Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (1)

Miettes de sang de Claire Favan.

Et si on lisait le début


PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS…

ndifférent à tout ce qui se déroule autour de lui, il avance avec l’assurance d’un brise-glace le long de 8th Street.

Ses petits bras maigrelets s’agitent dans un mouvement coléreux de balancier au rythme de ses pas. Ses semelles claquent avec hargne sur le bitume.

Un homme en train de tondre la pelouse de son jardin sourit en le voyant filer avec une telle détermination. Le petit l’ignore avec ostentation, car ce sourire lui fait l’effet d’un affront de plus dans une journée déjà bien remplie en événements similaires. Sa fureur contre le monde entier enfle encore.

Un fugace sentiment d’injustice lui fait même monter les larmes aux yeux. Tout ça à cause de son imbécile de sœur, l’origine de tous ses tourments, l’incarnation de son malheur sur Terre. Le pire c’est qu’il n’a aucun lien de parenté avec cette conne.

Son père a commis une énorme erreur en se remariant quelques années plus tôt, comme si un premier échec ne lui avait pas suffi…

Sa seconde épouse ayant elle-même une fille issue d’une première union, ils avaient pu, tous ensemble, reformer une famille, dépareillée à souhait. Son père et lui ont donc emménagé dans une maison bleue qu’il déteste parce que c’est sa maison à elle et qu’il n’y sera jamais le bienvenu, dans une ville où il n’a presque pas d’amis, mais où elle a toutes ses attaches.

Forte de ces avantages, sa «  sœur » ne perd pas une seule occasion de gâcher sa vie pour le punir de ce remariage qu’elle exècre autant que lui. Un instant, il songe à tout ce qu’elle lui inflige et des sanglots retenus agitent sa poitrine. Bien décidé à ne rien céder à cette harpie qui lui a déjà tellement pris, il les contient, se repaissant pour cela des instants mémorables qu’elle lui a offerts sur un plateau.

Hier soir, elle a fait le mur pour rejoindre la bande de copains débiles qu’elle fréquente depuis qu’elle est tombée amoureuse de l’un d’eux. Au milieu de la nuit, elle est rentrée complètement bourrée, les cheveux parsemés de feuilles et les vêtements tout chiffonnés. Cette gourde a trouvé le moyen de se faire surprendre par sa mère qui n’a eu qu’un seul regard à poser sur elle pour comprendre ce qui venait de se passer.

Les lèvres du gamin se retroussent légèrement en repensant aux cris qui ont fusé à travers la maison et qui ont fini par le tirer du lit. Sa belle-mère, d’ordinaire calme et impassible, s’est mise à hurler sur la fautive, à l’insulter et à la traiter de traînée. Honteux d’offrir un tel spectacle à leurs voisins, son père a tenté de maintenir un semblant de paix, les exhortant à faire moins de bruit. Renonçant à maintenir les apparences, la coupable leur a craché toutes sortes d’obscénités à la figure, révélant au passage son mal-être d’adolescente et ses faiblesses, avant de vomir bruyamment sur le tapis de l’entrée.

Cette petite scène aurait pu être parfaite si sa sœur ne l’avait pas entendu glousser à cet instant. Un seul regard entre eux a suffi pour qu’il comprenne qu’il n’aurait jamais dû assister à cela.

Pour son propre bien.

Il ne pensait pourtant pas qu’elle lancerait les hostilités aussi vite. En sortant de la salle de bains ce matin, il a retrouvé la maquette de son train préféré, celle sur laquelle il a passé des heures entières, en miettes. Ensuite, elle lui a servi une assiette de frites immangeables, car trop salées. Et enfin, elle s’est moquée de lui avec son imbécile d’amie venue écouter le récit de sa soirée de dépucelage.

Il en a finalement eu assez de leurs gloussements hystériques. Il a donc préféré sortir de la maison.

Depuis, il erre sans but dans le quartier. Son esprit tourne en rond avec une seule idée en tête. Il sait que c’est très mal, pourtant il voudrait que sa sœur meure. Oh ! Il ne va pas jusqu’à souhaiter qu’elle souffre, il veut juste qu’elle disparaisse, qu’elle sorte de sa vie. Si seulement son père pouvait divorcer, ce serait parfait.

Et s’il lui faisait part de ce qu’il vit ? Peut-être ôterait-il ses œillères pour voir enfin ce qui se passe autour de lui ? Si pour une fois, son père ne se drapait pas dans un détachement chargé de renoncement, et s’il s’en mêlait, il pourrait sans doute arranger les choses et la forcer à être plus gentille.

L’enfant réfléchit, évalue les différentes options qui s’offrent à lui. Il sait qu’il ne supporte plus ce qu’il subit et que sans une aide extérieure, il n’obtiendra aucun résultat. Il a besoin de renfort, quelles que soient les représailles encourues. Il est donc temps d’agir, même si pour cela, il doit mettre en rapport deux êtres qui n’ont pas échangé plus de dix mots d’affilée depuis qu’ils ont emménagé tous ensemble sous le même toit, au 826 Poplar Street de cette chère bonne vieille ville de Poplar Bluff, dans le comté de Butler, Missouri.

Son père travaille aujourd’hui, mais cela n’arrêtera pas le gamin. Il l’a déjà accompagné à la boutique de bricolage qu’il gère pour l’enseigne nationale Home Depot. L’enfant connaît donc le chemin pour aller le retrouver, même si ça n’est pas la porte à côté.

Il espère que son père aura bien quelques secondes à lui consacrer après les deux kilomètres et demi qu’il aura parcourus pour le rejoindre. Il est très occupé certes, mais puisque son fils a besoin de lui, il devra l’écouter.

Satisfait de sa décision, il se frotte les mains. Il hésite un instant, là où 8th Street croise Kendall Drive et où la route goudronnée cède la place à un chemin. Il sait qu’à partir de là, il devra traverser des zones industrielles où les maisons seront espacées, mais la notion de danger n’effleure pas l’esprit de cet enfant de sept ans qui vient d’établir un plan infaillible.

Il est encore loin de sa destination quand il réalise que les dernières habitations qu’il a croisées sont hors de vue. Pas une seule voiture ne circule sur cette route à cette heure de la journée. Sur la gauche, un chantier abandonné et vide renforce encore son inquiétude. Il ralentit le pas et se mordille les lèvres.

Au croisement de Velma Street et de China Street, il est à deux doigts de rebrousser chemin. Il n’y a plus un bruit, la civilisation s’est retirée et les bois qui longent la route le font frissonner d’effroi. Le craquement sec d’une branche le fait sursauter. Il se retourne au moment où une ombre émerge d’un bosquet d’arbres plus clairsemé. Terrifié, il accélère le pas. Peine perdue, il sursaute quand quelqu’un lui tape sur l’épaule. Il se retourne en émettant un petit cri.

– Que me voulez-vous ?

Il n’aime pas du tout son ton apeuré, mais on lui a tant de fois répété de se méfier des inconnus.

– Eh, petit ! Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ?

L’enfant dévisage l’adulte avec méfiance. Il se détend lorsqu’il reconnaît son interlocuteur. Soulagé, il lui sourit même.

– Je vais retrouver mon père à la boutique.

L’autre hoche la tête.

– Sait-il que tu es en chemin ?

– Non.

L’adulte sourit d’une telle façon qu’un frisson désagréable secoue l’enfant.

– Ça m’arrange, en fait. Si tu savais depuis combien de temps j’attends le moment de pouvoir te croiser seul…

Le petit n’a pas le temps de comprendre la teneur de ses propos, ni de fuir. L’homme le frappe avec violence et le jette en travers de son dos.

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