De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

4

18 janvier 2010

Un vrombissement, puis trois autres, et la machine Paris se remet à turbiner. D’une rive à l’autre, de Montparnasse à Barbès, la capitale s’active. Voitures. Camions. Bus. Scooters. Vélos. Piétons. Pressés d’être pressés, les rouages s’emballent.

« Wolf city! »

Frénésie démentielle, matrice de stress, qui s’aggravera tout au long de la journée entre rentabilité et chefs tyranniques. Pour l’heure, on fonce, d’avenue en couloir du métro. C’est là, dans ces entrailles de béton, que la bête est la plus féroce.

« Wolf city! »

Dans le tourbillon, un homme et son attaché-case : Philippe Fournier, 57 ans, biochimiste, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Académie nationale de médecine, consultant pour Le Monde. Élégant, concentré sur son smartphone et Amon Düül II – « Wolf city! » Le son des seventies, c’est tout ce que Philippe a gardé de sa jeunesse. Le reste s’est depuis dilué dans son ascension sociale, ses responsabilités.

Encore quelques pas, et il sort de la station Hôtel de Ville. Happé par l’hiver, il boutonne le col de son manteau, traverse l’esplanade. Direction Paris-6, où il donnera bientôt son cours de biophysique. Vingt minutes de marche pour garder la forme. À son âge, si l’on ne fait pas un peu d’exercice, on a vite fait de rouiller.

Philippe se mêle aux quidams, arpente le pont et s’arrête à mi-chemin, s’autorisant quelques secondes de contemplation. Qu’elle est belle, cette vue.

Plus tard,

Amphithéâtre A.

— Quant aux constantes de précipitation, elles dépendent du pH des masses océaniques et de la pression partielle de CO2 dans l’atmosphère. Les carbonates constituent une réserve naturelle majeure pour le CO2 produit par l’activité humaine.

— Monsieur !

— Mm ?

— C’est pour ça qu’ils sont si importants ?

— Allons, ne vous méprenez pas. Loana, le nouvel iPhone, la coupe de cheveux de Ronaldo… ça, c’est important.

Dans l’assistance, on pouffe. Philippe, le prof qu’on aurait tous aimé avoir : un pédagogue à tendance « vieux con sympa », ce qui lui permet de rester proche de ses étudiants. Et, surtout, de lui-même.

— Bon… c’est bientôt fini. Alors, plutôt que d’être coupé, on arrête là. Bonne journée.

Tous rangent leurs affaires, puis facebookent en descendant les marches. Il le sait, un tiers d’entre eux abandonnera en cours d’année. Les autres seront pharmaciens ou chimistes, avant de vieillir au conseil scientifique d’une boîte comme Bouygues. La salle se vide et Philippe croise le regard de Leslie, son étudiante la plus assidue. Elle lui sourit. Cette jolie Leslie Martineau, qu’il aurait aimé séduire s’il avait eu trente ans de moins. Mallette, manteau, et le voilà dans le couloir grouillant d’élèves.

— Philippe !

Deux confrères de l’Institut Pasteur le rejoignent :

— On déjeune ensemble ?

— Désolé, mais j’ai un rendez-vous.

13 heures passées.

Quartier Odéon.

Comme tous les jours, Le Bouillon des Colonies fait salle comble, on y mange très bien pour pas cher. La preuve, son assiette Afrique-Orient n’est qu’à 8 euros alors qu’elle propose des délices – confit de poivrons, purée de fèves au citron vert, puis ce bœuf saté que Philippe termine en ce moment même. Seul, loin du blabla de ses confrères. La loi Pécresse, la fusion des universités… Tout ça est intéressant, mais, pour un homme aussi sollicité que lui, la tranquillité est un luxe qu’il faut savoir saisir. Il interpelle le serveur.

— Oui, monsieur ?

— Un expresso, avec l’addition.

Le jeune homme débarrasse la table. Philippe sort son smartphone et parcourt son agenda. Labo. Cours. Conférences. Articles à rédiger. L’un sur les maladies infectieuses, l’autre sur l’endométriose et l’infertilité féminine. Un sujet qui lui tient à cœur, mais pas autant qu’à son épouse. Il surfe ensuite sur YouTube, regarde un sketch des Monty Python, amusé, nostalgique d’une époque si lointaine qu’il lui semble l’avoir rêvée. Il repose son téléphone… et se fige. Dehors, sur le trottoir d’en face, trois hommes.

Un, surtout.

Âgé, barbu, élégant, une cigarette à la main.

Philippe se précipite à sa rencontre – « Richard ! » – et le trio se retourne. Le vieux sourit. Richard Delaubry, 82 ans, endocrinologue, chef de service aux Hôpitaux universitaires de Genève, ancien président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France. Richard salue les deux autres, qui s’éloignent, et traverse la rue.

— Philippe ! Ça alors !

Poignée de main et tape dans le dos, fraternelle. Deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus, depuis l’enterrement de la femme de Richard. Celui-ci, tout sourire :

— Comment allez-vous ?

— Bien. Vous avez l’air en pleine forme.

— L’air de Genève y est pour beaucoup.

— Vous avez le temps d’en profiter ?

— Entre deux conférences. Que faites-vous ici ?

— Je mange… « entre deux conférences ».

Ils échangent un sourire complice ; vingt ans de respect mutuel. Ces deux-là se sont rencontrés au CNRS, lorsque Philippe a intégré l’Institut des sciences biologiques, à l’époque dirigé par Richard. L’entente a été immédiate et, au fil du temps, l’éminent directeur est devenu un mentor, puis un ami. Richard Delaubry ou la vieillesse bien négociée. Ses cheveux argentés. Sa prestance de châtelain. Son regard malicieux à la Jean d’Ormesson, dont il partage l’érudition et la fausse humilité.

— J’allais prendre un café, dit Philippe. Ça vous dit ?

— Avec plaisir, mais en vitesse. On m’attend.

— Étudiants ?

— Hitchcock. Le Linder fait une rétrospective.

Philippe retourne à l’intérieur. L’autre écrase sa cigarette et le rejoint à sa table. Un deuxième café est commandé, puis le vieil homme balade son regard.

— Agréable, ici. Je ne connaissais pas.

— C’est mon QG, quand j’ai le temps. Alors, quoi de neuf ?

— Beaucoup de choses. On commence par quoi ? Sarkozy ? Obama ?

— Oh non, pitié…

— Tout de même, Obama et son prix Nobel… il vient à peine d’être élu.

— Bah, c’est pour le symbole.

— Hélas, il n’y a plus que ça, aujourd’hui. « Chavez, l’anti-impérialiste », « Jamel, l’espoir des banlieues »… L’image a supplanté le réel.

— Et nous ? De quoi sommes-nous le symbole ?

— Nous, c’est différent, vous le savez bien. Les scientifiques sont les nouveaux dieux, vénérés et redoutés.

Le deuxième café arrive. Richard remercie le serveur, vide sa sucrette de moitié et la dépose délicatement. Gestes lents, quasi déconstruits. Si Philippe ne le connaissait pas, il y verrait un doyen bientôt grabataire. Pourtant, Richard est l’un des scientifiques les plus respectés, l’un des rares à avoir eu l’honneur de représenter la France au prestigieux UNSCEAR1. Richard avale une gorgée, parle d’Hitchcock, du film qu’il va revoir « pour la centième fois, sans doute », et Philippe enchaîne :

— Mon préféré, c’est Psychose… avec L’Homme qui en savait trop.

— Et Sueurs froides ?

— Il a pris un coup de vieux.

— Il n’est pas le seul, dit Richard. Et comment va votre épouse ?

— Toujours dans ses costumes. Elle enchaîne les films, les spectacles. Et vous ?

— Depuis la mort de Jane, je m’occupe. Cours, colloques, rien de nouveau… Enfin, si, j’ai été sollicité par la Commission européenne. Ils avaient besoin d’un expert.

— Pour ?

— Le règlement pesticides. La DG Environnement compte sur moi et quelques autres pour encadrer les perturbateurs endocriniens.

— Vaste sujet.

— Et gros enjeux. Les industriels sont sur le pied de guerre.

— J’imagine. Que devrez-vous faire ?

— La Commission veut une réglementation. Nous devrons statuer sur une définition des perturbateurs afin qu’elle réfléchisse aux modes de détection.

— Mm… que pensez-vous de tout ça ?

— Il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit, mais il est clair que certains composés parasitent la transmission d’hormones. Les travaux de Demeneix l’ont bien montré.

— Demeneix et les autres. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous inquiéter.

— La stérilité, les cancers sont faciles à détecter, mais les atteintes à l’intellect… sans compter que les effets sont variables d’un individu à l’autre. C’est le cœur du problème, et le manque de recul n’arrange rien.

— Concernant le bisphénol A, les dangers sont avérés.

— Tout le monde n’est pas de cet avis…

Ils échangent un sourire amer. L’European Control Agency, chargée de la sécurité des aliments. Selon elle, aucune étude valable n’a permis de reconsidérer la dose journalière admissible de bisphénol A – fixée à 0,05 mg/kg de masse corporelle – alors que des effets ont été observés chez les animaux et chez les humains, notamment avec une sensibilité accrue au cancer du sein. Philippe, consterné :

— « Dose admissible »… Ils nous prennent vraiment pour des cons.

— Ce n’est pas nouveau.

— Vous commencez quand ?

— En novembre. Ce sera ardu face au lobby, mais la santé n’est pas négociable. Bref, c’est l’occasion pour moi de servir à quelque chose… une dernière fois.

Richard consulte sa montre, boit son café, et les retrouvailles s’achèvent comme elles ont débuté, sur le trottoir. Ils promettent de se revoir, puis Philippe évoque un futur dîner en compagnie de son épouse. « Avec plaisir ! » dit le vieil homme, avant de repartir. Philippe le regarde s’éloigner et se dit que, s’il n’avait pas eu un autre cours à donner, il serait bien allé au cinéma avec lui. C’est un bon film, L’Étau.


1. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiations : organisme des Nations unies chargé de faire régulièrement le bilan des connaissances scientifiques sur les effets sanitaires de la radioactivité.

PREMIÈRES LIGNE #31

PREMIÈRES LIGNE #31

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

De mort lente de Michaël Mention

1

6 avril 2009,

Quelque part en France.

Obscurité.

Noire parenthèse, animée d’une lente respiration. L’angoisse, encore. Cette bête sauvage, monstre d’incertitudes, qui n’a que faire de la raison des hommes. Avec le temps, elle finira par s’incliner, apprivoisée, peut-être même dominée. Nabil le sait, des milliards d’autres avant lui sont passés par là.

En attendant, il subit, enfoncé dans le fauteuil, face à son fils : Léonard, deux ans et demi, endormi dans son lit. Nabil l’observe en pensant à ses parents. Qui lui manquent. Qui ont à peine connu leur petit-fils. Qui sont là, eux aussi, à contempler cet enfant. Sommeil serein, après une nouvelle nuit agitée. D’ordinaire, Nabil se lève, vient le réconforter et va se recoucher ; mais cette fois, il est resté.

Une heure qu’il veille, surveille, redoute. Depuis la naissance, tout va bien – son fils est rayonnant, sa femme, heureuse – et c’est précisément ce qui le tourmente, car ça va trop bien. Tant d’harmonie ; cet amour si viscéral qu’il exhume les peurs les plus ancestrales. Peur qu’il arrive quelque chose à Léo, peur des maladies, peur des accidents, peur du bonheur, peur d’y croire, peur du deuil, du vide, de cette folie qui lui embrase les tripes… quand les premiers gazouillis résonnent à l’extérieur. Nabil s’empare du biberon, encore tiède, et attend.

Bientôt, le réveil.

Très bientôt.

Maintenant, puisque la petite main se met à bouger. Léonard, réglé comme une horloge. Il s’étire, se recroqueville sous le drap, cligne des yeux.

— Mmmaman ?

— Bonjour, mon chéri.

Nabil s’assoit sur le lit, son fils se tourne – « Je veux maman ! » – et sanglote, alors câlin. Le premier de la journée, au cours duquel sa frustration s’atténue. Doux silence interrompu par Nokia, là-bas, suivi par le bruit d’une porte, puis d’un jet d’eau.

— C’est maman ?

— Oui, elle arrive.

Nabil le soulève, se rassoit dans le fauteuil et le biberon fait le reste. Cinq minutes de tendresse nourricière entre eux deux, lorsqu’elle les rejoint. Elle, c’est Marie : la trentaine cool, ex-motarde, fan de Bashung. Marie, si belle avec ses yeux en amande, ses cheveux bruns attachés, son chemisier d’assistante au centre culturel du village.

— Maman !

Un baiser pour l’un, plein de bisous pour l’autre. Léonard et sa mère, une planète où Nabil a parfois du mal à s’aventurer. Et encore, au début, c’était pire : tu veux un gamin, tu l’attends pendant neuf mois et, une fois qu’il est là, tu te coltines des pleurs et des couches pleines de merde. Bref, aucun retour sur investissement, jusqu’aux premiers « je t’aime, papa », bouleversants.

— Ça va, chéri ? Ça fait longtemps que t’es levé ?

— Non. Il dormait mal, alors…

— Maman, je veux un câlin !

Marie enlace son fils ; le moment pour Nabil de s’éclipser. Il quitte la chambre, traverse le salon en direction de son bureau. Six mètres carrés de confort avec ordinateur, chaise, cafetière, chaîne hi-fi et collection de CD. Un espace exigu mais cosy, où il peut jouer de la basse et fumer tranquille.

Porte fermée.

Café chaud.

Cigarette exquise.

Et RTL2, comme tous les matins. Aux premières notes, il reconnaît Justice. Genesis et son électro noir, si punk qu’il précipite le lever du jour. Assis en tailleur, Nabil regarde à travers la fenêtre, contemple l’aube, la forêt de cèdres. Panorama apaisant avec, pour seuls voisins, cette ferme abandonnée et cette usine, au loin.

Une bouffée de tabac, et son esprit divague, de cette maison où ils se sentent si bien au prêt LCL sur vingt-cinq ans, de son job de caissier aux clients chiants du supermarché. Il avale une gorgée, quand les rires de Léonard et de sa mère lui parviennent à travers la porte. Nabil sourit.

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Dans les jours qui suivent, il se peut que je vous donne à lire la suite…

PREMIÈRES LIGNE #30

PREMIÈRES LIGNE #30

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Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Persona : je sais qui tu es

de Maxime Girardeau

PREMIÈRES LIGNE #30

Il ouvrit les yeux.

Quelques secondes lui furent nécessaires pour sortir de la brume des barbituriques. Il cligna plusieurs fois des paupières, les écarquillant au maximum entre chaque battement, ses pupilles roulant de gauche à droite.

Le bois émit quelques bruits sourds, réaction aux coups portés par ses bras et ses jambes. Ils étaient presque inaudibles, amortis par l’eau et camouflés par les tremblements d’un train non loin.

Il geignait, la bouche pâteuse, toujours sans conscience parfaite de ce qui l’entourait.

Ses gémissements commençaient à former des mots presque intelligibles. Les bruits de frottement contre la paroi se faisaient plus forts, plus rapprochés. La révélation venait.

Tout en l’observant, je ne ressentais rien. Je cherchais au fond de mes tripes la plus petite sensation possible révélatrice de vie.

Rien.

Ils m’avaient tout pris. Lui. Comme les autres.

Une ablation totale.

12Il ne savait pas que je le regardais dans l’ombre, immobile, scrutant chacun de ses gestes, sondant son âme, cherchant la mienne.

Une ampoule poussiéreuse éclairait partiellement l’ensemble de la pièce. Elle pendait au milieu du plafond, au bout d’un câble électrique. Elle n’avait pas dû être utilisée depuis des années, oubliée, ainsi que cette pièce. Les évolutions du temps l’avaient fait disparaître des plans officiels.

J’avais choisi cet endroit, à la faveur de cette clarté encrassée, accentuant la lèpre qui s’était répandue sur les murs, année après année, décennie après décennie. Un siècle semblait s’être écoulé depuis qu’un être humain avait éteint cette lumière pour la dernière fois et refermé la porte derrière lui.

Il cria à l’aide.

Enfin.

Sa tête bougeait maintenant dans tous les sens, poussant son corps à se défaire de l’emprise. C’était impossible. Le tonneau de bois l’emprisonnait entièrement et j’avais entravé ses mains ainsi que ses pieds pour l’empêcher de se débattre.

La douleur s’affichait sur son visage. Son front se plissait. Des gouttes de sueur se formaient entre ses rides, puis coulaient sur sa peau. J’avais effectué de profondes entailles. J’avais pris soin qu’elles ne causent pas d’hémorragie, j’avais atteint la limite, j’y avais consacré du temps et tout le savoir-faire acquis par mes années au camp.

Je sais comment réveiller la névralgie du corps, comment en faire une vague qui submerge. Je connais la carte des nerfs. Lui, les découvrait, un à un, avec effroi. Il sentait pour la première fois la totalité de son être déverser un flot de souffrance.

Lui aussi était un cavalier de la violence, dans sa forme propre et cérébrale.

La mienne était plus rugueuse.

Cette fois, il hurla. Ses membres tambourinaient pour s’extraire du sarcophage. Seule sa tête, à l’air libre, essayait de comprendre.

Le moment était venu. Je sortis de l’ombre pour me présenter.

13— Écoute-moi.

Lorsqu’il me vit apparaître sous la lumière, il se figea, puis quelque chose naquit en lui. Son regard fut traversé d’un espoir, une étoile filant à travers une nuit noire. Il tenta de formuler des mots et des phrases, mais l’engourdissement causé par les barbituriques l’empêchait d’être intelligible. Ses mains tapaient le bois. Il se débattait pour survivre et conserver l’espérance.

Je m‘approchai jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de son visage. La puanteur l’imprégnait déjà.

— Calme-toi. Ta panique est inutile. Bientôt tu vas mourir et je vais te dire pourquoi.

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PREMIÈRES LIGNE #29

PREMIÈRES LIGNE #29

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Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Le chant de nos filles de Deb Spera

1

Mrs Gertrude Pardee

Tuer un homme, c’est plus facile que tuer un alligator, mais c’est le même genre de traque. Faut guetter le moment de faiblesse, et lui tirer derrière la tête. L’alligator que j’ai dans le viseur, il m’a à l’œil, lui aussi. Il a flairé l’odeur du sang – la fin de mes règles –, il est à moitié sorti de l’eau et il reste campé sur le bout de terre qui nous sert à traverser le marais pour rejoindre la grand-route. Je suis adossée à un vieux cyprès. On fait la paire, lui et moi. Tout mon corps me fait souffrir. Ces heures à attendre, ça m’a tout engourdie, mais ça fait rien. C’est pas grave, tout ça. La seule chose qui compte, c’est cette bande de terre qui fait comme une corde entre nous. C’te vieille bestiole tourne le dos au nid que ma p’tite Alma a repéré un peu plus tôt dans la journée. Elle fait bien trois mètres de long, la mère alligator, de quoi nous nourrir jusqu’à la fin de l’automne. J’ai deux cartouches dans mon fusil, mais une seule chance de la tuer.

* * *

En arrivant à Reevesville, je pensais remettre Alvin dans le droit chemin, mais j’ai l’impression qu’il va me rendre folle. Depuis que notre récolte a été dévastée par les charançons du coton, il passe son temps à boire et ça fait près d’un an que ça dure. On a laissé tout ce qu’on avait à Branchville, plus deux de nos quatre filles, et on est venus ici pour qu’il s’embauche dans la scierie de son père. Moi, j’espérais qu’avec un boulot régulier et de quoi manger dans nos assiettes, il irait mieux, mais il y a pas de mieux. Peut-être que ça s’arrangera jamais. Hier après-midi, il a fermé la scierie à une heure, mais il est rentré chez nous que tard dans la soirée. Ensuite, il est tombé sur la lettre de mon frère Berns qui me parlait d’un travail à Branchville. Al déteste Berns parce qu’il veille au grain alors que lui en est incapable. Il m’a flanqué une raclée et interdit de bouger d’ici. Il m’en veut encore pour la dernière fois où j’ai demandé de l’aide à mon frère. Maintenant, j’ai l’œil tellement enflé que je peux plus l’ouvrir, j’y vois rien de ce côté-là. Et la seule lettre que j’ai reçue en un mois, avec des nouvelles de mes deux aînées, est partie en fumée.

Alvin a passé la matinée au lit jusqu’à ce que son père vienne lui brailler dessus comme pas possible. Alors, il est parti au travail, tout endormi et mal en point qu’il était, et il nous reste rien que nos ventres qui crient famine. Je me suis presque tuée à la tâche dans cette maison, tout ça pour ça ! Je suis femme au foyer, mais c’est pas un foyer qu’on a.

Le père d’Alvin pense que tout est ma faute. Il le dit pas, mais je le sais. Quand Alvin est en train de boire, c’est-à-dire tout le temps, le vieux fait comme si j’existais pas. Mon corps est le champ de bataille où mon mari se soulage de son mal. Son père, je l’ai entendu lui répéter cent fois qu’il lui faudrait un p’tit gars pour l’aider. Mais quand je regarde Alvin, ça n’a pas de sens, cette histoire-là. Maintenant, Alvin crie haut et fort que si on avait eu un fils, on aurait pu sauver le peu qu’on avait à Branchville. Il raconte partout que c’est à cause de moi s’il reste à traîner dehors.

On a quatre filles et deux en âge de se marier, ou pas loin. Ça pourrait être une bonne chose, mais je me demande bien qui en voudra sans dot. Je me fais un sang d’encre en pensant aux ennuis qui vont pointer le bout de leur nez. Ma première, Edna, elle a quinze ans et ne songe qu’à causer au premier qui s’avisera de la regarder dans les yeux. Elle va finir par mal tourner. Ma deuxième, Lily, a treize ans et s’imagine qu’elle a du cran, ce qui est faux bien sûr. Elle vous suivra jusqu’à la maison en vous balançant des coups, mais le soir venu, elle vous suppliera de la laisser rentrer par-derrière vu qu’elle a peur du noir. Moi, j’avais tout juste son âge quand ma mère a perdu la tête et s’est mise à délirer toute la sainte journée. Une fois de temps en temps, ses crises la laissaient tranquille et elle se rappelait qu’elle était ma mère.

« Gertie, elle m’a dit un jour, quand tu seras mariée et que t’auras des enfants, je te souhaite tout le meilleur, mais j’espère que t’as bien compris ce qu’est une bonne épouse : une femme fait soit le bonheur, soit la ruine de son mari. Faut s’y mettre à deux pour réussir un mariage, mais la femme, c’est le pilier d’un foyer heureux. »

La première fois que j’ai vu Alvin, c’est quand il est venu à cheval me demander ma main. Mon père avait tout arrangé avec lui. Alvin est un gros costaud qui a toujours été brusque, mais à l’époque, il allait à l’église et Papa disait qu’il était dur à la peine. Le jour où je suis partie de la maison, à peine deux semaines avant mon quatorzième anniversaire, ma mère était assise à la table de la cuisine, elle se tordait les mains en marmonnant une histoire d’ouragan. Y avait rien d’autre que des nuages de pluie dans le ciel ce jour-là, mais elle voulait pas en démordre. Une fille a besoin de sa mère au moment où elle quitte le nid, mais pour ma mère, c’était comme si j’existais plus. J’ai pris une sacoche et j’y ai mis ce que je pouvais : une chemise de nuit et une robe de rechange, deux tabliers et des sous-vêtements. Une fois le sac rempli, j’ai pris une courtepointe qu’on avait cousue ensemble, ma mère et moi. C’était surtout la mienne vu qu’il y a du coton dans les carrés de tissu – celles que faisait ma mère, elles avaient quasiment pas de rembourrage dedans –, et au milieu, j’ai mis un poêlon en fonte, des casseroles et du linge de maison que j’avais gardés pour le jour de mon mariage. J’ai noué les coins de la couverture autour de mon cou et mis le sac sur mon épaule. J’ai décroché ma vieille poupée de chiffon qui était suspendue à un crochet dans la chambre où je dormais avec Berns, et je l’ai posée dans les bras de Maman. « Prends soin du bébé », je lui ai dit. Il y avait pas d’autre moyen qu’elle arrête de parler de la tempête. Elle s’est mise à l’embrasser et à la bercer. Moi, j’aurais tellement voulu être à la place de cette poupée.

Ce matin, les cigales braillent comme pour me prévenir, mais j’ai pas besoin d’elles pour me dire qu’il fait une chaleur d’enfer. En août, il y a pas de répit. Il est même pas encore sept heures et je sens déjà la sueur mouiller ma robe. Cette vieille guenille est toute distendue, il y a que quand je transpire qu’elle me colle à la peau. J’ai mis mes derniers chiffons propres dans ma culotte vu que j’ai mes règles. Mes deux filles cadettes ont six et dix ans. Il faut qu’elles retournent à Branchville sinon elles vont mourir. Mary, la plus p’tite, est malade. Deux jours qu’elle a rien mangé, j’ai peur de ce que la journée va nous apporter. Je leur donne un peu de tabac à priser pour tromper la faim et je les lave comme je peux avec l’eau de la pompe, dehors. Mais elles ont que la peau sur les os. On est tous affaiblis par la faim et je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger avant que je perde une des p’tites, ou les deux.

J’ai bien l’intention d’aller trouver mon frère rapport à sa lettre, et peut-être qu’avec sa femme, ils pourront garder Mary et Alma le temps que je trouve une solution. Mary peut faire un peu de couture, et le ménage. Elle a un appétit d’oiseau. Alma sait se servir d’un fusil et étriper un porc. Et elle connaît ses tables. C’est moi qui lui ai appris, même si l’arithmétique, ça sert pas à grand-chose par les temps qui courent. Il y a rien à compter. Zéro c’est zéro, un point c’est tout. N’empêche, c’est rudement utile de savoir compter pour une gamine de dix ans.

Je vais chercher le fusil de chasse qu’on va emmener à Branchville, mais je laisse le vomi et les dégâts qu’Alvin a faits pendant la nuit. Un tas d’insectes passent au travers de la porte moustiquaire trouée et se posent sur toutes ces saletés. Dehors, c’est pas mieux. Le marais de Polk est sans pitié. J’ai trouvé des sangsues grosses comme des bébés couleuvres sur mes filles et elles ont les pieds couverts de plaies à cause de l’humidité. Ce marais, c’est une infection. Il grouille de bestioles que tout le monde préférerait oublier.

Le fusil, il était à ma mère – un Fox Sterlingworth à double canon juxtaposé. C’est son père qui lui avait donné. Quand mon père est mort, Berns me l’a apporté lui-même vu qu’Al m’avait enfermée à la maison pour pas que j’aille à l’enterrement. Mon frère s’est arrangé pour que le corbillard longe le chemin de terre devant chez nous, pour que je puisse rendre un dernier hommage à mon père derrière la porte moustiquaire. Après l’enterrement, Berns est revenu et quand Al a vu le fusil, il l’a laissé entrer. Berns l’a posé sur la table et m’a expliqué que ça appartenait à la famille du côté de ma mère, alors c’était normal que ça revienne à la fille. Alvin a fait main basse dessus et a voulu le vendre, mais je lui ai dit que ça pouvait servir à chasser. Et il nous a nourris, ce fusil-là. J’ai bien l’intention de l’emmener à Branchville aujourd’hui. Les temps sont durs et désespérés ; sur la route, le premier venu est prêt à tuer pour cinq cents. Vrai de vrai.

On est parties avant la demie et on coupe par le marais, où les arbres nous protègent de la chaleur. La route de Branchville, je la connais bien. Ça nous prendra plus de temps que de longer la voie ferrée, mais au plus chaud de la journée, on aura besoin d’être abritées du soleil. Les pucerons noirs se jettent sur nous comme sur un festin. Ce que ça serait bien de pouvoir manger comme ça ! Alma surveille le bord de la route, à l’affût d’un serpent ou d’une autre proie. Devant nous sur le chemin, elle m’appelle :

— Regarde, Maman !

Je suis son doigt du regard et j’aperçois le plus gros nid d’alligator que j’ai jamais vu. Ni une ni deux, je cherche la mère des yeux, mais non, pas de maman alligator en vue. Elle doit être énorme, d’après la taille du nid.

— Bon Dieu, Alma, il est sacrément gros, hein !

Elle sourit, toute fière de l’avoir repéré. Mary la tire par la manche et demande :

— C’est quoi ? Fais voir !

Alma l’attire vers elle et lui montre. Quand la p’tite le découvre, elle aussi, elle se retourne vers moi, effrayée, mais je m’arrête pas de marcher pour autant.

— Les alligators, ça chasse que la nuit, il y a pas de danger, je lui dis.

Ensemble, on passe à côté du monticule et on avance au milieu des plantes rampantes.

Alma gambade devant pour montrer qu’elle connaît le chemin. C’est une rapide. Je l’ai vue attraper un écureuil et lui briser la nuque avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour la mordre. Elle a toujours été vive, mais à force de privations, elle devient moins agile. Elle a réussi à échapper aux mains de son salaud de père plus d’une fois. J’ai peur qu’un jour, il prenne le fusil et qu’il en finisse avec elle. S’il nous tue, je devrai en rendre compte à Dieu. Ces deux petites iront en enfer payer pour les péchés de leur mère, vu que je les ai pas encore fait baptiser.

* * *

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 3

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Lundi je vous proposais le début du Premier Chapitre ICI .

Hier c’était la suite et la fin de ce premier chapitre

Aujourd’hui Je vous propose ce matin le 2eme chapitre

2

Vivre au gré des écueils

image

LE CORAIL TRANCHANT lui lacère le dos. Submergé par l’écume qui déferle sans discontinuer, son corps est roulé sur le récif comme un vulgaire déchet. Dans un dernier sursaut, il s’accroche à une aspérité. La force des vagues l’empêche de se redresser, mais il réussit à faire cesser la danse infernale que le sac et le ressac lui imposent. Les mains crispées sur la roche coupante, les doigts en sang, ses pieds nus douloureusement calés dans de mauvaises cavités aux parois acérées, Franck se maintient en place avec l’énergie du désespoir.

L’océan, monstre assoupi qui aime montrer les dents, a déjà englouti son bateau, et maintenant il semble vouloir l’avaler à son tour après l’avoir épargné quelques jours.

Les flots s’étaient déchaînés. Des vents violents comme il n’en avait pas subi en quatre mois de navigation solitaire. Le voilier s’était couché sur le flanc, puis il avait sombré en quelques minutes.

Pour Franck, s’étaient ensuivis trois jours de dérive accroché à un coussin flottant. Enfin, les courants l’avaient conduit sur ce récif au milieu de nulle part.

Encore un effort. Ramper jusqu’aux hauts-fonds qui affleurent plus loin. Là où vient mourir la mer avant de rouler avec douceur dans le camaïeu de bleus. Poser le pied sur la couverture d’algues marron qui oscillent à l’air libre.

Sauvé.

Une vague, la septième, l’arrache au récif et le projette comme un fétu de paille vers l’inconnu. Elle le roule plusieurs fois dans ses creux. Le goûte du bout de son écume. Le couche sous son ventre. Le regarde se soumettre du plus haut de sa crête.

Les marins des baleiniers la connaissent bien. Ils ont appris à dompter cette septième vague. Celle qu’ils attendent, la peur au ventre, pour franchir la barrière de corail quand il n’y a pas de passe. Quand l’atoll forme un anneau fermé et qu’on ne peut rejoindre le lagon que porté par-dessus le récif au sommet de cette montagne d’eau.

Broyé par la déferlante, déchiqueté par le corail, tourné et retourné par les remous, Franck perd connaissance. Il est le ciel. Il est l’océan. Il n’est plus rien.

PREMIÈRES LIGNE #27

PREMIÈRES LIGNE #27

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

Les disparus de Pukatapu

de Patrice Guirao

I

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

image

LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

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PREMIÈRES LIGNE #26

PREMIÈRES LIGNE #26

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

La Fabrique des salauds de Chris Kraus

Avant-propos de l’auteur


Nombre des circonstances, événements historiques et catastrophes du XXe siècle qui interviennent dans le présent livre peuvent être présupposés connus. Mais pas tous. Certains d’entre eux risquent de susciter étonnement et perplexité, et ils semblent tellement propres aux moyens du roman qu’on les prendra peut-être pour de pures inventions.

Bien que ces dernières soient aussi présentes, seule une petite partie des événements et intrigues politiques décrits ici est entièrement imaginaire. Et seules quelques-unes des personnes mises en scène (et pas les plus improbables) n’ont jamais existé.

Les protagonistes ainsi que leurs agissements n’ont toutefois de validité que dans le monde fictif du roman suivant.

En dehors de ce dernier, les choses ont pu se passer ainsi ou autrement.

I

LA POMME ROUGE

1

PARFOIS, IL POSE SES MAINS sur mes épaules et me regarde tristement dans les yeux. Avec des mots tout simples, il me dit combien ce qui s’est passé et ce qui va probablement encore se passer le désole.

Mais il ne sait pas ce qui s’est passé.

Et encore moins ce qui va se passer.

C’est un vrai hippie, la petite trentaine, avec de longues boucles blondes lorsqu’il est allongé à ma droite. Mais quand il passe d’un pas traînant à la gauche de mon lit (pour scruter par la fenêtre les bébés qui se trouvent en bas), je remarque avec une surprise sans cesse renouvelée le trou circulaire et nacré, de la taille d’une soucoupe, tracé au rasoir au-dessus de son oreille dans sa coiffure à la Botticelli. Au milieu scintille une vis en titane dont le filetage se termine quelque part sous sa boîte crânienne, afin d’éviter que sa tête ne se disloque.

Disons que le hippie a ses propres soucis.

Il est alité – depuis plusieurs semaines – à côté de moi, plus Orient qu’Occident, alité sans impatience, tapis élimé avec des traces d’influence indienne.

Fais un avec l’univers, dit-il.

Fais un avec toi-même.

C’est son mantra.

S’il arrive occasionnellement que le hippie soit propulsé hors de son unité existentielle, c’est à cause des bébés qui somnolent un étage plus bas.

Sans oublier bien sûr les crises.

Au moindre signe annonciateur d’une éruption, les infirmiers l’évacuent sur son lit à roulettes. Et quand ils le ramènent, il reste inconscient des heures. Ils fixent alors un tuyau sur sa vis, qui fait office de soupape de surpression. Une machine se met à biper. Et pour que sa tête ne s’abîme pas, le liquide en excédent est pompé par le tuyau, de sa boîte crânienne jusque dans un gobelet en plastique.

Le gobelet en plastique est la propriété de l’infirmière de nuit. Elle s’appelle Gerda. Son gobelet a une anse et des têtes de Mickey noires sur fond rouge. Quand il est plein jusqu’au troisième Mickey, l’infirmière Gerda s’introduit chez nous et en vide le contenu avec précaution, sans qu’une goutte tombe à côté, dans une grande thermos. Elle a également siphonné les quatre ou cinq autres fractures crâniennes du service. Elle regarde dans les gobelets en plastique, et elle est heureuse.

Dans ces moments-là, seule sa bouche n’est pas jolie.

Ensuite, elle exfiltre la thermos de l’hôpital. Cette décoction va engraisser les plantes domestiques de l’infirmière Gerda. C’est sans doute incroyablement fertile. Dans la salle des infirmières, des photos de sa véranda sont punaisées sur le panneau d’affichage. On y voit une jungle de plantes ornementales et 

utilitaires – chapeau bas – et, au milieu, des lianes et de l’herbe d’amour. Tout est vert et démesuré. Une splendeur baroque, ce que l’infirmière Gerda est elle aussi : une splendeur baroque qui tend à la démesure, aux débordements, à l’image de son tempérament.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un jour l’infirmière Gerda ait offert au hippie une tomate jaune balle de tennis cultivée par ses soins et requinquée à l’aide de son liquide céphalorachidien. Il l’a mangée avec fierté et délectation et, parce qu’il est comme ça, il a voulu m’en donner un peu.

C’est assurément quelqu’un de bien, un hippie comme on se l’imagine. Il tutoie presque tout le monde, y compris moi. Il se moque complètement de ne pas être tutoyé en retour. Il n’utilise pas de titres traditionnels, qu’il s’agisse de « monsieur », de « madame » ou de quoi que ce soit d’autre. En dernier ressort, il vous appelle « compañero ». Au chef de service, il donne du « chef compañero ». Les convenances ne sont rien. Il a également un rapport aux noms complètement différent de toi et moi. Selon lui, il vaudrait mieux que chacun soit nommé en fonction de ses traits de caractère prédominants, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, au cours d’une vie, on prend trois ou quatre noms – voire plus – qui peuvent être contradictoires. Dixit le hippie. Il y a vécu longtemps. Et en Australie aussi, où il était chercheur de diamants. Par la suite, il s’est reconverti et a travaillé dans un jardin d’enfants et à l’aéroport de Riem. C’est là que, l’an dernier, il a pillé les bagages des Rolling Stones. Il possède encore une paire de boutons de manchette à eux.

Les Rolling Stones, je ne savais pas ce que c’était.

Maintenant, je le sais, car il m’a chanté une de leurs chansons. Il aurait été engagé sur-le-champ à l’époque où ils cherchaient des voix pour Saint-Pierre, tu te souviens, parce que les bolcheviks avaient exécuté la moitié du chœur (surtout les basses, bien sûr) ?

Pour lui, il est inconcevable de partager sa chambre avec un homme né dans la Russie des tsars. Même moi, j’ai du mal à y croire.

Lorsque, il y a quelque temps, on m’a transféré du service de soins intensifs jusqu’ici, il m’a demandé de le nommer d’après ma première impression. Il me rappelait une visite au Prado. J’y avais copié le portrait fait par Francisco de Goya de la famille dégénérée des rois d’Espagne, eux aussi blonds et rachitiques. C’est ce que je lui ai dit.

Pour lui, « les Bourbons », ce sont plusieurs verres de whisky.

Il s’appelle Mörle. Sebastian Mörle. Si aucun trait caractéristique ne me frappe chez lui, je dois l’appeler Basti.

Je suis Konstantin Solm. C’est ce que je lui ai dit. Et le lendemain, j’ai ajouté (avec une indifférence totale, un rond de fumée de mon calumet de la paix) que beaucoup de gens m’appelaient Koja.

Le hippie a rétorqué que, pour lui, je n’étais pas Koja. Et que Konstantin Solm n’avait strictement rien à voir avec moi.

Clous rouillés.

Froideur.

Distance.

Voilà ce que j’étais.

Mais aussi quelqu’un de formidable.

Quand il sort ce genre de phrases, il est vraiment désopilant. Dix fois par jour, sa voix marinée à l’accent bavarois me susurre que je suis quelqu’un de formidable, même s’il me trouve « chicos » et si ma façon de parler le choque. 

Elle est trop balte pour lui, je crois, trop peu vulgaire, et elle conviendrait mieux à une chambre individuelle dans laquelle, toutefois, je garderais naturellement le silence. C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont mis en chambre double. Pour me délier la langue. C’est bien possible.

Sauf que je ne parle pas. Le hippie s’épanche sans relâche. Mon âge ne le dissuade pas de m’adresser la parole – une parole hélas généralement rudimentaire. Je suis le confident malgré moi de ses rares soucis. Plein d’affection domestique, il appelle la chambre d’hôpital « notre petit chez-nous ». Il se confond en remerciements à l’adresse de l’univers à chaque soupe au lait froide qu’on lui administre après ses crises. Et savoir que j’ai fait la guerre ne suscite chez lui aucune réticence. Il ne me demande jamais ce que j’y ai fait. Il voit des indices de la paix mondiale à venir dans toutes les créatures, y compris en moi. Depuis qu’il sait que j’ai bu un jour du mousseux avec David Ben Gourion (et que j’ai même trempé les lèvres dans son verre), il partage mon avis sur la question israélienne en général et sur Golda Meir en particulier – ou du moins sur son prénom, qui est absolument brillant. Sur ce point, nous sommes d’accord.

Néanmoins, il déplore ma position sur la marijuana (un prénom encore plus beau, selon moi, pour cette étourdissante Première ministre).

Sans drogues, le hippie se sent incomplet.

Aussi, il a tuyauté l’infirmière Gerda sur l’endroit où se procurer des boutures de cannabis. Et chacun y a trouvé son compte.

De temps en temps, elle apporte des photos des plants – photos qu’elle ne peut bien sûr pas accrocher dans la salle des infirmières. Et parfois, elle ne se contente pas des photos, mais apporte aussi l’herbe tout entière, qui pousse à la vitesse de l’éclair. Le hippie me propose ces psychotropes résineux et multifoliés, fertilisés par ses écoulements cérébro-spinaux dans des jardinières de la banlieue de Schwabing – que je refuse évidemment, et pour cause.

— Tu connais le hasch ?

— Je connais le hasch.

— Tu connais le hasch, compañero ?

Je ne réponds jamais aux questions posées deux fois, et c’est ainsi qu’au bout d’un moment le hippie s’exclame :

— Dire que quelqu’un comme toi connaît le hasch !

— Comment ça ?

— C’est comme si moi, je connaissais Guillaume II.

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