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PREMIÈRES LIGNE #85 : ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

PREMIÈRES LIGNE #85

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

Gagnant du grand prix
SUSPENSE 2019

Prologue

Toussaint

La brume matinale semblait ne jamais devoir se dégager des blocs de kersanton, de granit et de marbre, conférant à l’endroit une atmosphère mystique.

Les croix brisées et les flambeaux renversés étaient figés dans le temps.

Quelques hauts édifices, remontant pour certains au XVIIIe siècle, parvenaient à émerger, régnant telles des vigies éternelles.

Les chrysanthèmes fraîchement coupés, d’un violet vif, juraient presque avec l’ornementation désespérément pauvre du carré, en cette veille de Toussaint.

Chaque année, alors que l’automne glissait doucement vers l’hiver, il venait ici, dans le cimetière de Saint-Martin, que d’aucuns appelaient encore le cimetière de Brest, accomplissant ainsi son pèlerinage annuel. À sa façon, il honorait leur mémoire, ou du moins, ce qu’il en restait. C’était une manière aussi de se faire pardonner pour tous ses crimes.

Rien ne justifiait la fin qui leur avait été destinée ni la souffrance que ces familles avaient endurée pendant tant d’années.

Il savait que le temps de la rédemption était venu, et que les innocents deviendraient bientôt les coupables. Alors, elles seraient enfin délivrées, et peu importerait le prix à payer.

La vérité allait être mise au jour, et ne pourrait plus – non, plus jamais – être oubliée.

Première partie – Wild Wild Brest

Chapitre 1

Into the black

Onze jours. Onze jours déjà que la tempête du siècle s’était abattue sur Brest et ses environs, morcelant un peu plus ses côtes déjà maintes fois déchirées par les immuables caprices de l’océan. Dehors il faisait nuit. Une nuit grise et humide, qui semblait s’être emparée de l’extrémité de la pointe bretonne en amorce de l’hiver.

Contemplant un horizon noir comme l’abîme, perché au-dessus du port, un homme ressentait l’impact des trombes d’eau mêlées de sel venues heurter la baie vitrée de sa salle de séjour. Au-dehors, les mâts s’entrechoquaient toujours plus fort. Il ferma les yeux. L’espace d’un instant, il perdit le contact avec la réalité.

La violence des éléments déchaînés et rien d’autre.

Il regarda de nouveau devant lui, croisant son propre reflet. La trentaine bien frappée, il était grand et mince, le teint plus clair que la normale. Sur l’un des pontons de la marina, il distingua deux silhouettes, l’une d’elles tentant désespérément d’amarrer un petit bateau à quai, pendant que l’autre, sans doute un enfant, attendait tant bien que mal, debout sous la pluie. Peut-être un père et son fils, qui avaient décidé de prendre la mer malgré le contexte excessivement défavorable, et qui avaient très vite dû rebrousser chemin. Sage décision.

Il s’éloigna de la fenêtre et se rapprocha de la table basse. Il termina son verre de vodka glacée, remonta sa capuche, enfila sa veste kaki – sa préférée – ainsi qu’une paire de chaussures étanches noires et empoigna son sac à dos bandoulière. Il n’oublia pas d’attraper ses lunettes de soleil. Au cas où.

***

Yoran Rosko adorait photographier en conditions hostiles, spécialement de nuit. Spécialement par temps de pluie. Il affectionnait particulièrement les territoires inexplorés et à l’abandon. Six ans auparavant, alors que l’hiver s’achevait lentement, il s’était offert une excursion nocturne sur le plateau des Capucins, alors en pleine réhabilitation. Il y avait réalisé l’une de ses meilleures séries. Quelques années plus tard, il avait poussé l’expérience un peu plus loin, en réalisant une visite non autorisée sur le site du cimetière de bateaux de Landévennec, profitant d’une rare nuit de neige pour immortaliser les lieux.

Ce soir-là, il avait décidé d’investir la prison maritime désaffectée de Pontaniou. Construite aux prémices du XIXe siècle sur les ruines d’un refuge pénitentiaire pour prostituées, elle avait été définitivement abandonnée en 1990, après avoir connu plusieurs vies. Cette expédition, il l’avait en tête de longue date. Renouer avec le passé carcéral de sa ville, c’était un peu comme voyager dans le temps.

Il fit le trajet depuis chez lui à pied, sous une pluie torrentielle qui aurait suffi à transformer un désert en champ de primevères en une nuit.

Il n’avait pas cherché à s’attarder dehors, les conditions climatiques ne s’y prêtant guère. Arrivé à l’intérieur de l’ancienne prison – il n’avait eu qu’à enjamber quelques gravats et entrer par la porte principale –, il commença par se laisser imprégner par l’endroit, seulement éclairé par les reflets des lumières de la ville. Il posa son matériel au sol. Il dégoulinait d’eau. Lui aussi.

Après quelques minutes dans un silence total, il alluma sa lampe de poche, en prenant soin de ne pas poser les yeux sur le faisceau. Les murs avaient tant d’histoires à raconter. Militaires, ouvriers, civils, ils étaient nombreux à avoir sacrifié une partie de leurs vies à cette immense bâtisse de granit. PENDANT QUE TU BAISES MA FEMME, JE NIQUE TON CHIEN CONNARD ! Yoran était loin d’être le premier curieux à investir le site, et certains des visiteurs précédents avaient manifestement tenu à marquer leur passage.

Une fois qu’il se sentit faire partie intégrante du lieu et de son environnement, il sortit son appareil photo reflex Hasselblad du sac, choisit les objectifs appropriés, et réalisa sa série, qu’il avait déjà prévu d’intituler « Prison outbreak ». Il passa ainsi près de deux heures à arpenter les 

couloirs de l’ancienne prison et à pénétrer dans certaines de ses cellules. Il se demanda à plusieurs reprises comment un tel bâtiment avait pu demeurer en activité jusqu’en 1990.

Alors que la nuit était déjà bien entamée, il s’estima assez satisfait de sa sortie.

Pendant qu’il rangeait son matériel, s’apprêtant à affronter une nouvelle fois la pluie battante qui l’attendait, il entendit un grattement répété derrière lui. Parcouru par un frisson, il se retourna, les sens en alerte, puis finit par lâcher un demi-sourire. C’était un chat noir. Et blanc.

***

Une fois de retour chez lui, Yoran savait que la seule chose qu’il avait à faire était d’aller dormir. Il aimait son lit. Il s’empressa donc de prendre une vraie douche, et après avoir jeté un regard rapide à ses clichés, plongea pour de bon dans l’obscurité.

***

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PREMIÈRES LIGNE #84 : La Frontière de Patrick Bard

PREMIÈRES LIGNE #84

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

La Frontière de Patrick Bard

Avertissement de l’auteur


Ciudad Juárez est bien la ville violente décrite dans le roman. De la même façon, les conditions de travail des ouvrières de la frontière, aussi incroyables puissent-elles paraître, correspondent strictement à la réalité. La série d’assassinats dont il est question ne relève, hélas, pas que de la fiction, et plus d’une centaine de femmes ont mystérieusement disparu dans les dernières années à Juárez. Des dizaines d’entre elles ont été retrouvées mutilées, violées et assassinées. Certains responsables de ces meurtres ont été identifiés et arrêtés, mais l’ensemble de l’affaire n’a jamais été complètement élucidé.

Les ressorts romanesques et le dénouement de cet ouvrage sont donc de pure fiction, tout comme les personnages, même si certains traits de caractère ont été empruntés à des personnes existantes.

PREMIÈRE PARTIE

LA VILLE OÙ LE DIABLE A PEUR DE VIVRE

Frontière américano-mexicaine.

7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.

En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.

Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.

Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.

Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.

Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.

La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.

L’une des femmes se tourna vers Dolores.

— Toujours rien ? elle chuchota.

— Non. Tu me l’as apporté ?

L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.

Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.

Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.

Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.

Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.

Une voix féminine aboya un nom.

Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.

Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.

Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.

Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.

Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.

La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.

— Alors ? Tu les as eues, cette fois ?

— Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.

La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe.

Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.

— Tu te fous de moi ?

— Non, madame, je vous jure que…

— Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.

Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.

— Baisse ta culotte !

Le visage de Dolores se ferma.

— Si je refuse ?

La surveillante montra la porte du menton.

Très lentement, les doigts de Dolores Guevara firent sauter les boutons de la blouse rose. Puis disparurent sous une robe-chasuble pour ramener sur ses mollets déjà striés de varices sa culotte vierge de toute souillure.

La femme se leva, fit le tour de son bureau et releva d’un index inquisiteur l’ourlet de la robe. Puis elle se pencha en avant afin de vérifier qu’aucun fil ne pendait de la sombre toison offerte à son regard.

— Tu connais le règlement. Tu dois subir un test de grossesse. Allez, rhabille-toi et reviens me voir avant la fin de la semaine. Avec le résultat.

Tandis qu’elle sortait à pas lents en se rajustant, Dolores entendit appeler un autre nom. Sa lèvre inférieure fardée de rouge tremblait encore un peu.

« Plus de règles, plus de travail. Il n’y a pas de place ici pour les femmes enceintes. »

Chacun des mots employés par le directeur des ressources humaines lors de son embauche, six mois auparavant, résonnait encore dans son esprit.

Depuis, à deux reprises, la pointe acérée d’une aiguille à tricoter avait fouaillé son utérus. La dernière fois, elle avait bien failli y rester.

Et l’autre qui ne voulait jamais faire attention.

Le claquement sec de la pointeuse oblitérant sa fiche hebdomadaire la tira de son hébétude. Elle rejoignit son poste de soudure dans l’atelier envahi par le vacarme des machines.

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PREMIÈRES LIGNE #83 : Le mystère de l’arche sacrée, Michael Byrnes

PREMIÈRES LIGNE #83

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Le livre en cause

Le mystère de l’arche sacrée

de Michael Byrnes

Brooklyn, 1967— Aujourd’hui, tu viens avec moi, Aaron, murmura Mordekhaï Cohen.Il fit signe à son fils de se lever et lui indiqua l’entrée voûtée du passage menant derrière l’autel.Les membres dégingandés du jeune garçon se figèrent. À peine âgé de treize ans, Aaron tourna un regard inquiet derrière lui et vit la dernière femme descendre du balcon et se hâter de sortir par la grande porte de la synagogue. Il sentit une main lui prendre le bras.— Allez, viens, répéta son père. Tu n’as rien à craindre, je t’assure.— Je n’ai pas peur, mentit Aaron.Mordekhaï mit sa main entre les omoplates de son fils et le poussa dans l’allée principale du sanctuaire.— C’est un jour très spécial pour toi, Aaron.— Tu m’emmènes à l’intérieur ?— Exactement. Grand-Père a demandé à te parler.Aaron glissa ses mains tremblantes dans les poches de son pantalon noir.D’aussi loin qu’il se souvînt, le rituel avait toujours été le même après l’office du shabbat. Son père renvoyait son épouse et ses quatre filles à la maison pour préparer les poissons et les viandes du dernier des shalosh seoudot, les trois repas traditionnels de shabbat, puis il disparaissait dans une pièce fermée à clé derrière l’autel principal. Pendant ce temps, Aaron devait attendre dans le sanctuaire. Alors il montait les marches conduisant au balcon et s’approchait audacieusement de l’Aron Ha-Kodesh, la magnifique petite armoire en noyer qui abritait les rouleaux de la Torah. Le garçon passait ses doigts sur les entrelacs de rosettes ciselées et caressait la parokhet, ce rideau soyeux qui recouvrait les portes du meuble. Une heure plus tard, son père ressortait et, sur le chemin du retour, ils discutaient des lectures de la Torah.Mais aujourd’hui, Aaron était invité à passer derrière la bimah, la haute chaire de l’autel, et à pénétrer dans le long couloir enténébré qui lui était jusque-là interdit. Dans l’obscurité, une formidable porte en chêne nantie d’un lourd verrou de cuivre protégeait le lieu le plus secret de la synagogue.Son père n’avait jamais parlé de ce qui se trouvait derrière cette porte.Et Aaron ne le lui avait jamais demandé.Mordekhaï posa sa main sur la poignée ronde. Il hésita et se tourna vers son fils.— Prêt ?Aaron leva les yeux vers lui. En cet instant, son père lui parut beaucoup plus jeune : l’obscurité noircissait sa barbe et ses peoths1 grisonnantes et estompait les rides sévères autour de ses yeux bleu-vert. Quant à son expression, Aaron ne l’oublierait jamais : à la fierté et à l’empathie se mêlait un peu de nervosité. Ils étaient deux hommes sur le point d’entamer un long périple.— Prêt, répondit Aaron d’une voix timide.Son cœur battait la chamade.Mordekhaï frappa deux fois, puis tourna le bouton de la porte. Une fois celle-ci ouverte, il tendit la main.— Entrons, fils.Une suave odeur d’encens chatouilla les narines d’Aaron dès qu’il franchit le seuil. Ce qu’il découvrit au-delà de la porte le déconcerta plus encore que tout ce qu’il avait imaginé.La pièce, cubique et de taille modeste, comportait en haut sur le mur du fond une unique fenêtre cintrée. Un rayon de soleil perçait la nébulosité ambiante. Sous la fenêtre, le grand-père d’Aaron était agenouillé au pied d’un second Aron Ha-Kodesh, plus magnifique encore que celui de la synagogue. Un filet de fumée bleuâtre s’échappait d’un encensoir en or posé devant celui-ci et s’envolait vers le plafond.Agenouillé, tout le corps du grand-père plongé dans son oraison oscillait. Ses épaules voûtées étaient recouvertes du talit katane, son châle de prière blanc dont les tzitzits, les franges, se balançaient au rythme de ses incantations.Silencieusement, Aaron observa avec curiosité l’ensemble de la pièce. Il s’attarda sur une impressionnante collection de peintures à l’huile encadrées qui couvrait le mur à sa gauche. Chacune représentait une scène de la Torah. On aurait presque dit une bande dessinée racontant l’histoire de Moïse et des Israélites en passant par le Tabernacle et le Temple perdu. Contre le mur de droite, de grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes reliés aux titres gravés en hébreu. Cet endroit était-il une guenizah, la pièce d’une synagogue où l’on entreposait les textes et les récipients sacrés ? Aaron essaya d’imaginer ce que son père pouvait bien faire ici chaque samedi. Prier ? Étudier ?Le vieil homme se releva, puis consacra quelques instants à plier soigneusement son châle de prière avant de le ranger dans l’un des tiroirs de l’armoire aux rouleaux manuscrits. Quand, enfin, il se retourna vers ses visiteurs, Aaron se redressa instinctivement et fixa les fascinants yeux aigue-marine de son grand-père qui adoucissaient un visage au demeurant inquiétant. Les ressemblances familiales étaient si indiscutables qu’Aaron eut l’impression de se voir dans quelques décennies. Sous sa kippa, les étroites papillotes de Grand-Père spiralaient autour de ses oreilles jusqu’à son ample barbe grise.— Shabbat shalom, les salua-t-il.— Shabbat shalom, répondit son petit-fils.— Sors les mains de tes poches, mon garçon, ordonna-t-il à l’enfant.Rougissant, Aaron laissa retomber ses mains le long de ses cuisses.— C’est mieux, approuva Grand-Père.Le vieillard s’approcha et posa ses mains sur la kippa d’Aaron.— Nous couvrons le sommet de nos têtes pour montrer notre humilité devant Dieu qui nous contemple du ciel, expliqua-t-il. En revanche, nous Le prions avec nos mains. Donc veille à ce qu’Il puisse toujours les voir.Le doigt pointé vers le ciel, Grand-Père fit un clin d’œil au garçon – un petit signe qui permit à Aaron de se détendre un peu.— Mordekhaï, dit le vieil homme au père de l’enfant sans quitter ce dernier des yeux, pourrions-nous, M. Aaron Cohen et moi-même, rester quelques instants seuls ?— Bien sûr, répondit Mordekhaï.Aaron regarda son père quitter la pièce et la porte se refermer doucement derrière lui. Cette inversion des rôles lui donnait un sentiment d’importance et, quand il se retourna vers son grand-père, il devina que c’était exactement l’intention du vieil homme. Le silence tendu fut troublé par le hurlement d’un camion de pompiers descendant Coney Island Avenue. Aaron leva les yeux vers la fenêtre, tandis que le son de la sirène déclinait rapidement.— À nous, maintenant, Aaron, commença l’aïeul.Instantanément, l’enfant détourna son attention des bruits de la rue.— Quand j’étais un jeune garçon et que j’avais exactement ton âge, mon père m’a emmené voir mon grand-père, pour qu’il me parle de l’héritage de ma famille. D’abord, comprends-tu ce que j’entends ici par « héritage » ?Alors qu’ils se tenaient toujours face à face, Aaron se rendit compte qu’il n’y avait pas le moindre siège dans la pièce. Il acquiesça, bien qu’il ne fût pas certain de ce que voulait réellement dire son grand-père.— Si tu préfères, c’est au travers de nos enfants que nous laissons ou transmettons notre histoire familiale – et, plus précisément, sa généalogie. Dans les années qui viennent, tu en apprendras davantage à ce sujet. Et au travers de chacun d’entre nous, Dieu transfère Son don de génération en génération.— Vous voulez parler… des bébés ?Aaron craignait que tout ceci ne soit qu’un prélude à une discussion sur la puberté. Après tout, il n’avait lu la Torah pour sa Bar Mitzvah2 qu’une semaine plus tôt. Et même si la loi juive le considérait maintenant en homme, il lui restait encore à se sentir comme tel.La question fit rire Grand-Père.— Pas exactement, répondit-il. Bien que ce don de Dieu se manifeste assurément à travers notre progéniture.Rougissant, l’enfant réprima une irrésistible envie de replonger les mains dans ses poches. Mais l’expression du vieil homme devint soudain grave.— Tu sais, Aaron, nos ancêtres ont quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose qui nous différencie de la plupart des familles. En vérité, on peut la faire remonter à un homme qui vivait il y a des milliers d’années et qui portait le même prénom que toi. Tu le vois ici en robe blanche.De l’index, le grand-père dirigeait le regard curieux de son petit-fils vers l’un des tableaux au mur.La peinture représentait une scène de l’Exode : elle montrait un homme barbu en robe blanche, la tête surmontée d’une coiffe cérémonielle, sacrifiant un jeune agneau sur un splendide autel doré. Aaron demeura un instant subjugué par le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de l’animal.— Ton grand ancêtre Aaron était un très saint homme. Tu le connais par la Torah, n’est-ce pas ?Se remémorant ses fructueuses discussions du samedi avec son père, le jeune garçon déclama fièrement :— Aaron fut le premier grand prêtre des Hébreux, le kohen gadol… issu de la tribu de Lévi.Les mains dans le dos, Grand-Père s’avança pour mieux admirer la peinture.— C’est exact. Et Aaron avait un frère très particulier que ses parents avaient choisi d’abandonner pour le protéger.— Moshe, répondit Aaron avec assurance. Moïse.Une lueur de fierté dans les yeux, le vieil homme acquiesça et encouragea son petit-fils à développer.— En Égypte, poursuivit Aaron d’une voix légèrement tremblante, Pharaon avait ordonné le meurtre de tous les nouveau-nés israélites mâles. Alors la mère de Moïse le mit dans un panier qu’elle déposa sur le Nil. Découvert par la fille de Pharaon qui se baignait dans le fleuve, Moïse fut adopté par celle-ci.— Et élevé à la cour de Pharaon, enchaîna Grand-Père. C’est très bien, mon enfant. Comme tu le sais, Moïse et Aaron se retrouvèrent plus tard. Il y a près de trois mille trois cents ans, Dieu a envoyé Moïse libérer son frère, sa famille et son peuple du servage.Le vieil homme désigna une nouvelle peinture qui montrait Moïse pointant son bâton sacré vers les eaux afin qu’elles se referment sur les soldats et les chars de Pharaon.— Les Israélites échappèrent ainsi à l’armée égyptienne et ils combattirent pendant quarante ans pour conquérir la terre que Dieu leur avait promise. Moïse fut le premier vrai messie, le fondateur de notre nouvelle nation. Pour lui, l’héritage à transmettre comptait plus que tout.— Et nous sommes sa famille ?— Trente-trois siècles plus tard, le sang lévite coule dans mes veines, celles de ton père…— … et les miennes ?— Exactement.Aaron demeura sans voix.— Ton héritage, Aaron, est un legs sacerdotal que nous avons absolument besoin de préserver.Il leva son poing gauche et l’agita pour souligner l’importance de ses propos.— Mais notre lignée n’est pas restée pure, comme Dieu le voulait. Les siècles nous ont corrompus.— À cause de la Diaspora3 ?Grand-Père hocha la tête.— Oui. Et d’autres choses aussi, ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Certains de nos ancêtres n’ont pas respecté le plan de Dieu. Mais un jour, très prochainement, je suis certain que nous restaurerons la pureté de notre lignée. Et quand cela arrivera, Dieu contractera une nouvelle Alliance avec notre peuple. Après nombre de tragédies… (sa voix chevrota au souvenir des plus de un million de frères qui, à Auschwitz, avaient souffert à côté de lui – et qui, pour la plupart avaient péri), Israël lutte pour être de nouveau une nation, pour récupérer ses terres perdues. Les tribus sont encore dispersées. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tourmente… et Dieu seul connaît l’avenir.Quelques jours plus tôt, Aaron avait appris de son père que l’aviation israélienne avait bombardé des bases égyptiennes pour riposter à une attaque. Maintenant, les armées égyptienne, jordanienne et syrienne se massaient aux frontières d’Israël. Son père n’avait pas cessé de prier depuis le début de toute cette affaire.— Mais cette nation, je le crains, ne respecte toujours pas l’Alliance de Dieu, déplora le vieil homme, le regard fixé vers le sol. L’Alliance ne pourra être restaurée que lorsque la lignée le sera. Alors Israël se relèvera tel le phénix.— Mais comment le sera-t-elle ?Grand-Père ne put s’empêcher de sourire encore une fois.— Tu n’es pas encore prêt pour ça, mon impatient petit-fils. Mais bientôt, quand le temps sera venu, tu apprendras les secrets qui ont été confiés à mon père, à moi, à mon fils… (Il pressa doucement deux doigts contre le cœur battant du garçon.)… et à toi. En attendant, tu as encore beaucoup à apprendre.Il désigna les bibliothèques surchargées d’ouvrages.— Tu viendras ici avec ton père chaque samedi après l’office. À partir de maintenant, nous serons trois.Un large sourire illumina les traits d’Aaron.— Trois générations, ajouta son aïeul.Il tapotait la joue de l’enfant, lorsqu’un détail lui revint à l’esprit.— Ah oui ! fit-il, l’index levé. Je dois, par conséquent, te donner quelque chose.Aaron regarda son grand-père se diriger vers l’armoire aux rouleaux et fouiller dans le plus petit tiroir. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il referma le tiroir et revint vers Aaron sans montrer ce qu’il tenait dans sa main.Les yeux rivés sur le poing fermé de son aïeul, le visage du garçon trahissait son impatience.— Depuis de nombreux, de très nombreux siècles, notre famille a utilisé un symbole pour représenter nos ancêtres. Regarde…Grand-Père retourna sa main et ouvrit son poing pour révéler un objet rond ressemblant à un dollar argenté. Dès qu’Aaron s’approcha pour le détailler, il comprit que ce n’était pas du tout une pièce.— Dis-moi ce que tu vois sur ce talisman ?C’était le plus étrange des symboles. Et il n’avait assurément pas l’air judaïque. Pour dire vrai, les mystérieux motifs paraissaient même aller à l’encontre des enseignements juifs sur l’iconographie.— Un poisson… enroulé autour… (Il fronça les sourcils.)… d’une fourche.— Oui. Mais pas un poisson, un dauphin. Et ce n’est pas exactement une fourche, mais un trident.Lisant la confusion dans les yeux de l’enfant, il s’empressa d’ajouter d’un air grave :— Tu ne dois jamais parler de ce que tu apprends dans cette pièce, sauf à une personne qui possède ce même talisman. Et tu dois promettre de ne montrer celui-ci à personne. Pas même à ton meilleur ami de la yeshiva4. Tu comprends ?— Je comprends, Grand-Père.— Yasher koach5.Assurément, le garçon allait devoir faire preuve d’une grande volonté, pensa le vieil homme. Le monde changeait rapidement. Il saisit la main de son petit-fils, déposa le talisman dans sa paume et referma les doigts de l’enfant autour de l’objet.— Protège-le…, lui chuchota-t-il.Le poing d’Aaron était emprisonné entre les deux mains de son aïeul. Il sentait le petit disque de métal pressé fortement contre sa paume moite et un frisson parcourut son bras.— Parce qu’à partir de cet instant, tu vas consacrer ta vie à préserver tout ce que représente ce symbole.


1. En français, « papillotes ». Longues mèches généralement bouclées tombant devant les oreilles des juifs orthodoxes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Cérémonie (signifiant littéralement « Fils du Commandement ») correspondant à la communion solennelle dans le christianisme. Elle intervient théoriquement à treize ans pour les garçons et à douze ans pour les filles. En cette occasion, le garçon lit un passage de la Torah approprié.

3. Dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde.

4. École du judaïsme orthodoxe où l’on étudie particulièrement le Talmud et la Torah.

5. Littéralement : « Puisses-tu avoir la force » ou, plus ambigu mais plus seyant : « Que la force soit avec toi. » Il s’agit en réalité d’une expression standard pour, simultanément, féliciter et remercier quelqu’un.

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PREMIÈRES LIGNE #81 : Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

PREMIÈRES LIGNE #81

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

À tous ceux qui ont posé des questions 
sans jamais craindre les réponses…

CONFIDENTIEL

ÉVALUATION D’APTITUDE PSYCHOLOGIQUE 19-409

SUJET : MT-051027-096N

DATE : Lundi 4 août 1958 – 15 h 38

Transcription agent spécial Paul Erickson

Q. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici, agent spécial Travis ?

R. Oui, monsieur.

Q. Asseyez-vous, ou peut-être préférez-vous le canapé ?

R. La chaise fera l’affaire.

Q. Très bien. Alors commençons par quelques informations personnelles. Quel âge avez-vous ?

R. Trente et un ans.

Q. Marié ?

R. Non.

Q. Fiancé ?

R. Non.

Q. Sexuellement ou sentimentalement impliqué avec une personne du sexe opposé ?

R. Non.

Q. Très bien. Parlez-moi de votre passé, votre enfance.

R. Le fait que ma mère a tué mon père. C’est de ça que vous voulez que je parle ?

Q. Nous devons aborder cette question, bien entendu, mais nous ne sommes pas obligés de commencer par ça.

R. Eh bien, si nous devons en parler, autant le faire. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre de grande importance.

Q. Très bien. Alors commençons par ça. Vous aviez quinze ans à l’époque, exact ?

R. Oui, monsieur.

Q. Dites-moi ce qu’il s’est passé, du mieux que vous vous souvenez…

COMPTE RENDU

D’après les observations initiales, le sujet est émotionnellement détaché. Là où on attendrait une réaction et une activité émotionnelles significatives, il semble y en avoir peu. Une telle dissociation n’est pas rare lorsqu’un traumatisme psychologique sévère a été vécu au cours de la jeunesse. Les réponses du sujet semblent quelque peu préparées et formelles, comme s’il avait bâti une stratégie grâce à laquelle il parvient à gérer ses émotions. S’écarter de cette construction mentale serait risqué et exposerait le sujet à des interprétations alternatives et des réactions imprévisibles. C’est un territoire inconnu, il doit donc – pour le sujet – être évité. Inversement, il a peut-être simplement adopté une attitude dont il estime qu’elle est la plus appropriée à de tels entretiens, présentant de la sorte une personnalité aussi professionnelle que possible. Travis dénote une incapacité à communiquer et à compatir avec autrui, mais il ne voit pas ça comme un manquement, assurément pas dans ses fonctions professionnelles. Ce n’est pas rare chez les orphelins, catégorie dans laquelle le sujet pourrait être plus ou moins rangé.

Pour ce qui est de son éventuelle promotion en tant qu’agent de terrain en chef, il me semble que son détachement et sa distance émotionnelle pourraient ne pas entraver son travail, mais plutôt le simplifier. Une implication émotionnelle avec des suspects sous le coup d’une enquête s’est dans de nombreux cas avérée un obstacle, et je sais que le chef de section Gale cherche à éviter d’utiliser des agents de terrain qui ont manifesté une incapacité à demeurer totalement objectifs.

L’autorisation est accordée pour le service actif conformément à la note interne du lundi 4 août 1958 (Référence : Évaluation d’aptitude psychologique 19-409).

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial Raymond Carvalho

DESTINATAIRE : Agent spécial superviseur Tom Bishop

OBJET : Mandat (Éval. psy. 19-409)

L’agent spécial Michael Travis se voit accorder l’autorisation pour le service actif.

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial superviseur Tom Bishop

DESTINATAIRE : Agent spécial Raymond Carvalho

Bien reçu. S’il vous plaît soumettez copies de toutes les transcriptions d’entretiens au bureau de l’agent spécial adjoint Monroe, ainsi qu’au chef de section Gale et au directeur exécutif adjoint Bradley Warren.

COMMUNICATION INTERROMPUE LE 04/08/58 À 17 H 42 PAR L’AGENT SPÉCIAL SUPERVISEUR TOM BISHOP

1

« C’est une affaire inhabituelle, agent Travis, et nous ne savons pas trop à quoi nous sommes confrontés, pour être honnête. »

L’agent spécial superviseur du FBI Tom Bishop se tenait dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il était appuyé au montant, une cigarette non allumée dans une main, une enveloppe en papier kraft vierge dans l’autre.

« Vous faites maintenant partie du club depuis un peu plus de huit ans, Travis, il est temps qu’on vous jette aux lions. »

Bishop s’assit à son bureau. Il posa l’enveloppe et alluma sa cigarette.

« Nous pensons que ça devrait tomber sous le coup du Code US, titre 28, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État… mais nous ne sommes sûrs de rien. On a affaire à un meurtre, ça, c’est sûr. Cependant, tout ce qu’on a pour le moment, c’est un shérif de campagne avec un cadavre sur les bras, et il a besoin de notre aide. »

Michael Travis remua sur sa chaise. Il avait un peu mal au cou. Il n’avait pas bien dormi, peut-être à cause de la nature invasive de la rencontre de la veille avec le psychologue du Bureau. Il tentait de ne pas penser à son passé et n’avait certainement aucune envie d’en parler, surtout avec des inconnus. La conversation avec le psychologue l’avait forcé à se remémorer des choses dont il aurait grandement préféré qu’elles demeurent en sommeil. Néanmoins, son numéro dépourvu d’humour, voire d’humanité, avait de toute évidence satisfait l’examinateur car il savait qu’on lui avait accordé une autorisation pour cette mission. Quoi qu’il en soit, le souvenir de l’exécution de sa mère, la mort ­d’Esther Faulkner et d’autres événements semblables de son passé l’avaient perturbé, et – parmi les sensations et les pensées et conclusions depuis longtemps oubliées – il y avait une chose qui ne l’avait pas quitté. La crainte qu’il soit peut-être le fils de son père et que la propension à la violence de celui-ci soit dans son sang, comme un relais héréditaire, pour ainsi dire, et que le témoin ait été transmis.

Par ailleurs, Travis avait de nouveau fait ce rêve qui l’avait tourmenté pendant des années : l’ombre d’un inconnu, un champ aride et craquelé, un rire de corbeau. Rien d’autre.

Malgré son état d’esprit actuel, il savait le chemin qu’il avait parcouru. Il avait trente et un ans, possédait un appartement à Olathe, juste à la périphérie de Kansas City, comptait huit années de service loyal et exemplaire au sein du FBI, et il était sur le point de se voir confier sa première mission en tant que responsable. Même s’il savait qu’une telle chose était inévitable, elle n’en représentait pas moins un défi de taille.

« C’est, littéralement, la foire en ville, poursuivit Tom Bi

shop. Elle s’appelle Seneca Falls, à ne pas confondre avec Seneca sur la route 63 près de la frontière de l’État. C’est une petite ville en bordure des collines Flint, située entre El Dorado et Eureka, juste à l’est de la I-35. Vous en avez entendu parler ?

– Non, monsieur, jamais.

– Oh, au fait, vous pouvez laisser tomber le “monsieur” maintenant, puisqu’ils ont jugé opportun de vous attribuer le rang d’agent spécial senior pour cette mission. »

La poitrine de Travis se gonfla.

« Vraiment ?

– Oh, allez… vous saviez que ça arriverait un jour ou l’autre. » Bishop sourit. Ils se serrèrent la main. « Bienvenue dans les toilettes des cadres, agent spécial senior Travis. »

Ce dernier sourit à son tour. « Il paraît que vous avez de véritables serviettes, ici, monsieur. »

Bishop prit un ton pince-sans-rire.

« Juste une rumeur calomnieuse, Travis, je vous assure. Il va falloir faire vos preuves, évidemment. Vous devez toujours gagner vos galons sur la ligne de front, mais je crois que personne ne doute de votre capacité à mener une enquête de cette nature, aussi étrange soit-elle.

– Étrange ?

– Comme j’ai dit, c’est la foire, Michael, et ce n’est pas une façon de parler. Nous avons un authentique cirque ambulant avec des bohémiens, des monstres de foire et ainsi de suite, et pour le moment il semblerait que l’un d’eux puisse être responsable de la mort d’un homme. D’après le peu que nous savons, la victime semble venir de l’étranger. Mais nous ne sommes sûrs de rien. Nous avons reçu des informations très lacunaires de la part de la police locale, mais étant donné que les forains venaient de ­l’Oklahoma et que dès leur arrivée un mort a été découvert, nous traitons ça comme une potentielle affaire fédérale. Ce n’en est peut-être pas une. Ça pourrait complètement être autre chose. Tout ce qu’on sait, c’est que les gens du coin pataugent et qu’ils nous ont demandé de les aider.

– Vous avez parlé du Code US, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État, mais ce que vous me dites suggère que ça pourrait être un crime violent commis par un voyageur d’un autre État.

– Eh bien, c’est une possibilité. Ce type n’avait peut-être rien à voir avec le cirque, mais le shérif de Seneca Falls affirme qu’il y a tout un tas d’étrangers là-bas, et que le gars pouvait être l’un d’eux. S’il a été tué par l’un des siens, alors ça devient une affaire fédérale.

– Je vois. Il s’agit donc en premier lieu de déterminer les faits. Et si je conclus que ni la victime ni le coupable n’ont franchi les frontières de l’État, ce ne sera sûrement plus une affaire fédérale ? »

Bishop haussa les épaules.

« Nous prendrons cette décision quand nous aurons suffisamment d’informations. Je sais que le chef Gale estime qu’une fois que le Bureau a mis le nez dans quelque chose, il ne devrait pas laisser la question irrésolue. Un peu comme si les pompiers se rendaient sur le site d’un feu puis décidaient de ne pas l’éteindre, si vous voyez ce que je veux dire. Même s’il s’avère que l’affaire n’est pas du ressort fédéral, le chef Gale pourrait décider de la mener à son terme pour des questions de relations publiques.

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PREMIÈRES LIGNE #80 La cassure de Martina Cole

PREMIÈRES LIGNE #80

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La cassure de Martina Cole

Prologue

1992. Grantley.

Melanie Harvey descendait Bayler Street d’un bon pas.

Née à Grantley et désormais étudiante dans cette petite ville de l’Essex, elle se réjouissait du petit air distingué que lui donnait son nouveau statut – ses anciens professeurs n’en seraient pas revenus. Elle adorait cet endroit, elle s’y sentait chez elle, c’est là qu’elle voulait travailler et fonder une famille. Surtout depuis la nouvelle politique urbaine : enfin Grantley se développait et occupait sa place sur la carte du monde.

Tout changeait si vite ! La ceinture verte disparaissait peu à peu, grignotée par les nouvelles constructions, immeubles ou résidences – tous privés, évidemment. On démolissait à tour de bras pour faire place aux banlieusards qui rêvaient de vivre à quarante minutes de Fenchurch Street et de la City. Le lieu flairait encore assez bon la campagne pour que les gens aient envie d’y élever leurs enfants ; tous étaient prêts à casser leur tirelire pour se payer une maisonnette dans les environs.

Chaque matin, Melanie faisait son jogging suivant le même itinéraire, étonnée de la vitesse à laquelle les immeubles sortaient de terre – objectivement, ils ne semblaient pas faits pour durer. Et chaque matin, les ouvriers des chantiers la sifflaient au passage. Mais la jeune fille préférait les ignorer. Fière de ses dix-sept ans et de ses soutifs 95D, elle trouvait tout à fait normal que ces vieux cochons lui manifestent ainsi leur admiration. D’un naturel plutôt arrogant, elle courait d’un air dégagé et toisait le monde du haut de sa belle jeunesse.

Ce matin, elle portait un petit top, un short et une paire de Reebok. Ses cheveux châtain foncé étaient retenus en queue-de-cheval. Dans sa course, elle scrutait les anciens bâtiments en démolition.

Du coin de l’œil, elle aperçut un bulldozer qui se dirigeait lentement vers la dernière bâtisse intacte. Un nuage voila le soleil quelques secondes, ce qui lui permit de mieux observer la scène.

C’est alors qu’elle vit quelque chose bouger sur le toit. Le mouvement, à peine perceptible, attira pourtant son attention. Elle leva les yeux pour mieux voir : hélas, le soleil était revenu, aveuglant, et ses yeux se remplirent de larmes. N’empêche, elle avait bien vu bouger quelque chose, elle en aurait mis sa main à couper.

Le bulldozer reprit son travail, un nuage cacha de nouveau le soleil et soudain Melanie aperçut une petite tête blonde. Elle n’avait fait que l’entrevoir, mais c’était suffisant. Il ne pouvait s’agir que d’un gosse : le parapet surplombant le bâtiment pouvait dissimuler un enfant, un adulte aurait été facilement repérable.

C’est alors qu’il réapparut.

Le conducteur du bulldozer allait attaquer la démolition ! À la grande joie des ouvriers, ravis de la voir déraper sur le sol inégal, Melanie se précipita. À la vitesse à laquelle elle courait, ses baskets blanches soulevaient une nuée de terre et de poussière de brique, et à chaque battement de cœur, ses seins lourds venaient taper contre sa cage thoracique. Elle tenta désespérément d’attirer l’attention du type dans le bulldozer – pas de souci : mi-appréciatif, mi-inquiet, l’ouvrier ne la quittait pas des yeux.

Elle surgit devant lui, le type freina, puis s’arrêta, sidéré de la voir gesticuler comme une détraquée. Elle semblait vouloir attirer son attention sur quelque chose qui était au-dessus de sa tête.

Furieux, le chef de chantier, un dénommé Desmond Rawlings, se précipita dans sa direction et s’exclama d’un ton rageur :

– Putain de merde, mais où vous vous croyez, bordel ?

À bout de souffle, Melanie continuait à pointer le doigt vers le sommet du bâtiment.

– Regardez, il y a quelque chose, ou quelqu’un, là-haut !

Il leva les yeux de façon automatique, mais ne vit rien.

– Tu te fous de ma gueule, mignonne ?

Melanie secoua la tête.

– Non, je suis sûre qu’il y a quelqu’un sur le toit. Allez-y, vous verrez bien.

Le conducteur de l’engin sortit de sa cabine.

– Alors, Des, c’est quoi ce foutoir ?

Desmond haussa les épaules, son corps lourd ruisselait de sueur. Il faisait froid, ce matin, et il avait enfilé un pull sous sa veste de chef de chantier, comme le signalait l’inscription qu’il avait dans le dos.

– Va savoir. Cette fille prétend qu’il y a quelqu’un là-haut.

Il pointa le doigt en l’air. Tous les ouvriers regardèrent vers le toit du bâtiment.

– Je vois que dalle, moi.

– N’empêche, il y a quelqu’un. Je l’ai vu, de mes yeux.

La voix de Melanie était moins assurée. C’est vrai que, de là où elle était, elle non plus ne voyait plus rien.

– Je courais dans la rue quand, tout à coup, là-haut, j’ai vu une petite tête blonde. Il vaudrait mieux aller faire un tour quand même, histoire de vérifier.

Des poussa un énorme soupir. Il en avait ras le cul, de ce bordel. Les entrepreneurs étaient nuls, tout allait de travers et le chantier avait pris un retard de plusieurs semaines. Aucun croquis ne correspondait à rien et le chargement d’acier était à la bourre, comme d’hab’. Et pour tout arranger, voilà qu’une imbécile de gonzesse venait lui raconter qu’il y avait un môme sur le bâtiment qu’il s’apprêtait à foutre par terre.

Les ouvriers, ravis de l’intermède, s’étaient précipités pour faire cercle autour du petit groupe. Melanie, elle, se sentait de plus en plus embarrassée. Et si elle avait été victime d’une illusion d’optique ?

– Je suis certaine d’avoir vu quelque chose…

Un type râblé, teint mat et yeux verts, se proposa.

– Bon, allez, Des, je vais y jeter un œil. Prends bien soin de la mignonne, hein ?

Des acquiesça en soupirant. Il aurait donné cher pour être chez son bookmaker1, une liasse de billets dans une main et une bière dans l’autre. Le type aux yeux verts disparut dans la structure de l’édifice. Des jeta un œil furtif sur les roberts de la nana, qui lui adressa un regard cynique.

– Tu m’as bien matée, sale pervers ?

Les autres types se marrèrent, non sans devoir réprimer l’envie d’imiter leur collègue.

Soudain, leurs rires s’éteignirent et, comme un seul homme, ils tournèrent les yeux vers le toit du bâtiment. Melanie craignait de s’être trompée, tout en espérant le contraire – les gars rigoleraient beaucoup moins s’il y avait bien quelqu’un.

En tout cas, elle aurait fait ce qu’il fallait. C’était déjà une consolation.

*

Regina Carlton se hissa avec difficulté hors du lit et repoussa le type qui dormait auprès d’elle. Il grogna et, en se retournant, lâcha un gros pet bien sonore.

Avec une moue, Regina soupira.

– Putain de merde, mais où je l’ai dégotté, celui-là ?

Sa question restant sans réponse, elle regarda autour d’elle d’un air las. Le sol était jonché de vêtements épars, l’atmosphère empestait le linge et la vaisselle sales. Elle s’alluma une Benson & Hedges, en prit une bonne bouffée et avala la fumée à fond. Illico, la nicotine lui monta au cerveau et Regina poussa un nouveau soupir, de joie cette fois.

En grattant son ventre avachi, elle quitta la pièce et se traîna d’un pas désœuvré dans l’entrée, puis, de là, vers la cuisine. Une fois la bouilloire allumée, elle fouilla dans les restes qui couvraient la table et en dégagea un flacon de pilules. Elle l’ouvrit, en sortit deux cachets bleus qu’elle avala avec une gorgée d’eau et alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. L’eau bouillait, elle se fit un café, renifla le lait d’un air dubitatif, le reposa et avala son café noir.

De retour dans le vestibule, elle ouvrit la porte de la chambre où dormaient ses enfants.

Michaela, cinq ans, était encore endormie, ses cheveux châtain doré déployés sur une taie d’oreiller douteuse. Hannah, dix mois et toujours au berceau, était déjà réveillée. Sa couche trempée dégageait une odeur d’ammoniac tellement âcre que sa mère sentit ses yeux la piquer.

En revanche, le lit où aurait dû se trouver le petit Jamie, deux ans, était vide. Regina fronça les sourcils, retourna dans la salle de séjour, qu’elle parcourut d’un regard circulaire, et revint dans la cuisine. Elle la fouilla des yeux, sans oublier de regarder sous la table.

– Il va voir comment je vais le massacrer, ce petit connard, dit-elle d’une voix plus rageuse qu’apeurée.

Elle retourna dans la salle de séjour et, tirant un voilage jauni par la fumée de tabac, balaya du regard l’espace qui se trouvait devant l’immeuble.

Rien, pas de Jamie.

Son café terminé, enfin boostée par les cachets de Driminal, Regina retourna dans sa chambre, enfila un jean et un sweat Bart Simpson. Elle s’attacha les cheveux en arrière et se contempla dans le miroir de sa coiffeuse.

Elle avait les yeux caves et cernés, ses pommettes se noyaient dans un visage bouffi par les excès : trop d’alcool, trop de drogues, trop de cul. Et voilà le résultat. Elle avait en revanche un corps maigrichon où tout s’avachissait, depuis les seins jusqu’à la peau des avant-bras.

Regina avait vingt-cinq ans.

Elle avança vers le lit et réveilla d’une bourrade le mec endormi.

– Vas-y, dégage ! réagit-il. Tu vois pas que je pionce, merde ?

Elle baissa vers lui des yeux indifférents, ce type ne l’agaçait même pas. Allumant une nouvelle cigarette, elle se dirigea vers la chambre des filles et, sans même soulever le dessus-de-lit, réveilla Michaela d’une bonne claque sur les fesses.

– Hé, ma puce ! Occupe-toi d’Hannah et fais-la déjeuner.

Michaela se redressa d’un bond. Sa mère continua :

– T’as pas vu Jamie ?

La gamine secoua la tête.

Regina sortit de l’appartement et dévala les quatre étages jusqu’à la rue. En passant au deuxième, elle croisa une vieille aux traits déformés par une moue d’exaspération.

– V’zavez pas vu mon Jamie ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse à la vieille sorcière.

Un quart d’heure plus tard, même Regina commençait à se faire du souci : pas de doute, son gamin avait disparu. Manquait plus que ça ! La police allait fourrer le nez dans son chaos quotidien. Avec tout ce qu’elle avait déjà sur le poil !

– Putain, quel chieur, ce môme ! Un faiseur de merdes, comme son père.

Elle retourna à l’appartement sans attendre et entreprit de le débarrasser de tout objet compromettant. Fallait pouvoir appeler les flics sans crainte.

Mais, d’abord, elle téléphona à son travailleur social : elle aurait besoin de toute l’aide qu’elle pourrait trouver.

Dix minutes plus tard, l’agent Black débarquait en compagnie d’une policière, l’agent Hart. Ils froncèrent les narines en pénétrant dans l’appartement, agressés par l’odeur d’urine et de sueur rance qui leur sauta à la gorge.

Regina leur lança un sourire acide, elle était prête à la bagarre.

Un coup d’œil à l’appartement minable leur suffit à se décider ; pas question d’y rester, encore moins de s’asseoir.

– Bonjour, je me présente : agent Joanna Hart, et voici mon collègue, Richard Black. D’après nos informations, votre petit garçon aurait disparu ?

– M’enfin, c’est moi qui vous ai appelés, que je sache ?

La voix de Regina laissait percer une bonne dose de mépris, mitigée de frayeur. Hart le décela immédiatement.

– Allons, allons, nous ne sommes pas venus en ennemis. Si votre petit garçon a vraiment disparu, inutile de prolonger les préliminaires, croyez pas ?

Ses paroles eurent un effet immédiat, Regina se détendit.

– C’est un vrai petit vagabond, ce mioche. Il a beau être petit, il est malin comme un singe. Franchement, c’est avec moi qu’il devrait être, croyez pas ? Je suis sa maman, quand même. J’ai cherché partout, mais rien, que dalle. Pas de doute, il a bel et bien disparu.

L’agent Hart eut un élan de pitié pour cette pauvre femme. Elles n’en étaient pas à leur première rencontre. Combien de fois l’avait-elle vue ivre, droguée, agressive ?

– D’accord, j’ai pas été élue maman de l’année, mais c’est mes mômes, d’accord ? Et moi, mes gosses, je les aime, continua Regina.

L’agent Black renifla et secoua tristement la tête.

– Ben oui, ça crève les yeux.

En une fraction de seconde, Regina avait bondi sur lui. Hart s’interposa vivement entre les deux adversaires.

– Bon, Richard, va donc faire un tour chez les voisins pendant que je m’occupe de Miss Carlton, OK ?

Le ton était ferme et sans réplique. Sans se presser, son collègue tourna les talons et quitta la pièce.

– Tu parles d’un branleur. Et encore, il se permet de me juger, ce connard. Mais pour qui il se prend, ce débile ?

Regina tirait nerveusement sur sa cigarette, sans même prendre le temps d’avaler la fumée. L’agent Hart lui sourit.

– Alors, imaginez ce que c’est de travailler avec lui !

Elle avait parlé à voix basse, d’un ton de conspiratrice, cherchant désespérément à établir une connivence avec la jeune femme.

– Oh, laissez tomber, pas la peine de jouer à ça avec moi. Vous me la ferez pas, ni vous ni vos collègues. Je sais très bien ce que vous croyez, je la connais, votre façon de penser. Vous oubliez vos conneries et vous retrouvez mon gamin, point barre.

Regina avait peur et ça se voyait.

Une forte exclamation venant du couloir évita à la policière d’avoir à répondre.

– Bonjour mon trésor, c’est moi, Bobby.

La voix était haut perchée, efféminée. Un homme de grande taille pénétra dans la pièce. Il avait les cheveux longs, teints en noir et aux racines apparentes, et des yeux bleus souriant dans un visage ouvert. Il ouvrit grand les bras, Regina s’y précipita en sanglotant. L’agent Hart les observa un moment, contente de voir arriver quelqu’un susceptible de lui venir en aide.

– Il est de la famille ?

Regina lui fit face en reniflant.

– Bien mieux que ça, chérie, c’est mon travailleur social.

Le type lui tendit une main flasque.

– Robert Bateman, ma grande. Assistant social de ces dames.

Hart poussa un gros soupir. Il ne manquait plus que ça.

Black revint dans l’appartement et lança d’une voix forte :

– Un petit garçon répondant au nom de Jamie a été retrouvé sur un chantier, de l’autre côté de la ville. Un petit blond aux yeux bleus, en parfaite santé.

Regina se détendit.

– Oui, ça a l’air d’être ça. C’est bien mon gosse.

Bien que son visage soit resté impassible, sa voix trahissait son soulagement.

– Comment a-t-il échoué là-bas ? demanda l’agent Hart d’un ton soupçonneux.

Black haussa les épaules.

– Et comment je le saurais ? En tout cas, on l’a emmené à l’hôpital pour les tests de contrôle.

– Oh, Bobby, tu m’emmènes, s’te plaît ?

Le visage de l’assistant social se fendit d’un large sourire.

– Bien sûr, Regi. Et les deux autres, qu’est-ce que t’en fais ?

Michaela se tenait debout sur le seuil de la porte avec Hannah, changée et sentant bon, dans les bras.

– Pas de problème. Mon copain dort dans la chambre, il les surveillera.

Robert roula ses yeux bleus vers le plafond.

– Les petites le connaissent, ma grande, ou c’est juste un oiseau de passage ?

Regina ferma les yeux un instant.

– Elles le connaissent un peu. Bon, alors, on y va ?

Le ton était définitif.

Cinq minutes plus tard, ils étaient partis.

Michaela enfournait une cuillerée de céréales Weetabix dans la bouche d’Hannah lorsque le type sortit enfin de la chambre. Il était nu, le sexe en demi-érection, taraudé par une sacrée envie de pisser.

Il examina les deux petites assises dans cette cuisine cradingue et leur lança d’un ton acide :

– Putain, mais qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

Rejetant sa belle chevelure dorée en arrière, Michaela répondit sur le même ton :

– Je pourrais te poser la même question, mon vieux.

*

Imbu de sa juste autorité, l’agent Black pénétra dans l’hôpital de Grantley d’un pas assuré. Après avoir traversé les urgences, il grimpa les cinq étages qui menaient au service de médecine infantile. L’agent Hart se tenait devant la porte d’un bureau, un gobelet de café à la main. Elle lui sourit.

– Alors, quoi de neuf ?

– J’ai deux témoins qui affirment avoir vu Regina Carlton et son fils sur le chantier, à six heures et demie ce matin. Le premier est une femme, elle fait le ménage à l’usine Kortone Separates. Elle gare sa voiture près du chantier et finit le trajet à pied avec une copine. Le second est un homme qui passe par là en allant chercher son journal. Ils l’auraient vue se débarrasser du môme.

Joanna Hart fronça les sourcils.

– Dans ce cas, pourquoi nous aurait-elle appelés ?

Black leva les épaules.

– Elle a peut-être cru qu’il était mort, puisqu’ils allaient démolir le bâtiment où on l’a retrouvé.

– Bon Dieu ! On ferait mieux de prendre contact avec la PJ.

– C’est fait. Ils ne vont pas tarder. On verra bien comment elle s’en sortira, cette traînée.

Devant son air réjoui, Joanna comprit sa vieille animosité. Black eut un haussement d’épaules.

– Tentative de meurtre, hein ?

– Tout dépend de son état au moment des faits. Impossible de l’inculper tant qu’on n’a pas tous les éléments.

Black secoua la tête d’un air apitoyé.

– Tu ne veux pas piger, décidément. Cette fille est tellement saturée de substances chimiques qu’elle pourrait devenir la première femme OGM de l’histoire ! Mais toi, ça ne te dérange pas, tu continues à la défendre. On ne les compte plus, les fois où il a fallu se rendre chez elle pour cause de bagarre, de tapage nocturne ou d’état d’ivresse… Mais ton grand cœur lui laisse encore le bénéfice du doute !

Il partit d’un rire incrédule qui résonna jusqu’au fond du couloir.

– Mais, bonne mère, cette fille a trois gosses ! Et ce matin, on en a retrouvé un à moitié mort, enfoui sous un tas de gravats. Comment tu peux défendre un truc pareil ? Faut l’enfermer, cette tarée, ma grande. Et si ça ne tenait qu’à moi, je balancerais même la clé !

– Alors ça, mon cher, je n’en doute pas.

Surgissant derrière eux, Robert Bateman leur lança, d’une voix étonnement ferme :

– Croyez-moi, cette fille sort d’un milieu bien pire que celui où vivent ses enfants, et malgré tout, elle tente de s’en sortir. Regina a beau être comme elle est, elle les adore, ses mômes. À sa façon, bien sûr.

L’agent Black secoua la tête, une fois de plus.

– Allez donc prêcher ça aux convertis. En ce qui me concerne, c’est un vrai bâton merdeux, cette fille, et ses mômes seraient bien mieux ailleurs. Elle tapine, elle est camée et elle les laisse croupir dans des situations plus que dangereuses. Ça schlingue, chez elle…

– On ne peut quand même pas enfermer les gens parce que leur appartement est sale, fit Joanna d’une voix agacée.

– … son appart’ pue et ses gosses traînaillent toute la journée. Chaque fois qu’on va chez elle, on les trouve soit au lit, soit en pyjama. La vie qu’elle mène à ces pauvres mioches est un vrai cauchemar.

Robert Bateman poussa un profond soupir.

– Dites donc, vous commencez vos sermons de bonne heure. On s’est levé du pied gauche, c’est ça ?

Dans le couloir, un bruit de talons résonna soudain, ils tournèrent tous la tête : l’inspecteur Kate Burrows les salua d’un sourire nonchalant.

– Alors, c’est quoi cette histoire ?

Puis elle ferma les yeux : ils répondaient tous en même temps. En leur intimant d’un geste de baisser le volume, elle ajouta d’un ton impératif :

– Un seul à la fois, si vous voulez bien.

Devant leurs regards irrités, Kate soupira. La journée avait mal démarré, et aucun doute, ça ne s’arrangeait pas.

Bien au contraire.

1– Dans les îles Britanniques, le bookmaker (ou bookie) prend les paris sur tout : les courses, les élections, tous les événements à venir…

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PREMIÈRES LIGNE #79 Les ombres , Philippe Bérenger

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les ombres : thriller

Philippe Bérenger

JOUR 1 – LUNDI 12 SEPTEMBRE 2011

1

18 heures 30. Koala, le grand homme maigre, adore les grandes surfaces. On y trouve de tout. D’un regard, il embrasse son caddie : bananes, pommes golden, abricots secs, mâche sous vide, acide chlorhydrique, pommes de terre, poireaux, carottes, acétone, eau minérale, une bouteille de vinaigre de vin, du lait, du bicarbonate de soude, un peu de désherbant et du fertilisant, une boîte de Kiri, du chlore pour la piscine, du sel de potassium et du sel de table…

La mémère à la caisse lui sourit. Elle est du genre à passer son samedi chez le coiffeur pour en ressortir encore plus moche et plus maquillée qu’une voiture de footballeur fan de tuning.

– Eh bé, du désherbant et du fertilisant en même temps ? Vos plantations vont pas s’y r’trouver, hein ?

Il hausse les épaules parce qu’il faut bien répondre quelque chose. Mémère prend ça pour un encouragement.

– Et puis, vous trompez pas de sel en cuisine, hein ? Si vous mettez du potassium, moi je viens pas dîner chez vous. C’est qu’à force de voir les produits défiler, je m’y connais, moi, tiens !

Elle lui fait un clin d’oeil et rigole toute seule. Elle est contente. La seule caissière de l’allée qui ne fasse pas la gueule. Koala cherche une réponse mais rien ne vient. Il a perdu l’habitude de parler. Et l’envie aussi. Alors il soupire en grimaçant un semblant de sourire et paye rapidement pour sortir des griffes de la grosse rigolote. Ne jamais se faire remarquer, c’est ce qu’ils conseillent. Pourvu que la caissière ne soit pas une indic. Non, pas de parano ; rester calme. Les caissières ne reçoivent aucune consigne des policiers. On n’est pas chez les Soviets. Mémère est juste un de ces êtres solitaires en quête de chaleur humaine… Mais l’homme se sent glacial. Un jour, il y a longtemps, il a fait du bénévolat dans l’humanitaire ; il avait envie (besoin) d’aider plus malheureux que lui, et puis… quand il a rencontré les autres, ils lui ont fait comprendre qu’on n’y pouvait plus rien ; qu’il valait mieux effacer l’ardoise pour tout redessiner.

Sur le parking, il fait doux. Septembre se donne des airs d’été indien malgré la pluie fine. Koala s’arrête au bout de quelques pas entre deux rangées de voitures et respire profondément… L’un de ses derniers souffles. Il se retourne pour contempler le centre commercial dans son ensemble. Le même que partout ailleurs, sauf qu’ici ils ont planté des eucalyptus dans l’allée principale. À vingt minutes de Paris ! Il arrache une feuille et la fourre dans sa poche de pantalon. Après tout, c’est ici qu’il a eu l’idée de son pseudo animalier.

Koala adorait les grandes surfaces. On y est anonyme. On y voit plus malheureux que soi. Des qui comptent encore plus leurs maigres sous, des qui hésitent en rêvant devant les grandes marques avant de choisir celle du magasin, la pauvre discount super exceptionnelle de la semaine avec deux cents grammes en plus gratuits. On effleure du doigt le rêve, on a l’impression qu’il y aura toujours de tout. De trop. Les étiquettes vous narguent, on vous pousse à acheter, à gaspiller, à faire n’importe quoi ; c’est un lent suicide collectif. Il se surprend à vraiment sourire. Suicide collectif… Il rit tout seul. Il va les aider, lui. Mais avant ça, il faut encore passer chez GO Sport et à la pharmacie pour les derniers éléments de la bombe. Ça y est presque : le caddie est rempli de quoi faire sauter tout un quartier. Fruits et légumes exceptés, bien entendu. Koala adorait les grandes surfaces. On y trouve de tout. Et bientôt, il est l’heure de mourir.

2

Ce soir, la rame est bondée, comme tous les soirs ; c’est l’heure de pointe parisienne et plus ça va, moins je supporte. On est tous debout, on sent mauvais. On est humides parce que dehors, il pleut. Une pluie chaude et grasse, chargée de rejets nauséabonds. On se marche sur les pieds, on est tristes et en colère. On a fini par comprendre que la vie se fiche de notre gueule. Maman, maman, où sont passés mon innocence d’enfant et mes rêves d’ado, quand les horizons étaient roses et l’avenir radieux ? Les gens sont là, las et fatigués, mécaniques et déçus. Lequel d’entre eux sera assez désespéré pour actionner le bouton et faire exploser son sac bourré de saloperies ?

À moins que je ne l’attrape d’abord.

S’ils savaient qu’on trouve tout le nécessaire pour fabriquer une bombe dans une grande surface… Je me dis qu’il faudrait mettre des mouchards dans les caisses et repérer les achats suspects ou donner des consignes aux caissières. J’en parlerai lors d’une prochaine réunion. Les chefs prendront l’air inspiré en se demandant comment piquer l’idée si elle est bonne, et mes collègues me traiteront de lèchebottes. Ouais… J’en parlerai un de ces quatre. Ou pas.

Je contemple un barbu et son épouse aux cheveux invisibles. L’islam… Tout le danger semble venir de là, mais moi je sais… Y a pas que l’islam dans la vie, y a aussi la lassitude, le vide, l’absence de tout. Pour moi, tout le monde est suspect parce que c’est mon boulot. Paranoïaque est ma fonction, gardien de vie ma conviction. En fait, je vous protège ; je veille sur votre existence, qui n’en est plus vraiment une depuis que le progrès a largué tous ses freins.

Allez, je fais comme tout le monde, je fourre les écouteurs dans mes esgourdes pour m’isoler dans cette foule que je suis chargé de défendre contre vents et marées. Je ferme les yeux et me laisse bercer par Kate Bush et sa voix aérienne. Me fait bander, sa voix. Elle m’emporte loin du métro. Loin de tout. Loin des autres, loin de moi-même. Grâce à Kate, je vis sur la lande et porte des bottes en cuir. J’ai une redingote et la chemise à jabot en dentelle. Et je suis romantique.

Dans la vraie vie, je suis le capitaine Franck Venel et je bosse à la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. L’antiterrorisme, le renseignement, pour faire simple. J’ai quarante-deux ans, une fille de seize qui s’appelle Élodie, une ex-épouse (sa mère) et deux ou trois petits coups que je m’envoie de temps en temps sans jamais ressentir autre chose que le frottement de mon gland. Ma fille vient quand elle veut, elle a sa chambre. Sa mère est hôtesse de l’air, toujours au bout du monde. Je l’ai rencontrée pendant une alerte à la bombe à Roissy, dans une autre existence. De toute façon, on n’a jamais réussi à se voir plus de deux jours d’affilée. Je m’entends bien avec ma fille, enfin, je crois. Mais pour ce qui est d’être un père comme il faut, ben, cherchez pas, c’est pas moi. J’suis fatigué dans mon pauv’ crâne. La plupart d’entre vous pensent que nous sommes des super-héros avec la cape et le slip rouge, mais non. Pas vraiment. Pas du tout. Nous sommes fonctionnaires de police. Fonctionnaires. C’est important, ce motlà. Ça dit tout.

Gare du Nord, déjà. Youpi, je vais sans doute attraper mon RER pour Drancy… Te plains pas, c’est toujours mieux qu’un wagon en partance pour l’Allemagne, mais… Franck, arrête de déconner. Tu as mal au monde qui est plein de salauds, OK, on a compris. Reprends-toi. Et je me reprends. Il faudra tout de même que j’arrête de me parler ; l’impression de devenir toqué. Parfois j’aimerais faire comme les condés de romans à clichés, me droguer, devenir alcoolique, faire de l’humour dans les moments extrêmes, courir le cent mètres en moins de dix secondes, ricaner pendant l’action et rester diaboliquement séduisant. Mon cul. J’entretiens ma forme physique, je ne cultive aucune addiction et il m’arrive de me raser régulièrement en pensant aux RTT. Bon, demain je récupère ma moto et j’essaierai de ne pas mourir en slalomant dans les embouteillages.

Un CD et demi de Kate Bush plus tard, j’arrive chez moi, un appartement de trois pièces dans un petit immeuble années 1970 que je finirai de payer à ma retraite. Si je suis toujours vivant. C’est probablement tout ce que je laisserai à ma fille. Elle sera là dans une demi-heure et ce sera une soirée de fête entre un fonctionnaire de police cramé de fatigue et une adolescente mutique répondant à des textos pendant le dîner avant de me demander si elle peut surfer cinq minutes sur Facebook. Elle y passera suffisamment de temps pour que son vieux père s’endorme sur le canapé Fly défoncé. La fête, vous dis-je. Je lance mes clés sur la table pliante, je jette mon sweat à capuche sur une chaise en plastique et je pose mon téléphone sur le bord d’une étagère en bois. Tout à l’heure je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, ne plus entendre personne, et maintenant, je m’emmerde déjà. Je m’ennuie comme un rat mort dès que je suis tout seul, c’est maladif. Allez hop, Kate Bush sur la stéréo. Mais mon cellulaire vibre dès l’intro de Wuthering Heights ; il tombe de l’étagère, je le ramasse en me cognant la tête, je jure, je décroche et Michel Périco, mon chef de service, se met à aboyer.

– Allumez votre télé puis ramenez votre cul ici !

Sa voix grésille d’émotions mal contenues. Il raccroche aussitôt.

J’allume mon Samsung LCD de cinquante-quatre centimètres et mon cul s’assied tout seul vu que mes jambes se dérobent. À l’écran, des reporters cachent leur joie sous un air de circonstance, des journalistes reprennent gravement la main sur leur direct et les experts se pressent sur les plateaux. C’est parti pour des heures d’images en boucle et de commentaires conditionnels. Conditionnés. Ne pas déclencher la panique, mais rester spectaculaire quand même. Rester digne, mais tenir le téléspectateur par les burnes quand même. Un attentat dans le métro parisien à la station Trocadéro, c’est une punaise d’info (je ne dis plus putain depuis la naissance de ma fille). Une rame déchiquetée. Trop tôt pour faire le bilan, mais il y a des morts, c’est certain. La rame a explosé comme un fruit mûr et les citoyens qui s’y trouvaient ne verront plus jamais les membres de leur famille… ni même leurs propres membres, d’ailleurs. On pourrait enterrer ce qui reste dans une boîte à chaussures. Effondré sur mon clic-clac, je contemple les gyrophares flasher et les casques briller sous la pluie battante. On filme des brancards, des visages perdus, des témoins qui témoignent, des flics qui agitent les bras. Les caméras tremblent et les images passent du net au flou, du flou au net. Je tends machinalement le bras vers mon téléphone. Allô, Élodie ?

– « Hello, t’es chez Élo ; tu peux parler after the bip. »

– Euh, c’est ton père. Tu as les clés, tu connais mon ordi, y a du congelé dans le frigo. J’ai une urgence. Ah oui, je t’aime.

Et j’appelle un taxi, direction le bureau, à Levallois-Perret.

Périco nous regarde derrière ses lunettes à monture rouge posées sur un visage mou et blafard, un visage qui a renoncé à s’entretenir. Michel Périco est un con de concours. Un étalon de la bêtise. La preuve ? Il est commissaire mais préfère qu’on l’appelle « monsieur le chef de service ». Partout ailleurs on dit « monsieur » ou bien « patron », lui, il aime bien « monsieur le chef de service »… Présentement, on le regarde tous gueuler comme un putois sans chercher à nous comprendre. Bien sûr qu’on se sent concernés ! On aurait pu s’y trouver, dans cette rame, ou pire… nos enfants, nos familles, même si, de ce côté-là, c’est pas ou c’est plus la joie. Et puis surtout, pour nous, c’est un échec. On n’a pas su, on n’a pas pu éviter la bombe… On est payés pour ça, quand même. Mais lui, il gueule.

– Huit morts et trente-cinq blessés, graves pour la plupart, et je ne parle pas de tous les traumatisés, bordel ! En plein Paris ! On est censés éviter ça, bordel ! Toute la hiérarchie m’est tombée sur le poil, et ça rase pas gratis, je vous le garantis !

S’il ne gesticulait pas, on le confondrait avec le mur crème des locaux ; un crème neutre, insignifiant, décoloré, vieillot… Mais il bouge comme un guignol et prend une canette de jus d’orange dans notre frigo que, bien sûr, il ne paye pas. Ce frigo, c’est notre caisse. On achète à bon prix de la bière, du Coca, des jus de fruits et quand on en prend un, clic, on met une pièce dans la tirelire, un énorme cochon déguisé en flic de New York avec « pig » marqué sur la casquette. Parfois aussi, on en revend aux autres services. Le café, surtout. Nous sommes fiers de notre machine Nespresso. Un commercial qu’on a tiré d’un mauvais pas nous refile des capsules tous les mois et Girard et les autres viennent se payer une tasse au lieu de picoler gratuitement la lavasse des machines de couloir. Moyennant quoi, certains petits malins pleins d’humour nous surnomment les clown-nés. On s’en balance du moment qu’au bout d’un moment la cagnotte permet un petit repas convivial ou un cadeau pour une occasion précise (anniversaire, divorce, cuite…).

Nous sommes à la fois disséminés et entassés dans notre lieu de travail. Celui de notre service. Notre cheznous, quoi. Un grand placard à deux fenêtres aux rideaux poussiéreux donnant sur la cour d’un immeuble insignifiant de Levallois-Perret. C’est un rectangle pourvu d’un grand coffre blindé qui renferme les armes, les clés USB, les relevés d’écoutes, les appareils photo et GPS, les fausses plaques. On a réussi à caser une armoire pour les archives et les dossiers en cours, nos casiers individuels, le tableau Velleda pour les briefings et le frigo. Il y a aussi un « piège à balles », un gros tube d’acier rempli de sable. On y fourre le canon de nos armes en entrant dans la pièce pour vérifier qu’elles ne sont pas chargées avant de les ranger. Ça fait toujours rire Cow-Boy, qui possède toujours une bonne vanne de cul en réserve, genre baiser sur la plage avec la femme invisible… Bref. J’oubliais, dans ce foutoir : on a tous un bureau individuel avec caisson et lampe administrative choisis dans un catalogue imposé par la hiérarchie. C’est moche et ça coûte un tiers de plus que chez Monsieur Meuble, par exemple. Allez comprendre. Un conseil d’ami aux futurs policiers, prévoyez toujours une ampoule car, si la vôtre vient à griller, l’administration mettra des mois à vous la remplacer. La seule touche de fantaisie provient de notre déco personnelle. Moi, c’est une photo d’Élodie, puis une photo d’Élodie et une autre d’Élodie. Y en a plus ici qu’à la maison parce que, là-bas, ça l’énerve. Elle se sent surveillée. Elle m’a même demandé un jour si je l’avais mise sur écoute…

J’interromps Périco, qui est bien obligé de respirer entre deux invectives.

– On a peut-être des torts, mais la DGSE ne nous a rien signalé non plus, je dis.

– Des cons, eux aussi, répond-il illico. Ce soir, nous sommes tous des gros cons !

Il sort de sa poche un bout de papier qu’il me lance à la gueule. J’attends que le machin tombe dans la poussière, le ramasse et le lis sous le regard impatient de mon groupe, puis relève la tête vers monsieur le chef de service.

– Le Croissant noir ? fais-je, réellement surpris.

Il ricane vraiment jaune.

– Envoyé par mail à l’Intérieur juste avant l’explosion… Les ordures.

Les autres me regardent. Je lis tout haut :

– « Ce n’est que le début. Prochaine étape, Lyon. Nous mettrons la France à genoux. Le Croissant noir. »

– C’est quoi, cette merde ?

– Merci pour votre analyse, Venel. Heureusement, des spécialistes sont en train de chercher à comprendre. En attendant, je veux tout le monde sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

On ne peut s’empêcher de sourire, tous autant qu’on est.

– Et ça vous fait marrer ? demande Périco avec aigreur.

Encore une fois, je monte au front. Faut que je la mérite, ma place près de la fenêtre avec vue sur les fourgons cellulaires.

– On devrait tous être en RTT, sans compter nos autres missions et…

– Vous jouerez au petit syndicaliste plus tard. On a les fesses sur le poêle à bois, mais on va griller les autres et montrer qu’on est les meilleurs. Organisez-vous, bordel. Et je ne veux pas entendre parler d’heures sup.

Tu parles. Un vingt-quatre heures sur vingt-quatre signifie respecter officiellement les horaires quotidiens avec efficacité. De 8 heures 30 à 12 heures et de 14 heures à 18 heures. Les heures sup, on s’assied dessus la plupart du temps. Les réclamer mettrait l’État en faillite. Périco s’est calmé. Il nous balaye d’un regard désespérant, désespéré.

– Alors, vous n’avez rien ? Croissant noir, ça vous dit rien ?

Je réponds pour tout le monde en remuant la tête. On a que dalle. Des inconnus au bataillon. Périco se dégonfle comme le ballon de baudruche d’un anniversaire vieux d’un mois et le vent glacial de la panique nous fait dresser les poils. Notre grand chef renifle dans le vide et s’en va sans un mot. Il sort en laissant sa canette vide (et gratuite) sur le bord du frigo pour aller voir les autres groupes de l’étage et espérer un signe, un indice, une piste… Je me tourne vers mon groupe. On est tristes. L’envie de chialer nous serre la gorge. J’arrive à marmonner une phrase :

– Rentrez chez vous si vous voulez ; je vais rester un peu.

Personne ne bouge, j’en étais sûr. Rentrer chez soi, pour quoi faire ? Ne pas dormir ? Regarder la télé ? Contempler notre échec ? Non, on va se remuer les fesses. Cet attentat devient une affaire personnelle. Je redresse ma crête de grand mâle dominant : les salauds ne sont peut-être pas dans notre rayon d’action mais, s’ils le sont, on va se les faire ! C’est ce que je crie aux autres d’un air martial en regardant la nuit noire électrique. Le silence me pousse à poursuivre mon speech de vestiaire d’avant-match.

– On est là parce qu’on se sent tous responsables, qu’on a peut-être loupé quelque chose et qu’au-delà de nos fiches de paie on aime ce qu’on fait, pas vrai ?

C’est vrai. En général, même le pire flic magouilleur ressent ce petit frisson de vocation tout au fond de luimême quand le pire vient d’arriver.

Cow-Boy se lève et prend son flingue. Il s’appelle Luc Hernandez mais pour nous c’est Cow-Boy, un trentenaire musclé plutôt beau gosse qui aurait dû faire maître nageur. Ce brun, qui serait ténébreux s’il avait de la jugeotte, est arrivé depuis peu de la BAC ; il aime l’action. Raté. Chez nous, c’est le contraire. Pas de baston, du feutré, de l’invisible et du sournois. On renseigne, on se renseigne, on attend, on confirme et on passe le bébé aux collègues et aux juges qui se font mousser à la télé. Nous sommes des ombres qui traquons des ombres et, pendant que vous marchez au soleil, nous essayons de sauver votre peau.

– Cow-Boy, moi aussi ça me démange de sortir et de tout fracasser, mais on est là pour un briefing, OK ?

Il se rassied en maugréant. Visiblement, mon autorité est intacte.

– Bon. Briefing.

Maintenant il est tard et, sur mon beau Velleda, j’ai mis en sommeil les missions que je juge actuellement subalternes : protection du patrimoine économique, scientifique et des institutions de la nation, comme les centrales nucléaires, qu’on a réussi à refiler à Girard et à sa bande de lèche-culs, idem pour l’analyse des mouvements sociaux et des faits de société. À une exception près, j’endors aussi le contre-espionnage, qui devient de plus en plus ennuyeux. La maison regorge de légendes du temps de la guerre froide où les ingérences étrangères, dans l’aéronautique notamment, se faisaient à l’ancienne, comme dans les films. Maintenant, des techniciens chauves qui violent un ordinateur ont remplacé les blondes sulfureuses à faire parler sur l’oreiller. Puis je me tourne vers mon équipe.

– Cow-Boy.

– Yes !

Il est toujours enthousiaste.

– Tu me mates toutes les bandes de vidéosurveillance disponibles avec Boulle : ça veut dire métro, mais aussi nos périmètres à nous.

– Oh non, Francky, tu fais chier ! Tous les groupes vont faire pareil !

Je ne relève pas l’injure. La hiérarchie existe aussi parce que le petit personnel se sent familier avec celui qui leur casse les burnes. Du moins, c’est ma méthode de management.

– Si vous trouvez quelque chose, tu iras sur le terrain. Boulle, une question ?

– Nan. Il se tourne vers Cow-Boy : T’inquiète, Cow-Boy, on va trouver, c’est nous les best.

Cow-Boy marmonne, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Malgré son caractère et les posters de Rambo et d’Alerte à Malibu dans son coin bureau, il fera le métier. Kevin Boulle, lui, est un jeune gardien de la paix, informaticien, fiancé et nouvellement arrivé. C’est un mignon rondouillard qui aurait pu être hacker ou employé des postes mais voilà, c’est un bébé flic sorti de l’école qui adore passer des heures devant des écrans à croquer des pistaches. Il en met partout, c’est un peu dégueulasse. Il réussira le concours interne de brigadier quand il aura l’âge… s’il vient sans ses pistaches. Il ne veut pas qu’on l’appelle Kevin ; il préfère encore Bouboule. Je continue mon tour de piste.

– Mansour et Goujon, vous restez sur la cité Prévert.

La cité Prévert, c’est notre résidence secondaire. La jungle qu’on nous a ordonné de surveiller. Chaque groupe a sa part de zones pourries. Nous, c’est la Prévert : trois mille cinq cents habitants officiellement répartis sur quatre barres entrelacées, deux ascenseurs plus ou moins en état de marche, sa misère, son ennui, le chômage et une majorité de gens qui voudraient être ailleurs. On part du principe que le nouveau banditisme, les extrémismes, tout ce qui nous met en alerte, peut se cacher, se créer ou s’épanouir dans les quartiers abandonnés par l’État comme une vulgaire réserve apache par les successeurs du général Custer. On y connaît tout le monde, et personne ne nous connaît… J’espère. Sur certains murs, on lit le nom, le matricule, l’adresse et parfois même le prénom des enfants des policiers du coin, mais pas encore les nôtres, nous, les invisibles. Si jamais le bombeur vient de là, nous ne le raterons pas. Nous n’avons pas le droit de le rater.

Mansour Boudjellal s’étire. Il a presque quarante ans, c’est mon capitaine adjoint. Bac plus cinq et juriste, comme moi. Quand il boit… il boit. Mais à part ça, c’est un solide, un manuel, un taiseux, une poutre. Sa femme est institutrice, ils s’adorent et sont complémentaires. Elle a son voyou, il a son intello. Ils ont fait deux filles. Un flic heureux en ménage, et c’est mon ami !

Gabriel Goujon, c’est autre chose. À presque cinquante balais, il est major de police et porte le même costume râpé depuis trente ans. Il adore les écoutes, toutes les écoutes, les ragots, les potins, les on-dit. Ensuite il en parle à sa femme ; ils n’ont plus que ça à partager depuis que leur fils vole de ses propres ailes. Mansour et lui, vous les collez sur une planque et vous oubliez de leur dire de rentrer, ils seront encore là dans mille ans. Voilà pourquoi je garde ces deuxlà sur Prévert.

Mansour opine du chef en souriant. Son sourire donne toujours à penser qu’il se fiche de vous, mais non ; c’est comme ça, il est ironiquement naturel… ou naturellement ironique. Calmement angoissé. Il y a une part… d’ombre en lui.

– D’t’façon, on va tous faire pareil, pas vrai ? Chercher dans notre coin en espérant que le dingo n’est pas parti de chez nous.

Ça, c’est Goujon, et il a raison. Tous les groupes serrent les fesses et fouillent leur pré carré en se disant que l’erreur vient de chez les autres. C’est ça, la solidarité entre services.

– Dédé et Beppe, vous fouinez chez les collègues et vous me trouvez des infos qu’on n’a pas. Et puis ressortez tout ce qu’on a sur tout le monde, y compris les groupes extrémistes et leurs méthodes.

– Surtout les barbus, précise Dédé en frétillant de la moustache.

Je regarde Mansour et soupire. Il doit en avaler des couleuvres. Heureusement, il avale aussi de la charcutaille et de l’alcool. Ça doit aider.

– Islamistes et autres, Dédé. Sors un peu de la guerre d’Algérie.

– Mmh…, fait Beppe.

Tout le monde écoute. Il ne parle pas souvent, le Beppe. Je l’encourage.

– Oui ?

– C’est de l’artisanal. De l’artisanal.

Il répète souvent ce qu’il vient de dire, histoire, peut-être, de vérifier.

Beppe et Dédé, ce sont nos anciens. André « Dédé » Laurain est proche de la retraite, c’est un grand-père divorcé, bon vivant, un poil raciste et moustachu. Il est arrivé des RG après la fusion avec la DST, dont est issu Beppe, qui est plus sombre. Giuseppe « Beppe » Ledellec est un ex-militaire, un commando, un démineur qui d’un coup a craqué. Fini l’action, bonjour la routine, l’immobilisme, la planque. Il déprime en silence avec son physique de Lino Ventura sans qu’on sache vraiment ce qui lui est arrivé. Je reprends la main.

– De l’artisanal ? Probablement, mais je veux dès que possible tous les dossiers sur l’attentat.

– Tu parles comme un bouquin d’école, rigole Dédé.

– C’est la fatigue, je me transforme en Périco.

– Gaffe au frigo ! rigole Cow-Boy.

On se marre un peu, histoire de décompresser. Seul Beppe n’a pas ri. Je me rapproche de lui. C’est notre mémoire, notre physionomiste : il n’oublie jamais un visage. Quand on vient lui montrer des photos, il soupire, lève les yeux au ciel et vous balance neuf fois sur dix le patronyme du sujet.

– Beppe, tu iras jeter un coup d’oeil sur les photogrammes de Cow-Boy et de Boulle.

Il hausse les épaules et ça veut dire : ben oui puisque je suis payé pour ça et pourtant je m’en branle ; je m’en branle de tout.

Je me tourne ensuite vers Paul Gastaldi et Jacky Milano. Elle est jeune, grande et costaude ; pas le genre qu’il vous vient à l’esprit de draguer, mais tellement sympa et fine que vous ne pouvez pas vous en passer. Elle est brigadier. Quant à Paul, il est brigadier-chef… et complètement fou. Sanguin en instance de divorce, il multiplie les conneries, voire les violences. L’autre jour, il a braqué la voiture de sa femme et s’est emplâtré un pylône. Ivre mort. Il a bien essayé de discuter avec les gendarmes qui l’ont contrôlé mais… ils se sont mis à trois pour l’embarquer. Il n’a toujours pas compris que la loi est aussi faite pour lui. Si ça continue… Je préfère ne pas y penser.

– Ça se passe comment pour vous ? dis-je.

Jacky hausse les épaules en souriant. Rien de spécial pour l’instant. Il y a quelque temps, elle s’est retrouvée dans une armurerie et l’autre client était un type avec un fort accent russe. Ils ont parlé armes puis, en rentrant chez elle, elle nous a faxé son signalement. Quand le portrait-robot est arrivé sur son fax, elle a confirmé. Elle venait de lever Tarkov, un ex du KGB et du FSB. Elle a surveillé l’armurerie et, quand l’Ukrainien est revenu, elle y était aussi. Surprise ! Ils ont encore parlé d’armes et sont devenus copains. Visiblement, Tarkov a envie de s’intégrer. Pour vraiment changer de vie ? À voir. Lui et sa famille sont venus en France monter une entreprise de volailles import-export. À voir. En tout cas, cette mission, c’est la sienne, pas question de la lui enlever. J’ai adjoint Paul à Jacky parce qu’elle est super zen. Ce type a besoin d’une bonne influence.

– Bon, restez sur ce coup-là et faites-moi des rapports. On verra par la suite. Céline ?

Quand je prononce son nom, j’ai l’impression d’être tout nu devant une foule. Céline Thierry est intelligente, polyglotte et belle à se damner. Un petit corps de rêve, un visage d’ange, une coupe de cheveux bruns rigolote. À vingt-quatre ans, elle est le fantasme du bureau. Périco magouille pour qu’elle soit sur nos affiches de propagande, mais il n’a toujours pas compris qu’elle aime demeurer anonyme. Sauf que… la base, dans notre métier, c’est de ne ressembler à rien, c’est-à-dire à monsieur ou madame tout le monde. Comme le disent nos documents à usage interne, les qualités physiques requises sont celles-ci : au plan de la morphologie, le policier est une personne qui passe inaperçue (taille moyenne, corpulence moyenne, pas de signe particulier…). Céline est juste une bombe atomique. Sur un plan vestimentaire, il ne doit pas laisser de trace dans le souvenir des individus surveillés. Pour cela, il ne doit pas attirer exagérément l’attention par une apparence hors du commun. Céline est hors du commun. L’utilisation d’accessoires vestimentaires peut aider à modifier l’image de la silhouette du policier (casquette, veste, parapluie, lunettes…). Même déguisée en religieuse, elle ferait bander un âne. Voilà. Céline, tu la remarques, alors pour les filatures, c’est bonbon. Elle ne comprend pas pourquoi parfois je m’énerve ; elle croit que je la sacque parce que je veux la sauter et qu’elle résiste. Mais je ne lui ai jamais demandé rien d’autre que d’aller boire un verre ! Je ne veux pas la sauter. Je veux qu’elle m’aime ! En attendant, elle me fait toujours la gueule.

– Céline, t’en es où ?

Elle me regarde avec un mélange de morgue et de crainte.

– Je vais finir par devoir me piquer vraiment. Karma se méfie.

Tu parles. Elle a intégré la cité Prévert par hasard. Un jour de filature, elle s’est fait remarquer (ben voyons) et, pour ne pas tout faire foirer, elle s’est inventé un passé de cité chez les Ch’tis, violée par son père et son oncle. Elle joue la folle qui se fiche de tout, la belle qui en a aussi bavé chez les bourges et qui revient à ses racines. Elle connaît tous les crapauds mais Karma, le caïd local, se méfie. Puis je pose la question qui me brûle les lèvres.

– Et Bingo ?

Elle sourit parce qu’elle sait que ça m’emmerde.

– Toujours aussi mignon. Si je me mets avec lui, Karma se méfiera moins.

– Bingo est un petit cambrioleur de merde, je réponds.

– Oui, mais si je me colle avec lui, pour les autres je ne serai plus la bizarre tordue solitaire que personne ne comprend. Karma aime bien Bingo et, à l’occasion, il l’utilise. Je l’aurai peut-être par là.

J’ai les boules mais je me tourne vers Mansour et Goujon.

– Bon, vous faites gaffe à elle, hein ?

Sourires. Le capitaine est tout nu devant la foule… et doit sauver la face.

– Puisque tu y étais, ça s’est passé comment, la nouvelle de l’attentat, là-bas ?

Elle hausse les épaules.

– Tout le monde a regardé la télé, quelques nazes ont crié viva l’Algérie ou Palestine, mais rien qui fasse penser que ça vienne de là.

J’adore sa voix… Bon.

– Rentrez chez vous dormir cinq minutes et revenez tout frais (punaise, je parle comme Périco…). On en saura plus dans quelques heures mais, avant de filer, on appelle tous quelques tontons pour voir s’ils n’ont rien entendu. On ne sait jamais.

Dédé fait la moue.

– Et pour Lyon ? fait-il.

– Quoi, pour Lyon ? je réponds avec un brin d’agressivité.

– Le Croissant noir, la France à genoux, c’est quoi, ces conneries ? Un nouveau 11 Septembre ?

Si même Dédé s’inquiète, c’est grave. Je ne peux cacher ma trouille.

– C’est peut-être pire. Et puis, on est le 12…

Puis je toussote parce que, des fois, un chef doit toussoter pour éviter qu’un groupe se lance dans un débat enflammé ou sombre dans la dépression.

– Les messages vont être analysés, on va faire le tour de nos suspects : on verra bien. De toute façon, en ce moment, on n’a rien. Mais faut qu’on trouve, les enfants, faut qu’on trouve.

Puis je ferme ma bouche et personne ne prend la suite. Une dizaine de muets avec un sac de ciment sur le ventre, c’est à ça qu’on ressemble.

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PREMIÈRES LIGNE #78, Brutale de Jacques-Olivier Bosco

PREMIÈRES LIGNE #78

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Brutale de Jacques-Olivier Bosco

Prologue

image

LES FEUX ARRIÈRE des centaines de banlieusards coincés dans les embouteillages forment des filets de sang sur les hauteurs de la ville. Partout des blocs de ciment, de béton, partout des cités. Partout, ce froid mordant, coupant, traître, qui fait pleurer et brûle les narines. La nuit tombe – la nuit qui n’est pas noire mais bleue comme les veines d’une enfant gelée –, traquée par les projecteurs des parkings déserts, le brasier orangé de l’aéroport au loin, la lumière des rampes d’autoroute, des petites bases pavillonnaires, des lampadaires de la banlieue.

Les portières de la camionnette claquent et quatre hommes en sortent, parlant fort et riant. Le premier porte un sac de voyage, ceux qui le suivent tirent des valises à roulettes et le quatrième a entre les bras un carton d’où dépassent des bouteilles.

Ce soir, ils vont faire la fête.

Sur la terrasse d’une ligne de garage, la Bête regarde leurs silhouettes trembler dans l’orage. Seul le haut de son casque de moto dépasse du petit muret derrière lequel elle se cache. Les gouttes dégoulinent sur sa visière à demi fermée comme des petits serpents transparents. En levant le regard, elle peut voir ses yeux se refléter dedans, et dans ses yeux, elle voit la nuit.

Sa propre nuit.

Ses doigts caressent doucement la tige de coffrage en acier de quarante centimètres de long qu’elle a glissée dans sa botte. Sa matraque préférée.

Le corps recouvert de cuir noir voûté sous la pluie, les mains en crochet devant elle et la salive sèche au bord de la gorge comme un appel à la faim, la Bête ressemble à une bête. Mais, dans sa tête, elle préfère se traiter de Monstre.

Le Monstre se redresse, un éclair déchire la nuit en même temps que le tonnerre secoue l’univers, se reflétant sur la laque de son casque noir. Il se laisse glisser le long d’une gouttière pour atteindre le goudron luisant et s’accroupir.

Les quatre hommes viennent de pénétrer dans un immeuble aux fenêtres murées de briques grises voilées de pluie. Ils ont emprunté une ouverture de cave qui passe entre deux tertres d’herbe sale, une bouche emplie d’ombre qui les avale un à un.

On les appelle les violeurs de l’autoroute. Eux doivent se considérer comme des pirates des temps modernes. Depuis presque une année, ils écument les stations d’essence et les aires de repos des autoroutes qui alimentent la capitale de son flux d’humains. Ils opèrent la nuit, entre vingt-trois heures et quatre heures, rôdant sur les immenses terre-pleins entre les voitures des Hollandais et les camions roumains, à la recherche du véhicule esseulé. Parfois un couple d’amoureux, un VRP en recharge d’énergie et, souvent, un camping-car, petit havre de paix, chez-soi transportable d’une famille voyageuse. Les enfants en pyjama, la maman dans les bras du papa, ils forcent la porte et entrent, tabassent le père, le grand fils ou le frère, et violent la mère, la petite fille ou la sœur. Puis ils repartent avec leur butin de vêtements d’enfants et de traveller’s chèques.

Leur ADN est inconnu des services. Le Monstre a dû patienter. Il les veut, il sait qu’avec eux cela noiera les remords et la honte, et que la Bête pourra se laisser aller.

Des nuits entières à planquer, couché dans l’herbe humide qui sent l’urine, ou sur le toit d’un bloc de béton servant de chiottes aux routes franciliennes. Le Monstre a fini par remarquer que les « violeurs » passent d’une autoroute à l’autre, de l’est à l’ouest et du nord au sud, entre chacun de leurs méfaits, utilisant des sorties de chantiers pour s’échapper.

Cette nuit, il les a trouvés.

Il se redresse et marche lentement vers l’immeuble.

Au loin devant lui, la lumière d’une torche furète contre les murs des caves. Des tas de détritus, des restes carbonisés, une odeur de pourriture, de merde et de vomi qui pique et étrangle… Le Monstre se sent bien. Au fond du couloir, la lumière a disparu.

Une odeur d’essence, puis l’illumination d’un feu sort de l’entrée d’un box en même temps que des éclats de rire. Le Monstre n’a plus que quelques pas à faire. Il ne pense à rien, il respire les mouvements des hommes dans la petite pièce, certains assis, d’autres debout à s’échanger une bouteille, ils parlent une langue inconnue. Ils crieront dans une langue inconnue.

Il entre. Les visages des quatre hommes se défont en une succession d’émotions. La surprise tout d’abord, puis une sorte d’incrédulité et, dès que les premiers coups tombent, la peur, suivie de la terreur. La tige d’acier fracasse la bouche et la moitié basse du crâne du premier, la rotule du deuxième et les clavicules et cortex des deux derniers. Ainsi, ils ne peuvent plus bouger. Seulement gémir, hurler, tenter de fuir. S’échapper, survivre ? S’ils tendent les mains, le Monstre leur brise les doigts. S’ils se retournent pour ramper, il leur éclate les vertèbres une à une, de la nuque au coccyx.

Le Monstre en met trois hors d’état de vivre, sans les tuer : ce ne seront plus des hommes, juste des légumes. Le dernier, il veut le finir à la main. Il s’agenouille devant lui, pose la tige d’acier et lève ses gants de moto noirs. Puis il commence à frapper. Cogner. Écraser. Détruire.

Plus les coups tombent, plus le sang gicle sur sa visière, plus le Monstre se détend. C’est le seul moyen, la Méthode, et cela fonctionne.

La Bête se calme. Elle sent monter en elle le soulagement tant attendu. Non pas le plaisir, il n’y a aucun plaisir. Juste le bien-être de la douleur enfuie.

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PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PROLOGUE

Saint-Domingue, 41° C à l’ombre

Je m’appelle Manuel Gemoni. C’est tout ce qui me reste comme certitude. Depuis trois jours, je suis couché au pied d’une église, à quelques pas d’un âne mort. Comme lui, je suis sale et je pue. Ce matin, une vache famélique est venue nous rejoindre. Elle a léché le nez du bourricot avant de s’allonger sur un tas de paille entre nous deux. Dans l’ombre violette de l’édifice religieux, on ressemble à une tentative désespérée de crèche. Si l’on tient jusqu’à Noël, il y aura peut-être d’autres animaux, pour venir compléter le tableau.

Bientôt, sur cette place embrasée passera l’ogre, le monstre de l’île, l’abject vieillard. Et moi, avec jubilation, je le massacrerai. Sans tempérer le moins du monde ma résolution, une chose me trouble. Certes, je le hais de toute la force de mon âme.

Mais je ne sais pas pourquoi.

Ma pitoyable épopée a débuté il y a cinq semaines.

Ce matin-là, je m’étais levé à 7 heures tapantes. Ma compagne, Kiko, et notre bébé dormaient encore. On s’était couchés tard. En me réveillant, j’avais démarré le percolateur en l’entourant d’une serviette pour ne pas tirer du sommeil mes petites chéries. Après avoir allumé la télévision, j’avais introduit une cassette dans le vieux lecteur VHS afin de visionner un documentaire que m’avait enregistré un voisin peu enclin aux nouvelles technologies. C’était un reportage sur la fabrication des cigares, une passion que j’avais attrapée en rencontrant le patron de ma sœur, commissaire et grand amateur. Bizarre, le destin, parfois. Pendant que je sirotais mon café, j’ai vu pour la première fois, sur l’écran plat, les traits du vieillard qui allait changer le cours de mon existence. À la seconde où mes yeux ont rencontré son regard, un nouveau sentiment m’a envahi, quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : la haine. Une heure plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence, je ne retrouverais pas la paix avant de l’avoir assassiné. Pire, j’ai réalisé que j’en mourais d’envie. Sans le connaître, sans même savoir qui il était, je rêvais de lui crever les yeux, lui ouvrir le ventre et lui arracher la langue. Moi qui ne supportais pas de trouver une souris dans un piège ou un hérisson écrasé sur la route, je ne pensais plus qu’à tuer mon prochain. En tout cas, ce putain de prochain-là, cette horreur sur pattes.

Je l’ai vu, et tout ce que j’étais, tout ce en quoi je croyais, tout ce que je pensais être ma vie, en a été bouleversé. Rapidement, je ne me suis plus senti chez moi parmi les gens et les objets que j’aimais encore quelques heures plus tôt. Il fallait que je parte. Mon seul « chez-moi » serait face à cet homme, les yeux brûlant de haine, mes ongles lui 

déchirant la figure, mes dents lui mordant le nez, les paupières et la langue, mes mains lui arrachant le cœur. Ma place était là-bas, debout devant les entrailles fumantes de ce mort, hurlant vers le ciel mon désespoir de ne plus pouvoir le faire souffrir encore. Là-bas et nulle part ailleurs, couvert de rage et de sang, riant et urinant sur le visage de mon ennemi.

La haine allait être, durant les jours à venir, ma nouvelle maison, mon enfant et mon amie, et c’était bien ainsi.

Je n’ai pas tenté d’expliquer quoi que ce soit, ni à ma femme, ni à mes proches. Je n’avais pas le moindre espoir d’être compris. Je crois que j’avais peur également que l’on essaye de me retenir, de me raisonner, pourquoi pas de m’enfermer. Comment leur expliquer l’inexplicable ? Je n’avais qu’une seule chose sensée à faire : les ignorer et passer à l’action.

J’ai d’abord recherché l’endroit où le reportage avait été tourné. Deux jours et une nuit infernale à me repasser sans arrêt cette cassette pour tenter d’en noter tous les détails : rares inscriptions sur les murs, caractéristiques ethniques des habitants, flore, deux ou trois monuments un peu plus pompeux et moins délabrés que le reste… Trente-six heures affolantes à me plonger dans des livres de géographie, atlas et dépliants touristiques.

Enfin, j’ai fini par identifier le pays. Sans laisser de lettre, sans autres sentiments que l’impatience et une forme maligne d’exaltation, j’ai pris l’avion. Aller simple en classe touriste pour la République dominicaine.

Une fois sur place, rien n’a été facile.

Je me suis heurté à une montagne de difficultés. « Étranger » vient d’« étrange ». Ça fonctionne dans les deux sens. Tout était étrange là-bas, pour moi. Ce n’est qu’après dix jours d’errance sur l’île que j’ai commencé à trouver quelques repères, ceux de la survie. Puis j’ai fait des rencontres, pour tenter d’établir sinon des amitiés, au moins des liens. C’est grâce à eux, mes premiers complices, que j’ai finalement découvert l’endroit où j’allais pouvoir croiser le chemin de l’atroce visage, celui du monstre que j’étais venu massacrer.

D’après ce qui m’a été rapporté par des gens qui ne semblaient pas non plus le tenir en haute estime – certains crachaient même après avoir prononcé son nom –, le vieillard ne sortait de sa propriété que pour se rendre dans une petite fabrique de cigares à Carabello. On le voyait souvent traverser la place du village. C’était là qu’il avait été filmé par une caméra indiscrète. Et là que j’allais donc tenter ma chance et mettre fin à la sienne.

Avec les derniers billets qui me restaient, j’ai acheté un vieux revolver d’ordonnance et cinq balles emprisonnées dans la graisse et la rouille. Et je me suis rendu sur place.

Chaque journée s’est écoulée, plus liquide et brûlante que la précédente.

Épuisement et désespoir m’ont envahi peu à peu.

Aujourd’hui, seule la haine me fait encore tenir. Installé au pied de l’église, je l’attends. Loque en sueur à côté de mon âne, je n’ai plus de doute et plus d’envie, juste le rêve obsédant de massacrer cette ordure. Mon drame à moi, ma fortune désormais, porte le nom de ce vieillard absurde, ce monstre : « Darbier », sept lettres qui m’ont conduit jusqu’ici, à Carabello, sur cette place assassinée de soleil. Ma sœur Julie, Kiko, ma fille, tous mes amours d’hier n’existent plus. J’attends 

que vienne l’instant sublime, celui où mon revolver sortira ivre de ma poche, pointera sa bouche vers l’ogre pour que je puisse enfin, moi Manuel Gemoni, lui aboyer ma haine. Si l’abject ne vient pas jusqu’ici, je saurai quoi faire de l’une de ces balles. Je ne reviendrai pas chez moi porteur d’un tel fardeau…

Manuel Gemoni regarde pensivement la petite place. Il est arrivé au bout de son parcours. Sa lassitude est mauve et verte, barbouillée comme la peinture des maisons. Aujourd’hui, trois paysans sont venus observer le cadavre de l’âne. Il les a regardés sans vraiment les voir, puis il a fermé les yeux pour tenter de retrouver le chemin du sommeil, y récupérer un semblant de force pour un semblant de vie.

À cet instant précis, sous le pointillé solaire des feuilles d’acacia, deux hommes sont apparus. Le plus âgé est vêtu d’un costume léger, couleur verveine, d’une chemise en soie et d’un panama beige. Ses chaussures, en cuir marron, brillent malgré la poussière du sol. À ses côtés, celui qui se révélera être son garde du corps jette un regard circulaire sur la place.

Ils passent devant une minuscule cantina. Un chien orange urine sur le cadavre d’une moto. La chaleur ralentit le temps.

Quittant l’ombre des arbres, l’élégant patriarche avance maintenant en plein soleil. Sa peau a la couleur d’un marron glacé, avec des rides et des crevasses, presque noires, des plaques blafardes, comme du sucre séché. Ses épaules se balancent mécaniquement, comme si elles dirigeaient tout son corps. Il marche à pas lents mais réguliers, sans la claudication que l’on attendrait de son grand âge.

S’il s’était réveillé à cet instant, Manuel aurait pu apercevoir, luisant sous la visière du panama, les yeux terrifiants du vieillard, son regard citron aux iris dorés. Il aurait alors eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé de cauchemar, ni d’homme. Ce squelette, qui s’apprête à contourner l’église, c’est bien l’être détesté qu’il est venu chercher. Celui dont il a trois photos, pliées dans la poche arrière de son pantalon.

Le chien, désormais couché au pied de la moto, gueule ouverte et langue pendante, observe le vieux qui s’éloigne. Pourquoi n’aboie-t-il pas pour prévenir Manuel ? L’homme va bientôt quitter la place, et il sera trop tard. Trois cochons noir et rose traversent en contrebas. Ils s’arrêtent pour explorer une flaque de boue.

Manuel ne se réveille toujours pas.

Encore quelques pas.

Les deux hommes sont désormais hors de vue, derrière l’église.

Trop tard, le jeune homme n’a toujours pas bougé.

C’est fini.

Il ne le sait pas encore parce qu’il dort, mais son voyage à l’autre bout du monde n’aura servi à rien.

Combien de jours tiendra-t-il avant d’utiliser son revolver pour quitter l’île ?

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PREMIÈRES LIGNE #76, Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

PREMIÈRES LIGNE #76

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

OUVERTURE

Médiocrement installé sur un fauteuil en velours dont il sent les ressorts usés, il essaie de se redresser pour étendre ses jambes trop longtemps immobiles. Il mesure chacun de ses gestes, comme s’il s’agissait de maintenir la subtile harmonie dont il est à la fois le centre et le destinataire privilégié. Il vient de fermer les yeux. Le dialogue des violons qui murmurent dans l’obscurité le fameux aria de la troisième suite de Bach lui laisse oublier ses membres endoloris. La musique a libéré son esprit, discipliné son corps et affiné ses sens. Les notes se sont mêlées aux effluves d’un parfum qu’il reconnaît sans peine. Un grand parfum, classique lui aussi. Un concentré de charme et de séduction, une manière de prolonger le corps au-delà de la peau. De le célébrer. Son imagination le distrait un instant du plaisir immédiat auquel il s’était abandonné. Il pense à sa voisine, à ce qu’il peut deviner de la douceur de ses jambes et de la docilité de sa chair. Il éprouve le désir de la toucher, de poser sa main sur sa cuisse, de sentir à travers le bas le muscle souple de sa jambe. Mais il se retient. Ce n’est pas de la timidité. Plutôt un mode de gestion du plaisir. Il sait qu’il découvrira dès cette nuit ce que cachent et révèlent les vêtements élégants qu’elle porte pour lui. Mais il préfère ce que ses sens lui offrent aux promesses de son imagination. Il respire profondément pour reprendre contrôle de lui-même. Hélas, le parfum est comme un sortilège. C’est vrai qu’elle est belle et désirable. C’est vrai qu’elle attend de cette nuit la même chose que lui, qu’elle le sait, et qu’elle sait très bien qu’il le sait aussi. Mais les jeux d’adultes seraient insipides sans le contrôle des passions par l’intelligence du désir. Il se retient, se concentre, s’oblige à suivre la ligne mélodique d’un air qu’il connaît par cœur et qu’il redécouvre chaque fois. Il est sur le point d’y arriver quand une vibration légère secoue sa poitrine.

Il sort son téléphone de la poche intérieure de sa veste et en consulte discrètement l’écran. Une icône stylisée lui apprend qu’il vient de recevoir un message. Vaguement agacé par cette irruption indélicate de la vie profane dans l’espace sacré de son balcon d’opéra, il pousse un léger soupir qu’il dissipe aussitôt. Il murmure un mot d’excuse à l’oreille de sa voisine, se lève pour gagner le couloir, puis les toilettes. Personne. Il active le menu de son appareil et comprend vite que le message est codé. C’est Lui. Une urgence manifestement. Il lit le texte en lui appliquant directement le code convenu, esquisse un sourire et rejoint le balcon au moment où l’orchestre achève la seconde gavotte. Il dispose de quelques secondes pour prendre congé de la femme qui s’est retournée vers lui, manifestement intriguée.

— Je vous prie de m’excuser, une urgence. Soyez certaine que j’en suis désolé. J’espère que vous n’en serez pas fâchée, et que vous saurez me laisser une chance de rachat.

Sans lui laisser le temps de répondre, il disparaît au moment où retentit la gavotte dont il fredonne les premières notes.

Il lui faut faire vite. Il saute dans un tram presque vide qui le dépose à quelques pas de chez lui. Il a encore en tête les volutes de l’aria et le parfum voluptueux de celle qu’il a dû abandonner. Dommage, ce ne sera pas pour cette nuit. L’ascenseur le conduit au dernier étage de l’immeuble cossu où il vit depuis son affectation à Strasbourg. Il ouvre la porte de son appartement et se précipite vers la grande terrasse d’où il peut contempler tout le centre-ville. La cathédrale illuminée dresse son unique clocher tel un phare dans un monde sans Dieu. Il n’a pas le temps de méditer sur la grâce de ces pierres jetées vers le ciel par la foi des hommes. Il saisit son téléphone et relit le message. Il est 21 h 38. Il dispose de moins d’une heure. Les consignes sont claires. Le point de ralliement aussi. Il ne devrait pas y avoir de problème. Il retourne dans le salon, se dirige vers un tableau, un ange de lumière peint et offert par une artiste locale. Il sourit au souvenir de la nuit qu’ils ont passée ensemble, ôte le tableau du mur et laisse apparaître un petit coffre qu’il ouvre pour en sortir une arme de poing et un silencieux qu’il y adapte avec application. Il vérifie le chargeur, ferme le coffre, remet le tableau en place.

Avant de quitter l’appartement, il prend le temps de s’arrêter devant un miroir qui lui renvoie l’image d’un bel homme qui a su garder une carrure d’athlète malgré l’approche de la cinquantaine. Depuis l’adolescence, il n’a jamais cessé de prendre soin de son corps, de le durcir, de l’assouplir. Ses cheveux qui tirent sur le roux attirent l’œil sur un visage où brille un regard moqueur. Il ôte le nœud papillon dont la couleur soutenue tranche avec la blancheur immaculée de sa chemise. Trop voyant. Il en profite pour échanger son costume contre des vêtements plus sobres, endosse une veste grise qu’il ajuste sur ses épaules, y glisse le pistolet et quitte son appartement avec un soupçon d’excitation. Décidément se dit-il, la vie vaut la peine d’être vécue.

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PREMIÈRES LIGNE #75, Les nouveaux prophètes Asa Larsson

PREMIÈRES LIGNE #75

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les nouveaux prophètes : une enquête de Rebecka Martinsson,

Asa Larsson

Précédemment paru sous le titre : Horreur boréale, Les nouveaux prophètes a été son premier roman à paraître dans la Série Noire.

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, récompensée par le prix du Premier Roman policier suédois en 2003, elle a fait une entrée fracassante en littérature.

PUIS VINRENT LE SOIR ET LE MATIN DU PREMIER JOUR

Ce n’est pas la première fois que Viktor Strandgård meurt. Cette fois, il est couché sur le sol du temple de cristal, les yeux levés vers les immenses fenêtres de toit. Plus rien ne le sépare de la nuit hivernale.

Je ne peux pas être plus près, songe-t-il. Dans cet endroit, sur la colline du bout du monde, le ciel est si proche qu’on a l’impression de pouvoir le toucher, simplement en tendant la main.

Dehors, l’aurore boréale ondoie, tel un dragon dans la nuit. Les étoiles et les planètes semblent s’écarter au passage de ce prodige de lumière qui, sans hâte, se fraie un chemin le long de la Voie lactée.

Viktor Strandgård suit sa course des yeux.

Je me demande si elle chante, pense-t-il encore. Comme une baleine solitaire au fond de l’océan.

Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle s’arrête. Interrompt une seconde son imperturbable voyage. Contemple Viktor Strandgård de son regard de menthe glacée. Car en vérité, allongé là, il est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

Tandis qu’il regarde le dragon dans les yeux, c’est à sa première mort qu’il pense. À ce jour de dégel où, 12heureux et insouciant, sa guitare sur le dos, il dévalait à bicyclette la longue pente qui conduit au croisement entre Adolf Hedinsväg et Lundbohmsväg. Il se souvient du moment où il a senti les pneus de son vélo déraper sur la route gelée, alors qu’il tentait de freiner. Il revoit la femme arrivant sur sa droite dans sa Fiat Uno. Il se rappelle le regard qu’ils ont échangé, sachant tous les deux que l’inéluctable glissade vers la mort avait commencé.

C’est avec cette image dans la tête que, pour la deuxième fois de sa vie, Viktor meurt. Des pas approchent, mais il ne les entend pas. La vue de la lame brillante du couteau lui est épargnée. Son corps gît sur le sol du temple comme une enveloppe vide et se laisse transpercer. Encore et encore. Et là-haut, au firmament, le dragon reprend sa route, indifférent.

Lundi 17 février

L’angoisse la fit sursauter et ce fut le bruit de sa respiration précipitée qui tira Rebecka Martinsson de son sommeil. Elle ouvrit les yeux dans le noir avec l’impression très nette qu’il y avait quelqu’un dans son appartement. Elle resta allongée sans bouger, aux aguets, mais n’entendit que le bruit de son propre cœur battant dans sa poitrine comme celui d’un lapin effrayé. Elle chercha son réveil digital sur la table de chevet et trouva à tâtons le bouton pour l’allumer. Trois heures quarante-cinq. Elle s’était couchée quatre heures plus tôt et se réveillait déjà pour la deuxième fois.

C’est le boulot, songea-t-elle. Je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle avait la nuque raide et un début de migraine. Elle avait probablement grincé des dents en dormant. Ce n’était plus la peine d’insister. Elle s’enroula dans sa couette et se rendit dans la cuisine. Ses pieds trouvèrent le chemin dans le noir. Elle mit en route la cafetière et la radio. Laissa la mélodie d’interruption des programmes défiler en boucle comme un appel à la prière lancinant, tandis que l’eau coulait dans la cafetière et qu’elle prenait sa douche.

Elle ne prit pas la peine de sécher ses longs cheveux et but son café tout en s’habillant. Durant le week-end, elle avait repassé et suspendu ses vêtements de la semaine dans la penderie. On était lundi. Sur le cintre du lundi étaient accrochés un corsage ivoire et un tailleur bleu marine de chez Marella. Elle renifla ses collants de la veille. Ils feraient l’affaire. Ils plissaient un peu aux chevilles, mais en tirant dessus et en les repliant sous les orteils, cela ne se verrait pas. Il faudrait juste éviter d’enlever ses chaussures. Elle s’en fichait complètement. La lingerie et les collants n’avaient d’importance que si on avait des raisons de penser que quelqu’un allait vous déshabiller et il y avait un certain temps que Rebecka ne portait plus que des sous-vêtements déformés et grisâtres.

Une heure plus tard, elle était au bureau, assise devant son ordinateur. Les mots déferlaient dans son cerveau comme un torrent de montagne, coulaient le long de ses bras et se déversaient dans ses doigts qui couraient sur les touches du clavier. Au travail, son esprit était au repos. Le malaise de ce matin s’était envolé.

C’est drôle, songea-t-elle. Je dis à mes collègues du cabinet que j’en ai marre de travailler alors que, en réalité, il n’y a que lorsque je travaille que je suis en paix avec moi-même et que je me sens heureuse. C’est quand je m’arrête que l’anxiété prend le dessus.

La lumière de l’éclairage public pénétrait à peine par les grandes fenêtres à croisillons. Il y avait déjà 15quelques voitures dans la rue, mais bientôt la circulation transformerait le paysage sonore en un bruissement sourd et continu. Rebecka se recula dans son fauteuil de bureau et lança l’impression. Dans le couloir encore plongé dans l’obscurité, l’imprimante reprit vie et livra sa première commande de la journée. La porte de la réception claqua. Elle soupira et regarda l’heure. Six heures moins dix. Finie la tranquillité.

Elle essaya d’entendre qui venait d’arriver, mais les épais tapis du corridor étouffaient le bruit des pas. Au bout de quelques secondes, Maria Taube poussa la porte de son bureau avec la hanche, parce qu’elle avait un mug de café dans chaque main.

« Je te dérange ? »

Rebecka remarqua qu’elle tenait sous son bras droit le document qu’elle venait d’imprimer.

Jeunes avocates fiscalistes, les deux femmes travaillaient au cabinet Meijer & Ditzinger, situé au dernier étage d’un bel immeuble fin XIXe sur Birger Jarlsgatan. Tapis persans semi-antiques dans le corridor, confortables canapés et fauteuils en cuir patiné disposés ici et là, l’endroit respirait l’expérience, le pouvoir, l’argent et l’excellence. Tout avait été mis en œuvre pour inspirer confiance et respect.

« Quand je mourrai, je serai tellement fatiguée que je n’aurai qu’un seul souhait, qu’il n’y ait pas de vie après la mort, soupira Maria en posant un café sur le bureau de Rebecka. Mais je suppose que nous ne sommes pas d’accord sur ce point, Margaret Thatcher ! Tu es arrivée à quelle heure ? À moins que tu ne sois pas rentrée chez toi depuis que je t’ai quittée hier ? »

Elles avaient travaillé toutes les deux jusque tard dans la soirée de dimanche et Maria Taube était partie la première.

« Je viens d’arriver », mentit Rebecka en lui prenant la photocopie des mains.

Maria s’écroula dans le fauteuil des visiteurs, retira ses escarpins en cuir hors de prix et remonta les jambes sous ses fesses.

« Quel temps ! » gémit-elle.

Rebecka regarda dehors d’un air surpris. Une pluie froide martelait les vitres. Elle ne s’en était pas aperçue. Elle ne se souvenait pas s’il pleuvait quand elle était sortie de chez elle ce matin. En y réfléchissant, elle ne se rappelait même plus si elle était venue à pied ou si elle avait pris le métro. Elle regarda, songeuse, les gouttes d’eau ruisselant sur les carreaux.

Ah, l’hiver à Stockholm… Il valait mieux penser à autre chose quand on mettait le nez dehors. Là où elle avait grandi, c’était une autre histoire. L’aube bleue du milieu de l’hiver, la neige qui craquait sous les pieds. Et puis cette saison qui n’existait que là-bas, où ce n’est plus tout à fait l’hiver, mais pas encore le printemps. Quand elle partait à skis de la maison de sa grand-mère à Kurravaara et qu’elle longeait la rivière jusqu’à la cabane de Jiekajärvi. Pour se reposer, elle s’asseyait contre le tronc d’un pin dont l’écorce brillait comme du cuivre rouge au soleil, sur la toute première tache de terre nue. Un thermos de café, une orange et des tartines dans son sac à dos.

La voix de Maria la rappela à la réalité. Son esprit lutta un peu, voulut s’échapper à nouveau, mais elle se ressaisit et revint à sa collègue qui la regardait en haussant les sourcils.

« Hello, je suis toujours là ! Je te demandais si tu avais l’intention d’écouter les infos.

— Oui, oui, absolument. »

Rebecka se pencha pour attraper le poste de radio sur le rebord de la fenêtre.

Qu’est-ce qu’elle est maigre, se dit Maria en regardant le décolleté de Rebecka qui apparaissait dans l’échancrure de sa veste. Sa cage thoracique est une vraie planche à laver. Pour un peu, on pourrait faire de la musique dessus.

Rebecka monta le son de la radio et les deux femmes inclinèrent la tête, comme si elles priaient, les mains jointes autour de leur mug de café.

Maria cligna des paupières. Elles étaient comme de la toile émeri sur ses yeux fatigués. Le dossier pour le procès en appel dans l’affaire Stenman devait être terminé aujourd’hui. Måns allait la tuer si elle lui demandait un nouveau délai. Elle avait des brûlures d’estomac. Elle se promit de ne plus boire un seul café avant le déjeuner. Elle avait l’impression de vivre comme une princesse dans une tour. Jour et nuit, soirs et week-ends, elle restait enfermée dans ce bureau avec ces vieux schnocks qui pouvaient tous aller se faire foutre, et ces jeunes loups qui lui mataient les seins pendant que la vie s’écoulait dehors. Elle ne savait plus très bien si elle devait continuer de se lamenter ou bien changer d’existence et, de toute façon, à la fin de la journée, il lui restait juste assez d’énergie pour se traîner devant sa télé et s’endormir dans sa lumière bleue apaisante.

« Il est six heures et vous écoutez les informations. Un homme de trente ans, qui était aussi une figure célèbre de l’Église de Suède, a été retrouvé mort tôt ce matin, au temple de cristal, à Kiruna, siège de l’Église de la Force originelle. La police de Kiruna n’a pas commenté le meurtre pour l’instant, mais nous savons d’ores et déjà qu’aucun suspect n’a été arrêté et que l’arme du crime n’a pas été retrouvée.

Une étude récente montre que de plus en plus de communes ne respectent pas les lois de protection sociale… »

Rebecka pivota si brusquement sur son fauteuil en voulant éteindre précipitamment la radio qu’elle se cogna la main sur le rebord de la fenêtre et se renversa dessus la moitié de son café.

« Viktor, s’exclama-t-elle. Ça ne peut être que lui. »

Maria la regarda d’un air étonné.

« Viktor Strandgård ? Le gosse qui est revenu du paradis ? Tu le connaissais ? »

Rebecka pinça les lèvres et évita le regard de Maria. Le visage fermé et dénué d’expression, elle fixa la tache de café sur sa jupe.

« J’en ai entendu parler comme tout le monde. Mais je n’ai pas mis les pieds à Kiruna depuis des années. Je ne connais plus personne là-bas. »

Maria se leva de son fauteuil et s’approcha de Rebecka. Elle lui prit des mains le mug auquel elle s’accrochait comme si lui seul l’empêchait de tomber de sa chaise.

« Si tu dis que tu ne le connais pas, ça me va, ma belle, mais là, je te signale que tu ne vas pas tarder à 19t’évanouir. Tu es blanche comme un linge. Penche-toi en avant et mets la tête entre tes genoux. »

Rebecka obéit comme une écolière. Maria alla chercher du papier absorbant pour nettoyer la tache de café sur le tailleur. Lorsqu’elle revint, Rebecka s’était redressée.

« Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Oui, oui, répondit Rebecka distraitement en suivant d’un air absent les gestes de sa collègue qui continuait de frotter. Je le connaissais, oui.

— Mmm, tu ne m’as même pas laissé le temps de sortir mon détecteur de mensonge. Tu es triste ?

— Triste, je ne sais pas. Effrayée plutôt.

— Effrayée ? »

Maria s’arrêta de frotter.

« Pourquoi effrayée ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’on… »

Rebecka n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna avec un bruit strident. Elle sursauta et regarda fixement l’appareil, sans décrocher. Au bout de la troisième sonnerie, Maria souleva le combiné. Elle posa la main sur le micro pour qu’on ne puisse pas l’entendre et dit en chuchotant :

« C’est pour toi et l’appel doit venir de Kiruna parce que la personne au bout du fil s’exprime en langage de Moumine. »

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PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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PREMIÈRES LIGNE #73, La tombe maudite de Christian Jacq

PREMIÈRES LIGNE #73

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Le livre en cause

Les enquêtes de Setna Volume 1,

La tombe maudite

de Christian Jacq

— 1 —

Le Vieux était né vieux, et ne s’en portait pas plus mal. Héritier d’une longue lignée dont certains croyaient qu’elle remontait au règne du premier pharaon, il disposait d’un élixir de jouvence : le bon vin. Un blanc sec et fruité pour se réveiller le matin, un rouge corsé au déjeuner, un rosé léger l’après-midi, et un grand cru pendant le dîner. Assurant l’indispensable hydratation, ces admirables produits, fruits du mariage entre la nature et l’intelligence humaine à son meilleur, étaient des remèdes contre toutes les maladies.

Combien de jeunes, abreuvés à l’eau, manquaient de forces ? Certes, la bière n’était pas à dédaigner, surtout à la saison des chaleurs ; mais rien ne remplaçait le vin. Propriétaire d’une vigne proche de Memphis, la capitale économique de l’Égypte, le Vieux en avait confié l’exploitation à deux spécialistes qu’il surveillait de près. Étiquetées, les jarres étaient entreposées dans une cave équipée d’une double porte et de solides verrous, à l’abri des pillards.

Contraint de travailler afin de payer ses employés, le Vieux avait trouvé une place d’intendant, au service d’un riche notable, habitant une vaste villa qui abritait divers corps de métiers. Il fallait surveiller en permanence ce petit monde et traquer les éventuels tire-au-flanc, prompts à profiter du moindre relâchement. Ce n’était pas avec le Vieux que la jeunesse se laisserait aller !

Bénéficiant d’une journée de congé printanière, il avait inspecté sa cave et débouché quelques jarres anciennes, datant des premières années du règne de Ramsès II, devenu un héros vénéré après la bataille de Kadesh où il avait repoussé les Hittites1, désireux de conquérir l’Égypte. Bien gérées, les Deux Terres, la Haute et la Basse-Égypte, jouissaient d’une prospérité profitable à tous.

Le pharaon avait érigé une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le Delta, non loin du couloir syro-palestinien, chemin d’invasion, mais il n’oubliait pas d’embellir les grands sites traditionnels, comme Thèbes, la cité du dieu Amon qui avait animé son bras à Kadesh, ou Abydos, le territoire sacré d’Osiris, détenteur du secret de la résurrection et maître des « Justes de voix ».

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout, sauf une sévère migraine, peut-être due à un excès de blanc liquoreux. Marchant au hasard, en cette douce fin de soirée, le Vieux avait franchi la frontière séparant les zones cultivées du désert.

Au pied d’une dune, il s’était endormi.

L’air frais de la nuit le réveilla, et il contempla des milliers d’étoiles formant l’âme de Nout, la déesse-Ciel. Malgré ses courbatures, le Vieux se serait adonné à la contemplation si, soudain, une bourrasque ne l’avait à moitié recouvert de sable. Pestant et crachant, il se releva.

En quelques instants, le ciel se chargea de nuages noirs qui se livrèrent un violent combat. Des éclairs zébrèrent les nuées, le sol se mit à trembler, le sommet de la dune se dilata.

Ce n’était ni un cauchemar ni un phénomène normal ; les démons du désert venaient de déclencher un cataclysme. Conscient d’avoir peu de chances de survie, le Vieux partit droit devant lui, à la recherche d’un abri. Incapable de se repérer dans un paysage devenu chaotique, il chancelait à chaque pas ; mais sa robuste constitution le servit, et il refusa de céder au découragement.

Alors que le souffle lui manquait, il discerna un tas de pierres. S’emparant d’un silex pointu, il creusa un trou et, recroquevillé, se recouvrit de débris de calcaire. Quelle triste fin, le gosier sec, loin de sa cave chérie ! À cette idée révoltante, il décida de tenir bon.

Et le tumulte se calma.

Glacial, le vent le fit frissonner. S’extrayant avec peine de son linceul de pierrailles, le Vieux regarda autour de lui. De nouvelles dunes entrecoupées de ravins, des végétaux déchiquetés, des cadavres de fennecs et de rongeurs… Et, là-bas, une silhouette humaine !

Le Vieux aurait dû appeler, faire de grands gestes, courir en direction de cet autre rescapé, mais un étrange instinct lui imposa de rester tapi et d’observer.

Grand bien lui en prit.

Armé d’un long poignard, l’homme inspecta les environs, puis indiqua à ses compagnons que la voie était libre.

À l’évidence, ils sortaient d’une tombe qui avait résisté à la tourmente !

Un abri pour des égarés ou… le but d’une bande de pillards ? Le Vieux aurait dû décamper, mais la curiosité fut la plus forte. Les malfaisants avaient tous le visage couvert d’une étoffe grossière, ne laissant apparaître que les yeux ; impossible de distinguer leurs traits. Vêtus d’une longue tunique, ils entourèrent l’homme au poignard.

Ce dernier leva son arme vers le ciel, comme s’il voulait percer les nuages épais.

Un interminable éclair zébra les nuées, et la foudre tomba à quelques pas du groupe, se condensant en une boule de feu. À une vitesse folle, elle traça un cercle autour de lui avant de disparaître dans le sable.

Pas le moindre doute : l’homme au poignard était un mage noir, et de la pire espèce ! Il commandait aux éléments, déclenchait la tempête et maniait la puissance de Seth, maître de la foudre et de l’orage.

Tétanisé, le Vieux crut sa dernière heure arrivée. Le sorcier allait ressentir sa présence et le clouerait au sol afin de l’anéantir.

Le mage sortit du cercle où ses acolytes demeurèrent prisonniers et pénétra à l’intérieur de la tombe.

En se tâtant, le Vieux constata qu’il était toujours vivant. Cette fois, il fallait déguerpir ! Il en avait trop vu, et sa gorge se desséchait davantage à chaque instant.

Agitées de tremblements, ses jambes refusèrent de lui obéir. Cette défaillance le servit, car le sorcier ressortait déjà du sépulcre, portant un objet allongé et de grande taille, recouvert d’un voile rouge. Marchant à pas très lents, il le déposa au centre du cercle.

Et sa voix retentit, grave, si impérieuse que le Vieux frissonna.

— Voici le trésor des trésors, le secret de la vie et de la mort.

Il ôta le voile.

Apparut un vase doté d’un socle solide, de forme oblongue, à la panse légèrement renflée, et fermé par un épais bouchon de pierre.

Incapable de se retenir, l’un des voleurs s’approcha de l’inestimable objet. Au moment d’ôter le bouchon, il regarda le mage qui demeura les bras croisés.

À peine la main toucha-t-elle la pierre qu’une fumée orangée sortit du vase et enveloppa le profanateur. Étonné, il recula ; oppressé, il ouvrit une bouche béante, tel un poisson hors de l’eau. Asphyxié, il s’effondra.

Le mage recouvrit le trésor du voile rouge.

— Vous avez contemplé le vase scellé2 contenant le mystère suprême, révéla-t-il à ses complices. Qui en connaît le secret détient la véritable puissance. Et vous, bande de petits criminels, bénéficiez d’un privilège dont vous n’êtes pas dignes ; c’est pourquoi vous devez disparaître. Vous avez dégagé l’accès à la tombe maudite, votre tâche est achevée, je n’ai plus besoin de vous.

Un costaud s’insurgea.

— Vous nous aviez promis…

Le mage s’empara du vase et le fit tournoyer. La fumée orangée se répandit avec une rapidité surprenante, noyant les adeptes du sorcier. Leurs chairs grésillèrent, et des cris d’agonie déchirèrent le silence du désert.

Quand il constata qu’il ne restait presque rien des cadavres, le mage noir, à présent possesseur du vase scellé, s’éloigna en direction de l’Orient. Enfin, le soleil de l’aube perçait les nuages.

Prudent, le Vieux attendit un long moment avant de se redresser. Flageolant, il s’aventura sur le lieu du massacre, se demandant s’il n’avait pas été la proie d’un cauchemar.

La présence de débris d’ossements humains calcinés lui prouva le contraire. Une décision s’imposait : ne parler à personne de cette tragédie.

Mourant de soif, le Vieux regagna la zone des cultures et le monde des vivants.

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PREMIÈRES LIGNE #72, Les jeunes mortes, Selva Almada

PREMIÈRES LIGNE #72

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les jeunes mortes, Selva Almada

Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des « faits divers », comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux.

Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain.

Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité.

À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, engagé, personnel. Un récit puissant, servi par une prose limpide.

1

Le 16 novembre 1986 au matin, le ciel était limpide, il n’y avait pas un nuage à Villa Elisa, le village où je suis née et où j’ai grandi, dans le centre-est de la province d’Entre Ríos.

On était dimanche et mon père préparait l’asado au fond du jardin. Nous n’avions pas encore de barbecue, mais il se débrouillait assez bien avec un morceau de tôle à même le sol qu’il recouvrait de quelques braises au-dessus desquelles il installait une grille. Même par temps de pluie, mon père ne renonçait jamais à l’asado du dimanche : si besoin, il protégeait la viande et les braises à l’aide d’un autre morceau de tôle.

Tout près de l’asado, entre les branches d’un mûrier, il y avait une petite radio à piles, toujours branchée sur la même fréquence, LT26 Radio Nuevo Mundo. Ils passaient des chansons folkloriques et toutes les heures un bulletin d’infos assez succinct. La période des incendies à El Palmar n’avait pas encore commencé – à quelque cinquante kilomètres de là, le parc national prenait feu chaque été, faisant retentir les sirènes des casernes de pompiers tout alentour. En dehors de quelques accidents de la route – toujours un jeune qui venait de quitter un bal –, le week-end il ne se passait pas grand-chose. Il n’y avait pas de match de foot prévu cet après-midi-là : en raison de la chaleur, on était déjà passé au championnat nocturne.

Le matin, j’avais été réveillée par un vent violent qui avait fait trembler le toit de la maison. Lorsque je m’étais étirée, j’avais touché quelque chose qui m’avait fait me redresser dans mon lit, soudain, un nœud dans la gorge. Mon matelas était humide et j’avais senti bouger des corps gluants et tièdes contre mes jambes. L’esprit encore engourdi, j’avais mis quelques secondes à comprendre ce qui se passait : encore une fois, la chatte avait mis bas au pied de mon lit. Je l’ai vue enroulée sur elle-même, fixant sur moi ses yeux jaunes, dans la lumière des éclairs qui s’infiltrait par la fenêtre. Je me suis recroquevillée, agrippant mes genoux pour ne plus les toucher.

Dans le lit d’à côté, ma sœur dormait encore. Des éclats bleus éclairaient son visage, ses yeux étaient entrouverts – elle dormait toujours de cette façon, comme les lièvres, la poitrine haletante. Elle restait étrangère à l’orage et à la pluie désormais torrentielle. À la voir ainsi, je me suis rendormie.

Quand je me suis réveillée, seul mon père était debout. Ma mère, mon frère et ma sœur dormaient toujours. La chatte et ses petits avaient quitté mon lit. Il ne restait de leur naissance qu’une tache au bout de mon drap, jaune avec un contour sombre.

Je suis sortie dans la cour et j’ai dit à mon père que la chatte avait mis bas mais que je ne savais pas où elle était passée avec ses petits. Il était assis à l’ombre du mûrier, il s’était éloigné du feu mais pas trop afin de pouvoir surveiller l’asado. Sur le sol, il y avait le verre en acier inoxydable qu’il utilisait toujours, avec du vin et des glaçons. Le verre transpirait.

Mon père a dit : elle a dû les cacher dans le petit hangar.

J’ai regardé dans cette direction, mais je ne me suis pas décidée à le vérifier par moi-même. Dans le petit hangar, une fois, une de nos chiennes qui était folle avait enterré toute une portée. Elle avait même arraché la tête à l’un de ses petits.

La frondaison du mûrier était un ciel vert avec des éclats dorés de soleil s’insinuant entre les feuilles. Quelques semaines plus tard, il allait être recouvert de fruits, des tas de mouches allaient bourdonner tout autour, l’endroit allait se remplir de l’odeur aigre et légèrement sucrée qu’ont les mûres pourries, et plus personne n’aurait envie de s’asseoir à l’ombre de cet arbre durant un certain temps. Mais, ce matin-là, il était superbe. Il fallait juste faire attention aux chenilles, aussi vertes et brillantes que des guirlandes de noël, leur propre poids les faisait tomber des feuilles et, si elles vous touchaient, des éclats acides vous brûlaient la peau.

C’est à ce moment-là qu’on a entendu la nouvelle à la radio. Je ne prêtais pas attention, pourtant je l’ai entendue très distinctement.

Le matin même, à San José, un village qui se trouvait à vingt kilomètres du nôtre, une adolescente avait été assassinée, dans son lit, durant son sommeil.

Mon père et moi sommes demeurés silencieux.

Debout, près de lui, je l’ai vu quitter sa chaise pour remuer les braises avec un bout de fer, il les répartissait harmonieusement, frappait et brisait les plus grandes – son visage se couvrait de petites gouttes de sueur à cause du feu tandis que la viande qu’il venait de poser sur la grille grésillait doucement. Un voisin est passé et a crié quelque chose. Mon père a tourné la tête, toujours penché sur la grille, et il a levé la main qui était libre. J’arrive, lui a-t-il dit. Puis, avec le même bout de fer, il s’est mis à défaire le lit de braises, il les a rassemblées à l’une des extrémités du morceau de tôle, à proximité de l’endroit où les branches de ñandubay étaient en train de se consumer, et n’en a laissé que quelques-unes sous la viande, estimant qu’elles suffiraient pour que ça reste chaud jusqu’à son retour. J’arrive, ça voulait dire qu’il allait faire un saut jusqu’au bar du coin pour boire quelques coups. Il a enfilé les tongs qui étaient perdues dans l’herbe en même temps qu’une chemise qu’il a décrochée du mûrier.

Si le feu s’éteint, ajoute quelques braises, je reviens tout de suite, a-t-il dit, et il est sorti dans la rue en faisant claquer ses tongs, comme ces gamins qui se mettent à courir quand ils voient passer le marchand de glaces.

Je me suis assise sur sa chaise et j’ai pris le verre qu’il avait laissé. Le métal était glacé. Un bout de glaçon flottait dans un fond de vin. Je l’ai repêché avec les doigts et j’ai commencé à le sucer. Il avait un léger goût d’alcool, mais très vite je n’ai plus senti que de l’eau glacée.

Quand il n’en est resté qu’un petit morceau, je l’ai fait crisser entre mes dents. J’ai posé la paume de ma main sur un bout de cuisse, près de mon short. J’ai sursauté en sentant ma main glacée. Comme la main d’un mort, ai-je pensé. Même si je n’avais jamais touché de mort.

J’avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai appris d’autres détails. La fille en question s’appelait Andrea Danne, elle avait dix-neuf ans, elle était blonde et jolie, avec des yeux clairs, elle avait un petit ami et faisait des études de psychologie. Elle avait été assassinée avec un poignard planté en plein cœur.

Durant plus de vingt ans, Andrea a été près de moi. Elle revenait de temps en temps, dès que j’apprenais qu’une autre femme avait été assassinée. Les prénoms qui, au compte-goutte, arrivaient à la une des journaux nationaux, commençaient à s’accumuler : María Soledad Morales, Gladys Mc Donald, Elena Arreche, Adriana et Cecilia Barreda, Liliana Tallarico, Ana Fuschini, Sandra Reitier, Carolina Aló, Natalia Melman, Fabiana Gandiaga, María Marta García Belsunce, Marela Martínez, Paulina Lebbos, Nora Dalmasso, Rosana Galliano. Chacune d’elles me faisait penser à Andrea et à ce meurtre resté impuni.

Un été, alors que nous passions quelques jours dans la province du Chaco, dans le nord-est du pays, je suis tombée sur un court article paru dans un journal local. Le titre était : “Assassinat de María Luisa Quevedo, vingt-cinq ans après”. Il s’agissait d’une fille de quinze ans qui avait été tuée le 8 décembre 1983 dans la ville de Presidencia Roque Sáenz Peña. María Luisa avait été portée disparue durant plusieurs jours avant que son corps ne soit retrouvé dans un terrain vague aux abords de la ville, elle avait été violée et étranglée. Personne n’a été inculpé pour ce meurtre.

Peu de temps après, j’ai également entendu parler de Sarita Mundín, une jeune fille de vingt ans, disparue le 12 mars 1988, dont les restes ont été retrouvés le 29 décembre de cette même année, sur les rives du Tcalamochita, dans la ville de Villa Nueva, dans la province de Córdoba. Une autre affaire non résolue.

Trois adolescentes de province assassinées dans les années 80, trois crimes restés impunis perpétrés à l’époque où, dans notre pays, nous ne connaissions pas encore le terme “féminicide”. Ce matin-là, je ne connaissais pas non plus le nom de María Luisa, qui avait été assassinée deux ans plus tôt, pas plus que le nom de Sarita Mundín, qui était encore vivante, étrangère à ce qui allait arriver deux ans plus tard.

Je ne savais pas qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme, mais j’avais entendu des histoires qu’avec le temps j’ai mises bout à bout. Des anecdotes qui n’avaient pas conduit à la mort, mais qui révélaient la misogynie, les abus, le mépris dont les femmes sont victimes.

Des histoires que j’avais entendues de la bouche de ma mère. L’une d’elles, surtout, était restée gravée en moi. L’épisode avait eu lieu alors que ma mère était très jeune. Elle ne se souvenait pas du prénom de la fille car elle ne la connaissait pas. Elle se souvenait en revanche que c’était une fille qui vivait à La Clarita, un quartier résidentiel proche de Villa Elisa. Elle était sur le point de se marier et une couturière de mon village faisait sa robe de mariée. Elle était venue au village à plusieurs reprises pour qu’on prenne ses mensurations et faire quelques essayages, toujours accompagnée de sa mère, dans la voiture familiale. Mais pour le dernier essayage elle est venue seule, personne ne pouvait l’accompagner, alors elle a pris le bus. Elle n’avait pas l’habitude de se déplacer toute seule, elle s’est trompée d’adresse et, quand elle a voulu retrouver son chemin, elle était en train de marcher en direction du cimetière. Une route qui à certaines heures de la journée était totalement déserte. Quand elle a vu apparaître une voiture, elle a pensé que le mieux à faire était de demander son chemin au lieu de continuer à tourner en rond. À l’intérieur de la voiture il y avait quatre hommes et ils l’ont enlevée. Elle a été séquestrée durant plusieurs jours, nue, attachée, bâillonnée dans un lieu visiblement abandonné. Ils lui donnaient à peine à boire et à manger, tout juste assez pour la maintenir en vie. Ils la violaient chaque fois qu’ils en avaient envie. La fille n’espérait plus que la mort. Tout ce qu’elle pouvait voir par une petite fenêtre, c’était le ciel et la campagne. Une nuit, elle a entendu que les hommes s’en allaient dans leur voiture. Elle s’est armée de courage, a réussi à défaire ses liens et à s’enfuir par la petite fenêtre. Elle a couru à travers champs jusqu’à une maison habitée. Là, on lui a porté secours. Elle n’est jamais parvenue à reconnaître le lieu où elle avait été captive, pas plus que ses ravisseurs. Quelques mois après, elle s’est mariée avec son fiancé.

Une autre de ces histoires avait eu lieu peu de temps auparavant, un, deux ou trois ans plus tôt.

Trois garçons étaient allés à un bal, un samedi. L’un d’eux était amoureux d’une fille issue d’une famille traditionnelle de Villa Elisa. Elle soufflait le chaud et le froid. Il allait vers elle, elle le laissait faire, puis elle le fuyait. Ce petit jeu du chat et de la souris durait depuis plusieurs mois. Le soir du bal ne fut pas différent des autres. Ils ont dansé, ils ont bu un verre ensemble, ils ont parlé de choses et d’autres, puis elle l’a planté là, encore une fois. Lui a cherché à se consoler au bar où ses amis levaient le coude depuis un bon moment. Ce sont eux qui ont eu l’idée. Pourquoi ne pas l’attendre à la sortie du bal pour lui montrer ce que ça veut dire, trois mecs qui en ont. L’amoureux dessoûla rien qu’à les entendre. Ils étaient fous, qu’est-ce qu’ils disaient, putain, il préférait aller se coucher. Des histoires de pochetrons.

Mais eux, ils parlaient sérieusement. Il fallait donner une leçon à ces allumeuses. Eux aussi sont partis avant la fin du bal. Et ils sont allés l’attendre sur le terrain vague qui se trouvait à côté de chez elle. Forcément, la jeune femme allait passer par là.

Elle a quitté le bal en compagnie d’une amie. Elles vivaient à une centaine de mètres l’une de l’autre. L’amie est rentrée chez elle en premier, et la jeune femme a continué, tranquillement, par le chemin qu’elle empruntait chaque fois qu’elle allait au bal, dans un village où il ne se passait jamais rien. Ils l’ont interceptée dans le noir, ils l’ont frappée, pénétrée, chacun leur tour, à plusieurs reprises. Et quand leurs verges en ont eu assez, ils ont continué à la violer à l’aide d’une bouteille.

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PREMIÈRES LIGNE #71, Vengeances de Bernhard Aichner

PREMIÈRES LIGNE #71

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Vengeances de Bernhard Aichner

Brünhilde Blum déteste son prénom. Elle déteste encore plus ses parents adoptifs, qui dirigent une entreprise de pompes funèbres. Lors d’une croisière en Croatie, Blum comme elle se fait appeler décide qu’il est temps pour eux de mourir… Elle a 24 ans.
Huit ans plus tard, elle vit avec l’homme qui le premier a répondu à l’appel de détresse lancé depuis le voilier. Mark est policier. Elle a repris et modernisé l’entreprise familiale. Ils sont les parents de deux fillettes de 3 et 5 ans. Ils sont heureux.
Mais la moto de Mark est percutée par une voiture : tout sauf un accident ! Mark meurt. Elle poursuit seule l’enquête qu’il menait cinq hommes avaient enlevé des migrantes moldaves, qu’ils violaient et torturaient. Blum décide alors de venger Mark. Or, quand il s’agit de tuer on l’a vu , Blum n’a aucun scrupule. Encore moins de remords…

Huit ans plus tôt

On voit tout, d’en haut. La mer, le voilier, sa peau. Une femme nue sur le pont, le soleil brille, tout va bien. Elle est simplement allongée là et regarde en l’air, ses yeux sont ouverts ; rien qu’elle, le ciel et les nuages. C’est le plus bel endroit du monde : le bateau que ses parents ont acheté il y a vingt ans, une merveille, une perle habituellement au mouillage dans le port de Trieste. La voile, la vie sur l’eau, en plein air, sans personne d’autre. Rien que de l’eau à perte de vue, de la musique dans les oreilles, et la sueur qui s’accumule dans son nombril. Rien d’autre. De Trieste aux Kornati, ils sont en route depuis trois jours. Ils ne sont pas pressés, il n’y a rien à faire. Les vacances avec ses parents, depuis tant d’années déjà. Ils ont presque soixante-dix ans et sont tannés par le soleil. Tous deux navigateurs enthousiastes, ils voyagent en bateau depuis toujours – depuis son enfance. En caleçon de bain et bikini, jamais nus. Il y a deux heures, elle s’est déshabillée et s’est allongée sans se mettre de crème. Elle veut que le soleil la brûle, que sa peau crie quand on la trouvera. Elle veut être nue, enfin nue. Plus  jamais personne pour le lui interdire. Pas de père. Pas de mère. Seule sur le bateau, seins, hanches, jambes et bras nus. Ce sourire sur ses lèvres, sa manière de bouger doucement en musique… Elle ne voudrait être nulle part ailleurs. Elle va rester allongée encore trois heures, s’étirer, se prélasser, absorber l’été en elle. Trois heures, ou quatre. Jusqu’à ce qu’ils coulent enfin tous les deux. Jusqu’à ce qu’ils arrêtent de crier, d’éclabousser le pont. Jusqu’à ce qu’ils soient enfin silencieux, pour toujours. Il est midi devant Dugi Otok. Elle ne bouge pas. Elle s’est endormie, dira-t-elle, elle n’a rien entendu, la musique était trop forte, le soleil l’a fatiguée. Elle répondra à toutes les questions, elle se justifiera et elle pleurera. Elle fera tout ce qui sera nécessaire, tout. Plus tard, pas maintenant. Maintenant, il n’y a que le ciel au-dessus d’elle ; elle y dessine du bout des doigts, elle trace des cercles, écrit sur ce bleu. Elle se représente son avenir, imagine sa nouvelle vie, seule. L’agence, qui lui appartient désormais. Elle va tout transformer, moderniser, mener l’entreprise sur la voie du succès. Elle va tout diriger. Elle-même. Elle va ramener le bateau à Trieste et prendre un nouveau départ. Il y a de la sueur partout. Comme elle savoure le fait d’être nue. Une adulte qui ne se laisse plus dicter par ses parents ce qu’elle doit faire ou ne pas faire. Tu ne te déshabilleras pas, Brünhilde. Pas sur notre bateau. Tant que nous vivrons, ce seront nos règles qui auront cours, Brünhilde. Plus maintenant. Il n’y a plus de règles, il n’y a plus qu’elle qui décide, elle seule. Plus d’ordres, plus d’interdictions. Elle s’est déshabillée, s’est allongée sur le pont, et elle étire son corps dans le vent. Tout son être flotte comme un drapeau, elle s’épanouit sous le soleil, heureuse. Toujours plus, à chaque minute qui passe. Elle est seule. Brünhilde Blum, vingt-quatre ans, fi lle de Hagen et Herta Blum. Adoptée. Ils sont venus la chercher au foyer quand elle avait trois ans, l’ont élevée comme un animal domestique, dressée pour prendre la succession ; elle était le dernier espoir de Hagen, il fallait que l’entreprise familiale continue d’exister à tout prix, même s’ils n’avaient pu adopter qu’une fille. Une fille ou pas d’enfant du tout, leur avait-on dit. La liste d’attente était longue et le désespoir de Hagen, immense. Si immense qu’il se laissa convaincre, qu’il parvint, après longue réflexion, à accepter l’idée de transmettre un jour son entreprise à une femme. Elle poursuivrait ce qui lui était sacré, sauvegarderait ce qu’il avait créé, et deviendrait, pour Hagen, un homme. Elle fit tout ce qu’il exigeait, tout ce que le métier nécessitait. L’agence de pompes funèbres Blum était toute sa vie, comptait plus que tout pour lui. Pour Brünhilde, l’entreprise familiale fondée peu après la guerre, à une époque où la mort devint un commerce, était sa prison et sa chambre d’enfant. Ce que les voisins avaient jadis accompli fut pris en charge par les Blum dès 1949. Les voisins qui avaient aidé quand quelqu’un mourait, qui s’étaient occupés de laver les corps, de les habiller et de les exposer, furent remplacés par les pompes funèbres. Ce qui avait longtemps été naturel devint alors tabou : toucher un mort, lui dire adieu avant qu’il disparaisse dans une caisse. On était content que quelqu’un soit désormais là pour tout expédier le plus vite possible, pour enlever le corps et le mettre en terre, proprement et professionnellement. Les Blum furent les premiers à Innsbruck. Ils vivaient bien des morts. D’abord le père de Hagen, puis Hagen, et maintenant Blum. Rien que Blum, parce qu’elle haïssait son prénom, qu’elle n’avait jamais pu le supporter, pas une seule fois. Brünhilde, laisse les morts tranquilles. Brünhilde, arrête de jouer avec eux. Brünhilde, arrête de leur mettre tes doigts dans le nez. Brünhilde. Un prénom qui n’avait rien à voir avec elle, qu’ils lui avaient donné parce que Hagen était plus allemand qu’il n’était permis, parce qu’il aimait Wagner, les Nibelungen, parce qu’il voulait que sa fille corresponde à son univers. Brünhilde. Un nom qu’elle avait banni de sa vie. Rien que Blum, pas Brünhilde. Depuis ses seize ans, depuis qu’elle avait arrêté d’être le bon petit soldat de Hagen et qu’elle ne faisait plus absolument tout ce qu’il exigeait, qu’elle n’obéissait plus. Rien que Blum. Elle insistait là dessus, même s’il la punissait pour ça. Blum regarde le ciel. Elle augmente le volume de la musique, le bateau tangue doucement, il n’y a personne à des milles à la ronde. Personne qui entende leurs cris, personne pour les aider. Personne d’autre qu’elle. Elle est allongée là, nue, presque comme les morts dans la salle de préparation. Sur la table, froids et sans vie, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle aidait son père, n’avait pas d’amis. Que son père travaille avec des morts effrayait les autres enfants et, elle aussi, les mettait mal à l’aise. Blum devint marginale, on se moquait d’elle, on la rejetait et la tournait en ridicule, on complotait contre elle. Blum souffrit. Toujours, toute son enfance, toute sa jeunesse. Elle désirait tant un ami, une amie, quelqu’un avec qui elle aurait pu partager sa vie, parler et rire. Mais il n’y avait personne, elle restait seule, sans personne d’autre que ses parents. Ses parents sans tendresse. Une mère muette qui ne la prenait pas dans ses bras et un père qui la forçait à effectuer des tâches qu’un enfant ne devrait pas faire. Depuis l’âge de sept ans, elle devait s’occuper des morts. Tu n’as pas de temps à perdre, Brünhilde, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Ne fais donc  pas ta chochotte, Brünhilde, ils ne vont pas te mordre. Ne sois pas une telle fifille, serre les dents et arrête de pleurer. Si tu ne te tais pas et si tu ne fais pas ce que je te dis, tu iras dans le cercueil. Tu as compris, Brünhilde ? Il n’y avait pas de temps à perdre, elle devait apprendre, même s’il exigeait d’elle l’impossible. Blum lavait les cheveux des morts, les rasait, nettoyait le sang de leur corps et aidait à les habiller. Quand elle eut dix ans, elle cousit une bouche pour la première fois. Si elle refusait, on l’enfermait dans un cercueil. D’innombrables fois, des heures entières dans le noir, une petite enfant effrayée et seule. Blum. Hagen brisait sa volonté, chaque fois. Elle, obligée de s’allonger, et lui qui vissait le couvercle au-dessus d’elle. Tu ne me laisses pas le choix, Brünhilde. Quand arrêteras-tu enfin de résister ? Je n’ai pas le choix, Brünhilde. Et le couvercle se refermait. Une enfant dans une caisse de bois. Elle tenait aussi longtemps qu’elle le pouvait, elle aurait bien voulu être plus forte, mais elle n’était qu’une enfant. Elle endurait cela sans pouvoir se défendre, personne ne l’aidait, personne ne se souciait de ses larmes, de ses supplications. Je ne veux pas faire ça. Je ne peux pas. S’il te plaît. Juste avant de planter l’aiguille dans le menton, par en dessous, dans la cavité buccale, de passer le fil à travers la viande morte. Elle a tout fait, mais ce ne fut pas assez. Peu importe qu’elle ait tellement désiré une caresse, un regard qui lui aurait dit que ses parents étaient fi ers d’elle. La peau de Blum resta privée de caresses. Son désir resta inassouvi, jamais ses efforts, quels qu’ils furent, ne suffirent. Elle resta toujours une petite fille, désarmée et impuissante. La petite Blum. S’il te plaît, papa, laisse-moi sortir. S’il te plaît, ne m’enferme pas. Pas encore le cercueil, papa. S’il te plaît, non. C’était punition et torture. Ce qui, plus tard, devint le quotidien, fut d’abord l’enfer. Chaque geste, chaque regard, la peau froide et morte qu’elle touchait. Un millier de fois, elle essuya des yeux et des bouches, nettoya des plaies, il y avait du sang et des asticots, des cadavres défigurés, des membres coupés, il n’y avait pas d’enfance, pas de gâteau avec des bougies, pas de poupées à habiller et déshabiller. Il n’y avait que des morts. De grosses poupées, de lourdes poupées, des bras et des jambes poilus, des têtes si pesantes qu’elle parvenait à peine à les tenir, des bouches inertes. Pas de sourire, pas de mot gentil, absolument rien. Seulement son père qui la poussait. D’innombrables cadavres, visages, parties génitales et excréments, des morts couchés devant elle dont elle devait s’occuper. Une fillette de dix ans avec des gants en latex. Et la mère qui les appelait pour manger, comme si Blum avait joué dans la cour avec des amies. À table. Lavez-vous les mains, le plat préféré de papa vous attend. Comme si tout était normal, comme si tout était en ordre. Un bon gros rôti pour le père, une victime d’accident pour Blum. Hagen qui s’enfournait une pleine fourchetée dans la bouche. Blum qui pensait à de la vieille carne, à des vieillards pleins d’escarres, à de la peau parcheminée, à l’urine et au sang dans la pièce d’à côté qu’elle devait nettoyer après le repas. C’est délicieux, Herta, un vrai régal, comme toujours. Et Blum qui repoussait son assiette. Aussi loin qu’elle se souvienne, il y avait des cadavres. Ils arrivaient en corbillard, ils sortaient directement de leur lit où ils s’étaient endormis pour toujours, ils arrivaient sanglants, mutilés, morts par infarctus, poignardés, assommés, autopsiés, ils entraient tout simplement dans la vie de Blum, s’introduisaient dans son petit univers. Personne ne lui demandait si elle le souhaitait. Si elle pouvait le supporter. Ils étaient juste allongés là, des gens morts sur la table en aluminium. Effrayants au  début, puis un jour, finalement, calmes et paisibles. Blum s’habitua à leur univers, commença à accepter qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle n’avait nulle part ailleurs où aller. Qu’elle devait craindre les vivants et non les morts. Cette découverte lui fit du bien : être seule avec eux. Dès qu’elle le pouvait, elle se retirait dans la salle de préparation. Les morts finirent par devenir des amis à qui elle parlait. Blum était plus forte qu’eux. Elle pouvait décider de ce qui leur arriverait. Aucun d’eux ne pouvait lui faire de mal, peu importaient leur poids et leur taille, ils ne bougeaient plus, ne respiraient pas, leurs bras et leurs jambes gisaient simplement là. Ils étaient comme des poupées, de grosses poupées froides avec lesquelles elle jouait. Elle se confiait à eux, leur disait tout, toujours. À part ça, elle restait silencieuse, pas un mot à ses parents ; elle voulait être au calme, ne rien savoir, faisait simplement ce qu’on attendait d’elle et se retirait dans son monde. Jusqu’à cet instant… Le soleil brûle. Leur silence lui fait un bien fou. Elle et ses parents sur le voilier, d’aussi loin qu’elle se souvienne ; ces trois semaines passées sur l’eau chaque année, ce bleu qui revenait toujours. C’était chaque fois une sorte de pause loin de la réalité, un beau rêve, rien de plus. De Trieste à la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne. Elle attendait avec impatience ces semaines sur le bateau pendant lesquelles la vie était belle. Quand l’ancre remontait et que le vent gonflait les voiles, quand Hagen lui montrait ce qui était important, comment naviguer, comment survivre dans la tempête. Blum se souvient de tout ce qu’elle a appris, et de tout ce qu’elle n’a pas appris. Les îles, le vent, et les parents qui se laissaient même aller à rire, parce que c’étaient les vacances. Leurs visages, d’habitude fermés, s’ouvraient, et Blum avait parfois l’impression qu’il y avait là de l’amour, très brièvement, comme une petite flamme qui se ranimait. Pendant vingt ans, elle chercha cela, attendit, rêva d’être une fille tout à fait normale, une jeune femme capable d’autre chose que seulement préparer des cadavres. Elle voulait enfin vivre, enfin prendre des décisions. Elle ne bougera pas, quoi qu’il arrive, elle ne remuera pas. Il n’y a que Blum et le soleil sur sa peau. Elle ignore les cris et les coups sur la coque. Deux corps qui surnagent, désespérés. On les voit d’en haut. Ils essaient de se retenir, leurs ongles griffent encore la coque. Ce bon vieux bateau et son échelle rabattable, l’échelle qui n’est pas là quand on hurle pour l’atteindre. Hagen a insisté pour tout laisser dans son état d’origine, pas de transformations, pas de précautions particulières pour la sécurité. Faites pas dans votre froc, y a que les idiots qui sautent en laissant l’échelle en haut, et si jamais ça m’arrive un jour, eh ben, vous pourrez me laisser couler. Comme il était péremptoire alors, et comme il se retrouve penaud et démuni maintenant. Le grand Hagen et sa Herta. Aucun retour possible pour ces deux-là, ils ont plongé sans réfléchir, deux vieux sans amour, au cœur affaibli, à bout de souffle, paniqués. Ils crient et avalent de l’eau depuis déjà deux heures. Ils veulent remonter sur le bateau, escalader le bordé, ils essaient tout, pédalent dans l’eau, nagent près de la coque, pleurent, hurlent, donnent des coups de poing sur le bois, crient son nom. Brünhilde. Encore et toujours Brünhilde. Mais Brünhilde ne les entend pas, même s’ils crient aussi fort qu’ils le peuvent, même si leurs doigts saignent abondamment. Ils savent qu’ils vont mourir, Hagen et Herta. Ils le savent. Ils savent que Blum les entend, qu’elle est allongée là-haut et ne fait rien, se contentant d’écouter sa musique pendant que le bateau dérive. Elle sourit parce qu’elle sait que c’est bientôt la fin, qu’ils vont arrêter de crier, que tout ira bien, enfin. Tout est chaud, c’est presque le bonheur. Il n’y a qu’elle et le ciel, rien d’autre. Vivre, enfin

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PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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PREMIÈRES LIGNE #69, Assurance sur la mort, James M. Cain

PREMIÈRES LIGNE #69

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Assurance sur la mort,

James M. Cain

Assurance sur la mort

Séduit par la troublante Phyllis Dietrichson, l’agent d’assurance Walter Neff conspire avec elle le meurtre de son mari après lui avoir fait signer une police prévoyant une indemnité pharaonique en cas de mort accidentelle. Évidemment, la compagnie d’assurance va suspecter la fraude, mais Walter et Phyllis sont intelligents, déterminés et totalement sans scrupules. Le crime parfait existe-t-il ? Peut-on vraiment échapper à une vie rangée pour éprouver grand frisson aux côtés d’une femme fatale ?

Chapitre 1

C’EST en me rendant à Glendale pour ajouter trois nouveaux chauffeurs de camion sur le contrat d’un brasseur de bière, que je me suis souvenu de cette police à renouveler vers Hollywoodland. J’ai décidé d’aller y faire un tour. Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. C’était une construction de style espagnol, comme toutes celles qu’on voit en Californie, avec des murs blancs, un toit de tuiles rouges et un patio sur un des côtés. Elle avait été construite de guingois. Le garage se trouvait sous la maison, au-dessus il y avait le rez-de-chaussée et le reste était étalé sur le flanc de la colline, là où on avait pu le caser. Un escalier en pierre menait à la porte d’entrée, j’ai garé la voiture et gravi les marches. Une domestique a passé la tête dans l’entrebâillement.

— Est-ce que M. Nirdlinger est là ?

— Je ne sais pas, monsieur. Qui le demande ?

— Monsieur Huff.

— Et c’est à quel sujet ?

— Affaire personnelle.

Entrer chez quelqu’un est ce qu’il y a de plus dur dans mon boulot, et pas question de révéler le motif de votre visite avant l’heure.

— Je suis désolée, monsieur, mais je n’ai pas le droit de laisser entrer les gens tant qu’ils n’ont pas dit ce qu’ils veulent.

Voilà le genre de difficulté qu’on rencontre parfois. Si je répétais à nouveau qu’il s’agissait d’une “affaire personnelle”, je donnais l’impression d’avoir quelque chose à cacher, ce qui produit un mauvais effet. Si j’avouais ce qui m’amenait vraiment, je m’exposais à ce que redoutent tous les agents d’assurances, à savoir que cette femme revienne m’annoncer : “Monsieur n’est pas là.” Si je proposais d’attendre, je me mettais en position d’infériorité, et ça n’a encore jamais facilité la signature d’un contrat. Dans ce métier, pour faire affaire, il faut entrer. Une fois que vous êtes entré, ils sont obligés de vous écouter, et on peut assez bien juger de la qualité d’un agent à la vitesse à laquelle il se retrouve assis sur le canapé du salon, avec d’un côté son chapeau et de l’autre ses petites fiches.

— Je vois. J’ai dit à M. Nirdlinger que je passerais, mais… tant pis. J’essaierai peut-être de m’arrêter à un autre moment.

C’était vrai, d’une certaine façon. Pour ces histoires d’automobiles, on s’engage toujours à prévenir les clients avant un renouvellement, sauf que ça faisait un an que je ne l’avais pas vu. Je me suis donné l’air d’un vieil ami, et un vieil ami pas très content de l’accueil qu’on lui réservait. Ça a marché. Le visage de la domestique affichait une réelle inquiétude.

— Bon… entrez, s’il vous plaît.

Si j’avais déployé autant d’énergie à rester à l’écart de cette maison, cela m’aurait peut-être mené quelque part.

J’AI balancé mon chapeau sur le canapé. On a beaucoup insisté sur cette salle de séjour, et plus particulièrement sur ces “rideaux rouge sang”. Moi, ce que j’ai vu, c’est un salon qui ressemblait à tous les autres salons de Californie, peut-être un peu plus luxueux que la moyenne, mais rien qu’un grand magasin lambda ne puisse livrer avec un seul camion, installer en une matinée avant de valider le crédit l’après-midi même. Le mobilier était espagnol, du genre joli à voir et inconfortable à utiliser. Le tapis était un de ces grands rectangles qu’on aurait dit mexicain s’il n’avait pas été fabriqué à Oakland, en Californie. Les rideaux rouge sang étaient bien là, mais ils ne signifiaient rien. Toutes ces maisons de style espagnol ont des rideaux en velours rouge fixés sur des tringles en fer, avec en général des tentures assorties accrochées aux murs. Ici, entre la tapisserie reproduisant un blason au-dessus de la cheminée et celle figurant un château au-dessus du canapé, rien ne dérogeait à la règle. Quant aux deux autres côtés de la pièce, c’étaient des fenêtres et l’entrée du hall.

— Oui ?

Une femme se tenait là. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle avait peut-être trente et un ou trente-deux ans, un visage doux, des yeux bleu clair et des cheveux blond cendré. Elle était petite et portait un ensemble d’intérieur bleu. Elle avait l’air fatiguée.

— Je souhaitais voir M. Nirdlinger.

— Monsieur Nirdlinger est absent pour le moment, mais je suis madame Nirdlinger. Puis-je vous aider ?

Il ne me restait plus qu’à cracher le morceau.

— Oh, non, je ne crois pas, madame Nirdlinger, vous êtes gentille. Je m’appelle Huff, Walter Huff, de la General Fidelity of California. La couverture automobile de M. Nirdlinger expire dans moins de quinze jours et j’avais promis de le lui rappeler, alors je me suis dit que je passerais le voir. Mais je n’avais certainement pas l’intention de vous déranger à ce sujet.

— La couverture ?

— L’assurance. C’est à tout hasard que je me suis arrêté ici en plein milieu de la journée, il se trouve que j’étais dans le quartier, alors je me suis dit, tant qu’à faire… À votre avis, quel serait le bon moment pour rendre visite à M. Nirdlinger ? Vous pensez qu’il pourrait m’accorder quelques minutes juste après le dîner, afin que je n’empiète pas sur sa soirée ?

— Quel genre d’assurance a-t-il souscrit ? Je devrais le savoir, mais je n’y prête pas trop attention.

— Nous sommes tous pareils, j’imagine, personne n’y prête trop attention jusqu’à ce qu’un malheur arrive. Il a l’offre habituelle : collision, incendie, et également vol et responsabilité civile.

— Ah, oui, bien sûr.

— Ce n’est qu’une formalité, mais il devrait s’en occuper assez vite, de façon à rester couvert.

— Ça ne me regarde pas, cependant je sais qu’il s’est intéressé à l’Automobile Club. À leur assurance, je veux dire.

— Il est membre ?

— Non. Cela fait une éternité qu’il songe à adhérer, sans jamais se décider. Mais le représentant du club est venu ici et il a mentionné leur assurance.

— Il n’y a pas mieux que l’Automobile Club. Ils sont rapides, généreux pour ce qui est des dédommagements et d’une courtoisie inébranlable. Je n’ai pas la moindre critique à émettre à leur sujet.

Voilà un truc qu’on apprend. Ne jamais dire du mal de la concurrence.

— Et puis c’est moins cher.

— Pour les membres.

— Je croyais que seuls les membres pouvaient souscrire.

— Je m’explique. Quand un homme compte adhérer à l’Automobile Club de toute façon – pour l’assistance en cas de panne, pour la gestion des contraventions, ce genre de choses –, s’il prend également leur assurance, oui, elle lui coûtera moins cher. C’est indiscutable. Mais, s’il adhère au club rien que pour l’assurance, à partir du moment où il ajoute à la prime les seize dollars de frais d’adhésion, ça lui revient plus cher. Tout bien pesé, je peux encore permettre à M. Nirdlinger de réaliser quelques économies non négligeables.

Elle a continué de discuter, et je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer. Mais, quand vous vendez à autant de gens que moi, vous ne vous fiez pas à ce qu’ils racontent. C’est votre instinct qui vous dit si l’affaire se présente bien ou non. Au bout d’un moment, j’ai su que cette femme n’en avait rien à faire de l’Automobile Club. Son mari, oui, peut-être, mais elle non. Elle avait autre chose en tête, et toute cette discussion n’était rien qu’une manœuvre dilatoire. J’étais prêt à parier qu’elle allait me proposer de partager la commission, histoire d’empocher un billet de dix à l’insu du mari. C’est très courant. Je me demandais simplement ce que j’allais lui répondre. Un agent respectable ne se compromet pas dans ce genre d’entourloupe, sauf que, en la regardant arpenter la pièce, j’ai vu un détail que je n’avais pas encore remarqué. Sous son pyjama bleu se mouvait une forme qui avait de quoi rendre un homme dingue, et je n’étais pas sûr d’être très convaincant lorsqu’il allait falloir expliquer la rigueur éthique qu’impose le métier d’assureur.

Mais, soudain, elle a planté ses yeux sur moi et j’ai senti un frisson me remonter le long du dos jusqu’à la racine des cheveux.

— Vous proposez des assurances accidents ?

Peut-être que vous n’y voyez pas le sens que moi j’y ai vu. Premièrement, l’assurance contre les accidents, ça se vend, ça ne s’achète pas. Les gens vous demandent des polices contre les incendies, contre les cambriolages, même sur la vie, mais jamais contre les accidents. Ce produit-là, il se vend quand les agents se démènent pour le vendre, ça paraît donc bizarre si c’est le client qui aborde lui-même le sujet. Deuxièmement, lorsqu’il y a un truc pas net, l’assurance accidents est la première chose à laquelle on pense. Par rapport à ce qu’il coûte, c’est de loin le contrat qui donne le droit aux plus grosses indemnités. Et c’est la seule police qui puisse être souscrite sans que l’assuré lui-même en sache rien. Aucune visite médicale n’est nécessaire. Pour celle-là, tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent, et il y a pas mal d’hommes qui se baladent aujourd’hui sans se douter que, pour leurs proches, ils valent plus morts que vivants.

— Nous proposons toutes sortes d’assurances.

Elle s’est remise à me parler de l’Automobile Club, et j’ai essayé de ne pas trop fixer mes yeux sur elle, sans succès. Puis elle s’est assise.

— Souhaiteriez-vous que j’en discute avec M. Nirdlinger, monsieur Huff ?

Pour quelle raison voudrait-elle discuter de son assurance avec lui, plutôt que de me laisser m’en charger ?

— Pourquoi pas, madame Nirdlinger.

— Cela ferait gagner du temps.

— Et le temps est important. Votre mari devrait s’en occuper sans tarder.

C’est là qu’elle m’a une fois de plus déconcerté :

— Quand nous aurons fait le point, lui et moi, alors vous pourrez le voir. Demain soir, ça vous serait possible ? Mettons vers sept heures et demie ? Nous aurons terminé de dîner.

— Demain soir me va très bien.

— Parfait, je vous attendrai.

Je suis monté dans ma voiture furieux de me montrer aussi stupide juste parce qu’une femme m’avait lancé un regard un peu appuyé. De retour au bureau, j’ai découvert que Keyes me cherchait. Keyes, c’est le chef du service Indemnisation, et l’homme au monde avec lequel il est le plus fatigant de traiter. Impossible de lui dire une chose aussi innocente que “on est mardi” sans qu’il aille consulter le calendrier, puis vérifier que c’est bien celui de cette année et pas de la précédente, puis s’enquérir de la société qui l’a imprimé, puis s’assurer que leur calendrier ne contredit pas celui du World Almanac. Autant d’efforts inutiles devraient l’aider à rester mince, pourrait-on croire, mais non. Les années passent et il devient de plus en plus gros, de plus en plus irritable, toujours à se disputer avec d’autres services au sein de la compagnie, à rester assis le col ouvert sans rien faire d’autre que transpirer, chercher querelle, argumenter, jusqu’à ce que le simple fait d’être dans la même pièce que lui vous file le tournis. Mais il n’a pas son pareil pour flairer une demande d’indemnisation bidon.

Dès que je suis entré, il s’est levé et s’est mis à rugir. Il s’agissait d’un contrat que j’avais préparé six mois plus tôt pour un camion que le propriétaire venait de brûler dans l’espoir de toucher un dédommagement. J’ai interrompu Keyes à la première occasion.

— Pourquoi vous râlez contre moi ? Je me souviens de ce dossier. Et je me rappelle clairement avoir attaché une note à cette demande de souscription au moment de l’envoyer, expliquant que je pensais qu’on devait faire une enquête approfondie sur ce bonhomme avant d’accepter de le couvrir. Sa tête ne me disait rien qui vaille, alors pas question que je…

— Walter, ce n’est pas contre vous que je râle. Je sais que vous avez réclamé une enquête. J’ai votre note ici même, sur mon bureau. C’est ça que je voulais vous dire. Si les autres services de cette compagnie faisaient preuve ne serait-ce que du quart de votre bon sens…

— Ah.

Du Keyes tout craché, même quand il avait quelque chose de gentil à vous dire, il fallait qu’il commence par vous mettre en rogne.

— Et écoutez ça, Walter. Non seulement ils ont validé le contrat sans se soucier une seule seconde de votre note, mais, après que le camion a brûlé avant-hier, malgré cet avertissement qu’ils avaient sous les yeux, eh bien ils auraient approuvé la demande d’indemnisation du type si cet après-midi je n’avais pas envoyé une dépanneuse, fait déplacer l’engin et découvert un tas de copeaux sous le moteur, prouvant qu’il avait lui-même mis le feu.

— Vous l’avez coincé ?

— Oh oui, il est passé aux aveux. Demain matin il plaidera coupable devant le juge, point final. Mais là où je veux en venir, c’est que si vous, rien qu’en voyant le type, vous avez pu avoir des soupçons, comment est-il possible qu’eux n’en aient eu aucun ? Oh, et puis zut, c’est sans espoir. Je voulais simplement que vous soyez au courant. Je vais envoyer une note à Norton. Je me dis que c’est une affaire à laquelle le président de cette compagnie devrait peut-être s’intéresser. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, si le président de cette compagnie avait des…

Il s’est interrompu, et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre. Keyes était un des vestiges de l’époque du vieux Norton, le fondateur de la société, et il n’avait pas une haute opinion du jeune Norton, qui avait succédé à son père à la mort de ce dernier. Le jeune Norton ne faisait jamais rien correctement, à en croire Keyes, et tous les employés craignaient qu’il ne les embrigade dans ce conflit. Si Norton junior était l’homme avec lequel nous devions traiter, soit, autant ne pas se faire mal voir de lui à cause de Keyes. Impassible, je n’ai pas relevé sa petite pique. Je ne savais même pas de quoi il parlait.

LORSQUE je suis retourné dans mon bureau, Nettie, ma secrétaire, était sur le point de partir.

— Bonne soirée, monsieur Huff.

— Bonne soirée, Nettie.

— Ah, j’ai mis un mot sur votre bureau, à propos d’une Mme Nirdlinger. Elle a appelé il y a dix minutes environ pour dire qu’il valait mieux que vous ne passiez pas demain soir, concernant ce renouvellement de police. Elle vous recontactera pour vous proposer un autre rendez-vous.

— Ah, merci.

Nettie s’en est allée, et moi je suis resté à regarder son mot. J’ai pensé au genre d’avertissement que j’allais joindre à cette demande de souscription-là quand je la recevrais – pour peu que je la reçoive un jour.

Pour peu que j’en joigne un.

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PREMIÈRES LIGNE #68, Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

PREMIÈRES LIGNE #68

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

1

Aux assises

On n’a pas oublié l’émotion provoquée, en France et à l’étranger, par l’Affaire de l’Aiguille Creuse. Le Trésor des Rois de France… l’Aiguille transformée en forteresse par Arsène Lupin !… Malgré les consignes de silence données en haut lieu, il fut impossible d’empêcher une partie de la vérité de filtrer. Pendant plusieurs semaines, le fort de Fréfossé devint un lieu de pèlerinage. La troupe maintenait difficilement les curieux à distance, cependant que se répandaient les bruits les plus absurdes. N’allait-on pas jusqu’à murmurer qu’une partie des tableaux les plus célèbres des musées nationaux étaient des faux et que les toiles authentiques étaient rassemblées là, derrière les murailles de l’Aiguille. Des photographies avaient reproduit l’inscription que Lupin avait tracée à la craie rouge sur la paroi de la plus haute salle :

Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille Creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin ».

Et le public s’était aussitôt divisé ; les uns prétendaient que la République s’honorerait en acceptant le royal cadeau du célèbre aventurier ; les autres s’indignaient à la pensée que le fruit de tant de rapines pût être reçu avec honneur.

Mais bientôt une question prima sur toutes les autres. Pourquoi Lupin s’était-il dessaisi de ses richesses ? Avait-il renoncé à sa surprenante carrière ? Avait-il au contraire découvert ailleurs un asile encore plus sûr, encore plus inexpugnable, où il avait rassemblé des collections plus précieuses encore ? On parlait du Trésor des Templiers, d’un Montségur souterrain… Les imaginations s’échauffaient. Un journaliste eut l’idée d’interroger Isidore Beautrelet. Beautrelet avait disparu. De son côté, par une coïncidence curieuse, Ganimard était en congé. Un député de l’opposition interpella, à la tribune ; le président du Conseil répondit de la manière la plus évasive. Non, le gouvernement n’avait pas négocié avec Arsène Lupin. Le secret de l’Aiguille avait été découvert à la suite d’une longue enquête… Quant à Lupin, il avait, une fois de plus, réussi à s’échapper. Nul ne savait ce qu’il était devenu.

Pas la moindre allusion au drame qui s’était déroulé près de la petite ferme normande. Tout le monde ignorait la mort tragique de Raymonde de Saint-Véran, et je n’avais pas encore pu me résoudre à faire toute la lumière, avec la permission de mon illustre ami, sur le drame qui venait de bouleverser sa vie. J’ignorais, d’ailleurs, où se terrait le malheureux. Il était passé, un soir, méconnaissable, ravagé par le chagrin. Il m’avait dit : « Je pars. Je souhaite que personne ne s’occupe plus jamais de moi. » Et il m’avait raconté, en quelques mots que l’émotion parfois rendait presque inintelligibles, sa fuite dans la nuit, l’enterrement clandestin de celle qu’il avait tant aimée… J’avais mesuré, alors, ce que signifie l’expression : « toucher le fond de la détresse humaine ».

— C’est fini, avait-il ajouté. Je ne mourrai pas, parce que je ne peux pas mourir. Mais je pense que je ne guérirai jamais. Adieu !

Il m’avait serré dans ses bras, et la porte de la rue s’était refermée. Depuis, plus rien. On continuait encore à parler de l’Aiguille, mais l’actualité amenait à la première page des journaux de nouveaux faits divers. Les exploits d’une redoutable bande, qui laissait sur les lieux de ses forfaits un papier portant une inscription bizarre, La Griffe, commençaient à faire parler d’eux. Et puis les problèmes politiques prenaient un tour inquiétant. La rivalité des empires faisait craindre une guerre générale. Il fallait, maintenant, chercher en bas de page quelques articles qui se rapportaient encore à l’Aiguille Creuse. Des experts, des conservateurs de musées, des professeurs de l’École des Chartes, tour à tour, se rendaient sur place pour dresser la liste des objets légués, en estimer la valeur, en discuter l’authenticité.

Deux gendarmes montaient la garde, à l’entrée du souterrain. Deux autres veillaient sur les trésors qui n’avaient pas encore été transférés à Paris. Précaution insuffisante, qui fit brusquement rebondir l’affaire. En effet, trois hommes se présentèrent un soir au fort de Fréfossé. « Ils avaient un air d’honnêtes citoyens », comme devait le déclarer plus tard l’un des gendarmes. Ils produisirent des papiers en règle, se dirent mandatés par le ministère des Beaux-Arts qui leur avait délivré un laissez-passer, et expliquèrent qu’ils avaient attendu la tombée de la nuit pour échapper à la curiosité des promeneurs, car, du lever au coucher du soleil, il y avait encore beaucoup de flâneurs sur les falaises. Sans méfiance, les gendarmes les laissèrent entrer et furent aussitôt assaillis, réduits à l’impuissance, bâillonnés et ficelés. Les deux autres gendarmes, à l’intérieur de l’Aiguille, subirent le même sort. Et le déménagement commença. La Vierge à l’Agnus Dei, de Raphaël, emportée ; le Portrait de Lucrezia Fede, d’Andréa del Sarto, volé ; la Salomé, du Titien, disparue ; la Vierge et les anges, de Botticelli, enlevée. La célèbre Chute d’Icare, du Tintoret, le Grand Canal, du Caravage, les Marchands du Temple, de Carpaccio, et tant d’autres chefs-d’œuvre, partis, volatilisés, sans parler des tapisseries, des bijoux anciens, des Tanagras… Bref, un désastre !

Les bandits avaient fait sans se hâter plusieurs voyages. Des automobiles étaient venues se ranger à l’entrée du fort et les gendarmes entendirent le bruit de leurs moteurs qui se perdirent dans la nuit. L’opération avait été menée avec un tel sang-froid et une telle audace qu’on aurait pu l’attribuer au gentleman cambrioleur lui-même si l’on n’avait découvert, sous l’inscription fameuse : Arsène Lupin lègue à la France…, une autre inscription, faite également à la craie rouge et d’une main aussi ferme :

« La Griffe » adresse ses excuses à la République et ses plus vifs remerciements à Arsène Lupin.

Ce fut, dans tout le pays, une explosion de colère. « Un défi à la police… » « Nous ne sommes plus défendus… » « Le pillage du patrimoine national… » Tels étaient les titres des journaux les plus pondérés. Ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était l’idée, suggérée par un reporter du Gaulois, que Lupin avait désormais des émules dont l’habileté, cette fois, ne serait peut-être plus tempérée par les scrupules dont notre héros légendaire avait si souvent donné la preuve.

« La Griffe » ! Cela sonnait comme une menace. Cela sentait l’exploit brutal, la violence intelligente mais impitoyable. En outre, le mot semblait désigner une bande, pour ne pas dire une troupe disciplinée, entraînée, soumise aux ordres d’un chef qui voyait grand et possédait de puissants moyens d’action. La preuve : ces automobiles qui attendaient sur la falaise. Certes, Lupin avait eu des complices et combien dévoués ! Mais jamais un effectif capable de conduire un assaut groupé. Or, la Griffe alignait, d’après les premières estimations, au moins sept hommes. Les trois qui étaient chargés du transport des objets volés et les quatre chauffeurs, car les traces laissées sur le sol friable, non loin du fort, montraient clairement que quatre voitures avaient stationné là. En outre, on pouvait raisonnablement supposer que le chef de la Griffe était lui aussi sur les lieux, dirigeant l’opération. Comment dès lors n’être pas frappé par le caractère militaire de ce raid hardi ? Il y avait bien là de quoi faire frémir !

La police entra en campagne, établit des barrages, surveilla les gares et les frontières, sans résultat. Restait un espoir, qui n’osait encore se formuler. Lupin ne pouvait pas ne pas relever le défi de la Griffe. Il n’allait pas tarder à se manifester. Le public, de jour en jour, guettait l’une de ces lettres ouvertes, pleines de verve, de jeunesse, d’insolence, qui avaient tant de fois annoncé les offensives de Lupin. Et quand un journaliste de L’Écho de France écrivit un article intitulé « Qu’est-ce qu’Il attend » ?il se fît dans tout le pays comme un grand silence. La riposte allait venir, foudroyante, définitive !

Je savais, moi, hélas, qu’elle ne viendrait pas. Lupin se tut, en effet. Où se terrait-il ? Peut-être voyageait-il à l’étranger. Peut-être se cachait-il, comme un animal blessé, en quelque château perdu. La déception fut immense, et se transforma bientôt en colère. Les chansonniers s’en donnèrent à cœur joie. Paris fredonna, sur l’air de la Paimpolaise, la complainte du pauvre Lupin. Et puis d’autres noms prestigieux : Blériot, Latham, remplacèrent le sien. On se demandait si l’aviation ne serait pas l’arme de l’avenir. Cependant, personne n’avait oublié la Griffe et un incident, bientôt suivi d’un drame, ramena l’attention sur la redoutable bande.

Un antiquaire de la rue des Saints-Pères, M. Dupuis, signala à la police que deux inconnus étaient venus lui proposer différents objets d’art dont ils lui avaient montré les photographies. Il y avait notamment des statuettes chinoises qu’il avait immédiatement reconnues. Elles appartenaient à la « Collection Lupin », dont les journaux avaient fait une description minutieuse. Aussitôt, l’inspecteur-chef Ganimard tendit une souricière. Les deux malfaiteurs, qui avaient pris rendez-vous avec M. Dupuis, pour conclure le marché, se présentèrent à l’heure convenue, et furent accueillis par des policiers qui s’étaient cachés derrière des paravents. Au lieu de se rendre, les bandits ouvrirent le feu, blessant légèrement Ganimard au bras droit. Maîtrisés à grand-peine, ils furent aussitôt conduits au dépôt.

Or, le lendemain, l’antiquaire était assassiné dans son magasin. Sur sa poitrine, était épinglée une feuille de papier de la taille d’une carte de visite. Elle portait ces mots :

La Griffe n’aime pas les bavards

Ainsi, quelques semaines à peine après le cambriolage de l’Aiguille, la Griffe n’hésitait pas à frapper une nouvelle fois, et avec une sauvagerie qui émut fortement l’opinion publique. On émit bien des hypothèses : la Griffe se rattachait-elle au mouvement anarchiste ? Fallait-il voir dans l’assassinat de l’antiquaire un geste terroriste ? Ou bien ne s’agissait-il pas plutôt d’une organisation criminelle d’un type nouveau, d’une société secrète analogue à la célèbre Main Noire, qui avait sévi, naguère, en Sicile ?

L’instruction avait été confiée au juge Formerie, dont on connaissait l’esprit méthodique. Le magistrat confronta les deux inculpés avec les gendarmes qui avaient été assaillis dans l’Aiguille. Ceux-ci n’hésitèrent pas : les deux bandits faisaient bien partie de l’expédition. Mais le juge eut beau les soumettre à un interrogatoire serré, il n’obtint rien d’eux. Grâce au fichier central, il fut établi que le plus grand, qui semblait aussi le plus fruste, s’appelait Adolphe Chauminard. Il avait déjà subi plusieurs condamnations pour vol. L’autre se nommait Joseph Bergeon et avait purgé une peine d’un an de prison pour recel. Deux comparses, de toute évidence, et probablement deux déserteurs, car on ne pouvait guère supposer que le chef de la Griffe fût assez maladroit pour leur confier la tâche de négocier bijoux et statuettes. Ils étaient trop bornés. Éblouis par les richesses dérobées à l’Aiguille, ils s’étaient laissé tenter, avaient fait main basse sur quelques objets qui leur avaient paru d’une vente facile. Après quoi, ils se proposaient sans doute de prendre le large pour se soustraire à la vengeance de l’homme dont ils avaient trahi la confiance, car celui-ci était impitoyable, comme le prouvait l’assassinat de l’antiquaire.

L’instruction ne dura pas longtemps, les faits ne prêtant pas à controverse. D’une part, les deux bandits avaient participé au cambriolage de l’Aiguille ; de l’autre, ils avaient tiré sur les représentants de la force publique, blessant l’inspecteur principal Ganimard. Ils risquaient de longues années de prison, sinon le bagne.

Quand s’ouvrit la session des Assises, une foule considérable s’amassa aux abords du Palais de Justice. Un service d’ordre sévère maintenait les curieux à distance. Il était extrêmement difficile de pénétrer dans la salle des débats. Ceux qui pouvaient entrer étaient fouillés, car les autorités craignaient que la Griffe ne se manifestât par quelque violence. Le Président Malterre était un magistrat énergique et habile. On savait que le procès serait conduit avec rigueur. Le procureur général était Vincent Sarazat, le plus jeune procureur de France, le plus dur aussi. Il demanderait le maximum. Il avait pour adversaire Me Bellot et Me Grandet dont le talent était reconnu par tous. On sentait que l’empoignade serait rude. Les deux comparses assis dans le box des accusés ne comptaient guère. À travers eux, c’était la Griffe que Vincent Sarazat allait chercher à atteindre. Il fallait à tout prix rassurer le pays et décourager, par une sentence terrible, le chef de la redoutable bande.

La première journée fut plutôt favorable aux accusés. Les défenseurs avaient fait appel à un célèbre médecin aliéniste, le Dr Vininski, dont l’exposé fut suivi avec une attention extrême. Sobrement, mais avec une autorité impressionnante, le docteur prouva que Chauminard avait une intelligence inférieure à la moyenne et ne pouvait être tenu pour entièrement responsable de ses actes. Quant à Bergeon, très influençable, il s’était laissé entraîner. La défense marquait des points.

— Qu’en pensez-vous ?

Je sursautai. Un homme était assis, bien sagement, de l’autre côté de mon bureau. Il tenait sur ses genoux un chapeau melon. Il était décoré. Avec sa moustache effilée et sa barbiche poivre et sel, il ressemblait à un officier en civil. Il sourit gentiment, se pencha vers moi et dit, d’un ton de confidence :

— Je suis entré par la porte, si c’est ce qui vous inquiète. Je sais encore me servir d’un rossignol.

— Vous ?

— Eh oui, moi, dit Lupin.

Et peu à peu, sous le déguisement, je reconnaissais le visage d’autrefois, la vivacité du regard, la malice du sourire, mais avec quelque chose de voilé, de résigné, qui me serrait un peu le cœur. Il saisit ma main, par-dessus la table encombrée de journaux.

— Surtout, ne vous dérangez pas, mon cher ami. Je ne fais que passer.

— Mais que devenez-vous ?

— Ce que je deviens ?… Vraiment, je ne sais pas. Je survis, voilà le mot. Je suis comme un cactus en plein désert.

Il ferma les yeux. Je vis les fines pattes d’oie au coin de ses paupières, le pli d’amertume qui commençait à s’indiquer, entre le nez et la joue.

— Bon, murmura-t-il… Surtout, ne parlons pas du passé. (Du bout de son doigt ganté, il souleva les feuilles éparses devant moi.) Cette affaire m’intéresse de plus en plus. Pas seulement à cause du préjudice moral dont j’ai été victime… Non. Mais à cause de celui qui se cache derrière la Griffe.

— Vous le connaissez ?

— Pas du tout. Mais il m’effraye… et m’attire. Autrefois… (Il sourit tristement et reprit : ) Autrefois… dans une vie antérieure… j’ai étudié plusieurs affaires demeurées inexplicables. Je suis, aujourd’hui, persuadé qu’elles étaient toutes l’œuvre d’une même bande, et d’une bande qui était la Griffe. L’affaire du château de la Meilleraie, par exemple, dont vous vous souvenez sans doute… Un modèle d’audace, de sang-froid, de rapidité… avec je ne sais quoi de monstrueux, d’inutilement cruel… Le régisseur aurait pu être épargné… Le garçon de recettes aussi… Et je pourrais vous citer bien d’autres cas, sans parler du malheureux antiquaire. Ces gens-là frappent comme s’ils en avaient reçu l’ordre. Comme s’ils obéissaient à une consigne. Pourquoi ?

Il lissa rêveusement sa moustache puis se pencha vers moi et je retrouvai soudain l’éclat si particulier de son regard, quand il cherchait la solution d’un problème.

— Pourquoi ? Je vais vous le dire. Cet homme a besoin d’une troupe étroitement soudée, faisant corps avec lui, pour réaliser quelque grand dessein que j’ignore. Et le meilleur ciment, c’est la solidarité dans le crime. S’il y a des couards, des lâches, des pusillanimes, eh bien, ils s’éliminent d’eux-mêmes, comme les deux imbéciles qu’on va juger. J’imagine que la Griffe a déjà dû se débarrasser elle-même de quelques éléments douteux. Mais alors voyez tout ce qu’on peut entreprendre avec une équipe formée à la prussienne, obéissant au doigt et à l’œil !

Il promenait pensivement la main sur l’arête du bureau. Je me gardai d’intervenir, l’observant avec émotion. Pourtant, une question me brûlait les lèvres. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à choisir ce déguisement ? Il devina ma curiosité.

— Vous vous demandez pourquoi cet accoutrement ? Oh, c’est bien simple. Ce respectable costume convient parfaitement à un monsieur qui entre dans la salle des Assises muni d’une invitation. Qui se méfierait d’un vieux militaire retraité qui se trouve visiblement du côté de l’ordre et de la loi ?… Et j’avoue que ce procès me passionne. Je voudrais que vous voyiez les deux accusés. À peine s’ils répondent quand on les interroge… Oui… Non… Ils jettent à droite et à gauche des regards terrifiés. Croyez-moi, ce n’est pas le Procureur qui les terrorise ; c’est l’Autre. L’Autre qui est peut-être dans la salle…

— Pas possible !

— J’en suis presque sûr. Et je finis par les plaindre, ces deux canailles. Comme ils doivent regretter d’avoir cédé à l’appât du gain !

— Si vous parveniez à identifier celui que vous appelez l’Autre, qu’est-ce que vous feriez ?

Lupin serra les poings, puis, se redressant sur sa chaise, il haussa les épaules.

— Mais je n’ai aucun moyen de le reconnaître. Il peut être n’importe qui. Il est sûrement n’importe qui. Comme moi ! (Il eut un petit rire léger qui me rappela le Lupin d’autrefois.) C’est crevant, quand on y pense. Lui et moi, perdus dans la foule, au Palais, se cherchant, comme à colin-maillard. Lupin, est-ce ce gros homme asthmatique ? Le patron de la Griffe, est-ce ce lourdaud qui s’éponge le front ?… Quelquefois, je sens un regard sur ma nuque et je dois lutter pour ne pas me retourner. De son côté, je suis certain qu’il éprouve la même chose. Sur le moment, c’est excitant ! Et puis, à la réflexion… Je n’ai plus envie de me battre. Le gouvernement n’a pas su défendre les trésors que je lui avais donnés. Tant pis pour lui ! Qu’il se débrouille avec la Griffe !

— Attention, mon cher ami, dis-je. Vous restez, pour le chef de la bande, l’ennemi à abattre. Vous devez bien admettre qu’il a tout à craindre de vous. Vous n’avez pas la réputation d’un homme qui pardonne facilement les offenses. Alors ?… À votre place, je me méfierais.

— Bah ! Qu’ai-je à perdre, maintenant ?

— Je n’aime pas vous entendre parler ainsi. Vous êtes jeune, que diable ! L’existence vous réserve encore bien des surprises. Ne me dites pas que vous avez l’intention de vivre de vos rentes, désormais. Je ne vous croirais pas. L’Aventure viendra vous chercher.

— Alors, qu’elle se dépêche, car j’ai l’intention de partir après le procès. Pierre Loti m’a donné envie de visiter le Japon.

Il se leva, regarda lentement autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. Comme tout est calme. Comme je voudrais être à votre place ! Je me rappelle… (Il s’interrompit, fit de la main un geste, comme s’il écartait une mouche.) Non… je ne me rappelle rien… Louis Valméras est mort, lui aussi… Je suis maintenant Raoul de Limézy… Ce nom ou un autre, n’est-ce pas, cela a si peu d’importance… Je reviendrai vous voir, avant mon départ.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Il se retourna, m’adressa un petit salut qui voulait être enjoué et s’éloigna dans la nuit.

Le lendemain, dès l’ouverture des portes, Lupin prenait place dans la salle des Assises. C’était le jour du réquisitoire, des plaidoiries, du verdict. Le public était nerveux, bruyant, et le Président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne revenait pas immédiatement. La parole fut donnée au Ministère public. On comprit tout de suite que Vincent Sarazat visait le chef de la Griffe à travers les deux comparses qui, à leur banc, courbaient le dos. Il les montra dévoyés, corrompus, enfoncés définitivement dans le mal.

« … Et alors, messieurs les Jurés, survint le Tentateur qui leur promettait la richesse s’ils s’abandonnaient à lui corps et âme. Ils devinrent les instruments du crime. Mais un instrument garde toujours l’empreinte de celui qui l’a utilisé. La plume de Balzac est entourée de respect. Le violon de Paganini est révéré à l’égal de son maître. Et inversement le poignard de Ravaillac inspire plus d’horreur qu’un simple couteau. La malice du criminel a laissé en lui comme une sorte de malignité qui en fait un objet maléfique. De même ces deux individus sont doublement coupables. Une fois, pour avoir accompli servilement la volonté de celui qui se servait d’eux ; une autre fois, pour avoir usé de violence de leur propre autorité. Ils sont la main et le bras de la Griffe. Ils sont la Griffe ! »

Le silence était impressionnant. À peine si, çà et là, quelqu’un toussotait de temps en temps, à la dérobée. Le procureur, doigt tendu vers les accusés, accumulait les arguments qui tombaient comme des pelletées de terre sur leurs cercueils. La Griffe avait assassiné l’infortuné antiquaire, mais puisque Chauminard et Bergeon étaient la Griffe, ils étaient également responsables de ce crime…

La Griffe !… Le mot revenait souvent, sinistre, et chacun commençait à comprendre que les deux hommes étaient perdus. Ils allaient payer pour leur chef. Personne ne fut surpris quand le procureur demanda la peine de mort.

En vain les avocats essayèrent-ils, tour à tour, d’apitoyer les jurés ; en vain, s’appuyant sur la déposition du Dr Vininsky, s’efforcèrent-ils de prouver que leurs clients avaient agi sans comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient. On sentait que le public ne les suivait pas. Lorsque le défenseur de Chauminard suggéra que l’animateur de la Griffe était, à certains égards, comparable à Arsène Lupin, il y eut des remous, des cris de protestation. Des poings se dressèrent. Le voisin de Lupin s’étranglait de fureur.

— Si c’est pas une honte ! s’écria-t-il, (Et dressé sur la pointe des pieds, il vociférait : ) vive Arsène Lupin !

Deux gardes municipaux se précipitèrent sur lui et l’entraînèrent, tandis que le président ramenait peu à peu le calme dans le prétoire. Les plaidoiries touchaient à leur fin ; le jury se retira pour délibérer, tandis que l’assistance se dispersait dans la galerie.

Lupin s’y promena longtemps, agitant des pensées mélancoliques. La manifestation qui venait d’avoir lieu en sa faveur, si spontanée, si confiante, et qui exprimait d’une manière si touchante la sympathie que le peuple de Paris lui gardait, éveillait en lui des remords. Avait-il le droit de se confiner dans sa douleur et de laisser la Griffe prospérer à ses dépens ? En d’autres temps, comme il aurait relevé le défi avec joie ! Comme il aurait eu plaisir à faire rendre gorge au bandit ! Mais, face à face avec lui-même, il se devait, encore une fois, la vérité : il n’avait plus envie d’être Arsène Lupin. Il ne croyait plus en son étoile. Bien plus : il avait peur. Il sentait qu’il ne disposait plus de ces prodigieuses ressources, physiques et intellectuelles, qui lui avaient permis, si souvent, de retourner en sa faveur les situations les plus dramatiques. Si la Griffe venait à l’attaquer, ce qu’il jugeait assez peu vraisemblable, il aurait peut-être de la peine à parer le coup. Il était comme un convalescent encore suspendu entre la vie et la mort et qui ne souhaite qu’une chose : qu’on le laisse tranquille. Il avait eu tort d’assister à ce procès, qui remuait tant de souvenirs. Il avait tort de réfléchir, d’envenimer les vieilles plaies toujours prêtes à saigner. Il aurait dû s’ensevelir pour toujours dans une trappe. Il aurait dû se faire sauter la cervelle.

La foule regagnait la salle, avide d’entendre le verdict. « Ça m’est égal ! » pensait Lupin. Il demeura seul, un long moment, appuyé à une colonne. Il perçut comme un bruit lointain d’applaudissements et soudain un flot humain jaillit de la porte. Il arrêta une femme, cramoisie et décoiffée.

— Alors ?

Elle se passa la main sur le cou, comme un couperet.

— Tous les deux ! dit-elle. Ils ne l’ont pas volé.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #67, Octobre-Soren Sveistrup

PREMIÈRES LIGNE #67

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Octobre, Soren Sveistrup

MARDI 31 OCTOBRE 1989

1

Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. Mais cette fois, il était plutôt content de la diversion. Il a bien sûr commencé par demander au poste de garde qu’on prévienne Ørum chez lui ainsi que sur son deuxième lieu de travail, au débarcadère du ferry-boat, mais comme le fermier ne répondait ni à un endroit ni à l’autre, il a pris la route.

Marius a enfin trouvé de la variété danoise. Le refrain du « Canot rouge pétard » éclate dans l’habitacle de la vieille Ford Escort et il monte encore le son. Il profite avec délice de l’automne et du plaisir de conduire. De la forêt avec ses belles couleurs rouges, jaunes et brunes mélangées au vert des conifères. Les premières parties de chasse de la saison le réjouissent d’avance. Il baisse sa vitre, lève la tête pour voir les cimes des arbres éclaboussées de soleil et, pendant quelques instants, oublie son âge.

À la ferme, la cour est déserte. Il descend de voiture et claque la portière en se disant qu’il y a bien longtemps qu’il n’est pas venu jusqu’ici. La vieille exploitation est mal entretenue. Les fenêtres de l’étable ont plusieurs vitres cassées, la chaux sur les murs se détache par endroits et le portique abandonné, au milieu de la pelouse trop haute, semble écrasé par les grands châtaigniers qui s’élèvent tout autour de la ferme. La cour en terre battue est jonchée de feuilles et de châtaignes qui craquent sous ses pieds. Il avance jusqu’au perron et frappe à la porte.

Personne ne vient lui ouvrir et il crie le nom d’Ørum plusieurs fois. En vain. Il ne voit aucun signe de vie nulle part et décide de laisser un mot qu’il griffonne sur son bloc avant de le glisser dans la boîte aux lettres. Au-dessus de lui, deux corbeaux survolent la cour et vont se poser derrière le vieux Massey Ferguson qui rouille devant le hangar. Marius a fait tout ce chemin pour rien et à présent, il va devoir aller jusqu’au débarcadère pour parler au fermier Ørum. Mais sa contrariété ne dure qu’un instant car en rejoignant sa voiture, il lui vient une idée. Marius n’a jamais d’idées de ce genre et il se dit qu’il n’a pas perdu son temps, avec ce détour. Pour faire passer la pilule, il va proposer à sa femme un petit voyage à Berlin. Ils pourraient y aller une semaine, ou au moins un week-end, aussitôt qu’il pourra prendre un congé. Ils iraient en voiture, sentiraient le vent de l’histoire et cette nouvelle époque en marche, ils iraient manger des knödelset de la choucroute, comme du temps où ils étaient partis, il y a si longtemps déjà, faire du camping à Harzen avec les enfants. Une fois à sa voiture, Marius découvre pourquoi les corbeaux sont allés se poser derrière le tracteur. Ils sautillent allègrement sur une masse livide et informe. En s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit du cadavre d’un cochon. Les yeux sont morts, mais le corps tremble et tressaute comme pour faire fuir les charognards qui picorent sa chair à travers l’orifice de la balle qui lui transperce la nuque.

Marius entre dans la maison. Le vestibule est plongé dans le noir. Il sent une forte odeur 

d’humidité et de moisissure mêlée à un autre effluve qu’il ne parvient pas à identifier sur le moment.

« Ørum, tu es là ? C’est la police. »

Personne ne lui répond, mais il entend l’eau couler quelque part dans la maison et se rend dans la cuisine. La fille doit avoir 16 ou 17 ans. Elle est encore à table et ce qui reste de son visage criblé de balles baigne dans son assiette de porridge. Par terre, sur le sol recouvert de linoléum, gît le cadavre de son frère, adolescent également, mais un peu plus âgé. Il a reçu une balle en pleine poitrine et sa nuque appuyée contre la porte du four forme un angle étrange. Marius se fige. Il a déjà vu des cadavres, bien sûr, mais jamais il n’a été confronté à une scène de ce genre, et il reste paralysé plusieurs secondes avant de pouvoir sortir son arme de service de l’étui pendu à sa ceinture.

« Ørum ? »

Marius ressort de la cuisine, appelant le fermier, arme au poing. Toujours pas de réponse. Il trouve le corps suivant dans la salle de bains et cette fois, il doit mettre la main sur sa bouche pour ne pas vomir. L’eau continue à couler du robinet de la baignoire pleine de sang qui déborde sur le sol carrelé vers la grille d’évacuation. Une femme nue, qui doit être la mère, est couchée par terre dans une position improbable. Un bras et une jambe ont été séparés du torse. Plus tard, dans le rapport d’autopsie, il sera noté qu’elle a été découpée à la hache, à coups répétés. D’abord dans la baignoire, et ensuite sur le sol où elle rampait pour essayer de s’échapper. Il sera écrit aussi qu’elle a tenté de se protéger avec ses mains et ses pieds, qui montrent de nombreuses lésions défensives. Sa figure est méconnaissable parce qu’on lui a défoncé le crâne à coups de hache.


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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

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PREMIÈRES LIGNE #65, Ultricem Angelus de Nelly Topscher

PREMIÈRES LIGNE #65

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Ultricem Angelus de Nelly Topscher

Chapitre 1

Le bruit lancinant de l’eau qui gouttait dans une petite bassine en porcelaine sortit le prisonnier de sa torpeur. Cette eau, venant de l’extérieur qu’il entendait depuis des jours, le rendait fou. Il ne savait pas où il se trouvait ni depuis combien de temps il était retenu. Tout ce qu’il pouvait affirmer face à ce goutte-à-goutte c’est que, dehors, il devait pleuvoir.

Recroquevillé sur son lit de fortune, il était frigorifié. La mince couverture qu’il avait sur lui ne suffisait pas à bloquer le froid et la forte humidité de la pièce. Il grelottait et se sentait vraiment épuisé.

Son attention fut attirée par la porte. Il regarda la poignée s’abaisser. Depuis son enlèvement, il accueillait la venue de son ravisseur dans l’obscurité à laquelle ses yeux s’étaient accommodés. Il n’entendait que le souffle de son geôlier lorsqu’il déposait le frugal plateau-repas qu’on lui offrait. Le temps d’avaler sa maigre pitance, la pièce était simplement éclairée par une lampe que la silhouette emportait avec elle quand elle venait reprendre le plateau.

Aujourd’hui, il put détailler un peu mieux cette apparition drapée dans un long manteau noir, tenant la lampe qui éclairait la pièce devenue désormais son quotidien.

Il releva la tête vers le visage de celui qui le retenait ici. Il tomba sur un masque argenté de style vénitien. Le contraste entre la clarté de ce visage et la noirceur du manteau qui couvrait le corps était effrayant.

— Tu sais qui je suis ? demanda la voix derrière le masque.

L’artifice déformait la voix et rendait la vision encore plus angoissante pour l’homme exténué physiquement comme psychologiquement. Il réprima un frisson. Il ne sut dire si c’était de froid ou de peur.

— Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que je fais là !

— Et si je te montre cette photo, tu retrouves la mémoire ?

La voix joignit le geste à la parole et sortit de sous son large manteau une vieille photo jaunie.

Il fixa le cliché et, d’un coup, il reconnut qui étaient les deux jeunes gens qui posaient, un petit sourire crispé aux lèvres.

— Ah, je vois que tu te souviens !

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quinze ans, en effet.

— Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ces jeunes.

— Ils se sont suicidés à cause de ce que tu leur as fait.

— Quand j’ai quitté le village, ils étaient encore vivants !

L’homme regretta aussitôt sa phrase. Il venait quasiment d’avouer qu’il avait quelque chose à voir avec ces jeunes adolescents.

— Ils ont vécu quelques années après ton départ, mais le souvenir de toi et de tes actes a scellé leur mort.

— Je n’ai jamais voulu leur faire du mal.

Le masque argenté ricana.

— Non, bien sûr. Tu voulais juste être gentil avec eux, surtout avec cette fille.

Le prisonnier commença à pleurer.

— Je…suis…désolé, geignit-il pitoyablement.

— L’heure n’est plus aux regrets. L’heure est venue de payer pour ton crime.

— J’ai payé pour cela.

— Pas assez.

— Pardonnez-moi mon père, commença à ânonner l’homme, tremblant.

Le masque éclata de rire en écoutant la prière à peine chuchotée désormais par son détenu.

— Prie toute la journée. Ce soir, tu seras libre.

L’homme releva son visage vers la silhouette noire, surpris par ces paroles. Sur un dernier regard qu’il devina, la silhouette noire tourna les talons et le laissa seul.

La journée lui parut une éternité. Il pria beaucoup pour recouvrer sa liberté et se remémora ce passé qui lui était aujourd’hui reproché.

Le masque revint bien plus tard. Il toisa en silence l’homme un long moment.

— Dégage, lui intima-t-il.

L’homme, surpris, ne bougea pas. Son geôlier le tira violemment par le bras de sa main gantée.

— Sors ! J’en ai fini avec toi.

L’homme se leva enfin et se dirigea vers la porte. Il ne comprenait plus rien. À quoi bon l’avoir séquestré si c’était pour le laisser partir ?

Il décida de se raccrocher à cette promesse de liberté et se mit à courir comme un fou vers l’extérieur. Il ne voulait pas prendre le risque que l’autre change d’avis.

Une fois dehors, il se retrouva dans un petit bois. Il avait été emprisonné dans une sorte de cabane en pierre. C’est tout ce qu’il remarqua avant de commencer à courir. Il devait fuir ce fou qui l’avait gardé prisonnier.

Le masque le regarda s’éloigner sur le pas de la porte. Sur le côté gauche du cabanon, un couinement lui rappela la présence de son arme destructrice. Il posa sa main gantée sur la tête de son allié qui s’était approché.

— Tue-le, ordonna la silhouette sombre.

Elle fixa son ami se mettre à courir. Elle compta dans sa tête et releva son masque pour profiter de la fraîcheur. Un sourire perfide naquit sur son visage au moment où un hurlement jaillissait au loin dans le bois.

Une chouette hulula et s’envola. Le silence retomba et l’ange vengeur s’avança dans la noirceur du bois à la rencontre de son compagnon de quête. Ils avaient encore une fois mené leur mission à bien.

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PREMIÈRES LIGNE #63, L’élixir du diable de Raymond Khoury

PREMIÈRES LIGNE #63

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

L’élixir du diable de Raymond Khoury

Durango, vice-royauté de Nouvelle-Espagne

(Mexique actuel), 1741

Alvaro de Padilla se retrouva paralysé de frayeur quand ses visions disparurent et que ses yeux fatigués recommencèrent à voir normalement.

Le prêtre jésuite se demanda quel était ce monde d’où il venait d’émerger, un monde dont l’incertitude était à la fois terrifiante et curieusement exaltante. Il entendait sa respiration haletante siffler dans sa gorge, son coeur affolé battre à ses tempes. Puis ce qui l’entourait reprit lentement forme et apaisa son esprit. La paille de sa natte crissa sous ses doigts, confirmation qu’il était revenu de son voyage.

Sentant quelque chose d’étrange sur ses joues, il porta une main à son visage, découvrit qu’il était mouillé de larmes. Il s’aperçut ensuite que son dos aussi était mouillé, comme s’il s’était couché non sur une natte sèche mais dans une flaque d’eau. Il se demanda pourquoi. Il se dit que la sueur avait peut-être détrempé sa soutane mais, quand il se rendit compte que ses cuisses et ses jambes étaient également mouillées, il sut que ce n’était pas de la sueur.

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de lui arriver.

Lorsqu’il tenta de se redresser, il constata que son corps était vidé de toute énergie. Il avait à peine soulevé sa tête qu’elle lui sembla devenue de plomb. Il retomba sur sa natte.

— Reste allongé, lui conseilla Eusebio de Salvatierra. Ton esprit et ton corps ont besoin de temps pour se remettre.

Alvaro ferma les yeux mais ne parvint pas à arrêter l’onde de choc qui déferlait en lui.

Il n’aurait pas cru à tout cela s’il ne venait pas d’en faire l’expérience par lui-même. Une expérience déroutante, terrifiante et… stupéfiante. Une partie de lui avait peur rien que d’y songer, tandis qu’une autre partie aspirait à la revivre, là, tout de suite, à retourner dans l’impossible. Mais la partie sévère et disciplinée de son être ne tarda pas à écraser cette idée démente et à le ramener sur le chemin vertueux auquel il avait voué sa vie.

Il regarda Eusebio, prêtre lui aussi, dont le visage souriant était l’image même de la sérénité.

— Je reviendrai dans une heure ou deux, quand tu auras recouvré un peu de force, dit Eusebio avec un petit signe d’encouragement de la tête. Tu t’en es très bien tiré pour une première fois. Très bien, vraiment.

Alvaro sentit la peur s’insinuer de nouveau en lui.

— Que m’as-tu fait ?

Eusebio le contempla un instant d’un regard empreint de béatitude puis plissa le front.

— Je crains d’avoir ouvert une porte que tu ne pourras jamais plus refermer.

Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’ils étaient arrivés ensemble en Nueva España, prêtres ordonnés de la Société de Jésus, envoyés par leurs supérieurs de Castille poursuivre une tradition déjà longue à présent, qui consistait à établir des missions en terres inconnues afin de sauver les âmes des misérables indigènes égarés dans leur sombre idolâtrie et leurs coutumes païennes.

Une tâche difficile mais non sans précédents. Dans le sillage des conquistadors, des missionnaires franciscains, dominicains et jésuites s’aventuraient dans le Nouveau Monde depuis plus de deux cents ans. Après maintes guerres, maintes révoltes, un grand nombre de tribus indigènes avaient été soumises par les colonisateurs et assimilées aux cultures espagnole et mestiza, métisse. Mais il restait beaucoup à faire, beaucoup d’autres tribus à évangéliser.

Avec l’aide de certains des premiers convertis, Alvaro et Eusebio avaient établi leur mission dans une vallée couverte d’une épaisse forêt et nichée dans les plis des montagnes occidentales de la Sierra Madre, au coeur du pays wixaritari. Avec le temps, la mission se développait. Un nombre croissant de petites communautés vivant isolées dans la montagne et les défilés se joignaient à leur congregación. Les deux prêtres avaient noué des liens solides avec ces populations et, ensemble, Alvaro et Eusebio baptisèrent des milliers d’Indiens. Contrairement à ce qui se passait dans les autres « réductions » franciscaines, où les indigènes devaient adopter le mode de vie et les valeurs de l’Espagne, les deux prêtres suivirent la tradition jésuite en laissant les Indiens garder un grand nombre de leurs pratiques culturelles d’avant la conquête. Ils leur apprirent aussi à se servir d’une charrue et d’une hache, les initièrent à l’irrigation, à de nouvelles cultures, à la domestication des animaux, ce qui améliora considérablement leur économie de subsistance. Les deux hommes gagnèrent ainsi la gratitude et le respect des Indiens.

Cette réussite tint aussi au fait qu’à la différence d’Alvaro, homme exemplaire et raide, Eusebio se montrait chaleureux et sociable. Ses pieds nus et la simplicité de sa mise avaient incité les Indiens à l’appeler « Motoliana », « l’homme pauvre », et contre l’avis d’Alvaro il avait adopté ce nom. Son humilité, sa conversation prévenante, sa conduite irréprochable – autant d’illustrations des principes qu’il prêchait – inspiraient beaucoup les Indiens. Il acquit en outre rapidement une réputation de faiseur de miracles.

Cela commença quand, au cours d’une sécheresse qui menaçait de détruire les cultures, il recommanda aux indigènes de se rendre en procession solennelle, avec prières et vigoureuses flagellations, à l’église de la mission. Des pluies abondantes délivrèrent bientôt les Indiens de leurs craintes et assurèrent une récolte exceptionnellement bonne. Le miracle se répéta deux années plus tard, quand la région souffrit de pluies diluviennes. Le même remède vint à bout du fléau et la réputation d’Eusebio grandit. En même temps, des portes s’ouvrirent peu à peu.

Des portes qu’il aurait mieux valu garder fermées.

Lorsque les Indiens, méfiants à l’origine, commencèrent à s’ouvrir à lui, Eusebio se retrouva aspiré plus profondément dans leur monde. Ce qui avait débuté comme une mission se transforma en un voyage de découverte exempt du moindre préjugé. Il se mit à explorer les forêts et les gorges des montagnes menaçantes, s’aventura là où aucun Espagnol n’avait pénétré, rencontra des tribus qui accueillaient généralement les étrangers avec la pointe d’une flèche ou d’un javelot.

Il ne revint pas de son dernier voyage.

Près d’un an après la disparition d’Eusebio, Alvaro, redoutant le pire, se mit en route avec un petit groupe d’Indiens pour tenter de retrouver son ami.

Et voilà pourquoi ils étaient maintenant tous deux assis autour d’un feu sous le toit de chaume du xirixi – la maison ancestrale de Dieu – de la tribu et qu’ils discutaient de l’impossible.

— Il me semble que tu es plutôt devenu leur grand prêtre, je me trompe ?

Alvaro était encore bouleversé par son expérience et, bien que la nourriture eût redonné quelques forces à ses membres, que le feu l’eût réchauffé et eût séché sa soutane, il demeurait très agité.

— Ils m’ont appris plus que je ne pourrais leur apprendre, répondit Eusebio.

Les yeux d’Alvaro s’écarquillèrent de stupeur.

— Mais… Seigneur… tu… tu embrasses leurs méthodes, leurs idées blasphématoires, bredouilla-t-il, l’air effrayé, les sourcils pesant sur ses yeux. Ecoute-moi. Tu dois mettre un terme à cette folie. Tu dois quitter cet endroit et revenir à la mission avec moi…

Eusebio regarda Alvaro et fut au désespoir. Certes, il était heureux de revoir son vieil ami et ravi d’avoir partagé sa découverte avec lui, mais il se demandait s’il ne venait pas de commettre une énorme erreur.

— Je suis désolé, je ne peux pas, dit-il d’un ton calme. Pas encore.

Il ne pouvait pas expliquer à son ami qu’il avait encore beaucoup à apprendre de ce peuple. Des choses que, même en rêve, il n’aurait pas crues possibles. Il avait été étonné de découvrir – lentement, peu à peu, malgré ses idées préconçues et ses convictions profondément enracinées – que les Indiens avaient des liens très forts avec la terre, avec les êtres vivants avec qui ils la partageaient, avec l’énergie qui en émanait. Il leur avait parlé de la création du monde, du paradis et de la chute de l’homme. De l’Incarnation et de l’Expiation. Ils avaient partagé avec lui leurs propres visions du monde et ce qu’il avait entendu l’avait sidéré. Pour ses hôtes, les royaumes de la mystique et du réel étaient entrelacés. Ce qui lui semblait normal, ils le trouvaient surnaturel. Et ils acceptaient comme normal – comme la vérité – ce qui lui apparaissait comme une pensée magique.

Au début.

Il avait maintenant changé d’avis.

Les sauvages étaient nobles.

— Absorber leurs breuvages sacrés m’a ouvert de nouveaux mondes, dit-il à Alvaro. Ce que tu viens d’éprouver n’est que le début. Tu ne peux pas t’attendre à ce que je tourne le dos à une telle révélation.

— Tu le dois, insista Alvaro. Rentre avec moi. Tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Et nous n’en parlerons plus jamais.

Eusebio sursauta de surprise.

— Ne plus en parler ? Mais c’est uniquement de ça que nous devons parler. Nous devons l’étudier, le comprendre, le maîtriser, afin de pouvoir le rapporter chez nous et le partager avec les nôtres.

La stupéfaction envahit le visage d’Alvaro.

— Le rapporter ? ! rétorqua-t-il, crachant les mots comme du poison. Tu veux parler aux gens de ce… de ce blasphème ? !

— Ce blasphème peut nous apporter la lumière.

Alvaro fut indigné.

— Eusebio, prends garde, fit-il d’une voix sifflante. Le diable a planté ses griffes en toi, avec son élixir. Tu risques de te perdre, mon frère, et je ne peux rester sans réagir et le permettre, ni pour toi ni pour aucun autre membre de notre foi. Je dois te sauver.

— J’ai déjà franchi les portes du Ciel, vieil ami, répondit Eusebio avec sérénité. Et d’où je suis, la vue est magnifique.

Il fallut cinq mois à Alvaro pour faire parvenir un message à l’archevêque et au vice-roi résidant à Mexico, recevoir leur réponse et rassembler ses hommes, de sorte que c’était l’hiver quand il s’aventura de nouveau dans les montagnes à la tête d’une petite armée.

Munie d’arcs, de flèches et de mousquets, la troupe mêlant Espagnols et Indiens grimpa les contreforts de la sierra par des sentiers accidentés, escarpés, couverts d’épais buissons. Les torrents hivernaux avaient coupé les pistes qui serpentaient sur le flanc de la montagne et des branches poussant à l’horizontale en travers du chemin rendaient la progression encore plus difficile. On les avait mis en garde contre les pumas, les jaguars et les ours qui peuplaient la région, mais les seules créatures vivantes qu’ils rencontrèrent furent les vautours voraces zopilotes qui planaient au-dessus d’eux en attendant un banquet sanglant, et les scorpions qui hantaient leur sommeil agité.

A mesure qu’ils montaient, le froid devenait plus vif. Les Espagnols, habitués à un climat plus chaud, souffraient terriblement. Ils passèrent les journées à lutter contre les pentes rocheuses humides et les nuits à attiser leurs feux de bivouac, jusqu’à ce qu’ils approchent enfin de la forêt dense enveloppant le village où Alvaro avait laissé Eusebio.

A leur surprise, ils découvrirent que les sentiers sinuant entre les arbres étaient barrés par d’énormes troncs manifestement abattus par les indigènes. Craignant une embuscade, le commandant de la troupe ordonna à ses hommes de ralentir l’allure. Après trois semaines d’efforts et de tourments, ils atteignirent le village.

Il n’y avait plus personne.

Les Indiens et Eusebio avaient disparu.

Alvaro ne renonça pas. Il exhorta ses hommes à continuer, les éclaireurs indigènes suivant les traces de la tribu à travers la montagne jusqu’à ce qu’ils parviennent, au quatrième jour, devant une profonde barranca au fond de laquelle coulait une rivière grondante. Une corde et un pont en bois enjambaient naguère le ravin.

Ils avaient été coupés.

Il n’y avait aucun autre moyen de traverser.

Consumé de rage et de désespoir, Alvaro fixait les cordes qui pendaient au bord du précipice.

Il ne revit jamais son ami.

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PREMIÈRES LIGNE #62, Intouchable de Jean-Christophe Portes

PREMIÈRES LIGNE #62

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Intouchable

de

Jean-Christophe Portes

1
Il retient ses phrases pour ne pas envenimer les choses, les yeux fixés sur la route, ses grosses mains appuyées sur le volant, ses mains que j’ai aimées autrefois, mais qui me dégoûtent presque maintenant, ces grosses mains tristes et bêtes qui n’ont plus de charme, qui se sont perdues dans le quotidien, et maintenant dans le passé.
— Je pourrai pas rester longtemps, dit Michel, gêné par mon regard, la voix un peu sourde.
— J’avais compris.
En partant de la gare, je lui ai laissé le volant, à cause sans doute d’anciennes habitudes. La vieille Ford sent le chaud et le vieux, elle s’est racornie mais je la garde, vestige d’un passé dont je ne peux ni ne veux me défaire. Tu es sûre que tu veux pas conduire ? Mais oui je suis sûre, je te montrerai le chemin. Bien sûr que ça ira à l’hôpital, pourquoi ça n’irait pas ?
Maintenant il voudrait ajouter quelque chose, relancer la conversation mais n’a pas d’idée et les petits immeubles du centre-ville défilent, et il fixe la route comme si c’était très important. Deux ans que je ne l’ai pas vu. C’est tellement étrange d’être à nouveau côte à côte. On dirait des acteurs fâchés qui veulent rejouer une pièce, mais les mots sont anciens, la mise en scène ne colle plus, elle n’a plus de sens.
Même la bonne nouvelle, l’arrivée du bébé, ne change rien à l’affaire.
La dérive a commencé dix ans plus tôt, ce soir où Manon a appelé, ce soir où je n’ai pas réagi – lui non plus d’ailleurs, et je lui en veux toujours, je lui en voudrai toujours. Nos vies se sont définitivement séparées quelques semaines plus tard, après l’assassinat de Manon. Assassinat, je sais que ce n’est pas le bon terme, on me l’a souvent reproché, mais pour moi c’est le seul valable.
Je me détourne et passe en revue les enseignes ternies, les magasins fermés, les taches de gras sur les trottoirs pleins de poussière, tous ces défauts que la lumière efface d’ordinaire. Plus loin, c’est toujours pareil à la sortie d’Antibes, un carrefour idiot au-dessus du chemin de fer, avec les inévitables crétins qui forcent et qui finissent par bloquer tout le monde.
La conversation avance sans but. Clara va bien. Le bébé aussi, ça s’est super bien passé pour un premier. Oui, moi aussi ça va. Ils m’ont repris chez Bernier, en fait, le truc de l’autoentrepreneur, c’était pas si mal pour recommencer. Plaquiste, un peu d’électricité aussi… Et toi alors ?
Je n’aime pas parler de Clara, ça me fait trop penser à Manon, c’est plus fort que moi. Elles avaient sept ans d’écart, elles étaient différentes et je faisais des différences entre elles. Je le savais, j’essayais de changer mais je n’y arrivais pas, ou bien seulement en surface. Et elles s’en rendaient compte, elles en souffraient et moi Depuis la mort de Manon, c’est pire. Je pense toujours à ce que j’aurais pu faire, à ce que j’aurais  faire. Et ça me fait horreur d’être comme ça, engluée dans ce passé impossible à digérer.
J’aurais été plus horrifiée encore si j’avais su à cet instant ce qui m’attendait à l’hôpital. Oui, j’aurais fait demi-tour à coup sûr. Mais un quart d’heure plus tard, nous nous sommes garés et je suis descendue.

(…)

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Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

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Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

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Premières lignes #60, De soleil et de sang, Jérôme Loubry


PREMIÈRES LIGNE #60

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Le livre en cause

De soleil et de sang de Jérôme Loubry

Haïti, 11 janvier 2010

La maison se dressait vers le ciel, brisant l’horizon chaotique dessiné par les misérables habitations en parpaing et en tôle du quartier. Tel le mausolée d’une divinité païenne érigé au centre d’un village, la « Tombe joyeuse » défiait la nature et le temps. Le bleu métallique de la pleine lune enveloppait son architecture d’une lueur bienveillante, de celles que seules des complices muettes et éternelles peuvent partager. Les caresses soyeuses de l’astre firent apparaître des ombres sur les surfaces planes de ses façades. Elles se glissèrent à travers les piliers du garde-corps, s’immiscèrent au creux des arcades. Elles étirèrent les angles des tuiles, des volets, des faîtages (pourtant si discrets le jour) comme autant de griffes acérées descendant avec lenteur et détermination vers l’herbe asséchée du jardin.

Une autre ombre, figée plus bas devant la grille de la propriété, beaucoup plus frêle et tourmentée, observait avec crainte la transformation. Dans sa main droite, un bidon d’essence. L’homme ouvrit la grille d’un geste hésitant, puis avança le long du court chemin de terre. Autour de lui, des lucioles virevoltaient dans la nuit de manière saccadée, changeant subitement de direction, à l’image d’insectes pris au piège dans un labyrinthe aux murs invisibles. Il respira avec difficulté l’air pesant. Un bruit provenant de la ruelle le fit sursauter. Son regard instable en chercha la source par-dessus la haie de vétiver. Il vit une dizaine de chiens errants s’engager dans sa direction, langue pendante tel un organe inutile. Ils changèrent de trottoir à l’approche de la Tombe joyeuse, sans aucun doute effrayés eux aussi par ses secrets. Leurs côtes saillaient dangereusement, tendant leur peau que l’on aurait pu croire prête à se déchirer tellement elle semblait fine et fragile, tandis que leur pelage clairsemé par la gale dévoilait des croûtes sanguinolentes. Les bêtes, devenues asociales par tant de souffrance, ne prêtèrent guère attention à sa présence.

L’homme attendit que leurs cris plaintifs s’estompent dans la nuit avant de reprendre sa progression.

Il se figea juste devant les marches en pierre qui menaient au porche et leva les yeux vers cette structure gingerbread typique de Haïti. Les deux étages de bois et de pierre l’observèrent à leur tour tandis que le toit, qui lui cachait à présent la lune, étirait son spectre ombreux pour le recouvrir totalement. Son regard remonta fébrilement le long de la façade, dépassa la coursive du premier étage et se fixa sur la fenêtre la plus haute. De forme ogivale, solitaire et brisée, unique cicatrice d’une maison que personne ici n’aurait osé approcher ni souiller, cette fenêtre demeurait le point de départ de tous les malheurs.

C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout doit se terminer

L’homme se concentra, chercha au fond de lui le courage nécessaire pour avancer davantage. Il sentit la piqûre d’un insecte au creux de sa nuque et posa un instant le bidon d’essence au sol. Il griffa avec colère sa peau d’Européen puis s’essuya le front qui luisait autant de sueur que de peur.

Le souvenir de Méline s’immisça alors à travers le temps.

Cette phrase qu’elle avait prononcée la dernière fois qu’ils s’étaient vus, quelques jours avant qu’elle ne parte pour cette terre de soleil et de sang.

« Promets-moi de ne jamais nous égarer, mon Orphée… »

« Je te le promets… », avait-il répondu.

— Je te l’avais promis, murmura-t-il face à cette fenêtre brisée.

Il monta les marches et poussa la lourde porte en bois de la Tombe joyeuse.

Ainsi, s’abandonnant à un destin aussi funeste et irrémédiable que celui du poète grec, Vincent s’enfonça dans l’enfer du quartier des damnés, sous les regards et les hurlements de trop nombreux suppliciés…

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Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

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Premières lignes #58 : Ohio Stephen Markley

PREMIÈRES LIGNE #58

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Le livre en cause

Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecins – les cabinets privés ayant de plus en plus de mal à joindre les deux bouts, l’hôpital les avait rachetés et était désormais l’unique entité médicale de tout le comté. Beaucoup travaillaient dans le vaste réseau d’hospices, de maisons et de villages de retraite, ainsi que, bien entendu, pour les pompes funèbres, où l’on appréciait peu l’intrusion de Walmart sur le marché des cercueils. Les habitants de New Canaan avaient à leur disposition le seul magasin d’alcool de toute la région, des cabinets vétérinaires, et un magasin d’articles de sport qui réalisait soixante-dix pour cent de son chiffre d’affaires avec les armes et les munitions. On était psychologues et pédicures. On était livreurs de frites. On travaillait à l’inspection sanitaire. On construisait des vérandas, on installait des baignoires, on réparait les canalisations, on entretenait les jardins. Certains voulaient rénover leur maison avant de la revendre. L’un d’eux, vingt-trois ans, avait emprunté à la banque, puis à son père, et il cherchait à présent sur Internet comment se mettre en faillite personnelle. On travaillait pour le seul journal de New Canaan, et ce jour-là on avait des crampes aux mains à force de recueillir des témoignages sur Rick. L’homme qui entraînait l’équipe de football du lycée était une intarissable source de superlatifs (Un des meilleurs jeunes que j’aie jamais entraînés altruiste dévoué jamais vu quelqu’un jouer aussi bien collectif s’intéressait à tout le 15monde autant au quarterback qu’au dernier gars sur le banc), un déluge dans lequel surnageait son accent des Appalaches. Les parents qui avaient perdu un enfant pensaient à la cause de leur deuil, leucémies et accidents de chasse, suicides et carambolages, tumeurs du foie et noyades, voitures qui surchauffaient au soleil alors que des secours potentiels poireautaient au pressing à quelques pas de là. Certains faisaient des cauchemars épouvantables et se réveillaient trempés de sueur sans savoir où ils étaient. D’autres se levaient d’un bond, prenaient une douche et allaient bosser.

Leurs enfants fréquentaient l’une des six écoles primaires, puis le collège, et enfin le lycée New Canaan High. La plupart des adultes se connaissaient depuis le jour où leurs parents les avaient déposés pour la première fois à l’entrée de la maternelle, mal à l’aise et en larmes, cramponnés à la jupe, au jean ou à la salopette de leur mère. Certains enseignaient maintenant dans ces mêmes établissements. L’un d’eux se souvenait de Rick comme d’un pitre qui n’avait pas sa langue dans sa poche et passait son temps à gratter les boutons qui constellaient ses joues. Un autre se souvenait de la carte que Rick lui avait donnée, au collège, lors du dernier cours d’initiation à l’algèbre. Au recto : Les profs aussi méritent des bonnes notes ! À l’intérieur, un bon pour un pain au fromage de chez Little Caesars. Un autre, enfin, repensait à une certaine dissertation d’histoire et demeurait à ce jour convaincu que la star de l’équipe de football l’avait plagiée.

Il y avait d’anciennes pom-pom girls, des volleyeuses, et les meneuses de l’équipe féminine de basket. L’une d’elles détenait toujours le record de points et de passes décisives, ayant employé trois saisons d’affilée son ample postérieur à assister les défenseuses jusqu’au panier. Certaines avaient petit-déjeuné à la vodka-orange, quelques-unes surveillaient du coin de l’œil des enfants qu’elles ne voyaient plus qu’aux événements 16publics, et l’une d’elles jouait avec une bague capable de déchirer des joues : on y voyait l’archange Michel, chef de la milice céleste du Seigneur, soufflant dans son cor et menant au combat un bataillon d’anges, tous entassés dans le métal gris de l’anneau massif. Certaines rêvaient de fonder un foyer en Californie, de disparaître par les routes du Sud ou de s’envoler pour un point choisi au hasard sur la carte du monde, tandis que d’autres vivaient de leurs allocations handicapés. Sur l’échelle socio-économique du pays, nombre d’entre elles étaient à fond de cale.

Quelques-uns, qui avaient grandi au milieu des épaves et des pièces détachées dans une propriété familiale surnommée Fallen Farms, fabriquaient de la méthamphétamine et refourguaient des médicaments à un prix exorbitant. Ils tiraient au fusil sur des bouteilles et de vieux blocs-moteurs, et chaque fois le recul de l’arme dissipait leurs vieilles angoisses pendant une poignée de secondes. Certains, l’ordinateur pratiquement vissé aux hanches, se faisaient un peu d’argent en revendant sur Craigslist des marchandises volées. D’autres postaient sur des forums des messages prophétisant une invasion de bébés issus de civilisations inférieures et l’urgence pour les populations blanches d’inverser la tendance.

En rentrant chez eux après le travail, ils étaient nombreux à trouver sur leur porte un avis du shérif ; les saisies et les expulsions fleurissaient aux quatre coins du pays. Dans une partie des maisons reprises par les banques, on trouvait les habituels cafards et taches d’humidité, mais beaucoup d’entre elles disposaient de Velux et d’écrans plasma. Les gens laissaient derrière eux des biens de valeur : barbecue à gaz, meubles, bijoux, disques, vieilles peluches collector, vélos, prières encadrées, steaks surgelés, la Bible en un coffret de CD et même, chez un excentrique, une trentaine de canards dans un enclos près d’une petite mare au fond du jardin. Des gens disparaissaient de la 17circulation, des familles entières s’évaporaient comme au jour du Ravissement. Certains s’installaient chez leurs parents, leurs frères ou leurs sœurs, allaient chez des amis ou bien se rabattaient sur leur voiture ou une chambre de motel. Il fallait en chasser d’autres du jardin public ou du parking du Walmart. Marty Brinklan vous expliquerait pourquoi les expulsions étaient la charge qui lui répugnait le plus : à cause du chagrin, de la colère et de la terreur que peut éprouver une personne qui perd sa maison. Un vieil homme, veuf, à la retraite depuis longtemps, s’était effondré dans ses bras, en larmes, toute dignité envolée, et l’avait supplié parce qu’il n’avait nulle part où aller. Depuis, Marty le croisait sans arrêt, il trimballait ses possessions terrestres dans un sac plastique indiquant SOLDES en grosses lettres.

Certains membres de l’assistance voyaient bien que quelque chose clochait méchamment dans cette mise en scène, tandis que d’autres, bouffis de fierté, de foi et de patriotisme, agitaient leur petit drapeau dans leurs mains gercées par le froid. Une cérémonie en l’honneur d’un soldat tombé, c’était l’occasion de décorer et de réinventer la ville selon les souhaits de ses habitants. Nichée dans le quart nord-est de l’État, à équidistance de Cleveland et de Columbus, elle faisait figure d’espace imaginaire, représentation de l’Ohio où les piquets de clôture étaient aussi blancs que les visages. Loin des quartiers où étaient parqués les Noirs à Akron, Toledo, Cincinnati ou Dayton, à bonne distance des Appalaches et de leurs bleds paumés le long de la frontière avec le Kentucky ou la Virginie-Occidentale, la majorité des spectateurs du défilé s’accrochaient à une certaine idée de leur ville, des valeurs qu’elle incarnait et des espoirs qu’elle portait, même si, en cette année 2007, ses gros employeurs d’autrefois – une usine de tubes métalliques et deux fabricants de vitres – avaient fichu le camp depuis plus de vingt ans, et la plupart des petites fermes du comté avaient dans le même temps 18été absorbées par les géants Smithfield, Syngenta, Tyson et Archer Daniels Midland. Une grande partie des habitants qui agitaient leur drapeau avec le plus de ferveur au passage du cercueil étaient ceux qui, nés ailleurs, étaient venus de Kuala Lumpur, de Jordanie, de New Delhi ou du Honduras.

Rien ne racontait mieux cette patrie fantasmée que l’équipe de football de la saison 2001. Menée par le terrifiant jeu de jambes de Rick, par un solide quarterback et par les passes redoutables d’un linebacker que tout le monde voyait passer pro, c’était la toute première équipe de l’histoire de New Canaan à se classer en nationale. Dans cette petite localité de quinze mille âmes, le lycée se maintenait toujours sur le fil en première division mais, comme l’entraîneur le faisait souvent remarquer au comité de soutien, personne ne venait s’installer ici. Tous les athlètes étaient donc issus du même vivier de juniors, et il suffisait d’une ou deux années plus molles où les gosses se mettaient à préférer le skate pour que tout soit foutu.

L’équipe mythique était presque au complet ce jour-là, à l’exception du solide quarterback, emporté six mois plus tôt par une overdose d’héroïne. Il en avait trop fait chauffer, se l’était injectée au creux du genou sur les marches du mobile-home de son beau-père, et ça avait été le coup de sifflet final. Un instant il admirait les stalactites lumineuses des guirlandes de Noël, et celui d’après il s’écroulait dans une flaque, son visage basculant à la rencontre de son reflet. Au passage du cercueil, plus d’un se rappela les avant-matchs, quand Rick et le quarterback se bagarraient dans les vestiaires pour se motiver. Simple chahut, mais ils s’envoyaient tout de même violemment valser contre les casiers. Luisant d’une sueur anxieuse et seulement vêtu d’un slip, ses fesses en bulbes de tulipe saillant entre les élastiques, Rick se colletait avec lui jusqu’à ce que leur peau rosisse des gifles de la viande qui percute la viande, sous les cris d’encouragement de leurs coéquipiers. Ensuite, ils se sanglaient dans leurs 19protections, balançaient un coup de poing dans leur casier, entrechoquaient leurs casques et traversaient le parking au pas de charge jusqu’au terrain. Ils s’étaient battus en frères pour remporter l’imposante plaque qui ornait encore la vitrine dans le hall du lycée, et cependant peu d’entre eux avaient eu le talent ou les notes nécessaires pour se hisser au niveau supérieur. Dix-huit ans, et fini les vendredis soir sous les projecteurs du stade, les rassemblements d’avant-match, les feux de camp et les amoureuses de troisième. Fini les bals de rentrée, les rencontres amicales, les fêtes, ou encore les virées au Vicky’s et les frites qu’on se lançait d’un bout à l’autre de la banquette. Désormais ils travaillaient pour Cattawa Construction et pour Jiffy Lube, ils étaient agents immobiliers ou cuisiniers chez Taco Bell. Ils claquaient leur paye, jouaient au billard ou chatouillaient le ventre de leur nouveau-né. Ils racontaient les matchs d’antan comme pour se prouver qu’ils avaient un jour été quelqu’un. Beaucoup étaient sujets à des rêves dorés dans lesquels ils foulaient de nouveau la pelouse. Quelques-uns cohabitaient avec une petite voix leur rappelant sans relâche ce qu’ils avaient fait avec la fille qu’ils surnommaient Tina la Cochonne.

Au gré de sa courte vie, Rick avait croisé une grande partie de la population de cet endroit, du fait notamment de la place de son père au sein des forces de l’ordre, et aussi du salon de coiffure dont sa mère était propriétaire. Sa famille était établie à New Canaan depuis des générations. Côté maternel, leur ascendance remontait aux premiers colons venus cultiver les terres données en concession après la guerre d’Indépendance. Un de ses arrière-grands-pères était venu de Bavière avec sa famille, riche d’un savoir-faire dans la découpe du verre qui allait donner Chattanooga Glass. Un autre avait gagné sa croûte au bord du canal dans le comté de Coshocton, déplaçant le bois d’œuvre d’une écluse à l’autre. Rick avait dans son arbre généalogique des fermiers et des banquiers, et aussi des 20ouvriers de chez Cooper-Bessemer, qui deviendrait plus tard Rolls-Royce. L’assemblée qui assistait à la procession connaissait Rick du temps où ses amis et lui étaient des petites terreurs qui faisaient les quatre cents coups à travers la ville, la bouille maculée de gelée de raisins. Tout le monde l’avait vu grandir. Transpercer les lignes de la défense. Incarner, en terminale, un fermier amish sexy dans le spectacle de fin d’année. Il avait été pour cinq jeunes femmes leur premier baiser. L’une d’elles s’était retrouvée enfermée avec lui dans un placard au cours d’une partie de Sept Minutes au Paradis, il lui avait bavé sur le menton et avait peloté tout ce qu’il y avait à peloter. Une autre l’avait embrassé sous les gradins pendant un match de basket et en était sortie tellement excitée qu’elle n’avait pensé qu’à ça pendant un mois.

Ils étaient nombreux à avoir la gueule de bois car, la veille, ils avaient trinqué à la mémoire de Rick au Lincoln Lounge. Autour de pressions pas chères et de mauvais alcools, ils avaient échangé leurs anecdotes préférées, leurs souvenirs de bravoure et leurs idées noires. Rumeurs, ragots et légendes urbaines avaient fusé. New Canaan était maudite, avait-on décidé collégialement. Leur génération, celle des cinq premières promotions du millénaire naissant, évoluait dans la vie avec un piano suspendu au-dessus de la tête et une cible peinte sur le crâne. C’était différent (mais sans doute pas si éloigné) du mythe confus, typique d’une petite ville, que l’on connaissait sous le nom de « Meurtre qui a jamais existé ». L’inventeur de cette expression n’était à l’évidence pas très doué en grammaire, mais elle était restée, on en débattait et on la ressassait dans les bars, les salons de coiffure, les restaurants, parfois à voix basse et parfois non – surtout cette nuit-là, où toutes les spéculations avaient été braillées dans la pénombre du Lincoln. Le Meurtre qui a jamais existé supposait qu’une personne avait peut-être disparu, était peut-être morte accidentellement, avait peut-être 21été brutalement assassinée, avait peut-être simulé sa mort, avait peut-être foutu le camp avec le butin d’un braquage, avait peut-être quitté la ville dans un nuage de gomme brûlée en riant comme un démon. Désormais, en plein jour, dans l’interminable et étouffante nausée du lendemain de cuite, tout cela paraissait bien stupide.

Le chauffeur ralentit et arrêta la remorque devant une estrade qui avait été empruntée au lycée et dressée sous les chênes centenaires de la place. Sur cette estrade se tenaient, au milieu d’une foule d’amis et de proches, aux côtés du maire et du shérif, les parents de Rick et son frère Lee. Une sono bricolée diffusait « Amazing Grace » et, tandis que résonnaient les derniers accords, le pasteur de la Première Église chrétienne, dans laquelle Rick et Lee avaient si souvent chahuté, pété et perturbé l’office dominical (c’étaient, de l’avis général, deux des enfants les plus turbulents à avoir jamais posé leurs fesses sur ces bancs), prononça la prière d’ouverture : « Seigneur Jésus, prenez en Vos bras Votre fils Rick et donnez à sa famille et à ses amis la force de supporter sa perte. » Le minimum syndical.

Quatre personnes devaient ensuite s’exprimer.

L’une d’elles, la petite amie de Rick à l’époque du lycée, n’arriverait jamais jusqu’au micro. Kaylyn Lynn était si incroyablement défoncée que rien ne semblait l’atteindre. Le vent plaquait ses cheveux sales sur son joli visage et transperçait le maillot (no 25) que Rick lui avait donné à la fin de sa terminale, après le banquet organisé en l’honneur de l’équipe. Elle était furieuse que les parents de Rick lui aient demandé de prendre la parole. Leur histoire n’avait rien eu d’un conte de fées. Ils s’étaient séparés l’été suivant la fin du lycée. Sans rentrer dans les détails, elle lui avait arraché le cœur avant de le dévorer sous ses yeux. Avait mis au clou la bague de fiançailles qu’il avait essayé de lui offrir. S’était tapé ses potes. Lui avait dit qu’elle l’aimait histoire de s’assurer qu’il ne la quitte jamais tout à fait. 22La prière du pasteur s’acheva et Kaylyn Lynn remarqua qu’un corbeau picorait le gâteau-drapeau en vente devant le Vicky’s. L’oiseau avait du glaçage rouge et bleu sur tout le bec, qu’il plongeait dans ce délice étalé sur l’asphalte. Malade de culpabilité, quand son tour vint, Kaylyn garda les yeux baissés et adressa un mouvement de tête paniqué aux parents de Rick. Elle déguisait sa défonce en deuil. Elle secouait et tétait son inhalateur, les yeux encore plus brillants que Cassiopée.

Marty Brinklan s’avança alors vers le micro en caressant sa moustache blanche, le visage fatigué, bon marbre couvert de mauvaise glaise. Il jeta un coup d’œil à sa femme, assise sur une chaise pliante en métal, qui serrait dans sa main un mouchoir couleur de prune mouillée et fixait le sol d’un regard catatonique.

« Époux, chrétien, patriote, fonctionnaire », énonça Marty. Ses yeux quittèrent la feuille de papier à laquelle il s’agrippait et cherchèrent ses amis et voisins. « Mais le plus important, une fois qu’on devient père… c’est ce qu’on apprend sur la paternité : à partir de là, on sera avant tout un père, et le reste passera après. » Puis il répéta : « Une fois qu’on devient père… »

Marty voulait en finir avec la partie publique. Lui, ce qu’il savait faire, c’était mettre son chagrin en quarantaine, le garder pour les moments où il l’aurait à lui tout seul, et alors le sortir et le briquer comme un pistolet ancien. Il ne dormait plus, mangeait mal, se laissait aller. Il arrivait même qu’il boive un coup ou deux. Sa semaine de travail avait commencé avec un appel concernant une fille de dix-neuf ans morte d’une overdose, retrouvée la tête dans des toilettes qui débordaient. Une scène atroce. Ensuite il avait remis un avis d’expulsion à l’un des anciens coéquipiers de Rick, un receveur qui avait pleuré et l’avait insulté si fort que Marty s’était surpris à poser la main sur la crosse de son arme. Juste avant qu’il ne décampe, l’ancien receveur avait ricané : « Rick serait super fier, Marty. Dommage 23qu’il soit pas là pour voir ça. » Ce chouette moment remontait tout juste à la veille.

Jill Brinklan, elle, avait l’impression de participer à une émission de télé-réalité d’une exceptionnelle cruauté. Elle écouta le discours de Marty en souriant et en hochant la tête, mais elle se sentait incapable de soutenir le regard de son mari. Depuis qu’ils avaient appris la nouvelle, elle n’arrivait plus à le regarder. Elle avait aussi découvert qu’elle avait du mal à tenir debout, d’où la chaise pliante. Depuis quelque temps, elle avait des pertes d’équilibre. Sans lâcher son mouchoir, elle se leva, remercia l’assemblée pour sa présence et sa gentillesse, et se rassit immédiatement. Elle se demandait si elle pourrait un jour pardonner sa fierté à son mari. Voilà ce qu’on gagnait à être fier. On le savait quand on avait lu la Bible. Ce matin-là, Marty lui avait demandé quelle chemise mettre, et elle avait craché comme un chat avant de s’enfuir de leur chambre. Elle était allée dans la cuisine, et là elle avait passé et repassé la main sur la porte du four en pensant aux chaussons aux pommes. Le matin, avant les matchs de Rick ou de Lee, elle faisait toujours des chaussons aux pommes. Quand ils avaient instauré cette tradition, elle avait laissé Lee se charger de faire revenir les tranches de pommes dans le beurre, pendant que Rick aplatissait la pâte avec le rouleau à pâtisserie. Quelle joie de voir ses petits garçons cuisiner, suffoquer d’excitation à chaque étape. Et, plus tard, lorsqu’ils étaient devenus des ogres adolescents, de parfaits rustres, quelle joie de les voir déposer délicatement les pommes dans les carrés de pâte avant de les pincer pour les fermer. Les échanges obscènes qu’elle devait policer – comment pouvaient-ils ne serait-ce que rêver de pareilles grossièretés ? (Rick, lave-toi les mains, on sait que t’as passé la nuit avec le pouce dans le cul ; Je vais te coller mon scrotum sur les yeux, Lee.) Ce matin-là, en caressant la porte du four, elle s’était sentie submergée par tout cela, par une de ces vagues paralysantes aussi imprévisibles que 24les bourrasques du vent. Elle était sortie dans le jardin, avait marché en chancelant jusqu’au brasero dans lequel se trouvaient encore des canettes de Bud Light roussies datant de la dernière visite de Rick. Elle avait perdu l’équilibre et s’était assise dans l’herbe. Elle avait voulu creuser une couche de terre après l’autre jusqu’à retrouver son fils, jusqu’à ce qu’il soit en sécurité, jusqu’à ce qu’elle cesse de sentir cette odeur de brûlé envolée depuis belle lurette.

Mais, sur les quatre orateurs prévus, c’est Ben Harrington qui brisa le cœur de l’assistance. Ben qui avait arrêté ses études, qui peinait à se faire un nom dans la musique et qui détestait revenir ici. Le centre de New Canaan lui rappelait un magazine jeté au feu, les pages qui noircissent et se ratatinent en commençant à brûler, juste avant que les flammes ne s’en emparent. Cette ville, pourtant, lui avait paru tellement animée, importante, solide et palpitante du temps où Rick, Bill Ashcraft et lui sillonnaient cet Éden à vélo. Ils connaissaient tous les robinets auxquels remplir leurs bombes à eau, le meilleur coin pour se baigner dans la Cattawa River, la meilleure pente pour faire de la luge et le meilleur mur contre lequel appuyer sur la poitrine d’un mec jusqu’à ce qu’il perde connaissance et plonge dans des rêves agités par le manque d’oxygène.

Sur l’estrade, Ben raconta une histoire toute simple de leur enfance. Un jour, alors qu’ils pataugeaient dans la rivière, sentant leurs orteils s’enfoncer dans la vase, Rick avait attrapé une grenouille. Il brandissait ce trophée affolé dans ses mains ébahies devant Ben qui s’éloignait en trébuchant, ses boucles blondes lui tombant sur les yeux.

« Allez, c’est qu’une grenouille, dit Rick.

– M’approche pas avec ça !

– Touche-la, allez !

– Non.

– Allez, touche-la !25

– Non.

– C’est pas du poison. Et c’est pas vrai que ça donne des verrues.

– Casse-toi, Rick. »

Alors Rick lança la grenouille sur Ben, qui poussa un cri et s’enfuit pendant que le batracien terrorisé se carapatait loin de cette bande de malades. Bill Ashcraft riait comme un dément. Ben pleura en les traitant de connards, puis il s’assit sur la berge et les autres continuèrent à jouer dans l’eau. Cinq minutes plus tard, Rick vint le trouver, les mains sur les hanches.

« Casse-toi.

– Allez, Harrington. Ça irait mieux si je bouffais un insecte ?

– Hein ? Non. Qu… »

Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, Rick cueillit une sauterelle sur une feuille et la fourra dans sa bouche. Il croqua dedans et l’avala, et tout de suite après il se plia en deux pour vomir. Ben n’avait jamais ri aussi fort de toute sa jeune vie. Ils en pleuraient tous les deux, Ben de rire et Rick parce qu’il essayait de recracher l’exosquelette de la sauterelle. Et puis ils coururent à la rivière comme si de rien n’était, ils s’éclaboussèrent et crachèrent de l’eau vers le soleil.

Un rire traversa la foule, suivi d’une nouvelle tournée de sanglots. Un père qui tenait son adolescente par les épaules serra soudain plus fort, comme pour empêcher le vent de l’emporter.

Bien sûr, Ben ne raconta pas la dernière fois qu’il avait vu Rick, au printemps 2006. Celui-ci venait de rentrer de sa première mission, et de nouvelles couches de muscle s’étaient ajoutées à sa charpente déjà imposante. On aurait dit qu’il portait une combinaison pare-balles. Il s’était défoncé à la skunk et Ben avait essayé d’aborder le sujet de Bill Ashcraft. Cela faisait presque trois ans que Rick et Bill, amis depuis le berceau, étaient brouillés. Mais Rick n’avait à raconter que des histoires à la vaillance lugubre, des moments hilarants dans le désert 26irakien. « Une fois j’ai cru voir un rat qui se barrait avec un bout de bœuf séché. Donc je me suis dit, elle est où ta réserve mon petit pote ? Et tu sais quoi ? En fait c’était un doigt ! Le petit rat tout mignon, il se barrait avec un doigt !

– Putain, Brinklan.

– Allez, fais pas ta tarlouze. C’est la guerre, c’est tout. »

Rick refusait de parler de Bill, et aussi de Kaylyn, mais il était partant pour fumer un joint à Jericho Lake.

« Y a pas des tests d’urine chez les Marines ? »

Rick aboya de rire. « Tu parles, ma couille. » C’était ça, le truc avec Rick : sa grossièreté, son irrévérence ne parvenaient jamais à masquer l’immense amour qu’il avait pour les autres – en réalité, elles y étaient liées.

Et donc, bien que trop ivres pour conduire, ils allèrent au lac en voiture, franchissant l’horizon de la boule à neige qu’était leur ville. Ben avait envie d’écrire une chanson sur Rick, sur ce style de mec qu’on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s’il regardait par-dessus le bord d’un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d’une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l’existence (« On est putain de bien ici, putain », dit Rick, assis dans l’herbe, en admirant le miroitement nocturne de Jericho Lake). Pourtant, son ami n’avait rien d’ordinaire. Il vivait en roue libre, était têtu comme une mule et aussi rusé qu’un coyote. Il portait en lui des océans entiers, toute la nature du pays, des fantômes farouches et quelques centaines de millions d’étoiles.27

« Y a plus rien ici, mec. Plus rien à retrouver du passé », déclara-t-il cette nuit-là, cryptique. Il sortit de son jean sa bite molle et pissa si près de Ben que ce dernier dut détaler sur l’herbe pour éviter les éclaboussures. « Plus que toi et moi, mon pote. Toi, moi, et une dernière nuit solitaire à se tenir tous les deux dans les bras. »

De quoi parlait-il ? Difficile à dire. D’une chose que lui-même ne comprenait pas vraiment mais qui, en trois petites années, l’avait affecté. Les avait affectés. Des endroits qu’il avait vus, des choses qu’il avait faites. La veille de son redéploiement, il s’était soûlé dans son jardin près du brasero, balançant dans les flammes ses canettes cobalt de Bud Light tout en sachant que ça agaçait sa mère. Il était ensuite allé faire un tour et avait descendu la route jusqu’au champ où, un jour, comme un idiot, il avait essayé d’offrir une bague de fiançailles à sa copine. Le soleil se couchait, c’était ce temps curieux du Midwest où les vestiges de l’hiver privent le printemps de ses premiers jours. Des croûtes de neige à moitié fondue s’attardaient dans la friche. Au-delà s’étendaient la forêt et les arbres déplumés qui ressemblaient à une brosse métallique. Une lumière d’eau tombait en biais sur l’horizon. Elle déposait un filtre sur la couleur des choses, et les vaches au loin paraissaient bordeaux et jaune dans ce crépuscule kaléidoscopique. Un pied dans une flaque, Rick attendait les corbeaux. Il se disait qu’il fallait garder la foi. Continuer à croire que, même si la vie pouvait être dure, Dieu se rattraperait plus tard.

Les corbeaux avaient élu domicile dans les bois près de la zone industrielle, à un kilomètre et demi de là. Des tribus qui fourrageaient dans les poubelles et les micocouliers et qui s’étaient alliées en une horde de plus en plus grande. Son père parlait de « méga-volée » à cause de ce qui se produisait au coucher du soleil. Rick regardait son reflet trembler dans la flaque, l’écrasait du pied dès qu’il se stabilisait, et de nouvelles interférences 28horizontales déformaient alors ses traits. Il était ivre et il se mit à penser. Il pensa à cette cage dans laquelle il vivait, à cette prison dans laquelle il se voyait déjà passer toute sa vie, du berceau à la tombe, mesurant l’écart entre ses modestes espoirs et les regrets mesquins qu’il en vint à éprouver. On ne sort jamais de la cage, se dit-il, parce qu’on s’accroche vainement et désespérément à une suite sans fin de deuils inachevés.

Et puis les corbeaux s’étaient animés, des milliers de corbeaux qui s’étaient déversés dans le dernier éclat du jour. Des créatures à mi-chemin de l’ange et du rat, gorgées de reflets violets, qui s’étaient élancées en croassant vers la forêt, une inquiétante courtepointe qui avait recouvert la moindre branche laissée nue par l’hiver…

Lorsqu’on en eut terminé avec la procession, la foule convergea vers l’estrade et enveloppa dans ses embrassades et ses prières celles et ceux qui s’y tenaient. Le vent s’immisçait dans les manches, creusait les yeux et semblait vouloir les pousser au départ. Jill Brinklan laissa tomber son mouchoir prune et ne le ramassa jamais. Marty Brinklan pivota pour serrer Lee dans ses bras, manière d’éviter de regarder sa femme. Kaylyn ne s’attarda pas et sauta à bas de l’estrade. Ben Harrington écrasa des larmes sur sa joue avec le dos de sa main frigorifiée. Le cortège prit le chemin du retour. Un camion d’entretien vint récupérer le drapeau dans les branches du chêne. Et le cercueil fut retourné à Walmart. C’était le 13 octobre 2007.

En ce qui concerne notre histoire, cette journée est peut-être moins notable pour les personnes qui ont assisté à la procession que pour celles qui l’ont manquée. Bill Ashcraft et Tina la Cochonne. Stacey Moore, l’ancienne championne de volley-ball, membre de la Première Église chrétienne. Et un garçon nommé Danny Eaton, qui était en Irak et disposait encore de quelques années avant de perdre un de ses beaux yeux noisette. Chacun d’eux avait ses raisons d’être absent, et tous revien29draient un jour. Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit fatalement par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons.

Commençons donc un peu moins de six ans après le défilé organisé en l’honneur du caporal Rick Brinklan, par un soir fébrile de l’été 2013. Commençons avec quatre véhicules et leurs occupants qui convergent du nord, du sud, de l’est et de l’ouest vers cette ville de l’Ohio. Plus précisément, commençons avec un petit pick-up sur une route de campagne plongée dans l’obscurité, son châssis vibre, son réservoir est vide, il fonce dans la nuit, parti d’un point qui nous est encore inconnu.

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Premières lignes #57 : Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee


PREMIÈRES LIGNE #57

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les Princes de Sambalpur d’Abir Mukherjee

Vendredi 18 juin 1920

1

On ne voit pas souvent un homme avec un diamant dans la barbe. Mais quand un prince ne trouve plus de place sur ses oreilles, ses doigts et ses vêtements, je suppose que les poils de son menton conviennent tout aussi bien.

Les lourdes portes d’acajou du Palais du Gouvernement se sont ouvertes à midi et ils sont sortis, aériens : une ménagerie de maharajahs, nizâms, nababs et autres, tous les vingt drapés de soie, d’or, de pierres précieuses et d’assez de perles pour ruiner un escadron de comtesses douairières. Un ou deux se réclament de la lignée du soleil ou de la lune ; le reste, de quelque autre parmi la centaine de divinités hindoues. Nous les mettons tous dans le même panier pour les appeler simplement les princes.

Ces vingt-là proviennent des petits royaumes les plus proches de Calcutta. Il y en a plus de cinq cents dans toute l’Inde, et tous ensemble ils règnent sur les deux cinquièmes du pays. C’est du moins ce qu’ils se disent, et nous ne sommes que trop heureux d’avaliser cette fiction, du moment qu’ils chantent tous Rule Britannia et font serment d’allégeance au roi empereur outre-mer.

Ils s’avancent tels des dieux, en ordre strict de préséance, le vice-roi à leur tête, dans la chaleur étouffante, en direction de l’ombre d’une douzaine de grands parasols de soie. D’un côté, derrière une solide barrière de soldats enturbannés de la garde du vice-roi, se tient une foule de conseillers royaux, hauts fonctionnaires et parasites divers. Et derrière tout ce monde, il y a Sat et moi.

Un coup de canon soudain, tiré par un de ceux de la pelouse, chasse des palmiers des nuées de corbeaux aux cris assourdissants. Je compte les coups : trente et un au total, honneur strictement réservé au vice-roi ; aucun prince indigène n’en a jamais mérité plus de vingt et un. Cela sert à souligner qu’en Inde ce dignitaire britannique mérite plus d’honneurs que tout Indien, quand bien même il descendrait du soleil.

Tout comme les coups de canon, la réunion à laquelle les princes viennent d’assister est purement destinée à la galerie. Le véritable travail sera effectué plus tard par leurs ministres et les hommes de l’administration indienne. Pour le gouvernement du Raj, l’important est que les princes soient là, sur la pelouse, pour la photographie de groupe.

Le vice-roi, lord Chelmsford, traîne les pieds en grande tenue. Elle lui a toujours donné l’air mal à l’aise et le fait ressembler au portier du Claridge. Pour un homme qui, habituellement, a l’air d’un croque-mort mal nourri, il s’est pomponné, mais à côté des princes il est aussi terne qu’un pigeon au milieu des paons.

« Lequel est notre homme ?

– Celui-là », répond Sat en indiquant d’un signe de tête un grand individu aux traits fins portant un turban de soie rose. Le prince que nous sommes venus voir est sorti le troisième et il est le premier dans l’ordre de succession au trône d’un petit royaume niché dans l’Orissa sauvage, quelque part dans le sud-ouest du Bengale. Son Altesse Sérénissime le prince héritier Adhir Singh Sai de Sambalpur a requis notre présence, ou plutôt celle de Banerjee. Ils étaient à Harrow ensemble. Je ne me trouve ici que parce que j’en ai reçu l’ordre directement de lord Taggart, le chef de la police, qui a dit obéir là au vice-roi en personne. « Ces entretiens sont d’une importance capitale pour le gouvernement du Raj, a-t-il déclaré, et l’accord de Sambalpur est essentiel pour leur succès. »

On a du mal à croire que Sambalpur puisse être essentiel pour quoi que ce soit. Il faut déjà le chercher à la loupe sur la carte, caché par le R d’ORISSA. C’est tout petit, de la taille de l’île de Wight, avec une population en proportion. Et pourtant me voilà, prêt à épier une conversation entre son prince et Sat parce que le gouvernement de l’Inde a jugé qu’il y va de l’intérêt de l’Empire.

Les princes prennent place autour du vice-roi pour la photographie officielle. Les plus importants sont assis sur des chaises dorées et les autres debout sur un banc derrière eux. Le prince Adhir est assis à la droite du vice-roi. Quelques princes ont essayé de s’éclipser mais des fonctionnaires à l’air éreinté les ont rappelés à l’ordre. Finalement le photographe a fait tenir tout le monde tranquille. Les princes se sont tus et regardent droit devant eux : les lampes flood font « pouf », la scène est captée pour la postérité et ils sont libérés.

Quand le prince héritier repère Sat il est évident qu’il le reconnaît. Il interrompt une conversation avec un maharajah dodu qui porte sur lui le contenu des coffres d’une banque et une peau de tigre et il vient vers nous. Il est grand, la peau claire pour un Indien, et l’allure d’un officier de cavalerie ou d’un joueur de polo. Comparé aux princes qui l’entourent il est habillé assez simplement : tunique de soie bleu pâle à boutons de diamants, nouée à la taille par une ceinture dorée, pantalon de soie blanche et chaussures anglaises classiques, noires et étincelantes. Son turban est retenu par une pince ornée d’émeraudes avec un saphir de la taille d’un œuf d’oie. À en croire lord Taggart, le maharajah père du prince est le cinquième homme le plus riche de l’Inde. Et chacun sait que l’homme le plus riche de l’Inde est aussi le plus riche du monde.

Un sourire éclaire le visage du prince qui s’approche.

« Boubou Banerjee, s’exclame-t-il les bras grands ouverts, cela fait combien de temps ? »

Boubou, jamais je n’ai entendu personne appeler Sat ainsi et pourtant nous partageons un appartement depuis un an. Il a gardé secret ce nom de guerre et je ne peux pas lui en vouloir. Si quelqu’un à l’école avait jugé bon de m’appeler Boubou je ne m’en serais pas vanté. Bien entendu, Sat n’est pas son véritable prénom non plus. Un collègue le lui a donné quand il est entré dans la police impériale. Ses parents l’ont appelé Satyendra, et même si je m’applique à prononcer correctement le bengali je n’ai jamais tout à fait réussi. Sat m’a dit que ce n’est pas ma faute et que l’anglais ne possède tout simplement pas les consonnes qu’il faut, il lui manque apparemment un « d » doux. D’après lui, il lui manque énormément de choses.

« C’est un honneur de vous revoir, Votre Altesse », dit Sat avec un léger salut de la tête.

Le prince prend un air peiné comme le font souvent les aristocrates quand ils feignent de vouloir être traités comme le commun des mortels. « Allons donc, Boubou, je pense que nous pouvons nous dispenser des formalités. Et qui est-ce ? demande-t-il en me tendant une main couverte de bijoux.

– Permets-moi de te présenter le capitaine Wyndham, dit Banerjee, précédemment à Scotland Yard.

– Wyndham, répète le prince. Celui qui a capturé ce terroriste, Sen, l’année dernière1 ? Vous devez être le policier préféré du vice-roi. »

Sen est un révolutionnaire indien qui a échappé aux autorités pendant quatre ans. Je l’ai arrêté pour avoir assassiné un haut fonctionnaire britannique et j’ai pratiquement été déclaré héros de l’Empire. La vérité est un peu plus complexe, mais je n’ai ni le temps ni l’envie de corriger la légende. Surtout, je n’ai pas l’autorisation du vice-roi pour le faire ; il a décrété le sujet soumis à la loi sur les secrets d’État de 1911. Alors je souris et je serre la main du prince.

« Enchanté de faire votre connaissance, Votre Altesse.

– S’il vous plaît, répond-il aimablement, appelez-moi Adi. Tous mes amis le font. » Il réfléchit quelques secondes. « En fait, je suis plutôt heureux que vous soyez là. Il y a une question assez délicate dont je voulais parler à Banerjee, et l’opinion d’un homme de votre expérience pourrait être extrêmement précieuse. Vous tombez à pic. » Son visage s’éclaire. « Ce doit être la Providence qui vous envoie. »

Je pourrais lui dire que je dois ma présence au vice-roi plutôt qu’à Dieu, mais dans l’Inde britannique c’est à peu près la même chose. Si le prince désire me parler, cela m’évite au moins de l’épier comme une mère indienne la nuit de noces de son fils.

« Je serais heureux de vous être utile, Votre Altesse. »

D’un claquement de doigts il appelle un monsieur qui se tient à proximité. L’homme est chauve, il porte des lunettes et paraît agité, tel un bibliothécaire égaré dans un quartier dangereux ; et bien qu’il soit habillé avec soin il lui manque l’assurance d’un prince, sans parler des bijoux.

« Ce n’est malheureusement pas le bon moment pour une telle discussion, dit le prince tandis que l’homme s’empresse. Vous et Boubou voudriez peut-être m’accompagner à l’hôtel pour y bavarder plus à l’aise. »

Le ton n’est pas celui d’une question. Je soupçonne que beaucoup d’ordres du prince sont présentés de la même façon. L’homme s’incline profondément.

« Ah oui, dit le prince d’un air las, capitaine Wyndham, Boubou, j’ai le plaisir de vous présenter Harish Chandra Davé, le dewan*2 de Sambalpur. »

Dewan signifie Premier ministre. Les Indiens le prononcent divan, comme le meuble.

« Votre Altesse », dit le dewan en se redressant avec un sourire obséquieux. Il transpire ; comme nous tous sauf, semble-t-il, le prince. Le dewan nous lance un regard rapide à Banerjee et moi. Il tire de sa poche un mouchoir de coton rouge pour éponger son front luisant. « Si je peux dire un mot en privé à Votre Altesse, je…

– S’il s’agit de ma décision, Davé, répond le prince avec irritation, je crains qu’elle ne soit définitive. »

Le dewan secoue la tête d’un air embarrassé. « S’il m’est permis, Votre Altesse, je doute beaucoup que ce soit conforme à l’intention de Son Altesse votre père. »

Le prince soupire. « Et moi, je pense que mon père se moque éperdument de cette farce. En outre, il n’est pas ici. À moins que lui ou le vice-roi n’ait jugé bon de vous élever au rang de yuvraj *, je suggère que vous vous conformiez à mes souhaits et que vous vous mettiez au travail. »

Encore une fois le dewan éponge son front et s’incline profondément avant de s’éloigner comme un chien battu.

« Fichu bureaucrate », marmonne le prince. Il se tourne vers Sat. « C’est un Gujarati, imagine-toi, Boubou, et il se croit plus intelligent que tout le monde.

– L’ennui, Adi, c’est qu’ils le sont souvent. »

Le prince lui adresse un sourire forcé. « Eh bien, s’agissant de ces entretiens, et dans son intérêt, j’espère qu’il s’en tiendra à mes ordres. »

D’après les bribes d’informations que j’ai obtenues de lord Taggart, les entretiens concernaient l’instauration d’une institution appelée la Chambre des Princes. Ce pourrait être le titre d’un opéra-comique de Gilbert et Sullivan, mais c’est la dernière idée brillante du gouvernement de Sa Majesté pour apaiser les exigences d’autonomie grandissantes des indigènes. Elle est présentée comme une Chambre des Lords indienne – une voix indienne puissante dans les affaires indiennes – et tous les princes indiens sont invités dans les termes les plus fermes à y siéger. J’y vois une certaine logique tordue. Après tout, s’il existe en Inde un groupe plus éloigné que nous de l’opinion populaire c’est celui d’à peu près cinq cents princes, gras et inutiles. S’il existe des Indiens qui nous sont favorables, ce sont probablement eux.

Je demande au prince quelle est sa position.

Il rit, très à l’aise. « Toute cette satanée invention n’est que de la poudre aux yeux. Ce ne sera qu’un marché à paroles. Le peuple s’en rendra compte.

– Vous ne croyez pas à sa réalisation ?

– Au contraire. Je m’attends à ce que cette chambre soit en fonctionnement dès l’année prochaine. Bien entendu, les grandes principautés – Hyderabad, Gwalior et autres – n’en feront pas partie. La fiction selon laquelle ce sont de véritables pays en serait compromise, et il n’est pas question que Sambalpur y soit représenté. Mais les autres, les Cooch Behar, les tout petits Rajputs et les États du Nord, supplieront pour y entrer. Ils sont prêts à tout pour assurer leurs positions. Je reconnais que vous savez profiter de notre vanité, vous les Anglais. Nous vous avons livré cette terre, et en échange de quoi ? Quelques belles paroles, des titres ronflants et des miettes de votre table pour lesquelles nous nous chamaillons comme des chauves qui se battraient pour un peigne.

– Et les autres principautés de l’Est ? demande Sat. D’après ce que je comprends, elles tendent à suivre l’exemple de Sambalpur dans la plupart des décisions.

– C’est exact, et elles le feront probablement cette fois encore, mais seulement parce que nous les finançons. Et si elles avaient le choix, je pense qu’elles approuveraient la création de cette chambre. »

Au fond du jardin la fanfare retentit, et quand les accords familiers de God Save The King se répandent sur les pelouses, princes et roturiers debout se tournent vers elle. Beaucoup commencent à chanter, mais pas le prince, qui pour la première fois paraît moins serein que le suggère son titre.

« Je pense qu’il est temps de battre en retraite, dit-il. Le vice-roi va prononcer un de ses fameux discours et je n’ai pas l’intention de perdre plus longtemps de cette belle journée pour l’écouter… À moins que vous ne préfériez rester ? »

Je n’ai pas d’objection. Le vice-roi a autant de charisme qu’une serpillière mouillée. J’ai déjà eu cette année le plaisir de l’entendre lors d’une parade pour nouveaux officiers et je n’ai pas particulièrement envie de renouveler l’expérience.

« Alors c’est entendu, dit le prince. Nous attendons la fin de l’hymne et nous nous retirons. »

Les dernières notes s’éteignent et les invités reprennent leurs conversations pendant que le vice-roi se dirige vers une estrade dressée dans l’herbe.

« C’est le moment ! s’exclame le prince. Allons-nous-en pendant qu’il est encore temps. » Il se retourne et prend l’allée qui mène au bâtiment, Sat à côté de lui et moi assurant l’arrière. Plusieurs têtes de l’administration se tournent vers nous, consternées, tandis que commence le discours du vice-roi, mais le prince leur accorde autant d’attention qu’un éléphant à une bande de chacals.

Il a l’air de connaître le labyrinthe qu’est le Palais du Gouvernement, et après avoir franchi des rangs serrés de préposés à l’ouverture des portes nous sortons de la résidence, cette fois sur le tapis rouge de l’escalier d’honneur.

Notre départ prématuré semble avoir pris les membres de la suite du prince par surprise. Dans un débordement d’activité un taureau humain en tunique écarlate et pantalon noir aboie des ordres à plusieurs laquais. Son uniforme, son allure et les décibels que produit sa poitrine pourraient facilement le faire passer pour un colonel des Scots Guards. S’il n’avait pas un turban, s’entend.

« Te voilà, Shekar ! s’exclame le prince.

– Votre Altesse », répond l’homme avec un salut plus que réglementaire.

Le prince se tourne vers nous. « Le colonel Shekar Arora, mon aide de camp. »

L’homme est bâti comme la face nord du Kanchenjunga et son expression est tout aussi glaciale. Il a la peau tannée et des yeux d’un bleu gris surprenant. Ces détails indiquent un homme des montagnes, avec au moins un peu de sang afghan dans les veines. Le plus frappant reste une pilosité faciale propre aux guerriers indiens d’autrefois : la barbe taillée ras et la moustache courte, cirée et retroussée aux extrémités. « La voiture a été appelée, Votre Altesse, dit-il d’un ton sec. Elle ne va plus tarder.

– Bien, répond le prince avec un hochement de tête approbateur. J’ai une soif de tous les diables. Plus vite nous serons à l’hôtel mieux ce sera. »

Une Rolls-Royce arrive et un valet de pied en livrée court ouvrir la portière. Nous sommes cinq dont le chauffeur, un de trop. Dans des circonstances normales nous nous caserions à trois à l’arrière et deux devant, mais le prince n’a pas l’air du genre à connaître des circonstances normales. Quoi qu’il en soit, ce type de voiture n’est pas fait pour des entassements peu convenables. Le prince lui-même suggère la solution.

« Shekar, pourquoi ne pas conduire ? » Encore un ordre formulé comme une question.

Le volumineux aide de camp claque des talons et va prendre la place du chauffeur.

« Tu peux t’asseoir ici avec moi, Boubou, dit le prince en s’installant confortablement sur la banquette de cuir rouge à l’arrière. Le capitaine peut s’asseoir devant avec Shekar. »

Sat et moi obtempérons et la voiture emprunte immédiatement la longue allée de gravier bordée de palmiers et de pelouses manucurées.

Le Grand Hotel se trouve à quelques minutes seulement de la grille est de la résidence, mais habituellement, pour des raisons de sécurité, seule la grille nord est ouverte. La voiture la franchit et stoppe presque immédiatement : à partir d’ici les routes en direction de l’est sont barrées. L’aide de camp fait une marche arrière et prend la direction de Government Place et Esplanade West.

Je me retourne pour être face à Banerjee et au prince. Je ne suis pas habitué à m’asseoir à l’avant. Le prince semble lire dans mes pensées.

« La hiérarchie est une drôle de chose, n’est-ce pas, capitaine ?

– Que voulez-vous dire, Votre Altesse ?

– Prenez l’exemple de nous trois : un prince, un inspecteur de police et un sergent. À première vue, notre position relative dans l’ordre des préséances est claire. Mais les choses sont rarement aussi simples. »

Il indique sur notre gauche les grilles du Bengal Club. « Je suis peut-être prince, mais la couleur de ma peau m’interdit l’entrée de cette auguste institution, et il en est de même pour Boubou. Vous, en revanche, en tant qu’Anglais, vous ne connaîtrez pas cette difficulté. À Calcutta toutes les portes vous sont ouvertes. Soudain notre hiérarchie est différente, non ?

– Je vois.

– Et ce n’est pas tout. Notre ami Boubou est brahmane. En qualité de membre de la caste des prêtres il est supérieur à un prince, et à plus forte raison, je le crains, à un policier anglais qui n’appartient à aucune caste. » Le prince continue de sourire. « Notre hiérarchie change une fois de plus, et qui peut dire laquelle des trois est la plus légitime ?

– Un prince, un prêtre et un policier passent devant le Bengal Club en Rolls-Royce… dis-je. On dirait le début d’une histoire drôle pas très amusante.

– Au contraire, si vous réfléchissez, en réalité elle est extrêmement drôle. »

Je porte de nouveau mon attention sur la route. Nous roulons dans la direction diamétralement opposée à celle du Grand Hotel. J’ignore dans quelle mesure l’aide de camp connaît les rues de Calcutta, mais j’ai l’impression qu’il en sait autant que moi sur les boulevards de Tombouctou.

Je lui demande s’il sait où il va.

Le regard qu’il me lance ferait geler le Gange.

« Oui, répond-il. Malheureusement, les rues qui mènent à Chowringhee sont barrées en raison d’une procession religieuse. On nous demande donc de passer par le Maidan. »

Ce choix paraît curieux, mais c’est une belle journée et il y a de pires façons de la vivre que de traverser le parc en Rolls. À l’arrière, Sat est en conversation avec le prince.

« Alors, Adi, de quoi voulais-tu me parler ? »

Je me retourne à temps pour voir les traits du prince se rembrunir.

« J’ai reçu des lettres, dit-il en tripotant le premier bouton en diamant de sa tunique de soie. Ce n’est probablement rien, mais quand j’ai appris par ton frère que tu étais devenu policier enquêteur j’ai pensé que je pourrais te demander conseil.

– Quel genre de lettres ?

– À vrai dire, les qualifier de lettres leur donne une importance imméritée. Ce ne sont que des messages. »

Je demande à mon tour : « Et quand les avez-vous reçus ?

– La semaine dernière, à Sambalpur. Quelques jours avant notre départ pour Calcutta.

– Vous les avez sur vous ?

– Ils sont dans ma suite. Vous les verrez bien assez tôt. Mais pourquoi ne sommes-nous pas déjà arrivés ? Qu’est-ce qui se passe, Shekar ?

– Des déviations, Votre Altesse. »

Je poursuis. « Avez-vous montré ces messages à quelqu’un ? »

Le prince fait un geste en direction d’Arora. « Seulement à Shekar.

– Et comment vous sont-ils parvenus ? Je suppose qu’on ne poste pas simplement une enveloppe adressée au prince héritier de Sambalpur au palais royal.

– C’est cela qui est étrange. Les deux ont été laissés dans mes appartements, le premier sous un oreiller, le second dans la poche d’un costume. Et tous les deux disaient la même chose… » La voiture ralentit pour aborder le virage en épingle à cheveux de Chowringhee. Sorti d’on ne sait où, un homme vêtu de la robe safran des prêtres hindous bondit devant nous. Il n’est guère plus qu’une image orange floue. La voiture s’arrête brutalement et il semble avoir disparu sous l’essieu avant.

« Nous l’avons heurté ? » demande le prince en se levant de son siège. L’aide de camp jure, ouvre sa portière et court vers l’homme à terre. Puis j’entends un coup sourd, le bruit répugnant d’un objet lourd au contact de chair et d’os, et on dirait que l’aide de camp s’effondre.

« Mon Dieu ! » s’écrie le prince. De sa position debout il a une meilleure vue de la situation. J’ouvre ma portière, mais avant que je puisse faire quelque chose l’homme en safran s’est relevé. Il a des yeux de fou, des cheveux et une barbe sales et emmêlés et comme des traînées de cendres appliquées verticalement sur son front.

Tout en me battant avec le bouton de mon holster je crie au prince : « Baissez-vous ! » mais on dirait un lapin hypnotisé par un cobra. L’agresseur lève son revolver et tire. La première balle frappe le pare-brise et le réduit en miettes. Je me retourne et je vois Sat agrippé au prince, essayant de le forcer à se baisser.

Trop tard.

Quand les deux balles suivantes sont tirées, je sais qu’elles atteindront leur but. Elles frappent le prince en pleine poitrine. Il reste quelques secondes debout, comme s’il était réellement divin et que les balles le traversaient sans le blesser. Puis des taches de sang cramoisi commencent à tremper la soie de sa tunique et il se défait comme un gobelet en papier dans la mousson.

2

Ma première réaction est de m’occuper du prince, mais c’est impossible tant qu’il reste des balles dans l’arme de l’assassin.

Je roule de mon siège sur le sol à la seconde où il tire une quatrième balle. Je ne peux pas dire où elle aboutit, je sais seulement qu’elle ne m’a pas atteint. Je plonge de nouveau derrière la portière ouverte tandis que l’assaillant tire encore une fois. La balle frappe la voiture juste à la hauteur de mon visage. J’ai vu des balles déchirer la tôle comme si c’était du papier de soie, et que celle-ci n’ait pas pénétré la portière tient du miracle. J’apprendrai plus tard que la Rolls du prince était plaquée d’argent massif. Une dépense judicieuse.

Je change de position et j’attends un sixième coup de feu, mais j’entends à la place le merveilleux clic d’un magasin vide. Cela suggère un revolver à cinq coups ou un assassin qui n’a que cinq balles, et si le premier est rare, le second est impensable. Je n’ai encore jamais rencontré de tueur professionnel qui lésine sur les munitions. Je prends le risque, je sors mon Webley de son holster, je me lève, je tire, et la balle va écorcher l’écorce d’un arbre. L’assassin court déjà.

Sur la banquette arrière, Sat à genoux, penché au-dessus du prince, essaie d’arrêter avec sa chemise le flot de sang qui coule de la poitrine de son ami. Devant la voiture, le colonel Arora se relève en titubant et touche son crâne ensanglanté. Il a eu de la chance. Son turban semble avoir absorbé une bonne partie de la violence du coup. Sans lui il ne se serait peut-être pas relevé aussi vite, ou pas relevé du tout.

Je lui crie : « Emmenez le prince à l’hôpital ! » tout en courant après l’homme. Il a une avance d’une trentaine de pas et il est déjà au bout de Chowringhee.

Il a bien choisi le lieu de son attaque. Chowringhee est une rue bizarre. Le trottoir d’en face est un des plus animés de la ville, ses magasins, ses hôtels et ses arcades à colonnades sont bondés. De notre côté, au contraire, exposé au soleil et bordé par la grande surface du Maidan, il est généralement désert. Les seuls passants sont deux coolies* : pas exactement de ceux qui accourent pour porter secours en entendant des coups de feu.

Je poursuis l’assassin en évitant de justesse plusieurs voitures quand je traverse en courant quatre couloirs de circulation. Je le perdrais dans la cohue devant les murs blanchis à la chaux de l’Indian Museum s’il n’avait pas sa robe orange vif. Tirer dans la foule est trop dangereux. De toute façon, tirer devant tant de monde sur quelqu’un habillé comme un saint homme hindou serait de la folie. J’ai assez de soucis sans vouloir déclencher une émeute religieuse.

L’assassin plonge dans le labyrinthe qui s’étend à l’est de Chowringhee. Il est en grande forme, ou du moins en meilleure forme que moi, et la distance entre nous grandit. J’atteins le haut de la rue, j’essaie de reprendre mon souffle et je lui crie de s’arrêter. Sans grand espoir : il est rare qu’un assassin armé, avec une bonne avance sur son poursuivant, se comporte correctement et tienne compte d’une telle requête, mais à ma grande surprise c’est ce qui arrive. L’homme s’arrête, se retourne, lève son arme et tire. Il a dû recharger en courant. Très impressionnant. Je me jette à terre juste assez vite pour entendre la balle exploser dans le mur à côté de moi en projetant des éclats de brique et de la poussière. Je riposte en me relevant tant bien que mal mais je manque encore une fois ma cible. L’homme se retourne et s’enfuit dans le méandre des rues. Il tourne à gauche dans une ruelle et je le perds. Je continue de courir. De plus loin devant moi me parvient un étrange grondement, le bruit d’une multitude de voix et du battement rythmique de tambours. En émergeant de la ruelle je tourne le coin de Dharmatollah Street et je reste cloué sur place. La large rue est envahie par une foule exclusivement indienne. Le vacarme est assourdissant. Des voix psalmodient au rythme des tambours. Vers le devant de la foule il y a une monstruosité sur roues, de la hauteur de trois étages et qui ressemble à un temple hindou. La chose se déplace lentement, halée par une masse d’hommes qui tirent des cordes de cent pieds de long. Je cherche désespérément l’assassin, mais c’est inutile. La mêlée est trop dense et trop d’hommes sont en safran. L’homme a disparu.

3

« Comment diable suis-je censé expliquer cela au vice-roi ? gronde lord Taggart en tapant du poing sur sa table. Le prince héritier d’un État souverain est assassiné en plein jour en présence de deux de mes officiers qui non seulement échouent à l’empêcher mais laissent l’assassin s’enfuir indemne ! »

On dirait que la veine de sa tempe gauche va éclater. « Je vous suspendrais tous les deux si la situation n’était pas aussi grave. »

Sat et moi sommes assis dans le vaste bureau du chef au deuxième étage du quartier général de la police à Lal Bazar. Je soutiens le regard de Taggart tandis que Sat se concentre sur ses chaussures. Il fait une chaleur inconfortable.

Ce n’est pas souvent que le chef de la police perd son sang-froid, mais je ne peux pas le lui reprocher. Sat et moi travaillons ensemble depuis plus d’un an à présent et il faut admettre que ce n’est pas précisément notre heure de gloire. Sat est probablement sous le choc d’avoir vu mourir son ami. Quant à moi je souffre de ce qui ressemble à un début de grippe mais que je sais être l’annonce de tout autre chose.

Après avoir perdu l’assassin je suis revenu au Maidan et j’ai vu que la Rolls était partie. En dehors des traces de pneus sur le béton et des éclats de verre rien ou presque n’indiquait qu’il s’était passé quelque chose. Dans l’herbe sur le bord, j’ai trouvé deux douilles. Je les ai empochées et j’ai hélé un taxi pour aller au Medical College Hospital dans College Street. C’est l’établissement médical le plus proche et le meilleur de Calcutta. C’était forcément là que Sat conduirait le prince.

Quand je suis arrivé, tout était fini. Il n’y avait plus grand-chose à faire à part retourner à Lal Bazar pour annoncer la nouvelle au chef de la police.

« Dites-moi encore une fois comment vous l’avez perdu.

– Je l’ai poursuivi à travers les ruelles de Chowringhee à Dharmatollah. Là je n’ai pas pu tirer à cause de la foule. Plus loin, j’ai tiré une ou deux fois.

– Et vous l’avez manqué ? »

C’est une question surprenante puisqu’il connaît déjà la réponse.

« Oui, monsieur. »

Taggart semble incrédule.

Il explose. « Pour l’amour du ciel, Wyndham ! Vous avez passé quatre ans dans l’armée. Vous avez sûrement dû apprendre à manier une arme, non ? »

Je pourrais lui faire observer que j’ai passé la moitié de ce temps dans le renseignement militaire sous ses ordres. Pour le reste, j’ai vécu dans une tranchée à tout faire pour éviter d’être pulvérisé par des éclats d’obus allemands qui venaient de nulle part. La vérité est qu’en près de quatre ans j’ai à peine tiré.

Taggart retrouve quelque peu son calme. « Que s’est-il passé ensuite ?

– Il a continué à courir vers Dharmatollah Street où je l’ai perdu dans une procession religieuse, des milliers de personnes traînant derrière eux une monstruosité.

– Le Juggernaut, monsieur, dit Sat.

– Le quoi ? demande Taggart.

– La procession dans laquelle le capitaine Wyndham a été pris est le Rath Yatra, monsieur, celle du char du dieu hindou Jagannath. Chaque année son char est promené dans les rues par des milliers de fidèles. Les Anglais ont confondu le dieu avec le char, d’où le mot juggernaut.

– De quoi avait-il l’air ? » demande Taggart.

Sat paraît perplexe. « Jagannath ?

– L’assassin, sergent, pas la divinité. »

Je réponds : « Mince, taille moyenne, peau foncée. Une barbe et des longs cheveux emmêlés qu’il ne doit pas avoir lavés depuis des mois. Et il portait sur le front une marque étrange : deux lignes de cendres blanches qui se rejoignent à la racine du nez de part et d’autre d’une ligne rouge plus fine.

– Cela signifie-t-il quelque chose pour vous, sergent ? » demande Taggart. Quand il s’agit des particularités locales, le chef de la police a appris depuis longtemps, comme moi, qu’il vaut mieux se renseigner auprès d’un indigène.

« Il y a une signification religieuse, répond Sat. Les prêtres portent souvent ces marques.

– Pensez-vous qu’il puisse y avoir un rapport entre l’assassin et la procession religieuse ?

– C’est possible, monsieur. Qu’il se soit jeté dans la foule de Dharmatollah est sans doute plus qu’une coïncidence. »

J’ajoute : « Il portait une robe safran. Comme beaucoup d’autres dans la procession.

– Il pourrait donc s’agir d’un attentat religieux ? » suggère Taggart. Il paraît presque soulagé. « Seigneur, je l’espère. Tout plutôt qu’un motif politique. »

Je le mets en garde. « La robe safran était peut-être un déguisement.

– Mais pourquoi un fanatique religieux voudrait-il tuer le prince héritier de Sambalpur ? demande Sat. À l’époque où je l’ai connu il n’était pas le moins du monde intéressé par la religion.

– C’est à vous et au capitaine de le découvrir, dit Taggart. Et n’excluons pas l’aspect religieux. Le vice-roi préférerait entendre que c’est un attentat religieux qui n’a rien à voir avec ses chers entretiens. Sambalpur entraîne avec lui presque une douzaine d’autres États princiers et le vice-roi espère que cette impulsion convaincra les royaumes les plus récalcitrants de signer aussi. » Il enlève ses lunettes, les essuie avec un mouchoir et les remet.

« En attendant, vous deux, arrêtez l’assassin, et vite. La dernière chose dont nous avons besoin est qu’une bande de maharajahs et de nababs quittent la ville sous prétexte que nous ne pouvons pas garantir leur sécurité. Et maintenant, messieurs, si c’est tout… dit-il en se levant.

– Il y a autre chose que vous devriez savoir, monsieur. »

Il a l’air las.

« Que devrais-je savoir, Sam ?

– Le prince avait reçu des lettres qui semblaient le préoccuper. C’est pourquoi il voulait nous voir aujourd’hui, le sergent Banerjee et moi. »

Il se rembrunit. « Vous avez vu ces lettres ?

– Non, monsieur. Mais le prince nous a dit qu’elles étaient dans sa suite au Grand Hotel.

– Eh bien vous feriez mieux d’aller les y chercher, n’est-ce pas ?

– J’avais l’intention d’y aller après vous avoir fait mon rapport, monsieur.

– Et quoi d’autre avez-vous l’intention de faire, capitaine ? demande-t-il sèchement.

– Je voudrais questionner l’aide de camp du prince, ainsi que le dewan de Sambalpur, un certain Davé. Il m’a semblé qu’il pouvait y avoir des tensions entre lui et le prince. Et faire réaliser un portrait-robot de l’assaillant. Nous pourrons le publier dans les journaux du matin, anglais et indiens. S’il est encore en ville, espérons que quelqu’un saura où il se trouve. »

Taggart réfléchit et m’indique la porte.

« Très bien. Qu’attendez-vous ? »

À l’extrémité opposée du couloir et face au bureau de Taggart se trouve une pièce qui a paraît-il la plus belle vue sur le sud de la ville. Elle devrait être occupée par un officier supérieur, mais en raison de sa clarté elle a été attribuée à un civil, le portraitiste résident de la police, un minuscule Écossais appelé Wilson.

Je frappe, j’entre, et je vois une fenêtre panoramique et des murs couverts de croquis au crayon, dont une grande majorité de portraits, d’hommes indiens pour la plupart. Au centre de la pièce, devant une planche à dessin, se tient Wilson. Un bonhomme grisonnant au comportement pugnace d’un terrier et avec une passion pour la bière et la Bible, s’adonnant à cette dernière le dimanche et consacrant presque tous les soirs de la semaine à la première.

C’est en effet la conjonction des deux qui à l’origine l’a amené à Calcutta. Et après une ou deux tournées il raconte volontiers l’histoire de sa vie : comment, dans sa jeunesse, à Glasgow, son ambition était de gagner ses bières à coups de poing d’un bout à l’autre du comptoir au pub Bon Accord, ce qu’il n’a jamais vraiment réussi sans finir à l’hôpital. Là il a trouvé Dieu, et Dieu, dans ce que je pense avoir été une plaisanterie, lui a demandé de partir comme missionnaire à Calcutta, tâche à laquelle il était inapte par nature, son goût pour la bagarre étant en contradiction avec l’éthique missionnaire, et finalement il s’est séparé de ses frères et a fini comme dessinateur de la police du Bengale.

« Ce n’est pas souvent que nous vous voyons ici, capitaine Wyndham », dit-il avec un grand sourire. Il se lève. « Et le fidèle sergent Banerjee ! C’est un plaisir. Vous êtes venus admirer la vue ?

– Nous sommes à la recherche d’un véritable artiste, dis-je. Vous en connaissez un ?

– Oui, très drôle. Maintenant dites-moi ce que vous voulez.

– Nous avons besoin d’un portrait. D’un Indien, et c’est urgent.

– Vous avez de la chance, les enfants. Les Indiens sont mon point fort. Qu’a fait votre homme, d’ailleurs ?

– Il a tué un prince par balle, répond Sat.

– C’est vraiment du sérieux. » Wilson hoche gravement la tête. « Où est votre témoin oculaire ?

– Ils sont devant vous. »

Il hausse un sourcil et se met à rire. « Vous deux ? Vous étiez là quand l’aristo s’est fait descendre ? »

J’acquiesce.

« Et vous avez laissé le tireur s’enfuir ? Ma parole, Wyndham, il y a un peu de négligence là-dedans, non ? Qu’en a dit le vieux Taggart ?

– Il s’est montré philosophe.

– Je l’aurais parié. Je suis sûr qu’il a eu pour vous des mots philosophiques choisis. Ce type jure comme un charretier quand il est en colère.

– Comment pouvez-vous le savoir ?

– Son bureau est au bout du couloir, mon vieux. Je l’entends ! Et vous vous considérez comme un enquêteur ? Je m’étonne qu’il ne vous ait pas mutés tous les deux à la circulation, pour contrôler les permis des conducteurs de rickshaw. En tout cas vous avez intérêt à me décrire le gars. J’ai des choses plus importantes à faire, même si ce n’est pas votre cas. »

J’entreprends la description, la barbe, la cendre sur le front. À la fin, Wilson secoue la tête. « Alors comme ça vous vous êtes laissé fausser compagnie par un prêtre ? Bravo, messieurs. J’aurais aimé voir ça.

– Il était armé, dit Sat loyalement.

– Oui, et votre patron ici présent l’était aussi », répond Wilson en pointant sur moi un index charbonneux.

Entre deux commentaires il dessine, modifiant un détail dans les cheveux ou les yeux selon nos observations. Finalement je suis satisfait.

« Pas mal, dis-je.

– En effet. Je vais donner ça aux journaux.

– Je veux que ce soit dans les deux presses, anglaise et bengali. Et voyez s’il existe ici des journaux orissas.

– Je suis un artiste, vous vous rappelez ? Vous deux, les clowns, vous êtes censés enquêter. À vous de vous renseigner sur les journaux orissas. En attendant, je confronte ça aux suspects habituels. »

Je le remercie et me dirige vers la porte.

« Bonne chance, Wyndham, dit Wilson. Et vous sergent Banerjee, vous devriez vraiment cesser de traîner avec des gens comme ce capitaine. Ce serait dommage de voir un talent comme le vôtre se perdre à inspecter des chars à bœufs. »

À l’arrière de la voiture de police pendant le bref trajet de Lal Bazar au Grand Hotel, Sat reste silencieux, maussade. Non que je sois moi-même d’humeur à bavarder. Ne pas réussir à éviter un assassinat n’incite guère à une conversation.

Je lui demande finalement : « Vous connaissiez bien le prince ?

– Assez bien. À Harrow il était dans la classe de mon frère, mon aîné de quelques années, je l’ai rattrapé un peu plus tard quand nous nous sommes retrouvés à Cambridge.

– Vous étiez proches ?

– Pas particulièrement, même si en classe les garçons indiens se regroupaient plus ou moins. La sécurité par le nombre, etc. Adi avait beau être prince, pour les jeunes Anglais il n’était qu’un noiraud comme un autre. Je crains que cette époque ne l’ait profondément marqué.

– L’expérience ne semble pas vous avoir laissé de cicatrices.

– Au cricket j’étais un lanceur convenable. Les garçons ont tendance à oublier la couleur de votre peau si vous êtes capable d’un bon off-cutter contre Eton.

– Une idée de pourquoi quelqu’un pourrait vouloir tuer votre ami ? »

Le sergent secoue la tête. « Je crains que non, monsieur. »

La voiture franchit la colonnade de l’entrée du Grand Hotel et s’arrête dans la cour devant la porte principale. Un valet de pied enturbanné vient promptement ouvrir la portière.

Une avenue de palmiers miniatures nous mène à un hall de marbre scintillant qui sent vaguement la frangipane et l’encaustique. À l’extrémité de cette surface immaculée se trouve un comptoir d’acajou tenu par un réceptionniste indigène. Je lui montre mon mandat de perquisition et lui demande où se trouve la chambre du prince.

« La suite Sambalpur, monsieur. Deuxième étage.

– Et quel est le numéro ?

– Il n’y a pas de numéro, monsieur. C’est une suite, monsieur. La suite Sambalpur. Elle est occupée en permanence par l’État de Sambalpur. »

Il me regarde de tellement haut que je ne peux pas lire son expression, mais il me semble qu’il me prend pour un imbécile. C’est toujours humiliant d’être méprisé par un Indien, mais plutôt que de le remettre à sa place je me mords la langue, je le remercie et lui laisse un billet de dix roupies. C’est rentable d’être en bons termes avec le personnel des meilleurs hôtels de la ville. On ne sait jamais, un jour l’un d’eux peut vous fournir des informations utiles.

Sat sur mes talons, je me dirige vers l’escalier en me demandant combien exactement peut coûter la location permanente d’une suite au Grand Hotel.

La porte est ouverte par un domestique en livrée émeraude et or.

« Le capitaine Wyndham et le sergent Banerjee pour le Premier ministre Davé », dis-je.

Le domestique acquiesce et nous conduit dans un salon situé au fond d’un long vestibule.

La suite Sambalpur est encore plus luxueuse que je ne l’imaginais, avec ce marbre blanc qui semble aussi répandu à Calcutta que la brique rouge à Londres, ses murs décorés de peintures, ses tapisseries orientales et ses finitions à la feuille d’or. Tout respire une élégance que l’on ne trouve pas souvent dans une chambre d’hôtel, du moins pas dans les établissements que je fréquente.

Une demi-douzaine de portes donne sur ce vestibule, ce qui laisse supposer que la suite est largement plus vaste que mon appartement. Le loyer est probablement plus élevé aussi.

Le domestique nous laisse sur le seuil du salon et va chercher le dewan. Sat s’assoit sur un divan brodé de fil d’or, un de ces meubles français, Louis XIV ou que sais-je, que l’on apprécie davantage de loin qu’en s’asseyant dessus. Je me dirige vers les fenêtres d’où j’ai une vue sur tout le Maidan et le fleuve au-delà. Vers le sud-ouest, à quelques pas seulement de l’hôtel, je vois nettement l’endroit où le prince a trouvé la mort. Mayo Road a été barrée, le secteur bouclé, et deux agents de police indigènes montent la garde. Pendant ce temps, d’autres, à quatre pattes, recherchent des empreintes digitales comme je l’ai ordonné, bien que je doute qu’il y ait grand-chose à ajouter aux deux douilles que j’ai déjà. Je ne suis pas un expert, mais j’ai vu ma part de douilles et je n’ai encore jamais rien vu de tel. Elles paraissent anciennes. Probablement d’avant-guerre. Peut-être d’avant le XXe siècle.

Sur le canapé derrière moi Sat reste muet. Il n’est jamais véritablement bavard, une chose que j’apprécie chez lui, mais il y a différentes sortes de silences, et quand vous connaissez assez bien quelqu’un vous apprenez à les distinguer les unes des autres. Il est encore jeune, et bien qu’il ait tué plusieurs personnes, parfois pour me sauver la vie, il n’avait pas encore fait l’expérience traumatisante de voir un ami se faire tirer dessus sous ses yeux et le regarder impuissant se vider de ses forces vitales.

Mais moi, à qui c’est arrivé trop souvent, je ne ressens rien.

« Tout va bien, sergent ?

– Monsieur ?

– Voulez-vous une cigarette ?

– Non, merci, monsieur. »

Des bruits de voix fortes proviennent du corridor. Elles haussent le ton puis se taisent brusquement. Un instant plus tard la porte s’ouvre et le dewan entre, le teint cendreux. Sat se lève pour l’accueillir.

« Messieurs, dit-il, permettez que nous nous dispensions des formalités. Comme vous pouvez l’imaginer, les événements d’aujourd’hui ont été très… éprouvants. Je vous serais reconnaissant de l’assistance que vous pourriez nous apporter dans le rapatriement des restes de Son Altesse le prince Adhir. »

Sat et moi échangeons un regard.

« Je crains que nous ne puissions rien faire. Mais je suis sûr que le corps du prince vous sera remis le plus tôt possible. »

Ma réponse ne semble pas satisfaire le dewan, elle redonne néanmoins un peu de couleur à ses joues.

« Son Altesse le maharajah a été informé des tragiques nouvelles et il a ordonné que les restes de son fils soient rapatriés à Sambalpur sans délai. Il ne doit pas y avoir d’autopsie et son corps ne doit en aucun cas être profané davantage. Cette requête a déjà été transmise au vice-roi et elle n’est pas négociable. »

On dirait que c’est un autre homme que le larbin auquel nous avons été présentés au palais royal. Depuis, il a gagné en aplomb.

« Naturellement, poursuit-il, Son Altesse a hâte de voir le ou les coupables de cet acte haineux appréhendés et châtiés au plus vite, et dans l’intérêt des relations anglo-sambalpuri nous demandons à être pleinement informés des progrès de votre enquête. Une note à cet effet a déjà été adressée au vice-roi et sera communiquée sans aucun doute à vos supérieurs. »

Je l’interromps. « En ce qui concerne l’enquête, il y a des points sur lesquels votre aide serait la bienvenue. »

Le dewan nous indique le canapé et prend un fauteuil.

« Je vous en prie, dit-il, faites donc.

– Votre désaccord avec le prince héritier cet après-midi. Sur quoi portait-il ? »

Une ombre passe sur son visage, puis disparaît.

« Je n’ai eu aucun désaccord avec le yuvraj.

– Le yuvraj ? »

Sat vient à mon secours. « C’est le terme hindi pour désigner le prince héritier. Officiellement il était yuvraj Adhir Singh Sai de Sambalpur. »

J’insiste. « Sauf votre respect, monsieur le Premier ministre, le sergent et moi avons été témoins de votre altercation. Il y avait manifestement un désaccord sur un aspect des négociations avec le vice-roi. »

Le dewan soupire. « C’était le yuvraj et je ne suis qu’un fonctionnaire chargé de faire appliquer les volontés de la famille royale.

– Mais en qualité de Premier ministre vous êtes sûrement aussi conseiller de la famille royale, n’est-ce pas ? Vos conseils s’opposaient apparemment aux idées du prince. »

Il a un sourire embarrassé. « Le yuvraj était un jeune homme, capitaine. Et les jeunes hommes sont souvent entêtés, surtout lorsqu’ils sont princes. Il était opposé à l’entrée de Sambalpur à la Chambre des Princes.

– Et vous n’étiez pas de cet avis ?

– Si l’âge nous apporte quelque chose, c’est un certain degré de sagesse. Sambalpur est un petit État auquel les dieux ont accordé une certaine richesse naturelle, ce qui signifie qu’il a souvent été l’objet de la convoitise des autres. N’oublions pas notre histoire. Votre propre East India Company a tenté à plusieurs reprises d’annexer notre royaume. Un État tel que Sambalpur a besoin d’amis et d’une voix à la table des grands. Un siège à la Chambre des Princes nous offrirait cette voix.

– Que va-t-il arriver maintenant ? »

Le dewan réfléchit à ma question. « Il est évident que nous nous retirons temporairement des débats. Ensuite, après la période de deuil traditionnelle, je discuterai de nouveau de cette question avec le maharajah et… (Il fait une pause presque imperceptible) ses autres conseillers.

– Avez-vous une idée de qui a pu vouloir assassiner le yuvraj ?

– Certainement. Ces radicaux de gauche : des fauteurs de troubles alliés au parti du Congrès. Ils feraient n’importe quoi pour saper le pouvoir de la famille royale sur Sambalpur. Le chef de la milice de Sambalpur a reçu l’ordre d’arrêter les meneurs.

– Le prince vous a-t-il dit qu’il avait reçu certaines lettres récemment ? »

Le dewan fronce les sourcils. « Quelle sorte de lettres ?

– Nous ne savons pas, dit Sat, mais elles semblaient l’avoir troublé.

– Il ne m’en a jamais parlé.

– Il en a parlé au colonel Arora, dis-je.

– Dans ce cas, c’est au colonel de vous renseigner. »

Il appuie sur un bouton de cuivre sur le mur à côté de lui. Une sonnerie retentit et le domestique revient.

« Arora sahib ko boulaane », dit le dewan.

Le domestique s’incline et se retire.

Un instant plus tard, la porte s’ouvre et l’aide de camp entre. Il porte un nouveau turban et arbore une ecchymose violette de la taille d’une grenade à main sur le côté de la tête. Il est moins impressionnant qu’avant, comme si l’assassinat de son maître l’avait un peu ratatiné.

« Monsieur », dit-il.

Je lui demande comment va sa tête.

Il approche sa grosse main de son visage tuméfié. « Les médecins ne pensent pas qu’il y ait une fracture du crâne, dit-il d’un ton mesuré.

– C’est une très bonne nouvelle », dit Sat.

Le Sikh lui lance un regard noir avant de retrouver son calme. « En quoi puis-je vous aider, messieurs ?

– Nous avons besoin de vous poser quelques questions à propos de l’attentat », dis-je en lui indiquant un canapé.

Le colonel préfère visiblement rester debout. « Vous étiez là, répond-il. Vous avez vu tout ce que j’ai fait.

– Nous avons quand même besoin de votre version des événements.

– Pour le rapport », ajoute Sat en guise d’explication et il tire de sa poche un carnet jaune et un crayon.

« Que souhaitez-vous savoir ?

– Commençons par le commencement, dis-je. Quand nous avons quitté le Palais du Gouvernement, pourquoi avez-vous choisi ce trajet particulier pour aller à l’hôtel ? Ce n’était certainement pas le plus direct. »

L’aide de camp fait une pause et passe la langue sur ses lèvres minces avant de répondre. « Les routes directes étaient toutes barrées pour le Rath Yatra. Vous l’avez vu vous-mêmes.

– Mais pourquoi traverser le Maidan ?

– C’est un trajet qui m’est familier. Le yuvraj et moi l’avons fait très souvent. Il aimait traverser le parc.

– Et que s’est-il passé quand vous avez atteint le bout de Mayo Road et tourné dans Chowringhee ? Quand avez-vous vu l’assassin ? »

Le colonel se contracte. « Je ne l’ai vu que lorsqu’il s’est jeté devant la voiture. Il avait dû rester caché derrière un des arbres. Naturellement, j’ai freiné aussi vite que j’ai pu. Je ne pensais pas l’avoir heurté, mais comme il est tombé j’ai cru que nous l’avions renversé. Maintenant je voudrais avoir accéléré et écrasé ce porc.

– Qu’est-il arrivé ensuite ?

– Comme vous l’avez vu, je suis descendu de voiture pour voir s’il était blessé. Il était couché sous le radiateur. Je me suis penché sur lui et c’est alors qu’il s’est retourné et m’a frappé. Puis j’ai entendu les coups de feu.

– Avez-vous vu avec quoi il vous a frappé ? »

Il secoue la tête. « En tout cas c’était quelque chose de solide.

– Nous n’avons trouvé aucun objet sur les lieux. »

Le colonel me regarde sévèrement. « Je suppose qu’il l’a emporté.

– Avez-vous reconnu l’agresseur ?

– Je ne l’avais jamais vu auparavant, grogne-t-il. Mais soyez certain que je ne pourrai jamais oublier cette figure. J’emporterai son image sur mon bûcher funéraire. »

Ses joues se colorent. J’éprouve de la compassion pour lui. La honte l’accompagnera toute sa vie et peut-être dans la prochaine.

« Maintenant, Arora, dit le dewan, le capitaine a mentionné des lettres que le yuvraj disait avoir reçues récemment. Savez-vous quelque chose à ce sujet ?

– Pardon ? » Il semble ailleurs. Peut-être revit-il les événements de la journée.

Je précise. « Les messages dont il a parlé en voiture.

– Oui. Il me les a montrés.

– Vous les avez ? »

Il secoue la tête. « Son Altesse les a gardés.

– Que disaient-ils exactement ?

– Je ne sais pas. Je n’ai pas pu les lire. Ils étaient écrits en oriya. Ni le yuvraj ni moi ne parlons oriya. Peu de gens le parlent à la cour. Les affaires se traitent en anglais ou parfois en hindi, mais en oriya ? Jamais.

– Mais c’est la langue locale, n’est-ce pas ? demande Sat.

– Oui, mais pas celle de la cour.

– Le prince ne vous a pas demandé de les faire traduire ? dis-je.

– Non, et je les avais oubliés jusqu’à ce qu’il en parle en voiture aujourd’hui.

– Quelqu’un a dû en obtenir une traduction.

– Oui, mais ce n’est pas moi.

– Se peut-il que ce soit quelqu’un du palais ? »

Il a un mince sourire et regarde le dewan avant de me répondre. « Au palais, la discrétion est une qualité rare.

– Avez-vous une idée de qui pourrait vouloir la mort du yuvraj ? »

L’aide de camp caresse sa barbe soignée. « Je ne voudrais pas faire de spéculations. Il vaudrait peut-être mieux que le dewan réponde.

– M. Davé a déjà donné son avis. Je vous demande le vôtre.

– Je ne vois vraiment pas.

– J’imagine que vous allez retourner à Sambalpur ? »

Le Sikh regarde par la fenêtre et hoche lentement la tête. « J’en ai reçu l’ordre. » Il se retourne vers moi. « Je dois rendre des comptes pour avoir manqué à mon devoir envers le yuvraj. »

Le dewan intervient. « Capitaine Wyndham, vous comprendrez que nous avons tous les deux des questions urgentes à traiter. S’il n’y a rien d’autre…

– J’aimerais fouiller les appartements du prince, s’il vous plaît. »

Le dewan me regarde comme si j’étais fou. « C’est hors de question », répond-il fermement.

Ce n’est pas souvent qu’un Indien a l’audace de s’opposer à une demande d’un officier de police britannique, et je n’ai pas le temps de jouer à ce jeu.

« Si vous préférez, monsieur Davé, je peux revenir dans une heure avec deux mandats. Un mandat de perquisition m’autorisant à mettre toute cette suite sens dessus dessous, et un mandat d’arrêt pour obstruction de votre part. »

Le dewan me regarde de haut et secoue la tête. « Libre à vous de faire tout ce que vous voudrez, capitaine, répond-il calmement. Sachez d’abord que cette suite est reconnue officiellement comme territoire souverain de Sambalpur. Quant à m’arrêter, puis-je vous suggérer de parler au vice-roi avant de prendre des mesures qui pourraient entraîner la fin prématurée et regrettable de votre carrière ? »

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PREMIÈRES LIGNE #56, L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee



PREMIÈRES LIGNE #56

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee

1919. La Grande Guerre vient de se terminer en Europe. Après cette parenthèse éprouvante, certains Britanniques espèrent retrouver fortune et grandeur dans les lointains pays de l’Empire, et tout particulièrement en Inde. Ancien de Scotland Yard, le capitaine Wyndham débarque à Calcutta et découvre que la ville possède toutes les qualités requises pour tuer un Britannique : chaleur moite, eau frelatée, insectes pernicieux et surtout, bien plus redoutable, la haine croissante des indigènes envers les colons. Est-ce cette haine qui a conduit à l’assassinat d’un haut fonctionnaire dans une ruelle mal famée, à proximité d’un bordel ? C’est ce que va tenter de découvrir Wyndham, épaulé par un officier indien, le sergent Banerjee. De fumeries d’opium en villas coloniales, du bureau du vice-gouverneur aux wagons d’un train postal, il lui faudra déployer tout son talent de déduction, et avaler quelques couleuvres, avant de réussir à démêler cet imbroglio infernal.

1

Au moins, il est bien habillé. Cravate noire, smoking, tout le tremblement. Si vous devez vous faire tuer, autant laisser de vous l’image la plus flatteuse.

La puanteur qui se plante dans ma gorge me fait tousser. Dans quelques heures elle va devenir intolérable ; assez forte pour retourner l’estomac d’un poissonnier de Calcutta. Je sors de ma poche un paquet de Capstan, j’en tapote une, je l’allume et j’inhale en laissant la fumée douce nettoyer mes poumons. La mort sent plus mauvais sous les tropiques. Comme la plupart des choses.

Il a été découvert par un petit vigile décharné au cours d’une de ses rondes. Le pauvre a failli en mourir de peur. Une heure plus tard il tremble encore. Il l’a découvert gisant dans une impasse sombre, ce que les gens du lieu appellent gullee, bordée sur trois côtés par des bâtiments délabrés, où le ciel n’est visible qu’en regardant en l’air et en se dévissant le cou. Le gamin doit avoir de bons yeux pour l’avoir repéré dans le noir. Mais peut-être s’est-il simplement fié à son nez.

Le corps gît sur le dos, tordu et à demi submergé par un cloaque à ciel ouvert. La gorge tranchée, les membres comme disloqués, et une grosse tache de sang brun sur un plastron empesé. Il manque des doigts à une main et un œil a été arraché de son orbite – cette ultime indignité est l’œuvre des gros corbeaux noirs qui montent encore une garde sévère sur les toits. Autrement dit, ce n’est pas une fin très digne pour un burra sahib.

J’ai quand même vu pire.

Enfin, il y a le message. Un bout de papier taché de sang, roulé en boule et enfoncé de force dans la bouche comme un bouchon de liège dans une bouteille. C’est un détail intéressant, et nouveau pour moi. Quand vous croyez avoir tout vu, c’est agréable de découvrir qu’un meurtrier peut encore vous surprendre.

Une foule d’autochtones s’est rassemblée. Une collection hétéroclite de badauds, de colporteurs et de femmes. Ils se bousculent pour s’approcher de plus en plus près, brûlant d’apercevoir le cadavre. La nouvelle s’est vite répandue. Comme toujours. Le meurtre est un bon divertissement dans le monde entier et là, à Black Town, on pourrait vendre des billets pour voir un sahib mort. J’observe pendant que Digby aboie à quelques agents locaux d’établir un cordon. Ces derniers à leur tour crient en direction de la foule et des voix étrangères les huent et leur lancent des insultes. Les agents jurent, ils brandissent leur lathi en bambou et frappent de tous côtés en repoussant peu à peu la populace.

Ma chemise me colle au dos. Il n’est pas encore neuf heures et la chaleur est déjà oppressante, même à l’ombre dans la ruelle. Je m’agenouille près du corps et je le tâte. La poche intérieure de la jaquette est gonflée et j’en tire le contenu : un portefeuille de cuir noir, des clefs et des pièces de monnaie. Je range les clefs et la monnaie dans le sac des pièces à conviction et m’intéresse au portefeuille. Il est vieux, mou et usé et a probablement coûté très cher quand il était neuf. À l’intérieur, froissée et écornée par des années de manipulation, une photo de femme. Elle a l’air jeune, probablement une vingtaine d’années, et porte des vêtements dont le style suggère que la photo a été prise il y a déjà un certain temps. Je la retourne. Les mots Ferries & Sons, Sauchiehall St., Glasgow sont imprimés au verso. Je la glisse dans ma poche. Pour le reste, le portefeuille est à peu près vide. Pas d’argent, pas de cartes de visite, quelques reçus. Rien pour indiquer l’identité de l’homme.

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Premières lignes #55, Dans la ville en feu, Michael Connelly


PREMIÈRES LIGNE #55

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Dans la ville en feu, Michael Connelly

Le troisième soir, le nombre des morts était déjà si élevé et montait si rapidement que beaucoup d’équipes des Homicides de la division avaient été retirées des premières lignes du maintien de l’ordre et du contrôle des émeutiers et affectées aux rotations d’urgence de South Central. L’inspecteur Harry Bosch et son coéquipier Jerry Edgar avaient ainsi été enlevés à la division d’Hollywood, assignés à une équipe mobile de surveillance – avec deux tireurs de la patrouille pour assurer leur protection – et aussitôt expédiés partout où l’on avait besoin d’eux, partout où l’on tombait sur un cadavre. Composée de quatre hommes, l’équipe se déplaçait dans une voiture de patrouille noir et blanc et filait de scène de crime en scène de crime sans jamais s’attarder. Ce n’était pas la meilleure façon d’enquêter sur un meurtre, loin de là, mais vu les circonstances, c’était ce qu’on pouvait faire de mieux dans une ville qui avait lâché aux coutures.

South Central était une vraie zone de guerre. Il y avait des incendies partout. Des pillards avançant en meutes passaient d’une boutique à une autre, tout semblant de dignité et de code moral parti avec la fumée qui s’élevait au-dessus de la ville. Les gangs de South L.A. se montraient en force pour contrôler les ténèbres, allant jusqu’à demander un armistice dans leurs guerres intestines afin d’opposer un front uni à la police.

Plus de cinquante personnes avaient déjà trouvé la mort. Des propriétaires de magasins avaient abattu des pillards, la garde nationale avait abattu des pillards, des pillards avaient abattu d’autres pillards, et il y avait tous les autres – tous les tueurs qui profitaient du chaos et des troubles sociaux pour régler des comptes qui n’avaient rien à voir avec les frustrations du moment et les émotions qui se donnaient libre cours dans les rues.

Deux jours plus tôt, les fractures raciales, sociales et économiques qui agitaient la ville avaient brisé sa surface avec une intensité proprement sismique. 

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C’est lundi, que lisez-vous ?

C’est lundi, que lisez-vous ? Une nouvelle rubrique sur A vos Crimes

C’est lundi, que lisez-vous ? 

Tout le monde connait, enfin je suppose ! Aussi sur A vos crimes, je vais essayer à mon tour de participer à ce grand rendez-vous des blogueurs livresque

Ce rendez-vous du « C’est lundi, que lisez-vous ? » fut initié par une blogueuse qui s’est inspirée de It’s Monday, What are you reading ? by One Person’s Journey Through a World of Books. Il a depuis été repris par I believe in Pixie dust. Et par de très nombreux autre blog francophone ou anglo saxon. Et même un peu partout dans le monde.

Le principe est simple : chaque lundi, je réponds à 3 questions :

Qu’ai-je lu la semaine passée ?
Que suis-je en train de lire en ce moment ?
Que vais-je lire ensuite ?

Donc à partir de la semaine prochaine, il y aura un nouveau rendez-vous chaque lundi, ou presque avec :

C’est lundi, que lisez-vous ?

Et je vous direz :

CE QUE J’AI LU CETTE SEMAINE

JE SUIS EN TRAIN DE LIRE

CE QUE JE LIRAI ENSUITE

Alors à très vite, mais au fait …

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Premières lignes #54, American Dirt de Jeanine Cummins


PREMIÈRES LIGNE #54

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Le livre en cause

American Dirt

de Jeanine Cummins

1

L’une des premières balles surgit par la fenêtre ouverte, au-dessus de la cuvette des toilettes devant laquelle se tient Luca. Il ne comprend pas tout de suite qu’il s’agit d’une balle – par chance elle ne le frappe pas entre les deux yeux, c’est à peine si son cerveau enregistre le bruit qu’elle fait en allant se loger dans le mur carrelé derrière lui. Mais les autres suivent en rafale, un grondement, un rugissement, clac-clac-clac, à la vitesse d’un hélicoptère. Il y a des hurlements aussi, sauf que ce bruit-là ne dure pas, vite anéanti par les tirs. Avant que Luca ait le temps de remonter la fermeture Éclair de son pantalon, d’abaisser le couvercle de la cuvette, de monter dessus pour regarder dehors, avant qu’il ait le temps de chercher la source de cette terrible clameur, la porte de la salle de bains s’ouvre à la volée, Mami1 est là.

– Mijoven, dit-elle, si doucement qu’il ne l’entend pas.

Ses mains ne sont pas tendres ; elle le propulse vers la douche. Luca trébuche sur la marche carrelée surélevée et tombe, mains en avant. Mami atterrit sur lui et, dans sa chute, il s’ouvre la lèvre avec ses dents. Il a le goût du sang. Une goutte opaque forme un tout petit rond rouge sur le carrelage vert brillant de la douche. Mami pousse Luca dans l’angle. Cette douche n’a pas de porte, pas de rideau. C’est juste un recoin dans la salle de bains de son abuela, séparé par un troisième mur carrelé construit pour suggérer une cabine. Un mètre soixante de haut, quatre-vingt-dix centimètres de long, juste assez grand pour, avec un peu de chance, abriter Luca et sa mère des regards. Il a le dos calé, ses petites épaules touchent les deux murs, ses genoux sont remontés sous le menton. Mami s’enroule autour de lui comme une carapace de tortue. La porte de la salle de bains est restée ouverte, ce qui inquiète Luca, même s’il ne voit rien au-delà du bouclier que constitue le corps de sa mère, derrière la demi-barricade formée par le mur de la douche de son abuela. Il aimerait ramper hors de la cabine et tapoter la porte. Il aimerait la pousser jusqu’à ce qu’elle se ferme. Il ignore que sa mère l’a laissée volontairement ouverte. Il ne sait pas qu’une porte fermée ne fait qu’attirer encore plus les curieux.

Dehors, le fracas des tirs continue, auquel s’ajoute une odeur de charbon de bois et de viande brûlée. Papi est en train de faire griller de la carne asada et les cuisses de poulet que Luca préfère. Il les aime un peu noircies, il aime la saveur piquante de la peau croustillante. Sa mère relève la tête, juste assez pour pouvoir le regarder dans les yeux. Elle place ses mains des deux côtés de son visage et tâche de lui couvrir les oreilles. Dehors, les tirs s’espacent. Ils s’arrêtent puis reprennent, des coups brefs qui ressemblent, pense Luca, aux battements sauvages et désordonnés de son cœur. Malgré le raffut, il entend toujours la radio, une voix de femme qui annonce La Mejor 100.1 FM Acapulco ! et puis le groupe Banda MS qui chante comme ils sont heureux d’être amoureux. Quelqu’un tire sur la radio, des gens rient, des voix d’hommes. Deux ou trois, difficile à dire. Des pieds bottés frappent le sol du patio d’Abuela.

– Est-ce qu’il est là ? demande l’une des voix, juste devant la fenêtre.

– Il est là.

– Et le gosse ?

– Mira, il y a un garçon ici. C’est lui ?

Adrián, le cousin de Luca. Il porte des chaussures à crampons et un maillot floqué du nom Hernández. Adrián est capable de faire rebondir un ballon de football quarante-sept fois de suite sur ses genoux.

– Je n’sais pas. Il a l’air du même âge. Prends une photo.

– Hé ! du poulet ! dit une autre voix. Ça a l’air bon. Tu veux un peu de poulet ?

La tête de Luca frôle le menton de Mami, enroulée étroitement autour de lui.

– Oublie le poulet, pendejo2. Fouille la maison.

Accroupie, Mami se balance sur ses talons et pousse Luca encore plus fort contre le mur. Elle se presse contre lui, ils entendent grincer et claquer la porte de derrière. Bruits de pas dans la cuisine. Rafales de balles intermittentes dans la maison. Mami tourne la tête et remarque, solitaire et brillante sur le carrelage, la tache de sang de Luca, illuminée par le jour qui filtre à travers la fenêtre. Luca entend le souffle qui déchire la poitrine de Mami. La maison est silencieuse maintenant. Le couloir qui mène à la porte de cette salle de bains est moquetté. Mami tire la manche de sa chemise sur sa main et Luca horrifié la voit s’écarter de lui, se pencher vers l’éclaboussure de sang révélatrice. Elle la frotte avec sa manche, ne laissant qu’une faible trace, puis se jette de nouveau sur Luca, tandis que l’homme dans le couloir ouvre la porte en grand avec la crosse de son AK-47.

Ils doivent être trois, parce que Luca entend toujours deux voix dans la cour. De l’autre côté du mur de la douche, celui qui vient d’entrer déboutonne son pantalon et vide sa vessie dans les toilettes. Luca ne respire pas. Mami ne respire pas. Ils ferment les yeux, leur corps ne bouge pas, même l’adrénaline ne circule pas, bloquée par leur immobilité calcifiée. L’homme a un hoquet, tire la chasse, se lave les mains. Il les essuie à la belle serviette de toilette jaune d’Abuela, celle qu’elle ne sort que pour les réceptions.

Ils ne bougent pas après le départ de l’homme. Même après qu’ils entendent de nouveau grincer et claquer la porte de la cuisine. Ils restent là, figés, un entrelacement de bras, de jambes, de genoux et de mentons, paupières serrées, doigts enchevêtrés, même après qu’ils entendent l’homme rejoindre ses compagnons dehors, après qu’ils l’entendent annoncer que la maison est vide et qu’il va manger un peu de poulet, parce qu’il n’y a pas de raison de laisser perdre un si bon barbecue alors que les enfants meurent de faim en Afrique. L’homme se tient encore assez près de la fenêtre pour que Luca entende les bruits aqueux et caoutchouteux que fait sa bouche en mastiquant le poulet. Luca se concentre sur sa respiration ; inspirer et expirer en silence. Il se raconte que tout ça n’est qu’un mauvais rêve, un rêve terrible, certes, mais un de ceux qu’il a déjà souvent faits. Et dont il se réveille immanquablement, le cœur qui cogne, inondé de soulagement. C’était juste un rêve. Parce que ces hommes sont les croque-mitaines modernes des villes mexicaines. Parce que même les parents qui évitent de parler de la violence en présence de leurs enfants, qui prennent soin de changer de station de radio quand on annonce de nouveaux massacres et de dissimuler leurs pires frayeurs, même ces parents ne peuvent empêcher les enfants de discuter entre eux. Sur les balançoires, sur le terrain de football, dans les toilettes de l’école, les horribles histoires enflent et se répandent. Ces gamins, riches, pauvres, ou de classe moyenne, ont tous vu des cadavres dans les rues. Meurtres ordinaires. Et à discuter ainsi entre eux ils apprennent qu’il existe une hiérarchie du danger, que certaines familles courent plus de risques que d’autres. Alors, bien que ses parents n’aient jamais laissé paraître le moindre indice qu’ils courent un tel risque, bien qu’ils aient fait montre d’un courage impeccable devant leur fils, Luca savait – il savait que ça arriverait un jour. Mais la vérité n’adoucit pas le choc. Passe un long, long moment avant que sa mère desserre son étreinte sur la nuque de Luca, avant qu’elle ne se penche suffisamment pour remarquer que la lumière qui filtre à travers la fenêtre de la salle de bains a changé d’angle.

Après la terreur et avant la confirmation de la réalité, il y a toujours un moment de grâce. Quand, finalement, Luca bouge, il éprouve la brève, l’étourdissante euphorie du simple fait d’être vivant. Un court instant, le pénible passage du souffle dans sa poitrine le réjouit. Il pose les mains à plat sur le carrelage pour en sentir la fraîcheur sous sa peau. Mami s’effondre contre le mur en face de lui, remue la mâchoire, ce qui révèle la fossette sur sa joue gauche. Ça fait tout drôle de voir ses belles chaussures de ville dans la douche. Luca touche la coupure de sa lèvre. Le sang a séché, mais il la gratte avec ses dents et elle se rouvre. Il comprend que, si c’était un rêve, il n’aurait pas le goût du sang.

Finalement, Mami se lève.

– Reste ici, ordonne-t-elle dans un murmure. Ne bouge pas jusqu’à ce que je revienne te chercher. Ne fais pas un bruit, tu comprends ?

Luca se jette sur elle, la retient par la main.

– Mami, ne pars pas.

– Mijo, je vais revenir bientôt, d’accord ? Tu restes ici. – Mami lui desserre les doigts. – Ne bouge pas, répète-t-elle. Sois un bon garçon.

Luca ne trouve pas difficile d’obéir aux consignes de sa mère, non seulement parce qu’il est un garçon obéissant, mais parce qu’il ne veut pas voir. Toute sa famille, ici, dans la cour d’Abuela. Aujourd’hui, samedi 7 avril, c’est la fête pour la quinceañera, le quinzième anniversaire, de sa cousine Yénifer. Elle porte une longue robe blanche. Son père et sa mère sont là, tío Alex et tía3 Yemi, et aussi son petit frère Adrián qui, parce qu’il vient d’avoir neuf ans, prétend qu’il a un an de plus que Luca alors qu’ils n’ont en fait que quatre mois de différence.

Avant que Luca ait besoin d’aller uriner, Adrián et lui s’envoyaient du pied le ballon avec les autres primos4. Les mères, assises autour de la table dans le patio, laissaient goutter leurs palomas5 glacées sur leurs petites serviettes. La dernière fois qu’ils s’étaient tous réunis chez Abuela, Yénifer était entrée par hasard dans la salle de bains où se trouvait Luca, qui en avait été si mortifié qu’aujourd’hui il a demandé à Mami de l’accompagner et de monter la garde devant la porte. Ce qui n’a pas plu à Abuela ; elle a dit à Mami qu’elle le dorlotait, qu’un garçon de son âge devait se rendre aux toilettes sans adulte. Mais Luca est un enfant unique, alors il peut se permettre de faire des choses que ne font pas les autres.

Quoi qu’il en soit, Luca est seul maintenant dans la salle de bains et, bien qu’il essaie de ne pas y penser, l’idée l’envahit : ces mots d’énervement entre Mami et Abuela sont peut-être les tout derniers qu’elles auront échangés. Luca s’était approché de la table en se tortillant, avait chuchoté à l’oreille de Mami, et Abuela, assistant à la scène, avait secoué la tête, agité un doigt accusateur, et fait ses remarques. Avec cette façon qu’elle a de sourire quand elle critique. Mais Mami prend toujours le parti de Luca. Elle avait roulé les yeux et repoussé malgré tout sa chaise, sans tenir compte de la réprobation de sa mère. C’était quand ? Il y a dix minutes ? Deux heures ? Luca a l’impression d’être à la dérive, d’avoir perdu les limites du temps qu’il a toujours connu.

De l’extérieur lui parvient le son des pas hésitants de Mami, ses pieds qui butent doucement contre les débris épars d’objets brisés. Un unique halètement, trop ronflant pour être un sanglot. Et puis un enchaînement précipité de sons tandis qu’elle traverse le patio dans un but bien précis, enfonce les touches de son téléphone, parle d’une voix traînante que Luca ne lui connaît pas, aiguë et comme coincée dans l’arrière-gorge.

– Au secours.1.

En espagnol mami signifie « maman », papi « papa » et abuela « grand-mère ». (Toutes les notes sont des traductrices.)2.

Pendejo : « abruti ».3.

Tío : « oncle » ; tía : « tante ».4.

Primos : « cousins ».5.

Les palomas sont des cocktails à base de tequila et de jus de pamplemousse.

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 5

Et si on lisait le début

Il y a 4 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

9 mars

Kondjima

La sécheresse, certains disent que les Himbas sont condamnés à s’y habituer. Que désormais les années sans pluie ni courant dans les rivières vont devenir la règle, que le Kaokoland tout entier va devenir aussi sec qu’une bouse au soleil, que nous serons contraints de migrer jusqu’en Angola pour trouver de quoi nourrir nos bêtes. Ryatwa prétend que c’est la faute des Blancs, qu’après avoir colonisé l’Afrique, ils ont même infesté le ciel et les nuages avec leurs usines. J’ignore s’il dit vrai : des sécheresses, nos aïeux en ont enduré plus d’une par le passé, notre existence est ainsi faite de temps plus rudes que d’autres. Peut-être aurions-nous dû honorer les ancêtres avec plus de ferveur, comme l’explique le gardien du feu sacré. Peut-être est-ce l’œuvre de quelque sorcier de la capitale, jeté sur les Himbas parce que nous nous opposons à ce barrage que le président de la Namibie entend ériger sur nos terres. Je ne sais pas.

Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que jamais nous n’avions connu d’année aussi aride que celle-là. Et qu’à bien y réfléchir, sans cette sécheresse, jamais je n’aurais pris la décision de tuer le lion.

Je venais de terminer la clôture lorsque mon père s’approcha, pour dire :

– Tara. Ici, ce n’est pas assez solide. Il faut que tu rajoutes du bois avant que n’arrive la nuit.

Je soupirai, agacé par ses mots. Mon père était ainsi : toujours plus exigeant avec moi qu’avec Tjirikuze, toujours à dénigrer mon travail. Il ne me regardait même pas, le visage grave au-dessus de son gros collier ombongora. Je considérai le kraal dans lequel étaient massées nos quatre-vingt-treize chèvres. J’avais collecté tous les troncs de mopane disponibles aux alentours, ramassé jusqu’à la dernière souche fendue, en haut de la colline qui nous faisait face, j’avais enfoncé le bois dans la terre, enchevêtré chaque branche pour former la clôture. Je ne voyais pas ce que je pouvais faire de plus pour que mon père soit satisfait de mon ouvrage.

J’observai le bush aride qui nous entourait. Après nous avoir harassés tout le jour de sa chaleur caniculaire, le soleil s’était enfin couché derrière la corniche, bientôt la nuit allait s’abattre sur le désert. Bientôt arriverait l’heure où, si nous avions encore été au village, je me serais préparé pour retrouver Karieterwa. En vérité je n’avais aucune envie d’être ici, seul avec mon père, nos chèvres qui bêlaient sans arrêt, et pas la moindre barre de réseau pour mon téléphone cellulaire.

En temps normal, nous avions l’habitude de vivre au village pendant toute la saison sèche. Les réserves d’eau permettaient de tenir jusqu’au retour des pluies, les pâturages alentour suffisaient à nourrir le bétail. J’aimais cette période de l’année où nous nous retrouvions tous ensemble après nos mois de transhumance à travers plaines et montagnes. C’est durant ces mois que se tenaient les cérémonies de mariage ou d’offrandes aux ancêtres, autant d’occasions de sacrifier une chèvre et de manger un peu de viande. Tous les matins, nous partions en bande avec les bêtes et nos badines pour les pousser, sifflets en feuille de mopane coincés entre les lèvres. Dans la journée, entre la traite et le ramassage du bois, tandis que le gardien veillait sur le feu sacré, nous avions des moments rien qu’à nous, pour jouer au football ou à l’omuwa. Certains soirs s’élevaient les chants d’un ondjongo, les filles frappaient des pieds et des mains, imitaient dans la nuit noire la danse de quelque animal affolé. Dès que l’occasion se présentait, aussi, je profitais d’un 4×4 pour me rendre à Opuwo, retrouver mon ami Ryatwa s’il était en ville, consulter mon compte Facebook avec son aide et un réseau digne de ce nom, aller sur YouTube et sur Instagram qu’il m’avait fait découvrir.

Mais cette année, tout était différent.

Cette année ne ressemblait à aucune autre.

D’abord parce qu’au village, trois soirs de suite, j’avais fait l’amour à Karieterwa, la femme dont je rêvais depuis des années. Mais aussi parce qu’à cause de cette fichue sécheresse, nous étions partis plus tôt que jamais nous ne l’avions fait depuis que je suis en âge de guider un troupeau.

Lorsque nous avions compris que le point d’eau était presque à sec, j’avais l’impression que nous venions à peine de revenir de transhumance. Le puits où nous allions chercher notre eau ne permettait plus de remplir qu’un minuscule bidon par jour. Dans ce qui devait être des prairies pour les vaches et les chèvres, l’herbe était rase et brûlée, le cheptel se traînait sous le soleil, cherchait le moindre buisson rabougri pour s’abriter dans son ombre. Des rumeurs racontaient qu’à l’est du pays, des éleveurs s’étaient déjà résolus à vendre des troupeaux tout entiers de peur de les voir dépérir. Mon père est de nature inquiète, il a peur de tout, mais jamais je ne l’avais vu aussi soucieux. De jour en jour, tandis qu’il observait se tendre la peau et pointer les os des animaux, son visage se fermait. Il n’a jamais eu une seule vache à lui, mais ses chèvres, il les aimait plus que ses deux fils. Plus que moi, en tout cas, c’est certain.

Un après-midi, la jeune Ueya était revenue au village avec une vache en moins. Elle avait expliqué comment, sur le chemin du retour, l’animal s’était effondré dans la terre pour ne plus s’en relever, terrassé par la soif et la faim. La nouvelle avait plongé les habitants dans le désarroi, hommes et femmes ne parlaient plus que de ça, de cette sécheresse exceptionnelle qui frappait toute la Namibie. Ça devait arriver, disait-on, il n’avait pas assez plu avant la saison sèche. Mon père n’avait pas ouvert la bouche de toute la soirée, le front barré des rides de l’inquiétude. Il avait rejoint sa case avant tout le monde, songeur et silencieux dans la nuit noire. Et au matin, alors que le jour n’était même pas levé et que je me remettais à peine de ce que Karieterwa et moi avions fait en début de nuit, il avait dit, sans se soucier de mon avis sur la question :

– Kondjima. Toi et moi, nous allons partir dans la montagne avec les bêtes.

Et je savais que protester n’aurait servi à rien.

Il avait fait un aller-retour à la ville, vendu une chèvre, acheté de quoi tenir plusieurs semaines : farine de maïs, sucre, huile, allumettes. Nous avions chargé l’âne de tout ce que l’animal était capable de supporter, ficelé l’ensemble. J’avais dit au revoir à ma mère et à mon petit frère qui allaient rester sur place, saisi ma badine posée contre l’enduit de ma case. Nous avions sorti nos chèvres amaigries, j’avais sifflé pour les pousser hors du village. Et, pensant devoir attendre une éternité entière avant de revoir la femme de ma vie, j’étais parti avec mon père, en transhumance anticipée.

Le troupeau cheminait à pas lents, râleur et paresseux. Mutique, mon père veillait à ce qu’il ne se disperse pas trop. Moi-même je moulinais des bras, jetais des cailloux sur les flancs pour orienter la marche. Nous avions dépassé l’ancien puits et son panneau photovoltaïque qui ne servait plus qu’à recharger les téléphones ; l’omutara, abri de bois et d’étoffes où quand le soleil devenait trop violent, femmes et enfants venaient s’abriter. Et bientôt il n’y avait eu rien d’autre que le bush, désert de poussière, taillis d’épines et de troncs cagneux entre lesquels nous avancions. En continu je pensais à Karieterwa, son image m’habitait comme si un esprit s’était emparé de moi. J’en voulais à mon père, convaincu que nous aurions pu rester plus longtemps au campement, que les chèvres étaient encore vaillantes. La faune était rare, elle aussi décimée par la sécheresse, elle nous observait sans même chercher à fuir : un oryx solitaire au sommet d’une petite dune, dans l’ombre étirée d’un bloc de roche ; une girafe et son petit, traquant les hautes feuilles d’un acacia. À deux reprises nous avions dû resserrer les liens autour de l’âne, pour éviter que ne s’effondre son chargement.

Guidant nos bêtes fourbues, nous avions traversé la plaine, franchi des dunes de rocaille où mes sandales avaient failli rendre l’âme. Puis nous avions gravi les pentes de cette montagne où, ainsi que l’espérait mon père, il pourrait y avoir de quoi faire paître les bêtes. C’était un massif de roche rouge et de sable gris, que chaque année nous arpentions et où était mort autrefois le père du père de ma mère, sans que jamais personne ne sache ce qui l’avait tué, sinon un mauvais sort envoyé par quelqu’un de son propre village. Cette montagne, j’en connaissais tous les détails, les corridors étroits autant que les sommets. Les chèvres suffoquaient dans la montée, j’avais sifflé tout ce que je pouvais pour les encourager, des moignons de troncs sortaient d’entre les pierres et meurtrissaient les pieds. Mon père avait crié lui aussi, pour motiver le troupeau dans son dernier effort.

Et enfin nous avions atteint la petite cuvette entourée de mornes qu’empourprait le soleil de fin de journée. C’est ici que nous avions l’habitude de nous établir chaque année, lors des premières semaines de transhumance, avant de pousser plus loin encore. En temps normal, on trouvait dans le secteur des prairies d’herbe des Bochimans parmi les plus belles de tout le Kaokoland. L’endroit était sec comme jamais je ne l’avais vu, les pailles jaunes et rases, mais au moins les chèvres pouvaient brouter quelques feuilles dans les halliers qui survivaient çà et là. Mon père avait détaché les paquets de l’âne au bord de l’agonie, monté la tente et le campement, à côté du petit arbre du berger. Et il m’avait chargé de réparer la clôture de ce qui restait du kraal de l’an passé.

Ce que je pensais avoir bien fait, avant qu’il ne vienne en inspection.

Tandis qu’il s’en retournait vers la tente, je pestai intérieurement, et pourtant j’ajoutai quelques écots à l’édifice, pour ne pas le contredire. Avec le morceau de grillage que nous avions apporté, j’érigeai un enclos plus réduit, mais mieux protégé dans lequel je parquai les chevreaux nés les jours précédents. Et bientôt j’allai m’accroupir auprès du foyer sur lequel mijotait la marmite de bouillie de maïs, les sandales dans le sable. Je lissai de la main ma tresse ondato, emballée dans son fourreau de tissu en haut de mon crâne rasé, songeai encore à Karieterwa. Dans les branches du boscia, au-dessus de la tente de fabrication chinoise aux couleurs délavées, nous avions suspendu l’essentiel de nos affaires, pour ne pas tenter les chacals qui bientôt allaient se mettre à rôder.

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 4

Et si on lisait le début

Il y a 2 jours, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Avant-hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

17 mars
Apolline
C’est le jour de mes vingt ans. Mon premier birthday sans maman. À la fois le plus joyeux, même avant de savoir quel merveilleux cadeau papa va m’offrir, et le plus triste, parce qu’elle me manque terriblement. My God, je réalise que cette chambre où je suis en train d’attendre qu’on m’appelle, c’est la même qu’à mes dix ans, comme si je n’avais jamais grandi. Aux murs, il y a encore mes posters de gamine passionnée de faune sauvage et nourrie aux documentaires animaliers : un loup, un éland, un faucon pèlerin. Et mon grizzli, bien sûr, épinglé après notre voyage en famille dans les Rockies. Je tourne en rond autour du lit à baldaquin, tout excitée, je jette des regards par la fenêtre, vers les rangs de vignes et la pluie qui les inonde. Je trépigne comme une enfant en essayant de deviner ce qu’ils me préparent, en bas. En vrai je ne sais pas qui ils ont invité, j’ai juste entendu leurs voix étouffées, tenté d’identifier tel ou tel cousin.
– Apo ! crie finalement Amaury. C’est bon, tu peux descendre.
Je souris de toutes mes dents quand j’ouvre enfin la porte. Je dévale les escaliers pour gagner le grand salon. Et d’émotion je pose la main sur ma bouche lorsque, massés sous les bois géants du massacre de cerf élaphe, ils lancent leur immense :
– Joy-eux anni-ver-saire Apo !!
Il y a au moins trente personnes. Je les regarde, tous, des larmes de joie dans les yeux. Mes deux grands frères, Amaury et Enguerrand, qui se moquent gentiment de moi au-dessus de leurs cravates sorties pour l’occasion, fiers d’avoir gardé le secret ces dernières semaines. Mes cousins et cousines, spécialement descendus de la région parisienne et du Poitou. Maribé, même, elle qui d’habitude fait tout pour éviter les fêtes de famille, avec son look de hippie et sa poitrine siliconée. Il y a aussi Sandra, bien sûr, ma seule vraie copine depuis le collège. Papa se tient sur le côté, en patriarche content de sa surprise, son iPhone tendu vers moi pour filmer ma réaction, immortaliser la joie de sa fille chérie. Il me regarde rire derrière son petit écran, hausse les sourcils, m’envoie un baiser. Je lui réponds par un clin d’œil. Quelques amis à lui sont de la fête, aussi, dont Daniel Laborde, le président de la Fédération départementale des chasseurs. Autant de monde réuni pour moi seule, je n’ai pas l’habitude, mais j’avoue, c’est hyper émouvant.
– Il y avait tous ces migrants qui traînaient dehors, ils voulaient planter leur tente dans le jardin, me dit papa. Alors je les ai laissés entrer, tu ne m’en veux pas ?
– Tu es bête, papa. Je t’aime, mais tu es bête.
Il pouffe de rire, content de sa blague. Ils se mettent à chanter, Happy birthday to you, Apo, Enguerrand se charge d’apporter le gâteau, un genre de minipièce montée achetée chez Saint-André, avec vingt grosses bougies que je souffle d’un coup, aussitôt applaudie. Et, piaffant d’impatience, Amaury entonne :
– Le cadeau ! Le cadeau ! Le cadeau !
Tout le monde se tourne vers papa.
– Le cadeau ? Mais quel cadeau ? Je n’ai rien prévu, moi…
– Papa… soupire mon frère.
– Ah, il fallait prévoir un cadeau ? Mais personne ne m’a rien dit ! Sinon j’aurais acheté un petit truc, je ne sais pas, un porte-clés…
Il fait un peu durer son cinéma, sous les rires forcés de l’assemblée. Avant de craquer :
– Bon d’accord, je vais le chercher.
De la véranda où il l’a caché, il rapporte un grand paquet de plus d’un mètre de long, le pose devant moi.
– O.K., c’est un très gros porte-clés.
– Hahaha…
Très vite je me doute de ce que c’est. Je commence à déballer pendant que les invités chuchotent entre eux, mis dans la confidence par papa et Amaury. Je retire l’immense papier cadeau, découvre la valise noire et rectangulaire, défais les quatre fermetures pour l’ouvrir en grand, devant tout le monde.
Et enfin je saisis l’arc par le grip, étonnée par sa légèreté.
– Wow… Papa, il est canon.
Sérieux, c’est exactement le modèle d’arc à poulies dont je rêvais pour remplacer mon Stinger Extreme évolutif, que j’utilise depuis l’adolescence : un Mathews AVAIL. Un compound dernière génération, le genre high-tech, léger et compact, conçu spécialement pour les femmes, avec deux cames au lieu d’une sur le Stinger. Les tests que j’ai pu lire sur Internet parlent d’une vitesse allant jusqu’à trois cent vingt pieds/seconde, et d’une précision inégalée. Un bijou d’archerie.
– Il est calé sur quelle puissance ?
– Cinquante livres, dit papa.
– Et l’allonge est déjà réglée, précise Amaury.
– Vingt-six pouces ?
– Vingt-six pouces : taille Apolline.
– C’est canon. En vrai, c’est trop canon.
En plus, il est full équipé : stop corde, viseur cinq pins à fibre optique, carquois d’arc fixé sur le côté droit de la bête, repose flèche à capture, la totale. Dans la valise de rangement, fichées dans la mousse, il y a aussi six flèches toutes neuves, modèle Beman Hunter pro, tubes en carbone taillés à mon allonge, finition camouflage en Realtree. Et autant de pointes de chasse à visser au bout, des Striker Magnum à trilames fixes, réputées hyper tranchantes. Du matériel haut de gamme, tout compris il doit y en avoir pour mille cinq cents euros. Je détaille l’ensemble, impatiente de pouvoir l’essayer, examine le fil acéré des six pointes.
– Oh merci. Ça me fait hyper plaisir, vraiment.
Mais en relevant la tête et en les voyant tous, autour de moi, en train de me regarder avec leurs sourires en coin, je devine qu’ils me cachent un truc.
– Quoi ? Pourquoi vous rigolez comme ça ?
Ils restent muets quelques secondes, pour faire durer le suspense, je me sens un peu bête. Puis Amaury se lance :
– Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau ! Le vrai cadeau !
– Le quoi ?
J’ouvre deux grands yeux d’incompréhension, dévisage mes frères, puis papa qui me fait face avec tout son amour sur la figure.
– Ce n’est presque rien, Apo, dit-il. Juste une petite carte postale.
Et dans un geste théâtral, il plonge sa main dans la poche arrière de son jean, pour en sortir une enveloppe qu’il me tend. Je la saisis, je l’ouvre, et j’en sors une photo, imprimée sur du papier cartonné. Une photo d’un lion mâle, avec une magnifique crinière noire et le regard jaune et profond dont ces félins ont le secret. Je me mets à bredouiller.
– Je… Attendez, je ne comprends pas, là.
Un silence se fait, presque religieux, pour me laisser mariner. Et enfin papa m’explique, avec sérieux cette fois.
– Ma chérie. Ce lion sur la photo, c’est ça ton vrai cadeau. C’est le lion que tu vas venir chasser avec moi.
Je reste sans voix un court instant.
– Quoi ? Tu… Tu es sérieux, là ?
Il fait oui de la tête.
– Ce n’est pas une de tes blagounettes ?
Il fait non de la tête.
– Mais papa, tu m’as… Enfin tu m’as toujours dit que…
– Que tu étais trop jeune, que tu pourrais chasser un lion le jour où tu aurais les moyens de te l’offrir, oui. Mais j’ai changé d’avis. (Il inspire, l’air soudain triste, nos convives baissent la tête.) Tu sais, Apo, chasser un lion, c’était le rêve de ta mère. On attendait la bonne occasion, elle et moi. Mais voilà, elle… Enfin, elle n’a pas eu la chance de pouvoir vivre ça. Mais comme je l’avais fait savoir à pas mal de chasseurs professionnels, j’ai continué à recevoir des infos sur ce qu’ils pouvaient proposer. Et il y a à peine trois jours, j’ai reçu un mail. Une opportunité exceptionnelle, qui se présente très rarement.
– C’est quoi ? Pas un genre de canned hunting1 en Afrique du Sud ?
– Tututut, ma chérie, là tu vexes ton vieux père. Je te parle de free roaming, d’un trophée de lion sauvage. Un lion du désert, pour être exact.
– Un lion du désert ? Sérieux ? Tu veux dire… en Namibie ?
– Exactement. Ça fait plus de dix ans qu’aucun lion n’a été autorisé à la chasse à cet endroit. J’ai sauté sur l’occasion.
À sa droite, Daniel Laborde hoche la tête, l’air envieux, lui qui est plutôt chasse à courre, et seulement en France. Il me faut quelques secondes pour réaliser, je regarde les invités qui, bien sûr, étaient tous au courant et sourient de me voir ainsi abasourdie. Le bois crépite dans la cheminée, comme mon cœur, de joie et d’étonnement, dehors la pluie continue de s’abattre sur les coteaux.
– Mais ça doit coûter une fortune, un trophée comme ça, non ?
– Tu n’imagines même pas, je suis ruiné. D’ailleurs je vous l’annonce : pour le gâteau, il faudra bien penser à remercier les Restos du Cœur.
– Papa… Tu es complètement fou.
– De toi, oui, Apo.
Et alors je me jette à son cou pour l’embrasser, répétant :
– Oh, mon petit papa. Merci, merci, merci, merci… Et on part quand ?
– Samedi prochain. Dans une semaine, en fait, il fallait faire très vite ! Tu vas devoir sécher quelques cours…
– Mais non ?! … Génial. Non, mais sérieux, c’est génial !
On nous applaudit alors, comme pour lancer le début de la fête. Le traiteur apporte tout un tas de trucs à manger, les pose sur la nappe qui couvre la table du salon. Amaury vient m’embrasser à son tour.
– Petite veinarde. Profites-en bien, hein.
– Ça, tu peux compter sur moi, grand frère.
– C’est peut-être l’occasion de t’ouvrir enfin une page Instagram, non ? Qu’on puisse suivre tout ça en photos, au moins.
– Heu, non, je ne crois pas… Je ne voudrais pas priver papa de ce privilège.
Il me charrie :
– Espèce d’asociale.
– Gnagnagna.
Je reçois plein d’autres cadeaux, moins grandioses évidemment, je les ouvre un à un, avec en tête la perspective de ce voyage imminent. Je voudrais que maman soit encore là, avec nous, pour voir tout ça, rembarrer papa et se moquer de lui quand il va trop loin. Tout le monde a l’air content d’être ici, les discussions s’engagent, par petits groupes. Papa et ses amis évoquent la réforme du permis de chasse engagée par le nouveau ministre, et aussi cette campagne de communication lancée par la Fédération nationale des chasseurs pour contrer les attaques des écologistes et autres animalistes jamais sortis de leurs villes. Mes tantes et mes oncles goûtent aux vins du Jurançon, trop moelleux à leur goût. Maribé raconte sa vie à Enguerrand, jette des regards vers les têtes inconnues comme si elle se cherchait un nouveau mec. La soirée dure, les conversations se prolongent dans la véranda, puis sur le perron quand la pluie s’arrête enfin de tomber.
Il est minuit passé quand partent les premiers invités, les voitures empruntant l’allée de graviers pour rejoindre le portail. Un peu fatiguée, un peu éméchée par le vin, aussi, je m’éloigne de la foule pour me retrouver un peu toute seule, me rends dans le hall d’entrée. Et je lève les yeux vers la tête en cape qui trône au-dessus de la porte.
Une tête de damalisque.
Mon tout premier trophée.
Mon tout premier voyage de chasse en Afrique. Dix ans plus tôt.
À l’époque j’étais loin d’imaginer qu’un jour j’allais sauter de joie à l’idée de pouvoir chasser un lion. Pour moi la chasse c’était un truc de vieux, une tradition familiale un peu désuète. Une fois ou deux, papa m’avait traînée avec lui pour tirer le petit gibier au chien d’arrêt, des heures entières à chercher sa bécasse dans les fourrés qui me griffaient les mollets. J’étais contente de faire la grande et d’être toute seule avec lui, mais en vrai c’était la plaie. Quand il a annoncé qu’on partait tous en Afrique du Sud, je ne pensais pas tirer sur quoi que ce soit. Du haut de mes dix ans, j’étais juste ravie d’aller voir des animaux, j’espérais apercevoir un lion ou un éléphant, avoir des trucs à raconter à mon retour, c’est tout.
Mais une fois sur place, je me suis laissé tenter.
Amaury et Enguerrand, ça n’a jamais été leur truc, la chasse, c’est le grand désespoir de papa. Il ne restait plus que moi pour partager sa passion, moi sa petite dernière, moi sa fille adorée et un peu solitaire, dont il était gaga. Alors même s’il n’y croyait pas beaucoup, il m’a un peu poussée. Entraîne-toi, au moins, me disait-il quand on est arrivés au lodge. Tu ne seras pas obligée de tirer, jusqu’à la dernière seconde c’est toi qui décides si tu tires, tu sais. J’étais grande pour mon âge, mais je me souviens, quand il m’a tendu la .222 Remington, je trouvais ça hyper lourd. Mes premières balles, bien avant de me mettre à l’arc, c’est là-bas, sur une termitière qui servait de cible au stand de tir que je les ai tirées. C’est là que j’ai appris à viser dans une lunette, à caler ma carabine, à gérer ma respiration pour bien placer mon tir, parce qu’avec un petit calibre il faut être précis, disait papa. J’avais envie de faire ça bien, de lui faire plaisir. Quand a explosé le haut de la termitière, il m’a regardée, étonné, comme si je venais d’accomplir un miracle. Et il a dit :
– Tu as ça dans le sang, ma puce.
Moi je lui ai tiré la langue, pensant qu’il me taquinait.
Mais le lendemain, après une nuit sud-africaine pleine des grognements des lions et des hurlements des hyènes, quand il m’a proposé de partir avec lui dans le bush, alors que maman et mes frères allaient rester au lodge, j’ai dit oui. Que je voulais venir. Au moins pour voir, quoi, ai-je dit à maman qui s’inquiétait un peu. Pour essayer.
Notre guide, un professional hunter afrikaner, était impressionnant, mais il a su me mettre à l’aise. Il m’a prise à côté de lui dans le 4×4, et pendant tout le trajet il m’a parlé du damalisque, une des plus grandes antilopes africaines. Il m’a décrit ses habitudes, les combats entre mâles, la façon si particulière qu’ils avaient de piétiner le sol et de faire voler le sable avant de se courber et de s’imbriquer les cornes. Tu vas voir, c’est très beau, un damalisque, il disait dans son français approximatif. Pour commencer, c’est parfait. Papa le laissait faire, ne disait rien, l’air tellement heureux de me voir ici avec lui. J’avais peur, je crois, et en même temps j’étais tout excitée, j’avais l’impression d’être une adulte. On est descendus du 4×4, avec les deux pisteurs noirs qui nous accompagnaient, on a marché un moment dans une savane arborée, pour s’approcher des damalisques sans les faire fuir. Il y avait tout un troupeau, une vingtaine de bêtes affairées dans une clairière, pâturant les pailles jaunes, les robes noires et rousses magnifiées par le soleil rasant, les cornes annelées dépassant des buissons quand ils relevaient la tête entre deux broutées. On les a observés un moment depuis la lisière d’un bosquet, alors que se levait le jour au-dessus du bush. C’était beau, c’était vraiment beau de les voir comme ça. Je me sentais loin de chez moi, et en même temps tellement bien. Je me suis retournée vers papa, je lui ai souri de mes dents de gamine.
Le guide a tendu le doigt en se rapprochant de moi, il m’a chuchoté :
– Tu vois celui qui a les belles cornes, là-bas ? C’est un vieux mâle.
J’ai hoché la tête en me concentrant sur cet animal-là, comme s’il se détachait soudain du troupeau. Il était bien positionné, son flanc largement dégagé. J’ai vu le guide échanger un regard avec papa, pour avoir son accord, puis il a installé ma carabine sur son stick, à ma hauteur d’enfant, avant de se reculer un peu. J’ai regardé le damalisque dans la lunette de visée. Un instant, bien sûr, il m’est venu l’idée de ne pas tirer, de le laisser filer, il était si beau au milieu des autres bêtes.
Mais quelque chose d’autre me poussait à le faire.
L’envie, je ne sais pas, qu’il m’appartienne.
Alors j’ai tiré.
Je me souviens que j’ai froncé les sourcils quand la balle a percé sa peau, comme si j’avais mal, moi aussi. J’avais complément raté mon tir, le damalisque était juste touché au ventre, m’a dit le guide. Les autres bêtes ont fui, alertées par le coup de feu. Mais lui s’est cabré, du sang giclant du trou au milieu de son pelage roux. Il a filé un peu plus loin en quelques foulées bancales. Je voyais bien que c’était douloureux, je serrais les dents avec lui.
– Tu vas l’avoir, m’a dit le guide avec calme. N’oublie pas, tu as un petit calibre, il faut bien placer ton tir.
Alors j’ai tourné la carabine sur le trépied, pour retrouver mon damalisque dans la lunette, à nouveau immobile.
Et j’ai tiré une deuxième fois.
Mal, à nouveau.
La balle s’est plantée dans la cuisse de l’antilope qui s’est mise à boiter en sautillant comme une malheureuse, et en la regardant ainsi blessée j’ai posé une main sur ma bouche et serré très fort, avec des larmes qui commençaient à monter dans mes yeux. Pendant qu’elle filait derrière un buisson, j’ai regardé le guide, j’ai regardé papa, mes doigts écrasés sur mes lèvres. J’étais désolée, tellement désolée. Désolée de les décevoir, désolée d’avoir fait mal à l’antilope, désolée de n’être qu’une enfant. Papa m’a souri, compatissant. Il m’a dit que ce n’était pas grave, que je ferai mieux la prochaine fois. Il a empoigné la .222 en expliquant qu’il allait se charger de finir l’animal. Mais le guide l’a stoppé, la voix grave et catégorique :
– Nee. C’est à elle de terminer ce qu’elle a commencé.
Il m’a dit Viens avec moi, et il a commencé à marcher sur le sol sableux, vers l’endroit où avait fui le damalisque. Il n’était pas parti très loin, en fait, on l’a retrouvé au pied d’un buisson, assis sur son arrière-train. Il ne bougeait plus du tout, il était juste là, avec ses deux blessures, la peau tachée de sang. Il respirait par petites saccades, comme s’il avait de l’asthme, et du sang, il en avait aussi autour de la bouche, j’avais touché les poumons, je crois. Il m’a regardée, je me souviens très bien de ses grands yeux tout noirs et moi aussi je l’ai regardé, des grosses larmes sur mes joues d’enfant. J’avais envie de ne jamais lui avoir tiré dessus, de revenir en arrière, et en même temps j’étais fascinée. Consciente, du haut de mes dix ans, de ce qui nous reliait, lui et moi.
– Kom, a dit l’Afrikaner. Il a mal, là. Il faut que tu le fasses, maintenant.
Alors j’ai ravalé mes larmes. J’ai levé ma carabine à bras francs, comme je l’avais fait à l’entraînement, j’ai calé la crosse contre ma clavicule. Le damalisque était tout près, presque à bout portant, sa tête et ses bruits de respiration à moins d’un mètre du bout de mon canon. Je réalisais le pouvoir que j’avais là, que sa vie ne dépendait que de ce qu’allait faire mon index, là, dans la seconde qui allait passer.
– Allez, a encore dit le guide en me voyant hésiter.
Et alors j’ai tiré.
Le recul m’a poussée en arrière.
Le sang a giclé.
Le damalisque s’est effondré.
Et il y a eu un immense silence.
Plus personne n’a parlé pendant plusieurs secondes, ni le professional hunter, ni papa, ni les pisteurs. Je me suis mise à trembler, juste un instant, envahie par un grand vide. Je ne savais plus ce que j’étais censée faire, à présent qu’il était mort. Alors un des pisteurs s’est approché de moi et m’a fait un signe de tête pour que je vienne avec lui. On s’est agenouillés, tous les deux, auprès du damalisque plein de sang. Ce n’était pas beau à voir, vraiment, il y en avait partout. Le Noir a prononcé des paroles dans son anglais bancal, il a prié, il a remercié Dieu. Puis il a passé son pouce sur la plaie, pour le mouiller avec le sang qui coulait dans les poils, il a levé la main au niveau de mon front. Et il y a tracé une croix rouge en disant :
– Voilà, là, tu es baptisée.

1  Également appelée chasse close ou chasse en cages : chasse aux trophées dans laquelle les animaux sont élevés puis maintenus dans un enclos à la merci des chasseurs.
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Entre fauves de Colin Niel, lecture 3

Et si on lisait le début

Avant hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier vous pouviez lire le début du premier chapitre

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose la suite de ce premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

STOP HUNTING FRANCE, c’était le nom du groupe en question. Au départ, on échangeait seulement des informations, on faisait circuler des pétitions contre la chasse en France et dans le monde. Mais à force de creuser, de recouper nos sources, on avait décidé d’agir plus concrètement. On s’était intéressé de près à la chasse aux trophées, à ces brutes dont la passion était d’aller tuer des animaux dans des pays lointains, comme Luc Alphand, l’ancien skieur, tristement connu pour avoir abattu des ours bruns et des mouflons géants au Kamtchatka. Pardon, pas abattu : prélevé, c’était le terme qu’ils employaient, ces gens-là. On s’était rendu compte qu’il n’y avait pas que des Américains pour poser sur Internet à côté de leurs victimes, qu’en France aussi il y avait tout un marché et un bon paquet de chefs d’entreprise ou de riches médecins adeptes de telles pratiques. Que c’était un monde beaucoup moins secret que je ne l’aurais pensé, aussi : en prenant le temps de chercher un peu, de site en site et de profil en profil, on finissait toujours par retrouver l’identité de ces chasseurs, parce que souvent ils publiaient eux-mêmes leurs photos de chasse sur les réseaux sociaux, et s’en vantaient d’ailleurs. Alors dès qu’on tombait sur un de ces clichés qui traînaient sur Internet, on menait notre enquête en ligne pour retrouver les coupables. Et comme aucune justice n’allait jamais les condamner, on publiait tout ce qu’on pouvait trouver sur eux : nom, adresse, téléphone. Puis on laissait s’en emparer l’opinion publique, qu’on savait largement acquise à la cause, n’en déplaise aux politiques tellement en retard sur ces sujets-là.

Je n’allais pas m’en vanter devant Antoine, mais les patrons de supermarché qui avaient été obligés de démissionner pour avoir fait le buzz avec leurs photos de crocodile, mais aussi d’hippopotame et même de léopard, c’est nous qui les avions dénichés. Ce n’était pas grand-chose en réalité, on s’était contenté d’exhumer leurs clichés et de les rendre plus visibles, la magie des réseaux sociaux avait fait le reste. Je nous voyais comme des lanceurs d’alerte de la cause animale, qui en avait bien besoin. J’avais l’impression de faire ma part, à ma manière. Plus, en tout cas, qu’en tant que garde de parc national. Plus, aussi, que ces soi-disant ministres de l’Écologie qui toujours finissaient par s’écraser face aux lobbies des chasseurs dînant à l’Élysée aussi facilement qu’au restaurant du coin. À terme, j’avais l’espoir qu’on réussisse à faire interdire totalement l’importation de trophées sur le territoire français. Ce serait déjà une belle victoire.

Il s’était passé des choses sur le groupe Facebook depuis ma dernière visite. Un des autres administrateurs avait publié les coordonnées complètes d’un pharmacien et toutes les photos de ses chasses aux herbivores au Canada, en Nouvelle-Calédonie et en Afrique du Sud. Avec une consigne, adressée à tous ceux qui nous suivaient :

Jerem Nomorehunt : Merci de mettre la honte du siècle à cet assassin. #BanTrophyHunting

Sous les clichés tous plus ignobles les uns que les autres, le tueur posant auprès des dépouilles de ses proies, les commentaires des internautes étaient déjà nombreux, preuve qu’on n’était pas les seuls à être choqués.

Stef Galou : Sac à merde.

Hugues Brunet : Déchet humain, pauvre type.

Stophunt : Même morts, ces animaux gardent une noblesse que ce connard n’aura jamais !!!

Lothar Gusvan : Seul un fond de capote comme lui peut être content de son massacre.

Je me suis retenu de renchérir, ce n’était pas mon rôle. J’ai parcouru les pages, et espéré que ce pharmacien-là se fasse poursuivre jusque chez lui.

Mais si je m’étais connecté au groupe aussi vite en revenant de la montagne, c’était surtout pour retrouver la photo qui depuis la veille m’obsédait. En quelques clics, elle était à nouveau affichée en grand sur mon écran. Une photo différente de toutes celles que j’avais vues jusqu’à présent. Elle était prise de nuit, au flash. Au premier plan, il y avait une jeune femme blonde, le buste coupé au niveau du ventre, qui tenait un arc de chasse à bout de bras. Mais elle ne posait pas, ne souriait pas comme tous ceux que j’avais l’habitude de voir passer sur Internet. Non, son regard était dur, ses lèvres serrées, on décelait la violence de tueuse qui l’animait. Ce qu’il y avait tout au fond d’elle. Derrière, on devinait un paysage de savane africaine, embroussaillé. Avec un énorme cadavre de lion. Un mâle, la crinière noire, un beau trophée comme disent ces sauvages. Sauf que ce lion-là n’était pas mis en scène comme les chasseurs font d’habitude pour minimiser leur crime. Non, il était vautré dans les herbes, la tête de travers, avec une plaie rouge à la base du cou, du sang dans les poils. Je suis resté un moment à regarder la scène, impossible de détacher mes yeux de la dépouille du grand félin. J’ai senti mon cœur qui se serrait à l’intérieur de ma poitrine, comme si c’était le corps de quelqu’un de proche de moi qui était étendu là. Comme le jour où Cannelle avait été tuée.

Cette photo, elle ne ressemblait à aucune autre.

Cette photo, c’était un flagrant délit de meurtre.

Mais ce qui la rendait particulière, c’est aussi qu’elle résistait à notre enquête. Jusqu’à présent, aucun d’entre nous n’était parvenu à trouver l’identité de cette chasseuse à l’arc. J’ai écrit un message à Jerem Nomorehunt, qui était en ligne :

Martinus arctos : Tu as réussi à trouver des trucs sur la blonde ?

Jerem Nomorehunt : Non, j’ai cherché toute la soirée, mais ça ne donne rien. Elle se la joue discrète, cette conne. Et on dirait qu’elle vient juste d’ouvrir son compte FB.

La photo était apparue la veille, en fin d’après-midi, transmise par un internaute qui venait de la découvrir, avant de circuler massivement et de déchaîner les passions. Jerem Nomorehunt avait réussi à remonter à la source : le cliché avait été publié le 13 avril, par la chasseuse elle-même, supposait-on, sur son profil Facebook. Leg Holas, c’était son pseudonyme, et en gros tout ce qu’on savait sur elle. Le profil était public, mais quasiment vide, ni ville ni même pays. Jerem disait qu’elle avait une tête d’Américaine, mais ce n’était qu’une hypothèse. J’ai encore essayé d’en savoir plus, cliquant sur tous les liens que je pouvais trouver, avec l’envie de la dénicher et de pouvoir enfin la livrer à tous les anti-chasse de la planète. Mais à chaque fois ça me ramenait au même point. Aussi imprécis que les contours des nuages amoncelés dans le ciel pyrénéen.

Cette meurtrière au regard brutal était un vrai mystère.

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Entre fauves de Colin Niel, lecture 2

Et si on lisait le début

Hier, dans Première Ligne 53, je vous proposais le prologue d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans les jours suivants je vous propose le premier chapitre

Le livre

Entre fauves de Colin Niel

1. IDENTIFIER SA PROIE

15 avril

Martin

Franchement, moi, j’ai honte de faire partie de l’espèce humaine. Ce que j’aurais voulu, c’est être un oiseau de proie, les ailes démesurées, voler au-dessus de ce monde avec l’indifférence des puissants. Un poisson des abysses, quelque chose de monstrueux, inconnu des plus profonds chaluts. Un insecte, à peine visible. Tout sauf homo sapiens. Tout sauf ce primate au cerveau hypertrophié dont l’évolution aurait mieux fait de se passer. Tout sauf le responsable de la sixième crise d’extinction qu’aura connue cette pauvre planète. Parce que l’histoire des hommes, c’est surtout ça. L’histoire des hommes, c’est l’histoire d’une défaunation à grande échelle, des deuils animaux à n’en plus finir. C’est l’histoire des mammouths, des rhinocéros laineux, des tigres à dents de sabre, des ours des cavernes, des aurochs qui peuplaient l’Europe et que nos ancêtres ont décimés en quelques millénaires. C’est l’histoire des castors géants et des paresseux de six mètres exterminés en Amérique après l’arrivée des premiers humains par le détroit de Béring. En Australie, il y a 50 000 ans, c’est l’histoire des kangourous géants, des lions marsupiaux, des diprotodons, de cette mégafaune que plus jamais on ne retrouvera. On le sait maintenant : chaque fois que nos foutus aïeux ont posé le pied quelque part, ça a été l’hécatombe. La seule différence entre eux et nous, c’est la vitesse à laquelle, aujourd’hui, on est capable de faire disparaître ce qui nous entoure. Pour ça, c’est certain, on est imbattables : deux cents espèces de vertébrés éteintes en moins d’un siècle, aucun autre animal ne peut se vanter d’un tel record.

J’étais en train de ressasser ce genre d’idées quand, Antoine et moi, on a atteint le sapin dans la nuit finissante. Pendant toute la montée j’avais pensé à la photo qui les avait déclenchées. Impossible de me la sortir de la tête, cette foutue image était plantée en moi comme le souvenir d’un traumatisme d’enfance.

L’arbre se dressait, vertical au bord de la sente qu’on voyait à peine sous le tapis des feuilles de hêtre et sous les plaques de neige qui ne voulaient toujours pas fondre, même sur le versant sud. Le tronc était piqué de moignons de branches, comme des pointes de métal sur un genre d’instrument de torture médiéval. J’ai jeté un regard dans le bas de la pente où se perdait notre trace d’humain, j’ai inspiré l’air de l’aube qui m’a glacé les poumons. On avait bien grimpé, et comme on n’avait pas emporté les skis, on s’était pas mal enfoncés dans la neige sur les derniers mètres. Mais je n’étais pas essoufflé, non, je ne suis pas du genre à me laisser impressionner par un petit coup de cul. Pas comme Antoine, à qui j’ai lancé :

– Là tu regrettes ta clope d’hier soir, hein.

– Je vois pas de quoi tu veux parler, il a dit alors qu’un nuage de buée se gonflait et se dégonflait devant ses lèvres.

La hêtraie sapinière lançait ses mâts vers les sommets, noyés quelque part au-dessus du plafond de nuages. Là-haut, j’imaginais les estives, les cols et les arêtes, attendant leur moment sous les manteaux de neige de cet hiver tout déréglé. Autour de nous, les lichens se massaient sur les troncs, l’usnée pendait des branches en barbes enchevêtrées. Il y avait cet arbre mort toujours sur pied, l’air d’une chandelle que personne n’allumerait jamais. Un pic avait foré son bois et décollé l’écorce pour y chercher une larve de capricorne ou de rosalie alpine.

– Matin, fais lever le soleil… a fredonné Antoine en imitant la voix langoureuse de Gloria Lasso. Matin, à l’instant du réveil… Viens tendrement poser… tes perles de rosée…

Je n’ai jamais bien compris comment, à son âge, il pouvait connaître autant de chansons ringardes. Je l’ai coupé direct :

– Bon, tu me files la lampe ?

Il a soupiré, puis retiré ses gants pour sortir la torche de son sac à dos. Et j’ai commencé à inspecter le tronc du sapin en la tenant de travers. J’ai scruté chaque repli de l’écorce, chaque blessure dans la peau ligneuse du géant. J’ai examiné le morceau de grillage aussi, vissé dans le bois l’automne dernier. À hauteur de mollet, j’ai déniché un poil piégé dans une lèvre de l’écorce, j’ai vérifié la forme, la couleur, la racine plus épaisse.

– Sanglier ? a dit Antoine.

– Sanglier, j’ai confirmé en soupirant.

Accroupi entre les racines, mon collègue a fouillé la terre par poignées, les débris végétaux, les minéraux, l’humus en formation. Je l’ai regardé faire, trier chaque particule entre ses doigts pour m’assurer qu’il ne laissait rien passer. Pas que je ne lui fasse pas confiance, mais bon. Quand il n’a eu plus rien que de la poussière dans les mains, il a soufflé dessus puis s’est relevé en disant, sans la trace d’un regret dans sa voix :

– Nada.

Je suis parti au quart de tour :

– Nada ? C’est tout ce que ça t’inspire ?

Il a souri, l’air de dire Toi, tu ne changeras jamais.

– Martin, ne recommence pas…

– Ne recommence pas quoi ? On est le 15 avril, ça fait un an et demi qu’on n’a plus trouvé la moindre trace de lui, pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun foutu poil sur les centaines d’arbres qu’on suit. Un an et demi que nos appareils photo n’ont capturé que des sangliers et des renards. Et toi, tu es comme les autres : tu t’en fous.

– Je ne m’en fous pas, je suis patient. L’hiver s’éternise, il traîne à sortir de sa tute, c’est tout. Il s’est trouvé une petite grotte, il attend tranquillou que la neige fonde pour commencer son rut. Rappelle-toi quand on a perdu la trace de Néré pendant quatorze mois, il y a cinq ans. On s’était tous inquiétés pour rien : en fait il était juste parti en Haute-Garonne.

– Et toi, rappelle-toi Claude, en 94, j’ai dit sèchement. La pauvre : il a fallu attendre trois ans avant qu’on retrouve son cadavre au pied du pic de la Cristalère. Ils l’avaient bien planqué, les gars.

À ça, Antoine n’a rien répondu : en 1994, il était encore au lycée. Il a sorti des abricots secs de son sac et les a mangés en silence. Et moi, j’ai encore ressenti cette impression d’être le seul à vraiment m’inquiéter du sort de Cannellito, le dernier des ours avec un peu de sang pyrénéen à encore fréquenter ces forêts, à la recherche d’une femelle qu’il ne trouverait jamais parce que les chasseurs les avaient toutes abattues. Jusqu’à sa mère, tuée en 2004, qui me manquait comme si elle avait été de ma famille.

J’ai glissé mon regard dans la trouée qui s’ouvrait sur la droite, entre les feuilles des hêtres et les épines des sapins. Tout en bas, on devinait les toits d’ardoises du village que bientôt la brume allait dévoiler, les baraques encore éteintes. Sans le regarder, j’ai livré à Antoine le fond de ma pensée :

– Vous pouvez vous faire tous les films que vous voulez, mais moi je suis sûr qu’il s’est fait buter. Sans doute à l’automne, pendant une battue. Et quand on le découvrira, les chasseurs iront dire que c’était un accident.

Il a observé le plafond nuageux qui coupait les cimes comme s’il les avait décapitées.

– Tu crois toujours tout savoir mieux que les autres, Martin. Mais crois-moi, tu dis des conneries.

Mais à mon avis, il essayait surtout de se persuader lui-même. Parce que lancer ce genre d’accusation, ça ne se faisait pas quand tu étais garde de parc national.

Les pieds calés sur la sente, on a attendu un petit moment, laissé le jour prendre possession de la vallée d’Aspe, découvrir la route d’en bas où bientôt se sont pressés les camions venus d’Espagne, révéler les conduites forcées des centrales électriques qui balafraient les versants comme d’immenses serpents crevés.

– Ça caille, on y va ? a fait Antoine. Je voudrais embrasser les filles avant qu’elles partent à l’école.

J’ai fait oui de la tête, jeté un dernier regard en direction des sommets, ajusté ma veste et mon bonnet. Et on s’est lancé dans la descente, les chaussures dans la neige collante et sur les feuilles trempées, Antoine chantonnant à voix basse je ne sais quelle vieillerie. On a sillonné la forêt, longé buxaies et prairies d’altitude en train de se refermer, on a marché au bord des falaises suintantes et glacées. Je ne comprenais rien au climat de cette année : d’abord, il n’était pas tombé grand-chose en début d’année, puis tout le mois de mars avait ressemblé à un vrai printemps, la neige avait commencé à fondre. Et maintenant, on se reprenait un gros coup de froid, avec de nouvelles chutes encore annoncées pour les deux semaines qui venaient. Les stations de ski faisaient la gueule : en gros, la neige arrivait au moment où elles fermaient, et à mon avis ça n’allait pas s’arranger dans les prochaines années. Mais ça non plus, ça n’avait pas l’air d’inquiéter grand monde.

Il faisait vraiment jour lorsqu’enfin on a émergé d’entre les chênes, sept cents mètres plus bas. La voiture de service était garée dans la boue, avec son logo du parc national à moitié décollé. Antoine s’est réfugié à l’intérieur, a mis le chauffage à fond. On ne s’était pratiquement pas dit un mot depuis là-haut.

– En parlant de chasseurs, il a repris pour continuer notre discussion, tu as vu cette histoire ? Ces patrons de supermarché qui ont été obligés de démissionner pour avoir chassé un crocodile en Afrique ?

– Ouais. Enfin à ce que j’en sais, il n’y avait pas qu’un crocodile.

J’ai dit ça l’air de rien, comme si moi aussi j’avais juste lu cette info dans le journal. Il a mis le contact, s’est engagé sur la piste.

– O.K., ces gars-là sont des abrutis, je ne vois pas le plaisir qu’il y a à dépenser autant de fric pour aller tuer un éléphant ou une girafe, et il faut être bien couillon pour publier ses photos de chasse sur Internet. Mais le truc a pris des proportions délirantes, les gens ont trouvé leur adresse, ils se sont fait menacer de mort, leur groupe les a lâchés…

J’ai reniflé, et dit :

– Et alors ? Au moins comme ça, peut-être qu’ils ne recommenceront pas.

Un silence a suivi ma réponse. Signe que, définitivement, Antoine et moi on ne voyait pas les choses de la même manière. On a roulé en silence le long du gave glacé, franchi un à un les verrous glaciaires qui isolaient la haute vallée. Pour atteindre la plaine de Bedous, avec ses collines d’ophite et ses prairies, où paissaient quelques vaches avant de pouvoir monter vers les estives. Antoine s’est garé devant nos bureaux, on a déchargé le matériel sous le plafond des nuages, Antoine a foncé chez lui pour voir ses deux gamines. Et moi j’ai filé à l’intérieur pour me coller devant mon ordi. J’ai saisi le compte rendu de notre sortie : nada, comme avait dit Antoine.

Toujours aucune nouvelle de Cannellito.

J’avais un e-mail qui m’attendait dans ma boîte et qui ne m’inspirait pas beaucoup. Je l’ai ouvert, pour apprendre que le chef de secteur, mon supérieur hiérarchique, voulait me voir pour reparler de cette histoire de pneu crevé. Demain, si possible. Franchement, je ne comprenais pas pourquoi ils en faisaient autant pour un simple pneu. C’était en octobre dernier : j’étais passé un matin devant la voiture de chasseurs de sangliers en train de préparer leur carnage dans la cabane. Et comme je les soupçonnais d’aller encore faire leur battue dans le secteur où se baladait l’ours, je n’avais pas résisté. Sauf que je m’étais fait choper, avec ma tenue de garde du parc national, en plus. J’ai répondu, D’accord pour demain. Mais à bien y réfléchir, je n’étais pas trop inquiet de ce qu’il allait me dire : j’étais le plus ancien du secteur, et aussi le plus compétent. Ils avaient trop besoin de moi pour faire tourner la boutique.

Après notre tournée si matinale, la journée se présentait comme assez calme, et les bureaux étaient déserts. Le chef était en réunion quelque part, en train de se compromettre avec je ne sais quel syndicat agricole, et une équipe était partie vers les hauteurs de Lescun, réparer des panneaux de signalétique pour les randonneurs. Alors je n’ai pas attendu d’être chez moi pour me connecter au groupe Facebook que j’animais anonymement depuis plusieurs mois, avec deux autres militants que jamais je n’avais rencontrés, mais qui partageaient mes convictions.

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PREMIÈRES LIGNE #53, Entre Fauves de Colin Niel


PREMIÈRES LIGNE #53

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Entre Fauves de Colin Niel

À la mémoire des fauves perdus

Victimes des antiques hécatombes

Et à ceux qui survivent

Tapis au fond de nos tripes

Prologue

30 mars

Charles

L’heure était venue de faire face aux hommes, leurs silhouettes de bipèdes dressées dans le crépuscule comme des arbres en mouvement, si proches de lui à présent, à peine trois foulées pour les atteindre, et leur odeur sans pareille, sueur amère et terre lointaine, et leurs cris indéchiffrables, et leurs peaux couvertes d’autres peaux qui n’étaient pas les leurs, jamais il ne les avait tant approchés, il avait fallu qu’ils l’y poussent, un jour entier à les sentir à ses trousses, un jour entier à sillonner le bush, à ramper sous les épines des acacias, à raser les murs de pierre enflammés de soleil, à creuser et recreuser cent fois sa trace, de broussaille en broussaille, les pas dans les mêmes empreintes, les détours innombrables entre les troncs, n’importe quoi pour les faire lâcher prise, un jour entier à se sentir gibier et non plus prédateur, la patience mise à mal, agacée, nerfs à vif, un jour entier auquel il venait de mettre fin, surtout ne pas leur laisser cette victoire-là, pas lui, pas ici, pas dans ce désert qu’il arpentait depuis toujours et dont il savait tout, les ruses et les ingratitudes, les nuits glacées autant que les jours brûlants, les heures où l’ombre devenait précieuse, les mers de sable façonnées par les vents, les dunes mouvantes où s’enfonçaient ses pas quand détalaient les autruches, les tempêtes qui parfois s’élevaient et vous fouettaient jusque sous les paupières, les distances infinies entre les oasis chétives et pleines de sel où s’abreuvaient les proies, les plaines caillouteuses et les flores centenaires qui y ancraient leurs racines, les troncs tordus des mopanes et ceux des eucléas, les remparts rocheux le long des fleuves à sec, la manière de s’y mouvoir à la verticale pour poursuivre un zèbre de montagne, les plages aussi, l’océan dévorant la côte des Squelettes, les carcasses providentielles des baleines égarées, celles des navires humains échoués depuis des décennies.

De tout temps, le chasseur, ça avait été lui, depuis l’enfance dans le lit de l’Agab, cette époque trop lointaine où il chassait en meute, avec ses frères et sœurs d’abattage, depuis cette première chasse à la girafe à jamais dans sa mémoire, quand les jeunes acculaient la géante au fond du canyon, chacun son côté, chacun sa mission, les yeux rivés sur le galop, poussant la proie vers une vieille lionne postée plus loin, pleine de son expérience, prête à bondir quand son moment viendrait, l’instant crucial, calculé, précis, et d’un coup, lancée sur la hanche en un bond prodigieux, griffes et crocs plantés dans les muscles, la chasseuse agrippée sur des mètres et des mètres de course affolée, ignorant les coups de patte qui tentaient de la déloger, lacérant cuir et chair, creusant la blessure au goût de sang frais, pesant de tout son poids pour déséquilibrer la bête, rien qui n’aurait pu la faire lâcher tant les félins avaient besoin de cette viande-là. Il avait appris à dénicher ses proies dans les milieux les plus ouverts, sans même un tapis d’herbes pour s’y tenir couché, tirant parti du moindre brouillard pour approcher ses victimes à couvert, il avait appris l’opportunisme, à tuer pintades, porcs-épics, cormorans lorsque manquait le gibier, à s’en prendre aux babouins autant qu’aux outardes, à s’attaquer, même, aux autres carnivores quand sa survie était en jeu. Le chasseur c’était lui, lui qui dictait ses règles, jamais pris par surprise, alors non, il n’allait pas laisser aux hommes cette victoire-là, il venait de sortir des ombres pour enfin leur faire face, calé dans le sable à quelques mètres d’eux, au pied d’un buisson plein de griffes, ses yeux dans les leurs. Le vent soulevait des nuages de terre, ravivait les senteurs animales, chargées des peurs et des tensions des heures passées, il les huma avec prudence, attendit son moment, impatient d’en découdre, mais toujours immobile, pour enfin redresser sa silhouette de géant.

Et se jeter sur eux.

La douleur le saisit aussitôt.

La poitrine tout entière, embrasée d’un seul coup.

Coupé dans son élan, il bondit au-dessus des pierres comme le font les springboks, l’échine pliée par l’algie, les membres incontrôlables, retomba sur le sol sans plus rien maîtriser, décrivit des cercles fous dans la poussière, l’air de poursuivre quelque démon niché au bout de sa queue, des souvenirs vinrent hanter son crâne à l’agonie, les festins des dernières semaines à l’intérieur des kraals, les hurlements de ses proies au moment de les achever, les coups de feu des hommes qui faisaient craquer le ciel lui-même, l’apogée de son existence, aussi, cette époque révolue où il avait été alpha, son éviction brutale dont il gardait en lui les cicatrices, creusées dans son orgueil, les gloires et les défaites sur ces terres de canicule, les chasses ratées autant que ses plus belles prises, il détala à coups de pattes violents dans la terre, fuyant vers les halliers pour peut-être y survivre, quitter ce lieu maudit où jamais il n’aurait dû s’aventurer, lui qui se pensait si fort titubait de mètre en mètre, les pas moins assurés, chancelant dans la caillasse et dans les pailles cassées, plus rien d’un roi, plus rien d’un prince, muscles percés, tremblants, il poussa aussi loin que le pouvait sa carcasse, puisant dans ses réserves, dans son instinct de survie.

Pour, sans plus pouvoir lutter, s’effondrer sur le flanc.

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PREMIÈRES LIGNE #51, L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou


PREMIÈRES LIGNE #51

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’ultime mystère de Paris de Bernard Prou

1

Oreste Bramard, livres anciens

Paris, mai 2009

Excepté quelques normaliens de la rue d’Ulm, curieux et captivés par les livres anciens dont je fais étalage à deux pas de leur école, ma clientèle est d’un autre âge et d’une autre époque. Les bibliophiles sont, en majorité, des hommes mûrs dont les us et coutumes surprennent le non-initié. Ils évoluent dans un univers qui s’étire entre le doux dingue et le fou furieux. De fait, ce monde est aussi le mien.

Dans ce métier, je suis une espèce d’homme-orchestre : expert, acheteur, courtier, vendeur, conseiller… Je rencontre et côtoie de singuliers individus de toute espèce. Avant tout, des passionnés pour qui le livre fait l’objet d’un culte. De fabuleux érudits qui vous enivrent avec l’histoire de la typographie ou des signes de ponctuation ; j’en sais d’autres pour qui le livre exerce une fascination irrépressible et qui l’ont hissé sur un piédestal inaccessible ; je connais des fétichistes qui caressent l’ouvrage ayant appartenu à tel ou tel écrivain ; d’autres qui ont frisé la correctionnelle pour obtenir le volume portant une mention manuscrite de leur auteur vénéré sur la page de garde ; certains ont sacrifié leur couple, leurs amis, leur vie de famille et une partie de leur existence pour la quête de ce Graal. Il en est d’exaltants, de captivants, et ô combien émouvants !

Mais c’est aussi un microcosme où l’on rencontre de moins honorables spécimens : grugeurs, faussaires, receleurs, mystificateurs, voleurs, escrocs…

A priori, la jeune fille qui venait de franchir le seuil de ma librairie n’appartenait pas à ce spectre. Elle portait en bandoulière un sac en toile de chanvre calé sur la hanche. Mon antre enténébré ‒ les livres anciens craignent la lumière ‒ parut la déconcerter, le temps que ses yeux s’y accoutument. Les miens, accommodés à la pénombre, me permirent de la détailler dès son entrée : une silhouette élancée dont le subtil parfum exotique emplit l’échoppe, avec un de ces visages dont le souvenir vous poursuit encore, une fois qu’il s’est évanoui. Un discret maquillage accentuait la beauté de ses traits. Les cheveux tirés en arrière en une longue tresse de jais dévoilaient un large front et ses grands yeux clairs irradiaient d’intelligence.

— Bonjour, monsieur, dit-elle en m’apercevant.

— Bonjour, mademoiselle. En quoi puis-je vous aider ?

— Je voudrais que vous m’éclairiez et que vous évaluiez ces deux livres, répondit-elle en sortant avec soin les ouvrages de sa besace.

À cet instant, la clochette de la porte d’entrée tintinnabula et une voix retentit, teintée d’un accent italien.

— Buon giorno, signor Oresté ! Come sta ?

Umberto Eco, l’un des plus éminents collectionneurs dans le domaine de l’occulte et de l’alchimie, fit une apparition impromptue, comme à chacune de ses visites.

— Umberto, tu aurais dû m’avertir que tu étais à Paris !

— Oresté, mon ami ! répondit l’écrivain en laissant traîner la deuxième syllabe de mon prénom. Je viens donner quelques cours à Normale Sup et une conférence au Collège de France. J’en profite pour venir te saluer et t’inviter un de ces soirs dans notre cantine favorite !

Par « cantine », Umberto faisait référence à L’Ambroisie, repaire de gastronomes situé place des Vosges où l’on sert une cuisine élégante mais sans fioritures, agrémentée d’une carte des vins abordable, dans un décor ancien de toute beauté.

À la vue de l’écrivain, la jeune fille, interdite, nous fit part de son étonnement.

— Vous êtes Umberto Eco, l’auteur du Nom de la rose ?

L’œil malicieux d’Eco se posa sur la belle chalande.

— Lui-même, mademoiselle ! Je viens voir mon vieil ami Oreste. Depuis de très nombreuses années, il me fournit en livres rares dont je préfère ne pas connaître l’origine. Ce vieux brigand, j’en suis sûr, a dégoté je ne sais où un ouvrage qu’il va me vendre à prix d’or.

Avec entrain, le romancier se mit à fredonner :

On l’appelait le dénicheur,

Il était rusé comme une fouine

C’était un gars qu’avait du cœur

Et qui dénichait des combines.

— Mais je plaisante, mademoiselle, reprit Umberto à la fin du couplet. Oresté Bramard est un éminent spécialiste et le plus honnête que je connaisse dans un domaine où les gens ne le sont pas toujours. Maintenant que vous connaissez mon nom, puis-je savoir le vôtre ?

— Melinda. Je m’appelle Melinda Bourbaki.

À l’énoncé de ce nom je maîtrisai ma surprise, car tel un sésame, il faisait ressurgir une flopée de souvenirs brouillamineux.

Malgré la différence d’âge flagrante qui le séparait de la jeunette, Umberto Eco continua son aimable marivaudage.

— Fréquentez-vous cette tanière pour les mêmes raisons que moi ?

— C’est la première fois que j’entre ici. Je viens m’enquérir de la valeur de deux livres que je possède, ou plus exactement qui sortent de la bibliothèque de mon père. C’est lui qui m’a donné les coordonnées de cette librairie et qui m’a chargé de cette mission.

La jeune fille me tendit les deux volumes. J’en posai un sur mon bureau et commençai à examiner l’autre. Illico, mon sixième sens m’alerta : je tenais une rareté entre les mains.

— Me permettez-vous de montrer ces livres à M. Eco ? Il est plus savant que moi dans certains domaines pointus de la bibliophilie. Le hasard a de ces espiègleries ! Voilà l’homme de l’art qui tombe à pic !

Umberto me gratifia d’un regard qui semblait signifier : « Tu n’exagères pas un peu ? » Il inspecta minutieusement le premier volume en silence, puis le second, tout aussi longuement, sans un mot. Enfin il s’adressa à moi tout en scrutant la jeune fille.

— À mon avis, c’est du lourd, du très lourd. Et toi Oresté, qu’en penses-tu ?

— L’un est un livre d’alchimie très ancien qui reste à identifier, et l’autre, rédigé en grec ou en araméen, mérite un examen approfondi. Je crois que ces deux ouvrages sont d’une insigne rareté. Ils pourraient même, si Mlle Bourbaki veut bien s’en séparer, devenir deux des fleurons de ta collection, qui en comporte déjà beaucoup, Umberto. J’aurai besoin d’un peu de temps pour m’en assurer. Et si tu me faisais l’amitié de m’aider dans ces recherches ? Enfin, si tu restes suffisamment longtemps à Paris, bien sûr !

— Tope là ! répliqua-t-il du tac au tac en tendant sa paume vers moi.

Je me tournai vers Melinda et lui demandai si elle pouvait me laisser quelques jours ses deux livres en dépôt, le temps d’effectuer mes investigations.

— Je vous rédige un bon de dépôt au nom de Bourbaki, n’est-ce pas ? Melinda Bourbaki ?

Elle sortit son passeport de son sac et me le montra.

— J’ai bien connu un Ernest Bourbaki, à Alger, dans les années cinquante ou soixante, lui dis-je.

— Mon père s’appelle effectivement Ernest Bourbaki. Il est né en Algérie et il y a vécu à cette période, mais c’était bien avant ma naissance. Il a toujours fait mystère de ses activités à l’époque.

— L’Ernest Bourbaki que j’ai connu faisait aussi mystère de ses activités.

En voyant la jeune fille, je mesurai soudain la traîtrise avec laquelle le temps avait œuvré. Nous avions été si pro