PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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PREMIÈRES LIGNE #73, La tombe maudite de Christian Jacq

PREMIÈRES LIGNE #73

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Les enquêtes de Setna Volume 1,

La tombe maudite

de Christian Jacq

— 1 —

Le Vieux était né vieux, et ne s’en portait pas plus mal. Héritier d’une longue lignée dont certains croyaient qu’elle remontait au règne du premier pharaon, il disposait d’un élixir de jouvence : le bon vin. Un blanc sec et fruité pour se réveiller le matin, un rouge corsé au déjeuner, un rosé léger l’après-midi, et un grand cru pendant le dîner. Assurant l’indispensable hydratation, ces admirables produits, fruits du mariage entre la nature et l’intelligence humaine à son meilleur, étaient des remèdes contre toutes les maladies.

Combien de jeunes, abreuvés à l’eau, manquaient de forces ? Certes, la bière n’était pas à dédaigner, surtout à la saison des chaleurs ; mais rien ne remplaçait le vin. Propriétaire d’une vigne proche de Memphis, la capitale économique de l’Égypte, le Vieux en avait confié l’exploitation à deux spécialistes qu’il surveillait de près. Étiquetées, les jarres étaient entreposées dans une cave équipée d’une double porte et de solides verrous, à l’abri des pillards.

Contraint de travailler afin de payer ses employés, le Vieux avait trouvé une place d’intendant, au service d’un riche notable, habitant une vaste villa qui abritait divers corps de métiers. Il fallait surveiller en permanence ce petit monde et traquer les éventuels tire-au-flanc, prompts à profiter du moindre relâchement. Ce n’était pas avec le Vieux que la jeunesse se laisserait aller !

Bénéficiant d’une journée de congé printanière, il avait inspecté sa cave et débouché quelques jarres anciennes, datant des premières années du règne de Ramsès II, devenu un héros vénéré après la bataille de Kadesh où il avait repoussé les Hittites1, désireux de conquérir l’Égypte. Bien gérées, les Deux Terres, la Haute et la Basse-Égypte, jouissaient d’une prospérité profitable à tous.

Le pharaon avait érigé une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le Delta, non loin du couloir syro-palestinien, chemin d’invasion, mais il n’oubliait pas d’embellir les grands sites traditionnels, comme Thèbes, la cité du dieu Amon qui avait animé son bras à Kadesh, ou Abydos, le territoire sacré d’Osiris, détenteur du secret de la résurrection et maître des « Justes de voix ».

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout, sauf une sévère migraine, peut-être due à un excès de blanc liquoreux. Marchant au hasard, en cette douce fin de soirée, le Vieux avait franchi la frontière séparant les zones cultivées du désert.

Au pied d’une dune, il s’était endormi.

L’air frais de la nuit le réveilla, et il contempla des milliers d’étoiles formant l’âme de Nout, la déesse-Ciel. Malgré ses courbatures, le Vieux se serait adonné à la contemplation si, soudain, une bourrasque ne l’avait à moitié recouvert de sable. Pestant et crachant, il se releva.

En quelques instants, le ciel se chargea de nuages noirs qui se livrèrent un violent combat. Des éclairs zébrèrent les nuées, le sol se mit à trembler, le sommet de la dune se dilata.

Ce n’était ni un cauchemar ni un phénomène normal ; les démons du désert venaient de déclencher un cataclysme. Conscient d’avoir peu de chances de survie, le Vieux partit droit devant lui, à la recherche d’un abri. Incapable de se repérer dans un paysage devenu chaotique, il chancelait à chaque pas ; mais sa robuste constitution le servit, et il refusa de céder au découragement.

Alors que le souffle lui manquait, il discerna un tas de pierres. S’emparant d’un silex pointu, il creusa un trou et, recroquevillé, se recouvrit de débris de calcaire. Quelle triste fin, le gosier sec, loin de sa cave chérie ! À cette idée révoltante, il décida de tenir bon.

Et le tumulte se calma.

Glacial, le vent le fit frissonner. S’extrayant avec peine de son linceul de pierrailles, le Vieux regarda autour de lui. De nouvelles dunes entrecoupées de ravins, des végétaux déchiquetés, des cadavres de fennecs et de rongeurs… Et, là-bas, une silhouette humaine !

Le Vieux aurait dû appeler, faire de grands gestes, courir en direction de cet autre rescapé, mais un étrange instinct lui imposa de rester tapi et d’observer.

Grand bien lui en prit.

Armé d’un long poignard, l’homme inspecta les environs, puis indiqua à ses compagnons que la voie était libre.

À l’évidence, ils sortaient d’une tombe qui avait résisté à la tourmente !

Un abri pour des égarés ou… le but d’une bande de pillards ? Le Vieux aurait dû décamper, mais la curiosité fut la plus forte. Les malfaisants avaient tous le visage couvert d’une étoffe grossière, ne laissant apparaître que les yeux ; impossible de distinguer leurs traits. Vêtus d’une longue tunique, ils entourèrent l’homme au poignard.

Ce dernier leva son arme vers le ciel, comme s’il voulait percer les nuages épais.

Un interminable éclair zébra les nuées, et la foudre tomba à quelques pas du groupe, se condensant en une boule de feu. À une vitesse folle, elle traça un cercle autour de lui avant de disparaître dans le sable.

Pas le moindre doute : l’homme au poignard était un mage noir, et de la pire espèce ! Il commandait aux éléments, déclenchait la tempête et maniait la puissance de Seth, maître de la foudre et de l’orage.

Tétanisé, le Vieux crut sa dernière heure arrivée. Le sorcier allait ressentir sa présence et le clouerait au sol afin de l’anéantir.

Le mage sortit du cercle où ses acolytes demeurèrent prisonniers et pénétra à l’intérieur de la tombe.

En se tâtant, le Vieux constata qu’il était toujours vivant. Cette fois, il fallait déguerpir ! Il en avait trop vu, et sa gorge se desséchait davantage à chaque instant.

Agitées de tremblements, ses jambes refusèrent de lui obéir. Cette défaillance le servit, car le sorcier ressortait déjà du sépulcre, portant un objet allongé et de grande taille, recouvert d’un voile rouge. Marchant à pas très lents, il le déposa au centre du cercle.

Et sa voix retentit, grave, si impérieuse que le Vieux frissonna.

— Voici le trésor des trésors, le secret de la vie et de la mort.

Il ôta le voile.

Apparut un vase doté d’un socle solide, de forme oblongue, à la panse légèrement renflée, et fermé par un épais bouchon de pierre.

Incapable de se retenir, l’un des voleurs s’approcha de l’inestimable objet. Au moment d’ôter le bouchon, il regarda le mage qui demeura les bras croisés.

À peine la main toucha-t-elle la pierre qu’une fumée orangée sortit du vase et enveloppa le profanateur. Étonné, il recula ; oppressé, il ouvrit une bouche béante, tel un poisson hors de l’eau. Asphyxié, il s’effondra.

Le mage recouvrit le trésor du voile rouge.

— Vous avez contemplé le vase scellé2 contenant le mystère suprême, révéla-t-il à ses complices. Qui en connaît le secret détient la véritable puissance. Et vous, bande de petits criminels, bénéficiez d’un privilège dont vous n’êtes pas dignes ; c’est pourquoi vous devez disparaître. Vous avez dégagé l’accès à la tombe maudite, votre tâche est achevée, je n’ai plus besoin de vous.

Un costaud s’insurgea.

— Vous nous aviez promis…

Le mage s’empara du vase et le fit tournoyer. La fumée orangée se répandit avec une rapidité surprenante, noyant les adeptes du sorcier. Leurs chairs grésillèrent, et des cris d’agonie déchirèrent le silence du désert.

Quand il constata qu’il ne restait presque rien des cadavres, le mage noir, à présent possesseur du vase scellé, s’éloigna en direction de l’Orient. Enfin, le soleil de l’aube perçait les nuages.

Prudent, le Vieux attendit un long moment avant de se redresser. Flageolant, il s’aventura sur le lieu du massacre, se demandant s’il n’avait pas été la proie d’un cauchemar.

La présence de débris d’ossements humains calcinés lui prouva le contraire. Une décision s’imposait : ne parler à personne de cette tragédie.

Mourant de soif, le Vieux regagna la zone des cultures et le monde des vivants.

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PREMIÈRES LIGNE #72, Les jeunes mortes, Selva Almada

PREMIÈRES LIGNE #72

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les jeunes mortes, Selva Almada

Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des « faits divers », comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux.

Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain.

Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité.

À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, engagé, personnel. Un récit puissant, servi par une prose limpide.

1

Le 16 novembre 1986 au matin, le ciel était limpide, il n’y avait pas un nuage à Villa Elisa, le village où je suis née et où j’ai grandi, dans le centre-est de la province d’Entre Ríos.

On était dimanche et mon père préparait l’asado au fond du jardin. Nous n’avions pas encore de barbecue, mais il se débrouillait assez bien avec un morceau de tôle à même le sol qu’il recouvrait de quelques braises au-dessus desquelles il installait une grille. Même par temps de pluie, mon père ne renonçait jamais à l’asado du dimanche : si besoin, il protégeait la viande et les braises à l’aide d’un autre morceau de tôle.

Tout près de l’asado, entre les branches d’un mûrier, il y avait une petite radio à piles, toujours branchée sur la même fréquence, LT26 Radio Nuevo Mundo. Ils passaient des chansons folkloriques et toutes les heures un bulletin d’infos assez succinct. La période des incendies à El Palmar n’avait pas encore commencé – à quelque cinquante kilomètres de là, le parc national prenait feu chaque été, faisant retentir les sirènes des casernes de pompiers tout alentour. En dehors de quelques accidents de la route – toujours un jeune qui venait de quitter un bal –, le week-end il ne se passait pas grand-chose. Il n’y avait pas de match de foot prévu cet après-midi-là : en raison de la chaleur, on était déjà passé au championnat nocturne.

Le matin, j’avais été réveillée par un vent violent qui avait fait trembler le toit de la maison. Lorsque je m’étais étirée, j’avais touché quelque chose qui m’avait fait me redresser dans mon lit, soudain, un nœud dans la gorge. Mon matelas était humide et j’avais senti bouger des corps gluants et tièdes contre mes jambes. L’esprit encore engourdi, j’avais mis quelques secondes à comprendre ce qui se passait : encore une fois, la chatte avait mis bas au pied de mon lit. Je l’ai vue enroulée sur elle-même, fixant sur moi ses yeux jaunes, dans la lumière des éclairs qui s’infiltrait par la fenêtre. Je me suis recroquevillée, agrippant mes genoux pour ne plus les toucher.

Dans le lit d’à côté, ma sœur dormait encore. Des éclats bleus éclairaient son visage, ses yeux étaient entrouverts – elle dormait toujours de cette façon, comme les lièvres, la poitrine haletante. Elle restait étrangère à l’orage et à la pluie désormais torrentielle. À la voir ainsi, je me suis rendormie.

Quand je me suis réveillée, seul mon père était debout. Ma mère, mon frère et ma sœur dormaient toujours. La chatte et ses petits avaient quitté mon lit. Il ne restait de leur naissance qu’une tache au bout de mon drap, jaune avec un contour sombre.

Je suis sortie dans la cour et j’ai dit à mon père que la chatte avait mis bas mais que je ne savais pas où elle était passée avec ses petits. Il était assis à l’ombre du mûrier, il s’était éloigné du feu mais pas trop afin de pouvoir surveiller l’asado. Sur le sol, il y avait le verre en acier inoxydable qu’il utilisait toujours, avec du vin et des glaçons. Le verre transpirait.

Mon père a dit : elle a dû les cacher dans le petit hangar.

J’ai regardé dans cette direction, mais je ne me suis pas décidée à le vérifier par moi-même. Dans le petit hangar, une fois, une de nos chiennes qui était folle avait enterré toute une portée. Elle avait même arraché la tête à l’un de ses petits.

La frondaison du mûrier était un ciel vert avec des éclats dorés de soleil s’insinuant entre les feuilles. Quelques semaines plus tard, il allait être recouvert de fruits, des tas de mouches allaient bourdonner tout autour, l’endroit allait se remplir de l’odeur aigre et légèrement sucrée qu’ont les mûres pourries, et plus personne n’aurait envie de s’asseoir à l’ombre de cet arbre durant un certain temps. Mais, ce matin-là, il était superbe. Il fallait juste faire attention aux chenilles, aussi vertes et brillantes que des guirlandes de noël, leur propre poids les faisait tomber des feuilles et, si elles vous touchaient, des éclats acides vous brûlaient la peau.

C’est à ce moment-là qu’on a entendu la nouvelle à la radio. Je ne prêtais pas attention, pourtant je l’ai entendue très distinctement.

Le matin même, à San José, un village qui se trouvait à vingt kilomètres du nôtre, une adolescente avait été assassinée, dans son lit, durant son sommeil.

Mon père et moi sommes demeurés silencieux.

Debout, près de lui, je l’ai vu quitter sa chaise pour remuer les braises avec un bout de fer, il les répartissait harmonieusement, frappait et brisait les plus grandes – son visage se couvrait de petites gouttes de sueur à cause du feu tandis que la viande qu’il venait de poser sur la grille grésillait doucement. Un voisin est passé et a crié quelque chose. Mon père a tourné la tête, toujours penché sur la grille, et il a levé la main qui était libre. J’arrive, lui a-t-il dit. Puis, avec le même bout de fer, il s’est mis à défaire le lit de braises, il les a rassemblées à l’une des extrémités du morceau de tôle, à proximité de l’endroit où les branches de ñandubay étaient en train de se consumer, et n’en a laissé que quelques-unes sous la viande, estimant qu’elles suffiraient pour que ça reste chaud jusqu’à son retour. J’arrive, ça voulait dire qu’il allait faire un saut jusqu’au bar du coin pour boire quelques coups. Il a enfilé les tongs qui étaient perdues dans l’herbe en même temps qu’une chemise qu’il a décrochée du mûrier.

Si le feu s’éteint, ajoute quelques braises, je reviens tout de suite, a-t-il dit, et il est sorti dans la rue en faisant claquer ses tongs, comme ces gamins qui se mettent à courir quand ils voient passer le marchand de glaces.

Je me suis assise sur sa chaise et j’ai pris le verre qu’il avait laissé. Le métal était glacé. Un bout de glaçon flottait dans un fond de vin. Je l’ai repêché avec les doigts et j’ai commencé à le sucer. Il avait un léger goût d’alcool, mais très vite je n’ai plus senti que de l’eau glacée.

Quand il n’en est resté qu’un petit morceau, je l’ai fait crisser entre mes dents. J’ai posé la paume de ma main sur un bout de cuisse, près de mon short. J’ai sursauté en sentant ma main glacée. Comme la main d’un mort, ai-je pensé. Même si je n’avais jamais touché de mort.

J’avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai appris d’autres détails. La fille en question s’appelait Andrea Danne, elle avait dix-neuf ans, elle était blonde et jolie, avec des yeux clairs, elle avait un petit ami et faisait des études de psychologie. Elle avait été assassinée avec un poignard planté en plein cœur.

Durant plus de vingt ans, Andrea a été près de moi. Elle revenait de temps en temps, dès que j’apprenais qu’une autre femme avait été assassinée. Les prénoms qui, au compte-goutte, arrivaient à la une des journaux nationaux, commençaient à s’accumuler : María Soledad Morales, Gladys Mc Donald, Elena Arreche, Adriana et Cecilia Barreda, Liliana Tallarico, Ana Fuschini, Sandra Reitier, Carolina Aló, Natalia Melman, Fabiana Gandiaga, María Marta García Belsunce, Marela Martínez, Paulina Lebbos, Nora Dalmasso, Rosana Galliano. Chacune d’elles me faisait penser à Andrea et à ce meurtre resté impuni.

Un été, alors que nous passions quelques jours dans la province du Chaco, dans le nord-est du pays, je suis tombée sur un court article paru dans un journal local. Le titre était : “Assassinat de María Luisa Quevedo, vingt-cinq ans après”. Il s’agissait d’une fille de quinze ans qui avait été tuée le 8 décembre 1983 dans la ville de Presidencia Roque Sáenz Peña. María Luisa avait été portée disparue durant plusieurs jours avant que son corps ne soit retrouvé dans un terrain vague aux abords de la ville, elle avait été violée et étranglée. Personne n’a été inculpé pour ce meurtre.

Peu de temps après, j’ai également entendu parler de Sarita Mundín, une jeune fille de vingt ans, disparue le 12 mars 1988, dont les restes ont été retrouvés le 29 décembre de cette même année, sur les rives du Tcalamochita, dans la ville de Villa Nueva, dans la province de Córdoba. Une autre affaire non résolue.

Trois adolescentes de province assassinées dans les années 80, trois crimes restés impunis perpétrés à l’époque où, dans notre pays, nous ne connaissions pas encore le terme “féminicide”. Ce matin-là, je ne connaissais pas non plus le nom de María Luisa, qui avait été assassinée deux ans plus tôt, pas plus que le nom de Sarita Mundín, qui était encore vivante, étrangère à ce qui allait arriver deux ans plus tard.

Je ne savais pas qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme, mais j’avais entendu des histoires qu’avec le temps j’ai mises bout à bout. Des anecdotes qui n’avaient pas conduit à la mort, mais qui révélaient la misogynie, les abus, le mépris dont les femmes sont victimes.

Des histoires que j’avais entendues de la bouche de ma mère. L’une d’elles, surtout, était restée gravée en moi. L’épisode avait eu lieu alors que ma mère était très jeune. Elle ne se souvenait pas du prénom de la fille car elle ne la connaissait pas. Elle se souvenait en revanche que c’était une fille qui vivait à La Clarita, un quartier résidentiel proche de Villa Elisa. Elle était sur le point de se marier et une couturière de mon village faisait sa robe de mariée. Elle était venue au village à plusieurs reprises pour qu’on prenne ses mensurations et faire quelques essayages, toujours accompagnée de sa mère, dans la voiture familiale. Mais pour le dernier essayage elle est venue seule, personne ne pouvait l’accompagner, alors elle a pris le bus. Elle n’avait pas l’habitude de se déplacer toute seule, elle s’est trompée d’adresse et, quand elle a voulu retrouver son chemin, elle était en train de marcher en direction du cimetière. Une route qui à certaines heures de la journée était totalement déserte. Quand elle a vu apparaître une voiture, elle a pensé que le mieux à faire était de demander son chemin au lieu de continuer à tourner en rond. À l’intérieur de la voiture il y avait quatre hommes et ils l’ont enlevée. Elle a été séquestrée durant plusieurs jours, nue, attachée, bâillonnée dans un lieu visiblement abandonné. Ils lui donnaient à peine à boire et à manger, tout juste assez pour la maintenir en vie. Ils la violaient chaque fois qu’ils en avaient envie. La fille n’espérait plus que la mort. Tout ce qu’elle pouvait voir par une petite fenêtre, c’était le ciel et la campagne. Une nuit, elle a entendu que les hommes s’en allaient dans leur voiture. Elle s’est armée de courage, a réussi à défaire ses liens et à s’enfuir par la petite fenêtre. Elle a couru à travers champs jusqu’à une maison habitée. Là, on lui a porté secours. Elle n’est jamais parvenue à reconnaître le lieu où elle avait été captive, pas plus que ses ravisseurs. Quelques mois après, elle s’est mariée avec son fiancé.

Une autre de ces histoires avait eu lieu peu de temps auparavant, un, deux ou trois ans plus tôt.

Trois garçons étaient allés à un bal, un samedi. L’un d’eux était amoureux d’une fille issue d’une famille traditionnelle de Villa Elisa. Elle soufflait le chaud et le froid. Il allait vers elle, elle le laissait faire, puis elle le fuyait. Ce petit jeu du chat et de la souris durait depuis plusieurs mois. Le soir du bal ne fut pas différent des autres. Ils ont dansé, ils ont bu un verre ensemble, ils ont parlé de choses et d’autres, puis elle l’a planté là, encore une fois. Lui a cherché à se consoler au bar où ses amis levaient le coude depuis un bon moment. Ce sont eux qui ont eu l’idée. Pourquoi ne pas l’attendre à la sortie du bal pour lui montrer ce que ça veut dire, trois mecs qui en ont. L’amoureux dessoûla rien qu’à les entendre. Ils étaient fous, qu’est-ce qu’ils disaient, putain, il préférait aller se coucher. Des histoires de pochetrons.

Mais eux, ils parlaient sérieusement. Il fallait donner une leçon à ces allumeuses. Eux aussi sont partis avant la fin du bal. Et ils sont allés l’attendre sur le terrain vague qui se trouvait à côté de chez elle. Forcément, la jeune femme allait passer par là.

Elle a quitté le bal en compagnie d’une amie. Elles vivaient à une centaine de mètres l’une de l’autre. L’amie est rentrée chez elle en premier, et la jeune femme a continué, tranquillement, par le chemin qu’elle empruntait chaque fois qu’elle allait au bal, dans un village où il ne se passait jamais rien. Ils l’ont interceptée dans le noir, ils l’ont frappée, pénétrée, chacun leur tour, à plusieurs reprises. Et quand leurs verges en ont eu assez, ils ont continué à la violer à l’aide d’une bouteille.

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PREMIÈRES LIGNE #71, Vengeances de Bernhard Aichner

PREMIÈRES LIGNE #71

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Vengeances de Bernhard Aichner

Brünhilde Blum déteste son prénom. Elle déteste encore plus ses parents adoptifs, qui dirigent une entreprise de pompes funèbres. Lors d’une croisière en Croatie, Blum comme elle se fait appeler décide qu’il est temps pour eux de mourir… Elle a 24 ans.
Huit ans plus tard, elle vit avec l’homme qui le premier a répondu à l’appel de détresse lancé depuis le voilier. Mark est policier. Elle a repris et modernisé l’entreprise familiale. Ils sont les parents de deux fillettes de 3 et 5 ans. Ils sont heureux.
Mais la moto de Mark est percutée par une voiture : tout sauf un accident ! Mark meurt. Elle poursuit seule l’enquête qu’il menait cinq hommes avaient enlevé des migrantes moldaves, qu’ils violaient et torturaient. Blum décide alors de venger Mark. Or, quand il s’agit de tuer on l’a vu , Blum n’a aucun scrupule. Encore moins de remords…

Huit ans plus tôt

On voit tout, d’en haut. La mer, le voilier, sa peau. Une femme nue sur le pont, le soleil brille, tout va bien. Elle est simplement allongée là et regarde en l’air, ses yeux sont ouverts ; rien qu’elle, le ciel et les nuages. C’est le plus bel endroit du monde : le bateau que ses parents ont acheté il y a vingt ans, une merveille, une perle habituellement au mouillage dans le port de Trieste. La voile, la vie sur l’eau, en plein air, sans personne d’autre. Rien que de l’eau à perte de vue, de la musique dans les oreilles, et la sueur qui s’accumule dans son nombril. Rien d’autre. De Trieste aux Kornati, ils sont en route depuis trois jours. Ils ne sont pas pressés, il n’y a rien à faire. Les vacances avec ses parents, depuis tant d’années déjà. Ils ont presque soixante-dix ans et sont tannés par le soleil. Tous deux navigateurs enthousiastes, ils voyagent en bateau depuis toujours – depuis son enfance. En caleçon de bain et bikini, jamais nus. Il y a deux heures, elle s’est déshabillée et s’est allongée sans se mettre de crème. Elle veut que le soleil la brûle, que sa peau crie quand on la trouvera. Elle veut être nue, enfin nue. Plus  jamais personne pour le lui interdire. Pas de père. Pas de mère. Seule sur le bateau, seins, hanches, jambes et bras nus. Ce sourire sur ses lèvres, sa manière de bouger doucement en musique… Elle ne voudrait être nulle part ailleurs. Elle va rester allongée encore trois heures, s’étirer, se prélasser, absorber l’été en elle. Trois heures, ou quatre. Jusqu’à ce qu’ils coulent enfin tous les deux. Jusqu’à ce qu’ils arrêtent de crier, d’éclabousser le pont. Jusqu’à ce qu’ils soient enfin silencieux, pour toujours. Il est midi devant Dugi Otok. Elle ne bouge pas. Elle s’est endormie, dira-t-elle, elle n’a rien entendu, la musique était trop forte, le soleil l’a fatiguée. Elle répondra à toutes les questions, elle se justifiera et elle pleurera. Elle fera tout ce qui sera nécessaire, tout. Plus tard, pas maintenant. Maintenant, il n’y a que le ciel au-dessus d’elle ; elle y dessine du bout des doigts, elle trace des cercles, écrit sur ce bleu. Elle se représente son avenir, imagine sa nouvelle vie, seule. L’agence, qui lui appartient désormais. Elle va tout transformer, moderniser, mener l’entreprise sur la voie du succès. Elle va tout diriger. Elle-même. Elle va ramener le bateau à Trieste et prendre un nouveau départ. Il y a de la sueur partout. Comme elle savoure le fait d’être nue. Une adulte qui ne se laisse plus dicter par ses parents ce qu’elle doit faire ou ne pas faire. Tu ne te déshabilleras pas, Brünhilde. Pas sur notre bateau. Tant que nous vivrons, ce seront nos règles qui auront cours, Brünhilde. Plus maintenant. Il n’y a plus de règles, il n’y a plus qu’elle qui décide, elle seule. Plus d’ordres, plus d’interdictions. Elle s’est déshabillée, s’est allongée sur le pont, et elle étire son corps dans le vent. Tout son être flotte comme un drapeau, elle s’épanouit sous le soleil, heureuse. Toujours plus, à chaque minute qui passe. Elle est seule. Brünhilde Blum, vingt-quatre ans, fi lle de Hagen et Herta Blum. Adoptée. Ils sont venus la chercher au foyer quand elle avait trois ans, l’ont élevée comme un animal domestique, dressée pour prendre la succession ; elle était le dernier espoir de Hagen, il fallait que l’entreprise familiale continue d’exister à tout prix, même s’ils n’avaient pu adopter qu’une fille. Une fille ou pas d’enfant du tout, leur avait-on dit. La liste d’attente était longue et le désespoir de Hagen, immense. Si immense qu’il se laissa convaincre, qu’il parvint, après longue réflexion, à accepter l’idée de transmettre un jour son entreprise à une femme. Elle poursuivrait ce qui lui était sacré, sauvegarderait ce qu’il avait créé, et deviendrait, pour Hagen, un homme. Elle fit tout ce qu’il exigeait, tout ce que le métier nécessitait. L’agence de pompes funèbres Blum était toute sa vie, comptait plus que tout pour lui. Pour Brünhilde, l’entreprise familiale fondée peu après la guerre, à une époque où la mort devint un commerce, était sa prison et sa chambre d’enfant. Ce que les voisins avaient jadis accompli fut pris en charge par les Blum dès 1949. Les voisins qui avaient aidé quand quelqu’un mourait, qui s’étaient occupés de laver les corps, de les habiller et de les exposer, furent remplacés par les pompes funèbres. Ce qui avait longtemps été naturel devint alors tabou : toucher un mort, lui dire adieu avant qu’il disparaisse dans une caisse. On était content que quelqu’un soit désormais là pour tout expédier le plus vite possible, pour enlever le corps et le mettre en terre, proprement et professionnellement. Les Blum furent les premiers à Innsbruck. Ils vivaient bien des morts. D’abord le père de Hagen, puis Hagen, et maintenant Blum. Rien que Blum, parce qu’elle haïssait son prénom, qu’elle n’avait jamais pu le supporter, pas une seule fois. Brünhilde, laisse les morts tranquilles. Brünhilde, arrête de jouer avec eux. Brünhilde, arrête de leur mettre tes doigts dans le nez. Brünhilde. Un prénom qui n’avait rien à voir avec elle, qu’ils lui avaient donné parce que Hagen était plus allemand qu’il n’était permis, parce qu’il aimait Wagner, les Nibelungen, parce qu’il voulait que sa fille corresponde à son univers. Brünhilde. Un nom qu’elle avait banni de sa vie. Rien que Blum, pas Brünhilde. Depuis ses seize ans, depuis qu’elle avait arrêté d’être le bon petit soldat de Hagen et qu’elle ne faisait plus absolument tout ce qu’il exigeait, qu’elle n’obéissait plus. Rien que Blum. Elle insistait là dessus, même s’il la punissait pour ça. Blum regarde le ciel. Elle augmente le volume de la musique, le bateau tangue doucement, il n’y a personne à des milles à la ronde. Personne qui entende leurs cris, personne pour les aider. Personne d’autre qu’elle. Elle est allongée là, nue, presque comme les morts dans la salle de préparation. Sur la table, froids et sans vie, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle aidait son père, n’avait pas d’amis. Que son père travaille avec des morts effrayait les autres enfants et, elle aussi, les mettait mal à l’aise. Blum devint marginale, on se moquait d’elle, on la rejetait et la tournait en ridicule, on complotait contre elle. Blum souffrit. Toujours, toute son enfance, toute sa jeunesse. Elle désirait tant un ami, une amie, quelqu’un avec qui elle aurait pu partager sa vie, parler et rire. Mais il n’y avait personne, elle restait seule, sans personne d’autre que ses parents. Ses parents sans tendresse. Une mère muette qui ne la prenait pas dans ses bras et un père qui la forçait à effectuer des tâches qu’un enfant ne devrait pas faire. Depuis l’âge de sept ans, elle devait s’occuper des morts. Tu n’as pas de temps à perdre, Brünhilde, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Ne fais donc  pas ta chochotte, Brünhilde, ils ne vont pas te mordre. Ne sois pas une telle fifille, serre les dents et arrête de pleurer. Si tu ne te tais pas et si tu ne fais pas ce que je te dis, tu iras dans le cercueil. Tu as compris, Brünhilde ? Il n’y avait pas de temps à perdre, elle devait apprendre, même s’il exigeait d’elle l’impossible. Blum lavait les cheveux des morts, les rasait, nettoyait le sang de leur corps et aidait à les habiller. Quand elle eut dix ans, elle cousit une bouche pour la première fois. Si elle refusait, on l’enfermait dans un cercueil. D’innombrables fois, des heures entières dans le noir, une petite enfant effrayée et seule. Blum. Hagen brisait sa volonté, chaque fois. Elle, obligée de s’allonger, et lui qui vissait le couvercle au-dessus d’elle. Tu ne me laisses pas le choix, Brünhilde. Quand arrêteras-tu enfin de résister ? Je n’ai pas le choix, Brünhilde. Et le couvercle se refermait. Une enfant dans une caisse de bois. Elle tenait aussi longtemps qu’elle le pouvait, elle aurait bien voulu être plus forte, mais elle n’était qu’une enfant. Elle endurait cela sans pouvoir se défendre, personne ne l’aidait, personne ne se souciait de ses larmes, de ses supplications. Je ne veux pas faire ça. Je ne peux pas. S’il te plaît. Juste avant de planter l’aiguille dans le menton, par en dessous, dans la cavité buccale, de passer le fil à travers la viande morte. Elle a tout fait, mais ce ne fut pas assez. Peu importe qu’elle ait tellement désiré une caresse, un regard qui lui aurait dit que ses parents étaient fi ers d’elle. La peau de Blum resta privée de caresses. Son désir resta inassouvi, jamais ses efforts, quels qu’ils furent, ne suffirent. Elle resta toujours une petite fille, désarmée et impuissante. La petite Blum. S’il te plaît, papa, laisse-moi sortir. S’il te plaît, ne m’enferme pas. Pas encore le cercueil, papa. S’il te plaît, non. C’était punition et torture. Ce qui, plus tard, devint le quotidien, fut d’abord l’enfer. Chaque geste, chaque regard, la peau froide et morte qu’elle touchait. Un millier de fois, elle essuya des yeux et des bouches, nettoya des plaies, il y avait du sang et des asticots, des cadavres défigurés, des membres coupés, il n’y avait pas d’enfance, pas de gâteau avec des bougies, pas de poupées à habiller et déshabiller. Il n’y avait que des morts. De grosses poupées, de lourdes poupées, des bras et des jambes poilus, des têtes si pesantes qu’elle parvenait à peine à les tenir, des bouches inertes. Pas de sourire, pas de mot gentil, absolument rien. Seulement son père qui la poussait. D’innombrables cadavres, visages, parties génitales et excréments, des morts couchés devant elle dont elle devait s’occuper. Une fillette de dix ans avec des gants en latex. Et la mère qui les appelait pour manger, comme si Blum avait joué dans la cour avec des amies. À table. Lavez-vous les mains, le plat préféré de papa vous attend. Comme si tout était normal, comme si tout était en ordre. Un bon gros rôti pour le père, une victime d’accident pour Blum. Hagen qui s’enfournait une pleine fourchetée dans la bouche. Blum qui pensait à de la vieille carne, à des vieillards pleins d’escarres, à de la peau parcheminée, à l’urine et au sang dans la pièce d’à côté qu’elle devait nettoyer après le repas. C’est délicieux, Herta, un vrai régal, comme toujours. Et Blum qui repoussait son assiette. Aussi loin qu’elle se souvienne, il y avait des cadavres. Ils arrivaient en corbillard, ils sortaient directement de leur lit où ils s’étaient endormis pour toujours, ils arrivaient sanglants, mutilés, morts par infarctus, poignardés, assommés, autopsiés, ils entraient tout simplement dans la vie de Blum, s’introduisaient dans son petit univers. Personne ne lui demandait si elle le souhaitait. Si elle pouvait le supporter. Ils étaient juste allongés là, des gens morts sur la table en aluminium. Effrayants au  début, puis un jour, finalement, calmes et paisibles. Blum s’habitua à leur univers, commença à accepter qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle n’avait nulle part ailleurs où aller. Qu’elle devait craindre les vivants et non les morts. Cette découverte lui fit du bien : être seule avec eux. Dès qu’elle le pouvait, elle se retirait dans la salle de préparation. Les morts finirent par devenir des amis à qui elle parlait. Blum était plus forte qu’eux. Elle pouvait décider de ce qui leur arriverait. Aucun d’eux ne pouvait lui faire de mal, peu importaient leur poids et leur taille, ils ne bougeaient plus, ne respiraient pas, leurs bras et leurs jambes gisaient simplement là. Ils étaient comme des poupées, de grosses poupées froides avec lesquelles elle jouait. Elle se confiait à eux, leur disait tout, toujours. À part ça, elle restait silencieuse, pas un mot à ses parents ; elle voulait être au calme, ne rien savoir, faisait simplement ce qu’on attendait d’elle et se retirait dans son monde. Jusqu’à cet instant… Le soleil brûle. Leur silence lui fait un bien fou. Elle et ses parents sur le voilier, d’aussi loin qu’elle se souvienne ; ces trois semaines passées sur l’eau chaque année, ce bleu qui revenait toujours. C’était chaque fois une sorte de pause loin de la réalité, un beau rêve, rien de plus. De Trieste à la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne. Elle attendait avec impatience ces semaines sur le bateau pendant lesquelles la vie était belle. Quand l’ancre remontait et que le vent gonflait les voiles, quand Hagen lui montrait ce qui était important, comment naviguer, comment survivre dans la tempête. Blum se souvient de tout ce qu’elle a appris, et de tout ce qu’elle n’a pas appris. Les îles, le vent, et les parents qui se laissaient même aller à rire, parce que c’étaient les vacances. Leurs visages, d’habitude fermés, s’ouvraient, et Blum avait parfois l’impression qu’il y avait là de l’amour, très brièvement, comme une petite flamme qui se ranimait. Pendant vingt ans, elle chercha cela, attendit, rêva d’être une fille tout à fait normale, une jeune femme capable d’autre chose que seulement préparer des cadavres. Elle voulait enfin vivre, enfin prendre des décisions. Elle ne bougera pas, quoi qu’il arrive, elle ne remuera pas. Il n’y a que Blum et le soleil sur sa peau. Elle ignore les cris et les coups sur la coque. Deux corps qui surnagent, désespérés. On les voit d’en haut. Ils essaient de se retenir, leurs ongles griffent encore la coque. Ce bon vieux bateau et son échelle rabattable, l’échelle qui n’est pas là quand on hurle pour l’atteindre. Hagen a insisté pour tout laisser dans son état d’origine, pas de transformations, pas de précautions particulières pour la sécurité. Faites pas dans votre froc, y a que les idiots qui sautent en laissant l’échelle en haut, et si jamais ça m’arrive un jour, eh ben, vous pourrez me laisser couler. Comme il était péremptoire alors, et comme il se retrouve penaud et démuni maintenant. Le grand Hagen et sa Herta. Aucun retour possible pour ces deux-là, ils ont plongé sans réfléchir, deux vieux sans amour, au cœur affaibli, à bout de souffle, paniqués. Ils crient et avalent de l’eau depuis déjà deux heures. Ils veulent remonter sur le bateau, escalader le bordé, ils essaient tout, pédalent dans l’eau, nagent près de la coque, pleurent, hurlent, donnent des coups de poing sur le bois, crient son nom. Brünhilde. Encore et toujours Brünhilde. Mais Brünhilde ne les entend pas, même s’ils crient aussi fort qu’ils le peuvent, même si leurs doigts saignent abondamment. Ils savent qu’ils vont mourir, Hagen et Herta. Ils le savent. Ils savent que Blum les entend, qu’elle est allongée là-haut et ne fait rien, se contentant d’écouter sa musique pendant que le bateau dérive. Elle sourit parce qu’elle sait que c’est bientôt la fin, qu’ils vont arrêter de crier, que tout ira bien, enfin. Tout est chaud, c’est presque le bonheur. Il n’y a qu’elle et le ciel, rien d’autre. Vivre, enfin

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PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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PREMIÈRES LIGNE #69, Assurance sur la mort, James M. Cain

PREMIÈRES LIGNE #69

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Assurance sur la mort,

James M. Cain

Assurance sur la mort

Séduit par la troublante Phyllis Dietrichson, l’agent d’assurance Walter Neff conspire avec elle le meurtre de son mari après lui avoir fait signer une police prévoyant une indemnité pharaonique en cas de mort accidentelle. Évidemment, la compagnie d’assurance va suspecter la fraude, mais Walter et Phyllis sont intelligents, déterminés et totalement sans scrupules. Le crime parfait existe-t-il ? Peut-on vraiment échapper à une vie rangée pour éprouver grand frisson aux côtés d’une femme fatale ?

Chapitre 1

C’EST en me rendant à Glendale pour ajouter trois nouveaux chauffeurs de camion sur le contrat d’un brasseur de bière, que je me suis souvenu de cette police à renouveler vers Hollywoodland. J’ai décidé d’aller y faire un tour. Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. C’était une construction de style espagnol, comme toutes celles qu’on voit en Californie, avec des murs blancs, un toit de tuiles rouges et un patio sur un des côtés. Elle avait été construite de guingois. Le garage se trouvait sous la maison, au-dessus il y avait le rez-de-chaussée et le reste était étalé sur le flanc de la colline, là où on avait pu le caser. Un escalier en pierre menait à la porte d’entrée, j’ai garé la voiture et gravi les marches. Une domestique a passé la tête dans l’entrebâillement.

— Est-ce que M. Nirdlinger est là ?

— Je ne sais pas, monsieur. Qui le demande ?

— Monsieur Huff.

— Et c’est à quel sujet ?

— Affaire personnelle.

Entrer chez quelqu’un est ce qu’il y a de plus dur dans mon boulot, et pas question de révéler le motif de votre visite avant l’heure.

— Je suis désolée, monsieur, mais je n’ai pas le droit de laisser entrer les gens tant qu’ils n’ont pas dit ce qu’ils veulent.

Voilà le genre de difficulté qu’on rencontre parfois. Si je répétais à nouveau qu’il s’agissait d’une “affaire personnelle”, je donnais l’impression d’avoir quelque chose à cacher, ce qui produit un mauvais effet. Si j’avouais ce qui m’amenait vraiment, je m’exposais à ce que redoutent tous les agents d’assurances, à savoir que cette femme revienne m’annoncer : “Monsieur n’est pas là.” Si je proposais d’attendre, je me mettais en position d’infériorité, et ça n’a encore jamais facilité la signature d’un contrat. Dans ce métier, pour faire affaire, il faut entrer. Une fois que vous êtes entré, ils sont obligés de vous écouter, et on peut assez bien juger de la qualité d’un agent à la vitesse à laquelle il se retrouve assis sur le canapé du salon, avec d’un côté son chapeau et de l’autre ses petites fiches.

— Je vois. J’ai dit à M. Nirdlinger que je passerais, mais… tant pis. J’essaierai peut-être de m’arrêter à un autre moment.

C’était vrai, d’une certaine façon. Pour ces histoires d’automobiles, on s’engage toujours à prévenir les clients avant un renouvellement, sauf que ça faisait un an que je ne l’avais pas vu. Je me suis donné l’air d’un vieil ami, et un vieil ami pas très content de l’accueil qu’on lui réservait. Ça a marché. Le visage de la domestique affichait une réelle inquiétude.

— Bon… entrez, s’il vous plaît.

Si j’avais déployé autant d’énergie à rester à l’écart de cette maison, cela m’aurait peut-être mené quelque part.

J’AI balancé mon chapeau sur le canapé. On a beaucoup insisté sur cette salle de séjour, et plus particulièrement sur ces “rideaux rouge sang”. Moi, ce que j’ai vu, c’est un salon qui ressemblait à tous les autres salons de Californie, peut-être un peu plus luxueux que la moyenne, mais rien qu’un grand magasin lambda ne puisse livrer avec un seul camion, installer en une matinée avant de valider le crédit l’après-midi même. Le mobilier était espagnol, du genre joli à voir et inconfortable à utiliser. Le tapis était un de ces grands rectangles qu’on aurait dit mexicain s’il n’avait pas été fabriqué à Oakland, en Californie. Les rideaux rouge sang étaient bien là, mais ils ne signifiaient rien. Toutes ces maisons de style espagnol ont des rideaux en velours rouge fixés sur des tringles en fer, avec en général des tentures assorties accrochées aux murs. Ici, entre la tapisserie reproduisant un blason au-dessus de la cheminée et celle figurant un château au-dessus du canapé, rien ne dérogeait à la règle. Quant aux deux autres côtés de la pièce, c’étaient des fenêtres et l’entrée du hall.

— Oui ?

Une femme se tenait là. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle avait peut-être trente et un ou trente-deux ans, un visage doux, des yeux bleu clair et des cheveux blond cendré. Elle était petite et portait un ensemble d’intérieur bleu. Elle avait l’air fatiguée.

— Je souhaitais voir M. Nirdlinger.

— Monsieur Nirdlinger est absent pour le moment, mais je suis madame Nirdlinger. Puis-je vous aider ?

Il ne me restait plus qu’à cracher le morceau.

— Oh, non, je ne crois pas, madame Nirdlinger, vous êtes gentille. Je m’appelle Huff, Walter Huff, de la General Fidelity of California. La couverture automobile de M. Nirdlinger expire dans moins de quinze jours et j’avais promis de le lui rappeler, alors je me suis dit que je passerais le voir. Mais je n’avais certainement pas l’intention de vous déranger à ce sujet.

— La couverture ?

— L’assurance. C’est à tout hasard que je me suis arrêté ici en plein milieu de la journée, il se trouve que j’étais dans le quartier, alors je me suis dit, tant qu’à faire… À votre avis, quel serait le bon moment pour rendre visite à M. Nirdlinger ? Vous pensez qu’il pourrait m’accorder quelques minutes juste après le dîner, afin que je n’empiète pas sur sa soirée ?

— Quel genre d’assurance a-t-il souscrit ? Je devrais le savoir, mais je n’y prête pas trop attention.

— Nous sommes tous pareils, j’imagine, personne n’y prête trop attention jusqu’à ce qu’un malheur arrive. Il a l’offre habituelle : collision, incendie, et également vol et responsabilité civile.

— Ah, oui, bien sûr.

— Ce n’est qu’une formalité, mais il devrait s’en occuper assez vite, de façon à rester couvert.

— Ça ne me regarde pas, cependant je sais qu’il s’est intéressé à l’Automobile Club. À leur assurance, je veux dire.

— Il est membre ?

— Non. Cela fait une éternité qu’il songe à adhérer, sans jamais se décider. Mais le représentant du club est venu ici et il a mentionné leur assurance.

— Il n’y a pas mieux que l’Automobile Club. Ils sont rapides, généreux pour ce qui est des dédommagements et d’une courtoisie inébranlable. Je n’ai pas la moindre critique à émettre à leur sujet.

Voilà un truc qu’on apprend. Ne jamais dire du mal de la concurrence.

— Et puis c’est moins cher.

— Pour les membres.

— Je croyais que seuls les membres pouvaient souscrire.

— Je m’explique. Quand un homme compte adhérer à l’Automobile Club de toute façon – pour l’assistance en cas de panne, pour la gestion des contraventions, ce genre de choses –, s’il prend également leur assurance, oui, elle lui coûtera moins cher. C’est indiscutable. Mais, s’il adhère au club rien que pour l’assurance, à partir du moment où il ajoute à la prime les seize dollars de frais d’adhésion, ça lui revient plus cher. Tout bien pesé, je peux encore permettre à M. Nirdlinger de réaliser quelques économies non négligeables.

Elle a continué de discuter, et je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer. Mais, quand vous vendez à autant de gens que moi, vous ne vous fiez pas à ce qu’ils racontent. C’est votre instinct qui vous dit si l’affaire se présente bien ou non. Au bout d’un moment, j’ai su que cette femme n’en avait rien à faire de l’Automobile Club. Son mari, oui, peut-être, mais elle non. Elle avait autre chose en tête, et toute cette discussion n’était rien qu’une manœuvre dilatoire. J’étais prêt à parier qu’elle allait me proposer de partager la commission, histoire d’empocher un billet de dix à l’insu du mari. C’est très courant. Je me demandais simplement ce que j’allais lui répondre. Un agent respectable ne se compromet pas dans ce genre d’entourloupe, sauf que, en la regardant arpenter la pièce, j’ai vu un détail que je n’avais pas encore remarqué. Sous son pyjama bleu se mouvait une forme qui avait de quoi rendre un homme dingue, et je n’étais pas sûr d’être très convaincant lorsqu’il allait falloir expliquer la rigueur éthique qu’impose le métier d’assureur.

Mais, soudain, elle a planté ses yeux sur moi et j’ai senti un frisson me remonter le long du dos jusqu’à la racine des cheveux.

— Vous proposez des assurances accidents ?

Peut-être que vous n’y voyez pas le sens que moi j’y ai vu. Premièrement, l’assurance contre les accidents, ça se vend, ça ne s’achète pas. Les gens vous demandent des polices contre les incendies, contre les cambriolages, même sur la vie, mais jamais contre les accidents. Ce produit-là, il se vend quand les agents se démènent pour le vendre, ça paraît donc bizarre si c’est le client qui aborde lui-même le sujet. Deuxièmement, lorsqu’il y a un truc pas net, l’assurance accidents est la première chose à laquelle on pense. Par rapport à ce qu’il coûte, c’est de loin le contrat qui donne le droit aux plus grosses indemnités. Et c’est la seule police qui puisse être souscrite sans que l’assuré lui-même en sache rien. Aucune visite médicale n’est nécessaire. Pour celle-là, tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent, et il y a pas mal d’hommes qui se baladent aujourd’hui sans se douter que, pour leurs proches, ils valent plus morts que vivants.

— Nous proposons toutes sortes d’assurances.

Elle s’est remise à me parler de l’Automobile Club, et j’ai essayé de ne pas trop fixer mes yeux sur elle, sans succès. Puis elle s’est assise.

— Souhaiteriez-vous que j’en discute avec M. Nirdlinger, monsieur Huff ?

Pour quelle raison voudrait-elle discuter de son assurance avec lui, plutôt que de me laisser m’en charger ?

— Pourquoi pas, madame Nirdlinger.

— Cela ferait gagner du temps.

— Et le temps est important. Votre mari devrait s’en occuper sans tarder.

C’est là qu’elle m’a une fois de plus déconcerté :

— Quand nous aurons fait le point, lui et moi, alors vous pourrez le voir. Demain soir, ça vous serait possible ? Mettons vers sept heures et demie ? Nous aurons terminé de dîner.

— Demain soir me va très bien.

— Parfait, je vous attendrai.

Je suis monté dans ma voiture furieux de me montrer aussi stupide juste parce qu’une femme m’avait lancé un regard un peu appuyé. De retour au bureau, j’ai découvert que Keyes me cherchait. Keyes, c’est le chef du service Indemnisation, et l’homme au monde avec lequel il est le plus fatigant de traiter. Impossible de lui dire une chose aussi innocente que “on est mardi” sans qu’il aille consulter le calendrier, puis vérifier que c’est bien celui de cette année et pas de la précédente, puis s’enquérir de la société qui l’a imprimé, puis s’assurer que leur calendrier ne contredit pas celui du World Almanac. Autant d’efforts inutiles devraient l’aider à rester mince, pourrait-on croire, mais non. Les années passent et il devient de plus en plus gros, de plus en plus irritable, toujours à se disputer avec d’autres services au sein de la compagnie, à rester assis le col ouvert sans rien faire d’autre que transpirer, chercher querelle, argumenter, jusqu’à ce que le simple fait d’être dans la même pièce que lui vous file le tournis. Mais il n’a pas son pareil pour flairer une demande d’indemnisation bidon.

Dès que je suis entré, il s’est levé et s’est mis à rugir. Il s’agissait d’un contrat que j’avais préparé six mois plus tôt pour un camion que le propriétaire venait de brûler dans l’espoir de toucher un dédommagement. J’ai interrompu Keyes à la première occasion.

— Pourquoi vous râlez contre moi ? Je me souviens de ce dossier. Et je me rappelle clairement avoir attaché une note à cette demande de souscription au moment de l’envoyer, expliquant que je pensais qu’on devait faire une enquête approfondie sur ce bonhomme avant d’accepter de le couvrir. Sa tête ne me disait rien qui vaille, alors pas question que je…

— Walter, ce n’est pas contre vous que je râle. Je sais que vous avez réclamé une enquête. J’ai votre note ici même, sur mon bureau. C’est ça que je voulais vous dire. Si les autres services de cette compagnie faisaient preuve ne serait-ce que du quart de votre bon sens…

— Ah.

Du Keyes tout craché, même quand il avait quelque chose de gentil à vous dire, il fallait qu’il commence par vous mettre en rogne.

— Et écoutez ça, Walter. Non seulement ils ont validé le contrat sans se soucier une seule seconde de votre note, mais, après que le camion a brûlé avant-hier, malgré cet avertissement qu’ils avaient sous les yeux, eh bien ils auraient approuvé la demande d’indemnisation du type si cet après-midi je n’avais pas envoyé une dépanneuse, fait déplacer l’engin et découvert un tas de copeaux sous le moteur, prouvant qu’il avait lui-même mis le feu.

— Vous l’avez coincé ?

— Oh oui, il est passé aux aveux. Demain matin il plaidera coupable devant le juge, point final. Mais là où je veux en venir, c’est que si vous, rien qu’en voyant le type, vous avez pu avoir des soupçons, comment est-il possible qu’eux n’en aient eu aucun ? Oh, et puis zut, c’est sans espoir. Je voulais simplement que vous soyez au courant. Je vais envoyer une note à Norton. Je me dis que c’est une affaire à laquelle le président de cette compagnie devrait peut-être s’intéresser. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, si le président de cette compagnie avait des…

Il s’est interrompu, et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre. Keyes était un des vestiges de l’époque du vieux Norton, le fondateur de la société, et il n’avait pas une haute opinion du jeune Norton, qui avait succédé à son père à la mort de ce dernier. Le jeune Norton ne faisait jamais rien correctement, à en croire Keyes, et tous les employés craignaient qu’il ne les embrigade dans ce conflit. Si Norton junior était l’homme avec lequel nous devions traiter, soit, autant ne pas se faire mal voir de lui à cause de Keyes. Impassible, je n’ai pas relevé sa petite pique. Je ne savais même pas de quoi il parlait.

LORSQUE je suis retourné dans mon bureau, Nettie, ma secrétaire, était sur le point de partir.

— Bonne soirée, monsieur Huff.

— Bonne soirée, Nettie.

— Ah, j’ai mis un mot sur votre bureau, à propos d’une Mme Nirdlinger. Elle a appelé il y a dix minutes environ pour dire qu’il valait mieux que vous ne passiez pas demain soir, concernant ce renouvellement de police. Elle vous recontactera pour vous proposer un autre rendez-vous.

— Ah, merci.

Nettie s’en est allée, et moi je suis resté à regarder son mot. J’ai pensé au genre d’avertissement que j’allais joindre à cette demande de souscription-là quand je la recevrais – pour peu que je la reçoive un jour.

Pour peu que j’en joigne un.

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PREMIÈRES LIGNE #68

PREMIÈRES LIGNE #68

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

1

Aux assises

On n’a pas oublié l’émotion provoquée, en France et à l’étranger, par l’Affaire de l’Aiguille Creuse. Le Trésor des Rois de France… l’Aiguille transformée en forteresse par Arsène Lupin !… Malgré les consignes de silence données en haut lieu, il fut impossible d’empêcher une partie de la vérité de filtrer. Pendant plusieurs semaines, le fort de Fréfossé devint un lieu de pèlerinage. La troupe maintenait difficilement les curieux à distance, cependant que se répandaient les bruits les plus absurdes. N’allait-on pas jusqu’à murmurer qu’une partie des tableaux les plus célèbres des musées nationaux étaient des faux et que les toiles authentiques étaient rassemblées là, derrière les murailles de l’Aiguille. Des photographies avaient reproduit l’inscription que Lupin avait tracée à la craie rouge sur la paroi de la plus haute salle :

Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille Creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin ».

Et le public s’était aussitôt divisé ; les uns prétendaient que la République s’honorerait en acceptant le royal cadeau du célèbre aventurier ; les autres s’indignaient à la pensée que le fruit de tant de rapines pût être reçu avec honneur.

Mais bientôt une question prima sur toutes les autres. Pourquoi Lupin s’était-il dessaisi de ses richesses ? Avait-il renoncé à sa surprenante carrière ? Avait-il au contraire découvert ailleurs un asile encore plus sûr, encore plus inexpugnable, où il avait rassemblé des collections plus précieuses encore ? On parlait du Trésor des Templiers, d’un Montségur souterrain… Les imaginations s’échauffaient. Un journaliste eut l’idée d’interroger Isidore Beautrelet. Beautrelet avait disparu. De son côté, par une coïncidence curieuse, Ganimard était en congé. Un député de l’opposition interpella, à la tribune ; le président du Conseil répondit de la manière la plus évasive. Non, le gouvernement n’avait pas négocié avec Arsène Lupin. Le secret de l’Aiguille avait été découvert à la suite d’une longue enquête… Quant à Lupin, il avait, une fois de plus, réussi à s’échapper. Nul ne savait ce qu’il était devenu.

Pas la moindre allusion au drame qui s’était déroulé près de la petite ferme normande. Tout le monde ignorait la mort tragique de Raymonde de Saint-Véran, et je n’avais pas encore pu me résoudre à faire toute la lumière, avec la permission de mon illustre ami, sur le drame qui venait de bouleverser sa vie. J’ignorais, d’ailleurs, où se terrait le malheureux. Il était passé, un soir, méconnaissable, ravagé par le chagrin. Il m’avait dit : « Je pars. Je souhaite que personne ne s’occupe plus jamais de moi. » Et il m’avait raconté, en quelques mots que l’émotion parfois rendait presque inintelligibles, sa fuite dans la nuit, l’enterrement clandestin de celle qu’il avait tant aimée… J’avais mesuré, alors, ce que signifie l’expression : « toucher le fond de la détresse humaine ».

— C’est fini, avait-il ajouté. Je ne mourrai pas, parce que je ne peux pas mourir. Mais je pense que je ne guérirai jamais. Adieu !

Il m’avait serré dans ses bras, et la porte de la rue s’était refermée. Depuis, plus rien. On continuait encore à parler de l’Aiguille, mais l’actualité amenait à la première page des journaux de nouveaux faits divers. Les exploits d’une redoutable bande, qui laissait sur les lieux de ses forfaits un papier portant une inscription bizarre, La Griffe, commençaient à faire parler d’eux. Et puis les problèmes politiques prenaient un tour inquiétant. La rivalité des empires faisait craindre une guerre générale. Il fallait, maintenant, chercher en bas de page quelques articles qui se rapportaient encore à l’Aiguille Creuse. Des experts, des conservateurs de musées, des professeurs de l’École des Chartes, tour à tour, se rendaient sur place pour dresser la liste des objets légués, en estimer la valeur, en discuter l’authenticité.

Deux gendarmes montaient la garde, à l’entrée du souterrain. Deux autres veillaient sur les trésors qui n’avaient pas encore été transférés à Paris. Précaution insuffisante, qui fit brusquement rebondir l’affaire. En effet, trois hommes se présentèrent un soir au fort de Fréfossé. « Ils avaient un air d’honnêtes citoyens », comme devait le déclarer plus tard l’un des gendarmes. Ils produisirent des papiers en règle, se dirent mandatés par le ministère des Beaux-Arts qui leur avait délivré un laissez-passer, et expliquèrent qu’ils avaient attendu la tombée de la nuit pour échapper à la curiosité des promeneurs, car, du lever au coucher du soleil, il y avait encore beaucoup de flâneurs sur les falaises. Sans méfiance, les gendarmes les laissèrent entrer et furent aussitôt assaillis, réduits à l’impuissance, bâillonnés et ficelés. Les deux autres gendarmes, à l’intérieur de l’Aiguille, subirent le même sort. Et le déménagement commença. La Vierge à l’Agnus Dei, de Raphaël, emportée ; le Portrait de Lucrezia Fede, d’Andréa del Sarto, volé ; la Salomé, du Titien, disparue ; la Vierge et les anges, de Botticelli, enlevée. La célèbre Chute d’Icare, du Tintoret, le Grand Canal, du Caravage, les Marchands du Temple, de Carpaccio, et tant d’autres chefs-d’œuvre, partis, volatilisés, sans parler des tapisseries, des bijoux anciens, des Tanagras… Bref, un désastre !

Les bandits avaient fait sans se hâter plusieurs voyages. Des automobiles étaient venues se ranger à l’entrée du fort et les gendarmes entendirent le bruit de leurs moteurs qui se perdirent dans la nuit. L’opération avait été menée avec un tel sang-froid et une telle audace qu’on aurait pu l’attribuer au gentleman cambrioleur lui-même si l’on n’avait découvert, sous l’inscription fameuse : Arsène Lupin lègue à la France…, une autre inscription, faite également à la craie rouge et d’une main aussi ferme :

« La Griffe » adresse ses excuses à la République et ses plus vifs remerciements à Arsène Lupin.

Ce fut, dans tout le pays, une explosion de colère. « Un défi à la police… » « Nous ne sommes plus défendus… » « Le pillage du patrimoine national… » Tels étaient les titres des journaux les plus pondérés. Ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était l’idée, suggérée par un reporter du Gaulois, que Lupin avait désormais des émules dont l’habileté, cette fois, ne serait peut-être plus tempérée par les scrupules dont notre héros légendaire avait si souvent donné la preuve.

« La Griffe » ! Cela sonnait comme une menace. Cela sentait l’exploit brutal, la violence intelligente mais impitoyable. En outre, le mot semblait désigner une bande, pour ne pas dire une troupe disciplinée, entraînée, soumise aux ordres d’un chef qui voyait grand et possédait de puissants moyens d’action. La preuve : ces automobiles qui attendaient sur la falaise. Certes, Lupin avait eu des complices et combien dévoués ! Mais jamais un effectif capable de conduire un assaut groupé. Or, la Griffe alignait, d’après les premières estimations, au moins sept hommes. Les trois qui étaient chargés du transport des objets volés et les quatre chauffeurs, car les traces laissées sur le sol friable, non loin du fort, montraient clairement que quatre voitures avaient stationné là. En outre, on pouvait raisonnablement supposer que le chef de la Griffe était lui aussi sur les lieux, dirigeant l’opération. Comment dès lors n’être pas frappé par le caractère militaire de ce raid hardi ? Il y avait bien là de quoi faire frémir !

La police entra en campagne, établit des barrages, surveilla les gares et les frontières, sans résultat. Restait un espoir, qui n’osait encore se formuler. Lupin ne pouvait pas ne pas relever le défi de la Griffe. Il n’allait pas tarder à se manifester. Le public, de jour en jour, guettait l’une de ces lettres ouvertes, pleines de verve, de jeunesse, d’insolence, qui avaient tant de fois annoncé les offensives de Lupin. Et quand un journaliste de L’Écho de France écrivit un article intitulé « Qu’est-ce qu’Il attend » ?il se fît dans tout le pays comme un grand silence. La riposte allait venir, foudroyante, définitive !

Je savais, moi, hélas, qu’elle ne viendrait pas. Lupin se tut, en effet. Où se terrait-il ? Peut-être voyageait-il à l’étranger. Peut-être se cachait-il, comme un animal blessé, en quelque château perdu. La déception fut immense, et se transforma bientôt en colère. Les chansonniers s’en donnèrent à cœur joie. Paris fredonna, sur l’air de la Paimpolaise, la complainte du pauvre Lupin. Et puis d’autres noms prestigieux : Blériot, Latham, remplacèrent le sien. On se demandait si l’aviation ne serait pas l’arme de l’avenir. Cependant, personne n’avait oublié la Griffe et un incident, bientôt suivi d’un drame, ramena l’attention sur la redoutable bande.

Un antiquaire de la rue des Saints-Pères, M. Dupuis, signala à la police que deux inconnus étaient venus lui proposer différents objets d’art dont ils lui avaient montré les photographies. Il y avait notamment des statuettes chinoises qu’il avait immédiatement reconnues. Elles appartenaient à la « Collection Lupin », dont les journaux avaient fait une description minutieuse. Aussitôt, l’inspecteur-chef Ganimard tendit une souricière. Les deux malfaiteurs, qui avaient pris rendez-vous avec M. Dupuis, pour conclure le marché, se présentèrent à l’heure convenue, et furent accueillis par des policiers qui s’étaient cachés derrière des paravents. Au lieu de se rendre, les bandits ouvrirent le feu, blessant légèrement Ganimard au bras droit. Maîtrisés à grand-peine, ils furent aussitôt conduits au dépôt.

Or, le lendemain, l’antiquaire était assassiné dans son magasin. Sur sa poitrine, était épinglée une feuille de papier de la taille d’une carte de visite. Elle portait ces mots :

La Griffe n’aime pas les bavards

Ainsi, quelques semaines à peine après le cambriolage de l’Aiguille, la Griffe n’hésitait pas à frapper une nouvelle fois, et avec une sauvagerie qui émut fortement l’opinion publique. On émit bien des hypothèses : la Griffe se rattachait-elle au mouvement anarchiste ? Fallait-il voir dans l’assassinat de l’antiquaire un geste terroriste ? Ou bien ne s’agissait-il pas plutôt d’une organisation criminelle d’un type nouveau, d’une société secrète analogue à la célèbre Main Noire, qui avait sévi, naguère, en Sicile ?

L’instruction avait été confiée au juge Formerie, dont on connaissait l’esprit méthodique. Le magistrat confronta les deux inculpés avec les gendarmes qui avaient été assaillis dans l’Aiguille. Ceux-ci n’hésitèrent pas : les deux bandits faisaient bien partie de l’expédition. Mais le juge eut beau les soumettre à un interrogatoire serré, il n’obtint rien d’eux. Grâce au fichier central, il fut établi que le plus grand, qui semblait aussi le plus fruste, s’appelait Adolphe Chauminard. Il avait déjà subi plusieurs condamnations pour vol. L’autre se nommait Joseph Bergeon et avait purgé une peine d’un an de prison pour recel. Deux comparses, de toute évidence, et probablement deux déserteurs, car on ne pouvait guère supposer que le chef de la Griffe fût assez maladroit pour leur confier la tâche de négocier bijoux et statuettes. Ils étaient trop bornés. Éblouis par les richesses dérobées à l’Aiguille, ils s’étaient laissé tenter, avaient fait main basse sur quelques objets qui leur avaient paru d’une vente facile. Après quoi, ils se proposaient sans doute de prendre le large pour se soustraire à la vengeance de l’homme dont ils avaient trahi la confiance, car celui-ci était impitoyable, comme le prouvait l’assassinat de l’antiquaire.

L’instruction ne dura pas longtemps, les faits ne prêtant pas à controverse. D’une part, les deux bandits avaient participé au cambriolage de l’Aiguille ; de l’autre, ils avaient tiré sur les représentants de la force publique, blessant l’inspecteur principal Ganimard. Ils risquaient de longues années de prison, sinon le bagne.

Quand s’ouvrit la session des Assises, une foule considérable s’amassa aux abords du Palais de Justice. Un service d’ordre sévère maintenait les curieux à distance. Il était extrêmement difficile de pénétrer dans la salle des débats. Ceux qui pouvaient entrer étaient fouillés, car les autorités craignaient que la Griffe ne se manifestât par quelque violence. Le Président Malterre était un magistrat énergique et habile. On savait que le procès serait conduit avec rigueur. Le procureur général était Vincent Sarazat, le plus jeune procureur de France, le plus dur aussi. Il demanderait le maximum. Il avait pour adversaire Me Bellot et Me Grandet dont le talent était reconnu par tous. On sentait que l’empoignade serait rude. Les deux comparses assis dans le box des accusés ne comptaient guère. À travers eux, c’était la Griffe que Vincent Sarazat allait chercher à atteindre. Il fallait à tout prix rassurer le pays et décourager, par une sentence terrible, le chef de la redoutable bande.

La première journée fut plutôt favorable aux accusés. Les défenseurs avaient fait appel à un célèbre médecin aliéniste, le Dr Vininski, dont l’exposé fut suivi avec une attention extrême. Sobrement, mais avec une autorité impressionnante, le docteur prouva que Chauminard avait une intelligence inférieure à la moyenne et ne pouvait être tenu pour entièrement responsable de ses actes. Quant à Bergeon, très influençable, il s’était laissé entraîner. La défense marquait des points.

— Qu’en pensez-vous ?

Je sursautai. Un homme était assis, bien sagement, de l’autre côté de mon bureau. Il tenait sur ses genoux un chapeau melon. Il était décoré. Avec sa moustache effilée et sa barbiche poivre et sel, il ressemblait à un officier en civil. Il sourit gentiment, se pencha vers moi et dit, d’un ton de confidence :

— Je suis entré par la porte, si c’est ce qui vous inquiète. Je sais encore me servir d’un rossignol.

— Vous ?

— Eh oui, moi, dit Lupin.

Et peu à peu, sous le déguisement, je reconnaissais le visage d’autrefois, la vivacité du regard, la malice du sourire, mais avec quelque chose de voilé, de résigné, qui me serrait un peu le cœur. Il saisit ma main, par-dessus la table encombrée de journaux.

— Surtout, ne vous dérangez pas, mon cher ami. Je ne fais que passer.

— Mais que devenez-vous ?

— Ce que je deviens ?… Vraiment, je ne sais pas. Je survis, voilà le mot. Je suis comme un cactus en plein désert.

Il ferma les yeux. Je vis les fines pattes d’oie au coin de ses paupières, le pli d’amertume qui commençait à s’indiquer, entre le nez et la joue.

— Bon, murmura-t-il… Surtout, ne parlons pas du passé. (Du bout de son doigt ganté, il souleva les feuilles éparses devant moi.) Cette affaire m’intéresse de plus en plus. Pas seulement à cause du préjudice moral dont j’ai été victime… Non. Mais à cause de celui qui se cache derrière la Griffe.

— Vous le connaissez ?

— Pas du tout. Mais il m’effraye… et m’attire. Autrefois… (Il sourit tristement et reprit : ) Autrefois… dans une vie antérieure… j’ai étudié plusieurs affaires demeurées inexplicables. Je suis, aujourd’hui, persuadé qu’elles étaient toutes l’œuvre d’une même bande, et d’une bande qui était la Griffe. L’affaire du château de la Meilleraie, par exemple, dont vous vous souvenez sans doute… Un modèle d’audace, de sang-froid, de rapidité… avec je ne sais quoi de monstrueux, d’inutilement cruel… Le régisseur aurait pu être épargné… Le garçon de recettes aussi… Et je pourrais vous citer bien d’autres cas, sans parler du malheureux antiquaire. Ces gens-là frappent comme s’ils en avaient reçu l’ordre. Comme s’ils obéissaient à une consigne. Pourquoi ?

Il lissa rêveusement sa moustache puis se pencha vers moi et je retrouvai soudain l’éclat si particulier de son regard, quand il cherchait la solution d’un problème.

— Pourquoi ? Je vais vous le dire. Cet homme a besoin d’une troupe étroitement soudée, faisant corps avec lui, pour réaliser quelque grand dessein que j’ignore. Et le meilleur ciment, c’est la solidarité dans le crime. S’il y a des couards, des lâches, des pusillanimes, eh bien, ils s’éliminent d’eux-mêmes, comme les deux imbéciles qu’on va juger. J’imagine que la Griffe a déjà dû se débarrasser elle-même de quelques éléments douteux. Mais alors voyez tout ce qu’on peut entreprendre avec une équipe formée à la prussienne, obéissant au doigt et à l’œil !

Il promenait pensivement la main sur l’arête du bureau. Je me gardai d’intervenir, l’observant avec émotion. Pourtant, une question me brûlait les lèvres. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à choisir ce déguisement ? Il devina ma curiosité.

— Vous vous demandez pourquoi cet accoutrement ? Oh, c’est bien simple. Ce respectable costume convient parfaitement à un monsieur qui entre dans la salle des Assises muni d’une invitation. Qui se méfierait d’un vieux militaire retraité qui se trouve visiblement du côté de l’ordre et de la loi ?… Et j’avoue que ce procès me passionne. Je voudrais que vous voyiez les deux accusés. À peine s’ils répondent quand on les interroge… Oui… Non… Ils jettent à droite et à gauche des regards terrifiés. Croyez-moi, ce n’est pas le Procureur qui les terrorise ; c’est l’Autre. L’Autre qui est peut-être dans la salle…

— Pas possible !

— J’en suis presque sûr. Et je finis par les plaindre, ces deux canailles. Comme ils doivent regretter d’avoir cédé à l’appât du gain !

— Si vous parveniez à identifier celui que vous appelez l’Autre, qu’est-ce que vous feriez ?

Lupin serra les poings, puis, se redressant sur sa chaise, il haussa les épaules.

— Mais je n’ai aucun moyen de le reconnaître. Il peut être n’importe qui. Il est sûrement n’importe qui. Comme moi ! (Il eut un petit rire léger qui me rappela le Lupin d’autrefois.) C’est crevant, quand on y pense. Lui et moi, perdus dans la foule, au Palais, se cherchant, comme à colin-maillard. Lupin, est-ce ce gros homme asthmatique ? Le patron de la Griffe, est-ce ce lourdaud qui s’éponge le front ?… Quelquefois, je sens un regard sur ma nuque et je dois lutter pour ne pas me retourner. De son côté, je suis certain qu’il éprouve la même chose. Sur le moment, c’est excitant ! Et puis, à la réflexion… Je n’ai plus envie de me battre. Le gouvernement n’a pas su défendre les trésors que je lui avais donnés. Tant pis pour lui ! Qu’il se débrouille avec la Griffe !

— Attention, mon cher ami, dis-je. Vous restez, pour le chef de la bande, l’ennemi à abattre. Vous devez bien admettre qu’il a tout à craindre de vous. Vous n’avez pas la réputation d’un homme qui pardonne facilement les offenses. Alors ?… À votre place, je me méfierais.

— Bah ! Qu’ai-je à perdre, maintenant ?

— Je n’aime pas vous entendre parler ainsi. Vous êtes jeune, que diable ! L’existence vous réserve encore bien des surprises. Ne me dites pas que vous avez l’intention de vivre de vos rentes, désormais. Je ne vous croirais pas. L’Aventure viendra vous chercher.

— Alors, qu’elle se dépêche, car j’ai l’intention de partir après le procès. Pierre Loti m’a donné envie de visiter le Japon.

Il se leva, regarda lentement autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. Comme tout est calme. Comme je voudrais être à votre place ! Je me rappelle… (Il s’interrompit, fit de la main un geste, comme s’il écartait une mouche.) Non… je ne me rappelle rien… Louis Valméras est mort, lui aussi… Je suis maintenant Raoul de Limézy… Ce nom ou un autre, n’est-ce pas, cela a si peu d’importance… Je reviendrai vous voir, avant mon départ.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Il se retourna, m’adressa un petit salut qui voulait être enjoué et s’éloigna dans la nuit.

Le lendemain, dès l’ouverture des portes, Lupin prenait place dans la salle des Assises. C’était le jour du réquisitoire, des plaidoiries, du verdict. Le public était nerveux, bruyant, et le Président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne revenait pas immédiatement. La parole fut donnée au Ministère public. On comprit tout de suite que Vincent Sarazat visait le chef de la Griffe à travers les deux comparses qui, à leur banc, courbaient le dos. Il les montra dévoyés, corrompus, enfoncés définitivement dans le mal.

« … Et alors, messieurs les Jurés, survint le Tentateur qui leur promettait la richesse s’ils s’abandonnaient à lui corps et âme. Ils devinrent les instruments du crime. Mais un instrument garde toujours l’empreinte de celui qui l’a utilisé. La plume de Balzac est entourée de respect. Le violon de Paganini est révéré à l’égal de son maître. Et inversement le poignard de Ravaillac inspire plus d’horreur qu’un simple couteau. La malice du criminel a laissé en lui comme une sorte de malignité qui en fait un objet maléfique. De même ces deux individus sont doublement coupables. Une fois, pour avoir accompli servilement la volonté de celui qui se servait d’eux ; une autre fois, pour avoir usé de violence de leur propre autorité. Ils sont la main et le bras de la Griffe. Ils sont la Griffe ! »

Le silence était impressionnant. À peine si, çà et là, quelqu’un toussotait de temps en temps, à la dérobée. Le procureur, doigt tendu vers les accusés, accumulait les arguments qui tombaient comme des pelletées de terre sur leurs cercueils. La Griffe avait assassiné l’infortuné antiquaire, mais puisque Chauminard et Bergeon étaient la Griffe, ils étaient également responsables de ce crime…

La Griffe !… Le mot revenait souvent, sinistre, et chacun commençait à comprendre que les deux hommes étaient perdus. Ils allaient payer pour leur chef. Personne ne fut surpris quand le procureur demanda la peine de mort.

En vain les avocats essayèrent-ils, tour à tour, d’apitoyer les jurés ; en vain, s’appuyant sur la déposition du Dr Vininsky, s’efforcèrent-ils de prouver que leurs clients avaient agi sans comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient. On sentait que le public ne les suivait pas. Lorsque le défenseur de Chauminard suggéra que l’animateur de la Griffe était, à certains égards, comparable à Arsène Lupin, il y eut des remous, des cris de protestation. Des poings se dressèrent. Le voisin de Lupin s’étranglait de fureur.

— Si c’est pas une honte ! s’écria-t-il, (Et dressé sur la pointe des pieds, il vociférait : ) vive Arsène Lupin !

Deux gardes municipaux se précipitèrent sur lui et l’entraînèrent, tandis que le président ramenait peu à peu le calme dans le prétoire. Les plaidoiries touchaient à leur fin ; le jury se retira pour délibérer, tandis que l’assistance se dispersait dans la galerie.

Lupin s’y promena longtemps, agitant des pensées mélancoliques. La manifestation qui venait d’avoir lieu en sa faveur, si spontanée, si confiante, et qui exprimait d’une manière si touchante la sympathie que le peuple de Paris lui gardait, éveillait en lui des remords. Avait-il le droit de se confiner dans sa douleur et de laisser la Griffe prospérer à ses dépens ? En d’autres temps, comme il aurait relevé le défi avec joie ! Comme il aurait eu plaisir à faire rendre gorge au bandit ! Mais, face à face avec lui-même, il se devait, encore une fois, la vérité : il n’avait plus envie d’être Arsène Lupin. Il ne croyait plus en son étoile. Bien plus : il avait peur. Il sentait qu’il ne disposait plus de ces prodigieuses ressources, physiques et intellectuelles, qui lui avaient permis, si souvent, de retourner en sa faveur les situations les plus dramatiques. Si la Griffe venait à l’attaquer, ce qu’il jugeait assez peu vraisemblable, il aurait peut-être de la peine à parer le coup. Il était comme un convalescent encore suspendu entre la vie et la mort et qui ne souhaite qu’une chose : qu’on le laisse tranquille. Il avait eu tort d’assister à ce procès, qui remuait tant de souvenirs. Il avait tort de réfléchir, d’envenimer les vieilles plaies toujours prêtes à saigner. Il aurait dû s’ensevelir pour toujours dans une trappe. Il aurait dû se faire sauter la cervelle.

La foule regagnait la salle, avide d’entendre le verdict. « Ça m’est égal ! » pensait Lupin. Il demeura seul, un long moment, appuyé à une colonne. Il perçut comme un bruit lointain d’applaudissements et soudain un flot humain jaillit de la porte. Il arrêta une femme, cramoisie et décoiffée.

— Alors ?

Elle se passa la main sur le cou, comme un couperet.

— Tous les deux ! dit-elle. Ils ne l’ont pas volé.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #67, Octobre-Soren Sveistrup

PREMIÈRES LIGNE #67

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Octobre, Soren Sveistrup

MARDI 31 OCTOBRE 1989

1

Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. Mais cette fois, il était plutôt content de la diversion. Il a bien sûr commencé par demander au poste de garde qu’on prévienne Ørum chez lui ainsi que sur son deuxième lieu de travail, au débarcadère du ferry-boat, mais comme le fermier ne répondait ni à un endroit ni à l’autre, il a pris la route.

Marius a enfin trouvé de la variété danoise. Le refrain du « Canot rouge pétard » éclate dans l’habitacle de la vieille Ford Escort et il monte encore le son. Il profite avec délice de l’automne et du plaisir de conduire. De la forêt avec ses belles couleurs rouges, jaunes et brunes mélangées au vert des conifères. Les premières parties de chasse de la saison le réjouissent d’avance. Il baisse sa vitre, lève la tête pour voir les cimes des arbres éclaboussées de soleil et, pendant quelques instants, oublie son âge.

À la ferme, la cour est déserte. Il descend de voiture et claque la portière en se disant qu’il y a bien longtemps qu’il n’est pas venu jusqu’ici. La vieille exploitation est mal entretenue. Les fenêtres de l’étable ont plusieurs vitres cassées, la chaux sur les murs se détache par endroits et le portique abandonné, au milieu de la pelouse trop haute, semble écrasé par les grands châtaigniers qui s’élèvent tout autour de la ferme. La cour en terre battue est jonchée de feuilles et de châtaignes qui craquent sous ses pieds. Il avance jusqu’au perron et frappe à la porte.

Personne ne vient lui ouvrir et il crie le nom d’Ørum plusieurs fois. En vain. Il ne voit aucun signe de vie nulle part et décide de laisser un mot qu’il griffonne sur son bloc avant de le glisser dans la boîte aux lettres. Au-dessus de lui, deux corbeaux survolent la cour et vont se poser derrière le vieux Massey Ferguson qui rouille devant le hangar. Marius a fait tout ce chemin pour rien et à présent, il va devoir aller jusqu’au débarcadère pour parler au fermier Ørum. Mais sa contrariété ne dure qu’un instant car en rejoignant sa voiture, il lui vient une idée. Marius n’a jamais d’idées de ce genre et il se dit qu’il n’a pas perdu son temps, avec ce détour. Pour faire passer la pilule, il va proposer à sa femme un petit voyage à Berlin. Ils pourraient y aller une semaine, ou au moins un week-end, aussitôt qu’il pourra prendre un congé. Ils iraient en voiture, sentiraient le vent de l’histoire et cette nouvelle époque en marche, ils iraient manger des knödelset de la choucroute, comme du temps où ils étaient partis, il y a si longtemps déjà, faire du camping à Harzen avec les enfants. Une fois à sa voiture, Marius découvre pourquoi les corbeaux sont allés se poser derrière le tracteur. Ils sautillent allègrement sur une masse livide et informe. En s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit du cadavre d’un cochon. Les yeux sont morts, mais le corps tremble et tressaute comme pour faire fuir les charognards qui picorent sa chair à travers l’orifice de la balle qui lui transperce la nuque.

Marius entre dans la maison. Le vestibule est plongé dans le noir. Il sent une forte odeur 

d’humidité et de moisissure mêlée à un autre effluve qu’il ne parvient pas à identifier sur le moment.

« Ørum, tu es là ? C’est la police. »

Personne ne lui répond, mais il entend l’eau couler quelque part dans la maison et se rend dans la cuisine. La fille doit avoir 16 ou 17 ans. Elle est encore à table et ce qui reste de son visage criblé de balles baigne dans son assiette de porridge. Par terre, sur le sol recouvert de linoléum, gît le cadavre de son frère, adolescent également, mais un peu plus âgé. Il a reçu une balle en pleine poitrine et sa nuque appuyée contre la porte du four forme un angle étrange. Marius se fige. Il a déjà vu des cadavres, bien sûr, mais jamais il n’a été confronté à une scène de ce genre, et il reste paralysé plusieurs secondes avant de pouvoir sortir son arme de service de l’étui pendu à sa ceinture.

« Ørum ? »

Marius ressort de la cuisine, appelant le fermier, arme au poing. Toujours pas de réponse. Il trouve le corps suivant dans la salle de bains et cette fois, il doit mettre la main sur sa bouche pour ne pas vomir. L’eau continue à couler du robinet de la baignoire pleine de sang qui déborde sur le sol carrelé vers la grille d’évacuation. Une femme nue, qui doit être la mère, est couchée par terre dans une position improbable. Un bras et une jambe ont été séparés du torse. Plus tard, dans le rapport d’autopsie, il sera noté qu’elle a été découpée à la hache, à coups répétés. D’abord dans la baignoire, et ensuite sur le sol où elle rampait pour essayer de s’échapper. Il sera écrit aussi qu’elle a tenté de se protéger avec ses mains et ses pieds, qui montrent de nombreuses lésions défensives. Sa figure est méconnaissable parce qu’on lui a défoncé le crâne à coups de hache.


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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

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PREMIÈRES LIGNE #65, Ultricem Angelus de Nelly Topscher

PREMIÈRES LIGNE #65

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Ultricem Angelus de Nelly Topscher

Chapitre 1

Le bruit lancinant de l’eau qui gouttait dans une petite bassine en porcelaine sortit le prisonnier de sa torpeur. Cette eau, venant de l’extérieur qu’il entendait depuis des jours, le rendait fou. Il ne savait pas où il se trouvait ni depuis combien de temps il était retenu. Tout ce qu’il pouvait affirmer face à ce goutte-à-goutte c’est que, dehors, il devait pleuvoir.

Recroquevillé sur son lit de fortune, il était frigorifié. La mince couverture qu’il avait sur lui ne suffisait pas à bloquer le froid et la forte humidité de la pièce. Il grelottait et se sentait vraiment épuisé.

Son attention fut attirée par la porte. Il regarda la poignée s’abaisser. Depuis son enlèvement, il accueillait la venue de son ravisseur dans l’obscurité à laquelle ses yeux s’étaient accommodés. Il n’entendait que le souffle de son geôlier lorsqu’il déposait le frugal plateau-repas qu’on lui offrait. Le temps d’avaler sa maigre pitance, la pièce était simplement éclairée par une lampe que la silhouette emportait avec elle quand elle venait reprendre le plateau.

Aujourd’hui, il put détailler un peu mieux cette apparition drapée dans un long manteau noir, tenant la lampe qui éclairait la pièce devenue désormais son quotidien.

Il releva la tête vers le visage de celui qui le retenait ici. Il tomba sur un masque argenté de style vénitien. Le contraste entre la clarté de ce visage et la noirceur du manteau qui couvrait le corps était effrayant.

— Tu sais qui je suis ? demanda la voix derrière le masque.

L’artifice déformait la voix et rendait la vision encore plus angoissante pour l’homme exténué physiquement comme psychologiquement. Il réprima un frisson. Il ne sut dire si c’était de froid ou de peur.

— Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que je fais là !

— Et si je te montre cette photo, tu retrouves la mémoire ?

La voix joignit le geste à la parole et sortit de sous son large manteau une vieille photo jaunie.

Il fixa le cliché et, d’un coup, il reconnut qui étaient les deux jeunes gens qui posaient, un petit sourire crispé aux lèvres.

— Ah, je vois que tu te souviens !

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quinze ans, en effet.

— Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ces jeunes.

— Ils se sont suicidés à cause de ce que tu leur as fait.

— Quand j’ai quitté le village, ils étaient encore vivants !

L’homme regretta aussitôt sa phrase. Il venait quasiment d’avouer qu’il avait quelque chose à voir avec ces jeunes adolescents.

— Ils ont vécu quelques années après ton départ, mais le souvenir de toi et de tes actes a scellé leur mort.

— Je n’ai jamais voulu leur faire du mal.

Le masque argenté ricana.

— Non, bien sûr. Tu voulais juste être gentil avec eux, surtout avec cette fille.

Le prisonnier commença à pleurer.

— Je…suis…désolé, geignit-il pitoyablement.

— L’heure n’est plus aux regrets. L’heure est venue de payer pour ton crime.

— J’ai payé pour cela.

— Pas assez.

— Pardonnez-moi mon père, commença à ânonner l’homme, tremblant.

Le masque éclata de rire en écoutant la prière à peine chuchotée désormais par son détenu.

— Prie toute la journée. Ce soir, tu seras libre.

L’homme releva son visage vers la silhouette noire, surpris par ces paroles. Sur un dernier regard qu’il devina, la silhouette noire tourna les talons et le laissa seul.

La journée lui parut une éternité. Il pria beaucoup pour recouvrer sa liberté et se remémora ce passé qui lui était aujourd’hui reproché.

Le masque revint bien plus tard. Il toisa en silence l’homme un long moment.

— Dégage, lui intima-t-il.

L’homme, surpris, ne bougea pas. Son geôlier le tira violemment par le bras de sa main gantée.

— Sors ! J’en ai fini avec toi.

L’homme se leva enfin et se dirigea vers la porte. Il ne comprenait plus rien. À quoi bon l’avoir séquestré si c’était pour le laisser partir ?

Il décida de se raccrocher à cette promesse de liberté et se mit à courir comme un fou vers l’extérieur. Il ne voulait pas prendre le risque que l’autre change d’avis.

Une fois dehors, il se retrouva dans un petit bois. Il avait été emprisonné dans une sorte de cabane en pierre. C’est tout ce qu’il remarqua avant de commencer à courir. Il devait fuir ce fou qui l’avait gardé prisonnier.

Le masque le regarda s’éloigner sur le pas de la porte. Sur le côté gauche du cabanon, un couinement lui rappela la présence de son arme destructrice. Il posa sa main gantée sur la tête de son allié qui s’était approché.

— Tue-le, ordonna la silhouette sombre.

Elle fixa son ami se mettre à courir. Elle compta dans sa tête et releva son masque pour profiter de la fraîcheur. Un sourire perfide naquit sur son visage au moment où un hurlement jaillissait au loin dans le bois.

Une chouette hulula et s’envola. Le silence retomba et l’ange vengeur s’avança dans la noirceur du bois à la rencontre de son compagnon de quête. Ils avaient encore une fois mené leur mission à bien.

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PREMIÈRES LIGNE #64

PREMIÈRES LIGNE #64

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Loin du réconfort, de Gilles Vidal

1) Moi c’est Ivana, c’est quand tu veux, m’avait-elle dit en notant son numéro de téléphone sur ma main avec un Bic. Elle était juste devant moi dans la queue de la supérette et n’avait cessé de se retourner pour me lancer des regards pointus auxquels j’avais répondu. Puis elle s’en était allée avec son sac bourré d’emplettes en me gratifiant d’un dernier sourire prometteur. J’avais serré le poing comme un orpailleur méfiant sur une pépite C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Ça ressemblait exactement à ce même jour béni à marquer d’une pierre blanche où j’ai ouvert pour la première fois un livre de Richard Brautigan. Et même si ça ne sert à rien de revenir en arrière, que ça ne fait qu’amplifier le mal, les remords et tout le reste, je sais que je rabâcherai encore et encore les circonstances de cette parenthèse qui a éclairé ma vie.

2) Alors que je rumine ces souvenirs comme un vieil édenté son morceau de biscotte, dehors il s’est mis à geler autant que dans le cœur de Josef Mengele. Pourtant, à bien y regarder, le soleil rougeoyant qui est en train de sombrer à l’horizon pourrait faire croire que l’été est toujours là, mais il n’en est rien, même si cette vision me procure de subtiles et mélancoliques émotions qui me racontent une histoire de chaleur, de sable et de mer où des corps parcourus par une brise légère se frôlent sans jamais oser se toucher. J’ai mis la climatisation au maximum, mais comme cela fait trois ans au moins que je n’ai pas changé le filtre à particules, j’imagine que, en plus de la pollution qui a dû se libérer ou bien se contenir, quelque chose s’est enrayé dans le mécanisme (en fait je n’y connais rien à ces engins). Je n’y connais rien en aucun engin. Aucun. C’est comme pour le bricolage, trop maladroit, je suis capable de transformer la plus petite des avaries en catastrophe ; je préfère m’abstenir. Ce qui est sûr, toutefois, c’est que cette climatisation a vraiment du mal à maintenir une température de dix-sept, dix-huit degrés (à tout casser) dans l’habitacle. Ce dernier est actuellement empli du violon débridé de David Oïstrakh exécutant de ses coups d’archet, affranchis des contingences techniques, le Concerto pour violon n° 2 de Prokofiev. C’était un des CD préférés de ma mère. Moi, je préfère largement ses concertos pour piano. Mais il est vrai que j’ai toujours eu une attirance pour le piano, dont j’ai eu la chance de tâter, jeune, grâce à la mansuétude de notre voisine. Elle m’avait pris en pitié quand elle m’avait un jour surpris en train de l’écouter jouer, mes yeux emplis d’étoiles. Même si je suis resté à un niveau très insuffisant.

3) Notre voisine, tiens. Celle qui jouait donc du piano et m’en apprenait les rudiments et plus encore. Qui s’appelait Valérie, qui était la meilleure amie de ma mère et qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Je ne voyais jamais son mari, qui de toute façon était taciturne, contemplatif, et évitait les gens, partant très tôt au travail le matin et rentrant très tard le soir. Elle habitait une maison plus grande que la nôtre, avec un jardin que je trouvais immense avec mes yeux d’enfant. Il me semblait même gigantesque ce jardin avec tous ses arbres fruitiers, ses parterres de fleurs mystérieuses, ses bosquets feuillus, son potager, ses petits sentiers gravillonnés qui serpentaient au milieu de tout cela. J’y entrais souvent en catimini, demi courbé, mimant une sorte d’explorateur. J’y jouais à Luke Skywalker combattant les nervis de l’horrible Palpatine avec mon sabre laser à piles. J’y ai une fois planté (posé plutôt) une tente gonflable en forme de navire, reçue à Noël avec une panoplie de pirate. Souvent, Jim, le fox-terrier de Valérie, m’accompagnait. C’était un brave chien, un peu bébête sur les bords. On avait dû le bercer trop près du mur quand il était chiot. Valérie, qui ne travaillait pas, jouait du piano quatre à cinq heures par jour et s’occupait le reste du temps de la tenue de sa maison. Elle m’emmenait parfois le mercredi me promener en ville et faire les magasins, m’offrant à l’occasion une glace ou une pâtisserie, toute fière de m’avoir à ses côtés. Je n’avais pas réagi le jour où un commerçant avait cru que j’étais son fils. Ça l’avait rendue heureuse Valérie. Elle était blonde, très maigre, avait le visage osseux, et ses dents chevalines surgissaient hors de ses lèvres minces au moindre de ses sourires. Elle est morte à trente-trois ans d’un cancer foudroyant de la gorge alors qu’elle n’avait jamais tiré sur une cigarette de sa vie.

4) J’ai déjà parcouru une bonne centaine de kilomètres et d’ici une heure, si tout se passe bien, je serai normalement arrivé à destination. Le soleil est maintenant parti pour de bon. Mais il reviendra demain. J’en connais qui, eux, ne reviendront plus. Tandis que je conduis, les images me reviennent. C’était il y a déjà trois semaines mais il me semble à la fois que c’était hier et que cela s’est passé il y a de longs mois (je n’ai plus de notion de temps). J’étais assis sur la banquette arrière d’une voiture banalisée dont le gyrophare tournoyant produisait des flashs stroboscopiques bleus dans l’épaisseur de la nuit. J’étais encadré par deux policiers stoïques qui regardaient obstinément devant eux. Ils ne m’avaient pas une seule fois adressé la parole. Devant moi, la nuque rasée du conducteur attirait mon regard, je n’arrivais pas à m’en défaire, comme si ça avait été le point de fixation qu’aurait choisi pour moi un hypnotiseur. En tout cas, je ne regrettais pas d’avoir fui mon domicile. Ce que j’y avais trouvé en rentrant me hante encore et me hantera longtemps. Si ces policiers en civil ne me parlaient pas c’est, je pense, parce qu’ils ne m’appréciaient guère, même s’ils savaient au fond d’eux-mêmes que j’étais parfaitement innocent. La preuve en est qu’ils ne m’avaient pas passé les menottes, qu’ils ne m’avaient pas non plus mis la main sur la tête pour me faire entrer dans leur véhicule. Mais sans doute ne comprenaient-ils pas mon manque d’empathie, mes yeux secs. Comme si j’étais indifférent. Pourtant, s’ils avaient su ce que je ressentais à l’intérieur de moi-même, au plus profond de mes tripes, ils auraient caché un peu mieux leur mépris.

5) Le mépris. Le premier qui me vient à l’esprit est celui éprouvé lorsque ma mère m’a envoyé dans un pensionnat. Faut dire que, mauvais élève (préférant notamment mes lectures à celles qui m’étaient proposées) et auteur de frasques peu reluisantes (que j’aime mieux taire), je l’avais bien mérité. C’était une sorte de caserne parallélépipédique aux règlements rigides, où j’ai été accueilli le soir de mon arrivée par un étron bien chaud au fin fond de mon lit en portefeuille et les gloussements des autres pensionnaires enfouis sous leurs couvertures tout autour de moi. Sacrée humiliation. Je devais jouer au rugby moi qui préférais le foot, prenant au passage quelques mauvais coups de la part de rustres fils d’agriculteurs. J’étais aussi poursuivi par…

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PREMIÈRES LIGNE #63, L’élixir du diable de Raymond Khoury

PREMIÈRES LIGNE #63

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’élixir du diable de Raymond Khoury

Durango, vice-royauté de Nouvelle-Espagne

(Mexique actuel), 1741

Alvaro de Padilla se retrouva paralysé de frayeur quand ses visions disparurent et que ses yeux fatigués recommencèrent à voir normalement.

Le prêtre jésuite se demanda quel était ce monde d’où il venait d’émerger, un monde dont l’incertitude était à la fois terrifiante et curieusement exaltante. Il entendait sa respiration haletante siffler dans sa gorge, son coeur affolé battre à ses tempes. Puis ce qui l’entourait reprit lentement forme et apaisa son esprit. La paille de sa natte crissa sous ses doigts, confirmation qu’il était revenu de son voyage.

Sentant quelque chose d’étrange sur ses joues, il porta une main à son visage, découvrit qu’il était mouillé de larmes. Il s’aperçut ensuite que son dos aussi était mouillé, comme s’il s’était couché non sur une natte sèche mais dans une flaque d’eau. Il se demanda pourquoi. Il se dit que la sueur avait peut-être détrempé sa soutane mais, quand il se rendit compte que ses cuisses et ses jambes étaient également mouillées, il sut que ce n’était pas de la sueur.

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de lui arriver.

Lorsqu’il tenta de se redresser, il constata que son corps était vidé de toute énergie. Il avait à peine soulevé sa tête qu’elle lui sembla devenue de plomb. Il retomba sur sa natte.

— Reste allongé, lui conseilla Eusebio de Salvatierra. Ton esprit et ton corps ont besoin de temps pour se remettre.

Alvaro ferma les yeux mais ne parvint pas à arrêter l’onde de choc qui déferlait en lui.

Il n’aurait pas cru à tout cela s’il ne venait pas d’en faire l’expérience par lui-même. Une expérience déroutante, terrifiante et… stupéfiante. Une partie de lui avait peur rien que d’y songer, tandis qu’une autre partie aspirait à la revivre, là, tout de suite, à retourner dans l’impossible. Mais la partie sévère et disciplinée de son être ne tarda pas à écraser cette idée démente et à le ramener sur le chemin vertueux auquel il avait voué sa vie.

Il regarda Eusebio, prêtre lui aussi, dont le visage souriant était l’image même de la sérénité.

— Je reviendrai dans une heure ou deux, quand tu auras recouvré un peu de force, dit Eusebio avec un petit signe d’encouragement de la tête. Tu t’en es très bien tiré pour une première fois. Très bien, vraiment.

Alvaro sentit la peur s’insinuer de nouveau en lui.

— Que m’as-tu fait ?

Eusebio le contempla un instant d’un regard empreint de béatitude puis plissa le front.

— Je crains d’avoir ouvert une porte que tu ne pourras jamais plus refermer.

Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’ils étaient arrivés ensemble en Nueva España, prêtres ordonnés de la Société de Jésus, envoyés par leurs supérieurs de Castille poursuivre une tradition déjà longue à présent, qui consistait à établir des missions en terres inconnues afin de sauver les âmes des misérables indigènes égarés dans leur sombre idolâtrie et leurs coutumes païennes.

Une tâche difficile mais non sans précédents. Dans le sillage des conquistadors, des missionnaires franciscains, dominicains et jésuites s’aventuraient dans le Nouveau Monde depuis plus de deux cents ans. Après maintes guerres, maintes révoltes, un grand nombre de tribus indigènes avaient été soumises par les colonisateurs et assimilées aux cultures espagnole et mestiza, métisse. Mais il restait beaucoup à faire, beaucoup d’autres tribus à évangéliser.

Avec l’aide de certains des premiers convertis, Alvaro et Eusebio avaient établi leur mission dans une vallée couverte d’une épaisse forêt et nichée dans les plis des montagnes occidentales de la Sierra Madre, au coeur du pays wixaritari. Avec le temps, la mission se développait. Un nombre croissant de petites communautés vivant isolées dans la montagne et les défilés se joignaient à leur congregación. Les deux prêtres avaient noué des liens solides avec ces populations et, ensemble, Alvaro et Eusebio baptisèrent des milliers d’Indiens. Contrairement à ce qui se passait dans les autres « réductions » franciscaines, où les indigènes devaient adopter le mode de vie et les valeurs de l’Espagne, les deux prêtres suivirent la tradition jésuite en laissant les Indiens garder un grand nombre de leurs pratiques culturelles d’avant la conquête. Ils leur apprirent aussi à se servir d’une charrue et d’une hache, les initièrent à l’irrigation, à de nouvelles cultures, à la domestication des animaux, ce qui améliora considérablement leur économie de subsistance. Les deux hommes gagnèrent ainsi la gratitude et le respect des Indiens.

Cette réussite tint aussi au fait qu’à la différence d’Alvaro, homme exemplaire et raide, Eusebio se montrait chaleureux et sociable. Ses pieds nus et la simplicité de sa mise avaient incité les Indiens à l’appeler « Motoliana », « l’homme pauvre », et contre l’avis d’Alvaro il avait adopté ce nom. Son humilité, sa conversation prévenante, sa conduite irréprochable – autant d’illustrations des principes qu’il prêchait – inspiraient beaucoup les Indiens. Il acquit en outre rapidement une réputation de faiseur de miracles.

Cela commença quand, au cours d’une sécheresse qui menaçait de détruire les cultures, il recommanda aux indigènes de se rendre en procession solennelle, avec prières et vigoureuses flagellations, à l’église de la mission. Des pluies abondantes délivrèrent bientôt les Indiens de leurs craintes et assurèrent une récolte exceptionnellement bonne. Le miracle se répéta deux années plus tard, quand la région souffrit de pluies diluviennes. Le même remède vint à bout du fléau et la réputation d’Eusebio grandit. En même temps, des portes s’ouvrirent peu à peu.

Des portes qu’il aurait mieux valu garder fermées.

Lorsque les Indiens, méfiants à l’origine, commencèrent à s’ouvrir à lui, Eusebio se retrouva aspiré plus profondément dans leur monde. Ce qui avait débuté comme une mission se transforma en un voyage de découverte exempt du moindre préjugé. Il se mit à explorer les forêts et les gorges des montagnes menaçantes, s’aventura là où aucun Espagnol n’avait pénétré, rencontra des tribus qui accueillaient généralement les étrangers avec la pointe d’une flèche ou d’un javelot.

Il ne revint pas de son dernier voyage.

Près d’un an après la disparition d’Eusebio, Alvaro, redoutant le pire, se mit en route avec un petit groupe d’Indiens pour tenter de retrouver son ami.

Et voilà pourquoi ils étaient maintenant tous deux assis autour d’un feu sous le toit de chaume du xirixi – la maison ancestrale de Dieu – de la tribu et qu’ils discutaient de l’impossible.

— Il me semble que tu es plutôt devenu leur grand prêtre, je me trompe ?

Alvaro était encore bouleversé par son expérience et, bien que la nourriture eût redonné quelques forces à ses membres, que le feu l’eût réchauffé et eût séché sa soutane, il demeurait très agité.

— Ils m’ont appris plus que je ne pourrais leur apprendre, répondit Eusebio.

Les yeux d’Alvaro s’écarquillèrent de stupeur.

— Mais… Seigneur… tu… tu embrasses leurs méthodes, leurs idées blasphématoires, bredouilla-t-il, l’air effrayé, les sourcils pesant sur ses yeux. Ecoute-moi. Tu dois mettre un terme à cette folie. Tu dois quitter cet endroit et revenir à la mission avec moi…

Eusebio regarda Alvaro et fut au désespoir. Certes, il était heureux de revoir son vieil ami et ravi d’avoir partagé sa découverte avec lui, mais il se demandait s’il ne venait pas de commettre une énorme erreur.

— Je suis désolé, je ne peux pas, dit-il d’un ton calme. Pas encore.

Il ne pouvait pas expliquer à son ami qu’il avait encore beaucoup à apprendre de ce peuple. Des choses que, même en rêve, il n’aurait pas crues possibles. Il avait été étonné de découvrir – lentement, peu à peu, malgré ses idées préconçues et ses convictions profondément enracinées – que les Indiens avaient des liens très forts avec la terre, avec les êtres vivants avec qui ils la partageaient, avec l’énergie qui en émanait. Il leur avait parlé de la création du monde, du paradis et de la chute de l’homme. De l’Incarnation et de l’Expiation. Ils avaient partagé avec lui leurs propres visions du monde et ce qu’il avait entendu l’avait sidéré. Pour ses hôtes, les royaumes de la mystique et du réel étaient entrelacés. Ce qui lui semblait normal, ils le trouvaient surnaturel. Et ils acceptaient comme normal – comme la vérité – ce qui lui apparaissait comme une pensée magique.

Au début.

Il avait maintenant changé d’avis.

Les sauvages étaient nobles.

— Absorber leurs breuvages sacrés m’a ouvert de nouveaux mondes, dit-il à Alvaro. Ce que tu viens d’éprouver n’est que le début. Tu ne peux pas t’attendre à ce que je tourne le dos à une telle révélation.

— Tu le dois, insista Alvaro. Rentre avec moi. Tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Et nous n’en parlerons plus jamais.

Eusebio sursauta de surprise.

— Ne plus en parler ? Mais c’est uniquement de ça que nous devons parler. Nous devons l’étudier, le comprendre, le maîtriser, afin de pouvoir le rapporter chez nous et le partager avec les nôtres.

La stupéfaction envahit le visage d’Alvaro.

— Le rapporter ? ! rétorqua-t-il, crachant les mots comme du poison. Tu veux parler aux gens de ce… de ce blasphème ? !

— Ce blasphème peut nous apporter la lumière.

Alvaro fut indigné.

— Eusebio, prends garde, fit-il d’une voix sifflante. Le diable a planté ses griffes en toi, avec son élixir. Tu risques de te perdre, mon frère, et je ne peux rester sans réagir et le permettre, ni pour toi ni pour aucun autre membre de notre foi. Je dois te sauver.

— J’ai déjà franchi les portes du Ciel, vieil ami, répondit Eusebio avec sérénité. Et d’où je suis, la vue est magnifique.

Il fallut cinq mois à Alvaro pour faire parvenir un message à l’archevêque et au vice-roi résidant à Mexico, recevoir leur réponse et rassembler ses hommes, de sorte que c’était l’hiver quand il s’aventura de nouveau dans les montagnes à la tête d’une petite armée.

Munie d’arcs, de flèches et de mousquets, la troupe mêlant Espagnols et Indiens grimpa les contreforts de la sierra par des sentiers accidentés, escarpés, couverts d’épais buissons. Les torrents hivernaux avaient coupé les pistes qui serpentaient sur le flanc de la montagne et des branches poussant à l’horizontale en travers du chemin rendaient la progression encore plus difficile. On les avait mis en garde contre les pumas, les jaguars et les ours qui peuplaient la région, mais les seules créatures vivantes qu’ils rencontrèrent furent les vautours voraces zopilotes qui planaient au-dessus d’eux en attendant un banquet sanglant, et les scorpions qui hantaient leur sommeil agité.

A mesure qu’ils montaient, le froid devenait plus vif. Les Espagnols, habitués à un climat plus chaud, souffraient terriblement. Ils passèrent les journées à lutter contre les pentes rocheuses humides et les nuits à attiser leurs feux de bivouac, jusqu’à ce qu’ils approchent enfin de la forêt dense enveloppant le village où Alvaro avait laissé Eusebio.

A leur surprise, ils découvrirent que les sentiers sinuant entre les arbres étaient barrés par d’énormes troncs manifestement abattus par les indigènes. Craignant une embuscade, le commandant de la troupe ordonna à ses hommes de ralentir l’allure. Après trois semaines d’efforts et de tourments, ils atteignirent le village.

Il n’y avait plus personne.

Les Indiens et Eusebio avaient disparu.

Alvaro ne renonça pas. Il exhorta ses hommes à continuer, les éclaireurs indigènes suivant les traces de la tribu à travers la montagne jusqu’à ce qu’ils parviennent, au quatrième jour, devant une profonde barranca au fond de laquelle coulait une rivière grondante. Une corde et un pont en bois enjambaient naguère le ravin.

Ils avaient été coupés.

Il n’y avait aucun autre moyen de traverser.

Consumé de rage et de désespoir, Alvaro fixait les cordes qui pendaient au bord du précipice.

Il ne revit jamais son ami.

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C’est lundi, que lisez-vous ? #1

C’est lundi, que lisez-vous ?

Incroyable voici enfin notre premier article pour cette nouvelle rubrique sur A vos crimes . Oui je sais j’ai mis quelques semaine afin de trouver du temps pour mettre en page ce numéro 1. Mais le voilà

Alors le principe est simple : chaque lundi, je réponds à 3 questions :

Qu’ai-je lu la semaine passée ?
Que suis-je en train de lire en ce moment ?
Que vais-je lire ensuite ?

Enfin chaque lundi, c’est pas dit, mais j’essaierai au moins de la faire une fois par mois.

Bon pour commencer allons y

Mais je vais un peu changer le concept, je me rajoute deux petites questions

Ce que j’ai lu ces derniers temps :

J’ai repris la lecture d’incontournable de la littérature policière.

En effet si habituellement je lis plutôt des nouvelles plumes ou des auteurs moins connus, j’ai voulu me remettre à jours avec des auteurs que je n’avais pas lu depuis un certain temps simplement parce qu’il n’en pas besoin de moi pour être lu par mes lecteurs.

Mais justement, mes lecteurs quand il me posait la question : Vous avez pensé quoi du dernier…. Connelly, Coben, Kerr, May, Camillieri … ou encore Giebel, Expert ou le dernier Prix du quai des Orfèvres, et bien je rester sans voix. Aussi je me suis remise à niveau. Voilà

Ce que j’ai lu le mois dernier :

En décembre j’ai eu la chance de lire des supers histoires, je vous en mets quelques uns là !

Et quelques livres extra qui paraissez en janvier, de véritables coups de coeur

CE QUE J’AI LU CETTE SEMAINE

6 auteurs que je n’avais jamais lu. 6 potentielles découvertes

Philippe Auribeau , Écarlate : Providence, 1931. Une troupe de théâtre est sauvagement assassinée alors qu’elle travaillait à l’adaptation du roman La Lettre écarlate.
Si la piste d’un ancien anarchiste italien semble évidente pour la police locale, l’équipe fédérale de Thomas Jefferson flaire des raisons bien plus obscures.

Une ombre plane sur ce meurtre… et sur ceux qui mènent l’enquête.

 Philippe Auribeau nous plonge dans un polar noir et fantastique dans l’univers du mythe de Cthulhu.

JE SUIS EN TRAIN DE LIRE :

CE QUE JE LIRAI ENSUITE :

3 premiers romans de la rentrée littéraires de janvier. Un peu obligée

Et oui la bibliothèque participe à nouveau cette année au Prix du premier roman des lecteurs de la Villes de Paris

Mais il y aura aussi 2-3 polars (ou des nouvelles polardesques ou noires) et si possible un bouquins de SFFF

Alors à très vite, mais au fait …

PREMIÈRES LIGNE #62, Intouchable de Jean-Christophe Portes

PREMIÈRES LIGNE #62

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Intouchable

de

Jean-Christophe Portes

1
Il retient ses phrases pour ne pas envenimer les choses, les yeux fixés sur la route, ses grosses mains appuyées sur le volant, ses mains que j’ai aimées autrefois, mais qui me dégoûtent presque maintenant, ces grosses mains tristes et bêtes qui n’ont plus de charme, qui se sont perdues dans le quotidien, et maintenant dans le passé.
— Je pourrai pas rester longtemps, dit Michel, gêné par mon regard, la voix un peu sourde.
— J’avais compris.
En partant de la gare, je lui ai laissé le volant, à cause sans doute d’anciennes habitudes. La vieille Ford sent le chaud et le vieux, elle s’est racornie mais je la garde, vestige d’un passé dont je ne peux ni ne veux me défaire. Tu es sûre que tu veux pas conduire ? Mais oui je suis sûre, je te montrerai le chemin. Bien sûr que ça ira à l’hôpital, pourquoi ça n’irait pas ?
Maintenant il voudrait ajouter quelque chose, relancer la conversation mais n’a pas d’idée et les petits immeubles du centre-ville défilent, et il fixe la route comme si c’était très important. Deux ans que je ne l’ai pas vu. C’est tellement étrange d’être à nouveau côte à côte. On dirait des acteurs fâchés qui veulent rejouer une pièce, mais les mots sont anciens, la mise en scène ne colle plus, elle n’a plus de sens.
Même la bonne nouvelle, l’arrivée du bébé, ne change rien à l’affaire.
La dérive a commencé dix ans plus tôt, ce soir où Manon a appelé, ce soir où je n’ai pas réagi – lui non plus d’ailleurs, et je lui en veux toujours, je lui en voudrai toujours. Nos vies se sont définitivement séparées quelques semaines plus tard, après l’assassinat de Manon. Assassinat, je sais que ce n’est pas le bon terme, on me l’a souvent reproché, mais pour moi c’est le seul valable.
Je me détourne et passe en revue les enseignes ternies, les magasins fermés, les taches de gras sur les trottoirs pleins de poussière, tous ces défauts que la lumière efface d’ordinaire. Plus loin, c’est toujours pareil à la sortie d’Antibes, un carrefour idiot au-dessus du chemin de fer, avec les inévitables crétins qui forcent et qui finissent par bloquer tout le monde.
La conversation avance sans but. Clara va bien. Le bébé aussi, ça s’est super bien passé pour un premier. Oui, moi aussi ça va. Ils m’ont repris chez Bernier, en fait, le truc de l’autoentrepreneur, c’était pas si mal pour recommencer. Plaquiste, un peu d’électricité aussi… Et toi alors ?
Je n’aime pas parler de Clara, ça me fait trop penser à Manon, c’est plus fort que moi. Elles avaient sept ans d’écart, elles étaient différentes et je faisais des différences entre elles. Je le savais, j’essayais de changer mais je n’y arrivais pas, ou bien seulement en surface. Et elles s’en rendaient compte, elles en souffraient et moi Depuis la mort de Manon, c’est pire. Je pense toujours à ce que j’aurais pu faire, à ce que j’aurais  faire. Et ça me fait horreur d’être comme ça, engluée dans ce passé impossible à digérer.
J’aurais été plus horrifiée encore si j’avais su à cet instant ce qui m’attendait à l’hôpital. Oui, j’aurais fait demi-tour à coup sûr. Mais un quart d’heure plus tard, nous nous sommes garés et je suis descendue.

(…)

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Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

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