PREMIÈRES LIGNE #37

PREMIÈRES LIGNE #37

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une deux trois de Dror Mishani

Un de mes coups de coeur de ce premiers trimestre de l’année 2020.

Un livre résolument féministe.

UNE

1

Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêt à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.

Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était déjà capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondrait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.

Fin mars.

Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.

Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »

Ils poursuivirent par tchat.

« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?

— Lycée.

— Lequel ?

— Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »

Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon.

« J’ai négligé mon corps pendant des années, mais je me suis récemment inscrit à une salle de sport. J’adore. »

À en juger par les photos, elle trouva que ses efforts ne sautaient pas aux yeux. Il était avocat, « pas un ténor du barreau, un petit cabinet où j’exerce seul ». Son principal secteur d’activité était lié aux démarches d’obtention d’un passeport polonais, roumain ou bulgare que pouvait entreprendre, depuis quelques années, tout Israélien ayant des racines dans ces pays-là et désireux de bénéficier d’une double nationalité. Il avait trouvé ce créneau après avoir travaillé pendant plusieurs années au département juridique d’une grande agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère, de ces entreprises qui, en Israël, prospéraient depuis plusieurs décennies. Certaines d’entre elles s’étaient tournées vers l’Asie (principalement les Philippines ou l’Inde), mais la sienne se concentrait sur l’Europe de l’Est, ce qui lui avait permis de se constituer un solide carnet d’adresses et des relations avec les différentes administrations des pays concernés. « Auriez-vous par hasard besoin d’un passeport polonais ? lui demanda-t-il.

— Ça ne risque pas, mes parents viennent de Libye. Avez-vous des contacts avec Kadhafi ? »

Au lycée, ses collègues la mirent en garde contre ce genre de rencontre. Insistèrent sur le fait qu’on ne pouvait pas croire ce que les gens disaient d’eux-mêmes. Mais il ne raconta rien de spécial, au contraire, il semblait s’efforcer d’apparaître le plus banal possible. Au bout de quelques jours à discuter en ligne, il lui demanda : « Allons-nous, finalement, nous rencontrer ?

— Finalement, oui », répondit Orna.

Et ce finalement arriva au début du mois d’avril, un jeudi à vingt et une heures.

Il lui laissa le choix du lieu. Elle opta pour le Landwer Cafe, place Habima à Tel-Aviv. Trois jours auparavant, lors d’une entrevue avec le psy d’Erann, elle avait tellement parlé d’elle-même que le thérapeute lui avait suggéré d’envisager de se faire suivre, elle aussi. Elle avait éclaté de rire, s’était excusée de s’être laissé emporter et avait expliqué que de toute façon elle n’en avait pas les moyens, d’ailleurs si elle parvenait à financer les séances de son fils, c’était avec l’aide de sa mère.

Le psy lui recommanda de ne pas faire mystère de ce premier rendez-vous, mais de ne pas non plus insister dessus. Si Erann demandait avec qui elle sortait, elle pouvait dire que c’était avec un ami, s’il voulait en savoir plus, elle n’aurait qu’à lui expliquer qu’il ne le connaissait pas, que c’était un nouvel ami prénommé Guil. Il ajouta que mieux valait éviter les services de la grand-mère pour garder le garçon (chez eux ou chez elle) ce soir-là, au risque qu’elle en dise trop, vu sa propension à tout monter en épingle. Il lui conseilla donc de prendre leur baby-sitter habituelle, celle qu’ils appelaient à l’époque où papa et maman allaient encore au cinéma ensemble.

Tel-Aviv était saturée. Les bouchons avaient commencé dès la sortie de la voie express Ayalon, lorsqu’elle avait tourné dans la rue haShalom, et sur Ibn Gvirol ça ne roulait pas mieux. Quant au nouveau parking souterrain de la place Habima, il était complet. Par chance, le matin même, Guil lui avait envoyé son numéro de portable en message privé sur le site, elle put donc le prévenir par SMS qu’elle aurait du retard. Elle fit demi-tour, alla se garer dans le parking de la rue Kaplan et, pour arriver jusqu’au théâtre national, elle dut se frayer un chemin parmi la faune de noctambules qui envahissaient la place, barbus tatoués, superbes demoiselles, couples avec bébés. Peut-être un autre endroit aurait-il mieux convenu ? Elle s’était habillée tout en blanc, pantalon court en coton, chemisier et veste légère par-dessus, ce qui lui donna aussitôt un coup de vieux, ou plus exactement – c’était pire ! – une allure de vieille qui veut la jouer jeune.

« Je me demande ce qu’on fait ici. Ce n’est carrément plus de mon âge ! »

Telle fut la première phrase que Guil prononça et cela l’aida à se sentir un peu moins décalée. En revanche, la situation – se retrouver ainsi face à un inconnu – lui fut beaucoup plus étrange qu’elle ne se l’était imaginée.

Il se leva à son arrivée et lui serra la main comme s’il s’agissait d’un rendez-vous professionnel. Il commanda un café au lait, alors elle renonça au verre de vin qu’elle aurait volontiers pris et se rabattit sur du cidre chaud avec un bâton de cannelle. Même s’il n’était pas vraiment mince, son apparence prouvait qu’effectivement il fréquentait une salle de sport. Il avait fait moins d’efforts vestimentaires qu’elle, portait un jean, un polo bleu et des runnings blanches. D’emblée, il endossa le rôle du plus expérimenté des deux : c’était loin d’être son premier rendez-vous du genre.

« En général, on parle divorce, commença-t-il, on confronte expériences et stratégies. Ça fait un peu rencontre d’anciens combattants. C’est plutôt déprimant, mais je suis prêt à me lancer.

— S’il vous plaît, tout, mais pas ça ! » l’arrêta-t-elle aussitôt.

Non qu’elle ne fût pas curieuse d’en savoir plus là-dessus, mais elle aurait été incapable d’exposer son cas personnel en retour, c’était encore trop douloureux. Elle avait toujours tellement de mal à assimiler son nouveau statut que parfois sa situation lui paraissait irréelle. D’ailleurs, même assise dans ce café, elle eut la sensation, à plusieurs reprises, de ne pas y être, ou d’avoir Ronèn et non un parfait inconnu en face d’elle. Guil lui raconta qu’il avait deux filles, Noa et Hadass, toutes deux lycéennes. Il n’était pas à l’origine de son divorce, c’était son ex-femme qui en avait pris l’initiative. Dans un premier temps, il avait opposé une fin de non-recevoir, par peur sans doute davantage que par amour, et le processus de séparation avait été très long – à l’opposé de ce qu’Orna avait vécu avec son mari.

Il avait d’abord réussi à convaincre sa femme de leur donner une nouvelle chance. Ensuite, ils avaient brièvement tenté une thérapie de couple. Finalement, il avait baissé les bras. Il ne pensait pas qu’elle l’avait trompé, d’autant qu’aujourd’hui elle n’avait toujours personne. C’était juste qu’elle avait cessé de l’aimer, manque d’intérêt et envie de connaître autre chose, de ne pas passer à côté de la vie, des arguments qu’à l’époque il n’avait pas acceptés ou pas voulu comprendre – tout en les comprenant quand même – et qui, maintenant, lui paraissaient de plus en plus clairs. A posteriori, ça avait été mieux pour tout le monde. Y compris pour leurs filles. Trouver un accord avait été facile, peut-être parce qu’ils étaient tous les deux avocats et n’avaient pas de problèmes financiers. Elle avait gardé leur appartement de Guivataïm, quant à lui, grâce à la vente d’un bien immobilier dans lequel ils avaient investi à Haïfa, il avait pu acheter un quatre-pièces, non loin de son ancien domicile.

À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’il racontait tout cela, et le ton apaisé qu’il employait fit comprendre à Orna combien elle était blessée. Elle trouva aussi cette histoire totalement différente de la sienne, mais l’était-elle vraiment ? Les phrases qu’il formula d’un ton dénué d’émotion – « envie de connaître autre chose », « ne pas passer à côté de la vie » – éclatèrent en elle telles des grenades dégoupillées.

Il ne s’en rendit pas compte, du moins l’espéra-t-elle, et lorsqu’il lui demanda comment la séparation s’était passée de son côté, elle répondit : « Différemment. J’ai… nous avons un fils qui va avoir neuf ans et il l’a très mal pris. Mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. »

Ensuite, elle se laissa dériver. Guil parla de son travail qui occasionnait de courts déplacements à Varsovie et Bucarest, tenta d’en savoir plus sur elle mais n’insista pas devant sa retenue. Le temps ne passait pas. À vingt-deux heures quinze, la place fut soudain envahie par les spectateurs qui sortaient du théâtre national à la fin des représentations, puis les lieux se vidèrent. À vingt-deux heures quarante, Guil commanda un Coca Zéro et lui demanda si elle voulait manger quelque chose, mais elle refusa même un autre verre de cidre tant elle avait hâte d’en finir avec ce rendez-vous.

« On bouge ? lui proposa-t-il un peu après vingt-trois heures.

— Oui, bonne idée, il est déjà très tard.

— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer à échanger avec vous par messagerie, si ça vous dit. Et maintenant, vous avez aussi mon numéro de portable. »

Ce fut sur ces mots qu’il la quitta.

Avant même d’arriver à sa voiture, elle voulut appeler la baby-sitter pour lui demander si Erann dormait déjà, mais elle dut y renoncer parce qu’elle avait peur d’éclater en sanglots au téléphone.

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