Les Disparus de Pukatapu, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 3

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Lundi je vous proposais le début du Premier Chapitre ICI .

Hier c’était la suite et la fin de ce premier chapitre

Aujourd’hui Je vous propose ce matin le 2eme chapitre

2

Vivre au gré des écueils

image

LE CORAIL TRANCHANT lui lacère le dos. Submergé par l’écume qui déferle sans discontinuer, son corps est roulé sur le récif comme un vulgaire déchet. Dans un dernier sursaut, il s’accroche à une aspérité. La force des vagues l’empêche de se redresser, mais il réussit à faire cesser la danse infernale que le sac et le ressac lui imposent. Les mains crispées sur la roche coupante, les doigts en sang, ses pieds nus douloureusement calés dans de mauvaises cavités aux parois acérées, Franck se maintient en place avec l’énergie du désespoir.

L’océan, monstre assoupi qui aime montrer les dents, a déjà englouti son bateau, et maintenant il semble vouloir l’avaler à son tour après l’avoir épargné quelques jours.

Les flots s’étaient déchaînés. Des vents violents comme il n’en avait pas subi en quatre mois de navigation solitaire. Le voilier s’était couché sur le flanc, puis il avait sombré en quelques minutes.

Pour Franck, s’étaient ensuivis trois jours de dérive accroché à un coussin flottant. Enfin, les courants l’avaient conduit sur ce récif au milieu de nulle part.

Encore un effort. Ramper jusqu’aux hauts-fonds qui affleurent plus loin. Là où vient mourir la mer avant de rouler avec douceur dans le camaïeu de bleus. Poser le pied sur la couverture d’algues marron qui oscillent à l’air libre.

Sauvé.

Une vague, la septième, l’arrache au récif et le projette comme un fétu de paille vers l’inconnu. Elle le roule plusieurs fois dans ses creux. Le goûte du bout de son écume. Le couche sous son ventre. Le regarde se soumettre du plus haut de sa crête.

Les marins des baleiniers la connaissent bien. Ils ont appris à dompter cette septième vague. Celle qu’ils attendent, la peur au ventre, pour franchir la barrière de corail quand il n’y a pas de passe. Quand l’atoll forme un anneau fermé et qu’on ne peut rejoindre le lagon que porté par-dessus le récif au sommet de cette montagne d’eau.

Broyé par la déferlante, déchiqueté par le corail, tourné et retourné par les remous, Franck perd connaissance. Il est le ciel. Il est l’océan. Il n’est plus rien.

Les Disparus de Pukatapu, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 2

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI .

Je vous propose ce matin le suite et la fin de ce premier chapître

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

(…) suite et fin du premier chapitre

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

Elle adorait la maison de Sylvana. Initialement, elles devaient camper sur la plage le temps du séjour. Mais, à leur arrivée, Sylvana s’y était f

ormellement opposée et avait absolument tenu à les héberger. Bien qu’en plus d’elle et de son mari, Pati, le fare familial abrite également sa sœur jumelle et son frère, Vaiani et Moana, ainsi que leur père, Mareto, Sylvana avait réussi à libérer deux chambres – celles de Vaiani et de Moana qui avaient, à sa demande, investi la partie de la coursive qui donnait sur la terrasse. Des chambres spartiates au maigre ameublement, mais chaleureuses. Des pë’ue fraîchement tressés étaient posés à même le plancher en guise de couchage, comme cela s’était toujours fait dans toutes les îles.

Sylvana était surexcitée à l’idée de partager avec Maema une multitude de petits souvenirs riches de leur insignifiance. Des souvenirs communs liés au court séjour qu’elle avait effectué au lycée de La Mennais, à Papeete, en même temps que Maema. Presque une année de pensionnat avant de devoir abandonner ses études et retourner à Pukatapu à la mort de sa mère. Elles n’avaient pas été amies en raison de leur différence d’âge – Sylvana avait quatre ans de plus que Maema –, mais elles s’étaient connues et pour Sylvana, cela suffisait. Elles partageaient une sororité des mémoires, c’était l’essentiel.

Lilith avait tout de suite été emballée par la maison et sa terrasse sur pilotis en bordure du lagon. Elle y avait posé ses bagages avec bonheur. De la fenêtre de sa chambre elle voyait au loin la cocoteraie et une partie de l’église construite à l’écart des fare, dans la dernière courbe de la petite baie. Un bien trop grand édifice pour un village qui n’avait de village que le nom. En réalité, il se réduisait à une demi-douzaine de maisons au toit de tôle ondulé, les pieds dans l’eau. Suffisamment éloignées les unes des autres pour que l’intimité de chacun soit respectée, mais assez proches pour que la vie communautaire garde un sens. Les arbustes à fleurs, les pandanus, les plants de tiarés et de bougainvilliers aux couleurs vives donnaient à l’ensemble des habitations, peintes les unes en rose, les autres en vert ou en blanc, un air de danseuses de farandole.

Dès le lendemain de leur arrivée, Kumi-Kumi, le chef du village, était venu les chercher pour leur faire visiter l’atoll. C’était un colosse chauve, à la peau cuivrée, au torse trop grand pour ses jambes courtes aux cuisses puissantes. Il se dégageait de l’homme une autorité naturelle que visiblement personne ne remettait en cause.

En responsable de la collectivité, il avait pris en charge les deux journalistes. Il les avait conduites jusqu’aux endroits où l’effet de la montée des eaux était le plus évident. Bizarrement, il ne s’agissait pas d’espaces gagnés par la mer. Non. Les signes avant-coureurs du danger étaient dans les désastres causés par la salinisation des terres et des nappes phréatiques : dépérissement des cocoteraies de rivage sous l’effet du sel apporté par les déferlantes lors des cyclones de plus en plus fréquents, remontées d’eau saumâtre là où, quelques années plus tôt, elle était douce. Et aussi dans la sécheresse due à la perturbation de la répartition saisonnière des pluies et à leur abondance fluctuante.

Et, sur cet éden de corail, une main venue du royaume d’Hadès. Une main en décomposition qui poursuivait son chemin à petits pas. Un doigt après l’autre. Le pouce absent. Lilith tremblait de tout son corps. Cette vision venait télescoper dans son esprit toutes les images d’horreur qu’y avaient inscrites le cinéma et la littérature. Il lui fallut faire appel à cette ancestrale capacité à l’impassibilité héritée de son peuple pour calmer les spasmes qui la secouaient et recouvrer, sinon la raison, du moins assez de sang-froid.

La main s’immobilisa devant un gros morceau de corail gris.

Lilith respira profondément, fit quelques pas hésitants vers cette chose surréaliste. Elle s’accroupit pour l’observer.

Les filaments blancs qui sortaient du moignon déchiqueté et traînaient sur le sable devaient être des nerfs ou des tendons. Elle se rappelait vaguement avoir appris en SVT qu’ils avaient cette couleur nacrée et que leur résistance était à toute épreuve.

Elle ramassa un bout de bois et toucha précautionneusement cette monstruosité. Elle s’attendait à ce que la main réagisse. Qu’elle se cabre ou qu’elle tente de s’enfuir. Or elle ne bougea pas. Le cœur battant, Lilith s’enhardit à la pousser, puis à la retourner.

Au moment où la main bascula sur le côté, Lilith comprit ce qui l’avait animée : un bernard-l’hermite dissimulé sous la paume. Il avait porté sur son dos cette coquille de chair tendre volée à la plage. Surpris, l’animal se redressa et fit face à l’intruse. Puis il s’enfuit, abandonnant son fabuleux butin derrière lui.

Lilith resta figée. Chaque parcelle de sa peau lui envoyait le même message : une peur animale venue du plus profond de chacun de ses atomes. Dans un sursaut, elle s’empara d’une pierre et la laissa tomber sur ce morceau de mort afin qu’il ne bouge plus.

Les Disparus de Pukatapu, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 1

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI dans Première ligne #27. Je vous le repropose ce matin avec sa suite

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

Pukatapu, perdu au milieu de nulle part, desservi par le Pïtate, une goélette ne passant qu’une fois tous les quatre mois – quand le capitaine y pensait et que le temps l’autorisait –, mais n’y accostant pas. « Goélette », un bien joli nom évoquant ces navires à voiles du siècle dernier. En réalité, un petit caboteur rouillé, puant, poussif, mû par un vieux diesel en fin de vie. Les fûts d’essence, les bouteilles de gaz, les barils de pétrole à lampe, les sacs de riz, de sucre, de levure, et la caisse de vin de messe étaient déchargés dans la « baleinière » communale qui les apportait à terre. La passe était trop étroite pour que les bateaux puissent doubler le récif et accoster.

Le Pïtate repartirait avec son quota de coprah et quelques listes de courses griffonnées avec application dans les marges blanches d’un morceau de page déchirée à un vieux journal. Autant de lettres au Père Noël tendues sans trop d’espoir au capitaine, à son second, à un autre marin, ou jetées sur le pont. Et qui seraient le plus souvent perdues ou oubliées.

Puis la goélette s’éloignerait sous les regards résignés des habitants. Peut-être ne reviendrait-elle jamais.

L’accord avait été scellé avec le capitaine. Il récupérerait Maema et Lilith deux semaines plus tard. Le directeur de La Dépêche s’était déplacé en personne pour régler avec lui tous les détails, particulièrement le surcoût engendré par une telle modification du parcours. Revenir à Pukatapu quinze jours après y être passé, cela signifiait mettre à mal un planning déjà difficile à respecter. La raison première de la tournée des goélettes comme le Pïtate, c’était le fret. Pourvoir les terres lointaines en matériaux – ciment, tubes galva, fers à béton, hypnotiques tôles ondulées –, denrées de première nécessité et quelques chèvres et cochons. Le transport de passagers n’étant pas dans leur fonction, leur acheminement s’effectuait à la convenance du capitaine. Nuits à la belle étoile sur le pont, repas sur les genoux, et on oublie les douches quotidiennes.

Lilith était descendue de Moorea à Papeete, où Maema l’attendait. Elles avaient embarqué sur le petit caboteur au motu Uta. Naviguer en compagnie d’une trentaine de passagers au milieu des drums, des gorets, pour certains en liberté, des sacs de farine, de quelques rats et de six chèvres n’avait pas manqué de piquant. Une expérience intense. Au fil des escales, Anna, Hikueru, Tauere, Amanu, Hao, Nukutavake, Reao, Pukarua, Tatakoto, Fakahina et Pukapuka, dernier arrêt avant Pukatapu, le bateau s’allégeait de sa marchandise et de ses passagers et remplissait ses cales de sacs de coprah et son pont de quelques candidats pétris d’angoisse et de bonheur, prêts à vivre la grande aventure de la ville, cet éden lointain où dansent les magies. Le voyage avait été plus long que prévu. Une avarie sur l’un des deux moteurs, au large d’Hikueru, les avait obligés à faire route à petit régime vers Hao. Cinq jours d’attente.

Maeva et Lilith étaient arrivées à Pukatapu un mois après leur départ de Papeete. Déjà fatiguées et étonnamment tristes de devoir quitter cette planche à clous qui les avait portées jusque-là. Nostalgiques de cette ambiance de naufragés volontaires qui régnait sur le pont, de ces liens qui s’étaient noués avec des inconnus presque à leur insu et qui soudain étaient rompus. Au fil des semaines, le Pïtate était devenu un havre rassurant qu’il leur avait fallu quitter pour une terre nouvelle.

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

PREMIÈRES LIGNE #27

PREMIÈRES LIGNE #27

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

Les disparus de Pukatapu

de Patrice Guirao

I

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

PREMIÈRES LIGNE #26

PREMIÈRES LIGNE #26

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

La Fabrique des salauds de Chris Kraus

Avant-propos de l’auteur


Nombre des circonstances, événements historiques et catastrophes du XXe siècle qui interviennent dans le présent livre peuvent être présupposés connus. Mais pas tous. Certains d’entre eux risquent de susciter étonnement et perplexité, et ils semblent tellement propres aux moyens du roman qu’on les prendra peut-être pour de pures inventions.

Bien que ces dernières soient aussi présentes, seule une petite partie des événements et intrigues politiques décrits ici est entièrement imaginaire. Et seules quelques-unes des personnes mises en scène (et pas les plus improbables) n’ont jamais existé.

Les protagonistes ainsi que leurs agissements n’ont toutefois de validité que dans le monde fictif du roman suivant.

En dehors de ce dernier, les choses ont pu se passer ainsi ou autrement.

I

LA POMME ROUGE

1

PARFOIS, IL POSE SES MAINS sur mes épaules et me regarde tristement dans les yeux. Avec des mots tout simples, il me dit combien ce qui s’est passé et ce qui va probablement encore se passer le désole.

Mais il ne sait pas ce qui s’est passé.

Et encore moins ce qui va se passer.

C’est un vrai hippie, la petite trentaine, avec de longues boucles blondes lorsqu’il est allongé à ma droite. Mais quand il passe d’un pas traînant à la gauche de mon lit (pour scruter par la fenêtre les bébés qui se trouvent en bas), je remarque avec une surprise sans cesse renouvelée le trou circulaire et nacré, de la taille d’une soucoupe, tracé au rasoir au-dessus de son oreille dans sa coiffure à la Botticelli. Au milieu scintille une vis en titane dont le filetage se termine quelque part sous sa boîte crânienne, afin d’éviter que sa tête ne se disloque.

Disons que le hippie a ses propres soucis.

Il est alité – depuis plusieurs semaines – à côté de moi, plus Orient qu’Occident, alité sans impatience, tapis élimé avec des traces d’influence indienne.

Fais un avec l’univers, dit-il.

Fais un avec toi-même.

C’est son mantra.

S’il arrive occasionnellement que le hippie soit propulsé hors de son unité existentielle, c’est à cause des bébés qui somnolent un étage plus bas.

Sans oublier bien sûr les crises.

Au moindre signe annonciateur d’une éruption, les infirmiers l’évacuent sur son lit à roulettes. Et quand ils le ramènent, il reste inconscient des heures. Ils fixent alors un tuyau sur sa vis, qui fait office de soupape de surpression. Une machine se met à biper. Et pour que sa tête ne s’abîme pas, le liquide en excédent est pompé par le tuyau, de sa boîte crânienne jusque dans un gobelet en plastique.

Le gobelet en plastique est la propriété de l’infirmière de nuit. Elle s’appelle Gerda. Son gobelet a une anse et des têtes de Mickey noires sur fond rouge. Quand il est plein jusqu’au troisième Mickey, l’infirmière Gerda s’introduit chez nous et en vide le contenu avec précaution, sans qu’une goutte tombe à côté, dans une grande thermos. Elle a également siphonné les quatre ou cinq autres fractures crâniennes du service. Elle regarde dans les gobelets en plastique, et elle est heureuse.

Dans ces moments-là, seule sa bouche n’est pas jolie.

Ensuite, elle exfiltre la thermos de l’hôpital. Cette décoction va engraisser les plantes domestiques de l’infirmière Gerda. C’est sans doute incroyablement fertile. Dans la salle des infirmières, des photos de sa véranda sont punaisées sur le panneau d’affichage. On y voit une jungle de plantes ornementales et 

utilitaires – chapeau bas – et, au milieu, des lianes et de l’herbe d’amour. Tout est vert et démesuré. Une splendeur baroque, ce que l’infirmière Gerda est elle aussi : une splendeur baroque qui tend à la démesure, aux débordements, à l’image de son tempérament.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un jour l’infirmière Gerda ait offert au hippie une tomate jaune balle de tennis cultivée par ses soins et requinquée à l’aide de son liquide céphalorachidien. Il l’a mangée avec fierté et délectation et, parce qu’il est comme ça, il a voulu m’en donner un peu.

C’est assurément quelqu’un de bien, un hippie comme on se l’imagine. Il tutoie presque tout le monde, y compris moi. Il se moque complètement de ne pas être tutoyé en retour. Il n’utilise pas de titres traditionnels, qu’il s’agisse de « monsieur », de « madame » ou de quoi que ce soit d’autre. En dernier ressort, il vous appelle « compañero ». Au chef de service, il donne du « chef compañero ». Les convenances ne sont rien. Il a également un rapport aux noms complètement différent de toi et moi. Selon lui, il vaudrait mieux que chacun soit nommé en fonction de ses traits de caractère prédominants, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, au cours d’une vie, on prend trois ou quatre noms – voire plus – qui peuvent être contradictoires. Dixit le hippie. Il y a vécu longtemps. Et en Australie aussi, où il était chercheur de diamants. Par la suite, il s’est reconverti et a travaillé dans un jardin d’enfants et à l’aéroport de Riem. C’est là que, l’an dernier, il a pillé les bagages des Rolling Stones. Il possède encore une paire de boutons de manchette à eux.

Les Rolling Stones, je ne savais pas ce que c’était.

Maintenant, je le sais, car il m’a chanté une de leurs chansons. Il aurait été engagé sur-le-champ à l’époque où ils cherchaient des voix pour Saint-Pierre, tu te souviens, parce que les bolcheviks avaient exécuté la moitié du chœur (surtout les basses, bien sûr) ?

Pour lui, il est inconcevable de partager sa chambre avec un homme né dans la Russie des tsars. Même moi, j’ai du mal à y croire.

Lorsque, il y a quelque temps, on m’a transféré du service de soins intensifs jusqu’ici, il m’a demandé de le nommer d’après ma première impression. Il me rappelait une visite au Prado. J’y avais copié le portrait fait par Francisco de Goya de la famille dégénérée des rois d’Espagne, eux aussi blonds et rachitiques. C’est ce que je lui ai dit.

Pour lui, « les Bourbons », ce sont plusieurs verres de whisky.

Il s’appelle Mörle. Sebastian Mörle. Si aucun trait caractéristique ne me frappe chez lui, je dois l’appeler Basti.

Je suis Konstantin Solm. C’est ce que je lui ai dit. Et le lendemain, j’ai ajouté (avec une indifférence totale, un rond de fumée de mon calumet de la paix) que beaucoup de gens m’appelaient Koja.

Le hippie a rétorqué que, pour lui, je n’étais pas Koja. Et que Konstantin Solm n’avait strictement rien à voir avec moi.

Clous rouillés.

Froideur.

Distance.

Voilà ce que j’étais.

Mais aussi quelqu’un de formidable.

Quand il sort ce genre de phrases, il est vraiment désopilant. Dix fois par jour, sa voix marinée à l’accent bavarois me susurre que je suis quelqu’un de formidable, même s’il me trouve « chicos » et si ma façon de parler le choque. 

Elle est trop balte pour lui, je crois, trop peu vulgaire, et elle conviendrait mieux à une chambre individuelle dans laquelle, toutefois, je garderais naturellement le silence. C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont mis en chambre double. Pour me délier la langue. C’est bien possible.

Sauf que je ne parle pas. Le hippie s’épanche sans relâche. Mon âge ne le dissuade pas de m’adresser la parole – une parole hélas généralement rudimentaire. Je suis le confident malgré moi de ses rares soucis. Plein d’affection domestique, il appelle la chambre d’hôpital « notre petit chez-nous ». Il se confond en remerciements à l’adresse de l’univers à chaque soupe au lait froide qu’on lui administre après ses crises. Et savoir que j’ai fait la guerre ne suscite chez lui aucune réticence. Il ne me demande jamais ce que j’y ai fait. Il voit des indices de la paix mondiale à venir dans toutes les créatures, y compris en moi. Depuis qu’il sait que j’ai bu un jour du mousseux avec David Ben Gourion (et que j’ai même trempé les lèvres dans son verre), il partage mon avis sur la question israélienne en général et sur Golda Meir en particulier – ou du moins sur son prénom, qui est absolument brillant. Sur ce point, nous sommes d’accord.

Néanmoins, il déplore ma position sur la marijuana (un prénom encore plus beau, selon moi, pour cette étourdissante Première ministre).

Sans drogues, le hippie se sent incomplet.

Aussi, il a tuyauté l’infirmière Gerda sur l’endroit où se procurer des boutures de cannabis. Et chacun y a trouvé son compte.

De temps en temps, elle apporte des photos des plants – photos qu’elle ne peut bien sûr pas accrocher dans la salle des infirmières. Et parfois, elle ne se contente pas des photos, mais apporte aussi l’herbe tout entière, qui pousse à la vitesse de l’éclair. Le hippie me propose ces psychotropes résineux et multifoliés, fertilisés par ses écoulements cérébro-spinaux dans des jardinières de la banlieue de Schwabing – que je refuse évidemment, et pour cause.

— Tu connais le hasch ?

— Je connais le hasch.

— Tu connais le hasch, compañero ?

Je ne réponds jamais aux questions posées deux fois, et c’est ainsi qu’au bout d’un moment le hippie s’exclame :

— Dire que quelqu’un comme toi connaît le hasch !

— Comment ça ?

— C’est comme si moi, je connaissais Guillaume II.

PREMIÈRES LIGNE # 25

PREMIÈRES LIGNE # 25

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Kim Jiyoung, née en 1982 

de Cho Nam-joo 

Kim Jiyoung a trente-cinq ans. Elle s’est mariée il y a trois ans et a eu une fille l’an dernier. Elle, son mari Jeong Daehyeon et leur fille Jeong Jiwon, sont locataires dans une résidence de la banlieue de Séoul. Jeong Daehyeon travaille dans une importante entreprise de high-tech, Kim Jiyoung a travaillé dans une société de communication jusqu’à la naissance de sa fille. Jeong Daehyeon rentre chez lui tous les jours de la semaine vers minuit et passe au moins un jour par week-end seul au bureau. Sa belle-famille vivant à Busan et ses propres parents tenant un restaurant, Kim Jiyoung s’occupe seule de sa fille. Quand Jeong Jiwon a eu un an, elle a commencé les matinées aménagées à la garderie située au rez-de-chaussée d’un immeuble de leur résidence.

C’est le 8 septembre que pour la première fois un étrange symptôme a fait son apparition chez Kim Jiyoung. Son mari se souvient parfaitement de la date car c’était le jour de Baengno. Il prenait son petit-déjeuner – des toasts et du lait – quand Kim Jiyoung est sortie sur la loggia et a ouvert la fenêtre. Le soleil brillait dans le ciel mais un air frais s’est glissé dans la cuisine. Kim Jiyoung est revenue vers la table, les épaules contractées.

— Ces derniers jours firent planer un vent acide, et en effet nous voici aujourd’hui à Baengno. Sur les rizières jaunies sera descendue la rosée de perles.

Ce parler à l’ancienne a fait rire Jeong Daehyeon.

— Ah, tu parles comme ta mère !

— Tu devrais songer à te pourvoir d’un gilet, mon geeeendre, le fond de l’air est frais, au matin et au soir.

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe. Ces derniers temps, la garde de l’enfant semblait fatiguer son épouse, il lui arrivait de décrocher et alors son regard se perdait dans les airs ou de grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu’elle écoutait de la musique, mais Kim Jiyoung était d’une nature gaie, rieuse, et elle amusait souvent son mari en imitant les humoristes qui passaient à la télévision. De sorte que Jeong Daehyeon n’a guère prêté attention à son jeu, l’a embrassée et est parti au travail.

Ce soir-là, quand il est rentré, Kim Jiyoung dormait près de sa fille. Toutes deux suçaient leur pouce. Jeong Daehyeon est resté longtemps perplexe devant ce spectacle aussi bizarre que charmant, avant de tirer e bras de sa femme pour libérer son pouce. Elle a sorti sa langue comme un bébé, a fait des bruits de succion et s’est rendormie.

Quelques jours plus tard, Kim Jiyoung a déclaré être Cha Seungyeon, une ancienne amie décédée un an plus tôt. Cha Seungyeon était de la même année que Jeong Daehyeon, donc de trois ans l’aînée de Kim Jiyoung. Quoique de la même fac et membres, qui plus est, du même club d’alpinisme, Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon ne s’étaient jamais croisés durant leur cursus universitaire. Jeong Daehyeon voulait poursuivre ses études après la fac mais avait dû y renoncer après que sa famille eut rencontré des soucis financiers. Il effectua donc son service militaire après sa troisième année à l’université, puis retourna à Busan chez ses parents où il exerça divers petits boulots. Dans le même temps, Kim Jiyoung entrait à l’université et commençait à fréquenter le club.

Cha Seungyeon était une jeune femme sympathique et qui prenait soin de ses cadettes. Ni elle ni Kim Jiyoung n’étaient des passionnées de montagne, ce qui les rapprocha. Quand Cha Seungyeon quitta l’université, elles restèrent en contact et se revirent régulièrement. C’est au banquet de mariage de Cha Seungyeon que Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon se rencontrèrent. Mais Cha Seungyeon était morte l’année précédente, d’une embolie amniotique. Kim Jiyoung, qui souffrait à l’époque d’un baby-blues, avait très mal vécu cette perte, au point que son quotidien lui était devenu difficile.

Jiwon couchée, le couple s’est assis, face à face. Ils ont pris une bière. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés ainsi. Alors qu’elle avait presque fini sa canette, Kim Jiyoung a tapoté l’épaule de son mari en lui disant :

— Écoute-moi, Daehyeon. Jiyoung traverse un moment pas facile. Physiquement, à ce stade, ça va mieux, en revanche elle est moins patiente qu’autrefois. N’hésite pas à lui dire Je sais que c’est dur pour toi ou Je te suis si reconnaissant, etc.

— C’est quoi encore, une expérience de voyage hors du corps ? Eh bien soit, tu fais bien : Kim Jiyoung, je sais que c’est dur pour toi, je te remercie, je t’aime.

Jeong Daehyeon a pincé tendrement la joue de son épouse, mais celle-ci, prenant d’un coup un air sérieux, a sèchement repoussé sa main.

— Dis donc, toi ! Tu me prends encore pour la Cha Seungyeon de vingt ans qui t’a fait sa déclaration en tremblant, un certain été ?

Jeong Daehyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. Devant l’air gêné de Jeong Daehyeon, elle avait tout de suite enchaîné :

— Ah, ce n’est pas réciproque. Entendu. Disons qu’il ne s’est rien passé aujourd’hui, tu veux bien ? Je te considérerai comme avant.

Elle avait traversé le stade d’un pas net, assuré. Il ne s’était rien passé de plus. Comme elle l’avait dit, elle s’était comportée après cela comme avant, avec tant de naturel que Jeong Daehyeon avait pu se demander s’il n’avait pas été victime d’une insolation. Il avait par la suite complètement oublié cet épisode. Et soudain, sa propre femme le lui rappelait. Vingt ans après. Une après-midi sous le soleil que seules deux personnes connaissaient.

— Jiyoung.

Il n’a rien trouvé d’autre à dire. Il doit avoir répété son prénom encore deux ou trois fois.

— Ça va, je sais que tu es un bon époux, pas la peine de seriner son nom, bougre de toi, eh !

C’était le tic de Cha Seungyeon quand elle avait trop bu, ce bougre de toi, eh ! Un frisson a parcouru le crâne de Jeong Daehyeon et ses cheveux se sont dressés sur sa tête. Essayant de se contenir, il a juste répété à sa femme d’arrêter son petit jeu. Sans répondre elle s’est levée et, abandonnant sa canette vide sur la table, sans même se laver les dents, elle est allée s’allonger contre sa fille et s’est endormie aussitôt. Jeong Daehyeon a pris une autre canette de bière dans le réfrigérateur et l’a vidée d’un trait. Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

Le lendemain, à son réveil, Kim Jiyoung pressait ses doigts sur ses tempes. Elle paraissait n’avoir gardé aucun souvenir de la veille au soir. Jeong Daehyeon a voulu se rassurer, il s’est dit qu’elle avait dû trop boire ; en même temps, ça restait un comportement glaçant. Sans compter que parler d’ivresse avec une seule bière…

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Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Et si on lisait le début !

Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Un livre qui m’a touché, énormément touchée, bousculée, émue.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le début dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 2


Et si on lisait le début ! : Des gens comme eux de Samira Sedira

Le premier mois, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Longtemps, j’ai essayé de comprendre ce qui c’était passé. Encore aujourd’hui, il arrive que je reprenne l’histoire du début jusqu’à la fin, en essayant de n’oublier aucun détail. Parfois c’est contre un fragment d’histoire que mes pensées viennent cogner, au point de ne plus réussir à trouver le sommeil plusieurs nuits d’affilée. Un détail que je déroule, analyse, dissèque jusqu’à devenir folle, et qui me file entre les doigts sitôt que je suis près d’en percer le secret. Chaque fois, pourtant, ces ruminements s’annoncent comme les derniers, c’est ce que je veux croire, mais la nuit me cueille, avec derrière la tête, la douleur qui excite la mémoire et me rejette, seule, à l’aube, dans un angle froid du lit.

C’était le cas la nuit dernière, une question répétée à l’infini, un problème insoluble que j’ai tourné et retourné dans le défilement moite des heures. Cette question qui m’a tenue éveillée toute la nuit, et que je déroulais inlassablement, sans lui trouver de réponse, l’avocat général te l’avait pourtant clairement adressée dans la salle d’audience : Pourquoi êtes-vous allé vous laver les mains dans la rivière gelée après avoir massacré tous les membres de la famille Langlois ? Elle est à plus de cinq cents mètres du lieu du crime. Pourquoi ne pas avoir utilisé les nombreux points d’eau de la maison ? N’importe qui aurait agi ainsi, c’est logique. N’importe qui aurait utilisé le lavabo de la salle de bains, ou l’évier, dans la cuisine, ou même l’eau des toilettes ! Mais pas vous. Vous, vous avez couru comme un forcené, sans craindre d’être vu, et une fois à la rivière, vous vous êtes acharné sur la glace, parce que, avez-vous dit lors de votre déposition, il fallait absolument que vous vous laviez les mains. Avouez que tout ça est un peu bizarre, pourquoi la rivière précisément ?

Face à ton air traqué, il s’était agacé, Arrêtez de me fixer comme ça, s’il vous plaît, monsieur Guillot, et répondez !

Sa voix portait à des distances prodigieuses, c’était naturel chez lui, une tessiture qui ne lui coûtait aucun effort. Toi, tu te taisais, le fixant obstinément, seules tes lèvres palpitaient.

Le silence comme une invite à soulager ta conscience ne faisait qu’accroître ton malaise. En toi alternaient des sentiments contradictoires : l’envie de parler menait fatalement à l’incapacité de formuler la moindre explication. Acculé, tu n’as trouvé d’autre échappatoire que de sourire bêtement. En réalité, tu n’avais aucune réponse à lui donner, et ton mutisme résonnait comme la désolation qui accompagne les grands désastres. Pour la première fois depuis le début de ton procès, j’ai eu pitié de toi.

L’avocat général qui avait reçu ta réaction comme un affront personnel (il fallait s’y attendre) s’est aussitôt levé de sa chaise, À votre place, et dans votre intérêt, monsieur Guillot, je m’abstiendrais de sourire !

Sa voix grave encombrée d’une autorité naturelle avait explosé dans un fracas, obligeant tout le monde à se redresser brusquement sur son siège.

À ces mots, ton sourire s’était tout à coup effacé. L’avocat avait dégluti avant de poursuivre, Vous êtes sorti en courant, c’est ce que vous avez dit aux gendarmes, et vous avez, je vous cite : « piqué un sprint jusqu’à la rivière ».

À cet instant, l’avocat général a levé les bras, comme si on le tenait en joue, et retroussé sa lèvre supérieure, Un sprint ! ? Il a marqué une pause. Qui… Il a marqué une deuxième pause… pique un sprint, en plein hiver, avec des températures avoisinant les moins dix degrés, pour aller laver ses mains souillées du sang de ses propres victimes ? Que fuyiez-vous au juste ? Pause. Il a répété, Que fuyiez-vous ?

Sa question n’attendait pas de réponse puisqu’il s’est immobilisé quelques secondes, fixant ses propres pensées, et sans même te regarder, il a dit, La rivière était gelée, mais cela ne vous a pas arrêté, monsieur Guillot. Vous avez cogné la couche de glace épaisse, comme un fou furieux, d’abord avec la crosse de votre fusil, puis avec vos poings, jusqu’à ce qu’elle cède. Une couche de dix centimètres ! Dix centimètres, rendez-vous compte ! Il en faut de la rage pour réussir à briser dix centimètres de glace, alors que vous veniez d’assassiner une famille entière à coups de batte de baseball ! Vous avez tellement cogné que vos mains se sont ouvertes, « Ça pissait le sang », ce sont bien vos mots ?

L’avocat général a quitté sa place et, les bras le long du corps, légèrement essoufflé, est venu se planter devant toi.

Dans son dos, les membres du jury l’écoutaient avec gravité. Il savait que rien de ce qu’il dirait n’échapperait à leur attention, et qu’un seul mot pouvait suffire à renverser leur décision finale. En qualité d’homme de loi, il avait charge de consciences.

Tout à coup, il t’a fixé, puis il t’a demandé, Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit lors de votre déposition ? Tu as haussé les épaules, un peu perdu. Eh bien, je vais vous le dire. Vous avez dit : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

De nouveau, il a secoué sa tête, à gauche, à droite, de haut en bas, et d’un air qui feint la stupeur, il a répété, un ton plus bas et articulant exagérément chaque mot : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

À cet instant précis, il a ricané d’un air mauvais. C’était bizarre, déplacé. Il a dû s’en rendre compte car ses joues ont rougi. Pour ne pas laisser déborder sa gêne, il s’est aussitôt repris, te désignant d’un coup sec du menton, redirigeant ainsi l’attention sur toi, Et vous avez ajouté, pour expliquer votre répulsion : « J’ai pas assisté aux accouchements de ma femme, je ne suis pas à l’aise à l’hôpital, quand je vois du sang, je tourne de l’œil. »

Le long silence qui a suivi a plongé le public dans une sorte d’effroi et de stupéfaction glacée. Il t’avait acculé dans une impasse. Piégé comme un rat. Il ne pouvait pas croire que tu étais le genre d’homme à avoir peur du sang. Pour lui, c’était un stratagème visant à attendrir les jurés. Comment une personne capable de tuer cinq personnes pouvait-elle trembler à la vue du sang ? Ça paraissait grotesque, inimaginable. Et pourtant. Tu avais réellement horreur du sang. Tu n’as jamais supporté la vue de la moindre goutte. Quand l’une de nos filles s’écorchait un genou ou une main, tu restais tétanisé, à la regarder geindre, incapable du moindre geste, et tu finissais invariablement par m’appeler pour nettoyer la plaie. Un expert psychiatre viendra plus tard corroborer l’idée que la peur du sang n’empêche pas de tuer, On a déjà vu des soldats partir bravement au front et s’évanouir à la moindre piqûre de vaccin !

Mais à ce stade du procès, personne ne voulait y croire. Toi, la tête baissée, le visage blême, tu serrais les dents.

Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, l’avocat général s’est brusquement tourné vers moi, comme en dernier recours, et, détachant bien chaque mot, a dit, Pour quelqu’un qui ne supporte pas la vue du sang, on peut dire que vous avez surmonté haut la main votre phobie. Rires dans la salle. Il me fixait, du moins je le croyais, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’en réalité, il ne me voyait pas. Son regard s’était attardé au hasard, et c’est hélas dans ma direction qu’il s’était arrêté. Dans la confusion où je me trouvais, je me suis sentie coupable, au même titre que toi. Comme si le simple fait d’être ta femme m’incriminait d’office. Les larmes me sont immédiatement montées aux yeux. Le calme feint que j’avais réussi à composer jusqu’à présent, au prix d’efforts considérables, avait rompu comme du bois mort. Je n’étais qu’un bout d’humanité tremblante. Une meurtrière par procuration.

On reproche tout à une femme de meurtrier : son sang-froid quand elle devrait montrer plus de compassion ; son hystérie quand elle devrait faire preuve de retenue ; sa présence quand elle devrait disparaître ; son absence quand elle devrait avoir la décence d’être là, etc. Celle qui, du jour au lendemain, devient « La femme du meurtrier » endosse une responsabilité presque plus accablante que le meurtrier lui-même, puisqu’elle n’a pas su déceler, à temps, la bête immonde qui sommeillait en son conjoint. Elle a manqué de perspicacité. Et c’est cela qui va la faire tomber en disgrâce, son odieux manque de perspicacité.

L’avocat général a finalement détourné le regard et fixé le sol, vaguement agacé. Ses lèvres ont remué. J’ai cru l’entendre marmonner : Reprenons, reprenons.

On aurait dit que tout ce qui avait été dit jusqu’alors le jetait subitement dans une grande confusion. Son dos s’est affaissé. L’homme puissant qu’il s’était efforcé de paraître laissait place à un homme ordinaire, aussi déconcerté que n’importe qui par le grand mystère de la nature humaine. Il était debout au milieu de tous les assis, je me souviens m’être demandé, en observant ses chaussures noires, impeccablement cirées, s’il les lustrait lui-même, ou si quelqu’un le faisait à sa place.

Plus tard, au cours d’une audience (je n’ai plus la chronologie en tête), le président t’a demandé de raconter le soir du meurtre, en essayant de ne rien oublier. Tout. Tout ce que tu avais déjà dit aux gendarmes. Les faits, rien que les faits. La parole n’est pas sortie tout de suite, il a fallu la renverser, la pousser dans le dos. Mais sitôt libérée, tu l’as laissée bondir hors de toi, froide, sans modulations ni émotions particulières. Rien de tout cela ne semblait te concerner, comme si un « autre » avait fait le sale boulot. Ou que tu lisais un texte sur un prompteur. Dans ta logique d’évitement tu laissais parler cet autre ; l’autre ; l’exécuteur. Plus tard, l’expert psychiatre appelé à la barre expliquera que ce n’est pas « toi conscient » qui as tué. Et pour illustrer sa démonstration, il citera Nietzsche : « Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », dit mon orgueil.

Non, rien de tout cela ne semblait te concerner. Encore aujourd’hui le souvenir de ta confession m’accompagne partout comme un nuage noir au-dessus de la tête. Je me souviens de chacun de tes mots, avec précision, de chacune de tes hésitations :

« J’ai saisi le manche de la batte avec les deux mains, comme ça, j’ai donné un coup violent derrière la nuque. Le petit, il prenait son goûter à la grande table, du chocolat au lait dans un bol blanc. Un coup violent derrière la nuque, comme ça, avec les deux mains. Je crois que c’est là que ses dents de lait se sont décrochées… Les gendarmes m’ont dit qu’ils avaient retrouvé deux dents entre les lames du parquet. Des dents de lait, ils ont dit… Sa tête est, sa tête est retombée contre la table, elle a fait un bruit, un grand bruit, un son… terrible ; le bol est tombé aussi, des morceaux partout par terre. J’ai vomi une première fois, la nausée, je pouvais pas retenir. Il est mort sur le coup, je jure. Je dis ça pour la famille. Il n’a pas souffert, je jure. L’aînée est descendue de sa chambre en gueulant, elle était pas contente, « C’est quoi ce bruit ? Nono, qu’est-ce que t’as cassé encore ? Je peux jamais faire mes devoirs tranquille ! » Elle agitait les bras, dans tous les sens, énervée. On s’est retrouvés nez à nez dans le salon, elle a d’abord souri. Bizarre, j’ai pensé, pourquoi elle sourit, la petite. Et puis, quand elle a vu le sang sur la batte, ses yeux sont devenus noirs, noirs, et sa bouche a tremblé. Elle a regardé autour d’elle, « Il est où Nono ? » elle a demandé. Elle avait un regard angoissé, des yeux, comme un animal traqué… j’ai rien répondu. C’est là qu’elle l’a vu. La tête sur la table. Le sang. Le bol par terre. Elle avait compris. Elle a dit en pleurant, « Qu’est-ce qu’il a Nono, pourquoi il bouge plus ? » Elle a levé les bras, elle répétait, « J’ai rien fait moi, c’est une blague hein, Constant, tu fais une blague, c’est ça ? » Pardon, je, est-ce que tous ces détails sont utiles ? Pour la famille, c’est… Le président d’un signe de tête t’a encouragé à poursuivre. Bon, alors… j’en étais, je disais, elle pleurait, elle hurlait, « S’il te plaît, non, Constant s’il te plaît, je veux voir maman, maman, je veux maman », elle répétait maman, en boucle, comme si elle avait perdu la tête, en boucle. J’ai levé la batte au-dessus d’elle, j’ai vomi encore une fois. Elle s’est pas sauvée, rien, elle a seulement croisé les bras au-dessus de son front, elle s’est accroupie devant moi, et maman, encore, je veux maman, maman, en boucle. J’ai fermé les yeux pour pouvoir aller jusqu’au bout. J’ai tapé. Tapé. Tapé. Je, j’ai rouvert les yeux, du sang, beaucoup de sang… elle, elle était morte. J’ai vomi. Puis j’ai cherché la troisième à l’étage. Elle était cachée entre la cuvette des w.-c. et un petit meuble de salle de bains, elle suçait son pouce. Je lui ai demandé de sortir, de se retourner, elle a obéi sans pleurer, rien. J’ai levé bien haut la batte, là encore sur la nuque. Morte sur le coup, comme le premier. J’ai vomi une dernière fois, puis j’ai regardé l’heure. Les parents n’allaient pas tarder, j’ai pensé qu’avec la batte, ce serait pas possible, le père il est costaud. J’ai couru jusqu’au garage chez moi, j’ai pris le fusil, un deux-coups, je l’ai armé, puis je suis reparti chez eux. Dans la rue, personne. Avec ce temps, pas un chat. Je les ai attendus, caché derrière la porte. Le soir est tombé. L’hiver ici, la nuit elle arrive vite. Dans le silence, les morts à côté de moi, ça… ça m’a fait peur. J’entendais leurs respirations. Un cadavre ça respire pas, je me disais, mais rien à faire, j’entendais. Et l’odeur du sang… J’ai failli vomir, encore, mais j’ai réussi à tout garder cette fois. Enfin le bruit du moteur, j’ai reconnu, c’était eux. Les portières ont claqué. Je me suis décalé sur le côté, pour pas bloquer l’entrée, on pouvait pas me voir. La mère est entrée en premier, avec des sacs de courses. « On est là, les enfants ! », elle a dit. Le père derrière elle, j’ai pas réfléchi, j’ai refermé la porte d’un coup de pied, et j’ai tiré dans le dos. Lui d’abord. Elle après. Ils se sont écroulés, sans se rendre compte de rien, sans même avoir eu le réflexe de se retourner. C’était fini. Je les ai regardés sans pouvoir bouger. Je tremblais. Y a que ça que je pouvais faire, trembler. J’arrêtais pas de trembler. J’ai cru que ça s’arrêterait jamais. J’ai regardé par la fenêtre, personne. Sur mes mains, du sang, et une odeur de… une odeur… c’était la mort. C’est là que j’ai eu l’idée d’aller me les laver dans la rivière, j’ai pas pensé au froid, ni au gel, ni à la distance, ni à ceux qui pourraient me voir, à rien de tout ça j’ai pensé, juste que je tremblais, et que mes mains étaient pleines de leur sang, et qu’il fallait que j’arrive à bouger mes jambes pour courir jusqu’à la rivière, et me laver et… »

Tu n’as pas eu le temps de finir, un immense cri de désespoir et d’effroi suivi d’un choc épouvantable ont glacé tout le monde. Dans la salle, la mère de Sylvia venait de s’évanouir. Le mari, à califourchon au-dessus sa femme, tentait de la ranimer en lui caressant le front, comme si ça pouvait suffire. La position grotesque de cette femme et de cet homme qui en l’espace d’une nuit avaient perdu tout ce qui avait donné sens à leur vie, rendait la scène pathétique, comme s’ils étaient les personnages d’un mauvais rêve, et que nous en étions les témoins tremblants. L’audience a été suspendue, je suis rentrée précipitamment, la tête enfouie sous une écharpe épaisse, hantée par ce que tu venais de dire. Dans la nuit, seule dans mon lit, aux prises avec des assauts d’angoisse, je me suis réveillée en sursaut toutes les heures, et chaque fois résonnait dans mon crâne l’interminable cri dans la salle d’audience.

C’est au cours de cette nuit affreuse que j’ai réalisé que tu étais devenu indissociable de moi, puisqu’un jour je t’avais aimé et que l’histoire de ta vie avait rejoint l’histoire de la mienne dans un irréparable malheur.