PREMIÈRES LIGNES #1

PREMIÈRES LIGNES #1

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le premier livre choisi est :

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun

« Gus, un braqueur ? Faut vraiment avoir de la bouillie à la place du cerveau. »

Salut à toi ô mon frèrLa fantasque tribu Mabille-Pons : Charles, clerc de notaire pacifiste, Adélaïde, infirmière anarchiste et excentrique, et six enfants dont trois adoptés. Le quotidien comme la bourrasque d’une fantaisie bien peu militaire.Jusqu’à ce 20 mars 2017 où Gus, le petit dernier, manque à l’appel. L’incurable gentil a disparu et est accusé du braquage d’un bureau de tabac de Tournon. Branle-bas de combat ! Il faut faire grappe, fourbir les armes des faibles, défaire le racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, lutter pour le droit au désordre, mobiliser pour innocenter Gus, lui ô notre frère.Marin Ledun signe ici un roman noir atypique, où la critique sociale rejoint l’humour au sein de cette famille délicieusement anticonformiste.

PREMIÈRES LIGNES #1

1

La trappe du grenier se soulève en grinçant, libérant une avalanche de hurlements et de bruits de cavalcades. La voix de Camille s’élève en trémolos dans l’espace exigu de ma chambre, rauque et engageante comme un lundi matin.

— Rose, c’est toi qui m’as encore piqué mon tee-shirt bleu, tu sais, celui avec des paillettes ?

Le réveil est brutal. En dessous, ça grouille. Dans tous les sens du terme et dans toute la maison. Ça s’agite en grand nombre. En quinconce. C’est rempli d’une masse confuse et en mouvement.

C’est « plein de », tout court. Dixit le Larousse illustré.

Huit au total.

Un père, une mère et leurs six enfants. Deux filles, quatre garçons. Une équipe mixte de volley-ball et deux remplaçants, ma famille au grand complet. Neuf en comptant le chien. Onze si l’on ajoute les deux chats. Et douze si l’on compte la petite voix de l’oreiller qui me susurre en ce moment même, par ordre décroissant : de dire à ma sœur cadette que je l’aime d’un amour vrai et sincère, de l’étrangler, de la jeter en bas de l’escalier, puis de refermer cette maudite trappe, de tirer une commode dessus pour la bloquer et, enfin, de me rendormir. Mais on est lundi, tout le monde est sur le pont, alors forcément, huit à la douzaine, réunis dans une seule maison, quatre chambres, une salle de bains, un lavabo et un unique W.-C., ça grouille, au propre comme au figuré. À en juger par le volume sonore en provenance du reste de la maison, il est quelque chose comme six heures trente-cinq ou quarante-cinq du matin, je ne sais pas encore exactement, mes yeux peinent à s’accommoder à la lumière. Je distingue vaguement la forme d’un trois sur le cadran du réveil, entre le six et le cinq, mais pour être sûre, il faudra attendre le premier café ou la Saint-Glinglin.

J’opte pour la seconde hypothèse.

— Rose a entendu, Camille, mais elle est occupée pour le moment et jusqu’à nouvel ordre.

Et je lui tourne le dos, en signe de fermeté. Évidemment, elle insiste. Ma sœur est peu sensible à la sémantique du dos tourné.

— Mon tee-shirt !

Je m’apprête à répondre que je suis gothique, que j’écoute du Marilyn Manson et du Korn, lis Les Fleurs du Mal de Baudelaire et porte uniquement des fringues noires, à la rigueur cloutées, mais jamais à paillettes, quand le buste de ma mère, Adélaïde, apparaît derrière elle dans l’ouverture – oui, ma mère se prénomme Adélaïde, c’est la classe, non ? Avec sa blouse d’infirmière, ses cheveux attachés en chignon et la douceur couleur caramel de sa voix, ça lui donne l’air d’un ange.

— Coucou mes belles, je suis rentrée !

— Mon tee-shirt.

— Salut, maman. Ta nuit s’est bien passée ?

— Je suis cre-vée ! Quel tee-shirt ? On a eu une appendicite péritonite, un accouchement et une explosion de fistule. En même temps ! Vous vous rendez compte !

Pour l’angélisme et le caramel, vous repasserez. Je proteste mollement :

— Maman, s’il te plaît…

— Mon tee-shirt !

— Il faudra que tu me racontes l’explosion de fistule, déclare mon père qui se faufile et dépose un baiser sonore sur les lèvres de ma mère, avant de disparaître en criant : Bonjour, Rose, bien dormi ?

Une autre voix masculine, grave, celle de l’aîné de mes quatre frères, en bas – forcément, plus de place dans l’escalier.

— Qui ça, une explosion de fistule ?

Il tente de grimper, Camille le repousse sèchement.

— Salut sœurette !

— Bonjour, Ferdinand. Maman, est-il obligatoire que toute la famille vienne dans ma chambre pour me réveiller ?

— Mon tee-shirt !

Adélaïde bat en retraite. Je repousse la couette à regret, m’extirpe hors du lit et enfile un débardeur arborant une tête de mort coiffée d’un nœud églantine, pour marquer le coup. Mignonne, allons voir si la Rose qui ce matin avait déclose sa robe d’ébène au soleil, a point perdu cette vesprée, les plis de sa robe basanée, et son teint au vôtre pareil

Camille ne lâche pas l’affaire.

— Mon tee-shirt, Rose.

Ses joues virent au rouge. Avec le bleu et les paillettes, ça risque de jurer. Je lui en fais la remarque. Elle ne goûte pas mon humour et passe du vermillon au bleu Majorelle.

— C’est beaucoup mieux, je dis.

— Va te faire foutre, Rose ! résume-t-elle avant de disparaître, verte de rage.

Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel y passent, je suis impressionnée. Ne manquent que la musique techno et les constipés de la Manif pour tous pour organiser un défilé LGBT dans ma chambre.

Camille, de reprendre plus loin, dans les entrailles de la maison, à l’adresse du reste de la troupe :

— Quelqu’un a vu mon tee-shirt ?

— Maman, y a Antoine qui monopolise les chiottes !

Poésie enchanteresse des matins familiaux. Je mets la radio, la matinale de France Inter s’ouvre un vieux tube de Goldman, « Un matin, ça ne sert, à rien ! ». Pitié ! Je change aussi sec. France Info, 20 mars 2017, premier jour du printemps, youpi ! Clic. Nouvelle fréquence, je tombe sur le titre phare d’un certain Kendji Girac : « Ce matin j’étaislà, demain je n’y serai pas, je suis le vent du destin, qui me porte au loin, jamais seul, toujours ensemble, une famille qui nous ressemble… » Des odes poétiques de la Pléiade à la subtilité des textes de la saison 3 de The Voice. Décidément… Je bascule sur le dernier album de Slipknot. Y a moins de risques de cancer du côlon avec le métal nu, c’est scientifiquement prouvé. Je retrouve goût à la vie.

— Miaou !

— Vous voilà, vous !

Comme chaque jour, les chats se faufilent par la trappe pour fuir la fureur et les cris. Le plus sauvage des deux, Thalabert, bondit sur l’oreiller encore tiède et s’allonge en ronronnant, suivi de Gobbolino-chat-de-sorcière, appelé ainsi à cause des reflets charbon de son pelage et de la blancheur de sa patte avant gauche, surnommé plus tard Gobbo, en raison d’une déformation de la colonne vertébrale due à un accident de la route et d’une vague ressemblance avec le Bossu du Rialto. La bosse, plus la démarche nonchalante et son air de ne pas y toucher, tout cela donne à Gobbo un genre de crooner italien des années quatre-vingt qui ne me déplaît pas vraiment.

— On peut être une famille nombreuse, aimer les félins, les bons vins et avoir le goût de l’art vénitien, non ? a expliqué maman, un jour, à un collègue de l’hôpital qui demandait s’il s’agissait d’une référence à Renzo Gobbo, le joueur et entraîneur de foot italien.

— Je ne vois pas le rapport.

— Ça ne m’étonne pas, a-t-elle rétorqué, sur un ton chargé de sous-entendus.

Le mélange style Renaissance côtes-du-rhône Venise-la-Sérénissime chats, je peux comprendre, mais le coup de la famille nombreuse m’échappe un peu, j’avoue. D’autant qu’à ma connaissance, ma mère n’a jamais mis les pieds en Italie. Elle est comme ça, bizarre et créative. Elle établit constamment des associations d’idées originales, dans le seul but, répète-t-elle à l’envi, de « voir ce que ça donne ». Pour être franche, la plupart du temps, on ne voit pas trop. Mais une infirmière qui se prénomme Adélaïde, mère de six enfants, deux chats, un chien, et qui a décidé de passer sa vie, il y a près de vingt-six ans, avec un Normand qui s’appelle Charles Mabille, ça n’excuse rien, je sais, mais ça explique sans doute beaucoup de choses – zut, voilà que je me mets à « associer » comme elle, il va falloir que je me surveille, c’est peut-être héréditaire.

Gobbo vient se frotter contre mes mollets. Je me penche pour lui caresser le sommet du crâne. Vexé, il détale comme s’il avait lu dans mes yeux mon intention de toucher sa bosse. Je traverse la pièce à tâtons et me ruine le genou gauche sur ma chaise. J’allume portable et lampe de bureau, presque en même temps, un record. Sept messages en attente, l’ampoule a claqué. La barbe ! Le radio-réveil indique 6 h 58. Cette fois-ci, je vois très nettement les trois chiffres. Je mesure leur logique implacable. Dans une heure, je dois faire l’ouverture du salon de coiffure Popul’Hair – le jeu de mots a précédé mon embauche, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer.

Et puis j’ai faim.

J’abandonne les chats à leur sort enviable, me dirige vers le carré de lumière de la trappe et jette un œil prudent. Camille a disparu. Antoine, l’avant-dernier de mes frères, m’accueille au pied de l’échelle, l’air maussade.

— Tu devrais pas être déjà au boulot ? je demande.

Il en convient d’un hochement de tête et marmonne que, justement, c’est bien le problème, une seule toilette pour huit, c’est pas une vie, on lui vole tout le temps son tour, on le bouscule, on le déplace, on le vire à grands coups de pompes dans le cul, et même quand il arrive malgré tout à se faire une place sur le trône, c’est pour se faire destituer dans la seconde qui suit sous prétexte qu’il y a plus urgent. Il n’est pas royaliste, Antoine, mais le coup de la révolution sanitaire permanente, non merci ! Alors lui, il a jamais le temps d’aller à la selle avant le travail, et son patron, eh bien, il l’emmerde avec ses temps de pause, du coup…

— C’est le cas de le dire.

— Hein ?

— C’est pas légal ! je corrige.

Antoine rit jaune :

— Si tu savais comme il s’en fout.

— On a le droit de pisser, même dans la boulangerie, je surenchéris.

Il lève un sourcil dubitatif au ciel.

— Mouais…

— Pas de pause ?

— Pas de pause.

— Question d’hygiène ?

Antoine secoue la tête d’un air désolé.

— Question de rendement.

Je compatis en silence, le temps de le rejoindre au sol.

— Il te paie combien, le mari de la boulangère ?

Mon frère dessine un zéro dans l’espace avec son doigt. Je manque de m’étouffer.

— Quoi ?

— Deux mois de salaire impayés.

— C’est un scandale ! je m’insurge. Tu bosses là-bas depuis combien de temps ?

Sa voix se grippe. Du feulement syndicaliste de chien battu luttant pour son droit à l’urinoir, on glisse à l’inaudible fataliste. Il enfile son casque de moto et murmure :

— Deux mois.

— Tu en as parlé aux parents ?

Il réajuste la sangle de son casque. Je note que ses mains tremblent.

— Je veux pas les embêter avec ça. C’est juste un peu de retard.

Il lorgne par-dessus mon épaule et ajoute :

— Faut que j’y aille.

J’ai à peine le temps de m’écarter pour laisser passer un premier wagon de quatre conduit par mon père, flanqué du chien qui aboie comme s’il n’allait jamais les revoir.

— Bonne journée, ma chérie.

— Glande pas trop.

— ‘lut !

Direction la gare pour les aînés, Ferdinand et Pacôme, qui repartent pour une semaine de cours à la fac, et lycée pour Camille, qui a finalement opté pour un chemisier en soie blanche à boutons or du plus mauvais goût.

— Tu ne perds rien pour attendre, persifle-t-elle en me frôlant volontairement.

La porte se referme sur un clin d’œil venimeux. Je déglutis. Le scooter et le break démarrent en simultané. Le silence s’abat sur la baraque. Je compte mentalement, comme chaque lundi matin. Quatre dont mon père, Antoine parti pour se faire exploiter une journée de plus, les deux chats sur le lit, le chien couché devant l’entrée jusqu’à leur retour, ce soir, la vie est dure, Adélaïde au lit jusqu’à midi pour récupérer de sa nuit de garde à l’hôpital, et moi.

Dix.

Il m’en manque un.

Je recompte sur mes doigts, pour être sûre. Résultat identique. Je cherche, en apnée, mon cerveau manque d’oxygène. J’ai une peur panique des chiffres ronds – diagnostiquée l’année de mes dix ans, justement, et confirmée récemment pour mes vingt. L’identité du coupable met quelques secondes à se frayer un chemin jusqu’à mon esprit affamé.

Gus.

Le petit dernier. Gustave pour l’état civil. Gus pour tous les autres.

Où il est, celui-là ?

Je fonce vers la cuisine. Personne. Le désordre qui règne sur les lieux évoque la grande salle de bal du Titanic, juste après que le paquebot s’est redressé à la perpendiculaire de la surface de l’océan, puis remis d’aplomb une fois coupé en deux. À bâbord, tout est impeccable, table vide, armoire fermée, casseroles et spatules fixées au mur. Par contre, toute la saleté s’est accumulée à tribord, côté évier et gazinière. Je consulte l’agenda des tâches ménagères sur le frigo. Je vois le nom de mon petit frère dans la colonne « nettoyer le plan de travail ».

Je prononce son nom à voix haute pour la première fois de la journée :

— Gus ?

Je traverse le salon, longe le couloir et inspecte chacune des chambres, à commencer par celle qu’il partage avec Antoine. Son lit est fait. Ce qui, dans le cas de Gus, signifie qu’il n’a pas été défait. J’en déduis qu’il n’a pas dormi là. Aïe. Je comprends mieux l’attitude fuyante d’Antoine, tout à l’heure. Son réquisitoire contre les chiottes uniques n’était-il qu’une diversion ? Je ne m’inquiète pas encore vraiment, mais je sens déjà dans ma gorge cette petite boule caractéristique, vous savez, celle qui se forme quand vous vous apprêtez à prendre l’avion et que vous réalisez soudain que si ça se trouve, c’est précisément ce vol-là qui fera la une des journaux le lendemain, après s’être abîmé en mer sur un territoire grand comme le Sahara, parce que le pilote est suicidaire ou kamikaze, voire probablement les deux.

Je poursuis néanmoins mes investigations à l’extérieur. Je note que ça caille sec pour un début de printemps.

Rien dans le jardin. Ni sous l’auvent ni dans la cabane à outils. Le septuagénaire qui nous sert de voisin officiel côté route, spécialisé dans l’élevage de nains de jardin, reluque ma poitrine d’un drôle d’air. Je rentre après lui avoir demandé si c’est la tête de mort, le nœud rose sur le crâne, les dysfonctionnements de sa prostate ou mon 90B qui le défrisent. J’avoue, j’ai un peu exagéré mes mensurations, j’ai jamais été une adepte fervente des Chiffres et des lettres, mais je reconnais parfaitement le « O » faussement outré que dessine sa bouche quand je referme la porte.

— Gus ? j’appelle, un soupçon trop dans les aigus.

À ce stade-là, j’ai arrêté de croire qu’il cherchait à sécher les cours.

Je vérifie à nouveau dans sa chambre, dans l’armoire et sous le lit, où je trouve, mal dissimulées entre deux lattes du sommier, les pages déchirées d’une revue pornographique – c’est peut-être parce que c’est mon petit frère et que sa disparition momentanée m’attendrit, mais je trouve ça touchant et délicieusement désuet, ce papier glacé, à l’heure où tous les adolescents de son âge se rincent l’œil sur Youporn depuis leur portable. Par contre, la fille sur la couverture a une tête qui ne me revient pas. Je rafle le magazine pour le balancer aux ordures, question de principe. J’enchaîne avec les tiroirs de la commode, même si je sais que c’est parfaitement stupide.

Je crie :

— Gus ?

Pas de réponse. La porte de la suite parentale est entrebâillée, je passe la tête. Ma mère n’a même pas pris le temps de se déshabiller. Elle repose sur le ventre, les bras en croix, au milieu du canapé-lit, chignon détaché, cheveux étalés en rosace. J’entre et m’assois sur le couvre-lit, à côté d’elle.

— C’est toi, Rose ? souffle-t-elle, les yeux clos.

Je tâche de prendre le ton le plus neutre possible pour ne pas l’effrayer :

— Tu vas rire, maman, je ne trouve pas Gus.

Ses yeux s’ouvrent illico en grand. Oups ! Je regrette aussitôt l’emploi du « tu vas rire » – on ne se méfie jamais assez du pouvoir antiparastasique de l’antiphrase. Ma mère bondit sur ses deux pieds. Sixième sens maternel ou réflexe d’infirmière en poste aux urgences depuis près de vingt ans, je l’ignore, mais alors que la seconde d’avant, elle ressemblait à une trotskiste ayant appelé à battre la droite un soir d’élection présidentielle, la voilà sur le qui-vive, prête à partir en salle d’opération pour un triple pontage. J’avais déjà entendu parler de ce type de métamorphoses subites par mon père, je croyais à une légende, mais en vrai, c’est impressionnant à voir. J’en reste baba. Je le lui dis, elle écarte ma remarque admirative d’un geste de la main.

— Où est ton frère ?

Je minimise :

— Il est peut-être parti en scooter avec Antoine.

Adélaïde ne tombe pas non plus dans le panneau de la fausse piste.

— Dis-moi ce que tu sais, déclare-t-elle sur un ton qui ne souffre aucune échappatoire.

La sonnerie du téléphone me sauve in extremis. Je me précipite sur le combiné. Je reconnais Gus. La boule dans ma gorge se désagrège aussitôt. Onze. Nombre premier. Adjectif numéral cardinal correct. L’un des animateurs de l’émission préférée de ma grand-mère, Des chiffres et des lettres, me souffle dans sa barbichette que le compte est bon.

Je souris à ma mère.

— C’est lui. Puis à Gus : Tu es où ?

Crachotements dans l’appareil, j’entends des personnes aboyer derrière lui.

— Rose, c’est pas moi, je te jure ! s’écrie Gus, des sanglots dans la voix. Je n’y suis pour rien !

— Comment ça, tu n’y es pour rien ? De quoi est-ce que tu parles ?

Les sept messages en attente sur mon portable me reviennent à l’esprit. L’air de rien, je sens la boule se reformer et venir me chatouiller les amygdales. Ma mère n’a pas non plus apprécié l’expression : « Comment ça, tu n’y es pour rien ? » Adélaïde est aussi télépathe. Elle tient ça de sa propre mère, prétend-elle. Qui elle-même… Elle devine d’expérience le « c’est pas moi, je te jure » que je suis pourtant la seule à avoir entendu. Elle m’ordonne de lui passer le téléphone séance tenante.

Je proteste :

— Je ne suis pas une balance.

Elle me fixe en tendant la main. Je ne lis dans ses yeux aucun doute quant à l’issue de notre confrontation.

— Fais-moi rire, dit-elle sans rire.

Merde, même l’antiphrase, elle la manie mieux que moi.

— Et d’abord, depuis quand tu t’intéresses au porno, ajoute-t-elle en louchant du côté du magazine que j’ai oublié de jeter.

L’art du détail qui tue. Trop forte. Échec et mat. Je m’apprête à abandonner mon roi, pantelante et jambes en coton, quand la sonnette d’entrée retentit. Ma mère se précipite pour ouvrir la porte. Je soupire de soulagement. Saint Kasparov, priez pour nous.

Je déglutis et chuchote à l’adresse de Gus :

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

— C’est pas moi…

Je n’écoute pas la suite. Je ne vois plus que le type qui se tient sur le palier, tirant une carte de la poche de sa veste et la présentant à ma mère. Le teint hâlé, la trentaine, le sourcil droit arqué en forme d’accent circonflexe et des yeux vert pêche – je jure que ça existe, comme couleur, le beau gosse devant moi vient de l’inventer, vert comme une pêche pas assez mûre, juste ce qu’il faut de craquant et de fermeté pour ne pas s’en mettre plein les doigts.

J’oublie sur-le-champ Gus à l’autre bout du fil, les « c’est pas moi », la boule dans la gorge, Venise, le salon de coiffure et les figures de style.

Je cligne des yeux, le type m’a aperçue et sourit dans ma direction. Je tombe amoureuse. Je ne suis plus que guimauve. Des cascades de confettis à l’effigie d’Alice Cooper se déversent du ciel. Les altos de Freddie Mercury psalmodiant Bohemian Rhapsody en fond sonore. Ma mère me refile la carte de monsieur Vert-Pêche. Je la saisis sans cesser de le dévorer du regard. Ses lèvres remuent, mais Freddie chante trop fort et je n’entends pas tout de suite ce qu’il dit.

C’est alors que sept détails atteignent simultanément mes rétines, se transforment en signaux électriques dopés aux stéroïdes anabolisants, piquent un sprint usain-boltien dans les couloirs de mes nerfs optiques jusqu’à mon cortex visuel.

Par ordre chronologique.

Un : je tiens toujours le magazine porno de Gus dans la main qui tient le téléphone.

Deux : le sourire amusé de Vert-Pêche ne s’adresse pas du tout à moi, mais audit magazine porno et, plus précisément, à la fille aux gros seins qui ne me revient pas et dont le string doré tient lieu de couverture pour l’hiver.

Trois : le sourire amusé de Vert-Pêche n’est pas du tout amusé, mais exprime plus certainement une profonde perplexité teintée de surprise – aucune concupiscence, ça j’en mettrais ma main à couper, de préférence celle qui tient ledit magazine porno susmentionné.

Quatre : un flic en uniforme armé sort d’une voiture de la police nationale et vient rejoindre ses jumeaux qui trépignent au second plan, derrière Vert-Pêche, et qui eux aussi ont aperçu String-Doré. Quatre paires de rétines opèrent désormais des allers-retours stroboscopiques entre son 95 bonnet E – sale garce ! – et le crâne à nœud rose de mon débardeur.

Cinq : la mention Lieutenant Richard Personne, sanglée d’une écharpe tricolore et du mot POLICE, écrit en lettres majuscules et en rouge sang, inscrite sur la carte de Vert-Pêche que je tiens dans ma main gauche.

Six : Vert-Pêche s’appelle Personne.

Sept : Personne est flic.

Anéantie, j’en lâche le magazine porno. Tous les protagonistes masculins de cette tragédie suivent sa courbe descendante jusque sur le paillasson, avant que le chien se jette dessus, langue pendante et queue haute, et disparaisse dans les profondeurs abyssales de sa niche pour se vautrer dans le stupre. Les hommes, tous les mêmes !

Reprenant ses esprits, monsieur Personne en profite pour glisser dans les mains de ma mère une ordonnance du juge et enfoncer le clou.

Il s’éclaircit la voix et demande :

— Lieutenant Personne, Direction centrale de la police judiciaire, brigade des stupéfiants, je suis bien au domicile de Gustave Mabille-Pons ?

— Je ne vois pas de qui vous voulez parler, répond ma mère du tac au tac.

La parade ne manque pas de panache, mais elle est désespérée. Personne n’est (pas) dupe. Il hausse d’ailleurs l’accent circonflexe qui lui sert de sourcil droit et pointe du doigt le téléphone que je tiens encore dans la main. Je réalise que mon frère est là, au bout du fil, et qu’il a tout entendu. Le lien de causalité entre son pathétique « c’est pas moi, je te jure » et les mots « police » et « stupéfiants » s’établit de lui-même.

Je porte le combiné à mon oreille, sous le regard horrifié d’Adélaïde, pour hurler à Gus de courir se planquer.

Évidemment, il a déjà raccroché.

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Premières lignes , notre nouveau rendez-vous

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque. 

Il y avait longtemps que nous nous étions pas parlé.

Et bien voilà avec « Premières lignes » je serai à nouveau présente sur la toile.

Car souvenez vous au début de notre blog, je vous faisais lire les premiers chapitres d’un bouquin.

Là le challenge est encore plus simple.

Juste vous présenter les premières ligne

Cela permet ainsi de se faire une idée sur le livre que nous pourrions lire . J’aime assez le principe.

PREMIÈRES LIGNES

Le concept est donc simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui un nouveau rendez-vous !

Premières lignes est un rendez-vous littéraire instauré par le blog Ma lecturothèque.Le principe est très simple. Le dimanche, un livre est présenté à travers ses premières lignes. Il n’existe aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai déjà lu ou que l’on prévoit de le faire. Il suffit de faire un choix !C’est Aurélia qui l’a mis en place sur Ma lecturothèque et qui s’occupe de gérer les liens des participants. L’intérêt, c’est de présenter un livre au choix, à travers ses premières lignes… Il n’y a aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai lu ou qu’on prévoit de le faire, il suffit de porter notre choix sur lui…

La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga

Aujourd’hui encore je viens vous parlez de Edmond Locard, le père des laboratoire de police scientifique.

Si la semaine dernière le livre que je vous présentais sur Locard était plutôt un documentaire, celui-ci est plus romancé. Peut-être plus accessible au commun des mortels que nous sommes.

 

La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga. 

Paru le 15 octobre 2007 aux Ed; des Traboules
 

Malheureusement épuisé chez l’éditeur

19€50  ; 226 p.) ; 24 x 15 cm

Fabuleuse est l’histoire de ce jeune médecin légiste lyonnais, Edmond Locard, que l’on a comparé, non sans raisons, à Sherlock Holmes, la créature de Conan Doyle.

Dans ce récit, nous le découvrons, au travers de souvenirs personnels et familiaux: un homme élégant, érudit, mélomane, séduisant, séducteur. Un chercheur qui s’inscrit dès le début du vingtième siècle dans l’histoire des empreintes digitales, des traces, des indices, des recherches toxicologiques, balistiques, qui vont préluder aux découvertes de la criminalistique d’aujourd’hui avec, entre autres, celte molécule biologique: l’ADN, preuve incontournable de culpabilité ou d’innocence, et la mise en place à Lyon des services d’Interpol, inextricable réseau international où s’empêtrent les criminels.

Fabuleuse est la toile de fond historique de ce récit : a mythique Belle Époque, ses apaches, principal risque d’insécurité des premières décennies du 20e siècle, contre lesquels Clémenceau va dresser ses Brigades du Tigre, qu’a chanté Philippe Clay :

« De vrais robots, toujours à l’affût, jamais au repos.
De face, de dos, de profil, ils ont nos bobines en photo,
M’sieur Clémenceau

Kaléidoscope prodigieux que ces grandes affaires judiciaires du 19e et du 20e siècle: l’affaire Dreyfus, l’espionne Mata-Hari, le provocateur Lacenaire, des drames villageois, des assassinats sordides, des attentats et des meurtres politiques qui ont, en leur temps, passionné l’opinion publique, la presse, inspiré les écrivains, les cinéastes, Des accusés sur lesquels plane l’ombre maléfique de la guillotine.

Et, puisqu’en France tout se termine par des chansons, celte histoire à laquelle Edmond Locard fut mêlé de près : l’épopée du terrible Bonnot et de sa bande, évoquée par Joe Dassin :

« Dans la de Dion Bouton cachait les voleurs,
Octave comptait les gros billets et les valeurs,
Avec Raymond-La-Science, les bandits en auto,
C’était la bande à Bonnot
. »

Bon dans les jours qui viennent on retrouvera mon médecin expert mais comme écrivain cette fois ci !

Et puis tout cela m’a fait furieusement penser à un feuilleton que je regardais gamine, mais là dessus aussi j’y reviendrai !

A très vite alors …

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

 Un splendide et capivant polar historique.

Le livre : Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido. Traduit de l’espagnol par Nelly et Alex Lhermillier. Paru le 3 juin 2015 chez Le Livre de poche dans la collection Le Livre de poche. Policier n° 33781.  8€60 ; (754 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

Ci Song est un jeune garçon d’origine modeste qui vit dans la Chine du XIIIe siècle. Après la mort de ses parents, l’incendie de leur maison et l’arrestation de son frère, il quitte son village avec sa petite soeur malade. C’est à Lin’an, capitale de l’empire, qu’il devient fossoyeur des «champs de la mort» et il est accepté à la prestigieuse Académie Ming. Son talent pour expliquer les causes d’un décès le rend célèbre. Lorsque l’écho de ses exploits parvient aux oreilles de l’empereur, celui-ci le convoque pour enquêter sur une série d’assassinats. S’il réussit, il entrera au sein du Conseil des Châtiments ; s’il échoue, c’est la mort. C’est ainsi que Cí Song, le lecteur de cadavres, devient le premier médecin légiste de tous les temps. Un roman, inspiré par la vie d’un personnage réel, captivant et richement documenté où, dans la Chine exotique de l’époque médiévale, la haine côtoie l’ambition, comme l’amour, la mort.

Extrait :

«Iris Bleu m’a dit que Feng connaissait d’innombrables façons de mourir. Et il se peut que ce soit vrai. Peut-être existe-t-il vraiment d’infinies façons de mourir. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a qu’une façon de vivre.»

L’auteur : AVT_Antonio-Garrido_9704Antonio Garrido Molina, né en 1963 à Linares, dans la province de Jaén, est un écrivain espagnol. Il vit actuellement à Valence. Il fait des études d’ingénieur industriel à l’université Polytechnique de Las Palmas. Il est ensuite professeur à l’Université CEU Cardinal Herrera de Valence puis à l’Université polytechnique de Valence. Il amorce sa carrière littéraire en 2008 avec le roman policier historique La Scribe (La escriba), dont l’action se déroule dans la Franconie, en l’an 799, à la veille du sacre de Charlemagne. L’ouvrage devient un best-seller traduit dans une douzaine de langues. Le Lecteur de cadavres ( El Lector de Cadaveres), paru en 2011, est un second roman policier historique, dont le héros, inspiré d’un personnage réel de la Chine impériale du XIIIe siècle,  a le don d’expliquer les causes d’un décès grâce à un examen minutieux des corps.

Avis et résumé :

Dans la Chine rurale du début du XIIIe siècle, Ci Song, un jeune homme de dix-sept ans, abandonne ses études de juriste sous l’autorité du juge Feng, car son père a été accusé de corruption. Accusé d’un crime commis par son frère, Ci fuit fuir son village avec sa petite sœur malade. C’est ainsi qu’il se retrouve à Lin’an, la préfecture de la province, où il fait la connaissance de Xu, un fossoyeur devin escroc, qui lui assure gite et couvert à condition qu’il identifie les causes du trépas des cadavres amenés au cimetière : les familles paient bien ce genre de renseignements… La renommée de Ci s’étend vite.
Grâce à ces qualités inégalables, son formidable talent et son flair surprenant, il devient bientôt l’élève le plus brillant de l’école. Mais très vite il est jalousé par un condisciple, Astuce Grise. Pourtant, l’empereur en personne le mande au palais car de hautes personnalités de la cour sont assassinées… à distance !
Ci retrouve son vieux maître Feng marié à une superbe créature aveugle, Iris Bleu. Celle-ci cache un passé mystérieux et peut-être criminel. La Belle captive Ci Song et sa beauté le rend fou de désir. Y succombera-t-il ? Échappera-t-il à la haine d’Astuce Grise, prêt à tout pour l’envoyer dans l’Au-delà ? Et, surtout, résoudra-t-il l’énigme des meurtres ?
J’ai été captivé et pourtant la Chine, au premier abord, n’est pas un pays qui m’attire. Mais cette chine impériale, sous la plume d’Antonio Garrido, s’est ouverte à moi comme une révélation. Et si ce récit est inspiré d’un personnage réel, c’est bel et bien les mots de l’auteur qui lui donne vie.
Ainsi ce livre à la fois un roman d’amour, d’histoire, d’aventures et d’apprentissage est envoûtant et palpitant. Il nous fait vivre dans le Moyen Age chinois et nous fait découvrir entre autres les techniques médicales pratiquées à l’époque.
C’est remarquablement bien fait, tout est parfaitement maîtrise par l’auteur. Les personnages, les paysages, la reconstitution historique.
Alors comment ne pas penser aux aventures du Juge Ti du regretté Robert Van Gulik quand on lit ce titre. Elles ont enchantées, il y a une trentaines d’années, toute une génération de lecteur, comme moi, de polar historique.
La subtilité chinoise appliquée à l’art de l’énigme policière » disait Claude Roy en 1983, je reprends ses mots qui qualifient aujourd’hui merveilleusement ce second roman d’Antonio Garrido.
Ce fascinant roman, a été salué par le prix international du roman historique en 2012.

Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (3)

Miettes de sang de Claire Favan

Et si on lisait le début (2)

La fin


PERDU

Vingt-sept ans plus tard…
 Dany Myers met son clignotant pour emprunter Harper Street. Le panneau «  Voie sans issue » lui tire un sourire ironique. Il quitte la route lisse et silencieuse pour emprunter le chemin boueux et accidenté qui mène à la maison de Sean Elliot. Ses phares parviennent à peine à percer l’obscurité.
Comme à chaque fois qu’il accepte de dîner chez les Elliot, il retient son souffle en sentant sa voiture rebondir d’une ornière à une autre. Ça n’est pas faute d’avoir tenté la méthode douce, la méthode forte, la vitesse, rouler au pas… Rien n’y fait : il a l’impression de se retrouver dans une essoreuse. Pas moyen d’anticiper ni de prévenir les chocs.
Il grimace lorsque sa tête heurte la vitre. Il jure tout en se frottant la tempe.
– Bon Dieu !
Depuis le temps que tout le monde recommande à Sean de faire goudronner le chemin d’accès vers sa maison… Mais il n’y a pas plus têtu et radin que ce type. Et encore ! Ce sont là ses moindres défauts…
Une seconde plus tard, Dany soupire en entendant une branche gratter la portière côté passager avant de rebondir allègrement sur l’aile arrière. Il visualise les dégâts au son de chaque choc contre la carrosserie et se ratatine en rythme sur son siège.
Cette voiture ne lui appartient même pas. Il imagine déjà la retenue sur sa maigre paye et les complications que cet événement pourrait engendrer dans sa vie.
Tout ça pour une soirée à laquelle il n’a aucune envie d’assister. Sean Elliot n’est ni son ami, ni un proche, ni même quelqu’un avec qui il a envie de passer du temps. Malheureusement, on ne manque pas à l’appel lorsque Sean vous convoque : c’est ça, le privilège d’être chef.
Ce type est une saloperie de tyran qui use et abuse de son autorité. Comme si Dany n’avait pas son compte par ailleurs…
Le jeune homme se gare sur l’aire couverte de graviers prévue pour accueillir les visiteurs. Il observe son reflet dans le rétroviseur. Il croise son regard chargé de soumission : du Dany tout craché ! Une moue de dégoût envers lui-même déforme ses traits.
Il se détourne et sort de sa voiture. Il fait trois pas avant de trébucher et de tomber les deux genoux au sol. Le carton qu’il tenait lui échappe des mains et tombe côté pile. Dany jure. À quoi va ressembler le gâteau qu’il a acheté, maintenant ?
Quand il se redresse en époussetant son pantalon, il remarque enfin ce que, pris dans ses pensées, il n’avait pas vu jusqu’à présent. La maison est sombre. Il fronce les sourcils.
Bon, OK, Sean est un con, mais pas au point de l’inviter pour le plaisir de lui poser un lapin. Sans compter que sa femme, May, vit quasi enchaînée à sa cuisinière afin de préparer d’excellents petits plats pour son abruti de mari. À croire que l’abolition de l’esclavage n’a pas atteint cette maison… Cette pièce, au moins, devrait être éclairée.
Dany ne comprend pas. Oubliant la pâtisserie, il s’approche avec méfiance. Il grimpe les quelques marches de la véranda, ouvre la moustiquaire et frappe.
– Sean ? May ? Il y a quelqu’un ?
Dany pose sa main sur la poignée et la tourne. Le battant s’ouvre en grinçant. Il hésite sur le pas de la porte.
À nouveau, il lance un appel à la ronde. Plus que tout, il redoute de tomber sur une scène à laquelle il ne devrait pas assister. Il tâtonne pour trouver l’interrupteur et le pousse avec son coude.
– Sean…
Son appel s’étrangle dans sa gorge à l’instant où son regard se pose sur une flaque vermeille maculant le parquet ciré de May.
Dany la scrute comme s’il espérait qu’elle lui livre son histoire. Sean s’est-il coupé ? Ou plutôt s’est-il tranché un doigt, vu la quantité de sang ?
Le couple a-t-il quitté la maison dans la précipitation pour se rendre à l’hôpital le plus proche ? Dany grimace. Pas de risque : Sean ne pourra jamais avoir un accident domestique, puisqu’il ne bouge en aucun cas son gros cul de son fauteuil. Dany élimine d’office cette hypothèse.
Reste donc May, qui aurait pu se blesser en préparant le repas. Il rejoint la cuisine.
– May ?
La pièce est aussi propre et nette qu’à chaque fois qu’il est venu ici. Il revient dans l’entrée et remarque d’autres gouttes de sang, un peu plus loin. Troublé, il les suit.
Il longe le couloir pour rejoindre le salon. Quand il allume, son cerveau met un instant avant d’enregistrer ce qu’il voit : un pied recouvert d’une pantoufle de guingois dépasse de derrière un canapé.
Sean a dû avoir un malaise. Dany se précipite.
– Sean !
Prêt à pratiquer les gestes de premiers secours, il se penche avant de réaliser la futilité de son geste. L’horreur de ce qu’il a sous les yeux pénètre sa conscience à la manière d’une aiguille chauffée à blanc.
Un haut-le-cœur le secoue. Dany se couvre la bouche d’une main. Où est passé le reste du corps ?
Il s’écarte du tibia sectionné et s’exhorte au calme. Il prend de petites inspirations pour maîtriser les battements de son cœur, avant de se glisser le long du mur pour suivre les traînées de sang. Il visualise la scène : Sean, la jambe tranchée, qui tente d’échapper en rampant à son agresseur. Cris de douleur, de peur et empreintes de mains sanglantes, la panique perceptible dans les éclaboussures projetées tout autour…
Il évolue avec prudence à travers la pièce et finit par découvrir un autre morceau de son chef : une de ses énormes paluches. Que s’est-il passé ici ?
Il contourne les projections de sang. Elles le mènent de découverte macabre en découverte macabre : quelqu’un a fabriqué un puzzle avec le corps de mastodonte de Sean.
Dans la chambre à coucher, au fond du couloir, l’apprenti artiste a même réalisé un tableau digne d’un Picasso avec le visage épais de Sean, au centre duquel une hache, sans aucun doute l’arme du crime, est restée plantée. Dany bat en retraite avec précipitation alors que son estomac fait des soubresauts.
Une fois hors de vue du cadavre, son esprit se remet à fonctionner. Il ne peut plus rien pour Sean, mais May est peut-être encore en vie.
Il se met à crier pour l’appeler quand il remarque la lueur mouvante d’une bougie par la porte entrebâillée de la salle de bains. Il entre prudemment et chuchote le nom de son hôtesse.

 

Voilà, j’espère que ces quelques pages vous auront donné envie de conaître la suite…

Alors belle lecture à vous tous

Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (2)

Miettes de sang de Claire Favan :

Et si on lisait le début

La suite …


Quand il ouvre les yeux, il fait si noir qu’il a peur d’être devenu aveugle. C’est possible avec le coup qu’il s’est pris sur la tête, non ?

Le silence est assourdissant.

Il ne sait pas où il est. Il sait juste qu’il s’est passé quelque chose de terrible. La boule d’angoisse logée au creux de son ventre le lui rappelle. Elle diffuse son flot d’appréhension dans ses veines. Son désarroi le fait trembler et ses dents claquent de façon incontrôlable.

– Papa ? Il y a quelqu’un ?

Une larme roule sur sa joue. Il n’ose pas bouger. Peu à peu, le néant face à lui devient simple obscurité et il croit discerner les limites de l’espace qu’il occupe.

Sa sœur profite souvent de l’absence de leurs parents et de son rôle de baby-sitter forcée pour lui montrer des films d’horreur. Elle adore l’entendre hurler quand il fait des cauchemars pendant des semaines après cela. Dans cette situation inédite et propice, son imagination s’emballe.

Une odeur humide et froide renforce son impression d’avoir été enterré vivant. Il geint de terreur.

Que s’est-il passé ? Pourquoi est-il là ? Pourquoi lui ?

Il essaie de bouger, mais ses mains sont attachées. Un bruit de chaîne qui racle le sol à chacun de ses mouvements l’affole.

Des larmes inondent ses yeux.

– Arrêtez, s’il vous plaît !

Il se met à geindre.

– Je veux mon papa !

Il fait mine de se lever, mais quelque chose retient sa cheville. Il est déséquilibré et chute lourdement. Il hurle de terreur et de douleur lorsqu’il s’écorche les paumes sur le sol brut.

Cette f ois-ci, il pleure sans retenue.

– Laissez-moi partir !

Et soudain, il réalise que tout ceci est impossible. Il connaît son ravisseur. C’est le père d’un de ses amis. Il doit rêver.

Il aimerait se réveiller, maintenant. Il se passe une main fébrile sur les joues. Est-ce qu’en dormant, on peut sentir le goût salé de ses larmes et celui, métallique, de son sang ? Il en doute.

Derrière la porte, il entend un bruit qu’il reconnaît sans mal. Des pas. Quelqu’un a dû l’entendre crier et s’approche.

Le gamin se recroqueville dans un coin. Son visage se prend dans une toile d’araignée. Des petites pattes velues galopent dans son cou, mais il n’y prend pas garde.

Quelqu’un enfonce une clef dans la serrure. Un clac sonore retentit dans le noir une seconde avant qu’une lumière poussiéreuse inonde le minuscule réduit où il est retenu prisonnier. Une ombre se découpe à contre-jour dans l’encadrement : la silhouette massive qu’il reconnaît tout de suite.

Il a passé tant de temps chez son ami. Tous ces étés occupés à jouer, tous ces jeux d’imagination, toutes ces pyjama parties, tous ces moments où cet homme ne lui a presque pas accordé d’attention. C’est comme s’il venait de retirer son masque de normalité.

Il a l’impression d’être une friandise que l’adulte aurait envie de dévorer. Et ce désir qu’il perçoit malgré son innocence le terrifie.

– Laissez-moi sortir, je vous en prie.

Un rire glaçant répond à sa supplique.

– Tu ne vas pas me croire, mais quelqu’un a passé un appel anonyme au département de police. Tu as été repéré près de la gare routière. Depuis quelques heures, tu es donc officiellement considéré comme un fugueur.

Il a l’air de se réjouir de la situation et cela terrorise le gamin bien plus que tout ce qu’il a vu jusqu’à présent. Il ose pourtant poser sa question tout en reniflant.

– Un fugueur ? Ça veut dire quoi ?

Son ravisseur hausse les épaules.

– Ça veut dire que tout le monde va te chercher dans la mauvaise direction.

Le gamin comprend que ce qui lui arrive a été préparé avec soin. Il est tombé dans un piège. Il ne fait que confirmer l’évidence.

– C’est vous qui avez passé cet appel ?

– Une idée de génie, hein ?

Sa main robuste frôle les cheveux du garçon qui recule pour échapper à son contact. L’homme hausse les épaules en signe de désapprobation avant de se justifier.

– Tes parents ne t’ont jamais dit de ne pas te promener seul en ville ? C’est dangereux, tu sais.

Ses doigts se font plus caressants.

– Ils auraient dû te prévenir. Cela leur aurait évité de perdre leur fils.

Il soulève l’enfant qui se débat mollement.

– Tu sais que ça ne sert à rien. Allonge-toi là, sans faire d’histoire.

 

Rhaaaaa, c’est rageant, on veut on savoir plus ! Et il va falloir attendre demain !

Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (1)

Miettes de sang de Claire Favan.

Et si on lisait le début


PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS…

ndifférent à tout ce qui se déroule autour de lui, il avance avec l’assurance d’un brise-glace le long de 8th Street.

Ses petits bras maigrelets s’agitent dans un mouvement coléreux de balancier au rythme de ses pas. Ses semelles claquent avec hargne sur le bitume.

Un homme en train de tondre la pelouse de son jardin sourit en le voyant filer avec une telle détermination. Le petit l’ignore avec ostentation, car ce sourire lui fait l’effet d’un affront de plus dans une journée déjà bien remplie en événements similaires. Sa fureur contre le monde entier enfle encore.

Un fugace sentiment d’injustice lui fait même monter les larmes aux yeux. Tout ça à cause de son imbécile de sœur, l’origine de tous ses tourments, l’incarnation de son malheur sur Terre. Le pire c’est qu’il n’a aucun lien de parenté avec cette conne.

Son père a commis une énorme erreur en se remariant quelques années plus tôt, comme si un premier échec ne lui avait pas suffi…

Sa seconde épouse ayant elle-même une fille issue d’une première union, ils avaient pu, tous ensemble, reformer une famille, dépareillée à souhait. Son père et lui ont donc emménagé dans une maison bleue qu’il déteste parce que c’est sa maison à elle et qu’il n’y sera jamais le bienvenu, dans une ville où il n’a presque pas d’amis, mais où elle a toutes ses attaches.

Forte de ces avantages, sa «  sœur » ne perd pas une seule occasion de gâcher sa vie pour le punir de ce remariage qu’elle exècre autant que lui. Un instant, il songe à tout ce qu’elle lui inflige et des sanglots retenus agitent sa poitrine. Bien décidé à ne rien céder à cette harpie qui lui a déjà tellement pris, il les contient, se repaissant pour cela des instants mémorables qu’elle lui a offerts sur un plateau.

Hier soir, elle a fait le mur pour rejoindre la bande de copains débiles qu’elle fréquente depuis qu’elle est tombée amoureuse de l’un d’eux. Au milieu de la nuit, elle est rentrée complètement bourrée, les cheveux parsemés de feuilles et les vêtements tout chiffonnés. Cette gourde a trouvé le moyen de se faire surprendre par sa mère qui n’a eu qu’un seul regard à poser sur elle pour comprendre ce qui venait de se passer.

Les lèvres du gamin se retroussent légèrement en repensant aux cris qui ont fusé à travers la maison et qui ont fini par le tirer du lit. Sa belle-mère, d’ordinaire calme et impassible, s’est mise à hurler sur la fautive, à l’insulter et à la traiter de traînée. Honteux d’offrir un tel spectacle à leurs voisins, son père a tenté de maintenir un semblant de paix, les exhortant à faire moins de bruit. Renonçant à maintenir les apparences, la coupable leur a craché toutes sortes d’obscénités à la figure, révélant au passage son mal-être d’adolescente et ses faiblesses, avant de vomir bruyamment sur le tapis de l’entrée.

Cette petite scène aurait pu être parfaite si sa sœur ne l’avait pas entendu glousser à cet instant. Un seul regard entre eux a suffi pour qu’il comprenne qu’il n’aurait jamais dû assister à cela.

Pour son propre bien.

Il ne pensait pourtant pas qu’elle lancerait les hostilités aussi vite. En sortant de la salle de bains ce matin, il a retrouvé la maquette de son train préféré, celle sur laquelle il a passé des heures entières, en miettes. Ensuite, elle lui a servi une assiette de frites immangeables, car trop salées. Et enfin, elle s’est moquée de lui avec son imbécile d’amie venue écouter le récit de sa soirée de dépucelage.

Il en a finalement eu assez de leurs gloussements hystériques. Il a donc préféré sortir de la maison.

Depuis, il erre sans but dans le quartier. Son esprit tourne en rond avec une seule idée en tête. Il sait que c’est très mal, pourtant il voudrait que sa sœur meure. Oh ! Il ne va pas jusqu’à souhaiter qu’elle souffre, il veut juste qu’elle disparaisse, qu’elle sorte de sa vie. Si seulement son père pouvait divorcer, ce serait parfait.

Et s’il lui faisait part de ce qu’il vit ? Peut-être ôterait-il ses œillères pour voir enfin ce qui se passe autour de lui ? Si pour une fois, son père ne se drapait pas dans un détachement chargé de renoncement, et s’il s’en mêlait, il pourrait sans doute arranger les choses et la forcer à être plus gentille.

L’enfant réfléchit, évalue les différentes options qui s’offrent à lui. Il sait qu’il ne supporte plus ce qu’il subit et que sans une aide extérieure, il n’obtiendra aucun résultat. Il a besoin de renfort, quelles que soient les représailles encourues. Il est donc temps d’agir, même si pour cela, il doit mettre en rapport deux êtres qui n’ont pas échangé plus de dix mots d’affilée depuis qu’ils ont emménagé tous ensemble sous le même toit, au 826 Poplar Street de cette chère bonne vieille ville de Poplar Bluff, dans le comté de Butler, Missouri.

Son père travaille aujourd’hui, mais cela n’arrêtera pas le gamin. Il l’a déjà accompagné à la boutique de bricolage qu’il gère pour l’enseigne nationale Home Depot. L’enfant connaît donc le chemin pour aller le retrouver, même si ça n’est pas la porte à côté.

Il espère que son père aura bien quelques secondes à lui consacrer après les deux kilomètres et demi qu’il aura parcourus pour le rejoindre. Il est très occupé certes, mais puisque son fils a besoin de lui, il devra l’écouter.

Satisfait de sa décision, il se frotte les mains. Il hésite un instant, là où 8th Street croise Kendall Drive et où la route goudronnée cède la place à un chemin. Il sait qu’à partir de là, il devra traverser des zones industrielles où les maisons seront espacées, mais la notion de danger n’effleure pas l’esprit de cet enfant de sept ans qui vient d’établir un plan infaillible.

Il est encore loin de sa destination quand il réalise que les dernières habitations qu’il a croisées sont hors de vue. Pas une seule voiture ne circule sur cette route à cette heure de la journée. Sur la gauche, un chantier abandonné et vide renforce encore son inquiétude. Il ralentit le pas et se mordille les lèvres.

Au croisement de Velma Street et de China Street, il est à deux doigts de rebrousser chemin. Il n’y a plus un bruit, la civilisation s’est retirée et les bois qui longent la route le font frissonner d’effroi. Le craquement sec d’une branche le fait sursauter. Il se retourne au moment où une ombre émerge d’un bosquet d’arbres plus clairsemé. Terrifié, il accélère le pas. Peine perdue, il sursaute quand quelqu’un lui tape sur l’épaule. Il se retourne en émettant un petit cri.

– Que me voulez-vous ?

Il n’aime pas du tout son ton apeuré, mais on lui a tant de fois répété de se méfier des inconnus.

– Eh, petit ! Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ?

L’enfant dévisage l’adulte avec méfiance. Il se détend lorsqu’il reconnaît son interlocuteur. Soulagé, il lui sourit même.

– Je vais retrouver mon père à la boutique.

L’autre hoche la tête.

– Sait-il que tu es en chemin ?

– Non.

L’adulte sourit d’une telle façon qu’un frisson désagréable secoue l’enfant.

– Ça m’arrange, en fait. Si tu savais depuis combien de temps j’attends le moment de pouvoir te croiser seul…

Le petit n’a pas le temps de comprendre la teneur de ses propos, ni de fuir. L’homme le frappe avec violence et le jette en travers de son dos.