PREMIÈRES LIGNE #49, La clé de verre de Dashiell Hammett

PREMIÈRES LIGNE #49

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La clé de verre de Dashiell Hammett

I. LE CADAVRE DE CHINA STREET

I

Les dés verts roulèrent sur le drap vert du plateau, atteignirent ensemble le rebord et rebondirent. L’un s’immobilisa aussitôt, montrant six points blancs en deux rangées parallèles de trois. L’autre trébucha jusqu’au centre avant de s’arrêter à son tour. Sa face supérieure ne portait qu’un seul point blanc.

Ned Beaumont poussa un grognement et les gagnants raflèrent les enjeux.

Harry Sloss ramassa les dés et les secoua dans sa grande main blanche et poilue.

— Je vous fais ça en deux coups.

Il laissa tomber sur la table un billet de vingt-cinq dollars et un de cinq.

Ned Beaumont s’écarta de la table.

— Ne le lâchez pas, les enfants ! Il faut que je refasse des fonds.

Pour gagner la porte, il fallait traverser la salle de billard. En chemin, il rencontra Walter Ivans qui entrait.

— Hello, Walt !

Il allait continuer, mais Ivans lui saisit le bras et le força à se retourner.

— A-avez-vou-ous pa-parlé à P-paul ?

Quand Ivans prononça « P-paul » une nuée de postillons jaillit de ses lèvres.

— Je monte le voir à l’instant.

Les yeux d’Ivans, couleur de porcelaine bleue, s’illuminèrent dans son visage rose de blond. Le regard de Ned Beaumont devint soucieux.

— Ne te monte pas la tête … Si tu pouvais attendre …

Le menton d’Ivans se mit à trembler.

— Mai-ais elle va a-avoir un bé-bébé, la semaine pro-ochaine.

Un éclair de surprise éclaira les yeux bruns de Ned Beaumont. Il dégagea son bras de l’emprise du petit homme et recula. Un coin de sa bouche frémit sous sa moustache noire et il dit :

— C’est un mauvais moment, Walt, et tu t’épargneras une désillusion en n’espérant pas trop avant novembre.

Ses yeux étaient redevenus sombres et attentifs.

— Mai-mais si vous lui di-disiez …

— Je vais le chauffer autant que je pourrai et tu sais bien qu’il ne rechignerait pas, mais il est dans une sale passe.

Il haussa les épaules et son visage s’assombrît, mais ses yeux restaient vigilants.

Les yeux d’Ivans clignotèrent rapidement à plusieurs reprises. Il passa la langue sur ses lèvres, avala une longue gorgée d’air et caressa de ses deux mains l’épaule de Ned Beaumont.

— A-allez-y tout de suite, dit-il d’une voix suppliante. Je vais-ais attendre i-ici.

Tout en montant l’escalier, Ned Beaumont alluma un long et mince cigare ocellé de taches vertes. Parvenu au palier du premier — celui où était accroché le portrait du gouverneur — il tourna vers les pièces situées sur le devant de la maison et frappa à une vaste porte de chêne, à l’extrémité du couloir.

La voix de Paul Madvig cria : « Entrez. » Il ouvrit la porte.

Paul Madvig était seul dans la pièce. Debout devant la fenêtre, les mains dans les poches, il tournait le dos à la porte et regardait à travers le store dans l’obscurité qui envahissait China Street.

Il se retourna lentement.

— Ah ! te voilà !

C’était un homme de quarante-cinq ans, de la même taille que Ned Beaumont et, bien qu’il fût sans un atome de graisse, plus lourd que lui de vingt kilos. Ses cheveux blonds et lisses étaient séparés par une raie médiane. Son visage aux traits épais n’était pas dénué d’une certaine beauté et ses vêtements échappaient au mauvais goût par leur qualité et son élégance naturelle.

Ned Beaumont ferma la porte et dit :

— Avance-moi un peu d’argent.

De la poche intérieure de son veston, Madvig sortit un vaste portefeuille brun.

— Combien veux-tu ?

— Deux cents.

Madvig lui donna un billet de cent dollars et cinq de vingt puis il interrogea :

— Les dés ?

— Merci.

Ned Beaumont empocha l’argent.

— Oui, répondit-il.

— Il y a une paie que tu n’as rien gagné, j’ai l’impression, constata Madvig en replongeant les mains dans ses poches.

— Pas si longtemps que ça … un mois, six semaines …

Madvig sourit.

C’est long quand on est en perte.

— Pas pour moi !

La voix de Ned Beaumont révélait un peu d’irritation.

Madvig fit sonner la monnaie qu’il avait dans sa poche.

— Une partie intéressante, ce soir ?

Assis sur un coin de table, il contemplait ses souliers fauves bien cirés.

Ned Beaumont fixa l’homme blond d’un regard aigu et secoua la tête.

— Des picaillons !

Il s’avança jusqu’à la fenêtre. Au-dessus des édifices qui bordaient l’autre côté de la rue, le ciel était noir et lourd. Il passa derrière Madvig pour prendre le téléphone et demanda un numéro.

— Allô, Bernie ? Ici, Ned. À combien donnes-tu Peggy O’Toole ? … C’est tout ? … Bon, prends-moi deux fois cinq cents à cheval … J’te le dis … Je parie sur la pluie parce que s’il pleut, elle battra Incinerator... Bon, eh bien, donne-moi une meilleure cote, alors … Parfait !

Il raccrocha le récepteur et revint se placer devant Madvig.

— Pourquoi ne laisses-tu pas glisser un moment, quand tu tombes dans une série noire comme celle-ci ? s’enquit Madvig.

Ned Beaumont fronça les sourcils.

— Ça ne sert à rien qu’à la faire durer. J’aurais dû risquer mes quinze cents dollars gagnants, au lieu de les lâcher par petits paquets. Autant encaisser sa punition d’un seul coup.

Madvig se mit à rire et releva la tête.

— À condition de pouvoir tenir le coup …, dit-il.

La bouche de Ned s’incurva ; les coins de sa moustache suivirent le mouvement.

— Je tiens toujours le coup … quoi qu’il arrive, fit-il en s’avançant vers la porte.

Il avait déjà la main sur la poignée lorsque Madvig déclara en toute sincérité :

— Je t’en crois capable.

Ned Beaumont fit demi-tour et interrogea nerveusement :

— De quoi ?

Madvig détourna son regard vers la fenêtre.

— De tenir le coup … en toute occasion …, fit-il.

Ned Beaumont scruta le visage détourné de Madvig.

L’homme blond remua d’un air gêné et recommença à faire tinter la monnaie dans sa poche. Le regard de Ned Beaumont s’éteignit.

— Qui ça ? insista-t-il.

Sa voix était empreinte d’une curiosité affectée.

La face de Madvig s’empourpra. Il se leva de la table et fit un pas vers Ned Beaumont.

— Va au diable ! dit-il.

Ned Beaumont se mit à rire.

Madvig eut un sourire confus et s’essuya le visage avec un mouchoir bordé de vert.

— Pourquoi n’es-tu pas venu à la maison ? Man disait encore hier au soir qu’elle ne t’avait pas vu depuis un mois.

— Je passerai probablement un soir de cette semaine.

— Tu devrais bien. Tu sais qu’elle t’aime beaucoup. Viens dîner.

Madvig remit son mouchoir dans sa poche.

Lentement, Ned Beaumont gagna la porte. Il guignait l’homme blond du coin de l’œil.

— C’était ça que tu avais à me dire ? demanda-t-il, la main sur le bouton.

Madvig fronça les sourcils.

— Ah ! oui ! … (Il toussa pour s’éclaircir la gorge …) Non … euh … il y avait autre chose.

Soudain sa gêne sembla disparaître, le laissant calme et maître de lui.

— Tu t’y connais mieux que moi pour ces trucs-là. C’est mardi, l’anniversaire de Miss Henry. Que crois-tu que je doive lui offrir ?

La main de Ned Beaumont abandonna le bouton de la porte. Lorsqu’il fut revenu devant Madvig, il lâcha une bouffée de fumée et dit :

— Ils donnent une réception à cette occasion ?

— Oui.

— Tu es invité ?

Madvig secoua négativement la tête.

— Non, mais j’y vais dîner demain.

Ned Beaumont baissa les yeux sur son cigare, puis les releva vers le visage de Madvig.

— Tu as l’intention de soutenir le sénateur, Paul ?

— Je pense que oui.

Lorsqu’il posa la question suivante, le sourire de Ned Beaumont n’avait rien perdu de sa douceur.

Pourquoi ?

Madvig sourit aussi.

— Parce qu’avec notre aide il écrasera Rogan et qu’avec la sienne nous passerons toute notre liste comme une lettre à la poste.

Ned Beaumont remit son cigare dans sa bouche. D’un ton toujours placide, il insista :

— Sans toi — et il accentua le pronom — sans toi, le sénateur serait-il réélu, cette fois-ci ?

— Il n’aurait pas une seule chance de passer, déclara Madvig avec une tranquille certitude.

Il y eut une courte pause. Ned Beaumont reprit :

— Et il s’en rend compte ?

— Il devrait le savoir mieux que personne. Et s’il ne le sait pas … Mais qu’est-ce qui te prend, bon Dieu ?

Ned Beaumont eut un rire ironique.

— S’il ne le savait pas, déclara-t-il, tu n’irais pas dîner chez lui demain soir.

Le front de Madvig s’assombrit.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu as ? répéta-t-il.

Ned Beaumont retira son cigare de sa bouche. Le bout en était complètement déchiqueté.

— Je n’ai rien, dit-il.

Son visage devint pensif.

— Tu ne crois pas que le reste de la liste ait besoin de son appui ?

— Une liste n’est jamais trop forte, répondit Madvig d’un ton évasif, mais je crois que nous pourrions nous en tirer sans son aide.

— Tu lui as déjà promis quelque chose ?

Madvig fit la moue.

— C’est tout comme …

Les joues de Ned Beaumont blêmirent. Il fixa sur son interlocuteur un regard en dessous et s’exclama d’une voix âpre :

— Laisse tomber, Paul … Coule-le !

Madvig mit les poings sur les hanches et murmura doucement d’un ton incrédule :

— Eh bien, merde alors !

Ned Beaumont repassa devant Madvig et écrasa le bout de son cigare dans un cendrier de cuivre avec des doigts qui tremblaient.

Les yeux de Madvig restèrent fixés sur le dos du jeune homme jusqu’à ce qu’il se fût redressé et retourné. L’homme blond eut alors un rictus à la fois affectueux et exaspéré.

— Qu’est-ce qui te démange, Ned ? s’enquit-il d’un ton de reproche. Tout allait bien depuis un certain temps et voilà que tu te remets à ruer dans les brancards. Je veux être pendu si je te comprends …

Ned Beaumont exprima sa répugnance par une grimace.

— Très bien, n’en parlons plus, dit-il.

Néanmoins, il revint à l’attaque, sceptique :

— Crois-tu qu’il se laissera mener, quand il sera réélu ?

— Je le ferai marcher droit, dit Madvig.

— Peut-être … mais n’oublie pas que rien ni personne n’a jamais pu avoir sa peau.

Madvig inclina la tête en signe d’approbation.

— D’accord … C’est la meilleure raison de marcher avec lui.

— Pas du tout, Paul, dit Ned Beaumont avec gravité, c’est son pire défaut, au contraire. Essaie d’y réfléchir, même si ça doit te faire mal à la tête. Jusqu’à quel point sa grande évaporée de fille t’a-t-elle mis le grappin dessus ?

— Je vais épouser Miss Henry.

Les lèvres de Ned Beaumont s’arrondirent comme s’il allait siffler. Il cligna des yeux et questionna :

— C’est ta part du marché ?

Madvig eut un rire bon enfant.

— Personne n’en sait rien encore, excepté toi et moi.

Deux plaques rouges apparurent sur les joues maigres de Ned Beaumont. Il arbora son plus charmant sourire et déclara :

— Tu peux être sûr que ce n’est pas moi qui irai le crier sur les toits et, si tu veux un petit conseil, écoute :

Si c’est là ce que tu cherches, fais-le-toi promettre noir sur blanc avec un dédit à la clé, ou mieux encore exige que le mariage ait lieu avant le scrutin. De cette façon tu seras sûr de toucher ton dû — ta « livre de chair » pour parler comme Shakespeare.

Madvig changea de posture et protesta en évitant le regard de son interlocuteur.

— Je ne sais pas pourquoi tu tiens à toute force que le sénateur soit une fripouille, Ned ! C’est un gentleman et …

— Jusqu’au bout des ongles, absolument. J’ai lu ça dans le Post : « L’un des derniers aristocrates du monde politique américain ». Sa fille aussi est une aristocrate ! C’est pourquoi je te conseille de mettre un cadenas à ta chemise quand tu vas les voir. Pour eux, tu n’es qu’un animal d’espèce inférieure avec qui on ne joue pas le jeu.

— Oh ! bon Dieu, ne sois donc pas …

À ce moment, Ned Beaumont parut se remémorer quelque chose. Ses yeux brillèrent de malice.

— Il ne faut pas oublier non plus que le jeune Taylor Henry est aussi un aristocrate, interrompit-il. C’est même probablement pour ça que tu as interdit à Opal de frayer avec lui. Comment tout ça va-t-il s’arranger lorsque tu auras épousé sa sœur et que Taylor sera devenu l’oncle de ta fille ou Dieu sait quoi ? Est-ce que ça lui conférera le droit de recommencer à la fréquenter ?

Madvig bâilla avec ostentation.

— Tu ne m’as pas bien compris, Ned, observa-t-il d’une voix douce, je t’ai simplement demandé ton avis sur le cadeau que je devais offrir à Miss Henry.

Toute animation disparut du visage de Ned Beaumont.

— Où en es-tu avec elle ? demanda-t-il d’une voix inexpressive.

— Je n’en suis nulle part. Je suis peut-être allé chez eux une dizaine de fois ; toujours pour parler au sénateur. Quelquefois je la rencontre et quelquefois je ne la vois pas, mais ce n’est jamais que pour se dire « bonjour » et « bonsoir » et toujours devant les autres. Jusqu’ici, je n’ai jamais eu l’occasion de lui parler.

Un éclair amusé brilla un instant dans l’œil de Ned Beaumont puis s’éteignit. Il passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache et questionna :

— Alors, tu dînes demain là-bas pour la première fois ?

— Oui, mais je ne crois pas que ce sera la dernière.

— Et tu n’es pas encore invité au dîner d’anniversaire ?

Madvig hésita.

— Pas encore, dit-il enfin.

— Alors, ma réponse ne te plaira pas.

Madvig resta impassible.

— Je t’écoute.

— Ne lui fait aucun cadeau.

— Oh … sans blague, Ned ! …

Ned Beaumont haussa les épaules.

— Fais comme tu l’entends, je t’ai donné mon avis.

— Mais pourquoi ?

— On ne doit rien offrir aux gens avant d’être sûr qu’il leur sera agréable de recevoir quelque chose de vous.

— Mais tout le monde aime à …

— Ça va plus loin, reprit Ned. Quand on donne quelque chose à quelqu’un, c’est comme si on criait sur les toits qu’on sait qu’il vous aime assez pour …

— J’ai saisi, fit Madvig.

Il se caressa le menton avec les doigts de la main droite.

— J’imagine que tu as raison, murmura-t-il en fronçant les sourcils.

Puis son visage s’éclaira.

— Mais du diable si je ne profite pas de l’occasion !

— Alors, n’envoie que des fleurs, se hâta de spécifier Ned Beaumont. Ou quelque chose du même genre. Ça peut passer …

— Des fleurs ? Bon Dieu, j’aurais voulu …

— Bien sûr, bien sûr ! Tu aurais voulu lui donner une torpédo grand sport ou un collier de perles de deux mètres. Ne t’inquiète pas. Tu en auras l’occasion plus tard. Pour l’instant, vas-y à petites doses.

Madvig fit une grimace dépitée.

— Tu as sans doute raison, Ned ; tu t’y connais mieux que moi. Va pour des fleurs.

— Et encore, pas trop ! admonesta une dernière fois Ned Beaumont.

Puis sans transition :

— Walt Ivans raconte à qui veut l’entendre que tu devrais faire relâcher son frère.

Madvig tira sur les revers de son veston.

— Il ferait aussi bien de se mettre tout de suite dans la tête que Tim restera à l’ombre jusqu’après les élections.

— Tu vas le laisser passer en jugement ?

— Parfaitement, répliqua Madvig.

Et il ajouta, s’échauffant :

— Tu sais bougrement bien que je ne peux rien faire, Ned. Avec ces élections qui mettent toute la ville sens dessus dessous et les clubs de femmes sur le sentier de la guerre, ce serait un suicide d’essayer d’arranger l’affaire de Tim.

Ned Beaumont fixa l’homme blond en ricanant légèrement et dit d’un ton traînard :

— Les clubs de femmes nous inquiètent beaucoup depuis que nous fréquentons l’aristocratie.

— Tout change, dit Madvig.

Son regard était devenu lourd.

— La femme de Tim attend un gosse le mois prochain.

Madvig siffla avec impatience :

— C’est le bouquet ! Pourquoi ne pensent-ils pas à ça avant de se mettre dans le pétrin ? Ils n’ont rien dans le crâne, ni les uns ni les autres !

— Non, mais ils votent.

— C’est bien le chiendent, grogna Madvig.

Il fixa un instant son regard sur le plancher d’un air exaspéré, puis releva la tête.

— Je m’occuperai de lui tout de suite après l’affichage des résultats, mais il n’y a rien à faire avant.

— Ça ne va pas te rendre populaire auprès de nos bonshommes, remarqua Ned Beaumont en glissant un regard oblique vers son interlocuteur. Ils sont peut-être idiots mais ils sont habitués à ce qu’on s’occupe d’eux.

Le menton de Madvig s’avança d’un air agressif. Ses yeux ronds, d’un bleu métallique, se fixèrent sur ceux de Beaumont.

— Et alors ? interrogea-t-il à mi-voix.

Sans cesser de sourire, d’un air toujours aussi détaché, Ned Beaumont poursuivit :

— Tu sais qu’il n’en faudra pas beaucoup plus pour leur faire dire que ça ne se passait pas comme ça avant ton alliance avec le sénateur ?

— Oui ?

— Et tu sais qu’il ne leur en faudrait pas beaucoup non plus pour leur faire dire que Shad O’Rory prend toujours soin de ses hommes, lui.

Madvig l’avait écouté avec la plus grande attention. Ce fut d’une voix volontairement douce qu’il lui répondit :

— Je sais que ce n’est pas toi qui leur mettras cette idée en tête, Ned. Et je sais aussi que je peux compter sur toi pour couper court à ce genre de canards.

Un instant, ils demeurèrent silencieux, — s’affrontant du regard — Ned Beaumont reprit du même ton précis :

— Ce ne serait pas une mauvaise idée de prendre soin de la femme de Tim et de son gosse.

Madvig abandonna son air agressif et ses yeux s’éclairèrent.

— C’est ça ! Occupe-t’en, veux-tu ? Veille à ce qu’ils aient tout ce qu’il faut …

II

L’œil brillant d’espoir, Walter Ivans attendait Ned Beaumont au pied de l’escalier.

— Que-que-qu’est-ce qu’il a dit ?

— Je t’avais prévenu : rien à chiquer. On s’occupera de Tim tout de suite après les élections, mais ça ne peut pas se goupiller avant. La tête d’Ivans se courba sur sa poitrine et il poussa un grognement étouffé.

Ned Beaumont posa sa main sur l’épaule du petit homme.

— C’est vache, déclara-t-il, et personne ne le sait mieux que Paul, mais il ne peut pas faire autrement. Il veut que tu dises à la femme de Tim de ne rien payer et de lui envoyer toutes ses factures … loyer, épicier, docteur et clinique.

Walter Ivans releva brusquement la tête et saisit la main de Ned Beaumont entre les siennes.

— Bon-bon-bon Dieu ! Ça-ça c’est chic de sa part !

Ses yeux de porcelaine bleue brillaient de larmes.

— Tout-tout de même, je vou-oudrais bien qu’il sorte Tim de là !

Ned Beaumont dit :

— Il peut se produire du nouveau. Il dégagea sa main et ajouta en passant derrière Ivans pour gagner l’entrée de la salle de billard : Plus tard.

La pièce était déserte.

Il prit son chapeau et son pardessus. Les longues raies glauques de la pluie barraient obliquement China Street. Il sourit et les apostropha à mi-voix :

— Tombez, tombez, mes petites beautés. C’est trois mille deux cent cinquante dollars que vous me rapportez …

Puis il téléphona pour demander un taxi.

III

Ned Beaumont ôta ses mains de dessus le cadavre et se releva. La tête du mort chut légèrement vers la gauche, dépassant la bordure du trottoir, ce qui exposa son visage à la pleine lumière du réverbère. Ce visage était jeune. Son expression irritée était comme soulignée par l’ecchymose sombre qui traversait obliquement le front depuis le sourcil gauche jusqu’en haut de la tempe droite.

Ned Beaumont examina China Street dans les deux sens. Aussi loin que la vue pouvait porter, il n’y avait personne. Deux pâtés de maisons plus bas, en sens contraire, deux hommes descendaient d’une automobile devant le Log Cabin Club. Ils laissèrent leur voiture tournée en direction de Ned Beaumont, devant le Club, et entrèrent.

Après avoir regardé l’auto pendant plusieurs minutes, Ned Beaumont tourna soudain la tête pour examiner de nouveau le haut de la rue. Puis, avec une rapidité telle que tous ses gestes semblèrent n’en faire qu’un, il pivota sur lui-même et sauta sur le trottoir dans l’ombre de l’arbre le plus proche. Il haletait et, bien que de minces gouttes de sueur eussent scintillé sur le dos de sa main lorsque la lumière avait éclairé celle-ci, il frissonna et releva le col de son pardessus.

Pendant peut-être une demi-minute, il demeura immobile, dans l’ombre, une main sur le tronc de l’arbre. Puis, il se redressa et se mit en marche vers le Log Cabin Club. Il allait de plus en plus vite, le corps penché en avant. Il courait presque lorsqu’il repéra un homme qui venait à sa rencontre, de l’autre côté de la rue. Il ralentit aussitôt le pas et se contraignit à se redresser. Mais l’homme pénétra dans une maison avant d’être arrivé à sa hauteur.

Quand Ned Beaumont atteignit le Club, il avait cessé de haleter, mais ses lèvres n’avaient pas encore retrouve leur couleur. Il jeta en passant un coup d’œil à l’auto vide et escalada le perron qu’éclairaient les deux lanternes de l’entrée.

Venant du vestiaire, Harry Sloss et un autre individu traversaient le vestibule du Club. Ils s’arrêtèrent.

— Hello ! Ned ! dirent-ils ensemble.

Sloss ajouta :

— On m’a dit que tu avais joué Peggy O’Toole aujourd’hui.

— Oui.

— Ramassé gros ?

— Trois mille deux.

Sloss se passa la langue sur les lèvres.

— Joli. Tu es bon pour une petite partie, alors ?

— Plus tard, peut-être. Paul est là ?

— Sais pas. Nous ne faisons qu’arriver. Ne viens pas trop tard, j’ai dit à la petite que je rentrerais de bonne heure.

Ned Beaumont répondit : « Entendu », et gagna le vestiaire.

— Paul est là ? demanda-t-il au chasseur.

— Oui, depuis une dizaine de minutes.

Ned Beaumont consulta sa montre-bracelet. Il était dix heures et demie.

Au premier sur la façade, il trouva Madvig en smoking, assis à sa table et la main tendue vers le téléphone.

Madvig retira sa main de l’appareil et fit :

— Comment va, Ned ?

Son large visage aux traits agréables était coloré et placide.

Ned Beaumont répondit : « Ça a déjà été plus mal », et ferma la porte.

Il prit une chaise près de Madvig.

— Comment s’est passé le dîner chez les Henry ?

De petites rides malignes plissèrent les yeux de Madvig.

— J’en ai connu de pires, répondit-il.

Ned Beaumont était en train de couper l’extrémité d’un long cigare dont le brun pâle se marbrait de taches vertes. Le tremblement de sa main contrastait avec le calme de sa voix quand il demanda :

— Taylor y était ?

Il regarda Madvig par en dessous.

— Pas au dîner. Pourquoi ?

Ned Beaumont étendit ses jambes croisées, s’enfonça plus profondément dans son fauteuil et fit décrire à la main qui tenait son cigare un geste insouciant.

— Je l’ai trouvé mort dans le caniveau, un peu plus haut dans China Street.

Madvig ne se démonta pas.

— Vraiment ? fit-il.

Ned Beaumont se pencha. Les muscles de son visage étroit se durcirent. La pression de ses doigts fit craquer son cigare. Il insista d’une voix irritée :

— Tu as compris ce que je viens de dire ?

Madvig abaissa lentement la tête.

— Eh bien ?

— Eh bien, quoi ?

— On l’a tué.

— J’ai compris, dit Madvig. Tu tiens absolument à ce que je pique une crise ?

Ned Beaumont redressa le buste.

— Faut-il prévenir la police ?

Madvig leva légèrement les sourcils.

— Tu ne les as pas encore prévenus ?

Ned Beaumont n’avait pas lâché l’homme blond des yeux. Il répliqua :

— Il n’y avait personne avec moi quand je l’ai découvert. Je tenais à te voir avant de faire quoi que ce soit. Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je dise que c’est moi qui l’ai trouvé ?

Les sourcils levés de Madvig s’abaissèrent.

— Pourquoi donc ? répondit-il avec indifférence.

Ned Beaumont fit un pas vers le téléphone, s’arrêta et fit face à l’homme blond.

— Son chapeau n’était pas près de lui.

Il parlait lentement, en détachant ses mots.

— Il n’en aura plus besoin, fit Madvig. Puis il se rembrunit et dit :

— Tu es un fier imbécile, Ned. Ned Beaumont répliqua :

— Il y a sûrement l’un de nous qui en est un, et décrocha le téléphone.

IV

ASSASSINAT DE TAYLOR HENRY
ON DÉCOUVRE DANS CHINA STREET
LE CADAVRE DU FILS DU SÉNATEUR HENRY
Le cadavre de Taylor Henry, fils du sénateur Ralph Bancroft Henry, a été découvert cette nuit, quelques minutes après dix heures, au coin de Pamelia Avenue et de China Street. On croit qu’il a été victime d’une agression. Il était âgé de vingt-six ans.
M. William J. Hoops, coroner, déclare que la mort du jeune Henry a été causée par une fracture du crâne. Celle-ci serait due au choc de la tête contre le trottoir, à la suite d’une chute consécutive à un coup de matraque ou d’un instrument contondant quelconque. Le coup a été porté diagonalement, en travers du front.
Le chef de la police, M. Frederick M. Rainey, a immédiatement ordonné une rafle de tous les individus suspects de la ville et a déclaré qu’aucun effort ne serait épargné pour assurer l’arrestation du ou des meurtriers.
La famille de Taylor Henry déclare qu’il avait quitté la maison de Charles Street aux environs de neuf heures et demie pour ….

Ned Beaumont posa son journal, avala ce qui restait de café dans sa tasse, reposa tasse et soucoupe sur la table à côté de son lit et se renfonça dans ses oreillers. Il avait le visage fatigué et le teint plombé. Il remonta les couvertures jusqu’à son cou, se croisa les mains derrière la nuque et fixa d’un regard maussade une gravure qui pendait entre les deux fenêtres.

Il resta ainsi pendant une demi-heure. Seules ses paupières bougeaient. Puis il ramassa le journal et relut l’article consacré au meurtre de Taylor Henry. Pendant qu’il lisait, une expression de mécontentement envahit tous ses traits. Il lâcha le journal et sortit du lit. Ses mouvements étaient lents et pesants. Il enveloppa son corps maigre, vêtu d’un pyjama blanc, d’une robe de chambre à petits dessins bruns et noirs, glissa ses pieds dans des mules de cuir rouge et, en toussotant, il gagna le salon …

C’était une grande pièce l’ancienne mode, haute de plafond et de fenêtres, garnie de meubles tendus de peluche rouge et dont le dessus de cheminée s’ornait d’un énorme miroir. Prenant un cigare dans une boîte placée sur la table, il s’assit dans un vaste fauteuil. Ses pieds gisaient au milieu d’un carré de soleil attardé et la fumée qu’il rejetait se matérialisait brusquement en passant dans le rayon de lumière. Quand il retirait le cigare de sa bouche, il fronçait les sourcils et se mordillait les ongles. On frappa à la porte. Il se redressa, l’œil vif et les muscles tendus.

— Entrez ! cria-t-il.

C’était un garçon vêtu d’une veste blanche.

Ned Beaumont dit : « Ah ! bon ! » d’un ton désappointé et se rassit.

Le garçon entra dans la chambre et en ressortit avec le plateau du déjeuner. Ned Beaumont jeta le bout de son cigare dans la cheminée et pénétra dans la salle de bain.

Quand il reparut, baigné, rasé et habillé, sa démarche semblait moins lourde et son teint s’était éclairci.

V

Il n’était pas encore midi lorsque Ned Beaumont quitta son appartement. Il parcourut à pied la longueur de huit pâtés de maisons jusqu’à un immeuble assez morne de Link Street. Ayant pressé un bouton dans le vestibule, il pénétra dans le bâtiment et se fit transporter au cinquième étage par un ascenseur exigu.

Il pressa un petit bouton près de la porte marquée 611. Celle-ci s’ouvrit, révélant une petite bonne femme qui ne pouvait guère avoir plus de seize ans. Dans son visage livide, convulsé de fureur, ses yeux noirs brillaient farouchement.

— Oh ! bonjour ! dit-elle avec un vague geste et un sourire destiné à excuser l’irritation de son visage.

Sa voix aiguë avait des résonances métalliques. Elle portait un manteau de fourrure de couleur brune mais elle n’avait pas de chapeau. Ses cheveux presque noirs et coupés très court recouvraient sa tête d’une calotte brillante et comme laquée. Des boucles d’oreilles en cornaline serties d’or s’agitaient à chaque mouvement de sa tête.

Elle recula, tirant la porte avec elle.

Ned Beaumont entra.

— Bernie est levé ?

La colère enflamma le visage de la femme.

— Le sale pignouf ! s’écria-t-elle.

Ned Beaumont poussa la porte sans se retourner. La fille se colla contre lui, saisit ses bras à la hauteur du coude et tenta de le secouer.

— Savez-vous tout ce que j’ai fait pour ce feignant-là ? J’ai abandonné les meilleurs des parents : un père et une mère qui me prenaient pour un petit ange du bon Dieu. Ils m’avaient pourtant bien dit que c’était un propre à rien ! Tout le monde me le disait d’ailleurs, mais j’ai été trop bête pour les croire. Eh ben, je vous promets que maintenant je suis fixée sur son compte, à ce …

Le reste de la phrase n’était qu’une suite d’obscénités.

Immobile, Ned Beaumont écoutait gravement. Ses yeux avaient pris un aspect bilieux. Quand elle s’interrompit, hors d’haleine, il questionna :

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

— Ce qu’il a fait ? Il m’a laissée tomber, c’t’espèce de …

La phrase s’acheva en de nouvelles obscénités.

Ned Beaumont fit une grimace douloureuse ; il se força à sourire.

— Il n’a rien laissé pour moi ? demanda-t-il.

Elle approcha son visage de celui de Ned Beaumont et ses yeux s’agrandirent.

— Il vous doit quelque chose ?

— J’ai gagné … (Il s’interrompit pour tousser …) Je suis censé avoir gagné, hier, trois mille deux cent cinquante dollars sur Peggy O’Toole, dans la quatrième course.

Elle lâcha son bras et eut un rire sarcastique.

— Vous pouvez toujours attendre !

Elle tendit ses mains, la paume en dessous et les doigts écartés.

— Regardez … Une seule bague.

Un anneau portant une cornaline était passée à son petit doigt. Elle indiqua ses boucles d’oreilles.

— C’est tous les foutus bijoux qui me restent et il ne m’aurait même pas laissé ceux-là si je ne les avais pas eus sur moi.

Ned Beaumont s’enquit d’un ton curieusement détaché :

— Quand c’est arrivé ?

— La nuit dernière, mais je ne m’en suis aperçue que ce matin. Mais vous pouvez être tranquille que je vais m’arranger pour que cet enfant de salaud se morde les doigts d’avoir jamais fait ma connaissance.

Elle plongea sa main dans son corsage et la ressortit fermée. L’ayant tendue jusque sous le nez de Ned Beaumont, elle ouvrit les doigts. Trois bouts de papier chiffonnés apparurent. Mais quand il voulut les prendre, elle referma la main et recula.

Ned Beaumont tordit nerveusement les lèvres et laissa retomber ses bras.

— Avez-vous vu ce que les journaux de ce matin racontent au sujet de Taylor Henry ? dit-elle d’un air excité.

Ned Beaumont répondit : « Oui », d’un ton calme, mais sa poitrine se leva et s’abaissa rapidement.

Elle exhiba de nouveau les trois bouts de papiers.

— Savez-vous ce que c’est que ça ?

Ned Beaumont secoua la tête, mais ses yeux brillaient derrière ses paupières mi-closes.

— C’est des billets à ordre de Taylor Henry, déclara-t-elle d’un ton triomphant ; il y en a pour douze cents dollars.

Ned Beaumont fit mine de parler, puis se ravisa. Finalement, il observa d’un ton indifférent :

— Ils ne valent plus un kopeck.

Elle les replaça dans son corsage et se rapprocha de lui.

— Ils n’ont jamais rien valu, dit-elle, et c’est pour ça qu’il est mort.

— C’est une supposition ?

— C’est tout ce que vous voudrez, répliqua-t-elle, mais laissez-moi vous dire ceci : Bernie a téléphoné à Taylor vendredi dernier et l’a prévenu qu’il lui laissait trois jours pour raquer.

Ned Beaumont passa l’ongle de son pouce sur un côté de sa moustache.

— Ce n’est pas seulement la colère qui vous fait parier ?

Elle fit une grimace méprisante.

— Naturellement que c’est la colère. Je suis même tout juste assez en colère pour aller porter ça à la police. Et si vous ne croyez pas que c’est arrivé comme ça, vous êtes plus bête que je ne le pensais.

Il parut demeurer incrédule.

— Où les avez-vous trouvés ?

— Dans le coffre-fort …

Elle montra d’un signe de tête l’intérieur de l’appartement.

— À quelle heure a-t-il filé ?

— Je ne sais pas. Je suis rentrée à neuf heures et demie et j’ai passé une partie de la nuit à l’attendre. Ce n’est que ce matin que j’ai commencé à me méfier de quelque chose et que j’ai jeté un coup d’œil pour m’apercevoir qu’il avait raflé tout le fric et tous les bijoux que je n’avais pas sur moi.

Il lissa de nouveau sa moustache et questionna :

— Vous ne savez pas où il est allé ?

Elle se mit à trépigner, maudissant le fugitif d’une voix aiguë et furieuse en brandissant les poings.

— Fermez ça ! dit Ned Beaumont.

Il lui saisit les poignets et la maîtrisa.

— Si vous ne savez rien faire d’autre que brailler, donnez-moi ces billets, je saurai m’en servir.

Elle arracha ses poignets de son étreinte et se remit à crier :

— Je ne vous donnerai rien ! Je les donnerai à la police et à personne d’autre, nom de Dieu !

— Très bien, faites-le. Où croyez-vous qu’il soit parti, Lee ?

Elle répondit qu’elle ne savait pas où il était mais qu’elle savait fichtre bien où elle voudrait le voir.

— C’est ça, remarqua Ned Beaumont avec ennui. Faites de l’esprit, ça nous avancera beaucoup. Croyez-vous qu’il soit retourné à New York ?

— Est-ce que je sais !

Les yeux de la jeune femme révélaient sa méfiance.

Ned Beaumont rougit d’irritation.

— Qu’est-ce que vous avez, maintenant ?

Elle prit un air innocent :

— Rien. Pourquoi ?

Il se pencha vers elle. Sa voix était devenue pesante et il soulignait chacune de ses paroles d’un mouvement de tête.

— Oui ? Eh bien, n’allez pas vous figurer que vous né porterez pas ces billets à la police, Lee, car vous allez y aller.

— Bien sûr que je vais y aller ! fit-elle.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI 

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W3 – Le Sourire des pendus de Jérôme Camut et Nathalie Hug

W3 - Le Sourire des pendus de Jérôme Camut et Nathalie Hug

W3 – Le Sourire des pendus  – Jérôme Camut et Nathalie Hug. Paru le 15 mai 2013 chez Telemaque collection Thriller. 21€, (750 p.) ; 22 x 15 cm

 Réédité au livre de poche le 28 mai 2014. 9,10€ ; (883 p.) ; 18 x 11 cm

Extrait : 
– Tu imagines un peu le tableau? râla-t-elle. Il fait beau, c’est le mois de juin et pendant que je le jeune se baigne, monsieur ressert un Ricard à madame qui bouquine du Tabachnik, et puis non, finalement, l’eau de la piscine est trop froide, le Ricard dégueulasse et le livre trop glauque, alors ils changent d’idées et vont se pendre dans le salon? Ça ne tient pas la route.

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Le sourire des pendus

Lara Mendès, jeune chroniqueuse télé, enquête sur le marché du sexe et ses déviances. Elle disparaît sur un parking d’autoroute…

Désemparés par la lenteur de l’enquête, ses proches reçoivent le soutien de Léon Castel, fondateur d’une association de victimes.

Sa fille Sookie, policière hors norme, a enquêté sur une triple pendaison qui semble liée à cette affaire.

Qui a enlevé Lara ? Pourquoi ? Où sont passés ces enfants et ces jeunes femmes dont les portraits s’affichent depuis des mois, parfois des années, sur les murs des gares et des commissariats ? Réseaux criminels ou tueurs isolés ?

Partout, le destin d’innocents est broyé sans pitié. Ils auront bientôt une voix : W3.

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 Les auteurs :
 Il y a Jérôme Camut, il y a Nathalie Hug, et il y a l’entité CamHug.
Jérôme Camut est un auteur de fantasy et fantastique. Il est né à : Rueil-Malmaison (Ile-de-France) , le 10/09/1968. Nathalie Hug, née à Nancy en 1970, n écrivain et scénariste français. Depuis 2004, elle écrit en solo et en association avec Jérôme Camut.
 Extrait
 : « … souviens-toi que dans le monde, plus de 40 millions de gosses sont prostitués, et calcule le nombre de cinglés de clients que ça fait ! L’offre et la demande, tu connais, non ? »
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tc3a9lc3a9chargement-20Nathalie Hug et Jérôme Camut sont les auteurs de la tétralogie : Prédation, Stigmate, Instinct et Rémanence. Avec W3 et sa galerie de personnages radicalement originaux, ils appuient une fois encore là où ça fait mal, proposant un type de thriller inattendu et inédit.

 Un Camhug comme on les aime.

Le sourire des pendus est le premier opus de la trilogie W3. Ce titre m’a tout de suite fait penser « au rire du pendu » . Ce sourire prononcé d’une personne lorsqu’elle est dans une situation dramatique.Quand elle est dans la dénégation de celle ci ou encore quand elle cherche à dédramatiser la réalité. Je me suis dit : whaou, cela promet. C’est ainsi que j’ai débuté la lecture de ce pavé de 750 pages .J’ai lu les 500 premières pages d’une traite, sans discontinuité. J’ai été happée par cette intrigue complexes. L’histoire est construite autour de plusieurs intrigues qui s’entremêlent. tc3a9lc3a9chargement-21Avec ce titre, les Camhug retrouve la puissance évocatrice de leurs premiers romans qui a fait leur succès. Leur force narrative, l’énergie qui émane de chaque chapitre court, leur styles vif et concis, leur écriture au cordeau, ciselée au scalpel, nous entraînent sur un rythme effrénés dans cette histoire haletante et passionnante. J’ai aussi aimé la galerie de personnages qui nous été présentés, tous mieux campés les uns que les autres. On n’en retrouve même quelques uns qui arrivent tout droit de leur précédents romans. Un clin d’œil fort sympathique des auteurs. Et puis j’ai ralenti le rythme de ma lecture. J’ai d’ailleurs lu les 150 dernières pages au rythme d’un escargot. J’avais pas envie de quitter trop vite les héros ou devrais je dire victimes de cette histoire. Car c’est là la vrai originalité de ce polar. Ses héros sont toutes des victimes ou des proches de ces victimes. C’est leur point de vue que nous offrent les auteurs. Et à travers le parcourt de ses anti-héros, Jérôme et Nathalie nous offrent une photographie instantanée de notre société actuelle. Une société souvent à la dérive où pouvoir et argent ont force de loi. Si le thème principale de cette histoire est la prostitution, le marché du sexe et ses déviances, elle posent aussi un œil critique sur notre société à travers la justice et les médias, l’injustice et la désinformation. Nous étions prévenus : « Partout, le destin d’innocents est broyé sans pitié. Ils auront bientôt une voix : W3 »

Pour lire le début c’est iciw3_ldp_webw3_2

 Bientôt je vous parle du 2e tome ! Attention encore plus fort !

Six fourmis blanches de Sandrine Collette

Six fourmis blanches de Sandrine Collette : la puissance et la subtilité d’un très beau texte.


9782207124369,0-2479832Le livre : Six fourmis blanches de Sandrine Collette. 
Paru le 22 janvier 2015 chez Denoël ; Sueurs froides. 19,90 € ; (300 p.) ; 23 x 16 cm

4e de couv : Six fourmis blanches

Le mal rôde toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper ?

Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.

À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…

Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

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Extrait 1 : Quelle horrible impression, celle de nos propres limites: jamais, dans la vie ordinaire, nous n’avons besoin d’aller aux frontières de ce dont nous sommes capables, à l’extrême de nos forces. Le sentiment d’arriver au bout nous est étranger. Nous nous croyons invincibles, quand nous n’avons simplement pas à utiliser nos réserves. Nous sommes des protégés, des assistés qui s’ignorent. Des faibles. (..) Devant l’immensité des éléments, dans des situations extrêmes, nous ne sommes plus rien.
Extrait 2 : Et je vois se lever dans ses entrailles les brûlures du mal, qui donne à son visage épais des reflets dangereux, des rictus incontrôlables. Cette force qui gronde en lui, c’est celle du diable, qui grandit, qui pousse les parois, et le déforme et le dévore. Sa silhouette trop grande et tordue, musculeuse, ses gestes hachés, son regard de possédé ; tout souligne la métamorphose hideuse de ce gamin qui se croit investi du don de Dieu, et qui vomit à chaque mot les démons qui l’habitent.


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L’auteur : Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage sa vie entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Des noeuds d’acier, son premier roman, paru chez Denoël en 2013, a rencontré un vif succès critique et public. Il a reçu le Grand Prix de Littérature policière.

Résumé et petit avis :

Six fourmis blanches de Sandrine Collette : la puissance et la subtilité d’un très beau texte.

Lou est partie pour trois jours en trek en montagne en Albanie, avec son 750_dsc04309 (large)_vignettecompagnon Elias, et trois autres personnes ayant comme eux gagné ce séjour. Mais l’un d’entre eux meurt et ils se perdent dans une tempête. Mathias, lui est le  » sacrificateur  » de sa vallée. Une vallée sauvage, reculée, où les superstitions ont la vie dure, comme l’ai la vie des habitants de ces contrées. Une vie rythmée par les saisons en montagne et son climat rude. Et l’on va suivre tout au long de ces 300 pages, Lou et Mathias qui devront composer leur vie avec cette montagne, belle, majestueuse mais parfois dangereuse et inhospitalière. Et en suivant ces chapitres alternés, nous allons nous aussi être pris au piège de la beauté et de grandeur que ce lieu qui sait se faire féerique et Montagne-chien-couche-agneaudiabolique à la fois.

Alors…Que dire de Sandrine Collette, si ce n’est que cette femme est un génie. Une fois encore elle nous emporte avec son écriture tout en finesse, avec sa puissance d’évocation.    Elle nous embarque tranquillement, d’abord. Elle prends son temps, on se laisse bercer par la beauté de la nature par sa force, par sa magie. Et puis, ça s’accélère. Car on le sait, à tout moment, tout peut basculer chez Sandrine Collette. Et là c’est encore plus fort et on se laisse emporter. Superbe, sublime.

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Pour lire les première page c’est ici

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin ; Chapitre 5

Suite de nos lectures de…

L’homme qui en savait trop

de Laurent Alexandre et David Angevin

L'homme qui en savait trop

Héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui –, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria. 
Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son  » père « , le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un  » biopic  » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

Place au cinquième chapitre

5.

Sergey Brin enleva le casque d’immersion virtuelle et le laissa tomber sur le sol. Il se leva péniblement, courbatu et chatouillé par d’invisibles fourmis, et s’étira longuement. L’immersion prolongée provoquait parfois des vertiges, mais il se sentait bien.

— Pourquoi as-tu interrompu la séance ? grinça-t-il.

— Il est temps de vous préparer pour la visioconférence avec les autorités chinoises.

— Oh non, pas les Chinois…

— Votre équipe attend dans l’antichambre.

— Dis-leur que j’arrive dans cinq minutes.

— Le président chinois est déjà prêt.

— Que ses larbins lui servent un thé au jasmin pour patienter.

Sergey se passa le visage à l’eau froide. Les images de Sherborne se superposaient à son visage dans le miroir. Il enfila un T-shirt neuf à l’effigie de l’université de Stanford et se recoiffa avec les doigts. Il ne portait de cravate que pour les enterrements, et il ne se rendait plus à ce genre de réunions publiques depuis celle de Bill Gates, bien des années plus tôt. Il était le maître du monde économique, le roi de l’information, le king du marché publicitaire mondial, et s’octroyait de droit de s’habiller comme un étudiant californien attardé, en jean, T-shirt et tennis Vibram FiveFingers, y compris pour négocier avec les grands de ce monde.

— Vos signes vitaux et manifestations physiques pendant l’immersion traduisaient plaisir et empathie, dit-elle.

— Turing semblait un bon garçon, approuva Sergey. Son visage me rappelle un geek que j’ai connu au lycée, un pédé lui aussi, qui avait piraté le système informatique d’une banque pour vider le compte d’un prof de sport qui lui faisait des misères.

— Peter Moscowitz ? suggéra l’IA.

Elle afficha sa photo sur le mur, un cliché qui illustrait un article sur de nouveaux forages de gaz de schiste en région parisienne.

— Oui, c’est bien lui, confirma Sergey. Le pauvre homme n’a plus de cheveux…

— Il est aujourd’hui directeur R & D chez Total, une société française dont Google détient 30 % des parts. Souhaitez-vous des informations complémentaires sur votre ancien camarade de classe ?

— Surtout pas !

Sergey ouvrit la porte de son bureau et s’arrêta sur le seuil.

— J’ai une longue journée devant moi. Mais je veux reprendre l’immersion Turing à mon retour.

— Vous ne pourrez jouir d’une immersion complète et panoramique qu’avec les archives des services secrets.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour te fournir les data, souffla-t-il avant que la lourde porte blindée ne se referme derrière lui.

Il se posta devant l’écran de visioconférence sans écouter le briefing de ses conseillers Asie. Le président chinois, un gai luron dans le privé – il ne lésinait pas sur les drogues de synthèse et les parties fines –, était comme d’ordinaire habillé en croque-mort dans le cadre de ses fonctions officielles. Ses cheveux laqués noirs, parfaitement lisses, semblaient couverts d’une peinture métallisée automobile.

— Jolie coupe de cheveux, Fang Yin. Désolé pour le retard. Quel temps fait-il à Pékin ?

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 4

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

C’est parti pour le quatrième chapitre.

L'homme qui en savait trop

La vie d’Alan Turing, mathématicien anglais recruté par Churchill pour décoder Enigma, la machine de cryptage des forces hitlériennes. Inventeur de l’ordinateur, précurseur des débats controversés sur l’intelligence artificielle, homosexuel introverti, il va mourir empoisonné dans des circonstances suspectes en 1954.

4.

Chaque journée commençait par une douche froide, y compris en plein hiver, dans une grande salle carrelée ouverte à tous les vents. Je devais me concentrer de toutes mes forces pour ignorer le corps nu de certains de mes camarades. Le froid glacial était un allié précieux, m’évitant la mort sociale qu’une érection malencontreuse aurait provoquée. Je n’avais pas besoin de ça pour être la tête de Turc de Sherborne. Je passais l’épreuve matinale de la douche et des vestiaires en réfléchissant à des problèmes mathématiques, aux dernières vexations subies en classe ou sur les terrains de sport, chassant de mon esprit le corps d’Apollon de Peter Sloane, roi incontesté des épreuves d’athlétisme, ou le pénis massif et circoncis d’Alan Weinberg, un fils de tailleur londonien intarissable en blagues salaces.

Je n’avais pas vu ma mère depuis des mois quand je la retrouvai dans le bureau du principal. Elle avait été convoquée pour faire le point sur mon attitude qui, à en croire l’ensemble de mes professeurs, était une insulte à l’esprit de corps de Sherborne. Maman insista pour que j’assiste à l’entrevue. Le headmaster m’indiqua une chaise et m’enjoignit de garder le silence, sauf si on me posait une question.

Il attaqua bille en tête. Mon travail était bâclé, mes copies sales, maculées de taches d’encre, mon écriture illisible. Plus grave, je semblais mépriser les matières littéraires et dormir debout pendant les cours de français et de latin. Je trouvais néanmoins le moyen de décrocher les meilleures notes, ce qui agaçait mes professeurs au plus haut point. J’excellais dans les matières scientifiques, tout et si bien que mon professeur de mathématiques me soupçonna un moment de tricherie. Mais, là encore, je trouvais le moyen de m’attirer les foudres en refusant de suivre les règles établies. Mon esprit de contradiction permanent, mon horripilante habitude de toujours faire les choses à ma façon, d’inventer mes propres méthodes de calcul, étaient vécus comme des humiliations par le corps enseignant. En un mot, je devais rentrer dans le moule ou partir. Il n’y avait pas de place à Sherborne pour les rebelles. Les résultats ne suffisaient pas.

Ma mère demeurait silencieuse, mimant un air déconfit que je savais être du théâtre. Le principal tomba dans le panneau et tenta aussitôt de se rattraper.

— Vous savez, malgré tout, Alan est un bon garçon, martela-t-il. Il n’est pas plus bête qu’un autre et peut, sans doute, parfaitement réussir dans la vie. Il a les capacités pour réagir !

La contre-attaque fut rapide et subtile. Ma mère usa de tout son charme pour retourner la situation. Elle n’avait pas son pareil pour flatter et attendrir la partie adverse. Ses talents se limitaient à peu près à cet art de la conversation et des rapports humains auquel je ne comprenais rien, et je l’admirais pour cela. Elle souligna, des trémolos dans la voix, combien la famille Turing était fière d’avoir un fils scolarisé à Sherborne, la meilleure école du pays. Je regardai mes chaussures et rétrécis sur ma chaise lorsqu’elle me compara à Albert Einstein qui, lui aussi, avait souffert de sa personnalité originale dans sa jeunesse, avant de surmonter cette tare et de devenir le savant que l’on sait.

— Certes, Alan est différent des garçons de son âge, conclut-elle. Mais il est brillant et passionné par les sciences. Savez-vous qu’il a lu et compris la théorie de la relativité, n’est-ce pas, Alan ?

Je hochai timidement la tête, persuadé que le principal n’avait jamais entendu parler du physicien, et encore moins de sa théorie.

— Avez-vous quelque chose à ajouter, Alan ? me questionna le directeur dans le seul but d’interrompre le flot de ma mère.

Je me levai de ma chaise et me raclai la gorge.

— Albert Einstein remet en cause la pertinence des axiomes d’Euclide, et doute qu’ils s’appliquent aux corps immobiles. Il s’agit d’une avancée majeure, puisqu’il prouve avec ses théories que les lois de Galilée et de Newton sont fausses et…

— Stop ! ordonna le directeur. Je ne vous ai pas demandé un exposé, Turing. Plus prosaïquement, comment comptez-vous améliorer votre attitude et l’apparence de vos copies ?

— J’y travaille consciencieusement, monsieur. J’ai mis au point un stylo à encre d’un nouveau genre. Il permet d’éviter les coulées d’encre fortuites qui ne manquent jamais de…

— Alan va relever la barre, soyez-en sûr, me sauva maman.

— Je ne doute pas, chère madame, que…

— Mon fils va fournir tous les efforts dont il est capable pour devenir un élève irréprochable, et vous rendre fier de l’avoir accueilli à la Sherborne.

— Eh bien…

— Je suis certaine, monsieur le directeur, qu’il n’y a pas de meilleur établissement au monde pour développer les qualités embryonnaires de mon fils. Avec un homme de votre stature derrière lui, Alan ne peut échouer. Je compte sur vous pour être son guide sur le sentier du savoir.

Maman emberlificota le pauvre homme quinze minutes supplémentaires, à l’issue desquelles, nous raccompagnant épuisé jusqu’à la porte, il se déclara prêt à me donner une nouvelle chance. Mon attitude ne changea pas d’un iota (faute de matériel pour le fabriquer, mon concept de stylo antitache demeura au stade de croquis), mais ma mère ne fut plus jamais convoquée dans son bureau. Sa voix de crécelle, au débit ininterrompu et plaintif – dont j’avais hérité –, constituait une arme de persuasion massive. Ethel Turing avait toujours le dernier mot, ses interlocuteurs finissant par jeter l’éponge, vaincus par son organe plus que par la puissance de ses arguments.

La masturbation occupait une part importante des activités extrascolaires des élèves. Chacun trouvait son moment pour s’adonner à ce besoin urgent, qui sous la douche, qui aux toilettes, qui la nuit dans le dortoir, planqué sous l’épaisse couverture de laine bouillie qu’il s’agissait de ne pas faire remuer. D’une manière ou d’une autre, les pulsions sexuelles régissaient l’essentiel de nos vies en dehors des cours. Les filles et le sexe étaient au centre de toutes les discussions. « Baiser une femme » était une obsession, le fantasme ultime de chacun des pensionnaires. Dans les douches, dès que le surveillant avait le dos tourné, les plus exhibitionnistes se branlaient en reluquant des images et organisaient des concours d’érection avec un triple décimètre. J’assistais de loin à ces démonstrations de virilité, fasciné par la nudité de mes camarades et la crudité de leurs propos. La vulgarité était un mal nécessaire, une soupape de sécurité pour survivre à la pression et aux règles militaires de Sherborne. Je découvrais que j’aimais les hommes, et ceux-ci se masturbaient en pensant aux femmes qui vivaient hors de l’enceinte étanche de notre école. Je me contentais de me caresser en rejouant le film des douches, gardant pour moi mon homosexualité.

Le roman d’Alec Waugh, The Loom of Youth, circulait sous le manteau. Cet ancien élève de notre établissement, frère du grand romancier Evelyn Waugh, y décrivait au fil de pages torrides les rapports illicites entre jeunes étudiants de Sherborne. De fait, la promiscuité entre jeunes garçons en rut conduisait parfois, même chez les supposés hétérosexuels, à des dérapages incontrôlés. L’année précédente, un surveillant avait surpris deux élèves en train de le faire dans un local à balais. L’un d’eux fut copieusement tabassé à coups de bâton par un pion, au point d’endommager irrémédiablement sa colonne vertébrale. À Sherborne, comme partout dans le pays, on ne badinait pas avec les actes contre nature, considérés comme criminels. Seule la masturbation, qui avait l’avantage de calmer le troupeau, était tolérée par les surveillants qui n’hésitaient pas à blaguer sur le sujet. Oscar Wilde avait été condamné à deux ans de travaux forcés pour des relations sodomites entre adultes consentants. Une peine mesurée. Quelques décennies plus tôt, l’Angleterre pendait encore ses pédérastes. Le désir était une pulsion dangereuse pour les garçons dans mon genre, et je devais me concentrer du lever au coucher pour masquer mes sentiments. Ce fardeau invisible qui pesait sur mes épaules m’épuisait moralement, et je me plongeais aussi souvent que possible dans mes livres et mes expériences pour échapper au poids abrutissant du réel. Les tabassages occasionnels, insultes et autres humiliations gratuites que je subissais constituaient une source suffisante d’emmerdements.

A suivre…

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 3

Vous la savez cette semaine nous lisons les premiers chapitres de ….

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

 Aujourd’hui c’est le Chapitre 3

Mais avant petit rappel des fait pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi.

 

L'homme qui en savait tropHéros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui -, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria.

Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son « père », le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un « biopic » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

 

C’est parti pour la lecture du chapitre 3

3.

Il ruisselait de transpiration. Le lieutenant John O’Ryan s’essuya le front avec une serviette. Il avait creusé une tombe de fortune dans un bois, éclairé par les phares de sa voiture. Il était en train de fouiller les locaux d’un journal de propagande gauchiste lorsqu’un type l’avait surpris en train de retourner les tiroirs. Il avait été contraint de lui briser la nuque et de se débarrasser du corps dans la campagne de Liverpool.

John O’Ryan avait servi dans l’armée avant d’être recruté par les services secrets. C’était un solitaire, élégant et éduqué, capable de s’adapter à toutes les situations et d’infiltrer n’importe quel milieu. O’Ryan détestait les socialistes et les communistes. Il les mettait dans le même sac : les rouges.

Il avait été engagé par le Military Intelligence, section 5, alias le MI5, pour traquer le cancer rouge. O’Ryan excellait dans cet exercice. Depuis la Révolution russe, le mal collectiviste et révolutionnaire gagnait dangereusement les milieux ouvriers et intellectuels sur toute la surface du globe. L’Angleterre n’était pas épargnée par la maladie. Les cellules cancéreuses touchaient chaque couche de la société, des ouvriers aux militaires en passant par les plus hauts fonctionnaires et les étudiants.

Les services secrets avaient été créés pour lutter de l’intérieur contre la propagation du mal. Tous les coups étaient permis. Pour le lieutenant O’Ryan comme pour ses collègues, cette confrontation invisible était une guerre qui ne disait pas son nom. Les rouges étaient des criminels prêts à trahir leur patrie pour importer la dictature du prolétariat. Malgré de nombreuses tentatives, les États-Unis et l’Angleterre n’avaient pas réussi à faire tomber le régime communiste de Moscou. La droite russe avait été pulvérisée par Staline, qui détenait le pouvoir absolu. À présent, le combat contre la pandémie gauchiste se déroulait dans les rues de Londres, de New York ou de Paris. La peur et la paranoïa gagnaient quotidiennement du terrain. Pour chaque leader d’opinion rouge victime d’un « accident malheureux » ou envoyé en prison, dix autres apparaissaient sur les estrades à la sortie des usines, sommant les foules de rejoindre la lutte. Le MI5 embauchait à tour de bras pour endiguer la montée du péril rouge.

O’Ryan gara sa voiture devant un pub, exténué. Après avoir lavé ses grandes mains puissantes mais finement manucurées, il se faufila jusqu’au comptoir où il commanda une pinte de bière rousse. Il alluma une cigarette et utilisa un cure-dent pour enlever la terre coincée sous ses ongles. Autour de lui, les clients éméchés descendaient leurs dernières pintes avant de rentrer chez eux retrouver bobonne.

Une peinture du roi George V trônait au-dessus du bar où deux employés remplissaient les chopes sans faiblir. Le lieutenant O’Ryan écrasa sa clope sur le plancher crasseux recouvert de sciure. Le lendemain matin, il avait rendez-vous avec un informateur, un avocat de Liverpool qui suspectait un officier de l’armée d’organiser des réunions coco à son domicile. Il vida sa bière d’un trait en espérant que l’avocat ne lui ferait pas perdre son temps. Les lettres de dénonciation arrivaient par centaines. Il fallait séparer le bon grain de l’ivraie.

Un type aux yeux vitreux se posta à ses côtés pour commander une pression. O’Ryan l’observa machinalement des pieds à la tête. Il avait l’air bien portant et le teint rougeaud d’un homme travaillant dans un commerce de bouche. Son pardessus était usé aux coudes. Le cirage fraîchement appliqué sur ses chaussures ne masquait pas l’usure du cuir et la finesse de la semelle. Son commerce n’était pas florissant. À son accent des Midlands et sa manière de parler, il ne faisait aucun doute qu’il venait de la région de Birmingham et avait quitté l’école trop tôt.

O’Ryan lui offrit une cigarette américaine pour tuer le temps. Il n’était pas pressé de rejoindre la chambre d’hôtel minable qui l’attendait en ville. Le type accepta sans se faire prier.

— Je suis dans le coin seulement pour quelques jours, dit O’Ryan. Je suis représentant de commerce.

— Oh, et vous vendez quoi, au juste ?

— Des chaussures, répliqua-t-il en montrant sa paire de Church. Et vous, que faites-vous ?

— J’ai une petite fromagerie dans le quartier, répondit l’homme en pompant sur sa cigarette.

— Vous avez quitté Birmingham il y a longtemps ?

— Comment savez-vous que je suis de…

— J’ai un don pour les accents.

O’Ryan était satisfait de lui. Son talent était intact. Quelques minutes d’une discussion banale lui suffisaient pour établir la biographie d’un inconnu.

Il paya et souhaita une bonne soirée au fromager.

— Vous allez au match demain ? questionna l’homme.

— Quel match ?

— Le match, voyons ! Liverpool reçoit Arsenal en coupe d’Angleterre !

Le lieutenant regarda son interlocuteur d’un air désolé.

— Je n’ai jamais compris l’intérêt de payer pour voir des adultes en short courir après un ballon.