Trophée Anonym’us : Nouvelle 15 – La belle Otero

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 14 janvier 2018

Nouvelle 15 – La belle Otero

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La belle Otero

 — Messieurs, faites vos jeux !
La tension est à son comble dans le grand Salon Privé. Sous les dorures illuminées par le cristal des lustres, les joueurs se toisent à coups de crispations mandibulaires en balançant leurs plaques sur le tapis, au hasard, comme s’ils semaient du blé.
— Les jeux sont faits ?
De deux doigts, le croupier monégasque bloque le cylindre de la roulette, le relance et jette la bille en sens inverse. Au dernier moment, Mickael place tous ses jetons sur le sept. Un silence torride plombe la table, tous observent le champion.
— Rien ne va plus !
La bille choisit son encoche. Sept !
— Rouge, impair et manque. Plein pour vous, monsieur !
Pour la cinquième fois, Mickael gagne. Un frémissement stupéfait s’élève au sein du public. Putain de baraka ! Les mises perdantes ratissées, le croupier-payeur règle son gain au vainqueur, un magot assez rondelet pour s’offrir à gogo plusieurs parties de son jeu favori, le Poker Texas Hold’em no-limit.
Parmi les curieux agglutinés sur les accoudoirs disposés autour de la table – diams et nœuds pap de rigueur –, moi. Mon Graal à portée de main. Au bout de plusieurs années de traque, je tiens enfin ce salaud. T’es fini, connard. Mon sang bouillonne, la rage m’étouffe, mais je contrôle. Pas le moment de faiblir.
Allez, Mickael, quelques coups de Hold’em avant de quitter le casino !
Le gagneur ne m’a pas repéré. Je le précède au Salon Europe et m’installe à la table du No-limit. Il arrive. Six places, une seule de libre : la sienne. Pile en face de moi. Malgré sa trompeuse décontraction, l’excitation lui crève déjà la couenne, la fièvre s’insinue profond dans ses tripes, je connais. À son tour, il allonge sa blinde. Une croupière brune, bien moulée, parcourt le tapis du regard, s’assure que le jeu peut commencer et donne. Deux cartes chacun distribuées en deux tours horaires.
Je détourne les yeux de son cul, les plante sur Mickael et me racle la gorge avec une discrète insistance. Indifférent aux grâces de la brunette, le flambeur lève la tête, me dévisage. Il ôte ses Ray-Ban et accommode. Sa pupille s’agrandit et se bloque sur mon sourire à peine ébauché néanmoins nocif. Je l’observe, tous mes sens braqués sur ses réactions. Il tente de cacher son trouble, mais j’entends sa respiration s’accélérer, s’enrayer. Je jouis de sa stupeur. Impassible en dépit des gouttes perlant sur son front, il chausse ses lunettes noires, soulève un coin de carte. Les jointures de ses doigts se raidissent sur son jeu, une sale contracture lui vrille la bouche. Il doute encore, me jette des coups d’œil à la dérobée. J’esquisse un geste dans sa direction, comme une menace masquée, il tressaille et se fige.
Nous y sommes, Mickael m’a reconnu. Disons plus justement que mes traits lui rappellent une tête qu’il aurait préféré oublier. Je gratte les poils de ma barbe en les faisant crisser et me tapote un ongle sur la canine, il détourne le regard.
Les éclats opalescents reflétés par les colonnes d’onyx accentuent la pâleur des visages tendus à l’extrême. Nouvelle distribution. Les cinq cartes visibles du tableau s’étalent sur le tapis parmi lesquelles le flop, le turn et le river.
Je joue froidement, relance, mes yeux enfoncés comme des pics à glace dans les carreaux de Mickael. Il peine à dominer sa confusion mais gagne à chaque coup. Haut la main et couilles en berne. T’es pro ou t’es pas pro, putain de tafiole ? Contrôle-toi, nom de Dieu ! Avec le pactole amassé précédemment à la roulette, il n’a pas de limite, ses blindes non plus. J’avais prévu. Qu’il profite de cette ultime volupté avant la mise à mort.
Trois joueurs se sont déjà couchés. Les piles de jetons bicolores du pot s’élèvent, mais plus Mickael tond ses adversaires, plus il se tétanise. Une moiteur morbide suinte par tous ses pores. Je me repais de son vertige. Ni lui ni moi n’en doutons, l’issue des réjouissances sera définitive.
— Las Vegas, novembre 2014.
J’ai à peine susurré les mots. Même retenus au bord de mes lèvres, Mickael les aurait entendus. Il ne parvient plus à réprimer le tremblement de ses mains.
Aucune réaction de la part des autres participants, à fond dans leur jeu, hermétiques à la tragédie qui se déroule sous leurs yeux. Lorsque l’un d’entre eux lève brusquement le coude et ajuste son nœud pap, Mickael sursaute comme si l’homme avait dégainé.
Les parties se poursuivent dans une tension haineuse. Des six joueurs présents autour de la table, le quatrième se couche aussi, rincé. Ne reste plus que nous deux. Les mises plafonnent au maximum. Mickael a une main fabuleuse. Fabuleuse !
Dernier acte. Heads-up, le tête-à-tête fatidique. La croupière brûle une carte puis distribue. Regards en rafales de Kalach, relances agressives, survoltage des cortex au bord de la dislocation à force d’évaluer les probabilités, suées carburées de part et d’autre, bluff, anti-bluff, contre-bluff. Et me voilà.
Entre le tableau visible et l’ultime donne, je tire un full. Coup de cul inouï. Finita la Commedia ! Némésis la vengeresse veille sur moi. Mickael, t’es mort ! Je mise mon tapis en défiant mon adversaire d’un œil torve. Pendant quelques microsecondes, un flottement plane. Et sans même vérifier sa main, comme un automate halluciné, Mickael suit. Mon sourire venimeux lui explose l’intérieur, mais il s’accroche, le rat. Il sait pourtant qu’il ne sortira pas vivant du casino. L’affaire est terminée pour lui.
C’est l’abattage des cartes, la curée. Une meute de loups chimériques se rue avec furie sur la proie, lui arrache les chairs, dévore son cœur. Exsangue, Mickael se lève, chancelle, manque de tomber, se rassoit. Et me laisse un tapis royal.
La croupière me colle son décolleté gélatineux sous le nez et pousse le tas de jetons devant moi. Tiens ! une affriolante perspective, cette brunette, elle absorbera mon trop-plein d’effervescence. Le torrent d’adrénaline affluant dans mes veines à la pensée d’enfoncer mon coutelas dans les entrailles de Mickael se gonfle à l’idée d’enfourcher une croupe dodue. Putain de stimulation !
Je respire un grand coup le temps que le perdant réalise son désastre, et vise les fresques peintes sur les murs lambrissés du Salon. Mon regard croise celui de la belle Otero, prisonnière de son lourd cadre doré. Au cours d’une nuit de la Belle Époque, la luxueuse gitane a laissé un million de francs-or sur le tapis. En ses jours de gloire, la courtisane séductrice de rois, d’aristocrates et de ministres avait été surnommée la sirène des suicides tant elle a brisé de cœurs.
Et toi, Mickael ? Mickael le gagneur, Mickael le magicien, combien d’hommes as-tu démolis, poussés au désespoir ? À la mort.
Le bouffon a perdu. Livide, il quitte la table d’une démarche incertaine tandis que je griffonne un billet et le glisse entre les seins de la croupière. Elle n’a d’yeux que pour les joyaux empilés sur le tapis. Bientôt, elle les aura dans la bouche si elle est sage. Avec le reste.
— À tout à l’heure.
La mallette sous mon coude, prodigieux trophée plein de jetons et de plaques, je me dirige vers les caisses pour échanger le plastique contre du sonnant et trébuchant, puis rejoins Mickael au bar du Salon Privé.
Déjà trois verres vides devant lui. Effondré sur un tabouret, il ne comprend pas quelle folie l’a pris de suivre avec une main aussi chiche. Même avec le couteau sous la gorge, on ne mise pas sa fortune avec un dix de trèfle et une dame de carreau au premier tour. Ce joueur, le portrait quasi conforme du Neuville de Las Vegas, l’a démonté, lui a ruiné son légendaire self-control, l’a massacré.
Mickael lève une mine accablée vers l’Italien qui le gratifie d’un sourire bienveillant, il compatit. En service au casino depuis plusieurs années, le barman a côtoyé toute sorte de perdants et se doute bien que celui qui commande sec trois shots de vodka n’a pas dû être chanceux.
— Remettez la même chose à monsieur, c’est pour moi.
Mickael se retourne, il m’attendait. Le garçon fredonne.
— Et pour vous, gentille Signore ?
— Champagne. Ce que vous avez de plus cher. Avec deux coupes.
Les yeux du serveur pétillent. Il fait un signe discret au manager qui galope vers nous, un linge blanc au bras.
— Un Perrier-Jouët cuvée Belle Époque ou un Dom Pérignon millésimé ?
— Les deux.
Comparé aux gigantesques salles du Casino, le bar privé reste intime mais à la hauteur du décorum ambiant, dorures d’un kitsch à gerber illuminées par un monstrueux lustre à pampilles : tout Monaco ! Les barmen tchatchent, la langue italienne chante joyeusement, un bouchon saute et les coupes se remplissent.
Durant la partie, la tension de Mickael était au maximum, ses réactions à fleur de nerf et la dévastation provoquée par ma présence, palpable. Jusqu’à sa perte de contrôle au moment de suivre mon tapis. Mais avec les bulles, la bête reprend du poil, retrouve un semblant de vaillance. Je laisse le condamné souffler, j’ai tout mon temps.
— Qu’est-ce qu’on fête ?
Vas-y, fanfaronne, mon pote, profite donc encore un peu !
Je ne réponds pas, me contente de lui jeter un regard de mort, et entrouvre ma veste de smoking, découvrant le manche d’un cran d’arrêt d’un côté, un Beretta M20 de l’autre. En bon visiteur inoffensif, j’avais veillé à introduire discrètement les armes dans le casino avant de franchir les barrières de sécurité.
— Ton complice, au Hold’em ?
Mickael arrondit sa bouche, ses yeux, grimace un ébahissement outragé. Se raccroche à la vie. J’avale deux coupes cul sec et lui flanque une torgnole. Les serveurs déguerpissent vers le fond du bar.
— Pas de ce jeu-là avec moi, mon pote. Tes tours de passe-passe : ENOUGH !
— Vous êtes fou.
Il pousse des cris de porc avec l’espoir d’attirer l’attention du personnel, je lui allonge un poing mauvais en pleine gueule. En attendant mieux. Putain, je me retiens de lui défoncer sa face de bellâtre gominé, de lui balancer une volée de semelles cloutées dans les orbites.
Panique à bord, côté limonade. Quand le manager commence à pianoter sur son portable, je dégaine mon Beretta et d’un signe radical lui intime l’ordre de poser son téléphone sur le comptoir, son copain pareil. Les gars s’exécutent sans faire de simagrée, ils ont capté. Ne bougeront plus. Je me remplis le gosier d’une goulée de champagne, attrape Mickael par le col et lui pulvérise le liquide poisseux dans la tronche.
— Max Sviridov, Radu Stevo, Phil Bronson… Julian Neuville. Tous se sont tiré une balle à cause de tes arnaques. Ruinés à coup de piperies.
Mickael se tient la mâchoire d’une main, de l’autre se protège. J’ai un peu forcé sur l’impact, tout à l’heure. Un couard juste bon à truquer, pas foutu de riposter, je m’en doutais. Le fraudeur sait que je le traque depuis la mort de Julian, mon cadet né trois minutes après moi. Des années que l’imposteur se défile, me nargue, me fourvoie, mystifie le monde du poker par ses métamorphoses. Le roi de l’esquive. Aujourd’hui, Mickael a endossé un habit de zingaro : moustaches brunes à la Zappa, panama, costard de lin crème, froissé juste comme il faut. Un nouvel avatar du blond fadasse de Vegas, du clown outrancier d’Atlantic City. Malgré les plaintes et les enquêtes sur ses coups tordus, l’insaisissable tricheur ne s’est jamais fait prendre. Il analyse les lieux avec minutie et ajuste ses stratégies en fonction des caméras dont il a repéré les emplacements dans les casinos internationaux. Le Flamingo de Vegas et bien d’autres, Macao, Lisbonne… Partout, le monde du poker est à sa botte.
— T’as les jetons, là, et pas les bicolores ! Tu fais moins l’fiérot, hein !
Je culbute son tabouret d’un pied rageur, il s’affale. Planqués derrière la porte, les serveurs n’en perdent pas une. Je souris et leur fais un petit coucou. Ils disparaissent aussi sec et se replient dans la réserve. Le magouilleur ose un rétablissement, je lui écrase le nez avec ma Weston.
Je connais à fond le modus operandi de Mickael au Hold’em : cibler un croupier, le travailler au corps, creuser ses failles – surtout financières –, lui faire miroiter le pactole et lui proposer le coup. Les employés du casino passent leur vie à fréquenter les fortunes planétaires, à brasser des sommes colossales alors qu’ils peinent à rembourser leurs mensualités. Malgré leur fiabilité quasi absolue, certains se laissent allécher. Suffit de débusquer le rapace et de le dresser.
Il tente de dégager sa tête prête à imploser.
— Arrêtez !
Je m’assois sur le tabouret, lui écrase la pomme d’Adam avec la pointe de ma pompe, l’enfonce jusqu’à la glotte. Il bat des pieds, des mains, suffoque.
Bien avant chaque tournoi, Mickael forme son partenaire de prédilection, avec une inclination particulière pour les référents des grands parcours, puis il élabore avec ce complice opportun un code gestuel infaillible permettant la lecture des jeux adverses. Un nouveau scénario à chaque acte. Une tâche laborieuse impliquant un investissement à la mesure, mais dont les bénéfices peuvent s’élever à plusieurs millions de dollars. En combinant ses talents de pipeur illusionniste entraîné aux plus subtiles manipulations, son génie au ciblage de secteur à la roulette – une pratique indétectable à la vidéo –, ses connivences avec la croupe et son art consommé du bluff, Mickael est devenu l’un des joueurs les plus riches du monde. Il possède des propriétés à Hawaï, une île privée à la Barbade, un penthouse à Dubaï. Malgré tout, il demeure aussi discret que transparent.
Je l’attrape par les cheveux, son postiche poisseux me reste dans la main. Connard ! Je dégaine mon cran d’arrêt, le plaque sur sa gorge, lui entaille la peau du cou. Une giclée rouge vermine pisse sur son col. Il chouine.
— Ton complice ?
Il ne se fait plus prier, il donne.
— La croupière.
— Bougresse ! Ça tombe à pic, j’avais justement l’intention de m’occuper de ses fesses. Elle va déguster. Et pour la roulette ?
— Ma science et mes doigts de fée.
Il s’enhardit à ironiser, le morbac. Baffe dans la gueule. Sa tête heurte violemment le bois du zinc. Je le rejette à terre, lui broie la joue de mon pied comme si j’écrasais une vieille merde. J’appelle le manager qui sort de la réserve et s’approche à reculons en gardant une distance respectable avec moi. Je lui propose un deal : une demi-heure, seul avec mon « ami ». Cinq mille euros, pas de question. Le barman hésite. Non, il ne perdra pas son job. Sous la menace d’une arme, j’aurai confisqué leur portable, à lui et à son collègue, et les aurai enfermés dans la remise.
— Allez, sept mille et on n’en parle plus.
Il me tend un trousseau de clés et détale.
— Et pas d’embrouille, hein ! On reste tranquille dans son coin.
Je cours verrouiller les portes, celle de l’entrée et l’autre.
À nous deux, Mickael.
Je passe derrière le bar, décroche une bouteille de vodka et la verse sur le saligaud en ricanant. Ses braillements de putois m’agacent les tympans, j’enfonce profond le goulot dans sa bouche, et lui prodigue un va-et-vient libidineux avec l’objet. Il roule des yeux, bave, avale l’Absolut. Je remplis ma coupe de champagne, la déguste en prenant mon temps et l’éclate violemment sur le sol.
— Bon. Assez joué. Finissons-en.
Ma vengeance au bord de son assouvissement me congestionne tout entier, je fais durer l’euphorie avec la pointe de mon coutelas, et y vais de quelques balafres à droite, à gauche. Mickael jette un œil misérable vers la porte de service désespérément close. La veste de son costume n’est plus qu’une chiffe sanguinolente, sa tête, une bichromie rouge violet. Je sors mon Beretta de son holster et visse le silencieux. Il chiale, se contorsionne, tente une échappée. Coup de latte dans le tibia, là où ça fait mal. J’arme la chambre du calibre, fais tomber le cran de sécurité, et le glisse dans ma ceinture. Ne reste plus qu’à achever ce chien avant de m’éclipser du casino, ni vu ni connu.
Je ricane et l’attrape par le col.
— Arme de poing ou blanche ? Je te laisse le choix, vois-tu.
Le temps que je lui taquine la trachée avec mon coutelas, ce con de Mickael, avec l’énergie du désespoir, s’enhardit à se relever en me fixant. Tu ne doutes de rien, pauvre pitre. Soudain, d’un geste prompt il allonge le bras, arrache le Beretta et le décharge dans mes tripes. Sans un regard, sans une hésitation. Putain, merde ! Le bide explosé, je vacille, m’écroule ; un geyser rouge où se mêlent chairs et viscères se répand sur le sol. Salaud ! Je plaque mes paumes sur la plaie béante, je vais crever. Lentement.
Dans mon dernier souffle, entre mes paupières mi-closes, je vois le perfide, la mallette de fric à la main, son chapeau de zingaro enfoncé jusqu’au nez et sur le dos ma veste de smoking que j’avais posée sur un tabouret. Il fouille dans la poche, trouve la clé et sort.
Mickael traverse la grande salle, lève les yeux vers le portrait de la belle Otero et la gratifie d’une discrète révérence.

Trophée Anonym’us : Interview James Osmont

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jeudi 11 janvier 2018

Un auteur sur la terrasse : James Osmont

James Osmont

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ? 

Bonjour, quand même ! On n’est pas des bêtes ! Bon, oui, le manuscrit, l’éditeur, les espoirs pleins les yeux mirant chaque page qui sort de la photocopieuse, avec au final un ticket de caisse d’une tonne, mais qui ne pèse pas encore aussi lourd que toute l’ambition que tu y as mis… Jusqu’au drame. Le silence. Plus que le refus, même non motivé (ou bien par une lettre standardisée) ; le foutu silence. Mais c’est une histoire que tout le monde a vécu, miracles mis à part. D’une confondante banalité, même, cette histoire !

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ? 
Ça vaut ce que ça vaut, et sans prétention aucune ; mais il est clair que j’apporte beaucoup de soin au style et à la « petite musique des mots », au rythme etc… Sur le fond, mon leitmotiv était de livrer une copie réaliste et crédible cliniquement, loin de certaines caricatures pseudo-psychiatriques que l’on rencontre dans beaucoup de « romans de genre »

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ? 

J’aurais voulu dire « avec », par confort. Mais en réalité c’est « sans », ça m’épuise, ça prend la place de tout le reste, sommeil compris, ça m »est sans doute nécessaire pour rendre un copie forte et urgente… Pour le moment du moins, je ne sais pas faire autrement. Tant que cela est synonyme de spontanéité et objet d’un fort sentiment d’accomplissement artistique, ça continuera comme ça.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ? 

Procrastiner. Même quand j’ai quatre heures devant moi, le temps de me mettre dans un certain état, me laisser traverser par les idées qui viennent, s’imposent parfois, à la naissance d’un fil à tirer ; je sais que je n’écrirai de manière vraiment productive que dans la dernière heure… Ça, plus la musique et le café, évidemment.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ? 

Le vertige d’un roman, parce que tout est possible, l’horizon est souvent lointain, on respire, on peut prendre le temps, mais il faut s’astreindre à une certaine méthodologie. La concision et les contraintes d’une nouvelle, encore plus à thème imposé, ça a quelque chose de jouissif aussi, à réussir des contorsions pour faire entrer dans une cage cette animal a priori inapprivoisable qu’est l’inspiration.

6. Votre premier lecteur ? 

Moi. Je pense que c’est très important, de prendre du recul et de relire en se disant en permanence : « si j’étais le lecteur lambda qui tombe sur ce texte, qu’est-ce que je ressentirais ?». Ensuite bien sûr je travaille avec deux ou trois beta lecteurs de confiance. Ma femme juste après, je ne peux pas lui montrer quelque chose de pas suffisamment abouti.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ? 

Non. Absolument impossible. Du moins pour la fiction. Pour le témoignage, c’est différent je pense. En tout cas, on ne peut pas écrire sans « avoir lu ». C’est une culture, une gymnastique du cerveau, des archétypes, une notion (même partielle) de tout ce qui a déjà été dit et de quelle façon… Par cont pendant la phase de création très intense, là, j’éprouve beaucoup de mal à lire. Ça me parasite, ça chasse les idées qui germent et m’habitent alors. Ce qui fait que depuis deux ans, j’ai beaucoup réduit mon rythme de lecture.

8.. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ? 

J’ai une culture classique. Imposée puis par goût. Zola en particulier. Par transgression adolescente, j’ai ensuite lu beaucoup de science-fiction, de fantasy, mais avec toujours la quête d’une vraie plume, Dan Simmons par exemple. Le polar, le thriller, c’est venu plus tard, parce que le temps pour lire était plus réduit à l’âge adulte et j’avais comme beaucoup de gens le besoin un peu primaire de ressentir, fort et vite. Mais je pense que ce genre peut ne pas se résumer à ça. C’est vraiment réducteur et un peu snob de le croire. Je citerais Vargas pour la plume, là aussi. Mais il y en aurait tellement d’autres…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 

Je suis « auteur », mais avant les mots j’utilisais la photographie comme media. Les pannes d’inspiration ne m’ont jamais fait peur. C’est typiquement quand ont s’acharne à chercher ses clés que le trousseau reste introuvable. Si on laisse venir, si on repose son esprit, voire qu’on le met un peu en jachère, en lisant à nouveau par exemple ou en vivant d’autres expériences, en se ré-ouvrant aux autres : là les idées reviennent naturellement. Pour le moment ça s’est toujours passé comme ça. Si don il y a, il est peut-être là…

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ? 

Je n’ai pas eu à « accepter », puisque c’est une place que s’est libérée et qui m’a permis de proposer ma candidature. J’ai rapidement retenu l’attention et je n’en croyais pas mes yeux. Mais effectivement, le concept d’une joute d’auteurs reconnus et plus anonymes à l’aveugle est vraiment très stimulante. Quant à l’aspect humain ressenti lorsque plusieurs membres du jury sont venus me saluer et me souhaiter bonne chance : c’est rare et très appréciable.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ? 

Les mass media voudraient le croire. Je pense que des histoires sombres dans la tradition orale ou depuis l’invention de l’imprimerie, l’Homme a toujours aimé s’en raconter. Pour expier ses peurs, pour souder les groupes dans une communauté de destin ou contre un ennemi commun, réel ou fantasmé. Il n’y pas plus de serial killers depuis qu’on les glorifie, j’en suis persuadé. Et il n’y pas plus de vocation de flic depuis Colombo ou Maigret. Il y a des équilibres immuables, des vocations de malfaisance ou de défenseurs de la veuve et de l’orphelin. C’est inhérent à la nature humaine. Le reste est affaire de marketing et de mode. Et il est de ce fait difficile de valoriser une démarche qu’on pense « artistique » dans un « marché » qui vise des cœurs de cible et se nourrit annuellement (voire plus) du thriller typique venu du nord ou du roman option flic bourru cinquantenaire ou de la surenchère sanguinolente etc… La bulle éclatera et la lassitude pointera son nez si on ne valorise pas les propositions plus en marge, qui débordent des cases, les genres et les grosses ficelles un peu usées…

12. Vos projets, votre actualité littéraire ? 

Je termine cette trilogie avec le sentiment d’avoir beaucoup donné de moi. Je me mets un peu en dormance justement là, comme les orchidées pour qu’elles refleurissent, il faut les assécher un peu, qu’elles luttent pour leur survie… Mais ça revient vite, parfois malgré moi… J’écris plutôt des textes courts actuellement, certains servent à des participations à des concours, d’autres à des recueils de nouvelles comme celui au profit de la fondation ELLE. Je ne m’interdis rien, je n’ai pas de plan de carrière, je saisis les opportunités et les rencontres, ça a toujours plutôt porté ses fruits, que ce soit plume en main ou derrière mon objectif photo…

13. Le (s) mot(s) de la fin ? 

Restez curieux, l’auto-édition a son lot de promesses insoupçonnées, lisez pour la culture, la découverte, la bousculade émotionnelle, l’émulation intellectuelle, pas comme des consommateurs. On a le public que l’on mérite, et le mien est en or. Je n’en finis plus de dire merci pour ce qu’il m’arrive depuis deux ans. Bouche à oreille et rock n’roll !

Trophée Anonym’us : Nouvelle 14 – Béton armé

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

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dimanche 7 janvier 2018

Nouvelle 14 – Béton armé

Béton armé

On est le onze juillet et le nombre de règlements de compte dépasse déjà celui de l’an dernier, soit trente-quatre meurtres. C’est la presse et la police qui les définit comme « règlement de compte », moi, je ne sais pas. J’ai enquêté. Je peux dire que sur les trente-quatre affaires, huit n’ont rien à voir avec le « règlement de compte », huit sont des affaires de pure crapulerie débile, de celles qui existent seulement, car des demeurés sont armés et vont tuer uniquement parce qu’ils ne veulent pas perdre la face, au nom d’une loi de la cité aussi irréelle que leur rapport au monde. Je peux vous en raconter une. Un grand frère, rentrant du boulot, voit son jeune frère traîner avec les dealers. Il l’engueule, se prend la tête avec la bande et le ramène à l’appartement. Un des trafiquants veut lui montrer qui est le patron. Il monte chez lui, sonne, et lui tire une balle dans la cuisse, pensant lui donner une bonne leçon. Il sectionne l’artère fémorale et le grand frère meurt dans les escaliers, se vidant de son sang devant sa mère. Presse et police ne communiquent pas sur ces histoires de merde ou la misère intellectuelle côtoie l’absurde et la démocratisation des armes à feu. Moi-même qui enquête, lorsque je finis par connaître la vérité, la honte me saisit.
Sur les vingt-six affaires restantes, onze relèvent du grand banditisme. Ce sont généralement des seconds couteaux, des lieutenants de parrains ou des parrains en perte de vitesse qui se font buter à leur sortie de prison, sur un parking ou devant leurs villas cossues des quartiers résidentiels. Ces exécutions sont perpétrées par des professionnels. Il suffit d’attendre un an ou deux et on apprend la vérité dans un livre de journaliste ou d’historien du banditisme. Je ne suis pas très concerné par ces histoires.
Reste une quinzaine d’affaires, celles qui m’intéressent. Il s’agit d’exécutions de jeunes trafiquants présumés (ils ne le sont pas toujours). Le plus jeune avait quinze ans. On a retrouvé son corps gisant sous une balançoire. Il avait une balle dans le crâne, je le connaissais, il s’appelait Nazim, on l’appelait Naz.
Je l’ai connu dans un de ces ateliers d’écriture que j’anime dans les cités de la périphérie de la ville. Je suis écrivain, enfin, j’ai écrit quelques trucs qui ont été publiés, diversement appréciés. Une personne de l’action culturelle m’a proposé d’animer un premier atelier d’écriture dans une cité. J’y suis allé avec ma basse et une boite à rythmes. On a essentiellement bossé le quatre temps, la versification la syncope et l’allitération. Ça a bien accroché avec les jeunes, c’est du vrai travail d’écriture, bien plus académique que ce qu’il parait. Il y a trois ou quatre jeunes qui ont persévéré et fini par sortir leur titre sur soundcloud, leur vidéo-clip, ce n’est pas allé plus loin, c’est pas non plus du show-biz. Ce qui m’importe, c’est qu’ils soient fiers de leur truc. L’activité fonctionnant bien, tout aussi bien que le téléphone arabe, je me suis retrouvé à intervenir dans douze des dix-sept cités sensibles de l’agglomération. Ça fonctionne bien et à vrai dire, ça me plaît.
C’est donc à l’occasion d’un de ces ateliers d’écriture que j’ai rencontré Naz. Je me souviens d’un grand gars à la coupe afro et au regard rieur. Il est venu qu’une fois, on avait bien développé, je me rappelle des premiers vers du texte qu’il avait écrit :
« Je marche comme un V, un W un sept, ça dépend du produit que je me mets dans la tête/je marche comme un X, un Y un N, ça dépend du produit que je me mets dans les veines » il avait composé une petite chorégraphie ou il mimait les lettres en déplacement, c’était hilarant, je l’ai jamais revu. J’ai juste appris sa mort deux mois après.
Ce que j’écris, c’est des romans policiers, des polars. Du coup, je connais pas mal de flics, de ceux qu’écrivent des romans policiers. Des retraités, des mis en disponibilités, des toujours actifs, mais qui ont besoin d’un exutoire, certains sont mes amis. Ils me l’ont dit : « Ce Nazim n’avait rien d’un voyou, c’était une petite main du trafic, un occasionnel ». Un de mes amis policiers le connaissait, il l’avait interrogé pour une petite histoire de vol de scooter, il n’en avait rien tiré, le gamin était défoncé et il ne faisait que rire, finalement tout le monde s’était marré. « On ne peut pas enquêter sur ces histoires, personne ne parlera et si tu veux mon avis, personne ne sait rien. Il n’est pas assez intéressant pour que ça fasse des vagues, on va l’oublier, tout le monde l’a déjà oublié. On ne sait qu’une chose, c’est que l’arme qui l’a tué a déjà servi, sur d’autres affaires similaires, des petites mains exécutées. On a un tueur, lui on l’oublie pas. On n’a rien sur lui, pas de témoignages crédibles, on parle d’un type en scooter, c’est tout ». Je n’ai pas réussi à en savoir plus.
Le temps passe. Je lis la presse locale, je lis les blogs de journalistes, je n’apprends rien. Tous les mois, un, deux, trois jeunes sont exécutés avec toujours, dans au moins un des cas, aucune explication. Il y a quelque chose qui me hante là-dedans. Je me suis rendu plusieurs fois sur les lieux des crimes, des endroits laids, des ressacs de bétons tagués par mille signatures aussi illisibles les unes que les autres, des culs de sacs, tes tunnels, des lieux à l’âme damnée. Au départ, je pensais à un travail d’écrivain, le sujet est bon. Des meurtres seraient maquillés en règlement de compte entre trafiquants. On peut imaginer toutes sortes de scénarios possibles : une milice facho, un psychopathe, des paramilitaires, des islamistes tarés, on peut imaginer toutes sortes de trucs, mais en vérité, je n’imagine plus rien, je ne veux pas écrire un roman, je veux juste comprendre et j’ai le pressentiment que je peux comprendre, que la vérité n’est pas loin, je la sens toute proche, je la sens en moi. Je ne sais pas pourquoi, est-ce ma fréquentation quotidienne de ces jeunes ? Est-ce la musique, l’écriture avec eux, la possibilité de créer, la possibilité qu’ils me parlent ? Je l’ignore, je sais seulement que ces disparitions m’obsèdent.
Un soir, tard, c’était au niveau des allées Joseph Lebesgue, du côté du parc, je rentrais d’une répétition, j’avais la tête pleine de Funk quand soudain, un scooter de livreur de Pizza, tous feux éteints, a surgi sur ma droite, j’ai pilé, il a fait un écart et a disparu dans la nuit en zigzaguant.. J’ai failli le tuer, je suis resté là quelques minutes tétanisé, j’ai failli le tuer.
Le soir même, j’écrivais un plan désordonné de roman, l’histoire d’un tueur à gages qui exécutait les dealers débiteurs, il se déplaçait avec un scooter de livraison de pizzas, il était insaisissable. Son nom : Zok. Je tentais autre chose, un homme, bien intégré, un professeur, un informaticien, que sais-je encore, peut-être moi-même, se retrouvait dans la même situation, un scooter surgissait, mais lui, par un geste inexplicable, il ne freinait pas, il faisait même un écart pour bien percuter le scooter, de plein fouet. Puis il rentrait calmement chez lui, sans parvenir à expliquer son geste, sans que cela ne lui pose de problèmes de conscience. Puis, quelques jours plus tard, la réalité le bouleverse. Il comprend qu’il a volontairement tué, mais ne se l’explique pas. Cette interrogation le torture, sa vie perd tout sens. Il va approcher la famille de la victime, essayer de trouver une forme de pardon, il se marginalise, perd pied, s’abandonne à une sorte d’identification au deuil, il parvient finalement à trouver la paix. Puis, il recommence.
— Jo, t’as failli m’écraser hier soir ! tu voulais me tuer ?
Jo, c’est moi, diminutif de Johan, et lui c’est Ange-Dominique Bakayoko, un gamin que j’aime bien, seize ans, un père Corse, en détention pour de longues années, une mère Ivoirienne qui se débrouille comme elle peut. Il vient souvent à l’atelier, il ne produit pas grand-chose, mais il aime être là. Il me l’a dit « j’aime bien venir, c’est cool avec toi, on fait ce qu’on veut ». Ce n’est pas tout à fait exact, l’activité est disciplinée. Lui, il est sage. Il écoute, je lui confie quelquefois le clavier et quelques accords à poser, il fait ça bien, il reste même quelquefois pour m’aider à ranger le matériel. Mais je ne m’y trompe pas, s’il est sage, s’il passe tant de temps avec moi, c’est qu’il est profondément meurtri, je le sens.
— C’était toi sur le scooter ? Tu livres des pizzas ?
— Oui c’était moi, je faisais un tour
— Putain fais attention ! il est à toi le scoot ?
— Non,
— Il est à qui ?
— À personne, à tout le monde
— Tu sais que tu m’as fait peur crétin ?
— Pourquoi ? tu ne craignais rien, c’est moi qui aurai dû avoir peur
— Et t’as pas eu peur ?
— Non, pas eu le temps
— Et bien moi, j’ai eu peur, peur de te tuer, tellement peur que j’ai commencé à me raconter des histoires..
Je lui raconte mes deux scénarios. L’histoire du tueur en scooter à Pizza, le fameux Zok puis l’histoire du type qui accélère pour provoquer l’accident. Je lui raconte, car ce qu’apprécient ces jeunes plus que tout, c’est la sincérité. On travaille beaucoup cette notion, je leur demande d’être sincère dans leur texte et j’essaie de toujours l’être avec eux. Ça les étonne, ça les déstabilise, au final, ça les initie à la chose littéraire. Ange-Dominique m’écoute, j’ai capté son attention, il est dans mon histoire. Il me dit :
— Zok ? C’est bizarre comme nom.
— Bah, ça m’est venu comme ça.
— Comme ça
— Oui
— Mais pourquoi l’autre, le type de l’autre histoire, pourquoi il veut l’accident ?
— Je ne sais pas, une pulsion inconsciente ?
— Inconsciente, ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire qu’il ne sait pas pourquoi, quand il voit un jeune comme toi a scooter, il provoque l’accident, il ne l’a pas décidé. Ça n’a duré qu’un quart de seconde.
Ange-Dominique me fixe de ses yeux noirs :
— Donc il l’a tué, mais peut-être il ne voulait pas.
— Voilà, il a obéi à quelque chose de plus fort que lui. C’est pour ça que dans mon histoire, il va chercher à approcher la famille, il va essayer de se fondre dans leur deuil, il cherche des réponses.
— Il cherche le pardon
— Oui, on peut dire ça
— Mais pourquoi ?
— Pour recommencer, parce que c’est un vrai psychopathe. Mais c’est une histoire que j’invente.
Il me fixe toujours :
— Jo ?
— Oui.
— T’es un fou, t’es un vrai fou. Je peux te raconter une histoire.
— Bien sûr.
— C’est un rêve que j’ai fait, ça fait deux ou trois fois que je le fais. Tu ne le raconteras à personne.
— OK, on a dix minutes, avant que les autres arrivent.
— Alors écoute « Je suis dans la cité. Je suis seul, vraiment seul. Ce que je veux dire c’est qu’il n’y a plus personne, la cité est vide, les immeubles sont vides, le centre commercial est vide, il n’y a personne. Je marche, je monte dans les appartements, je vais dans les magasins, je suis seul, je ne suis pas bien. Je marche, je suis angoissé, il y a un peu de vent, des fenêtres claquent, des rideaux bougent, des feuilles tombent, mais il y a personne. C’est le silence, il n’y a pas de musique dans mon rêve, je commence à avoir peur, je ne sais pas depuis combien de temps je marche entre les tours, les escaliers, les caves, les parkings, le jardin, et puis, j’entends une voix, une voix d’enfant qui pleure, au début, je l’entends faiblement, puis de plus en plus fort, je cherche ou est ce gamin, je cours, plus je cours plus les pleurs sont forts, je cours longtemps et je finis par le trouver, a l’ancien passage souterrain, celui qu’on prenait avant pour aller au bus. Il est là l’enfant, il a cinq ou six ans, il hurle au milieu du tunnel, je m’approche pour le consoler, il est plein de merde, putain, je veux le prendre dans mes bras, mais cet enfant, c’est moi et je suis couvert de merde. Cet enfant, il veut me parler, il s’accroche à moi, il veut parler, il me dit :
— Attends, arrête-toi
Je sors fumer une cigarette. Je connais le rêve d’Ange-Dominique. Je le connais, je connais cette histoire, je l’ai lue, pire encore, je connais ce tunnel, il y a un mois, trois jeunes ont été exécutés, à l’endroit même où dans son rêve le gamin se revoit bébé et sale, j’ai déjà lu cette histoire et je sais très bien où, c’est dans les mémoires de Carl Gustav Jung. Le fameux psychanalyste nous dit qu’un de ses patients lui raconte le même rêve, la même histoire dans un contexte différent, un type qui erre dans un endroit désert a la poursuite d’une voix qui pleure, ça m’avait marqué, je me rappelle également la phrase qui suivait, Carl-Gustav Jung disait : « je décidai de l’interner immédiatement ».
Je retourne dans la salle, Ange-Dominique a disparu. J’attends 20 minutes, aucun jeune ne vient, c’est bien la première fois que mon activité ne les intéresse pas. Je ressors fumer. Habituellement, c’est un incessant ballet de scooter, c’est des enfants partout, des vieux sur les bancs, des mères de famille qui s’activent, des clients pour le réseau, mais là, rien, personne. Je commence à m’imaginer dans le rêve d’Ange-Dominique, seul dans la cité quand je vois une berline noire aux vitres fumées arriver à toute allure et freiner brusquement devant moi. Quatre hommes cagoulés en sortent, deux s’approchent, me prennent par le bras :
— Tu viens avec nous
Ils me mettent des menottes et sur la tête, une sorte de sac en papier opaque. Ils roulent une trentaine de minutes. Il y a beaucoup de virages, je ne suis pas sûr qu’on ait quitté la cité. Ils ne parlent pas, un seul téléphone, suite à ma demande, et ordonne a quelqu’un, je ne sais pas qui, de garder mon local jusqu’à leur retour « ce n’est pas la chose dont je m’inquiéterais le plus, à ta place » rajoute-t-il. On arrive je ne sais où. On sort de la voiture et ils m’amènent rapidement dans un intérieur, je crois qu’on est toujours dans la cité, en fait, je n’en sais rien. Ils me font asseoir, m’enlèvent le sac, mais pas les menottes, eux se tiennent debout devant moi, ils gardent leurs cagoules. On est dans une sorte de local technique désaffecté. L’un d’eux me demande :
— C’est toi Zok ?— Je ne comprends pas la question.— Je te conseille de comprendre vite. C’est toi Zok ?— Vous êtes qui ?— C’est pas la question— Des flics ?…— Des truands ?— Pour la dernière fois, c’est toi Zok ?— C’est Ange-Dominique qui vous a raconté ça ? Putain, je lui ai juste raconté une histoire. Zok, c’est un personnage que j’ai inventé, c’est le nom d’un tueur que j’ai inventé, j’ai fait une histoire avec un putain de tueur comme celui qui décime les jeunes d’ici. Merde, je ne sais pas qui vous êtes, je m’en doute un peu, vous savez bien ce que je fais dans votre putain de cité, je leur apprends à s’exprimer, à travailler leur imaginaire, alors Zok, il est imaginaire. De quoi vous me parlez ?— Un personnage imaginaire ?— Voilà.
Le gars sort une tablette, pianote quelques secondes et me montre une photo.
— Tu reconnais ?— Oui, c’est à la cité des myosotis. Le Skate park.— Tu sais ce qui s’y est passé ?— Oui, il y a 6 mois, un jeune dealer s’est fait buter. Je fais des recherches là-dessus.— Tu fais des recherches ?— Oui, ça m’intéresse— Tu ne vois rien sur la photo ?
Je regarde, c’est le skate park, rien de particulier, du béton, des graffitis. Le gars fait un agrandissement de la photo :
— Et là ?— Merde !
IL y a un tag parmi d’autres, une signature à la bombe, trois lettres capitales, loin des calligraphies stylisées des autres signatures. Trois lettres ZOK. Le type me montre d’autres photos de lieux d’exécutions, une dizaine de lieux que je connais, des lieux de bétons constellés de signatures à la bombe et partout, cette signature aux lettres capitales sans fioritures ni ornements ZOK. Le type cagoulé me précise :
— Elle n’existe nulle part ailleurs. On ne la trouve que sur les lieux de meurtres.— Putain, j’y crois pas.— Alors d’où ça vient ?— Mais pourquoi il est allé vous raconter ça ?— Tu parles d’Ange-Dominique ?— Oui, il vous a dit quoi ? Que j’étais le tueur ?— Tu sais qui il est ce gamin ? Tu connais son père ?— Non— Nous on le connaît, je vais t’apprendre quelque chose que tu garderas pour toi. Son père, c’est un tueur du milieu, on ne sait pas combien de types il a butés, plusieurs dizaines, il sortira jamais de taule. On veille sur son fils, on lui a promis, nous quatre. Alors ce gamin, quand tu lui racontes ton histoire à la con, il vient nous voir, parce qu’il a peur, parce qu’il ne faut pas lui raconter ce genre d’histoire à lui, pas avec le père qu’il a, et aussi parce qu’il sait qu’on le cherche ce putain de tueur. Qu’est-ce que tu crois ? Que ça nous amuse tous ces morts pour rien ? C’est bon pour personne, ni pour le business, ni pour la police, ni pour la politique. On le cherche l’assassin et tout ce qu’on sait c’est qu’il signe Zok.— Et vous croyez que c’est moi ?— On pourrait croire ça, effectivement
Je finis par trouver l’explication. Je leur raconte, moi aussi je suis perturbé par ces assassinats, j’ai traîné sur tous les lieux d’exécution, j’ai dû enregistrer inconsciemment cette signature sur le béton, et je l’ai ressorti dans une histoire, encore une affaire d’inconscient. Rien de plus. De toute façon, ils me connaissent, tout le monde me connaît, je vais dans toutes les cités, j’ai des alibis, je ne sais pas me servir d’une arme, je ne sais même pas me servir d’une moto, je fais de la musique, j’écris, ce n’est pas moi, ça ne peut pas être moi.
Au bout d’un moment, ils me laissent. Ils se barrent en m’ordonnant d’attendre. Quelqu’un viendra. En effet, une dizaine de minutes plus tard, un type à capuche vient me retirer les menottes. Je le connais de vue, nous n’échangeons pas une seule parole.
Dehors la nuit est tombée. Je ne sais pas trop où je suis, une sorte de bâtiment désaffecté au bord de la rocade. Un truc où devaient loger, quand il y en avait, des ouvriers. Je fais quelques pas. Je vois un gamin, en scooter, il s’approche, descend et me donne les clefs. « C’est le scoot d’Ange-Dominique, il est désolé, il t’attend à la cité »
Je monte sur l’engin. Je lui demande si je dois le ramener. Il me répond « non » et s’en va en marchant le long du muret de la rocade. Je démarre et quitte à faible allure la zone d’entrepôts. Dix minutes plus tard, je rejoins les faubourgs de la ville, je dois la traverser pour rejoindre la cité. Je suis fatigué. Je dépasse le quartier du stade et coupe par une cité que je connais. C’est étonnement calme. Je redescends pour prendre l’avenue Mendes-France. Il y a un court instant, un quart de seconde où je reconnais ma voiture sur ma droite, c’est ma voiture et elle me percute, il y a un quart de seconde où ça me parait totalement insolite puis je chute, enfin je suis projeté sur quelques mètres. Je n’ai pas de casque, mais c’est mes épaules qui prennent toute la force de l’impact. Je sens quelque chose comme un tendon, un muscle, je ne sais quoi qui lâche complètement. C’est douloureux, une douleur qui m’engourdit et m’empêche de comprendre ce qu’il se passe. Je vois juste Ange Dominique qui approche. Il tient une arme et me vise. Je ne proteste pas, ça me semble irréel. Il me dit d’une voie pleurante :
— t’as pas écouté la fin de mon histoire. T’as pas écouté… j’aurais voulu te dire ce qu’il me disait dans le rêve… l’enfant qui était moi… si je te l’avais dit… si tu m’avais écouté… il arrêterait peut être de me dire de tuer… il arrêterait..
Puis il tire, et plus rien.

Trophée Anonym’us : Interview Véronique Jeandé

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Les Mots sans les Noms

 

jeudi 4 janvier 2018
Une auteure sur la terrasse :

Véronique Jeandé

Véronique Jeandé
Veronique Jeandé

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

« Il était une fois… un livre.
Sagement rangé pendant des années dans un petit coin de tête, il n’ennuyait personne. Jusqu’au jour où il en a eu assez. Déclenchant ainsi une révolution.
– Il n’y a plus rien dans le frigidaire !
– Ah bon ?
– Si on partait à la mer ce week-end ?
– Euh, non…
– Maman, pourquoi tu me dis qu’il ne faut pas passer trop de temps devant des écrans et que tu restes toute la journée devant ton ordinateur ?
– C’est différent, maman travaille…

Mais comme toute révolution finit par se terminer un jour, fort heureusement, le calme est enfin revenu. Le jour où la dernière page est sortie de l’imprimante et où il s’est installé confortablement dans le tiroir du bureau.

Pas pour longtemps cependant. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour rester enfermé dans un meuble. Et le voilà reparti dans ses activités militantes. Nouant insidieusement des contacts avec l’extérieur et créant son propre réseau de soutien. C’est ainsi que les publicités pour des maisons d’édition ont commencé à fleurir comme par magie au-dessus de son tiroir.

Un contrat à compte d’éditeur, pourquoi pas… Et hop, signé avec Nouvelles Plumes, le voici parti pour de nouvelles aventures. Mais le rêve a progressivement viré au cauchemar et il a donc préféré faire ses valises plutôt que de voir l’histoire se terminer en thriller.

Il embrassa alors l’autoédition et il vécut heureux… »

2. Écrire… Quelles sont vos exigences vis-à-vis de votre écriture ?

J’ai la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Le résultat ? Ce sont des livres qui flirtent avec le fantastique, tout en cherchant à être vraisemblables. Je m’attache donc tout particulièrement à la cohérence de l’histoire, de manière à ce que le lecteur puisse se dire : « … et si c’était vrai ? ».

Sur un plan plus pratique, le travail de relecture et de correction est pour moi aussi important que l’écriture à proprement parler. Le lecteur doit pouvoir profiter de l’histoire sans être perturbé par des fautes à chaque page. Il est clair qu’un autoédité ne dispose pas des mêmes moyens qu’une grande maison d’édition. Je ne peux pas promettre qu’il ne restera pas quelques coquilles dans mes livres, mais j’essaye de les traquer au maximum, épaulée en cela par des bénévoles que je ne remercierai jamais assez.

3. Écrire… Avec ou sans péridurale ?

J’ai opté pour la césarienne. Avec péridurale.

4. Écrire… Des rituels, des petites manies ?

De la musique, de la musique, encore de la musique… Lorsque j’écris, j’écoute certains albums en boucle. Simplement car ils s’adaptent parfaitement à l’ambiance de mes romans. Chacun de mes livres restera lié à la musique qui a accompagné ces longues heures d’écriture. Il me suffit de réécouter ces morceaux pour me replonger dans l’histoire et retrouver mes personnages. Pratique, non ?

5. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?

J’ai découvert le format « nouvelles » avec un groupe qui s’appelle « Histoires sous influence ». Je dois avouer m’être énormément amusée. C’est un exercice complètement différent, notamment lorsque l’on doit se conformer à des règles ou à des mots imposés.

L’écriture d’un roman demande du temps, beaucoup de temps. Lorsque je n’en ai pas suffisamment, les nouvelles sont une bonne alternative pour retrouver le plaisir d’écrire.

6. Votre premier lecteur ?

Désigné d’office, pas de chance !

Avant de publier mes romans, je fais tourner mes manuscrits dans un cercle restreint, mes « correcteurs ». Leur rôle est primordial, puisque c’est grâce à leurs retours détaillés et à leurs observations que je vais pouvoir affiner le livre, voire corriger certains passages.

Lorsque Le Cercle Manteia a été terminé, je ne savais pas trop quoi en faire. Alors j’ai sélectionné dans mon entourage quelques personnes à qui j’ai remis le manuscrit sans préciser qui en était l’auteur, de manière à recueillir des avis objectifs. Aujourd’hui, je ne manque pas de volontaires, c’est nettement plus facile. Les échanges sont souvent passionnants et très enrichissants.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Lire ou écrire, il faut choisir !

Enfin, pour ce qui me concerne. Lorsque je suis plongée dans l’écriture, cette activité devient tellement envahissante qu’il ne reste plus beaucoup de place pour le reste. Mais pas d’inquiétude, je me rattrape lorsque le livre est fini.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Je n’ai jamais été déçue par les livres de Ken Follett. Il a le don de manier la plume, mélangeant avec subtilité Histoire et roman. J’ai toujours été en admiration devant les œuvres de Tolkien, qui a réussi à créer un univers grandiose. Mais il y a beaucoup d’autres auteurs dans ma bibliothèque, connus ou inconnus, qui m’ont fait rêver. Inutile de préciser que vous y trouverez plus de thrillers et de polars que de classiques ou de poésie.

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Enfin du temps pour lire les romans des autres ! Et Dieu sait combien j’ai de retard…

Non, cela ne m’inquiète pas. J’ai toujours considéré l’écriture comme un loisir et un plaisir. Si l’envie n’y est plus, c’est qu’il est temps de faire une pause. Je suis persuadée qu’elle reviendra un jour.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

L’anonymat me va très bien. Je suis du genre discret. Je préfère rester en retrait et observer plutôt que de me lancer dans de grands discours. Pas très vendeur, j’admets, mais on ne se refait pas. Le concept de ce Trophée, que j’avais croisé à diverses reprises sur les réseaux sociaux, m’a donc interpellée.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?

Je peux vous conseiller un psy si vous voulez. Parce que moi, je n’ai pas la réponse à cette question… Les lecteurs de polars et de thrillers me semblent plutôt normaux dans l’ensemble.

S’agit-il de voyeurisme, d’un exutoire ? Ou ne serait-ce pas plutôt le besoin de s’identifier à un personnage qui, dans la majeure partie des cas, va chercher à combattre cette violence ? Personnellement, dans mes romans, j’aime jouer sur différents tableaux. La noirceur des uns fait ressortir l’humanité des autres.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Le cinquième roman, que j’ai momentanément abandonné pour laisser un petit peu de place à des projets non littéraires. Des salons, sans doute, je vais y penser.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Je préfère penser qu’il s’agit d’une histoire sans fin.

Bonne continuation à vous !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle13 : Bintje

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Nouvelle13 : Bintje


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Bintje

Moulée dans une mini robe rouge très échancrée qui révélait une musculature de gymnaste, Cachou se hâtait de rentrer chez elle. Sa silhouette ainsi que sa merveilleuse chevelure ondulée retenue par un gros papillon de plastique doré attiraient tous les regards.
Elle était sur le qui-vive, jetant des coups d’œil nerveux tout autour d’elle. Depuis quelque temps, elle avait l’impression d’être suivie par une femme, une grande femme stricte au regard décapant.
Après s’être engagée dans le dédale des ruelles qui menaient à son immeuble, elle ne put se retenir de courir avec une seule envie, se calfeutrer chez elle, compulser les brochures de voyages et les guides touristiques, choisir le pays, l’île paradisiaque où elle s’installerait définitivement. Mais elle se contentait pour le moment de rêver, elle attendait d’avoir assez d’audace pour oser traverser l’aérogare avec un sac rempli de billets de banque — et que la peur l’ait quittée.
Depuis sa chambre d’hôtel, la grande femme stricte au regard décapant avait une vue plongeante dans la cour intérieure de l’immeuble et dans l’appartement vétuste de cette fille à la robe rouge. Elle la guettait, immobile derrière les rideaux lorsqu’elle vit la lumière jaillir dans le séjour. Aussitôt, Angélina arrêta le chronomètre de sa montre : comme les autres fois, la fille s’était absentée un peu plus d’une demi-heure.
Angélina était intriguée par le comportement de cette fille. Cachou ne sortait que pour s’approvisionner deux ou trois fois par semaine en coup de vent. Elle avait pour habitude, outre la manie compulsive de se plonger dans des catalogues d’images exotiques, de se caler dans son canapé pour parler longuement devant le micro d’un magnétophone. Cachou procédait aussi à un rituel au retour de ses sorties, elle extirpait d’une armoire un sac de voyage où elle introduisait une bestiole qui s’agitait au bout de ses doigts et qu’Angélina identifia comme une souris.
Cachou passa ensuite dans la salle de bain. Devant sa glace, elle arracha la chevelure postiche qui camouflait une coupe à la garçonne d’une teinte carotte, telle que la montrait une photo parue dans une revue people où elle était citée comme la présumée petite amie de Loïc Torve.
Petit ami peu empressé, pensait Angélina qui n’avait jamais aperçu d’homme dans l’appartement de la fille en rouge.
Loïc Torve avait fait l’objet d’un article larmoyant après le crash d’un petit avion privé dans lequel son père, Bernard Torve, un richissime homme d’affaires avait trouvé la mort.
La renommée du businessman avait éclipsé l’autre victime de cet accident : le pilote Denis Charles Duroit, le compagnon d’Angélina.
Celle-ci n’admettait pas qu’on ait mis en doute les compétences et l’expérience de son amoureux, lequel prenait toujours scrupuleusement en compte la météo et vérifiait lui-même l’état de son avion. Le rendre responsable du crash était une insulte posthume. Mais si le pilote n’avait pas commis d’erreur, alors l’hypothèse d’un sabotage n’était pas exclue. Dans quel but ? Dans l’intérêt de qui ? Angélina était bien décidée à blanchir la mémoire de son fiancé et cette fille qui avait été la petite amie de Loïc Torve constituait sa seule piste.
Pour convaincre la famille Torve de s’associer à ses investigations, elle s’était rendue à la résidence de l’homme d’affaires, un château tarabiscoté niché dans un écrin de campagne. Depuis la route, elle avait aperçu les manches à air du petit aérodrome privé d’où Denis avait décollé en ce jour fatal. À travers la grille monumentale du parc, Angélina avait raconté son histoire au gardien, affligé par la mort de son patron et par l’hospitalisation de Madame. Pour l’heure, le fils unique du businessman, Loïc, n’était pas là. Il mit la visiteuse en garde contre cet héritier, arrogant et antipathique, précocement cuit par l’alcool, les drogues et sa vie de noctambule, incapable de succéder aux affaires paternelles, pillant et dilapidant les richesses du château.
– Franchement, je me demande ce qu’elle pouvait lui trouver la petite qui venait régulièrement ici, dit l’homme. Un taxi la déposait trois fois par semaine…
– Quelle petite ?
‒ La copine de Loïc, une jeune fille rigolote, sympa.
Cette fille constituait une piste. Angélina retrouva la compagnie de taxis qui conduisait Cachou chez les Torve et put ainsi localiser l’immeuble où elle résidait. Elle guetta dans la rue les passantes ressemblant au cliché du journal et, très vite, reconnut la copine de Loïc qui logeait au premier. Angélina dénicha la chambre d’hôtel qui donnait sur l’appartement de la fille, lui permettant d’observer ses allées et venues ; la fille ne recevait aucune visite.
Avait-elle affaire à une terroriste qui aurait glissé une bombe à retardement dans l’attaché-case de l’homme d’affaires ? Ou bien était-elle la complice d’un parricide monstrueux ? Dans ce cas, pourquoi n’avait-elle aucune relation avec son comparse ? Angélina entrevoyait encore l’hypothèse d’un chantage : ces précautions vestimentaires, ces sorties éclair, la mystérieuse sacoche, les enregistrements, tout cela prouvait, à l’évidence, qu’elle détenait un secret : l’explication du drame se trouvait quelque part dans cet appartement.
Ayant attendu que Cachou fût sortie, Angélina enclencha le minuteur de sa montre et quitta sa chambre. Elle traversa la cour intérieure, entra dans l’autre immeuble par la porte de service et traversa le hall d’entrée. Suivant le couloir jusqu’à la porte de l’appartement, elle s’assura que personne ne la vît crocheter la serrure et se glisser furtivement à l’intérieur.
Le magnétophone était resté en évidence sur la table. Angélina pressa la touche de retour rapide. La bande magnétique se rembobina avec un piaillement emballé, puis elle passa en lecture :
Cachou, c’est le prénom que je me suis choisi. Mon vrai nom, c’est Personne. On peut dire qu’on m’a rendue caractérielle. Je devais pas être facile, d’accord, mais la faute à qui ? Abandonnée, tabassée, maltraitée et j’en passe. Je sais pas combien j’ai épuisé de familles d’accueil jusqu’à ma dernière fugue. Réussie. Jamais retrouvée. Mais ils m’ont pas trop cherchée… J’ai trouvé des fringues assez chouettes au secours populaire. Et je me suis plantée sur le boulevard. C’est en faisant la pute que j’ai rencontré Bintje.
Son vrai nom à lui, c’est Loïc Torve. Je l’ai tout de suite surnommé Bintje : une vraie patate. Une terreur ambulante aussi, ce mec. Il s’accrochait à moi : je lui plaisais, tu parles ! Il me refilait un bon paquet pour me sauter et pour me trimballer avec lui dans ses sauteries huppées. C’est moins l’argent qui me faisait revenir que la femme douce et merveilleuse qui vivait là comme une Belle au bois dormant, sa mère que je plains beaucoup…”
Angélina s’émut de l’histoire de Cachou qui avait trouvé dans la châtelaine esseulée, une mère de substitution idéale. À la façon dont elle décrivait ce Bintje, il paraissait difficile de les imaginer complices. Mais il manquait toujours la preuve qu’un crime avait été commis. Elle regarda sa montre, pressée par le temps, elle fit une avance rapide et enclencha la lecture pour écouter les dernières minutes de la confession :
Le 4×4 brinqueballait dans l’allée forestière ; à un moment, il s’est arrêté, il a contourné la bagnole, a ouvert ma portière et s’est rué sur moi pour me forcer à descendre. Il délirait complètement. Il éructait, riait, bavait. Il a ouvert le coffre et m’a montré un sac où il se vantait d’avoir entassé tout ce que contenait le coffre de son père en argent liquide, et à côté du sac, j’ai vu le fusil.
J’ai eu comme un flash : il m’avait amenée ici pour me descendre. Comme une imbécile, pour m’en débarrasser, je l’avais menacé. Après l’accident, j’avais compris que l’engin qu’il avait fabriqué avec un réveil et des fils électriques était la bombe qui avait causé le crash de l’avion. Je lui avais hurlé que je le dénoncerais s’il me touchait encore une seule fois avec ses sales pattes. Évidemment, j’avais signé mon arrêt de mort. Quelle conne !
Pour l’empêcher de saisir l’arme, je racontais n’importe quoi, des trucs qui le mettait toujours en rogne, et pendant qu’il piquait sa crise, je me rapprochai insensiblement de la portière conducteur sans lâcher une seconde son œil de crocodile injecté de sang. Et juste au moment où il s’est penché pour attraper le fusil, j’ai bondi sur le siège avant, tourné la clé de contact et le moteur ‒ mon Dieu, merci ‒ a démarré illico. Il a hurlé en s’accrochant au hayon, les pneus ont patiné et la bagnole est partie en trombe, je roulais en zigzaguant pour le faire lâcher prise. Il a valdingué sur le bas-côté et moi, le nez sur le pare-brise, je fonçais en criant comme une folle pour me défouler de la peur que j’avais eue“.
Angélina en savait maintenant assez. Quand le chrono de sa montre bipa, annonçant le retour de Cachou, elle avait SA preuve. Elle tenait le criminel. Bintje avait bel et bien tué son père et le pilote. Et Cachou cachait dans ce sac de voyage l’argent liquide de l’homme d’affaires assassiné… un bagage encombrant qui les maintenait, elle et Bintje, dans un cercle vicieux : si elle dénonçait Bintje, elle perdait la fortune, mais tant qu’elle aurait le pactole en sa possession, le criminel demeurait une menace terrible.
Sans la moindre hésitation, Angélina fourra le magnéto dans son sac et griffonna un petit mot : “votre magnéto détient la preuve d’un crime. Je vous l’emprunte. Je suis votre amie. Ne craignez rien de moi. Je suis à l’hôtel en face, troisième étage côté cour. Angélina“. Rentrée dans sa chambre d’hôtel, elle se posta derrière sa fenêtre, épiant la réaction de la fille en rouge qui arpentait la pièce en lançant des coups d’œil indécis vers la fenêtre de l’hôtel.
Cachou attrapa une de ces brochures où dominait le bleu outremer, la feuilleta une dernière fois et, soudain, la flanqua sur le sol avant de se précipiter sur son balcon. Elle sentait une certaine euphorie l’envahir, elle renonçait au fric, elle choisissait le bon camp, la peur la quittait enfin. S’appuyant à la rambarde, le regard levé vers Angélina, elle mit ses mains en porte-voix et cria :
– Attendez-moi ! J’arrive !
Au moment où, surgissant d’un bond dans la cour intérieure, Bintje lui fit face un fusil à pompe calé sur la hanche.
Cachou comprit à la lueur glaciale, vertigineusement noire de ses pupilles qu’il allait la tuer quoi qu’elle fît. Alors elle hurla :
— Échec et mat, Bintje !
L’assourdissante détonation fit vaciller Angélina qui, simultanément, vit Cachou exploser contre le mur de l’immeuble, y imprimant une gigantesque étoile rouge. Le rire strident de Bintje la glaça. Laissant tomber l’arme, le tueur prit son élan, enjamba le balcon et pénétra dans l’appartement qu’il dévasta comme un enragé pour trouver le magot. Il découvrit le sac dans l’armoire, l’ouvrit et fit jaillir des billets qu’il jetait en l’air avec des sursauts hystériques. Il plongeait et replongeait la main pour palper sa fortune…
C’est alors qu’il se propulsa en arrière, lâchant tout, en poussant un cri terrifié : il bascula autour de la rambarde du balcon, traversa la courette et fila ventre à terre sous le porche en hurlant.
Angélina, paralysée par l’épouvante, fixait la dépouille ensanglantée de Cachou lorsqu’elle aperçut une chose longue et luisante qui pendait du balcon, qui chuta sur les pavés de la cour pour serpenter furtivement. Elle comprit à cet instant ce que Cachou conservait dans le sac et nourrissait de souris.
Sans doute avait-elle prévu qu’en désespoir de cause un crotale ferait justice.
— Échec et mat, Bintje, répéta Angélina en refermant sa fenêtre tandis qu’une sirène de police résonnait sous le porche de l’immeuble.

Trophée Anonym’us : Interview Amélie Antoine

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Les Mots sans les Noms

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jeudi 14 décembre 2017

Une auteure de la team sur la terrasse : Amélie Antoine

Amelie Antoine NB

 



  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Après avoir achevé l’écriture de Fidèle au poste, mon premier roman, je l’ai envoyé à beaucoup d’éditeurs par courrier, en espérant qu’un jour quelqu’un m’appelle après avoir eu un coup de cœur pour mon texte… J’ai attendu plusieurs mois, puis j’ai commencé à recevoir des lettres de refus au compte-goutte jusqu’à abandonner l’espoir que ce roman convainque qui que ce soit.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé de tenter ma chance en autoédition : je n’avais rien à perdre. Au pire, il ne se passerait rien, et au mieux, mon roman trouverait des lecteurs… J’ai eu la chance incroyable que Fidèle au poste plaise et se transforme en succès… au point qu’ensuite, plusieurs maisons d’édition viennent à moi pour me proposer de le publier… ! C’est comme ça que ce premier roman a débarqué en librairie en 2016, pile un an après sa sortie en autoédition.

  1. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

J’essaye de toujours chercher (et trouver) des intrigues originales, des structures narratives différentes qui sortent un peu de l’ordinaire. Et je ne commence à écrire que lorsque le squelette du roman me semble solide et crédible, lorsque je me sens en totale empathie avec mes personnages…

  1. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

En voici une drôle de question 😉 Écrire est-il plus difficile qu’accoucher… Mmm, je dirais que j’écris plus facilement dans la noirceur et la douleur, j’ai un penchant pour le sombre, pour les failles de l’être humain, pour tout ce qui peut le faire basculer du « mauvais » côté… Donc : sans péridurale !

  1. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Hormis le silence pour parvenir à m’entendre penser, rien d’extravagant, je pense… Et la manie de faire des dizaines de petites fiches en amont de l’écriture du roman !

  1. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Dans la nouvelle, j’aime l’idée de parvenir à accrocher le lecteur et à le convaincre en peu de temps. J’aime l’idée de chute inattendue, de bouleversement en quelques pages à peine. Dans le roman, j’apprécie la possibilité de pouvoir inventer et développer la psychologie des personnages, de permettre au lecteur de se mettre dans leur peau pendant un temps bien plus long, un temps qui permet davantage l’attachement.

  1. Votre premier lecteur ?

Mon père !

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Je ne pense pas. Avant d’écrire, j’ai d’abord été une dévoreuse de livres. Et si je lis moins aujourd’hui faute de temps, il n’en reste pas moins qu’il me semble essentiel de pouvoir découvrir ce que font et inventent d’autres auteurs.

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Laura Kasischke, Stephen King, Roald Dahl, Liane Moriarty… Des auteurs que j’admire beaucoup !

Derniers coups de cœur en date : Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck et Le gang des rêves de Luca Di Fulvio.

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Je suis quelqu’un de très manichéen, alors oui, je sais, tout au fond de moi, qu’il est possible qu’un jour, je me réveille sans plus avoir la moindre envie d’écrire. Je ne le souhaite pas, mais je sais que c’est dans mon tempérament. Et si ça doit arriver, ça arrivera. Écrire est une passion, un besoin, une envie. Que ce soit quelque chose d’éphémère ou pas, quelle importance, au fond ? Je n’écrirai jamais par obligation, par corvée. Advienne que pourra 😉

  1. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

J’aime beaucoup l’idée que les nouvelles soient anonymes et que les participants soient à la fois des romanciers publiés et des personnes qui ont envie de se frotter à l’écriture d’une nouvelle… J’ai suivi les deux éditions précédentes en lisant un certain nombre de textes, et quand on m’a offert l’opportunité de participer pour l’édition 2017, j’étais ravie !

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Je n’en suis pas certaine, je me demande même si, au contraire, face à la violence du monde, les lecteurs ne sont pas plus enclins à lire des textes légers et pleins d’espoir… Mais je me dis que peu importe l’état du monde et de notre quotidien, il restera toujours une part sombre chez n’importe quel être humain. Cette facette qui aime le noir, la douleur, la souffrance. Je crois que j’écris des choses assez dures parce que c’est une façon pour moi d’exorciser certaines peurs, de transcender certaines angoisses et de les dépasser par la fiction. Peut-être que les lecteurs ont ce même besoin ?

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Un roman plutôt noir/polar qui sortira en autoédition en novembre prochain, et un roman de littérature générale qui sortira chez Michel Lafon au printemps 2018 !

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci de votre accueil sur le blog, j’ai hâte de découvrir, dans quelques mois, les nouvelles du cru 2017 !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

Trophée Anonym’us : Nouvelle 12 : Le fil du rasoir

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Nouvelle 12 : Le fil du rasoir


 


Le fil du rasoir

Je m’assieds sur les marches de pierre et regarde mes mains. Elles tremblent. La nervosité, la joie ou le soulagement ? Je ne sais pas. Un peu de tout. Ça y est, les portes de l’espoir s’ouvrent à moi. Est-ce que je réalise ? Je fouille pour la vingtième fois dans la poche de mon blouson et en extirpe la lettre rangée précautionneusement dans l’enveloppe. J’observe l’horizon en comptabilisant mes sacrifices. Les journées jusque tard à bosser comme un forcené, les soirées refusées pour privilégier les révisions, les yeux fermés sur les filles qui me sourient pour ne pas dévier de ma route si studieuse, les potes qui s’éloignent de me trouver trop sérieux. « T’es triste, mon gars », m’a lancé mon copain Andy, la dernière fois que je l’ai croisé. Ça me désole que personne ne comprenne mes priorités. Les études, ça n’a jamais été mon fort et je veux réussir ma vie. Alors je me bats contre mes gènes qui m’empêchent d’être doué pour apprendre. Mais aujourd’hui je tiens ma revanche. Je déplie délicatement le diplôme et savoure chaque mot écrit, en souriant. Il me semble que je viens de gagner quelques centimètres d’estime. Comment vais-je l’annoncer à ma famille et comment vont-ils réagir ? J’imagine le silence empreint de fierté de mon père boulanger, ma mère qui travaille avec lui va me serrer contre son cœur en parlant fort, ses mots couverts par les cris de joie de mon frère Tom, qui ignore tout de la jalousie. Je passe la main dans mes cheveux bruns en réalisant qu’ils sont sales et trop longs. Sans réfléchir, je me lève et file chez le coiffeur.
C’est ma chance, le salon est presque vide. Une brune coiffée à la garçonne, le nez couvert de taches de rousseur m’amène au bac. Je détourne le regard de sa petite poitrine qui tend son T-shirt, de peur d’être submergé par l’émotion. À cette seconde, il me semble que j’ouvre enfin les yeux sur la vie. Tandis qu’elle masse mon cuir chevelu couvert de shampoing qui sent bon l’amande douce, je lorgne avec dégoût mes baskets autrefois blancs et mon pantalon informe d’avoir été trop porté.
J’arrive chez nous juste avant la nuit. Le lampadaire de la rue éclaire l’obscurité et transforme la vitre de la véranda en miroir. Je suis surpris par mon reflet qui s’impose et me présente l’homme que je suis devenu. Une certaine maturité m’habite et mes nouveaux vêtements n’y sont pour rien.
***
Mon frère Tom veut fêter ça, dignement. Il propose un programme qui me donne le tournis. Départ à deux voitures pour récupérer Alice, Véro, Sybille, Nina et Jérémy, le frère de cette dernière. Soit il lit dans mon cœur, soit il est télépathe, cette année j’ai été secrètement amoureux de ces quatre filles mais Nina a ma préférence du moment. Dîner chez le Mexicain, balade avec quelques bouteilles au bord du fleuve puis boîte de nuit. Jérémy et moi, nous sommes les seuls à avoir notre permis. Mon frère, bienveillant et généreux, s’arrange pour que les filles montent avec moi.
Le poulet pimenté du Mexicain a le goût de la victoire. Surtout quand Nina approche sa bouche et d’un coup de langue enlève une miette de mes lèvres. Décharge dans mon corps. Je glisse mon bras autour de sa taille et la serre contre moi. J’attends que nos regards se croisent. « Oui », je lis dans sa rétine. Je me ressers de tacos pour me donner une contenance. Je ne réfléchis plus. Ce soir sera inoubliable. Je n’imagine pas combien.
***
Je commence à m’inquiéter un peu après minuit. Nous sommes partis ensemble des quais mais je suis le premier à arriver au Club31, la boîte de nuit. J’appelle mon frère sur son portable mais il ne répond pas. Jérémy non plus. Pourquoi s’en faire ? Le frère de Nina ne boit pas une goutte d’alcool. Après quinze minutes, je prends la voiture et fais la route en sens inverse. Nina m’accompagne. Tandis que les phares s’enfoncent dans la nuit, une boule étreint mon plexus. Les secondes tombent une à une dans le sablier de mon angoisse. Soudain, là, sur le bas-côté, une voiture blanche repose sur le capot. Elle n’y était pas à l’aller. Mon cerveau explose et me souffle que c’est impossible. Une musique sort de l’habitacle défoncé et déverse sa bonne humeur avec indécence.
***
Après l’enterrement, je regarde la ville qui se délite. L’immeuble où j’ai passé tant de temps à étudier se lézarde de toutes parts. Les filles ne m’intéressent plus, même Nina qui s’est éloignée de moi. Son frère a eu un traumatisme crânien mais il s’en est finalement sorti. Il faut croire qu’un drame effraie. La peur d’une forme de contagion, sans doute. La meilleure preuve, c’est qu’un clochard vient de s’installer non loin de la boulangerie de mes parents. Chaque fois que je le croise, j’ai envie de l’insulter. Comment peut-on ne rien faire de sa vie alors que d’autres qui ne demandaient qu’à travailler, sont morts ? Ça me met hors de moi. Tous les prétextes sont bons pour que ma colère s’exprime. En réalité, j’enrage parce que les autorités piétinent. La personne qui a provoqué l’accident mortel ne s’est pas arrêtée. Malgré les circonstances aggravantes d’un délit de fuite, l’enquête se fige dans une gangue que je n’arrive pas à digérer. Il est évident qu’il s’agit du fils d’un notable. Le criminel est protégé. Puisque tout le monde rechigne à trouver le coupable, ma décision est prise : je vais mener les investigations.
***
Le journaliste qui travaille pour le quotidien régional qui a couvert le drame, est formel. Des traces de peinture gris-anthracite ont été récoltées sur le véhicule accidenté. Lorsque j’arrive enfin à le rencontrer, il m’indique avoir lu ce détail dans le rapport de police auquel il a eu accès. J’interroge Jérémy, le frère de Nina. Il m’affirme avoir vu une grosse bagnole, une berline de type Mercédès ou BMW, juste avant le choc. C’est la dernière chose dont il se souvient, mais il en est certain. On l’a consulté sur ce point mais l’information n’a été relayée nulle part. Preuve que quelqu’un sait qui a fait le coup. La piste du mec friqué se confirme. Pour la couleur, il faisait nuit et il hésite entre le gris, le bleu marine ou le noir. Le journaliste n’a pas menti. J’avance.
***
J’entreprends de photographier toutes les grosses voitures sombres que je croise et je les suis dans le véhicule de mes parents en espérant qu’elles m’amèneront au coupable. Je parcours la région et me retrouve à deux occasions à plus de cent kilomètres de chez moi. Une fois arrivé devant un supermarché, une entreprise ou le portail d’un particulier, je reste la bouche ouverte, à me demander ce que je peux faire de plus. Je référence 156 véhicules en trois mois. Ça ne mène à rien, mais ça m’occupe. J’ignore comment passer à l’étape suivante : trouver les identités des propriétaires et vérifier s’ils ont eu un accident.
***
Un jour, j’ai une idée. Armé de mon listing avec photos et numéros d’immatriculation, je me rends dans les garages du coin et leur explique la situation. Cinq mois sont passés depuis l’accident mais personne n’a oublié. Je leur demande s’ils ont réparé une voiture familiale, les jours qui ont suivi la mort de Tom. Malgré leur bonne volonté, je fais chou blanc. Il y a bien eu des contrôles techniques, des révisions, mais aucune n’a été réparée suite à un accident.
***
Je sombre dans le désespoir. Six mois passent. Cela fait bientôt un an que mon frère est décédé. Depuis des semaines, je me réfugie sous la couette sans rien faire. Ma mère entre dans ma chambre.
— Il faut continuer à vivre. Nous avons perdu un fils, je ne veux pas en perdre un deuxième. Il faut te ressaisir. Allez, arrête de te laisser aller. Tu as un diplôme maintenant, je sais que c’est difficile, mais tu dois reprendre goût à la vie et faire le métier pour lequel tu t’es formé. Elle me serre contre elle et nous restons collés ainsi de longues minutes. J’admire son courage. Mon père n’est plus que l’ombre de lui-même. Où une mère trouve-t-elle l’énergie de remonter les batteries de toute sa famille alors qu’elle a perdu la chair de sa chair ? Je ne peux pas la laisser seule à se battre contre les moulins du désespoir. Je me lève et m’approche du miroir de la salle de bain. Je caresse ma barbe que j’ai laissé pousser. Lentement, je prépare la mousse et l’applique au blaireau sur mon menton. Reproduisant les gestes que mon père m’a appris il y a longtemps, à l’époque des jours heureux, je me rase consciencieusement. J’ai changé de visage. Vieilli, peut-être. L’instant d’une seconde, je ne peux m’empêcher de songer que mon frère Tom ne pourra plus jamais se contempler dans une glace et raser sa barbe. Je ferme les yeux et essaie de refouler ma tristesse. J’enfile un jean propre, une chemise, un pull et sors en ville. Le froid me saisit, mais cette morsure de l’hiver me réveille.
Je déambule et mes pas me mènent, presque par automatisme, devant la boulangerie de mes parents. Comme d’habitude, le clochard est là. Il n’a pas choisi l’endroit par hasard. S’il y a une chose positive que l’on doit à François Hollande durant son quinquennat, c’est ça : les commerces ont désormais le droit de donner la nourriture périmée mais encore bonne, aux nécessiteux. Avant, on devait tout jeter. Bref, presque tous les soirs, ce pauvre type obtient de mes parents un gâteau un peu sec que personne n’a voulu. D’une certaine manière, il leur doit la vie. Je l’observe. Il est si jeune. Un adolescent. Nos regards se croisent. Depuis quand est-il là ? Et soudain, c’est l’évidence. Ce mendiant a commencé à trainer en ville trois jours après l’accident de Tom. J’ai la solide intuition qu’il sait quelque chose au sujet de la mort de mon frère. Et s’il en était responsable ? Non, c’est impossible. Je cherche un nanti, pas un mendiant ! Il sait quelque chose, il sait quelque chose. J’en suis sûr. Je m’approche de lui. Il me tend maladroitement un carton sur lequel est écrit : « Un peu d’argent pour vivre s’il vous plait ». Il est si sale et abîmé par les bagarres de rues que son visage n’a plus forme humaine. Je suis incapable de dire si je le connais ou pas mais quelle importance. Ce rejet de la société va me dire ce qu’il a vu. Je prends sur moi pour m’approcher encore et lui parler.
— Comment tu t’appelles ?
— Florian.
— Tu es jeune pour être à la rue…
Il baisse la tête et ne répond pas.
— Comment tu en es arrivé là ?
Il hausse les épaules, ouvre un œil abîmé et me regarde, l’air de juger s’il peut me faire confiance. Je lui souris de toutes mes dents, comme un crocodile avant de mordre.
— De toutes les manières, j’ai plus rien à perdre, ajoute-t-il en essuyant ses yeux qui perlent et dessinent une trainée blanche dans la crasse de ses tempes.
Je garde le silence, le souffle court. Un murmure sort de ses lèvres.
— J’ai fait une énorme connerie. Je suis un monstre. J’ai tué quelqu’un avec la voiture de mon père. Je me suis enfui. J’aimerais tellement être mort à sa place, achève-t-il en éclatant en sanglots.
Mille pensées traversent mon esprit. Je vais le battre, l’étrangler. Le piétiner jusqu’à ce qu’il disparaisse sous terre. Ma gorge et mes poings se serrent. J’ai vraiment envie de le tuer. Je le saisis par le col et le plaque au mur.
— Tu m’as volé mon frère !
Ses yeux s’écarquillent.
— Venge-le, qu’on en finisse, me dit-il.
Mon visage est à dix centimètres du sien. Il pue la merde et j’ai un spasme de dégoût. Sur son menton, quelques poils frisent et poussent maladroitement. Je réalise qu’ils n’ont jamais été coupés par le geste sûr d’un père aimant. Je le lâche et fais un pas en arrière.
— Pourquoi tu vis dehors ?
— J’ai avoué à mes parents ce que j’ai fait et mon père m’a mis à la porte. Il m’a dit que je déshonorais notre famille, que je ne méritais plus de vivre sous leur toit et que je n’étais plus leur fils.
— Ils t’ont abandonné ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ? dis-je en connaissant la réponse.
— Dans trois jours, ça fera un an.
***
Florian m’explique qu’il avait bu et n’avait pas son permis. Suite à un pari stupide, il avait pris le volant jusqu’à croiser la route de Tom. Son père avait détruit la voiture pour que sa famille ne soit pas impliquée, avant de renier son fils à jamais. Il avait seize ans au moment des faits et n’a revu ni sa mère ni sa sœur depuis lors. Il a tellement honte de ce qu’il a fait qu’il refuse de réagir et qu’il se laisse sombrer dans la misère.
— J’attends que la mort me délivre, souffle-t-il en courbant le dos.
Alors je prends une décision étrange. Je l’incite à se lever et le maintiens par le bras. Son pas est fragile. Sans un mot, je l’emmène chez moi. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme si la main de Tom se posait sur mon épaule et me guidait.
***
Mes parents nous dévisagent, bouché bée.
— Je suis le meurtrier de votre fils. Je suis un minable. Je vous demande pardon. Jamais… jamais je ne pourrai me remettre de ce que je vous ai fait.
Le gamin se retient de pleurer. Je sais qu’il ne s’en donne pas le droit. Pas devant mes parents dont les yeux sont encore irrités à force d’être essuyés par des mouchoirs de papier. Ils observent le pantalon trop court et miteux du jeune garçon qui a continué de grandir loin de son foyer, ses pieds noirs et nus parce qu’on lui a volé ses chaussures, ses cheveux emmêlés de n’être plus coiffés et ces petits poils de barbe non coupés qui montrent qu’il est coincé entre l’enfance et l’âge adulte. On devine sa maigreur sous un T-shirt troué couvert d’auréoles grises. Je leur explique le désespoir du gosse qui tremble de peur.
Ma mère, habituellement volubile ne dit mot. Elle esquisse un pas vers cet enfant abandonné mais se retient. Sa maternité a parlé. Reste la réaction de mon père. Coutumier des silences, il lève le menton et déglutit avant d’ouvrir lentement la bouche.
— Tu es ici chez toi.