ce qu’elle cesse de sentir cette odeur de brûlé envolée depuis belle lurette.

Mais, sur les quatre orateurs prévus, c’est Ben Harrington qui brisa le cœur de l’assistance. Ben qui avait arrêté ses études, qui peinait à se faire un nom dans la musique et qui détestait revenir ici. Le centre de New Canaan lui rappelait un magazine jeté au feu, les pages qui noircissent et se ratatinent en commençant à brûler, juste avant que les flammes ne s’en emparent. Cette ville, pourtant, lui avait paru tellement animée, importante, solide et palpitante du temps où Rick, Bill Ashcraft et lui sillonnaient cet Éden à vélo. Ils connaissaient tous les robinets auxquels remplir leurs bombes à eau, le meilleur coin pour se baigner dans la Cattawa River, la meilleure pente pour faire de la luge et le meilleur mur contre lequel appuyer sur la poitrine d’un mec jusqu’à ce qu’il perde connaissance et plonge dans des rêves agités par le manque d’oxygène.

Sur l’estrade, Ben raconta une histoire toute simple de leur enfance. Un jour, alors qu’ils pataugeaient dans la rivière, sentant leurs orteils s’enfoncer dans la vase, Rick avait attrapé une grenouille. Il brandissait ce trophée affolé dans ses mains ébahies devant Ben qui s’éloignait en trébuchant, ses boucles blondes lui tombant sur les yeux.

« Allez, c’est qu’une grenouille, dit Rick.

– M’approche pas avec ça !

– Touche-la, allez !

– Non.

– Allez, touche-la !25

– Non.

– C’est pas du poison. Et c’est pas vrai que ça donne des verrues.

– Casse-toi, Rick. »

Alors Rick lança la grenouille sur Ben, qui poussa un cri et s’enfuit pendant que le batracien terrorisé se carapatait loin de cette bande de malades. Bill Ashcraft riait comme un dément. Ben pleura en les traitant de connards, puis il s’assit sur la berge et les autres continuèrent à jouer dans l’eau. Cinq minutes plus tard, Rick vint le trouver, les mains sur les hanches.

« Casse-toi.

– Allez, Harrington. Ça irait mieux si je bouffais un insecte ?

– Hein ? Non. Qu… »

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Rick cueillit une sauterelle sur une feuille et la fourra dans sa bouche. Il croqua dedans et l’avala, et tout de suite après il se plia en deux pour vomir. Ben n’avait jamais ri aussi fort de toute sa jeune vie. Ils en pleuraient tous les deux, Ben de rire et Rick parce qu’il essayait de recracher l’exosquelette de la sauterelle. Et puis ils coururent à la rivière comme si de rien n’était, ils s’éclaboussèrent et crachèrent de l’eau vers le soleil.

Un rire traversa la foule, suivi d’une nouvelle tournée de sanglots. Un père qui tenait son adolescente par les épaules serra soudain plus fort, comme pour empêcher le vent de l’emporter.

Bien sûr, Ben ne raconta pas la dernière fois qu’il avait vu Rick, au printemps 2006. Celui-ci venait de rentrer de sa première mission, et de nouvelles couches de muscle s’étaient ajoutées à sa charpente déjà imposante. On aurait dit qu’il portait une combinaison pare-balles. Il s’était défoncé à la skunk et Ben avait essayé d’aborder le sujet de Bill Ashcraft. Cela faisait presque trois ans que Rick et Bill, amis depuis le berceau, étaient brouillés. Mais Rick n’avait à raconter que des histoires à la vaillance lugubre, des moments hilarants dans le désert 26irakien. « Une fois j’ai cru voir un rat qui se barrait avec un bout de bœuf séché. Donc je me suis dit, elle est où ta réserve mon petit pote ? Et tu sais quoi ? En fait c’était un doigt ! Le petit rat tout mignon, il se barrait avec un doigt !

– Putain, Brinklan.

– Allez, fais pas ta tarlouze. C’est la guerre, c’est tout. »

Rick refusait de parler de Bill, et aussi de Kaylyn, mais il était partant pour fumer un joint à Jericho Lake.

« Y a pas des tests d’urine chez les Marines ? »

Rick aboya de rire. « Tu parles, ma couille. » C’était ça, le truc avec Rick : sa grossièreté, son irrévérence ne parvenaient jamais à masquer l’immense amour qu’il avait pour les autres – en réalité, elles y étaient liées.

Et donc, bien que trop ivres pour conduire, ils allèrent au lac en voiture, franchissant l’horizon de la boule à neige qu’était leur ville. Ben avait envie d’écrire une chanson sur Rick, sur ce style de mec qu’on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s’il regardait par-dessus le bord d’un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d’une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l’existence (« On est putain de bien ici, putain », dit Rick, assis dans l’herbe, en admirant le miroitement nocturne de Jericho Lake). Pourtant, son ami n’avait rien d’ordinaire. Il vivait en roue libre, était têtu comme une mule et aussi rusé qu’un coyote. Il portait en lui des océans entiers, toute la nature du pays, des fantômes farouches et quelques centaines de millions d’étoiles.27

« Y a plus rien ici, mec. Plus rien à retrouver du passé », déclara-t-il cette nuit-là, cryptique. Il sortit de son jean sa bite molle et pissa si près de Ben que ce dernier dut détaler sur l’herbe pour éviter les éclaboussures. « Plus que toi et moi, mon pote. Toi, moi, et une dernière nuit solitaire à se tenir tous les deux dans les bras. »

De quoi parlait-il ? Difficile à dire. D’une chose que lui-même ne comprenait pas vraiment mais qui, en trois petites années, l’avait affecté. Les avait affectés. Des endroits qu’il avait vus, des choses qu’il avait faites. La veille de son redéploiement, il s’était soûlé dans son jardin près du brasero, balançant dans les flammes ses canettes cobalt de Bud Light tout en sachant que ça agaçait sa mère. Il était ensuite allé faire un tour et avait descendu la route jusqu’au champ où, un jour, comme un idiot, il avait essayé d’offrir une bague de fiançailles à sa copine. Le soleil se couchait, c’était ce temps curieux du Midwest où les vestiges de l’hiver privent le printemps de ses premiers jours. Des croûtes de neige à moitié fondue s’attardaient dans la friche. Au-delà s’étendaient la forêt et les arbres déplumés qui ressemblaient à une brosse métallique. Une lumière d’eau tombait en biais sur l’horizon. Elle déposait un filtre sur la couleur des choses, et les vaches au loin paraissaient bordeaux et jaune dans ce crépuscule kaléidoscopique. Un pied dans une flaque, Rick attendait les corbeaux. Il se disait qu’il fallait garder la foi. Continuer à croire que, même si la vie pouvait être dure, Dieu se rattraperait plus tard.

Les corbeaux avaient élu domicile dans les bois près de la zone industrielle, à un kilomètre et demi de là. Des tribus qui fourrageaient dans les poubelles et les micocouliers et qui s’étaient alliées en une horde de plus en plus grande. Son père parlait de « méga-volée » à cause de ce qui se produisait au coucher du soleil. Rick regardait son reflet trembler dans la flaque, l’écrasait du pied dès qu’il se stabilisait, et de nouvelles interférences 28horizontales déformaient alors ses traits. Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà passer toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés.

Et puis les corbeaux s’étaient animés, des milliers de corbeaux qui s’étaient déversés dans le dernier éclat du jour. Des créatures à mi-chemin de l’ange et du rat, gorgées de reflets violets, qui s’étaient élancées en croassant vers la forêt, une inquiétante courtepointe qui avait recouvert la moindre branche laissée nue par l’hiver…

Lorsqu’on en eut terminé avec la procession, la foule convergea vers l’estrade et enveloppa dans ses embrassades et ses prières celles et ceux qui s’y tenaient. Le vent s’immisçait dans les manches, creusait les yeux et semblait vouloir les pousser au départ. Jill Brinklan laissa tomber son mouchoir prune et ne le ramassa jamais. Marty Brinklan pivota pour serrer Lee dans ses bras, manière d’éviter de regarder sa femme. Kaylyn ne s’attarda pas et sauta à bas de l’estrade. Ben Harrington écrasa des larmes sur sa joue avec le dos de sa main frigorifiée. Le cortège prit le chemin du retour. Un camion d’entretien vint récupérer le drapeau dans les branches du chêne. Et le cercueil fut retourné à Walmart. C’était le 13 octobre 2007.

En ce qui concerne notre histoire, cette journée est peut-être moins notable pour les personnes qui ont assisté à la procession que pour celles qui l’ont manquée. Bill Ashcraft et Tina la Cochonne. Stacey Moore, l’ancienne championne de volley-ball, membre de la Première Église chrétienne. Et un garçon nommé Danny Eaton, qui était en Irak et disposait encore de quelques années avant de perdre un de ses beaux yeux noisette. Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous revien29draient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

Commençons donc un peu moins de six ans après le défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brinklan, par un soir fébrile de l’été 2013. Commençons avec quatre véhicules et leurs occupants qui convergent du nord, du sud, de l’est et de l’ouest vers cette ville de l’Ohio. Plus précisément, commençons avec un petit pick-up sur une route de campagne plongée dans l’obscurité, son châssis vibre, son réservoir est vide, il fonce dans la nuit, parti d’un point qui nous est encore inconnu.

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Premières lignes #57


PREMIÈRES LIGNE #57

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee

Vendredi 18 juin 1920

1

On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes.

Ces vingt-là proviennent des petits royaumes les plus proches de Calcutta. Il y en a plus de cinq cents dans toute l’Inde, et tous ensemble ils règnent sur les deux cinquièmes du pays. C’est du moins ce qu’ils se disent, et nous ne sommes que trop heureux d’avaliser cette fiction, du moment qu’ils chantent tous Rule Britannia et font serment d’allégeance au roi empereur outre-mer.

Ils s’avancent tels des dieux, en ordre strict de préséance, le vice-roi à leur tête, dans la chaleur étouffante, en direction de l’ombre d’une douzaine de grands parasols de soie. D’un côté, derrière une solide barrière de soldats enturbannés de la garde du vice-roi, se tient une foule de conseillers royaux, hauts fonctionnaires et parasites divers. Et derrière tout ce monde, il y a Sat et moi.

Un coup de canon soudain, tiré par un de ceux de la pelouse, chasse des palmiers des nuées de corbeaux aux cris assourdissants. Je compte les coups : trente et un au total, honneur strictement réservé au vice-roi ; aucun prince indigène n’en a jamais mérité plus de vingt et un. Cela sert à souligner qu’en Inde ce dignitaire britannique mérite plus d’honneurs que tout Indien, quand bien même il descendrait du soleil.

Tout comme les coups de canon, la réunion à laquelle les princes viennent d’assister est purement destinée à la galerie. Le véritable travail sera effectué plus tard par leurs ministres et les hommes de l’administration indienne. Pour le gouvernement du Raj, l’important est que les princes soient là, sur la pelouse, pour la photographie de groupe.

Le vice-roi, lord Chelmsford, traîne les pieds en grande tenue. Elle lui a toujours donné l’air mal à l’aise et le fait ressembler au portier du Claridge. Pour un homme qui, habituellement, a l’air d’un croque-mort mal nourri, il s’est pomponné, mais à côté des princes il est aussi terne qu’un pigeon au milieu des paons.

« Lequel est notre homme ?

– Celui-là », répond Sat en indiquant d’un signe de tête un grand individu aux traits fins portant un turban de soie rose. Le prince que nous sommes venus voir est sorti le troisième et il est le premier dans l’ordre de succession au trône d’un petit royaume niché dans l’Orissa sauvage, quelque part dans le sud-ouest du Bengale. Son Altesse Sérénissime le prince héritier Adhir Singh Sai de Sambalpur a requis notre présence, ou plutôt celle de Banerjee. Ils étaient à Harrow ensemble. Je ne me trouve ici que parce que j’en ai reçu l’ordre directement de lord Taggart, le chef de la police, qui a dit obéir là au vice-roi en personne. « Ces entretiens sont d’une importance capitale pour le gouvernement du Raj, a-t-il déclaré, et l’accord de Sambalpur est essentiel pour leur succès. »

On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d’ORISSA. C’est tout petit, de la taille de l’île de Wight, avec une population en proportion. Et pourtant me voilà, prêt à épier une conversation entre son prince et Sat parce que le gouvernement de l’Inde a jugé qu’il y va de l’intérêt de l’Empire.

Les princes prennent place autour du vice-roi pour la photographie officielle. Les plus importants sont assis sur des chaises dorées et les autres debout sur un banc derrière eux. Le prince Adhir est assis à la droite du vice-roi. Quelques princes ont essayé de s’éclipser mais des fonctionnaires à l’air éreinté les ont rappelés à l’ordre. Finalement le photographe a fait tenir tout le monde tranquille. Les princes se sont tus et regardent droit devant eux : les lampes flood font « pouf », la scène est captée pour la postérité et ils sont libérés.

Quand le prince héritier repère Sat il est évident qu’il le reconnaît. Il interrompt une conversation avec un maharajah dodu qui porte sur lui le contenu des coffres d’une banque et une peau de tigre et il vient vers nous. Il est grand, la peau claire pour un Indien, et l’allure d’un officier de cavalerie ou d’un joueur de polo. Comparé aux princes qui l’entourent il est habillé assez simplement : tunique de soie bleu pâle à boutons de diamants, nouée à la taille par une ceinture dorée, pantalon de soie blanche et chaussures anglaises classiques, noires et étincelantes. Son turban est retenu par une pince ornée d’émeraudes avec un saphir de la taille d’un œuf d’oie. À en croire lord Taggart, le maharajah père du prince est le cinquième homme le plus riche de l’Inde. Et chacun sait que l’homme le plus riche de l’Inde est aussi le plus riche du monde.

Un sourire éclaire le visage du prince qui s’approche.

« Boubou Banerjee, s’exclame-t-il les bras grands ouverts, cela fait combien de temps ? »

Boubou, jamais je n’ai entendu personne appeler Sat ainsi et pourtant nous partageons un appartement depuis un an. Il a gardé secret ce nom de guerre et je ne peux pas lui en vouloir. Si quelqu’un à l’école avait jugé bon de m’appeler Boubou je ne m’en serais pas vanté. Bien entendu, Sat n’est pas son véritable prénom non plus. Un collègue le lui a donné quand il est entré dans la police impériale. Ses parents l’ont appelé Satyendra, et même si je m’applique à prononcer correctement le bengali je n’ai jamais tout à fait réussi. Sat m’a dit que ce n’est pas ma faute et que l’anglais ne possède tout simplement pas les consonnes qu’il faut, il lui manque apparemment un « d » doux. D’après lui, il lui manque énormément de choses.

« C’est un honneur de vous revoir, Votre Altesse », dit Sat avec un léger salut de la tête.

Le prince prend un air peiné comme le font souvent les aristocrates quand ils feignent de vouloir être traités comme le commun des mortels. « Allons donc, Boubou, je pense que nous pouvons nous dispenser des formalités. Et qui est-ce ? demande-t-il en me tendant une main couverte de bijoux.

– Permets-moi de te présenter le capitaine Wyndham, dit Banerjee, précédemment à Scotland Yard.

– Wyndham, répète le prince. Celui qui a capturé ce terroriste, Sen, l’année dernière1 ? Vous devez être le policier préféré du vice-roi. »

Sen est un révolutionnaire indien qui a échappé aux autorités pendant quatre ans. Je l’ai arrêté pour avoir assassiné un haut fonctionnaire britannique et j’ai pratiquement été déclaré héros de l’Empire. La vérité est un peu plus complexe, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de corriger la légende. Surtout, je n’ai pas l’autorisation du vice-roi pour le faire ; il a décrété le sujet soumis à la loi sur les secrets d’État de 1911. Alors je souris et je serre la main du prince.

« Enchanté de faire votre connaissance, Votre Altesse.

– S’il vous plaît, répond-il aimablement, appelez-moi Adi. Tous mes amis le font. » Il réfléchit quelques secondes. « En fait, je suis plutôt heureux que vous soyez là. Il y a une question assez délicate dont je voulais parler à Banerjee, et l’opinion d’un homme de votre expérience pourrait être extrêmement précieuse. Vous tombez à pic. » Son visage s’éclaire. « Ce doit être la Providence qui vous envoie. »

Je pourrais lui dire que je dois ma présence au vice-roi plutôt qu’à Dieu, mais dans l’Inde britannique c’est à peu près la même chose. Si le prince désire me parler, cela m’évite au moins de l’épier comme une mère indienne la nuit de noces de son fils.

« Je serais heureux de vous être utile, Votre Altesse. »

D’un claquement de doigts il appelle un monsieur qui se tient à proximité. L’homme est chauve, il porte des lunettes et paraît agité, tel un bibliothécaire égaré dans un quartier dangereux ; et bien qu’il soit habillé avec soin il lui manque l’assurance d’un prince, sans parler des bijoux.

« Ce n’est malheureusement pas le bon moment pour une telle discussion, dit le prince tandis que l’homme s’empresse. Vous et Boubou voudriez peut-être m’accompagner à l’hôtel pour y bavarder plus à l’aise. »

Le ton n’est pas celui d’une question. Je soupçonne que beaucoup d’ordres du prince sont présentés de la même façon. L’homme s’incline profondément.

« Ah oui, dit le prince d’un air las, capitaine Wyndham, Boubou, j’ai le plaisir de vous présenter Harish Chandra Davé, le dewan*2 de Sambalpur. »

Dewan signifie Premier ministre. Les Indiens le prononcent divan, comme le meuble.

« Votre Altesse », dit le dewan en se redressant avec un sourire obséquieux. Il transpire ; comme nous tous sauf, semble-t-il, le prince. Le dewan nous lance un regard rapide à Banerjee et moi. Il tire de sa poche un mouchoir de coton rouge pour éponger son front luisant. « Si je peux dire un mot en privé à Votre Altesse, je…

– S’il s’agit de ma décision, Davé, répond le prince avec irritation, je crains qu’elle ne soit définitive. »

Le dewan secoue la tête d’un air embarrassé. « S’il m’est permis, Votre Altesse, je doute beaucoup que ce soit conforme à l’intention de Son Altesse votre père. »

Le prince soupire. « Et moi, je pense que mon père se moque éperdument de cette farce. En outre, il n’est pas ici. À moins que lui ou le vice-roi n’ait jugé bon de vous élever au rang de yuvraj *, je suggère que vous vous conformiez à mes souhaits et que vous vous mettiez au travail. »

Encore une fois le dewan éponge son front et s’incline profondément avant de s’éloigner comme un chien battu.

« Fichu bureaucrate », marmonne le prince. Il se tourne vers Sat. « C’est un Gujarati, imagine-toi, Boubou, et il se croit plus intelligent que tout le monde.

– L’ennui, Adi, c’est qu’ils le sont souvent. »

Le prince lui adresse un sourire forcé. « Eh bien, s’agissant de ces entretiens, et dans son intérêt, j’espère qu’il s’en tiendra à mes ordres. »

D’après les bribes d’informations que j’ai obtenues de lord Taggart, les entretiens concernaient l’instauration d’une institution appelée la Chambre des Princes. Ce pourrait être le titre d’un opéra-comique de Gilbert et Sullivan, mais c’est la dernière idée brillante du gouvernement de Sa Majesté pour apaiser les exigences d’autonomie grandissantes des indigènes. Elle est présentée comme une Chambre des Lords indienne – une voix indienne puissante dans les affaires indiennes – et tous les princes indiens sont invités dans les termes les plus fermes à y siéger. J’y vois une certaine logique tordue. Après tout, s’il existe en Inde un groupe plus éloigné que nous de l’opinion populaire c’est celui d’à peu près cinq cents princes, gras et inutiles. S’il existe des Indiens qui nous sont favorables, ce sont probablement eux.

Je demande au prince quelle est sa position.

Il rit, très à l’aise. « Toute cette satanée invention n’est que de la poudre aux yeux. Ce ne sera qu’un marché à paroles. Le peuple s’en rendra compte.

– Vous ne croyez pas à sa réalisation ?

– Au contraire. Je m’attends à ce que cette chambre soit en fonctionnement dès l’année prochaine. Bien entendu, les grandes principautés – Hyderabad, Gwalior et autres – n’en feront pas partie. La fiction selon laquelle ce sont de véritables pays en serait compromise, et il n’est pas question que Sambalpur y soit représenté. Mais les autres, les Cooch Behar, les tout petits Rajputs et les États du Nord, supplieront pour y entrer. Ils sont prêts à tout pour assurer leurs positions. Je reconnais que vous savez profiter de notre vanité, vous les Anglais. Nous vous avons livré cette terre, et en échange de quoi ? Quelques belles paroles, des titres ronflants et des miettes de votre table pour lesquelles nous nous chamaillons comme des chauves qui se battraient pour un peigne.

– Et les autres principautés de l’Est ? demande Sat. D’après ce que je comprends, elles tendent à suivre l’exemple de Sambalpur dans la plupart des décisions.

– C’est exact, et elles le feront probablement cette fois encore, mais seulement parce que nous les finançons. Et si elles avaient le choix, je pense qu’elles approuveraient la création de cette chambre. »

Au fond du jardin la fanfare retentit, et quand les accords familiers de God Save The King se répandent sur les pelouses, princes et roturiers debout se tournent vers elle. Beaucoup commencent à chanter, mais pas le prince, qui pour la première fois paraît moins serein que le suggère son titre.

« Je pense qu’il est temps de battre en retraite, dit-il. Le vice-roi va prononcer un de ses fameux discours et je n’ai pas l’intention de perdre plus longtemps de cette belle journée pour l’écouter… À moins que vous ne préfériez rester ? »

Je n’ai pas d’objection. Le vice-roi a autant de charisme qu’une serpillière mouillée. J’ai déjà eu cette année le plaisir de l’entendre lors d’une parade pour nouveaux officiers et je n’ai pas particulièrement envie de renouveler l’expérience.

« Alors c’est entendu, dit le prince. Nous attendons la fin de l’hymne et nous nous retirons. »

Les dernières notes s’éteignent et les invités reprennent leurs conversations pendant que le vice-roi se dirige vers une estrade dressée dans l’herbe.

« C’est le moment ! s’exclame le prince. Allons-nous-en pendant qu’il est encore temps. » Il se retourne et prend l’allée qui mène au bâtiment, Sat à côté de lui et moi assurant l’arrière. Plusieurs têtes de l’administration se tournent vers nous, consternées, tandis que commence le discours du vice-roi, mais le prince leur accorde autant d’attention qu’un éléphant à une bande de chacals.

Il a l’air de connaître le labyrinthe qu’est le Palais du Gouvernement, et après avoir franchi des rangs serrés de préposés à l’ouverture des portes nous sortons de la résidence, cette fois sur le tapis rouge de l’escalier d’honneur.

Notre départ prématuré semble avoir pris les membres de la suite du prince par surprise. Dans un débordement d’activité un taureau humain en tunique écarlate et pantalon noir aboie des ordres à plusieurs laquais. Son uniforme, son allure et les décibels que produit sa poitrine pourraient facilement le faire passer pour un colonel des Scots Guards. S’il n’avait pas un turban, s’entend.

« Te voilà, Shekar ! s’exclame le prince.

– Votre Altesse », répond l’homme avec un salut plus que réglementaire.

Le prince se tourne vers nous. « Le colonel Shekar Arora, mon aide de camp. »

L’homme est bâti comme la face nord du Kanchenjunga et son expression est tout aussi glaciale. Il a la peau tannée et des yeux d’un bleu gris surprenant. Ces détails indiquent un homme des montagnes, avec au moins un peu de sang afghan dans les veines. Le plus frappant reste une pilosité faciale propre aux guerriers indiens d’autrefois : la barbe taillée ras et la moustache courte, cirée et retroussée aux extrémités. « La voiture a été appelée, Votre Altesse, dit-il d’un ton sec. Elle ne va plus tarder.

– Bien, répond le prince avec un hochement de tête approbateur. J’ai une soif de tous les diables. Plus vite nous serons à l’hôtel mieux ce sera. »

Une Rolls-Royce arrive et un valet de pied en livrée court ouvrir la portière. Nous sommes cinq dont le chauffeur, un de trop. Dans des circonstances normales nous nous caserions à trois à l’arrière et deux devant, mais le prince n’a pas l’air du genre à connaître des circonstances normales. Quoi qu’il en soit, ce type de voiture n’est pas fait pour des entassements peu convenables. Le prince lui-même suggère la solution.

« Shekar, pourquoi ne pas conduire ? » Encore un ordre formulé comme une question.

Le volumineux aide de camp claque des talons et va prendre la place du chauffeur.

« Tu peux t’asseoir ici avec moi, Boubou, dit le prince en s’installant confortablement sur la banquette de cuir rouge à l’arrière. Le capitaine peut s’asseoir devant avec Shekar. »

Sat et moi obtempérons et la voiture emprunte immédiatement la longue allée de gravier bordée de palmiers et de pelouses manucurées.

Le Grand Hotel se trouve à quelques minutes seulement de la grille est de la résidence, mais habituellement, pour des raisons de sécurité, seule la grille nord est ouverte. La voiture la franchit et stoppe presque immédiatement : à partir d’ici les routes en direction de l’est sont barrées. L’aide de camp fait une marche arrière et prend la direction de Government Place et Esplanade West.

Je me retourne pour être face à Banerjee et au prince. Je ne suis pas habitué à m’asseoir à l’avant. Le prince semble lire dans mes pensées.

« La hiérarchie est une drôle de chose, n’est-ce pas, capitaine ?

– Que voulez-vous dire, Votre Altesse ?

– Prenez l’exemple de nous trois : un prince, un inspecteur de police et un sergent. À première vue, notre position relative dans l’ordre des préséances est claire. Mais les choses sont rarement aussi simples. »

Il indique sur notre gauche les grilles du Bengal Club. « Je suis peut-être prince, mais la couleur de ma peau m’interdit l’entrée de cette auguste institution, et il en est de même pour Boubou. Vous, en revanche, en tant qu’Anglais, vous ne connaîtrez pas cette difficulté. À Calcutta toutes les portes vous sont ouvertes. Soudain notre hiérarchie est différente, non ?

– Je vois.

– Et ce n’est pas tout. Notre ami Boubou est brahmane. En qualité de membre de la caste des prêtres il est supérieur à un prince, et à plus forte raison, je le crains, à un policier anglais qui n’appartient à aucune caste. » Le prince continue de sourire. « Notre hiérarchie change une fois de plus, et qui peut dire laquelle des trois est la plus légitime ?

– Un prince, un prêtre et un policier passent devant le Bengal Club en Rolls-Royce… dis-je. On dirait le début d’une histoire drôle pas très amusante.

– Au contraire, si vous réfléchissez, en réalité elle est extrêmement drôle. »

Je porte de nouveau mon attention sur la route. Nous roulons dans la direction diamétralement opposée à celle du Grand Hotel. J’ignore dans quelle mesure l’aide de camp connaît les rues de Calcutta, mais j’ai l’impression qu’il en sait autant que moi sur les boulevards de Tombouctou.

Je lui demande s’il sait où il va.

Le regard qu’il me lance ferait geler le Gange.

« Oui, répond-il. Malheureusement, les rues qui mènent à Chowringhee sont barrées en raison d’une procession religieuse. On nous demande donc de passer par le Maidan. »

Ce choix paraît curieux, mais c’est une belle journée et il y a de pires façons de la vivre que de traverser le parc en Rolls. À l’arrière, Sat est en conversation avec le prince.

« Alors, Adi, de quoi voulais-tu me parler ? »

Je me retourne à temps pour voir les traits du prince se rembrunir.

« J’ai reçu des lettres, dit-il en tripotant le premier bouton en diamant de sa tunique de soie. Ce n’est probablement rien, mais quand j’ai appris par ton frère que tu étais devenu policier enquêteur j’ai pensé que je pourrais te demander conseil.

– Quel genre de lettres ?

– À vrai dire, les qualifier de lettres leur donne une importance imméritée. Ce ne sont que des messages. »

Je demande à mon tour : « Et quand les avez-vous reçus ?

– La semaine dernière, à Sambalpur. Quelques jours avant notre départ pour Calcutta.

– Vous les avez sur vous ?

– Ils sont dans ma suite. Vous les verrez bien assez tôt. Mais pourquoi ne sommes-nous pas déjà arrivés ? Qu’est-ce qui se passe, Shekar ?

– Des déviations, Votre Altesse. »

Je poursuis. « Avez-vous montré ces messages à quelqu’un ? »

Le prince fait un geste en direction d’Arora. « Seulement à Shekar.

– Et comment vous sont-ils parvenus ? Je suppose qu’on ne poste pas simplement une enveloppe adressée au prince héritier de Sambalpur au palais royal.

– C’est cela qui est étrange. Les deux ont été laissés dans mes appartements, le premier sous un oreiller, le second dans la poche d’un costume. Et tous les deux disaient la même chose… » La voiture ralentit pour aborder le virage en épingle à cheveux de Chowringhee. Sorti d’on ne sait où, un homme vêtu de la robe safran des prêtres hindous bondit devant nous. Il n’est guère plus qu’une image orange floue. La voiture s’arrête brutalement et il semble avoir disparu sous l’essieu avant.

« Nous l’avons heurté ? » demande le prince en se levant de son siège. L’aide de camp jure, ouvre sa portière et court vers l’homme à terre. Puis j’entends un coup sourd, le bruit répugnant d’un objet lourd au contact de chair et d’os, et on dirait que l’aide de camp s’effondre.

« Mon Dieu ! » s’écrie le prince. De sa position debout il a une meilleure vue de la situation. J’ouvre ma portière, mais avant que je puisse faire quelque chose l’homme en safran s’est relevé. Il a des yeux de fou, des cheveux et une barbe sales et emmêlés et comme des traînées de cendres appliquées verticalement sur son front.

Tout en me battant avec le bouton de mon holster je crie au prince : « Baissez-vous ! » mais on dirait un lapin hypnotisé par un cobra. L’agresseur lève son revolver et tire. La première balle frappe le pare-brise et le réduit en miettes. Je me retourne et je vois Sat agrippé au prince, essayant de le forcer à se baisser.

Trop tard.

Quand les deux balles suivantes sont tirées, je sais qu’elles atteindront leur but. Elles frappent le prince en pleine poitrine. Il reste quelques secondes debout, comme s’il était réellement divin et que les balles le traversaient sans le blesser. Puis des taches de sang cramoisi commencent à tremper la soie de sa tunique et il se défait comme un gobelet en papier dans la mousson.

2

Ma première réaction est de m’occuper du prince, mais c’est impossible tant qu’il reste des balles dans l’arme de l’assassin.

Je roule de mon siège sur le sol à la seconde où il tire une quatrième balle. Je ne peux pas dire où elle aboutit, je sais seulement qu’elle ne m’a pas atteint. Je plonge de nouveau derrière la portière ouverte tandis que l’assaillant tire encore une fois. La balle frappe la voiture juste à la hauteur de mon visage. J’ai vu des balles déchirer la tôle comme si c’était du papier de soie, et que celle-ci n’ait pas pénétré la portière tient du miracle. J’apprendrai plus tard que la Rolls du prince était plaquée d’argent massif. Une dépense judicieuse.

Je change de position et j’attends un sixième coup de feu, mais j’entends à la place le merveilleux clic d’un magasin vide. Cela suggère un revolver à cinq coups ou un assassin qui n’a que cinq balles, et si le premier est rare, le second est impensable. Je n’ai encore jamais rencontré de tueur professionnel qui lésine sur les munitions. Je prends le risque, je sors mon Webley de son holster, je me lève, je tire, et la balle va écorcher l’écorce d’un arbre. L’assassin court déjà.

Sur la banquette arrière, Sat à genoux, penché au-dessus du prince, essaie d’arrêter avec sa chemise le flot de sang qui coule de la poitrine de son ami. Devant la voiture, le colonel Arora se relève en titubant et touche son crâne ensanglanté. Il a eu de la chance. Son turban semble avoir absorbé une bonne partie de la violence du coup. Sans lui il ne se serait peut-être pas relevé aussi vite, ou pas relevé du tout.

Je lui crie : « Emmenez le prince à l’hôpital ! » tout en courant après l’homme. Il a une avance d’une trentaine de pas et il est déjà au bout de Chowringhee.

Il a bien choisi le lieu de son attaque. Chowringhee est une rue bizarre. Le trottoir d’en face est un des plus animés de la ville, ses magasins, ses hôtels et ses arcades à colonnades sont bondés. De notre côté, au contraire, exposé au soleil et bordé par la grande surface du Maidan, il est généralement désert. Les seuls passants sont deux coolies* : pas exactement de ceux qui accourent pour porter secours en entendant des coups de feu.

Je poursuis l’assassin en évitant de justesse plusieurs voitures quand je traverse en courant quatre couloirs de circulation. Je le perdrais dans la cohue devant les murs blanchis à la chaux de l’Indian Museum s’il n’avait pas sa robe orange vif. Tirer dans la foule est trop dangereux. De toute façon, tirer devant tant de monde sur quelqu’un habillé comme un saint homme hindou serait de la folie. J’ai assez de soucis sans vouloir déclencher une émeute religieuse.

L’assassin plonge dans le labyrinthe qui s’étend à l’est de Chowringhee. Il est en grande forme, ou du moins en meilleure forme que moi, et la distance entre nous grandit. J’atteins le haut de la rue, j’essaie de reprendre mon souffle et je lui crie de s’arrêter. Sans grand espoir : il est rare qu’un assassin armé, avec une bonne avance sur son poursuivant, se comporte correctement et tienne compte d’une telle requête, mais à ma grande surprise c’est ce qui arrive. L’homme s’arrête, se retourne, lève son arme et tire. Il a dû recharger en courant. Très impressionnant. Je me jette à terre juste assez vite pour entendre la balle exploser dans le mur à côté de moi en projetant des éclats de brique et de la poussière. Je riposte en me relevant tant bien que mal mais je manque encore une fois ma cible. L’homme se retourne et s’enfuit dans le méandre des rues. Il tourne à gauche dans une ruelle et je le perds. Je continue de courir. De plus loin devant moi me parvient un étrange grondement, le bruit d’une multitude de voix et du battement rythmique de tambours. En émergeant de la ruelle je tourne le coin de Dharmatollah Street et je reste cloué sur place. La large rue est envahie par une foule exclusivement indienne. Le vacarme est assourdissant. Des voix psalmodient au rythme des tambours. Vers le devant de la foule il y a une monstruosité sur roues, de la hauteur de trois étages et qui ressemble à un temple hindou. La chose se déplace lentement, halée par une masse d’hommes qui tirent des cordes de cent pieds de long. Je cherche désespérément l’assassin, mais c’est inutile. La mêlée est trop dense et trop d’hommes sont en safran. L’homme a disparu.

3

« Comment diable suis-je censé expliquer cela au vice-roi ? gronde lord Taggart en tapant du poing sur sa table. Le prince héritier d’un État souverain est assassiné en plein jour en présence de deux de mes officiers qui non seulement échouent à l’empêcher mais laissent l’assassin s’enfuir indemne ! »

On dirait que la veine de sa tempe gauche va éclater. « Je vous suspendrais tous les deux si la situation n’était pas aussi grave. »

Sat et moi sommes assis dans le vaste bureau du chef au deuxième étage du quartier général de la police à Lal Bazar. Je soutiens le regard de Taggart tandis que Sat se concentre sur ses chaussures. Il fait une chaleur inconfortable.

Ce n’est pas souvent que le chef de la police perd son sang-froid, mais je ne peux pas le lui reprocher. Sat et moi travaillons ensemble depuis plus d’un an à présent et il faut admettre que ce n’est pas précisément notre heure de gloire. Sat est probablement sous le choc d’avoir vu mourir son ami. Quant à moi je souffre de ce qui ressemble à un début de grippe mais que je sais être l’annonce de tout autre chose.

Après avoir perdu l’assassin je suis revenu au Maidan et j’ai vu que la Rolls était partie. En dehors des traces de pneus sur le béton et des éclats de verre rien ou presque n’indiquait qu’il s’était passé quelque chose. Dans l’herbe sur le bord, j’ai trouvé deux douilles. Je les ai empochées et j’ai hélé un taxi pour aller au Medical College Hospital dans College Street. C’est l’établissement médical le plus proche et le meilleur de Calcutta. C’était forcément là que Sat conduirait le prince.

Quand je suis arrivé, tout était fini. Il n’y avait plus grand-chose à faire à part retourner à Lal Bazar pour annoncer la nouvelle au chef de la police.

« Dites-moi encore une fois comment vous l’avez perdu.

– Je l’ai poursuivi à travers les ruelles de Chowringhee à Dharmatollah. Là je n’ai pas pu tirer à cause de la foule. Plus loin, j’ai tiré une ou deux fois.

– Et vous l’avez manqué ? »

C’est une question surprenante puisqu’il connaît déjà la réponse.

« Oui, monsieur. »

Taggart semble incrédule.

Il explose. « Pour l’amour du ciel, Wyndham ! Vous avez passé quatre ans dans l’armée. Vous avez sûrement dû apprendre à manier une arme, non ? »

Je pourrais lui faire observer que j’ai passé la moitié de ce temps dans le renseignement militaire sous ses ordres. Pour le reste, j’ai vécu dans une tranchée à tout faire pour éviter d’être pulvérisé par des éclats d’obus allemands qui venaient de nulle part. La vérité est qu’en près de quatre ans j’ai à peine tiré.

Taggart retrouve quelque peu son calme. « Que s’est-il passé ensuite ?

– Il a continué à courir vers Dharmatollah Street où je l’ai perdu dans une procession religieuse, des milliers de personnes traînant derrière eux une monstruosité.

– Le Juggernaut, monsieur, dit Sat.

– Le quoi ? demande Taggart.

– La procession dans laquelle le capitaine Wyndham a été pris est le Rath Yatra, monsieur, celle du char du dieu hindou Jagannath. Chaque année son char est promené dans les rues par des milliers de fidèles. Les Anglais ont confondu le dieu avec le char, d’où le mot juggernaut.

– De quoi avait-il l’air ? » demande Taggart.

Sat paraît perplexe. « Jagannath ?

– L’assassin, sergent, pas la divinité. »

Je réponds : « Mince, taille moyenne, peau foncée. Une barbe et des longs cheveux emmêlés qu’il ne doit pas avoir lavés depuis des mois. Et il portait sur le front une marque étrange : deux lignes de cendres blanches qui se rejoignent à la racine du nez de part et d’autre d’une ligne rouge plus fine.

– Cela signifie-t-il quelque chose pour vous, sergent ? » demande Taggart. Quand il s’agit des particularités locales, le chef de la police a appris depuis longtemps, comme moi, qu’il vaut mieux se renseigner auprès d’un indigène.

« Il y a une signification religieuse, répond Sat. Les prêtres portent souvent ces marques.

– Pensez-vous qu’il puisse y avoir un rapport entre l’assassin et la procession religieuse ?

– C’est possible, monsieur. Qu’il se soit jeté dans la foule de Dharmatollah est sans doute plus qu’une coïncidence. »

J’ajoute : « Il portait une robe safran. Comme beaucoup d’autres dans la procession.

– Il pourrait donc s’agir d’un attentat religieux ? » suggère Taggart. Il paraît presque soulagé. « Seigneur, je l’espère. Tout plutôt qu’un motif politique. »

Je le mets en garde. « La robe safran était peut-être un déguisement.

– Mais pourquoi un fanatique religieux voudrait-il tuer le prince héritier de Sambalpur ? demande Sat. À l’époque où je l’ai connu il n’était pas le moins du monde intéressé par la religion.

– C’est à vous et au capitaine de le découvrir, dit Taggart. Et n’excluons pas l’aspect religieux. Le vice-roi préférerait entendre que c’est un attentat religieux qui n’a rien à voir avec ses chers entretiens. Sambalpur entraîne avec lui presque une douzaine d’autres États princiers et le vice-roi espère que cette impulsion convaincra les royaumes les plus récalcitrants de signer aussi. » Il enlève ses lunettes, les essuie avec un mouchoir et les remet.

« En attendant, vous deux, arrêtez l’assassin, et vite. La dernière chose dont nous avons besoin est qu’une bande de maharajahs et de nababs quittent la ville sous prétexte que nous ne pouvons pas garantir leur sécurité. Et maintenant, messieurs, si c’est tout… dit-il en se levant.

– Il y a autre chose que vous devriez savoir, monsieur. »

Il a l’air las.

« Que devrais-je savoir, Sam ?

– Le prince avait reçu des lettres qui semblaient le préoccuper. C’est pourquoi il voulait nous voir aujourd’hui, le sergent Banerjee et moi. »

Il se rembrunit. « Vous avez vu ces lettres ?

– Non, monsieur. Mais le prince nous a dit qu’elles étaient dans sa suite au Grand Hotel.

– Eh bien vous feriez mieux d’aller les y chercher, n’est-ce pas ?

– J’avais l’intention d’y aller après vous avoir fait mon rapport, monsieur.

– Et quoi d’autre avez-vous l’intention de faire, capitaine ? demande-t-il sèchement.

– Je voudrais questionner l’aide de camp du prince, ainsi que le dewan de Sambalpur, un certain Davé. Il m’a semblé qu’il pouvait y avoir des tensions entre lui et le prince. Et faire réaliser un portrait-robot de l’assaillant. Nous pourrons le publier dans les journaux du matin, anglais et indiens. S’il est encore en ville, espérons que quelqu’un saura où il se trouve. »

Taggart réfléchit et m’indique la porte.

« Très bien. Qu’attendez-vous ? »

À l’extrémité opposée du couloir et face au bureau de Taggart se trouve une pièce qui a paraît-il la plus belle vue sur le sud de la ville. Elle devrait être occupée par un officier supérieur, mais en raison de sa clarté elle a été attribuée à un civil, le portraitiste résident de la police, un minuscule Écossais appelé Wilson.

Je frappe, j’entre, et je vois une fenêtre panoramique et des murs couverts de croquis au crayon, dont une grande majorité de portraits, d’hommes indiens pour la plupart. Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un bonhomme grisonnant au comportement pugnace d’un terrier et avec une passion pour la bière et la Bible, s’adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

C’est en effet la conjonction des deux qui à l’origine l’a amené à Calcutta. Et après une ou deux tournées il raconte volontiers l’histoire de sa vie : comment, dans sa jeunesse, à Glasgow, son ambition était de gagner ses bières à coups de poing d’un bout à l’autre du comptoir au pub Bon Accord, ce qu’il n’a jamais vraiment réussi sans finir à l’hôpital. Là il a trouvé Dieu, et Dieu, dans ce que je pense avoir été une plaisanterie, lui a demandé de partir comme missionnaire à Calcutta, tâche à laquelle il était inapte par nature, son goût pour la bagarre étant en contradiction avec l’éthique missionnaire, et finalement il s’est séparé de ses frères et a fini comme dessinateur de la police du Bengale.

« Ce n’est pas souvent que nous vous voyons ici, capitaine Wyndham », dit-il avec un grand sourire. Il se lève. « Et le fidèle sergent Banerjee ! C’est un plaisir. Vous êtes venus admirer la vue ?

– Nous sommes à la recherche d’un véritable artiste, dis-je. Vous en connaissez un ?

– Oui, très drôle. Maintenant dites-moi ce que vous voulez.

– Nous avons besoin d’un portrait. D’un Indien, et c’est urgent.

– Vous avez de la chance, les enfants. Les Indiens sont mon point fort. Qu’a fait votre homme, d’ailleurs ?

– Il a tué un prince par balle, répond Sat.

– C’est vraiment du sérieux. » Wilson hoche gravement la tête. « Où est votre témoin oculaire ?

– Ils sont devant vous. »

Il hausse un sourcil et se met à rire. « Vous deux ? Vous étiez là quand l’aristo s’est fait descendre ? »

J’acquiesce.

« Et vous avez laissé le tireur s’enfuir ? Ma parole, Wyndham, il y a un peu de négligence là-dedans, non ? Qu’en a dit le vieux Taggart ?

– Il s’est montré philosophe.

– Je l’aurais parié. Je suis sûr qu’il a eu pour vous des mots philosophiques choisis. Ce type jure comme un charretier quand il est en colère.

– Comment pouvez-vous le savoir ?

– Son bureau est au bout du couloir, mon vieux. Je l’entends ! Et vous vous considérez comme un enquêteur ? Je m’étonne qu’il ne vous ait pas mutés tous les deux à la circulation, pour contrôler les permis des conducteurs de rickshaw. En tout cas vous avez intérêt à me décrire le gars. J’ai des choses plus importantes à faire, même si ce n’est pas votre cas. »

J’entreprends la description, la barbe, la cendre sur le front. À la fin, Wilson secoue la tête. « Alors comme ça vous vous êtes laissé fausser compagnie par un prêtre ? Bravo, messieurs. J’aurais aimé voir ça.

– Il était armé, dit Sat loyalement.

– Oui, et votre patron ici présent l’était aussi », répond Wilson en pointant sur moi un index charbonneux.

Entre deux commentaires il dessine, modifiant un détail dans les cheveux ou les yeux selon nos observations. Finalement je suis satisfait.

« Pas mal, dis-je.

– En effet. Je vais donner ça aux journaux.

– Je veux que ce soit dans les deux presses, anglaise et bengali. Et voyez s’il existe ici des journaux orissas.

– Je suis un artiste, vous vous rappelez ? Vous deux, les clowns, vous êtes censés enquêter. À vous de vous renseigner sur les journaux orissas. En attendant, je confronte ça aux suspects habituels. »

Je le remercie et me dirige vers la porte.

« Bonne chance, Wyndham, dit Wilson. Et vous sergent Banerjee, vous devriez vraiment cesser de traîner avec des gens comme ce capitaine. Ce serait dommage de voir un talent comme le vôtre se perdre à inspecter des chars à bœufs. »

À l’arrière de la voiture de police pendant le bref trajet de Lal Bazar au Grand Hotel, Sat reste silencieux, maussade. Non que je sois moi-même d’humeur à bavarder. Ne pas réussir à éviter un assassinat n’incite guère à une conversation.

Je lui demande finalement : « Vous connaissiez bien le prince ?

– Assez bien. À Harrow il était dans la classe de mon frère, mon aîné de quelques années, je l’ai rattrapé un peu plus tard quand nous nous sommes retrouvés à Cambridge.

– Vous étiez proches ?

– Pas particulièrement, même si en classe les garçons indiens se regroupaient plus ou moins. La sécurité par le nombre, etc. Adi avait beau être prince, pour les jeunes Anglais il n’était qu’un noiraud comme un autre. Je crains que cette époque ne l’ait profondément marqué.

– L’expérience ne semble pas vous avoir laissé de cicatrices.

– Au cricket j’étais un lanceur convenable. Les garçons ont tendance à oublier la couleur de votre peau si vous êtes capable d’un bon off-cutter contre Eton.

– Une idée de pourquoi quelqu’un pourrait vouloir tuer votre ami ? »

Le sergent secoue la tête. « Je crains que non, monsieur. »

La voiture franchit la colonnade de l’entrée du Grand Hotel et s’arrête dans la cour devant la porte principale. Un valet de pied enturbanné vient promptement ouvrir la portière.

Une avenue de palmiers miniatures nous mène à un hall de marbre scintillant qui sent vaguement la frangipane et l’encaustique. À l’extrémité de cette surface immaculée se trouve un comptoir d’acajou tenu par un réceptionniste indigène. Je lui montre mon mandat de perquisition et lui demande où se trouve la chambre du prince.

« La suite Sambalpur, monsieur. Deuxième étage.

– Et quel est le numéro ?

– Il n’y a pas de numéro, monsieur. C’est une suite, monsieur. La suite Sambalpur. Elle est occupée en permanence par l’État de Sambalpur. »

Il me regarde de tellement haut que je ne peux pas lire son expression, mais il me semble qu’il me prend pour un imbécile. C’est toujours humiliant d’être méprisé par un Indien, mais plutôt que de le remettre à sa place je me mords la langue, je le remercie et lui laisse un billet de dix roupies. C’est rentable d’être en bons termes avec le personnel des meilleurs hôtels de la ville. On ne sait jamais, un jour l’un d’eux peut vous fournir des informations utiles.

Sat sur mes talons, je me dirige vers l’escalier en me demandant combien exactement peut coûter la location permanente d’une suite au Grand Hotel.

La porte est ouverte par un domestique en livrée émeraude et or.

« Le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee pour le Premier ministre Davé », dis-je.

Le domestique acquiesce et nous conduit dans un salon situé au fond d’un long vestibule.

La suite Sambalpur est encore plus luxueuse que je ne l’imaginais, avec ce marbre blanc qui semble aussi répandu à Calcutta que la brique rouge à Londres, ses murs décorés de peintures, ses tapisseries orientales et ses finitions à la feuille d’or. Tout respire une élégance que l’on ne trouve pas souvent dans une chambre d’hôtel, du moins pas dans les établissements que je fréquente.

Une demi-douzaine de portes donne sur ce vestibule, ce qui laisse supposer que la suite est largement plus vaste que mon appartement. Le loyer est probablement plus élevé aussi.

Le domestique nous laisse sur le seuil du salon et va chercher le dewan. Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus. Je me dirige vers les fenêtres d’où j’ai une vue sur tout le Maidan et le fleuve au-delà. Vers le sud-ouest, à quelques pas seulement de l’hôtel, je vois nettement l’endroit où le prince a trouvé la mort. Mayo Road a été barrée, le secteur bouclé, et deux agents de police indigènes montent la garde. Pendant ce temps, d’autres, à quatre pattes, recherchent des empreintes digitales comme je l’ai ordonné, bien que je doute qu’il y ait grand-chose à ajouter aux deux douilles que j’ai déjà. Je ne suis pas un expert, mais j’ai vu ma part de douilles et je n’ai encore jamais rien vu de tel. Elles paraissent anciennes. Probablement d’avant-guerre. Peut-être d’avant le XXe siècle.

Sur le canapé derrière moi Sat reste muet. Il n’est jamais véritablement bavard, une chose que j’apprécie chez lui, mais il y a différentes sortes de silences, et quand vous connaissez assez bien quelqu’un vous apprenez à les distinguer les unes des autres. Il est encore jeune, et bien qu’il ait tué plusieurs personnes, parfois pour me sauver la vie, il n’avait pas encore fait l’expérience traumatisante de voir un ami se faire tirer dessus sous ses yeux et le regarder impuissant se vider de ses forces vitales.

Mais moi, à qui c’est arrivé trop souvent, je ne ressens rien.

« Tout va bien, sergent ?

– Monsieur ?

– Voulez-vous une cigarette ?

– Non, merci, monsieur. »

Des bruits de voix fortes proviennent du corridor. Elles haussent le ton puis se taisent brusquement. Un instant plus tard la porte s’ouvre et le dewan entre, le teint cendreux. Sat se lève pour l’accueillir.

« Messieurs, dit-il, permettez que nous nous dispensions des formalités. Comme vous pouvez l’imaginer, les événements d’aujourd’hui ont été très… éprouvants. Je vous serais reconnaissant de l’assistance que vous pourriez nous apporter dans le rapatriement des restes de Son Altesse le prince Adhir. »

Sat et moi échangeons un regard.

« Je crains que nous ne puissions rien faire. Mais je suis sûr que le corps du prince vous sera remis le plus tôt possible. »

Ma réponse ne semble pas satisfaire le dewan, elle redonne néanmoins un peu de couleur à ses joues.

« Son Altesse le maharajah a été informé des tragiques nouvelles et il a ordonné que les restes de son fils soient rapatriés à Sambalpur sans délai. Il ne doit pas y avoir d’autopsie et son corps ne doit en aucun cas être profané davantage. Cette requête a déjà été transmise au vice-roi et elle n’est pas négociable. »

On dirait que c’est un autre homme que le larbin auquel nous avons été présentés au palais royal. Depuis, il a gagné en aplomb.

« Naturellement, poursuit-il, Son Altesse a hâte de voir le ou les coupables de cet acte haineux appréhendés et châtiés au plus vite, et dans l’intérêt des relations anglo-sambalpuri nous demandons à être pleinement informés des progrès de votre enquête. Une note à cet effet a déjà été adressée au vice-roi et sera communiquée sans aucun doute à vos supérieurs. »

Je l’interromps. « En ce qui concerne l’enquête, il y a des points sur lesquels votre aide serait la bienvenue. »

Le dewan nous indique le canapé et prend un fauteuil.

« Je vous en prie, dit-il, faites donc.

– Votre désaccord avec le prince héritier cet après-midi. Sur quoi portait-il ? »

Une ombre passe sur son visage, puis disparaît.

« Je n’ai eu aucun désaccord avec le yuvraj.

– Le yuvraj ? »

Sat vient à mon secours. « C’est le terme hindi pour désigner le prince héritier. Officiellement il était yuvraj Adhir Singh Sai de Sambalpur. »

J’insiste. « Sauf votre respect, monsieur le Premier ministre, le sergent et moi avons été témoins de votre altercation. Il y avait manifestement un désaccord sur un aspect des négociations avec le vice-roi. »

Le dewan soupire. « C’était le yuvraj et je ne suis qu’un fonctionnaire chargé de faire appliquer les volontés de la famille royale.

– Mais en qualité de Premier ministre vous êtes sûrement aussi conseiller de la famille royale, n’est-ce pas ? Vos conseils s’opposaient apparemment aux idées du prince. »

Il a un sourire embarrassé. « Le yuvraj était un jeune homme, capitaine. Et les jeunes hommes sont souvent entêtés, surtout lorsqu’ils sont princes. Il était opposé à l’entrée de Sambalpur à la Chambre des Princes.

– Et vous n’étiez pas de cet avis ?

– Si l’âge nous apporte quelque chose, c’est un certain degré de sagesse. Sambalpur est un petit État auquel les dieux ont accordé une certaine richesse naturelle, ce qui signifie qu’il a souvent été l’objet de la convoitise des autres. N’oublions pas notre histoire. Votre propre East India Company a tenté à plusieurs reprises d’annexer notre royaume. Un État tel que Sambalpur a besoin d’amis et d’une voix à la table des grands. Un siège à la Chambre des Princes nous offrirait cette voix.

– Que va-t-il arriver maintenant ? »

Le dewan réfléchit à ma question. « Il est évident que nous nous retirons temporairement des débats. Ensuite, après la période de deuil traditionnelle, je discuterai de nouveau de cette question avec le maharajah et… (Il fait une pause presque imperceptible) ses autres conseillers.

– Avez-vous une idée de qui a pu vouloir assassiner le yuvraj ?

– Certainement. Ces radicaux de gauche : des fauteurs de troubles alliés au parti du Congrès. Ils feraient n’importe quoi pour saper le pouvoir de la famille royale sur Sambalpur. Le chef de la milice de Sambalpur a reçu l’ordre d’arrêter les meneurs.

– Le prince vous a-t-il dit qu’il avait reçu certaines lettres récemment ? »

Le dewan fronce les sourcils. « Quelle sorte de lettres ?

– Nous ne savons pas, dit Sat, mais elles semblaient l’avoir troublé.

– Il ne m’en a jamais parlé.

– Il en a parlé au colonel Arora, dis-je.

– Dans ce cas, c’est au colonel de vous renseigner. »

Il appuie sur un bouton de cuivre sur le mur à côté de lui. Une sonnerie retentit et le domestique revient.

« Arora sahib ko boulaane », dit le dewan.

Le domestique s’incline et se retire.

Un instant plus tard, la porte s’ouvre et l’aide de camp entre. Il porte un nouveau turban et arbore une ecchymose violette de la taille d’une grenade à main sur le côté de la tête. Il est moins impressionnant qu’avant, comme si l’assassinat de son maître l’avait un peu ratatiné.

« Monsieur », dit-il.

Je lui demande comment va sa tête.

Il approche sa grosse main de son visage tuméfié. « Les médecins ne pensent pas qu’il y ait une fracture du crâne, dit-il d’un ton mesuré.

– C’est une très bonne nouvelle », dit Sat.

Le Sikh lui lance un regard noir avant de retrouver son calme. « En quoi puis-je vous aider, messieurs ?

– Nous avons besoin de vous poser quelques questions à propos de l’attentat », dis-je en lui indiquant un canapé.

Le colonel préfère visiblement rester debout. « Vous étiez là, répond-il. Vous avez vu tout ce que j’ai fait.

– Nous avons quand même besoin de votre version des événements.

– Pour le rapport », ajoute Sat en guise d’explication et il tire de sa poche un carnet jaune et un crayon.

« Que souhaitez-vous savoir ?

– Commençons par le commencement, dis-je. Quand nous avons quitté le Palais du Gouvernement, pourquoi avez-vous choisi ce trajet particulier pour aller à l’hôtel ? Ce n’était certainement pas le plus direct. »

L’aide de camp fait une pause et passe la langue sur ses lèvres minces avant de répondre. « Les routes directes étaient toutes barrées pour le Rath Yatra. Vous l’avez vu vous-mêmes.

– Mais pourquoi traverser le Maidan ?

– C’est un trajet qui m’est familier. Le yuvraj et moi l’avons fait très souvent. Il aimait traverser le parc.

– Et que s’est-il passé quand vous avez atteint le bout de Mayo Road et tourné dans Chowringhee ? Quand avez-vous vu l’assassin ? »

Le colonel se contracte. « Je ne l’ai vu que lorsqu’il s’est jeté devant la voiture. Il avait dû rester caché derrière un des arbres. Naturellement, j’ai freiné aussi vite que j’ai pu. Je ne pensais pas l’avoir heurté, mais comme il est tombé j’ai cru que nous l’avions renversé. Maintenant je voudrais avoir accéléré et écrasé ce porc.

– Qu’est-il arrivé ensuite ?

– Comme vous l’avez vu, je suis descendu de voiture pour voir s’il était blessé. Il était couché sous le radiateur. Je me suis penché sur lui et c’est alors qu’il s’est retourné et m’a frappé. Puis j’ai entendu les coups de feu.

– Avez-vous vu avec quoi il vous a frappé ? »

Il secoue la tête. « En tout cas c’était quelque chose de solide.

– Nous n’avons trouvé aucun objet sur les lieux. »

Le colonel me regarde sévèrement. « Je suppose qu’il l’a emporté.

– Avez-vous reconnu l’agresseur ?

– Je ne l’avais jamais vu auparavant, grogne-t-il. Mais soyez certain que je ne pourrai jamais oublier cette figure. J’emporterai son image sur mon bûcher funéraire. »

Ses joues se colorent. J’éprouve de la compassion pour lui. La honte l’accompagnera toute sa vie et peut-être dans la prochaine.

« Maintenant, Arora, dit le dewan, le capitaine a mentionné des lettres que le yuvraj disait avoir reçues récemment. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

– Pardon ? » Il semble ailleurs. Peut-être revit-il les événements de la journée.

Je précise. « Les messages dont il a parlé en voiture.

– Oui. Il me les a montrés.

– Vous les avez ? »

Il secoue la tête. « Son Altesse les a gardés.

– Que disaient-ils exactement ?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu les lire. Ils étaient écrits en oriya. Ni le yuvraj ni moi ne parlons oriya. Peu de gens le parlent à la cour. Les affaires se traitent en anglais ou parfois en hindi, mais en oriya ? Jamais.

– Mais c’est la langue locale, n’est-ce pas ? demande Sat.

– Oui, mais pas celle de la cour.

– Le prince ne vous a pas demandé de les faire traduire ? dis-je.

– Non, et je les avais oubliés jusqu’à ce qu’il en parle en voiture aujourd’hui.

– Quelqu’un a dû en obtenir une traduction.

– Oui, mais ce n’est pas moi.

– Se peut-il que ce soit quelqu’un du palais ? »

Il a un mince sourire et regarde le dewan avant de me répondre. « Au palais, la discrétion est une qualité rare.

– Avez-vous une idée de qui pourrait vouloir la mort du yuvraj ? »

L’aide de camp caresse sa barbe soignée. « Je ne voudrais pas faire de spéculations. Il vaudrait peut-être mieux que le dewan réponde.

– M. Davé a déjà donné son avis. Je vous demande le vôtre.

– Je ne vois vraiment pas.

– J’imagine que vous allez retourner à Sambalpur ? »

Le Sikh regarde par la fenêtre et hoche lentement la tête. « J’en ai reçu l’ordre. » Il se retourne vers moi. « Je dois rendre des comptes pour avoir manqué à mon devoir envers le yuvraj. »

Le dewan intervient. « Capitaine Wyndham, vous comprendrez que nous avons tous les deux des questions urgentes à traiter. S’il n’y a rien d’autre…

– J’aimerais fouiller les appartements du prince, s’il vous plaît. »

Le dewan me regarde comme si j’étais fou. « C’est hors de question », répond-il fermement.

Ce n’est pas souvent qu’un Indien a l’audace de s’opposer à une demande d’un officier de police britannique, et je n’ai pas le temps de jouer à ce jeu.

« Si vous préférez, monsieur Davé, je peux revenir dans une heure avec deux mandats. Un mandat de perquisition m’autorisant à mettre toute cette suite sens dessus dessous, et un mandat d’arrêt pour obstruction de votre part. »

Le dewan me regarde de haut et secoue la tête. « Libre à vous de faire tout ce que vous voudrez, capitaine, répond-il calmement. Sachez d’abord que cette suite est reconnue officiellement comme territoire souverain de Sambalpur. Quant à m’arrêter, puis-je vous suggérer de parler au vice-roi avant de prendre des mesures qui pourraient entraîner la fin prématurée et regrettable de votre carrière ? »

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PREMIÈRES LIGNE #56, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee



PREMIÈRES LIGNE #56

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

1

Au moins, il est bien habillé. Cravate noire, smoking, tout le tremblement. Si vous devez vous faire tuer, autant laisser de vous l’image la plus flatteuse.

La puanteur qui se plante dans ma gorge me fait tousser. Dans quelques heures elle va devenir intolérable ; assez forte pour retourner l’estomac d’un poissonnier de Calcutta. Je sors de ma poche un paquet de Capstan, j’en tapote une, je l’allume et j’inhale en laissant la fumée douce nettoyer mes poumons. La mort sent plus mauvais sous les tropiques. Comme la plupart des choses.

Il a été découvert par un petit vigile décharné au cours d’une de ses rondes. Le pauvre a failli en mourir de peur. Une heure plus tard il tremble encore. Il l’a découvert gisant dans une impasse sombre, ce que les gens du lieu appellent gullee, bordée sur trois côtés par des bâtiments délabrés, où le ciel n’est visible qu’en regardant en l’air et en se dévissant le cou. Le gamin doit avoir de bons yeux pour l’avoir repéré dans le noir. Mais peut-être s’est-il simplement fié à son nez.

Le corps gît sur le dos, tordu et à demi submergé par un cloaque à ciel ouvert. La gorge tranchée, les membres comme disloqués, et une grosse tache de sang brun sur un plastron empesé. Il manque des doigts à une main et un œil a été arraché de son orbite – cette ultime indignité est l’œuvre des gros corbeaux noirs qui montent encore une garde sévère sur les toits. Autrement dit, ce n’est pas une fin très digne pour un burra sahib.

J’ai quand même vu pire.

Enfin, il y a le message. Un bout de papier taché de sang, roulé en boule et enfoncé de force dans la bouche comme un bouchon de liège dans une bouteille. C’est un détail intéressant, et nouveau pour moi. Quand vous croyez avoir tout vu, c’est agréable de découvrir qu’un meurtrier peut encore vous surprendre.

Une foule d’autochtones s’est rassemblée. Une collection hétéroclite de badauds, de colporteurs et de femmes. Ils se bousculent pour s’approcher de plus en plus près, brûlant d’apercevoir le cadavre. La nouvelle s’est vite répandue. Comme toujours. Le meurtre est un bon divertissement dans le monde entier et là, à Black Town, on pourrait vendre des billets pour voir un sahib mort. J’observe pendant que Digby aboie à quelques agents locaux d’établir un cordon. Ces derniers à leur tour crient en direction de la foule et des voix étrangères les huent et leur lancent des insultes. Les agents jurent, ils brandissent leur lathi en bambou et frappent de tous côtés en repoussant peu à peu la populace.

Ma chemise me colle au dos. Il n’est pas encore neuf heures et la chaleur est déjà oppressante, même à l’ombre dans la ruelle. Je m’agenouille près du corps et je le tâte. La poche intérieure de la jaquette est gonflée et j’en tire le contenu : un portefeuille de cuir noir, des clefs et des pièces de monnaie. Je range les clefs et la monnaie dans le sac des pièces à conviction et m’intéresse au portefeuille. Il est vieux, mou et usé et a probablement coûté très cher quand il était neuf. À l’intérieur, froissée et écornée par des années de manipulation, une photo de femme. Elle a l’air jeune, probablement une vingtaine d’années, et porte des vêtements dont le style suggère que la photo a été prise il y a déjà un certain temps. Je la retourne. Les mots Ferries & Sons, Sauchiehall St., Glasgow sont imprimés au verso. Je la glisse dans ma poche. Pour le reste, le portefeuille est à peu près vide. Pas d’argent, pas de cartes de visite, quelques reçus. Rien pour indiquer l’identité de l’homme.

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Premières lignes #55, Dans la ville en feu, Michael Connelly


PREMIÈRES LIGNE #55

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Dans la ville en feu, Michael Connelly

Le troisième soir, le nombre des morts était déjà si élevé et montait si rapidement que beaucoup d’équipes des Homicides de la division avaient été retirées des premières lignes du maintien de l’ordre et du contrôle des émeutiers et affectées aux rotations d’urgence de South Central. L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.

South Central était une vraie zone de guerre. Il y avait des incendies partout. Des pillards avançant en meutes passaient d’une boutique à une autre, tout semblant de dignité et de code moral parti avec la fumée qui s’élevait au-dessus de la ville. Les gangs de South L.A. se montraient en force pour contrôler les ténèbres, allant jusqu’à demander un armistice dans leurs guerres intestines afin d’opposer un front uni à la police.

Plus de cinquante personnes avaient déjà trouvé la mort. Des propriétaires de magasins avaient abattu des pillards, la garde nationale avait abattu des pillards, des pillards avaient abattu d’autres pillards, et il y avait tous les autres – tous les tueurs qui profitaient du chaos et des troubles sociaux pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les frustrations du moment et les émotions qui se donnaient libre cours dans les rues.

Deux jours plus tôt, les fractures raciales, sociales et économiques qui agitaient la ville avaient brisé sa surface avec une intensité proprement sismique. 

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Premières lignes #54, American Dirt de Jeanine Cummins


PREMIÈRES LIGNE #54

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

American Dirt

de Jeanine Cummins

1

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui. Mais les autres suivent en rafale, un grondement, un rugissement, clac-clac-clac, à la vitesse d’un hélicoptère. Il y a des hurlements aussi, sauf que ce bruit-là ne dure pas, vite anéanti par les tirs. Avant que Luca ait le temps de remonter la fermeture Éclair de son pantalon, d’abaisser le couvercle de la cuvette, de monter dessus pour regarder dehors, avant qu’il ait le temps de chercher la source de cette terrible clameur, la porte de la salle de bains s’ouvre à la volée, Mami1 est là.

– Mijoven, dit-elle, si doucement qu’il ne l’entend pas.

Ses mains ne sont pas tendres ; elle le propulse vers la douche. Luca trébuche sur la marche carrelée surélevée et tombe, mains en avant. Mami atterrit sur lui et, dans sa chute, il s’ouvre la lèvre avec ses dents. Il a le goût du sang. Une goutte opaque forme un tout petit rond rouge sur le carrelage vert brillant de la douche. Mami pousse Luca dans l’angle. Cette douche n’a pas de porte, pas de rideau. C’est juste un recoin dans la salle de bains de son abuela, séparé par un troisième mur carrelé construit pour suggérer une cabine. Un mètre soixante de haut, quatre-vingt-dix centimètres de long, juste assez grand pour, avec un peu de chance, abriter Luca et sa mère des regards. Il a le dos calé, ses petites épaules touchent les deux murs, ses genoux sont remontés sous le menton. Mami s’enroule autour de lui comme une carapace de tortue. La porte de la salle de bains est restée ouverte, ce qui inquiète Luca, même s’il ne voit rien au-delà du bouclier que constitue le corps de sa mère, derrière la demi-barricade formée par le mur de la douche de son abuela. Il aimerait ramper hors de la cabine et tapoter la porte. Il aimerait la pousser jusqu’à ce qu’elle se ferme. Il ignore que sa mère l’a laissée volontairement ouverte. Il ne sait pas qu’une porte fermée ne fait qu’attirer encore plus les curieux.

Dehors, le fracas des tirs continue, auquel s’ajoute une odeur de charbon de bois et de viande brûlée. Papi est en train de faire griller de la carne asada et les cuisses de poulet que Luca préfère. Il les aime un peu noircies, il aime la saveur piquante de la peau croustillante. Sa mère relève la tête, juste assez pour pouvoir le regarder dans les yeux. Elle place ses mains des deux côtés de son visage et tâche de lui couvrir les oreilles. Dehors, les tirs s’espacent. Ils s’arrêtent puis reprennent, des coups brefs qui ressemblent, pense Luca, aux battements sauvages et désordonnés de son cœur. Malgré le raffut, il entend toujours la radio, une voix de femme qui annonce La Mejor 100.1 FM Acapulco ! et puis le groupe Banda MS qui chante comme ils sont heureux d’être amoureux. Quelqu’un tire sur la radio, des gens rient, des voix d’hommes. Deux ou trois, difficile à dire. Des pieds bottés frappent le sol du patio d’Abuela.

– Est-ce qu’il est là ? demande l’une des voix, juste devant la fenêtre.

– Il est là.

– Et le gosse ?

– Mira, il y a un garçon ici. C’est lui ?

Adrián, le cousin de Luca. Il porte des chaussures à crampons et un maillot floqué du nom Hernández. Adrián est capable de faire rebondir un ballon de football quarante-sept fois de suite sur ses genoux.

– Je n’sais pas. Il a l’air du même âge. Prends une photo.

– Hé ! du poulet ! dit une autre voix. Ça a l’air bon. Tu veux un peu de poulet ?

La tête de Luca frôle le menton de Mami, enroulée étroitement autour de lui.

– Oublie le poulet, pendejo2. Fouille la maison.

Accroupie, Mami se balance sur ses talons et pousse Luca encore plus fort contre le mur. Elle se presse contre lui, ils entendent grincer et claquer la porte de derrière. Bruits de pas dans la cuisine. Rafales de balles intermittentes dans la maison. Mami tourne la tête et remarque, solitaire et brillante sur le carrelage, la tache de sang de Luca, illuminée par le jour qui filtre à travers la fenêtre. Luca entend le souffle qui déchire la poitrine de Mami. La maison est silencieuse maintenant. Le couloir qui mène à la porte de cette salle de bains est moquetté. Mami tire la manche de sa chemise sur sa main et Luca horrifié la voit s’écarter de lui, se pencher vers l’éclaboussure de sang révélatrice. Elle la frotte avec sa manche, ne laissant qu’une faible trace, puis se jette de nouveau sur Luca, tandis que l’homme dans le couloir ouvre la porte en grand avec la crosse de son AK-47.

Ils doivent être trois, parce que Luca entend toujours deux voix dans la cour. De l’autre côté du mur de la douche, celui qui vient d’entrer déboutonne son pantalon et vide sa vessie dans les toilettes. Luca ne respire pas. Mami ne respire pas. Ils ferment les yeux, leur corps ne bouge pas, même l’adrénaline ne circule pas, bloquée par leur immobilité calcifiée. L’homme a un hoquet, tire la chasse, se lave les mains. Il les essuie à la belle serviette de toilette jaune d’Abuela, celle qu’elle ne sort que pour les réceptions.

Ils ne bougent pas après le départ de l’homme. Même après qu’ils entendent de nouveau grincer et claquer la porte de la cuisine. Ils restent là, figés, un entrelacement de bras, de jambes, de genoux et de mentons, paupières serrées, doigts enchevêtrés, même après qu’ils entendent l’homme rejoindre ses compagnons dehors, après qu’ils l’entendent annoncer que la maison est vide et qu’il va manger un peu de poulet, parce qu’il n’y a pas de raison de laisser perdre un si bon barbecue alors que les enfants meurent de faim en Afrique. L’homme se tient encore assez près de la fenêtre pour que Luca entende les bruits aqueux et caoutchouteux que fait sa bouche en mastiquant le poulet. Luca se concentre sur sa respiration ; inspirer et expirer en silence. Il se raconte que tout ça n’est qu’un mauvais rêve, un rêve terrible, certes, mais un de ceux qu’il a déjà souvent faits. Et dont il se réveille immanquablement, le cœur qui cogne, inondé de soulagement. C’était juste un rêve. Parce que ces hommes sont les croque-mitaines modernes des villes mexicaines. Parce que même les parents qui évitent de parler de la violence en présence de leurs enfants, qui prennent soin de changer de station de radio quand on annonce de nouveaux massacres et de dissimuler leurs pires frayeurs, même ces parents ne peuvent empêcher les enfants de discuter entre eux. Sur les balançoires, sur le terrain de football, dans les toilettes de l’école, les horribles histoires enflent et se répandent. Ces gamins, riches, pauvres, ou de classe moyenne, ont tous vu des cadavres dans les rues. Meurtres ordinaires. Et à discuter ainsi entre eux ils apprennent qu’il existe une hiérarchie du danger, que certaines familles courent plus de risques que d’autres. Alors, bien que ses parents n’aient jamais laissé paraître le moindre indice qu’ils courent un tel risque, bien qu’ils aient fait montre d’un courage impeccable devant leur fils, Luca savait – il savait que ça arriverait un jour. Mais la vérité n’adoucit pas le choc. Passe un long, long moment avant que sa mère desserre son étreinte sur la nuque de Luca, avant qu’elle ne se penche suffisamment pour remarquer que la lumière qui filtre à travers la fenêtre de la salle de bains a changé d’angle.

Après la terreur et avant la confirmation de la réalité, il y a toujours un moment de grâce. Quand, finalement, Luca bouge, il éprouve la brève, l’étourdissante euphorie du simple fait d’être vivant. Un court instant, le pénible passage du souffle dans sa poitrine le réjouit. Il pose les mains à plat sur le carrelage pour en sentir la fraîcheur sous sa peau. Mami s’effondre contre le mur en face de lui, remue la mâchoire, ce qui révèle la fossette sur sa joue gauche. Ça fait tout drôle de voir ses belles chaussures de ville dans la douche. Luca touche la coupure de sa lèvre. Le sang a séché, mais il la gratte avec ses dents et elle se rouvre. Il comprend que, si c’était un rêve, il n’aurait pas le goût du sang.

Finalement, Mami se lève.

– Reste ici, ordonne-t-elle dans un murmure. Ne bouge pas jusqu’à ce que je revienne te chercher. Ne fais pas un bruit, tu comprends ?

Luca se jette sur elle, la retient par la main.

– Mami, ne pars pas.

– Mijo, je vais revenir bientôt, d’accord ? Tu restes ici. – Mami lui desserre les doigts. – Ne bouge pas, répète-t-elle. Sois un bon garçon.

Luca ne trouve pas difficile d’obéir aux consignes de sa mère, non seulement parce qu’il est un garçon obéissant, mais parce qu’il ne veut pas voir. Toute sa famille, ici, dans la cour d’Abuela. Aujourd’hui, samedi 7 avril, c’est la fête pour la quinceañera, le quinzième anniversaire, de sa cousine Yénifer. Elle porte une longue robe blanche. Son père et sa mère sont là, tío Alex et tía3 Yemi, et aussi son petit frère Adrián qui, parce qu’il vient d’avoir neuf ans, prétend qu’il a un an de plus que Luca alors qu’ils n’ont en fait que quatre mois de différence.

Avant que Luca ait besoin d’aller uriner, Adrián et lui s’envoyaient du pied le ballon avec les autres primos4. Les mères, assises autour de la table dans le patio, laissaient goutter leurs palomas5 glacées sur leurs petites serviettes. La dernière fois qu’ils s’étaient tous réunis chez Abuela, Yénifer était entrée par hasard dans la salle de bains où se trouvait Luca, qui en avait été si mortifié qu’aujourd’hui il a demandé à Mami de l’accompagner et de monter la garde devant la porte. Ce qui n’a pas plu à Abuela ; elle a dit à Mami qu’elle le dorlotait, qu’un garçon de son âge devait se rendre aux toilettes sans adulte. Mais Luca est un enfant unique, alors il peut se permettre de faire des choses que ne font pas les autres.

Quoi qu’il en soit, Luca est seul maintenant dans la salle de bains et, bien qu’il essaie de ne pas y penser, l’idée l’envahit : ces mots d’énervement entre Mami et Abuela sont peut-être les tout derniers qu’elles auront échangés. Luca s’était approché de la table en se tortillant, avait chuchoté à l’oreille de Mami, et Abuela, assistant à la scène, avait secoué la tête, agité un doigt accusateur, et fait ses remarques. Avec cette façon qu’elle a de sourire quand elle critique. Mais Mami prend toujours le parti de Luca. Elle avait roulé les yeux et repoussé malgré tout sa chaise, sans tenir compte de la réprobation de sa mère. C’était quand ? Il y a dix minutes ? Deux heures ? Luca a l’impression d’être à la dérive, d’avoir perdu les limites du temps qu’il a toujours connu.

De l’extérieur lui parvient le son des pas hésitants de Mami, ses pieds qui butent doucement contre les débris épars d’objets brisés. Un unique halètement, trop ronflant pour être un sanglot. Et puis un enchaînement précipité de sons tandis qu’elle traverse le patio dans un but bien précis, enfonce les touches de son téléphone, parle d’une voix traînante que Luca ne lui connaît pas, aiguë et comme coincée dans l’arrière-gorge.

– Au secours.1.

En espagnol mami signifie « maman », papi « papa » et abuela « grand-mère ». (Toutes les notes sont des traductrices.)2.

Pendejo : « abruti ».3.

Tío : « oncle » ; tía : « tante ».4.

Primos : « cousins ».5.

Les palomas sont des cocktails à base de tequila et de jus de pamplemousse.

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PREMIÈRES LIGNE #53, Entre Fauves de Colin Niel


PREMIÈRES LIGNE #53

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Entre Fauves de Colin Niel

À la mémoire des fauves perdus

Victimes des antiques hécatombes

Et à ceux qui survivent

Tapis au fond de nos tripes

Prologue

30 mars

Charles

L’heure était venue de faire face aux hommes, leurs silhouettes de bipèdes dressées dans le crépuscule comme des arbres en mouvement, si proches de lui à présent, à peine trois foulées pour les atteindre, et leur odeur sans pareille, sueur amère et terre lointaine, et leurs cris indéchiffrables, et leurs peaux couvertes d’autres peaux qui n’étaient pas les leurs, jamais il ne les avait tant approchés, il avait fallu qu’ils l’y poussent, un jour entier à les sentir à ses trousses, un jour entier à sillonner le bush, à ramper sous les épines des acacias, à raser les murs de pierre enflammés de soleil, à creuser et recreuser cent fois sa trace, de broussaille en broussaille, les pas dans les mêmes empreintes, les détours innombrables entre les troncs, n’importe quoi pour les faire lâcher prise, un jour entier à se sentir gibier et non plus prédateur, la patience mise à mal, agacée, nerfs à vif, un jour entier auquel il venait de mettre fin, surtout ne pas leur laisser cette victoire-là, pas lui, pas ici, pas dans ce désert qu’il arpentait depuis toujours et dont il savait tout, les ruses et les ingratitudes, les nuits glacées autant que les jours brûlants, les heures où l’ombre devenait précieuse, les mers de sable façonnées par les vents, les dunes mouvantes où s’enfonçaient ses pas quand détalaient les autruches, les tempêtes qui parfois s’élevaient et vous fouettaient jusque sous les paupières, les distances infinies entre les oasis chétives et pleines de sel où s’abreuvaient les proies, les plaines caillouteuses et les flores centenaires qui y ancraient leurs racines, les troncs tordus des mopanes et ceux des eucléas, les remparts rocheux le long des fleuves à sec, la manière de s’y mouvoir à la verticale pour poursuivre un zèbre de montagne, les plages aussi, l’océan dévorant la côte des Squelettes, les carcasses providentielles des baleines égarées, celles des navires humains échoués depuis des décennies.

De tout temps, le chasseur, ça avait été lui, depuis l’enfance dans le lit de l’Agab, cette époque trop lointaine où il chassait en meute, avec ses frères et sœurs d’abattage, depuis cette première chasse à la girafe à jamais dans sa mémoire, quand les jeunes acculaient la géante au fond du canyon, chacun son côté, chacun sa mission, les yeux rivés sur le galop, poussant la proie vers une vieille lionne postée plus loin, pleine de son expérience, prête à bondir quand son moment viendrait, l’instant crucial, calculé, précis, et d’un coup, lancée sur la hanche en un bond prodigieux, griffes et crocs plantés dans les muscles, la chasseuse agrippée sur des mètres et des mètres de course affolée, ignorant les coups de patte qui tentaient de la déloger, lacérant cuir et chair, creusant la blessure au goût de sang frais, pesant de tout son poids pour déséquilibrer la bête, rien qui n’aurait pu la faire lâcher tant les félins avaient besoin de cette viande-là. Il avait appris à dénicher ses proies dans les milieux les plus ouverts, sans même un tapis d’herbes pour s’y tenir couché, tirant parti du moindre brouillard pour approcher ses victimes à couvert, il avait appris l’opportunisme, à tuer pintades, porcs-épics, cormorans lorsque manquait le gibier, à s’en prendre aux babouins autant qu’aux outardes, à s’attaquer, même, aux autres carnivores quand sa survie était en jeu. Le chasseur c’était lui, lui qui dictait ses règles, jamais pris par surprise, alors non, il n’allait pas laisser aux hommes cette victoire-là, il venait de sortir des ombres pour enfin leur faire face, calé dans le sable à quelques mètres d’eux, au pied d’un buisson plein de griffes, ses yeux dans les leurs. Le vent soulevait des nuages de terre, ravivait les senteurs animales, chargées des peurs et des tensions des heures passées, il les huma avec prudence, attendit son moment, impatient d’en découdre, mais toujours immobile, pour enfin redresser sa silhouette de géant.

Et se jeter sur eux.

La douleur le saisit aussitôt.

La poitrine tout entière, embrasée d’un seul coup.

Coupé dans son élan, il bondit au-dessus des pierres comme le font les springboks, l’échine pliée par l’algie, les membres incontrôlables, retomba sur le sol sans plus rien maîtriser, décrivit des cercles fous dans la poussière, l’air de poursuivre quelque démon niché au bout de sa queue, des souvenirs vinrent hanter son crâne à l’agonie, les festins des dernières semaines à l’intérieur des kraals, les hurlements de ses proies au moment de les achever, les coups de feu des hommes qui faisaient craquer le ciel lui-même, l’apogée de son existence, aussi, cette époque révolue où il avait été alpha, son éviction brutale dont il gardait en lui les cicatrices, creusées dans son orgueil, les gloires et les défaites sur ces terres de canicule, les chasses ratées autant que ses plus belles prises, il détala à coups de pattes violents dans la terre, fuyant vers les halliers pour peut-être y survivre, quitter ce lieu maudit où jamais il n’aurait dû s’aventurer, lui qui se pensait si fort titubait de mètre en mètre, les pas moins assurés, chancelant dans la caillasse et dans les pailles cassées, plus rien d’un roi, plus rien d’un prince, muscles percés, tremblants, il poussa aussi loin que le pouvait sa carcasse, puisant dans ses réserves, dans son instinct de survie.

Pour, sans plus pouvoir lutter, s’effondrer sur le flanc.

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