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PREMIÈRES LIGNE #95 Profanation de Jussi Adler-Olsen

PREMIÈRES LIGNE #95

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les enquêtes du département V Volume 2

Profanation de Jussi Adler-Olsen

Prologue

Un nouveau coup de feu éclate au-dessus des arbres.

Les cris des rabatteurs sont tout près à présent. Son pouls bat plus fort dans ses tympans, et l’air humide remplit ses poumons si vite et avec tant de violence qu’ils lui font mal.

Courir, courir, surtout ne pas tomber. Si je tombe, je ne me relèverai plus. Merde, merde, pourquoi je n’arrive pas à me détacher les mains. Courir, courir, il ne faut pas qu’ils m’entendent. Ils m’ont entendu ? Je suis mort ! Alors c’est comme ça que je dois crever ?

Les branches fouettent son visage et laissent des zébrures sanguinolentes, le sang se mélange à sa sueur.

Maintenant les cris des hommes viennent de tous les côtés en même temps. C’est la première fois qu’il a vraiment peur de mourir.

Encore quelques détonations. Le sifflement des balles dans l’air glacé est si proche maintenant que sa transpiration fait comme une compresse de gaze froide sous ses vêtements.

Dans une minute, deux tout au plus, ils seront là. Pourquoi les mains dans son dos refusent-elles de lui obéir ? Comment ce ruban adhésif peut-il être aussi résistant ?

Des oiseaux effrayés s’envolent tout à coup dans les branches. Les ombres qui dansent derrière le front serré des sapins sont plus nettes à présent. Ils doivent être à cent mètres à peine, en contrebas. Tout devient palpable. Les voix des chasseurs, leur soif de sang.

Comment vont-ils s’y prendre ? Un coup de fusil, un trait d’arbalète et ce sera terminé ? Fin de l’histoire ?

Non, pourquoi se contenteraient-ils de si peu ? Pourquoi devraient-ils faire preuve d’une telle clémence, ces salauds ? Ce n’est pas leur genre. Les canons de leurs fusils sont encore chauds, les lames de leurs couteaux sont souillées par le sang des bêtes qu’ils ont tuées et ils n’ont plus besoin de se prouver la précision de leurs arbalètes.

Je dois me cacher. Il doit bien y avoir un trou quelque part ! Je n’ai pas le temps de retourner là-bas. Ou peut-être que si ?

Son regard scrute le sous-bois, de tous les côtés, malgré le chatterton qui recouvre partiellement ses yeux. Ses jambes continuent leur course à la limite de la chute.

C’est mon tour de subir leur violence. Je ne vais pas y couper. Il n’y a que ça qui les fasse jouir. Ça ne peut pas se terminer autrement.

Son cœur bat si fort à présent qu’il lui fait mal.

1

Elle était comme en équilibre sur le fil d’un rasoir, quand elle trouva le courage de s’aventurer dans la rue piétonne. Le visage à moitié dissimulé sous un châle d’un vert sale, elle rasait les vitrines éclairées, examinant la rue de ses yeux attentifs. Il s’agissait de voir sans être vue. De vivre en paix avec ses propres démons et de ne pas s’occuper des gens stressés qui croisaient son chemin. D’ignorer à la fois les monstres ignobles qui lui voulaient du mal et les passants qui l’évitaient, avec leurs regards vides.

Kimmie leva les yeux vers les lampadaires dont la lumière froide flottait sur Vesterbrogade. Ses narines humaient l’air. Bientôt les nuits seraient plus fraîches. Elle allait devoir préparer son nid pour affronter l’hiver.

Elle était au milieu d’une bande de piétons frigorifiés qui sortaient du parc d’attractions de Tivoli et patientaient au feu rouge en face de la gare quand elle remarqua une femme à côté d’elle, vêtue d’un manteau de tweed. Ses yeux sévères étaient fixés sur elle, son nez se fronça imperceptiblement et elle fit un pas de côté pour s’éloigner de Kimmie. Juste quelques centimètres, mais c’était suffisant.

« Tu as vu ça Kimmie ! » l’avertit une voix à l’arrière de son cerveau, tandis qu’elle sentait les vagues de violence monter en elle.

Elle jaugea la femme des pieds à la tête, s’arrêta sur ses mollets. Ses collants scintillaient légèrement et ses chevilles se tendaient dans une paire d’escarpins à talons. Kimmie eut un sourire sournois. D’un coup de pied énergique, elle pourrait briser ces talons-là. La femme serait fauchée net. Elle apprendrait que même un tailleur Lacroix peut se salir sur un trottoir humide. Et surtout elle apprendrait à s’occuper de ses affaires.

Kimmie releva les yeux et fixa le visage de sa voisine. Des yeux maquillés d’un trait d’eye-liner précis, de la poudre sur le nez, une coupe de cheveux sculptée mèche par mèche. Un regard froid et méprisant. Elle connaissait ce genre de femme mieux que quiconque. Elle avait été ce genre de femme jadis. Elle avait vécu parmi ces bourgeois arrogants à l’âme désespérément vide. Elle avait eu des amies semblables à cette femme. Elle avait eu une belle-mère qui ressemblait à cette femme.

Elle les haïssait.

« Réagis, bon Dieu », la tançait la voix dans sa tête. « Ne te laisse pas faire. Montre-lui qui tu es. Maintenant ! »

Puis elle remarqua un groupe de garçons à la peau sombre de l’autre côté de la rue. S’ils n’avaient pas été là, elle aurait poussé cette femme sous les roues du 47 qui passait au même moment. Elle s’imagina la scène : quelle magnifique mélasse écarlate le bus laisserait derrière lui. Quelle délicieuse onde de choc traverserait la foule quand ils verraient le corps broyé de cette prétentieuse. Quel merveilleux sentiment de justice cela lui procurerait à elle.

Kimmie ne la poussa pas. Il y avait toujours au moins une personne alerte dans un troupeau, et puis il y avait ce truc en elle, qui l’empêchait désormais de faire ce type de choses. Ce terrible écho d’un passé qu’elle voulait oublier.

Elle leva sa manche à la hauteur de ses narines et respira un grand coup. La femme qui s’était à présent éloignée d’elle n’avait pas tort. Ses vêtements puaient abominablement.

Quand le feu passa au vert, elle traversa la rue, tirant derrière elle sa valise qui sautillait à droite, à gauche, sur ses roulettes tordues. Ce serait son dernier voyage, il était temps de se débarrasser de toutes ces vieilles frusques, et de la valise en même temps.

Planté au milieu de la salle des pas perdus, devant le kiosque à journaux de la gare, un grand panneau affichant la une des quotidiens s’évertuait à pourrir la vie aux gens pressés et aux aveugles. Elle avait déjà vu les gros titres de la presse à divers endroits en traversant la ville, et ils lui donnaient la nausée.

« Sales porcs », grommela-t-elle en passant, le regard braqué droit devant. Mais cette fois elle ne put s’empêcher de tourner les yeux et d’apercevoir son visage sur la manchette du Berlingske Tidende.

Le simple fait de voir sa photo la fit trembler de tous ses membres.

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PREMIÈRES LIGNE #94, L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PREMIÈRES LIGNE #94

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L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PROLOGUE

J’ai tiré à bout touchant. Deux coups dans son ventre.

Son corps a basculé, il est retombé sur les tommettes. Une tache de sang a gonflé sous son dos, sous sa tête. Comme une peinture éblouissante.

Dehors, le jour commençait à se lever, une lumière chaude m’a enveloppé. Dans le silence parfait des champs, j’ai pris une bêche et j’ai creusé un trou.

Il n’y aurait pas d’autres funérailles que celles-ci, minuscules et bâclées.

J’ai jeté son corps dans le trou, que j’ai recouvert de terre. Avec mon pied.

Ensuite, je suis remonté dans la chambre et j’ai attendu.

~

C’était l’été d’avant le tremblement final, l’été d’avant l’Apocalypse, de l’écroulement du monde. Un homme qui, comme moi, a passé toute sa vie à la campagne sait toujours interpréter les variations du climat, lire les mots que tracent à dessein les volutes des nuages, comprendre à quel point l’alternance des saisons change le cours du ciel. Et des saisons, justement, il n’y en avait plus. Rien n’était comme avant. Mars avait été sublime. En mai, il avait plu sans arrêt, une petite pluie fine, tenace, une pluie salope qui vous trempe sans arroser la terre, à croire qu’elle s’est juré de vous glacer les os sans jamais atteindre le sol, de vous briser en deux sans faire pousser les semailles. Je savais qu’un jour, la planète se vengerait de nous autres, qui lui vidangions les tripes sans discontinuer, mais j’avais imaginé une vengeance plus grandiose, plus décisive. Un truc sec comme un couperet. Une météorite. Un cyclone, à la rigueur. Mais pas ce dérèglement poussif, ce brouillage lent et méticuleux de ce qui jusque-là faisait la chair de nos existences.

D’abord, les abeilles ont disparu. Pas en une fois. Non. C’était bien plus tordu, plus fourbe. Le temps qu’on s’aperçoive qu’il y en avait moins, elles avaient toutes disparu. On disait qu’elles s’étaient taillées à Paris, comme les mouettes rieuses et les goélands, parce qu’à tout prendre, il y avait moins de pesticides que dans nos belles campagnes françaises. Qu’est-ce qu’ils y pouvaient, nos paysans du coin, si leurs cultures crevaient quand on ne les abreuvait pas de cochonneries ? Qui aurait acheté leurs légumes pelés et biscornus, leurs tomates en forme de n’importe quoi, leurs pommes tordues ? Ici, la mode du bio nous a toujours fait marrer. Comment le voisin faisait pour avoir des courgettes biologiques quand le champ d’à côté baignait dans le Roundup ? Il ne fallait pas avoir plus de trois neurones et demi pour piger que ça ne voulait rien dire. Mais bon, tant que les bonnes gens seraient prêts à acheter leurs récoltes trois fois le prix en croyant qu’ils bouffaient le petit Jésus en culotte de velours, qui étais-je pour condamner ?

Je ne sais plus quand a commencé ce dérèglement des saisons, sans doute avec l’extinction des abeilles. Après, il y a eu les oiseaux. Ils étaient moins nombreux. Les coucous se sont envolés les premiers. Parce que les printemps n’étaient plus des printemps, les rouges-gorges pondaient plus tôt et, quand les coucous arrivaient, ils ne pouvaient plus laisser leurs œufs dans le nid des rouges-gorges. Et tout s’enchaînait comme ça, en cascade. Les crocus fleurissaient en automne, on avait vu des poiriers faire des fleurs en plein mois d’octobre.

J’ai fini par devenir comme les plantes, comme les saisons – j’ai perdu mes repères. J’ai perdu plus que cela : toute ressemblance avec moi-même, l’homme que j’avais été, que j’avais cru être. Mes goûts, mes valeurs, tout est devenu confus. Je me suis consumé corps et âme dans le grand brasier de ces étés brûlants.

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PREMIÈRES LIGNE #93 Les Eaux noires, Estelle Tharreau

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Les Eaux noires, Estelle Tharreau

PREMIÈRE PARTIE

Les innocents

1

Yprat était un cœur, asymétrique et inachevé.

Une ville balnéaire divisée en deux anses siamoises dont les extrémités rocheuses se rapprochaient sans jamais se rejoindre. Une particularité qui, vue du ciel, lui donnait l’aspect d’un cœur dont le dessinateur n’aurait pas esquissé la pointe pour souligner que ces deux anses, bien qu’unies dès leur naissance, n’étaient pas vouées au même destin.

L’une d’elles était hypertrophiée, dense, chatoyante et lumineuse. L’autre se réduisait à un timide creux parsemé de constructions ternes et hétéroclites, comme autant de confettis oubliés après la fête. En enfant mal aimé, cette anse avait été rebaptisée la « Baie des Naufragés ».

Pourtant, la même mer les bordait. Une mer du Nord aux couleurs d’un bleu vert teinté de gris rosé, l’été, et aux tonalités anthracite et marron, l’hiver. Mais un éperon calcaire les séparait. Une pointe sur laquelle avait été construit un immense bâtiment, la « Résidence des Embruns », qui occultait Yprat et imposait à la Baie des Naufragés la vue de son postérieur noir, un vaste parking ceint de grillage et de barrières.

Si la Baie des Naufragés n’avait pas été le lieu du trépas de tant d’innocences, il n’aurait pas été nécessaire de la dépeindre.

De toute façon, qui existait-il pour la plaindre ?

Les utilisateurs des quelques cabines d’habillage bloquées entre la route et la plage de la Baie des Naufragés ? À part quelques saisonniers, personne ne venait jamais se changer ici. Non, eux ne la plaindraient pas.

Ni les trois épaves échouées, d’ailleurs. Des coques de noix qui témoignaient de la présence d’un ancien cimetière de bateaux. Le reste des « cadavres » avaient été évacués depuis longtemps. Seuls restaient ces trois naufragés qu’on repeignait chaque été pour ne pas effrayer les vacanciers égarés et conserver une touche nostalgique.

Qui restait-il donc pour se plaindre dans cette anse hypotrophique, délaissée et sinistre ?

Peut-être ces sept âmes échouées comme les trois navires sur le flanc ; sept âmes et quatre maisons. Trois demeures figées le long de la route qui venait mourir dans la Baie des Naufragés. Puis, bien plus loin que la fin de tout, à l’écart, comme un point final au désamour, la quatrième se tassait sur elle-même pour excuser sa présence. Cette maison était celle de Suzy Macondo.

Suzy qui n’avait que 17 ans et qui allait bientôt mourir.

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PREMIÈRES LIGNE #92 Noir diadème de Gilles Sebha

PREMIÈRES LIGNE #92

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Noir diadème de Gilles Sebha

Présentation

Le lieutenant Dapper fait partie de ces hommes dont on attend qu’ils partagent leur science du mal. Au fil des années, n’est-il pas devenu un spécialiste de la question ? Mais il a beau avoir vu le pire, lorsqu’on découvre le corps profané d’un adolescent aux abords d’un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, il en fait une affaire excessivement personnelle.

Comme les grands héros tragiques, le policier va s’évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d’un réseau de trafic d’organes. Et s’attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu’une citadelle.

Auteur d’une œuvre foisonnante, notamment chez Gallimard et Denoël, Gilles Sebhan publie aux Éditions du Rouergue une série policière saluée par la critique, mettant en scène un héros récurrent, le lieutenant Dapper. Ont déjà paru Cirque mort (2018, Rouergue en poche 2020), La Folie Tristan (2019) et Feu le royaume (2020).

Le fil

1.

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien pour une quelconque affaire de dessous-de-table impayés ? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. La ville se transformait. Elle ne semblait pas vouloir renoncer à s’étendre, comme si ce mouvement d’expansion lui était naturel. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait plus. En lisière, la misère avait rendu noirs les visages des nouveaux hommes qui semblaient vouloir réintégrer l’espace des cavernes.

Un attroupement déguenillé se tenait près d’une palissade qui paraissait une frontière infranchissable. Les yeux brillants scrutaient le ballet des policiers qui établissaient une zone de sécurité et commençaient à protéger les indices possibles, traces de pas, de pneus, ordures multiples parmi lesquelles se cachaient peut-être l’arme du crime, une trace ADN du tueur, un cheveu, un vêtement souillé. Il fallait de la coordination pour gérer une scène de crime, mais ce que voyait se déployer Dapper devant lui ressemblait plutôt à une panique généralisée. L’inconvénient des villes sans envergure, pensa le policier en se dirigeant vers la palissade. À mesure, les silhouettes du petit attroupement devenaient plus distinctes. On aurait dit une horde de sauvages. Les vêtements dépareillés dont ils étaient partiellement couverts, trop grands ou trop courts, aux associations de couleurs criardes, aux styles désaccordés, donnaient l’impression d’avoir été prélevés sur des cadavres après un massacre. Il y avait de jeunes garçons, des filles adolescentes, sans doute les plus farouches, une femme aux mains fermes et quelques hommes au regard fataliste. Un policier se tenait près d’eux, comme pour les contenir, alors qu’ils observaient le plus grand calme et semblaient plus immobiles qu’un vieux piano abandonné dans une décharge publique.

Dapper aperçut au milieu des va-et-vient ses collègues en grande discussion avec leurs homologues d’une ville voisine, puisque le crime avait eu lieu à cheval sur deux territoires. Il reconnut des visages croisés lors de stages, il identifia un type avec lequel il avait collaboré sur une affaire. Basini lui fit signe de la main. Les techniciens étaient en train de faire leurs relevés. Le commissaire donnait des ordres. Quant à Zirkin Peretti, le nouveau venu, il se tenait un peu en retrait, comme s’il n’osait pas entrer de plain-pied dans l’horreur. Évidemment, pensa Dapper en passant devant lui sans lui adresser le moindre mot. Il est où ? dit-il à Basini qui désigna du menton la direction d’une tente parallélépipédique. Au-delà du panneau, derrière la palissade, se trouvait le corps de l’enfant.

2.

Un jour je ne pourrai plus, se dit Dapper, non je ne tiendrai plus debout devant la DESTRUCTION, il vit le mot gigantesque qui rougeoyait dans le couchant, puis se rendit compte qu’il avait déformé un slogan d’une publicité sur le grand panneau. Il se dit qu’un jour aurait lieu l’effondrement mais pas aujourd’hui, ce jour viendrait quand quelqu’un d’autre lui prendrait des mains le relais. Pour l’instant, on attendait de lui qu’il partage sa science du mal, puisqu’en quelques mois il était devenu spécialiste de la question. Le mal, c’est-à-dire la souffrance. Il avança encore avec ce mot en tête, se tint le plus droit possible, réussit à ne pas trembler. Aux abords de la tente, on lui fournit un masque, des gants. Il entra dans l’espace protégé et violemment éclairé comme dans un champ de fouilles et ouvrit les yeux sur la forme qui se détachait dans la boue sèche, telle une mâchoire d’animal préhistorique. Lui, l’éternel garçon, pris dans son éternité.

Dapper se pencha. Basini, qui l’avait suivi, commença son débrief. Il est du camp, dit-il, mais apparemment c’est un mineur isolé. Difficile de lui établir un âge, mais disons entre quatorze et seize ans. Il a été retrouvé par des gamins qui cherchaient un coin tranquille. Pour ? demanda Dapper. Oh j’imagine des petits trafics. On est en train d’établir à quand remonte la mort, mais ça devrait se compter en jours plutôt qu’en heures. Et ça ? dit Dapper, en montrant un long serpent de sang qui semblait sortir du slip maculé de l’enfant et courait le long du torse. Basini eut un instant d’hésitation. C’est pour ça qu’on nous associe à l’enquête, en fait. Le garçon est peut-être la dernière victime de Bauman. Même signature : l’ablation des testicules. Merde, ne put s’empêcher de marmonner Dapper. Il pensa à son fils Théo. Détournant les yeux, il aperçut dans la poussière un petit amas sanglant. Mais il y a une nouveauté, poursuivit Basini et précautionneusement il souleva un T-shirt orné d’un crâne encerclé de papillons multicolores : il manque aussi le cœur.

On ne sait jamais si l’on croise l’enfance d’une victime ou d’un meurtrier. C’est la phrase qu’avait prononcée une journaliste à propos d’une enquête sur la jeunesse délinquante. La phrase du documentaire avait marqué Dapper. Il sentait obscurément que c’était une question qu’il n’avait cessé d’adresser à ce qu’il avait été. Il était persuadé que le passé n’est pas tout à fait accompli avant d’avoir engendré un certain nombre de conséquences. L’enfance est un papillon dont le battement d’ailes peut avoir, à distance, des effets innombrables et catastrophiques. Comment s’appelait-il ? On doit au moins connaître son nom ? Basini se tourna vers le nouveau venu qui notait tout avec zèle sur un carnet. Je n’ai pas bien compris, quelque chose comme Azman ou Azlan ? C’est précis, dit Dapper sarcastique, au moins on peut imaginer qu’il vient d’Afghanistan. En fait il avait surtout un surnom, précisa Basini. On l’appelait le fil mais je n’ai pas encore réussi à savoir pourquoi.

Le commissaire, qui ne se déplaçait plus sur le terrain depuis longtemps, arriva à ce moment-là. Essoufflé d’avoir arpenté le no man’s land de boue sèche et de détritus. C’est tellement sale qu’on va avoir du mal à trier les indices des déchets. Vous en pensez quoi ? dit-il en s’adressant exclusivement à Dapper. Il ne comprenait pas qu’à son âge, avec son expérience, le lieutenant n’ait pas souhaité passer le concours pour prendre sa place. Cette absence d’ambition lui paraissait inexplicable. Un refus impossible à justifier. Comme si Dapper ne voulait pas endosser le rôle de l’autorité. Pourtant ses qualités avaient abouti à la neutralisation d’une grande figure du crime organisé. Il y avait gros à parier que la police souhaiterait le récompenser. Même si, chaque fois qu’on voulait aborder la question avec lui, Dapper rejetait l’idée d’une médaille ou d’une promotion.

Il faut attendre les résultats d’analyse, dit Dapper. Si le crime remonte à une période antérieure à la mort de Bauman, on pourra effectivement ajouter ce crime au tableau de chasse de cette ordure. Sinon, il se pourrait qu’on ait affaire à un copycat, et ça, ça ne m’amuserait pas du tout. Un copyquoi ? dit le nouveau. Tout le monde se tourna vers le grand escogriffe. Décidément, il y avait un problème avec la nouvelle génération. Je ne serai pas toujours là, répétait régulièrement le commissaire. Et il laissait la phrase en suspens parce que lui-même ne savait pas exactement ce que cela signifiait. Mais peut-être, à présent, face à Zirkin Peretti, commençait-il à comprendre cette mise en garde. Faussement protecteur, il prit la parole pour expliquer que c’était un terme utilisé par les Anglo-Saxons pour désigner un meurtrier qui copiait le mode opératoire d’un autre, soit en hommage, soit par dissimulation. Comme un faussaire, intervint Basini. Le nouveau venu hocha la tête. Dapper répéta copycat d’un air songeur. Tout le monde se tut.

3.

Les policiers se dispersaient déjà quand un agent technique vint les voir, un sachet à la main. Comme tout le monde, l’homme connaissait Dapper par les journaux et la télé, et s’adressa à lui comme s’il dirigeait l’enquête. Ce phénomène gênait terriblement le lieutenant Dapper, qui sortait sans cesse d’un anonymat qu’il tentait de tirer à lui comme un dormeur le fait avec une couverture qui glisse, en vain. Dans le sac, une petite forme circulaire. J’ai trouvé ça dans un buisson à quelques mètres du corps, dit l’agent. Ça nous avait d’abord échappé, on va le mettre à l’analyse mais je voulais vous le montrer tout de suite parce que ce truc est éclaboussé de sang. Et il tendit le sac transparent à Dapper qui le prit et l’examina à la lumière d’un spot. Il s’agissait d’un jeton du casino de Blankenzee, une station balnéaire de l’autre côté de la frontière, pas très loin des lieux où les tueurs du Brabant avaient commis leurs forfaits. Dapper pensa immédiatement à Lipsky, qui avait travaillé avec lui sur l’affaire. Il faudrait qu’il trouve la force de le contacter malgré ce qu’il s’était passé.

Revenant vers sa voiture, Dapper passa de nouveau devant le groupe. On aurait dit une sorte de chœur antique. Les bouches noires du destin qui s’obstinaient à rester fermées. Parmi eux, un adolescent avait le regard embrasé par ce qui semblait une intense colère. Dapper savait que la vérité n’émane jamais du groupe. L’individu était sa limite désormais, le seul interlocuteur qu’il acceptait. Il fit signe au garçon de s’approcher. C’était un gamin monté en graine, dont les traits conservaient un reste d’enfance mais dont les muscles déjà saillaient aux épaules dans un T-shirt à moitié déchiré, non pas à la manière des pauvres, mais par une provocation étudiée dans un miroir de toilettes publiques. Il avait l’air d’ailleurs très fier de lui et ne daigna pas se déplacer seul mais fit signe à deux de ses acolytes de le suivre. Le trio contourna un monticule avec une grâce agressive et se planta sur le chemin où se trouvaient l’Audi noire et Dapper qui les attendait.

Au voyou, le lieutenant demanda s’il connaissait le jeune mort. Pas connaître, dit le garçon d’un air de défi absolu. Comme s’il avait craché à la gueule du policier. Visiblement, il mentait, il tenait à ce qu’on comprenne qu’il mentait. C’est toi qui l’as trouvé, c’est ça ? Le voyou claqua la langue, ce qui signifiait oui, après quoi il cracha par terre et regarda ses acolytes qui ricanèrent à son insolence. Dapper se dit qu’il n’en tirerait rien. Pas comme ça, pas ici. Pas devant les autres. Alors il se tourna vers le plus jeune et lui demanda pourquoi le garçon était surnommé le fil. Il y eut un instant de flottement. Dapper ne savait lequel d’entre eux avait donné cette information. Les trois garçons commencèrent à parlementer dans une langue étrangère, le voyou haussa les épaules au bout d’un moment et aboya pour faire taire les deux autres. Puis il s’adressa à Dapper avec une moue de dédain, il montra la ficelle qui bouclait son pantalon de jogging et la défit dans un geste sans équivoque. Ça c’est fil, dit-il. Et les deux autres se poussèrent du coude avant d’éclater de rire. Dapper aurait voulu ne pas comprendre, mais à vrai dire il comprenait.

Depuis l’arrivée de jeunes migrants isolés dans la région, la rumeur avait commencé à se propager. Dapper n’avait pas voulu y croire. Le simple fait d’y penser le révulsait, sans doute parce qu’il y associait l’image de son fils. Des garçons se prostituaient dans les toilettes d’un centre commercial de la zone périurbaine. Pour l’instant, on n’avait encore arrêté personne, mais cela ne saurait tarder. On attendait le flagrant délit. On faisait des patrouilles régulières pour dissuader. Mais cela, visiblement, n’avait pas suffi. Dans un article, un journaliste racontait le quotidien de ces gamins qui se vendaient. Il faisait témoigner des garçons qui fanfaronnaient sur leurs exploits avant de cracher leur colère et pour finir leur désarroi d’une vie qu’ils subissaient pour survivre. La plupart du temps, ils fuyaient une zone de combat et tentaient de rejoindre une hypothétique famille de l’autre côté de la mer. Personne n’imaginait un avenir ici. Ici, il n’y avait que les pervers qui débarquaient en voiture de la région entière et s’offraient un rodéo dans un Formule 1.

Avec des gamins, dit Dapper. Il était seul dans son bureau, devant son ordinateur, subjugué par sa propre imagination. Fallait-il que le jeune mort ait été victime de la perversion ultime du monstre Bauman ? Dapper repensa au jeton du casino de Blankenzee, par l’esprit il se pencha de nouveau sur le petit cadavre, comme attiré par le gouffre miniature qui s’ouvrait dans sa poitrine. Le cœur, dit-il, avec un accent de protestation. Basini entra à ce moment-là. Il était livide et tremblait. Dapper se leva pour lui demander ce qui se passait. Je ne vais pas pouvoir, dit-il, je ne pourrai pas. Il voulait parler du nouveau venu qui par sa présence n’allait cesser désormais de lui rappeler que son coéquipier ne reviendrait pas. Chaque nuit lui apparaissait sous forme de cauchemar la vision du lieutenant Oscar qui s’était fait descendre par un fou furieux près d’un bunker de la grande forêt. Avec le temps, on avait fini par dire Oscar et Basini, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique ou d’un duo célèbre. Basini seul, ce n’était plus grand-chose, comme une grande pièce vide désertée par la présence humaine. Il est possible que nous cherchions, au-delà de la disparition, à récupérer ce qui a été perdu. D’une façon ou d’une autre, nous cherchons l’impossible, et l’impossible nous répond qu’il ne sera pas. Nous pleurons dans le noir. Nous faisons semblant d’attendre ce qui ne viendra pas. Nous souffrons et nous savons que rien n’y fera. La mort ne finit rien, elle creuse une question en nous qui s’éternise. Ce n’est pas la mort, mais cette question, qui nous tuera.

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PREMIÈRES LIGNE #91 : Meurtres en soutane, PD James

PREMIÈRES LIGNE #91

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres en soutane, PD James

LIVRE PREMIER
Le sable qui tue

1

L’idée de raconter comment j’ai trouvé le corps m’est venue du père Martin.

Je lui ai demandé : « Comme si je racontais ça dans une lettre ?

– Ecrivez comme s’il s’agissait d’une fiction, m’a-t-il répondu, comme si vous étiez extérieure à l’affaire ; racontez ce qui s’est passé, ce que vous avez vu et ressenti, comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. »

J’ai compris ce qu’il entendait, mais je ne voyais pas très bien par où commencer. Alors j’ai encore demandé : « Tout ce qui est arrivé, mon père, ou seulement ma promenade sur la plage et ma découverte du corps de Ronald ?

– Tout ce qui vous vient à l’esprit et que vous avez envie de dire. Vous pouvez parler du collège et de la vie que vous y menez, si vous voulez. Ça pourrait vous aider.

– Ça vous a aidé, vous ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela ; les mots me sont sortis sans que j’aie à réfléchir. C’était idiot, vraiment, et d’une certaine façon c’était impertinent. Mais il n’a pas paru se formaliser.

Après un silence, il a dit : « Non, ça ne m’a pas vraiment aidé. Mais c’était il y a très longtemps. Pour vous, ce sera peut-être différent. »

J’imagine qu’il pensait à la guerre, lorsqu’il était prisonnier des Japonais, et à toutes les horreurs qu’il a vécues dans le camp. La guerre, il n’en parle jamais – pourquoi d’ailleurs m’en parlerait-il à moi ? Mais je pense qu’il n’en parle à personne, pas même aux autres prêtres.

Cette conversation a eu lieu il y a deux jours, alors que nous nous promenions dans les cloîtres après l’office du soir. Depuis que Charlie est mort, je ne vais plus à la messe, mais je vais à l’office du soir. En fait, c’est une question de courtoisie. Cela me semblerait inconvenant de travailler ici, d’être rémunérée et traitée avec gentillesse sans jamais assister à aucun des offices. Mais je suis peut-être trop scrupuleuse. Mr Gregory vit dans l’un des cottages, comme moi, et enseigne le grec à mi-temps, mais il ne va à l’église que lorsqu’il y a de la musique qui l’intéresse. Personne ne fait pression sur moi ; personne ne m’a même demandé pourquoi je n’allais plus à la messe. Mais on l’a remarqué ; ici, rien ne passe inaperçu.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai pensé à ce que le père Martin m’avait dit et à ce que je pourrais en faire. Ecrire ne m’a jamais posé aucun problème. À l’école, j’étais bonne en composition, et Miss Allison, qui nous enseignait l’anglais, disait que j’avais peut-être l’étoffe d’un écrivain. Mais je savais qu’elle se trompait. Je n’ai aucune imagination, en tout cas comme il en faut pour écrire un roman. Je ne sais pas inventer. Je ne peux que raconter ce que j’ai vu et fait – parfois aussi ce que je ressens, mais c’est déjà plus difficile. De toute façon, j’ai toujours eu envie d’être infirmière, même quand j’étais petite. J’ai soixante-quatre ans et je suis à la retraite maintenant, mais je continue de m’activer à St Anselm. Je m’occupe des petits bobos et du linge. Ce sont de menues tâches, mais j’ai le cœur fragile et c’est une chance déjà que je puisse travailler. On me facilite les choses autant qu’il est possible. On m’a même fourni un chariot pour que je n’aie pas à porter les gros ballots de linge. Il fallait que je le dise. Comme il faut que je dise mon nom. Je m’appelle Munrœ, Margaret Munrœ.

Je crois savoir pourquoi le père Martin pense que cela pourrait m’aider de me remettre à écrire. Il sait que chaque semaine j’écrivais une longue lettre à Charlie. À part Ruby Pilbeam, je pense qu’il est le seul à le savoir. Chaque semaine, je m’installais devant mon bloc et me remémorais ce qui s’était passé depuis ma dernière lettre, les petits riens que Charlie ne trouverait pas sans intérêt : ce que j’avais mangé, les plaisanteries que j’avais entendues, des anecdotes concernant les étudiants, le temps qu’il avait fait. On ne croirait pas qu’il y ait grand-chose à raconter dans un endroit tranquille et isolé comme celui-ci, en bordure des falaises, mais c’était étonnant tout ce que je trouvais à lui écrire. Et je sais que Charlie appréciait mes lettres. Quand il venait en permission, il me disait toujours : « Continue d’écrire, maman. » Et je lui écrivais.

Après qu’il a été tué, l’armée m’a renvoyé toutes ses affaires, et avec, le paquet de lettres. Pas toutes celles que je lui avais écrites, il ne pouvait pas les avoir toutes gardées, mais il avait conservé certaines des plus longues. Je les ai emportées sur le promontoire, et j’en ai fait un feu. C’était un jour venteux, comme il y en a beaucoup sur la côte est, et les flammes grondaient, crépitaient et changeaient de direction sous l’effet du vent. Les bouts de papier noircis s’élevaient dans l’air et voletaient autour de mon visage comme des papillons de nuit, et la fumée me prenait à la gorge. Cela m’étonnait parce que ce n’était qu’un petit feu. Mais ce que je voulais dire, c’est que je sais pourquoi le père Martin a suggéré que j’écrive cette histoire. Il pense qu’écrire quelque chose – n’importe quoi – pourrait contribuer à me redonner vie. C’est un homme bon, peut-être même un saint homme, mais il y a tant de choses qu’il ne comprend pas.

Cela me paraît curieux d’écrire cette histoire sans savoir qui la lira, si jamais quelqu’un la lit. Et je ne sais pas trop si j’écris pour moi-même ou pour un lecteur imaginaire qui ignore tout de St Anselm. Je crois donc qu’il me faut commencer par parler du collège et planter le décor, comme on dit. Il a été fondé en 1861 par Miss Agnes Arbuthnot, une dame pieuse qui voulait s’assurer qu’il y aurait toujours « des jeunes gens dévots et instruits élevés à la prêtrise dans l’Église d’Angleterre ». J’ai utilisé des guillemets parce que ce sont ses propres termes. Il y a un petit livre sur elle dans l’église, c’est ainsi que je connais l’histoire. Elle a donné les bâtiments, le terrain et presque tout le mobilier, et assez d’argent, pensait-elle, pour assurer à tout jamais l’entretien du collège. Mais il n’y a jamais assez d’argent, et aujourd’hui St Anselm est essentiellement financé par l’Église. Je sais que le père Sebastian et le père Martin ont peur que l’Église ne décide de fermer le collège. C’est une crainte dont ils ne parlent jamais ouvertement, et surtout pas avec le personnel, mais tout le monde est au courant. Dans une communauté petite et isolée comme St Anselm, les nouvelles et les on-dit circulent comme portés par le vent.

Non contente de donner la maison, Miss Arbuthnot a fait bâtir derrière celle-ci les cloîtres nord et sud pour y loger les étudiantset des chambres pour les invités entre le cloître sud et l’église. Elle a aussi construit quatre cottages pour le personnel, disposés en demi-cercle sur le promontoire à une centaine de mètres du collège. Elle leur a donné le nom des quatre évangélistes. J’habite St Matthieu, le plus méridional. Ruby Pilbeam, qui est cuisinière et économe, et son mari, qui sert d’homme à tout faire, sont à St Marc. Mr Gregory occupe St Luc, et à St jean, le cottage nord, se trouve Eric Surtees, qui seconde Mr Pilbeam. Eric élève des cochons, mais pour le plaisir plutôt que pour fournir le collège en porc. Nous ne sommes que quatre, mises à part les femmes de ménage qui viennent aider de Reydon et de Lowestoft, mais comme il n’y a que vingt séminaristes et quatre prêtres à demeure, nous nous débrouillons. Aucun de nous ne serait facile à remplacer. Ce promontoire désolé, balayé par le vent, sans village, sans pub ni magasin, est trop loin de tout pour la plupart des gens. Je m’y plais, mais il m’arrive à moi aussi de trouver l’endroit sinistre et un peu effrayant. La mer ronge les falaises sablonneuses au fil des ans, et parfois, debout face à l’eau, j’imagine qu’un grand raz de marée, scintillant et blanc, prend d’assaut le rivage, s’abat sur les tours, les tourelles, l’église et les cottages, et nous emporte tous. L’ancien village de Ballard’s Mere est sous l’eau depuis des siècles, et les nuits de tempête, on dit qu’on peut parfois entendre le son lointain de ses cloches englouties. Et ce que la mer n’a pas pris, le feu s’en est chargé en 1695. Rien ne reste aujourd’hui du vieux village à part l’église médiévale, restaurée et incluse dans le collège par Miss Arbuthnot, et les deux piliers de brique rouge en ruine devant la maison sont les seuls vestiges du manoir élisabéthain qui se dressait là autrefois.

Il faut à présent que je dise quelque chose de Ronald Treeves, le garçon qui est décédé, puisque c’est à propos de sa mort que je suis censée faire cet exercice. Avant le début de l’enquête, la police m’a demandé si je le connaissais bien. Je pense que parmi le personnel j’étais celle qui le connaissait le mieux, mais je n’ai pas dit grand-chose. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ? Ce n’est pas mon rôle de faire des ragots sur les étudiants. Je savais qu’il n’était guère aimé, mais je n’en ai rien dit. Le problème, c’est qu’il ne cadrait pas avec les autres, et je pense qu’il en était conscient. Pour commencer, son père, Sir Alred Treeves, dirige une grosse société d’armement, et Ronald voulait que tout le monde sache qu’il était le fils d’un homme très riche. Sa Porsche en témoignait, surtout comparée aux voitures beaucoup plus modestes de ses camarades – pour ceux qui en ont une. Et il parlait de ses vacances dans des endroits lointains, coûteux, où les autres n’auraient pas pu aller, en tout cas en vacances.

Tout cela aurait pu le faire apprécier dans d’autres collèges, mais pas ici. Chacun se laisse impressionner par quelque chose, qu’on le veuille ou non, mais ce qui impressionne ici n’est pas l’argent. Ni la famille – encore qu’il vaille mieux être le fils d’un ecclésiastique que d’une vedette pop. Je crois que ce qui compte surtout ; c’est l’intelligence – l’intelligence, l’allure et l’esprit. Ici, on aime les gens qui font rire. Or Ronald était moins intelligent qu’il ne le pensait, et il ne faisait rire personne. On le trouvait ennuyeux, et lorsqu’il s’en est rendu compte, il est devenu plus ennuyeux encore. De tout cela, je n’ai rien dit à la police. À quoi bon ? Il était mort. Oh, et je crois aussi qu’il était un peu indiscret, qu’il aimait fouiner, poser des questions. De moi, il n’a jamais tiré grand-chose. Mais certains soirs, il passait au cottage et s’asseyait pour bavarder pendant que je tricotais. On n’aime guère voir les étudiants rendre visite au personnel sans y avoir été invités. Le père Sebastian tient à ce que nous ayons notre vie à nous. Mais le voir ne me dérangeait pas. Je me rends compte à présent qu’il devait se sentir seul. Sinon, que serait-il venu faire chez moi ? Et puis, je pensais à Charlie. Personne ne trouvait Charlie ennuyeux, tout le monde l’appréciait, mais j’aime à croire que, s’il s’était senti seul et avait éprouvé le besoin de parler, il aurait pu trouver quelqu’un comme moi pour l’accueillir.

Quand la police est arrivée, on m’a demandé pourquoi j’étais allée à sa recherche sur la plage. Ce n’était pas ce que j’avais fait, bien sûr. Environ deux fois par semaine, je vais me promener seule après déjeuner, et ce jour-là, quand je me suis mise en route, je ne savais même pas que Ronald avait disparu. Si je l’avais su, d’ailleurs, je ne l’aurais pas cherché sur la plage. C’est difficile d’imaginer ce qui peut arriver sur un rivage désert. Il n’y a guère de risque à moins qu’on ne se mette à grimper sur les brise-lames ou qu’on s’approche trop dès falaises, et des écriteaux mettent en garde contre ces deux dangers. Dès leur arrivée, les étudiants sont prévenus qu’il vaut mieux éviter de se baigner seul et de marcher trop près des falaises, parce qu’elles sont instables.

À l’époque de Miss Arbuthnot, il était possible de descendre sur la plage depuis la maison, mais l’avancée de la mer a tout changéIl faut maintenant parcourir plus de sept cents mètres au sud du collège avant d’atteindre le seul endroit où, la falaise étant assez basse et solide, une douzaine de marches branlantes et une main courante ont pu être installées. Au-delà se trouve l’étang de Ballard, entouré d’arbres et séparé de la mer par un étroit banc de galets. Je vais parfois jusqu’à l’étang, mais ce jour-là j’ai descendu les marches qui conduisent à la mer, et j’ai continué en direction du nord.

Après une nuit de pluie, l’air était vif et frais. Des nuages couraient sur le bleu du ciel, et la marée montait. J’ai contourné un petit monticule et vu la plage déserte étendue devant moi avec ses rangées de galets et la silhouette sombre des brise-lames émergeant de la mer. Et puis à une trentaine de mètres j’ai aperçu une sorte de paquet noir au pied de la falaise. Je m’en suis approchée, et j’ai vu que c’était une soutane et une pèlerine brune, toutes les deux soigneusement pliées. À quelques pas de là, le sable de la falaise avait glissé, formant de gros amas compacts mêlés de touffes d’herbe et de pierres. J’ai tout de suite compris ce qui devait être arrivé. Je crois que j’ai poussé un petit cri, et puis je me suis mise à gratter dans le sable. Je savais qu’un corps devait s’y trouver enterré, mais je ne pouvais pas savoir où. Du sable s’incrustait sous mes ongles et je ne progressais pas, si bien que je me suis mise à donner des coups de pied, comme saisie de fureur, faisant voler du sable qui me retombait dans le visage et les yeux. C’est alors que j’ai remarqué une espèce de pieu à peut-être vingt mètres en direction de la mer. Je suis allée le chercher et je m’en suis servie pour creuser. Quelques minutes plus tard, il a buté sur quelque chose de mou. Après m’être remise à travailler avec les mains, j’ai vu que ce qu’il avait heurté était une paire de fesses dans un pantalon de velours fauve.

Je n’ai pas pu continuer. Mon cœur cognait et je n’avais plus de force. Je sentais obscurément que j’avais humilié celui qui se trouvait là, qu’il y avait quelque chose de ridicule et de presque indécent dans ces deux bosses mises au jour. Je savais qu’il devait être mort et que toute ma hâte avait été vaine. Je n’aurais pas pu le sauver. Et maintenant j’étais incapable de continuer seule à le déterrer. Même si j’en avais eu la force, je n’aurais pas pu. Il fallait que je trouve de l’aide, que j’annonce ce qui était arrivé. Je crois que je savais déjà de qui il s’agissait, mais je me suis soudain souvenu que les pèlerines brunes des étudiants portaient toutes une étiquette avec leur nom. J’ai retourné le col de celle qui était là et j’ai lu.

Je suis revenue sur mes pas, trébuchant sur le sable dur au milieu des galets, et je suis remontée je ne sais comment jusqu’au haut de la falaise. Puis je me suis mise à courir sur le chemin conduisant au collège. À peine cinq cents mètres me séparaient de la maison, mais la distance semblait interminable, et j’avais l’impression de la voir reculer à chaque pas. Mon cœur battait, battait, et j’avais les jambes en coton. Et puis tout à coup j’ai entendu un bruit de moteur. Je me suis retournée, et j’ai vu une voiture qui venait dans ma direction. Je me suis plantée au milieu du chemin en agitant les bras. Quand la voiture a ralenti, j’ai reconnu Mr Gregory.

Je ne sais plus comment je lui ai annoncé la nouvelle, mais je me revois là debout, pleine de sable, les cheveux au vent, gesticulant en direction de la mer. Mr Gregory n’a rien dit ; il a simplement ouvert la portière et m’a fait monter. La chose la plus sensée aurait sans doute été de continuer jusqu’au collège, mais il a fait demi-tour et nous sommes retournés sur la plage. Peut-être ne m’avait-il pas cru et voulait-il voir par lui-même avant d’aller chercher de l’aide ? Quoi qu’il en soit, je ne me souviens plus de notre marche. Je nous revois seulement à côté du corps de Ronald. Toujours sans parler, Mr Gregory s’est agenouillé dans le sable et a commencé à creuser de ses mains. Comme il portait des gants, la chose lui était plus facile. Travaillant tous deux en silence, nous avons dégagé le haut du corps.

Une chemise grise, c’est tout ce que portait Ronald au-dessus de son pantalon de velours. C’était comme déterrer un animal, un chien ou un chat mort. Sous la surface, le sable était humide, et ses cheveux couleur de paille en étaient incrustés. J’ai essayé de l’enlever ; il était glacé et crissait sous mes doigts.

« Ne le touchez pas ! » m’a dit sèchement Mr Gregory. J’ai retiré ma main comme si je m’étais brûlée. « Il vaut mieux le laisser comme on l’a trouvé, m’a-t-il alors expliqué d’un ton calme. Il n’y a plus de doute quant à son identité maintenant. »

Je savais qu’il était mort, mais j’avais le sentiment que nous aurions dû le retourner. J’avais l’idée stupide qu’il aurait fallu tenter le bouche-à-bouche. Je savais que ce n’était pas raisonnable, mais j’avais malgré tout le sentiment qu’il fallait essayer quelque chose. Mais Mr Gregory a enlevé son gant gauche et appuyé deux doigts sur le cou de Ronald. Après quoi il a dit : « Il est mort, évidemment – bien sûr qu’il est mort. On ne peut plus rien pour lui. » Agenouillés de part et d’autre du corps, nous sommes restés silencieux un moment. Nous devions avoir l’air de prier, et si les mots m’étaient venus, j’aurais certainement prononcé une prière. Et tout à coup le soleil est apparu, et la scène a pris un aspect irréel. Nous étions comme dans une photographie en couleurs. Tout était clair et précis. Les grains de sable dans les cheveux de Ronald brillaient comme des points lumineux.

Mr Gregory a dit : « Il faut chercher de l’aide, appeler la police. Ça ne vous ennuie pas d’attendre ici ? Ce ne sera pas long. Si vous préférez, vous pouvez venir avec moi, bien sûr, mais je crois que ce serait mieux si l’un de nous restait près de lui. »

J’ai répondu : « Allez-y. Vous aurez vite fait avec la voiture. Ça ne me fait rien d’attendre. »

Je l’ai regardé s’en aller en direction de l’étang et contourner le monticule avant de disparaître. Une minute plus tard, j’entendais démarrer sa voiture. Je me suis alors écartée du corps pour aller m’installer sur les galets, essayant de me faire une petite place confortable. Mais la pluie de la nuit précédente n’avait pas fini de sécher, et je n’ai pas tardé à sentir l’humidité transpercer mon pantalon de toile. Je suis pourtant restée là, les bras autour des genoux, à regarder la mer.

Et assise là, j’ai pensé à Mike pour la première fois depuis des années. Il s’est tué sur l’A1 dans un accident de moto. Nous étions rentrés de notre lune de miel moins de deux semaines auparavant et nous nous connaissions depuis moins d’un an. Je ne pouvais pas y croire. J’étais bouleversée. Mais ce que j’éprouvais n’était pas du chagrin, même si je le pensais. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris ce qu’était l’affliction. J’étais amoureuse de Mike, mais je ne l’aimais pas vraiment. Pour aimer, il faut avoir vécu ensemble, s’être souciés l’un de l’autre, et nous n’en avions pas eu le temps. Après sa mort, j’ai su que j’étais Margaret Munrœ, veuve, mais en même temps j’avais le sentiment d’être toujours Margaret Parker, célibataire, vingt et un ans, infirmière diplômée depuis peu. Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, ça m’a paru invraisemblable, et quand le bébé est arrivé, il m’a semblé n’avoir aucun rapport avec Mike et notre brève vie en commun, rien à voir avec moiCela n’est venu que plus tard, et peut-être avec d’autant plus de force. Lorsque Charlie est mort, je les ai pleurés tous les deux, mais je ne me rappelle toujours pas clairement le visage de Mike.

J’avais conscience du corps de Ronald derrière moi, mais j’étais contente de ne pas me trouver à côté. Certains de ceux qui veillent les morts prétendent qu’ils sont de bonne compagnie. Avec Ronald, je n’ai pas ressenti cela, seulement une grande tristesse. Et pas pour ce pauvre garçon, ni pour Charlie, pour Mike ou pour moi-même : une tristesse universelle qui semblait imprégner tout ce qui m’entourait, le vent sur ma joue, le ciel où un groupe de nuages paraissait avancer presque volontairement, et la mer elle-même. Malgré moi, j’ai pensé à tous ceux qui avaient vécu et étaient morts sur cette côte et aux ossements qui reposaient à un mille de là dans les grands cimetières sous les vagues. La vie de tous ces gens devait avoir compté, en leur temps, compté pour eux et ceux qui les aimaient ; mais à présent qu’ils étaient morts, c’était comme s’ils n’avaient jamais vécu. Dans cent ans, personne ne se souviendrait de Charlie, de Mike ou de moi. Nos vies n’ont pas plus d’importance qu’un grain de sable. Maintenant, mon esprit était vide, même de tristesse. Regardant la mer, acceptant que, finalement, rien ne compte, rien n’existe que ce que nous pouvons tirer du moment présent, je me suis sentie en paix.

J’imagine que j’étais dans une sorte de transe, car je n’ai pas vu ni entendu les trois personnes qui approchaient avant qu’elles soient tout près de moi. Le père Sebastian et Mr Gregory avançaient côte à côte, le premier bien enveloppé dans sa pèlerine noire, pour se protéger du vent. Tous deux avaient la tête baissée et marchaient d’un pas décidé, comme on va au combat. Le père Martin suivait tant bien que mal, trébuchant parmi les galets. Je me souviens d’avoir pensé que les deux autres auraient bien pu l’attendre.

J’étais embarrassée qu’on me trouve assise. Je me suis donc aussitôt levée, et le père Sebastian m’a demandé : « Ça va, Margaret ? » J’ai répondu que oui, et je me suis tenue à l’écart tandis que les trois hommes s’approchaient du corps.

Le père Sebastian a fait le signe de croix, puis il a commenté : « C’est un désastre. »

Même alors, j’ai trouvé que le mot était curieux, et j’ai compris qu’il ne pensait pas uniquement à Ronald Treeves mais aussi au collège.

Il s’est penché pour poser une main sur la nuque de Ronald, et Mr Gregory a dit d’un ton sec : « Il est mort, voyons. Mieux vaut ne plus toucher au corps. »

Le père Martin se tenait un peu à l’écart, et ses lèvres remuaient. Je pense qu’il priait.

« Gregory, a dit le père Sebastian, retournez au collège et attendez la police, le père Martin et moi nous allons rester ici. Prenez Margaret avec vous. Elle est sous le choc. Conduisez-la chez Mrs Pilbeam, à qui vous raconterez ce qui s’est passé. Mrs Pilbeam lui fera du thé et s’occupera d’elle. Mais qu’elles ne disent rien à personne avant que j’aie informé l’ensemble du collège. Si la police veut parler avec Margaret, qu’elle le fasse. »

C’est drôle, je me souviens d’avoir ressenti un certain agacement en le voyant s’adresser à Mr Gregory presque comme si je n’étais pas là. Et puis je n’avais pas vraiment envie d’aller chez Ruby Pilbeam. Je l’aime bien ; elle sait parfaitement se montrer aimable sans être envahissante ; mais je n’avais qu’une envie : me retrouver chez moi.

Le père Sebastian s’est approché et a posé sa main sur mon épaule en disant : « Vous avez été très courageuse, Margaret, merci. Rentrez avec Mr Gregory maintenant, je passerai vous voir plus tard. Le père Martin et moi allons rester ici avec Ronald. »

C’était la première fois qu’il prononçait son nom.

Dans la voiture, après être resté silencieux un moment, Mr Gregory a remarqué : « Drôle de mort. Je me demande ce qu’en tirera le coroner1… et la police évidemment. »

J’ai dit : « C’est sûrement un accident.

– Un drôle d’accident, vous ne trouvez pas ? »

Comme je ne répondais rien, il a repris : « Ce n’est pas le premier mort que vous voyez, évidemment. Vous avez l’habitude.

– Je suis infirmière, Mr Gregory. »

J’ai repensé alors au premier mort que j’avais vu, il y a bien longtemps, quand j’avais dix-huit ans. Être infirmière était autre chose à l’époque. Nous faisions nous-mêmes la toilette des morts, et en silence, avec le plus grand respect. Avant que nous commencionsl’infirmière en chef venait vers nous et disait une prière. Selon elle, c’était la dernière chose que nous pouvions faire pour nos malades. Mais je n’allais pas parler de ça à Mr Gregory.

Il a dit : « Ce qu’il y a de rassurant quand on voit un mort – n’importe lequel – c’est qu’on se rend compte que, si nous vivons comme des humains, nous mourons comme des animaux. Pour moi, c’est un soulagement. Je n’arrive pas à imaginer pire horreur que la vie éternelle. »

J’ai continué à me taire. Ce n’est pas que je ne l’aime pas : on ne se voit pratiquement jamais. Ruby Pilbeam lui lave son linge et fait son ménage une fois par semaine. C’est un arrangement qu’ils ont. Mais bavarder n’entre pas dans le cadre de notre relation, et je ne me sentais pas d’humeur à commencer.

La voiture a tourné à l’ouest entre les tours jumelles et s’est arrêtée dans la cour. Il a détaché sa ceinture et m’a aidée avec la mienne, en disant : « Je vais vous accompagner chez Mrs Pilbeam. Il se peut qu’elle ne soit pas là. Auquel cas, vous viendrez chez moi. Nous avons tous les deux besoin d’un verre. »

Ruby était chez elle, et j’en ai été bien contente pour finir. Mr Gregory a raconté très brièvement ce qui était arrivé, puis il a dit : « Le père Sebastian et le père Martin sont restés près du corps. La police sera bientôt là. Je vous en prie, ne parlez de rien à personne avant le retour du père Sebastian. Il s’adressera alors à tout le collège. »

Une fois Mr Gregory parti, Ruby m’a bien sûr préparé du thé, ce qui m’a fait grand bien. Tandis qu’elle s’agitait autour de moi, je ne disais rien, mais elle avait l’air de trouver cela parfaitement normal. Elle me traitait comme si j’étais malade. Elle m’a fait prendre place dans un fauteuil devant la cheminée, elle a allumé le chauffage électrique pour le cas où le choc m’aurait donné froid, et elle a fermé les rideaux pour que je puisse « bien me reposer ».

Il a dû s’écouler environ une heure avant que la police arrive, un jeune sergent avec l’accent gallois. Il s’est montré plein d’amabilité et de patience, et j’ai pu répondre calmement à toutes ses questions. En fin de compte, il n’y avait pas grand-chose à raconter. Il m’a demandé si je connaissais bien Ronald, quand je l’avais vu pour la dernière fois, et s’il m’avait paru déprimé. J’ai dit que je l’avais croisé la veille alors qu’il allait chez Mr Gregory, sans doute pour sa leçon de grec. Le trimestre venait de commencer, et je n’avais pas eu d’autres occasions de le voir. J’ai eu l’impression que le sergent – je crois qu’il s’appelait Jones, ou Evans, en tout cas un nom gallois – a regretté de m’avoir demandé si Ronald était déprimé. Il m’a dit de ne pas m’en faire, et après avoir posé le même genre de questions à Ruby, il s’en est allé.

Le père Sebastian a annoncé la nouvelle à l’ensemble du collège à cinq heures, juste avant les vêpres. La plupart des séminaristes avaient déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose de tragique ; les voitures de police et la fourgonnette de la morgue n’avaient pas cherché à se cacher. Je ne suis pas allée à la bibliothèque, si bien que je n’ai pas entendu ce qu’a dit le père Sebastian. À ce moment-là, j’avais vraiment besoin d’être seule. Mais plus tard dans la soirée, Raphael Arbuthnot, le représentant des étudiants, est arrivé chez moi avec un petit pot de saintpaulia bleus de la part de tous les séminaristes en signe de sympathie. Il avait forcément fallu que l’un d’entre eux aille l’acheter à Pakefield ou Lowestoft. Quand Raphael me l’a donné, il s’est penché pour m’embrasser et il a dit : « Je suis désolé pour vous, Margaret. » C’est le genre de choses qu’on dit dans ces occasions-là, mais je n’ai pas eu le sentiment d’entendre une platitude. La phrase sonnait plutôt comme une excuse.

C’est le surlendemain que les cauchemars ont commencé. Je n’avais jamais souffert de cauchemars auparavant, même pas quand j’étais étudiante infirmière et que je faisais connaissance avec la mort. Maintenant, je redoute le moment d’aller me coucher et reste devant la télévision aussi tard que possible. C’est toujours le même rêve qui revient. Ronald Treeves est debout à côté du lit. Il est nu et son corps est couvert de sable mouillé. Ses cheveux en sont pleins et son visage aussi. Seuls ses yeux en sont exempts, et ils me regardent d’un air de reproche, comme pour me demander pourquoi je n’en ai pas fait plus pour le sauver. Je sais que je n’aurais rien pu faire. Je sais qu’il était mort bien avant que je découvre son corps. Pourtant, il reparaît nuit après nuit avec ce même regard accusateur, et tandis qu’il me fixe, du sable mouillé tombe par poignées de son visage ingrat et replet.

Maintenant que j’ai écrit tout cela peut-être me laissera-t-il en paix. Je ne crois pas avoir tendance à fabuler, mais il y a quelque chose de curieux dans cette mort, quelque chose que je devrais me rappeler et qui me nargue de quelque part dans un coin de ma tête. Quelque chose me dit que la mort de Ronald Treeves n’était pas une fin, mais un commencement.

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PREMIÈRES LIGNE #90 : Un traitre a notre goût, John Le Carré

PREMIÈRES LIGNE #90

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un traitre a notre goût, John Le Carré

7heures du matin sur l’île caribéenne d’Antigua, un certain Peregrine Makepiece, surnommé Perry, athlète amateur complet de haut niveau et récemment encore enseignant de littérature anglaise dans un college réputé de l’université d’Oxford, disputait un match au meilleur des trois sets contre un quinquagénaire russe musclé et chauve, aux yeux marron, au dos raide et au port altier, du nom de Dima. Les événements qui avaient abouti à ce match firent bientôt l’objet d’intenses investigations de la part d’agents britanniques que leur profession ne disposait guère à croire au hasard. Et pourtant, sur ce point, Perry n’avait rien à se reprocher.

La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs.

Pourquoi ?

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle.

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle.

Là encore : pourquoi ?

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

  • La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs. 

Pourquoi ? 

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle. 

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle. 

Là encore : pourquoi ? 

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

Ne voyant aucune réaction sur les visages interdits des étudiants qui le fixaient, il s’était donné la réponse lui-même : jamais, au grand jamais, Orwell n’aurait pu croire cela possible, ou alors il serait descendu dans la rue caillasser des vitrines à tour de bras. 

C’était un sujet dont il avait rebattu les oreilles à Gail, sa petite amie de longue date, alors qu’ils étaient au lit, après un dîner d’anniversaire, dans l’appartement de Primrose Hill qu’elle avait en partie hérité de son père, par ailleurs sans le sou. 

« Je n’aime pas les professeurs et je n’ai pas envie d’en devenir un. Je n’aime pas le monde universitaire et si je ne suis plus jamais obligé de porter une toge à la con, je me sentirai libre », avait-il déclaré à la masse de cheveux châtain clair confortablement nichée sur son épaule. 

Ne recevant d’autre réponse qu’un ronronnement compréhensif, il enchaîna. 

« Ressasser mon laïus sur Byron, Keats et Wordsworth à une bande d’étudiants qui s’en foutent parce que tout ce qui les intéresse, c’est un diplôme, une bonne baise et un paquet de fric ? Je connais, j’ai donné, et ça me gonfle. » 

Puis, montant encore d’un cran : 

« La seule chose, ou presque, qui pourrait vraiment me retenir dans ce pays, c’est une putain de révolution. » 

Sur quoi Gail, jeune avocate dynamique en pleine ascension, dotée d’un physique avantageux et d’un sens de la repartie parfois un peu trop affûté pour son bien et celui de Perry, l’assura qu’aucune révolution ne saurait se faire sans lui. 

Tous deux étaient de facto orphelins. Les parents de Perry avaient incarné les nobles principes de tempérance des socialistes chrétiens, ceux de Gail, tout le contraire. Son père, acteur attendrissant dans sa médiocrité, était mort prématurément d’abus d’alcool, d’une dose quotidienne de soixante cigarettes et d’une passion malavisée pour sa fantasque épouse. Sa mère, actrice elle aussi quoique moins attendrissante, avait quitté la maison quand Gail avait treize ans et, disait-on, vivait d’amour et d’eau fraîche sur la Costa Brava en compagnie d’un assistant caméraman. 

Après avoir pris la grande décision, aussi irrévocable que toutes ses grandes décisions, de tirer sa révérence à la vie universitaire, la réaction instinctive de Perry fut de retrouver ses racines. Le fils unique de Dora et d’Alfred allait reprendre leurs convictions à son compte en redémarrant sa carrière là où eux avaient été obligés d’abandonner la leur. 

Il allait cesser de jouer les intellectuels de haut vol, s’inscrire à une authentique formation de professeur du second degré et, comme eux, décrocher un poste dans l’une des zones les plus défavorisées du pays. 

Il enseignerait les matières au programme, ainsi que tout sport qu’on voudrait bien lui confier, à des enfants qui auraient besoin de lui comme guide pour leur propre épanouissement et non comme tremplin vers la prospérité petite-bourgeoise. 

Mais Gail ne s’inquiéta pas autant de ces projets qu’il l’aurait peut-être voulu. Malgré toute sa détermination à se retrouver au coeur de la vraie vie, il restait chez lui d’autres facettes conflictuelles que Gail avait appris à connaître. 

Certes, il y avait Perry l’étudiant torturé de l’université de Londres, où ils s’étaient rencontrés, qui, à l’instar de T.E. Lawrence, avait fait route vers la France à bicyclette pendant les vacances et pédalé jusqu’à s’écrouler d’épuisement. 

Il y avait aussi Perry l’alpiniste aventureux, incapable de participer à une course ou à un jeu, depuis le rugby à sept jusqu’aux chaises musicales avec les neveux et nièces de Gail à Noël, sans être saisi d’un désir impérieux de gagner. 

Mais il y avait aussi Perry le sybarite refoulé, qui s’offrait d’improbables parenthèses de luxe avant de retourner à sa mansarde. Et c’est ce Perry-là qui se trouvait sur le plus beau court de tennis de la plus belle station balnéaire d’Antigua en pleine crise économique, aux premières heures de cette matinée de mai pour éviter un soleil trop écrasant, avec, de l’autre côté du filet, le Russe Dima, tandis que Gail, capeline souple et robe de plage suffisamment vaporeuse pour ne pas cacher son maillot de bain, avait pris place au milieu d’une curieuse assemblée de spectateurs au regard vide, certains vêtus de noir, qui semblaient avoir collectivement prêté serment de ne pas sourire, de ne pas parler et de ne pas manifester le moindre intérêt pour le match qu’on les obligeait à regarder. 

Gail s’estimait bien heureuse que l’escapade dans les Caraïbes ait été organisée avant que Perry ne prenne sa grande décision sur un coup de tête. Tout avait commencé au plus sombre de novembre, lorsque son père était mort de ce même cancer qui avait emporté sa mère deux ans plus tôt, laissant Perry dans une modeste aisance. Comme il était contre le principe même de l’héritage, il hésita à donner toute sa fortune aux pauvres, mais, après une guerre d’usure menée par Gail, ils s’étaient décidés pour une offre spéciale de vacances tennistiques inoubliables au soleil. 

La date de ce séjour s’avéra on ne peut plus propice, car, tandis qu’approchait leur départ, des décisions encore plus importantes se profilaient devant eux : 

Que devait faire Perry de sa vie, et devaient-ils le faire ensemble ? 

Gail devait-elle abandonner le barreau pour accompagner aveuglément Perry vers l’horizon radieux, ou poursuivre sa propre carrière fulgurante à Londres ? 

Ou bien le temps était-il venu de reconnaître que sa carrière n’était pas plus fulgurante que celle de la plupart des jeunes avocats et donc d’envisager une grossesse, ce que Perry ne cessait de lui répéter ? 

Même si Gail, par provocation ou par sécurité, avait pour habitude de faire la part des choses, nul doute qu’ils se trouvaient alors, ensemble et séparément, à la croisée des chemins et qu’ils devaient mener une vraie réflexion, pour laquelle un séjour à Antigua semblait le cadre idéal. 

Leur vol ayant été retardé, il était minuit passé quand ils arrivèrent à leur hôtel. Ambrose, le majordome omniprésent de la station, les accompagna à leur bungalow. Ils firent la grasse matinée et, lorsqu’ils eurent pris leur petit-déjeuner sur le balcon, il faisait trop chaud pour jouer au tennis. Ils nagèrent le long d’une plage aux trois quarts vide, déjeunèrent seuls près de la piscine, firent l’amour dans la langueur de l’après-midi et se présentèrent à 18 heures à la boutique tenue par le moniteur, reposés, heureux et impatients de jouer. 

Vue de loin, la station se composait d’un simple ensemble de bungalows blancs disséminés le long d’une plage en fer à cheval longue de près de deux kilomètres et recouverte d’un sable fin de carte postale. Les extrémités en étaient marquées par deux promontoires rocheux parsemés de broussailles, entre lesquels couraient un récif de coraux et un cordon de bouées fluorescentes destinées à éloigner les yachts trop curieux. Sur des terrasses en retrait taillées dans le flanc de la colline s’alignaient les courts de tennis de qualité professionnelle. D’étroites marches de pierre qui serpentaient entre des arbustes fleuris menaient à la boutique du moniteur. Une fois entré, on se retrouvait au paradis du tennis, raison pour laquelle Perry et Gail avaient choisi cet endroit. 

Il y avait un court central et cinq autres plus petits. Les balles de compétition étaient conservées dans des réfrigérateurs verts et des coupes d’argent exposées dans des vitrines portaient les noms de champions d’autrefois, parmi lesquels Mark, le moniteur australien empâté. 

« Alors, on tourne autour de quel niveau, si je puis me permettre ? » demanda-t-il avec une courtoisie appuyée, remarquant sans rien dire la qualité des raquettes éprouvées par le combat, les épaisses chaussettes blanches et les bonnes chaussures de tennis usées de Perry, ainsi que le décolleté de Gail. 

Perry et Gail formaient un couple très séduisant, sorti de la prime jeunesse mais encore dans la fleur de l’âge. La nature avait doté Gail de membres longs et bien galbés, de petits seins hauts, d’un corps souple, d’un teint anglais, de beaux cheveux dorés et d’un sourire capable d’illuminer les recoins les plus sombres de la vie. Perry était très anglais dans un autre style, avec son corps dégingandé, désarticulé à première vue, son long cou à la pomme d’Adam saillante, sa démarche gauche, presque vacillante, et ses oreilles décollées. A l’école, on l’avait surnommé la Girafe jusqu’au jour où ceux qui avaient eu l’imprudence de le faire reçurent une bonne leçon. Avec la maturité, il avait acquis (inconsciemment, ce qui n’en était que plus impressionnant) une grâce fragile mais incontestable. Sa tignasse châtain frisée, son large front couvert de taches de rousseur et ses grands yeux derrière ses lunettes lui donnaient un air de perplexité angélique. 

Gail, qui ne lui faisait pas confiance pour se hausser du col et avait toujours une attitude protectrice envers lui, prit sur elle de répondre à la question du moniteur. 

« Perry joue les éliminatoires du Queen’s et, une fois, il a atteint le tableau final, pas vrai ? Tu es même allé jusqu’aux Masters. Et cela après s’être cassé la jambe au ski et n’avoir pas joué pendant six mois, ajouta-t-elle avec fierté. 

– Et vous, madame, oserai-je vous poser la question ? demanda Mark, l’obséquieux moniteur, en insistant un peu trop sur le « madame » au goût de Gail.

– Moi, je suis son faire-valoir, répondit-elle fraîchement.

– N’importe quoi ! » commenta Perry.

L’Australien suçota ses dents, secoua la tête avec incrédulité et feuilleta un carnet mal tenu.

« Eh bien, j’ai un couple qui pourrait vous aller. Ils sont beaucoup trop forts pour mes autres clients, je vous préviens. Enfin, il faut dire que je n’ai pas un choix infini. Vous devriez peut-être faire un petit essai tous les quatre ? »

Ils se retrouvèrent donc opposés à un couple d’Indiens de Bombay en voyage de noces. Le court central était pris, mais le numéro 1 était libre. Bientôt, quelques passants et joueurs venus des autres courts les regardèrent s’échauffer : balles lentes frappées depuis la ligne de fond de court et renvoyées mollement, passing-shots que personne n’essayait de rattraper, smashes au filet qu’on laissait passer. Perry et Gail gagnèrent le tirage au sort, Perry laissa Gail servir en premier, mais elle commit deux doubles fautes et ils perdirent leur engagement. La jeune mariée indienne prit le relais et la partie se poursuivit tranquillement. 

C’est lorsque Perry fut au service que la qualité de son jeu éclata au grand jour. Il avait une première balle haute et puissante contre laquelle il n’y avait pas grand-chose à faire quand elle ne sortait pas. Résultat : quatre services gagnants d’affilée. La foule grossit, les joueurs étaient jeunes et beaux, les ramasseurs de balles se découvraient une énergie nouvelle. Vers la fin du premier set, Mark le moniteur passa jeter un coup d’oeil l’air de rien, assista à trois jeux, puis, avec un froncement de sourcils pensif, retourna à sa boutique. 

Après un long deuxième set, le score était d’une manche partout. Le troisième et dernier set arriva à 4-3 en faveur de Perry et Gail. Mais alors que Gail avait tendance à retenir ses coups, Perry, lui, donnait toute sa mesure et le match se termina sans que le couple indien remporte un autre jeu. 

La foule se dispersa. Les quatre joueurs restèrent pour échanger des compliments, prendre rendez-vous pour la revanche et peut-être boire un verre au bar ce soir ? Avec plaisir. Les Indiens partirent, laissant Perry et Gail récupérer leurs raquettes et leurs pulls. 

C’est alors que le moniteur australien revint avec un homme musclé, très droit, au torse énorme, complètement chauve, qui portait une Rolex en or incrustée de diamants et un pantalon de survêtement gris retenu à la taille par un cordon noué.

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A vos crimes prend un peu de vacances.

Hello mes polardeux,

Je vous le disais le 21 juillet dernier sur Collectif Polar le blog ne prendrait pas de vacances cet été, mais à vos crimes lui si !

Pendant 2 à 3 semaines, je ne participerai plus au challenge « Premières lignes »

Et oui je suis en vacances, et paradoxalement si j’ai plus de temps à consacrer à « Collectif Polar » et à « A vos crimes » et bien j’ai décidé de passer moins d’heures devant mon écran. Et ainsi de profiter de ce repos annuel pour faire plus d’activité extérieur.

Alors pas d’article hebdomadaire sur « A vos crimes » alors que son grand frère collectif Polar : chronique de nuit » lui marche au ralenti

Car pour l’instant un seul mot d’ordre, je profite de mes congés annuels.

Alors à tout vite mes polardeux.

Et si c’est la reprise pour vous alors bon courage.

Moi je prépare mon panier et ma réglette et ces prochains jours ce sera pêche à pied. Balade sur la plage et dans le marais et ses ajoncs.

Que les flingueuses se rassurent,  demain se sera les huitres de roche !

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PREMIÈRES LIGNE #89, Les enquêtes de Louis Fronsac

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La malédiction de la Galigaï de Jean d’ Aillon

1617. Des malandrins osent un acte insensé : voler la recette des tailles de Normandie. Qui les a informés ? Concino Concini, maréchal d’Ancre, est-il mêlé à ce forfait ? Mystère, puisqu’il est assassiné peu après, et son épouse, Léonoa Galigaï, exécutée pour sorcellerie. Ultime audace : avant sa mort, cette dernière maudit ceux qui ont trahit son mari.1649. Tandis que se termine la Fronde des parlementaires parisiens, Gaston de Tilly, procureur à la prévôté de l’Hôtel du roi, découvre qui a tué son père trente ans plus tôt. Les voleurs de 1617 y sont-ils pour quelque chose ? Fougueux, épris de justice, il décide de mener l’enquête avec son ami Louis Fronsac. À leurs risques et périls puisqu’ils approchent de trop près un fidèle de Condé, lequel vient de sauver la royauté. Le Prince est-il complice de ce brigandage et de ces crimes ? Le coadjuteur Paul de Gondi participe-t-il à cette infâme entreprise ? Par-delà le temps, la malédiction de la Galigaï va-t-elle se réaliser ?image
Jean d’Aillon, qui vit à Aix-en-Provence, raconte depuis plusieurs années avec talent, exactitude historique et brio les aventures de Louis Fronsac. De La Conjuration des Importants, L’Enigme du clos Mazarin au récent Le Secret de l’enclos du Temple (paru chez Flammarion), ses best-sellers attirent un public enthousiaste et fidèle. A vous d’entrer dans ce cercle de passionnés.

1

La nuit tombait quand l’homme, emmitouflé dans un épais manteau de serge noire, laissa son cheval à la garde des deux Italiens qui l’avaient accompagné. Devant lui, la Seine roulait des flots furieux, tant le printemps avait été pluvieux.

À travers les mauvaises herbes détrempées par une récente ondée, il se dirigea lentement vers une bâtisse aux briques moussues et aux pans de bois vermoulus. Son toit de chaume, sur lequel poussaient quelques herbes, descendait par endroits jusqu’au sol. Une écurie la jouxtait, encore plus délabrée malgré de sommaires réparations faites avec des troncs à peine équarris, des morceaux de planches et de gros clous.

S’approchant, l’homme en noir sursauta au soudain grincement de l’enseigne de fer suspendue à une potence d’une taille telle qu’on aurait pu y accrocher un homme. Malgré la peinture écaillée du métal, on distinguait encore une carpe vaguement argentée.

Le ventre serré et le cœur battant le tambour, il tâtait continuellement le pistolet à rouet glissé à sa ceinture, comme si cette arme dérisoire pouvait lui offrir une quelconque sécurité là où il se rendait.

Le cabaret s’appelait la Carpe d’Argent. Longtemps lieu de rendez-vous des bateliers et des haleurs, la taverne était devenue, depuis quelques années, le refuge de soldats débandés, d’estropiats de grand chemin et de laboureurs sans terre.

En ce début d’avril 1617, la fureur des éléments ajoutait à la rapacité des receveurs des tailles et de la gabelle qui ruinaient le peuple. Les digues s’étant rompues, le fleuve avait inondé les campagnes, transformées en champs de boue. Gens et bêtes mouraient de faim. L’épidémie guettait. Pilleries, extorsions et violences devenaient les seuls moyens de survie pour ceux qui avaient tout perdu, et les prévôts des maréchaux1 restaient impuissants devant les bandes de brigands.

Bâtie sur de solides piliers de pierre et de bois, une rampe conduisait à l’entrée du cabaret. Devant la porte, l’homme s’arrêta, hésitant encore un instant.

Mais il n’avait pas le choix. S’il ne s’exécutait pas, ce seraient la ruine, la marque au fer rouge et les galères.

Il pénétra dans une salle au plancher grossier. En son milieu, une élévation de grosses pierres mal jointées formait un foyer. Un trou dans la toiture, par où pendait une crémaillère à laquelle était accroché un chaudron, permettait l’évacuation des fumées. Le plafond, en branches à peine équarries, était noirci d’une épaisse couche de suie.

Devant cette sommaire cheminée, un marmiton tournait une broche sur laquelle rôtissait une enfilade de canards. Près de lui, une vieille cuisinière emplissait des écuelles de soupe tirée du chaudron. Un peu partout pendaient des crochets de fer auxquels étaient suspendus lièvres et bécasses braconnés dans les bois environnants.

De part et d’autre du foyer se dressaient deux longues tables occupées par quelques douzaines d’hommes. Pas de femmes, sinon des servantes maigres au teint hâve. Malgré les cris et les chants d’ivrognes qui allaient bon train, l’endroit paraissait lugubre et inquiétant.

Avisant une place libre, l’homme en noir s’installa entre deux individus sentant particulièrement mauvais. Avec son couteau, l’un d’eux s’amusait à couper en deux les cafards traversant la table.

Très vite une servante posa un pot de clairet devant le visiteur. Il commença à boire, à petites gorgées, écoutant vaguement les conversations proférées en patois normand. Avec inquiétude, il remarqua les molosses sommeillant près du foyer. Son autre voisin, celui qui ne découpait pas la vermine, avalait une bouillie grise avec ses doigts.

L’homme en noir observa alors que les conversations faiblissaient. Puis il remarqua les regards hostiles. La tension devint soudain palpable, oppressante.

— T’es qui ? demanda brusquement un escogriffe apparu en face de lui.

Il lui manquait une oreille, un index et ses autres doigts étaient noirs de crasse.

Inquiet, l’homme en noir le considéra sans répondre.

— Je cherche quelqu’un, balbutia-t-il.

— Qui ?

— Petit-Jacques.

Les conversations cessèrent immédiatement.

— Tu lui veux quoi, à Petit-Jacques ? questionna l’escogriffe en plissant les yeux.

— P… parler.

— Petit-Jacques est pas un parleur, intervint le voisin à la bouillie.

Quelques ricanements menaçants retentirent. L’homme en noir frissonna. Il n’aurait jamais dû accepter la proposition du maréchal d’Ancre. Tout cela allait mal finir, pour lui. Il parvint à déglutir avant de demander poliment :

— Savez-vous où il est, monsieur ?

L’escogriffe hocha lentement la tête, puis glissa quelques mots à son voisin qui se leva pour se diriger vers le fond de la salle.

Les conversations reprirent et plus personne ne s’intéressa à l’homme en noir. Celui-ci hésita. Et s’il s’en allait maintenant ? Il dirait à Gramucci et à Nardi ne pas avoir trouvé Petit-Jacques. Il terminait son verre et s’apprêtait à se lever quand celui qui était parti revint, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Petit, trapu, un regard vif malgré des yeux délavés, des poils épars sur des joues boutonneuses, le nouveau venu portait un grand coutelas à la ceinture et surtout, un masque de cuir sur le haut du visage. Deux hommes plus âgés l’accompagnaient.

— C’est toi qui me cherches ? s’enquit-il en considérant attentivement l’inconnu.

— Oui, monsieur. Si vous êtes Petit-Jacques.

— T’es un archer du prévôt, un exempt ?

— Non, monsieur, je vous en donne ma parole.

— Ta parole ! Mets-toi debout et enlève ton manteau !

Le silence s’établit à nouveau, étouffant et menaçant. Tous les regards étaient tournés vers lui. Malgré la chair de poule qui le faisait trembler, l’homme en noir insista d’une voix peu rassurée :

— Si vous êtes Petit-Jacques, j’ai juste besoin de vous parler un instant.

— J’aime pas répéter…

La voix, traînante, suggérait une sanction à coup sûr épouvantable.

Le visiteur inclina la tête, se leva et défit les attaches de son manteau, laissant apparaître son pistolet, sa dague et son épée.

— Corne bouc ! Tu as vu, Fouille-Poche ? Le monsieur part en guerre !

Il s’adressait à un de ses compagnons. La saillie fit rire l’assistance.

— Prends-lui tout ça.

L’autre s’avança et ôta pistolet, dague et épée. L’homme en noir se laissa faire, songeant que rien ne se déroulait comme on le lui avait assuré.

— Maintenant, parle !

— C’est une proposition… qui… qui ne regarde que vous, monsieur, bredouilla-t-il, apeuré.

Petit-Jacques parut hésiter avant de hocher la tête.

— Viens avec moi !

Il s’adressa à ses compagnons :

— Vous autres, vérifiez qu’il n’y a pas d’archers dehors.

— Deux domestiques m’attendent, tenta d’expliquer le visiteur.

Mais Petit-Jacques était déjà parti vers le fond de la pièce, aussi le suivit-il, l’estomac noué.

Ils passèrent une porte et entrèrent dans un cabinet. Sur un tonneau se trouvaient des chopines vides et un pistolet à rouet. Une fenêtre ouvrait sur la Seine dont les flots grondaient.

— Regarde ! ordonna Petit-Jacques.

L’homme en noir s’approcha et vit une barque amarrée en bas d’une échelle.

— Si t’es du prévôt, tu es mort et je file par là. Maintenant, parle !

— Je ne suis pas au prévôt, au contraire. (Il déglutit.) On m’a dit que c’est vous qui aviez volé les dix-huit mille livres de la taille au receveur de Coutances, sur le grand chemin de Caen, malgré l’escorte. Que ce serait vous aussi qui auriez pris la recette de la gabelle d’Alençon. Vous, encore, qui auriez emporté les fonds que le contrôleur de l’élection2 conduisait au receveur de la généralité.

— Compaing, tu en sais trop ! gronda l’autre en le saisissant par le cou.

— Attendez ! Écoutez-moi, je vous en supplie ! glapit l’homme en noir en essayant de se dégager. On m’a dit aussi que vous êtes le marinier le plus adroit ici et que personne ne connaît mieux la Seine que vous…

— Qui t’as clabaudé tout ça ? aboya Petit-Jacques, en le lâchant.

— C’est sans importance ! Ce qui compte, c’est ceci : une barque partira de Rouen dans trois jours. Elle transportera un chargement d’or envoyé par le receveur général au trésorier de l’Épargne, à Paris. J’ai besoin de votre aide pour le prendre.

Petit-Jacques recula d’un pas et une étrange lueur s’alluma dans ses yeux délavés.

— Raconte !

— Je saurai l’heure du départ, mais il y aura des gens armés à bord.

— Combien ?

— Je l’ignore, mais pas plus de trois ou quatre.

— Ils ne me poseront pas de problème. La barque remontera à la voile ?

— Non, elle sera halée. Mais un halage escorté de mousquetaires.

— Combien ?

— Beaucoup, une centaine.

Le brigand secoua la tête.

— C’est trop dangereux !

— Bien sûr que c’est dangereux ! Mais votre part sera à la hauteur du risque.

Petit-Jacques parut hésiter. Finalement, il laissa tomber :

— Je veux mille pistoles !

— Non.

— Alors, file et ne reviens plus ! Je garde tes armes pour m’avoir dérangé.

— Pas mille pistoles. Cinq mille3, lança l’homme en noir, reprenant de l’assurance et comme pour le défier.

Il était sûr, ainsi, que le bandit allait l’écouter.

Petit-Jacques parut stupéfait, puis gronda :

— Ne te moque pas, compère !

— Je ne me moque pas, il y aura cinq mille pistoles pour vous si l’entreprise réussit. Bien plus que pour moi qui en aurai à peine le dixième.

Le truand resta silencieux. Qui était cet homme ? Cette affaire ressemblait furieusement à un piège du prévôt des maréchaux de Rouen.

— Qui t’envoie ?

— Vous ne les connaissez pas, ce sont des Italiens.

Il y avait beaucoup d’Italiens autour du gouverneur de Normandie, songea Petit-Jacques. Et ils avaient la réputation d’être des voleurs. Peut-être que tout ça était vrai, après tout.

— Combien y a-t-il dans ce chargement ? demanda-t-il enfin.

— D’abord, répondez-moi, insista l’homme en noir. En êtes-vous capable ?

— Certainement.

— Il y aura aussi une condition.

— Laquelle ?

— Les cinq mille pistoles seront pour vous uniquement. Il ne devra pas rester de témoins.

— Possible… Mais toi et tes amis s’en chargeront, fit Petit-Jacques en le désignant de l’index.

— S’il le faut…

— Soyez surtout certain que vous ne jouerez pas des épinettes4 avec moi. En cas de piège, ou si vous envisagez de vous débarrasser de moi après, vous le payerez de votre vie. Je prendrai mes précautions. Puisque vous me connaissez, vous n’ignorez rien des sévices qu’endurent ceux qui me trahissent…

L’homme en noir le savait. On avait récemment retrouvé un complice de Petit-Jacques dans la Seine. Sans mains, sans pieds et surtout la chair à vif, complètement écorché.

— Vous pouvez être certain de ma loyauté et de la personne qui m’envoie, dit-il d’une voix quand même hésitante.

— J’y compte ! Maintenant, dites-moi exactement ce qu’il y a dans cette barque ?

Le visiteur hésita un instant. Mais ne venait-il pas de promettre d’être loyal ?

— Les tailles de Normandie. Plus d’un million de livres.

*

Jacques Mondreville, commis à la recette de l’élection de Vernon, était chargé de la taille, cet impôt que le roi levait sur ceux qui n’étaient ni nobles ni religieux, à raison de leur fortune ou de leur revenu.

À l’origine, redevance féodale perçue par le seigneur, la taille était devenue au fil des siècles le principal impôt levé sur les personnes, tandis que la gabelle, les octrois ou les aides se calculaient sur le sel ou les marchandises.

Sa collecte suivait des règlements tatillons. Chaque année, un brevet de taille, c’est-à-dire le montant total de l’impôt, se voyait fixer en conseil royal avant d’être réparti entre les généralités. La Normandie était constituée de deux généralités : celle de Rouen et celle de Caen. La première était subdivisée en élections, dont celle de Vernon où travaillait précisément Jacques Mondreville.

À Vernon, un élu5 et son lieutenant chevauchaient à travers les paroisses pour évaluer les biens des taillables de manière à ce que chacun payât à proportion de sa richesse. Les sommes collectées étaient ensuite portées au receveur qui les transmettait au receveur général de Rouen.

Forcément, les malversations étaient nombreuses. Comme celui qui manie la poix en retient quelque chose entre ses doigts, ceux qui manient les finances en prennent par leurs mains leur part et ne s’oublient guère, disait-on. Mais que pouvait-on faire, sinon exécuter de temps en temps, après d’effroyables tourments, les détourneurs qui se faisaient prendre ?

Puisque chacun tentait de payer une taille plus faible que celle exigée, voire d’en être exempté, Mondreville proposait aux plus riches de réduire le montant de leur impôt, moyennant une honnête rétribution. Habile, il falsifiait les comptes en veillant toujours à ce que d’autres paroisses soient redevables des sommes retirées à ceux qu’il avait corrompus.

Ainsi était-il persuadé qu’il ne pouvait être pris.

Pourtant, au début du mois d’avril, il avait été convoqué par le procureur de la généralité de Rouen pour s’expliquer quant à une dénonciation dont il faisait l’objet. Il s’était vu perdu, sachant qu’un procès le conduirait immanquablement aux galères après avoir été marqué du sceau de l’infamie ; aussi s’apprêtait-il à quitter le pays quand, le lendemain de la convocation, à l’aube crevant, un peloton de gardes s’était arrêté devant son logis de Verneuil, près de la collégiale Notre-Dame. La troupe était menée par un homme sec, au visage dur et fier doté d’une moustache en pointe, d’une courte barbe et de cheveux courts brossés en arrière. Il s’annonça comme étant Balthazar Nardi, secrétaire du maréchal d’Ancre, le gouverneur de Normandie.

Sous bonne garde, Mondreville avait été mis sur un cheval et conduit à Rouen. Traité sans égard durant le trajet, ses questions et supplications n’avaient donné lieu à aucune réponse. Après une chevauchée épuisante de quatorze heures, il avait été enfermé dans un cagibi du Logis des gouverneurs, dans le château ducal, à peine alimenté d’un morceau de pain noir et d’une cruche d’eau.

Le lendemain, Balthazar Nardi l’avait introduit dans une grande salle lambrissée où se tenaient deux hommes. Le premier, la trentaine, ventripotent et vigoureux, vêtu de drap noir, tenait à la fois de l’avocat et du bravo6 avec son chapeau droit, sans plume ni ruban, et sa lourde brette pendue à un baudrier de buffle. Mondreville apprit par la suite qu’il se nommait Bernardo Gramucci et était le secrétaire de l’épouse du maréchal, Léonora Galigaï.

Mais Mondreville n’eut de regard que pour le second. De taille moyenne avec un visage fin et nerveux éclairé par des yeux de félin, celui-ci était richement vêtu d’un habit de soie turquoise brodé d’or. Pourtant, malgré cette élégance de façade, il avait tout de l’aventurier avec ses bagues aux doigts, sa rapière de Tolède à la garde couverte de diamants et sa miséricorde à la poignée dorée.

À sa grande surprise, le commis des tailles reconnut le maréchal d’Ancre qu’il avait vu à Rouen lorsque, nouveau gouverneur, celui-ci avait reçu le corps de ville.

Il se jeta à genoux.

*

Concino Concini, maréchal de France, était gouverneur de Normandie depuis un an. Par ailleurs commandant du château de Caen, gouverneur de Rouen et de Pont-de-l’Arche – la forteresse qui commandait les passages vers la Normandie – chef du Conseil royal et amant de la régente, Marie de Médicis, il était surtout l’homme le plus riche, le plus puissant et… le plus haï de France.

On le disait issu d’une famille de petite noblesse. On prétendait qu’il aurait fait ses études à Pise, gaspillant sa fortune en garces et au jeu, puis que, ruiné, il s’était fait bretteur, ensuite croupier de tripot, ne vivant plus finalement que d’escroqueries et de débauches, devenant même un travesti vendant ses charmes sous le nom d’Isabelle. C’est tout au moins ce que rapportaient ses ennemis.

Quand Marie de Médicis avait été choisie par Henri IV comme épouse, Concino Concini était parvenu à embarquer sur la flotte de seize vaisseaux et galères portant les deux mille Italiens de la suite de la future reine. La veille de son départ, ayant offert à boire à ses compagnons de sac et de corde, ceux-ci lui avaient demandé ce qu’il espérait gagner à Paris. Il avait répondu : « La fortune ou la mort. »

Durant le voyage, Concini avait fait la connaissance d’une femme plus âgée que lui, naine d’une incroyable laideur. Et, malgré sa répulsion, l’avait séduite.

Léonora, qui glaçait d’horreur ceux qui la voyaient sans voile, était la coiffeuse de Marie de Médicis. Fille de sa nourrice et d’un menuisier, le grand-duc de Toscane l’avait choisie comme compagne pour sa fille, afin que celle-ci ne reste pas seule au palais Pitti où elle se mourait d’ennui.

Hideuse, Léonora l’était. Mais au-delà des apparences, il s’agissait d’une personne rusée et ambitieuse, dotée d’un esprit puissant lui ayant rapidement permis de gouverner la princesse à son gré. Concino Concini l’ayant deviné, il avait décidé de capter la confiance de la future reine de France à travers sa favorite.

Tout habile qu’elle était, Léonora n’avait pourtant soupçonné en rien la perfidie de son jeune amant. Ayant renoncé à l’amour à cause de sa disgrâce physique, elle était tombée sous le charme de l’ancien travesti. Si bien qu’arrivée à Paris, elle n’était plus amoureuse mais esclave d’une passion dévorante. La reine, qui l’avait anoblie en lui donnant le nom des Galigaï, s’était indignée. En vain. Si bien que Marie de Médicis avait accepté de recevoir le bellâtre. À son tour séduite par sa prestance, elle avait consenti aux fiançailles afin de garder près d’elle le bel Italien.

En peu d’années, l’aventurier était devenu premier gentilhomme de la chambre. Riche à millions, nommé conseiller d’État après la mort de Henri IV avant de devenir marquis d’Ancre, gouverneur de la ville d’Amiens et lieutenant général du roi en Picardie, il s’était vu élevé au rang de maréchal de France en novembre 1613. Il exigeait désormais qu’on l’appelle « Monseigneur » et « Excellence ».

Pour sa réussite incroyable, Concini avait suscité la jalousie et la colère des grands du royaume, écartés des charges lucratives. Quant au peuple, écrasé d’impôts, il fustigeait l’estranger, fourbe et arrogant. Comparé d’abord à Arlequin, le bouffon fanfaron de la commedia dell’arte, puis surnommé le coyon infecté, il était désormais l’objet des railleries les plus vulgaires. On le traitait de bardachon7, de sorcier et de magicien. On l’accusait d’avoir volé des millions à l’État. Ses ennemis collaient des placards insultants devant sa maison, surnommée « laprincipauté de Lucifer », et, deux ans auparavant, on avait découvert à Amiens une mine8 creusée jusqu’à sa chambre dans l’intention de le surprendre sur place et de le pétarder, raison pour laquelle il avait échangé le gouvernement d’Amiens contre celui de Normandie.

Dès lors, objet de haine, Concini disposait de peu de fidèles, sinon une clientèle de parvenus et de nobliaux attachés au vent de sa fortune. Il tenait le royaume de France par les sens de la reine et une féroce répression, couvrant Paris de potences et faisant décapiter ceux qui complotaient contre lui.

Les seuls en qui il avait confiance étaient ses compatriotes.

*

— C’est donc vous, monsieur Mondreville ? s’enquit le maréchal avec un furieux accent italien.

— C’est moi, Votre Illustrissime Seigneurie. Je suis entièrement à votre service, répondit le commis de la taille, les yeux baissés.

— Monsieur le procureur m’a transmis votre dossier. La corruption gangrène le royaume, aussi m’a-t-il conseillé un exemple pour y mettre fin, et vous en seriez un bon !

— Pitié, monseigneur ! balbutia Mondreville. J’ai été tenté, je le reconnais, mais je vous promets de ne jamais recommencer.

L’Italien soupira, levant une main indécise avec une attitude apprise lorsqu’il jouait la commedia.

— Vous paraissez sincère… Mais puis-je vous croire ?

— Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Relevez-vous, grinça le maréchal d’Ancre, qui se mit à faire quelques pas sous le regard, mi-ironique, mi-dégoûté, de Balthazar Nardi et de Bernardo Gramucci.

— Vous connaissez la situation en France, monsieur Mondreville…

Sans attendre de réponse, le maréchal d’Ancre poursuivit :

— … Vous savez comme moi combien est grande l’insolence de quelques princes et ducs qui veulent être les maîtres de Sa Majesté. Chacun connaît leurs rebellions. Hélas ! ces perturbateurs du repos de l’État trouvent une complicité dans les cours souveraines. Bien que le roi ait besoin d’argent pour lever une armée contre ces rebelles, la Cour des aides, le Parlement et la Chambre des comptes se liguent afin qu’il ne puisse disposer à sa guise des sommes lui appartenant ! Cela doit changer !

Mondreville hocha du chef, jugeant qu’on lui demandait sans doute d’approuver ce discours dont il ne comprenait en rien la finalité.

— Il existe un moyen simple pour Sa Majesté de disposer à son gré des sommes dont elle a besoin… C’est de les prendre à la source. N’est-il pas vrai ?

— Peut-être, Votre Illustrissime Seigneurie, balbutia Mondreville.

— Imaginons, mon ami, que je vous garde à mon service, c’est-à-dire au service de Sa Majesté…

— Je vous serai éternellement reconnaissant, votre Illustrissime Seigneurie, et vous n’aurez jamais de serviteur plus fidèle.

— C’est à voir… Seriez-vous prêt à risquer votre vie pour moi ?

Sa vie ? Mondreville hésita, mais la chance ne passait pas deux fois, affirmait-on, et il pensait être assez adroit pour se retirer du jeu si les risques se révélaient trop grands.

— Certainement, Votre Illustrissime Seigneurie, mentit-il.

— Nous allons vérifier. Avez-vous entendu parler de Petit-Jacques ?

— Le brigand ? Comme tout le monde, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Je veux que vous le rencontriez.

— Moi ?

— Vous !

— Je… je le ferai si vous le désirez, monseigneur, mais j’ignore où le trouver, bredouilla le piégé, sans comprendre dans quelle nasse on l’enfermait. Toute la maréchaussée est à ses trousses depuis qu’il a volé la recette d’un receveur et dévalisé un marchand de vin transportant sa cargaison sur la Seine, près de Mantes.

— Oh ! il a osé bien pis, mais j’ai mes informateurs et je sais où il se trouve. En revanche, ce sera à vous de le convaincre de travailler pour moi, et ceci sans qu’il vous tue. Auparavant, vous allez me faire le serment de m’obéir en tout et envers tout. Il y a là une Bible et un crucifix. Vous signerez ensuite cet acte, sur cette table. Après, nous parlerons…

Mondreville, qui ne pouvait plus reculer, s’approcha du Livre saint et jura d’obéir sans discuter à Son Illustrissime Seigneurie le maréchal d’Ancre. Puis il prit l’acte préparé et le lut.

Le texte lui donna la chair de poule. Il s’engageait en effet à voler les tailles de Normandie pour les remettre au maréchal d’Ancre en échange d’une part de cinq mille livres. Cet engagement lui parut insensé et irréalisable, mais avait-il le choix ? Sans hésiter plus, il trempa la plume d’oie dans l’encrier et parapha le document.

— Vous avez fait le bon choix, monsieur. N’oubliez pas qu’en me servant, vous servez le roi. Mon ami Balthazar Nardi, qui a fait ses études avec moi à Pise et qui est mon avocat – autant vous dire qu’il est un autre moi-même – va vous expliquer ce que j’attends de vous.

— Vous le savez, monsieur Mondreville, les sommes que les receveurs encaissent ont une triple destination assignée par un ordre du roi, débuta Balthazar Nardi sur le ton d’un homme de loi.

— Oui, monsieur. C’est la distribution des finances.

— C’est cela. Une partie est affectée aux dépenses locales, comme les appointements d’officiers, les travaux publics ou les arrérages de rentes, une autre conservée par le receveur, enfin, le reste transporté à la caisse dont dépend le receveur, c’est-à-dire à la recette générale ou à l’Épargne, à Paris. Cette opération, appelée la voiture des deniers, se révèle particulièrement délicate, car on doit prendre des précautions à la fois contre l’insécurité des chemins et la malhonnêteté des receveurs. Une première vérification est faite au départ par un élu délégué ou un trésorier de France. Ensuite, comme le convoi est exposé à être attaqué et pillé par les gens de guerre et les vagabonds sur le grand chemin, les archers de la prévôté sont tenus d’escorter le transport. Malgré ces précautions, de nombreuses attaques contre le voiturage des deniers se sont produites au cours des derniers mois. Devant l’insécurité des routes, le receveur général de Rouen a décidé d’envoyer les tailles à Paris dans une gabarre halée protégée par une centaine de mousquetaires à cheval. Comme aucune attaque ne sera possible dans ces conditions, il fera transporter un million de livres sans aucune pièce d’argent. Uniquement de l’or.

— Un… million ! C’est impossible !

— La recette a été comptée ces jours-ci et placée dans deux cents sacs, eux-mêmes mis dans vingt caisses9. La gabarre n’étant pas très grande, deux personnes suffiront à la manœuvrer, mais il y aura aussi deux archers et un sergent pour la protéger. Le halage se fera par un attelage de quatre mulets. Avec les cent mousquetaires, qui oserait attaquer ce convoi ?

— Petit-Jacques ! balbutia Mondreville.

Concini sourit et lui prit la main qu’il pressa affectueusement en ajoutant :

— Aimez-moi, monsieur et je vous ferai favour, mais je vous assure aussi que je vous ferai mangier vos doigts si vous contrariez mes volontés, ou si vous me trahissez.

Le maréchal d’Ancre adressa alors un signe à Nardi pour qu’il raccompagne le commis.

Dès que les deux hommes furent sortis, il dit à Bernardo Gramucci :

— Je rentre à Paris demain, Bernardo10. Je reviendrai le 7 avril et je vous verrai alors pour savoir où en est l’affaire.

*

Voilà pourquoi le jeune Mondreville, contraint par Concino Concini de devenir plus malhonnête encore, s’était retrouvé, à la Carpe d’Argent, en présence du plus redoutable bandit de Normandie.

Les prévôts des maréchaux, et leurs lieutenants, réprimaient les crimes et délits dans les campagnes.

L’élection était la subdivision administrative de la généralité, au niveau de laquelle était récoltée la taille.

Environ cinquante mille livres.

Tricher, tromper.

Les élus étaient des officiers chargés de l’assiette et de la perception des impôts dans les pays d’élection. La collecte était différente dans les pays d’états qui possédaient des assemblées décidant du montant de l’impôt.

Homme de main chargé d’exécuter de basses besognes.

Sodomite.

Tunnel empli de poudre.

Un écu de trois livres faisait environ 3 grammes. Cela représentait donc une tonne d’or.

10 Selon Arnauld d’Andilly (Journal) le maréchal d’Ancre se trouvait en Normandie du 1er février au 28 mars. Il revint effectivement le 7 avril et rentra à Paris le 17.

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PREMIÈRES LIGNE #88

PREMIÈRES LIGNE #88

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

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Le tableau papou de Port-Vila

roman noir mis en couleurs par Heinz von Furlau de Didier Daeninckx, Joe G. Pinelli postface par Dietrich Krüger

Depuis que j’ai refait les peintures, à la maison, je n’ose plus percer les murs pour accrocher à nouveau les quelques œuvres que les hasards de la vie m’ont permis de glaner. Elles s’entassent dans une pièce, adossées aux parois, recouvertes de linges qui les protègent de notre avenir de poussière. Il y a là un tableau naïf peint par un rescapé du tremblement de terre de Port-au-Prince, une série de photos accompa- gnées de la signature décidée de Willy Ronis, des sérigraphies de Mélik Ouzani, le moulage en pâte à papier d’une bouche d’égout réalisé par Rachid Khimoun, des miniatures malgaches, une gravure de Krikor Bedikian représentant la tête échevelée d’un poète arménien, des croquis à charge d’amis caricaturistes, des statuettes en bois coloré qu’on désigne, dans les méandres du Sepik, sous le nom d’ancêtres, un paysage soyeux en patchwork pressé entre deux plaques de verre, une flèche faîtière de Kanaky, les linogravures originales accompagnant le tirage de tête d’un livre d’artiste, une Péruvienne pensive, buste incliné, en terre cuite, un dessin de maternelle d’Aurélie qu’on pourrait croire de Miró enfant, une toile à l’acrylique, motifs symétriques, d’une Aborigène australienne de Kintore, une vue du canal Saint-Denis, à l’hiver 1962, posée à l’huile par Jürg Kreienbühl sur un morceau d’Isorel.

Au cours des vingt années qui ont précédé le grand nettoyage, des dizaines d’autres images sont venues enrichir la collection sans que je trouve le temps de les encadrer, de les protéger, avant de les exposer aux regards. Elles s’empilent dans des cartons à dessin où j’ai fini parles oublier comme ce paysage à l’encre de Chine de Heinz von Furlau, un peintre dont j’ignorais tout

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PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

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L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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PREMIÈRES LIGNE #86, Un scandale en Bohême de Conan Doyle

PREMIÈRES LIGNE #86

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un scandale en Bohême

de Sir Arthur Conan Doyle

I

Pour Sherlock Holmes elle est toujours la femme. Je l’ai rarement entendu la mentionner sous un autre nom. À ses yeux, elle éclipse et domine son sexe tout entier. Ce n’était pas qu’il ressente aucune sorte d’émotion proche de l’amour pour Irene Adler. Toutes les émotions, et celle-ci en particulier, étaient contraires à son esprit froid, précis, mais admirablement équilibré. Il était, je le maintiens, la machine à raisonner et à observer la plus parfaite que le monde ait vu ; mais, comme amant, il se serait placé lui-même dans une position fausse. Il ne parlait jamais des passions les plus douces qu’avec sarcasme et mépris. C’étaient, pour l’observateur, d’admirables choses — excellentes pour lever le voile sur les motifs et les actes des hommes. Mais, pour le raisonneur exercé, admettre une telle intrusion dans son propre tempérament délicat et finement réglé, c’était introduire un facteur de perturbation qui aurait jeté le doute sur tous ses résultats intellectuels. Un grain de sable dans un instrument sensible ou une fêlure dans l’une de ses très puissantes lentilles n’auraient pas été plus gênants qu’une émotion forte dans une nature telle que la sienne. Et pourtant il y avait une femme pour lui, et cette femme était la défunte Irene Adler, de douteuse et contestable mémoire.

J’avais peu vu Holmes dernièrement. Mon mariage nous avait éloignés l’un de l’autre. Mon bonheur complet et les intérêts domestiques qui s’élèvent autour d’un homme qui, pour la première fois, se trouve maître de sa propre installation étaient suffisants pour accaparer toute mon attention. Pendant ce temps, Holmes, qui répugnait à toute forme de société de toute son âme bohème, restait dans notre appartement de Baker Street, enseveli sous ses vieux livres, et alternant de semaine en semaine la cocaïne et l’ambition, la somnolence de la drogue et l’énergie farouche de sa nature violente. Il était encore, comme toujours, attiré par l’étude du crime et occupait ses immenses facultés et ses extraordinaires pouvoirs d’observation à poursuivre ces indices et à éclaircir ces mystères qui avaient été abandonnés, sans espoir, par la police officielle. De temps en temps, j’entendais de vagues comptes rendus de ses agissements : sa présence à Odessa dans l’affaire du meurtre de Trepoff1, l’élucidation de la curieuse tragédie des frères Atkinson à Trincomalee et finalement ce qu’il avait accompli si délicatement et si brillamment pour la famille régnante de Hollande. Cependant, en dehors de ces signes d’activité que je partageais simplement avec tous les lecteurs de la presse quotidienne, j’en savais peu sur mon ami et compagnon d’autrefois.

Une nuit — c’était le 20 mars 1888 — je revenais d’un voyage auprès d’un patient (car j’étais revenu à une clientèle civile2), quand ma route me conduisit dans Baker Street. Comme je passais devant la porte dont je me souvenais si bien et qui doit toujours être associée dans mon esprit à mes fiançailles, et aux sombres incidents de l’Étude en rouge, je fus saisi d’un violent désir de revoir Sherlock Holmes et de savoir à quoi il employait ses extraordinaires pouvoirs. Son appartement était brillamment éclairé et, quand je levai la tête, je vis sa grande silhouette maigre passer deux fois en une ombre sombre derrière le rideau. Il arpentait rapidement, impatiemment la pièce, la tête inclinée sur sa poitrine et les mains serrées derrière lui. Pour moi qui connaissais toutes ses humeurs et habitudes, son attitude et ses manières racontaient leur propre histoire. Il était à nouveau au travail. Il était sorti des rêves créés par la drogue et était sur la piste de quelque nouveau problème. Je sonnai et fus accompagné jusqu’à l’appartement qui avait été autrefois en partie le mien.

Ses façons n’étaient pas expansives. Elles l’étaient rarement, mais, je pense, il fut content de me voir. Presque sans un mot, mais d’un œil amical, il me désigna un fauteuil, tendit sa cave à cigares et indiqua le placard d’alcools et le gazogène3 dans le coin. Ensuite il se tint devant le feu et me regarda de sa manière particulièrement pénétrante.

« Le mariage vous sied, fit-il remarquer. Je pense, Watson, que vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

— Sept, répondis-je.

— En fait, j’aurais cru un petit peu plus. Juste un soupçon de plus, j’imagine, Watson. Et à nouveau en exercice, je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Je le vois, je le déduis. Comment est-ce que je sais que vous avez été mouillé récemment, et que vous avez une bonne extrêmement maladroite et peu soigneuse ?

— Mon cher Holmes, dis-je, c’en est trop. Vous auriez certainement été brûlé si vous aviez vécu il y a quelques siècles. Il est vrai que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis revenu dans un état terrible ; mais, puisque j’ai changé de vêtements, je ne peux pas imaginer comment vous l’avez déduit. Quant à Mary Jane, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son préavis ; mais ici encore, je n’arrive pas à voir comment vous avez abouti à cette conclusion. »

Il rit doucement en lui-même et frotta ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre.

« C’est la simplicité même, dit-il ; mes yeux me disent que sur l’intérieur de votre chaussure gauche, juste là où la lumière du feu frappe, le cuir est entaillé de six coupures à peu près parallèles. À l’évidence, elles ont été causées par quelqu’un qui a gratté peu soigneusement autour des bords de la semelle pour ôter la boue qui y était incrustée. De là, voyez-vous, ma double déduction que vous êtes sorti par très mauvais temps, et que vous avez un spécimen de bonne à tout faire londonienne particulièrement dangereux pour les bottes. Quant à votre exercice, si un monsieur entre chez moi en sentant l’iodoforme, avec une trace noire de nitrate d’argent sur son index droit et une bosse sur le côté de son chapeau haut de forme pour montrer où il a dissimulé son stéthoscope, je dois être vraiment borné si je ne le désigne pas comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empêcher de rire de la facilité avec laquelle il expliquait son procédé de déduction. « Quand je vous entends donner vos raisons, fis-je remarquer, les choses m’apparaissent si ridiculement simples que je pourrais facilement le faire moi-même, bien qu’à chaque nouvel exemple successif de votre manière de raisonner je sois déconcerté jusqu’à ce que vous expliquiez votre procédé. Et pourtant je crois que mes yeux sont aussi bons que les vôtres.

— Parfaitement, répondit-il en allumant une cigarette et en s’asseyant dans un fauteuil. Vous voyez, mais vous n’observez pas. La distinction est claire. Par exemple, vous avez fréquemment vu les marches qui mènent de l’entrée à cette pièce.

— Fréquemment.

— Combien de fois ?

— Eh bien, des centaines de fois.

— Alors combien y en a-t-il ?

— Combien ! Je ne sais pas.

— Parfaitement. Vous n’avez pas observé. Et pourtant vous avez vu. C’est juste mon propos. Or, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que j’ai à la fois vu et observé. Au fait, puisque vous êtes intéressé par ces petits problèmes et puisque vous êtes assez bon pour faire la chronique d’une ou deux de mes petites expériences, vous serez peut-être intéressé par ceci. » Il tendit une feuille de papier à lettre, épaisse et rose, qui était restée ouverte sur la table. « C’est arrivé par le dernier courrier, dit-il. Lisez à voix haute. »

Le billet était sans date ni signature ou adresse.

Cela disait : « Fera appel à vous ce soir, à huit heures moins le quart, un monsieur qui désire vous consulter sur un problème de la plus grande importance. Vos services récents auprès d’une des Maisons royales d’Europe ont montré que vous êtes quelqu’un à qui l’on peut faire confiance en toute sécurité pour des affaires dont l’importance est à peine exagérée. Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu. Soyez chez vous à l’heure et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »

« C’est en effet un mystère, remarquai-je. Qu’imaginez-vous que cela veuille dire ?

— Je n’ai pas encore de données. C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. On commence insensiblement à dénaturer les faits pour les ajuster aux théories, au lieu d’ajuster les théories aux faits. Mais le billet lui-même… Que pouvez-vous en déduire ? »

J’examinai soigneusement l’écriture et le papier sur lequel c’était écrit.

« L’homme qui a écrit cela était probablement aisé, fis-je remarquer en m’efforçant d’imiter les procédés de mon compagnon. Un tel papier ne peut pas être acheté à moins d’une demi-couronne le paquet. Il est singulièrement solide et raide.

— Singulier — c’est le terme exact, dit Holmes. Ce n’est pas du tout un papier anglais. Tenez-le devant la lumière. »

C’est ce que je fis, et je vis un grand E avec un petit g, un P et un grand G avec un petit t en filigrane dans la texture du papier.

« Que dites-vous de cela ? demanda Holmes.

— Le nom du fabricant, sans doute ; ou son monogramme, plutôt.

— Pas du tout. Le G avec le petit t signifie “Gesellschaft”, ce qui est le mot allemand pour “compagnie”. C’est une contraction habituelle comme notre “Co”. P, bien sûr, signifie “papier”. Maintenant, pour le Eg, regardons notre atlas continental. » Il descendit des étagères un lourd volume marron. « Eglow, Eglonitz… nous y voilà, Eger. C’est dans une région de langue allemande… en Bohême, non loin de Karlsbad. “Connu pour être le lieu de la mort de Wallenstein4 et pour ses nombreuses usines de verre et fabriques de papier.” Ha, ha, mon garçon, que dites-vous de cela ? » Ses yeux étincelaient, et il envoya en l’air une grande bouffée de fumée bleue, triomphante, de sa cigarette.

« Le papier a été fabriqué en Bohême, dis-je.

— Précisément. Et l’homme qui a écrit ce billet est un Allemand. Notez-vous cette curieuse construction de la phrase : “Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu.” Un Français ou un Russe n’aurait pas pu écrire cela. C’est l’Allemand qui est si discourtois avec ses verbes. Il ne reste plus, cependant, qu’à découvrir ce que veut cet Allemand qui écrit sur un papier bohémien et préfère porter un masque plutôt que de montrer son visage. Et le voilà qui vient, si je ne me trompe, pour répondre à tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, il y eut un grand bruit de sabots de chevaux et le raclement de roues contre le trottoir, suivis d’un coup de sonnette brutal. Holmes siffla.

« Une paire au bruit, dit-il. Oui, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Un joli petit coupé et une paire de beautés. Cent cinquante guinées pièce. Il y a de l’argent dans cette affaire, Watson, s’il n’y a rien d’autre.

— Je pense que je ferais mieux de partir, Holmes.

— Pas du tout, docteur. Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell5. Et cela promet d’être intéressant. Ce serait dommage de le manquer.

— Mais votre client…

— Ne vous souciez pas de lui. Je peux vouloir votre aide, et lui aussi. Le voici qui vient. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et prêtez-nous toute votre attention. »

Le pas lent et lourd, que nous avions entendu dans l’escalier et le couloir, s’arrêta aussitôt devant la porte. Puis on frappa bruyamment et de manière autoritaire.

« Entrez ! » dit Holmes.

L’homme qui entra mesurait à peine moins de six pieds six pouces, avec le buste et les bras d’un hercule. Son vêtement était riche d’une richesse qui pourrait, en Angleterre, être regardée comme proche du mauvais goût. De lourdes bandes d’astrakan étaient taillées au travers des manches et du devant de son veston croisé, tandis qu’un manteau d’un bleu profond, jeté sur ses épaules, était bordé de soie couleur de feu et attaché autour de son cou par une seule broche de béryl flamboyant. Les bottes, qui montaient jusqu’à mi-mollets, étaient garnies en haut d’une riche fourrure brune et complétaient l’impression d’opulence barbare que suggérait toute son apparence. Il tenait à la main un chapeau à large bord, tandis qu’il portait sur le haut du visage, descendant sur les pommettes, un loup noir, qu’il venait apparemment d’ajuster car sa main était encore levée quand il entra. À voir la partie basse de son visage, il semblait être un homme au caractère fort, avec une épaisse lèvre pendante et un long menton droit qui suggérait une résolution confinant à l’obstination.

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PREMIÈRES LIGNE #85 : ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

PREMIÈRES LIGNE #85

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

Gagnant du grand prix
SUSPENSE 2019

Prologue

Toussaint

La brume matinale semblait ne jamais devoir se dégager des blocs de kersanton, de granit et de marbre, conférant à l’endroit une atmosphère mystique.

Les croix brisées et les flambeaux renversés étaient figés dans le temps.

Quelques hauts édifices, remontant pour certains au XVIIIe siècle, parvenaient à émerger, régnant telles des vigies éternelles.

Les chrysanthèmes fraîchement coupés, d’un violet vif, juraient presque avec l’ornementation désespérément pauvre du carré, en cette veille de Toussaint.

Chaque année, alors que l’automne glissait doucement vers l’hiver, il venait ici, dans le cimetière de Saint-Martin, que d’aucuns appelaient encore le cimetière de Brest, accomplissant ainsi son pèlerinage annuel. À sa façon, il honorait leur mémoire, ou du moins, ce qu’il en restait. C’était une manière aussi de se faire pardonner pour tous ses crimes.

Rien ne justifiait la fin qui leur avait été destinée ni la souffrance que ces familles avaient endurée pendant tant d’années.

Il savait que le temps de la rédemption était venu, et que les innocents deviendraient bientôt les coupables. Alors, elles seraient enfin délivrées, et peu importerait le prix à payer.

La vérité allait être mise au jour, et ne pourrait plus – non, plus jamais – être oubliée.

Première partie – Wild Wild Brest

Chapitre 1

Into the black

Onze jours. Onze jours déjà que la tempête du siècle s’était abattue sur Brest et ses environs, morcelant un peu plus ses côtes déjà maintes fois déchirées par les immuables caprices de l’océan. Dehors il faisait nuit. Une nuit grise et humide, qui semblait s’être emparée de l’extrémité de la pointe bretonne en amorce de l’hiver.

Contemplant un horizon noir comme l’abîme, perché au-dessus du port, un homme ressentait l’impact des trombes d’eau mêlées de sel venues heurter la baie vitrée de sa salle de séjour. Au-dehors, les mâts s’entrechoquaient toujours plus fort. Il ferma les yeux. L’espace d’un instant, il perdit le contact avec la réalité.

La violence des éléments déchaînés et rien d’autre.

Il regarda de nouveau devant lui, croisant son propre reflet. La trentaine bien frappée, il était grand et mince, le teint plus clair que la normale. Sur l’un des pontons de la marina, il distingua deux silhouettes, l’une d’elles tentant désespérément d’amarrer un petit bateau à quai, pendant que l’autre, sans doute un enfant, attendait tant bien que mal, debout sous la pluie. Peut-être un père et son fils, qui avaient décidé de prendre la mer malgré le contexte excessivement défavorable, et qui avaient très vite dû rebrousser chemin. Sage décision.

Il s’éloigna de la fenêtre et se rapprocha de la table basse. Il termina son verre de vodka glacée, remonta sa capuche, enfila sa veste kaki – sa préférée – ainsi qu’une paire de chaussures étanches noires et empoigna son sac à dos bandoulière. Il n’oublia pas d’attraper ses lunettes de soleil. Au cas où.

***

Yoran Rosko adorait photographier en conditions hostiles, spécialement de nuit. Spécialement par temps de pluie. Il affectionnait particulièrement les territoires inexplorés et à l’abandon. Six ans auparavant, alors que l’hiver s’achevait lentement, il s’était offert une excursion nocturne sur le plateau des Capucins, alors en pleine réhabilitation. Il y avait réalisé l’une de ses meilleures séries. Quelques années plus tard, il avait poussé l’expérience un peu plus loin, en réalisant une visite non autorisée sur le site du cimetière de bateaux de Landévennec, profitant d’une rare nuit de neige pour immortaliser les lieux.

Ce soir-là, il avait décidé d’investir la prison maritime désaffectée de Pontaniou. Construite aux prémices du XIXe siècle sur les ruines d’un refuge pénitentiaire pour prostituées, elle avait été définitivement abandonnée en 1990, après avoir connu plusieurs vies. Cette expédition, il l’avait en tête de longue date. Renouer avec le passé carcéral de sa ville, c’était un peu comme voyager dans le temps.

Il fit le trajet depuis chez lui à pied, sous une pluie torrentielle qui aurait suffi à transformer un désert en champ de primevères en une nuit.

Il n’avait pas cherché à s’attarder dehors, les conditions climatiques ne s’y prêtant guère. Arrivé à l’intérieur de l’ancienne prison – il n’avait eu qu’à enjamber quelques gravats et entrer par la porte principale –, il commença par se laisser imprégner par l’endroit, seulement éclairé par les reflets des lumières de la ville. Il posa son matériel au sol. Il dégoulinait d’eau. Lui aussi.

Après quelques minutes dans un silence total, il alluma sa lampe de poche, en prenant soin de ne pas poser les yeux sur le faisceau. Les murs avaient tant d’histoires à raconter. Militaires, ouvriers, civils, ils étaient nombreux à avoir sacrifié une partie de leurs vies à cette immense bâtisse de granit. PENDANT QUE TU BAISES MA FEMME, JE NIQUE TON CHIEN CONNARD ! Yoran était loin d’être le premier curieux à investir le site, et certains des visiteurs précédents avaient manifestement tenu à marquer leur passage.

Une fois qu’il se sentit faire partie intégrante du lieu et de son environnement, il sortit son appareil photo reflex Hasselblad du sac, choisit les objectifs appropriés, et réalisa sa série, qu’il avait déjà prévu d’intituler « Prison outbreak ». Il passa ainsi près de deux heures à arpenter les 

couloirs de l’ancienne prison et à pénétrer dans certaines de ses cellules. Il se demanda à plusieurs reprises comment un tel bâtiment avait pu demeurer en activité jusqu’en 1990.

Alors que la nuit était déjà bien entamée, il s’estima assez satisfait de sa sortie.

Pendant qu’il rangeait son matériel, s’apprêtant à affronter une nouvelle fois la pluie battante qui l’attendait, il entendit un grattement répété derrière lui. Parcouru par un frisson, il se retourna, les sens en alerte, puis finit par lâcher un demi-sourire. C’était un chat noir. Et blanc.

***

Une fois de retour chez lui, Yoran savait que la seule chose qu’il avait à faire était d’aller dormir. Il aimait son lit. Il s’empressa donc de prendre une vraie douche, et après avoir jeté un regard rapide à ses clichés, plongea pour de bon dans l’obscurité.

***

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PREMIÈRES LIGNE #84 : La Frontière de Patrick Bard

PREMIÈRES LIGNE #84

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La Frontière de Patrick Bard

Avertissement de l’auteur


Ciudad Juárez est bien la ville violente décrite dans le roman. De la même façon, les conditions de travail des ouvrières de la frontière, aussi incroyables puissent-elles paraître, correspondent strictement à la réalité. La série d’assassinats dont il est question ne relève, hélas, pas que de la fiction, et plus d’une centaine de femmes ont mystérieusement disparu dans les dernières années à Juárez. Des dizaines d’entre elles ont été retrouvées mutilées, violées et assassinées. Certains responsables de ces meurtres ont été identifiés et arrêtés, mais l’ensemble de l’affaire n’a jamais été complètement élucidé.

Les ressorts romanesques et le dénouement de cet ouvrage sont donc de pure fiction, tout comme les personnages, même si certains traits de caractère ont été empruntés à des personnes existantes.

PREMIÈRE PARTIE

LA VILLE OÙ LE DIABLE A PEUR DE VIVRE

Frontière américano-mexicaine.

7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.

En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.

Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.

Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.

Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.

Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.

La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.

L’une des femmes se tourna vers Dolores.

— Toujours rien ? elle chuchota.

— Non. Tu me l’as apporté ?

L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.

Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.

Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.

Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.

Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.

Une voix féminine aboya un nom.

Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.

Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.

Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.

Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.

Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.

La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.

— Alors ? Tu les as eues, cette fois ?

— Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.

La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe.

Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.

— Tu te fous de moi ?

— Non, madame, je vous jure que…

— Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.

Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.

— Baisse ta culotte !

Le visage de Dolores se ferma.

— Si je refuse ?

La surveillante montra la porte du menton.

Très lentement, les doigts de Dolores Guevara firent sauter les boutons de la blouse rose. Puis disparurent sous une robe-chasuble pour ramener sur ses mollets déjà striés de varices sa culotte vierge de toute souillure.

La femme se leva, fit le tour de son bureau et releva d’un index inquisiteur l’ourlet de la robe. Puis elle se pencha en avant afin de vérifier qu’aucun fil ne pendait de la sombre toison offerte à son regard.

— Tu connais le règlement. Tu dois subir un test de grossesse. Allez, rhabille-toi et reviens me voir avant la fin de la semaine. Avec le résultat.

Tandis qu’elle sortait à pas lents en se rajustant, Dolores entendit appeler un autre nom. Sa lèvre inférieure fardée de rouge tremblait encore un peu.

« Plus de règles, plus de travail. Il n’y a pas de place ici pour les femmes enceintes. »

Chacun des mots employés par le directeur des ressources humaines lors de son embauche, six mois auparavant, résonnait encore dans son esprit.

Depuis, à deux reprises, la pointe acérée d’une aiguille à tricoter avait fouaillé son utérus. La dernière fois, elle avait bien failli y rester.

Et l’autre qui ne voulait jamais faire attention.

Le claquement sec de la pointeuse oblitérant sa fiche hebdomadaire la tira de son hébétude. Elle rejoignit son poste de soudure dans l’atelier envahi par le vacarme des machines.

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PREMIÈRES LIGNE #83 : Le mystère de l’arche sacrée, Michael Byrnes

PREMIÈRES LIGNE #83

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Le mystère de l’arche sacrée

de Michael Byrnes

Brooklyn, 1967— Aujourd’hui, tu viens avec moi, Aaron, murmura Mordekhaï Cohen.Il fit signe à son fils de se lever et lui indiqua l’entrée voûtée du passage menant derrière l’autel.Les membres dégingandés du jeune garçon se figèrent. À peine âgé de treize ans, Aaron tourna un regard inquiet derrière lui et vit la dernière femme descendre du balcon et se hâter de sortir par la grande porte de la synagogue. Il sentit une main lui prendre le bras.— Allez, viens, répéta son père. Tu n’as rien à craindre, je t’assure.— Je n’ai pas peur, mentit Aaron.Mordekhaï mit sa main entre les omoplates de son fils et le poussa dans l’allée principale du sanctuaire.— C’est un jour très spécial pour toi, Aaron.— Tu m’emmènes à l’intérieur ?— Exactement. Grand-Père a demandé à te parler.Aaron glissa ses mains tremblantes dans les poches de son pantalon noir.D’aussi loin qu’il se souvînt, le rituel avait toujours été le même après l’office du shabbat. Son père renvoyait son épouse et ses quatre filles à la maison pour préparer les poissons et les viandes du dernier des shalosh seoudot, les trois repas traditionnels de shabbat, puis il disparaissait dans une pièce fermée à clé derrière l’autel principal. Pendant ce temps, Aaron devait attendre dans le sanctuaire. Alors il montait les marches conduisant au balcon et s’approchait audacieusement de l’Aron Ha-Kodesh, la magnifique petite armoire en noyer qui abritait les rouleaux de la Torah. Le garçon passait ses doigts sur les entrelacs de rosettes ciselées et caressait la parokhet, ce rideau soyeux qui recouvrait les portes du meuble. Une heure plus tard, son père ressortait et, sur le chemin du retour, ils discutaient des lectures de la Torah.Mais aujourd’hui, Aaron était invité à passer derrière la bimah, la haute chaire de l’autel, et à pénétrer dans le long couloir enténébré qui lui était jusque-là interdit. Dans l’obscurité, une formidable porte en chêne nantie d’un lourd verrou de cuivre protégeait le lieu le plus secret de la synagogue.Son père n’avait jamais parlé de ce qui se trouvait derrière cette porte.Et Aaron ne le lui avait jamais demandé.Mordekhaï posa sa main sur la poignée ronde. Il hésita et se tourna vers son fils.— Prêt ?Aaron leva les yeux vers lui. En cet instant, son père lui parut beaucoup plus jeune : l’obscurité noircissait sa barbe et ses peoths1 grisonnantes et estompait les rides sévères autour de ses yeux bleu-vert. Quant à son expression, Aaron ne l’oublierait jamais : à la fierté et à l’empathie se mêlait un peu de nervosité. Ils étaient deux hommes sur le point d’entamer un long périple.— Prêt, répondit Aaron d’une voix timide.Son cœur battait la chamade.Mordekhaï frappa deux fois, puis tourna le bouton de la porte. Une fois celle-ci ouverte, il tendit la main.— Entrons, fils.Une suave odeur d’encens chatouilla les narines d’Aaron dès qu’il franchit le seuil. Ce qu’il découvrit au-delà de la porte le déconcerta plus encore que tout ce qu’il avait imaginé.La pièce, cubique et de taille modeste, comportait en haut sur le mur du fond une unique fenêtre cintrée. Un rayon de soleil perçait la nébulosité ambiante. Sous la fenêtre, le grand-père d’Aaron était agenouillé au pied d’un second Aron Ha-Kodesh, plus magnifique encore que celui de la synagogue. Un filet de fumée bleuâtre s’échappait d’un encensoir en or posé devant celui-ci et s’envolait vers le plafond.Agenouillé, tout le corps du grand-père plongé dans son oraison oscillait. Ses épaules voûtées étaient recouvertes du talit katane, son châle de prière blanc dont les tzitzits, les franges, se balançaient au rythme de ses incantations.Silencieusement, Aaron observa avec curiosité l’ensemble de la pièce. Il s’attarda sur une impressionnante collection de peintures à l’huile encadrées qui couvrait le mur à sa gauche. Chacune représentait une scène de la Torah. On aurait presque dit une bande dessinée racontant l’histoire de Moïse et des Israélites en passant par le Tabernacle et le Temple perdu. Contre le mur de droite, de grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes reliés aux titres gravés en hébreu. Cet endroit était-il une guenizah, la pièce d’une synagogue où l’on entreposait les textes et les récipients sacrés ? Aaron essaya d’imaginer ce que son père pouvait bien faire ici chaque samedi. Prier ? Étudier ?Le vieil homme se releva, puis consacra quelques instants à plier soigneusement son châle de prière avant de le ranger dans l’un des tiroirs de l’armoire aux rouleaux manuscrits. Quand, enfin, il se retourna vers ses visiteurs, Aaron se redressa instinctivement et fixa les fascinants yeux aigue-marine de son grand-père qui adoucissaient un visage au demeurant inquiétant. Les ressemblances familiales étaient si indiscutables qu’Aaron eut l’impression de se voir dans quelques décennies. Sous sa kippa, les étroites papillotes de Grand-Père spiralaient autour de ses oreilles jusqu’à son ample barbe grise.— Shabbat shalom, les salua-t-il.— Shabbat shalom, répondit son petit-fils.— Sors les mains de tes poches, mon garçon, ordonna-t-il à l’enfant.Rougissant, Aaron laissa retomber ses mains le long de ses cuisses.— C’est mieux, approuva Grand-Père.Le vieillard s’approcha et posa ses mains sur la kippa d’Aaron.— Nous couvrons le sommet de nos têtes pour montrer notre humilité devant Dieu qui nous contemple du ciel, expliqua-t-il. En revanche, nous Le prions avec nos mains. Donc veille à ce qu’Il puisse toujours les voir.Le doigt pointé vers le ciel, Grand-Père fit un clin d’œil au garçon – un petit signe qui permit à Aaron de se détendre un peu.— Mordekhaï, dit le vieil homme au père de l’enfant sans quitter ce dernier des yeux, pourrions-nous, M. Aaron Cohen et moi-même, rester quelques instants seuls ?— Bien sûr, répondit Mordekhaï.Aaron regarda son père quitter la pièce et la porte se refermer doucement derrière lui. Cette inversion des rôles lui donnait un sentiment d’importance et, quand il se retourna vers son grand-père, il devina que c’était exactement l’intention du vieil homme. Le silence tendu fut troublé par le hurlement d’un camion de pompiers descendant Coney Island Avenue. Aaron leva les yeux vers la fenêtre, tandis que le son de la sirène déclinait rapidement.— À nous, maintenant, Aaron, commença l’aïeul.Instantanément, l’enfant détourna son attention des bruits de la rue.— Quand j’étais un jeune garçon et que j’avais exactement ton âge, mon père m’a emmené voir mon grand-père, pour qu’il me parle de l’héritage de ma famille. D’abord, comprends-tu ce que j’entends ici par « héritage » ?Alors qu’ils se tenaient toujours face à face, Aaron se rendit compte qu’il n’y avait pas le moindre siège dans la pièce. Il acquiesça, bien qu’il ne fût pas certain de ce que voulait réellement dire son grand-père.— Si tu préfères, c’est au travers de nos enfants que nous laissons ou transmettons notre histoire familiale – et, plus précisément, sa généalogie. Dans les années qui viennent, tu en apprendras davantage à ce sujet. Et au travers de chacun d’entre nous, Dieu transfère Son don de génération en génération.— Vous voulez parler… des bébés ?Aaron craignait que tout ceci ne soit qu’un prélude à une discussion sur la puberté. Après tout, il n’avait lu la Torah pour sa Bar Mitzvah2 qu’une semaine plus tôt. Et même si la loi juive le considérait maintenant en homme, il lui restait encore à se sentir comme tel.La question fit rire Grand-Père.— Pas exactement, répondit-il. Bien que ce don de Dieu se manifeste assurément à travers notre progéniture.Rougissant, l’enfant réprima une irrésistible envie de replonger les mains dans ses poches. Mais l’expression du vieil homme devint soudain grave.— Tu sais, Aaron, nos ancêtres ont quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose qui nous différencie de la plupart des familles. En vérité, on peut la faire remonter à un homme qui vivait il y a des milliers d’années et qui portait le même prénom que toi. Tu le vois ici en robe blanche.De l’index, le grand-père dirigeait le regard curieux de son petit-fils vers l’un des tableaux au mur.La peinture représentait une scène de l’Exode : elle montrait un homme barbu en robe blanche, la tête surmontée d’une coiffe cérémonielle, sacrifiant un jeune agneau sur un splendide autel doré. Aaron demeura un instant subjugué par le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de l’animal.— Ton grand ancêtre Aaron était un très saint homme. Tu le connais par la Torah, n’est-ce pas ?Se remémorant ses fructueuses discussions du samedi avec son père, le jeune garçon déclama fièrement :— Aaron fut le premier grand prêtre des Hébreux, le kohen gadol… issu de la tribu de Lévi.Les mains dans le dos, Grand-Père s’avança pour mieux admirer la peinture.— C’est exact. Et Aaron avait un frère très particulier que ses parents avaient choisi d’abandonner pour le protéger.— Moshe, répondit Aaron avec assurance. Moïse.Une lueur de fierté dans les yeux, le vieil homme acquiesça et encouragea son petit-fils à développer.— En Égypte, poursuivit Aaron d’une voix légèrement tremblante, Pharaon avait ordonné le meurtre de tous les nouveau-nés israélites mâles. Alors la mère de Moïse le mit dans un panier qu’elle déposa sur le Nil. Découvert par la fille de Pharaon qui se baignait dans le fleuve, Moïse fut adopté par celle-ci.— Et élevé à la cour de Pharaon, enchaîna Grand-Père. C’est très bien, mon enfant. Comme tu le sais, Moïse et Aaron se retrouvèrent plus tard. Il y a près de trois mille trois cents ans, Dieu a envoyé Moïse libérer son frère, sa famille et son peuple du servage.Le vieil homme désigna une nouvelle peinture qui montrait Moïse pointant son bâton sacré vers les eaux afin qu’elles se referment sur les soldats et les chars de Pharaon.— Les Israélites échappèrent ainsi à l’armée égyptienne et ils combattirent pendant quarante ans pour conquérir la terre que Dieu leur avait promise. Moïse fut le premier vrai messie, le fondateur de notre nouvelle nation. Pour lui, l’héritage à transmettre comptait plus que tout.— Et nous sommes sa famille ?— Trente-trois siècles plus tard, le sang lévite coule dans mes veines, celles de ton père…— … et les miennes ?— Exactement.Aaron demeura sans voix.— Ton héritage, Aaron, est un legs sacerdotal que nous avons absolument besoin de préserver.Il leva son poing gauche et l’agita pour souligner l’importance de ses propos.— Mais notre lignée n’est pas restée pure, comme Dieu le voulait. Les siècles nous ont corrompus.— À cause de la Diaspora3 ?Grand-Père hocha la tête.— Oui. Et d’autres choses aussi, ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Certains de nos ancêtres n’ont pas respecté le plan de Dieu. Mais un jour, très prochainement, je suis certain que nous restaurerons la pureté de notre lignée. Et quand cela arrivera, Dieu contractera une nouvelle Alliance avec notre peuple. Après nombre de tragédies… (sa voix chevrota au souvenir des plus de un million de frères qui, à Auschwitz, avaient souffert à côté de lui – et qui, pour la plupart avaient péri), Israël lutte pour être de nouveau une nation, pour récupérer ses terres perdues. Les tribus sont encore dispersées. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tourmente… et Dieu seul connaît l’avenir.Quelques jours plus tôt, Aaron avait appris de son père que l’aviation israélienne avait bombardé des bases égyptiennes pour riposter à une attaque. Maintenant, les armées égyptienne, jordanienne et syrienne se massaient aux frontières d’Israël. Son père n’avait pas cessé de prier depuis le début de toute cette affaire.— Mais cette nation, je le crains, ne respecte toujours pas l’Alliance de Dieu, déplora le vieil homme, le regard fixé vers le sol. L’Alliance ne pourra être restaurée que lorsque la lignée le sera. Alors Israël se relèvera tel le phénix.— Mais comment le sera-t-elle ?Grand-Père ne put s’empêcher de sourire encore une fois.— Tu n’es pas encore prêt pour ça, mon impatient petit-fils. Mais bientôt, quand le temps sera venu, tu apprendras les secrets qui ont été confiés à mon père, à moi, à mon fils… (Il pressa doucement deux doigts contre le cœur battant du garçon.)… et à toi. En attendant, tu as encore beaucoup à apprendre.Il désigna les bibliothèques surchargées d’ouvrages.— Tu viendras ici avec ton père chaque samedi après l’office. À partir de maintenant, nous serons trois.Un large sourire illumina les traits d’Aaron.— Trois générations, ajouta son aïeul.Il tapotait la joue de l’enfant, lorsqu’un détail lui revint à l’esprit.— Ah oui ! fit-il, l’index levé. Je dois, par conséquent, te donner quelque chose.Aaron regarda son grand-père se diriger vers l’armoire aux rouleaux et fouiller dans le plus petit tiroir. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il referma le tiroir et revint vers Aaron sans montrer ce qu’il tenait dans sa main.Les yeux rivés sur le poing fermé de son aïeul, le visage du garçon trahissait son impatience.— Depuis de nombreux, de très nombreux siècles, notre famille a utilisé un symbole pour représenter nos ancêtres. Regarde…Grand-Père retourna sa main et ouvrit son poing pour révéler un objet rond ressemblant à un dollar argenté. Dès qu’Aaron s’approcha pour le détailler, il comprit que ce n’était pas du tout une pièce.— Dis-moi ce que tu vois sur ce talisman ?C’était le plus étrange des symboles. Et il n’avait assurément pas l’air judaïque. Pour dire vrai, les mystérieux motifs paraissaient même aller à l’encontre des enseignements juifs sur l’iconographie.— Un poisson… enroulé autour… (Il fronça les sourcils.)… d’une fourche.— Oui. Mais pas un poisson, un dauphin. Et ce n’est pas exactement une fourche, mais un trident.Lisant la confusion dans les yeux de l’enfant, il s’empressa d’ajouter d’un air grave :— Tu ne dois jamais parler de ce que tu apprends dans cette pièce, sauf à une personne qui possède ce même talisman. Et tu dois promettre de ne montrer celui-ci à personne. Pas même à ton meilleur ami de la yeshiva4. Tu comprends ?— Je comprends, Grand-Père.— Yasher koach5.Assurément, le garçon allait devoir faire preuve d’une grande volonté, pensa le vieil homme. Le monde changeait rapidement. Il saisit la main de son petit-fils, déposa le talisman dans sa paume et referma les doigts de l’enfant autour de l’objet.— Protège-le…, lui chuchota-t-il.Le poing d’Aaron était emprisonné entre les deux mains de son aïeul. Il sentait le petit disque de métal pressé fortement contre sa paume moite et un frisson parcourut son bras.— Parce qu’à partir de cet instant, tu vas consacrer ta vie à préserver tout ce que représente ce symbole.


1. En français, « papillotes ». Longues mèches généralement bouclées tombant devant les oreilles des juifs orthodoxes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Cérémonie (signifiant littéralement « Fils du Commandement ») correspondant à la communion solennelle dans le christianisme. Elle intervient théoriquement à treize ans pour les garçons et à douze ans pour les filles. En cette occasion, le garçon lit un passage de la Torah approprié.

3. Dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde.

4. École du judaïsme orthodoxe où l’on étudie particulièrement le Talmud et la Torah.

5. Littéralement : « Puisses-tu avoir la force » ou, plus ambigu mais plus seyant : « Que la force soit avec toi. » Il s’agit en réalité d’une expression standard pour, simultanément, féliciter et remercier quelqu’un.

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PREMIÈRES LIGNE #81 : Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

PREMIÈRES LIGNE #81

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

À tous ceux qui ont posé des questions 
sans jamais craindre les réponses…

CONFIDENTIEL

ÉVALUATION D’APTITUDE PSYCHOLOGIQUE 19-409

SUJET : MT-051027-096N

DATE : Lundi 4 août 1958 – 15 h 38

Transcription agent spécial Paul Erickson

Q. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici, agent spécial Travis ?

R. Oui, monsieur.

Q. Asseyez-vous, ou peut-être préférez-vous le canapé ?

R. La chaise fera l’affaire.

Q. Très bien. Alors commençons par quelques informations personnelles. Quel âge avez-vous ?

R. Trente et un ans.

Q. Marié ?

R. Non.

Q. Fiancé ?

R. Non.

Q. Sexuellement ou sentimentalement impliqué avec une personne du sexe opposé ?

R. Non.

Q. Très bien. Parlez-moi de votre passé, votre enfance.

R. Le fait que ma mère a tué mon père. C’est de ça que vous voulez que je parle ?

Q. Nous devons aborder cette question, bien entendu, mais nous ne sommes pas obligés de commencer par ça.

R. Eh bien, si nous devons en parler, autant le faire. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre de grande importance.

Q. Très bien. Alors commençons par ça. Vous aviez quinze ans à l’époque, exact ?

R. Oui, monsieur.

Q. Dites-moi ce qu’il s’est passé, du mieux que vous vous souvenez…

COMPTE RENDU

D’après les observations initiales, le sujet est émotionnellement détaché. Là où on attendrait une réaction et une activité émotionnelles significatives, il semble y en avoir peu. Une telle dissociation n’est pas rare lorsqu’un traumatisme psychologique sévère a été vécu au cours de la jeunesse. Les réponses du sujet semblent quelque peu préparées et formelles, comme s’il avait bâti une stratégie grâce à laquelle il parvient à gérer ses émotions. S’écarter de cette construction mentale serait risqué et exposerait le sujet à des interprétations alternatives et des réactions imprévisibles. C’est un territoire inconnu, il doit donc – pour le sujet – être évité. Inversement, il a peut-être simplement adopté une attitude dont il estime qu’elle est la plus appropriée à de tels entretiens, présentant de la sorte une personnalité aussi professionnelle que possible. Travis dénote une incapacité à communiquer et à compatir avec autrui, mais il ne voit pas ça comme un manquement, assurément pas dans ses fonctions professionnelles. Ce n’est pas rare chez les orphelins, catégorie dans laquelle le sujet pourrait être plus ou moins rangé.

Pour ce qui est de son éventuelle promotion en tant qu’agent de terrain en chef, il me semble que son détachement et sa distance émotionnelle pourraient ne pas entraver son travail, mais plutôt le simplifier. Une implication émotionnelle avec des suspects sous le coup d’une enquête s’est dans de nombreux cas avérée un obstacle, et je sais que le chef de section Gale cherche à éviter d’utiliser des agents de terrain qui ont manifesté une incapacité à demeurer totalement objectifs.

L’autorisation est accordée pour le service actif conformément à la note interne du lundi 4 août 1958 (Référence : Évaluation d’aptitude psychologique 19-409).

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial Raymond Carvalho

DESTINATAIRE : Agent spécial superviseur Tom Bishop

OBJET : Mandat (Éval. psy. 19-409)

L’agent spécial Michael Travis se voit accorder l’autorisation pour le service actif.

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial superviseur Tom Bishop

DESTINATAIRE : Agent spécial Raymond Carvalho

Bien reçu. S’il vous plaît soumettez copies de toutes les transcriptions d’entretiens au bureau de l’agent spécial adjoint Monroe, ainsi qu’au chef de section Gale et au directeur exécutif adjoint Bradley Warren.

COMMUNICATION INTERROMPUE LE 04/08/58 À 17 H 42 PAR L’AGENT SPÉCIAL SUPERVISEUR TOM BISHOP

1

« C’est une affaire inhabituelle, agent Travis, et nous ne savons pas trop à quoi nous sommes confrontés, pour être honnête. »

L’agent spécial superviseur du FBI Tom Bishop se tenait dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il était appuyé au montant, une cigarette non allumée dans une main, une enveloppe en papier kraft vierge dans l’autre.

« Vous faites maintenant partie du club depuis un peu plus de huit ans, Travis, il est temps qu’on vous jette aux lions. »

Bishop s’assit à son bureau. Il posa l’enveloppe et alluma sa cigarette.

« Nous pensons que ça devrait tomber sous le coup du Code US, titre 28, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État… mais nous ne sommes sûrs de rien. On a affaire à un meurtre, ça, c’est sûr. Cependant, tout ce qu’on a pour le moment, c’est un shérif de campagne avec un cadavre sur les bras, et il a besoin de notre aide. »

Michael Travis remua sur sa chaise. Il avait un peu mal au cou. Il n’avait pas bien dormi, peut-être à cause de la nature invasive de la rencontre de la veille avec le psychologue du Bureau. Il tentait de ne pas penser à son passé et n’avait certainement aucune envie d’en parler, surtout avec des inconnus. La conversation avec le psychologue l’avait forcé à se remémorer des choses dont il aurait grandement préféré qu’elles demeurent en sommeil. Néanmoins, son numéro dépourvu d’humour, voire d’humanité, avait de toute évidence satisfait l’examinateur car il savait qu’on lui avait accordé une autorisation pour cette mission. Quoi qu’il en soit, le souvenir de l’exécution de sa mère, la mort ­d’Esther Faulkner et d’autres événements semblables de son passé l’avaient perturbé, et – parmi les sensations et les pensées et conclusions depuis longtemps oubliées – il y avait une chose qui ne l’avait pas quitté. La crainte qu’il soit peut-être le fils de son père et que la propension à la violence de celui-ci soit dans son sang, comme un relais héréditaire, pour ainsi dire, et que le témoin ait été transmis.

Par ailleurs, Travis avait de nouveau fait ce rêve qui l’avait tourmenté pendant des années : l’ombre d’un inconnu, un champ aride et craquelé, un rire de corbeau. Rien d’autre.

Malgré son état d’esprit actuel, il savait le chemin qu’il avait parcouru. Il avait trente et un ans, possédait un appartement à Olathe, juste à la périphérie de Kansas City, comptait huit années de service loyal et exemplaire au sein du FBI, et il était sur le point de se voir confier sa première mission en tant que responsable. Même s’il savait qu’une telle chose était inévitable, elle n’en représentait pas moins un défi de taille.

« C’est, littéralement, la foire en ville, poursuivit Tom Bi

shop. Elle s’appelle Seneca Falls, à ne pas confondre avec Seneca sur la route 63 près de la frontière de l’État. C’est une petite ville en bordure des collines Flint, située entre El Dorado et Eureka, juste à l’est de la I-35. Vous en avez entendu parler ?

– Non, monsieur, jamais.

– Oh, au fait, vous pouvez laisser tomber le “monsieur” maintenant, puisqu’ils ont jugé opportun de vous attribuer le rang d’agent spécial senior pour cette mission. »

La poitrine de Travis se gonfla.

« Vraiment ?

– Oh, allez… vous saviez que ça arriverait un jour ou l’autre. » Bishop sourit. Ils se serrèrent la main. « Bienvenue dans les toilettes des cadres, agent spécial senior Travis. »

Ce dernier sourit à son tour. « Il paraît que vous avez de véritables serviettes, ici, monsieur. »

Bishop prit un ton pince-sans-rire.

« Juste une rumeur calomnieuse, Travis, je vous assure. Il va falloir faire vos preuves, évidemment. Vous devez toujours gagner vos galons sur la ligne de front, mais je crois que personne ne doute de votre capacité à mener une enquête de cette nature, aussi étrange soit-elle.

– Étrange ?

– Comme j’ai dit, c’est la foire, Michael, et ce n’est pas une façon de parler. Nous avons un authentique cirque ambulant avec des bohémiens, des monstres de foire et ainsi de suite, et pour le moment il semblerait que l’un d’eux puisse être responsable de la mort d’un homme. D’après le peu que nous savons, la victime semble venir de l’étranger. Mais nous ne sommes sûrs de rien. Nous avons reçu des informations très lacunaires de la part de la police locale, mais étant donné que les forains venaient de ­l’Oklahoma et que dès leur arrivée un mort a été découvert, nous traitons ça comme une potentielle affaire fédérale. Ce n’en est peut-être pas une. Ça pourrait complètement être autre chose. Tout ce qu’on sait, c’est que les gens du coin pataugent et qu’ils nous ont demandé de les aider.

– Vous avez parlé du Code US, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État, mais ce que vous me dites suggère que ça pourrait être un crime violent commis par un voyageur d’un autre État.

– Eh bien, c’est une possibilité. Ce type n’avait peut-être rien à voir avec le cirque, mais le shérif de Seneca Falls affirme qu’il y a tout un tas d’étrangers là-bas, et que le gars pouvait être l’un d’eux. S’il a été tué par l’un des siens, alors ça devient une affaire fédérale.

– Je vois. Il s’agit donc en premier lieu de déterminer les faits. Et si je conclus que ni la victime ni le coupable n’ont franchi les frontières de l’État, ce ne sera sûrement plus une affaire fédérale ? »

Bishop haussa les épaules.

« Nous prendrons cette décision quand nous aurons suffisamment d’informations. Je sais que le chef Gale estime qu’une fois que le Bureau a mis le nez dans quelque chose, il ne devrait pas laisser la question irrésolue. Un peu comme si les pompiers se rendaient sur le site d’un feu puis décidaient de ne pas l’éteindre, si vous voyez ce que je veux dire. Même s’il s’avère que l’affaire n’est pas du ressort fédéral, le chef Gale pourrait décider de la mener à son terme pour des questions de relations publiques.

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PREMIÈRES LIGNE #80 La cassure de Martina Cole

PREMIÈRES LIGNE #80

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La cassure de Martina Cole

Prologue

1992. Grantley.

Melanie Harvey descendait Bayler Street d’un bon pas.

Née à Grantley et désormais étudiante dans cette petite ville de l’Essex, elle se réjouissait du petit air distingué que lui donnait son nouveau statut – ses anciens professeurs n’en seraient pas revenus. Elle adorait cet endroit, elle s’y sentait chez elle, c’est là qu’elle voulait travailler et fonder une famille. Surtout depuis la nouvelle politique urbaine : enfin Grantley se développait et occupait sa place sur la carte du monde.

Tout changeait si vite ! La ceinture verte disparaissait peu à peu, grignotée par les nouvelles constructions, immeubles ou résidences – tous privés, évidemment. On démolissait à tour de bras pour faire place aux banlieusards qui rêvaient de vivre à quarante minutes de Fenchurch Street et de la City. Le lieu flairait encore assez bon la campagne pour que les gens aient envie d’y élever leurs enfants ; tous étaient prêts à casser leur tirelire pour se payer une maisonnette dans les environs.

Chaque matin, Melanie faisait son jogging suivant le même itinéraire, étonnée de la vitesse à laquelle les immeubles sortaient de terre – objectivement, ils ne semblaient pas faits pour durer. Et chaque matin, les ouvriers des chantiers la sifflaient au passage. Mais la jeune fille préférait les ignorer. Fière de ses dix-sept ans et de ses soutifs 95D, elle trouvait tout à fait normal que ces vieux cochons lui manifestent ainsi leur admiration. D’un naturel plutôt arrogant, elle courait d’un air dégagé et toisait le monde du haut de sa belle jeunesse.

Ce matin, elle portait un petit top, un short et une paire de Reebok. Ses cheveux châtain foncé étaient retenus en queue-de-cheval. Dans sa course, elle scrutait les anciens bâtiments en démolition.

Du coin de l’œil, elle aperçut un bulldozer qui se dirigeait lentement vers la dernière bâtisse intacte. Un nuage voila le soleil quelques secondes, ce qui lui permit de mieux observer la scène.

C’est alors qu’elle vit quelque chose bouger sur le toit. Le mouvement, à peine perceptible, attira pourtant son attention. Elle leva les yeux pour mieux voir : hélas, le soleil était revenu, aveuglant, et ses yeux se remplirent de larmes. N’empêche, elle avait bien vu bouger quelque chose, elle en aurait mis sa main à couper.

Le bulldozer reprit son travail, un nuage cacha de nouveau le soleil et soudain Melanie aperçut une petite tête blonde. Elle n’avait fait que l’entrevoir, mais c’était suffisant. Il ne pouvait s’agir que d’un gosse : le parapet surplombant le bâtiment pouvait dissimuler un enfant, un adulte aurait été facilement repérable.

C’est alors qu’il réapparut.

Le conducteur du bulldozer allait attaquer la démolition ! À la grande joie des ouvriers, ravis de la voir déraper sur le sol inégal, Melanie se précipita. À la vitesse à laquelle elle courait, ses baskets blanches soulevaient une nuée de terre et de poussière de brique, et à chaque battement de cœur, ses seins lourds venaient taper contre sa cage thoracique. Elle tenta désespérément d’attirer l’attention du type dans le bulldozer – pas de souci : mi-appréciatif, mi-inquiet, l’ouvrier ne la quittait pas des yeux.

Elle surgit devant lui, le type freina, puis s’arrêta, sidéré de la voir gesticuler comme une détraquée. Elle semblait vouloir attirer son attention sur quelque chose qui était au-dessus de sa tête.

Furieux, le chef de chantier, un dénommé Desmond Rawlings, se précipita dans sa direction et s’exclama d’un ton rageur :

– Putain de merde, mais où vous vous croyez, bordel ?

À bout de souffle, Melanie continuait à pointer le doigt vers le sommet du bâtiment.

– Regardez, il y a quelque chose, ou quelqu’un, là-haut !

Il leva les yeux de façon automatique, mais ne vit rien.

– Tu te fous de ma gueule, mignonne ?

Melanie secoua la tête.

– Non, je suis sûre qu’il y a quelqu’un sur le toit. Allez-y, vous verrez bien.

Le conducteur de l’engin sortit de sa cabine.

– Alors, Des, c’est quoi ce foutoir ?

Desmond haussa les épaules, son corps lourd ruisselait de sueur. Il faisait froid, ce matin, et il avait enfilé un pull sous sa veste de chef de chantier, comme le signalait l’inscription qu’il avait dans le dos.

– Va savoir. Cette fille prétend qu’il y a quelqu’un là-haut.

Il pointa le doigt en l’air. Tous les ouvriers regardèrent vers le toit du bâtiment.

– Je vois que dalle, moi.

– N’empêche, il y a quelqu’un. Je l’ai vu, de mes yeux.

La voix de Melanie était moins assurée. C’est vrai que, de là où elle était, elle non plus ne voyait plus rien.

– Je courais dans la rue quand, tout à coup, là-haut, j’ai vu une petite tête blonde. Il vaudrait mieux aller faire un tour quand même, histoire de vérifier.

Des poussa un énorme soupir. Il en avait ras le cul, de ce bordel. Les entrepreneurs étaient nuls, tout allait de travers et le chantier avait pris un retard de plusieurs semaines. Aucun croquis ne correspondait à rien et le chargement d’acier était à la bourre, comme d’hab’. Et pour tout arranger, voilà qu’une imbécile de gonzesse venait lui raconter qu’il y avait un môme sur le bâtiment qu’il s’apprêtait à foutre par terre.

Les ouvriers, ravis de l’intermède, s’étaient précipités pour faire cercle autour du petit groupe. Melanie, elle, se sentait de plus en plus embarrassée. Et si elle avait été victime d’une illusion d’optique ?

– Je suis certaine d’avoir vu quelque chose…

Un type râblé, teint mat et yeux verts, se proposa.

– Bon, allez, Des, je vais y jeter un œil. Prends bien soin de la mignonne, hein ?

Des acquiesça en soupirant. Il aurait donné cher pour être chez son bookmaker1, une liasse de billets dans une main et une bière dans l’autre. Le type aux yeux verts disparut dans la structure de l’édifice. Des jeta un œil furtif sur les roberts de la nana, qui lui adressa un regard cynique.

– Tu m’as bien matée, sale pervers ?

Les autres types se marrèrent, non sans devoir réprimer l’envie d’imiter leur collègue.

Soudain, leurs rires s’éteignirent et, comme un seul homme, ils tournèrent les yeux vers le toit du bâtiment. Melanie craignait de s’être trompée, tout en espérant le contraire – les gars rigoleraient beaucoup moins s’il y avait bien quelqu’un.

En tout cas, elle aurait fait ce qu’il fallait. C’était déjà une consolation.

*

Regina Carlton se hissa avec difficulté hors du lit et repoussa le type qui dormait auprès d’elle. Il grogna et, en se retournant, lâcha un gros pet bien sonore.

Avec une moue, Regina soupira.

– Putain de merde, mais où je l’ai dégotté, celui-là ?

Sa question restant sans réponse, elle regarda autour d’elle d’un air las. Le sol était jonché de vêtements épars, l’atmosphère empestait le linge et la vaisselle sales. Elle s’alluma une Benson & Hedges, en prit une bonne bouffée et avala la fumée à fond. Illico, la nicotine lui monta au cerveau et Regina poussa un nouveau soupir, de joie cette fois.

En grattant son ventre avachi, elle quitta la pièce et se traîna d’un pas désœuvré dans l’entrée, puis, de là, vers la cuisine. Une fois la bouilloire allumée, elle fouilla dans les restes qui couvraient la table et en dégagea un flacon de pilules. Elle l’ouvrit, en sortit deux cachets bleus qu’elle avala avec une gorgée d’eau et alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. L’eau bouillait, elle se fit un café, renifla le lait d’un air dubitatif, le reposa et avala son café noir.

De retour dans le vestibule, elle ouvrit la porte de la chambre où dormaient ses enfants.

Michaela, cinq ans, était encore endormie, ses cheveux châtain doré déployés sur une taie d’oreiller douteuse. Hannah, dix mois et toujours au berceau, était déjà réveillée. Sa couche trempée dégageait une odeur d’ammoniac tellement âcre que sa mère sentit ses yeux la piquer.

En revanche, le lit où aurait dû se trouver le petit Jamie, deux ans, était vide. Regina fronça les sourcils, retourna dans la salle de séjour, qu’elle parcourut d’un regard circulaire, et revint dans la cuisine. Elle la fouilla des yeux, sans oublier de regarder sous la table.

– Il va voir comment je vais le massacrer, ce petit connard, dit-elle d’une voix plus rageuse qu’apeurée.

Elle retourna dans la salle de séjour et, tirant un voilage jauni par la fumée de tabac, balaya du regard l’espace qui se trouvait devant l’immeuble.

Rien, pas de Jamie.

Son café terminé, enfin boostée par les cachets de Driminal, Regina retourna dans sa chambre, enfila un jean et un sweat Bart Simpson. Elle s’attacha les cheveux en arrière et se contempla dans le miroir de sa coiffeuse.

Elle avait les yeux caves et cernés, ses pommettes se noyaient dans un visage bouffi par les excès : trop d’alcool, trop de drogues, trop de cul. Et voilà le résultat. Elle avait en revanche un corps maigrichon où tout s’avachissait, depuis les seins jusqu’à la peau des avant-bras.

Regina avait vingt-cinq ans.

Elle avança vers le lit et réveilla d’une bourrade le mec endormi.

– Vas-y, dégage ! réagit-il. Tu vois pas que je pionce, merde ?

Elle baissa vers lui des yeux indifférents, ce type ne l’agaçait même pas. Allumant une nouvelle cigarette, elle se dirigea vers la chambre des filles et, sans même soulever le dessus-de-lit, réveilla Michaela d’une bonne claque sur les fesses.

– Hé, ma puce ! Occupe-toi d’Hannah et fais-la déjeuner.

Michaela se redressa d’un bond. Sa mère continua :

– T’as pas vu Jamie ?

La gamine secoua la tête.

Regina sortit de l’appartement et dévala les quatre étages jusqu’à la rue. En passant au deuxième, elle croisa une vieille aux traits déformés par une moue d’exaspération.

– V’zavez pas vu mon Jamie ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse à la vieille sorcière.

Un quart d’heure plus tard, même Regina commençait à se faire du souci : pas de doute, son gamin avait disparu. Manquait plus que ça ! La police allait fourrer le nez dans son chaos quotidien. Avec tout ce qu’elle avait déjà sur le poil !

– Putain, quel chieur, ce môme ! Un faiseur de merdes, comme son père.

Elle retourna à l’appartement sans attendre et entreprit de le débarrasser de tout objet compromettant. Fallait pouvoir appeler les flics sans crainte.

Mais, d’abord, elle téléphona à son travailleur social : elle aurait besoin de toute l’aide qu’elle pourrait trouver.

Dix minutes plus tard, l’agent Black débarquait en compagnie d’une policière, l’agent Hart. Ils froncèrent les narines en pénétrant dans l’appartement, agressés par l’odeur d’urine et de sueur rance qui leur sauta à la gorge.

Regina leur lança un sourire acide, elle était prête à la bagarre.

Un coup d’œil à l’appartement minable leur suffit à se décider ; pas question d’y rester, encore moins de s’asseoir.

– Bonjour, je me présente : agent Joanna Hart, et voici mon collègue, Richard Black. D’après nos informations, votre petit garçon aurait disparu ?

– M’enfin, c’est moi qui vous ai appelés, que je sache ?

La voix de Regina laissait percer une bonne dose de mépris, mitigée de frayeur. Hart le décela immédiatement.

– Allons, allons, nous ne sommes pas venus en ennemis. Si votre petit garçon a vraiment disparu, inutile de prolonger les préliminaires, croyez pas ?

Ses paroles eurent un effet immédiat, Regina se détendit.

– C’est un vrai petit vagabond, ce mioche. Il a beau être petit, il est malin comme un singe. Franchement, c’est avec moi qu’il devrait être, croyez pas ? Je suis sa maman, quand même. J’ai cherché partout, mais rien, que dalle. Pas de doute, il a bel et bien disparu.

L’agent Hart eut un élan de pitié pour cette pauvre femme. Elles n’en étaient pas à leur première rencontre. Combien de fois l’avait-elle vue ivre, droguée, agressive ?

– D’accord, j’ai pas été élue maman de l’année, mais c’est mes mômes, d’accord ? Et moi, mes gosses, je les aime, continua Regina.

L’agent Black renifla et secoua tristement la tête.

– Ben oui, ça crève les yeux.

En une fraction de seconde, Regina avait bondi sur lui. Hart s’interposa vivement entre les deux adversaires.

– Bon, Richard, va donc faire un tour chez les voisins pendant que je m’occupe de Miss Carlton, OK ?

Le ton était ferme et sans réplique. Sans se presser, son collègue tourna les talons et quitta la pièce.

– Tu parles d’un branleur. Et encore, il se permet de me juger, ce connard. Mais pour qui il se prend, ce débile ?

Regina tirait nerveusement sur sa cigarette, sans même prendre le temps d’avaler la fumée. L’agent Hart lui sourit.

– Alors, imaginez ce que c’est de travailler avec lui !

Elle avait parlé à voix basse, d’un ton de conspiratrice, cherchant désespérément à établir une connivence avec la jeune femme.

– Oh, laissez tomber, pas la peine de jouer à ça avec moi. Vous me la ferez pas, ni vous ni vos collègues. Je sais très bien ce que vous croyez, je la connais, votre façon de penser. Vous oubliez vos conneries et vous retrouvez mon gamin, point barre.

Regina avait peur et ça se voyait.

Une forte exclamation venant du couloir évita à la policière d’avoir à répondre.

– Bonjour mon trésor, c’est moi, Bobby.

La voix était haut perchée, efféminée. Un homme de grande taille pénétra dans la pièce. Il avait les cheveux longs, teints en noir et aux racines apparentes, et des yeux bleus souriant dans un visage ouvert. Il ouvrit grand les bras, Regina s’y précipita en sanglotant. L’agent Hart les observa un moment, contente de voir arriver quelqu’un susceptible de lui venir en aide.

– Il est de la famille ?

Regina lui fit face en reniflant.

– Bien mieux que ça, chérie, c’est mon travailleur social.

Le type lui tendit une main flasque.

– Robert Bateman, ma grande. Assistant social de ces dames.

Hart poussa un gros soupir. Il ne manquait plus que ça.

Black revint dans l’appartement et lança d’une voix forte :

– Un petit garçon répondant au nom de Jamie a été retrouvé sur un chantier, de l’autre côté de la ville. Un petit blond aux yeux bleus, en parfaite santé.

Regina se détendit.

– Oui, ça a l’air d’être ça. C’est bien mon gosse.

Bien que son visage soit resté impassible, sa voix trahissait son soulagement.

– Comment a-t-il échoué là-bas ? demanda l’agent Hart d’un ton soupçonneux.

Black haussa les épaules.

– Et comment je le saurais ? En tout cas, on l’a emmené à l’hôpital pour les tests de contrôle.

– Oh, Bobby, tu m’emmènes, s’te plaît ?

Le visage de l’assistant social se fendit d’un large sourire.

– Bien sûr, Regi. Et les deux autres, qu’est-ce que t’en fais ?

Michaela se tenait debout sur le seuil de la porte avec Hannah, changée et sentant bon, dans les bras.

– Pas de problème. Mon copain dort dans la chambre, il les surveillera.

Robert roula ses yeux bleus vers le plafond.

– Les petites le connaissent, ma grande, ou c’est juste un oiseau de passage ?

Regina ferma les yeux un instant.

– Elles le connaissent un peu. Bon, alors, on y va ?

Le ton était définitif.

Cinq minutes plus tard, ils étaient partis.

Michaela enfournait une cuillerée de céréales Weetabix dans la bouche d’Hannah lorsque le type sortit enfin de la chambre. Il était nu, le sexe en demi-érection, taraudé par une sacrée envie de pisser.

Il examina les deux petites assises dans cette cuisine cradingue et leur lança d’un ton acide :

– Putain, mais qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

Rejetant sa belle chevelure dorée en arrière, Michaela répondit sur le même ton :

– Je pourrais te poser la même question, mon vieux.

*

Imbu de sa juste autorité, l’agent Black pénétra dans l’hôpital de Grantley d’un pas assuré. Après avoir traversé les urgences, il grimpa les cinq étages qui menaient au service de médecine infantile. L’agent Hart se tenait devant la porte d’un bureau, un gobelet de café à la main. Elle lui sourit.

– Alors, quoi de neuf ?

– J’ai deux témoins qui affirment avoir vu Regina Carlton et son fils sur le chantier, à six heures et demie ce matin. Le premier est une femme, elle fait le ménage à l’usine Kortone Separates. Elle gare sa voiture près du chantier et finit le trajet à pied avec une copine. Le second est un homme qui passe par là en allant chercher son journal. Ils l’auraient vue se débarrasser du môme.

Joanna Hart fronça les sourcils.

– Dans ce cas, pourquoi nous aurait-elle appelés ?

Black leva les épaules.

– Elle a peut-être cru qu’il était mort, puisqu’ils allaient démolir le bâtiment où on l’a retrouvé.

– Bon Dieu ! On ferait mieux de prendre contact avec la PJ.

– C’est fait. Ils ne vont pas tarder. On verra bien comment elle s’en sortira, cette traînée.

Devant son air réjoui, Joanna comprit sa vieille animosité. Black eut un haussement d’épaules.

– Tentative de meurtre, hein ?

– Tout dépend de son état au moment des faits. Impossible de l’inculper tant qu’on n’a pas tous les éléments.

Black secoua la tête d’un air apitoyé.

– Tu ne veux pas piger, décidément. Cette fille est tellement saturée de substances chimiques qu’elle pourrait devenir la première femme OGM de l’histoire ! Mais toi, ça ne te dérange pas, tu continues à la défendre. On ne les compte plus, les fois où il a fallu se rendre chez elle pour cause de bagarre, de tapage nocturne ou d’état d’ivresse… Mais ton grand cœur lui laisse encore le bénéfice du doute !

Il partit d’un rire incrédule qui résonna jusqu’au fond du couloir.

– Mais, bonne mère, cette fille a trois gosses ! Et ce matin, on en a retrouvé un à moitié mort, enfoui sous un tas de gravats. Comment tu peux défendre un truc pareil ? Faut l’enfermer, cette tarée, ma grande. Et si ça ne tenait qu’à moi, je balancerais même la clé !

– Alors ça, mon cher, je n’en doute pas.

Surgissant derrière eux, Robert Bateman leur lança, d’une voix étonnement ferme :

– Croyez-moi, cette fille sort d’un milieu bien pire que celui où vivent ses enfants, et malgré tout, elle tente de s’en sortir. Regina a beau être comme elle est, elle les adore, ses mômes. À sa façon, bien sûr.

L’agent Black secoua la tête, une fois de plus.

– Allez donc prêcher ça aux convertis. En ce qui me concerne, c’est un vrai bâton merdeux, cette fille, et ses mômes seraient bien mieux ailleurs. Elle tapine, elle est camée et elle les laisse croupir dans des situations plus que dangereuses. Ça schlingue, chez elle…

– On ne peut quand même pas enfermer les gens parce que leur appartement est sale, fit Joanna d’une voix agacée.

– … son appart’ pue et ses gosses traînaillent toute la journée. Chaque fois qu’on va chez elle, on les trouve soit au lit, soit en pyjama. La vie qu’elle mène à ces pauvres mioches est un vrai cauchemar.

Robert Bateman poussa un profond soupir.

– Dites donc, vous commencez vos sermons de bonne heure. On s’est levé du pied gauche, c’est ça ?

Dans le couloir, un bruit de talons résonna soudain, ils tournèrent tous la tête : l’inspecteur Kate Burrows les salua d’un sourire nonchalant.

– Alors, c’est quoi cette histoire ?

Puis elle ferma les yeux : ils répondaient tous en même temps. En leur intimant d’un geste de baisser le volume, elle ajouta d’un ton impératif :

– Un seul à la fois, si vous voulez bien.

Devant leurs regards irrités, Kate soupira. La journée avait mal démarré, et aucun doute, ça ne s’arrangeait pas.

Bien au contraire.

1– Dans les îles Britanniques, le bookmaker (ou bookie) prend les paris sur tout : les courses, les élections, tous les événements à venir…

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PREMIÈRES LIGNE #79 Les ombres , Philippe Bérenger

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les ombres : thriller

Philippe Bérenger

JOUR 1 – LUNDI 12 SEPTEMBRE 2011

1

18 heures 30. Koala, le grand homme maigre, adore les grandes surfaces. On y trouve de tout. D’un regard, il embrasse son caddie : bananes, pommes golden, abricots secs, mâche sous vide, acide chlorhydrique, pommes de terre, poireaux, carottes, acétone, eau minérale, une bouteille de vinaigre de vin, du lait, du bicarbonate de soude, un peu de désherbant et du fertilisant, une boîte de Kiri, du chlore pour la piscine, du sel de potassium et du sel de table…

La mémère à la caisse lui sourit. Elle est du genre à passer son samedi chez le coiffeur pour en ressortir encore plus moche et plus maquillée qu’une voiture de footballeur fan de tuning.

– Eh bé, du désherbant et du fertilisant en même temps ? Vos plantations vont pas s’y r’trouver, hein ?

Il hausse les épaules parce qu’il faut bien répondre quelque chose. Mémère prend ça pour un encouragement.

– Et puis, vous trompez pas de sel en cuisine, hein ? Si vous mettez du potassium, moi je viens pas dîner chez vous. C’est qu’à force de voir les produits défiler, je m’y connais, moi, tiens !

Elle lui fait un clin d’oeil et rigole toute seule. Elle est contente. La seule caissière de l’allée qui ne fasse pas la gueule. Koala cherche une réponse mais rien ne vient. Il a perdu l’habitude de parler. Et l’envie aussi. Alors il soupire en grimaçant un semblant de sourire et paye rapidement pour sortir des griffes de la grosse rigolote. Ne jamais se faire remarquer, c’est ce qu’ils conseillent. Pourvu que la caissière ne soit pas une indic. Non, pas de parano ; rester calme. Les caissières ne reçoivent aucune consigne des policiers. On n’est pas chez les Soviets. Mémère est juste un de ces êtres solitaires en quête de chaleur humaine… Mais l’homme se sent glacial. Un jour, il y a longtemps, il a fait du bénévolat dans l’humanitaire ; il avait envie (besoin) d’aider plus malheureux que lui, et puis… quand il a rencontré les autres, ils lui ont fait comprendre qu’on n’y pouvait plus rien ; qu’il valait mieux effacer l’ardoise pour tout redessiner.

Sur le parking, il fait doux. Septembre se donne des airs d’été indien malgré la pluie fine. Koala s’arrête au bout de quelques pas entre deux rangées de voitures et respire profondément… L’un de ses derniers souffles. Il se retourne pour contempler le centre commercial dans son ensemble. Le même que partout ailleurs, sauf qu’ici ils ont planté des eucalyptus dans l’allée principale. À vingt minutes de Paris ! Il arrache une feuille et la fourre dans sa poche de pantalon. Après tout, c’est ici qu’il a eu l’idée de son pseudo animalier.

Koala adorait les grandes surfaces. On y est anonyme. On y voit plus malheureux que soi. Des qui comptent encore plus leurs maigres sous, des qui hésitent en rêvant devant les grandes marques avant de choisir celle du magasin, la pauvre discount super exceptionnelle de la semaine avec deux cents grammes en plus gratuits. On effleure du doigt le rêve, on a l’impression qu’il y aura toujours de tout. De trop. Les étiquettes vous narguent, on vous pousse à acheter, à gaspiller, à faire n’importe quoi ; c’est un lent suicide collectif. Il se surprend à vraiment sourire. Suicide collectif… Il rit tout seul. Il va les aider, lui. Mais avant ça, il faut encore passer chez GO Sport et à la pharmacie pour les derniers éléments de la bombe. Ça y est presque : le caddie est rempli de quoi faire sauter tout un quartier. Fruits et légumes exceptés, bien entendu. Koala adorait les grandes surfaces. On y trouve de tout. Et bientôt, il est l’heure de mourir.

2

Ce soir, la rame est bondée, comme tous les soirs ; c’est l’heure de pointe parisienne et plus ça va, moins je supporte. On est tous debout, on sent mauvais. On est humides parce que dehors, il pleut. Une pluie chaude et grasse, chargée de rejets nauséabonds. On se marche sur les pieds, on est tristes et en colère. On a fini par comprendre que la vie se fiche de notre gueule. Maman, maman, où sont passés mon innocence d’enfant et mes rêves d’ado, quand les horizons étaient roses et l’avenir radieux ? Les gens sont là, las et fatigués, mécaniques et déçus. Lequel d’entre eux sera assez désespéré pour actionner le bouton et faire exploser son sac bourré de saloperies ?

À moins que je ne l’attrape d’abord.

S’ils savaient qu’on trouve tout le nécessaire pour fabriquer une bombe dans une grande surface… Je me dis qu’il faudrait mettre des mouchards dans les caisses et repérer les achats suspects ou donner des consignes aux caissières. J’en parlerai lors d’une prochaine réunion. Les chefs prendront l’air inspiré en se demandant comment piquer l’idée si elle est bonne, et mes collègues me traiteront de lèchebottes. Ouais… J’en parlerai un de ces quatre. Ou pas.

Je contemple un barbu et son épouse aux cheveux invisibles. L’islam… Tout le danger semble venir de là, mais moi je sais… Y a pas que l’islam dans la vie, y a aussi la lassitude, le vide, l’absence de tout. Pour moi, tout le monde est suspect parce que c’est mon boulot. Paranoïaque est ma fonction, gardien de vie ma conviction. En fait, je vous protège ; je veille sur votre existence, qui n’en est plus vraiment une depuis que le progrès a largué tous ses freins.

Allez, je fais comme tout le monde, je fourre les écouteurs dans mes esgourdes pour m’isoler dans cette foule que je suis chargé de défendre contre vents et marées. Je ferme les yeux et me laisse bercer par Kate Bush et sa voix aérienne. Me fait bander, sa voix. Elle m’emporte loin du métro. Loin de tout. Loin des autres, loin de moi-même. Grâce à Kate, je vis sur la lande et porte des bottes en cuir. J’ai une redingote et la chemise à jabot en dentelle. Et je suis romantique.

Dans la vraie vie, je suis le capitaine Franck Venel et je bosse à la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. L’antiterrorisme, le renseignement, pour faire simple. J’ai quarante-deux ans, une fille de seize qui s’appelle Élodie, une ex-épouse (sa mère) et deux ou trois petits coups que je m’envoie de temps en temps sans jamais ressentir autre chose que le frottement de mon gland. Ma fille vient quand elle veut, elle a sa chambre. Sa mère est hôtesse de l’air, toujours au bout du monde. Je l’ai rencontrée pendant une alerte à la bombe à Roissy, dans une autre existence. De toute façon, on n’a jamais réussi à se voir plus de deux jours d’affilée. Je m’entends bien avec ma fille, enfin, je crois. Mais pour ce qui est d’être un père comme il faut, ben, cherchez pas, c’est pas moi. J’suis fatigué dans mon pauv’ crâne. La plupart d’entre vous pensent que nous sommes des super-héros avec la cape et le slip rouge, mais non. Pas vraiment. Pas du tout. Nous sommes fonctionnaires de police. Fonctionnaires. C’est important, ce motlà. Ça dit tout.

Gare du Nord, déjà. Youpi, je vais sans doute attraper mon RER pour Drancy… Te plains pas, c’est toujours mieux qu’un wagon en partance pour l’Allemagne, mais… Franck, arrête de déconner. Tu as mal au monde qui est plein de salauds, OK, on a compris. Reprends-toi. Et je me reprends. Il faudra tout de même que j’arrête de me parler ; l’impression de devenir toqué. Parfois j’aimerais faire comme les condés de romans à clichés, me droguer, devenir alcoolique, faire de l’humour dans les moments extrêmes, courir le cent mètres en moins de dix secondes, ricaner pendant l’action et rester diaboliquement séduisant. Mon cul. J’entretiens ma forme physique, je ne cultive aucune addiction et il m’arrive de me raser régulièrement en pensant aux RTT. Bon, demain je récupère ma moto et j’essaierai de ne pas mourir en slalomant dans les embouteillages.

Un CD et demi de Kate Bush plus tard, j’arrive chez moi, un appartement de trois pièces dans un petit immeuble années 1970 que je finirai de payer à ma retraite. Si je suis toujours vivant. C’est probablement tout ce que je laisserai à ma fille. Elle sera là dans une demi-heure et ce sera une soirée de fête entre un fonctionnaire de police cramé de fatigue et une adolescente mutique répondant à des textos pendant le dîner avant de me demander si elle peut surfer cinq minutes sur Facebook. Elle y passera suffisamment de temps pour que son vieux père s’endorme sur le canapé Fly défoncé. La fête, vous dis-je. Je lance mes clés sur la table pliante, je jette mon sweat à capuche sur une chaise en plastique et je pose mon téléphone sur le bord d’une étagère en bois. Tout à l’heure je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, ne plus entendre personne, et maintenant, je m’emmerde déjà. Je m’ennuie comme un rat mort dès que je suis tout seul, c’est maladif. Allez hop, Kate Bush sur la stéréo. Mais mon cellulaire vibre dès l’intro de Wuthering Heights ; il tombe de l’étagère, je le ramasse en me cognant la tête, je jure, je décroche et Michel Périco, mon chef de service, se met à aboyer.

– Allumez votre télé puis ramenez votre cul ici !

Sa voix grésille d’émotions mal contenues. Il raccroche aussitôt.

J’allume mon Samsung LCD de cinquante-quatre centimètres et mon cul s’assied tout seul vu que mes jambes se dérobent. À l’écran, des reporters cachent leur joie sous un air de circonstance, des journalistes reprennent gravement la main sur leur direct et les experts se pressent sur les plateaux. C’est parti pour des heures d’images en boucle et de commentaires conditionnels. Conditionnés. Ne pas déclencher la panique, mais rester spectaculaire quand même. Rester digne, mais tenir le téléspectateur par les burnes quand même. Un attentat dans le métro parisien à la station Trocadéro, c’est une punaise d’info (je ne dis plus putain depuis la naissance de ma fille). Une rame déchiquetée. Trop tôt pour faire le bilan, mais il y a des morts, c’est certain. La rame a explosé comme un fruit mûr et les citoyens qui s’y trouvaient ne verront plus jamais les membres de leur famille… ni même leurs propres membres, d’ailleurs. On pourrait enterrer ce qui reste dans une boîte à chaussures. Effondré sur mon clic-clac, je contemple les gyrophares flasher et les casques briller sous la pluie battante. On filme des brancards, des visages perdus, des témoins qui témoignent, des flics qui agitent les bras. Les caméras tremblent et les images passent du net au flou, du flou au net. Je tends machinalement le bras vers mon téléphone. Allô, Élodie ?

– « Hello, t’es chez Élo ; tu peux parler after the bip. »

– Euh, c’est ton père. Tu as les clés, tu connais mon ordi, y a du congelé dans le frigo. J’ai une urgence. Ah oui, je t’aime.

Et j’appelle un taxi, direction le bureau, à Levallois-Perret.

Périco nous regarde derrière ses lunettes à monture rouge posées sur un visage mou et blafard, un visage qui a renoncé à s’entretenir. Michel Périco est un con de concours. Un étalon de la bêtise. La preuve ? Il est commissaire mais préfère qu’on l’appelle « monsieur le chef de service ». Partout ailleurs on dit « monsieur » ou bien « patron », lui, il aime bien « monsieur le chef de service »… Présentement, on le regarde tous gueuler comme un putois sans chercher à nous comprendre. Bien sûr qu’on se sent concernés ! On aurait pu s’y trouver, dans cette rame, ou pire… nos enfants, nos familles, même si, de ce côté-là, c’est pas ou c’est plus la joie. Et puis surtout, pour nous, c’est un échec. On n’a pas su, on n’a pas pu éviter la bombe… On est payés pour ça, quand même. Mais lui, il gueule.

– Huit morts et trente-cinq blessés, graves pour la plupart, et je ne parle pas de tous les traumatisés, bordel ! En plein Paris ! On est censés éviter ça, bordel ! Toute la hiérarchie m’est tombée sur le poil, et ça rase pas gratis, je vous le garantis !

S’il ne gesticulait pas, on le confondrait avec le mur crème des locaux ; un crème neutre, insignifiant, décoloré, vieillot… Mais il bouge comme un guignol et prend une canette de jus d’orange dans notre frigo que, bien sûr, il ne paye pas. Ce frigo, c’est notre caisse. On achète à bon prix de la bière, du Coca, des jus de fruits et quand on en prend un, clic, on met une pièce dans la tirelire, un énorme cochon déguisé en flic de New York avec « pig » marqué sur la casquette. Parfois aussi, on en revend aux autres services. Le café, surtout. Nous sommes fiers de notre machine Nespresso. Un commercial qu’on a tiré d’un mauvais pas nous refile des capsules tous les mois et Girard et les autres viennent se payer une tasse au lieu de picoler gratuitement la lavasse des machines de couloir. Moyennant quoi, certains petits malins pleins d’humour nous surnomment les clown-nés. On s’en balance du moment qu’au bout d’un moment la cagnotte permet un petit repas convivial ou un cadeau pour une occasion précise (anniversaire, divorce, cuite…).

Nous sommes à la fois disséminés et entassés dans notre lieu de travail. Celui de notre service. Notre cheznous, quoi. Un grand placard à deux fenêtres aux rideaux poussiéreux donnant sur la cour d’un immeuble insignifiant de Levallois-Perret. C’est un rectangle pourvu d’un grand coffre blindé qui renferme les armes, les clés USB, les relevés d’écoutes, les appareils photo et GPS, les fausses plaques. On a réussi à caser une armoire pour les archives et les dossiers en cours, nos casiers individuels, le tableau Velleda pour les briefings et le frigo. Il y a aussi un « piège à balles », un gros tube d’acier rempli de sable. On y fourre le canon de nos armes en entrant dans la pièce pour vérifier qu’elles ne sont pas chargées avant de les ranger. Ça fait toujours rire Cow-Boy, qui possède toujours une bonne vanne de cul en réserve, genre baiser sur la plage avec la femme invisible… Bref. J’oubliais, dans ce foutoir : on a tous un bureau individuel avec caisson et lampe administrative choisis dans un catalogue imposé par la hiérarchie. C’est moche et ça coûte un tiers de plus que chez Monsieur Meuble, par exemple. Allez comprendre. Un conseil d’ami aux futurs policiers, prévoyez toujours une ampoule car, si la vôtre vient à griller, l’administration mettra des mois à vous la remplacer. La seule touche de fantaisie provient de notre déco personnelle. Moi, c’est une photo d’Élodie, puis une photo d’Élodie et une autre d’Élodie. Y en a plus ici qu’à la maison parce que, là-bas, ça l’énerve. Elle se sent surveillée. Elle m’a même demandé un jour si je l’avais mise sur écoute…

J’interromps Périco, qui est bien obligé de respirer entre deux invectives.

– On a peut-être des torts, mais la DGSE ne nous a rien signalé non plus, je dis.

– Des cons, eux aussi, répond-il illico. Ce soir, nous sommes tous des gros cons !

Il sort de sa poche un bout de papier qu’il me lance à la gueule. J’attends que le machin tombe dans la poussière, le ramasse et le lis sous le regard impatient de mon groupe, puis relève la tête vers monsieur le chef de service.

– Le Croissant noir ? fais-je, réellement surpris.

Il ricane vraiment jaune.

– Envoyé par mail à l’Intérieur juste avant l’explosion… Les ordures.

Les autres me regardent. Je lis tout haut :

– « Ce n’est que le début. Prochaine étape, Lyon. Nous mettrons la France à genoux. Le Croissant noir. »

– C’est quoi, cette merde ?

– Merci pour votre analyse, Venel. Heureusement, des spécialistes sont en train de chercher à comprendre. En attendant, je veux tout le monde sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

On ne peut s’empêcher de sourire, tous autant qu’on est.

– Et ça vous fait marrer ? demande Périco avec aigreur.

Encore une fois, je monte au front. Faut que je la mérite, ma place près de la fenêtre avec vue sur les fourgons cellulaires.

– On devrait tous être en RTT, sans compter nos autres missions et…

– Vous jouerez au petit syndicaliste plus tard. On a les fesses sur le poêle à bois, mais on va griller les autres et montrer qu’on est les meilleurs. Organisez-vous, bordel. Et je ne veux pas entendre parler d’heures sup.

Tu parles. Un vingt-quatre heures sur vingt-quatre signifie respecter officiellement les horaires quotidiens avec efficacité. De 8 heures 30 à 12 heures et de 14 heures à 18 heures. Les heures sup, on s’assied dessus la plupart du temps. Les réclamer mettrait l’État en faillite. Périco s’est calmé. Il nous balaye d’un regard désespérant, désespéré.

– Alors, vous n’avez rien ? Croissant noir, ça vous dit rien ?

Je réponds pour tout le monde en remuant la tête. On a que dalle. Des inconnus au bataillon. Périco se dégonfle comme le ballon de baudruche d’un anniversaire vieux d’un mois et le vent glacial de la panique nous fait dresser les poils. Notre grand chef renifle dans le vide et s’en va sans un mot. Il sort en laissant sa canette vide (et gratuite) sur le bord du frigo pour aller voir les autres groupes de l’étage et espérer un signe, un indice, une piste… Je me tourne vers mon groupe. On est tristes. L’envie de chialer nous serre la gorge. J’arrive à marmonner une phrase :

– Rentrez chez vous si vous voulez ; je vais rester un peu.

Personne ne bouge, j’en étais sûr. Rentrer chez soi, pour quoi faire ? Ne pas dormir ? Regarder la télé ? Contempler notre échec ? Non, on va se remuer les fesses. Cet attentat devient une affaire personnelle. Je redresse ma crête de grand mâle dominant : les salauds ne sont peut-être pas dans notre rayon d’action mais, s’ils le sont, on va se les faire ! C’est ce que je crie aux autres d’un air martial en regardant la nuit noire électrique. Le silence me pousse à poursuivre mon speech de vestiaire d’avant-match.

– On est là parce qu’on se sent tous responsables, qu’on a peut-être loupé quelque chose et qu’au-delà de nos fiches de paie on aime ce qu’on fait, pas vrai ?

C’est vrai. En général, même le pire flic magouilleur ressent ce petit frisson de vocation tout au fond de luimême quand le pire vient d’arriver.

Cow-Boy se lève et prend son flingue. Il s’appelle Luc Hernandez mais pour nous c’est Cow-Boy, un trentenaire musclé plutôt beau gosse qui aurait dû faire maître nageur. Ce brun, qui serait ténébreux s’il avait de la jugeotte, est arrivé depuis peu de la BAC ; il aime l’action. Raté. Chez nous, c’est le contraire. Pas de baston, du feutré, de l’invisible et du sournois. On renseigne, on se renseigne, on attend, on confirme et on passe le bébé aux collègues et aux juges qui se font mousser à la télé. Nous sommes des ombres qui traquons des ombres et, pendant que vous marchez au soleil, nous essayons de sauver votre peau.

– Cow-Boy, moi aussi ça me démange de sortir et de tout fracasser, mais on est là pour un briefing, OK ?

Il se rassied en maugréant. Visiblement, mon autorité est intacte.

– Bon. Briefing.

Maintenant il est tard et, sur mon beau Velleda, j’ai mis en sommeil les missions que je juge actuellement subalternes : protection du patrimoine économique, scientifique et des institutions de la nation, comme les centrales nucléaires, qu’on a réussi à refiler à Girard et à sa bande de lèche-culs, idem pour l’analyse des mouvements sociaux et des faits de société. À une exception près, j’endors aussi le contre-espionnage, qui devient de plus en plus ennuyeux. La maison regorge de légendes du temps de la guerre froide où les ingérences étrangères, dans l’aéronautique notamment, se faisaient à l’ancienne, comme dans les films. Maintenant, des techniciens chauves qui violent un ordinateur ont remplacé les blondes sulfureuses à faire parler sur l’oreiller. Puis je me tourne vers mon équipe.

– Cow-Boy.

– Yes !

Il est toujours enthousiaste.

– Tu me mates toutes les bandes de vidéosurveillance disponibles avec Boulle : ça veut dire métro, mais aussi nos périmètres à nous.

– Oh non, Francky, tu fais chier ! Tous les groupes vont faire pareil !

Je ne relève pas l’injure. La hiérarchie existe aussi parce que le petit personnel se sent familier avec celui qui leur casse les burnes. Du moins, c’est ma méthode de management.

– Si vous trouvez quelque chose, tu iras sur le terrain. Boulle, une question ?

– Nan. Il se tourne vers Cow-Boy : T’inquiète, Cow-Boy, on va trouver, c’est nous les best.

Cow-Boy marmonne, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Malgré son caractère et les posters de Rambo et d’Alerte à Malibu dans son coin bureau, il fera le métier. Kevin Boulle, lui, est un jeune gardien de la paix, informaticien, fiancé et nouvellement arrivé. C’est un mignon rondouillard qui aurait pu être hacker ou employé des postes mais voilà, c’est un bébé flic sorti de l’école qui adore passer des heures devant des écrans à croquer des pistaches. Il en met partout, c’est un peu dégueulasse. Il réussira le concours interne de brigadier quand il aura l’âge… s’il vient sans ses pistaches. Il ne veut pas qu’on l’appelle Kevin ; il préfère encore Bouboule. Je continue mon tour de piste.

– Mansour et Goujon, vous restez sur la cité Prévert.

La cité Prévert, c’est notre résidence secondaire. La jungle qu’on nous a ordonné de surveiller. Chaque groupe a sa part de zones pourries. Nous, c’est la Prévert : trois mille cinq cents habitants officiellement répartis sur quatre barres entrelacées, deux ascenseurs plus ou moins en état de marche, sa misère, son ennui, le chômage et une majorité de gens qui voudraient être ailleurs. On part du principe que le nouveau banditisme, les extrémismes, tout ce qui nous met en alerte, peut se cacher, se créer ou s’épanouir dans les quartiers abandonnés par l’État comme une vulgaire réserve apache par les successeurs du général Custer. On y connaît tout le monde, et personne ne nous connaît… J’espère. Sur certains murs, on lit le nom, le matricule, l’adresse et parfois même le prénom des enfants des policiers du coin, mais pas encore les nôtres, nous, les invisibles. Si jamais le bombeur vient de là, nous ne le raterons pas. Nous n’avons pas le droit de le rater.

Mansour Boudjellal s’étire. Il a presque quarante ans, c’est mon capitaine adjoint. Bac plus cinq et juriste, comme moi. Quand il boit… il boit. Mais à part ça, c’est un solide, un manuel, un taiseux, une poutre. Sa femme est institutrice, ils s’adorent et sont complémentaires. Elle a son voyou, il a son intello. Ils ont fait deux filles. Un flic heureux en ménage, et c’est mon ami !

Gabriel Goujon, c’est autre chose. À presque cinquante balais, il est major de police et porte le même costume râpé depuis trente ans. Il adore les écoutes, toutes les écoutes, les ragots, les potins, les on-dit. Ensuite il en parle à sa femme ; ils n’ont plus que ça à partager depuis que leur fils vole de ses propres ailes. Mansour et lui, vous les collez sur une planque et vous oubliez de leur dire de rentrer, ils seront encore là dans mille ans. Voilà pourquoi je garde ces deuxlà sur Prévert.

Mansour opine du chef en souriant. Son sourire donne toujours à penser qu’il se fiche de vous, mais non ; c’est comme ça, il est ironiquement naturel… ou naturellement ironique. Calmement angoissé. Il y a une part… d’ombre en lui.

– D’t’façon, on va tous faire pareil, pas vrai ? Chercher dans notre coin en espérant que le dingo n’est pas parti de chez nous.

Ça, c’est Goujon, et il a raison. Tous les groupes serrent les fesses et fouillent leur pré carré en se disant que l’erreur vient de chez les autres. C’est ça, la solidarité entre services.

– Dédé et Beppe, vous fouinez chez les collègues et vous me trouvez des infos qu’on n’a pas. Et puis ressortez tout ce qu’on a sur tout le monde, y compris les groupes extrémistes et leurs méthodes.

– Surtout les barbus, précise Dédé en frétillant de la moustache.

Je regarde Mansour et soupire. Il doit en avaler des couleuvres. Heureusement, il avale aussi de la charcutaille et de l’alcool. Ça doit aider.

– Islamistes et autres, Dédé. Sors un peu de la guerre d’Algérie.

– Mmh…, fait Beppe.

Tout le monde écoute. Il ne parle pas souvent, le Beppe. Je l’encourage.

– Oui ?

– C’est de l’artisanal. De l’artisanal.

Il répète souvent ce qu’il vient de dire, histoire, peut-être, de vérifier.

Beppe et Dédé, ce sont nos anciens. André « Dédé » Laurain est proche de la retraite, c’est un grand-père divorcé, bon vivant, un poil raciste et moustachu. Il est arrivé des RG après la fusion avec la DST, dont est issu Beppe, qui est plus sombre. Giuseppe « Beppe » Ledellec est un ex-militaire, un commando, un démineur qui d’un coup a craqué. Fini l’action, bonjour la routine, l’immobilisme, la planque. Il déprime en silence avec son physique de Lino Ventura sans qu’on sache vraiment ce qui lui est arrivé. Je reprends la main.

– De l’artisanal ? Probablement, mais je veux dès que possible tous les dossiers sur l’attentat.

– Tu parles comme un bouquin d’école, rigole Dédé.

– C’est la fatigue, je me transforme en Périco.

– Gaffe au frigo ! rigole Cow-Boy.

On se marre un peu, histoire de décompresser. Seul Beppe n’a pas ri. Je me rapproche de lui. C’est notre mémoire, notre physionomiste : il n’oublie jamais un visage. Quand on vient lui montrer des photos, il soupire, lève les yeux au ciel et vous balance neuf fois sur dix le patronyme du sujet.

– Beppe, tu iras jeter un coup d’oeil sur les photogrammes de Cow-Boy et de Boulle.

Il hausse les épaules et ça veut dire : ben oui puisque je suis payé pour ça et pourtant je m’en branle ; je m’en branle de tout.

Je me tourne ensuite vers Paul Gastaldi et Jacky Milano. Elle est jeune, grande et costaude ; pas le genre qu’il vous vient à l’esprit de draguer, mais tellement sympa et fine que vous ne pouvez pas vous en passer. Elle est brigadier. Quant à Paul, il est brigadier-chef… et complètement fou. Sanguin en instance de divorce, il multiplie les conneries, voire les violences. L’autre jour, il a braqué la voiture de sa femme et s’est emplâtré un pylône. Ivre mort. Il a bien essayé de discuter avec les gendarmes qui l’ont contrôlé mais… ils se sont mis à trois pour l’embarquer. Il n’a toujours pas compris que la loi est aussi faite pour lui. Si ça continue… Je préfère ne pas y penser.

– Ça se passe comment pour vous ? dis-je.

Jacky hausse les épaules en souriant. Rien de spécial pour l’instant. Il y a quelque temps, elle s’est retrouvée dans une armurerie et l’autre client était un type avec un fort accent russe. Ils ont parlé armes puis, en rentrant chez elle, elle nous a faxé son signalement. Quand le portrait-robot est arrivé sur son fax, elle a confirmé. Elle venait de lever Tarkov, un ex du KGB et du FSB. Elle a surveillé l’armurerie et, quand l’Ukrainien est revenu, elle y était aussi. Surprise ! Ils ont encore parlé d’armes et sont devenus copains. Visiblement, Tarkov a envie de s’intégrer. Pour vraiment changer de vie ? À voir. Lui et sa famille sont venus en France monter une entreprise de volailles import-export. À voir. En tout cas, cette mission, c’est la sienne, pas question de la lui enlever. J’ai adjoint Paul à Jacky parce qu’elle est super zen. Ce type a besoin d’une bonne influence.

– Bon, restez sur ce coup-là et faites-moi des rapports. On verra par la suite. Céline ?

Quand je prononce son nom, j’ai l’impression d’être tout nu devant une foule. Céline Thierry est intelligente, polyglotte et belle à se damner. Un petit corps de rêve, un visage d’ange, une coupe de cheveux bruns rigolote. À vingt-quatre ans, elle est le fantasme du bureau. Périco magouille pour qu’elle soit sur nos affiches de propagande, mais il n’a toujours pas compris qu’elle aime demeurer anonyme. Sauf que… la base, dans notre métier, c’est de ne ressembler à rien, c’est-à-dire à monsieur ou madame tout le monde. Comme le disent nos documents à usage interne, les qualités physiques requises sont celles-ci : au plan de la morphologie, le policier est une personne qui passe inaperçue (taille moyenne, corpulence moyenne, pas de signe particulier…). Céline est juste une bombe atomique. Sur un plan vestimentaire, il ne doit pas laisser de trace dans le souvenir des individus surveillés. Pour cela, il ne doit pas attirer exagérément l’attention par une apparence hors du commun. Céline est hors du commun. L’utilisation d’accessoires vestimentaires peut aider à modifier l’image de la silhouette du policier (casquette, veste, parapluie, lunettes…). Même déguisée en religieuse, elle ferait bander un âne. Voilà. Céline, tu la remarques, alors pour les filatures, c’est bonbon. Elle ne comprend pas pourquoi parfois je m’énerve ; elle croit que je la sacque parce que je veux la sauter et qu’elle résiste. Mais je ne lui ai jamais demandé rien d’autre que d’aller boire un verre ! Je ne veux pas la sauter. Je veux qu’elle m’aime ! En attendant, elle me fait toujours la gueule.

– Céline, t’en es où ?

Elle me regarde avec un mélange de morgue et de crainte.

– Je vais finir par devoir me piquer vraiment. Karma se méfie.

Tu parles. Elle a intégré la cité Prévert par hasard. Un jour de filature, elle s’est fait remarquer (ben voyons) et, pour ne pas tout faire foirer, elle s’est inventé un passé de cité chez les Ch’tis, violée par son père et son oncle. Elle joue la folle qui se fiche de tout, la belle qui en a aussi bavé chez les bourges et qui revient à ses racines. Elle connaît tous les crapauds mais Karma, le caïd local, se méfie. Puis je pose la question qui me brûle les lèvres.

– Et Bingo ?

Elle sourit parce qu’elle sait que ça m’emmerde.

– Toujours aussi mignon. Si je me mets avec lui, Karma se méfiera moins.

– Bingo est un petit cambrioleur de merde, je réponds.

– Oui, mais si je me colle avec lui, pour les autres je ne serai plus la bizarre tordue solitaire que personne ne comprend. Karma aime bien Bingo et, à l’occasion, il l’utilise. Je l’aurai peut-être par là.

J’ai les boules mais je me tourne vers Mansour et Goujon.

– Bon, vous faites gaffe à elle, hein ?

Sourires. Le capitaine est tout nu devant la foule… et doit sauver la face.

– Puisque tu y étais, ça s’est passé comment, la nouvelle de l’attentat, là-bas ?

Elle hausse les épaules.

– Tout le monde a regardé la télé, quelques nazes ont crié viva l’Algérie ou Palestine, mais rien qui fasse penser que ça vienne de là.

J’adore sa voix… Bon.

– Rentrez chez vous dormir cinq minutes et revenez tout frais (punaise, je parle comme Périco…). On en saura plus dans quelques heures mais, avant de filer, on appelle tous quelques tontons pour voir s’ils n’ont rien entendu. On ne sait jamais.

Dédé fait la moue.

– Et pour Lyon ? fait-il.

– Quoi, pour Lyon ? je réponds avec un brin d’agressivité.

– Le Croissant noir, la France à genoux, c’est quoi, ces conneries ? Un nouveau 11 Septembre ?

Si même Dédé s’inquiète, c’est grave. Je ne peux cacher ma trouille.

– C’est peut-être pire. Et puis, on est le 12…

Puis je toussote parce que, des fois, un chef doit toussoter pour éviter qu’un groupe se lance dans un débat enflammé ou sombre dans la dépression.

– Les messages vont être analysés, on va faire le tour de nos suspects : on verra bien. De toute façon, en ce moment, on n’a rien. Mais faut qu’on trouve, les enfants, faut qu’on trouve.

Puis je ferme ma bouche et personne ne prend la suite. Une dizaine de muets avec un sac de ciment sur le ventre, c’est à ça qu’on ressemble.

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PREMIÈRES LIGNE #78, Brutale de Jacques-Olivier Bosco

PREMIÈRES LIGNE #78

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Brutale de Jacques-Olivier Bosco

Prologue

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LES FEUX ARRIÈRE des centaines de banlieusards coincés dans les embouteillages forment des filets de sang sur les hauteurs de la ville. Partout des blocs de ciment, de béton, partout des cités. Partout, ce froid mordant, coupant, traître, qui fait pleurer et brûle les narines. La nuit tombe – la nuit qui n’est pas noire mais bleue comme les veines d’une enfant gelée –, traquée par les projecteurs des parkings déserts, le brasier orangé de l’aéroport au loin, la lumière des rampes d’autoroute, des petites bases pavillonnaires, des lampadaires de la banlieue.

Les portières de la camionnette claquent et quatre hommes en sortent, parlant fort et riant. Le premier porte un sac de voyage, ceux qui le suivent tirent des valises à roulettes et le quatrième a entre les bras un carton d’où dépassent des bouteilles.

Ce soir, ils vont faire la fête.

Sur la terrasse d’une ligne de garage, la Bête regarde leurs silhouettes trembler dans l’orage. Seul le haut de son casque de moto dépasse du petit muret derrière lequel elle se cache. Les gouttes dégoulinent sur sa visière à demi fermée comme des petits serpents transparents. En levant le regard, elle peut voir ses yeux se refléter dedans, et dans ses yeux, elle voit la nuit.

Sa propre nuit.

Ses doigts caressent doucement la tige de coffrage en acier de quarante centimètres de long qu’elle a glissée dans sa botte. Sa matraque préférée.

Le corps recouvert de cuir noir voûté sous la pluie, les mains en crochet devant elle et la salive sèche au bord de la gorge comme un appel à la faim, la Bête ressemble à une bête. Mais, dans sa tête, elle préfère se traiter de Monstre.

Le Monstre se redresse, un éclair déchire la nuit en même temps que le tonnerre secoue l’univers, se reflétant sur la laque de son casque noir. Il se laisse glisser le long d’une gouttière pour atteindre le goudron luisant et s’accroupir.

Les quatre hommes viennent de pénétrer dans un immeuble aux fenêtres murées de briques grises voilées de pluie. Ils ont emprunté une ouverture de cave qui passe entre deux tertres d’herbe sale, une bouche emplie d’ombre qui les avale un à un.

On les appelle les violeurs de l’autoroute. Eux doivent se considérer comme des pirates des temps modernes. Depuis presque une année, ils écument les stations d’essence et les aires de repos des autoroutes qui alimentent la capitale de son flux d’humains. Ils opèrent la nuit, entre vingt-trois heures et quatre heures, rôdant sur les immenses terre-pleins entre les voitures des Hollandais et les camions roumains, à la recherche du véhicule esseulé. Parfois un couple d’amoureux, un VRP en recharge d’énergie et, souvent, un camping-car, petit havre de paix, chez-soi transportable d’une famille voyageuse. Les enfants en pyjama, la maman dans les bras du papa, ils forcent la porte et entrent, tabassent le père, le grand fils ou le frère, et violent la mère, la petite fille ou la sœur. Puis ils repartent avec leur butin de vêtements d’enfants et de traveller’s chèques.

Leur ADN est inconnu des services. Le Monstre a dû patienter. Il les veut, il sait qu’avec eux cela noiera les remords et la honte, et que la Bête pourra se laisser aller.

Des nuits entières à planquer, couché dans l’herbe humide qui sent l’urine, ou sur le toit d’un bloc de béton servant de chiottes aux routes franciliennes. Le Monstre a fini par remarquer que les « violeurs » passent d’une autoroute à l’autre, de l’est à l’ouest et du nord au sud, entre chacun de leurs méfaits, utilisant des sorties de chantiers pour s’échapper.

Cette nuit, il les a trouvés.

Il se redresse et marche lentement vers l’immeuble.

Au loin devant lui, la lumière d’une torche furète contre les murs des caves. Des tas de détritus, des restes carbonisés, une odeur de pourriture, de merde et de vomi qui pique et étrangle… Le Monstre se sent bien. Au fond du couloir, la lumière a disparu.

Une odeur d’essence, puis l’illumination d’un feu sort de l’entrée d’un box en même temps que des éclats de rire. Le Monstre n’a plus que quelques pas à faire. Il ne pense à rien, il respire les mouvements des hommes dans la petite pièce, certains assis, d’autres debout à s’échanger une bouteille, ils parlent une langue inconnue. Ils crieront dans une langue inconnue.

Il entre. Les visages des quatre hommes se défont en une succession d’émotions. La surprise tout d’abord, puis une sorte d’incrédulité et, dès que les premiers coups tombent, la peur, suivie de la terreur. La tige d’acier fracasse la bouche et la moitié basse du crâne du premier, la rotule du deuxième et les clavicules et cortex des deux derniers. Ainsi, ils ne peuvent plus bouger. Seulement gémir, hurler, tenter de fuir. S’échapper, survivre ? S’ils tendent les mains, le Monstre leur brise les doigts. S’ils se retournent pour ramper, il leur éclate les vertèbres une à une, de la nuque au coccyx.

Le Monstre en met trois hors d’état de vivre, sans les tuer : ce ne seront plus des hommes, juste des légumes. Le dernier, il veut le finir à la main. Il s’agenouille devant lui, pose la tige d’acier et lève ses gants de moto noirs. Puis il commence à frapper. Cogner. Écraser. Détruire.

Plus les coups tombent, plus le sang gicle sur sa visière, plus le Monstre se détend. C’est le seul moyen, la Méthode, et cela fonctionne.

La Bête se calme. Elle sent monter en elle le soulagement tant attendu. Non pas le plaisir, il n’y a aucun plaisir. Juste le bien-être de la douleur enfuie.

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PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PROLOGUE

Saint-Domingue, 41° C à l’ombre

Je m’appelle Manuel Gemoni. C’est tout ce qui me reste comme certitude. Depuis trois jours, je suis couché au pied d’une église, à quelques pas d’un âne mort. Comme lui, je suis sale et je pue. Ce matin, une vache famélique est venue nous rejoindre. Elle a léché le nez du bourricot avant de s’allonger sur un tas de paille entre nous deux. Dans l’ombre violette de l’édifice religieux, on ressemble à une tentative désespérée de crèche. Si l’on tient jusqu’à Noël, il y aura peut-être d’autres animaux, pour venir compléter le tableau.

Bientôt, sur cette place embrasée passera l’ogre, le monstre de l’île, l’abject vieillard. Et moi, avec jubilation, je le massacrerai. Sans tempérer le moins du monde ma résolution, une chose me trouble. Certes, je le hais de toute la force de mon âme.

Mais je ne sais pas pourquoi.

Ma pitoyable épopée a débuté il y a cinq semaines.

Ce matin-là, je m’étais levé à 7 heures tapantes. Ma compagne, Kiko, et notre bébé dormaient encore. On s’était couchés tard. En me réveillant, j’avais démarré le percolateur en l’entourant d’une serviette pour ne pas tirer du sommeil mes petites chéries. Après avoir allumé la télévision, j’avais introduit une cassette dans le vieux lecteur VHS afin de visionner un documentaire que m’avait enregistré un voisin peu enclin aux nouvelles technologies. C’était un reportage sur la fabrication des cigares, une passion que j’avais attrapée en rencontrant le patron de ma sœur, commissaire et grand amateur. Bizarre, le destin, parfois. Pendant que je sirotais mon café, j’ai vu pour la première fois, sur l’écran plat, les traits du vieillard qui allait changer le cours de mon existence. À la seconde où mes yeux ont rencontré son regard, un nouveau sentiment m’a envahi, quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : la haine. Une heure plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence, je ne retrouverais pas la paix avant de l’avoir assassiné. Pire, j’ai réalisé que j’en mourais d’envie. Sans le connaître, sans même savoir qui il était, je rêvais de lui crever les yeux, lui ouvrir le ventre et lui arracher la langue. Moi qui ne supportais pas de trouver une souris dans un piège ou un hérisson écrasé sur la route, je ne pensais plus qu’à tuer mon prochain. En tout cas, ce putain de prochain-là, cette horreur sur pattes.

Je l’ai vu, et tout ce que j’étais, tout ce en quoi je croyais, tout ce que je pensais être ma vie, en a été bouleversé. Rapidement, je ne me suis plus senti chez moi parmi les gens et les objets que j’aimais encore quelques heures plus tôt. Il fallait que je parte. Mon seul « chez-moi » serait face à cet homme, les yeux brûlant de haine, mes ongles lui 

déchirant la figure, mes dents lui mordant le nez, les paupières et la langue, mes mains lui arrachant le cœur. Ma place était là-bas, debout devant les entrailles fumantes de ce mort, hurlant vers le ciel mon désespoir de ne plus pouvoir le faire souffrir encore. Là-bas et nulle part ailleurs, couvert de rage et de sang, riant et urinant sur le visage de mon ennemi.

La haine allait être, durant les jours à venir, ma nouvelle maison, mon enfant et mon amie, et c’était bien ainsi.

Je n’ai pas tenté d’expliquer quoi que ce soit, ni à ma femme, ni à mes proches. Je n’avais pas le moindre espoir d’être compris. Je crois que j’avais peur également que l’on essaye de me retenir, de me raisonner, pourquoi pas de m’enfermer. Comment leur expliquer l’inexplicable ? Je n’avais qu’une seule chose sensée à faire : les ignorer et passer à l’action.

J’ai d’abord recherché l’endroit où le reportage avait été tourné. Deux jours et une nuit infernale à me repasser sans arrêt cette cassette pour tenter d’en noter tous les détails : rares inscriptions sur les murs, caractéristiques ethniques des habitants, flore, deux ou trois monuments un peu plus pompeux et moins délabrés que le reste… Trente-six heures affolantes à me plonger dans des livres de géographie, atlas et dépliants touristiques.

Enfin, j’ai fini par identifier le pays. Sans laisser de lettre, sans autres sentiments que l’impatience et une forme maligne d’exaltation, j’ai pris l’avion. Aller simple en classe touriste pour la République dominicaine.

Une fois sur place, rien n’a été facile.

Je me suis heurté à une montagne de difficultés. « Étranger » vient d’« étrange ». Ça fonctionne dans les deux sens. Tout était étrange là-bas, pour moi. Ce n’est qu’après dix jours d’errance sur l’île que j’ai commencé à trouver quelques repères, ceux de la survie. Puis j’ai fait des rencontres, pour tenter d’établir sinon des amitiés, au moins des liens. C’est grâce à eux, mes premiers complices, que j’ai finalement découvert l’endroit où j’allais pouvoir croiser le chemin de l’atroce visage, celui du monstre que j’étais venu massacrer.

D’après ce qui m’a été rapporté par des gens qui ne semblaient pas non plus le tenir en haute estime – certains crachaient même après avoir prononcé son nom –, le vieillard ne sortait de sa propriété que pour se rendre dans une petite fabrique de cigares à Carabello. On le voyait souvent traverser la place du village. C’était là qu’il avait été filmé par une caméra indiscrète. Et là que j’allais donc tenter ma chance et mettre fin à la sienne.

Avec les derniers billets qui me restaient, j’ai acheté un vieux revolver d’ordonnance et cinq balles emprisonnées dans la graisse et la rouille. Et je me suis rendu sur place.

Chaque journée s’est écoulée, plus liquide et brûlante que la précédente.

Épuisement et désespoir m’ont envahi peu à peu.

Aujourd’hui, seule la haine me fait encore tenir. Installé au pied de l’église, je l’attends. Loque en sueur à côté de mon âne, je n’ai plus de doute et plus d’envie, juste le rêve obsédant de massacrer cette ordure. Mon drame à moi, ma fortune désormais, porte le nom de ce vieillard absurde, ce monstre : « Darbier », sept lettres qui m’ont conduit jusqu’ici, à Carabello, sur cette place assassinée de soleil. Ma sœur Julie, Kiko, ma fille, tous mes amours d’hier n’existent plus. J’attends 

que vienne l’instant sublime, celui où mon revolver sortira ivre de ma poche, pointera sa bouche vers l’ogre pour que je puisse enfin, moi Manuel Gemoni, lui aboyer ma haine. Si l’abject ne vient pas jusqu’ici, je saurai quoi faire de l’une de ces balles. Je ne reviendrai pas chez moi porteur d’un tel fardeau…

Manuel Gemoni regarde pensivement la petite place. Il est arrivé au bout de son parcours. Sa lassitude est mauve et verte, barbouillée comme la peinture des maisons. Aujourd’hui, trois paysans sont venus observer le cadavre de l’âne. Il les a regardés sans vraiment les voir, puis il a fermé les yeux pour tenter de retrouver le chemin du sommeil, y récupérer un semblant de force pour un semblant de vie.

À cet instant précis, sous le pointillé solaire des feuilles d’acacia, deux hommes sont apparus. Le plus âgé est vêtu d’un costume léger, couleur verveine, d’une chemise en soie et d’un panama beige. Ses chaussures, en cuir marron, brillent malgré la poussière du sol. À ses côtés, celui qui se révélera être son garde du corps jette un regard circulaire sur la place.

Ils passent devant une minuscule cantina. Un chien orange urine sur le cadavre d’une moto. La chaleur ralentit le temps.

Quittant l’ombre des arbres, l’élégant patriarche avance maintenant en plein soleil. Sa peau a la couleur d’un marron glacé, avec des rides et des crevasses, presque noires, des plaques blafardes, comme du sucre séché. Ses épaules se balancent mécaniquement, comme si elles dirigeaient tout son corps. Il marche à pas lents mais réguliers, sans la claudication que l’on attendrait de son grand âge.

S’il s’était réveillé à cet instant, Manuel aurait pu apercevoir, luisant sous la visière du panama, les yeux terrifiants du vieillard, son regard citron aux iris dorés. Il aurait alors eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé de cauchemar, ni d’homme. Ce squelette, qui s’apprête à contourner l’église, c’est bien l’être détesté qu’il est venu chercher. Celui dont il a trois photos, pliées dans la poche arrière de son pantalon.

Le chien, désormais couché au pied de la moto, gueule ouverte et langue pendante, observe le vieux qui s’éloigne. Pourquoi n’aboie-t-il pas pour prévenir Manuel ? L’homme va bientôt quitter la place, et il sera trop tard. Trois cochons noir et rose traversent en contrebas. Ils s’arrêtent pour explorer une flaque de boue.

Manuel ne se réveille toujours pas.

Encore quelques pas.

Les deux hommes sont désormais hors de vue, derrière l’église.

Trop tard, le jeune homme n’a toujours pas bougé.

C’est fini.

Il ne le sait pas encore parce qu’il dort, mais son voyage à l’autre bout du monde n’aura servi à rien.

Combien de jours tiendra-t-il avant d’utiliser son revolver pour quitter l’île ?

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PREMIÈRES LIGNE #76, Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

PREMIÈRES LIGNE #76

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

OUVERTURE

Médiocrement installé sur un fauteuil en velours dont il sent les ressorts usés, il essaie de se redresser pour étendre ses jambes trop longtemps immobiles. Il mesure chacun de ses gestes, comme s’il s’agissait de maintenir la subtile harmonie dont il est à la fois le centre et le destinataire privilégié. Il vient de fermer les yeux. Le dialogue des violons qui murmurent dans l’obscurité le fameux aria de la troisième suite de Bach lui laisse oublier ses membres endoloris. La musique a libéré son esprit, discipliné son corps et affiné ses sens. Les notes se sont mêlées aux effluves d’un parfum qu’il reconnaît sans peine. Un grand parfum, classique lui aussi. Un concentré de charme et de séduction, une manière de prolonger le corps au-delà de la peau. De le célébrer. Son imagination le distrait un instant du plaisir immédiat auquel il s’était abandonné. Il pense à sa voisine, à ce qu’il peut deviner de la douceur de ses jambes et de la docilité de sa chair. Il éprouve le désir de la toucher, de poser sa main sur sa cuisse, de sentir à travers le bas le muscle souple de sa jambe. Mais il se retient. Ce n’est pas de la timidité. Plutôt un mode de gestion du plaisir. Il sait qu’il découvrira dès cette nuit ce que cachent et révèlent les vêtements élégants qu’elle porte pour lui. Mais il préfère ce que ses sens lui offrent aux promesses de son imagination. Il respire profondément pour reprendre contrôle de lui-même. Hélas, le parfum est comme un sortilège. C’est vrai qu’elle est belle et désirable. C’est vrai qu’elle attend de cette nuit la même chose que lui, qu’elle le sait, et qu’elle sait très bien qu’il le sait aussi. Mais les jeux d’adultes seraient insipides sans le contrôle des passions par l’intelligence du désir. Il se retient, se concentre, s’oblige à suivre la ligne mélodique d’un air qu’il connaît par cœur et qu’il redécouvre chaque fois. Il est sur le point d’y arriver quand une vibration légère secoue sa poitrine.

Il sort son téléphone de la poche intérieure de sa veste et en consulte discrètement l’écran. Une icône stylisée lui apprend qu’il vient de recevoir un message. Vaguement agacé par cette irruption indélicate de la vie profane dans l’espace sacré de son balcon d’opéra, il pousse un léger soupir qu’il dissipe aussitôt. Il murmure un mot d’excuse à l’oreille de sa voisine, se lève pour gagner le couloir, puis les toilettes. Personne. Il active le menu de son appareil et comprend vite que le message est codé. C’est Lui. Une urgence manifestement. Il lit le texte en lui appliquant directement le code convenu, esquisse un sourire et rejoint le balcon au moment où l’orchestre achève la seconde gavotte. Il dispose de quelques secondes pour prendre congé de la femme qui s’est retournée vers lui, manifestement intriguée.

— Je vous prie de m’excuser, une urgence. Soyez certaine que j’en suis désolé. J’espère que vous n’en serez pas fâchée, et que vous saurez me laisser une chance de rachat.

Sans lui laisser le temps de répondre, il disparaît au moment où retentit la gavotte dont il fredonne les premières notes.

Il lui faut faire vite. Il saute dans un tram presque vide qui le dépose à quelques pas de chez lui. Il a encore en tête les volutes de l’aria et le parfum voluptueux de celle qu’il a dû abandonner. Dommage, ce ne sera pas pour cette nuit. L’ascenseur le conduit au dernier étage de l’immeuble cossu où il vit depuis son affectation à Strasbourg. Il ouvre la porte de son appartement et se précipite vers la grande terrasse d’où il peut contempler tout le centre-ville. La cathédrale illuminée dresse son unique clocher tel un phare dans un monde sans Dieu. Il n’a pas le temps de méditer sur la grâce de ces pierres jetées vers le ciel par la foi des hommes. Il saisit son téléphone et relit le message. Il est 21 h 38. Il dispose de moins d’une heure. Les consignes sont claires. Le point de ralliement aussi. Il ne devrait pas y avoir de problème. Il retourne dans le salon, se dirige vers un tableau, un ange de lumière peint et offert par une artiste locale. Il sourit au souvenir de la nuit qu’ils ont passée ensemble, ôte le tableau du mur et laisse apparaître un petit coffre qu’il ouvre pour en sortir une arme de poing et un silencieux qu’il y adapte avec application. Il vérifie le chargeur, ferme le coffre, remet le tableau en place.

Avant de quitter l’appartement, il prend le temps de s’arrêter devant un miroir qui lui renvoie l’image d’un bel homme qui a su garder une carrure d’athlète malgré l’approche de la cinquantaine. Depuis l’adolescence, il n’a jamais cessé de prendre soin de son corps, de le durcir, de l’assouplir. Ses cheveux qui tirent sur le roux attirent l’œil sur un visage où brille un regard moqueur. Il ôte le nœud papillon dont la couleur soutenue tranche avec la blancheur immaculée de sa chemise. Trop voyant. Il en profite pour échanger son costume contre des vêtements plus sobres, endosse une veste grise qu’il ajuste sur ses épaules, y glisse le pistolet et quitte son appartement avec un soupçon d’excitation. Décidément se dit-il, la vie vaut la peine d’être vécue.

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PREMIÈRES LIGNE #75, Les nouveaux prophètes Asa Larsson

PREMIÈRES LIGNE #75

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Les nouveaux prophètes : une enquête de Rebecka Martinsson,

Asa Larsson

Précédemment paru sous le titre : Horreur boréale, Les nouveaux prophètes a été son premier roman à paraître dans la Série Noire.

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, récompensée par le prix du Premier Roman policier suédois en 2003, elle a fait une entrée fracassante en littérature.

PUIS VINRENT LE SOIR ET LE MATIN DU PREMIER JOUR

Ce n’est pas la première fois que Viktor Strandgård meurt. Cette fois, il est couché sur le sol du temple de cristal, les yeux levés vers les immenses fenêtres de toit. Plus rien ne le sépare de la nuit hivernale.

Je ne peux pas être plus près, songe-t-il. Dans cet endroit, sur la colline du bout du monde, le ciel est si proche qu’on a l’impression de pouvoir le toucher, simplement en tendant la main.

Dehors, l’aurore boréale ondoie, tel un dragon dans la nuit. Les étoiles et les planètes semblent s’écarter au passage de ce prodige de lumière qui, sans hâte, se fraie un chemin le long de la Voie lactée.

Viktor Strandgård suit sa course des yeux.

Je me demande si elle chante, pense-t-il encore. Comme une baleine solitaire au fond de l’océan.

Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle s’arrête. Interrompt une seconde son imperturbable voyage. Contemple Viktor Strandgård de son regard de menthe glacée. Car en vérité, allongé là, il est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

Tandis qu’il regarde le dragon dans les yeux, c’est à sa première mort qu’il pense. À ce jour de dégel où, 12heureux et insouciant, sa guitare sur le dos, il dévalait à bicyclette la longue pente qui conduit au croisement entre Adolf Hedinsväg et Lundbohmsväg. Il se souvient du moment où il a senti les pneus de son vélo déraper sur la route gelée, alors qu’il tentait de freiner. Il revoit la femme arrivant sur sa droite dans sa Fiat Uno. Il se rappelle le regard qu’ils ont échangé, sachant tous les deux que l’inéluctable glissade vers la mort avait commencé.

C’est avec cette image dans la tête que, pour la deuxième fois de sa vie, Viktor meurt. Des pas approchent, mais il ne les entend pas. La vue de la lame brillante du couteau lui est épargnée. Son corps gît sur le sol du temple comme une enveloppe vide et se laisse transpercer. Encore et encore. Et là-haut, au firmament, le dragon reprend sa route, indifférent.

Lundi 17 février

L’angoisse la fit sursauter et ce fut le bruit de sa respiration précipitée qui tira Rebecka Martinsson de son sommeil. Elle ouvrit les yeux dans le noir avec l’impression très nette qu’il y avait quelqu’un dans son appartement. Elle resta allongée sans bouger, aux aguets, mais n’entendit que le bruit de son propre cœur battant dans sa poitrine comme celui d’un lapin effrayé. Elle chercha son réveil digital sur la table de chevet et trouva à tâtons le bouton pour l’allumer. Trois heures quarante-cinq. Elle s’était couchée quatre heures plus tôt et se réveillait déjà pour la deuxième fois.

C’est le boulot, songea-t-elle. Je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle avait la nuque raide et un début de migraine. Elle avait probablement grincé des dents en dormant. Ce n’était plus la peine d’insister. Elle s’enroula dans sa couette et se rendit dans la cuisine. Ses pieds trouvèrent le chemin dans le noir. Elle mit en route la cafetière et la radio. Laissa la mélodie d’interruption des programmes défiler en boucle comme un appel à la prière lancinant, tandis que l’eau coulait dans la cafetière et qu’elle prenait sa douche.

Elle ne prit pas la peine de sécher ses longs cheveux et but son café tout en s’habillant. Durant le week-end, elle avait repassé et suspendu ses vêtements de la semaine dans la penderie. On était lundi. Sur le cintre du lundi étaient accrochés un corsage ivoire et un tailleur bleu marine de chez Marella. Elle renifla ses collants de la veille. Ils feraient l’affaire. Ils plissaient un peu aux chevilles, mais en tirant dessus et en les repliant sous les orteils, cela ne se verrait pas. Il faudrait juste éviter d’enlever ses chaussures. Elle s’en fichait complètement. La lingerie et les collants n’avaient d’importance que si on avait des raisons de penser que quelqu’un allait vous déshabiller et il y avait un certain temps que Rebecka ne portait plus que des sous-vêtements déformés et grisâtres.

Une heure plus tard, elle était au bureau, assise devant son ordinateur. Les mots déferlaient dans son cerveau comme un torrent de montagne, coulaient le long de ses bras et se déversaient dans ses doigts qui couraient sur les touches du clavier. Au travail, son esprit était au repos. Le malaise de ce matin s’était envolé.

C’est drôle, songea-t-elle. Je dis à mes collègues du cabinet que j’en ai marre de travailler alors que, en réalité, il n’y a que lorsque je travaille que je suis en paix avec moi-même et que je me sens heureuse. C’est quand je m’arrête que l’anxiété prend le dessus.

La lumière de l’éclairage public pénétrait à peine par les grandes fenêtres à croisillons. Il y avait déjà 15quelques voitures dans la rue, mais bientôt la circulation transformerait le paysage sonore en un bruissement sourd et continu. Rebecka se recula dans son fauteuil de bureau et lança l’impression. Dans le couloir encore plongé dans l’obscurité, l’imprimante reprit vie et livra sa première commande de la journée. La porte de la réception claqua. Elle soupira et regarda l’heure. Six heures moins dix. Finie la tranquillité.

Elle essaya d’entendre qui venait d’arriver, mais les épais tapis du corridor étouffaient le bruit des pas. Au bout de quelques secondes, Maria Taube poussa la porte de son bureau avec la hanche, parce qu’elle avait un mug de café dans chaque main.

« Je te dérange ? »

Rebecka remarqua qu’elle tenait sous son bras droit le document qu’elle venait d’imprimer.

Jeunes avocates fiscalistes, les deux femmes travaillaient au cabinet Meijer & Ditzinger, situé au dernier étage d’un bel immeuble fin XIXe sur Birger Jarlsgatan. Tapis persans semi-antiques dans le corridor, confortables canapés et fauteuils en cuir patiné disposés ici et là, l’endroit respirait l’expérience, le pouvoir, l’argent et l’excellence. Tout avait été mis en œuvre pour inspirer confiance et respect.

« Quand je mourrai, je serai tellement fatiguée que je n’aurai qu’un seul souhait, qu’il n’y ait pas de vie après la mort, soupira Maria en posant un café sur le bureau de Rebecka. Mais je suppose que nous ne sommes pas d’accord sur ce point, Margaret Thatcher ! Tu es arrivée à quelle heure ? À moins que tu ne sois pas rentrée chez toi depuis que je t’ai quittée hier ? »

Elles avaient travaillé toutes les deux jusque tard dans la soirée de dimanche et Maria Taube était partie la première.

« Je viens d’arriver », mentit Rebecka en lui prenant la photocopie des mains.

Maria s’écroula dans le fauteuil des visiteurs, retira ses escarpins en cuir hors de prix et remonta les jambes sous ses fesses.

« Quel temps ! » gémit-elle.

Rebecka regarda dehors d’un air surpris. Une pluie froide martelait les vitres. Elle ne s’en était pas aperçue. Elle ne se souvenait pas s’il pleuvait quand elle était sortie de chez elle ce matin. En y réfléchissant, elle ne se rappelait même plus si elle était venue à pied ou si elle avait pris le métro. Elle regarda, songeuse, les gouttes d’eau ruisselant sur les carreaux.

Ah, l’hiver à Stockholm… Il valait mieux penser à autre chose quand on mettait le nez dehors. Là où elle avait grandi, c’était une autre histoire. L’aube bleue du milieu de l’hiver, la neige qui craquait sous les pieds. Et puis cette saison qui n’existait que là-bas, où ce n’est plus tout à fait l’hiver, mais pas encore le printemps. Quand elle partait à skis de la maison de sa grand-mère à Kurravaara et qu’elle longeait la rivière jusqu’à la cabane de Jiekajärvi. Pour se reposer, elle s’asseyait contre le tronc d’un pin dont l’écorce brillait comme du cuivre rouge au soleil, sur la toute première tache de terre nue. Un thermos de café, une orange et des tartines dans son sac à dos.

La voix de Maria la rappela à la réalité. Son esprit lutta un peu, voulut s’échapper à nouveau, mais elle se ressaisit et revint à sa collègue qui la regardait en haussant les sourcils.

« Hello, je suis toujours là ! Je te demandais si tu avais l’intention d’écouter les infos.

— Oui, oui, absolument. »

Rebecka se pencha pour attraper le poste de radio sur le rebord de la fenêtre.

Qu’est-ce qu’elle est maigre, se dit Maria en regardant le décolleté de Rebecka qui apparaissait dans l’échancrure de sa veste. Sa cage thoracique est une vraie planche à laver. Pour un peu, on pourrait faire de la musique dessus.

Rebecka monta le son de la radio et les deux femmes inclinèrent la tête, comme si elles priaient, les mains jointes autour de leur mug de café.

Maria cligna des paupières. Elles étaient comme de la toile émeri sur ses yeux fatigués. Le dossier pour le procès en appel dans l’affaire Stenman devait être terminé aujourd’hui. Måns allait la tuer si elle lui demandait un nouveau délai. Elle avait des brûlures d’estomac. Elle se promit de ne plus boire un seul café avant le déjeuner. Elle avait l’impression de vivre comme une princesse dans une tour. Jour et nuit, soirs et week-ends, elle restait enfermée dans ce bureau avec ces vieux schnocks qui pouvaient tous aller se faire foutre, et ces jeunes loups qui lui mataient les seins pendant que la vie s’écoulait dehors. Elle ne savait plus très bien si elle devait continuer de se lamenter ou bien changer d’existence et, de toute façon, à la fin de la journée, il lui restait juste assez d’énergie pour se traîner devant sa télé et s’endormir dans sa lumière bleue apaisante.

« Il est six heures et vous écoutez les informations. Un homme de trente ans, qui était aussi une figure célèbre de l’Église de Suède, a été retrouvé mort tôt ce matin, au temple de cristal, à Kiruna, siège de l’Église de la Force originelle. La police de Kiruna n’a pas commenté le meurtre pour l’instant, mais nous savons d’ores et déjà qu’aucun suspect n’a été arrêté et que l’arme du crime n’a pas été retrouvée.

Une étude récente montre que de plus en plus de communes ne respectent pas les lois de protection sociale… »

Rebecka pivota si brusquement sur son fauteuil en voulant éteindre précipitamment la radio qu’elle se cogna la main sur le rebord de la fenêtre et se renversa dessus la moitié de son café.

« Viktor, s’exclama-t-elle. Ça ne peut être que lui. »

Maria la regarda d’un air étonné.

« Viktor Strandgård ? Le gosse qui est revenu du paradis ? Tu le connaissais ? »

Rebecka pinça les lèvres et évita le regard de Maria. Le visage fermé et dénué d’expression, elle fixa la tache de café sur sa jupe.

« J’en ai entendu parler comme tout le monde. Mais je n’ai pas mis les pieds à Kiruna depuis des années. Je ne connais plus personne là-bas. »

Maria se leva de son fauteuil et s’approcha de Rebecka. Elle lui prit des mains le mug auquel elle s’accrochait comme si lui seul l’empêchait de tomber de sa chaise.

« Si tu dis que tu ne le connais pas, ça me va, ma belle, mais là, je te signale que tu ne vas pas tarder à 19t’évanouir. Tu es blanche comme un linge. Penche-toi en avant et mets la tête entre tes genoux. »

Rebecka obéit comme une écolière. Maria alla chercher du papier absorbant pour nettoyer la tache de café sur le tailleur. Lorsqu’elle revint, Rebecka s’était redressée.

« Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Oui, oui, répondit Rebecka distraitement en suivant d’un air absent les gestes de sa collègue qui continuait de frotter. Je le connaissais, oui.

— Mmm, tu ne m’as même pas laissé le temps de sortir mon détecteur de mensonge. Tu es triste ?

— Triste, je ne sais pas. Effrayée plutôt.

— Effrayée ? »

Maria s’arrêta de frotter.

« Pourquoi effrayée ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’on… »

Rebecka n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna avec un bruit strident. Elle sursauta et regarda fixement l’appareil, sans décrocher. Au bout de la troisième sonnerie, Maria souleva le combiné. Elle posa la main sur le micro pour qu’on ne puisse pas l’entendre et dit en chuchotant :

« C’est pour toi et l’appel doit venir de Kiruna parce que la personne au bout du fil s’exprime en langage de Moumine. »

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PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

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Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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PREMIÈRES LIGNE #73, La tombe maudite de Christian Jacq

PREMIÈRES LIGNE #73

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les enquêtes de Setna Volume 1,

La tombe maudite

de Christian Jacq

— 1 —

Le Vieux était né vieux, et ne s’en portait pas plus mal. Héritier d’une longue lignée dont certains croyaient qu’elle remontait au règne du premier pharaon, il disposait d’un élixir de jouvence : le bon vin. Un blanc sec et fruité pour se réveiller le matin, un rouge corsé au déjeuner, un rosé léger l’après-midi, et un grand cru pendant le dîner. Assurant l’indispensable hydratation, ces admirables produits, fruits du mariage entre la nature et l’intelligence humaine à son meilleur, étaient des remèdes contre toutes les maladies.

Combien de jeunes, abreuvés à l’eau, manquaient de forces ? Certes, la bière n’était pas à dédaigner, surtout à la saison des chaleurs ; mais rien ne remplaçait le vin. Propriétaire d’une vigne proche de Memphis, la capitale économique de l’Égypte, le Vieux en avait confié l’exploitation à deux spécialistes qu’il surveillait de près. Étiquetées, les jarres étaient entreposées dans une cave équipée d’une double porte et de solides verrous, à l’abri des pillards.

Contraint de travailler afin de payer ses employés, le Vieux avait trouvé une place d’intendant, au service d’un riche notable, habitant une vaste villa qui abritait divers corps de métiers. Il fallait surveiller en permanence ce petit monde et traquer les éventuels tire-au-flanc, prompts à profiter du moindre relâchement. Ce n’était pas avec le Vieux que la jeunesse se laisserait aller !

Bénéficiant d’une journée de congé printanière, il avait inspecté sa cave et débouché quelques jarres anciennes, datant des premières années du règne de Ramsès II, devenu un héros vénéré après la bataille de Kadesh où il avait repoussé les Hittites1, désireux de conquérir l’Égypte. Bien gérées, les Deux Terres, la Haute et la Basse-Égypte, jouissaient d’une prospérité profitable à tous.

Le pharaon avait érigé une nouvelle capitale, Pi-Ramsès, dans le Delta, non loin du couloir syro-palestinien, chemin d’invasion, mais il n’oubliait pas d’embellir les grands sites traditionnels, comme Thèbes, la cité du dieu Amon qui avait animé son bras à Kadesh, ou Abydos, le territoire sacré d’Osiris, détenteur du secret de la résurrection et maître des « Justes de voix ».

Bref, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Tout, sauf une sévère migraine, peut-être due à un excès de blanc liquoreux. Marchant au hasard, en cette douce fin de soirée, le Vieux avait franchi la frontière séparant les zones cultivées du désert.

Au pied d’une dune, il s’était endormi.

L’air frais de la nuit le réveilla, et il contempla des milliers d’étoiles formant l’âme de Nout, la déesse-Ciel. Malgré ses courbatures, le Vieux se serait adonné à la contemplation si, soudain, une bourrasque ne l’avait à moitié recouvert de sable. Pestant et crachant, il se releva.

En quelques instants, le ciel se chargea de nuages noirs qui se livrèrent un violent combat. Des éclairs zébrèrent les nuées, le sol se mit à trembler, le sommet de la dune se dilata.

Ce n’était ni un cauchemar ni un phénomène normal ; les démons du désert venaient de déclencher un cataclysme. Conscient d’avoir peu de chances de survie, le Vieux partit droit devant lui, à la recherche d’un abri. Incapable de se repérer dans un paysage devenu chaotique, il chancelait à chaque pas ; mais sa robuste constitution le servit, et il refusa de céder au découragement.

Alors que le souffle lui manquait, il discerna un tas de pierres. S’emparant d’un silex pointu, il creusa un trou et, recroquevillé, se recouvrit de débris de calcaire. Quelle triste fin, le gosier sec, loin de sa cave chérie ! À cette idée révoltante, il décida de tenir bon.

Et le tumulte se calma.

Glacial, le vent le fit frissonner. S’extrayant avec peine de son linceul de pierrailles, le Vieux regarda autour de lui. De nouvelles dunes entrecoupées de ravins, des végétaux déchiquetés, des cadavres de fennecs et de rongeurs… Et, là-bas, une silhouette humaine !

Le Vieux aurait dû appeler, faire de grands gestes, courir en direction de cet autre rescapé, mais un étrange instinct lui imposa de rester tapi et d’observer.

Grand bien lui en prit.

Armé d’un long poignard, l’homme inspecta les environs, puis indiqua à ses compagnons que la voie était libre.

À l’évidence, ils sortaient d’une tombe qui avait résisté à la tourmente !

Un abri pour des égarés ou… le but d’une bande de pillards ? Le Vieux aurait dû décamper, mais la curiosité fut la plus forte. Les malfaisants avaient tous le visage couvert d’une étoffe grossière, ne laissant apparaître que les yeux ; impossible de distinguer leurs traits. Vêtus d’une longue tunique, ils entourèrent l’homme au poignard.

Ce dernier leva son arme vers le ciel, comme s’il voulait percer les nuages épais.

Un interminable éclair zébra les nuées, et la foudre tomba à quelques pas du groupe, se condensant en une boule de feu. À une vitesse folle, elle traça un cercle autour de lui avant de disparaître dans le sable.

Pas le moindre doute : l’homme au poignard était un mage noir, et de la pire espèce ! Il commandait aux éléments, déclenchait la tempête et maniait la puissance de Seth, maître de la foudre et de l’orage.

Tétanisé, le Vieux crut sa dernière heure arrivée. Le sorcier allait ressentir sa présence et le clouerait au sol afin de l’anéantir.

Le mage sortit du cercle où ses acolytes demeurèrent prisonniers et pénétra à l’intérieur de la tombe.

En se tâtant, le Vieux constata qu’il était toujours vivant. Cette fois, il fallait déguerpir ! Il en avait trop vu, et sa gorge se desséchait davantage à chaque instant.

Agitées de tremblements, ses jambes refusèrent de lui obéir. Cette défaillance le servit, car le sorcier ressortait déjà du sépulcre, portant un objet allongé et de grande taille, recouvert d’un voile rouge. Marchant à pas très lents, il le déposa au centre du cercle.

Et sa voix retentit, grave, si impérieuse que le Vieux frissonna.

— Voici le trésor des trésors, le secret de la vie et de la mort.

Il ôta le voile.

Apparut un vase doté d’un socle solide, de forme oblongue, à la panse légèrement renflée, et fermé par un épais bouchon de pierre.

Incapable de se retenir, l’un des voleurs s’approcha de l’inestimable objet. Au moment d’ôter le bouchon, il regarda le mage qui demeura les bras croisés.

À peine la main toucha-t-elle la pierre qu’une fumée orangée sortit du vase et enveloppa le profanateur. Étonné, il recula ; oppressé, il ouvrit une bouche béante, tel un poisson hors de l’eau. Asphyxié, il s’effondra.

Le mage recouvrit le trésor du voile rouge.

— Vous avez contemplé le vase scellé2 contenant le mystère suprême, révéla-t-il à ses complices. Qui en connaît le secret détient la véritable puissance. Et vous, bande de petits criminels, bénéficiez d’un privilège dont vous n’êtes pas dignes ; c’est pourquoi vous devez disparaître. Vous avez dégagé l’accès à la tombe maudite, votre tâche est achevée, je n’ai plus besoin de vous.

Un costaud s’insurgea.

— Vous nous aviez promis…

Le mage s’empara du vase et le fit tournoyer. La fumée orangée se répandit avec une rapidité surprenante, noyant les adeptes du sorcier. Leurs chairs grésillèrent, et des cris d’agonie déchirèrent le silence du désert.

Quand il constata qu’il ne restait presque rien des cadavres, le mage noir, à présent possesseur du vase scellé, s’éloigna en direction de l’Orient. Enfin, le soleil de l’aube perçait les nuages.

Prudent, le Vieux attendit un long moment avant de se redresser. Flageolant, il s’aventura sur le lieu du massacre, se demandant s’il n’avait pas été la proie d’un cauchemar.

La présence de débris d’ossements humains calcinés lui prouva le contraire. Une décision s’imposait : ne parler à personne de cette tragédie.

Mourant de soif, le Vieux regagna la zone des cultures et le monde des vivants.

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PREMIÈRES LIGNE #72, Les jeunes mortes, Selva Almada

PREMIÈRES LIGNE #72

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Les jeunes mortes, Selva Almada

Années 80, dans la province argentine : trois crimes, trois affaires jamais élucidées qui prennent la poussière dans les archives de l’histoire judiciaire. Des « faits divers », comme on dit cruellement, qui n’ont jamais fait la une des journaux nationaux.

Les victimes sont des jeunes filles pauvres, encore à l’école, petites bonnes ou prostituées : Andrea, 19 ans, retrouvée poignardée dans son lit par une nuit d’orage ; María Luisa, 15 ans, dont le corps est découvert sur un terrain vague ; Sarita, 20 ans, disparue du jour au lendemain.

Troublée par ces histoires, Selva Almada se lance trente ans plus tard dans une étrange enquête, chaotique, infructueuse ; elle visite les petites villes de province plongées dans la torpeur de l’après-midi, rencontre les parents et amis des victimes, consulte une voyante… Loin de la chronique judiciaire, avec un immense talent littéraire, elle reconstitue trois histoires exemplaires pour dénoncer l’indifférence d’une société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. En toute impunité.

À l’heure où les Argentins se mobilisent très massivement contre le féminicide (1808 victimes depuis 2008), ce livre est un coup de poing, engagé, personnel. Un récit puissant, servi par une prose limpide.

1

Le 16 novembre 1986 au matin, le ciel était limpide, il n’y avait pas un nuage à Villa Elisa, le village où je suis née et où j’ai grandi, dans le centre-est de la province d’Entre Ríos.

On était dimanche et mon père préparait l’asado au fond du jardin. Nous n’avions pas encore de barbecue, mais il se débrouillait assez bien avec un morceau de tôle à même le sol qu’il recouvrait de quelques braises au-dessus desquelles il installait une grille. Même par temps de pluie, mon père ne renonçait jamais à l’asado du dimanche : si besoin, il protégeait la viande et les braises à l’aide d’un autre morceau de tôle.

Tout près de l’asado, entre les branches d’un mûrier, il y avait une petite radio à piles, toujours branchée sur la même fréquence, LT26 Radio Nuevo Mundo. Ils passaient des chansons folkloriques et toutes les heures un bulletin d’infos assez succinct. La période des incendies à El Palmar n’avait pas encore commencé – à quelque cinquante kilomètres de là, le parc national prenait feu chaque été, faisant retentir les sirènes des casernes de pompiers tout alentour. En dehors de quelques accidents de la route – toujours un jeune qui venait de quitter un bal –, le week-end il ne se passait pas grand-chose. Il n’y avait pas de match de foot prévu cet après-midi-là : en raison de la chaleur, on était déjà passé au championnat nocturne.

Le matin, j’avais été réveillée par un vent violent qui avait fait trembler le toit de la maison. Lorsque je m’étais étirée, j’avais touché quelque chose qui m’avait fait me redresser dans mon lit, soudain, un nœud dans la gorge. Mon matelas était humide et j’avais senti bouger des corps gluants et tièdes contre mes jambes. L’esprit encore engourdi, j’avais mis quelques secondes à comprendre ce qui se passait : encore une fois, la chatte avait mis bas au pied de mon lit. Je l’ai vue enroulée sur elle-même, fixant sur moi ses yeux jaunes, dans la lumière des éclairs qui s’infiltrait par la fenêtre. Je me suis recroquevillée, agrippant mes genoux pour ne plus les toucher.

Dans le lit d’à côté, ma sœur dormait encore. Des éclats bleus éclairaient son visage, ses yeux étaient entrouverts – elle dormait toujours de cette façon, comme les lièvres, la poitrine haletante. Elle restait étrangère à l’orage et à la pluie désormais torrentielle. À la voir ainsi, je me suis rendormie.

Quand je me suis réveillée, seul mon père était debout. Ma mère, mon frère et ma sœur dormaient toujours. La chatte et ses petits avaient quitté mon lit. Il ne restait de leur naissance qu’une tache au bout de mon drap, jaune avec un contour sombre.

Je suis sortie dans la cour et j’ai dit à mon père que la chatte avait mis bas mais que je ne savais pas où elle était passée avec ses petits. Il était assis à l’ombre du mûrier, il s’était éloigné du feu mais pas trop afin de pouvoir surveiller l’asado. Sur le sol, il y avait le verre en acier inoxydable qu’il utilisait toujours, avec du vin et des glaçons. Le verre transpirait.

Mon père a dit : elle a dû les cacher dans le petit hangar.

J’ai regardé dans cette direction, mais je ne me suis pas décidée à le vérifier par moi-même. Dans le petit hangar, une fois, une de nos chiennes qui était folle avait enterré toute une portée. Elle avait même arraché la tête à l’un de ses petits.

La frondaison du mûrier était un ciel vert avec des éclats dorés de soleil s’insinuant entre les feuilles. Quelques semaines plus tard, il allait être recouvert de fruits, des tas de mouches allaient bourdonner tout autour, l’endroit allait se remplir de l’odeur aigre et légèrement sucrée qu’ont les mûres pourries, et plus personne n’aurait envie de s’asseoir à l’ombre de cet arbre durant un certain temps. Mais, ce matin-là, il était superbe. Il fallait juste faire attention aux chenilles, aussi vertes et brillantes que des guirlandes de noël, leur propre poids les faisait tomber des feuilles et, si elles vous touchaient, des éclats acides vous brûlaient la peau.

C’est à ce moment-là qu’on a entendu la nouvelle à la radio. Je ne prêtais pas attention, pourtant je l’ai entendue très distinctement.

Le matin même, à San José, un village qui se trouvait à vingt kilomètres du nôtre, une adolescente avait été assassinée, dans son lit, durant son sommeil.

Mon père et moi sommes demeurés silencieux.

Debout, près de lui, je l’ai vu quitter sa chaise pour remuer les braises avec un bout de fer, il les répartissait harmonieusement, frappait et brisait les plus grandes – son visage se couvrait de petites gouttes de sueur à cause du feu tandis que la viande qu’il venait de poser sur la grille grésillait doucement. Un voisin est passé et a crié quelque chose. Mon père a tourné la tête, toujours penché sur la grille, et il a levé la main qui était libre. J’arrive, lui a-t-il dit. Puis, avec le même bout de fer, il s’est mis à défaire le lit de braises, il les a rassemblées à l’une des extrémités du morceau de tôle, à proximité de l’endroit où les branches de ñandubay étaient en train de se consumer, et n’en a laissé que quelques-unes sous la viande, estimant qu’elles suffiraient pour que ça reste chaud jusqu’à son retour. J’arrive, ça voulait dire qu’il allait faire un saut jusqu’au bar du coin pour boire quelques coups. Il a enfilé les tongs qui étaient perdues dans l’herbe en même temps qu’une chemise qu’il a décrochée du mûrier.

Si le feu s’éteint, ajoute quelques braises, je reviens tout de suite, a-t-il dit, et il est sorti dans la rue en faisant claquer ses tongs, comme ces gamins qui se mettent à courir quand ils voient passer le marchand de glaces.

Je me suis assise sur sa chaise et j’ai pris le verre qu’il avait laissé. Le métal était glacé. Un bout de glaçon flottait dans un fond de vin. Je l’ai repêché avec les doigts et j’ai commencé à le sucer. Il avait un léger goût d’alcool, mais très vite je n’ai plus senti que de l’eau glacée.

Quand il n’en est resté qu’un petit morceau, je l’ai fait crisser entre mes dents. J’ai posé la paume de ma main sur un bout de cuisse, près de mon short. J’ai sursauté en sentant ma main glacée. Comme la main d’un mort, ai-je pensé. Même si je n’avais jamais touché de mort.

J’avais treize ans et, ce matin-là, la nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai appris d’autres détails. La fille en question s’appelait Andrea Danne, elle avait dix-neuf ans, elle était blonde et jolie, avec des yeux clairs, elle avait un petit ami et faisait des études de psychologie. Elle avait été assassinée avec un poignard planté en plein cœur.

Durant plus de vingt ans, Andrea a été près de moi. Elle revenait de temps en temps, dès que j’apprenais qu’une autre femme avait été assassinée. Les prénoms qui, au compte-goutte, arrivaient à la une des journaux nationaux, commençaient à s’accumuler : María Soledad Morales, Gladys Mc Donald, Elena Arreche, Adriana et Cecilia Barreda, Liliana Tallarico, Ana Fuschini, Sandra Reitier, Carolina Aló, Natalia Melman, Fabiana Gandiaga, María Marta García Belsunce, Marela Martínez, Paulina Lebbos, Nora Dalmasso, Rosana Galliano. Chacune d’elles me faisait penser à Andrea et à ce meurtre resté impuni.

Un été, alors que nous passions quelques jours dans la province du Chaco, dans le nord-est du pays, je suis tombée sur un court article paru dans un journal local. Le titre était : “Assassinat de María Luisa Quevedo, vingt-cinq ans après”. Il s’agissait d’une fille de quinze ans qui avait été tuée le 8 décembre 1983 dans la ville de Presidencia Roque Sáenz Peña. María Luisa avait été portée disparue durant plusieurs jours avant que son corps ne soit retrouvé dans un terrain vague aux abords de la ville, elle avait été violée et étranglée. Personne n’a été inculpé pour ce meurtre.

Peu de temps après, j’ai également entendu parler de Sarita Mundín, une jeune fille de vingt ans, disparue le 12 mars 1988, dont les restes ont été retrouvés le 29 décembre de cette même année, sur les rives du Tcalamochita, dans la ville de Villa Nueva, dans la province de Córdoba. Une autre affaire non résolue.

Trois adolescentes de province assassinées dans les années 80, trois crimes restés impunis perpétrés à l’époque où, dans notre pays, nous ne connaissions pas encore le terme “féminicide”. Ce matin-là, je ne connaissais pas non plus le nom de María Luisa, qui avait été assassinée deux ans plus tôt, pas plus que le nom de Sarita Mundín, qui était encore vivante, étrangère à ce qui allait arriver deux ans plus tard.

Je ne savais pas qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme, mais j’avais entendu des histoires qu’avec le temps j’ai mises bout à bout. Des anecdotes qui n’avaient pas conduit à la mort, mais qui révélaient la misogynie, les abus, le mépris dont les femmes sont victimes.

Des histoires que j’avais entendues de la bouche de ma mère. L’une d’elles, surtout, était restée gravée en moi. L’épisode avait eu lieu alors que ma mère était très jeune. Elle ne se souvenait pas du prénom de la fille car elle ne la connaissait pas. Elle se souvenait en revanche que c’était une fille qui vivait à La Clarita, un quartier résidentiel proche de Villa Elisa. Elle était sur le point de se marier et une couturière de mon village faisait sa robe de mariée. Elle était venue au village à plusieurs reprises pour qu’on prenne ses mensurations et faire quelques essayages, toujours accompagnée de sa mère, dans la voiture familiale. Mais pour le dernier essayage elle est venue seule, personne ne pouvait l’accompagner, alors elle a pris le bus. Elle n’avait pas l’habitude de se déplacer toute seule, elle s’est trompée d’adresse et, quand elle a voulu retrouver son chemin, elle était en train de marcher en direction du cimetière. Une route qui à certaines heures de la journée était totalement déserte. Quand elle a vu apparaître une voiture, elle a pensé que le mieux à faire était de demander son chemin au lieu de continuer à tourner en rond. À l’intérieur de la voiture il y avait quatre hommes et ils l’ont enlevée. Elle a été séquestrée durant plusieurs jours, nue, attachée, bâillonnée dans un lieu visiblement abandonné. Ils lui donnaient à peine à boire et à manger, tout juste assez pour la maintenir en vie. Ils la violaient chaque fois qu’ils en avaient envie. La fille n’espérait plus que la mort. Tout ce qu’elle pouvait voir par une petite fenêtre, c’était le ciel et la campagne. Une nuit, elle a entendu que les hommes s’en allaient dans leur voiture. Elle s’est armée de courage, a réussi à défaire ses liens et à s’enfuir par la petite fenêtre. Elle a couru à travers champs jusqu’à une maison habitée. Là, on lui a porté secours. Elle n’est jamais parvenue à reconnaître le lieu où elle avait été captive, pas plus que ses ravisseurs. Quelques mois après, elle s’est mariée avec son fiancé.

Une autre de ces histoires avait eu lieu peu de temps auparavant, un, deux ou trois ans plus tôt.

Trois garçons étaient allés à un bal, un samedi. L’un d’eux était amoureux d’une fille issue d’une famille traditionnelle de Villa Elisa. Elle soufflait le chaud et le froid. Il allait vers elle, elle le laissait faire, puis elle le fuyait. Ce petit jeu du chat et de la souris durait depuis plusieurs mois. Le soir du bal ne fut pas différent des autres. Ils ont dansé, ils ont bu un verre ensemble, ils ont parlé de choses et d’autres, puis elle l’a planté là, encore une fois. Lui a cherché à se consoler au bar où ses amis levaient le coude depuis un bon moment. Ce sont eux qui ont eu l’idée. Pourquoi ne pas l’attendre à la sortie du bal pour lui montrer ce que ça veut dire, trois mecs qui en ont. L’amoureux dessoûla rien qu’à les entendre. Ils étaient fous, qu’est-ce qu’ils disaient, putain, il préférait aller se coucher. Des histoires de pochetrons.

Mais eux, ils parlaient sérieusement. Il fallait donner une leçon à ces allumeuses. Eux aussi sont partis avant la fin du bal. Et ils sont allés l’attendre sur le terrain vague qui se trouvait à côté de chez elle. Forcément, la jeune femme allait passer par là.

Elle a quitté le bal en compagnie d’une amie. Elles vivaient à une centaine de mètres l’une de l’autre. L’amie est rentrée chez elle en premier, et la jeune femme a continué, tranquillement, par le chemin qu’elle empruntait chaque fois qu’elle allait au bal, dans un village où il ne se passait jamais rien. Ils l’ont interceptée dans le noir, ils l’ont frappée, pénétrée, chacun leur tour, à plusieurs reprises. Et quand leurs verges en ont eu assez, ils ont continué à la violer à l’aide d’une bouteille.

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PREMIÈRES LIGNE #71, Vengeances de Bernhard Aichner

PREMIÈRES LIGNE #71

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Vengeances de Bernhard Aichner

Brünhilde Blum déteste son prénom. Elle déteste encore plus ses parents adoptifs, qui dirigent une entreprise de pompes funèbres. Lors d’une croisière en Croatie, Blum comme elle se fait appeler décide qu’il est temps pour eux de mourir… Elle a 24 ans.
Huit ans plus tard, elle vit avec l’homme qui le premier a répondu à l’appel de détresse lancé depuis le voilier. Mark est policier. Elle a repris et modernisé l’entreprise familiale. Ils sont les parents de deux fillettes de 3 et 5 ans. Ils sont heureux.
Mais la moto de Mark est percutée par une voiture : tout sauf un accident ! Mark meurt. Elle poursuit seule l’enquête qu’il menait cinq hommes avaient enlevé des migrantes moldaves, qu’ils violaient et torturaient. Blum décide alors de venger Mark. Or, quand il s’agit de tuer on l’a vu , Blum n’a aucun scrupule. Encore moins de remords…

Huit ans plus tôt

On voit tout, d’en haut. La mer, le voilier, sa peau. Une femme nue sur le pont, le soleil brille, tout va bien. Elle est simplement allongée là et regarde en l’air, ses yeux sont ouverts ; rien qu’elle, le ciel et les nuages. C’est le plus bel endroit du monde : le bateau que ses parents ont acheté il y a vingt ans, une merveille, une perle habituellement au mouillage dans le port de Trieste. La voile, la vie sur l’eau, en plein air, sans personne d’autre. Rien que de l’eau à perte de vue, de la musique dans les oreilles, et la sueur qui s’accumule dans son nombril. Rien d’autre. De Trieste aux Kornati, ils sont en route depuis trois jours. Ils ne sont pas pressés, il n’y a rien à faire. Les vacances avec ses parents, depuis tant d’années déjà. Ils ont presque soixante-dix ans et sont tannés par le soleil. Tous deux navigateurs enthousiastes, ils voyagent en bateau depuis toujours – depuis son enfance. En caleçon de bain et bikini, jamais nus. Il y a deux heures, elle s’est déshabillée et s’est allongée sans se mettre de crème. Elle veut que le soleil la brûle, que sa peau crie quand on la trouvera. Elle veut être nue, enfin nue. Plus  jamais personne pour le lui interdire. Pas de père. Pas de mère. Seule sur le bateau, seins, hanches, jambes et bras nus. Ce sourire sur ses lèvres, sa manière de bouger doucement en musique… Elle ne voudrait être nulle part ailleurs. Elle va rester allongée encore trois heures, s’étirer, se prélasser, absorber l’été en elle. Trois heures, ou quatre. Jusqu’à ce qu’ils coulent enfin tous les deux. Jusqu’à ce qu’ils arrêtent de crier, d’éclabousser le pont. Jusqu’à ce qu’ils soient enfin silencieux, pour toujours. Il est midi devant Dugi Otok. Elle ne bouge pas. Elle s’est endormie, dira-t-elle, elle n’a rien entendu, la musique était trop forte, le soleil l’a fatiguée. Elle répondra à toutes les questions, elle se justifiera et elle pleurera. Elle fera tout ce qui sera nécessaire, tout. Plus tard, pas maintenant. Maintenant, il n’y a que le ciel au-dessus d’elle ; elle y dessine du bout des doigts, elle trace des cercles, écrit sur ce bleu. Elle se représente son avenir, imagine sa nouvelle vie, seule. L’agence, qui lui appartient désormais. Elle va tout transformer, moderniser, mener l’entreprise sur la voie du succès. Elle va tout diriger. Elle-même. Elle va ramener le bateau à Trieste et prendre un nouveau départ. Il y a de la sueur partout. Comme elle savoure le fait d’être nue. Une adulte qui ne se laisse plus dicter par ses parents ce qu’elle doit faire ou ne pas faire. Tu ne te déshabilleras pas, Brünhilde. Pas sur notre bateau. Tant que nous vivrons, ce seront nos règles qui auront cours, Brünhilde. Plus maintenant. Il n’y a plus de règles, il n’y a plus qu’elle qui décide, elle seule. Plus d’ordres, plus d’interdictions. Elle s’est déshabillée, s’est allongée sur le pont, et elle étire son corps dans le vent. Tout son être flotte comme un drapeau, elle s’épanouit sous le soleil, heureuse. Toujours plus, à chaque minute qui passe. Elle est seule. Brünhilde Blum, vingt-quatre ans, fi lle de Hagen et Herta Blum. Adoptée. Ils sont venus la chercher au foyer quand elle avait trois ans, l’ont élevée comme un animal domestique, dressée pour prendre la succession ; elle était le dernier espoir de Hagen, il fallait que l’entreprise familiale continue d’exister à tout prix, même s’ils n’avaient pu adopter qu’une fille. Une fille ou pas d’enfant du tout, leur avait-on dit. La liste d’attente était longue et le désespoir de Hagen, immense. Si immense qu’il se laissa convaincre, qu’il parvint, après longue réflexion, à accepter l’idée de transmettre un jour son entreprise à une femme. Elle poursuivrait ce qui lui était sacré, sauvegarderait ce qu’il avait créé, et deviendrait, pour Hagen, un homme. Elle fit tout ce qu’il exigeait, tout ce que le métier nécessitait. L’agence de pompes funèbres Blum était toute sa vie, comptait plus que tout pour lui. Pour Brünhilde, l’entreprise familiale fondée peu après la guerre, à une époque où la mort devint un commerce, était sa prison et sa chambre d’enfant. Ce que les voisins avaient jadis accompli fut pris en charge par les Blum dès 1949. Les voisins qui avaient aidé quand quelqu’un mourait, qui s’étaient occupés de laver les corps, de les habiller et de les exposer, furent remplacés par les pompes funèbres. Ce qui avait longtemps été naturel devint alors tabou : toucher un mort, lui dire adieu avant qu’il disparaisse dans une caisse. On était content que quelqu’un soit désormais là pour tout expédier le plus vite possible, pour enlever le corps et le mettre en terre, proprement et professionnellement. Les Blum furent les premiers à Innsbruck. Ils vivaient bien des morts. D’abord le père de Hagen, puis Hagen, et maintenant Blum. Rien que Blum, parce qu’elle haïssait son prénom, qu’elle n’avait jamais pu le supporter, pas une seule fois. Brünhilde, laisse les morts tranquilles. Brünhilde, arrête de jouer avec eux. Brünhilde, arrête de leur mettre tes doigts dans le nez. Brünhilde. Un prénom qui n’avait rien à voir avec elle, qu’ils lui avaient donné parce que Hagen était plus allemand qu’il n’était permis, parce qu’il aimait Wagner, les Nibelungen, parce qu’il voulait que sa fille corresponde à son univers. Brünhilde. Un nom qu’elle avait banni de sa vie. Rien que Blum, pas Brünhilde. Depuis ses seize ans, depuis qu’elle avait arrêté d’être le bon petit soldat de Hagen et qu’elle ne faisait plus absolument tout ce qu’il exigeait, qu’elle n’obéissait plus. Rien que Blum. Elle insistait là dessus, même s’il la punissait pour ça. Blum regarde le ciel. Elle augmente le volume de la musique, le bateau tangue doucement, il n’y a personne à des milles à la ronde. Personne qui entende leurs cris, personne pour les aider. Personne d’autre qu’elle. Elle est allongée là, nue, presque comme les morts dans la salle de préparation. Sur la table, froids et sans vie, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Elle aidait son père, n’avait pas d’amis. Que son père travaille avec des morts effrayait les autres enfants et, elle aussi, les mettait mal à l’aise. Blum devint marginale, on se moquait d’elle, on la rejetait et la tournait en ridicule, on complotait contre elle. Blum souffrit. Toujours, toute son enfance, toute sa jeunesse. Elle désirait tant un ami, une amie, quelqu’un avec qui elle aurait pu partager sa vie, parler et rire. Mais il n’y avait personne, elle restait seule, sans personne d’autre que ses parents. Ses parents sans tendresse. Une mère muette qui ne la prenait pas dans ses bras et un père qui la forçait à effectuer des tâches qu’un enfant ne devrait pas faire. Depuis l’âge de sept ans, elle devait s’occuper des morts. Tu n’as pas de temps à perdre, Brünhilde, le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Ne fais donc  pas ta chochotte, Brünhilde, ils ne vont pas te mordre. Ne sois pas une telle fifille, serre les dents et arrête de pleurer. Si tu ne te tais pas et si tu ne fais pas ce que je te dis, tu iras dans le cercueil. Tu as compris, Brünhilde ? Il n’y avait pas de temps à perdre, elle devait apprendre, même s’il exigeait d’elle l’impossible. Blum lavait les cheveux des morts, les rasait, nettoyait le sang de leur corps et aidait à les habiller. Quand elle eut dix ans, elle cousit une bouche pour la première fois. Si elle refusait, on l’enfermait dans un cercueil. D’innombrables fois, des heures entières dans le noir, une petite enfant effrayée et seule. Blum. Hagen brisait sa volonté, chaque fois. Elle, obligée de s’allonger, et lui qui vissait le couvercle au-dessus d’elle. Tu ne me laisses pas le choix, Brünhilde. Quand arrêteras-tu enfin de résister ? Je n’ai pas le choix, Brünhilde. Et le couvercle se refermait. Une enfant dans une caisse de bois. Elle tenait aussi longtemps qu’elle le pouvait, elle aurait bien voulu être plus forte, mais elle n’était qu’une enfant. Elle endurait cela sans pouvoir se défendre, personne ne l’aidait, personne ne se souciait de ses larmes, de ses supplications. Je ne veux pas faire ça. Je ne peux pas. S’il te plaît. Juste avant de planter l’aiguille dans le menton, par en dessous, dans la cavité buccale, de passer le fil à travers la viande morte. Elle a tout fait, mais ce ne fut pas assez. Peu importe qu’elle ait tellement désiré une caresse, un regard qui lui aurait dit que ses parents étaient fi ers d’elle. La peau de Blum resta privée de caresses. Son désir resta inassouvi, jamais ses efforts, quels qu’ils furent, ne suffirent. Elle resta toujours une petite fille, désarmée et impuissante. La petite Blum. S’il te plaît, papa, laisse-moi sortir. S’il te plaît, ne m’enferme pas. Pas encore le cercueil, papa. S’il te plaît, non. C’était punition et torture. Ce qui, plus tard, devint le quotidien, fut d’abord l’enfer. Chaque geste, chaque regard, la peau froide et morte qu’elle touchait. Un millier de fois, elle essuya des yeux et des bouches, nettoya des plaies, il y avait du sang et des asticots, des cadavres défigurés, des membres coupés, il n’y avait pas d’enfance, pas de gâteau avec des bougies, pas de poupées à habiller et déshabiller. Il n’y avait que des morts. De grosses poupées, de lourdes poupées, des bras et des jambes poilus, des têtes si pesantes qu’elle parvenait à peine à les tenir, des bouches inertes. Pas de sourire, pas de mot gentil, absolument rien. Seulement son père qui la poussait. D’innombrables cadavres, visages, parties génitales et excréments, des morts couchés devant elle dont elle devait s’occuper. Une fillette de dix ans avec des gants en latex. Et la mère qui les appelait pour manger, comme si Blum avait joué dans la cour avec des amies. À table. Lavez-vous les mains, le plat préféré de papa vous attend. Comme si tout était normal, comme si tout était en ordre. Un bon gros rôti pour le père, une victime d’accident pour Blum. Hagen qui s’enfournait une pleine fourchetée dans la bouche. Blum qui pensait à de la vieille carne, à des vieillards pleins d’escarres, à de la peau parcheminée, à l’urine et au sang dans la pièce d’à côté qu’elle devait nettoyer après le repas. C’est délicieux, Herta, un vrai régal, comme toujours. Et Blum qui repoussait son assiette. Aussi loin qu’elle se souvienne, il y avait des cadavres. Ils arrivaient en corbillard, ils sortaient directement de leur lit où ils s’étaient endormis pour toujours, ils arrivaient sanglants, mutilés, morts par infarctus, poignardés, assommés, autopsiés, ils entraient tout simplement dans la vie de Blum, s’introduisaient dans son petit univers. Personne ne lui demandait si elle le souhaitait. Si elle pouvait le supporter. Ils étaient juste allongés là, des gens morts sur la table en aluminium. Effrayants au  début, puis un jour, finalement, calmes et paisibles. Blum s’habitua à leur univers, commença à accepter qu’elle n’avait pas le choix, qu’elle n’avait nulle part ailleurs où aller. Qu’elle devait craindre les vivants et non les morts. Cette découverte lui fit du bien : être seule avec eux. Dès qu’elle le pouvait, elle se retirait dans la salle de préparation. Les morts finirent par devenir des amis à qui elle parlait. Blum était plus forte qu’eux. Elle pouvait décider de ce qui leur arriverait. Aucun d’eux ne pouvait lui faire de mal, peu importaient leur poids et leur taille, ils ne bougeaient plus, ne respiraient pas, leurs bras et leurs jambes gisaient simplement là. Ils étaient comme des poupées, de grosses poupées froides avec lesquelles elle jouait. Elle se confiait à eux, leur disait tout, toujours. À part ça, elle restait silencieuse, pas un mot à ses parents ; elle voulait être au calme, ne rien savoir, faisait simplement ce qu’on attendait d’elle et se retirait dans son monde. Jusqu’à cet instant… Le soleil brûle. Leur silence lui fait un bien fou. Elle et ses parents sur le voilier, d’aussi loin qu’elle se souvienne ; ces trois semaines passées sur l’eau chaque année, ce bleu qui revenait toujours. C’était chaque fois une sorte de pause loin de la réalité, un beau rêve, rien de plus. De Trieste à la Yougoslavie, la Grèce, la Turquie, l’Espagne. Elle attendait avec impatience ces semaines sur le bateau pendant lesquelles la vie était belle. Quand l’ancre remontait et que le vent gonflait les voiles, quand Hagen lui montrait ce qui était important, comment naviguer, comment survivre dans la tempête. Blum se souvient de tout ce qu’elle a appris, et de tout ce qu’elle n’a pas appris. Les îles, le vent, et les parents qui se laissaient même aller à rire, parce que c’étaient les vacances. Leurs visages, d’habitude fermés, s’ouvraient, et Blum avait parfois l’impression qu’il y avait là de l’amour, très brièvement, comme une petite flamme qui se ranimait. Pendant vingt ans, elle chercha cela, attendit, rêva d’être une fille tout à fait normale, une jeune femme capable d’autre chose que seulement préparer des cadavres. Elle voulait enfin vivre, enfin prendre des décisions. Elle ne bougera pas, quoi qu’il arrive, elle ne remuera pas. Il n’y a que Blum et le soleil sur sa peau. Elle ignore les cris et les coups sur la coque. Deux corps qui surnagent, désespérés. On les voit d’en haut. Ils essaient de se retenir, leurs ongles griffent encore la coque. Ce bon vieux bateau et son échelle rabattable, l’échelle qui n’est pas là quand on hurle pour l’atteindre. Hagen a insisté pour tout laisser dans son état d’origine, pas de transformations, pas de précautions particulières pour la sécurité. Faites pas dans votre froc, y a que les idiots qui sautent en laissant l’échelle en haut, et si jamais ça m’arrive un jour, eh ben, vous pourrez me laisser couler. Comme il était péremptoire alors, et comme il se retrouve penaud et démuni maintenant. Le grand Hagen et sa Herta. Aucun retour possible pour ces deux-là, ils ont plongé sans réfléchir, deux vieux sans amour, au cœur affaibli, à bout de souffle, paniqués. Ils crient et avalent de l’eau depuis déjà deux heures. Ils veulent remonter sur le bateau, escalader le bordé, ils essaient tout, pédalent dans l’eau, nagent près de la coque, pleurent, hurlent, donnent des coups de poing sur le bois, crient son nom. Brünhilde. Encore et toujours Brünhilde. Mais Brünhilde ne les entend pas, même s’ils crient aussi fort qu’ils le peuvent, même si leurs doigts saignent abondamment. Ils savent qu’ils vont mourir, Hagen et Herta. Ils le savent. Ils savent que Blum les entend, qu’elle est allongée là-haut et ne fait rien, se contentant d’écouter sa musique pendant que le bateau dérive. Elle sourit parce qu’elle sait que c’est bientôt la fin, qu’ils vont arrêter de crier, que tout ira bien, enfin. Tout est chaud, c’est presque le bonheur. Il n’y a qu’elle et le ciel, rien d’autre. Vivre, enfin

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PREMIÈRES LIGNE #70, L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

PREMIÈRES LIGNE #70

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’empereur blanc d’Armelle Carbonel

L’empereur blanc

Cinq auteurs de romans noirs se retrouvent à Crescent House, une maison isolée, érigée au creux d’une vallée perdue de l’Arkansas pour un week-end de création dans une ambiance propice à l’imagination la plus lugubre De fait, la rumeur locale prétend qu’en 1965, un écrivain, nommé Bill Ellison, y aurait été assassiné par des membres du Ku Klux Klan D’autres disent qu’ii aurait lui-même tué son épouse avant de se donner la mort

Alors que le week-end passe, les nouveaux habitants de Crescent House disparaissent l’un après l’autre Une famille entière, bien sous tous rapports, est massacrée dans la ville voisine. Quel est le lien entre passé et présent, entre locataires d’hier et d’aujourd’hui – entre légende et réalité ?

Première Partie
INSIDE
« Quod semper, quod ubique, quod ab omnibus1 ! »
Devise du Ku Klux Klan

1

ARKANSAS, 12 JUIN 1965.

L’obscurité s’asphyxie derrière les volets clos. Les huis grippés de rouille emprisonnent la lumière, leurs lames grossières matérialisent les ombres sur les cloisons tapissées de moisissures. Le parquet craque, les portes gémissent dans le brouillard de mes angoisses, les particules d’air s’étouffent dans un nuage de poussière nourri par les saisons et glissent le long des fenêtres condamnées.

Je ne survivrai probablement pas à la traque engagée contre la négritude. Il suffit de considérer le sort réservé à ce jeune militant badigeonné de goudron bouillant, recouvert de plumes, puis exposé au bout d’une corde devant une foule exaltée.

Comme lui, je fais partie des êtres inférieurs, ceux de nature sombre et vicieuse. C’est ce qu’ils prétendent. Je suis l’ennemi de la suprématie blanche incarnée par des hordes de fous encapuchonnés. Les sabots de leurs montures foulent la terre qui m’a vu naître et piétinent une race tout entière. L’écho de l’abolition s’éloigne à mesure qu’ils progressent. Ils viennent pour me tuer, espérant par un acte barbare redorer une Nation à jamais marquée au fer de leurs lances.

Je couche mes derniers mots sur le papier. Coucher des maux sur du papier, c’est mon métier. Ma vocation. Ma folie. La leur aussi. Celle qui unit les hommes en dépit des différences, partager des frissons au fond d’un lit, un train bondé, une cave immonde.

Ils ont le choix du lieu, j’ai le choix des mots.

Ici s’arrête ma liberté.

Bientôt, la presse locale évoquera ma courte carrière sous forme de rubrique nécrologique. Mes frères relégueront mes 

livres sur l’étagère basse d’une bibliothèque. Quatre petits opus qui prendront peu de place avant de tomber dans l’oubli.

Mais la mort prend son temps.

Pour le moment, je suis encore la vermine qui croupit dans le coin obscur d’une pièce sans barreaux aux relents de caveau. Le mien. Le leur. Le destin tranchera.

Une douleur lancinante me scie l’abdomen. Ma main libre visite la souffrance en s’enlisant dans le pus vomi par une vilaine blessure. Un éclat d’acier émerge du magma et vient se loger en travers de mon doigt. Je serre les dents à m’en briser les mâchoires, retiens mon souffle dans l’espoir que la horde ne parvienne pas à me localiser. La maison. Je me cache en elle comme un enfant recroquevillé sur sa propre terreur. Et je ponds des phrases incohérentes. Pour ne pas sombrer. Pour que le monde se souvienne d’un pseudonyme estampillé sur une couverture de qualité à défaut d’être gravé dans le marbre de l’Histoire. J’écris à l’encre noire pour honorer le devoir de mémoire.

Je m’apprête à mourir, fauché par un empire coulé de sang blanc. Mais avant de partir, il me faut vous parler d’elle.

Elle, la maison.

Emportant cahier et crayon, je m’y réfugiais, enfant, les soirs d’été, à l’abri des regards inquisiteurs de mon père. Elle incarnait le berceau de mon inspiration où la poussière et l’encre ouvraient des territoires inexplorés. J’échappais ainsi aux foudres paternelles autant qu’à l’héritage de la soumission. Écrire n’est pas un métier ! s’obstinait-il, frappant d’un poing calleux toute surface susceptible de lui briser les doigts. Ces mêmes poings étaient entaillés par les sillons du labeur. Tout ce que je voulais, c’était envelopper les miens de velours.

En elle, je pouvais m’étourdir l’esprit et préserver l’innocence de mes mains encore vierges.

Crescent House est une demeure séculaire enclavée au creux d’une montagne surplombant le village d’Eureka Spring. Auparavant, personne ne s’y aventurait sciemment, non par crainte de son apparence glaçante, mais par méconnaissance de son existence.

La maison est posée là, telle une feuille morte sur le lit d’une rivière, une apparition malveillante dans une contrée 

solée de l’Arkansas. Sur ses flancs s’inscrit le sceau de l’horreur. L’empreinte écarlate des égarés, des campeurs mal inspirés dont les ossements pourrissent sous terre comme des racines indélogeables. Les forêts et les lacs environnants ont avalé tout le reste. Peau, chair, tissus, viscères. Tout. Je me surprends à croire que Crescent House a toujours dissimulé son adhésion au Klan avec la complicité d’une nature carnivore.

J’imagine déjà les manchettes en première page des journaux : Escapade meurtrière. Un écrivain noir fait l’objet d’un massacre sans précédent. Du pain bénit pour les tabloïds bénéficiant d’une couverture nationale. De quoi booster les ventes, gonfler mes droits d’auteur mort et assurer la propagande nationaliste.

J’entends approcher la cavalerie…

Des hommes de tous âges descendent au fond du gouffre où la nature foisonnante émerge derrière leurs croix enflammées. L’étroitesse des sentiers ralentit leur course, mais les vents charrient la puanteur d’une haine solennelle. La Bannière étoilée flotte près d’une croix embrasée. Nous avons cru le Klan de l’intolérance anéanti à jamais, mais tant qu’il y aura des sympathisants, les maquisards de l’extrême droite piétineront les ruines fumantes de nos libertés.

Je suis le témoin de trois décennies de carnages et pendant que j’écris ces lignes, un frisson d’épouvante parcourt ma peau comme un parasite qui démange, une chose que je ne parviens plus à déloger.

Je meurs donc j’écris. Et les cris des miens n’y changeront rien.

Crescent House grignote ma raison.

Elle entre en phase de digestion.

Demain, elle recrachera ce qu’il reste de nous.

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PREMIÈRES LIGNE #69, Assurance sur la mort, James M. Cain

PREMIÈRES LIGNE #69

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Assurance sur la mort,

James M. Cain

Assurance sur la mort

Séduit par la troublante Phyllis Dietrichson, l’agent d’assurance Walter Neff conspire avec elle le meurtre de son mari après lui avoir fait signer une police prévoyant une indemnité pharaonique en cas de mort accidentelle. Évidemment, la compagnie d’assurance va suspecter la fraude, mais Walter et Phyllis sont intelligents, déterminés et totalement sans scrupules. Le crime parfait existe-t-il ? Peut-on vraiment échapper à une vie rangée pour éprouver grand frisson aux côtés d’une femme fatale ?

Chapitre 1

C’EST en me rendant à Glendale pour ajouter trois nouveaux chauffeurs de camion sur le contrat d’un brasseur de bière, que je me suis souvenu de cette police à renouveler vers Hollywoodland. J’ai décidé d’aller y faire un tour. Voilà comment j’ai atterri dans cette Maison de la Mort, celle dont vous avez entendu parler dans les journaux. La première fois que je l’ai vue, elle n’avait pas l’air d’une Maison de la Mort. C’était une construction de style espagnol, comme toutes celles qu’on voit en Californie, avec des murs blancs, un toit de tuiles rouges et un patio sur un des côtés. Elle avait été construite de guingois. Le garage se trouvait sous la maison, au-dessus il y avait le rez-de-chaussée et le reste était étalé sur le flanc de la colline, là où on avait pu le caser. Un escalier en pierre menait à la porte d’entrée, j’ai garé la voiture et gravi les marches. Une domestique a passé la tête dans l’entrebâillement.

— Est-ce que M. Nirdlinger est là ?

— Je ne sais pas, monsieur. Qui le demande ?

— Monsieur Huff.

— Et c’est à quel sujet ?

— Affaire personnelle.

Entrer chez quelqu’un est ce qu’il y a de plus dur dans mon boulot, et pas question de révéler le motif de votre visite avant l’heure.

— Je suis désolée, monsieur, mais je n’ai pas le droit de laisser entrer les gens tant qu’ils n’ont pas dit ce qu’ils veulent.

Voilà le genre de difficulté qu’on rencontre parfois. Si je répétais à nouveau qu’il s’agissait d’une “affaire personnelle”, je donnais l’impression d’avoir quelque chose à cacher, ce qui produit un mauvais effet. Si j’avouais ce qui m’amenait vraiment, je m’exposais à ce que redoutent tous les agents d’assurances, à savoir que cette femme revienne m’annoncer : “Monsieur n’est pas là.” Si je proposais d’attendre, je me mettais en position d’infériorité, et ça n’a encore jamais facilité la signature d’un contrat. Dans ce métier, pour faire affaire, il faut entrer. Une fois que vous êtes entré, ils sont obligés de vous écouter, et on peut assez bien juger de la qualité d’un agent à la vitesse à laquelle il se retrouve assis sur le canapé du salon, avec d’un côté son chapeau et de l’autre ses petites fiches.

— Je vois. J’ai dit à M. Nirdlinger que je passerais, mais… tant pis. J’essaierai peut-être de m’arrêter à un autre moment.

C’était vrai, d’une certaine façon. Pour ces histoires d’automobiles, on s’engage toujours à prévenir les clients avant un renouvellement, sauf que ça faisait un an que je ne l’avais pas vu. Je me suis donné l’air d’un vieil ami, et un vieil ami pas très content de l’accueil qu’on lui réservait. Ça a marché. Le visage de la domestique affichait une réelle inquiétude.

— Bon… entrez, s’il vous plaît.

Si j’avais déployé autant d’énergie à rester à l’écart de cette maison, cela m’aurait peut-être mené quelque part.

J’AI balancé mon chapeau sur le canapé. On a beaucoup insisté sur cette salle de séjour, et plus particulièrement sur ces “rideaux rouge sang”. Moi, ce que j’ai vu, c’est un salon qui ressemblait à tous les autres salons de Californie, peut-être un peu plus luxueux que la moyenne, mais rien qu’un grand magasin lambda ne puisse livrer avec un seul camion, installer en une matinée avant de valider le crédit l’après-midi même. Le mobilier était espagnol, du genre joli à voir et inconfortable à utiliser. Le tapis était un de ces grands rectangles qu’on aurait dit mexicain s’il n’avait pas été fabriqué à Oakland, en Californie. Les rideaux rouge sang étaient bien là, mais ils ne signifiaient rien. Toutes ces maisons de style espagnol ont des rideaux en velours rouge fixés sur des tringles en fer, avec en général des tentures assorties accrochées aux murs. Ici, entre la tapisserie reproduisant un blason au-dessus de la cheminée et celle figurant un château au-dessus du canapé, rien ne dérogeait à la règle. Quant aux deux autres côtés de la pièce, c’étaient des fenêtres et l’entrée du hall.

— Oui ?

Une femme se tenait là. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Elle avait peut-être trente et un ou trente-deux ans, un visage doux, des yeux bleu clair et des cheveux blond cendré. Elle était petite et portait un ensemble d’intérieur bleu. Elle avait l’air fatiguée.

— Je souhaitais voir M. Nirdlinger.

— Monsieur Nirdlinger est absent pour le moment, mais je suis madame Nirdlinger. Puis-je vous aider ?

Il ne me restait plus qu’à cracher le morceau.

— Oh, non, je ne crois pas, madame Nirdlinger, vous êtes gentille. Je m’appelle Huff, Walter Huff, de la General Fidelity of California. La couverture automobile de M. Nirdlinger expire dans moins de quinze jours et j’avais promis de le lui rappeler, alors je me suis dit que je passerais le voir. Mais je n’avais certainement pas l’intention de vous déranger à ce sujet.

— La couverture ?

— L’assurance. C’est à tout hasard que je me suis arrêté ici en plein milieu de la journée, il se trouve que j’étais dans le quartier, alors je me suis dit, tant qu’à faire… À votre avis, quel serait le bon moment pour rendre visite à M. Nirdlinger ? Vous pensez qu’il pourrait m’accorder quelques minutes juste après le dîner, afin que je n’empiète pas sur sa soirée ?

— Quel genre d’assurance a-t-il souscrit ? Je devrais le savoir, mais je n’y prête pas trop attention.

— Nous sommes tous pareils, j’imagine, personne n’y prête trop attention jusqu’à ce qu’un malheur arrive. Il a l’offre habituelle : collision, incendie, et également vol et responsabilité civile.

— Ah, oui, bien sûr.

— Ce n’est qu’une formalité, mais il devrait s’en occuper assez vite, de façon à rester couvert.

— Ça ne me regarde pas, cependant je sais qu’il s’est intéressé à l’Automobile Club. À leur assurance, je veux dire.

— Il est membre ?

— Non. Cela fait une éternité qu’il songe à adhérer, sans jamais se décider. Mais le représentant du club est venu ici et il a mentionné leur assurance.

— Il n’y a pas mieux que l’Automobile Club. Ils sont rapides, généreux pour ce qui est des dédommagements et d’une courtoisie inébranlable. Je n’ai pas la moindre critique à émettre à leur sujet.

Voilà un truc qu’on apprend. Ne jamais dire du mal de la concurrence.

— Et puis c’est moins cher.

— Pour les membres.

— Je croyais que seuls les membres pouvaient souscrire.

— Je m’explique. Quand un homme compte adhérer à l’Automobile Club de toute façon – pour l’assistance en cas de panne, pour la gestion des contraventions, ce genre de choses –, s’il prend également leur assurance, oui, elle lui coûtera moins cher. C’est indiscutable. Mais, s’il adhère au club rien que pour l’assurance, à partir du moment où il ajoute à la prime les seize dollars de frais d’adhésion, ça lui revient plus cher. Tout bien pesé, je peux encore permettre à M. Nirdlinger de réaliser quelques économies non négligeables.

Elle a continué de discuter, et je n’avais pas d’autre choix que de l’écouter et d’acquiescer. Mais, quand vous vendez à autant de gens que moi, vous ne vous fiez pas à ce qu’ils racontent. C’est votre instinct qui vous dit si l’affaire se présente bien ou non. Au bout d’un moment, j’ai su que cette femme n’en avait rien à faire de l’Automobile Club. Son mari, oui, peut-être, mais elle non. Elle avait autre chose en tête, et toute cette discussion n’était rien qu’une manœuvre dilatoire. J’étais prêt à parier qu’elle allait me proposer de partager la commission, histoire d’empocher un billet de dix à l’insu du mari. C’est très courant. Je me demandais simplement ce que j’allais lui répondre. Un agent respectable ne se compromet pas dans ce genre d’entourloupe, sauf que, en la regardant arpenter la pièce, j’ai vu un détail que je n’avais pas encore remarqué. Sous son pyjama bleu se mouvait une forme qui avait de quoi rendre un homme dingue, et je n’étais pas sûr d’être très convaincant lorsqu’il allait falloir expliquer la rigueur éthique qu’impose le métier d’assureur.

Mais, soudain, elle a planté ses yeux sur moi et j’ai senti un frisson me remonter le long du dos jusqu’à la racine des cheveux.

— Vous proposez des assurances accidents ?

Peut-être que vous n’y voyez pas le sens que moi j’y ai vu. Premièrement, l’assurance contre les accidents, ça se vend, ça ne s’achète pas. Les gens vous demandent des polices contre les incendies, contre les cambriolages, même sur la vie, mais jamais contre les accidents. Ce produit-là, il se vend quand les agents se démènent pour le vendre, ça paraît donc bizarre si c’est le client qui aborde lui-même le sujet. Deuxièmement, lorsqu’il y a un truc pas net, l’assurance accidents est la première chose à laquelle on pense. Par rapport à ce qu’il coûte, c’est de loin le contrat qui donne le droit aux plus grosses indemnités. Et c’est la seule police qui puisse être souscrite sans que l’assuré lui-même en sache rien. Aucune visite médicale n’est nécessaire. Pour celle-là, tout ce qu’ils veulent, c’est l’argent, et il y a pas mal d’hommes qui se baladent aujourd’hui sans se douter que, pour leurs proches, ils valent plus morts que vivants.

— Nous proposons toutes sortes d’assurances.

Elle s’est remise à me parler de l’Automobile Club, et j’ai essayé de ne pas trop fixer mes yeux sur elle, sans succès. Puis elle s’est assise.

— Souhaiteriez-vous que j’en discute avec M. Nirdlinger, monsieur Huff ?

Pour quelle raison voudrait-elle discuter de son assurance avec lui, plutôt que de me laisser m’en charger ?

— Pourquoi pas, madame Nirdlinger.

— Cela ferait gagner du temps.

— Et le temps est important. Votre mari devrait s’en occuper sans tarder.

C’est là qu’elle m’a une fois de plus déconcerté :

— Quand nous aurons fait le point, lui et moi, alors vous pourrez le voir. Demain soir, ça vous serait possible ? Mettons vers sept heures et demie ? Nous aurons terminé de dîner.

— Demain soir me va très bien.

— Parfait, je vous attendrai.

Je suis monté dans ma voiture furieux de me montrer aussi stupide juste parce qu’une femme m’avait lancé un regard un peu appuyé. De retour au bureau, j’ai découvert que Keyes me cherchait. Keyes, c’est le chef du service Indemnisation, et l’homme au monde avec lequel il est le plus fatigant de traiter. Impossible de lui dire une chose aussi innocente que “on est mardi” sans qu’il aille consulter le calendrier, puis vérifier que c’est bien celui de cette année et pas de la précédente, puis s’enquérir de la société qui l’a imprimé, puis s’assurer que leur calendrier ne contredit pas celui du World Almanac. Autant d’efforts inutiles devraient l’aider à rester mince, pourrait-on croire, mais non. Les années passent et il devient de plus en plus gros, de plus en plus irritable, toujours à se disputer avec d’autres services au sein de la compagnie, à rester assis le col ouvert sans rien faire d’autre que transpirer, chercher querelle, argumenter, jusqu’à ce que le simple fait d’être dans la même pièce que lui vous file le tournis. Mais il n’a pas son pareil pour flairer une demande d’indemnisation bidon.

Dès que je suis entré, il s’est levé et s’est mis à rugir. Il s’agissait d’un contrat que j’avais préparé six mois plus tôt pour un camion que le propriétaire venait de brûler dans l’espoir de toucher un dédommagement. J’ai interrompu Keyes à la première occasion.

— Pourquoi vous râlez contre moi ? Je me souviens de ce dossier. Et je me rappelle clairement avoir attaché une note à cette demande de souscription au moment de l’envoyer, expliquant que je pensais qu’on devait faire une enquête approfondie sur ce bonhomme avant d’accepter de le couvrir. Sa tête ne me disait rien qui vaille, alors pas question que je…

— Walter, ce n’est pas contre vous que je râle. Je sais que vous avez réclamé une enquête. J’ai votre note ici même, sur mon bureau. C’est ça que je voulais vous dire. Si les autres services de cette compagnie faisaient preuve ne serait-ce que du quart de votre bon sens…

— Ah.

Du Keyes tout craché, même quand il avait quelque chose de gentil à vous dire, il fallait qu’il commence par vous mettre en rogne.

— Et écoutez ça, Walter. Non seulement ils ont validé le contrat sans se soucier une seule seconde de votre note, mais, après que le camion a brûlé avant-hier, malgré cet avertissement qu’ils avaient sous les yeux, eh bien ils auraient approuvé la demande d’indemnisation du type si cet après-midi je n’avais pas envoyé une dépanneuse, fait déplacer l’engin et découvert un tas de copeaux sous le moteur, prouvant qu’il avait lui-même mis le feu.

— Vous l’avez coincé ?

— Oh oui, il est passé aux aveux. Demain matin il plaidera coupable devant le juge, point final. Mais là où je veux en venir, c’est que si vous, rien qu’en voyant le type, vous avez pu avoir des soupçons, comment est-il possible qu’eux n’en aient eu aucun ? Oh, et puis zut, c’est sans espoir. Je voulais simplement que vous soyez au courant. Je vais envoyer une note à Norton. Je me dis que c’est une affaire à laquelle le président de cette compagnie devrait peut-être s’intéresser. D’ailleurs, si vous voulez mon avis, si le président de cette compagnie avait des…

Il s’est interrompu, et je ne l’ai pas encouragé à poursuivre. Keyes était un des vestiges de l’époque du vieux Norton, le fondateur de la société, et il n’avait pas une haute opinion du jeune Norton, qui avait succédé à son père à la mort de ce dernier. Le jeune Norton ne faisait jamais rien correctement, à en croire Keyes, et tous les employés craignaient qu’il ne les embrigade dans ce conflit. Si Norton junior était l’homme avec lequel nous devions traiter, soit, autant ne pas se faire mal voir de lui à cause de Keyes. Impassible, je n’ai pas relevé sa petite pique. Je ne savais même pas de quoi il parlait.

LORSQUE je suis retourné dans mon bureau, Nettie, ma secrétaire, était sur le point de partir.

— Bonne soirée, monsieur Huff.

— Bonne soirée, Nettie.

— Ah, j’ai mis un mot sur votre bureau, à propos d’une Mme Nirdlinger. Elle a appelé il y a dix minutes environ pour dire qu’il valait mieux que vous ne passiez pas demain soir, concernant ce renouvellement de police. Elle vous recontactera pour vous proposer un autre rendez-vous.

— Ah, merci.

Nettie s’en est allée, et moi je suis resté à regarder son mot. J’ai pensé au genre d’avertissement que j’allais joindre à cette demande de souscription-là quand je la recevrais – pour peu que je la reçoive un jour.

Pour peu que j’en joigne un.

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PREMIÈRES LIGNE #68, Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

PREMIÈRES LIGNE #68

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac

1

Aux assises

On n’a pas oublié l’émotion provoquée, en France et à l’étranger, par l’Affaire de l’Aiguille Creuse. Le Trésor des Rois de France… l’Aiguille transformée en forteresse par Arsène Lupin !… Malgré les consignes de silence données en haut lieu, il fut impossible d’empêcher une partie de la vérité de filtrer. Pendant plusieurs semaines, le fort de Fréfossé devint un lieu de pèlerinage. La troupe maintenait difficilement les curieux à distance, cependant que se répandaient les bruits les plus absurdes. N’allait-on pas jusqu’à murmurer qu’une partie des tableaux les plus célèbres des musées nationaux étaient des faux et que les toiles authentiques étaient rassemblées là, derrière les murailles de l’Aiguille. Des photographies avaient reproduit l’inscription que Lupin avait tracée à la craie rouge sur la paroi de la plus haute salle :

Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille Creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin ».

Et le public s’était aussitôt divisé ; les uns prétendaient que la République s’honorerait en acceptant le royal cadeau du célèbre aventurier ; les autres s’indignaient à la pensée que le fruit de tant de rapines pût être reçu avec honneur.

Mais bientôt une question prima sur toutes les autres. Pourquoi Lupin s’était-il dessaisi de ses richesses ? Avait-il renoncé à sa surprenante carrière ? Avait-il au contraire découvert ailleurs un asile encore plus sûr, encore plus inexpugnable, où il avait rassemblé des collections plus précieuses encore ? On parlait du Trésor des Templiers, d’un Montségur souterrain… Les imaginations s’échauffaient. Un journaliste eut l’idée d’interroger Isidore Beautrelet. Beautrelet avait disparu. De son côté, par une coïncidence curieuse, Ganimard était en congé. Un député de l’opposition interpella, à la tribune ; le président du Conseil répondit de la manière la plus évasive. Non, le gouvernement n’avait pas négocié avec Arsène Lupin. Le secret de l’Aiguille avait été découvert à la suite d’une longue enquête… Quant à Lupin, il avait, une fois de plus, réussi à s’échapper. Nul ne savait ce qu’il était devenu.

Pas la moindre allusion au drame qui s’était déroulé près de la petite ferme normande. Tout le monde ignorait la mort tragique de Raymonde de Saint-Véran, et je n’avais pas encore pu me résoudre à faire toute la lumière, avec la permission de mon illustre ami, sur le drame qui venait de bouleverser sa vie. J’ignorais, d’ailleurs, où se terrait le malheureux. Il était passé, un soir, méconnaissable, ravagé par le chagrin. Il m’avait dit : « Je pars. Je souhaite que personne ne s’occupe plus jamais de moi. » Et il m’avait raconté, en quelques mots que l’émotion parfois rendait presque inintelligibles, sa fuite dans la nuit, l’enterrement clandestin de celle qu’il avait tant aimée… J’avais mesuré, alors, ce que signifie l’expression : « toucher le fond de la détresse humaine ».

— C’est fini, avait-il ajouté. Je ne mourrai pas, parce que je ne peux pas mourir. Mais je pense que je ne guérirai jamais. Adieu !

Il m’avait serré dans ses bras, et la porte de la rue s’était refermée. Depuis, plus rien. On continuait encore à parler de l’Aiguille, mais l’actualité amenait à la première page des journaux de nouveaux faits divers. Les exploits d’une redoutable bande, qui laissait sur les lieux de ses forfaits un papier portant une inscription bizarre, La Griffe, commençaient à faire parler d’eux. Et puis les problèmes politiques prenaient un tour inquiétant. La rivalité des empires faisait craindre une guerre générale. Il fallait, maintenant, chercher en bas de page quelques articles qui se rapportaient encore à l’Aiguille Creuse. Des experts, des conservateurs de musées, des professeurs de l’École des Chartes, tour à tour, se rendaient sur place pour dresser la liste des objets légués, en estimer la valeur, en discuter l’authenticité.

Deux gendarmes montaient la garde, à l’entrée du souterrain. Deux autres veillaient sur les trésors qui n’avaient pas encore été transférés à Paris. Précaution insuffisante, qui fit brusquement rebondir l’affaire. En effet, trois hommes se présentèrent un soir au fort de Fréfossé. « Ils avaient un air d’honnêtes citoyens », comme devait le déclarer plus tard l’un des gendarmes. Ils produisirent des papiers en règle, se dirent mandatés par le ministère des Beaux-Arts qui leur avait délivré un laissez-passer, et expliquèrent qu’ils avaient attendu la tombée de la nuit pour échapper à la curiosité des promeneurs, car, du lever au coucher du soleil, il y avait encore beaucoup de flâneurs sur les falaises. Sans méfiance, les gendarmes les laissèrent entrer et furent aussitôt assaillis, réduits à l’impuissance, bâillonnés et ficelés. Les deux autres gendarmes, à l’intérieur de l’Aiguille, subirent le même sort. Et le déménagement commença. La Vierge à l’Agnus Dei, de Raphaël, emportée ; le Portrait de Lucrezia Fede, d’Andréa del Sarto, volé ; la Salomé, du Titien, disparue ; la Vierge et les anges, de Botticelli, enlevée. La célèbre Chute d’Icare, du Tintoret, le Grand Canal, du Caravage, les Marchands du Temple, de Carpaccio, et tant d’autres chefs-d’œuvre, partis, volatilisés, sans parler des tapisseries, des bijoux anciens, des Tanagras… Bref, un désastre !

Les bandits avaient fait sans se hâter plusieurs voyages. Des automobiles étaient venues se ranger à l’entrée du fort et les gendarmes entendirent le bruit de leurs moteurs qui se perdirent dans la nuit. L’opération avait été menée avec un tel sang-froid et une telle audace qu’on aurait pu l’attribuer au gentleman cambrioleur lui-même si l’on n’avait découvert, sous l’inscription fameuse : Arsène Lupin lègue à la France…, une autre inscription, faite également à la craie rouge et d’une main aussi ferme :

« La Griffe » adresse ses excuses à la République et ses plus vifs remerciements à Arsène Lupin.

Ce fut, dans tout le pays, une explosion de colère. « Un défi à la police… » « Nous ne sommes plus défendus… » « Le pillage du patrimoine national… » Tels étaient les titres des journaux les plus pondérés. Ce qui portait à son comble l’exaspération, c’était l’idée, suggérée par un reporter du Gaulois, que Lupin avait désormais des émules dont l’habileté, cette fois, ne serait peut-être plus tempérée par les scrupules dont notre héros légendaire avait si souvent donné la preuve.

« La Griffe » ! Cela sonnait comme une menace. Cela sentait l’exploit brutal, la violence intelligente mais impitoyable. En outre, le mot semblait désigner une bande, pour ne pas dire une troupe disciplinée, entraînée, soumise aux ordres d’un chef qui voyait grand et possédait de puissants moyens d’action. La preuve : ces automobiles qui attendaient sur la falaise. Certes, Lupin avait eu des complices et combien dévoués ! Mais jamais un effectif capable de conduire un assaut groupé. Or, la Griffe alignait, d’après les premières estimations, au moins sept hommes. Les trois qui étaient chargés du transport des objets volés et les quatre chauffeurs, car les traces laissées sur le sol friable, non loin du fort, montraient clairement que quatre voitures avaient stationné là. En outre, on pouvait raisonnablement supposer que le chef de la Griffe était lui aussi sur les lieux, dirigeant l’opération. Comment dès lors n’être pas frappé par le caractère militaire de ce raid hardi ? Il y avait bien là de quoi faire frémir !

La police entra en campagne, établit des barrages, surveilla les gares et les frontières, sans résultat. Restait un espoir, qui n’osait encore se formuler. Lupin ne pouvait pas ne pas relever le défi de la Griffe. Il n’allait pas tarder à se manifester. Le public, de jour en jour, guettait l’une de ces lettres ouvertes, pleines de verve, de jeunesse, d’insolence, qui avaient tant de fois annoncé les offensives de Lupin. Et quand un journaliste de L’Écho de France écrivit un article intitulé « Qu’est-ce qu’Il attend » ?il se fît dans tout le pays comme un grand silence. La riposte allait venir, foudroyante, définitive !

Je savais, moi, hélas, qu’elle ne viendrait pas. Lupin se tut, en effet. Où se terrait-il ? Peut-être voyageait-il à l’étranger. Peut-être se cachait-il, comme un animal blessé, en quelque château perdu. La déception fut immense, et se transforma bientôt en colère. Les chansonniers s’en donnèrent à cœur joie. Paris fredonna, sur l’air de la Paimpolaise, la complainte du pauvre Lupin. Et puis d’autres noms prestigieux : Blériot, Latham, remplacèrent le sien. On se demandait si l’aviation ne serait pas l’arme de l’avenir. Cependant, personne n’avait oublié la Griffe et un incident, bientôt suivi d’un drame, ramena l’attention sur la redoutable bande.

Un antiquaire de la rue des Saints-Pères, M. Dupuis, signala à la police que deux inconnus étaient venus lui proposer différents objets d’art dont ils lui avaient montré les photographies. Il y avait notamment des statuettes chinoises qu’il avait immédiatement reconnues. Elles appartenaient à la « Collection Lupin », dont les journaux avaient fait une description minutieuse. Aussitôt, l’inspecteur-chef Ganimard tendit une souricière. Les deux malfaiteurs, qui avaient pris rendez-vous avec M. Dupuis, pour conclure le marché, se présentèrent à l’heure convenue, et furent accueillis par des policiers qui s’étaient cachés derrière des paravents. Au lieu de se rendre, les bandits ouvrirent le feu, blessant légèrement Ganimard au bras droit. Maîtrisés à grand-peine, ils furent aussitôt conduits au dépôt.

Or, le lendemain, l’antiquaire était assassiné dans son magasin. Sur sa poitrine, était épinglée une feuille de papier de la taille d’une carte de visite. Elle portait ces mots :

La Griffe n’aime pas les bavards

Ainsi, quelques semaines à peine après le cambriolage de l’Aiguille, la Griffe n’hésitait pas à frapper une nouvelle fois, et avec une sauvagerie qui émut fortement l’opinion publique. On émit bien des hypothèses : la Griffe se rattachait-elle au mouvement anarchiste ? Fallait-il voir dans l’assassinat de l’antiquaire un geste terroriste ? Ou bien ne s’agissait-il pas plutôt d’une organisation criminelle d’un type nouveau, d’une société secrète analogue à la célèbre Main Noire, qui avait sévi, naguère, en Sicile ?

L’instruction avait été confiée au juge Formerie, dont on connaissait l’esprit méthodique. Le magistrat confronta les deux inculpés avec les gendarmes qui avaient été assaillis dans l’Aiguille. Ceux-ci n’hésitèrent pas : les deux bandits faisaient bien partie de l’expédition. Mais le juge eut beau les soumettre à un interrogatoire serré, il n’obtint rien d’eux. Grâce au fichier central, il fut établi que le plus grand, qui semblait aussi le plus fruste, s’appelait Adolphe Chauminard. Il avait déjà subi plusieurs condamnations pour vol. L’autre se nommait Joseph Bergeon et avait purgé une peine d’un an de prison pour recel. Deux comparses, de toute évidence, et probablement deux déserteurs, car on ne pouvait guère supposer que le chef de la Griffe fût assez maladroit pour leur confier la tâche de négocier bijoux et statuettes. Ils étaient trop bornés. Éblouis par les richesses dérobées à l’Aiguille, ils s’étaient laissé tenter, avaient fait main basse sur quelques objets qui leur avaient paru d’une vente facile. Après quoi, ils se proposaient sans doute de prendre le large pour se soustraire à la vengeance de l’homme dont ils avaient trahi la confiance, car celui-ci était impitoyable, comme le prouvait l’assassinat de l’antiquaire.

L’instruction ne dura pas longtemps, les faits ne prêtant pas à controverse. D’une part, les deux bandits avaient participé au cambriolage de l’Aiguille ; de l’autre, ils avaient tiré sur les représentants de la force publique, blessant l’inspecteur principal Ganimard. Ils risquaient de longues années de prison, sinon le bagne.

Quand s’ouvrit la session des Assises, une foule considérable s’amassa aux abords du Palais de Justice. Un service d’ordre sévère maintenait les curieux à distance. Il était extrêmement difficile de pénétrer dans la salle des débats. Ceux qui pouvaient entrer étaient fouillés, car les autorités craignaient que la Griffe ne se manifestât par quelque violence. Le Président Malterre était un magistrat énergique et habile. On savait que le procès serait conduit avec rigueur. Le procureur général était Vincent Sarazat, le plus jeune procureur de France, le plus dur aussi. Il demanderait le maximum. Il avait pour adversaire Me Bellot et Me Grandet dont le talent était reconnu par tous. On sentait que l’empoignade serait rude. Les deux comparses assis dans le box des accusés ne comptaient guère. À travers eux, c’était la Griffe que Vincent Sarazat allait chercher à atteindre. Il fallait à tout prix rassurer le pays et décourager, par une sentence terrible, le chef de la redoutable bande.

La première journée fut plutôt favorable aux accusés. Les défenseurs avaient fait appel à un célèbre médecin aliéniste, le Dr Vininski, dont l’exposé fut suivi avec une attention extrême. Sobrement, mais avec une autorité impressionnante, le docteur prouva que Chauminard avait une intelligence inférieure à la moyenne et ne pouvait être tenu pour entièrement responsable de ses actes. Quant à Bergeon, très influençable, il s’était laissé entraîner. La défense marquait des points.

— Qu’en pensez-vous ?

Je sursautai. Un homme était assis, bien sagement, de l’autre côté de mon bureau. Il tenait sur ses genoux un chapeau melon. Il était décoré. Avec sa moustache effilée et sa barbiche poivre et sel, il ressemblait à un officier en civil. Il sourit gentiment, se pencha vers moi et dit, d’un ton de confidence :

— Je suis entré par la porte, si c’est ce qui vous inquiète. Je sais encore me servir d’un rossignol.

— Vous ?

— Eh oui, moi, dit Lupin.

Et peu à peu, sous le déguisement, je reconnaissais le visage d’autrefois, la vivacité du regard, la malice du sourire, mais avec quelque chose de voilé, de résigné, qui me serrait un peu le cœur. Il saisit ma main, par-dessus la table encombrée de journaux.

— Surtout, ne vous dérangez pas, mon cher ami. Je ne fais que passer.

— Mais que devenez-vous ?

— Ce que je deviens ?… Vraiment, je ne sais pas. Je survis, voilà le mot. Je suis comme un cactus en plein désert.

Il ferma les yeux. Je vis les fines pattes d’oie au coin de ses paupières, le pli d’amertume qui commençait à s’indiquer, entre le nez et la joue.

— Bon, murmura-t-il… Surtout, ne parlons pas du passé. (Du bout de son doigt ganté, il souleva les feuilles éparses devant moi.) Cette affaire m’intéresse de plus en plus. Pas seulement à cause du préjudice moral dont j’ai été victime… Non. Mais à cause de celui qui se cache derrière la Griffe.

— Vous le connaissez ?

— Pas du tout. Mais il m’effraye… et m’attire. Autrefois… (Il sourit tristement et reprit : ) Autrefois… dans une vie antérieure… j’ai étudié plusieurs affaires demeurées inexplicables. Je suis, aujourd’hui, persuadé qu’elles étaient toutes l’œuvre d’une même bande, et d’une bande qui était la Griffe. L’affaire du château de la Meilleraie, par exemple, dont vous vous souvenez sans doute… Un modèle d’audace, de sang-froid, de rapidité… avec je ne sais quoi de monstrueux, d’inutilement cruel… Le régisseur aurait pu être épargné… Le garçon de recettes aussi… Et je pourrais vous citer bien d’autres cas, sans parler du malheureux antiquaire. Ces gens-là frappent comme s’ils en avaient reçu l’ordre. Comme s’ils obéissaient à une consigne. Pourquoi ?

Il lissa rêveusement sa moustache puis se pencha vers moi et je retrouvai soudain l’éclat si particulier de son regard, quand il cherchait la solution d’un problème.

— Pourquoi ? Je vais vous le dire. Cet homme a besoin d’une troupe étroitement soudée, faisant corps avec lui, pour réaliser quelque grand dessein que j’ignore. Et le meilleur ciment, c’est la solidarité dans le crime. S’il y a des couards, des lâches, des pusillanimes, eh bien, ils s’éliminent d’eux-mêmes, comme les deux imbéciles qu’on va juger. J’imagine que la Griffe a déjà dû se débarrasser elle-même de quelques éléments douteux. Mais alors voyez tout ce qu’on peut entreprendre avec une équipe formée à la prussienne, obéissant au doigt et à l’œil !

Il promenait pensivement la main sur l’arête du bureau. Je me gardai d’intervenir, l’observant avec émotion. Pourtant, une question me brûlait les lèvres. Qu’est-ce qui avait bien pu le pousser à choisir ce déguisement ? Il devina ma curiosité.

— Vous vous demandez pourquoi cet accoutrement ? Oh, c’est bien simple. Ce respectable costume convient parfaitement à un monsieur qui entre dans la salle des Assises muni d’une invitation. Qui se méfierait d’un vieux militaire retraité qui se trouve visiblement du côté de l’ordre et de la loi ?… Et j’avoue que ce procès me passionne. Je voudrais que vous voyiez les deux accusés. À peine s’ils répondent quand on les interroge… Oui… Non… Ils jettent à droite et à gauche des regards terrifiés. Croyez-moi, ce n’est pas le Procureur qui les terrorise ; c’est l’Autre. L’Autre qui est peut-être dans la salle…

— Pas possible !

— J’en suis presque sûr. Et je finis par les plaindre, ces deux canailles. Comme ils doivent regretter d’avoir cédé à l’appât du gain !

— Si vous parveniez à identifier celui que vous appelez l’Autre, qu’est-ce que vous feriez ?

Lupin serra les poings, puis, se redressant sur sa chaise, il haussa les épaules.

— Mais je n’ai aucun moyen de le reconnaître. Il peut être n’importe qui. Il est sûrement n’importe qui. Comme moi ! (Il eut un petit rire léger qui me rappela le Lupin d’autrefois.) C’est crevant, quand on y pense. Lui et moi, perdus dans la foule, au Palais, se cherchant, comme à colin-maillard. Lupin, est-ce ce gros homme asthmatique ? Le patron de la Griffe, est-ce ce lourdaud qui s’éponge le front ?… Quelquefois, je sens un regard sur ma nuque et je dois lutter pour ne pas me retourner. De son côté, je suis certain qu’il éprouve la même chose. Sur le moment, c’est excitant ! Et puis, à la réflexion… Je n’ai plus envie de me battre. Le gouvernement n’a pas su défendre les trésors que je lui avais donnés. Tant pis pour lui ! Qu’il se débrouille avec la Griffe !

— Attention, mon cher ami, dis-je. Vous restez, pour le chef de la bande, l’ennemi à abattre. Vous devez bien admettre qu’il a tout à craindre de vous. Vous n’avez pas la réputation d’un homme qui pardonne facilement les offenses. Alors ?… À votre place, je me méfierais.

— Bah ! Qu’ai-je à perdre, maintenant ?

— Je n’aime pas vous entendre parler ainsi. Vous êtes jeune, que diable ! L’existence vous réserve encore bien des surprises. Ne me dites pas que vous avez l’intention de vivre de vos rentes, désormais. Je ne vous croirais pas. L’Aventure viendra vous chercher.

— Alors, qu’elle se dépêche, car j’ai l’intention de partir après le procès. Pierre Loti m’a donné envie de visiter le Japon.

Il se leva, regarda lentement autour de lui.

— Rien n’a changé, dit-il. Comme tout est calme. Comme je voudrais être à votre place ! Je me rappelle… (Il s’interrompit, fit de la main un geste, comme s’il écartait une mouche.) Non… je ne me rappelle rien… Louis Valméras est mort, lui aussi… Je suis maintenant Raoul de Limézy… Ce nom ou un autre, n’est-ce pas, cela a si peu d’importance… Je reviendrai vous voir, avant mon départ.

Je l’accompagnai jusqu’à la porte. Il se retourna, m’adressa un petit salut qui voulait être enjoué et s’éloigna dans la nuit.

Le lendemain, dès l’ouverture des portes, Lupin prenait place dans la salle des Assises. C’était le jour du réquisitoire, des plaidoiries, du verdict. Le public était nerveux, bruyant, et le Président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne revenait pas immédiatement. La parole fut donnée au Ministère public. On comprit tout de suite que Vincent Sarazat visait le chef de la Griffe à travers les deux comparses qui, à leur banc, courbaient le dos. Il les montra dévoyés, corrompus, enfoncés définitivement dans le mal.

« … Et alors, messieurs les Jurés, survint le Tentateur qui leur promettait la richesse s’ils s’abandonnaient à lui corps et âme. Ils devinrent les instruments du crime. Mais un instrument garde toujours l’empreinte de celui qui l’a utilisé. La plume de Balzac est entourée de respect. Le violon de Paganini est révéré à l’égal de son maître. Et inversement le poignard de Ravaillac inspire plus d’horreur qu’un simple couteau. La malice du criminel a laissé en lui comme une sorte de malignité qui en fait un objet maléfique. De même ces deux individus sont doublement coupables. Une fois, pour avoir accompli servilement la volonté de celui qui se servait d’eux ; une autre fois, pour avoir usé de violence de leur propre autorité. Ils sont la main et le bras de la Griffe. Ils sont la Griffe ! »

Le silence était impressionnant. À peine si, çà et là, quelqu’un toussotait de temps en temps, à la dérobée. Le procureur, doigt tendu vers les accusés, accumulait les arguments qui tombaient comme des pelletées de terre sur leurs cercueils. La Griffe avait assassiné l’infortuné antiquaire, mais puisque Chauminard et Bergeon étaient la Griffe, ils étaient également responsables de ce crime…

La Griffe !… Le mot revenait souvent, sinistre, et chacun commençait à comprendre que les deux hommes étaient perdus. Ils allaient payer pour leur chef. Personne ne fut surpris quand le procureur demanda la peine de mort.

En vain les avocats essayèrent-ils, tour à tour, d’apitoyer les jurés ; en vain, s’appuyant sur la déposition du Dr Vininsky, s’efforcèrent-ils de prouver que leurs clients avaient agi sans comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient. On sentait que le public ne les suivait pas. Lorsque le défenseur de Chauminard suggéra que l’animateur de la Griffe était, à certains égards, comparable à Arsène Lupin, il y eut des remous, des cris de protestation. Des poings se dressèrent. Le voisin de Lupin s’étranglait de fureur.

— Si c’est pas une honte ! s’écria-t-il, (Et dressé sur la pointe des pieds, il vociférait : ) vive Arsène Lupin !

Deux gardes municipaux se précipitèrent sur lui et l’entraînèrent, tandis que le président ramenait peu à peu le calme dans le prétoire. Les plaidoiries touchaient à leur fin ; le jury se retira pour délibérer, tandis que l’assistance se dispersait dans la galerie.

Lupin s’y promena longtemps, agitant des pensées mélancoliques. La manifestation qui venait d’avoir lieu en sa faveur, si spontanée, si confiante, et qui exprimait d’une manière si touchante la sympathie que le peuple de Paris lui gardait, éveillait en lui des remords. Avait-il le droit de se confiner dans sa douleur et de laisser la Griffe prospérer à ses dépens ? En d’autres temps, comme il aurait relevé le défi avec joie ! Comme il aurait eu plaisir à faire rendre gorge au bandit ! Mais, face à face avec lui-même, il se devait, encore une fois, la vérité : il n’avait plus envie d’être Arsène Lupin. Il ne croyait plus en son étoile. Bien plus : il avait peur. Il sentait qu’il ne disposait plus de ces prodigieuses ressources, physiques et intellectuelles, qui lui avaient permis, si souvent, de retourner en sa faveur les situations les plus dramatiques. Si la Griffe venait à l’attaquer, ce qu’il jugeait assez peu vraisemblable, il aurait peut-être de la peine à parer le coup. Il était comme un convalescent encore suspendu entre la vie et la mort et qui ne souhaite qu’une chose : qu’on le laisse tranquille. Il avait eu tort d’assister à ce procès, qui remuait tant de souvenirs. Il avait tort de réfléchir, d’envenimer les vieilles plaies toujours prêtes à saigner. Il aurait dû s’ensevelir pour toujours dans une trappe. Il aurait dû se faire sauter la cervelle.

La foule regagnait la salle, avide d’entendre le verdict. « Ça m’est égal ! » pensait Lupin. Il demeura seul, un long moment, appuyé à une colonne. Il perçut comme un bruit lointain d’applaudissements et soudain un flot humain jaillit de la porte. Il arrêta une femme, cramoisie et décoiffée.

— Alors ?

Elle se passa la main sur le cou, comme un couperet.

— Tous les deux ! dit-elle. Ils ne l’ont pas volé.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #67, Octobre-Soren Sveistrup

PREMIÈRES LIGNE #67

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Octobre, Soren Sveistrup

MARDI 31 OCTOBRE 1989

1

Les feuilles mortes tombent doucement dans la lumière du soleil, sur la route humide qui coule au milieu de la forêt comme un fleuve à la surface noire et lisse. Elles s’élèvent en un bref tourbillon au passage de l’éclair blanc de la voiture de police, puis se posent sur les tas agglutinés de part et d’autre de la route.

Marius Larsen lève le pied dans le virage, notant au passage qu’il va devoir rappeler au service de la voirie d’envoyer la balayeuse jusqu’ici. Quand les feuilles restent trop longtemps sur la chaussée, elles réduisent l’adhérence des véhicules et cela peut coûter des vies. Marius le leur a dit et répété. Il est dans la police depuis quarante et un ans, à la tête du commissariat depuis dix-sept, et tous les ans, quand l’automne arrive, il est obligé de le leur redire. Mais ce ne sera pas pour aujourd’hui, parce que aujourd’hui, il doit se concentrer sur la conversation.

Marius Larsen tripote, agacé, les boutons du poste de radio sans parvenir à trouver la station qu’il cherche. Il tombe uniquement sur des émissions d’information, dans lesquelles on ne parle que de Gorbatchev, de Reagan et de la potentielle chute du mur de Berlin. Il paraît que c’est imminent et que l’événement marquera peut-être le commencement d’une nouvelle ère.

Il y a longtemps qu’il aurait dû lui parler, mais il ne pouvait pas s’y résoudre. Sa femme pense qu’il va prendre sa retraite dans une semaine. Il est temps qu’il lui dise la vérité. À savoir qu’il ne peut pas se passer de son travail. Il a réglé toutes les questions administratives, mais reporté la date. Il n’est pas encore prêt à prendre racine sur le canapé d’angle devant La Roue de la fortune, à ratisser le jardin avec elle et à jouer à la bataille avec leurs petits-enfants.

Marius n’est pas inquiet à l’idée de lui avouer sa décision, mais il sait qu’elle aura de la peine. Elle se sentira trahie et se lèvera de table pour aller récurer les fourneaux dans la cuisine, puis elle lui tournera le dos pour lui dire qu’elle comprend. Alors que ce n’est pas vrai. C’est pour différer un peu cette conversation avec sa femme que, lorsqu’il a entendu l’appel sur le canal de la police, il y a dix minutes, il a dit qu’il s’en chargerait. En temps normal, il aurait fait à contrecœur ce long trajet dans les bois jusqu’à la ferme d’Ørum pour lui demander de tenir ses bêtes. Ce n’est pas la première fois que ses vaches et ses porcs défoncent les clôtures et s’égaillent dans les champs du voisin jusqu’à ce que Marius ou l’un de ses collègues vienne lui remonter les bretelles. Mais cette fois, il était plutôt content de la diversion. Il a bien sûr commencé par demander au poste de garde qu’on prévienne Ørum chez lui ainsi que sur son deuxième lieu de travail, au débarcadère du ferry-boat, mais comme le fermier ne répondait ni à un endroit ni à l’autre, il a pris la route.

Marius a enfin trouvé de la variété danoise. Le refrain du « Canot rouge pétard » éclate dans l’habitacle de la vieille Ford Escort et il monte encore le son. Il profite avec délice de l’automne et du plaisir de conduire. De la forêt avec ses belles couleurs rouges, jaunes et brunes mélangées au vert des conifères. Les premières parties de chasse de la saison le réjouissent d’avance. Il baisse sa vitre, lève la tête pour voir les cimes des arbres éclaboussées de soleil et, pendant quelques instants, oublie son âge.

À la ferme, la cour est déserte. Il descend de voiture et claque la portière en se disant qu’il y a bien longtemps qu’il n’est pas venu jusqu’ici. La vieille exploitation est mal entretenue. Les fenêtres de l’étable ont plusieurs vitres cassées, la chaux sur les murs se détache par endroits et le portique abandonné, au milieu de la pelouse trop haute, semble écrasé par les grands châtaigniers qui s’élèvent tout autour de la ferme. La cour en terre battue est jonchée de feuilles et de châtaignes qui craquent sous ses pieds. Il avance jusqu’au perron et frappe à la porte.

Personne ne vient lui ouvrir et il crie le nom d’Ørum plusieurs fois. En vain. Il ne voit aucun signe de vie nulle part et décide de laisser un mot qu’il griffonne sur son bloc avant de le glisser dans la boîte aux lettres. Au-dessus de lui, deux corbeaux survolent la cour et vont se poser derrière le vieux Massey Ferguson qui rouille devant le hangar. Marius a fait tout ce chemin pour rien et à présent, il va devoir aller jusqu’au débarcadère pour parler au fermier Ørum. Mais sa contrariété ne dure qu’un instant car en rejoignant sa voiture, il lui vient une idée. Marius n’a jamais d’idées de ce genre et il se dit qu’il n’a pas perdu son temps, avec ce détour. Pour faire passer la pilule, il va proposer à sa femme un petit voyage à Berlin. Ils pourraient y aller une semaine, ou au moins un week-end, aussitôt qu’il pourra prendre un congé. Ils iraient en voiture, sentiraient le vent de l’histoire et cette nouvelle époque en marche, ils iraient manger des knödelset de la choucroute, comme du temps où ils étaient partis, il y a si longtemps déjà, faire du camping à Harzen avec les enfants. Une fois à sa voiture, Marius découvre pourquoi les corbeaux sont allés se poser derrière le tracteur. Ils sautillent allègrement sur une masse livide et informe. En s’approchant, il s’aperçoit qu’il s’agit du cadavre d’un cochon. Les yeux sont morts, mais le corps tremble et tressaute comme pour faire fuir les charognards qui picorent sa chair à travers l’orifice de la balle qui lui transperce la nuque.

Marius entre dans la maison. Le vestibule est plongé dans le noir. Il sent une forte odeur 

d’humidité et de moisissure mêlée à un autre effluve qu’il ne parvient pas à identifier sur le moment.

« Ørum, tu es là ? C’est la police. »

Personne ne lui répond, mais il entend l’eau couler quelque part dans la maison et se rend dans la cuisine. La fille doit avoir 16 ou 17 ans. Elle est encore à table et ce qui reste de son visage criblé de balles baigne dans son assiette de porridge. Par terre, sur le sol recouvert de linoléum, gît le cadavre de son frère, adolescent également, mais un peu plus âgé. Il a reçu une balle en pleine poitrine et sa nuque appuyée contre la porte du four forme un angle étrange. Marius se fige. Il a déjà vu des cadavres, bien sûr, mais jamais il n’a été confronté à une scène de ce genre, et il reste paralysé plusieurs secondes avant de pouvoir sortir son arme de service de l’étui pendu à sa ceinture.

« Ørum ? »

Marius ressort de la cuisine, appelant le fermier, arme au poing. Toujours pas de réponse. Il trouve le corps suivant dans la salle de bains et cette fois, il doit mettre la main sur sa bouche pour ne pas vomir. L’eau continue à couler du robinet de la baignoire pleine de sang qui déborde sur le sol carrelé vers la grille d’évacuation. Une femme nue, qui doit être la mère, est couchée par terre dans une position improbable. Un bras et une jambe ont été séparés du torse. Plus tard, dans le rapport d’autopsie, il sera noté qu’elle a été découpée à la hache, à coups répétés. D’abord dans la baignoire, et ensuite sur le sol où elle rampait pour essayer de s’échapper. Il sera écrit aussi qu’elle a tenté de se protéger avec ses mains et ses pieds, qui montrent de nombreuses lésions défensives. Sa figure est méconnaissable parce qu’on lui a défoncé le crâne à coups de hache.


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PREMIÈRES LIGNE #66 Mathilde ne dit rien, Tristan Saule

PREMIÈRES LIGNE #66

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Mathilde ne dit rien Tristan Saule

Voilà presque dix minutes qu’elle tourne autour de la maison. C’est pas normal.

Elle est grande, large, robuste. De dos, on la confondrait avec un homme. Elle en a la musculature, les cheveux courts et mal peignés. Quel âge a-t-elle ? Quarante ? Cinquante ans ?

 Elle porte le même genre de combinaison que celle des ouvriers, des techniciens qui s’engouffrent dans les bouches d’égout pour poser des câbles, réparer des tuyaux, ouvrir ou couper l’eau.

La première fois qu’elle est passée devant la maison, Gaëlle ne l’a pas remarquée. Une passante de plus dans la rue. Une ombre au coin de son œil. Puis, deux minutes plus tard, cette grande bonne femme baraquée est revenue. Elle est réapparue devant le portail ouvert. Elle s’est arrêtée, a fait mine de chercher quelque chose par terre.

Depuis la fenêtre de la cuisine, Gaëlle a vu la boîte à outils, les chaussures de sécurité, les muscles du cou de cette intruse devant chez elle.

Elle n’a rien à faire ici ; Gaëlle en est certaine. Dans le quartier, il est difficile de passer inaperçu. On ne peut pas dire que les voisins soient des amis. Personne ne se parle. Personne n’invite l’autre à dîner ou à boire un verre. On ne se prête pas son matériel de jardinage. Pourtant, chacun sait qui habite les maisons alentour. On ne se connaît pas mais on se reconnaît. On a tous payé le même prix pour avoir le droit d’habiter là, dans cette zone pavillonnaire fraîchement sortie du sol, en périphérie du village, dans cet environnement plus vraiment urbain, au milieu des champs de céréales, mais pas encore rural, avec toutes les commodités de la grande ville – boulangerie, pharmacie, station-service – et le calme de grands jardins qui tiennent les routes et les indésirables à distance. Ici, on n’habite pas. On cohabite, de loin.

Gaëlle et son mari ne dérogent pas à cette règle. Eux non plus n’ont jamais adressé la parole à aucun des habitants du lotissement, tout au plus répondu « d’accord » au quinquagénaire d’à côté quand il leur a demandé de jeter un œil à sa maison pendant les deux semaines où il serait en vacances à l’étranger. — D’accord, avait dit Jean-Philippe. Gaëlle avait perçu dans la voix de son mari cette intonation discordante qui la colorait quand il était insincère.

— Les cambriolages ont lieu entre quatre et cinq heures du matin, avait dit Jean-Philippe à sa femme, une fois le voisin parti pour Stockholm, Cancún ou Dieu sait où. Qu’est-ce qu’il croit, celui-là ? Que je vais passer la nuit à la fenêtre à surveiller sa baraque ? Il a qu’à s’acheter une alarme.

Gaëlle se demande si le voisin quinquagénaire est là ce Mathilde ne dit rien  matin. Elle suppose qu’il est commercial, quelque chose comme ça. Il ne semble pas avoir d’horaires fixes. Il part parfois pour la journée, souvent pour quarante-huit heures. Elle imagine qu’il est sur les routes, qu’il sillonne la France pour vendre des aspirateurs ou des tringles à rideaux. Non, ça ne se fait plus, ce genre de choses. Elle ignore ce qu’il pourrait bien vendre. Ils vivent côte à côte depuis plus de dix ans et elle ne le lui a jamais demandé. Ça aurait été indiscret. Ici, on se mêle de ce qui nous regarde. On n’est pas de la police. Pourtant, elle aurait aimé savoir s’il était là ce matin, quand la grande bonne femme en combinaison est passée devant la maison pour la troisième fois.

Ils ne sont pas censés travailler en équipe, ces gens-là ?

Gaëlle ne se souvient pas avoir jamais vu des types d’edf ou du gaz effectuer des opérations seuls. Elle se déplace d’une extrémité à l’autre de la fenêtre pour balayer la rue du regard.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète. Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides. Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ? Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien. Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur. Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

Aucun collègue. Aucune voiture non plus. Aucun véhicule utilitaire marqué du sigle d’une société qui aurait pu donner un indice sur la raison de la présence de cette femme.

C’est un lotissement calme, dans un village calme.

Les seules personnes qu’on voit dans cette rue sont les riverains, quelques joggeurs le dimanche, et parfois des artisans venus faire des travaux pour l’un des voisins. Ce sont des plombiers, des couvreurs, des électriciens, et le plus souvent, des paysagistes et des jardiniers qui entretiennent les immenses jardins et les interminables haies de thuyas.

Gaëlle sort de la cuisine, traverse le salon et monte à l’étage. Elle se dit que depuis la fenêtre de la chambre d’Alice, elle aura une meilleure vue.

Elle se sent un peu idiote en montant l’escalier. Elle n’a pas que ça à faire ce matin. Il y a une tonne de lessive en retard, du repassage qui s’accumule. Il faudrait aussi qu’elle réussisse à joindre Da Silva, le réparateur de vélo, pour savoir s’il a enfin réussi à lui régler son dérailleur gx Eagle. Sinon, c’est fichu pour le raid avec les filles dimanche. Comme tous ces jeudis où elle est seule à la maison, son emploi du temps ressemble à celui d’Elizabeth II. Elle n’est même pas certaine d’avoir le temps de tout faire et la voilà cachée derrière les rideaux de la chambre de sa fille, en train d’espionner une pauvre femme qui doit juste faire son travail, compter le nombre de bouches d’égout, réparer les réverbères ; qui sait la somme de tâches insoupçonnables qu’une armée de techniciens accomplit pour qu’une ville soit vivable ? Ce n’est pas habituel que quelqu’un rôde autour de la maison, mais cela ne signifie pas que ce n’est pas normal. C’est peut-être même indispensable, sans quoi le quartier menacerait de s’écrouler sous le poids de sa décrépitude.

Elle se dit qu’elle est un peu nerveuse, un peu inquiète.

Elle est trouillarde aussi, elle le sait bien ; toujours à imaginer les pires scénarios, à remarquer des détails insignifiants auxquels elle accorde une importance disproportionnée, sur lesquels elle s’appuie pour échafauder des histoires folles et morbides.

 Cette boîte à outils dans la main de la femme sur le trottoir, elle paraît bien légère. Contient-elle vraiment des outils ?

Ou bien, oui, elle contient des outils mais c’est la femme qui est vrai- Mathilde ne dit rien 13 ment très forte pour la porter avec autant d’aisance. Pourquoi est-elle aussi forte ? C’est toujours pareil. Elle affabule, elle se fait peur, et en définitive, il n’y a jamais rien.

Depuis les attentats de 2015, chaque fois qu’elle voit entrer un jeune homme un peu basané dans la salle d’attente du cabinet médical où elle travaille, elle se tient sur ses gardes, au cas où. C’est bête, elle le sait bien que c’est bête, mais c’est incontrôlable. Comme dans un rêve éveillé, les gyrophares du raid tournoient avec un logo bfmtv dans un coin de son écran intérieur.

Aïe. Sans s’en rendre compte, Gaëlle vient de s’arracher un bout d’ongle à force de le mordiller

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PREMIÈRES LIGNE #65, Ultricem Angelus de Nelly Topscher

PREMIÈRES LIGNE #65

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Ultricem Angelus de Nelly Topscher

Chapitre 1

Le bruit lancinant de l’eau qui gouttait dans une petite bassine en porcelaine sortit le prisonnier de sa torpeur. Cette eau, venant de l’extérieur qu’il entendait depuis des jours, le rendait fou. Il ne savait pas où il se trouvait ni depuis combien de temps il était retenu. Tout ce qu’il pouvait affirmer face à ce goutte-à-goutte c’est que, dehors, il devait pleuvoir.

Recroquevillé sur son lit de fortune, il était frigorifié. La mince couverture qu’il avait sur lui ne suffisait pas à bloquer le froid et la forte humidité de la pièce. Il grelottait et se sentait vraiment épuisé.

Son attention fut attirée par la porte. Il regarda la poignée s’abaisser. Depuis son enlèvement, il accueillait la venue de son ravisseur dans l’obscurité à laquelle ses yeux s’étaient accommodés. Il n’entendait que le souffle de son geôlier lorsqu’il déposait le frugal plateau-repas qu’on lui offrait. Le temps d’avaler sa maigre pitance, la pièce était simplement éclairée par une lampe que la silhouette emportait avec elle quand elle venait reprendre le plateau.

Aujourd’hui, il put détailler un peu mieux cette apparition drapée dans un long manteau noir, tenant la lampe qui éclairait la pièce devenue désormais son quotidien.

Il releva la tête vers le visage de celui qui le retenait ici. Il tomba sur un masque argenté de style vénitien. Le contraste entre la clarté de ce visage et la noirceur du manteau qui couvrait le corps était effrayant.

— Tu sais qui je suis ? demanda la voix derrière le masque.

L’artifice déformait la voix et rendait la vision encore plus angoissante pour l’homme exténué physiquement comme psychologiquement. Il réprima un frisson. Il ne sut dire si c’était de froid ou de peur.

— Absolument pas ! Je ne sais même pas ce que je fais là !

— Et si je te montre cette photo, tu retrouves la mémoire ?

La voix joignit le geste à la parole et sortit de sous son large manteau une vieille photo jaunie.

Il fixa le cliché et, d’un coup, il reconnut qui étaient les deux jeunes gens qui posaient, un petit sourire crispé aux lèvres.

— Ah, je vois que tu te souviens !

— C’est de l’histoire ancienne.

— Quinze ans, en effet.

— Je n’ai plus eu aucune nouvelle de ces jeunes.

— Ils se sont suicidés à cause de ce que tu leur as fait.

— Quand j’ai quitté le village, ils étaient encore vivants !

L’homme regretta aussitôt sa phrase. Il venait quasiment d’avouer qu’il avait quelque chose à voir avec ces jeunes adolescents.

— Ils ont vécu quelques années après ton départ, mais le souvenir de toi et de tes actes a scellé leur mort.

— Je n’ai jamais voulu leur faire du mal.

Le masque argenté ricana.

— Non, bien sûr. Tu voulais juste être gentil avec eux, surtout avec cette fille.

Le prisonnier commença à pleurer.

— Je…suis…désolé, geignit-il pitoyablement.

— L’heure n’est plus aux regrets. L’heure est venue de payer pour ton crime.

— J’ai payé pour cela.

— Pas assez.

— Pardonnez-moi mon père, commença à ânonner l’homme, tremblant.

Le masque éclata de rire en écoutant la prière à peine chuchotée désormais par son détenu.

— Prie toute la journée. Ce soir, tu seras libre.

L’homme releva son visage vers la silhouette noire, surpris par ces paroles. Sur un dernier regard qu’il devina, la silhouette noire tourna les talons et le laissa seul.

La journée lui parut une éternité. Il pria beaucoup pour recouvrer sa liberté et se remémora ce passé qui lui était aujourd’hui reproché.

Le masque revint bien plus tard. Il toisa en silence l’homme un long moment.

— Dégage, lui intima-t-il.

L’homme, surpris, ne bougea pas. Son geôlier le tira violemment par le bras de sa main gantée.

— Sors ! J’en ai fini avec toi.

L’homme se leva enfin et se dirigea vers la porte. Il ne comprenait plus rien. À quoi bon l’avoir séquestré si c’était pour le laisser partir ?

Il décida de se raccrocher à cette promesse de liberté et se mit à courir comme un fou vers l’extérieur. Il ne voulait pas prendre le risque que l’autre change d’avis.

Une fois dehors, il se retrouva dans un petit bois. Il avait été emprisonné dans une sorte de cabane en pierre. C’est tout ce qu’il remarqua avant de commencer à courir. Il devait fuir ce fou qui l’avait gardé prisonnier.

Le masque le regarda s’éloigner sur le pas de la porte. Sur le côté gauche du cabanon, un couinement lui rappela la présence de son arme destructrice. Il posa sa main gantée sur la tête de son allié qui s’était approché.

— Tue-le, ordonna la silhouette sombre.

Elle fixa son ami se mettre à courir. Elle compta dans sa tête et releva son masque pour profiter de la fraîcheur. Un sourire perfide naquit sur son visage au moment où un hurlement jaillissait au loin dans le bois.

Une chouette hulula et s’envola. Le silence retomba et l’ange vengeur s’avança dans la noirceur du bois à la rencontre de son compagnon de quête. Ils avaient encore une fois mené leur mission à bien.

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PREMIÈRES LIGNE #63, L’élixir du diable de Raymond Khoury

PREMIÈRES LIGNE #63

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

L’élixir du diable de Raymond Khoury

Durango, vice-royauté de Nouvelle-Espagne

(Mexique actuel), 1741

Alvaro de Padilla se retrouva paralysé de frayeur quand ses visions disparurent et que ses yeux fatigués recommencèrent à voir normalement.

Le prêtre jésuite se demanda quel était ce monde d’où il venait d’émerger, un monde dont l’incertitude était à la fois terrifiante et curieusement exaltante. Il entendait sa respiration haletante siffler dans sa gorge, son coeur affolé battre à ses tempes. Puis ce qui l’entourait reprit lentement forme et apaisa son esprit. La paille de sa natte crissa sous ses doigts, confirmation qu’il était revenu de son voyage.

Sentant quelque chose d’étrange sur ses joues, il porta une main à son visage, découvrit qu’il était mouillé de larmes. Il s’aperçut ensuite que son dos aussi était mouillé, comme s’il s’était couché non sur une natte sèche mais dans une flaque d’eau. Il se demanda pourquoi. Il se dit que la sueur avait peut-être détrempé sa soutane mais, quand il se rendit compte que ses cuisses et ses jambes étaient également mouillées, il sut que ce n’était pas de la sueur.

Il ne parvenait pas à comprendre ce qui venait de lui arriver.

Lorsqu’il tenta de se redresser, il constata que son corps était vidé de toute énergie. Il avait à peine soulevé sa tête qu’elle lui sembla devenue de plomb. Il retomba sur sa natte.

— Reste allongé, lui conseilla Eusebio de Salvatierra. Ton esprit et ton corps ont besoin de temps pour se remettre.

Alvaro ferma les yeux mais ne parvint pas à arrêter l’onde de choc qui déferlait en lui.

Il n’aurait pas cru à tout cela s’il ne venait pas d’en faire l’expérience par lui-même. Une expérience déroutante, terrifiante et… stupéfiante. Une partie de lui avait peur rien que d’y songer, tandis qu’une autre partie aspirait à la revivre, là, tout de suite, à retourner dans l’impossible. Mais la partie sévère et disciplinée de son être ne tarda pas à écraser cette idée démente et à le ramener sur le chemin vertueux auquel il avait voué sa vie.

Il regarda Eusebio, prêtre lui aussi, dont le visage souriant était l’image même de la sérénité.

— Je reviendrai dans une heure ou deux, quand tu auras recouvré un peu de force, dit Eusebio avec un petit signe d’encouragement de la tête. Tu t’en es très bien tiré pour une première fois. Très bien, vraiment.

Alvaro sentit la peur s’insinuer de nouveau en lui.

— Que m’as-tu fait ?

Eusebio le contempla un instant d’un regard empreint de béatitude puis plissa le front.

— Je crains d’avoir ouvert une porte que tu ne pourras jamais plus refermer.

Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis qu’ils étaient arrivés ensemble en Nueva España, prêtres ordonnés de la Société de Jésus, envoyés par leurs supérieurs de Castille poursuivre une tradition déjà longue à présent, qui consistait à établir des missions en terres inconnues afin de sauver les âmes des misérables indigènes égarés dans leur sombre idolâtrie et leurs coutumes païennes.

Une tâche difficile mais non sans précédents. Dans le sillage des conquistadors, des missionnaires franciscains, dominicains et jésuites s’aventuraient dans le Nouveau Monde depuis plus de deux cents ans. Après maintes guerres, maintes révoltes, un grand nombre de tribus indigènes avaient été soumises par les colonisateurs et assimilées aux cultures espagnole et mestiza, métisse. Mais il restait beaucoup à faire, beaucoup d’autres tribus à évangéliser.

Avec l’aide de certains des premiers convertis, Alvaro et Eusebio avaient établi leur mission dans une vallée couverte d’une épaisse forêt et nichée dans les plis des montagnes occidentales de la Sierra Madre, au coeur du pays wixaritari. Avec le temps, la mission se développait. Un nombre croissant de petites communautés vivant isolées dans la montagne et les défilés se joignaient à leur congregación. Les deux prêtres avaient noué des liens solides avec ces populations et, ensemble, Alvaro et Eusebio baptisèrent des milliers d’Indiens. Contrairement à ce qui se passait dans les autres « réductions » franciscaines, où les indigènes devaient adopter le mode de vie et les valeurs de l’Espagne, les deux prêtres suivirent la tradition jésuite en laissant les Indiens garder un grand nombre de leurs pratiques culturelles d’avant la conquête. Ils leur apprirent aussi à se servir d’une charrue et d’une hache, les initièrent à l’irrigation, à de nouvelles cultures, à la domestication des animaux, ce qui améliora considérablement leur économie de subsistance. Les deux hommes gagnèrent ainsi la gratitude et le respect des Indiens.

Cette réussite tint aussi au fait qu’à la différence d’Alvaro, homme exemplaire et raide, Eusebio se montrait chaleureux et sociable. Ses pieds nus et la simplicité de sa mise avaient incité les Indiens à l’appeler « Motoliana », « l’homme pauvre », et contre l’avis d’Alvaro il avait adopté ce nom. Son humilité, sa conversation prévenante, sa conduite irréprochable – autant d’illustrations des principes qu’il prêchait – inspiraient beaucoup les Indiens. Il acquit en outre rapidement une réputation de faiseur de miracles.

Cela commença quand, au cours d’une sécheresse qui menaçait de détruire les cultures, il recommanda aux indigènes de se rendre en procession solennelle, avec prières et vigoureuses flagellations, à l’église de la mission. Des pluies abondantes délivrèrent bientôt les Indiens de leurs craintes et assurèrent une récolte exceptionnellement bonne. Le miracle se répéta deux années plus tard, quand la région souffrit de pluies diluviennes. Le même remède vint à bout du fléau et la réputation d’Eusebio grandit. En même temps, des portes s’ouvrirent peu à peu.

Des portes qu’il aurait mieux valu garder fermées.

Lorsque les Indiens, méfiants à l’origine, commencèrent à s’ouvrir à lui, Eusebio se retrouva aspiré plus profondément dans leur monde. Ce qui avait débuté comme une mission se transforma en un voyage de découverte exempt du moindre préjugé. Il se mit à explorer les forêts et les gorges des montagnes menaçantes, s’aventura là où aucun Espagnol n’avait pénétré, rencontra des tribus qui accueillaient généralement les étrangers avec la pointe d’une flèche ou d’un javelot.

Il ne revint pas de son dernier voyage.

Près d’un an après la disparition d’Eusebio, Alvaro, redoutant le pire, se mit en route avec un petit groupe d’Indiens pour tenter de retrouver son ami.

Et voilà pourquoi ils étaient maintenant tous deux assis autour d’un feu sous le toit de chaume du xirixi – la maison ancestrale de Dieu – de la tribu et qu’ils discutaient de l’impossible.

— Il me semble que tu es plutôt devenu leur grand prêtre, je me trompe ?

Alvaro était encore bouleversé par son expérience et, bien que la nourriture eût redonné quelques forces à ses membres, que le feu l’eût réchauffé et eût séché sa soutane, il demeurait très agité.

— Ils m’ont appris plus que je ne pourrais leur apprendre, répondit Eusebio.

Les yeux d’Alvaro s’écarquillèrent de stupeur.

— Mais… Seigneur… tu… tu embrasses leurs méthodes, leurs idées blasphématoires, bredouilla-t-il, l’air effrayé, les sourcils pesant sur ses yeux. Ecoute-moi. Tu dois mettre un terme à cette folie. Tu dois quitter cet endroit et revenir à la mission avec moi…

Eusebio regarda Alvaro et fut au désespoir. Certes, il était heureux de revoir son vieil ami et ravi d’avoir partagé sa découverte avec lui, mais il se demandait s’il ne venait pas de commettre une énorme erreur.

— Je suis désolé, je ne peux pas, dit-il d’un ton calme. Pas encore.

Il ne pouvait pas expliquer à son ami qu’il avait encore beaucoup à apprendre de ce peuple. Des choses que, même en rêve, il n’aurait pas crues possibles. Il avait été étonné de découvrir – lentement, peu à peu, malgré ses idées préconçues et ses convictions profondément enracinées – que les Indiens avaient des liens très forts avec la terre, avec les êtres vivants avec qui ils la partageaient, avec l’énergie qui en émanait. Il leur avait parlé de la création du monde, du paradis et de la chute de l’homme. De l’Incarnation et de l’Expiation. Ils avaient partagé avec lui leurs propres visions du monde et ce qu’il avait entendu l’avait sidéré. Pour ses hôtes, les royaumes de la mystique et du réel étaient entrelacés. Ce qui lui semblait normal, ils le trouvaient surnaturel. Et ils acceptaient comme normal – comme la vérité – ce qui lui apparaissait comme une pensée magique.

Au début.

Il avait maintenant changé d’avis.

Les sauvages étaient nobles.

— Absorber leurs breuvages sacrés m’a ouvert de nouveaux mondes, dit-il à Alvaro. Ce que tu viens d’éprouver n’est que le début. Tu ne peux pas t’attendre à ce que je tourne le dos à une telle révélation.

— Tu le dois, insista Alvaro. Rentre avec moi. Tout de suite, avant qu’il ne soit trop tard. Et nous n’en parlerons plus jamais.

Eusebio sursauta de surprise.

— Ne plus en parler ? Mais c’est uniquement de ça que nous devons parler. Nous devons l’étudier, le comprendre, le maîtriser, afin de pouvoir le rapporter chez nous et le partager avec les nôtres.

La stupéfaction envahit le visage d’Alvaro.

— Le rapporter ? ! rétorqua-t-il, crachant les mots comme du poison. Tu veux parler aux gens de ce… de ce blasphème ? !

— Ce blasphème peut nous apporter la lumière.

Alvaro fut indigné.

— Eusebio, prends garde, fit-il d’une voix sifflante. Le diable a planté ses griffes en toi, avec son élixir. Tu risques de te perdre, mon frère, et je ne peux rester sans réagir et le permettre, ni pour toi ni pour aucun autre membre de notre foi. Je dois te sauver.

— J’ai déjà franchi les portes du Ciel, vieil ami, répondit Eusebio avec sérénité. Et d’où je suis, la vue est magnifique.

Il fallut cinq mois à Alvaro pour faire parvenir un message à l’archevêque et au vice-roi résidant à Mexico, recevoir leur réponse et rassembler ses hommes, de sorte que c’était l’hiver quand il s’aventura de nouveau dans les montagnes à la tête d’une petite armée.

Munie d’arcs, de flèches et de mousquets, la troupe mêlant Espagnols et Indiens grimpa les contreforts de la sierra par des sentiers accidentés, escarpés, couverts d’épais buissons. Les torrents hivernaux avaient coupé les pistes qui serpentaient sur le flanc de la montagne et des branches poussant à l’horizontale en travers du chemin rendaient la progression encore plus difficile. On les avait mis en garde contre les pumas, les jaguars et les ours qui peuplaient la région, mais les seules créatures vivantes qu’ils rencontrèrent furent les vautours voraces zopilotes qui planaient au-dessus d’eux en attendant un banquet sanglant, et les scorpions qui hantaient leur sommeil agité.

A mesure qu’ils montaient, le froid devenait plus vif. Les Espagnols, habitués à un climat plus chaud, souffraient terriblement. Ils passèrent les journées à lutter contre les pentes rocheuses humides et les nuits à attiser leurs feux de bivouac, jusqu’à ce qu’ils approchent enfin de la forêt dense enveloppant le village où Alvaro avait laissé Eusebio.

A leur surprise, ils découvrirent que les sentiers sinuant entre les arbres étaient barrés par d’énormes troncs manifestement abattus par les indigènes. Craignant une embuscade, le commandant de la troupe ordonna à ses hommes de ralentir l’allure. Après trois semaines d’efforts et de tourments, ils atteignirent le village.

Il n’y avait plus personne.

Les Indiens et Eusebio avaient disparu.

Alvaro ne renonça pas. Il exhorta ses hommes à continuer, les éclaireurs indigènes suivant les traces de la tribu à travers la montagne jusqu’à ce qu’ils parviennent, au quatrième jour, devant une profonde barranca au fond de laquelle coulait une rivière grondante. Une corde et un pont en bois enjambaient naguère le ravin.

Ils avaient été coupés.

Il n’y avait aucun autre moyen de traverser.

Consumé de rage et de désespoir, Alvaro fixait les cordes qui pendaient au bord du précipice.

Il ne revit jamais son ami.

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PREMIÈRES LIGNE #62, Intouchable de Jean-Christophe Portes

PREMIÈRES LIGNE #62

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Intouchable

de

Jean-Christophe Portes

1
Il retient ses phrases pour ne pas envenimer les choses, les yeux fixés sur la route, ses grosses mains appuyées sur le volant, ses mains que j’ai aimées autrefois, mais qui me dégoûtent presque maintenant, ces grosses mains tristes et bêtes qui n’ont plus de charme, qui se sont perdues dans le quotidien, et maintenant dans le passé.
— Je pourrai pas rester longtemps, dit Michel, gêné par mon regard, la voix un peu sourde.
— J’avais compris.
En partant de la gare, je lui ai laissé le volant, à cause sans doute d’anciennes habitudes. La vieille Ford sent le chaud et le vieux, elle s’est racornie mais je la garde, vestige d’un passé dont je ne peux ni ne veux me défaire. Tu es sûre que tu veux pas conduire ? Mais oui je suis sûre, je te montrerai le chemin. Bien sûr que ça ira à l’hôpital, pourquoi ça n’irait pas ?
Maintenant il voudrait ajouter quelque chose, relancer la conversation mais n’a pas d’idée et les petits immeubles du centre-ville défilent, et il fixe la route comme si c’était très important. Deux ans que je ne l’ai pas vu. C’est tellement étrange d’être à nouveau côte à côte. On dirait des acteurs fâchés qui veulent rejouer une pièce, mais les mots sont anciens, la mise en scène ne colle plus, elle n’a plus de sens.
Même la bonne nouvelle, l’arrivée du bébé, ne change rien à l’affaire.
La dérive a commencé dix ans plus tôt, ce soir où Manon a appelé, ce soir où je n’ai pas réagi – lui non plus d’ailleurs, et je lui en veux toujours, je lui en voudrai toujours. Nos vies se sont définitivement séparées quelques semaines plus tard, après l’assassinat de Manon. Assassinat, je sais que ce n’est pas le bon terme, on me l’a souvent reproché, mais pour moi c’est le seul valable.
Je me détourne et passe en revue les enseignes ternies, les magasins fermés, les taches de gras sur les trottoirs pleins de poussière, tous ces défauts que la lumière efface d’ordinaire. Plus loin, c’est toujours pareil à la sortie d’Antibes, un carrefour idiot au-dessus du chemin de fer, avec les inévitables crétins qui forcent et qui finissent par bloquer tout le monde.
La conversation avance sans but. Clara va bien. Le bébé aussi, ça s’est super bien passé pour un premier. Oui, moi aussi ça va. Ils m’ont repris chez Bernier, en fait, le truc de l’autoentrepreneur, c’était pas si mal pour recommencer. Plaquiste, un peu d’électricité aussi… Et toi alors ?
Je n’aime pas parler de Clara, ça me fait trop penser à Manon, c’est plus fort que moi. Elles avaient sept ans d’écart, elles étaient différentes et je faisais des différences entre elles. Je le savais, j’essayais de changer mais je n’y arrivais pas, ou bien seulement en surface. Et elles s’en rendaient compte, elles en souffraient et moi Depuis la mort de Manon, c’est pire. Je pense toujours à ce que j’aurais pu faire, à ce que j’aurais  faire. Et ça me fait horreur d’être comme ça, engluée dans ce passé impossible à digérer.
J’aurais été plus horrifiée encore si j’avais su à cet instant ce qui m’attendait à l’hôpital. Oui, j’aurais fait demi-tour à coup sûr. Mais un quart d’heure plus tard, nous nous sommes garés et je suis descendue.

(…)

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Premières lignes #61, Noir comme le jour, Benjamin Myers


PREMIÈRES LIGNE #61

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Le livre en cause

Noir comme le jour, Benjamin Myers

PREMIÈRE PARTIE

1

Une forme, avachie.

Semblable à un tas d’ordures.

À un dépôt de détritus.

Quelque chose dans cet amas accroche pourtant le regard de l’homme au moment où, ses jambes ne demandant qu’à le porter dans une direction différente, la tête pleine de fumée et de chansons, il s’en approche. L’esquisse d’un mouvement, peut-être. Un signe de vie. Un frémissement fugace. L’architecture de la nuit est toute d’angles adoucis et de halos de lampadaires quand il s’arrête pour jeter un coup d’œil.

Il pleut. On dirait qu’il pleut sans discontinuer depuis des semaines, des mois – depuis toujours, qui sait ; l’image des soirées d’été luxuriantes n’est plus qu’un lointain souvenir. Il attend, oscillant légèrement telle une anémone de mer à marée descendante, tandis que son centre de gravité, perturbé par les substances euphorisantes, se reconfigure, de même que ses sens, pour affronter cette vision déroutante. Il avance encore de quelques pas, puis pénètre dans l’obscurité bleu foncé du passage étroit avec l’impression de prendre conscience du moment présent à cet instant seulement. Comme s’il venait de se réveiller.

Il s’aperçoit alors qu’il s’agit d’une femme. Peut-être qu’elle est ivre elle aussi, qu’elle a forcé sur la dose encore plus que lui et bu toute la nuit jusqu’à l’oubli – qu’elle cuve après avoir éclusé pendant de longues heures les petits verres d’alcool fluorescent vendus une livre au bar en sous-sol de l’Attila, et qu’elle émergera secouée de hoquets bleu électrique, l’estomac rongé par la brûlure des regrets. De plus près, cependant, quand il constate qu’une de ses jambes est repliée sous son corps dans une position bizarre et l’autre tendue devant elle, il comprend qu’il y a un problème.

Elle est adossée au mur, la tête sur la poitrine, la mâchoire pendante. Le visage barré par des ombres.

Malgré tout, l’espace d’une seconde, il se dit – il espère – qu’elle n’est pas réelle, que c’est une espèce d’œuvre d’art, ou un épouvantail, ou encore un de ces pantins à taille humaine, fabriqués artisanalement chaque année pour le défilé estival où marionnettes et effigies d’animaux et de créatures mythiques sont promenées dans les rues. Voire un mannequin de vitrine, habillé puis abandonné dehors pour faire une blague à quelqu’un – pourquoi pas à lui, d’ailleurs ? Ce ne serait pas la première fois.

Il se baisse. Écarquille les yeux et écoute. Se rend compte que la vie est toujours là, en elle. De plus en plus faible, sans doute, mais évidente.

Il palpe ses poches à la recherche de son Zippo, l’allume et le tient à bout de bras pour éclairer la scène. Elle devient concrète à la lueur vacillante de la flamme : il en fait partie, il voit sa main tremblante qui serre le briquet.

Ce qu’il a d’abord pris pour des ombres sur le visage de la femme se révèle être du sang. Du sang qui assombrit tout un côté de sa figure, celui qui est détourné du réverbère solitaire dont la lumière atteint à peine le passage.

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Premières lignes #60, De soleil et de sang, Jérôme Loubry


PREMIÈRES LIGNE #60

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De soleil et de sang de Jérôme Loubry

Haïti, 11 janvier 2010

La maison se dressait vers le ciel, brisant l’horizon chaotique dessiné par les misérables habitations en parpaing et en tôle du quartier. Tel le mausolée d’une divinité païenne érigé au centre d’un village, la « Tombe joyeuse » défiait la nature et le temps. Le bleu métallique de la pleine lune enveloppait son architecture d’une lueur bienveillante, de celles que seules des complices muettes et éternelles peuvent partager. Les caresses soyeuses de l’astre firent apparaître des ombres sur les surfaces planes de ses façades. Elles se glissèrent à travers les piliers du garde-corps, s’immiscèrent au creux des arcades. Elles étirèrent les angles des tuiles, des volets, des faîtages (pourtant si discrets le jour) comme autant de griffes acérées descendant avec lenteur et détermination vers l’herbe asséchée du jardin.

Une autre ombre, figée plus bas devant la grille de la propriété, beaucoup plus frêle et tourmentée, observait avec crainte la transformation. Dans sa main droite, un bidon d’essence. L’homme ouvrit la grille d’un geste hésitant, puis avança le long du court chemin de terre. Autour de lui, des lucioles virevoltaient dans la nuit de manière saccadée, changeant subitement de direction, à l’image d’insectes pris au piège dans un labyrinthe aux murs invisibles. Il respira avec difficulté l’air pesant. Un bruit provenant de la ruelle le fit sursauter. Son regard instable en chercha la source par-dessus la haie de vétiver. Il vit une dizaine de chiens errants s’engager dans sa direction, langue pendante tel un organe inutile. Ils changèrent de trottoir à l’approche de la Tombe joyeuse, sans aucun doute effrayés eux aussi par ses secrets. Leurs côtes saillaient dangereusement, tendant leur peau que l’on aurait pu croire prête à se déchirer tellement elle semblait fine et fragile, tandis que leur pelage clairsemé par la gale dévoilait des croûtes sanguinolentes. Les bêtes, devenues asociales par tant de souffrance, ne prêtèrent guère attention à sa présence.

L’homme attendit que leurs cris plaintifs s’estompent dans la nuit avant de reprendre sa progression.

Il se figea juste devant les marches en pierre qui menaient au porche et leva les yeux vers cette structure gingerbread typique de Haïti. Les deux étages de bois et de pierre l’observèrent à leur tour tandis que le toit, qui lui cachait à présent la lune, étirait son spectre ombreux pour le recouvrir totalement. Son regard remonta fébrilement le long de la façade, dépassa la coursive du premier étage et se fixa sur la fenêtre la plus haute. De forme ogivale, solitaire et brisée, unique cicatrice d’une maison que personne ici n’aurait osé approcher ni souiller, cette fenêtre demeurait le point de départ de tous les malheurs.

C’est ici que tout a commencé, c’est ici que tout doit se terminer

L’homme se concentra, chercha au fond de lui le courage nécessaire pour avancer davantage. Il sentit la piqûre d’un insecte au creux de sa nuque et posa un instant le bidon d’essence au sol. Il griffa avec colère sa peau d’Européen puis s’essuya le front qui luisait autant de sueur que de peur.

Le souvenir de Méline s’immisça alors à travers le temps.

Cette phrase qu’elle avait prononcée la dernière fois qu’ils s’étaient vus, quelques jours avant qu’elle ne parte pour cette terre de soleil et de sang.

« Promets-moi de ne jamais nous égarer, mon Orphée… »

« Je te le promets… », avait-il répondu.

— Je te l’avais promis, murmura-t-il face à cette fenêtre brisée.

Il monta les marches et poussa la lourde porte en bois de la Tombe joyeuse.

Ainsi, s’abandonnant à un destin aussi funeste et irrémédiable que celui du poète grec, Vincent s’enfonça dans l’enfer du quartier des damnés, sous les regards et les hurlements de trop nombreux suppliciés…

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Premières lignes #59 , Ces orages-là Sandrine Collette

PREMIÈRES LIGNE #59

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Ces Orages-là de Sandrine Collette

PROLOGUE

l fait nuit.

Nuit des campagnes : noire, épaisse, où la lune sans cesse masquée par les nuages peine à éclaircir les reliefs de la terre – tout en ombres et en lumière.

Une nuit comme il les aime. C’est pour cela qu’il l’a choisie.

Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines.

Elle court, elle est à moitié nue. Moitié ?

Il ne lui reste qu’une culotte en soie – et sa montre.

C’est l’été. Il fait chaud.

C’est la peur – son sang est comme glacé à l’intérieur. Et pourtant, elle est en nage. La sueur lui glisse sur le front, perle à ses cils, qu’elle essuie d’un revers de main pour essayer de se repérer au milieu de la forêt.

Elle voudrait crier.

Mais ça ne sert à rien, alors elle se tait. Il n’y a personne autour, à des kilomètres. Pas de hasard.

Personne d’autre que lui.

Elle entend au-dedans d’elle-même les plaintes étouffées de la panique qui la gagne.

Un coup d’œil ridicule sur sa montre, pour quoi faire ?

Il est presque trois heures, cette nuit-là. Trop long.

Elle a pensé à se rendre, à cesser de fuir. Elle a pensé à s’arrêter et à attendre qu’il arrive. Certaines bêtes le font : tétanisées par l’effort et la panique.

Comme elle.

Rester au milieu de la clairière, là où il la verrait forcément. Là où elle le regardera venir, pas à pas.

Ne plus bouger – que les tremblements. Fermer les yeux.

Mais c’est impossible, elle le sait. Elle sait ce qu’arrêter veut dire.

Alors elle s’élance à nouveau, va chercher dans son souffle rauque d’ultimes forces galvanisées par la terreur. Il faut se battre. Il faut aller jusqu’au bout. Sinon, ce sera pire.

Une belle traque. Les mots dansent dans sa tête.

Il l’a crié tout à l’heure, en faisant résonner la nuit : Sauve-toi !

Au fond des bois. Comme toutes les histoires qui finissent mal.

S’il vous plaît, s’il vous plaît.

Ce n’est pas lui qu’elle implore en silence ; c’est un dieu, un magicien, un sorcier, n’importe lequel d’entre eux qui ne serait pas occupé à cette heure, un qui – il l’a dit dans son cri, lui : un qui la sauverait.

Elle n’y croit pas elle-même.

Cachée au milieu d’un bosquet de jeunes arbres, elle essaie de calmer sa respiration, elle essaie de faire taire ce sifflement monté depuis ses entrailles et ses poumons, qu’il doit entendre où qu’il soit et auquel il répond par un sourire, le souffle qui manque, le cœur en miettes, quand le gibier est au bout – c’est pareil à la chasse.

Jolie petite biche qu’il suit depuis deux heures à présent, il a eu du mal à retrouver sa trace.

Jolie petite femelle qui lui fait briller les yeux et éclater le corps d’une exaltation indicible, maintenant qu’il l’a repérée. Il ne lâchera p

lus son sillage. Pour un fauve affamé comme lui, elle est une brillance dans les ténèbres, une explosion, la lumière de mille soleils.

Je vais t’avoir.

Elle ne le voit pas la contourner, passer à l’arrière du bosquet. Il y a trop de peur.

Elle ne le sent pas, elle ne l’entend pas.

D’un mouvement rapide, elle quitte le couvert des arbres et reprend sa course.

Il l’imite.

Il n’a plus d’effort à faire pour la pister : la culotte en soie blanche se reflète aux rayons de la lune, fuyante, agile, toujours là. Une tentation grandiose. Cela le fascine comme le petit cul des chevreuils virevoltant dans les bois de Sologne.

Accélérer.

Il sait qu’elle perçoit quelque chose. Elle a infléchi sa trajectoire, s’est jetée dans les recoins les plus sombres de la forêt. Lui – il ne peut s’empêcher de rire, et ce rire-là elle l’entend, il la terrifie plus que tout, tout le reste, tout avant, car il signe la fin, elle en est certaine.

Et il faut bien que cela s’arrête, mais la peur a pris le dessus. Elle ne réfléchit plus, détale sans se préoccuper des branches qui fouettent son corps nu, sans se demander où il peut être – tout proche –, où aller – elle est déjà passée à cet endroit.

Elle court, c’est la seule chose qui existe encore.

Ça, et le refus. Pas elle.

Personne ne peut la suivre à ce rythme-là. C’est pour cela qu’elle est là.

Elle est capable de courir à l’extrême limite de ce qu’un cœur supporte, sur le fil ténu qui sépare un être vivant de la mort.

Elle s’arrête d’un coup, plaquée contre un chêne immense qui la masque entièrement. Elle a l’impression que ses pulsations affolées soulèvent l’arbre. Elle s’y accroche comme si cela pouvait la rendre invisible.

Oreille aux aguets. Écoute, écoute.

Elle n’entend rien. Elle n’entend pas. Le martèlement dans sa tête, oui.

Mais pas le déplacement furtif qui vient soudain derrière elle.

Comment il a fait, elle ne le saura jamais.

Un éclair de conscience : elle se retourne et cette fois elle crie – un cri qui n’en est plus un, un hurlement, une épouvante pure, l’expression de ses nerfs à vif comme arrachés, et l’ultime pensée qu’il est trop tôt, il fallait tenir jusqu’à quatre heures, il est trop tôt, trop tôt.

Et puis il s’abat sur elle.

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Premières lignes #58 : Ohio Stephen Markley

PREMIÈRES LIGNE #58

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Ohio Stephen Markley

PRÉLUDE

Rick Brinklan ou La Dernière Nuit solitaire

Il n’y avait pas de corps dans le cercueil. C’était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu’on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain. Il descendait High Street sur une remorque à plateau tractée par un Dodge Ram 2500 de la couleur des cerises trop mûres. Un froid hivernal avait envahi le mois d’octobre et des bourrasques cinglantes et erratiques fendaient New Canaan, aussi imprévisibles que des caprices d’enfant. Un instant la brise était calme, tolérable, et tout à coup un hurlement de banshee déchirait la rue, glaçait l’assemblée, éparpillait feuilles et détritus, noyait les conversations et poussait les voix vers le ciel. Avant que le pick-up et son chargement ne quittent la caserne des pompiers, point de départ de tous les défilés à New Canaan, ceux de Thanksgiving comme du 4-Juillet, personne n’avait eu l’idée de fixer le drapeau, et résultat, lorsque le cercueil de démonstration atteignit le centre-ville, la bise finit par l’emporter. La bannière étoilée claqua, ondula en torche dans ce vent dément, tandis que de la foule s’élevaient des hoquets chagrinés. Il n’y avait rien à faire. Dès que la dérive du drapeau le ramenait un tout petit peu vers le sol, une nouvelle rafale s’en emparait et le propulsait dans les airs. Il vola jusqu’à la place où il alla se prendre, tout frémissant, dans les branches noueuses d’un chêne.12

À l’origine, la procession en l’honneur du caporal Richard Jared Brinklan aurait dû se dérouler le dernier lundi de mai, pour Memorial Day. Une date tout à fait appropriée puisque Brinklan avait été tué fin avril en Irak, mais une enquête sur les circonstances de sa mort avait retardé le rapatriement de la dépouille. Une fois l’investigation bouclée, on décala à juillet cet étalage de fierté locale, en même temps que les funérailles. Hélas, un orage monstrueux s’abattit sur l’après-midi prévu. Tout le monde se barricada chez soi à cause d’une crue éclair de la Cattawa River et d’une alerte à la tornade. À ce stade, cortège funèbre ou pas, la famille de Rick s’en fichait pas mal, mais le maire, subodorant un péril électoral s’il manquait d’honorer le troisième fils que New Canaan perdait sur les champs de bataille de l’époque, insista pour que la procession ait lieu en octobre. On leva les yeux au ciel, on voyait clair dans le jeu de l’édile, et puis on alla aux urnes et on vota pour lui malgré tout.

La ville était ceinte de rouge, de blanc et de bleu. Sur plus d’un kilomètre, jusqu’à la place, des petits drapeaux plantés tous les cinq mètres dans l’herbe en bordure de High Street. Des drapeaux aussi aux fenêtres, sur les voitures, dans les mains roses des enfants et les gants minables des adultes, et même un drapeau en glaçage rouge, blanc et bleu sur un énorme gâteau vendu à la part devant le Vicky’s, le diner ouvert 24 h/24. Sur le ciel d’acier, les arbres tranchaient avec le rouge et l’orange somptueux de leurs feuilles – des feuilles que le vent s’acharnait à affranchir de ces ormes, chênes et aulnes si pittoresques. Deux véhicules de la police municipale ouvraient la marche, gyrophares clignotant en silence et sirènes ululant tous les cent ou deux cents mètres, suivis par les voitures du shérif, les 4×4 et tout ce que la police avait pu mobiliser pour célébrer le fils cadet d’un de ses membres, l’inspecteur-chef Marty Brinklan. Venaient ensuite des volontaires à moto, dont une poignée d’anciens combattants, même si en réalité tous les deux-roues 13de la ville étaient présents. Des drapeaux américains et des bannières de la POW-MIA, l’agence chargée de retrouver les corps des militaires américains disparus, claquaient à l’arrière des selles. En queue de ce long cortège d’engins disparates, la remorque et son cercueil vide remontaient au pas l’artère principale de la ville. Les habitants des quartiers Est sortirent sur leur perron et se dépêchèrent de rentrer sitôt le convoi passé. Certains se blottissaient dans leur blouson de l’université d’État de l’Ohio ou leur sweat-shirt des New Canaan Jaguars. D’autres mettaient leur capuche en Gore-Tex bleu ou baissaient leur bonnet sur leurs yeux quand ils ne faisaient pas partie de ceux, nombreux, qui, mésestimant la météo, avaient les oreilles rouges et douloureuses. Une âme douteuse n’avait pour tous vêtements qu’un jean en lambeaux et un T-shirt « No Fear » aux manches découpées révélant des bras couverts de tatouages. Certains portaient des nourrissons dans leurs bras ou berçaient doucement des bébés dans des poussettes. Les enfants plus âgés s’ennuyaient et se balançaient d’un pied sur l’autre en se demandant s’il y en avait encore pour longtemps. Ceux qui étaient laissés sans surveillance se pourchassaient entre les jambes des adultes, inconscients du chagrin omniprésent. Les adolescents, bien sûr, voyaient dans cet événement l’occasion de socialiser (comme Rick aurait pu le faire jadis). Les filles flirtaient avec les garçons, lesquels attendaient d’être choisis. On parlait trop vite, on riait trop fort, on gravait ses initiales au canif dans le tronc des arbres. Un homme coiffé d’une casquette de vétéran de l’opération Tempête du désert parlait avec l’unique journaliste de télé qui avait fait le déplacement depuis Columbus. Une fille brandissait un morceau de carton sur lequel était simplement inscrit le numéro « 25 ». Une autre, une pancarte disant : On T’AIME, Rick !!!

On était ingénieurs et analystes de données chez Owens Corning, ouvriers et ouvrières à l’usine Jeld-Wen qui fabriquait 14des portes et des fenêtres, vendeurs et vendeuses dans la boutique de vêtements et d’antiquités de la place, où l’on transformait des nickels en boutons décoratifs pour sacs et chemisiers avec un dé à emboutir. On travaillait au supermarché Kroger’s, à la voirie, à la First-Knox National Bank et au bureau des permis de conduire et des cartes grises, qui tournait avec une telle efficacité que l’attente y excédait rarement cinq minutes. On travaillait à l’hôpital, le premier employeur de la ville, où l’on était infirmiers et infirmières, médecins, agents d’entretien, techniciennes et techniciens, kinésithérapeutes et assistants médecin