Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Katia Campagne

mercredi 27 février 2019

L’interview de la semaine : Katia Campagne

Katia Campagne

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Katia Campagne


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

En salon j’essaie juste d’avoir l’air détendue, ce que je suis loin d’être

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Mais quelle était la question ultime ?

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Assez délicat étant donné que je lis énormément de romans avec des psychopathes dedans… ce serait à mon avis dangereux pour ma petite personne d’imaginer une soirée parfaite avec l’un d’entre eux…

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

J’ai l’habitude de répondre à cette question en disant que j’adorerais remonter le temps pour changer certaines choses de ma vie, mais en même temps j’aurais trop peur de modifier les choses qui ont découlé de ce passé. Alors je vais dire : avoir le pouvoir de bouffer ce que je veux sans grossir

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Oh la lose !! Si même ma mère ne me lit pas je vais être très mal. En même temps j’ai écrit pendant vingt ans sans que personne ne le sache du coup les automatismes reviendrait vite je pense.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Le désir d’être accomplie, enfin moi-même.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Pour ma part oui, plus ou moins énormément.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?


Oui, je pense qu’il doit y avoir une part libératrice dans l’anonymat. On peut montrer aux autres qui l’ont est réellement sans prendre le risque d’un jugement de la part de ceux qui nous connaissent vraiment.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Pour extérioriser le noir qui vrombissait dans mes tripes.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le silence et une cafetière.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Hannibal Lecter.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?


Moi ce serait plutôt l’inverse : je double le nombre de mots de mes brouillons (au minimum).J’aimerais avoir les brouillons de Zola, ou de tout ceux dont on m’a rabâché les analyses quand j’étais au collège. Pour vérifier.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 20 – Un air de famille

dimanche 24 février 2019

Nouvelle 20 – Un air de famille

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— Le repas ne te plait pas ?
— Si, papa. Mais, c’est juste…
— Juste quoi ?
— Non, non. Ça va, Papa.
— C’est de ta faute, sans toi, le dîner serait parfait. Alors tu manges !

Une gifle cuisante s’abat sur la joue de Raphaël, les larmes coulent au fond de son cœur. Il mâche, déglutit péniblement. Un œil sur la pendule, dans dix minutes il sera hors d’atteinte. Dans son lit. Demain, il rentre au CM1. Il est allé regarder les listes, la chance est de son côté, il reste dans la classe de Capucine. Sa maîtresse est une princesse assise en amazone sur une licorne. Lentement, elle descend de sa monture et lui dépose un baiser sur la joue. Capucine est si belle, mais pas autant que sa maman. D’ailleurs, elle ne ressemble pas à maman. Personne ne lui ressemblera jamais. Elle creuse comme elle de jolies fossettes pour éclairer ses yeux rieurs les rares fois où elle l’embrasse. Capucine dépose les baisers comme Maman. Un bisou sniffeur, le baiser qui respire, qui hume qui aime. Mais maman est maman.

Capucine est ravie. Raphaël sera son élève. Elle a fait des pieds et des mains pour le garder cette année. Ce gamin est un modèle, trop peut-être, insuffisamment remuant pour un enfant de son âge, un hyper taciturne. Il échange parfois quelques mots, ne refuse pas le dialogue, répond avec parcimonie quand on le questionne. Le minimum. Raphaël est à l’image de son père. D’ailleurs, ils n’ont pas parlé une seule fois avec Capucine l’an dernier. Une énigme.Marc Sainte Baume dépose son fils tous les matins, le laisse sans y penser, comme un jeu de clés dans un vide-poche. Pas même une rapide caresse sur le haut du crâne, jamais une parole pour Capucine. Il n’était pas plus bavard avant la disparition de sa femme. Misogyne ou dégouté de l’école dans sa jeunesse, voire les deux. Capucine hésite. 

Aujourd’hui, les enfants partent en excursion, une sortie de cohésion. Ils vont avant tout expulser le trop-plein d’énergie qu’ils ont accumulé pendant leurs vacances et qui ne peut se libérer dans une salle de classe sans risquer de fissurer le tableau. Et les tympans de Capucine. Dans le bus, les gamins entonnent les tubes de l’été Simples-basiques, Défaites de famille. Le petit cheval blanc de Brassens a fini depuis longtemps dans des plats de lasagne surgelés. Ils sont vingt-quatre, effectif réduit. Deux mamans sont venues en renfort, elles sont de toutes les excursions. Elles auraient aimé être enseignantes, alors pendant ces escapades elles braconnent un peu la vie qu’elles n’ont pas eue. Elles en profitent aussi pour tenter d’en connaître un peu plus sur tel ou tel enfant « à problèmes ». Il faut bien tuer le temps en attendant de retrouver sa progéniture à la sortie des classes. 

Capucine et les deux mamans se répartissent les baigneurs, huit chacune. Tous les enfants ont rejoint leur groupe à l’exception de Raphaël. Capucine le tire vers elle par les épaules « Il restera avec moi ». Les trois bandes organisées avancent de façon désordonnée vers la plage. Les mamans plus pressées que la maîtresse ont pris la tête du peloton. 


Capucine a ingurgité une quantité phénoménale de café pour anesthésier sa fatigue. Sa vessie menace de se laisser aller sans autorisation si elle ne la soulage pas rapidement.
— Arrêt pipi ! Ceux et celles qui ont envie d’aller aux toilettes viennent avec moi. Les autres s’assoient sur le banc sans bouger et attendent que je leur dise qu’on y va d’accord ? 
Les enfants acquiescent à l’unisson.
— On peut leur laisser notre sac, maîtresse ? 
— Oui Anna. Maintenant, Raphaël et Anna avec moi.

Elle les compte, un dans chaque main, six sur le banc. Capucine sort des toilettes en se maudissant de sa mine défaite. La nuit à écrire. Rapidement, elle extrait un fard et un pinceau de son sac à main. Deux touches de rose. « C’est mieux comme ça ! » 

Sitôt dehors, elle fait le compte de ses chérubins. Sept ! Il en manque un. La hantise première de toute institutrice, égarer un enfant. Impossible, entre le pipi et le fard à joues, elle ne s’est pas absentée plus de deux minutes. Raphaël est farouche, il a dû s’isoler, ou est encore aux toilettes. Les portes s’ouvrent, accompagnées d’un « Raphaël ? », puis les portes claquent « Putain, Raphaël, réponds ! » L’angoisse laisse la place à la peur panique. 

Les enfants n’ont rien vu. Raphaël a disparu. La directrice de l’école est avisée. La police débarque, sirènes hurlantes. Les bois, les environs et tous les bâtiments sont passés au peigne fin. Le fond de la marre peu profonde est ratissé. Les élèves choqués ont rejoint leurs familles. À l’exception de Raphaël. 

****** 


Depuis plusieurs jours Capucine ne dort plus, Capucine ne travaille plus. Capucine ne vit plus. Son médecin l’a arrêtée. État de choc. Bain de culpabilité. Deux coups brefs à sa porte, un coup d’œil au judas. Marc Sainte-Baume apparaît défiguré. Le chagrin.
— Qu’avez-vous fait de Raphaël ?! 
— Monsieur Sainte-Baume, je suis comme vous, j’ignore où est Raphaël et je serais la première heureuse de le retrouver. 
— Vous mentez ! Vous n’êtes qu’une garce tordue ! Je sais comment vous gagnez votre vie avec vos bouquins de cul. Je comprends pourquoi votre mari s’est tiré. Vous avez un grain ! 
— Ce ne sont pas des livres pornos, mais de la romance érotique. Je les écris justement parce que mon ex-mari ne paie pas la pension alimentaire. Vous êtes très en colère contre moi, et je le comprends. Mais, je n’y suis pour rien dans la disparition de Raphaël. Si ce n’est que j’ai eu besoin d’aller aux toilettes et lui aussi. Et, les livres n’ont jamais enlevé d’enfants. 
— Bobards ! Vous n’êtes qu’une menteuse ! Vous allez payer. 
Il lui frappe le haut de l’épaule avec l’index. Un pic-vert. Ce n’est pas douloureux, mais intrinsèquement abaissant. Trois syllabes. 
— SA-LO-PE ! 
— Sortez ! 

Fin des hostilités. Capucine est à bout. L’échafaud crie vengeance. Les coups de fil se succèdent, des insanités, des jurons et parfois les promesses d’un viol mérité. Capucine est abattue. Les parents d’élèves l’ont désignée « coupable », et la vindicte populaire se déchaîne. 

Elle a dû expliquer à la police « ses choix littéraires ». Elle vit seule avec ses deux enfants. Les fins de mois difficiles arrivent souvent dès le dix. En plus de l’écriture, elle dirige l’étude, pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais simplement des pâtes dans leurs assiettes. Tard le soir, quand les enfants sont couchés, elle écrit des romans érotiques. Sous un pseudo évidemment. Il ne faudrait pas que les élèves apprennent la vérité sur leur maîtresse et ses livres dégoûtants. Surtout, ils ne doivent pas savoir que ses premiers lecteurs sont leurs parents. Elle ne gagne pas une fortune, mais ses enfants n’ont pas faim et ils peuvent s’offrir quelques extras. 

Sa boîte aux lettres est truffée d’insultes, de menaces. Il y en a même qui lui demandent de faire disparaître leur enfant, moyennant finances. Capucine est responsable de la disparition de Raphaël. Aucun doute. Elle se devait d’assurer sa sécurité, elle a failli. Moins forte que le malade qui l’a enlevé. Chaque sortie est une partie de roulette russe. Mais les temps ont changé, toutes les chambres ont une balle. Les fous gagnent trop souvent, les victimes jamais. 

Son mobile gronde. Tous les bruits sont devenus agressifs. Un message de la directrice de l’école « On est avec toi, tiens bon. Toujours aucune nouvelle de Raphaël ». Et une photo des murs extérieurs de sa classe couverts d’affiches « Capucine dégage ! », « Enfants en danger ». La sonnerie du téléphone fixe retentit, menaçante. 
— Fichez-moi la paix ! 
— Madame Moletin, s’il vous plait. Je n’appelle pas pour vous accabler. Vous devez savoir. 
— Je vous écoute, vous avez deux minutes. 
— Je m’appelle Chloé, je suis… Enfin, j’étais la belle-sœur d’Axelle. Mon frère Marc était fou de sa femme. Elle a été renversée en allant chercher Raphaël à la sortie des classes. Alors, comprenez, l’école assassine ceux qu’il aime. Pour la deuxième fois. 
— Mais, je n’ai pas tué Raphaël ! 
— Il est brisé par la douleur, ne lui en voulez pas. 

Sa famille, ses voisins, ses amis et les parents d’élèves ont la vengeance acerbe. Les tracts circulent, les pétitions s’accumulent. Un énorme casse-toi ! a été tagué sur la porte de son appartement. Capucine lit son avenir dans le fond de sa tasse de thé vert purifiant et la lance violemment contre le mur du salon. Le liquide dégouline, le mur pleure. Lentement, elle rétrécit jusqu’à former une boule anéantie sur le canapé. Le claquement de son fard à joues lui vrille les oreilles. Si elle n’avait pas pris le temps de se remaquiller ? Si elle n’avait pas eu envie d’aller aux w.c. ? Si elle avait simplement fait ce pour quoi elle est payée ? 

Raphaël, elle y pense toute la journée. Mais une autre culpabilité la consume. Ses enfants. Ils ont quitté l’appartement. Tombés du nid. Son mari en a obtenu la garde exclusive, elle ne les voit plus que quelques heures par semaine, sous surveillance. Trop malmenés au Lycée. Insultés, chahutés. Et les livres de leur mère circulaient, vicieusement annotés. Sur Facebook, ils ont été lynchés, ridiculisés sur des publicités trafiquées. Trop jeunes, spirale trop cruelle. Leur père a sauté sur l’occasion. Et, il devait prendre une revanche sur Capucine. Il l’avait plaquée, morveux, avec des prétextes vaseux. Il n’allait pas manquer de justifier une décision que lui-même ne parvenait pas à expliquer. 

Depuis que les enfants vivent avec lui, il ne s’en occupe pas plus qu’avant. Mais plus de pensions à payer. Il n’a pas pu s’en priver, plus que hurler avec les loups, il l’a déchiquetée. Pour le bien des enfants. Évidemment. 

— Tu es complètement inconsciente, Capucine ! Tu t’imaginais quoi avec tes bouquins de cul ? Tu es instit, tu t’occupes des gosses, pas du slip de leurs parents. Mets-toi à leur place deux minutes, à la place de nos gamins et à la mienne aussi ! Rien dans le crâne. Depuis que je suis parti, tu fais n’importe quoi ! 

Il accompagne ses paroles de l’index. Son doigt lui pique l’épaule. Elle n’en peut plus de ces mots sensés la convaincre qu’on lui injecte à coup d’ongle dans la peau. Capucine ne répond pas. Le dégoût. Vingt ans de mariage, deux enfants heureux, un époux donnant l’impression de l’être. Un tissu d’hypocrisies ? Une accumulation de faux-semblants, la poussière des leurres assez compacte pour dissimuler la patine du passé heureux. Plus d’énergie, la niaque s’est écroulée. Plus d’enfants, plus de Raphaël, plus de mari, plus de travail, plus d’amis. Plus rien de ce qui constituait sa vie. Paralysée dans une camisole tissée de haine et de mensonges, Capucine paie le prix de la faute. 

**** 

Marc Sainte Baume est sous les spots de la Police. Sa femme, son fils, et maintenant l’Instit. Un accident, un disparu, une suicidée. Trois morts, un lien, un homme. Le déni. 

Axelle, l’épouse de Marc Sainte-Baume est morte. Renversée par une voiture à proximité de l’école de Raphaël. Il y a trois ans. Elle allait chercher son petit cœur à la sortie des classes. La police est restée sur cette version. Marc adorait sa femme. Pas le courage de la vérité. La tristesse et la douleur de cet homme étaient indicibles. Tous les policiers compatissaient, tant d’amour perdu. Une souffrance inouïe, palpable. Aimer autant ? Quelle culpabilité pour tous ces agents du service public qui pour certains n’aimaient qu’à pas contenus, convenus, cadencés. Après un séjour en clinique psychiatrique, Marc a repris sa vie. Comme sur des charbons ardents. L’accablement avait revêtu des idées hideuses. Une rancœur extraordinaire. Une haine d’abord diffuse s’était installée dans le cœur de Marc. L’école. Elle l’avait privé d’Axelle, son épouse, lui laissant pour preuve du manque, la seule présence de son fils. Axelle s’était montrée morose dès l’entrée de Raphaël à l’école. Elle se sentait inutile, aspirait à retrouver un emploi. Marc ne voulait plus qu’elle travaille. L’amour valait plus que les euros. Comment faire flamber un foyer sans buche ? disait-il. Axelle était l’étincelle, le crépitement, la chaleur et la lumière de leur foyer. Par amour, par faiblesse, Axelle n’a plus travaillé. Marc y a longtemps pensé. Après sa mort. Elle aurait dû reprendre son poste de contrôleuse de gestion. Elle ne serait pas allée à l’école. Vivante. L’école tue… L’école a tué Axelle, s’ils n’avaient pas eu d’enfant. Si… 

Raphaël. Quel supplice, un affront. Il affichait les mêmes traits que sa mère, cette manière unique de fermer les yeux en hochant la tête pour dire non. Ce même rire pur, tout droit sorti du cœur, ce même grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Marc en voulait à son fils. Sans lui, sa vie n’aurait pas ce goût acide de mort. Ce vide immense empli de la lourdeur du néant. 

***** 

La police en est convaincue, Marc a enlevé Raphaël. Le gamin avait si peur de son père qu’il lui a juste obéi. Pétrifié. Ensuite, Marc l’a endormi avec un oreiller puis jeté, loin de sa mère. Il ne méritait pas de reposer auprès d’elle. Son corps a été retrouvé au fond du lac de Jablines, un trou perdu, connu des seuls pompiers. Et des noyés. Marc Sainte Baume perdu dans sa cellule s’est enfui grâce à un stylo. Un bon coup dans la carotide. Beaucoup de sang pour une mort silencieuse. Raphaël, Axelle, Capucine. Marc. Et toujours le silence. 

Depuis longtemps, il avait entrepris des recherches sur l’Instit. Capucine était rapidement apparue sur des sites d’auteurs, stylo à la main et sourire aux lèvres, en train de dédicacer ses torchons. 

Il a çà et là partagé ses doutes avant la disparition de Raphaël. Aucune affirmation, juste quelques échanges à mots couverts en faisant promettre la plus totale discrétion auprès des mamans. Il avait recruté ses complices, la mise à mort s’organisait. Capucine se désintégrait. 

***** 

— Chloé, vous étiez au courant pour votre belle-sœur ? 
— Oui. Axelle n’a pas été renversée en allant chercher Raphaël à l’école. Elle avait un rendez-vous. 
— Vous n’avez rien dit à Marc ? 
— Je ne me sentais pas le courage de lui dire qu’elle avait rendez-vous avec l’amour. Que ce n’était pas lui ? Si j’avais su… 

Un tourbillon. Un grain de peau sur ses lèvres. Des mots éperdus, perdus, des souvenirs défendus. Sous ses doigts, des courbes se dessinent. Une relation inavouable. Axelle, le grand amour de Chloé. Son rendez-vous avec la mort. 

Une larme glisse, suivie d’un hurlement. La violence du mensonge.




Trophée anonym’us : L’interview de la semaine : Fred Gevart

mercredi 20 février 2019

L’interview de la semaine : Fred Gevart

Fred Gevard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Fred Gevart

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non (les taiseux, comme on dit, ont le vent en poupe).

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Pour la vie et l’univers, 42 me paraît effectivement une réponse correcte. En revanche, pour le reste, il me semble qu’il faille tout de même tenir compte du dénivelé.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Sans trop d’hésitation Dean Moriarty, sauf que certains soirs j’insisterais vraiment pour faire le bob quand il se met en tête de prendre la route pour traverser le pays.4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?Sans doute celui de ressusciter les deadlines.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

All work and no play makes Jack a dull boy.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

C’est une partie qui s’est jouée en deux manches. La première c’était en 4ème, j’ai écrit un poème au sujet d’un personnage de BD qui m’avait ému, et pas mal d’autres ont suivi. Puis il y a eu une mi-temps, et la deuxième manche (décisive) s’est jouée en 1997 à cause à la fois d’une personne et d’un lieu (commun), dont les initiales sont SK.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Certains voient l’écriture comme une suture sur la plaie, d’autres comme le sel.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oui, mais dans ce cas je préfèrerais les écrire incognito.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

A vrai dire, je ne me souviens plus si c’est parce que je n’ai pas trouvé l’interrupteur ou bien parce qu’on avait coupé le courant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

10 à 12°c, pas de pluie, vent nul. Et surtout, comme je l’évoquais tout à l’heure, pas trop de dénivelé.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Franchement, quand on est pote avec Bubba, comme Patrick Kenzie et Angela Gennaro, je pense qu’on doit se sentir un peu plus peinard.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

A part compter les « E » dans le premier jet de La Disparition de Perec en cas d’insomnie, je ne vois pas. Pour ce qui est de mes statistiques personnelles, je viens de les vérifier (je te remercie pour cette question, c’était quand même très fastidieux). Est-ce un signe ? Mon taux est de 42,195 % Je te propose d’arrondir à 42.

Trophée anonym’us : Nouvelle 19 – Retardataire

dimanche 17 février 2019

Nouvelle 19 – Retardataire

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Les suicides, c’est toujours pour ma pomme. Voilà une demi-heure qu’on était bloqués dans ce wagon, serrés les uns contre les autres, respirations et sueur mêlées. Le pire, c’est que j’allais encore arriver à la bourre à mon rendez-vous avec Marco. Il allait être furieux. J’aurais beau lui expliquer que je n’y étais pour rien, que c’était de la faute d’un égoïste qui s’était jeté sur les rails, il dirait que je trouvais toujours une bonne excuse. Lui, c’était le type droit, bien réglé, fils d’un conducteur de train, alors mon incapacité à être à l’heure relevait à ses yeux du laxisme et du je-m’en-foutisme. Les gens pensent souvent cela des retardataires. Personne ne sait que c’est une véritable maladie. Enfin, le métro se remit en marche et les voyageurs laissèrent échapper des soupirs de soulagement. Arrivée à la station Chemin Vert, je sautai sur le quai et courus jusqu’au café où m’attendait Marco, rongeant son frein sur une banquette.

— Je suis désolée, dis-je en m’asseyant en face de lui, haletante. Il me considérait avec la même indifférence méprisante qu’une mouette face à une plage.

— Je ne veux même pas savoir ce qu’il t’est arrivé, lâcha-t-il. Cette fois, j’en ai ma claque. Mon cœur se serra. J’étais raide-dingue de Marco et l’idée qu’il puisse me larguer me tétanisait.

— Je t’ai déjà dit que je ne fais pas exprès, répliquai-je. Il y a un connard qui…

— Ça m’est égal. J’ai autre chose à faire que poireauter à t’attendre. Tu vois, cette heure que je viens de passer à cette table, j’aurais pu l’utiliser pour faire n’importe quoi d’autre de plus utile : un footing, du bénévolat, ou même appeler ma mère.

— Laisse-moi une chance. Je t’en prie. Je lui pris la main d’un air suppliant, mais il détourna le regard vers son café qui devait être glacé, depuis le temps.

— Appelle-moi quand tu seras prête à changer, répondit-il en se levant. On se retrouvera quelque part, mais si t’as une seule minute de retard, ce sera terminé pour de bon.

Et ce ne serait pas la première fois que je perdrais un mec à cause de mon retard chronique. C’était comme ça depuis toujours. Adolescente, j’avais été renvoyée de plusieurs bahuts car j’arrivais toujours en plein milieu des cours. J’avais déjà été licenciée quatre fois à cause de mon incapacité à respecter un planning. Cette tare minait ma vie.
Le soir, je me rendis chez mon amie Clémence, une célibataire endurcie dont la vie n’était réglée par aucune organisation familiale rigide et qui supportait mes visites désordonnées.

— Ça n’a pas l’air d’aller, observa-t-elle.

— Marco m’a mis un ultimatum, répondis-je. Soit je suis à l’heure à notre prochain rendez-vous, soit il me quitte pour de bon…

— Mince. Ça te pendait au nez, non ?

— Il a même été drôlement patient. Mes ex n’ont pas attendu aussi longtemps pour me dire d’aller voir ailleurs…

— Faut que tu te prennes en main, ma vieille, lâcha-t-elle. Achète-toi un réveil.

— C’est plus compliqué que ça. J’ai beau faire des efforts et mettre toutes les alarmes du monde, il y a toujours quelque chose qui fait que ça dérape.

— Rien n’est inéluctable. Il y a sans doute des spécialistes de ce genre de problèmes.

— J’ai déjà vu un psychologue. Il m’a conseillé de partir en avance pour arriver à l’heure à la prochaine séance. Soixante-dix euros pour m’entendre dire ça… Je devrais peut-être m’installer en Afrique. Mon beau-frère bosse dans l’humanitaire et il dit que là-bas, tout le monde se fiche des horaires.

— Mais il y a le paludisme et Boko Haram. — Décidément, il n’y a pas de monde idéal, soupirai-je.

— Je connais une excellente voyante, dit Clémence. En un rendez-vous, elle a résolu ma peur panique des tuyaux.

— Tu ne m’en as jamais parlé…

— Regarde, ils sont tous dissimulés sous les faux plafonds ou encastrés dans les murs. Je les ai même fait entourer de mousse pour ne pas entendre le bruit de l’eau qui court dedans. Maintenant qu’elle me le disait, il n’y avait en effet aucune tuyauterie visible dans l’appartement. Les gens ont parfois d’étranges phobies.

— Tiens, voici la carte de la voyante, dit Clémence. Elle trouvera.

Je lus l’inscription sur le rectangle cartonné : Jocelyne Lacanal,voyante et magnétiseuse.


Madame Lacanal ressemblait à une secrétaire de cabinet dentaire. Elle portait un tailleur gris, une broche épinglée sur la poitrine et des cheveux coupés en un parfait carré. La quarantaine, les yeux bleutés. Sans me signaler mes cinquante minutes de retard, elle me guida dans son salon et me fit prendre place dans un fauteuil en osier. La pièce était sobrement décorée, avec des murs blancs et du parquet vitrifié. Seule originalité : une belette empaillée montrait les crocs sur un buffet.

— En quoi puis-je vous être utile ? demanda la voyante.

Sous l’œil mauvais de la belette, j’entrepris de raconter le handicap qui m’affectait depuis la naissance. Les retards répétés, l’incapacité à me soumettre à un emploi du temps et les répercussions sur ma vie personnelle. Madame Lacanal ne fit aucune des habituelles remarques désobligeantes et sortit de sa poche un jeu de tarot dont elle disposa les cartes sur la table, faces cachées.

— Tirez.

Ma main hésitante se porta vers une carte située à l’extrême droite du carré et la retourna. La dame de cœur.

— C’est en rapport avec votre mère, annonça la voyante.

J’aurais préféré que ma mère reste en dehors de tout ça, mais elle avait déjà extirpé un pendule de sa poche et, les yeux fermés, se concentrait sur les mouvements de l’objet.

— L’accouchement de votre mère a été retardé, lâcha-t-elle finalement d’un air d’évidence.

Je restai quelques secondes interdite. Ma mère m’avait en effet parlé de cette mésaventure. Le jour de l’accouchement, un dimanche en pleine période estivale, l’hôpital manquait de personnel et le docteur lui avait administré des médicaments afin de retarder ma venue. Finalement, j’étais née vingt-quatre heures après le moment que la nature avait choisi pour moi : le 8 août à la place du 7…

— C’est pour cela que vous êtes toujours en retard, reprit la femme. Il n’y a qu’une solution pour ce problème : brûler votre extrait d’acte de naissance devant la maternité où votre mère a accouché, précisément à l’heure de votre venue au monde. Si vous réussissez, le rythme biologique reprendra son cours naturel.
Le traitement de Mme Lacanal heurtait ma rationalité mais elle était la seule à m’apporter une explication et une solution concrète. Ça ne coûtait rien de tenter. J’étais née à 5h04 dans une maternité du XIIe arrondissement. Je mis donc le réveil à quatre heures du matin pour avoir de la marge. Quand la sonnerie me tira de mon sommeil, je m’habillai et, sans perdre un instant, allai chercher mon extrait d’acte de naissance dans mon bureau. Évidemment, il ne se trouvait pas là où je croyais l’avoir rangé. Après avoir retourné tous les tiroirs, éparpillé factures, relevés de compte, diplômes et feuilles volantes, je tombai enfin sur le précieux document. Je le glissai dans ma poche mais, bien sûr, j’étais en retard. Plus le temps de partir a pied, je commandai un taxi. Je descendis en bas de l’immeuble, fis les cent pas dans la nuit en attendant son arrivée. Enfin, une BMW se profila et s’immobilisa devant moi. J’ouvris la portière et me précipitai sur la banquette arrière.

— À la maternité du Bien Naître, rue Hérard dans le douzième, annonçai-je. Dépêchez-vous !

— Si c’est pour un accouchement, faut appeler les pompiers, madame, s’inquiéta le chauffeur. J’ai pas envie que vous perdiez les eaux dans ma voiture.

— Je ne suis pas enceinte ! m’énervai-je. Allons-y, je dois y être dans vingt minutes.

Il jeta un œil suspicieux à mon ventre, parût rassuré et démarra. Regardant le paysage défiler par la fenêtre, je me rongeai les ongles en maudissant les feux rouges qui me paraissaient durer une éternité. Était-ce seulement une impression ou ce chauffeur empruntait les itinéraires les plus détournés ? Enfin, la voiture atteignit les boulevards, presque déserts à cette heure-ci, et l’aiguille du compteur frôla les cinquante kilomètres-heure. Je commençais à être optimiste sur mes chances d’arriver à temps quand un scooter surgit de nulle part et, telle une météorite, vint s’écraser sur le pare-choc. Le chauffeur jura en pilant et se précipita au chevet du blessé. Quatre heures cinquante. C’était cuit. Il fallait se rendre à l’évidence : je n’y arriverais pas seule.


Le lendemain, Clémence vint me chercher chez moi avec sa Fiat Punto. Elle avait tout prévu : des couvertures, un thermos de café, un réveil, une lampe-torche, un briquet, une boîte d’allumettes et même un couteau suisse. Nous roulâmes jusqu’à la clinique et attendîmes qu’une place se libère près du portail, juste devant la maternité.

— Maintenant, y’a plus qu’à attendre, dit mon amie. Je vais mettre le réveil. Par précaution, on va veiller à tour de rôle.

Elle sortit de sa sacoche des sandwichs au jambon et m’en tendit un. Les gens qui passaient par là devaient nous prendre pour deux flics en planque. Il ne nous manquait qu’une paire de jumelles et des Talkies-walkies. Non loin de nous, un ballet incessant d’ambulances et de taxis venait déposer des femmes sur le point d’accoucher. Leurs enfants arriveraient peut-être à l’heure et auraient la chance d’être ponctuels toute leur vie. Les prématurés seraient-ils constamment en avance ? Les lumières des immeubles s’éteignaient une à une. Seules les fenêtres de l’hôpital restaient illuminées en permanence. Je finis par m’assoupir, recroquevillée sur le fauteuil. À deux heures du matin, Clémence me réveilla pour que je prenne mon tour de garde. Je me servis une tasse de café et tentai de rester éveillée en mettant la radio en sourdine. Je m’aperçus alors qu’il y avait du mouvement devant le portail. Sous un lampadaire, plusieurs personnes attendaient en regardant leur montre, un papier à la main. Intriguée, je sortis de la voiture, refermai doucement la portière pour ne pas réveiller Clémence, et m’approchai de l’attroupement. Soudain, un chauve rondouillet dégaina un chronomètre de sa poche et une blonde brandit une allumette.

— Cinq, quatre, trois, deux… se mit à compter l’homme.

Hyper concentrée, la femme frotta l’allumette contre le grattoir quand une quinte de toux la fit se plier en deux et le bâtonnet enflammé tomba sur le trottoir mouillé.

— Encore raté, soupira le chauve d’un air blasé.

— Encore raté ? blêmis-je. — Vous êtes là pour votre extrait d’acte de naissance, vous aussi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.

— Comment ça « vous aussi » ?

— C’est votre première fois, n’est-ce pas ? Regardez tous ces gens : ils sont là pour la même chose.

Je lorgnai vers la dizaine de personnes prostrées devant les grilles. Un peu à l’écart, un vieil homme sautait de joie en piétinant un petit tas de cendres.

— C’est monsieur Althusser, commenta la femme dont la toux s’était calmée. Il est enfin parvenu à se sauver. Cela faisait plus de dix ans qu’il tentait de brûler son extrait d’acte de naissance, mais il arrivait systématiquement à la bourre. À partir d’aujourd’hui, c’est un homme nouveau. Mais notre tour viendra.

— Qu’est-ce que ça signifie ? balbutiai-je.

— Je m’appelle Cynthia Cromwell, dit la femme en me tendant la main. Je tente de brûler mon acte de naissance depuis huit ans et cinq mois. Enchantée !

— Tout ce qui nous arrive est la faute du docteur Chamoisi, expliqua le chauve. Les mères des gens que vous voyez ici ont toutes été accouchées par ce médecin véreux : il a retardé la naissance de chacun d’entre nous, ce qui explique notre handicap. Si vous patientez un peu, vous le verrez quitter la clinique. Il travaille en horaires décalés et ne devrait pas tarder.

Je le dévisageai d’un air incrédule, mais il était on ne peut plus sérieux.

— C’est complètement dingue ! balbutiai-je. Pourquoi il fait ça ?

— C’est un grand prématuré, à ce qu’il paraît. Et un pervers.

Soudain, une clameur s’éleva.

— Tenez, le voilà !

Un petit homme sortit de la clinique sous les huées des retardataires qui se pressaient contre la grille et pointaient vers lui leurs poings haineux. Avec indifférence, il monta au volant d’une Audi et le portail automatique s’ouvrit lentement. Tandis qu’il quittait le complexe hospitalier, les retardataires se mirent à tambouriner sur la carrosserie et à faire tanguer la voiture aux cris de « Chamoisi pourri ! Ton heure viendra ! ».

— C’est comme ça tous les jours, expliqua Cynthia Cromwell.

La voiture du docteur Chamoisi s’éloigna à toute allure, poursuivie par quelques téméraires. Éberluée, je les observai courser le véhicule sur une centaine de mètres jusqu’à se laisser distancer, comme ils l’étaient dans la vie en général.

— Nous avons monté une petite association, dit Cynthia en me tendant une carte. « Les retardataires de France ». On s’écoute et on se donne des conseils pour faire face à notre handicap, mais on a aussi un grand projet. Si ça vous dit, venez à notre réunion mardi prochain et on vous en dira plus.

À cet instant, Clémence déboula de la voiture en hurlant :

— Laura, je n’ai pas entendu le réveil ! Il est cinq heures dix !

— Il ne faut pas vous décourager, dit le chauve en posant une main réconfortante sur mon épaule.


Le mardi, je me rendis à la réunion de l’association des retardataires de France. Depuis que je savais que d’autres souffraient du même handicap que moi, je me sentais beaucoup moins seule et moins coupable. Il me tardait surtout d’en apprendre davantage sur ce docteur Chamoisi. Le rendez-vous était prévu à dix-neuf heures dans l’appartement du trésorier, mais tout le monde arriva à vingt-et-une heures. Après un tour de table sur les difficultés rencontrées par les uns et les autres durant la semaine (trains ratés, échéances de factures oubliées, conflits en tous genre avec les proches échaudés…), on me dévoila le projet fédérateur qui consistait à se débarrasser du docteur Chamoisi au moyen d’une bombe à retardement placée sous sa voiture. L’attentat était prévu le mardi suivant, tôt le matin. Une pochette contenant tous les extraits d’acte de naissance des retardataires serait accrochée à l’explosif. On espérait faire ainsi d’une pierre deux coups : se venger et libérer les adhérents du sortilège afin qu’ils puissent enfin reprendre une vie normale. Gérard, le président, se ferait passer pour le père d’un nouveau-né et s’introduirait dans le parking pour placer la bombe. Bien sûr, afin de limiter les victimes collatérales, le minuteur serait réglé de façon à ce qu’elle explose à l’extérieur du bâtiment, quand le docteur s’éloignerait de la clinique. J’éprouvais d’abord des réticences à m’associer à cette entreprise criminelle mais, songeant à Marco et aux existences que ce fumier d’obstétricien continuait de dérégler, je finis par me laisser convaincre et glissai finalement mon extrait d’acte de naissance dans la pile destinée à partir en fumée. En sortant de la réunion, j’appelai Marco et lui jurai que j’allais changer grâce à un traitement de choc. Je lui donnai rendez-vous le mardi suivant à huit heures et demie pour prendre le petit déjeuner dans un café situé non loin de la maternité. Si tout se passait comme prévu, je serais à l’heure.


Le jour j, alors qu’il faisait encore nuit, je retrouvai les membres de l’association devant la clinique. Gérard se tenait près du portail, un sac sur le dos et un bouquet de roses dans les bras pour être crédible dans le rôle du jeune papa. Après des embrassades et des encouragements, il respira un bon coup et s’engouffra d’un pas décidé dans la maternité. Un quart d’heure plus tard, il réapparut, rayonnant, le pouce dressé vers le ciel. Une vague d’enthousiasme s’empara du groupe. Tout exploserait dans vingt minutes pétantes. Nous attendîmes en faisant des allers et venues devant les grilles, telles des sentinelles. Les yeux étaient rivés sur les montres et la ronde infinie des grandes trotteuses. L’attente était insoutenable. Enfin, à sept heures cinquante-cinq, la voiture du docteur sortit du parking. Tranquillement, elle roula jusqu’au portail et je pus discerner le visage anguleux de l’obstétricien. Il conduisait avec des lunettes de soleil, sans doute pour ne pas croiser le regard de ceux dont il avait déréglé les vies.

— Plus qu’une minute ! annonça Cynthia.

La barrière se souleva et la voiture sortit de l’enceinte de l’hôpital. En cœur, nous nous mîmes à égrener les secondes, comme avant le passage à la nouvelle année.

— Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un…

Mais, au lieu de partir en fumée, la voiture poursuivit sa route sur l’avenue. Tout le monde était assommé. Le trésorier de l’association se mit à sangloter sur l’épaule de la secrétaire.

— Je vous avais bien dit que rien ne valait un bon revolver, s’énerva Cynthia.

Alors qu’ils s’écharpaient pour déterminer le meilleur mode opératoire pour la prochaine tentative, je songeais à Marco qui devait déjà m’attendre au café. Même si j’étais en retard, je décidai de me rendre au rendez-vous pour lui faire mes adieux. Je me mis à marcher sur les trottoirs encore déserts à cette heure-ci. J’imaginais Marco en train de rager en regardant sa montre, préparant les mots de la rupture, quand j’aperçus un attroupement avec des camions de pompiers et des voitures de police. La circulation était bloquée et une odeur de brûlé flottait dans l’atmosphère. Une fumée noirâtre s’élevait d’un véhicule carbonisé. D’un coup, je reconnus la voiture du docteur. La bombe avait explosé en retard ! Je me précipitai vers les lieux du drame.

— Il y a des morts ? demandai-je à un policier en priant pour que le docteur n’en ait pas réchappé.

— Le conducteur et un passant, répondit l’homme.

Un jeune type qui n’avait rien demandé à personne et a juste eu le tort d’être là au mauvais moment… À cet instant, mes yeux se posèrent sur une forme recouverte d’un drap blanc et je reconnus la chaussure en daim de Marco qui dépassait du tissu.

Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Natacha Nisic

mercredi 13 février 2019

L’interview de la semaine : Natacha Nisic

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.
Aujourd’hui Natacha Nisic



1- Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ? Bande de psychopathes !
J’entre dans leur tête ou eux dans la mienne ; si l’un de mes personnages meurt, il peut ainsi survivre. Plus sérieusement, lors des salons, je suis plutôt côté bar. Peut-être un signe.

2- Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Oh, rien de définitif en ce moment…

3- Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Arturo Bandini.

4- Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Devenir invisible pour ne plus me voir 😉

4 bis :Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Y en a toujours un qui traine, à commencer par soi-même, donc oui.


5- Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
La lecture et le rêve.


6- Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue
Pas toujours.


7- Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Le top ! Un grand roman anonyme.


8- Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Je n’aime pas le rose.


9- Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Le silence, une petite pièce fermée avec fenêtre, des cigarettes et une robe de chambre.


10- si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Bandini.


11- Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Je ne sais pas. Peut-être la Peau et les Os de Georges Hyvernaud.

Trophée anomym’us : Nouvelle 18 – L’intersection

dimanche 10 février 2019

Nouvelle 18 – L’intersection



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Les rayons éblouissants du soleil envahirent la chambre d’Angèle. Elle adorait être réveillée par les caresses de l’astre. Elle esquissa un sourire. La journée allait être agréable. Profitant de l’instant, elle demeura inerte quelques secondes.

Le réveil scandait fièrement 6 h 15. Elle haussa les épaules. « Allez, sors des draps », dit-elle à voix haute en guise d’encouragement. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, huma l’air encore frais du matin. Elle fit ensuite son lit. Une journée ne pouvait décemment pas être entamée si le lit n’était pas mis en ordre. Comme chaque jour à cette heure matinale elle eut une pensée nostalgique pour son époux. Elle ne s’habituerait jamais à ce grand lit. Cela faisait plus de cinq ans qu’il avait quitté ce monde. Elle survivait, depuis, grâce à la présence de Léonie, sa fille unique, et de Louis, son petit-fils.

Fredonnant un vieil air, Angèle descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée avant de s’exiler dans la cuisine. Elle ouvrit une fenêtre et salua sa voisine qui s’affairait déjà dans son jardin avant que la chaleur ne devienne accablante. Angèle se dirigea vers la cafetière, mais se ravisa. Pas de café, ce matin. Il faisait trop chaud. À la place, elle sortit une bouteille de sirop d’amandes du réfrigérateur. Elle versa un doigt du liquide visqueux et blanc dans un verre avant de l’arroser d’eau fraîche. En portant le verre à ses lèvres, Angèle roula les yeux de plaisir. Cela faisait du bien.

Elle se dirigea ensuite vers la salle de bains. Une douche tiède finirait de la réveiller pour la journée. Angèle s’arrêta face au miroir. L’image que lui renvoyait la glace était celle d’une femme mûre. Cheveux gris, poches sous les yeux, peau abîmée par le temps. L’expression d’une dame qui avait passé sa vie à se tuer au travail. L’image d’une personne qui avait toujours vécu simplement. Juste assez d’argent pour manger. Une épouse et une maman qui n’avait jamais hésité à sacrifier sa vie pour ceux qu’elle aimait.

Lorsqu’elle fut fin prête, elle quitta sa maison. Habitat simple, comme elle. Bâtiment fatigué par les années, comme elle. À quelques pas de là, vivait Léonie. Elles n’avaient pas pu s’éloigner l’une de l’autre ; aussi Angèle s’était-elle débrouillée pour lui dénicher une maison. Elle n’aimait pas tellement son gendre. Ce n’était pas grave, car ce dernier était souvent en voyage pour affaires. Angèle pouvait profiter un maximum de son enfant. En passant devant la porte grande ouverte de sa fille, Angèle annonça qu’elle allait chez le boulanger. « Tu as besoin de quelque chose, ma chérie ? » « Non, maman », hurla Léonie qui devait se trouver de l’autre côté de la maison. Elles avaient de la chance. La vie rurale ne forçait personne à se barricader comme sont obligés de le faire les citadins.

La boulangerie se trouvait au bas de la rue. Chemin faisant, Angèle salua un passant. Bien que ne connaissant pas tout le monde, les habitants avaient pour coutume de s’apostropher poliment lorsqu’ils se croisaient. À l’intersection Angèle sursauta avant de s’arrêter net. Un souffle glacial lui caressa la nuque. Elle se retourna vers la voix qu’elle venait d’entendre, prête à répliquer. Ses poils se hérissèrent lorsqu’elle s’aperçut que seule la brise lui avait emboîté le pas. Elle haussa les épaules. « Tu te fais vieille, ma belle », déplora-t-elle les lèvres mi-closes. Elle s’activa aussi rapidement que ses jambes le lui permettaient. Direction la bonne odeur de pain chaud qui lui chatouillait déjà les narines.

En sortant de la boulangerie, elle s’arrêta un bref instant au seuil de la porte. Elle huma l’air qui commençait à se réchauffer. Elle leva les yeux au ciel. Il était d’un bleu éblouissant. Toutes ses pensées les plus douces convergèrent vers son mari. Il lui manquait tellement. Mais elle savait que de là-haut, il continuait à veiller sur elle. Elle sourit alors qu’une larme coulait sur sa joue. Angèle posa un pied sur le trottoir, s’avançant vers le domicile de Léonie. Elle remontait la chaussée lorsque, soudain, elle s’arrêta exactement à l’endroit où son ouïe s’était jouée d’elle. Angèle ne pouvait se l’expliquer, mais cet événement l’avait perturbée. Elle se posta là quelques secondes, espérant que quelque chose se passerait. Rien. Elle reprit son ascension. Malgré son âge, elle parvenait encore à gravir l’inclinaison de la ruelle.

Quelques minutes plus tard, elle sirotait un verre de sirop d’amandes dans le jardin de sa fille. Décidément, elle adorait cette boisson. Rien n’était plus rafraîchissant. Elles échangèrent quelques mots, s’amusèrent de voir le petit Louis courir maladroitement derrière une mouche affolée par le colosse qui la pourchassait.

La journée s’annonçait comme toutes les autres. Rien ne laissait présager la moindre fausse note. Lorsque les verres furent vidés de leur contenu, Léonie proposa à sa mère de se rendre au centre-ville faire du lèche-vitrines. Angèle accepta avec enthousiasme. Elles adoraient passer du temps ensemble. Les villageois les avaient surnommées « Les indivis ». On ne voyait j’aimais l’une sans l’autre. Certains considéraient leur relation d’un mauvais œil. « Tout de même, c’est étrange, cette fille est mariée, mais passe tout son temps avec sa mère », pouvait-on entendre dans la région. Elles n’en avaient cure. L’époux de Léonie travaillait dans une autre région et ne revenait qu’une fois par mois.

Léonie mit son enfant dans le siège-auto. Il appréciait les balades en voiture. Il était de nature calme. Elle s’installa derrière le volant, boucla sa ceinture et enjoignit sa mère à faire de même. Angèle avait une fâcheuse tendance à oublier ce détail. Elle décocha un clin d’œil complice à sa fille. À lintersection Elle se figea. Ses mains devinrent moites, son teint exsangue.

— Maman ? Tout va bien ? Tu es toute pâle.

Silence.

Le ciel se couvrit soudainement d’épais nuages gris. L’orage prévu en fin de soirée se préparait lentement.

— Ouh-ouh, maman ?, l’interpella Léonie.

Angèle se retourna lentement vers sa fille en demandant si elle avait entendu. Entendre quoi, Léonie ne le saurait jamais. Angèle fixait déjà la route, son esprit absorbé par ses pensées. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. C’était la deuxième fois ce matin qu’elle entendait cette phrase. La sénilité l’avait épargnée jusqu’alors. Devenait-elle folle ? Quelqu’un tentait-il de communiquer avec elle ? Elle avait une croyance inconditionnelle en Dieu et le paranormal. Elle était persuadée que les défunts communiquaient parfois avec les vivants. C’était peut-être cela. Il fallait qu’elle tende l’oreille et entende. Mais à l’intersection de quoi, bon sang, se dit-elle. Creuse Son cœur se mit à cogner fort dans sa poitrine. Une goutte de sueur roula le long de sa nuque. Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet. Prostrée dans ses pensées, les mains crispées. Avant de quitter la voiture, Léonie s’était assurée qu’Angèle allait bien. Cette dernière accusa son âge et la fatigue qu’il engendrait.

La promenade en ville se déroula sans encombre. Angèle avait retrouvé ses esprits et se consacrait à sa fille et son petit-fils. Elle n’achetait que très rarement. Sa fille aussi. Elles n’étaient pas issues d’un milieu aisé. Seul le nécessaire méritait que l’on dépensât des sous. Elles devaient rester prudentes. Les temps étaient durs. Elles appliquaient donc à la lettre l’expression « faire du lèche-vitrines ». Deux ou trois heures s’écoulèrent entre un « léchage » et l’autre. Les deux femmes ne tardèrent pas à retourner au village. Dès treize heures, la douceur agréable du matin laisserait place à une chaleur accablante. Elles en avaient l’habitude. Elles rebroussèrent donc chemin.

Elles devaient encore déjeuner. Pas grand-chose. En cette saison, elles mangeaient léger. Sur la table de sa cuisine, Léonie déposa quelques crudités, un peu de charcuterie et du fromage. Faisant mine de consulter sa montre, Angèle annonça à sa fille qu’il était l’heure de la sieste. À son âge, on était comme les enfants : une sieste était essentielle à l’organisme.

Arrivée chez elle, Angèle fut surprise par l’air frais qui l’enveloppait. Il devait faire 30 degrés à l’extérieur, pourtant des frissons la secouèrent. Une moue interrogative déforma ses lèvres. Étrange sensation se dit-elle avant de se laisser enlacer par les bras que lui tendait son sofa. Un sourire retroussa ses lèvres ravinées par le temps. Le repos, un moment privilégié. Cela faisait du bien à son corps. C’était vital si elle voulait rester en bonne santé. Elle ferma les yeux pour glisser dans les méandres du sommeil. Remonta le plaid jusqu’au menton et se recroquevilla.

À l’intersection…

À peine avait-elle senti son corps s’alourdir que la même voix l’éloignait de Morphée. Une voix rocailleuse. Une voix qui la fit frémir. Les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets, elle se contenta de demander qui était là. Son cœur battait dans ses tempes. Sa respiration s’accéléra. Pour seule réponse, le silence. Angèle soupira. Elle se mit sur son côté droit et abaissa les paupières.

Creuse…

Prise d’un soubresaut, la vieille dame se mit en position assise. Elle scruta la pièce du regard. Ses yeux exprimaient la peur, désormais. « Qui est là, bon sang ? Quelle intersection ? Creuser quoi ? Parlez, je vous écoute. » Une fois encore, seul le silence, tenace, lui donna la réplique. Décidément, elle ne parviendrait pas à s’assoupir. Elle était bien trop intriguée par ce qui lui arrivait. Était-elle encore saine d’esprit ? Peut-être devrait-elle voir son médecin.

Compte treize pas…

Angèle fronça les sourcils et ploya la tête. C’était décidé, si cette voix continuait à l’accompagner, elle consulterait. Elle finit par se lever. Se changer les idées. Elle saisit le livret de mots croisés sur la table. Penser à autre chose. Durant le reste de l’après-midi, elle ne fut dérangée par aucune interférence auditive.

Le soleil tirait déjà sa révérence en ce début de soirée. Angèle avait passé une journée plutôt calme, finalement. La voix n’était plus qu’un vieux souvenir. Elle quitta son sofa, saisit le téléphone et composa le numéro de sa fille. Petit rituel quotidien.

Une douche et une préparation culinaire plus tard, Angèle et sa fille étaient attablées. À plusieurs reprises, elle avait tenté d’entretenir Léonie de son problème. À l’accoutumée, elles se disaient tout. Angèle n’avait jamais hésité à se confier à son enfant. Elle sentit néanmoins la confusion l’envahir. Elle ne parvenait pas à se laisser aller aux confidences. Cela attendrait un autre moment. Elle préféra exprimer sa joie de voir son petit-fils si alerte. Elle le trouvait si beau. Il ressemblait tellement à Léonie au même âge. Bien que tout le monde affirmât qu’il était le portrait de son père. « Oh ! On dirait la miniature de ton époux » s’exclamaient leurs connaissances. Bien entendu, Angèle réprimait son envie de réagir.

Le repas englouti, Angèle, installée sur le bord du lit, racontait une histoire à Louis tandis que Léonie débarrassait la table. Au bout de la deuxième page, les paupières de l’enfant devinrent lourdes. Il pénétrait lentement dans le monde enchanté des rêves. À cet âge, ils étaient peuplés d’anges. Ce n’est que vers cinq ou six ans que les monstres viennent gâcher la fête céleste. Mère et fille achevèrent la soirée, lovées dans un fauteuil, livre à la main. Elles ne se quittèrent qu’à 23 heures. Chacune chez elle, les deux femmes se mirent au lit. Angèle savourait ces moments. Ils étaient si précieux. Rien dans la vie ne comptait plus que sa fille et son petit-fils, rien. Elle aurait fait n’importe quoi pour eux.

Il faisait chaleur oppressante. Son matelas était tout humide. Dehors, une chape anthracite avait couvert le ciel. L’orage n’allait pas tarder à arroser le village. Le tonnerre grondait déjà au loin. Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Un bruit insistant. Un bruit sinistre. Les sons ressemblaient à des percussions funéraires. Angèle se mit à trembler. « Que se passe-t-il, mon Dieu ? », lâcha-t-elle.

Creuse

Angèle se crispa. Les lieux étaient baignés dans une pénombre troublante. Angoissante. Menaçante. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Elle ne bougea pas. Sur le qui-vive, elle semblait attendre la suite. Le regard rivé sur le plafond, elle patientait. Rien. Elle n’entendait que son pouls battre dans ses tempes. Soudain, la sirène d’une ambulance déchira la quiétude nocturne. Un frisson lui parcourut l’échine. Un jour, l’ambulance s’arrêterait devant sa porte.

À l’intersection des chemins…

Elle tourna la tête à gauche, à droite.

Personne.

Elle tendit l’oreille pour mieux entendre.

Silence.

Un rire nerveux s’empara d’elle.

Alors que son corps s’agitait sous les secousses hilares :

Entre la première et la quatrième rangée

Elle s’arrêta net. Angèle n’avait plus envie de rire. Elle voulait comprendre. Elle somma l’invisible d’expliciter ses propos.

Compte treize pas…

« Treize pas ? La quatrième rangée ? Mais de quoi, Diable ! Que voulez-vous de moi ? » hurla-t-elle dans le vide.

Entre la première et la quatrième rangée de tombeaux…

L’orage laissa éclater toute sa fureur. Des trombes d’eau s’échappaient du ciel opaque. Le sang de la vieille dame se coagula dans ses veines. Sa respiration s’accéléra. Son cœur se comprima. Malgré les trente degrés qui asphyxiaient sa chambre, elle grelottait. « Des rangées de tombeaux ? Mon Dieu ! » pensa-t-elle.

Soudain, elle fut éblouie par une lumière blanche. Lorsqu’elle regarda du côté de la garde-robe, son corps tout entier se sclérosa. Une silhouette diaphane flottait dans l’air. « Que voulez-vous ? », prononça-t-elle avec difficulté.

À l’intersection des chemins… Entre la première et la quatrième rangée… Creuse… À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît… Un trésor t’attend. En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille… Riche, tu deviendras…

Angèle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de poser sa question. L’entité s’était déjà évaporée. « À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît ? C’est demain à minuit ! Un trésor ? Ce serait tellement bien. Je pourrais enrichir ma fille ! Je ne parviendrai jamais à aller au cimetière seule, à cette heure-là. » Elle ne se rendit pas compte qu’elle monologuait. Elle demeura dubitative un long moment avant de décréter qu’elle irait à cette fameuse intersection. Léonie et elle avaient besoin de ce trésor. Elles avaient toutes les deux tant manqué d’argent.

Le lendemain, comme chaque jour, elle rendit visite à Léonie. Elles passèrent la journée à bavarder dans le jardin. Angèle tut l’épisode ésotérique qu’elle avait vécu la veille. Elle ne raconterait tout à sa fille qu’après avoir suivi les instructions de l’entité. Avant de quitter la maison de Léonie, elle fit un discret détour par sa chambre. Là, elle saisit la nuisette qui traînait sur le lit et sortit à pas de loup.

Il fut rapidement 23 heures. Morte de fatigue, Angèle luttait. Surtout, ne pas dormir.

23 h 30. Elle se prépara, mit la nuisette de sa fille ainsi qu’une pelle à main dans son sac et prit le chemin du cimetière. La soirée était anormalement fraîche pour la saison. Une atmosphère oppressante régnait dans les rues désertes. L’angoisse lui enserrait la gorge à mesure que ses pas s’approchaient de la nécropole. Un regard sur sa montre-bracelet lui indiqua qu’elle devait accélérer la cadence.

Malgré ses jambes usées par le temps, elle parvint à l’entrée à temps. Arrivée à destination, Angèle leva les yeux vers l’énorme portail de fer noir. Impressionnant. Effrayant presque. Lorsqu’elle le poussa, les gonds grincèrent tel le hurlement d’un chacal. Sursaut. Mains moites. Palpitations. Il fallait encore qu’elle trouvât l’endroit exact. Se remémorant les indications de la veille, elle avançait. Reculait. Comptait. Elle fut elle-même étonnée par son sang-froid.

Quand elle estima être au bon endroit, sa montre affichait 23 h 55. Angèle s’agenouilla sur le sol humide. Au-dessus d’elle, les nuages s’étaient entassés. Il ne pleuvait pas, mais des éclairs illuminaient la scène par intermittence. Angèle posa son sac à même le sol, sortit sa pelle et se mit à creuser à minuit précis. Elle n’eut pas besoin de fouiller profondément. Une boîte apparut rapidement. « Mon Dieu, merci ! » souffla-t-elle en posant la boîte à côté de son sac. Du revers d’une main, elle essuya les gouttelettes de sueur sur son front.

La nuisette…

Angèle saisit la nuisette qu’elle avait subtilisée à sa fille, l’introduisit dans le trou qu’elle avait creusé et le referma. Hilare, elle ouvrit finalement la boîte. Elle bondit de joie en apercevant ce qu’elle contenait. Des pierreries, des pièces d’or, de vieux billets. « Oh ! Merci ! », dit-elle à l’attention du vide. Des larmes de joie lui ravinèrent le visage. Elle quitta les lieux, non sans faire un détour par la tombe de l’amour de sa vie. Elle ne s’attarda pas. Il se faisait tard et cet endroit lui filait la chair de poule. Impatiente d’annoncer l’incroyable nouvelle à sa fille, elle rebroussa chemin aussi vite que son âge le permît. Avec ce que contenait cette boîte, elles allaient enfin mener la grande vie.

Arrivée chez elle, elle décrocha le téléphone et composa le numéro de sa fille. Il était une heure et quart du matin. Ce n’était pas grave, cette nouvelle ne pouvait pas attendre ! Au bout de dix sonneries, elle raccrocha. Léonie devait dormir à poings fermés à cette heure de la nuit. Déçue de devoir attendre le lendemain, Angèle alla se coucher.

Le jour suivant, elle se leva très tôt. En ouvrant la fenêtre de la cuisine, une chaleur moite s’engouffra dans la pièce. Le ciel n’avait pas dit son dernier mot. Les nuages gris laissait présager une journée maussade. Elle dressait la table pour le petit-déjeuner lorsqu’une voisine frappa à sa porte. Angèle saisit la boîte qui était sur la table et la dissimula dans le frigo tout en hurlant : « J’arrive ! » et alla ouvrir la porte.
— Bonjour, dit-elle d’un ton enjoué.

— Dis, que se passe-t-il chez ta fille ?

— Que veux-tu dire ?

— Le petit Louis n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit. J’ai frappé à la porte, mais ça ne répond pas.

— Bizarre… J’ai les clefs, j’y vais tout de suite.

La voisine tourna les talons et continua son chemin. L’inquiétude s’empara d’Angèle. Ce comportement ne ressemblait pas à son petit-fils. Il était tellement facile à vivre. Il était peut-être malade. Elle se dirigea vers la console qui trônait dans le vestibule, empoigna le trousseau de clefs qu’elle y avait déposé la veille. Elle quitta la maison et se dirigea vers celle de sa fille. Elle avait une sensation étrange. Une oppression inexplicable. Son corps tremblait comme s’il voulait l’avertir d’un malheur. « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit », pria-t-elle.

Une fois devant la porte, elle introduisit fébrilement la clef dans la serrure et entra. Un éclair déchira le ciel. Angèle sursauta. La pluie dégoulinait déjà sur les façades. L’averse était violente. Une bourrasque emporta les feuilles mortes dans une danse macabre. Personne ne répondit à ses appels. Ni Léonie, ni Louis. « Ils doivent être dans la salle de bains », dit-elle à voix haute. Les larmes que versait le ciel martelaient les vitres des fenêtres. Angèle gravit lentement les escaliers menant à l’étage. Personne dans la salle de bains. Le silence qui régnait lui sembla soudain menaçant. Sa poitrine se comprima. Ses mains se crispèrent. Sa respiration s’accéléra. Vacillante, Angèle se dirigea alors vers la chambre de Louis, ouvrit la porte et fut soulagée du sourire qu’il lui décocha. « Où est maman ? » questionna-t-elle. Le petit garçon haussa les épaules. « Reste là, mon petit. Grand-mère arrive. ».

Elle quitta la petite chambre. L’oxygène commençait à lui manquer. Sa tête devint lourde. Tout se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer. « Reprends-toi ! », s’encouragea-t-elle. Pas de crise d’angoisse maintenant. « Reste calme. »

Ses pas la menèrent mollement dans la chambre de Léonie. Celle-ci tournait le dos à sa mère. « Bonjour » dit Angèle d’une voix fluette. « Réveille-toi, ma chérie. » Aucune réaction. Angèle fit le tour du lit pour lui faire face. Lorsqu’elle découvrit le visage de Léonie, elle mit une main sur la bouche. La mine de Léonie était lactescente et sans vie. Angèle secoua le corps déjà froid de toutes ses forces. Rien n’y fit. Elle s’écroula. Les larmes se mirent à couler. Sa détresse était plus profonde que tous les océans de la Terre.

À l’intersection des chemins… En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille…

À ce moment précis, elle comprit : elle avait échangé la richesse contre la vie de sa propre fille.

Son sang se glaça instantanément lorsqu’un rire venu d’outre-tombe fit vibrer la pièce de sa malveillance. 

Trophé anonym’us, L’interview de la semaine : Tom Noti

mercredi 6 février 2019

L’interview de la semaine : Tom Noti

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Tom Noti

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Personnellement, les personnages de mes romans sont des types plutôt taciturnes, mélancoliques, parfois amnésiques, souvent malheureux, ils plaquent leur famille, ne veulent pas d’enfants voire détestent les gosses, ils fuient leurs amis et s’entourent de solitude, ils se cherchent beaucoup. L’un de mes personnages est aussi une femme… bref, tout ça pour dire que ma famille supporterait moyen l’idée que j’endosse ces rôles-là…

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ma réponse est d’abord que Douglas Adams était trop intelligent pour être heureux et cherchait sans doute beaucoup trop pour pouvoir trouver. Je le préfère dans sa collaboration aux délires des Monty Pithon et je conserve leur folie commune comme réponse définitive aux interrogations sur le sens de la vie.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Le premier qui me vient à l’esprit est Henry Wilt (des romans de Tom Sharpe) qui me fait tellement rire mais qui m’angoisse aussi tellement qu’une soirée avec lui me suffirait, je pense.

Sinon, les révoltés que j’aurais aimé apaiser le temps d’un verre : Antigone, Tom Joad (Les raisins de la colère de Steinbeck) et l’incommensurable Arturo Bandini (des romans de John Fante) quoique, à bien y réfléchir, j’aurais aussi pu passer plusieurs soirées avec ce dernier.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Voler ! Pour voler…

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Très sincèrement, non. Je (ou on) m’enfermerais (t) et je me raconterais des histoires dans ma tête pour moi tout seul. Elles seraient parfaites, sans fautes, sans relectures, sans corrections, sans tout ce temps nécessaire pour rendre « lisibles » les histoires écrites. Ainsi, je pourrais m’en raconter 10 fois plus et surtout, je les trouverais à chaque fois géniales !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Il me semble avoir toujours écrit, au moins dans ma tête…

Mais l’élément déclencheur est chez moi, mon 5e élément à moi, c’est-à-dire mon dernier garçon. Un jour, il m’a demandé si le métier que j’exerçais était mon grand rêve d’enfant. J’ai dû lui avouer que non, que c’était écrire mon grand rêve ! Et là, il m’a répondu : « Tu nous dit qu’il faut suivre ses grands rêves et toi, tu ne l’as pas fait ! Alors pourquoi tu ne le fais pas ? Tu n’es pas encore trop vieux ! » Mon premier manuscrit a été édité quelques mois plus tard.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui, je crois davantage à l’encre de tes blessures que l’encre de tes yeux, même si…

Question bien pourrie au demeurant…

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oh oui ! Comme les paquets de cigarettes neutres ! Ce serait génial ! Franchement, plus de souci d’égo, de pseudo, d’image, de patronyme bankable ou pas… Juste les mots et les lecteurs choisissent sans interférences. Oui, oui, bonne idée ! J’adhère immédiatement.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Je ne suis pas un auteur de roman noir. J’aimerais bien mais je tire toujours davantage vers le gris… Je suis très fan des auteurs du noir, très admiratif, j’en lis beaucoup. (Si je commence à en citer ici, je vais me faire des ennemis.) Quand au monde pas si rose que voulez-vous que je vous dise ? On s’en sort comme on peut… Perso, même si je suis pessimiste par nature, je reste optimiste par raison (Philippe Noiret)

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le matin très tôt, chez moi, quand tout le monde dort, avec vue sur les montagnes et un café ou alors la fin de journée sur la terrasse d’un bar rempli de siciliens bruyants avec vue sur la mer.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Cornélien ! Mais celui qui me vient d’emblée c’est Rob, le disquaire de High Fidelity de Nick Hornby. Ce type soulève une montagne existentielle chez moi en passant ses journées à élaborer la liste des 10 plus grands albums de musique rock de tous les temps. Si quelqu’un me pose cette question, je crois que je perds complètement pied (sachant que depuis que j’ai lu ce livre, il y a 20 ans environ, il n’y a pas un jour où, en écoutant une chanson, je ne me la question.) Obsessionnel. Donc, oui, je pourrais passer des soirées avec Rob et des semaines de vacances aussi !

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je dirais grosso modo que mon taux de rebus (et parfois ce sont les éditeurs qui sont rebutés) est de 40%…

Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une œuvre ce serait celle de RJ Ellory et notamment Mauvaise étoile avec les errements des deux protagonistes car il m’a fallu une carte des US pour suivre leurs chemins parallèles puis moins… Et aussi Vendetta du même auteur car je suis dingue de la structure complexe qu’il a utilisée.