L’enfer de René Belletto, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 34, je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

Chapitre 1 suite 2

Je frottai ou fis semblant de frotter ma chemise aux aisselles, la tordis sans ménagement, l’étendis. Je la trouvai impeccable. Rien d’étonnant. La quantité de lessive que j’avais précipitée dans la cuvette aurait blanchi une charrette d’anthracite. Et je salis peu. J’ai longtemps cru que je salissais peu. Assez tard dans ma vie, des gens m’avaient fait remarquer, agacés parfois, que je salissais comme tout le monde. Peut-être. Sûrement. N’empêche. J’ai peine à le croire. Il m’arrive encore de trouver mes habits sales propres.

Dans un quart d’heure, une demi-heure au plus, elle serait sèche.

Je tirai la porte de mon réfrigérateur délabré. En ruine. Miracle, elle s’ouvrit. Le réfrigérateur contenait en tout et pour tout deux bières. J’en empoignai une. Le moteur de l’engin, accablé lui aussi par la chaleur, s’épuisait en un vacarme grasseyant et irrégulier de mauvais augure.

La rage impuissante de l’agonie.

Je pris mon élan, un véritable élan, pour refermer la porte à toute volée, comme si je voulais expédier tant de vieillerie hors des limites de la ville. Elle se ferma, se tint fermée, bravo. Pour fermer, c’était simple. Il fallait faire preuve, selon son tempérament ou l’humeur du moment, soit d’une délicatesse angélique – flooop, fermée –, soit d’une brutalité géologique, toute solution intermédiaire échouait sans remède. Il suffisait de le savoir. L’ouverture en revanche échappait à la prévision raisonnée. Pas de règle. Tout était possible. Une traction normale, ou anormalement faible ou forte, pouvait être efficace ou non : le refus total n’était pas à exclure. C’était le pire. On traînait alors le réfrigérateur par la poignée à travers l’appartement comme une sale bête en arrachant l’électricité derrière et une partie du mur autour de la prise, rien à faire, la porte restait soudée au corps de l’objet. Mais dix minutes plus tard, un simple effleurement et elle s’ouvrait largement, franchement, avec un profond soupir, comme soulagée elle-même, ou encore, c’était possible, avec mille réticences, émettant un intolérable grincement aigu et ironique, prête semblait-il à se refermer d’un coup haineux.

Il arrivait même qu’elle s’ouvrît seule, sans raison, par bravade. Je la refermais alors d’une ruade dont la puissance déjà considérable était centuplée par un esprit de vengeance certain.

La bouteille de bière était à peine fraîche à ma paume.

J’écoutai, enfin, un peu de musique. J’écoutai la cantate n° 82 de Bach, pour la Fête de la Purification, me hâtant d’avaler la bière à peine fraîche à ma paume avant qu’elle ne fût trop brûlante à ma gorge. Jadis, cette cantate m’émouvait parce que la voix de basse dit des choses comme : fermez-vous, yeux fatigués, endormez-vous, fermez-vous dans une douce béatitude, je me réjouis de ma mort, ah! si seulement j’avais déjà trouvé la mort! et moi-même souvent j’avais envie de fermer mes yeux fatigués, j’écoutai et je fus encore ému, un peu de l’émotion de jadis parvint à m’irriter.

L’affiche était à ma hauteur. Je fis un pas machinal pour me mettre dans l’axe du regard de Bach, je le regardai mais lui ne me regardait pas, et ne me regarderait jamais. Quatre ans plus tard, dans les derniers jours de mars 1750, un oculiste itinérant, John Taylor, tenta deux opérations sur Bach. Bach en mourut quatre mois après (et non six, comme l’écrit Forkel, qui a repris beaucoup d’erreurs du Nécrologue de 1754). Bach n’est d’ailleurs pas le seul patient que les pratiques de Taylor menèrent au tombeau sans délai. Une opération ophtalmologique en 1750! Fut un temps où j’ignorais même que cela se pratiquât. Je croyais qu’en matière d’opération ophtalmologique, en 1750, on se bornait à faire sauter au couteau l’œil atteint avant de désinfecter la plaie au fer rouge. Non. Taylor par exemple traitait la cataracte, à la suite de quoi certes les malades aveuglés pour de bon mouraient en quelques jours de souffrances inhumaines, mais enfin on tentait ce genre d’intervention.

Que le sommeil vous ferme, paupières fatiguées!

Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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