PREMIÈRES LIGNE #22

PREMIÈRES LIGNE #22



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



le livre du jour

Les mal-aimés  Jean-Christophe Tixier

Prologue

24 février 1884

Le chemin que le gamin a si souvent envié depuis la fenêtre de sa cellule file désormais devant lui. Presque pour lui. Sous ses pieds. Jusqu’à l’infini de ce proche horizon chaotique qui lui semble soudain lointain, maintenant qu’il sait qu’il va l’atteindre, et même le dépasser. Le gamin devrait se hâter, heureux de quitter ce lieu infect qui l’a sept ans plus tôt avalé, et depuis presque digéré.

Malgré le chahut enjoué, il ne trouve pas la force de mettre un pied devant l’autre. Comme si tout cela n’était pas réel, comme si une fois de plus ses rêves avaient pris le dessus, avec la menace de s’évanouir et de le rendre aux monstres dès qu’il ouvrira les yeux. En refusant d’avancer, il pense que le retour à la réalité sera moins étouffant.

Le gamin fait un pas de côté, laisse un groupe le dépasser, contemple la longue chenille constituée de tous ces garçons en tenue grise, qui s’étire derrière les deux hommes en armes qui ouvrent la marche.

On se donne du coude, on rit aussi. Les menaces et les cris des gardiens ne suffisent pas à dissiper l’humeur joyeuse qui règne dans les rangs. Le froid glacial non plus. On est loin du silence absolu auquel on les a astreints par la force et les coups tout au long de ces années.

Par endroits, des plaques de neige narguent le soleil aveuglant qui ne parvient pas à les réchauffer. Comme tous les autres, le gamin grelotte. Le froid, le soulagement, la peur. Il ne sait pas quelle sensation domine.

Massés au bord du chemin, les habitants du coin forment une triste haie d’honneur, qui tranche avec la joie fragile de ceux qu’ils regardent partir. Pour toujours. Le gamin laisse filer les deux syllabes entre ses lèvres gercées et bleuies.

Tou-jours.

Ce mot ne lui évoque pas grand-chose. Mais en le prononçant, il lui semble percevoir une impression de définitif, aussi fugace qu’un éclair dans un ciel d’orage. De l’endroit où on les emmène, le gamin se moque. Ils y arriveront demain ou après-demain, leur a-t-on dit, et il ne peut pas être pire que celui qu’ils quittent. Un bagne. Un autre. Encore et toujours.

Désireux de graver ces instants dans sa mémoire, le gamin fixe les visages, reconnaît celui de la cantinière, avec ses yeux qui ne s’excusaient même pas de leur servir une soupe si claire qu’ils avaient parfois l’impression de boire de l’eau. Des yeux froids dont il maudissait, comme les autres, le reflet tremblant à la surface de sa gamelle. Plus loin, il croise celui de la lingère, cette femme aussi grosse que sa voix, qu’il a dû assister durant d’interminables semaines au motif qu’il avait osé répondre à un gardien. Il se souvient des paquets de draps sales qui l’empêchaient de voir devant quand il les portait jusqu’au lavoir. De cette eau si froide qui montait jusqu’à sa taille alors qu’il rinçait le linge durant des heures. Cette eau qui engourdissait ses pieds, ses jambes, son ventre et puis ses mains et ses bras. Il se souvient de la douleur qui le tourmentait ensuite jusqu’au matin, après que les parties de son corps qui avaient baigné dans la flotte étaient revenues à la vie.

Plus loin encore, il repère un des hommes qui les accompagnaient dans les champs, les forçaient à creuser d’interminables sillons, à retirer sans relâche les cailloux qui pullulent dans cette terre sèche et dure, usant des hurlements et de la trique pour que le rythme ne faiblisse pas, parfois au-delà du coucher du soleil. Des ordres qui mordaient plus fort que les fers installés par les gardiens lors de leurs séjours au cachot. Celui-là surveillait leur couloir certains soirs, stoppait ses pas devant l’une ou l’autre des cellules, allait plus loin puis revenait en une sorte d’hésitation sadique qui les pétrifiait tous. Quand il pénétrait dans l’une d’elles, le soulagement gagnait les autres. Le gamin se dit que, peut-être, plus jamais il n’entendra les plaintes étranglées, les cris étouffés par d’interminables sanglots une fois que l’homme quittait la cellule pour regagner son lit.

Le gardien évite son regard, mais ne cache pas ses yeux. La tristesse que le gamin peut y lire ne lui est pas destinée, pas plus qu’aux autres. Ce départ est comme un mauvais tour qu’ils lui jouent.

Le gamin pense alors à son copain, le P’tiot, comme tout le monde l’appelait. Même s’il ne disait jamais rien, le gamin l’aimait bien. Un garçon pâle, que tout le monde moquait. Une nuit, le P’tiot s’est évadé et n’a jamais été rattrapé, privant ainsi les gardiens d’une rude séance de représailles, dont le but était de fracasser toute idée de récidive, et d’empêcher que la même tentation germe chez d’autres. Le gamin aime l’idée que le P’tiot soit désormais loin, qu’il ait même oublié le bagne. Un sacré pied de nez aux gardiens.

Le gamin reprend place dans le rang, fixe ses propres mains, détaille ses ongles noircis, attrape une brindille pour se les curer. Il ne veut pas emporter la moindre parcelle de cette sale terre.

Il avance avec l’espoir qu’un jour il parviendra à enfouir ces souvenirs très loin au fond de sa tête, à empêcher qu’ils remontent à la surface pour emporter ses derniers rêves. D’un coup de pied, il pousse un caillou, l’observe rouler sur le chemin puis disparaître dans le fossé.

Quand une fillette agite la main pour les saluer, une larme grimpe à l’œil du gamin. Il la trouve belle, emmitouflée sous sa capuche d’où dépasse une boucle brune. Pour cacher ses yeux humides à ses camarades, il reporte son regard sur la montagne qui bouche l’horizon, au bout de ce creux dans lequel il a passé toutes ces années. Cette montagne dont un des pans, effondré, dévoile les entrailles de pierre. Combien de fois a-t-il rêvé que la bâtisse qui les a si longtemps maintenus prisonniers subisse le même sort. Mais elle a tenu bon. Plus solide que la montagne. Plus vorace aussi.

Plus bas, alors que dans son dos tout s’apprête à disparaître, le gamin se retourne une dernière fois pour regarder ces hommes et ces femmes qu’il laisse derrière lui. Des hommes et des femmes qui appartiennent à ce lieu. Des hommes et des femmes qu’il oubliera sans doute, mais pas ce qu’ils ont fait.

Il se prend à espérer que jamais la bâtisse ne s’effondrera. Car il sait que tant qu’elle sera debout, ses murs épais garderont la mémoire de ce qu’ils ont vu et entendu. Tant qu’elle tiendra bon, les gens d’ici se souviendront. Et jamais ils ne pourront passer à autre chose. Jamais personne n’oubliera.

Alors le gamin sourit, lève son visage vers le ciel, accroche ses pensées aux rares oiseaux qui le fendent.

« Pierre Roch Combres, né à Lasclottes (Tarn) le 19 août 1859.

Jugé le 16 février 1872 pour attentat à la pudeur sans violence. Condamné selon l’article 66 à de la correction jusqu’à 18 ans. No d’écrou : 795. 1,62 m à l’entrée.

Antécédents bons sous tous les rapports. La famille vit dans une certaine aisance. Elle jouit d’une bonne réputation.

Causes de la sortie : Décès le 2 mars 1873. »

Extrait des registres d’écrou
de la maison d’éducation surveillée de Vailhauquès,
archives départementales de l’Hérault,
Cotes 2 Y 792, 2 Y 793, 2 Y 794

1

Été 1901

De l’endroit où Blanche se tient agenouillée, elle observe la jument décharnée. Ainsi allongée sur le sol, la bête lui paraît bien plus grande que quand elle se tenait sur ses quatre pattes. Blanche cherche un instant une explication, n’en trouve pas. Et elle s’en moque. Elle voudrait être capable de détourner le regard, de se lever et s’enfuir, mais une main invisible et puissante la maintient en place.

Elle regarde le flanc se gonfler doucement, inspire à son tour quand elle sent l’animal hésiter, puis écoute le souffle rauque quand il s’affaisse, comme si une masse infinie pesait dessus.

La chaleur accablante a vidé l’endroit de tous ses bruits, laisse régner le silence, un silence encore plus profond que celui provoqué par la clochette du bedeau lorsque le curé élève le saint sacrement en direction du ciel.

Blanche se redresse sur les genoux, relève sa robe pour ne pas l’abîmer, puis avance d’un bon mètre, repose ses fesses sur ses talons. D’un geste de la main, elle retire les brins de paille collés à ses genoux. Elle fixe la nuée de grains de poussière virevoltant dans le rayon de lumière qui force la porte entrouverte. Dans cette myriade de minuscules étoiles éphémères, elle veut voir une image de la vie qu’elle ne connaît pas. L’espace d’un court instant, elle se dit que si le bonheur existe, il doit ressembler à ça. Une sorte de rêve inaccessible. Un rêve de gamine qu’elle a bien vite étouffé.

Blanche baisse les yeux. À vingt-deux ans, elle se sent toujours une petite fille, et se demande si elle le restera à jamais.

Le souffle plus saccadé de la jument tire Blanche de ses pensées. Elle tend une main hésitante, qu’elle retire aussitôt. Le dégoût lui tire un haut-le-cœur. Un relent de bile envahit sa bouche. Pour éviter de vomir, elle ferme les paupières, emmène ses pensées là-dehors où elle a grandi, là où le chemin sinue entre les parcelles et le ruisseau, où le vent a chassé les arbres et les bestioles qui vont avec. Elle imagine ce creux sans fin au printemps quand le vert tendre habille le paysage de sa douce dentelle, quand l’air se charge de parfums sucrés, aussi subtils que fugaces. Elle aime cette saison, plus forte que la glace de l’hiver, capable aussi de tenir tête, au moins quelque temps, au feu de l’été. Elle pense alors à toutes ces idées un peu folles qui traversent son esprit lorsque les pépiements joyeux des oiseaux accompagnent l’éclosion des premiers boutons-d’or dans les champs. À chaque fois, elle se dit qu’au printemps suivant, elle y parviendra. Partir. Oublier. Deux verbes qui incarnent cet allant, dont la fougue vire trop rapidement à la résignation.

Du revers de la main, elle chasse les mouches qui courent sur son front trempé de sueur puis, enhardie, caresse le flanc moite secoué de spasmes de la bête. Ses poils ont perdu leur soyeux, s’agglutinent désormais en paquets visqueux, comme s’ils étaient recouverts d’un sirop sucré mêlé à de la graisse.

Blanche réprime une grimace quand elle se revoit allongée à cette place, la respiration courte, son cœur se débattant comme un rat affamé dans une cage trop étroite, ses jupons à peine retroussés sur ses chairs blanches rendues molles par l’absence de désir. La jument est étendue à l’endroit exact où Ernest l’a tant de fois prise de ses élans sauvages.

Quand elle pose son regard sur les yeux humides de fièvre de l’animal en train de fixer un ailleurs de plus en plus lointain, c’est elle qu’elle voit.

– Faudrait pas qu’elle crève, lâche Ernest dans un souffle étreint par l’émotion.

Blanche sursaute, se demande depuis combien de temps il est là, à l’observer.

Et pourquoi pas, se dit-elle, comme s’il avait parlé d’elle-même.

Il fait un pas en avant, vient se planter juste à côté. Elle peut sentir son odeur épaisse. Un instant, elle redoute qu’il la touche mais, sans avoir eu besoin de lever le regard sur lui, elle sent que ses préoccupations sont tout entières tournées vers la jument. Il s’accroupit près de sa tête, essuie de sa manche l’écume verdâtre qui coule de ses naseaux. Le ronflement rauque s’est mué en un sifflement plaintif qui annonce la fin, ou bien le début d’une nouvelle ère, se convainc Blanche, sans chercher à en imaginer les contours.

– Faudrait pas qu’elle crève, répète Ernest d’un ton plus faible.

Blanche risque un regard dans sa direction.

Il y a bien longtemps que le moindre sentiment a déserté les traits de son visage buriné. Que le soleil, le vent, le gel et l’amertume les ont figés dans une expression si solennelle qu’elle pourrait presque paraître poétique, tant la distance qu’elle crée avec lui-même le propulse plus loin que nulle part.

– Faudrait pas qu’elle crève, psalmodie-t-il en se frottant les yeux du plat des mains, mélangeant sa morve à celle de la jument.

Un râle humide envahit l’étable. La bête tremble de tous ses membres. La fièvre, la douleur, la certitude que la mort est proche et ne tardera pas à venir danser autour d’elle, avant de l’emmener pour toujours.

Dans un éclair, la lame du couteau d’Ernest attrape un instant la lumière.

– Tu crois pas qu’il faudrait aller chercher de l’aide ? risque Blanche.

Ernest crispe ses doigts épais sur le manche, entrouvre les lèvres sans qu’aucun son s’en échappe, puis se penche sur la jument dans un mouvement résigné.

– C’est le diable qui l’habite, marmonne-t-il alors. S’ils l’apprennent…

Ernest ne termine pas sa phrase. Comme tous ici, il redoute le diable tout autant qu’il craint Dieu, ne sachant lequel sera le plus virulent s’il venait à mourir.

De la pointe de sa lame, il trace dans les airs une humble croix au niveau de l’encolure, juste à l’aplomb d’un des abcès prêts à crever. Il renouvelle son geste pour chaque autre, avant de faire de même au-dessus des boursouflures sous lesquelles des ganglions enflammés se sont douloureusement dilatés, jusqu’à atteindre la taille d’œufs de pigeon.

Méfiante, Blanche recule d’un bon mètre. La terre battue sous ses cuisses est maintenant fraîche. La paille infecte pique ses jambes, comme elle l’a fait tant de fois avec ses fesses, ses seins et même son sexe. Elle laisse une moue de dégoût plisser sa bouche, qu’Ernest ne voit pas. Comme il ne voit aucune de celles qu’il provoque en la pilonnant contre son gré, dans ses relents de sueur âcre, de vin mauvais et d’oignon mal digéré.

Elle pose ses mains sur ses genoux, perd son regard dans celui de la jument. Le degré de souffrance semble avoir dépassé celui de la douleur. Ses yeux ne sont plus que deux orbites énucléées, deux fenêtres ouvertes sur un vide intérieur déserté par les émotions. Blanche voudrait lui sourire, comme on sourit à celui ou celle avec qui on éprouve une communauté de destin, mais n’y parvient pas. Elle sent qu’elle pensera longtemps à cet instant. Bien après la mort de l’animal. Bien après que le temps sera passé et aura tout emporté avec lui.

Ernest appuie sa lame sur le plus gros des abcès. Hésite. Presse plus fort.

L’entaille crache un jet brun à l’odeur putride, qui retombe en fines gouttelettes sur la robe pâle, terne et crasseuse de la jument indifférente.

Blanche frissonne, a envie de chanter. Une berceuse ou peut-être un cantique, sans savoir ce qui est le plus adapté.

– Faut désinfecter et cautériser, lance Ernest sans relever la tête. Va faire chauffer du vin et de l’huile.

Sa voix gronde tel le tonnerre quand il roule sur la falaise à la recherche d’un passage pour s’enfuir au loin, avant de se répandre à regret à ses pieds, pour mourir résigné sur les pentes douces du plateau monotone.

Blanche hausse les épaules et se redresse. Ce n’est pas avec ce genre de remède que son oncle va sauver la jument. Elle va crever. Un enfant de quatre ans le comprendrait. Elle croise le regard de son oncle, lit dans ses yeux secs un déchirement douloureux mêlé de frayeur. Et cela la réjouit. Peut-être qu’il ne s’en remettra pas si la jument meurt. Cette pensée la ravit. Elle n’est donc pas cette fille simplement gentille que tous voient en elle. Tous.

Alors qu’elle pousse la porte bancale, Blanche passe en revue ceux qu’elle peut inclure dans ce tous, et n’y trouve rien de réjouissant.

La lumière extérieure ravive l’énergie de son corps et cela lui fait du bien.

Dans moins d’une heure, le soleil glissera derrière la barre rocheuse qui ferme cette extrémité du plateau. Souvent, Blanche se demande ce qu’il peut y avoir au-delà. Certainement quelques âmes tristes, se dit-elle en traversant la cour. Des terres et des bêtes, liées entre elles par une bonne dose de malheur. Pourquoi cela différerait-il d’ici ?

Il souffle une légère brise gorgée de la chaleur féroce de ce début d’été. Une brise chargée d’une fine poussière qui l’oblige à fermer les yeux et tourner la tête. Cela fait des mois qu’il n’est pas tombé la moindre goutte. Partout la terre se craquelle. Transformée peu à peu en minuscules particules par le piétinement répété des hommes et des bestiaux.

Le chien se tient immobile près de l’abreuvoir, le poil de son arrière-train hérissé, ses babines retroussées dévoilant des crocs en partie englués de bave. Blanche suit la ligne que trace son regard, aperçoit Géraud sur le chemin en contrebas. Planté à gauche du fossé, comme un piquet qu’aurait perdu sa clôture. Il fixe l’étable. Sans bouger. Sans même manifester la moindre intention. La pointe du foulard crasseux qu’il porte en permanence autour du cou s’agite dans le vent. C’est la seule trace de vie qui se dégage de lui.

Géraud vit ici, sans que personne sache vraiment où. Quelque part en haut sur la falaise. Toujours à l’écart, préférant le monde qu’il s’est inventé, où évoluent des ombres que lui seul peut voir et entendre. Géraud va et vient. Personne n’en a peur. Mais tous l’évitent. Sans vraiment savoir pourquoi.

Il n’est pas beau. Pas bien fait non plus, comme peuvent l’être tous ces hommes qui s’épuisent au travail sans avoir vraiment de quoi se nourrir ensuite. Il n’est plus très jeune non plus. La seule chose qu’il a pour lui ce sont ses yeux. D’un gris si pur que Blanche se plaît à penser que son ailleurs à lui doit être magnifique.

Pourtant, le savoir si près la rend nerveuse.

– Ouste ! lance-t-elle en tapant dans ses mains. Ouste !

Ni le chien ni l’intrus ne bougent. Le premier grogne plus fort. Le second garde le regard obstinément rivé sur l’entrée de la grange.

Un court instant, Blanche est tentée d’attraper un caillou pour le jeter dans sa direction, mais elle y renonce. Elle aussi elle le craint. Il est si différent. Qui est-il pour se planter presque chaque jour au bord de la falaise, parfaitement immobile, dans la lumière déclinante ?

Elle se souvient l’avoir longuement observé, une fin de journée où son oncle était descendu au hameau. Elle était restée accroupie plus d’une heure derrière l’abreuvoir, sans parvenir à savoir s’il se tenait face ou bien dos au vide, guettant l’instant suprême où il prendrait son envol. Mais ce moment n’était jamais venu. Quand l’obscurité avait avalé sa silhouette, elle en avait voulu au Géraud. Déçue, elle était rentrée préparer le repas avant le retour de son oncle. Si déçue qu’elle en avait déduit que Géraud appartenait plutôt à la famille des insectes rampants. Elle aurait tant aimé qu’il en soit autrement. Les jours suivants, elle avait même trouvé son regard moins étincelant.

Le nez sur ses sabots, Blanche avale les quelques mètres qui la séparent de la maison. À l’intérieur, il fait frais. L’odeur du chou ne quitte plus l’endroit, couvrant presque celle de la suie.

Elle se penche sur l’âtre, souffle sur les braises et ravive le feu. Elle ajoute deux bûches, si sèches qu’elles crépitent aussitôt.

De la grille couchée sur les deux chenets dépareillés, elle retire un restant de soupe, puis pose deux casseroles au cul noirci. Dans l’une, elle verse du vin, auquel elle ajoute deux brins de thym. Dans l’autre, elle fait couler de l’huile, et la couvre.

Elle repense à la jument, à l’indicible frayeur qu’elle a lue dans les yeux de son oncle. Ici, au bout de ce chemin qui ne débouche sur rien d’autre que le hameau en aval, le temps tourne en boucle et s’arrête après cette ferme. Que la bête meure, et le fragile équilibre sera rompu. Blanche imagine le chaos, chargé des rancœurs tenaces, des féroces jalousies accumulées au fil des générations.

À défaut de l’espérer, c’est cela qu’elle entrevoit. Sans être capable d’en capter la moindre image.

Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour laisser filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesants et accusateurs.

Elle vacille, se contraint à respirer calmement, sent après quelques secondes refluer l’angoisse et la peur. Comme un troupeau sauvage que l’on parvient à parquer dans un enclos et qui retrouve peu à peu son calme. Une bataille contre elle-même, dont elle sort à chaque fois épuisée de dégoût et de haine. Mais victorieuse.

Avec le temps, Blanche a appris à ne plus baisser les yeux, à ne plus laisser la nausée lui retourner l’estomac. Avec le temps, elle s’est endurcie. Et cette idée lui plaît.

Les derniers rayons de soleil marbrent le toit du bagne d’un camaïeu de rose. Elle pourrait tirer un rideau, soustraire le bâtiment à son regard pour tenter d’oublier les événements passés, mais à quoi bon ? Même quand elle ne le regarde pas, elle sent sa présence qui écrase tout. Plus oppressant que la falaise, alors que c’est des mêmes pierres qu’ils sont faits. En tendant l’oreille, Blanche peut l’entendre respirer. Son murmure et son haleine ne sont qu’un poison insidieux et destructeur qui les emportera tous. Elle en est certaine.

Quand elle réalise que l’emploi du futur est sans doute incorrect, un sourire empreint d’amertume tord sa bouche. L’heure a sonné. Et chacun va récolter ce qu’il mérite.

Blanche recule d’un pas, se tourne vers la cheminée. Elle soulève le couvercle, observe la danse fluide et ondoyante de l’huile que le feu réchauffe.

– C’est prêt ? tonne la voix d’Ernest depuis le seuil.

Pour toute réponse, elle hausse les épaules. Le temps qu’elle se retourne, il a disparu.

Avec précaution, elle entoure les queues des casseroles de chiffons crasseux, puis gagne l’extérieur.

Alors qu’elle traverse la cour, la chaleur étouffante la saisit. D’un rapide coup d’œil, elle constate que Géraud a disparu, reporte aussitôt son regard sur la falaise. Là non plus elle ne le voit pas.

Du pied, elle pousse la porte de la grange, se fige aussitôt. Des chairs à vif de la jument s’échappe du sang, qui goutte si abondamment sur le sol que la terre battue ne parvient plus à l’absorber.

– Ferme la porte ! Je veux pas qu’on nous voie !

D’un geste vif, elle la repousse du talon, comme on jette un voile pudique sur une scène indécente. Submergée par l’odeur fétide, elle regrette de ne pas avoir rempli ses poumons dehors.

À contrecœur elle s’approche, pose les casseroles à côté d’Ernest et s’accroupit. Sans un mot, il ôte les chiffons des queues, saisit celle de la casserole contenant l’huile, l’amène à l’aplomb de l’encolure lacérée des entailles qu’il a pratiquées alors que Blanche était dans la maison. D’un mouvement sûr, il laisse couler un mince filet d’huile sur chacune d’elles. La jument ne bronche pas, ni sous l’effet de la douleur ni sous celui de l’odeur de ses propres chairs qui sont en train de cuire. Elle se contente de gonfler des bulles chargées de sang à l’extrémité de ses naseaux, tandis que celui de ses plaies cesse enfin de couler.

– Maintenant, faut désinfecter.

Blanche trempe un des chiffons dans le vin bouillant. L’essore.

– Faut y aller plus franchement. Tends tes mains ! Faudrait pas que tu l’infectes.

Alors qu’il verse une généreuse rasade de vin bouillant, Blanche sent ses chairs se rétracter, sa peau se coller à ses os, mais elle ne dit rien.

– Maintenant, frotte-la !

Blanche pose ses paumes à plat sur l’encolure. La peau est raide, presque froide. Elle est tétanisée, même si elle trouve presque apaisante cette fraîcheur qui réveille ses mains. Mais déjà le liquide brûlant se répand sur les plaies.

– Frotte, je te dis !

Alors que les vapeurs de vin se mêlent à l’odeur entêtante de viande grillée, Blanche entreprend un mouvement timide. Les yeux fermés, elle élargit les cercles et accélère son geste. Elle s’imagine au lavoir en train de frotter une vieille couverture, avec la vigueur de celle qui a l’espoir de venir à bout des taches incrustées que le temps a rendues rebelles. À chaque fois qu’une extrémité d’un de ses doigts s’enfonce dans une plaie, un spasme de répugnance empoigne son estomac. Un goût amer remonte aussitôt dans sa gorge, qu’elle contient avec peine. Quand la vision d’une multitude d’yeux crevés s’impose à son esprit, elle se recule brusquement et rouvre les siens pour émerger du cauchemar.

Blanche secoue ses mains qui la brûlent, les essuie dans sa jupe pour en ôter les immondices. La jument bascule la tête en arrière, tente en vain de la soulever.

– Faut qu’elle se repose maintenant, lâche Ernest en se relevant.

Blanche l’observe alors qu’il quitte l’étable. Massif. La tête toujours rentrée dans ses épaules presque voûtées. Pour se mettre à l’abri du monde, ou simplement l’affronter d’un bloc. Ainsi, il ressemble au paysage qui les entoure. Ce paysage dont elle n’a jamais su s’il les protège ou bien les séquestre.

Aussi loin qu’elle peut fouiller dans ses souvenirs, Blanche voit cette stature imposante. L’oncle Ernest constitue son unique famille puisque les vieux, ses parents à lui, sont morts depuis longtemps et tombés dans l’oubli une fois la succession réglée.

Ernest a recueilli Blanche juste après sa naissance, à la mort de sa sœur, lui a-t-il menti. De celle qui a été sa mère, du moins le temps de la grossesse, Blanche n’a appris que ce qui se racontait au hameau, et qu’on a bien pris soin de ne pas lui cacher. Cette femme sans visage dont elle ignore jusqu’au prénom a disparu un soir, chassée par les cailloux amers d’une famille bafouée et outragée.

Blanche n’a donc pas de mère à qui parler, de bras où se réfugier pour se consoler et sécher ses larmes. Celle qui aurait pu le faire n’est plus là depuis bien longtemps.

Blanche se lève, jette un regard de pitié à la jument. La bête occupe la place de tous les abus. Cette place où elle-même se revoit allongée immobile, les jambes écartées, incapable d’effectuer le moindre mouvement alors qu’Ernest quitte l’endroit en marmonnant des paroles inaudibles. Cette place où, une fois seule, elle se sèche avec sa robe. Le sol qui boit aujourd’hui le sang de la jument s’est tant de fois repu de la semence épaisse que son oncle lâche en elle, et qu’elle laisse doucement s’écouler entre ses cuisses. De son pied, elle mélange ensuite sa honte à la terre pour former une boue souple, dont elle se sert pour combler les empreintes laissées par les bêtes. De longues minutes, elle en lisse la surface, qu’elle trouve alors presque belle.

Ces assauts de son oncle, Blanche les subit depuis qu’elle a douze ans. Comment pourrait-elle oublier cet âge, puisque le clocher de l’église égrène chaque jour ses douze coups pour mieux le lui rappeler ? À certaines périodes, son oncle la grimpe plusieurs fois dans la même journée. Si elle devait compter le nombre de marques de sabots qu’elle a ensuite rebouchées, elle ne saurait comment s’y prendre. Combien ? Rien, dans sa vie, ne permet d’appréhender un tel chiffre, sauf peut-être les nuées de chauves-souris échappées chaque soir, du printemps à l’automne, d’une des failles de la falaise. Un interminable ballet aérien qui obscurcit le ciel sur des centaines et des centaines de mètres, à la poursuite d’un but qu’elles seules connaissent et semblent partager.

Les aboiements furieux du chien la tirent de ses pensées. Avant de sortir de la grange, Blanche se prend à rêver qu’avec tout ce sang qui vient de couler, le sol aura définitivement étanché sa soif.



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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE # 20

PREMIÈRES LIGNE # 20

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le fil rouge de Paola Barbato

traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

1

Compartiments étanches

[Réveille-toi, Antonio.]

Il ouvrit les yeux. Cela ne changea pas grand-chose, l’obscurité dans la pièce était telle qu’on l’aurait crue peinte. L’air immobile, l’espace imperceptible. Il respira à fond et sentit. Inexplicable, étant donné le soin qu’il mettait à soustraire à son environnement tout objet susceptible de dégager une odeur. Et pourtant, sa chambre sentait le carton. Depuis le début, depuis le jour où il avait emménagé dans cette petite villa de lotissement, moche, blanche, neuve et anonyme, aussi anonyme qu’il voulait l’être lui-même. Cela sentait la peinture, ce jour de

[cinq]

quelques années auparavant, et aussi une vague odeur de métal chaud, seule trace du passage des ouvriers qui avaient installé la porte et les volets blindés. La maison appartenait à son entreprise, néanmoins il les avait fait poser à ses frais. Il ne s’était pas posé de question. Quand il était monté dans la chambre à l’étage, celle où avait été installé le lit à deux places commandé par téléphone, elle sentait le carton. Et cette odeur n’était jamais partie. Aussi, chaque matin, il avait la sensation de se réveiller dans une boîte. C’était une blague de son subconscient, il le savait. Mais il s’en accommodait, cette sensation d’être enfermé dans un carton reflétait exactement ce qu’il prétendait de lui-même et de la vie.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre, traversant l’obscurité d’un pas cadencé par l’habitude. Il appuya sur un bouton et la lumière donna sens à son corps et à ce qui l’entourait. Il y avait du soleil. C’était samedi. De nouveau.

Antonio Lavezzi soupira et regarda sa montre posée sur la table de nuit. Huit heures et quart.

« Dans moins de quinze heures tout sera terminé », se dit-il.

Mais ces heures allaient être longues. Très longues.

 

 

À 11 heures il avait rendez-vous chez son barbier, un certain Maurino, qui lui coupait les cheveux et la barbe et lui reprochait régulièrement son utilisation entêtée du rasoir électrique, délétère pour une peau aussi délicate que la sienne, qui aurait eu besoin de mousse et d’une bonne lame. Antonio admettait sa paresse et promettait d’essayer, un de ces jours. Il lui réitérait son serment depuis plus de quatre ans et, même s’ils savaient tous deux qu’elle était fausse, cette promesse était tout ce que Maurino voulait obtenir de lui. S’il avait été du genre à aimer les métaphores sexuelles, Antonio Lavezzi aurait défini sa vie comme « une vie de préliminaires ». Toutes les personnes qui l’entouraient avaient l’exigence urgente d’être rassurées par des certitudes primaires. Comment allez-vous ? Bien. Le travail ? Tout va bien, malgré la crise. Ma belle-sœur Angela vous passe le bonjour, vous vous souvenez d’elle ? Bien sûr, passez-lui le bonjour également, un de ces jours je dois absolument l’inviter à boire un apéritif.

Cela suffisait.

Des formalités, de prétendues apparences, des hypocrisies bien confectionnées. C’était cela, qu’ils voulaient.

Il avait cru, au début, que se refaire une vie aurait été difficile, or cela avait été d’une simplicité déconcertante. Les gens du lieu savaient tout de lui, mais son histoire sortait des canons d’un potin de village. Ce qu’Antonio Lavezzi représentait, ils le niaient avec une force rageuse. Certaines choses ne se produisaient pas, n’existaient pas, ne pouvaient même pas se concevoir, et il ne pouvait pas se permettre d’en être le témoin vivant. Ce qui lui était arrivé était trop, c’était inacceptable.

De façon surprenante, Antonio partageait leur avis, et l’accord tacite de négation des faits lui permit d’être accueilli et aimé par la communauté. Dans le fond, les règles étaient simples et peu nombreuses : il suffisait de sourire et de bien fermer les placards à clé.

Les cadavres ne sortent jamais sans permission.

 

 

La veille au soir, il avait quitté le bureau avec dix minutes d’avance pour passer au pressing avant la fermeture. Le samedi et le dimanche étaient des journées fantômes dans la haute Vénétie, l’un des rares inconvénients matériels qu’il avait trouvés en quittant la ville pour un village. Quand le pressing fermait pour congés, il devait rouler 28 kilomètres pour atteindre le plus proche, garantissant une remise des vêtements pour le mardi suivant.

Sa garde-robe était maigre : cinq costumes cravate, trois chemises bleu ciel, trois blanches, deux pulls en V, un chaud et un léger, tous deux gris. Deux survêtements, quelques shorts et des T-shirts sans manches pour l’été complétaient le tout. Il s’habillait selon un système de rotation méthodique, utilisant deux costumes par semaine. Puis il confiait son linge sale au pressing. Sa mère puis sa femme s’étaient occupées de laver et repasser pour lui. Depuis qu’il était seul, il n’avait même pas envisagé d’apprendre, et il n’avait acheté une machine à laver que parce qu’il était trop pudique pour confier ses caleçons à des étrangers. Il ne connaissait qu’un seul programme, il dosait la lessive et l’assouplissant, appuyait sur le bouton et une heure plus tard il étendait le tout sur les radiateurs (chaud ou froid, cela ne faisait aucune différence). Pour éviter les accidents il n’achetait que des serviettes, slips, maillots de corps et chaussettes blancs. Il avait découvert les draps sans repassage et n’utilisait que ceux-ci, malgré la désagréable sensation de fripé qu’ils produisaient sur la peau. Toutes les deux semaines il les lavait et les faisait sécher sur la cabine de douche.

La lessive était la première chose qu’il faisait le samedi matin, après le petit déjeuner, avant de se rendre chez Maurino. Il portait son costume du week-end, qu’il retirait soigneusement dès qu’il rentrait chez lui. Il devait le conserver en bon état pour le déjeuner du dimanche. Entre la lessive et le barbier, il évitait de faire le ménage, il ne voulait pas sentir les produits d’entretien. C’était l’une des quelques règles formelles qu’il avait appris à respecter. Un homme de quarante ans qui sent le détergent n’est pas bien accepté ; cela aurait semblé « étrange », même si tout le monde savait que personne ne faisait le ménage chez lui, et que de toute évidence il s’en chargeait lui-même. Il suffisait que l’évidence ne soit pas tangible, et tout allait bien.

Antonio suivait des principes tacites. Il prenait des douches, se coupait les ongles, soignait les détails, comme les oreilles et les sourcils. Vers 10 heures, il montait dans sa voiture et roulait jusqu’au village. Il achetait le journal, buvait un café, faisait en sorte de rencontrer régulièrement quelqu’un qui lui permette de consommer cette heure d’attente en gagnant des points de normalité apparente.

L’apparence, cette grande, infinie ressource.

Quand il rentrait chez lui, impeccablement coiffé et rasé, il n’était même pas midi. Dans la région, on déjeunait plus tard, mais il avait gardé ses habitudes et, à 12 h 30, en survêtement, il prenait dans le frigo ce qu’il avait mis à décongeler la veille. Il observait le plat tourner dans le micro-ondes comme s’il regardait un programme télévisé, puis il le plaçait sur un dessous-de-plat en liège et mangeait en pensant à l’étape suivante : nettoyer la cuisine. Ensuite viendrait le moment du jardinage. Puis des factures. Puis…

 

 

Il existe des livres qui expliquent les différentes réactions à un traumatisme, mais Antonio n’en avait pas lu. Il n’avait jamais été un grand lecteur, c’était plutôt le domaine de sa femme, Lara. Depuis l’université elle dévorait les livres. Jeune fille, elle avait choisi un style de vie opposé, sportif et orienté sur la santé, qui laissait peu d’espace aux longs après-midi allongée sur le canapé à lire Anna Karenine. Puis un accident de scooter l’avait gravement blessée au genou et elle avait dû arrêter le volley-ball. Elle avait pleuré pendant des semaines, mais sa mère lui avait répété jusqu’à la nausée : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage. »

Lara ne lui avait jamais avoué qu’il lui aurait été égal de se casser les dents, le nez, d’être couverte de cicatrices, de cesser d’être belle, si cela avait signifié continuer à jouer. Parce que, à ce moment-là, il avait été clair pour tout le monde, y compris sa mère, que la beauté était le seul bien de valeur qu’elle possédât. De la matière pour la vie, pas pour les rêves.

À l’époque, Antonio et elle étaient amis, pendant sa convalescence il avait passé plusieurs après-midi assis à ses côtés, à réviser ses partiels. Âgé de deux ans de plus qu’elle, qui n’avait pas encore passé son bac, il entamait des études d’ingénieur. Par la suite Lara s’était inscrite en médecine, poussée par son père chirurgien, avant de tout abandonner pour se marier à vingt-deux ans, dès qu’Antonio avait trouvé un emploi stable. Durant ces après-midi, la tranquillité obtuse d’Antonio avait calmé le désespoir de Lara. Une sorte d’osmose, de contagion, d’engourdissement, qui était passé de lui à elle. Lara s’était mise à lire et, une fois sa rééducation achevée, elle s’était fiancée. Antonio était beau garçon, cultivé, il avait obtenu son diplôme et était issu d’une famille respectable. Lara n’était que belle. Elle avait été intelligente, vivante, animée de rêves, prête à croquer la vie à pleines dents. Mais la vie lui avait répondu : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage », et Lara avait compris que la guerre était perdue. Elle s’était rendue, elle s’était mise à vivre par négation. Elle n’avait pas fini ses études, elle n’avait pas trouvé de travail, elle n’avait pas eu de fils, elle n’avait rien fait qui la distinguât de sa mère. Elle n’était que belle.

Ce traumatisme, petit et pourtant si grand, avait éteint Lara.

Il avait fallu un deuxième traumatisme pour la réveiller.

 

 

La maison d’Antonio était nue, spartiate, impersonnelle. Il avait opté pour une décoration de style minimaliste : peu de meubles, verre dépoli, bois sombre, voire laqué. Elle contenait le minimum pour survivre. Et rien qui parlât de lui. Pas de livres, pas de photos, pas même de films ou de CD. Il écoutait la radio, louait des DVD, surfait sur Internet. Il ne suivait aucun journal télévisé, jamais : une mauvaise nouvelle pouvait toujours l’attendre au tournant. Il préférait les débats, les émissions où l’on parlait d’un sujet, un seul. Il ne courait aucun danger en les regardant, pas plus qu’avec les documentaires, devant lesquels il s’endormait régulièrement. Cinq jours sur sept, il menait une existence qui se répétait à l’infini. Réveil, douche, petit déjeuner, trajet jusqu’à son entreprise, travail au bureau ou sur un chantier, déjeuner avec son chef, Giuseppe Levante, propriétaire de la SARL Levante, solide entreprise du bâtiment spécialisée dans les sols en marbre, retour au bureau, travail, retour à la maison, exercice physique, douche, dîner acheté tout prêt, télévision, sommeil. Le samedi et le dimanche étaient plus compliqués. Il fallait remplir des espaces-temps immenses, les surcharger d’engagements impossibles à tenir en deux jours. Des heures et des heures durant lesquelles il devait rester vigilant pour que son esprit ne lui joue pas de mauvais tours, souvent en associant une image à une pensée ou une pensée à un souvenir. Pour s’assurer le calme plat dont il avait besoin, Antonio planifiait tout avec une méticulosité maniaque, calculant les temps, les imprévus et les alternatives. C’était sa méthode de survie, il l’élaborait chaque week-end, quand il se retrouvait privé de la béquille du travail. Il tenait un registre comptable de sa maison, un inventaire de toute la nourriture et de tous les objets, un agenda pour les visites dentaires, le paiement des factures, les révisions de la voiture. Il ne jetait jamais les tickets de caisse, il les conservait dans une assiette de céramique à côté de la porte, avec le courrier ouvert et les éventuels dépliants, post-it et publicités. En plus des tâches domestiques et des DVD, qu’il louait par cinq, il mettait le registre à jour, vérifiait ses dépenses sur le site de sa banque et prenait méticuleusement soin de son corps, de l’hygiène à l’entraînement. Un samedi sur deux, il tondait la pelouse, tous les dimanches il lavait sa voiture, et en cas de pluie il remplaçait ces activités par : l’inventaire par ordre alphabétique des médicaments, jetant les périmés et dressant une liste d’approvisionnement pour la pharmacie ; le classement des dossiers sur le bureau de son ordinateur portable, imprimant ou archivant les fichiers inutiles ; le nettoyage du canapé en cuir noir avec des produits spécifiques et le traitement d’éventuelles craquelures. Il avait une liste interminable d’activités joker à jouer face à l’imprévu. Une vraie liste, rédigée à la main. Et à côté de chaque élément, il avait indiqué le temps que prenait l’activité :

 

Masticage du coin de la ventilation dans la salle de bains

20 minutes

Plantage de clous dans les plinthes du cagibi

10 minutes

Remplacement des adhésifs anti-courants d’air des fenêtres

45 minutes

 

Une fois par semaine, le samedi après-midi, il faisait les courses : plats surgelés, salades toutes prêtes, jambon et fromage sous vide, pain de mie, soupes en boîte, plats préparés au rayon traiteur. Il avait réduit les efforts culinaires au minimum et étendu au maximum ceux liés à l’ordre et à l’hygiène. Chaque samedi, il nettoyait toute la maison, mais le dimanche il se consacrait à une seule pièce. Que ce soit la chambre ou la salle de bains importait peu, là aussi une rotation était organisée. Bien sûr, cela avait lieu après le déjeuner rituel chez Giuseppe et Rita Levante.

 

 

Giuseppe Levante semblait considérer comme une obligation morale d’inviter Antonio Lavezzi à déjeuner chaque saint dimanche en tant qu’ancien camarade d’école, actuel employé et célibataire. Les exceptions se comptaient sur les doigts de la main. Antonio avait tenté d’y échapper mais avait fini par plier face à cette force de coercition affective. Refuser, pour lui qui était seul et n’avait aucun motif valide, sinon son absence totale d’envie, équivalait à un affront. Quand, deux dimanches de suite, il trouva des excuses pour ne pas venir, Rita Levante cessa de le saluer.

Cela n’allait pas, cela pouvait éveiller les soupçons, un intérêt dont il voulait qu’il reste secret, relégué dans le ghetto des ragots bon marché. Aussi, le dimanche, il sonnait à la porte, saluait les filles de Giuseppe, contraintes de revenir respectivement de Vérone et de Vicence, pour le déjeuner de famille, il embrassait la mère de Giuseppe, la seule personne autorisée à apporter des pâtisseries, et il se préparait à rencontrer la proposition féminine du jour.

Cette invitation obligée était aussi fausse et formelle, les conversations à table aussi superficielles et prudemment vides, que les offres de chair pour accouplement proposées par les époux Levante grossières et vulgaires. Qu’elle soit une cousine célibataire, l’ex-femme d’un collègue ou d’un ami, ou encore l’une des nombreuses femmes qui cherchaient un compagnon de vie, sans prédilection spécifique, elle était prête, déjà informée de la tragédie à n’évoquer sous aucun prétexte, installée sur la chaise à côté de lui. Ensuite, c’était un ballet de cérémonies, de vins à goûter pour garder l’atmosphère chaude, de boutades hors de propos et de questions dont les réponses n’intéressaient personne. Il y avait eu une Angela, une Caterina, une Silvia, au moins deux Elena et une Chiara qui comptait pour trois, tellement elle se faisait inviter souvent, dans le rôle de la meilleure amie de Rita. Elles assistaient aux déjeuners du dimanche suivant un roulement, et Antonio avait été contraint de prendre un café ou un apéritif au moins une fois avec chacune. Il s’y pliait pour ne pas alimenter les potins. Il se limitait dans la conversation, apparaissait terriblement ennuyeux et balayait l’hypothèse d’un éventuel deuxième rendez-vous par les mots clés : « Un de ces jours ».

« Un de ces jours », il les rappellerait pour aller dîner, au cinéma, au restaurant chinois, au nouveau restaurant ouvert dans la vallée, chez un collègue dieu de la pêche, à cette célèbre fête du miel, au théâtre romain, à l’inauguration d’une exposition, prendre un apéritif, se faire un apéritif, se retrouver pour un apéritif.

« Un de ces jours », le rituel obligatoire de l’apéritif le contaminerait, lui aussi.

Mais…

Pas aujourd’hui.

Pas demain.

« Un de ces jours. »

Quand il ne les rappelait pas, elles ne se fâchaient pas, elles se disaient que c’était peut-être trop tôt pour lui, qu’il ne s’était pas encore remis de cette expérience atroce, inimaginable, non, mieux valait ne même pas en parler.

 

 

Il passa la fin du dimanche, de ce dimanche, devant un tournoi de billard. Puis il éteignit la télévision, ferma toutes les portes et les fenêtres, vérifia deux fois que tout était bien verrouillé, monta dans sa chambre, ferma la porte et se coucha en survêtement. Il l’enlèverait pendant la nuit, sans même s’en apercevoir. L’odeur de carton l’enveloppa et il se laissa glisser dans un sommeil plein de rêves refoulés.

 

 

Réveil, douche, petit déjeuner, costume beige et cravate bleu ciel. Antonio monta dans sa Fiat Croma grise que tout le monde lui conseillait de changer, mais à laquelle il était trop attaché, et partit. Il n’était pas encore 8 h 30. Deux minutes plus tard, son portable sonna. Le numéro était celui de Federico Catania, chef d’un chantier qui venait de commencer. Ce matin-là, ils devaient déblayer les restes d’une ruine démolie le vendredi précédent.

— Monsieur l’ingénieur…

— Oui.

— C’est Catania.

— Oui, j’ai vu votre numéro. Qu’y a-t-il ?

— Monsieur l’ingénieur, vous devez venir au chantier. Tout de suite.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le bordel…

La voix du chef de chantier était incertaine, ce qui était étrange pour un type aussi arrogant que lui.

— Bien, je passe au bureau et…

— Non. J’ai parlé à M. Levante, il m’a dit de vous prévenir tout de suite. De vous faire venir ici.

— Que s’est-il passé ?

— Les carabiniers sont là.

Un battement d’ailes. Rien de plus qu’un battement d’ailes dans la nuque.

— Que s’est-il passé ? répéta Antonio en scandant bien les mots.

— On a peut-être tué quelqu’un.

Antonio inspira profondément.

— Catania, vous ne pouvez pas l’avoir « peut-être » tué.

— Monsieur l’ingénieur, écoutez, je ne sais pas…

La voix de Catania s’éteignait.

— D’accord, j’arrive tout de suite.

— Dépêchez-vous, on ne sait plus quoi faire avec ce truc.

Antonio raccrocha et tourna brusquement à droite, vers une zone champêtre.

Eux, ils ne savaient plus comment faire, avec « ce truc ».

Bien sûr.

Lui, au contraire, il était expert.

Lui, on avait massacré sa fille.

Il appuya à fond sur l’accélérateur.

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La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 2

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 2



Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes.

Hier c’était le chapitre 1 là

II

Gina dessinait un point d’interrogation sur le ventre de Virgile. Elle acheva sa calligraphie amoureuse en plongeant l’index dans le nombril de son mari.

– C’est quoi, ce p’tit bidon, amore ?

Virgile prit son air boudeur, celui qu’elle aimait.

– Je peux me remettre au sport. Tu veux ?

Pour toute réponse, la belle Napolitaine papillonna des cils. Il l’enserra tendrement.

– O.K. Je commence aujourd’hui.

Ça tombait bien, on était le premier jour de l’année, le jour des promesses.

– Amore…

Gina aimait cet homme qui ne lui avait jamais rien refusé. Gina aimait être aimée.

Ils avaient douze ans d’écart. Virgile l’avait presque vue naître.

* * *

Ce soir de novembre 1976, Cesare Sordi était entré sans frapper chez ses voisins de palier, les Santos. Le maçon italien avait les larmes aux yeux et peinait à parler. Les parents de Virgile avaient cru que ce désarroi était dû à l’annonce de la mort de Jean Gabin, l’acteur préféré de Cesare.

– Oui, c’est bien triste, un grand acteur, avait dit Fausto avant même que son ami n’ouvre la bouche.

– On vient de l’apprendre sur Antenne 2, avait confirmé Fatima.

Cesare s’était indigné.

– Mais je m’en fous, de Gabin ! Carmelita a perdu les eaux ! La sage-femme est complètement bourrée, je l’ai virée. Faut me sortir de là, Fatima ! Oh mio dio, che casino !

Vingt minutes plus tard, Fatima avait sorti l’enfant du ventre de sa mère. Une belle petite fille de quatre kilos que Virgile avait été autorisé à voir, après que les deux femmes l’eurent lavée et emmaillotée.

– Elle s’appellera comment ? avait-il demandé du haut de ses douze ans.

– Gina, avait soupiré Carmelita, épuisée et radieuse.

– Gina, Carmelita, Giulietta, avait précisé fièrement Cesare.

* * *

L’an passé, Virgile avait franchi le cap de la cinquantaine. Il commençait à le sentir. Il fit mine de grimacer de douleur en se redressant dans le lit. Piètre stratagème pour tenter d’échapper à sa promesse.

– Aïe ! Est-ce que j’ai encore l’âge de courir ?

– Amore, tu es un bambino !

Gina s’était redressée et sa poitrine avait effleuré le visage de Virgile. Il frissonna. Il adorait ses seins. Il adorait tout chez cette femme : ses lèvres pourprées, charnues, ses yeux bleu azur si malicieux, jusqu’à ces petites ridules qui commençaient à poindre à la commissure des lèvres. Une adoration qui durait depuis qu’elle était en âge d’être aimée.

Une fois encore, il se dit qu’il risquait de la perdre. Il y pensait tous les jours. Si cela devait arriver, il ne s’en remettrait pas. Il avait même envisagé le suicide. C’était si facile de tomber d’un échafaudage… Au moins, Gina toucherait l’assurance-vie. Il avait évoqué cette éventualité avec elle : « S’il m’arrivait quelque chose, un accident idiot par exemple, tu pourrais refaire ta vie ? À ton âge, ce serait normal, non ? – Ne dis pas de bêtises », avait-elle répondu, choquée. Il n’en avait plus reparlé.

– Faut que je retrouve mon survêtement…

Gina s’esclaffa en entendant le mot désuet. Elle, elle employait le mot « jogging » car elle avait trente-huit ans.

Une heure plus tard, vêtu de son vieux survêtement de coton ramolli, chaussé de baskets presque neuves, Virgile sortit par l’arrière de leur villa, bâtie en lisière du golf des Charmilles et qui donnait directement sur le parcours, déserté en ce matin de 1er janvier.

Chlik ! chlik ! firent les semelles sur le gazon givré.

L’exercice allait-il lui faire oublier la faillite qui le menaçait ? Il était dans una bella merda, aurait dit Fausto.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Il franchit le parcours numéro 4 à petites foulées et s’engagea dans le bois qui avait donné son nom au golf, et qu’il pouvait admirer des fenêtres de la villa.

Un tapis de feuilles mortes mit fin au chlik ! chlik ! de ses semelles. Le souffle court, il commençait à regretter les agapes du réveillon du 31.

En réalité, Virgile détestait courir. Certes, il avait couru dans sa vie, mais surtout après l’argent, puisqu’il voulait le meilleur pour Gina, par amour et par peur de la décevoir. « T’es trop gentil avec elle », lui surinait Elio du temps où ils étaient encore amis.

Non, il n’était pas gentil, il était simplement l’homme le plus amoureux du monde. C’était la raison pour laquelle il courait ce matin. Et tant que son pauvre corps de quinqua bedonnant le pourrait, il chausserait ses baskets, c’était décidé.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Contrairement à ce qu’il avait espéré en entamant sa course, il n’arrivait pas à faire le vide. Impossible d’oublier ses emmerdements. Il le savait : il allait droit dans le mur. Pourtant, les murs, ça ne lui faisait pas peur : il en avait construit, avec Cesare, le père de Gina ! Mais celui-là était fait d’un alliage particulier : une dose de haine, une pelletée de mépris, un sac de trahison.

Rien au départ ne lui avait permis de prévoir ce désastre. Au contraire même, les planètes étaient parfaitement alignées, comme disait la voyante de Gina. Quand il avait repris la petite entreprise de Cesare, le groupe Fortier Invest & Immo lui avait proposé ce chantier de construction d’un ensemble de villas haut de gamme nommé Hameau du Golf ; il avait tiré les devis au plus bas et, en contrepartie, Hubert-André Fortier, le patron de l’époque, lui avait accordé pour une bouchée de pain la plus belle parcelle, sur laquelle il avait bâti la maison de ses rêves. Ou plutôt, des rêves de Gina, qui l’avait voulue à l’image de celle de son idole, Tony Soprano.

Et maintenant, le rêve allait disparaître à cause d’Arnaud­ Fortier, l’héritier qui venait de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Sans explication, ce salopard avait cessé de lui donner des contrats.

Pour ponctuer sa course, il se mit à psalmodier tout haut.

– Salaud de Fortier ! Pfeu ! pfeu ! pfeu ! Salaud de Fortier !

Motivé par ce cri de guerre, il parcourut plusieurs kilomètres sans vraiment se soucier du chemin, avant de faire une pause dans une clairière. Les mains posées sur les genoux, tête en bas, il expira bruyamment. Après l’exercice, il constata qu’il s’était perdu.

– Où je suis, bordel ?

Pourtant, cette forêt, il la connaissait parfaitement ! Elle était leur terrain de jeu quand Elio et lui étaient gosses. Surtout un terrain à bâtir des cabanes en bois, des cabanes dans lesquelles ils avaient tout partagé, frères de sang jusqu’à se tatouer la première lettre de leurs prénoms sur le bras.

Soudain, il crut entendre un gémissement. Puis, les râles se firent plus nets. Pivotant sur lui-même, il aperçut une fumée à la cime des arbres. Il s’enfonça dans la partie sombre du bois pour découvrir que cette fumée sortait du toit d’une baraque camouflée dans la broussaille. Son père lui avait effectivement parlé d’une base militaire américaine démantelée dans les années soixante, aujourd’hui engloutie par la forêt. Il s’approcha prudemment. Les gémissements cessèrent lorsqu’il arriva près de la porte. Après une hésitation, il la poussa.

Recroquevillé au sol, un homme s’y tordait de douleur.

– Monsieur ? Ça va ?

La question était idiote. Il le savait.

– Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? éructa l’inconnu, le visage déformé par la souffrance.

Ce qui frappa Virgile, ce fut l’anachronique chapeau melon posé sur le crâne de l’homme, d’où sortait une tignasse grise qui lui retombait sur les épaules. Une écharpe rouge vif couvrait son cou.

– Je peux vous aider monsieur ?

– Foutez le camp ! Je n’ai besoin de rien !

Le ton employé étant plus désespéré que colérique, il décida de rester. Gina ne s’inquièterait pas, il était censé courir.

Après négociation, l’inconnu accepta l’antidouleur qu’il gardait toujours dans sa poche. En attendant que le remède agisse, il l’aida à s’allonger sur le lit de camp, puis parcourut du regard l’unique pièce aux murs de ciment brut, d’à peine dix mètres carrés. Elle était propre, les objets y étaient rangés soigneusement ; il en conclut qu’il n’avait pas affaire à un marginal. Un fenestron sur sa droite laissait passer une faible lumière. Une lampe à gaz et un réchaud étaient posés sur une table de formica bleu, vestige des années soixante, tout comme la chaise au dosseret de lanières plastiques multicolores. Une branche plantée dans un parpaing faisait office de portemanteau, sur lequel pendait un pardessus noir de bonne coupe et de belle matière. Une descente de gouttière en zinc reliait un baril d’huile au toit de fibrociment. Au pied de ce poêle improvisé, quelques bûches. Sur une étagère de fortune fixée sous le fenestron, des bonbonnes de gaz, des cartouches de cigarettes, des bombes à raser, des rasoirs jetables, des rouleaux de papier toilette, des pains de savon et des tubes de dentifrice étaient posés d’une façon quasi militaire. L’homme prenait donc soin de lui. Quatre livres étaient posés à plat sur une caisse, près du lit de camp. Seuls leurs titres étaient lisibles, des titres qui sonnaient comme un message codé : La Tentation de l’ombreLe Soleil des mourantsRue des VoleursCécile et le Monsieur d’à côté. Ils ne lui évoquaient rien. Virgile lisait peu. Pas très envie de se coltiner les problèmes des écrivains, il en avait suffisamment lui-même, et puis les histoires d’amour finissaient toujours mal dans les romans, sauf bien sûr dans ceux de Marc Levy que Gina lui offrait chaque été. Il aimait bien cet auteur, qu’il lisait sur la plage avant de s’endormir sous le parasol.

En se tournant vers le lit, il remarqua que l’homme portait de vieilles bottes fourrées, comme celles que Gina lui avait offertes quand ils étaient partis en randonnée de chiens de traîneau. Elle lui avait choisi les plus belles, les plus chères, une vraie fortune, mais il ne pouvait rien refuser à Gina, encore moins les cadeaux qu’elle faisait en lui empruntant sa carte bleue.

La voix affaiblie de l’inconnu le sortit de ses réflexions.

– Désolé pour l’accueil, monsieur. Foutue douleur ! Enfin, ce qui me console, c’est que je n’en ai plus pour longtemps.

L’homme se relevait avec précaution, un pâle sourire sur son visage fatigué. Une fois debout, il se traîna jusqu’à la table. Virgile nota qu’il avait à peu près la même taille que lui. Avait-il cinquante ans ? Soixante ? La maladie allait-elle le tuer, comme il venait de le dire ?

– Un homme qui souffre, ce n’est pas bien beau à voir. Excusez-moi, je n’avais pas envie de partager ça avec vous. Avec qui que ce soit, d’ailleurs. Merci quand même. Efficace, votre truc !

Virgile apprécia.

– Je l’ai toujours sur moi. (Il se tapota l’épaule.) Une capsulite qui ne me lâche pas. Vous avez besoin d’autre chose ?

– Tout va bien. Merci.

– Sûr ?

– Vous êtes têtu, vous, je viens de vous répondre !

Le ton était monté d’un cran, mais sur un registre amusé. D’une main décharnée aux veines apparentes, il désigna la porte à Virgile.

– Venez voir ! Je vais vous montrer que je n’ai besoin de rien. Suivez-moi !

L’ermite enfila son manteau noir et ils quittèrent la chaleur de la pièce. À l’arrière de la cabane, des boîtes de conserve vides s’empilaient contre le mur jusqu’à hauteur d’homme.

– Comme vous pouvez le constater, je mange à ma faim, monsieur.

– Il n’y a pas que des conserves ! osa Virgile en rigolant à la vue des cadavres de bouteilles jonchant le sol.

Il regretta aussitôt sa remarque désobligeante, mais son interlocuteur ne s’offusqua pas.

– Un antiseptique parfait. Buffalo Trace, un bourbon titrant à quarante-cinq degrés, soixante ans d’âge minimum. Pas mauvais, en plus !

– Vous vous faites livrer jusqu’ici ? plaisanta Virgile.

Pour toute réponse, il eut droit à une mimique espiègle, suivie d’un balayage du pied des feuilles mortes tombées au sol. Une trappe de métal apparut sous les bottes fourrées.

– Allez-y ! Soulevez !

Virgile s’exécuta et découvrit l’intérieur d’une fosse en ciment, pareille à celles qu’on trouvait dans les anciens garages de campagne. Des rations de corned-beef, de biscuits secs, de soupes, de thé, étaient entassées de chaque côté, sur des étagères de béton. Il en resta bouche bée. L’ermite se mit à fredonner.

– Oh ! Yes, you are the devil in disguise ! Elvis Presley ! Vous vous souvenez ? Les Ricains sont venus avec leur musique et tout le reste !

Virgile était trop jeune, mais son père lui avait parlé de ces G.I.’s qui revendaient cigarettes et alcool pour arrondir leur solde. Un marché noir qui avait profité à pas mal de gens dans le coin, dont Charles Fortier, le père fondateur de la dynastie, avec la complicité active du général américain en charge de cette base de l’OTAN.

– Personne ne s’aventure plus dans ce coin. Vous avez eu du bol de m’avoir trouvé.

Il tendit le bras pour s’emparer d’une boîte, dont il déchiffra l’étiquette d’une voix rauque, dans un anglais sans accent.

– « Army Field Ration Meat & Vegetable Stew – Dec. 1942 Contract N° W 199 QM 39389 Chicago – Illinois. »

– Vous êtes anglais ? interrogea Virgile, qui pour toute langue étrangère ne parlait que le portugais de ses parents.

– À votre avis ?

Visiblement, l’homme ne souhaitait pas parler de lui.

– C’est encore mangeable ces trucs-là ?

– Et comment !

L’ermite fut soudain pris d’une violente quinte de toux. Virgile attendit. Une fois le souffle retrouvé, l’homme se frappa le torse comme un gorille.

– Mon ennemi de l’intérieur ! (Il se frappa la poitrine à nouveau.) Un ennemi bien plus dangereux que ce rata yankee. Vous voulez goûter ?

– Non merci. J’ai promis à ma femme de perdre mon bide.

– 1er janvier, jour des résolutions, on connaît ! C’est pour ça que vous courez ? Pour votre bide ?

– C’est par amour.

La réponse lui avait échappé. Pas à son interlocuteur, qui se figea. Son sourire disparut et ses yeux se brouillèrent.

– C’est le froid, s’excusa-t-il. Rentrons.

Au passage, il s’empara de quelques bûches avant de pousser sa porte. Une fois le poêle rechargé, l’atmosphère s’enfuma ; il ouvrit le fenestron en toussant, revint s’asseoir à la table de formica et posa la boîte de conserve devant Virgile.

– Ce truc est encore consommable une bonne vingtaine d’années ! Certifié par la vénérable Canned Food Alliance. Que demander de plus ?

« Drôle de clochard, qui lit des livres, parle anglais, boit comme un soudard et est prêt à chialer quand on lui parle d’amour », pensa Virgile.

– Donc, cher monsieur, pour répondre à votre question : j’ai de quoi tenir jusqu’à la fin du siège.

Devant la mine dubitative de Virgile, il se frappa encore la poitrine.

– Le crabe… le crabe ! La fin du siège.

La fumée dissipée, l’ermite se leva pour refermer le fenestron. Ce faisant, un rouleau de papier toilette roula au sol et Virgile repensa à une conversation à l’automne dernier, alors que Perot et Kevin étaient venus prendre l’apéro à la villa Soprano, comme l’appelait le capitaine pour se moquer gentiment de Gina. Ils entretenaient d’excellentes relations avec le capitaine Perot, tout comme avec son adjoint Pallardon qui faisait sauter quelques PV quand il le pouvait. Leur conversation avait tourné autour d’un article de L’Angoumoisin qui faisait ses choux gras des vols à répétition commis dans le camping des Charmilles.

– Du papier cul ! Vous parlez d’un casse, Kevin ! s’était marré Perot.

– Quand même, des recharges de gaz ont été piquées !

– Ben voyons ! Un coup d’Al Qaïda, maintenant ! avait ironisé Perot.

Kevin avait protesté.

– Un vol est un vol, capitaine.

Ils avaient ri et trinqué à la santé de l’Arsène Lupin des campings.

Et maintenant, en ce 1er janvier, il découvrait que le braqueur de papier cul était probablement devant lui. Ce dernier redressa le chapeau melon qui semblait ne jamais quitter son crâne, s’empara d’un paquet de cigarettes dans le tiroir de la table et en extirpa une, qu’il alluma au fer rougi du bidon-poêle. L’homme éructa entre deux quintes de toux.

– Je ne vous en offre pas, mon stock diminue.

– Je ne fume pas, merci. Il n’avait jamais fumé. Non par volonté, mais il était allergique, tout comme Gina.

Le silence s’installa. Comme par enchantement, Virgile oubliait ses problèmes grâce à la compagnie de cet étrange bonhomme au langage châtié et aux manières de gentleman.

– Ça fait longtemps que vous êtes dans cette cabane ?

– Cent quatre-vingt-sept jours.

– C’est précis… En même temps, il faut avoir l’œil pour vous trouver dans ce fouillis d’arbres.

– Je ne me cache pas. Je ne veux voir personne, c’est tout.

– Je m’appelle Virgile. Et vous ?

La question avait fusé naturellement puisque le courant semblait passer entre eux. Pourtant, le visage du fumeur se referma et sa réponse claqua comme un avertissement :

– Je ne sais pas, j’ai brûlé mes papiers. Vous m’appelez comme ça vous chante, mais vous évitez Robin des Bois. Essayez d’être original !

Surpris, Virgile sentait confusément qu’il avait besoin de cet homme. Une sensation presque animale. De la réponse qu’il allait lui faire dépendrait la suite de leur relation.

– Topor ?

– Pas mal ! sourit l’ermite. Et pourquoi Topor ?

Un soir, Gina l’avait convaincu d’aller au théâtre et il avait été frappé par cette grande affiche sur laquelle un type hilare, chapeau melon sur la tête, observait le monde avec des yeux de crapaud.

– À cause du chapeau. Vous avez le même que lui.

– C’est bien la seule chose qu’on ait en commun, Topor et moi… Un homme capable d’écrire Les Derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé, vingt ans d’aventures et d’amour, ne peut pas être un type très fiable.

– Vous le connaissez ? Moi, j’avais jamais entendu parler de lui, s’étonna Virgile.

Topor – puisque c’était désormais son nom – retrouva son sourire et tapota son chapeau melon comme le faisait Stan Laurel.

– Maintenant vous en connaissez deux !

Ils rirent de bon cœur, d’un rire d’enfant, avant que Topor ne mette fin sans préavis à la récréation.

– Bon, va falloir me laisser, mon cher Virgile, sinon votre femme va penser que vous courez le marathon et ce ne serait pas très crédible…

– Je pourrais passer vous revoir ?

– Non.

– Plus tard ?

– Je serai peut-être mort.

– Disons avant.

Topor planta ses yeux dans les siens. Virgile se sentit mis à nu, scanné. Après un moment qui lui parut interminable, l’ermite brisa le suspense.

– Comme vous voulez, d’accord. Mais vous n’êtes jamais venu ici, vous ne m’avez jamais vu ; pas un mot, pas même à votre femme.

Topor avait formulé sa requête calmement, et pourtant le ton de sa voix indiquait clairement qu’il n’avait pas intérêt à désobéir. Vraiment pas.

– Oui. Bien sûr. Bon… ben… je vais y aller. Bonne journée, Topor.

– Bonne journée, Virgile. Et merci pour l’antalgique !

Virgile referma la porte derrière lui. Déconcerté.

Il reviendrait.

La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 1

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 1

Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 1

PREMIÈRE PARTIE

I

Accrochés au sommet des lampadaires, des Pères Noël gonflables s’agitaient, ballotés par un vent glacial. Un chauffeur de taxi devait attendre Timon à la sortie de la gare, avec une pancarte à son nom.

– Bonjour ! Monsieur Timon Barthès ?

C’était une voix de femme. Il se retourna. La jeune femme avait un visage de poupée russe, avec sa chapka couvrant des cheveux blonds presque blancs. Elle était vêtue d’une parka noire à capuche, d’un pantalon rouge vif, et était chaussée de Moon Boots blanches. Elle avait le bout du nez et les joues roses.

– C’est moi ! Bonjour. Comment vous m’avez reconnu ?

– Votre assistante m’a fait une description très précise.

Timon désigna de la main le panneau sur lequel elle avait inscrit son nom.

– Pour une fois qu’on n’écorche pas mon prénom !

– Elle a beaucoup insisté sur le T.

Il lui avait souri. Elle aima son sourire.

– Vous me suivez ?

Il la suivit.

– Désolé monsieur, ils nous ont foutu le parking à perpète.

Ils traversèrent une place aussi déserte que sinistre malgré les Pères Noël. En face, une enseigne de pharmacie affichait – 2 °C.

– Dites-moi, c’est la Sibérie ici ?

Timon ne regrettait pas la doudoune en duvet d’eider que lui avait offerte Anaïs, son assistante, pour fêter sa première année d’embauche. Une fois rendue à l’aire de stationnement réservée aux taxis, la jeune femme bipa sa grosse berline. Le coffre s’ouvrit comme une bouche affamée. Il y jeta le sac de voyage qu’il prenait toujours avec lui, même pour un court séjour ; les imprévus n’étaient pas rares dans son boulot.

– Ce n’est pas souvent que j’ai une réservation pour la journée. Je vous emmène où d’abord ?

– Prothéa. Vous connaissez ?

– Qui ne connaît pas Prothéa ? Le patron a perdu sa femme dans un accident, il ne s’en est jamais remis le pauvre homme.

En répondant, elle avait jeté un œil dans le rétroviseur. Son client avait l’air « cool », pas comme ces gros lourds qui confondent chauffeuse de taxi et chauffeuse de mecs. Elle roula en silence. Elle se voulait discrète.

– C’est là, dit-elle en garant son taxi à quelques mètres de la barrière d’accès à l’entreprise.

– Merci. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai, madame.

– Je suis payée pour attendre, tout va bien.

Il quitta le taxi. Elle le héla.

– Monsieur Barthès ?

– Oui ?

– Si on doit passer la journée ensemble, je m’appelle Amandine, pas madame.

– C’est noté.

Elle le suivit du regard. Timon pénétra à l’intérieur de la guérite du gardien. Ce client lui rappelait Ryan Gosling. Elle aimait ce genre d’homme. Il devait avoir le même âge qu’elle, la trentaine, blond, grand, mince, une tignasse drue et courte. Et surtout des yeux verts. Amandine aimait les hommes aux yeux verts. Elle fit basculer son siège vers l’arrière pour se reposer. Elle ne le vit pas présenter sa carte de visite à l’employé.

Timon Barthès – Inspecteur Assurance –
Détective privé

BARTHÈS & INVESTIGATIONS

– Vous êtes détective ? Vraiment ?

– Oui.

Le gardien semblait flatté qu’un détective prenne la peine de demander son avis à un modeste employé et ne se fit pas prier pour répondre à Timon. Après avoir confirmé qu’il était dans l’entreprise au moment de la chute et la disparition du directeur, il y alla de ses commentaires.

– Après la mort de sa femme, le patron a fait vraiment n’importe quoi, vous savez. Il venait de moins en moins bosser, et puis un jour il a carrément disparu !

Tout en parlant, il activait la barrière pour laisser le passage aux voitures.

– On l’aimait bien monsieur Vincent, vous savez. Et la patronne aussi on l’aimait. Mourir comme ça, la pauvre ! Tout le monde l’appelait Marie, c’est vous dire si elle était sympa. C’est son père qu’avait créé la boîte… Lui, le père, il était pas commode, d’après ce que disent les anciens.

– Et vous n’avez jamais eu de nouvelles de votre patron ?

– On raconte qu’il est devenu SDF, pourtant personne l’a vu faire la manche en ville. On a lancé un avis de recherche mais tout le monde s’en fout, on dirait. Même à la gendarmerie ils nous ont envoyés péter ! En fait…

Le gardien s’était arrêté, soudain ému.

– Oui ? l’encouragea Timon.

– Non… c’est juste que c’était un super mec. Vous vous rendez compte, il nous a laissé sa boîte pour l’euro symbolique. C’est le liquidateur qui nous l’a annoncé. Alors nous, on s’est mis en coopérative. Je suis un peu patron grâce à lui. On aurait bien aimé le remercier.

– Il avait de la famille ?

– Pas d’enfants en tout cas. Je peux rien vous dire de plus. Euh… c’est pourquoi que vous le recherchez, en fait ?

– Une prime d’assurance à lui remettre.

– Eh ben, j’espère que vous le retrouverez. Il la mérite : il a eu tellement de malheurs, monsieur Vincent !

– Je vous remercie…

Après avoir interrogé quelques employés, qui tous avaient exprimé ce même sentiment de tristesse, Timon remonta dans le taxi.

– On va où ?

– Des SDF, j’en trouve où en ville ?

– Au centre. En période de Noël, les gens sont plus généreux.

– Centre-ville alors.

Après avoir donné la pièce à quelques bougres incapables de reconnaître le patron de Prothéa sur la photo qu’il leur présentait, il fit la connaissance de Lulu, un vrai bavard.

– J’ai pas toujours été à la rue monsieur, vous savez. J’ai eu ma boîte à moi ! Oui, oui, monsieur ! Maison Lumière ! Faut dire que j’m’appelle Lumière, comme les deux frères. J’avais vingt-deux piges et ça marchait du tonnerre de Dieu… jusqu’au jour où j’ai signé cette saloperie de contrat avec la mairie. Un projet d’installations lumineuses grandioses ! Et patatras ! Le maire s’est barré en Afrique du Sud, il a laissé un trou dans la caisse gros comme celui de la Sécu ! Moi, je n’ai jamais été payé, et au final je me suis assis sur six millions de francs de l’époque. L’Urssaf m’a tout pris, j’ai fait faillite, ma femme s’est barrée avec les mômes, et depuis je bosse ici. La manche, c’est un vrai boulot à plein temps, je vous garantis.

Lulu pointa du doigt le bâtiment de la mairie d’Angoulême­ à la lourde architecture.

– Je suis leur mauvaise conscience, moi, môssieur !

Timon lui remontra la photo de Dante Vincent, car Lulu avait déjà oublié la question à force de raconter sa vie.

– Ça ne vous dit vraiment rien ? La cinquantaine, taille normale, physique légèrement enrobé, oreilles un peu décollées ? On m’a dit qu’il était à la rue.

Lulu observa plus attentivement le cliché.

– Ben… je connais bien un type qui lui ressemble vaguement, mais il est maigre comme un clou, pas comme le vôtre ! À dire vrai, ça fait un moment que j’l’ai pas vu. Enfin, celui que j’pense.

– Combien de temps ?

– Sais pas… Trois, quatre mois ? Après l’été, quoi.

– Septembre ?

– Quèq’chose comme ça.

– Les oreilles décollées ?

– Jamais vu ! Il porte toujours un bonnet. En fait, y ressemble à rien. Dans la rue on finit tous par ressembler à rien.

– Il vous a parlé de sa vie ?

– Nos histoires, on se les garde pour nous. Sauf moi, car moi c’est pas la même chose : je revendique, je milite, moi monsieur !

Timon était sur le point d’abandonner.

– En tout cas, celui que je connais, c’est pas le genre à avoir eu une usine. Plutôt le genre à avoir fait de la taule ou un séjour à la Légion, ou une connerie comme ça.

– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

– Il se méfiait de tout. Le soir, avant de dérouler son duvet, il matait la rue comme un Sioux ! C’est bien simple, on l’appelait « Œil de Lynx » !

– Il dormait ici ?

– Oui ! C’était son territoire, juste là, sous le porche de la banque. Mais attention : pas n’importe comment non plus, qu’il dormait ! Jamais le dos à la rue ! Et comme la rue elle est en pente, il pionçait la tête en bas, ce con ! Un soir, avec un collègue, Van Damme qu’il s’appelle le collègue, on lui a fait remarquer. Pourquoi Van Damme, vous me direz ?

Lulu digressait, mais Timon était patient.

– Pourquoi Van Damme ?

– Van Damme, parce qu’on comprend jamais rien à ce qu’il dit comme le judoka, l’autre là, celui qui est perché à Hollywood ! Bref, je perds le fil, où j’en étais ? Ah oui ! Un jour, Van Damme et moi, on lui dit, à Œil de Lynx : « Le sang va te monter à la tête. » Eh ben, vous savez pas ce qu’il nous répond ?

– Non ?

– « Je préfère voir arriver celui qui va me trouer la peau ! » Tel quel ! Oh putain ! Je peux vous dire que Van Damme et moi, on n’a plus rigolé du tout ! Voilà… je vous ai tout dit sur le bonhomme. Désolé, je peux pas faire mieux.

– Merci.

– Ah, si ! Paraît qu’un jour il a étranglé à mains nues le clébard d’un punk à chien.

Les légendes foisonnent dans le monde de la débine, mais si cette histoire de chien s’avérait exacte, cela rendait peu probable qu’Œil de Lynx et Dante Vincent soient la même personne.

– Si vous l’retrouvez pas, essayez la gendarmerie ! proposa gentiment Lulu. Vous demandez Gorba de ma part… Il passe son temps à nous faire chier. Contrôle de papiers et tout le bazar ! Ou alors, demandez à Girac.

– Chirac ?

– Non ! Girac, l’hôpital… C’est pas très loin. Le Samu l’a peut-être ramassé, parce qu’il tisait pas mal, le gars.

Lulu souffla dans ses mains pour les réchauffer et, sans transition, dévia du sujet.

– Vous n’auriez pas une petite pièce ?

Timon lui tendit un billet de cinq, en même temps que sa carte de visite.

– Si vous le revoyez…

– Avec des si ! grogna Lulu, sceptique.

Timon retrouva Amandine qui s’était assoupie dans son taxi. Il avait ouvert la portière après avoir tapoté doucement au carreau pour ne pas la surprendre.

– Excusez-moi… Hôpital Girac, aux urgences.

– Il est bavard, ce Lulu. Un personnage, hein ?

– Oui.

– Il fait la manche depuis trente ans. Les employés de la mairie ont fini par s’y habituer. La plupart n’étaient pas nés quand le maire a laissé la ville sur la paille.

Quelques minutes plus tard, Timon se présentait aux urgences de Girac. Le responsable était en pause, ça tombait bien. Timon lui montra la photo de Dante Vincent.

– Est-ce que vous l’avez déjà pris en charge ? Il portait un bonnet de laine.

– Oui, mais il était beaucoup plus mince que sur votre photo. On ne peut pas l’oublier, on l’a retrouvé la tête dans le caniveau, le visage tuméfié, pas loin du coma éthylique.

Timon reprit espoir.

– Il s’appelle Dante Vincent…

– Si vous le dites.

– Vous ne lui avez pas demandé ?

– On soigne d’abord, on n’est pas flics. Il n’avait pas de papiers. On l’a gardé pour des examens et quand on lui a annoncé qu’il avait le pancréas attaqué par le crabe, il s’est marré comme une baleine, ça aussi on ne peut pas l’oublier. Il nous a demandé combien de temps il lui restait à vivre, je lui ai répondu que ça pouvait être très, très court, que ça dépendait de son mode de vie.

– Combien ?

– Six mois. Un an, s’il arrêtait de picoler. Il nous a remerciés, plutôt gentiment d’ailleurs, et il s’est barré sans prévenir. On ne l’a plus revu.

– C’était quand ?

– Fin août, début septembre peut-être.

Septembre, tout comme le mercenaire de Lulu, nota Timon qui fit un rapide calcul : il lui restait, au mieux, huit mois pour retrouver Dante Vincent vivant. Au pire, quatre semaines… et à condition qu’il s’agisse du même homme.

– Vous faites des déclarations de disparition, quand un patient se sauve ?

– Non, pas le temps. Je dois vous laisser. Fin de la pause.

– Merci.

Suivant les conseils de Lulu, il demanda à Amandine de le déposer devant la caserne de la gendarmerie. Un bâtiment flambant neuf. Après avoir montré ses papiers au planton, Timon se dirigea vers l’accueil.

À l’intérieur, une dizaine de personnes attendaient en silence sur des chaises plastiques. Il se présenta à la main courante. Derrière le comptoir, le crâne dégarni d’un gendarme émergeait à peine.

– Euh… Hem… Bonjour, j’aimerais parler à…

Absorbé par la lecture de Rallyes Legend, le pandore quitta sa revue et leva les yeux vers lui. Il avait une tache de vin sur le front, semblable à celle du responsable de la chute du mur de Berlin.

– Oui ? C’est pourquoi ?

Timon laissa le reste de sa question en suspens. L’incident diplomatique avec la Russie venait d’être évité. Le gendarme répéta la sienne.

– Oui ? Parler à qui ?

– À un responsable des disparitions.

– Vous êtes monsieur… ?

Timon lui tendit sa carte.

– Détective ?

Il aurait sorti une carte de vendeur de détecteurs de radar, la moue eût été moins goguenarde.

– Un peu comme Columbo ?

– Pas tout à fait. Inspecteur des assurances, mandaté par la GPS.

– Timon ? Y’a pas une erreur ?

Timon s’attendait à la question : c’était sa croix.

– Avec un T, oui. Comme Timon d’Athènes.

Cette croix datait du 24 janvier 1978.

Alors que sa mère hurlait sur la table de travail de la maternité, au même moment son père déclamait les dernières tirades de La Vie de Timon d’Athènes au théâtre de la Colline. « Un rôle qui va à merveille à cet acteur shakespearien en diable », avait écrit une critique. Le lendemain, l’acteur « shakespearien en diable » avait déclaré en mairie la naissance de Timon, fils de Maxime Barthès, travailleur intermittent du spectacle, et de Colette Barthès, née Tauzin, employée de mairie, absente de son guichet pour cause de maternité.

– Vous savez, ici c’est pas un bureau de renseignements pour les agences de détectives.

La référence à Shakespeare avait largement dépassé les capacités cognitives de Kevin Pallardon. Timon se rendit à l’évidence : il venait de tomber sur ce qu’il appelait dans le jargon professionnel « le barrage du con ». La guerre de tranchées commençait.

– Je pourrais peut-être parler au capitaine Perot ? (Il venait de voir le nom sur la porte située derrière le planton.)

– Faut prendre rendez-vous.

L’homme était coriace. Les détenteurs de petits pouvoirs appréciant la flatterie, il décida de lui accorder de l’importance.

– Vous pouvez sans doute m’aider, maréchal-chef ? Je recherche un sans domicile fixe, qui a disparu en août ou en septembre dernier…

– Les SDF qui disparaissent, ce n’est pas ça qui manque : ça voyage, ces gens-là, c’est même pour ça qu’on dit « sans domicile fixe », hé, hé !

Gorba était fier de sa blague. Timon aurait aimé lui rappeler que des centaines de « ces gens-là » crevaient dans la rue chaque année, mais il s’abstint : le barrage avait une épaisseur qu’il n’avait pas le temps de faire exploser.

– Bien, tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vous remercie.

Il prit la direction de la sortie, mais le vexant « Columbo » que lui avait attribué Gorba lui restait en travers de la gorge. Il revint sur ses pas en se frappant le front, comme le célèbre inspecteur.

– Ah ! j’oubliais ! Si je ne peux pas voir le capitaine Perot, est-ce que ce serait possible de voir Gorba ?

Avant que Kevin Pallardon, en apnée, ne retrouve son souffle, Timon avait déjà quitté la gendarmerie.

Quand il ouvrit la porte du taxi, Amandine nota son air agacé.

– Vous, vous avez vu Gorba !

Le ton rigolard de la jeune femme le détendit.

– Oui. À la gare, s’il vous plaît.

Une enquête commençant toujours par la presse locale, au kiosque, il acheta L’Angoumoisin et Aquitaine Society, un hebdomadaire dont la couverture affichait la photo d’un quinqua au visage hâlé, un sourire éclatant aux lèvres, posant fièrement devant sa villa du Cap Ferret. La légende « Un enfant heureux » renvoyait à un article en page intérieure. Le journaliste y faisait l’éloge de l’héritier d’une dynastie de bâtisseurs, patron d’une entreprise créée par son grand-père et internationalisée par son père, qui avait fait fortune dans les billes de bois en Afrique. Arnaud Fortier avait un sourire de président américain et portait un costume pied-de-poule, tout ce que Timon détestait.

Il zappa l’article, qui n’avait aucun intérêt pour son enquête, continua à feuilleter en marchant puis se figea en tombant sur une publicité pleine page. Un top-modèle aux petits seins visibles sous le fin tissu du corsage fixait l’objectif de ses yeux noirs.

Ce regard, il ne le connaissait que trop bien.

Il arracha la page et la jeta rageusement dans une poubelle installée sur le quai.

Charline le poursuivait.

Trois ans déjà. Il ne s’en sortait pas.

PREMIÈRES LIGNE #15

PREMIÈRES LIGNE #15



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #15

Le livre présenté

La petite mort de Virgile de Christian Rauth

Paru le 12 septembre 2019

aux Editions de Borée dans la collection Marge Noire

21€. (437 p.) ; 23 x 15 cm

PROLOGUE

Une petite estrade et un micro ont été installés devant la tombe ouverte. La foule patiente devant le cercueil posé sur des tréteaux, dans l’alignement du trou béant.

Virgile Santos

9 mai 1964 – 4 mars 2014

La plaque de cuivre rutile sous le soleil de mars, projetant des rayons jusqu’à cette chapelle à l’intérieur de laquelle il s’est réfugié. Derrière la porte métallique, par un trou créé par la rouille, il observe le spectacle. Il ne devrait pas être là. Ce n’était pas prévu comme ça.

De sa cachette, il peut voir son ami le capitaine Perot, au premier rang. Il vient de lui jouer un mauvais tour : quelques jours plus tôt, au volant de son pick-up, il a traversé le muret des remparts entourant la ville haute et il a basculé dans le vide.

À côté du capitaine, il y a le maire de la ville. Ces deux-là se détestent. Plus loin, il reconnaît des clients de son entreprise et quelques bons amis. Arnaud Fortier, ce bellâtre quinquagénaire, est là, lui aussi. Arnaud n’est pas un ami, c’est le responsable de sa mort. Ce grand patron d’industrie – comme l’appelle une presse peu avare de clichés – se tient discrètement en retrait, loin des premiers rangs.

Lui, derrière sa porte, connaît les raisons de cette discrétion.

Un journaliste prend quelques photos pendant que le maître de cérémonie ouvre la porte du fourgon et aide la veuve à s’en extraire.

Gina Santos porte un foulard sombre qui dissimule une chevelure brune, relevée en chignon. Il la trouve désirable, dans ce manteau de cuir noir qu’il lui a offert.

Un homme râblé à la moustache grisonnante se précipite vers elle pour la soutenir. Dans la foule, une femme murmure fielleusement :

– C’est qui celui-là ? Elle n’a pas attendu longtemps, tu ne trouves pas ?

– Elio Figo. Le meilleur ami de Virgile.

De derrière sa porte, il a entendu la remarque venimeuse ; il serre les dents. Elio l’a salement laissé tomber. Ce n’est plus un ami depuis longtemps.

Le maître de cérémonie fait signe à la foule de se rapprocher. Dans une lente chorégraphie, tous s’avancent vers le cercueil.

La veuve se penche pour caresser la plaque de cuivre. Le saphir de sa bague, bleu comme ses yeux, scintille au soleil. La souffrance qu’il lit sur son visage lui est insupportable. Il a envie de hurler : « Je suis là, Gina ! Je t’aime, Gina ! » Mais il ne le peut pas. Ce serait une folie.

Gina se tourne vers Elio Figo. C’est le signal.

Le « meilleur ami » s’approche du micro. Il se racle la gorge, s’éclaircit la voix et sort de sa poche une liasse de feuilles. Le discours sera long. La foule comprend qu’elle va subir une punition, comme celle qu’on inflige lors des remises de médailles en sous-préfecture.

– Virgile n’avait que des amis, j’ai eu le bonheur d’être le premier…

Personne n’entend le « Bastardo ! » grogné à l’intention de celui qui parle d’amitié.

Elio continue son baratin :

– Dans la cité, on nous appelait les « P’tits Portos », les « Inséparables », comme les oiseaux.

Derrière sa porte, il a des envies de meurtre.

Mais il ne doit pas bouger.

Il est mort.



Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
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Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2



Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

 

23 h 41

Un cercle de lumière les entoura soudain et le reste de la salle fut plongé dans le noir. Quelques applaudissements tardèrent à s’éteindre.

— Bonsoir ! Comment vous appelez-vous ? demanda le présentateur en queue-de-pie noir et haut-de-forme.

Il colla son micro sous le nez de ce petit bonhomme au crâne dégarni, un spectateur qu’il venait d’inviter sur scène.

— Mehrlicht. Enfin… Daniel, répondit celui-ci.

Sa voix, crevassée par le tabac, surprit un temps l’animateur et l’auditoire.

— Enchanté, Daniel. Je suis le Docteur X.

Une rumeur amusée parcourut le public comme chacun détaillait le grand homme aux cheveux corbeau, son visage inquiétant fardé de blanc, ses yeux cernés de noir.

— Enchanté… Docteur X.

Ils se serrèrent la main et le présentateur reprit :

— Détendez-vous. Tout va bien se passer. Je veux dire… Tout va bien se passer.

Quelques rires crépitèrent dans la salle obscure. Daniel Mehrlicht, mal à l’aise, révéla une dentition jaunâtre quand un rictus plissa sa peau blême. Il tira sur sa veste de costume, replaça sa mèche de cheveux, puis pressa ses doigts dans son dos.

— Vous avez un vrai physique de cinéma, vous savez ? Une « gueule », comme on dit !

— Ah !

Mehrlicht fit mine d’apprécier ce qui devait être un compliment. À moins qu’une fois de plus, on ne fît allusion à cette vague ressemblance au défunt comédien Paul Préboist, qu’on lui prêtait parfois. Ou à Kermit la grenouille. Le public examinait le petit 15homme qui venait de monter sur la scène. Avec une tête pareille, on soupçonnait qu’il pût être un complice du Docteur X. D’autres croyaient deviner un maquillage qui seul pouvait lui donner ce teint morbide, ces yeux globulaires et sombres, ce faciès improbable.

— Et qu’est-ce que vous faites dans la vie, Daniel ?
— Je suis officier de police. À Paris.

De nouveau quelques rires, quelques applaudissements, un sifflement montèrent des ténèbres.

— Un officier de police ! Vous êtes inspecteur ?

— Je suis capitaine.

— Capitaine Mehrlicht… Ça sonne bien !

— Ah… Merci.

— Vous n’avez pas peur, j’imagine ?

— J’espère juste que vous savez ce que vous faites…

— Moi aussi ! Je veux dire… Ne vous inquiétez pas. J’ai pratiqué la médecine sur tous les continents. J’ai même sauvé des vies. Il n’y a pas de raison que…

La lumière se fit lentement dans la salle. Mado, assise au troisième rang, les mains jointes sur ses lèvres, sa tresse de cheveux noirs sur l’épaule, était secouée par un fou rire irrépressible. Elle fixait son pauvre Daniel tout penaud, tout transpirant dans son vieux costume marron, souffrant les regards d’un public narquois. Et lui qui l’apercevait maintenant dans la pénombre lui renvoyait une moue amère, à cette traîtresse qui l’avait désigné quand le Docteur X avait cherché une victime, cette ensorceleuse à qui il n’avait pu dire non.

— Bon, Daniel ! Je vais vous examiner et m’assurer que vous êtes en bonne santé. C’est pour les assurances.

— Ah…

— Mais je vous sens très tendu, Daniel. Vous voulez un verre d’eau ? Où est Carmilla ? Carmilla ? Ah ! Mesdames et messieurs, Carmilla, mon assistante, que je vous demande d’applaudir !

Une jeune femme dessinée par Manara et habillée par Marvel entra sur scène, un verre à la main. Son visage était tout aussi fardé de blanc, ses yeux cernés de noir, ses lèvres rouge sang. Elle tendit le verre au petit homme qui la remercia et le vida d’un trait. Elle le récupéra, salua d’une révérence, faisant danser ses deux couettes blondes, et repartit en coulisse sous les applaudissements et les sifflements.

— Ça va mieux ? s’enquit le Docteur X.

— Pas du tout…

16— Rassurez-vous. Bientôt vous ne sentirez plus rien… Je veux dire que vous serez guéri !

On entendit alors le couinement régulier d’une roue métallique. Carmilla reparut sur scène poussant un chariot sur lequel reposait une longue boîte de la taille d’un homme. Elle s’arrêta, déplia un petit marchepied et salua d’une révérence vacillante.

— Daniel, je vais vous demander de prendre place dans ce coffre curatif de mon invention… afin que je puisse vous scier.

Un rire massif parcourut la salle comme une vague.

— Pardon. Vous examiner.

— Je sais pas si…

— Mais si, vous verrez ! Ne faites pas l’enfant !

Mehrlicht capitula d’un signe de tête. Il aurait volontiers quitté la scène parce que la pression qu’on posait soudain sur ses épaules lui était désagréable. Mais il ne voulait pas rompre le charme ni interrompre le rire de Mado. Il se dirigea donc vers le sarcophage et s’y allongea avec l’aide de Carmilla qui referma sur lui les différents couvercles et clapets. On ne vit bientôt plus que la petite tête verdâtre du flic, d’un côté, et ses vieilles godasses noires de l’autre. On aurait dit une grenouille apprêtée pour la dissection.

— Comment vous sentez-vous, Daniel ?

— Bah… J’aimerais rentrer chez moi.

— Bien sûr ! Mais je vais vous guérir d’abord, capitaine ! Carmilla ?

L’assistante réapparut avec un large râtelier de sabres, d’épées, de pointes et de scies qui fit hurler de rire les spectateurs. On entendait dans l’assistance des commentaires enjoués puis d’autres plus inquiets. Le petit policier, prisonnier anxieux dans sa boîte, se tordait le cou pour observer ce qui se tramait. Puis il vit passer l’arsenal du Docteur X.

— Non, mais vous rigolez, là ! coassa-t-il.

— Ce ne sera pas long… lui assura le grand homme.

Carmilla lui apporta alors un tablier plastifié qu’il enfila tout en s’expliquant :

— Je vous l’ai dit, Daniel ! Je vais vous examiner… de l’intérieur. Carmilla, je vous prie…

Avec grâce, la jeune femme tira du râtelier une épée qu’elle tendit au Docteur X.

— Merci Carmilla. Daniel, vous êtes prêt ?

17— Pas vraiment… grogna le petit capitaine.

— Alors, je vais vous rassurer. Le verre que vous a apporté Carmilla il y a quelques minutes, contenait un puissant remède oriental à base d’opium et de curare, savamment dosé par un grand mage indien aux immenses pouvoirs, l’illustre Bardhaman Pashir Mamatata qui vit au sommet enneigé du mont Sandakfu au Bengale occidental, et que j’ai rencontré en personne au cours de l’un de mes nombreux périples à travers le monde ! Une puissante potion, disais-je, qui a rendu votre corps insensible à toute douleur ! Êtes-vous rassuré, Daniel ?

— J’ai toujours eu un bol dingue, commenta Mehrlicht.

— Vous êtes philosophe. Tant mieux !

Le Docteur X se plaça de l’autre côté du sarcophage, face au public, et leva l’épée.

— Nous allons procéder à quelques saignées !

Les spectateurs s’esclaffèrent de nouveau. Le supposé médecin posa la pointe de l’épée sur la grande boîte à hauteur de la poitrine du capitaine, tâtonna un temps tandis que la foule retenait son souffle, puis enfonça la lame dans un claquement sec. Aussitôt, il se précipita vers la tête de Mehrlicht, l’air inquiet.

— Ça va ?

— Oui, oui, répondit le petit policier, amusé.

— Bon, tant mieux ! avoua le Docteur X, soulagé. Hier, on a eu un gros problème, alors… Mais voyons voir ce que nous avons là ! Carmilla ?

L’assistante accourut avec la seconde épée que le magicien plongea dans le cœur de Mehrlicht avec la même appréhension et le même succès. On vit alors clairement le Docteur X se détendre. Il retira son haut-de-forme pour s’éponger le front.

— Finalement, ce n’est pas si difficile, la médecine moderne !

Il remit son chapeau puis demanda le premier sabre. Le public, conquis et moins anxieux, le regardait faire. Il leva le sabre, posa la pointe de la lame sur la boîte à hauteur de l’abdomen et l’enfonça jusqu’à la garde. Une flaque de sang s’abattit sur la scène sous le sarcophage et une clameur de terreur, de rire et de dégoût s’éleva dans la salle. Le Docteur X se figea. Mehrlicht tournait la tête en tous sens.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien ! mentit le médecin fou. Comment vous sentez-vous ?

— Ça va. Et vous ?

— Très bien ! On va continuer l’opération, alors. Carmilla !

18La jeune femme à couettes avait perdu son sourire. Elle vint murmurer quelques mots à l’oreille du chirurgien qui la repoussa en souriant poliment. Elle rapporta le second sabre qu’il planta brusquement dans le cercueil. Ils se penchèrent aussitôt dans un même mouvement pour voir si le sang coulait plus fort sous le sarcophage, mais manifestement, il n’avait cette fois touché aucun organe.

— Trêve de pointes et de piques, s’exclama-t-il tout à coup. Je crois que ça vient des poumons ! Et du foie ! Et du cœur ! Carmilla, apportez-nous la scie à deux mains !

La jeune femme s’exécuta à contrecœur, arrachant au râtelier une lame dentelée de près de deux mètres dont elle tendit une extrémité à son acolyte. Puis ils se mirent à scier la boîte, tirant à tour de rôle comme deux Charles Ingalls sous amphétamines jusqu’au moment où une giclée de sang jaillit du cercueil et moucheta l’assistante d’un rouge sombre, la laissant horrifiée et hurlante. Une clameur écœurée monta dans l’assistance.

— Ce n’est rien ! assura le Docteur X en levant une main autoritaire. Nous ne pouvons plus reculer maintenant !

Les deux fous reprirent alors leur débitage, sciant avec plus d’ardeur, pataugeant dans le sang gras. La lame traversa soudain le sarcophage. Ils l’abandonnèrent pour se placer chacun à une extrémité de la boîte et tirer ensemble ; le cercueil se scinda en deux, le Docteur X récupérant le buste et la tête de Mehrlicht, Carmilla son bassin et ses jambes, laissant au sol une nouvelle flaque d’hémoglobine garnie de bouts de viande et d’abats.

— Et voilà ! se félicita le médecin. Vous voilà comme neuf !

Sous les applaudissements du public, il invita son assistante dégoulinante à saluer, ce qu’elle fit entre deux sanglots, écrasant ses larmes contre sa joue en y traçant des traits de sang.

— Vous voyez, Carmilla ! Tout s’est bien passé. Vous vous faites une montagne de pas grand-chose !

Elle acquiesça en pleurant, puis ils quittèrent la scène bras dessus, bras dessous, sous les ovations et les acclamations qui laissèrent de nouveau place aux rires : prisonnier impuissant et oublié, le pauvre Mehrlicht, toujours allongé, regardait le public. Il patienta un long moment avant que le Docteur X ne revienne sur la scène pour emporter les bouts de Mehrlicht en coulisses, où on le libéra enfin.