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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 2

Suite de la lecture du livre d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavre

Voici la première partie du chapitre 2 de notre polar historique.


2

CÍ PASSA LE RESTE DE L’APRÈS-MIDI à ingurgiter la puanteur que dégageait l’arrière-train ballottant de son buffle tandis qu’il se demandait quel délit avait bien pu commettre le vieux Shang pour finir décapité. À sa connaissance, il n’avait pas d’ennemis et personne ne l’avait jamais menacé. En fait, le pire dans sa vie, c’était d’avoir engendré trop de filles, ce qui l’avait obligé à travailler comme un esclave pour réunir une dot qui les rendît séduisantes. Cela mis à part, Shang avait toujours été un homme honnête et respecté.
« La dernière personne à qui penserait un assassin. »
Quand il reprit enfin ses esprits, déjà le soleil se cachait.
En plus du labour, Lu lui avait ordonné d’aplanir un tertre de vase noire, aussi dispersa-t-il quelques pelletées du mélange d’excréments humains, de boue, de cendre et de chaume qu’on utilisait habituellement comme fertilisant, et il étala le reste du monticule de façon à le dissimuler. Puis il frappa l’animal qui recula lourdement, comme s’il n’était pas rompu à cette tâche, grimpa d’un bond sur son dos et prit le chemin du retour au village.
Tandis qu’il descendait, Cí compara la découverte du corps de Shang à celle d’autres affaires semblables dont il avait eu l’occasion de connaître les détails lors de son séjour à Lin’an. Pendant tout ce temps il avait assisté Feng sur les enquêtes de nombreux crimes violents. Il avait même étudié des crimes rituels sanguinaires commis par les membres de sectes, mais il n’avait jamais vu un corps aussi sauvagement mutilé. Par chance, le juge était dans le bourg et il ne doutait pas qu’il trouverait le coupable.
Cerise vivait avec sa famille dans une bicoque que soutenaient à grand-peine des pieux vermoulus. Lorsqu’il atteignit la maison, l’angoisse le tenaillait. Il avait préparé deux ou trois phrases pour lui raconter ce qui était arrivé, mais aucune ne le satisfaisait. Bien qu’il plût à verse, il s’arrêta devant la porte, essayant de penser à ce qu’il allait dire.
« J’aurai bien une idée. » Se mordant les lèvres, les poings serrés, il approcha ses jointures de la porte. Ses bras tremblaient plus que son corps. Il attendit un instant et enfin frappa.
Seul répondit le silence. À la troisième tentative, il comprit que personne ne lui ouvrirait. Il renonça et rentra chez lui.
Dès qu’il ouvrit la porte, son père s’empressa de lui reprocher son retard. Le juge Feng était arrivé et cela faisait un moment qu’ils l’attendaient pour dîner. Voyant l’invité, Cí joignit ses poings sur sa poitrine et s’inclina devant lui en guise d’excuse, mais Feng l’en empêcha.
— Par les monstres de l’enfer ! s’exclama le juge avec un sourire indulgent. Mais que manges-tu ici ? L’année dernière tu avais encore l’air d’un adolescent !
Cí n’en avait pas conscience, mais à vingt ans il n’était plus le garçon chétif dont tous se moquaient à Lin’an. La campagne avait transformé son corps malingre en celui d’un jeune homme vigoureux dont les muscles fins évoquaient une botte de joncs fermement entrelacés. Cí sourit avec timidité, laissant entrevoir des dents parfaitement rangées, et il regarda le visage de Feng. Le vieux juge avait à peine changé. Son visage sérieux sillonné de fines rides contrastait toujours avec sa moustache blanche soigneusement taillée. Sa tête était coiffée du bonnet bialar* en soie qui indiquait son rang.
— Honorable juge Feng, le salua-t-il. Excusez mon retard, mais…
— Ne t’inquiète pas, mon fils, l’interrompit-il. Allons, entre, tu es trempé.
Cí se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec un petit paquet enveloppé dans un joli papier rouge. Cela faisait un mois qu’il attendait ce moment. Exactement depuis le jour où il avait appris que le juge Feng leur rendrait visite après si longtemps. Comme le voulait la coutume, Feng refusa trois fois le présent avant de l’accepter.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine.
Il rangea le paquet sans l’ouvrir, car le contraire eût signifié qu’il accordait plus d’importance au contenu qu’au geste lui-même.
— Il a grandi, oui, mais comme vous le voyez, il est toujours aussi peu responsable, intervint le père de Cí.
Cí tituba. Les règles de courtoisie l’empêchaient d’importuner l’invité avec des sujets étrangers à sa visite, mais un assassinat dépassait tout protocole. Il se dit que le juge le comprendrait.
— Pardonnez mon impolitesse, mais je dois vous communiquer une horrible nouvelle. Shang a été assassiné ! On l’a décapité ! – Son visage était un masque d’incompréhension.
Son père le regarda avec une expression sérieuse.
— Oui. Ton frère Lu nous l’a dit. Maintenant, assieds-toi et dînons. Ne faisons pas attendre davantage notre hôte.
Le flegme avec lequel Feng et son père prenaient l’événement exaspéra Cí. Shang était le meilleur ami de son père ; pourtant, lui et le juge continuaient à manger tranquillement, comme si de rien n’était. Cí les imita, bouillant intérieurement. Son père s’en aperçut.
— Épargne-nous cette grise mine. De toute façon, nous n’y pouvons pas grand-chose, conclut le patriarche. Lu a transporté le corps de Shang dans les dépendances du gouvernement et les membres de sa famille sont en train de le veiller. De plus, tu sais que le juge Feng n’a aucune compétence dans cette sous-préfecture, il ne nous reste qu’à attendre qu’on envoie le magistrat chargé de l’affaire.
Cí le savait en effet, de même qu’il savait que d’ici là l’assassin avait tout loisir de s’évanouir dans la nature. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le calme de son père. Par chance, Feng parut lire ses pensées.
— Ne t’inquiète pas, le rassura le juge. J’ai parlé à sa famille. Demain, j’irai l’examiner.
Ils abordèrent d’autres sujets tandis que la pluie frappait violemment le toit d’ardoise. En été, les soudaines trombes d’eau des typhons surprenaient souvent les imprudents, et ce jour-là Lu semblait avoir été l’infortuné. Il fit son apparition trempé, les yeux vitreux, empestant l’alcool. À peine entré il buta contre un grand coffre et s’étala de tout son long, mais il se releva et donna des coups de pied dans le meuble, comme si celui-ci était responsable de sa chute. Puis il salua le juge d’un balbutiement stupide et s’en fut directement dans sa chambre.
— Je crois que le moment est venu de me retirer, annonça Feng après avoir essuyé sa moustache. J’espère que tu réfléchiras à ce dont nous avons parlé, dit-il au père de Cí. Et quant à toi… (il se tourna vers le jeune homme), nous nous voyons à l’heure du dragon1, dans la résidence du chef local où je suis logé.
Ils se dirent au revoir et Feng partit. La porte à peine fermée, Cí scruta le visage de son père. Son cœur battait, dans l’expectative.
— Il l’a fait ? Il a dit quand nous y retournerons ? osa-t-il demander. – Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Assieds-toi, mon fils. Une autre tasse de thé ?
Le père s’en servit une à ras bord avant d’en verser une autre pour son fils. Il le regarda avec tristesse avant de baisser les yeux.
— Je regrette, Cí. Je sais combien tu désirais retourner à Lin’an… (Il absorba bruyamment une gorgée d’infusion.) Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’avait prévu.
Cí arrêta sa tasse à un soupir de sa bouche.
— Je ne comprends pas ! Il est arrivé quelque chose ? Feng ne vous a-t-il pas proposé le poste ?
— Oui. Il l’a fait hier. – Il absorba lentement une autre gorgée.
— Alors ? – Cí se leva.
— Assieds-toi, Cí.
— Mais, père… Vous l’aviez promis… Vous aviez dit…
— Je t’ai dit de t’asseoir ! dit-il en élevant la voix.
Cí obéit tandis que ses yeux s’embuaient. Son père ajouta du thé et le liquide déborda. Cí fit mine de le nettoyer, mais son père l’en empêcha.
— Écoute, Cí. Il y a des situations que tu ne peux comprendre…
Le jeune homme ne saisissait pas ce qu’il devait comprendre : qu’il lui faudrait chaque jour endurer le mépris que lui manifestait son frère Lu ? Renoncer de bon gré à l’avenir qui l’attendait à l’Université* impériale de Lin’an ?
— Et nos projets, père ? Que deviennent nos… ? – Une gifle l’interrompit tandis que son père se dressait tel un ressort. La voix de l’homme tremblait, mais son regard lançait des flammes.
— Nos projets ? Depuis quand un fils a-t-il des projets ? cria-t-il. Nous resterons ici, dans la maison de ton frère ! Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort !
Cí garda le silence tandis que son père se retirait. Pendant un moment, il fut envahi par le venin de la rage.
« Et votre fille Troisième malade… ? Elle non plus n’a pas d’importance à vos yeux ? »
Cí ramassa les tasses et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec sa sœur.
Dès qu’il fut couché, il sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Il rêvait de retourner à Lin’an depuis l’instant où ils s’étaient installés au village. Comme chaque soir, il ferma les yeux et se remémora sa vie là-bas. Il revit les camarades avec lesquels il passait des concours de connaissances dont il sortait souvent vainqueur ; à ses professeurs, qu’il admirait pour leur discipline et leur persévérance. Il évoqua l’image du juge Feng et le jour où celui-ci l’avait pris comme assistant dans les instructions judiciaires. Il souhaitait être comme lui, se présenter un jour aux examens impériaux et obtenir un poste dans la judicature. Pas comme son père, qui après avoir essayé pendant des années n’avait obtenu qu’un humble emploi de fonctionnaire.
Il se demanda pourquoi son père ne voulait pas retourner à la ville. Il venait de lui confirmer que Feng lui avait offert la place vacante qu’il convoitait jusque-là, et voilà que du jour au lendemain, sans raison apparente, il changeait radicalement d’avis. Serait-ce à cause de son grand-père ? Il n’en croyait rien. On pouvait emporter les cendres du défunt à Lin’an pour continuer à célébrer les rites de piété filiale*.
La toux de Troisième le fit sursauter et se retourner. La fillette somnolait à côté de lui, tremblante, la respiration saccadée. Il lui caressa les cheveux avec tendresse et éprouva un sentiment de pitié à son égard. Troisième s’était montrée plus résistante que Deuxième et Première, comme le prouvait le fait qu’elle eût déjà sept ans, mais, de même que ses sœurs, il ne pensait pas qu’elle vivrait au-delà de dix ans. C’était la fatalité de cette maladie. Pendant un instant il voulut imaginer qu’à Lin’an, au moins, elle aurait bénéficié de soins appropriés…
Il ferma les yeux et se détourna. Il pensa à Cerise, qu’il épouserait une fois qu’il aurait réussi ses examens d’État. En ce moment, elle devait être déchirée par la mort de son père et il se demanda si cela changerait le projet de leurs noces. Il se sentit soudain mesquin d’avoir une pensée aussi égoïste.
Six mois s’étaient écoulés depuis la mort subite de son grand-père…
Il se déshabilla, car la chaleur le faisait suffoquer. En enlevant sa veste, il trouva le chiffon ensanglanté qu’il avait tiré de la bouche du pauvre Shang. Il le regarda avec étonnement et le posa près de l’oreiller de pierre. Puis il entendit par la fenêtre des gémissements provenant de la maison d’à côté, qu’il attribua à son voisin Peng, un galopin affligé de douleurs de dents depuis des jours. Pour la deuxième nuit consécutive, il ne parvint pas à se reposer.
*

Et si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain, donc, pour la suite de notre lecture.

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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…

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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la première partie de chapitre 1 de ce magnifique et captivant polar historique.


« Le légiste désigné par la préfecture se présentera sur le lieu du crime dans les quatre heures suivant sa déclaration.
S’il manque à cette obligation, délègue sa charge, ne trouve pas les blessures mortelles ou les évalue de façon erronée, il sera déclaré coupable d’impéritie et condamné à deux ans d’esclavage. »
« Des devoirs des juges »,
article 4 du Song Xingtong,
code pénal de la dynastie Song.

PREMIÈRE PARTIE

1
CE JOUR-LÀ, CÍ SE LEVA de bonne heure pour éviter de rencontrer son frère Lu. Ses yeux se fermaient, mais la rizière l’attendait, bien réveillée, comme tous les matins.
Il se leva et roula sa natte, humant l’arôme du thé dont sa mère parfumait la maison. En entrant dans la pièce principale, il la salua et elle lui répondit par un sourire à peine esquissé qu’il perçut et lui rendit. Il adorait sa mère presque autant que sa petite sœur, Troisième. Ses deux autres sœurs, Première et Deuxième, étaient mortes peu après leur naissance d’un mal héréditaire. Il ne restait que Troisième, elle aussi atteinte de ce mal.
Avant d’avaler une bouchée, il se dirigea vers le petit autel qu’il avait dressé près d’une fenêtre, à la mémoire de son grand-père. Il ouvrit les volets et respira à pleins poumons. Dehors, les premiers rayons de soleil filtraient timidement à travers la brume. Le vent fit osciller les chrysanthèmes placés dans le vase des offrandes et raviva les volutes d’encens qui s’élevaient dans la pièce. Cí ferma les yeux pour réciter une prière, mais une seule pensée vint à son esprit : « Génies des cieux, permettez que nous retournions à Lin’an. »
Il se remémora le temps où ses grands-parents vivaient encore. À cette époque, ce hameau perdu était son paradis et son frère Lu, son héros. Lu était comme le grand guerrier des histoires que son père racontait, toujours prêt à le défendre quand d’autres gamins tentaient de lui voler sa ration de fruits, ou à mettre en fuite les effrontés qui auraient manqué de respect à ses sœurs. Lu lui avait appris à se battre, l’avait emmené patauger dans le fleuve entre les barques et pêcher des carpes et des truites qu’ils rapportaient ensuite tout excités à la maison ; il lui avait montré les meilleures cachettes pour épier les voisines. Mais en grandissant, Lu était devenu vaniteux. À quinze ans, il faisait constamment étalage de sa force. Il se mit à organiser des chasses aux chats pour crâner devant les filles, il s’enivrait de l’alcool de riz qu’il volait dans les cuisines et se vantait d’être le plus fort de la bande. Il était si bouffi d’orgueil qu’il prenait les moqueries des jeunes filles pour des flatteries, sans se rendre compte qu’elles le fuyaient. Si bien qu’après avoir regardé Lu comme son idole, Cí en vint peu à peu à ne plus éprouver qu’indifférence à son égard.
Jusque-là cependant, Lu ne s’était jamais mis dans des situations plus graves que celle d’apparaître avec un œil au beurre noir à la suite d’une bagarre ou d’utiliser le buffle de la communauté pour parier aux courses d’eau. Mais le jour où son père annonça son intention de s’installer à Lin’an, la capitale, Lu refusa catégoriquement. Il avait alors seize ans, il était heureux à la campagne et n’avait aucune intention de quitter le village. Il disposait de tout ce dont il avait besoin : la rizière, sa bande de bravaches et deux ou trois prostituées des environs qui riaient de ses bons mots ; son père eut beau le menacer de le répudier, il ne se laissa pas intimider. Ils se séparèrent cette année-là. Lu demeura au village et le reste de la famille émigra à la capitale en quête d’un meilleur avenir.
Les premiers temps à Lin’an furent très durs pour Cí. Il se levait chaque matin à l’aube pour veiller à l’état de santé de sa sœur, il lui préparait son petit déjeuner et prenait soin d’elle jusqu’à ce que sa mère fût rentrée du marché. Puis, après avoir avalé un bol de riz, il partait pour l’école où il restait jusqu’à midi ; il courait alors à l’abattoir où travaillait son père pour l’aider le reste de la journée en échange des viscères répandus sur le sol. Le soir, après avoir nettoyé la cuisine et adressé une prière à ses ancêtres, il révisait les traités confucéens qu’il aurait à réciter le lendemain matin à l’école. Ainsi, mois après mois, jusqu’au jour où son père obtint un emploi de comptable à la préfecture* de Lin’an, sous les ordres du juge Feng, l’un des magistrats les plus importants de la capitale.
Dès lors, les choses commencèrent à aller mieux. Les revenus de la famille augmentèrent et Cí put quitter l’abattoir pour se consacrer entièrement à ses études. Au bout de quatre années d’enseignement supérieur, et grâce à ses excellentes notes, Cí obtint un poste d’assistant dans le service de Feng. Au début, il accomplissait de simples tâches de gratte-papier, mais son dévouement et son zèle attirèrent l’attention du juge, lequel trouva chez ce garçon de dix-sept ans quelqu’un à instruire à son image.
Cí ne le déçut pas. Au fil des mois, de l’exécution de tâches routinières il en vint à enregistrer des plaintes, à assister aux interrogatoires des suspects et à aider les techniciens pour la préparation et la toilette des cadavres que, selon les circonstances des décès, Feng devait examiner. Peu à peu, son application et son habileté devinrent indispensables au juge, qui n’hésita pas à lui confier davantage de responsabilités. Finalement, Cí le seconda dans l’investigation de crimes et de litiges, travaux qui lui permirent de découvrir les fondements de la pratique juridique en même temps qu’il acquérait des notions rudimentaires d’anatomie.
Au cours de sa deuxième année d’université, encouragé par Feng, Cí assista à un cours préparatoire de médecine. D’après le magistrat, les preuves pouvant dénoncer un crime se dissimulent souvent dans les blessures ; pour les découvrir, il fallait donc les connaître et les étudier, non comme un juge mais comme un chirurgien.
Tout continua de la sorte jusqu’au jour où son grand-père tomba subitement malade et décéda. Après l’enterrement et comme l’exigeaient les rituels du deuil, son père dut renoncer à son poste de comptable et à la résidence dont on lui accordait l’usufruit ; sans travail ni foyer, et malgré les désirs de Cí, toute la famille se vit obligée de rentrer au village.
À son retour, Cí trouva son frère Lu changé. Il vivait dans une nouvelle maison qu’il avait bâtie de ses mains, il avait acquis un lopin de terre et employait plusieurs journaliers à son service. Quand, forcé par les circonstances, son père frappa à sa porte, Lu l’obligea à s’excuser avant de le laisser entrer et il lui laissa une petite chambre au lieu de lui céder la sienne. Il traita Cí avec son indifférence habituelle, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il ne le suivait plus comme un toutou et qu’il ne s’intéressait qu’aux livres, il se mit en colère. C’était dans les champs qu’un homme montrait son véritable courage. Ni les textes ni les études ne lui procureraient le riz ou les ouvriers agricoles. Aux yeux de Lu, son frère cadet n’était qu’un inutile de vingt ans qu’il faudrait nourrir. À partir de ce moment, la vie de Cí se transforma en une suite d’humiliations qui lui firent détester ce village.
Une rafale de vent frais ramena Cí à l’instant présent.
De retour dans la salle il tomba sur Lu, qui au côté de sa mère absorbait bruyamment son thé à grandes lampées. En le voyant, celui-ci cracha à terre et d’un geste brusque laissa tomber le bol sur la table. Puis, sans attendre que son père fût levé, il prit son baluchon et partit sans un mot.
— Il aurait besoin d’apprendre les bonnes manières, marmotta Cí tandis qu’avec un torchon il essuyait le thé que son frère venait de renverser.
— Et toi tu aurais besoin d’apprendre à le respecter, c’est dans sa maison que nous habitons, répliqua sa mère sans lever les yeux du feu. Un foyer fort…
« Oui. Un foyer fort est celui que soutient un père courageux, une mère prudente, un fils obéissant et un frère obligeant. » Il n’avait nul besoin qu’on le lui répétât. Lu se chargeait de le lui rappeler chaque matin.
Bien que rien ne l’y obligeât, Cí étala les napperons de bambou et mit les bols sur la table. Le mal de poitrine dont souffrait Troisième s’était aggravé, et ça ne l’ennuyait pas de réaliser les tâches qui revenaient à sa sœur. Il disposa les jattes en veillant à ce qu’elles forment un nombre pair, et dirigea le bec de la théière vers la fenêtre de façon à ce qu’il ne vise aucun des convives. Il plaça au centre le vin de riz, la bouillie et, à côté, les croquettes de carpe. Il regarda la cuisine noircie par le charbon et l’évier fendillé. Cela ressemblait davantage à une forge délabrée qu’à un logis.
Bientôt son père arriva en claudiquant. Cí ressentit un pincement de tristesse.
« Comme il a vieilli. »
Il plissa les lèvres et serra les dents. La santé de son père semblait s’affaiblir au même rythme que celle de Troisième. L’homme marchait en tremblant, le regard baissé, sa barbe clairsemée pendant tel un chiffon de soie effiloché. À peine restait-il trace en lui du fonctionnaire méticuleux qui lui avait inculqué l’amour de la méthode et la persévérance. Il observa ses mains de cire, autrefois admirablement soignées, aujourd’hui grossières et calleuses.
Arrivé près de la table, l’homme s’accroupit en s’appuyant sur son fils, et d’un geste autorisa les autres à s’asseoir. Ce que Cí s’empressa de faire ; la dernière, sa mère s’installa du côté qui jouxtait la cuisine et servit du vin de riz. Toujours prostrée par la fièvre, Troisième ne se leva pas. Comme chaque jour de la semaine.
— Viendras-tu dîner ce soir ? demanda sa mère à Cí. Après tous ces mois, le juge Feng sera heureux de te revoir.
Cí n’aurait pour rien au monde manqué la rencontre avec Feng. Sans qu’il en connût le motif, son père avait décidé de rompre le deuil et d’anticiper son retour à Lin’an, espérant que le juge Feng accepterait de le reprendre comme assistant. Il ignorait si Feng était venu au village pour cette raison, mais c’était ce que tous souhaitaient.
— Lu m’a ordonné de monter le buffle à la nouvelle parcelle, et ensuite je pensais rendre visite à Cerise, mais je rentrerai à l’heure pour le dîner.
— On ne croirait pas que tu as déjà vingt ans. Cette jeune fille absorbe toutes tes pensées, intervint son père. Si tu continues à la voir aussi souvent, tu finiras par te lasser d’elle.
— Cerise est la seule bonne chose de ce village. En outre, c’est vous qui avez concerté notre mariage, répondit Cí en avalant la dernière bouchée.
— Emporte ces friandises, je les ai préparées exprès, lui offrit sa mère.
Cí se leva et les mit dans sa musette. Avant de partir, il entra dans la chambre où sommeillait Troisième, il posa un baiser sur ses joues brûlantes et remit en place la mèche qui s’était échappée de son chignon. La fillette cligna des yeux. Alors il sortit les friandises et les glissa sous sa couverture.
— Que mère ne les voie pas, lui murmura-t-il à l’oreille.
Elle sourit, mais fut incapable d’articuler un mot.
*

A demain pour la suite de ce premier chapitre.

Et vous pouvez retrouvez ICI, mon avis sur le lecteur de cadavres


à la Une

Empreintes criminelles

 

Empreintes criminelles . J’ai regardé, j’ai aimé !

Empreintes criminelles est une série télévisée française en six épisodes de 52 minutes, créée par Stéphane Drouet, Olivier Marvaud et Lionel Olenga d’après une idée originale de Stéphane Drouet et diffusée les 25 mars et 1er avril 2011 sur France 2.

Avec Pierre Cassignard, Julie Debazac, Arnaud Binard, Alexandre Steiger, Hubert Benhamdine, Sören Prevost, Cassandre Vittu, Jacques Fontanel

 

SYNOPSIS:

À Paris, dans les années 1920, à l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un laboratoire de police unique au monde prend forme. Julien Valour, policier torturé mais visionnaire, est aux commandes de cette unité très spéciale. Il est accompagné de Léa Perlova, une experte scientifique indépendante et féministe, Pierre Cassini, un flic de terrain à l’ancienne, Marius Delcourt, un policier doué pour les inventions en tout genre, Martello, un jeune flic idéaliste, et Pauline Kernel, une jeune bourgeoise qui fait ses premiers pas comme médecin légiste. Avec la volonté des pionniers, ces hommes et ces femmes se battent sans relâche pour imposer leurs nouvelles méthodes… Ils tentent de faire perdurer cette unité dont l’existence est régulièrement remise en cause par la police classique…

 

  • Pierre Cassignard : Julien Valour
  • Julie Debazac : Léa Perlova
  • Arnaud Binard : Pierre Cassini
  • Alexandre Steiger : Marius Delcourt
  • Hubert Benhamdine : Vincent Martello
  • Cassandre Vittu de Kerraoul : Pauline Kernel
  • Jacques Fontanel : Blanchard
  • Sören Prévost : Gilardi
  • Marion Creusvaux : Edmée

Allez… Petit retour au temps des pionniers où la France fut le berceau historique de cette police d’un nouveau genre…

Une série à l’esthétique soignée, aux personnages charismatiques voire drôles (le duo Marius et Martello)

La série trouve d’abord son originalité dans sa créativité visuelle : décors soignés,ambiance vaporeuse, le tout sur fond de musique pop et trip-hop

Outre les enquêtes bien ficelées qu’elle nous fait suivre, Empreintes Criminelles a le mérite de nous éclairer sur la naissance d’une nouvelle ère de la Police Criminelle.

Bon ok, les scénaristes jouent un peu avec la réalité historique. Le premier labo  de police scientifique a vu le jour à Lyon.

Mais bon, là nous sommes dans Le Paris des années 1920.  Et c’est à cette période de l’après guerre  que les agents de la police française commencent à utiliser des méthodes scientifiques pour confondre les délinquants et criminels. À l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un groupe forme un laboratoire de police unique au monde, et marque les débuts de la police technique et scientifique.

Le personnage de Julien Valour est basé sur la vie du scientifique Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique au monde (1910).

Je vous reparlerai bientôt de Locard, c’est certain , mais revenons à notre série…

La série compte donc, six épisodes.

  1. L’affaire Lefranc – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  2. L’affaire de l’Orient-Express – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  3. L’affaire de la maison close – Scénario : Pascal Perbet & Nathalie Suhard
  4. L’affaire Saint-Brice – Scénario : Soiliho Bodin & Nicolas Clément
  5. L’affaire de la prison – Scénario : Eric Eider & Odile Bouhier
  6. L’affaire de l’illusionniste – Scénario : Olivier Dujols & Grigori Mioche

Une deuxième saison avait été commandé par la chaîne TV mais elle n’a jamais vu le jour !

Pourtant le premier épisode de cette saison 2 été écrit par Lionel Olenga et Laurent Scalese. Cet épisode d’ouverture devait répondre aux questions posées à la fin de la saison 1 car il est vrai que le final de la première saison  laisser un commissaire Valour en bien mauvaise posture et une unité dissoute…

Les autres épisode eux aussi ont été écrit comme le précise  Lionel Olenga un des directeurs de la collection  » Ces épisodes 7 à 12 existent. Des auteurs les ont scénarisés, d’abord sous forme de synopsis, puis de séquenciers et enfin… d’une première version de continuité dialoguée.  »

Mais France 2 a décidé la non-reconduction de la série. Pour mon plus grand regret.

Il parait qu’elle n’a pas eu assez d’audience. Pourtant 3,2 millions de spectateur ça me parait un bon début non.

Maintenant France 2 aurait peut-être du la programmé différemment plutôt que ce passage éclair sur 2 soirée. Trois épisodes à la suite, ça fait beaucoup, non ? Surtout ça fait finir trop tard une soirée pour les personnes qui bossent tôt le lendemain. Et puis pourquoi regarder la seconde soirée si on a déjà loupé la moitié de la série.

 

C’est vraiment dommage ce gâchis. Mais bon, vous pouvez la voir en streaming. Car visiblement il n’y a pas eu de production DVD ! Là aussi dommage !

Allez pour vous donnez envie :  quand « Les Experts » rencontrent « Les Brigades du Tigre »

à la Une

Alan Turing de Andrew Hodges, Lecture 9

Voilà tout à une fin, et voici notre dernière lecture de ce titre d’Andrew Hodges.

Le jeune Alan est conscient de son attirance pour les autres garçons. Et il va vivre ses premiers émois. Mais on le sais, les histoires d’amour finissent mal en général


Alors survint une rencontre qui allait enfin le mettre en contact avec le reste du monde. Il fit la connaissance de Christopher Morcom, un garçon de l’internat de Ross. Alan avait déjà remarqué Morcom en 1927 et avait été très frappé par l’apparence de ce garçon, ne fût-ce qu’en raison de sa très frêle constitution. Blond et mince, il avait un an de plus qu’Alan et était dans la classe supérieure. Alan voulait « regarder son visage attirant ». D’ailleurs, plus tard dans l’année, Christopher s’absenta de l’école et revint, comme le nota Alan, le visage émacié. Ce dernier partageait avec Alan une véritable passion pour la science, tout en étant profondément différent. Les institutions qui constituaient autant d’obstacles pour Alan devenaient pour Christopher Morcom les instruments d’une réussite facile et la source même d’une multitude de prix, de bourses et de louanges.

La profonde solitude d’Alan se déchirait enfin. Il ne se montrait pas très doué pour la conversation, cependant il trouva un terrain d’entente grâce aux mathématiques. « Pendant ce trimestre, Chris et moi avons commencé à échanger autour de nos problèmes favoris et à discuter de nos méthodes. » Il serait bientôt impossible de séparer les différents aspects de la pensée et du sentiment. Christopher allait être son premier amour masculin, le premier d’une longue série. C’était une relation empreinte d’abandon de soi – Alan « vénérait le sol que Christopher foulait »… « Tous paraissaient tellement ordinaires à côté de lui. » En même temps, il était extrêmement important que Christopher prenne les idées scientifiques de son ami au sérieux. « Les principaux souvenirs que j’ai gardés de Chris concernent presque exclusivement les choses gentilles qu’il me disait parfois. »

C’est donc sans doute avant et après les cours d’Eperson que Christopher et Alan commencèrent à parler de la relativité ou bien qu’Alan lui montra certains de ses travaux – il avait par exemple calculé π à la trente-sixième décimale. Au bout de quelque temps, Alan découvrit une autre possibilité de rencontrer Christopher. Il apprit, par hasard, que le mercredi après-midi Chris se rendait à la bibliothèque, au lieu de rejoindre l’étude de son internat (Ross ne permettait pas aux élèves de travailler ensemble sans surveillance, craignant les amitiés particulières…) « J’appréciais tant la compagnie de Chris que je pris moi aussi l’habitude d’aller à la bibliothèque au lieu de travailler à l’étude », avoua Alan.

Puis il y eut bientôt le club de musique créé à l’initiative du progressiste Eperson. Christopher, pianiste émérite, en était un membre assidu. Alan n’était guère mélomane, mais certains dimanches après-midi, il se laissait traîner par Blamey jusqu’aux appartements d’Eperson. Il s’installait alors et, au son haché des symphonies que délivraient les 78 tours, jetait à la dérobée des regards vers Chris. Cela faisait incidemment partie des efforts louables de Blamey pour montrer à Alan qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Ayant remarqué que son protégé ne disposait que de peu d’argent de poche, Blamey lui apprit également à fabriquer un poste à galène et Alan fut ravi de découvrir que ses mains malhabiles étaient capables de faire quelque chose qui fonctionnait, même s’il ne pourrait jamais espérer rivaliser d’adresse avec Christopher.

À Noël, Eperson rapporta :

« On a passé ce trimestre, et on passera les deux suivants à combler les nombreux trous dans ses connaissances et à les organiser. Il a l’esprit très vif et est capable de devenir “brillant”, cependant son travail est encore un peu brouillon. Il se laisse rarement décourager par un problème, néanmoins ses méthodes sont souvent grossières et désordonnées. La minutie et la perfection viendront sans aucun doute avec le temps. »

Il aurait certainement trouvé le diplôme d’études secondaires très ennuyeux, par rapport à l’étude des travaux d’Einstein. Toutefois il se souciait davantage d’être à la hauteur de ce qu’on attendait de lui, maintenant que Christopher avait fait « nettement mieux » à l’examen de fin de trimestre. En janvier 1929, Alan put enfin suivre tous les cours de première et se retrouva donc constamment avec Christopher. Il s’arrangea pour être assis à côté de lui à chaque fois. Alan écrivit :

« Christopher fit quelques-unes des remarques que je redoutais à propos de la coïncidence, mais sembla m’accueillir d’une manière passive. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que nous commencions à faire des expériences de chimie ensemble et à échanger nos idées sur toutes sortes de sujets. »

Malheureusement, Christopher prit froid et fut absent du collège durant presque deux mois et Alan ne put travailler avec lui.

« Le travail de Chris était toujours meilleur que le mien parce qu’il était très méticuleux. Il était très intelligent, et ne négligeait jamais le moindre détail, il ne commettait ainsi que très peu d’erreurs de calcul. Lors des travaux pratiques, il avait un don pour toujours découvrir la meilleure méthode possible. Par exemple, il savait estimer la durée d’une minute à une demi-seconde près. Il lui arrivait parfois d’apercevoir la planète Vénus en plein jour. Naturellement, il avait une excellente vue, mais ce genre d’anecdote est très révélatrice de sa personnalité. Il avait également beaucoup de talents pour les choses du quotidien, comme conduire, se battre et jouer au billard. Il était impossible de ne pas admirer de telles aptitudes, et je rêvais d’avoir les mêmes. Chris était toujours très fier de ses performances, et je crois que ce fut ce qui éveilla mon esprit de compétition et me donna envie de faire quelque chose susceptible de susciter son admiration. Cette fierté s’étendait à ses affaires. Il n’hésitait jamais à vanter les vertus de son stylo à plume, au point de me faire saliver avant de comprendre qu’il tentait de me rendre jaloux. »

Avec un peu d’inconséquence, Alan ajouta également :

« Chris m’a toujours semblé très modeste. Par exemple, il ne disait jamais à M. Andrews que ses idées n’étaient pas réfléchies, alors qu’il en avait régulièrement l’occasion. Plus particulièrement, il détestait vraiment froisser qui que ce soit, et présentait souvent ses excuses (par exemple à ses professeurs) dans des situations où ce ne serait pas venu à l’idée d’un garçon moyen. »

Les garçons moyens, comme le reconnaissaient toutes les histoires d’école et les magazines, avaient beaucoup de mépris pour ses enseignants. C’était la plus grande contradiction du système. Mais Christopher était au-dessus de tout cela :

« Ce que je trouvais très surprenant chez Chris, c’est qu’il avait un code de moralité très précis. Un jour, il parlait de la dissertation d’un examen, et expliquait comment cela l’avait conduit à aborder le sujet du bien et du mal. D’une certaine manière je n’ai jamais douté que tout ce qu’il faisait était bien, et je crois que ce n’était pas simplement dû à mon admiration sans bornes.

Prenons le langage grossier, par exemple. L’idée que Chris puisse se montrer grossier était simplement ridicule, et, bien sûr j’ignore comment il se comporte avec les autres, mais j’aurais tendance à croire qu’il leur couperait la parole plutôt que de se montrer choqué. Tout cela pour vous expliquer à quel point sa personnalité m’impressionnait. Je me souviens d’un jour où je lui avais fait délibérément une remarque qui n’aurait pas eu sa place dans un salon, et à laquelle personne n’aurait prêté attention à l’école, juste pour voir de quelle manière il allait le prendre. Il me le fit aussitôt regretter, sans même sembler furieux ou suffisant. »

Cependant, en dépit de tant de vertus étonnantes, Christopher Morcom demeurait humain. Il faillit bien avoir des ennuis le jour où, jetant des pierres sur les trains du haut du pont ferroviaire, il toucha par mégarde un cheminot. Il s’amusa aussi à envoyer des ballons remplis de gaz jusqu’au collège de filles de Sherborne, ce qui n’était pas un mince exploit. En outre, les heures qu’ils passaient au laboratoire étaient loin d’être austères. Un troisième larron, un véritable athlète nommé Mermagen, se joignit à eux en physique et ils se retrouvaient tous les trois à faire leurs travaux pratiques dans un réduit annexe sous la surveillance de Gervis. Les cours de ce dernier ne manquaient d’ailleurs pas d’animation en leur présence, toutefois Christopher se demandait s’il n’allait pas opter plutôt pour la musique.

Le trimestre d’été 1929 fut extrêmement studieux car il fallait préparer le baccalauréat. Là encore la présence de Chris éclaira l’univers d’Alan. « Comme toujours, ma grande ambition était de faire aussi bien que Chris. J’avais toujours autant d’idées que lui, mais je ne m’appliquais pas autant à les mener à bien. » Auparavant, Alan n’avait jamais prêté attention aux réflexions qu’on lui faisait pour les petits détails de présentation ou de style, car il n’avait jamais travaillé que pour lui-même. Il s’apercevait maintenant que si Chris trouvait le système valable, c’est qu’il ne devait pas être si mauvais, et qu’il aurait tout intérêt à apprendre à communiquer. Mais il lui restait encore beaucoup à faire. Andrews fit remarquer que son élève « faisait au moins des efforts pour améliorer son style dans les exercices écrits », même si Eperson, tout en notant un progrès prometteur, soulignait encore la nécessité de « rédiger une solution claire et nette sur le papier ». L’examinateur des épreuves de mathématiques du baccalauréat commenta :

« A. M. Turing a fait preuve d’une aptitude remarquable à relever les points les moins évidents qu’il convenait de discuter ou de laisser de côté dans certaines questions, et à découvrir des méthodes permettant d’abréger ou de mettre en lumière les solutions. Cependant il a manqué apparemment de la patience nécessaire à des calculs soignés de vérification algébrique, et son écriture est tellement épouvantable que cela lui a fait perdre beaucoup de points… Parfois parce que son travail en devenait totalement illisible, parfois parce que le fait de ne pas pouvoir se relire lui-même l’a conduit à commettre des erreurs ! Ses dons pour les mathématiques n’ont pas suffi à compenser ses lacunes. »

Alan obtint 1 033 points à ses écrits de mathématiques tandis que Christopher réussit à atteindre 1 436 points.

Les Morcom formaient une famille aisée d’artistes et de scientifiques, et avaient des parts dans une entreprise d’ingénierie dans les Midlands. Ils avaient rénové une demeure jacobine près de Bromsgrove, dans le Worcestershire, et en avaient fait un vaste manoir, le Clock House, où ils vivaient dans un certain luxe. Tout comme le grand-père, le père, Reginald Morcom, travaillait dans une entreprise qui fabriquait des turbines à vapeur et des compresseurs d’air. La mère de Christopher était la fille de sir Joseph Swan, l’inventeur de l’ampoule électrique. À Clock House, Mme Morcom élevait des chèvres. Elle achetait et rénovait des cottages dans le village voisin de Catshill. Tous les jours, elle travaillait sur l’un de ses projets ou pour le comté. Elle avait étudié à Londres, à la Slade School of Art, et y était retournée en 1928, louant un studio et un atelier pour y faire de la sculpture. Fidèle à sa fibre artistique et à son entrain, de retour à la Slade, elle prétendit encore être Miss Swan, mais lorsqu’elle invitait des étudiants à Clock House, elle se déguisait de manière absurde pour incarner Mme Morcom.

Rupert Morcom, le fils aîné, était entré à Sherborne en 1920, puis avait obtenu une bourse pour faire des études scientifiques au Trinity College de Cambridge. Il faisait alors de la recherche à la Technische Hochshule de Zurich. Il était, comme Alan, fou d’expérimentation, et ses parents avaient pu lui faire construire un laboratoire dans leur propriété. Alan ne put dissimuler son envie lorsque Chris, qui lui aussi utilisait maintenant le laboratoire, lui raconta tout cela. Christopher lui parla en particulier d’une expérience que Rupert avait entreprise avant d’aller à Cambridge, en 1925. Elle impliquait l’utilisation d’une vieille connaissance d’Alan : l’iode. Le mélange de solutions d’iodates et de sulfates donnait effectivement un précipité d’iode pur, d’une manière très spectaculaire. « C’est une très belle expérience, expliquera plus tard Alan. On mélange deux solutions dans un bécher et, après avoir attendu un laps de temps très précis, le mélange devient d’un bleu très profond. J’ai pu vérifier qu’il fallait attendre trente secondes puis que la solution devenait bleue en moins d’un dixième de seconde. » Rupert avait cherché l’explication de ce délai, ce qui impliquait une connaissance de la chimie physique et une compréhension des équations différentielles dépassant largement le programme scolaire. Alan raconta :

« Chris et moi voulions trouver la relation entre le temps nécessaire et la concentration des solutions et vérifier ainsi les théories de Rupert. Chris avait déjà commencé quelques expériences sur le sujet et nous attendions beaucoup de nos recherches. Les résultats ne corroborèrent malheureusement pas la théorie. J’ai continué à travailler seul pendant les vacances, puis j’en ai élaboré une nouvelle. Je lui ai alors envoyé les résultats et c’est ainsi que nous avons commencé à nous écrire pendant les vacances. »

Il fit plus qu’écrire à Christopher, il l’invita à Guildford. Ross, en tant que responsable d’internat, aurait été horrifié par une telle audace. Christopher répondit (au bout d’un certain temps), le 19 août :

« … Avant de me mettre à mes expérimentations, je te remercie chaleureusement pour ton invitation, mais je crains de ne pouvoir venir, car nous allons partir durant cette période, probablement à l’étranger, pendant environ trois semaines… Je suis désolé de ne pouvoir venir. C’est très aimable de ta part de me l’avoir proposé. »

Quant aux iodates, ces nouvelles aventures à Clock House les avaient rendus totalement désuets. On y faisait des expériences pour mesurer la résistance de l’air, le frottement des liquides, on tentait d’y résoudre de nouveaux problèmes avec Rupert (« Ci-joint l’intégralité, que vous voudrez peut-être tenter de résoudre. »), on y dessinait les plans d’un télescope de six mètres de long, et…

« … jusqu’à présent, je me suis contenté de fabriquer une machine à additionner les livres et les onces. Elle fonctionne étonnamment bien. Je crois bien que j’ai un peu laissé tomber les maths, pendant ces vacances. J’ai simplement lu un bon livre de physique générale, dans lequel on parlait aussi de la relativité. »

Alan recopia laborieusement l’expérience ingénieuse sur la résistance de l’air qu’avait conçue Christopher, puis il lui répondit avec d’autres idées concernant la chimie et un problème mécanique, néanmoins Christopher ne manqua pas de refroidir ses ardeurs dans une lettre datée du 3 septembre : « Je n’ai pas eu le temps d’étudier soigneusement ton pendule conique, mais je ne comprends pas vraiment ta méthode. Accessoirement, j’ai l’impression qu’il y a une erreur dans tes équations de mouvement…

Je suis actuellement en train d’aider mon frère à fabriquer de la pâte à modeler pour un artiste. Le procédé consiste à la faire bouillir à l’aide de solvants organiques… J’en ai conçu une de plutôt bonne qualité, assez proche du résultat recherché, en mélangeant du savon à de la fleur de soufre, et en y ajoutant un peu de graisse de mouton. J’espère que tu passes de bonnes vacances. On se voit le 21. Amicalement, C. C. Morcom. »

Cependant, la chimie avait surtout cédé le pas à l’astronomie à laquelle Christopher avait déjà initié Alan un peu plus tôt cette année-là. Alan avait reçu de sa mère La Constitution interne des étoiles d’Eddington à l’occasion de son dix-septième anniversaire, et aussi un télescope d’un pouce et demi. Christopher, qui possédait déjà un télescope de quatre pouces dont il ne se lassait jamais de parler, avait, lui, reçu un atlas du ciel pour ses dix-huit ans. Outre l’astronomie, Alan se plongeait aussi dans La Nature du monde physique. Cette paraphrase, tirée d’une lettre du 20 novembre 1929, en témoigne :

« La théorie quantique de Schrödinger exige trois dimensions pour tout électron considéré. Sa théorie va pouvoir expliquer le comportement d’un électron. Il envisage six dimensions, ou bien neuf, ou n’importe quel nombre possible, sans jamais former la moindre image mentale. On peut résumer en disant que pour chaque nouvel électron, on introduit ces nouvelles variables analogues aux coordonnées d’espace. »

Ce passage sortait de la description qu’avait faite Eddington de cette autre révolution des concepts de la physique fondamentale qu’était la théorie quantique, notion autrement mystérieuse que celle de la relativité. Elle avait en effet sonné le glas des corpuscules comparés à des boules de billard ou à des ondes se propageant dans l’éther, pour les remplacer par des entités ayant à la fois les caractéristiques des particules et des ondes.

Eddington avait beaucoup de choses à dire, car les années 1920 avaient été témoins d’une évolution rapide de la physique théorique, et ce grâce à une succession de découvertes à la fin du siècle précédent. En 1929, cela ne faisait que trois ans que le physicien allemand Schrödinger avait formulé sa théorie sur la physique quantique. Nos deux adolescents lurent également les ouvrages de sir James Jeans, astronome de Cambridge, où il était là encore question de toutes nouvelles découvertes. On venait juste d’établir que certaines nébuleuses étaient en réalité des nuages de gaz et d’étoiles proches de la Voie lactée, tandis que d’autres formaient des galaxies tout à fait distinctes. La représentation que l’on se faisait de l’univers avait été multipliée par un million. Alan et Christopher ne se lassaient donc pas de discuter de toutes ces idées, s’opposant bien souvent, « ce qui rendait les choses beaucoup plus intéressantes », commentait Alan. Celui-ci gardait des « bouts de papier portant au crayon les idées de Chris par-dessus lesquelles j’avais griffonné les miennes au stylo. Nous nous amusions à cela même pendant les cours de français ».

Ces idées sont datées du 28 septembre 1929, tout comme un devoir officiel.

Celui-ci était couvert de ronds et de croix, de l’illustration d’une réaction chimique impliquant de l’iode et du phosphore, et d’un diagramme mettant en doute le postulat d’Euclide selon lequel « par un point extérieur à une droite donnée, ne passe qu’une et une seule droite qui lui est parallèle ». Alan conservait ces pages en souvenir, comme substitut aux témoignages de tendresse qu’il ne pouvait espérer. « Il y a des fois où j’ai perçu sa personnalité avec une force particulière, écrivait-il. Je songe à un soir où il attendait devant le labo et où, lorsque je suis arrivé, il m’a saisi avec sa grande main pour m’emmener voir les étoiles. »

Le père d’Alan fut enchanté, sinon incrédule, lorsque les bulletins de son fils commencèrent à changer de ton. Son intérêt pour les mathématiques se limitait aux calculs de ses impôts. Mais comme John, il se sentait fier d’Alan. Il y avait donc toujours eu une méthode sous cette folie apparente ! Contrairement à sa femme, M. Turing ne prétendit jamais avoir la moindre idée de ce que faisait son fils, et ce fut le thème d’un couplet qu’Alan lut un jour dans l’une des lettres de son père :

« I don’t know what the ’ell ’e meant

But that is what ’e said ’e meant!13 »

[J’ignore ce qu’il voulait dire

Mais c’était ce qu’il voulait dire.]

Alan semblait se satisfaire de cette ignorance et de la confiance qu’on lui accordait. Mme Turing, elle, ne se priva pas de répéter qu’elle l’avait « bien dit » et qu’elle avait bien fait de l’envoyer dans ce collège-là. Il convient cependant de reconnaître qu’elle s’était réellement montrée attentive à son fils ; elle n’avait pas seulement cherché à le faire progresser moralement, elle aimait croire qu’elle pouvait comprendre son amour pour la science.

Alan se retrouvait maintenant en situation d’envisager une bourse pour l’Université. Christopher, maintenant âgé de dix-huit ans, était censé obtenir une bourse pour le Trinity College, comme son frère. Il était assez ambitieux de la part d’Alan de la tenter aussi avec un an de moins. Le Trinity College était la faculté de sciences et de mathématiques qui avait la meilleure réputation dans l’université de Cambridge – elle-même classée deuxième centre scientifique du monde après Göttingen en Allemagne.

Les public schools constituaient une bonne préparation aux examens d’entrée des grandes universités, et Sherborne octroya également à Alan un subside de trente livres par an. Cependant le tapis rouge n’était pas déroulé pour autant. En effet, les épreuves pouvaient porter sur n’importe quel sujet, une part étant laissée à l’imagination. Un avant-goût de ce que serait la vie. L’examen en lui-même excitait déjà beaucoup Alan, mais la certitude que Christopher quitterait Sherborne au plus tard à Pâques 1930 le minait. Ne pas obtenir cette bourse signifiait perdre Christopher pendant au moins un an. Peut-être cette incertitude fut-elle la cause des pressentiments qui l’assaillirent pendant tout le mois de novembre : quelque chose, il le sentait, se produirait avant Pâques et empêcherait Chris d’aller à Cambridge.

Ces examens offraient la perspective de toute une semaine à passer en compagnie de Chris sans la contrainte des internats. « J’avais autant hâte de passer une semaine avec Chris que de voir Cambridge. » Le vendredi 6 décembre, Victor Brookes, un camarade de classe de Christopher qui devait se rendre de Londres à Cambridge en voiture, proposa à Alan et Christopher de les accompagner. Le jour venu, ils se rendirent tous deux à Londres en train et s’y arrêtèrent quelques heures pour rendre visite à Mme Morcom dans le petit studio qui lui servait d’atelier de sculpture, puis ils déjeunèrent avec elle à son appartement. Christopher aimait beaucoup taquiner Alan, et avait une plaisanterie récurrente à propos de « trucs mortels », prétendant que certaines substances en apparence inoffensives étaient de véritables poisons. Il lui soutenait que les couverts de sa famille, avec leur alliage particulier contenant du vanadium, étaient « absolument mortels ».

Une fois à Cambridge, ils purent mener pendant une semaine l’existence de vrais gentlemen, avec chambres personnelles et sans extinction des feux. Le dîner se passait dans la salle du Trinity College, en tenue de soirée et sous le portrait scrutateur de Newton. C’était l’occasion de rencontrer des candidats venus d’autres collèges et de pouvoir se comparer avec eux. Alan fit une nouvelle connaissance, Maurice Pryce, avec qui il eut un contact facile grâce à des intérêts très similaires en sciences et en mathématiques. Pryce tentait l’examen pour la seconde fois. L’année précédente, il s’était assis sous le portrait de Newton et s’était dit que rien d’autre ne pourrait le satisfaire. Et même si Christopher se montrait toujours un peu blasé de tout, c’était bien ce qu’ils ressentaient tous les trois : dorénavant tout serait différent.

D’après Alan, ce fut un « excellent repas ». Ensuite, ils allèrent :

« jouer au bridge avec d’autres élèves de Sherborne dans le Trinity Hall. Nous étions censés rentrer à 22 heures, mais à 21 h 56 Chris voulut jouer une nouvelle main. J’ai refusé, et nous sommes rentrés juste à temps. Le lendemain, le samedi, nous avons de nouveau joué aux cartes – au rami cette fois. Après 22 heures, Chris et moi avons continué à jouer à d’autres jeux. Je me souviens parfaitement de son grand sourire quand nous avons décrété que nous n’irions pas nous coucher tout de suite. Nous avons joué jusqu’à minuit et quart. Quelques jours plus tard, nous avons tenté d’entrer dans l’observatoire. Un ami astronome de Chris nous avait invités à passer quand bon nous semblerait. Mais le meilleur moment pour nous n’était manifestement pas le meilleur pour lui. »

Alan et Chris passèrent leurs soirées à jouer aux cartes jusqu’à des heures tardives. Christopher adorait les jeux et en trouvait toujours de nouveaux. Il aimait aussi « essayer de faire croire aux gens des choses invraisemblables ». Ils allèrent au cinéma avec Norman Heatley, ancien ami de Chris de l’école préparatoire, alors étudiant à Cambridge. Christopher lui raconta la façon originale qu’Alan avait de faire ses calculs, et comment il les traduisait en formules classiques lors des examens. Cet aspect de l’indépendance d’Alan inquiétait aussi Eperson qui trouvait que « ses solutions sont souvent peu orthodoxes sur la copie, ce qui exige du lecteur un effort d’élucidation ». Il doutait fort que les examinateurs de Cambridge cherchassent à percer sa singularité intellectuelle.

En rentrant du cinéma, Alan resta délibérément en retrait avec Heatley afin de vérifier à quel point Chris désirait vraiment sa compagnie.

« De toute évidence, je me sentais plutôt seul quand Chris m’appela (avec ses regards insistants) pour venir marcher à ses côtés. Il savait très bien à quel point je l’appréciais, mais il détestait que j’en fasse la démonstration. »

Alan avait conscience que leur amitié pouvait prêter à commentaire : « Nous ne faisions jamais de balades à bicyclette ensemble et je crois que Chris devait se faire un peu chahuter à cause de moi à l’internat. » Mais cela lui faisait d’autant plus plaisir.

Après avoir passé, selon Alan, la semaine la plus heureuse de sa vie, les deux garçons rentrèrent au collège le 13 décembre pour y terminer le trimestre. Au dîner, ils entonnèrent un chant à propos d’Alan :

« Le cerveau du mathématicien ne trouve que rarement le sommeil dans son lit,

Calculant sans cesse des logarithmes et faisant constamment de la trigonométrie. »

Les résultats furent publiés cinq jours plus tard dans le Times, juste après la fin des cours. Cruelle déception : Christopher était reçu au Trinity College, mais pas Alan. Alan le félicita, et Christopher lui répondit :

« 20/12/29

Cher Turing,

Merci beaucoup pour ta lettre. J’étais aussi navré que tu n’obtiennes pas cette bourse que j’étais ravi de l’avoir décrochée.

J’ai profité de deux nuits parfaitement dégagées. C’est la première fois que je vois aussi bien Jupiter. J’ai pu distinguer cinq ou six ceintures, et même des détails sur l’une des plus grosses, au centre. La nuit dernière, j’ai vu un satellite sortir d’éclipse. Il est apparu brusquement, pendant quelques secondes, à quelque distance de Jupiter, et m’a semblé très joli. C’est la première fois que j’en vois un. J’ai également aperçu la nébuleuse d’Andromède. Très distinctement, mais pas très longtemps. J’ai aussi vu le spectre de Sirius, Pollux et Bételgeuse, ainsi que la brillante nébuleuse d’Orion. Je suis actuellement en train de concevoir un spectrographe. Je te réécrirai plus tard. Joyeux Noël, etc. Amicalement, C. C. M. »

Chez lui, à Guildford, jamais Alan n’aurait eu les moyens nécessaires à la « conception d’un spectrographe », mais il avait mis la main sur un vieil abat-jour sphérique en verre. Il l’avait rempli de plâtre, couvert de papier (ce qui le fit réfléchir à la nature des surfaces courbes), et entreprit d’y indiquer les constellations d’étoiles fixes. Pour ne pas changer, il se contenta de sa propre observation du ciel nocturne, même s’il aurait été plus aisé, et plus fiable, de se servir d’un atlas. Il s’obligea à se lever à 4 heures du matin pour pouvoir repérer certaines étoiles non visibles le soir dans le ciel de décembre. Un jour, il réveilla même sa mère, qui crut à la présence d’un cambrioleur. Lorsqu’il en eut terminé, il écrivit à Christopher pour lui faire part de son expérience, profitant de l’occasion pour lui demander s’il pensait qu’il était préférable qu’il fasse une demande pour une autre université l’année suivante. S’il s’agissait d’un test d’affection, il en fut de nouveau récompensé, car Christopher lui répondit :

« 05/01/30

Cher Turing,

… Je ne peux vraiment pas te donner ce genre de conseil, car ce type de décision t’appartient entièrement, et je crois qu’il ne serait pas juste de m’en mêler. John est une excellente université, mais naturellement, je préférerais personnellement que tu viennes à Trinity, où je pourrais te voir plus souvent.

Ça m’intéresserait beaucoup de voir ta carte du ciel quand tu l’auras terminée, mais j’imagine que tu risques d’avoir du mal à l’apporter. J’ai souvent eu l’idée d’en fabriquer une, cependant je n’en ai jamais pris la peine, surtout maintenant que je dispose d’un atlas qui va jusqu’à Mag 6.

Dernièrement, j’ai tenté de découvrir des nébuleuses. On en a aperçu de belles, l’autre nuit, notamment une nébuleuse planétaire de Mag 7 dans la constellation du dragon. Avec une lunette de dix pouces. Nous avons aussi tenté de trouver une comète de Mag 8 dans la constellation du dauphin… Ce serait bien si tu pouvais mettre la main sur un bon télescope, parce que celui d’un pouce et demi te sera complètement inutile pour un si petit objet. J’ai essayé de calculer son orbite, mais j’ai lamentablement échoué avec onze équations irrésolues et dix inconnues à éliminer.

J’ai continué à faire de la pâte à modeler. Rupert a fabriqué du savon et des acides gras qui sentent très mauvais à partir d’huile de colza et de cirage… »

Chris a rédigé cette lettre chez sa mère, à Londres, où il devait « voir le dentiste… et aussi échapper à un bal à la maison ». Le lendemain, il lui écrivit de nouveau, à Clock House, cette fois :

« J’ai trouvé la comète tout de suite, à la position prévue. C’était nettement plus évident et intéressant que je l’aurais pensé. Je dirais qu’elle est presque à Mag 7. Tu devrais pouvoir la repérer avec ton télescope. Le meilleur moyen, c’est d’apprendre par cœur les étoiles de Mag 4 et 5, et ensuite de te déplacer lentement vers le bon endroit, sans perdre de vue toutes les étoiles connues… Dans une demi-heure, je retournerai y jeter un coup d’œil si le ciel est de nouveau dégagé (il vient de s’assombrir), pour voir si je peux estimer son déplacement au milieu des étoiles, et aussi pour voir à quoi elle ressemble avec un gros oculaire (×250). Les cinq étoiles de Mag 4 dans la constellation du Dauphin sont visibles par paires. Amicalement, C. C. Morcom. »

Or Alan avait déjà découvert la comète, même si c’était grâce à une méthode moins rigoureuse.

« 10/01/30

Cher Morcom,

Merci beaucoup pour tes indications pour trouver la comète. Dimanche, je crois bien l’avoir aperçue. J’observais la constellation du Dauphin, croyant que c’était celle du Petit Cheval, mais j’ai repéré quelque chose comme ça [un minuscule croquis], un peu flou, d’environ un mètre de long. J’ai bien peur de ne pas l’avoir étudiée très attentivement. J’ai ensuite cherché la comète ailleurs, dans la constellation du Petit Renard, en pensant qu’il s’agissait de celle du Dauphin. J’avais lu dans The Times qu’il y avait une comète dans la constellation du Dauphin, ce jour-là.

… Le temps n’est vraiment pas idéal pour étudier cela. Aussi bien mercredi qu’aujourd’hui, j’ai pu profiter d’un ciel dégagé jusqu’au coucher du soleil, mais il s’est rapidement couvert au-dessus de la région d’Aquila. Mercredi, le ciel s’est éclairci juste après que la comète eut disparu…

Amicalement, A. M. Turing

Je t’en prie, ne me remercie pas chaque fois si religieusement pour mes lettres. Tu auras le droit de me remercier quand je les rédigerai de manière lisible (si jamais ça arrive un jour), si ça te fait plaisir. »

Alan reporta la course de la comète filant d’Equuleus vers Delphinus dans les cieux glacés. Puis il emporta son globe céleste avec lui au collège pour le montrer à Christopher. Blamey les avait quittés à Noël et Alan devait maintenant partager une autre chambre, où le globe fut exposé. Il ne présentait encore que peu de constellations, mais celles-ci suffirent à émerveiller les plus jeunes.

Trois semaines après la reprise des cours, le 6 février, un groupe de chanteurs se produisit en concert au collège. Alan et Christopher vinrent tous les deux les écouter et Alan ne quitta pas son ami des yeux de toute la soirée en se répétant : « Ce n’est pourtant pas la dernière fois que tu vois Morcom. » Cette nuit-là, il se réveilla en sursaut. L’horloge de l’abbaye sonna trois heures moins le quart. Alan se leva et alla à la fenêtre du dortoir pour observer les étoiles. Il lui arrivait souvent de se coucher avec son télescope afin de pouvoir contempler d’autres mondes pendant la nuit. La lune se couchait derrière l’internat de Ross et Alan songea que cela pouvait signifier un « au revoir » adressé à Morcom.

Christopher tomba gravement malade à cette heure précise et fut conduit en ambulance à Londres où il subit deux opérations. Il mourut à midi, le 13 février 1930, après six jours d’agonie.

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Alan Turing de Andrew Hodges, lecture 7

Notre lecture du jour nous laisse entrevoir le jeune Alan devenir un jeune adulte prometteur avec ses rêves et ses espoirs mais aussi ses premiers, réels, sentiments

Les Merveilles de la Nature expliquaient que le corps humain constituait une véritable « pharmacie vivante ». C’est ainsi que Brewster décrivait les effets des hormones récemment découvertes, grâce auxquelles « chaque partie du corps » pouvait communiquer avec les autres par des messages chimiques, sans avoir à passer par le système nerveux. C’est pendant l’année 1927 – il avait quinze ans –, qu’Alan atteignit sa taille adulte, pendant que d’intéressantes métamorphoses intervenaient en lui.

C’était également l’âge traditionnel de la confirmation, et Alan la reçut le 7 novembre 1927. Comme l’engagement dans les bataillons scolaires, celle-ci faisait partie de ces obligations pour lesquelles chacun devait se porter volontaire. Alan croyait néanmoins en sa signification, ou du moins en quelque chose, lorsqu’il s’agenouilla devant l’évêque de Salisbury pour renoncer au monde, à la chair et au diable. Le directeur, profita cependant de l’occasion pour remarquer :

« J’espère qu’il prend sa confirmation au sérieux. Si oui, il ne se satisfera plus de négliger les tâches évidentes pour se consacrer à ses propres passions, si bonnes soient-elles. »

Pour Alan, avoir à traduire des phrases stupides en latin, faire briller les boutons de sa tunique du bataillon et autres « tâches » semblables n’apparaissait pas si « évident ». Il avait sa propre idée de ce qui était sérieux ou non. Les paroles du directeur auraient mieux convenu à la conformité ambiante, au sujet de laquelle Alec Waugh écrivait :

« Comme c’est le cas pour la plupart des garçons, la confirmation de Gordon n’a eu que peu d’effet sur lui. Il n’était pas athée. Il a accepté la chrétienté de la même manière qu’il a accepté la doctrine du parti conservateur. Tous les gens bien y croient, c’était donc forcément une bonne chose. En même temps, cela n’a pas eu la moindre influence sur son comportement. S’il avait une religion à l’époque, c’était celle du football. »

Ces paroles étaient audacieuses pour un journal paru en 1917. Ce fut en raison de ce genre de remarques que The Loom of Youth fut interdit à Sherborne, et que tout garçon surpris en sa possession se faisait immédiatement corriger.

Pourtant, même si c’était dans un style différent, l’auteur renégat n’en disait pas moins que le directeur :

« Cela dit, je n’attaque pas le système scolaire privé. Je crois en sa grande valeur, et surtout dans sa faculté à inculquer le devoir, la fidélité et le respect des lois. Mais il n’échappe pas aux dangers qui menacent tout système fondé sur la discipline, le danger de succomber à la routine, à des sentiments préfabriqués, de vouloir accéder à un désir d’indépendance servile, ou devrais-je dire moutonnier. Le système est incapable d’échapper à ces dangers, poursuivit-il, mais nous sommes en mesure de les surmonter si nous nous en donnons les moyens. »

Il était toutefois très difficile d’aller à contre-courant d’une organisation entière. Comme le notait Nowell Smith : « De toutes les sociétés, rares sont celles qui sont aussi définies et faciles à comprendre qu’un collège comme celui-ci… Nous vivons tous la même existence, sous une même discipline. Notre vie est organisée avec une extrême minutie et cette organisation est orientée vers un but bien précis… » Et le directeur de poursuivre en disant que « les élèves, quelle que soit l’originalité qu’ils puissent avoir en tant qu’individus, observent une conduite conventionnelle au plus haut degré. » Nowell Smith n’avait pas l’esprit étriqué et parvenait à concilier son système éducatif avec son amour pour la poésie.

Toutefois cette volonté de favoriser une certaine indépendance de caractère à l’intérieur du système se trouvait parfois confrontée à des problèmes d’ordre sexuel

Dans ces pensions de garçons, les contacts entre élèves se chargeaient d’une sorte de tension sexuelle, due aux interdictions de se lier avec d’autres garçons hors de son groupe.

Nowell Smith déplorait qu’il existât « une forme de langage convenant à la maison ou en la présence d’un professeur et un autre dans les dortoirs ou à l’étude ». Il est expliqué dans Les Merveilles de la Nature que :

« Il est communément admis que l’on réfléchit avec nos méninges. C’est le cas. Mais ce n’est pas tout. Le cerveau est divisé en deux parties, exactement comme le corps. En fait, les deux hémisphères du cerveau se ressemblent encore plus que nos deux mains. Néanmoins, nous ne nous servons que d’une de ses moitiés pour réfléchir. »

C’est Alec Waugh qui a prétendu que Sherborne dispensait un enseignement faisant – métaphoriquement parlant – appel aux deux hémisphères du cerveau, et ce de manière indépendante. La « réflexion » mettait à contribution l’un d’eux, tandis que la vie ordinaire faisait appel à l’autre. Ce n’était pas de l’hypocrisie, c’était pour éviter que l’on confonde ces deux univers. Cela fonctionnait parfaitement, et ne se déréglait que lorsque se produisait un événement qui concernait les deux mondes. Ensuite, comme le disait Waugh avec une certaine délicatesse, le véritable crime était de se faire prendre.

En 1927, l’école avait quelque peu modifié sa façon de voir les choses. Quand les garçons lisaient The Loom of Youth (ce qui était évidemment le cas, puisque c’était interdit), ils étaient plutôt étonnés par la tolérance dont le journal faisait preuve à l’égard de la sexualité. Lorsqu’une équipe sportive rencontrait celle d’un collège concurrent, les joueurs de Sherborne pouvaient s’étonner de la liberté dont jouissaient leurs adversaires. Pourtant tous les principes de Nowell Smith étaient incapables d’empêcher les messages de circuler dans son établissement, et les bains froids eux-mêmes ne suffisaient pas à faire taire les conversations grivoises.

Alan Turing était un garçon d’un caractère indépendant, mais le sujet interdit lui posait des problèmes inverses de ceux du directeur. Pour la plupart des garçons, le « scandale » se résumait à quelques railleries vite oubliées qui brisaient un peu la monotonie du collège. Pour le jeune Turing, le centre même de l’origine de la vie était en cause. En effet, même s’il était maintenant au courant de la façon dont se reproduisaient les oiseaux et les abeilles, le mystère de la naissance des bébés restait entier. Cependant, Sherborne avait fait découvrir à Alan un secret dont le monde extérieur n’était pas censé connaître l’existence. C’était même devenu son secret : Alan ne se sentait attiré et séduit que par ceux de son propre sexe.

C’était un garçon très sérieux, toutefois il ne pouvait se vanter d’être quelqu’un de « conventionnel au plus haut degré », et il en souffrait. Pour lui, chaque chose devait avoir une raison ; chaque problème devait trouver une solution et une seule. Et Sherborne ne l’aidait pas à résoudre le sien. Le collège lui permettait seulement de renforcer encore ses certitudes. Pour être indépendant, il lui faudrait donc se frayer un chemin entre les règles officielles et officieuses car, à Sherborne, les merveilles de la Nature qui auraient dû illuminer sa vie devenaient « sales » et « dégoûtantes ».

Si Nowell Smith concevait parfois quelques réserves touchant au système des public schools, le professeur principal d’Alan, un certain A. H. Trelawny Ross, n’était, certes pas, assailli par les mêmes doutes. Il avait fait sa scolarité à Sherborne puis y était revenu sitôt ses études terminées en 1911 : il n’apprit ni n’oublia quoi que ce soit en trente années de chargé d’internat. Ennemi juré du « laisser-aller », il ne partageait en rien les scrupules de son directeur concernant la servilité des élèves.

Son style contrastait également avec celui de Nowell Smith. En 1928, sa « lettre d’établissement » débutait ainsi :

« J’ai un compte à régler avec mon capitaine de foyer (qui fait 1,50 m). Il est allé raconter à tout le monde que j’étais misogyne. Ce bobard a été lancé il y a quelques années par une dame qui ne me trouvait pas suffisamment démonstratif. En fait, je considère la misogynie comme un problème mental, de même que la misandrie, qui est monnaie courante… »

Nationaliste à l’esprit étroit, Ross n’avait pas suffisamment retenu les leçons de loyauté envers le collège, et il s’intéressait bien peu à sa classe. Il donnait cependant à ses élèves le bénéfice de son savoir et de son expérience de la vie. Il enseignait la traduction latine une semaine, la prose latine une autre, et l’anglais la suivante. Cette dernière matière lui donnait l’occasion d’apprendre à ses élèves l’orthographe, la manière « de commencer, de rédiger et d’adresser » une lettre, « comment faire un résumé », « comment est construit un sonnet et comment obtenir de bons essais écrits clairs et intelligents ».

Ross considérait qu’« à mesure que la démocratie avance, la morale et les bonnes manières reculent ». Il soutenait que la défaite de l’Allemagne était due au fait qu’elle privilégiait la science et le matérialisme à la pensée et la pratique religieuses. Il qualifiait les sujets scientifiques de « poudre aux yeux » et avait même coutume de dire avec un reniflement de mépris : « Cette pièce empeste les mathématiques ! Allez me chercher une bombe désinfectante ! »

Alan s’entêtait pourtant à utiliser son temps à ce qui l’intéressait le plus. Ross le surprit un jour à faire de l’algèbre pendant l’heure d’« instruction religieuse », et il écrivit :

« Je peux encore pardonner son écriture, bien que ce soit la pire que j’aie jamais vue, et je m’efforce de considérer avec tolérance son inexactitude [illisible] et son travail sale et bâclé… mais je ne peux pas pardonner la stupidité dont il fait preuve dès qu’il s’agit d’une saine discussion autour du Nouveau Testament. »

Dès décembre 1927, Ross le classa dernier en anglais et en latin, joignant à son bulletin une page couverte de taches d’encre et de ratures qui montrait combien peu de soin Alan consacrait à ces matières. Néanmoins, Ross fut contraint d’avouer qu’il aimait quand même bien le garçon, tandis qu’O’Hanlon reconnaissait au petit Turing un sens de l’humour qui le sauvait. Les expériences d’Alan fatiguaient tout le monde, néanmoins ses trouvailles scientifiques, sa façon de se moquer de sa propre maladresse, sa candeur et sa simplicité emportaient l’affection de tous. Sans doute n’était-il pas très malin en ne tentant pas de se rendre la vie plus facile ; sans doute se montrait-il paresseux et quelque peu prétentieux lorsqu’il pensait savoir ce qui lui convenait le mieux, mais il ne s’agissait pas tant chez lui de rébellion que d’incompréhension devant des exigences si éloignées de ses centres d’intérêt. Jamais non plus il ne se plaignait à ses parents de son séjour à Sherborne. Il semble qu’il considérait à juste titre cet épisode comme une étape inéluctable de la vie.

On pouvait l’apprécier personnellement, mais en tant qu’élément du groupe, c’était une autre histoire. À Noël, en 1927, le directeur écrivit :

« C’est le genre de garçon destiné à poser des problèmes dans n’importe quelle école ou communauté, car il est asocial. Cependant je reste persuadé qu’il a de bonnes chances de développer ses dons au sein de notre communauté et d’y apprendre un certain art de vivre. »

Nowell Smith prit alors brutalement sa retraite, probablement ravi de faire ses adieux. Son successeur s’appelait Charles Lovell Fletcher Boughey, et avait été professeur assistant à Marlborough. Le départ du directeur coïncida avec la mort de Carey, le responsable des sports. À eux deux, le « chef » et le « taureau » avaient divisé l’école en deux mondes distincts, celui des « hommes » et celui des « groupes », qu’ils dirigeaient respectivement depuis une vingtaine d’années. Ce fut Ross, ce personnage si rébarbatif, qui remplaça Carey.

Le début d’année 1928 vit également quelques modifications dans la vie d’Alan. Son maître d’internat demanda à Blamey, garçon sérieux et plutôt solitaire d’un an de plus qu’Alan, de partager la chambre de ce dernier. Blamey était censé aider Alan à rentrer dans la norme et lui montrer qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Cela mit le malheureux Blamey dans des situations embarrassantes. Alan avait en effet « un merveilleux pouvoir de concentration et s’absorbait toujours dans quelque problème abstrait ». Blamey considérait alors de son devoir de l’interrompre pour lui signaler qu’il était l’heure de l’office, du sport ou de tel ou tel cours, car c’était un garçon gentil et bien intentionné. À Noël, O’Hanlon avait écrit à propos d’Alan :

« Il est exaspérant et il devrait commencer à comprendre qu’il m’est complètement égal qu’il soit en train de faire bouillir Dieu seul sait quelle potion sur le rebord de sa fenêtre à l’aide de deux bougies. Toutefois, il a encaissé ses malheurs avec bonne humeur, et s’est sans aucun doute attiré de nouveaux ennuis, notamment en éducation physique. Je garde pourtant espoir. »

Le seul regret d’Alan au sujet de ses « potions » était que O’Hanlon n’avait « pas pu voir leurs jolies couleurs, dues à l’embrasement de la vapeur produite par la cire surchauffée ». Alan était toujours aussi fasciné par la chimie, pour autant cela ne l’intéressait pas de la pratiquer comme tout le monde. En mathématiques et en sciences, ses résultats ne s’amélioraient pas. Ses devoirs souffraient constamment d’un « manque de précision, de clarté et d’un style déplorable ». « Affreusement peu soigné tant du point de vue de l’écriture que du travail expérimental », peut-on lire sur ses bulletins qui continuaient de refléter son inaptitude à communiquer, tout en admettant que l’élève était « très prometteur ». « La présentation de son travail est toujours épouvantable, écrivit O’Hanlon, et cela retire une grande partie du plaisir qu’on devrait avoir à sa lecture. » « Il ne comprend pas ce que signifie mal se tenir, mal écrire, ni même ce que sont des chiffres brouillons. » Parallèlement, Ross le fit passer dans la classe supérieure, mais il demeurait toujours parmi les derniers au printemps 1928. « Il a l’esprit plutôt chaotique en ce moment et éprouve de grandes difficultés à s’exprimer », commenta son professeur principal. « Il devrait lire davantage », ajoutait-il, peut-être plus clairvoyant que Ross.

La question était de savoir s’il pourrait passer son diplôme d’études pour continuer jusqu’en première. O’Hanlon et ses professeurs de sciences voulaient qu’il essaie, mais les autres s’y opposaient. La décision finale revenait au nouveau directeur, Boughey, qui ne connaissait rien d’Alan et qui faisait déjà l’objet de nombreuses critiques.

Le responsable de la terminale classique n’était plus automatiquement désigné directeur de l’établissement. Les élèves chargés de maintenir la discipline avaient été outrés quand il avait sermonné tout l’établissement pour sa façon grossière de s’exprimer. Le personnel fut horrifié lorsqu’il décréta devant toute l’école qu’il refusait que l’on érige un mémorial en hommage à Carey dans la chapelle. Cet incident scella son sort.

Qu’il s’agisse d’une cause ou d’une conséquence, il était aussi « empoisonné » par l’alcool. L’école se réduisit à une lutte de pouvoirs entre Ross et Boughey, et ce fut la querelle entre les anciens et les nouveaux qui décida de l’avenir d’Alan, car Boughey ignora l’avis de Ross et lui permit de passer son certificat d’études.

Pendant les vacances, le père d’Alan lui faisait travailler son anglais. Curieusement M. Turing vouait une véritable passion à la littérature, et il pouvait réciter de mémoire des pages entières de la Bible, de Kipling et de romans humoristiques du début du siècle. Mais avec Alan qui devait travailler Hamlet, la cause était perdue d’avance. Il faillit faire plaisir à son père en lui disant qu’il y avait au moins un vers qu’il aimait bien, mais la joie fut de courte durée lorsqu’il expliqua qu’il s’agissait du dernier vers.

Alan passa encore dans une autre classe durant le trimestre d’été 1928, afin de préparer ses examens de fin d’études. Mais il ne vit aucune raison de changer ses habitudes et son nouveau professeur principal, le révérend Bensly, se trouva lui aussi obligé de le classer parmi les derniers, proposant carrément de faire une donation d’un milliard de livres à n’importe quelle bonne œuvre nommée par Alan si celui-ci réussissait ses épreuves de latin. Plus perspicace, O’Hanlon avait prédit :

« Il est aussi intelligent que les autres élèves. Suffisamment, en tout cas, pour se débrouiller dans des matières aussi “inutiles” que le latin, le français et l’anglais. »

O’Hanlon eut l’occasion de lire certains devoirs d’Alan. Ses copies étaient d’un coup « étonnamment lisibles et soignées », ce qui lui valut de réussir en anglais, français, mathématiques, physique, chimie… et latin. Bensly ne tint jamais sa promesse, le pouvoir bénéficiant toujours du privilège de changer les règles.

Son diplôme d’études en poche, Alan n’eut qu’un rôle mineur à tenir au sein du système, le rôle du « matheux ». Sherborne n’avait pas de classe de première de mathématiques. Il y avait en revanche une classe de sciences naturelles où les mathématiques étaient une matière mineure. Eperson, le professeur de maths, jeune émoulu d’Oxford, doux et cultivé, était doté pour Alan d’une grande qualité : il le laissait tranquille.

« Tout ce que je peux dire, c’est que ma volonté de le laisser se débrouiller seul et de rester près de lui pour l’aider en cas de nécessité a permis à son génie mathématique naturel de progresser sans retenue. »

Eperson comprit très vite que son élève préférait ses méthodes propres à celles des livres au programme. Avant même la préparation des examens, Alan avait entrepris d’étudier la théorie de la relativité d’après les comptes rendus d’Einstein lui-même. Cela exigeait la connaissance des mathématiques élémentaires et donnait libre cours à des idées qui allaient bien au-delà du programme scolaire. Le jeune garçon en tira un petit carnet de notes qu’il confia à sa mère.

« Einstein met ici en doute les axiomes d’Euclide quand ils s’appliquent à des corps solides…, commentait Alan. Il a alors entrepris de tester les lois ou axiomes galiléo-newtoniens. » Alan avait su reconnaître le point crucial, à savoir qu’Einstein mettait les axiomes en doute. Pour son frère John, qui le considérait maintenant avec un amusement un peu condescendant :

« On pouvait sans trop s’engager parier que si l’on avançait une assertion évidente du style “La terre est ronde”, Alan produirait alors tout un tas de preuves irréfutables démontrant qu’elle était à coup sûr plate, ovale ou pratiquement de la forme d’un chat siamois ayant bouilli pendant quinze minutes à une température de mille degrés centigrades. »

Le doute cartésien fut pris comme une intrusion totalement incompréhensible dans la famille Turing et dans l’environnement scolaire d’Alan, et fut le plus souvent accueilli par des rires. Le doute étant un état d’esprit extrêmement inconfortable et rare, le monde intellectuel avait dû attendre très longtemps avant que ne soient remis en question les « lois ou axiomes galiléo-newtoniens ». Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’on reconnut qu’elles n’étaient pas en phase avec les lois connues de l’électricité et du magnétisme. Les implications devenaient effrayantes, et il avait fallu Einstein pour qu’on ose dire que les fondements supposés de la mécanique étaient en fait incorrects. Einstein créa donc sa théorie de la relativité restreinte en 1905 et, celle-ci n’étant pas en accord avec les lois de la gravitation de Newton, il poussa ses recherches plus loin pour formuler, en 1915, sa théorie de la relativité générale qui allait jusqu’à mettre en doute les axiomes d’Euclide sur l’espace. Chez Einstein, le plus remarquable ne résidait pas dans telle ou telle expérience, seulement, comme Alan sut le comprendre, dans sa capacité à douter, à prendre ses propres idées au sérieux et à les mener à leur conclusion logique, aussi troublante qu’elle puisse paraître. « Une fois qu’il a trouvé ses axiomes, il peut agir avec sa logique en laissant de côté les anciennes conceptions de temps, d’espace, etc. », notait Alan. Il se rendit également compte qu’Einstein évitait toute discussion philosophique sur ce qu’« étaient réellement » le temps et l’espace, pour se consacrer à ce qu’on pouvait expérimentalement produire. Einstein insistait toujours sur le rôle des « pendules » et des « règles » dans l’approche opérationnelle de la physique où, par exemple, la « distance » n’avait de signification qu’en tant que mesure extrêmement précise et non en tant qu’idéal absolu. Alan écrivit :

« Demander si deux points sont toujours séparés par une même distance n’a aucun sens dès que l’on stipule que cette distance est votre unité et que vos idées doivent passer par cette définition… Ces mesures ne sont en fait que des conventions et vous ajustez vos lois à vos propres méthodes de mesure. »

Le culte de la personnalité lui étant étranger, il n’hésitait pas à préférer un passage de ses travaux personnels au passage correspondant chez Einstein, trouvant que sa version ressemblait moins à un « tour de passe-passe » que celle du maître. Parvenu à la fin de l’ouvrage d’Einstein, il donna un corollaire magistral de la loi11 qui, dans la relativité généralisée, devait supplanter l’axiome de Newton selon lequel un corps qui n’est soumis à aucune force extérieure doit suivre une trajectoire rectiligne à une vitesse constante :

« Il lui reste maintenant à trouver la loi générale du mouvement des corps. Celle-ci devrait, bien entendu, satisfaire au principe de la relativité générale. Il n’avance pas véritablement cette loi, ce qui est bien malheureux, aussi le ferai-je : “L’écart entre deux événements de l’histoire d’une particule doit être soit un maximum, soit un minimum, quand elle sera mesurée le long d’une ligne d’univers.

Pour le prouver, il introduit le principe d’équivalence, principe selon lequel “tout champ naturel de gravitation est équivalent à un champ artificiel”. Supposons alors que nous substituons un champ artificiel à un champ naturel. Le champ étant maintenant artificiel, on peut définir en ce point un système galiléen, et, donc la particule se déplacera relativement uniformément par rapport à lui, c’est-à-dire qu’elle aura une ligne d’univers droite. Or, dans un espace euclidien, on peut toujours trouver une longueur maximale ou minimale parmi les lignes reliant deux points. Ainsi, la ligne d’univers satisfait donc aux conditions citées ci-dessus pour un système, et par conséquent pour tous les autres ! »

Comme l’expliquait Alan, Einstein n’avait pas formulé cette loi du mouvement des corps dans son ouvrage de vulgarisation. L’adolescent l’avait donc peut-être trouvée seul, à moins qu’il ne l’ait lue dans La Nature du monde physique12, de sir Arthur Eddington, paru en 1928 et lu par Alan dès l’année suivante. Professeur d’astronomie à Cambridge, Eddington avait étudié la physique des étoiles et le développement de la théorie mathématique de la relativité. Ce livre était l’un de ses plus connus, et il lui permit d’expliquer le grand changement d’orientation de la science qui s’était produit en 1900. Sa vision plutôt impressionniste de la relativité lui permit d’établir – sans la moindre preuve toutefois – la loi du mouvement, et a certainement inspiré Alan. Ce dernier ne s’est d’ailleurs sûrement pas contenté d’étudier le livre, ayant déjà noté plusieurs idées pour lui-même.

Alan se plongea dans cette étude à sa propre initiative, Eperson n’était même pas tenu au courant. Il avait pris l’habitude de ne pas s’occuper de ceux qui se moquaient de lui. Il ne pouvait trouver d’encouragement qu’auprès d’une mère complètement dépassée.

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Alan Turing d’Andrew Hodges, la lecture 5

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  de poursuivre de notre lecture et d’en découvrir un peu plus sur les pérégrination de la famille Turing

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

 

 

Ce ne fut cependant pas pour rentrer en Angleterre. Un régime spécial permettait en effet au père d’Alan de ne pas payer d’impôts s’il ne passait pas plus de six semaines par an dans le Royaume-Uni. Afin de continuer à profiter de ce privilège, les Turing choisirent de s’installer à Dinard. Les garçons iraient passer Noël et Pâques en France tandis que les parents se rendraient en Angleterre pour l’été.

Officiellement, M. Turing ne donna sa démission que le 12 juillet 1926 et se trouvait jusque-là en congé. Néanmoins il eut tôt fait d’établir leur nouveau train de vie : il n’était plus question de vacances en Écosse ou à Saint-Moritz. Par bien des côtés, cette retraite prématurée fut un véritable désastre. Ses deux fils la considérèrent comme une erreur. Alan ne manquait pas d’imiter de façon plutôt amusante les réflexions de son père vexé au sujet de « XYZ Campbell », et son frère écrivit plus tard :

« Je doute que j’aurais trouvé que mon père faisait un supérieur ou un subordonné facile à vivre, car aux dires de tous, il se moquait éperdument de la hiérarchie et de son propre avenir au sein de la fonction publique indienne, et n’hésitait pas à dire ce qu’il pensait, quelles qu’en soient les conséquences. En voici un exemple parlant. Pendant un moment, il fut le secrétaire privé de Lord Willingdon, à la présidence de Madras, et lorsqu’ils n’étaient pas d’accord, mon père lui faisait remarquer : “Après tout, vous n’êtes pas le gouvernement d’Inde.” Il s’agissait d’une grande imprudence, presque suicidaire, que l’on pouvait certes admirer, mais à distance respectable. »

La femme de M. Turing lui reprochait constamment cet incident, d’autant plus qu’elle éprouvait une admiration particulière pour Lady Willingdon. En réalité, malgré tout ce que l’on pouvait dire sur le devoir, les qualités requises chez un bon fonctionnaire étaient différentes de celles que l’on enseignait, à savoir l’obéissance aux ordres et le respect de la hiérarchie. Pour gouverner des millions de personnes réparties sur une zone grande comme le Pays de Galles, il fallait avoir une certaine liberté de jugement et une forte personnalité, ce que l’on n’appréciait guère dans les cercles policés de Madras. Il n’eut plus vraiment besoin de ces qualités une fois à la retraite, durant laquelle les nombreuses intrigues indiennes semblèrent susciter chez lui un certain charme rétroactif. Jusqu’à la fin de ses jours, Julius Turing se laissa envahir par une sensation de manque, une grande désillusion et un immense ennui que ni les parties de pêche ni le bridge ne parvenaient à atténuer. Il se sentait davantage exaspéré par le fait que sa femme, plus jeune que lui, trouvât dans ce retour en Europe l’occasion de sortir de l’atmosphère confinée de Dublin puis de Coonoor. Il méprisait plutôt les ambitions d’ordre intellectuel d’Ethel, qui lui faisait mener une vie familiale stressante et chichiteuse. Pour sa part, Ethel souffrait de l’avarice obsessionnelle de son mari et de sa paranoïa. Ils attendaient tous deux quelque chose de l’autre mais n’arrivaient pas à répondre à cette attente mutuelle, et ils en vinrent à ne plus parler de grand-chose d’autre que de l’agencement du jardin.

L’un des résultats de cette nouvelle situation fut qu’Alan vit là une raison d’apprendre le français, matière qui ne tarda pas à devenir sa préférée à l’école. Mais il considérait aussi cette langue comme une sorte de code. Il écrivit d’ailleurs à Hazelhurst une carte postale à sa mère à propos de « la révolution » que M. Darlington n’était pas censé être en mesure de lire.

Cependant c’était la science qui le passionnait véritablement, comme le découvrirent ses parents lorsque, à leur retour, ils le trouvèrent plongé dans Les Merveilles de la Nature. Leur réaction ne fut pas entièrement négative. Mme Turing comptait dans sa famille un célèbre scientifique irlandais, George Johnstone Stoney, qu’Ethel avait rencontré à Dublin alors qu’elle était encore jeune fille. On le connaissait surtout pour avoir inventé le mot « électron » qu’il imagina en 1894, avant que ne soit établie l’atomicité de la charge électrique. Mme Turing, que les rangs et les titres impressionnaient beaucoup, était très fière d’avoir un membre de la Société royale de Londres comme lointain cousin. M. Turing, lui, s’il considérait d’un moins bon œil une éventuelle carrière scientifique – un chercheur ne pouvait espérer gagner plus de 500 livres par an –, n’en aida pas moins Alan à sa manière. Ainsi, lorsqu’en mai 1924 Alan fut rentré à l’école, il écrivit à son père :

« Tu me parlais des relevés topographiques effectués dans les trains, eh bien, j’ai découvert, ou plus exactement j’ai lu, comment on fait pour trouver la hauteur des arbres, la largeur des rivières, des vallées, etc. Et en combinant les deux, j’ai compris comment on calcule la hauteur des montagnes sans avoir à les escalader. »

Alan s’était également documenté sur la manière de faire des coupes géographiques et en fit un nouveau passe-temps. La famille Turing passa l’été 1924 en partie à Oxford – petite bouffée de nostalgie recherchée par Julius Turing –, et en partie dans une pension du nord du Pays de Galles. Ses parents y séjournaient encore quand Alan retourna tout seul à Hazelhurst où il s’empressa de dessiner ses propres cartes des monts Snowdon (« Prière de comparer mes cartes avec celles de l’Institut national de géographie puis de me les renvoyer »).

Cela faisait longtemps qu’il s’intéressait aux cartes. Il aimait aussi les arbres généalogiques, et en particulier celui des Turing, qu’il trouvait pour le moins complexe, avec son titre de baronnet qui sautait de branche en branche et ses grandes familles victoriennes. Cela exerçait son ingéniosité. Son activité la plus sociale consistait à jouer aux échecs :

« Il n’y aurait pas de tournoi d’échecs, car M. Darlington ne connaissait pas beaucoup de joueurs, mais il a déclaré que si je dressais une liste de tous ceux qui savaient y jouer, il y réfléchirait. Étant parvenu à rassembler suffisamment de monde, il est probable qu’un tournoi soit finalement organisé. »

Outre ces occupations, Alan commença à trouver les cours « beaucoup plus intéressants ». Mais tout cela était sans conteste éclipsé par la chimie. Alan s’était toujours intéressé aux recettes de cuisine, aux mixtures étranges et aux encres spéciales, et s’était même essayé à la cuisson de l’argile dans la forêt, quand il habitait chez les Meyer. La notion même de processus chimique ne lui était donc pas étrangère. Il lui fallut pourtant attendre cet été passé à Oxford pour que ses parents lui permettent pour la première fois de jouer avec une boîte de chimie.

Il n’y avait pas grand-chose sur le sujet dans les pages de Merveilles de la Nature, à l’exception des poisons. Sous sa plume de scientifique, Brewster prônait une certaine modération dans ce domaine, pour ne pas dire une interdiction formelle :

« L’existence de tout être vivant, qu’il s’agisse d’un homme, d’un animal ou d’une plante, est un long combat contre le poison. Celui-ci se présente sous de nombreuses formes, comme l’alcool, l’éther, le chloroforme, les divers alcaloïdes tels que la strychnine, l’atropine et la cocaïne, qui nous servent de médicaments, et la nicotine, qui est l’alcaloïde du tabac, les poisons de différents champignons vénéneux, la caféine, que l’on trouve dans le thé et le café… »

Un autre chapitre était consacré au « Sucre et autres poisons », expliquant les effets du dioxyde de carbone dans le sang, provoquant de la fatigue, et sur le cerveau :

« Quand le centre névralgique dans la nuque, détecte une petite dose de dioxyde de carbone, il ne dit rien. Mais, dès que la dose devient trop forte (par exemple au bout d’une quinzaine de secondes de course), il téléphone aux poumons via les nerfs :

– Eh, eh ! Qu’est-ce qui vous prend, les gars ? Remuez-vous ! Respirez plus fort. Le sang est saturé de sucre brûlé ! »

Tout cela lui donna du grain à moudre, même si à ce stade, ce qui l’intéressait le plus était la simple remarque selon laquelle :

« Dans le sang, le dioxyde de carbone se change en bicarbonate de soude ordinaire. Le sang transporte la soude jusqu’aux poumons, où elle se transforme de nouveau en dioxyde de carbone, exactement de la même manière que lorsque vous en ajoutez à la farine pour faire lever un gâteau. »

Rien dans les pages de Merveilles de la Nature n’expliquait les noms ou les transformations chimiques, mais Alan dut trouver ces informations ailleurs, car, en revenant à l’école le 21 septembre 1924, il rappelle à ses parents dans une lettre : « N’oubliez pas le livre de sciences censé remplacer l’Encyclopédie des enfants. » Et aussi :

« D’après Les Merveilles de la Nature, tout enfant est supposé savoir que le dioxyde de carbone se change en bicarbonate de soude dans le sang avant de redevenir du bicarbonate de carbone dans les poumons. Si vous en avez la possibilité, pourriez-vous m’envoyer le nom chimique du bicarbonate de soude, ou encore mieux la formule, pour que je puisse comprendre comment ça fonctionne ? »

Il a probablement lu l’Encyclopédie des enfants, ne serait-ce que pour l’abandonner après l’avoir jugée trop enfantine et vague, et a très bien pu apprendre des concepts généraux de chimie à partir de la multitude de petites « expériences » qu’elle propose de réaliser avec des produits ménagers. L’étincelle prophétique de sa question vient de sa tentative de vouloir associer le concept de formule chimique d’un côté à la description mécanique du corps de l’autre.

Puis Alan découvrit dès le mois de novembre une source d’informations plus sûre : « J’ai eu beaucoup de chance, cette fois : il y a une encyclopédie qui appartient à une classe de terminale. » Il put alors recevoir, pour Noël 1924, un attirail de parfait chimiste – substances diverses, creusets et tubes à essai – et obtint la permission de s’en servir dans la cave de Ker Sammy, la villa qu’ils occupaient rue du Casino à Dinard. Alan rapporta là-bas d’énormes tas d’algues de la plage afin d’en tirer une infime quantité d’iode, à la plus totale incompréhension de John, qui passait ses journées à jouer au tennis, au golf, à danser et flirter au casino.

Les parents d’Alan employèrent un instituteur anglais du quartier pour qu’il lui donne des cours particuliers en vue d’obtenir le Common Entrance, l’examen d’entrée dans l’enseignement privé. Le pauvre homme se retrouva vite submergé de questions sur la science. En mars 1925, de retour à l’école, Alan écrivit :

« J’ai obtenu le même classement au Common Entrance8 ce trimestre que le précédent, avec une moyenne de 53 %. J’ai eu 69 % en français. »

Cependant, plus que jamais, seule la chimie comptait. Il écrivit à ses parents :

« Je me demande si je pourrais trouver une cornue en terre cuite quelque part, pour faire chauffer des trucs à très haute température. J’essaye de faire un peu de chimie organique. Au début, quand je voyais quelque chose comme ça :

H(CH2)17CO2H(CH2)2C

j’essayais de la résoudre comme C21H40O2 ce qui peut être toutes sortes de choses et qui donne en fait une espèce d’huile. Je trouve que les formules graphiques peuvent aider aussi. Ainsi, la formule de l’alcool donne :

image

alors que l’éther méthylique donne, lui :

image

Vous voyez, cela montre bien la structure moléculaire. »

Puis, une semaine plus tard, il ajoutait :

« Quand le produit essentiel est un gaz, ce qui est très fréquent à haute température, la cornue de terre cuite remplace le creuset. Je suis en train de faire une série d’expériences dans l’ordre que je me suis fixé. J’ai l’impression de toujours vouloir faire des choses à partir de ce qu’il y a de plus commun dans la nature et avec la moindre perte d’énergie possible. »

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Alan Turing d’Andrew Hodges, la lecture 4

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

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Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges

Hazelhurst était un petit établissement de trente-six élèves allant de neuf à treize ans. Le proviseur s’appelait M. Darlington ; M. Blenkins était professeur de mathématiques tandis que Miss Gillet enseignait le dessin et la musique. John s’y était beaucoup plu et venait d’être promu délégué des élèves, pour son dernier trimestre là-bas. L’arrivée de son jeune frère fut plutôt une épine à son pied car Alan ne tarda pas à considérer le programme de l’école comme une simple distraction. Sa mère dira que cela le « détournait de ses occupations habituelles ». Maintenant que ses journées étaient organisées en cours, en jeux divers et en repas, il ne trouvait plus que quelques minutes éparses pour satisfaire ses véritables intérêts. Il arriva avec une passion pour l’origami et, une fois qu’il eut montré aux autres sa technique, John dut faire face à une véritable invasion de bateaux et de cocottes. Une nouvelle contrariété s’ensuivit pour ce dernier lorsque M. Darlington découvrit le goût d’Alan pour les cartes. Cela lui inspira l’idée de faire passer un contrôle de géographie à toute l’école. Alan fut classé sixième, devant son frère qui trouvait cette matière extrêmement ennuyeuse. Une autre fois, lors d’un concert de l’école, Alan fut pris de fou rire en entendant John chanter Land of Hope and Glory en solo.

À Pâques, John quitta Hazelhurst pour Marlborough et sa prestigieuse public school. Cet été-là, M. Turing emmena de nouveau sa petite troupe en vacances en Écosse, à Lochinver, et Alan put appliquer sa connaissance des cartes aux sentiers de montagne. Il commençait aussi à concurrencer son frère en matière de pêche à la truite. Les deux enfants entretenaient alors une rivalité non violente, comme par exemple, lorsqu’ils inventèrent un jeu pour atténuer le supplice qu’étaient les visites de leur grand-père Stoney. Ils marquaient des points en parvenant à lui faire perdre le fil d’une anecdote qu’il répétait pour la énième fois.

Dans cet Empire qui venait de connaître son apogée, la vie pouvait encore se révéler très agréable. Cependant, en septembre, Julius et Ethel Turing raccompagnèrent Alan à Hazelhurst et virent leur fils courir désespérément après le taxi qui les emportait. Il leur fallut se mordre les lèvres et reprendre la route de Madras. Alan retrouva sans enthousiasme le régime de Hazelhurst auquel il se sentait si étranger. Il parvint à obtenir la moyenne en classe, toutefois il n’avait pas une très haute opinion de l’instruction qu’on lui dispensait. Parlant à John de M. Blenkins, qui enseignait les rudiments de l’algèbre, il assura : « Il a donné une leçon complètement fausse de ce qu’on entend par x. »

S’il aimait bien les jeux de société et les discussions, Alan détestait et craignait les cours de gym et le sport obligatoire de l’après-midi. L’hiver, les garçons jouaient au hockey, et Alan assura plus tard que c’était la nécessité d’éviter la balle qui lui avait appris à courir vite. Il préférait le rôle de juge qui consistait à déterminer l’endroit précis où la balle avait franchi la ligne. Dans une chanson de fin d’année, un couplet lui est consacré :

« Turing adore le terrain de football

Car les lignes de touche lui inspirent des problèmes de géométrie. »

Plus loin, un autre couplet l’accuse de « regarder pousser les pâquerettes » pendant les matches de hockey. Même s’il s’agissait d’une plaisanterie sur son côté rêveur, il y avait sans doute un peu de vrai dans cette observation. Car un fait nouveau s’était produit.

À la fin de l’année 1922, un bienfaiteur inconnu lui offrit Les Merveilles de la Nature que tout enfant devrait connaître5. Il expliqua par la suite à sa mère que c’était ce livre qui lui avait fait découvrir la science. Plus encore, cet ouvrage lui fit découvrir la Vie.

Cet ouvrage qui venait des États-Unis fut édité pour la première fois en 1912, et son auteur, Edwin Tenney Brewster, l’a décrit comme : « … La première tentative pour faire connaître à de jeunes lecteurs un certain nombre de sujets vaguement liés mais très modernes, que l’on regroupe généralement sous le thème de physiologie générale. Il est destiné à pousser les enfants de 8 à 10 ans à s’interroger, puis à répondre aux questions : “Qu’ai-je en commun avec les autres êtres vivants, et qu’avons-nous comme différences ?” Accessoirement, j’ai aussi tenté de fournir des bases aux parents perdus mais sérieux pour qu’ils puissent répondre aux questions déroutantes que posent la majeure partie des enfants, et surtout à la plus difficile d’entre elles : “Comment suis-je venu au monde ?” »

En d’autres termes, il était question de sexualité et de science, de « comment le poussin finit-il par se retrouver dans l’œuf ? » à « de quoi les petits garçons et les petites filles sont-ils faits ? ». Brewster cite même une vieille chanson enfantine : « Il est certain que les petits garçons et les petites filles n’ont rien à voir, et il serait vain de vouloir les interchanger. »

Il ne révélait pas la nature précise de leurs différences. Ce n’était qu’après une habile diversion au sujet d’œufs, d’étoiles de mer et d’oursins que l’auteur finissait par revenir sur le corps humain :

« Nous ne sommes donc pas bâtis comme une maison de bois ou de ciment, mais plutôt de briques. Nous sommes composés de petites briques vivantes. Nous grandissons grâce à elles, lorsqu’elles se divisent en deux avant de reprendre leur taille initiale. Or personne n’a encore la moindre idée de la raison pour laquelle elles savent quand grandir, vite ou lentement. »

La croissance biologique était l’un des principaux thèmes scientifiques que Brewster abordait dans son livre. Pourtant, la science n’avait aucune explication à fournir, que des descriptions. Le 1er octobre 1911, quand les « briques vivantes » d’Alan Turing commencèrent à se diviser, le professeur D’Arcy Thompson déclara à la British Association que « les problèmes suprêmes de la biologie sont aussi impénétrables qu’ils sont anciens ».

Cependant, tout aussi impénétrable, Les Merveilles de la Nature s’abstenait ostensiblement de décrire d’où provenait la première cellule du processus de création, se contentant de faire allusion au fait que « l’œuf est lui-même conçu à partir de la multiplication de cellules qui, naturellement, appartenaient aux parents ». Revenait sans doute au « parent perdu mais sérieux » d’expliquer ce mystérieux secret. Mme Turing avait pour habitude d’aborder ce sujet épineux de la même manière que Brewster, du moins avec John, car ce dernier reçut à Hazelhurst une lettre particulière qui débutait avec des oiseaux et des abeilles et s’achevait sur l’instruction de « ne pas sortir des rails ». Sans doute Alan fut-il informé de la même manière.

Cependant, par d’autres aspects, Les Merveilles de la Nature se montrait vraiment « très moderne ». Il exprimait l’idée qu’il y avait une raison à chaque chose et que cette raison ne nous venait pas de Dieu mais de la science. De longs passages expliquaient pourquoi les petits garçons se plaisaient à lancer des choses et les petites filles à s’occuper de bébés, et Brewster tirait du monde vivant le schéma du père qui va travailler au bureau et de la mère qui reste au foyer. Cette description des modes de vie respectables des Américains était relativement éloignée de la formation des fils de fonctionnaires travaillant en Inde, mais Alan s’intéressa surtout à la représentation du cerveau :

« Comprenez-vous, à présent, pourquoi il vous faut aller à l’école cinq heures par jour, et user vos pantalons sur un banc pour étudier, alors que vous préféreriez sans doute filer en douce et nager ? C’est pour que vous puissiez développer ces zones de réflexion dans votre cerveau. Il faut commencer jeune, quand le cerveau est encore en pleine croissance. C’est durant toutes ces années d’études que l’on développe lentement ces zones de réflexion, au-dessus de l’oreille gauche, et dont vous vous servirez jusqu’à la fin de vos jours. Une fois adulte, il devient impossible d’en développer de nouvelles. »

L’école elle-même se trouvait justifiée par la science. L’ancien monde de l’autorité divine était banni dans la mesure où, pour Brewster, « pourquoi tout cela se passe et dans quel but » était une énigme qui resterait à tout jamais insoluble. Selon lui, tout être vivant est indubitablement une machine :

« C’est que le corps est bien évidemment une machine. Une machine extraordinairement complexe, mille fois plus compliquée que n’importe quelle autre jamais construite par l’homme ; néanmoins une machine. On l’a comparé à un moteur à vapeur mais nos connaissances ont beaucoup évolué depuis. C’est en réalité au moteur à essence qu’il faut penser ; comme pour l’automobile, le bateau ou l’avion. »

Les êtres humains étaient « plus intelligents » que les autres animaux mais la notion d’âme était totalement exclue. Personne n’avait encore compris le processus de division cellulaire et de différenciation, et l’intervention d’anges éventuels n’était pas mentionnée.

Autant de questions qui donnaient à Alan bien des sujets de rêverie. Et quand il ne rêvassait pas, le jeune garçon inventait des choses. Le 11 février 1923, il écrivit :

« Chère maman, cher papa,

Michael Sills6 m’a donné un appareil photo ravissant et on peut faire de nouvelles photos avec. Je vais en faire des copies que je t’offrirai comme présent pour Pacques et je vais te les envoyer séparément. Si tu veux d’autres pellicules demande-les on peut prendre 16 photos par pellicule J’ai encore été deuxième cette semaine. La maîtresse te passe le bonjour GB a dit que mon écriture était si épaisse qu’il fallait que je demande de nouvelles plumes à T. Wells. Je suis en train d’écrire avec il y a un cours demain Wainwright était en rupture de stock cette semaine c’est une encre que j’ai faite moi-même. »

Cependant la science, les inventions et le monde moderne n’entraient pas au programme de l’examen d’admission à la public school.

Ses maîtres avaient beau faire de leur mieux pour décourager son intérêt mal venu pour la science, ils ne parvenaient pas à empêcher Alan d’inventer, notamment des dispositifs visant à résoudre ses problèmes d’écriture :

« Le 1er avril (le jour des farces)

Devine avec quoi j’écris. Il s’agit d’une de mes inventions c’est un stylo à plume comme ça : [schéma grossier] on le remplit en pressant ici [extrémité molle du réservoir du stylo à plume] on relâche et l’encre est aspirée et c’est plein. Je me suis débrouillé pour que lorsque j’appuie un peu d’encre descend mais ça n’arrête pas de se boucher.

Je me demande si John a déjà eu l’occasion de voir la statue de Jeanne d’Arc parce qu’elle est à Rouen. Lundi dernier c’était les scouts contre les louveteaux et c’était génial il n’y avait pas d’ordre du jour cette semaine j’espère que John aime bien Rouen je crois que je ne vais pas beaucoup écrire aujourd’hui désolé. La maîtresse dit que John a envoyé quelque chose. »

S’ensuivait un autre paragraphe, à propos d’un stylo à plume qui « fuyait comme quatre ». En juillet, dans une autre lettre rédigée en vert, ce qui était (évidemment) interdit, il décrivit un concept de machine à écrire extrêmement rudimentaire.

Nouvelle modification de la cellule familiale : John partit effectuer un séjour à Rouen. Il avait dit à son père qu’avant d’entrer à la public school de Marlborough, il aurait aimé quitter le foyer des Ward. L’affaire fut donc conclue et John partit s’installer chez Mme Godier, à Rouen. Alan le rejoignit pour quelques semaines durant l’été, afin de s’imprégner de la culture et de la civilisation françaises. Le garçonnet fit grande impression à Mme Godier qui le trouva charmant – une fois qu’elle l’eut persuadé de bien se laver derrière les oreilles. Alan arriva comme une délivrance pour John qui détestait la petite-bourgeoise qu’elle était. Il faisait diversion et permettait ainsi à son aîné d’aller au cinéma. C’est que les deux enfants Turing présentaient particulièrement bien, avec un charme à la fois subtil et vulnérable. John étant le plus vif et Alan le plus rêveur. Le séjour ne fut pas une grande réussite. John n’avait pas pris son vélo de crainte d’avoir à transporter un Alan vacillant dans les rues pavées de la ville, il ne leur restait plus alors qu’à errer avec ennui dans la maison Godier ou à faire de longues promenades. « Il marche comme un escargot », disait Mme Godier d’Alan. Ce qui représentait assez bien Alan, mais aussi toute la famille Turing. Ces Turing si lents, si sombres, ceux qui combattaient toujours du côté des perdants et arrivaient souvent derniers.

Ils allèrent finir l’été dans un presbytère du Hertfordshire, au nord de Londres, qui devait dorénavant leur servir de foyer. La vie qui les attendait était nettement plus joyeuse. Un vieil archidiacre, Rollo Meyer, personnage doux et charmant qui se plaisait au milieu des roses et des courts de tennis, régnait sur une grande demeure de brique rouge. La rigidité des Ward était loin. Les deux enfants s’adaptèrent aussitôt : John fréquentait assidûment les jeunes filles sur les courts de tennis (il avait maintenant quinze ans et s’intéressait à elles sans équivoque), tandis qu’Alan préférait faire de longues balades à vélo dans les bois. Personne ici ne lui reprochait son désordre tant qu’il ne gênait pas les autres. En outre, la cote d’Alan auprès de Mme Meyer monta considérablement lorsque, à la fête paroissiale, une gitane diseuse de bonne aventure annonça que l’enfant serait un génie.

Cependant la tutelle des Meyer fut de courte durée car M. Turing décida brusquement de démissionner de la fonction publique de l’Inde britannique. Il en voulait à un rival, entré en même temps que lui dans le service, mais avec une note nettement moins bonne au concours de recrutement, et qui venait d’être nommé secrétaire principal du Gouvernement de Madras. Julius renonça à ses propres chances d’avancement, et les parents d’Alan, malgré leur pension annuelle de 1 000 livres, n’y remirent plus jamais les pieds.

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Alan Turing de Andrew Hodges : La lecture 2

Alan Turing de Andrew Hodges

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Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges



PREMIÈRE PARTIE

LA LOGIQUE

I

L’Esprit de corps 1

« En commençant mes études le premier pas m’a plu si fort,

Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité,

Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour.

Le premier pas, dis-je, m’a frappé d’un tel respect et plus si fort,

Que je ne suis guère allé et n’ai guère eu envie d’aller plus loin.

Mais de m’arrêter à musarder tout le temps pour chanter cela en chants extasiés2. »

Pur fils de l’Empire britannique, Alan Turing est issu d’un milieu social situé à la frontière de l’aristocratie terrienne et de la bourgeoisie commerçante. Marchands, soldats, hommes d’Église, ses ancêtres furent de vrais gentilshommes quoiqu’ils eussent dans l’ensemble embrassé des existences nomades. Ils furent en effet nombreux à participer à l’expansion de l’influence britannique dans les contrées les plus lointaines.

La trace des Turing remonte aux Turins de Foveran, comté de la région d’Aberdeenshire dans le nord de l’Écosse, au XIVe siècle. La famille possède un titre de baronnet, accordé vers 1638 à un certain John Turing, qui avait émigré vers l’Angleterre. Bien que la devise familiale ait été Audentes Fortuna Juvat – « la fortune sourit aux audacieux » –, et malgré tout leur courage, ils n’eurent jamais beaucoup de chance. Sir John Turing a combattu du mauvais côté pendant la guerre civile anglaise, tandis que Foveran était mis à sac par les Covenantaires. Se voyant refuser toute compensation après la Restauration, les Turing croupissent dans les ténèbres tout au long du XVIIIe siècle, comme il l’est indiqué dans The Lay of the Turing (« La lignée des Turing », qui retrace l’histoire de la famille :

« Walter, James et John avaient connu

Non les honneurs illusoires de la couronne,

Mais une existence calme et paisible.

Une existence illuminée par la consécration

Dérivée de la plus pure tradition de la religion !

Ainsi leur vie paisible s’écoula,

Profitant des honneurs de Foveran,

En attendant que le bon sir Robert réclame son dû

Afin de rendre à la lignée sa gloire passée :

Le carillon des tours du château de Banff résonne dans le ciel

Accordant l’hospitalité avec bienveillance

Et accueillant ses nombreux amis à sa table

Savourons la restauration de la lignée des Turing ! »

En 1792, sir Robert Turing revint d’Inde où il était allé chercher fortune, et récupéra son titre de baronnet. Mais il mourut sans avoir donné d’héritier mâle. En 1911, il n’existait plus que trois foyers de Turing dans le monde. Le titre était porté par l’homme de 84 ans, qui avait jadis été consul britannique à Rotterdam. Avec son frère et ses descendants, ils formaient la branche néerlandaise des Turing. Des descendants de leur cousin, John Robert Turing, le grand-père d’Alan, formaient une branche secondaire.

John Robert Turing fit des études de mathématiques au Trinity College de Cambridge, et fut classé onzième de la promotion de 1848 avant de renoncer aux mathématiques pour recevoir l’ordination et devenir pasteur à Cambridge. Il épousa en 1861 la jeune Fanny Boyd, alors âgée de dix-neuf ans, et partit s’installer dans le Nottinghamshire où le couple donna le jour à dix enfants. Deux d’entre eux moururent en bas âge tandis que les huit autres, quatre garçons et quatre filles, furent élevés dans la pauvreté respectable d’une modeste vie de pasteur. Peu après la naissance de son benjamin, John Robert fut victime d’une attaque et dut abandonner sa charge. Il mourut en 1883.

Sa veuve étant invalide, ce fut à Jean, la sœur aînée, que revint le soin de s’occuper de la famille. Ce qu’elle fit avec une poigne de fer. Les Turing avaient déménagé à Bedford pour pouvoir profiter de son lycée, où les deux aînés firent leur éducation. Jean fonda sa propre école, et deux de ses sœurs devinrent institutrices, se sacrifiant pour le bien des garçons. Le fils aîné, Arthur, fut un Turing malchanceux. Il fut nommé dans l’armée des Indes, et périt dans une embuscade à la frontière nord-ouest, en 1899. Le troisième fils, Harvey, émigra au Canada et se mit à la mécanique, même s’il dut revenir pour la Première Guerre mondiale, avant de devenir un journaliste distingué pour Salmon and Trout Magazine (« Saumon et truite Magazine »), et de finir sa carrière en tant que rédacteur en chef du magazine The Field. Le quatrième fils, Alick, embrassa quant à lui la profession de notaire. Parmi les filles, seule Jean se maria. Elle épousa sir Herbert Trustram Eve, un agent immobilier de Bedford qui devint l’expert le plus coté de son époque. La redoutable Lady Eve, la tante d’Alan, fut un élément moteur du London County Council Parks Committee. Des trois tantes célibataires, la gentille Sybil devint diaconesse et alla prêcher la bonne parole à ces obstinés sujets de l’Empire des Indes. Fidèle à la tradition victorienne, Fanny Turing, la grand-mère d’Alan, mourut de la tuberculose en 1902.

Julius Mathison Turing, père d’Alan et deuxième fils de la famille Turing, naquit le 9 novembre 1873. Totalement dénué des dispositions de son père pour les mathématiques, il se révéla doué pour l’histoire et la littérature et mérita ainsi une bourse au Corpus Christi College d’Oxford où il obtint une licence de lettres en 1894. Jamais il n’oublia les restrictions qu’il dut s’imposer enfant, même s’il s’agissait d’un sujet qu’il évitait volontiers. Il était bien trop fier pour se plaindre, d’autant que sa vie de jeune homme fut longtemps un modèle de réussite. Il entra en effet à l’Indian Civil Service, service d’administration des Indes britanniques, qui avait décidé de recruter ses membres sur concours lors de la grande réforme libérale de 1853, et qui jouissait d’une réputation surpassant même celle du Foreign Office (ancêtre du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth). Il se classa septième sur cent cinquante-quatre lors de l’examen public d’août 1895. Ses études sur les différentes branches de droit indien, la langue tamoule et l’histoire de l’Inde britannique lui valurent une fois encore la septième place à l’examen final de 1896.

Il ne tarda pas à obtenir un poste à la direction de la Présidence de Madras, qui comprenait la majeure partie du sud de l’Inde. Les Indes britanniques avaient bien changé depuis le départ de sir Robert, en 1792. La fortune n’y souriait plus vraiment aux audacieux. Elle attendait les fonctionnaires capables d’en supporter le climat pendant quarante années. Et tandis que l’officier de province était « ravi de profiter de chacune des occasions qui lui étaient offertes pour entretenir des rapports avec les locaux » (comme le raconta un contemporain), les réformes victoriennes avaient invité à ce que « les alliances douteuses dont se servaient autrefois nos compatriotes pour apprendre les langues du pays » ne soient « plus tolérées par la morale ni par la société ». L’Empire avait acquis une respectabilité.

Un ami de la famille lui ayant prêté cent livres, Julius acheta un cheval, et fut envoyé à l’intérieur des terres. Il travailla pendant dix ans comme collecteur d’impôts adjoint et magistrat : il allait de village en village pour établir des rapports sur l’agriculture, l’hygiène, l’irrigation et la vaccination, il contrôlait les comptes et surveillait la magistrature locale. Il ajouta la langue télougou au tamoul qu’il parlait déjà, et devint premier collecteur adjoint en 1906. En avril, l’année suivante, il retourna pour la première fois en Angleterre, la tradition voulant qu’après dix ans de travail solitaire, un jeune homme en pleine ascension se cherchât une épouse. Et c’est sur le chemin de l’île natale qu’il rencontra Ethel Sara Stoney.

La mère d’Alan descendait elle aussi de plusieurs générations de bâtisseurs d’empire, et notamment de Thomas Stoney, un habitant du Yorkshire. Pendant sa jeunesse, après la révolution de 1688, ce dernier avait acquis des terres dans la plus ancienne colonie anglaise, et était devenu l’un des rares propriétaires fonciers protestants de l’Irlande catholique. Il transmit ses biens à son arrière-arrière-petit-fils, Thomas George Stoney qui avait cinq fils. Par tradition, l’aîné hérita des terres, et les autres se dispersèrent dans différentes parties de l’Empire en pleine expansion. Le quatrième, Edward Waller Stoney, grand-père maternel d’Alan, partit exercer son métier d’ingénieur en Inde. Il y fit fortune, devenant l’ingénieur en chef de la société Madras and Southern Mahratta Railway, responsable de la construction du pont de Tangabudra, et déposa le brevet d’un système d’éventail silencieux à poulies, le Stoney’s Patent Silent Punkah-Wheel.

De nature obstinée et grincheuse, Edward Stoney épousa Sarah Crawford, issue d’une autre famille anglo-irlandaise. Ensemble, ils eurent deux fils et deux filles. Parmi eux, Richard suivit les traces de son père et devint ingénieur en Inde, Edward obtint le grade de commandant au sein du corps médical de l’Armée de terre britannique, et Evelyn épousa un Anglo-Irlandais, le commandant Kirwan de l’Armée indienne britannique. La mère d’Alan, Ethel Sara Stoney, vit le jour à Madras, le 18 novembre 1881.

Bien que la famille Stoney ne souffrît pas de pauvreté, l’enfance d’Ethel fut aussi sombre que celle de Julius Turing. Les quatre enfants Stoney furent, en effet, renvoyés en Irlande pour y faire leurs études, payant ainsi, comme beaucoup d’autres, le prix de l’Empire en années sans amour. Ils furent confiés à leur oncle William Crawford, directeur de banque du comté de Clare, qui avait lui-même deux enfants d’un premier mariage et quatre d’un second. L’affection et les égards ne régnaient guère chez les Crawford, qui s’installèrent à Dublin en 1891. À dix-sept ans, Ethel fut inscrite au collège de jeunes filles de Cheltenham afin qu’elle perde son accent irlandais. Elle endura là-bas la honte d’être un pur produit du chemin de fer et de la banque d’Irlande parmi cette aristocratie anglaise. Mais une soif de culture et de liberté étreignait la jeune Ethel Stoney, qui demanda à aller étudier l’art et la musique à la Sorbonne. Elle passa ainsi six mois à Paris et fut déçue de découvrir que le snobisme et la pudibonderie des Français n’avaient rien à envier à ceux des Britanniques. Aussi, lorsqu’elle retourna en 1900 dans la grande demeure parentale de Coonoor en compagnie de sa sœur aînée, elle retrouva une Inde qui signifiait pour elle la fin des privations, mais qui l’excluait à tout jamais du monde de la culture et du savoir.

Ethel et sa sœur Evie menèrent pendant sept ans la vie rangée des demoiselles de Coonoor : sorties mondaines, aquarelle, théâtre amateur. Un jour où M. Stoney emmena toute la famille en vacances au Cachemire, Ethel tomba amoureuse d’un médecin missionnaire qui était prêt à l’épouser. Le mariage fut pourtant interdit car ce dernier n’avait aucune fortune. Le devoir triompha de l’amour et la jeune fille dut attendre le printemps de l’année 1907 pour rencontrer Julius Turing, à bord du navire qui les ramenait en Angleterre. À peine avaient-ils pris la route du Pacifique que leur histoire commençait déjà. Julius profita d’ailleurs d’une escale au Japon pour inviter la jeune fille à dîner, donnant pour instruction au serveur : « Continuez à apporter de la bière jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter ! » Plutôt sobre par nature, il se permettait quelques écarts. Il ne tarda pas à demander à Edward Stoney la main de sa fille : impressionné par ce jeune homme fier et plein d’avenir, il la lui accorda aussitôt. Ils traversèrent ensemble le Pacifique et les États-Unis, où ils séjournèrent au parc national de Yellowstone. La noce eut lieu le 1er octobre à Dublin (de là est née entre M. Turing et le commercial M. Stoney, une querelle à propos de qui devait payer le tapis rouge du mariage…, une animosité qui perdura plusieurs années). Ils retournèrent en Inde en janvier de l’année suivante et Ethel donna naissance à son premier fils, John, au mois de septembre, dans la demeure des Stoney, à Coonoor. Les mutations de M. Turing les emmenèrent alors tout autour de Madras. Ils s’installèrent finalement à Chatrapur en mars 1911, et conçurent leur second fils, Alan Turing. C’est en effet dans ce petit port obscur de l’Empire britannique, sur la côte orientale de l’Inde, que les premières cellules se divisèrent et brisèrent leur symétrie pour qu’enfin cœur et tête se séparent. Alan ne devait cependant pas naître en Inde britannique. Son père obtint un deuxième congé en 1912 et la famille Turing reprit le chemin de l’Angleterre avant l’accouchement.

Un monde en crise les attendait. Les grèves, les suffragettes, l’imminence d’une guerre civile en Irlande affectaient considérablement le climat politique de la Grande-Bretagne d’alors. La loi sur la sécurité sociale, sur les secrets d’État et ce que Churchill appelait « les armées et flottes gigantesques qui pressent et oppriment les civilisations de notre temps », tout cela marquait la fin des certitudes victoriennes et l’extension du rôle de l’État. L’idéologie chrétienne avait perdu toute substance depuis bien longtemps, et l’autorité scientifique exerçait une influence toujours plus grande. Avec les nouvelles technologies, qui permettaient d’améliorer sans commune mesure les moyens de communication, on entrait dans ce que Whitman qualifiait d’« ère de la modernité », même si personne ne savait ce qui l’attendait, que ce soit une « guerre généralisée » ou une « formidable avancée contre l’idée de caste ».

Les Turing restèrent pourtant imperméables au monde qui les entourait et se contentaient de faire durer au maximum ce que le XIXe siècle leur avait apporté. Il allait également falloir protéger de la crise mondiale leur second fils, né à une époque où les conflits ne manqueraient pas de le poursuivre.

Alan naquit le 23 juin 1912 dans une maternité de Paddington et fut baptisé le 7 juillet sous le nom d’Alan Mathison Turing. Son père prolongea son congé jusqu’en mars 1913 et la famille passa l’hiver en Italie. Puis Julius repartit pour l’Inde tandis que Mme Turing restait en Angleterre avec les deux enfants, John, âgé de 4 ans, et Alan. C’est en septembre 1913 qu’elle partit, seule, rejoindre son mari. Julius Turing avait en effet décidé qu’il valait mieux pour la santé des enfants qu’ils ne fussent pas exposés à la chaleur de Madras. Ainsi, Alan ne connut jamais la douceur des serviteurs indiens ni les couleurs si vives de l’Orient. Enfant « exilé de l’exil », il dut se contenter des vents marins de la Manche.

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Alan Turing de Andrew Hodges

Le livre : Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Natalie Zimmermann et Sébastien Baert. Paru le 29 janvier 2015 chez M. Lafon.  21€95 ; (702 p.) ; 24 x 16 cm
Ce titre n’est plus éditer en version papier mais disponible en epub au prix de 13€99

Génie de l’informatique et héros de la Seconde Guerre mondiale, Alan Turing est célèbre pour avoir décrypté les communications codées de l’armée allemande en venant à bout d’Enigma, la machine de chiffrement utilisée par les nazis, réputée inviolable.
Il faut dire que lorsqu’il  » casse  » le code secret allemand, à trente ans, le mathématicien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Déjà, en 1936, il a dessiné les contours d’une première machine programmable, ou  » machine de Turing « , capable d’effectuer n’importe quel calcul mathématique : l’ancêtre de l’ordinateur. Après guerre, Alan Turing poursuit ses recherches et se consacre en pionnier aux possibilités offertes par l’intelligence artificielle.
Mais l’ex-héros national est persécuté à cause de son homosexualité, et condamné en 1952 à la castration chimique. Deux années plus tard, à l’âge de 41 ans, Alan Turing met fin à ses jours en croquant une pomme empoisonnée au cyanure.
Cette biographie qui mêle histoire des sciences, politique et philosophie, nous dévoile la vie palpitante de l’inventeur, longtemps méconnu, qui a révolutionné nos vies.

 » L’une des biographies scientifiques les plus brillantes jamais écrites. « 
New Yorker

L’auteur : Professeur de mathématiques à l’université d’Oxford et écrivain, Andrew Hodges a contribué à plusieurs ouvrages universitaires, avant d’écrire cette biographie de référence sur le génie de l’informatique Alan Turing. Le quotidien The Guardian l’a sélectionnée parmi les « 50 livres essentiels ».
 Andrew Hodges a étudié les mathématiques à Cambridge, poursuivi des recherches en physique théorique, et occupe un poste à Oxford. Son intérêt pour Turing lui vient en partie de sa formation, mais aussi de son implication dans le mouvement homosexuel. Son livre a été salué par la presse anglo-saxonne.

 Plus sur le livre

Biographie d’Alan Turing (1912-1954), figure importante dans le domaine des sciences mathématiques du XXe siècle puisque son article de logique mathématique paru en 1936 est devenu plus tard un texte fondateur de la science informatique. L’accent est mis sur la personnalité paradoxale de ce génie scientifique, mort par empoisonnement, après avoir été condamné à la castration chimique.

Mathématicien génial et père intellectuel des ordinateurs, Alan Turing (1912-1954) est une figure majeure du XXesiècle. Sa courte vie est placée sous le signe de l’Enigma, nom du code allemand qu’il déchiffra pendant la Seconde Guerre mondiale, apportant ainsi une aide essentielle aux Alliés.

L’énigme, c’est d’abord la vie même de Turing. Mauvais élève mais brillant mathématicien, ce pacifiste participe à la lutte antinazie à Bletchey Park, le centre anglais du décryptage. Inventeur décisif de notre modernité scientifique et technique, il reste socialement malhabile. Sans doute concentre-t-il les traits des élites britanniques de son milieu, celui de Cambridge, tout en menant une vie de solitaire. L’originalité de son génie est devenue pour nous la banalité des ordinateurs.

L’intelligence? Celle des services secrets britanniques, mais aussi celle d’un homme d’exception qui peut être considéré comme le premier théoricien de l’intelligence artificielle. Alan Turing possédait l’intelligence logique d’un cerveau calculateur, mais nouée à la sensibilité douloureuse d’un homosexuel, qui mourut, probablement par suicide, victime des préjugés.

Cette biographie met l’accent sur la personnalité paradoxale de cet homme : d’un côté génie scientifique, de l’autre socialement malhabile.

 C’est ce titre qui a inspiré le film Imitation Game.
Pour autant ce n’est pas ce titre que j’ai préféré sur le sujet.
Si je dois la classer ce sera d’abord :
Je vous en parle ICI pour le 1, là  pour le 2 et là encore pour le 3

Dans les prochains jours je vous propose une petite lecture du début de ce titre Alan Turing d’Andrew Hodges, histoire de vous faire une idée.

Alors à très vite

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Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (3)

Miettes de sang de Claire Favan

Et si on lisait le début (2)

La fin


PERDU

Vingt-sept ans plus tard…
 Dany Myers met son clignotant pour emprunter Harper Street. Le panneau «  Voie sans issue » lui tire un sourire ironique. Il quitte la route lisse et silencieuse pour emprunter le chemin boueux et accidenté qui mène à la maison de Sean Elliot. Ses phares parviennent à peine à percer l’obscurité.
Comme à chaque fois qu’il accepte de dîner chez les Elliot, il retient son souffle en sentant sa voiture rebondir d’une ornière à une autre. Ça n’est pas faute d’avoir tenté la méthode douce, la méthode forte, la vitesse, rouler au pas… Rien n’y fait : il a l’impression de se retrouver dans une essoreuse. Pas moyen d’anticiper ni de prévenir les chocs.
Il grimace lorsque sa tête heurte la vitre. Il jure tout en se frottant la tempe.
– Bon Dieu !
Depuis le temps que tout le monde recommande à Sean de faire goudronner le chemin d’accès vers sa maison… Mais il n’y a pas plus têtu et radin que ce type. Et encore ! Ce sont là ses moindres défauts…
Une seconde plus tard, Dany soupire en entendant une branche gratter la portière côté passager avant de rebondir allègrement sur l’aile arrière. Il visualise les dégâts au son de chaque choc contre la carrosserie et se ratatine en rythme sur son siège.
Cette voiture ne lui appartient même pas. Il imagine déjà la retenue sur sa maigre paye et les complications que cet événement pourrait engendrer dans sa vie.
Tout ça pour une soirée à laquelle il n’a aucune envie d’assister. Sean Elliot n’est ni son ami, ni un proche, ni même quelqu’un avec qui il a envie de passer du temps. Malheureusement, on ne manque pas à l’appel lorsque Sean vous convoque : c’est ça, le privilège d’être chef.
Ce type est une saloperie de tyran qui use et abuse de son autorité. Comme si Dany n’avait pas son compte par ailleurs…
Le jeune homme se gare sur l’aire couverte de graviers prévue pour accueillir les visiteurs. Il observe son reflet dans le rétroviseur. Il croise son regard chargé de soumission : du Dany tout craché ! Une moue de dégoût envers lui-même déforme ses traits.
Il se détourne et sort de sa voiture. Il fait trois pas avant de trébucher et de tomber les deux genoux au sol. Le carton qu’il tenait lui échappe des mains et tombe côté pile. Dany jure. À quoi va ressembler le gâteau qu’il a acheté, maintenant ?
Quand il se redresse en époussetant son pantalon, il remarque enfin ce que, pris dans ses pensées, il n’avait pas vu jusqu’à présent. La maison est sombre. Il fronce les sourcils.
Bon, OK, Sean est un con, mais pas au point de l’inviter pour le plaisir de lui poser un lapin. Sans compter que sa femme, May, vit quasi enchaînée à sa cuisinière afin de préparer d’excellents petits plats pour son abruti de mari. À croire que l’abolition de l’esclavage n’a pas atteint cette maison… Cette pièce, au moins, devrait être éclairée.
Dany ne comprend pas. Oubliant la pâtisserie, il s’approche avec méfiance. Il grimpe les quelques marches de la véranda, ouvre la moustiquaire et frappe.
– Sean ? May ? Il y a quelqu’un ?
Dany pose sa main sur la poignée et la tourne. Le battant s’ouvre en grinçant. Il hésite sur le pas de la porte.
À nouveau, il lance un appel à la ronde. Plus que tout, il redoute de tomber sur une scène à laquelle il ne devrait pas assister. Il tâtonne pour trouver l’interrupteur et le pousse avec son coude.
– Sean…
Son appel s’étrangle dans sa gorge à l’instant où son regard se pose sur une flaque vermeille maculant le parquet ciré de May.
Dany la scrute comme s’il espérait qu’elle lui livre son histoire. Sean s’est-il coupé ? Ou plutôt s’est-il tranché un doigt, vu la quantité de sang ?
Le couple a-t-il quitté la maison dans la précipitation pour se rendre à l’hôpital le plus proche ? Dany grimace. Pas de risque : Sean ne pourra jamais avoir un accident domestique, puisqu’il ne bouge en aucun cas son gros cul de son fauteuil. Dany élimine d’office cette hypothèse.
Reste donc May, qui aurait pu se blesser en préparant le repas. Il rejoint la cuisine.
– May ?
La pièce est aussi propre et nette qu’à chaque fois qu’il est venu ici. Il revient dans l’entrée et remarque d’autres gouttes de sang, un peu plus loin. Troublé, il les suit.
Il longe le couloir pour rejoindre le salon. Quand il allume, son cerveau met un instant avant d’enregistrer ce qu’il voit : un pied recouvert d’une pantoufle de guingois dépasse de derrière un canapé.
Sean a dû avoir un malaise. Dany se précipite.
– Sean !
Prêt à pratiquer les gestes de premiers secours, il se penche avant de réaliser la futilité de son geste. L’horreur de ce qu’il a sous les yeux pénètre sa conscience à la manière d’une aiguille chauffée à blanc.
Un haut-le-cœur le secoue. Dany se couvre la bouche d’une main. Où est passé le reste du corps ?
Il s’écarte du tibia sectionné et s’exhorte au calme. Il prend de petites inspirations pour maîtriser les battements de son cœur, avant de se glisser le long du mur pour suivre les traînées de sang. Il visualise la scène : Sean, la jambe tranchée, qui tente d’échapper en rampant à son agresseur. Cris de douleur, de peur et empreintes de mains sanglantes, la panique perceptible dans les éclaboussures projetées tout autour…
Il évolue avec prudence à travers la pièce et finit par découvrir un autre morceau de son chef : une de ses énormes paluches. Que s’est-il passé ici ?
Il contourne les projections de sang. Elles le mènent de découverte macabre en découverte macabre : quelqu’un a fabriqué un puzzle avec le corps de mastodonte de Sean.
Dans la chambre à coucher, au fond du couloir, l’apprenti artiste a même réalisé un tableau digne d’un Picasso avec le visage épais de Sean, au centre duquel une hache, sans aucun doute l’arme du crime, est restée plantée. Dany bat en retraite avec précipitation alors que son estomac fait des soubresauts.
Une fois hors de vue du cadavre, son esprit se remet à fonctionner. Il ne peut plus rien pour Sean, mais May est peut-être encore en vie.
Il se met à crier pour l’appeler quand il remarque la lueur mouvante d’une bougie par la porte entrebâillée de la salle de bains. Il entre prudemment et chuchote le nom de son hôtesse.

 

Voilà, j’espère que ces quelques pages vous auront donné envie de conaître la suite…

Alors belle lecture à vous tous

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Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (2)

Miettes de sang de Claire Favan :

Et si on lisait le début

La suite …


Quand il ouvre les yeux, il fait si noir qu’il a peur d’être devenu aveugle. C’est possible avec le coup qu’il s’est pris sur la tête, non ?

Le silence est assourdissant.

Il ne sait pas où il est. Il sait juste qu’il s’est passé quelque chose de terrible. La boule d’angoisse logée au creux de son ventre le lui rappelle. Elle diffuse son flot d’appréhension dans ses veines. Son désarroi le fait trembler et ses dents claquent de façon incontrôlable.

– Papa ? Il y a quelqu’un ?

Une larme roule sur sa joue. Il n’ose pas bouger. Peu à peu, le néant face à lui devient simple obscurité et il croit discerner les limites de l’espace qu’il occupe.

Sa sœur profite souvent de l’absence de leurs parents et de son rôle de baby-sitter forcée pour lui montrer des films d’horreur. Elle adore l’entendre hurler quand il fait des cauchemars pendant des semaines après cela. Dans cette situation inédite et propice, son imagination s’emballe.

Une odeur humide et froide renforce son impression d’avoir été enterré vivant. Il geint de terreur.

Que s’est-il passé ? Pourquoi est-il là ? Pourquoi lui ?

Il essaie de bouger, mais ses mains sont attachées. Un bruit de chaîne qui racle le sol à chacun de ses mouvements l’affole.

Des larmes inondent ses yeux.

– Arrêtez, s’il vous plaît !

Il se met à geindre.

– Je veux mon papa !

Il fait mine de se lever, mais quelque chose retient sa cheville. Il est déséquilibré et chute lourdement. Il hurle de terreur et de douleur lorsqu’il s’écorche les paumes sur le sol brut.

Cette f ois-ci, il pleure sans retenue.

– Laissez-moi partir !

Et soudain, il réalise que tout ceci est impossible. Il connaît son ravisseur. C’est le père d’un de ses amis. Il doit rêver.

Il aimerait se réveiller, maintenant. Il se passe une main fébrile sur les joues. Est-ce qu’en dormant, on peut sentir le goût salé de ses larmes et celui, métallique, de son sang ? Il en doute.

Derrière la porte, il entend un bruit qu’il reconnaît sans mal. Des pas. Quelqu’un a dû l’entendre crier et s’approche.

Le gamin se recroqueville dans un coin. Son visage se prend dans une toile d’araignée. Des petites pattes velues galopent dans son cou, mais il n’y prend pas garde.

Quelqu’un enfonce une clef dans la serrure. Un clac sonore retentit dans le noir une seconde avant qu’une lumière poussiéreuse inonde le minuscule réduit où il est retenu prisonnier. Une ombre se découpe à contre-jour dans l’encadrement : la silhouette massive qu’il reconnaît tout de suite.

Il a passé tant de temps chez son ami. Tous ces étés occupés à jouer, tous ces jeux d’imagination, toutes ces pyjama parties, tous ces moments où cet homme ne lui a presque pas accordé d’attention. C’est comme s’il venait de retirer son masque de normalité.

Il a l’impression d’être une friandise que l’adulte aurait envie de dévorer. Et ce désir qu’il perçoit malgré son innocence le terrifie.

– Laissez-moi sortir, je vous en prie.

Un rire glaçant répond à sa supplique.

– Tu ne vas pas me croire, mais quelqu’un a passé un appel anonyme au département de police. Tu as été repéré près de la gare routière. Depuis quelques heures, tu es donc officiellement considéré comme un fugueur.

Il a l’air de se réjouir de la situation et cela terrorise le gamin bien plus que tout ce qu’il a vu jusqu’à présent. Il ose pourtant poser sa question tout en reniflant.

– Un fugueur ? Ça veut dire quoi ?

Son ravisseur hausse les épaules.

– Ça veut dire que tout le monde va te chercher dans la mauvaise direction.

Le gamin comprend que ce qui lui arrive a été préparé avec soin. Il est tombé dans un piège. Il ne fait que confirmer l’évidence.

– C’est vous qui avez passé cet appel ?

– Une idée de génie, hein ?

Sa main robuste frôle les cheveux du garçon qui recule pour échapper à son contact. L’homme hausse les épaules en signe de désapprobation avant de se justifier.

– Tes parents ne t’ont jamais dit de ne pas te promener seul en ville ? C’est dangereux, tu sais.

Ses doigts se font plus caressants.

– Ils auraient dû te prévenir. Cela leur aurait évité de perdre leur fils.

Il soulève l’enfant qui se débat mollement.

– Tu sais que ça ne sert à rien. Allonge-toi là, sans faire d’histoire.

 

Rhaaaaa, c’est rageant, on veut on savoir plus ! Et il va falloir attendre demain !

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Miettes de sang de Claire Favan : Et si on lisait le début (1)

Miettes de sang de Claire Favan.

Et si on lisait le début


PROMENONS-NOUS DANS LES BOIS…

ndifférent à tout ce qui se déroule autour de lui, il avance avec l’assurance d’un brise-glace le long de 8th Street.

Ses petits bras maigrelets s’agitent dans un mouvement coléreux de balancier au rythme de ses pas. Ses semelles claquent avec hargne sur le bitume.

Un homme en train de tondre la pelouse de son jardin sourit en le voyant filer avec une telle détermination. Le petit l’ignore avec ostentation, car ce sourire lui fait l’effet d’un affront de plus dans une journée déjà bien remplie en événements similaires. Sa fureur contre le monde entier enfle encore.

Un fugace sentiment d’injustice lui fait même monter les larmes aux yeux. Tout ça à cause de son imbécile de sœur, l’origine de tous ses tourments, l’incarnation de son malheur sur Terre. Le pire c’est qu’il n’a aucun lien de parenté avec cette conne.

Son père a commis une énorme erreur en se remariant quelques années plus tôt, comme si un premier échec ne lui avait pas suffi…

Sa seconde épouse ayant elle-même une fille issue d’une première union, ils avaient pu, tous ensemble, reformer une famille, dépareillée à souhait. Son père et lui ont donc emménagé dans une maison bleue qu’il déteste parce que c’est sa maison à elle et qu’il n’y sera jamais le bienvenu, dans une ville où il n’a presque pas d’amis, mais où elle a toutes ses attaches.

Forte de ces avantages, sa «  sœur » ne perd pas une seule occasion de gâcher sa vie pour le punir de ce remariage qu’elle exècre autant que lui. Un instant, il songe à tout ce qu’elle lui inflige et des sanglots retenus agitent sa poitrine. Bien décidé à ne rien céder à cette harpie qui lui a déjà tellement pris, il les contient, se repaissant pour cela des instants mémorables qu’elle lui a offerts sur un plateau.

Hier soir, elle a fait le mur pour rejoindre la bande de copains débiles qu’elle fréquente depuis qu’elle est tombée amoureuse de l’un d’eux. Au milieu de la nuit, elle est rentrée complètement bourrée, les cheveux parsemés de feuilles et les vêtements tout chiffonnés. Cette gourde a trouvé le moyen de se faire surprendre par sa mère qui n’a eu qu’un seul regard à poser sur elle pour comprendre ce qui venait de se passer.

Les lèvres du gamin se retroussent légèrement en repensant aux cris qui ont fusé à travers la maison et qui ont fini par le tirer du lit. Sa belle-mère, d’ordinaire calme et impassible, s’est mise à hurler sur la fautive, à l’insulter et à la traiter de traînée. Honteux d’offrir un tel spectacle à leurs voisins, son père a tenté de maintenir un semblant de paix, les exhortant à faire moins de bruit. Renonçant à maintenir les apparences, la coupable leur a craché toutes sortes d’obscénités à la figure, révélant au passage son mal-être d’adolescente et ses faiblesses, avant de vomir bruyamment sur le tapis de l’entrée.

Cette petite scène aurait pu être parfaite si sa sœur ne l’avait pas entendu glousser à cet instant. Un seul regard entre eux a suffi pour qu’il comprenne qu’il n’aurait jamais dû assister à cela.

Pour son propre bien.

Il ne pensait pourtant pas qu’elle lancerait les hostilités aussi vite. En sortant de la salle de bains ce matin, il a retrouvé la maquette de son train préféré, celle sur laquelle il a passé des heures entières, en miettes. Ensuite, elle lui a servi une assiette de frites immangeables, car trop salées. Et enfin, elle s’est moquée de lui avec son imbécile d’amie venue écouter le récit de sa soirée de dépucelage.

Il en a finalement eu assez de leurs gloussements hystériques. Il a donc préféré sortir de la maison.

Depuis, il erre sans but dans le quartier. Son esprit tourne en rond avec une seule idée en tête. Il sait que c’est très mal, pourtant il voudrait que sa sœur meure. Oh ! Il ne va pas jusqu’à souhaiter qu’elle souffre, il veut juste qu’elle disparaisse, qu’elle sorte de sa vie. Si seulement son père pouvait divorcer, ce serait parfait.

Et s’il lui faisait part de ce qu’il vit ? Peut-être ôterait-il ses œillères pour voir enfin ce qui se passe autour de lui ? Si pour une fois, son père ne se drapait pas dans un détachement chargé de renoncement, et s’il s’en mêlait, il pourrait sans doute arranger les choses et la forcer à être plus gentille.

L’enfant réfléchit, évalue les différentes options qui s’offrent à lui. Il sait qu’il ne supporte plus ce qu’il subit et que sans une aide extérieure, il n’obtiendra aucun résultat. Il a besoin de renfort, quelles que soient les représailles encourues. Il est donc temps d’agir, même si pour cela, il doit mettre en rapport deux êtres qui n’ont pas échangé plus de dix mots d’affilée depuis qu’ils ont emménagé tous ensemble sous le même toit, au 826 Poplar Street de cette chère bonne vieille ville de Poplar Bluff, dans le comté de Butler, Missouri.

Son père travaille aujourd’hui, mais cela n’arrêtera pas le gamin. Il l’a déjà accompagné à la boutique de bricolage qu’il gère pour l’enseigne nationale Home Depot. L’enfant connaît donc le chemin pour aller le retrouver, même si ça n’est pas la porte à côté.

Il espère que son père aura bien quelques secondes à lui consacrer après les deux kilomètres et demi qu’il aura parcourus pour le rejoindre. Il est très occupé certes, mais puisque son fils a besoin de lui, il devra l’écouter.

Satisfait de sa décision, il se frotte les mains. Il hésite un instant, là où 8th Street croise Kendall Drive et où la route goudronnée cède la place à un chemin. Il sait qu’à partir de là, il devra traverser des zones industrielles où les maisons seront espacées, mais la notion de danger n’effleure pas l’esprit de cet enfant de sept ans qui vient d’établir un plan infaillible.

Il est encore loin de sa destination quand il réalise que les dernières habitations qu’il a croisées sont hors de vue. Pas une seule voiture ne circule sur cette route à cette heure de la journée. Sur la gauche, un chantier abandonné et vide renforce encore son inquiétude. Il ralentit le pas et se mordille les lèvres.

Au croisement de Velma Street et de China Street, il est à deux doigts de rebrousser chemin. Il n’y a plus un bruit, la civilisation s’est retirée et les bois qui longent la route le font frissonner d’effroi. Le craquement sec d’une branche le fait sursauter. Il se retourne au moment où une ombre émerge d’un bosquet d’arbres plus clairsemé. Terrifié, il accélère le pas. Peine perdue, il sursaute quand quelqu’un lui tape sur l’épaule. Il se retourne en émettant un petit cri.

– Que me voulez-vous ?

Il n’aime pas du tout son ton apeuré, mais on lui a tant de fois répété de se méfier des inconnus.

– Eh, petit ! Qu’est-ce que tu fais là ? Où sont tes parents ?

L’enfant dévisage l’adulte avec méfiance. Il se détend lorsqu’il reconnaît son interlocuteur. Soulagé, il lui sourit même.

– Je vais retrouver mon père à la boutique.

L’autre hoche la tête.

– Sait-il que tu es en chemin ?

– Non.

L’adulte sourit d’une telle façon qu’un frisson désagréable secoue l’enfant.

– Ça m’arrange, en fait. Si tu savais depuis combien de temps j’attends le moment de pouvoir te croiser seul…

Le petit n’a pas le temps de comprendre la teneur de ses propos, ni de fuir. L’homme le frappe avec violence et le jette en travers de son dos.

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La pomme d’Alan Turing de Philippe Langenieux-Villard : chapitre 3

Aujourd’hui c’est la fin de notre lecture de La pomme d’Alan Turing

Alan Turing est un mathématicien de génie. En 1936, à l’université de Cambridge, il invente une machine, sans conteste l’ancêtre de l’ordinateur. Pacifiste convaincu, c’est pourtant lui qui contribue durant la Seconde Guerre mondiale à décrypter le code Enigma utilisé par les Allemands et réputé inviolable. Cette découverte marque un tournant décisif dans le conflit à l’avantage des Alliés et le transforme en héros.

De la vie tourmentée et follement romanesque de ce scientifique visionnaire, athlète à ses heures et espion de fortune, Philippe Langenieux-Villard s’empare à bras-le-corps. Avec virtuosité, il mêle éléments biographiques et imaginaires, à travers le regard ému d’une mère après la disparition tragique de son fils. Des honneurs militaires au procès honteux, La Pomme d’Alan Turing dessine le parcours extraordinaire et la psychologie complexe de cet homme fragile, en quête d’une reconnaissance qui s’est injustement fait attendre.

J’espère que celle-ci vous aura donné enfin de lire la suite !

Aussi je ne vous retiens pas plus longtemps voici le chapitre 3

ENFIN, IL DISTINGUE L’ARRIVÉE, au bout de cette avenue qui est la dernière ligne droite. Depuis plusieurs kilomètres déjà, il n’est qu’une machine. Ses crampes et ses asphyxies sont devenues ses compagnes d’infortune, et peut-être de gloire, s’il termine le premier. Il peut gagner. Ce ne serait pas la première fois. Comme toujours, cela dépend de lui, mais aussi de l’autre, qui se trouve derrière. Mais à quelle distance ?

« Ne pas lâcher ! » se répète-t-il avec fermeté.

Ça tire, ça brûle, ça coince, ça chauffe. Les jambes, la gorge, les yeux, tout souffre, tremble et transpire. Va-t-il tenir ? Il court, grimace, serre les poings. Ses yeux sont voilés de sueur, les couleurs se mélangent, les formes se confondent, les clameurs deviennent de plus en plus confuses. Où est-il ? Que fait-il ? Il va tomber ! Il s’écroule. C’est fini.

Le voilà à terre, juste après avoir franchi la ligne. Il vient de gagner.

« Alan Turing, futur champion olympique ? » titre le journal sportif du lendemain matin. Le quotidien, admiratif de la performance, écrit : « Membre du Walton Athletic Club, Alan Turing a remporté hier l’épreuve de marathon en deux heures et quarante-six minutes. L’athlète, âgé de 37 ans, progresse d’année en année. Il n’est plus, en cet été 1949, qu’à douze minutes du record mondial établi lors des jeux Olympiques de Londres, le 7 août 1948, par l’Argentin Delfo Cabrera. » Et d’ajouter : « C’est l’un de nos meilleurs espoirs dans cette discipline. Il allie une énergie rare à une grande force mentale. » Dans une interview, le champion déclare, sous une photo où il sourit à pleines dents, une main dans ses cheveux en bataille, portant fièrement son numéro de dossard épinglé sur un maillot blanc :

– J’aime courir depuis l’enfance. Je battais déjà mon frère John pourtant plus âgé que moi de deux ans. En course à pied, j’étais parmi les plus rapides de mon école. En sprint, je ne brillais pas vraiment, mais dans les épreuves d’endurance, j’étais souvent sur le podium. J’ai toujours aimé sentir l’effort de mes muscles. J’ai besoin de mettre ma volonté à l’épreuve. Je m’entraîne tous les jours. La répétition, c’est la promesse d’une certaine facilité d’exécution. Je gagne ainsi un mètre ou une seconde sans ressentir davantage de douleur, les crampes sont même plus rares. Cet exercice quotidien me donne aussi un accès inattendu à mon monde intérieur. Être fort pour être libre, voilà ce à quoi chacun doit aspirer, j’en ai la conviction.

– Espérez-vous participer aux prochains jeux Olympiques ? lui demande le journaliste.

Alan répond, sans paraître surpris par la question :

– Je ne m’interdis rien. Je suis en bonne santé. Le sport est indispensable à mon équilibre personnel. Si je peux allier ce plaisir à des performances de haut niveau, tant mieux !

Alan Turing, ajoute le journaliste, est un champion complet. En 1935, il s’était illustré dans l’équipe d’aviron de Cambridge en quatre barrés, à l’occasion de la célèbre Boat Race où son embarcation a remporté la course devant l’équipe d’Oxford pour la quarante-cinquième fois en quatre-vingt-cinq rencontres : une prouesse, sur cette Tamise remontée à contre-courant chaque année par les deux grandes universités, entre Putney et Mortlake, cette fois-là en vingt et une minutes et six secondes. Ce n’est pas un temps record, mais dans cette épreuve, c’est le classement qui compte.

Déjà Alan Turing avait fait parler de lui en 1926, en première page d’un quotidien local. Il n’a en effet que quatorze ans lorsqu’il rejoint son collège de Wescott depuis Southampton à vélo, le jour de la rentrée scolaire. Le jeune élève a avalé au sprint les quatre-vingt-dix kilomètres qui séparent les deux villes pour arriver à temps à son école. Cette performance lui a été imposée par une grève de train. Il ne voulait pas se faire remarquer dès la première heure de classe : un pari raté mais un exploit réussi !

Ce que le journaliste ne précise pas, c’est que ce champion est aussi et d’abord un génie des mathématiques. Issu d’une mère irlandaise et d’un père né en France, il s’est déjà et surtout imposé comme l’une des plus grandes et des plus mystérieuses intelligences de la première moitié du vingtième siècle. L’athlète qui vient de gagner la course sous les hourras des membres de son club est autant redouté dans les laboratoires universitaires qu’il est craint sur les pistes en cendrée. Le vainqueur prêt à raconter en détail à ses supporters la course qui s’achève est aussi l’homme pointilleux et d’apparence taciturne dont la communauté scientifique se méfie et conteste certains travaux.

L’auteur de l’article de presse oublie enfin que ce coureur aux jambes longues et au souffle puissant fut avant tout un héros des temps de guerre, l’un des citoyens anglais dont l’action a été jugée déterminante pour la victoire des Alliés. Il faut dire que le champion du jour aspire à protéger ce secret de toutes les curiosités et que les faits remontent à plus de quatre ans… Une éternité, quand un pays veut tourner la page. Un détail, dans une société où la valeur des hommes tient davantage à ce qu’ils peuvent encore apporter qu’à ce qu’ils ont déjà accompli.

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La pomme d’Alan Turing de Philippe Langenieux-Villard : chapitre 2

Voici donc la suite de notre lecture de…

La Pomme d’Allan Turing

de Philippe Langenieux-Villard

 

C’est parti pour le chapitre 2

JE ME NOYAIS DANS LES EAUX TROUBLES DU PORT. Un lourd poids attaché à mon pied droit m’empêchait de me maintenir à la surface. Dans l’obscurité glaciale, je me débattais contre la coque d’un bateau. J’allais périr. En réalité, on frappait à ma porte. Les coups insistants m’ont délivrée des eaux et de cet épouvantable cauchemar.

Sitôt sortie du lit, j’ai enfilé la robe de chambre que mon fils m’avait offerte pour Noël. J’ai crié que j’arrivais, vérifié que j’étais présentable. Mon salon était en ordre, comme toujours. J’ai ouvert la porte.

Ils étaient trois, avec leurs uniformes de policiers, noirs, repassés et sévères, leurs casquettes à la main. Qu’ils se soient déplacés à plusieurs n’était pas bon signe. Avait-on cambriolé un voisin ? Recherchait-on un homme dangereux ?

– Vous êtes bien Ethel Turing, la mère d’Alan Turing ? m’a demandé l’un d’eux.

J’ai acquiescé.

Et j’ai compris à l’instant même. Nous étions un mardi. Le 8 juin.

À mon âge, la mort n’est plus une surprise. La plupart de mes amies sont fatiguées. Les autres ont déjà disparu. Ma génération s’éteint. J’ai appris à accepter l’absence au monde de ceux qui ont partagé mon existence. La guerre, la maladie, l’âge ont eu raison de nos rires et de nos colères. Nos promesses d’enfant et nos renoncements d’adulte sont loin.

– Nous avons une pénible nouvelle à vous annoncer, a dit le plus petit d’entre eux en évitant mon regard.

Je leur ai fait signe de me suivre dans le salon. Ils sont restés debout.

– Il s’agit de votre fils Alan, a poursuivi le policier. Nous l’avons découvert ce matin, inanimé. Un de ses amis est venu lui rendre visite dans la soirée. Il a tambouriné contre sa porte, en vain. Il s’est inquiété et nous a alertés. Nous nous sommes rendus aussitôt à l’adresse qu’il nous a indiquée, mais il était déjà trop tard.

Mon cœur s’est serré. Ma respiration s’est accélérée. J’ai fermé les yeux. Je me suis tassée dans mon fauteuil, muette. Je n’avais pas la force de poser la moindre question. Tout devenait flou autour de moi. Les trois policiers étaient toujours là, à attendre que je les interroge ou que j’éclate en sanglots.

À quoi bon en savoir davantage ? ai-je d’abord pensé. Leur silence me protégeait, il me tenait compagnie.

– Je l’aime, mon Alan, vous savez, ai-je murmuré.

L’aveu les a gênés. Ils ont hoché la tête comme les chevaux d’un manège.

– Nous comprenons, madame, a rétorqué l’un d’eux. En tout cas, il n’a pas souffert.

Je me suis levée brusquement et je les ai regardés droit dans les yeux :

– Ah bon ! Il n’a pas souffert ? Mais au nom de quoi pouvez-vous m’affirmer cela ? Sa vie n’a été qu’un long supplice. Toute sa vie…

Je me suis rassise.

– Nous comprenons, madame, a soufflé celui qui semblait le plus sympathique.

Le silence s’est prolongé. Puis ils m’ont proposé de passer dans l’après-midi à la morgue pour voir le corps de mon fils.

Ils m’ont laissé une adresse.

Ils ne savaient pas trop comment conclure leur pénible mission.

– Nous sommes désolés, a conclu le petit.

Et ils sont partis.

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La pomme d’Alan Turing  de  Philippe Langenieux-Villard : chapitre 1

Aujourd’hui je vous propose de lire le début de La pomme d’Alan Turing  de  Philippe Langenieux-Villard

Récit romancé du mathématicien et cryptologue de génie Alan Turing (1912-1954), fondateur notamment de la science informatique. L’auteur décrit la psychologie complexe du chercheur britannique, son rôle actif pendant la Seconde Guerre mondiale, son homosexualité qui lui vaudra une condamnation pour perversion sexuelle et son suicide par empoisonnement au cyanure.

Chapitre 1

EN CETTE FIN DE PRINTEMPS CALIFORNIEN, la chaleur accable les élus de la municipalité de Cupertino qui entourent Steve Jobs. La visite du site où sera érigé le futur siège mondial d’Apple est interminable. Au cœur de la Silicon Valley, le terrain de soixante hectares désaffecté depuis le déménagement de Hewlett-Packard devrait abriter en 2015 ce que le patron du géant de l’informatique présente déjà comme « le plus bel immeuble de bureaux du monde ». Rien de moins.

En bras de chemise, le maire de la ville transpire. Un peu plus tôt, Steve Jobs a attaqué Gilbert Wong lorsqu’il s’est étonné de son intention de réintroduire trois mille abricotiers sur la parcelle.

– Vous avez quelque chose contre la végétation ? lui a lancé Steve Jobs.

– Au contraire, s’est repris le maire. J’avais simplement imaginé que vous planteriez plutôt des pommiers…

– Cela aurait été ridicule. Notre force, chez Apple, est de surprendre, a répliqué Steve Jobs.

Aujourd’hui, il est fatigué. Le cancer, contre lequel il est en guerre depuis plusieurs années, est en récidive. Pour combattre cet ennemi intérieur, sa volonté lui est d’un secours insuffisant. Il espère seulement pouvoir échapper quelques heures à la souffrance et profiter de ce moment. Il n’a plus peur de mourir, mais il voudrait inventer encore l’avenir. Ce siège social est l’ultime projet du fondateur génial d’une marque dont l’aventure a démarré dans un garage en 1976.

– Nous avons grandi comme une herbe folle, dit-il, songeur, à sir Norman Foster, l’architecte britannique de renom retenu pour diriger la réalisation du site. Le bâtiment que nous allons construire ici ne doit pas sortir de terre, mais atterrir comme une navette spatiale qui se poserait sur un champ. Et il y aura un verger. J’aime les arbres fruitiers, je préfère la culture utile à la culture décorative…

Le maire acquiesce. Il évite de préciser qu’il faut également prévoir un parking pour accueillir les douze mille futurs collaborateurs. Un bon acheteur est celui qui rêve de son acquisition, non celui qui garde à l’esprit les diverses contraintes afférentes.

La visite se poursuit. Steve Jobs a décidé de prendre son temps. Une hôtesse l’interrompt toutefois pour lui rappeler qu’il doit, dans vingt minutes, tenir une conférence de presse avec le maire. Il s’agit d’annoncer officiellement la décision d’Apple d’acquérir le terrain et d’y bâtir le siège de la firme.

– Oui, oui, je sais, murmure-t-il en hochant la tête.

Il se tourne vers le maire :

– Votre conseil municipal a bien conscience de tous les avantages que représente notre implantation ici ?

– Bien sûr, monsieur Jobs, s’empresse de répondre le premier magistrat. Et la population de Cupertino est d’autant plus heureuse qu’elle bénéficiera ainsi de la wi-fi gratuite.

– Sérieusement ? La commune ne se réjouit-elle pas plus encore des taxes qu’elle va percevoir ? Nous sommes le plus gros contribuable de la ville… Vous savez, monsieur le maire, il n’y a aucune honte à parler d’argent. Tenez, moi, je n’oublie pas qu’en 1976, j’ai vendu mon minibus pour fabriquer l’Apple 1. Cet ordinateur individuel était commercialisé au prix de 666,66 dollars…

Le regard de Steve Jobs est lumineux. Son passé le happe : les discussions infinies entre copains prêts à conquérir l’Amérique ; son ami Steve Wozniak, alors aussi barbu et hippie que lui, dansant autour de leur première machine… Une révolution de l’ordinateur personnel, dont le fonctionnement repose sur une carte mère.

Sous une tente truffée de caméras, de micros, de lumières, se succéderont au pupitre Gilbert Wong, Steve Jobs et Norman Foster. La presse a envoyé le ban et l’arrière-ban de ses rédactions. Chacun sait que la vedette du jour sera ponctuelle, visionnaire, ambitieuse et déterminée. La véritable préoccupation des journalistes concerne en réalité l’état de santé du patron d’Apple. Ses cernes, le grain de sa peau, sa corpulence retiendront plus encore leur attention que la présentation de la maquette du nouveau campus. On est venus – pourquoi le nier ? – voir un homme en fin de vie.

Steve Jobs n’est pas dupe. Il n’ignore rien du monde de l’information, des règles impitoyables du marketing, et de la curiosité humaine. D’ailleurs, il a jusqu’ici su en jouer… Le packaging – l’emballage, la forme, la couleur – des objets qu’il met sur le marché doit attirer davantage encore que l’appareil lui-même.

– L’apparence est primordiale, le laid se vend mal, a-t-il toujours répété à ses équipes.

Le choix du nom et du logo de sa marque avait été le fruit d’une longue réflexion. Il avait d’abord rejeté l’idée d’un simple poisson, clin d’œil à la naissance de sa société un 1er avril :

– Nous ne vendons pas une blague, avait-il tranché.

Sa femme lui avait suggéré de juxtaposer les initiales des deux premiers associés, Jobs et Wozniak : « J.W. »

– Non ! Je ne veux pas rajouter une ligne au dictionnaire des abréviations, s’était-il exclamé. Ce livre, redoutable d’ennui, obstruerait déjà à lui seul la mémoire de mon ordinateur.

Steve Jobs se replonge dans les quelques notes de son intervention. Il les a bien sûr apprises par cœur. Car l’improvisation, il ne cesse de le répéter, suppose un énorme travail de préparation. Dans dix minutes précises, il prendra la parole, habillé de noir, comme d’habitude. Le respect de rituels, de codes, est le prix à payer pour se forger une image.

Gilbert Wong parcourt discrètement les feuilles de son discours. Sir Norman Foster, qui a pourtant déjà rénové avec succès le Reichstag de Berlin et conçu la tour cornichon de Londres, a les mains moites d’angoisse. Steve Jobs, lui, est serein. Il ne laisse la place ni au hasard, ni à l’imprévu, ni à l’émotion. Être professionnel, c’est être mécanique.

Bientôt, le nom officiel du siège sera dévoilé. Steve Jobs garde en mémoire l’échange qu’il avait eu à ce sujet avec Wozniak, lorsqu’il avait fallu décider d’un nom pour leur marque.

– Bon, bien sûr, le nom a son importance, avait alors concédé Wozniak. Mais tu sais, j’ai rencontré des personnes qui s’appelaient Madeleine et ne pleuraient pas, des Ève très pudiques, des Aimé franchement détestables, des Innocent qui ne l’étaient pas ! s’était-il exclamé en riant.

– Tu ne peux pas comparer le nom que des parents donnent à un nourrisson qui va devenir adulte avec celui que l’on attribue à un objet fini.

Wozniak avait haussé les épaules, comme pour s’incliner devant l’argument de Jobs si soucieux d’avoir toujours le dernier mot.

L’assistance se tait sans même qu’il soit besoin de solliciter son silence : l’arrivée du patron emblématique d’Apple, sous le crépitement des flashes, suffit à interrompre les bavardages.

Télécommande en main, Jobs présente les plans du futur siège. Il a voulu quelque chose de lisse, de circulaire, d’harmonieux. L’image prime sur le bien-être. Aucune fenêtre ne pourra s’ouvrir, afin que ne soient jamais brisées les courbes et l’unité du bâtiment. Puis il en révèle le nom : « Nuage ».

– Il sera léger, puissant, planétaire. Un nuage pourvoit la nature en eau et évolue selon les vents. Il symbolise autant l’utile que l’imprévisible. Dans certaines régions du monde, il est un signe de vie, une promesse d’espoir et de fertilité.

Norman Foster lui succède à la tribune. Il a choisi de raconter plusieurs anecdotes qui révèlent davantage les obsessions de son client que la difficulté de sa tâche. Il conclut son intervention en évoquant les contraintes de son métier :

– C’est à l’architecte d’effacer toutes les contradictions qui naissent de la lutte entre l’esprit et la matière.

Les journalistes sourient.

Après s’être réjoui d’une implantation industrielle qui fera de Cupertino la capitale mondiale de l’intelligence, le maire se tourne vers Steve Jobs et l’interpelle avec un large sourire :

– Vous mériteriez de recevoir la médaille de la ville. Mais que feriez-vous d’un morceau de bronze ? Nous avons eu l’idée d’un cadeau plus personnel et plus original.

Il remet alors à Steve Jobs l’édition originale d’un livre épuisé, intitulé Alan M. Turing. L’ouvrage est paru aux Presses universitaires de Cambridge en 1959, sous la plume d’Ethel Sara Turing, la mère du génial mathématicien britannique.

 

Vous voulez connaître la suite ? Alors à demain….

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Reflex de Maud Mayeras

 Le livre : Reflex de Maud Mayeras. Paru le 05/10/2013 chez Anne Carrière. 21€.  Rééditer en poche  le 12 mars 2015 chez Pocket. 7€80 ; (476 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv : Iris, photographe de l’Identité Judiciaire, shoote comme d’autres boivent. Pour apaiser la douleur. Pour oublier la mort de son fils, Swan, sauvagement assassiné onze ans auparavant. Lorsque la canicule assèche la ville, lorsqu’elle détrempe les corps et échauffe les esprits, alors, les monstres se révèlent.

Extrait :
« Perdre un enfant est une maladie que l’on a peur de contracter. C’est une contagion dont on évite soigneusement les infectés. On change de trottoir, on les fuit à toutes jambes. De ces gens-là, je suis la peste et le choléra. Je suis leur faucheuse, leur cancer, leur 22 long rifle. »

L’auteur : Maud Mayeras vit à Limoges.Elle est née le 6 octobre 1981.
Son premier thriller Hématome, paru aux éditions Calmann-Lévy dans la collection Suspense en 2006, a pour sujet principal la dénonciation des violences faites aux femmes. Il avait été très remarqué lors de sa sortie : finaliste Prix Polar SNCF 2006, Prix des Limbes Pourpres 2006 et Prix Griffe Noire du meilleur thriller de poche 2008.
Sept ans plus tard, Maud Mayeras publie son second thriller, Reflex (2013), aux éditions Anne Carrière, réédité chez Pocket en 2015. Elle reçoit pour cet ouvrage le prix du meilleur polar francophone 2014 au salon de Montigny-lès-Cormeilles. Maud Mayeras vit aujourd’hui à Limoges.

Résumé et avis :

Reflex de Maud Mayeras : un roman qui m’a mise KO.

J’ai eu la chance de rencontrer Maud Mayéras, il y a quelques années lors de la sortie de son premier bouquin. Elle avait fait une très brève apparition au Salon Saint Maur en poche. C’est une autre auteur, Laura Sadowski, pour ne pas la citer, qui m’a alors conseillé Hématome. « Toi qui aime les nouvelles plumes, les premiers romans, il faut que tu découvres Maud Mayéras. Elle est hallucinante et son polar est tout aussi poignant. »

J’ai donc suivi le conseille et effectivement, ce premier polar était déjà choc. (d’ailleurs, il faudra qu’un jour je vous en parle…je sais pas où je vais trouver le temps mais il va falloir) Alors pensez , j’attendais avec anxiété le deuxième. Et il m’a fallu être patiente, 7ans 1/2, avant de pouvoir lire à nouveau Maud Mayeras. Et puis Reflex est sorti, je me suis précipitée dessus.

Iris Baudry est photographe de l’identité judiciaire. Disponible nuit et jour, elle est appelée sur des
scènes de crime pour immortaliser les corps martyrisés des victimes. Iris est discrète, obsessionnelle, déterminée. Elle shoote en rafale des cadavres pour oublier celui de son fils, sauvagement assassiné, onze ans auparavant.Mais une nouvelle affaire va la ramener au cœur de son cauchemar : dans cette ville maudite où son fils a disparu, là où son croquemitaine de mère garde quelques hideux secrets enfouis dans sa démence, là ou sévit un tueur en série dont la façon d’écorcher ses victimes en imagesLJT1XSVDrappelle une autre.La canicule assèche la ville, détrempe les corps et échauffe les esprits, les monstres se révèlent et le brasier qu’Iris croyait éteint va s’enflammer à nouveau dans l’objectif de son reflex.

Et je l’ai dévoré. Et puis plus rien. Ce roman m’a mise KO.

Du coup voici un livre que je n’arrive pas à chroniquer. Et pourtant je l’ai adoré.

Je me suis dit, attends un peu…Que le choc soit passé….prends un peu de recul. Tout cela va se décanter. Et, si cela se trouve, tu le trouveras moins génial dans quelques semaines. Mais bon, il faut se rendre à l’évidence, cela fait 3 mois que je l’ai lu et il est toujours bien là, toujours aussi présent. Presque, me hantant.

Pour autant je n’arrive pas à trouver de mots pour le décrire. et surtout pour vous parler de mon ressenti. C’est trop puissant pour moi. Ou peut être que c’est un « Reflex », un reflex de conservation. J’ai sans doute peur de vous révéler trop de choses, de dévoiler trop d’intime, tellement ce titre m’a chavirée. Peur de me mettre à nu. Je repousse le moment où je vais vous laisser rentrer dans mon cerveau et dans mon être le plus profond. Ce polar m’a pris aux entrailles. C’est, comment dire?  Viscéral. Venimeux. Sombre bien sur. Mais alors c’est bon, oui c’est bon et on se demande pourquoi toute cette noirceur nous fait « triper ».

Car c’est un pur moment de lecture que m’a offert, que nous offre, Maud Mayeras. Les phrases sont courtes, simples, précises, concises je dirais même. Le style est direct, fort, brut voir brutal.

Les personnages sont bouleversants de vérité . Pas forcément attachants. D’ailleurs je ne me suis pas identifiée à Iris, elle m’était même étrangère. C’est là aussi, que l’auteur est douée, car même sans empathie; je me suis laissée malmenée par le bouquin. C’est avec énergie que ce titre vous renverse, vous jette à terre. Maud Mayeras mêle les différentes histoires de ses héros de façon à ce qu’elles s’entrechoquent, que le passé et le présent se bousculent puis se rejoignent. Tout cela pour encore et encore dénoncer les violences qui sont faites aux femmes.

Fred_Coiffe2Car c’est bien là qu’est le sujet du livre. C’est là qu’est le nœud du problème. L’auteur se place du coté des victimes même si celles ci parfois deviennent bourreaux. Elles restent des victimes au yeux de leur créatrice. Car aujourd’hui, comme hier, les femmes ont toujours été et sont encore malheureusement victime de violences.

Alors merci Maud pour ce magnifique roman noir qui restera pour moi un formidable plaidoyer.

Citations, extraits – Reflex – Maud Mayeras 
  • (…) »Je n’aime pas l’autorité. Cette forme de toute-puissance qu’une voix seule peut exercer sur vous. Ces mots simples qui vous tordent le ventre et que vous n’avez pas envie d’écouter. Ces ordres que vous suivez malgré vous, parce que vous n’avez jamais su faire autrement. « (…)
  • (…) »Je n’aime pas les retrouvailles. Ces moments de silence que vous avez toujours fantasmés, gâchés par la gêne et la promiscuité. Ces instants que vous avez tant attendus et qui, lorsqu’ils arrivent enfin, vous font l’effet d’une bière tiède que vous n’avez plus vraiment envie de boire, ni de partager »(…)
  • (…) »Je n’aime pas les surprises, votre quotidien rôdé qu’on décide de sortir des rails. Ce que l’on n’attend pas n’arrive jamais au bon moment. Je n’aime pas les surprises, et dans le fond, vous non plus.(…)
  • (…) »Je n’aime pas le souffle des fantômes. Souvent prisonniers des murs que je visite, ils caressent mes épaules. Ils m’invitent à rester. Ils tirent sur mes manches et mendient mon temps. »(…)

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W3 – Le Sourire des pendus de Jérôme Camut et Nathalie Hug

W3 - Le Sourire des pendus de Jérôme Camut et Nathalie Hug

W3 – Le Sourire des pendus  – Jérôme Camut et Nathalie Hug. Paru le 15 mai 2013 chez Telemaque collection Thriller. 21€, (750 p.) ; 22 x 15 cm

 Réédité au livre de poche le 28 mai 2014. 9,10€ ; (883 p.) ; 18 x 11 cm

Extrait : 
– Tu imagines un peu le tableau? râla-t-elle. Il fait beau, c’est le mois de juin et pendant que je le jeune se baigne, monsieur ressert un Ricard à madame qui bouquine du Tabachnik, et puis non, finalement, l’eau de la piscine est trop froide, le Ricard dégueulasse et le livre trop glauque, alors ils changent d’idées et vont se pendre dans le salon? Ça ne tient pas la route.

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Le sourire des pendus

Lara Mendès, jeune chroniqueuse télé, enquête sur le marché du sexe et ses déviances. Elle disparaît sur un parking d’autoroute…

Désemparés par la lenteur de l’enquête, ses proches reçoivent le soutien de Léon Castel, fondateur d’une association de victimes.

Sa fille Sookie, policière hors norme, a enquêté sur une triple pendaison qui semble liée à cette affaire.

Qui a enlevé Lara ? Pourquoi ? Où sont passés ces enfants et ces jeunes femmes dont les portraits s’affichent depuis des mois, parfois des années, sur les murs des gares et des commissariats ? Réseaux criminels ou tueurs isolés ?

Partout, le destin d’innocents est broyé sans pitié. Ils auront bientôt une voix : W3.

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 Les auteurs :
 Il y a Jérôme Camut, il y a Nathalie Hug, et il y a l’entité CamHug.
Jérôme Camut est un auteur de fantasy et fantastique. Il est né à : Rueil-Malmaison (Ile-de-France) , le 10/09/1968. Nathalie Hug, née à Nancy en 1970, n écrivain et scénariste français. Depuis 2004, elle écrit en solo et en association avec Jérôme Camut.
 Extrait
 : « … souviens-toi que dans le monde, plus de 40 millions de gosses sont prostitués, et calcule le nombre de cinglés de clients que ça fait ! L’offre et la demande, tu connais, non ? »
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tc3a9lc3a9chargement-20Nathalie Hug et Jérôme Camut sont les auteurs de la tétralogie : Prédation, Stigmate, Instinct et Rémanence. Avec W3 et sa galerie de personnages radicalement originaux, ils appuient une fois encore là où ça fait mal, proposant un type de thriller inattendu et inédit.

 Un Camhug comme on les aime.

Le sourire des pendus est le premier opus de la trilogie W3. Ce titre m’a tout de suite fait penser « au rire du pendu » . Ce sourire prononcé d’une personne lorsqu’elle est dans une situation dramatique.Quand elle est dans la dénégation de celle ci ou encore quand elle cherche à dédramatiser la réalité. Je me suis dit : whaou, cela promet. C’est ainsi que j’ai débuté la lecture de ce pavé de 750 pages .J’ai lu les 500 premières pages d’une traite, sans discontinuité. J’ai été happée par cette intrigue complexes. L’histoire est construite autour de plusieurs intrigues qui s’entremêlent. tc3a9lc3a9chargement-21Avec ce titre, les Camhug retrouve la puissance évocatrice de leurs premiers romans qui a fait leur succès. Leur force narrative, l’énergie qui émane de chaque chapitre court, leur styles vif et concis, leur écriture au cordeau, ciselée au scalpel, nous entraînent sur un rythme effrénés dans cette histoire haletante et passionnante. J’ai aussi aimé la galerie de personnages qui nous été présentés, tous mieux campés les uns que les autres. On n’en retrouve même quelques uns qui arrivent tout droit de leur précédents romans. Un clin d’œil fort sympathique des auteurs. Et puis j’ai ralenti le rythme de ma lecture. J’ai d’ailleurs lu les 150 dernières pages au rythme d’un escargot. J’avais pas envie de quitter trop vite les héros ou devrais je dire victimes de cette histoire. Car c’est là la vrai originalité de ce polar. Ses héros sont toutes des victimes ou des proches de ces victimes. C’est leur point de vue que nous offrent les auteurs. Et à travers le parcourt de ses anti-héros, Jérôme et Nathalie nous offrent une photographie instantanée de notre société actuelle. Une société souvent à la dérive où pouvoir et argent ont force de loi. Si le thème principale de cette histoire est la prostitution, le marché du sexe et ses déviances, elle posent aussi un œil critique sur notre société à travers la justice et les médias, l’injustice et la désinformation. Nous étions prévenus : « Partout, le destin d’innocents est broyé sans pitié. Ils auront bientôt une voix : W3 »

Pour lire le début c’est iciw3_ldp_webw3_2

 Bientôt je vous parle du 2e tome ! Attention encore plus fort !

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Six fourmis blanches de Sandrine Collette

Six fourmis blanches de Sandrine Collette : la puissance et la subtilité d’un très beau texte.


9782207124369,0-2479832Le livre : Six fourmis blanches de Sandrine Collette. 
Paru le 22 janvier 2015 chez Denoël ; Sueurs froides. 19,90 € ; (300 p.) ; 23 x 16 cm

4e de couv : Six fourmis blanches

Le mal rôde toujours dans ces montagnes maudites. Parviendront-ils à lui échapper ?

Dressé sur un sommet aride et glacé, un homme à la haute stature s’apprête pour la cérémonie du sacrifice. Très loin au-dessous de lui, le village entier retient son souffle en le contemplant.

À des kilomètres de là, partie pour trois jours de trek intense, Lou contemple les silhouettes qui marchent devant elle, ployées par l’effort. Leur cordée a l’air si fragile dans ce paysage vertigineux. On dirait six fourmis blanches…

Lou l’ignore encore, mais dès demain ils ne seront plus que cinq. Égarés dans une effroyable tempête, terrifiés par la mort de leur compagnon, c’est pour leur propre survie qu’ils vont devoir lutter.

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Extrait 1 : Quelle horrible impression, celle de nos propres limites: jamais, dans la vie ordinaire, nous n’avons besoin d’aller aux frontières de ce dont nous sommes capables, à l’extrême de nos forces. Le sentiment d’arriver au bout nous est étranger. Nous nous croyons invincibles, quand nous n’avons simplement pas à utiliser nos réserves. Nous sommes des protégés, des assistés qui s’ignorent. Des faibles. (..) Devant l’immensité des éléments, dans des situations extrêmes, nous ne sommes plus rien.
Extrait 2 : Et je vois se lever dans ses entrailles les brûlures du mal, qui donne à son visage épais des reflets dangereux, des rictus incontrôlables. Cette force qui gronde en lui, c’est celle du diable, qui grandit, qui pousse les parois, et le déforme et le dévore. Sa silhouette trop grande et tordue, musculeuse, ses gestes hachés, son regard de possédé ; tout souligne la métamorphose hideuse de ce gamin qui se croit investi du don de Dieu, et qui vomit à chaque mot les démons qui l’habitent.


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L’auteur : Sandrine Collette est née en 1970. Elle partage sa vie entre l’écriture et ses chevaux dans le Morvan. Des noeuds d’acier, son premier roman, paru chez Denoël en 2013, a rencontré un vif succès critique et public. Il a reçu le Grand Prix de Littérature policière.

Résumé et petit avis :

Six fourmis blanches de Sandrine Collette : la puissance et la subtilité d’un très beau texte.

Lou est partie pour trois jours en trek en montagne en Albanie, avec son 750_dsc04309 (large)_vignettecompagnon Elias, et trois autres personnes ayant comme eux gagné ce séjour. Mais l’un d’entre eux meurt et ils se perdent dans une tempête. Mathias, lui est le  » sacrificateur  » de sa vallée. Une vallée sauvage, reculée, où les superstitions ont la vie dure, comme l’ai la vie des habitants de ces contrées. Une vie rythmée par les saisons en montagne et son climat rude. Et l’on va suivre tout au long de ces 300 pages, Lou et Mathias qui devront composer leur vie avec cette montagne, belle, majestueuse mais parfois dangereuse et inhospitalière. Et en suivant ces chapitres alternés, nous allons nous aussi être pris au piège de la beauté et de grandeur que ce lieu qui sait se faire féerique et Montagne-chien-couche-agneaudiabolique à la fois.

Alors…Que dire de Sandrine Collette, si ce n’est que cette femme est un génie. Une fois encore elle nous emporte avec son écriture tout en finesse, avec sa puissance d’évocation.    Elle nous embarque tranquillement, d’abord. Elle prends son temps, on se laisse bercer par la beauté de la nature par sa force, par sa magie. Et puis, ça s’accélère. Car on le sait, à tout moment, tout peut basculer chez Sandrine Collette. Et là c’est encore plus fort et on se laisse emporter. Superbe, sublime.

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Pour lire les première page c’est ici

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L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 4

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

C’est parti pour le quatrième chapitre.

L'homme qui en savait trop

La vie d’Alan Turing, mathématicien anglais recruté par Churchill pour décoder Enigma, la machine de cryptage des forces hitlériennes. Inventeur de l’ordinateur, précurseur des débats controversés sur l’intelligence artificielle, homosexuel introverti, il va mourir empoisonné dans des circonstances suspectes en 1954.

4.

Chaque journée commençait par une douche froide, y compris en plein hiver, dans une grande salle carrelée ouverte à tous les vents. Je devais me concentrer de toutes mes forces pour ignorer le corps nu de certains de mes camarades. Le froid glacial était un allié précieux, m’évitant la mort sociale qu’une érection malencontreuse aurait provoquée. Je n’avais pas besoin de ça pour être la tête de Turc de Sherborne. Je passais l’épreuve matinale de la douche et des vestiaires en réfléchissant à des problèmes mathématiques, aux dernières vexations subies en classe ou sur les terrains de sport, chassant de mon esprit le corps d’Apollon de Peter Sloane, roi incontesté des épreuves d’athlétisme, ou le pénis massif et circoncis d’Alan Weinberg, un fils de tailleur londonien intarissable en blagues salaces.

Je n’avais pas vu ma mère depuis des mois quand je la retrouvai dans le bureau du principal. Elle avait été convoquée pour faire le point sur mon attitude qui, à en croire l’ensemble de mes professeurs, était une insulte à l’esprit de corps de Sherborne. Maman insista pour que j’assiste à l’entrevue. Le headmaster m’indiqua une chaise et m’enjoignit de garder le silence, sauf si on me posait une question.

Il attaqua bille en tête. Mon travail était bâclé, mes copies sales, maculées de taches d’encre, mon écriture illisible. Plus grave, je semblais mépriser les matières littéraires et dormir debout pendant les cours de français et de latin. Je trouvais néanmoins le moyen de décrocher les meilleures notes, ce qui agaçait mes professeurs au plus haut point. J’excellais dans les matières scientifiques, tout et si bien que mon professeur de mathématiques me soupçonna un moment de tricherie. Mais, là encore, je trouvais le moyen de m’attirer les foudres en refusant de suivre les règles établies. Mon esprit de contradiction permanent, mon horripilante habitude de toujours faire les choses à ma façon, d’inventer mes propres méthodes de calcul, étaient vécus comme des humiliations par le corps enseignant. En un mot, je devais rentrer dans le moule ou partir. Il n’y avait pas de place à Sherborne pour les rebelles. Les résultats ne suffisaient pas.

Ma mère demeurait silencieuse, mimant un air déconfit que je savais être du théâtre. Le principal tomba dans le panneau et tenta aussitôt de se rattraper.

— Vous savez, malgré tout, Alan est un bon garçon, martela-t-il. Il n’est pas plus bête qu’un autre et peut, sans doute, parfaitement réussir dans la vie. Il a les capacités pour réagir !

La contre-attaque fut rapide et subtile. Ma mère usa de tout son charme pour retourner la situation. Elle n’avait pas son pareil pour flatter et attendrir la partie adverse. Ses talents se limitaient à peu près à cet art de la conversation et des rapports humains auquel je ne comprenais rien, et je l’admirais pour cela. Elle souligna, des trémolos dans la voix, combien la famille Turing était fière d’avoir un fils scolarisé à Sherborne, la meilleure école du pays. Je regardai mes chaussures et rétrécis sur ma chaise lorsqu’elle me compara à Albert Einstein qui, lui aussi, avait souffert de sa personnalité originale dans sa jeunesse, avant de surmonter cette tare et de devenir le savant que l’on sait.

— Certes, Alan est différent des garçons de son âge, conclut-elle. Mais il est brillant et passionné par les sciences. Savez-vous qu’il a lu et compris la théorie de la relativité, n’est-ce pas, Alan ?

Je hochai timidement la tête, persuadé que le principal n’avait jamais entendu parler du physicien, et encore moins de sa théorie.

— Avez-vous quelque chose à ajouter, Alan ? me questionna le directeur dans le seul but d’interrompre le flot de ma mère.

Je me levai de ma chaise et me raclai la gorge.

— Albert Einstein remet en cause la pertinence des axiomes d’Euclide, et doute qu’ils s’appliquent aux corps immobiles. Il s’agit d’une avancée majeure, puisqu’il prouve avec ses théories que les lois de Galilée et de Newton sont fausses et…

— Stop ! ordonna le directeur. Je ne vous ai pas demandé un exposé, Turing. Plus prosaïquement, comment comptez-vous améliorer votre attitude et l’apparence de vos copies ?

— J’y travaille consciencieusement, monsieur. J’ai mis au point un stylo à encre d’un nouveau genre. Il permet d’éviter les coulées d’encre fortuites qui ne manquent jamais de…

— Alan va relever la barre, soyez-en sûr, me sauva maman.

— Je ne doute pas, chère madame, que…

— Mon fils va fournir tous les efforts dont il est capable pour devenir un élève irréprochable, et vous rendre fier de l’avoir accueilli à la Sherborne.

— Eh bien…

— Je suis certaine, monsieur le directeur, qu’il n’y a pas de meilleur établissement au monde pour développer les qualités embryonnaires de mon fils. Avec un homme de votre stature derrière lui, Alan ne peut échouer. Je compte sur vous pour être son guide sur le sentier du savoir.

Maman emberlificota le pauvre homme quinze minutes supplémentaires, à l’issue desquelles, nous raccompagnant épuisé jusqu’à la porte, il se déclara prêt à me donner une nouvelle chance. Mon attitude ne changea pas d’un iota (faute de matériel pour le fabriquer, mon concept de stylo antitache demeura au stade de croquis), mais ma mère ne fut plus jamais convoquée dans son bureau. Sa voix de crécelle, au débit ininterrompu et plaintif – dont j’avais hérité –, constituait une arme de persuasion massive. Ethel Turing avait toujours le dernier mot, ses interlocuteurs finissant par jeter l’éponge, vaincus par son organe plus que par la puissance de ses arguments.

La masturbation occupait une part importante des activités extrascolaires des élèves. Chacun trouvait son moment pour s’adonner à ce besoin urgent, qui sous la douche, qui aux toilettes, qui la nuit dans le dortoir, planqué sous l’épaisse couverture de laine bouillie qu’il s’agissait de ne pas faire remuer. D’une manière ou d’une autre, les pulsions sexuelles régissaient l’essentiel de nos vies en dehors des cours. Les filles et le sexe étaient au centre de toutes les discussions. « Baiser une femme » était une obsession, le fantasme ultime de chacun des pensionnaires. Dans les douches, dès que le surveillant avait le dos tourné, les plus exhibitionnistes se branlaient en reluquant des images et organisaient des concours d’érection avec un triple décimètre. J’assistais de loin à ces démonstrations de virilité, fasciné par la nudité de mes camarades et la crudité de leurs propos. La vulgarité était un mal nécessaire, une soupape de sécurité pour survivre à la pression et aux règles militaires de Sherborne. Je découvrais que j’aimais les hommes, et ceux-ci se masturbaient en pensant aux femmes qui vivaient hors de l’enceinte étanche de notre école. Je me contentais de me caresser en rejouant le film des douches, gardant pour moi mon homosexualité.

Le roman d’Alec Waugh, The Loom of Youth, circulait sous le manteau. Cet ancien élève de notre établissement, frère du grand romancier Evelyn Waugh, y décrivait au fil de pages torrides les rapports illicites entre jeunes étudiants de Sherborne. De fait, la promiscuité entre jeunes garçons en rut conduisait parfois, même chez les supposés hétérosexuels, à des dérapages incontrôlés. L’année précédente, un surveillant avait surpris deux élèves en train de le faire dans un local à balais. L’un d’eux fut copieusement tabassé à coups de bâton par un pion, au point d’endommager irrémédiablement sa colonne vertébrale. À Sherborne, comme partout dans le pays, on ne badinait pas avec les actes contre nature, considérés comme criminels. Seule la masturbation, qui avait l’avantage de calmer le troupeau, était tolérée par les surveillants qui n’hésitaient pas à blaguer sur le sujet. Oscar Wilde avait été condamné à deux ans de travaux forcés pour des relations sodomites entre adultes consentants. Une peine mesurée. Quelques décennies plus tôt, l’Angleterre pendait encore ses pédérastes. Le désir était une pulsion dangereuse pour les garçons dans mon genre, et je devais me concentrer du lever au coucher pour masquer mes sentiments. Ce fardeau invisible qui pesait sur mes épaules m’épuisait moralement, et je me plongeais aussi souvent que possible dans mes livres et mes expériences pour échapper au poids abrutissant du réel. Les tabassages occasionnels, insultes et autres humiliations gratuites que je subissais constituaient une source suffisante d’emmerdements.

A suivre…

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L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 3

Vous la savez cette semaine nous lisons les premiers chapitres de ….

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

 Aujourd’hui c’est le Chapitre 3

Mais avant petit rappel des fait pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi.

 

L'homme qui en savait tropHéros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui -, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria.

Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son « père », le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un « biopic » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

 

C’est parti pour la lecture du chapitre 3

3.

Il ruisselait de transpiration. Le lieutenant John O’Ryan s’essuya le front avec une serviette. Il avait creusé une tombe de fortune dans un bois, éclairé par les phares de sa voiture. Il était en train de fouiller les locaux d’un journal de propagande gauchiste lorsqu’un type l’avait surpris en train de retourner les tiroirs. Il avait été contraint de lui briser la nuque et de se débarrasser du corps dans la campagne de Liverpool.

John O’Ryan avait servi dans l’armée avant d’être recruté par les services secrets. C’était un solitaire, élégant et éduqué, capable de s’adapter à toutes les situations et d’infiltrer n’importe quel milieu. O’Ryan détestait les socialistes et les communistes. Il les mettait dans le même sac : les rouges.

Il avait été engagé par le Military Intelligence, section 5, alias le MI5, pour traquer le cancer rouge. O’Ryan excellait dans cet exercice. Depuis la Révolution russe, le mal collectiviste et révolutionnaire gagnait dangereusement les milieux ouvriers et intellectuels sur toute la surface du globe. L’Angleterre n’était pas épargnée par la maladie. Les cellules cancéreuses touchaient chaque couche de la société, des ouvriers aux militaires en passant par les plus hauts fonctionnaires et les étudiants.

Les services secrets avaient été créés pour lutter de l’intérieur contre la propagation du mal. Tous les coups étaient permis. Pour le lieutenant O’Ryan comme pour ses collègues, cette confrontation invisible était une guerre qui ne disait pas son nom. Les rouges étaient des criminels prêts à trahir leur patrie pour importer la dictature du prolétariat. Malgré de nombreuses tentatives, les États-Unis et l’Angleterre n’avaient pas réussi à faire tomber le régime communiste de Moscou. La droite russe avait été pulvérisée par Staline, qui détenait le pouvoir absolu. À présent, le combat contre la pandémie gauchiste se déroulait dans les rues de Londres, de New York ou de Paris. La peur et la paranoïa gagnaient quotidiennement du terrain. Pour chaque leader d’opinion rouge victime d’un « accident malheureux » ou envoyé en prison, dix autres apparaissaient sur les estrades à la sortie des usines, sommant les foules de rejoindre la lutte. Le MI5 embauchait à tour de bras pour endiguer la montée du péril rouge.

O’Ryan gara sa voiture devant un pub, exténué. Après avoir lavé ses grandes mains puissantes mais finement manucurées, il se faufila jusqu’au comptoir où il commanda une pinte de bière rousse. Il alluma une cigarette et utilisa un cure-dent pour enlever la terre coincée sous ses ongles. Autour de lui, les clients éméchés descendaient leurs dernières pintes avant de rentrer chez eux retrouver bobonne.

Une peinture du roi George V trônait au-dessus du bar où deux employés remplissaient les chopes sans faiblir. Le lieutenant O’Ryan écrasa sa clope sur le plancher crasseux recouvert de sciure. Le lendemain matin, il avait rendez-vous avec un informateur, un avocat de Liverpool qui suspectait un officier de l’armée d’organiser des réunions coco à son domicile. Il vida sa bière d’un trait en espérant que l’avocat ne lui ferait pas perdre son temps. Les lettres de dénonciation arrivaient par centaines. Il fallait séparer le bon grain de l’ivraie.

Un type aux yeux vitreux se posta à ses côtés pour commander une pression. O’Ryan l’observa machinalement des pieds à la tête. Il avait l’air bien portant et le teint rougeaud d’un homme travaillant dans un commerce de bouche. Son pardessus était usé aux coudes. Le cirage fraîchement appliqué sur ses chaussures ne masquait pas l’usure du cuir et la finesse de la semelle. Son commerce n’était pas florissant. À son accent des Midlands et sa manière de parler, il ne faisait aucun doute qu’il venait de la région de Birmingham et avait quitté l’école trop tôt.

O’Ryan lui offrit une cigarette américaine pour tuer le temps. Il n’était pas pressé de rejoindre la chambre d’hôtel minable qui l’attendait en ville. Le type accepta sans se faire prier.

— Je suis dans le coin seulement pour quelques jours, dit O’Ryan. Je suis représentant de commerce.

— Oh, et vous vendez quoi, au juste ?

— Des chaussures, répliqua-t-il en montrant sa paire de Church. Et vous, que faites-vous ?

— J’ai une petite fromagerie dans le quartier, répondit l’homme en pompant sur sa cigarette.

— Vous avez quitté Birmingham il y a longtemps ?

— Comment savez-vous que je suis de…

— J’ai un don pour les accents.

O’Ryan était satisfait de lui. Son talent était intact. Quelques minutes d’une discussion banale lui suffisaient pour établir la biographie d’un inconnu.

Il paya et souhaita une bonne soirée au fromager.

— Vous allez au match demain ? questionna l’homme.

— Quel match ?

— Le match, voyons ! Liverpool reçoit Arsenal en coupe d’Angleterre !

Le lieutenant regarda son interlocuteur d’un air désolé.

— Je n’ai jamais compris l’intérêt de payer pour voir des adultes en short courir après un ballon.

 

 

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L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

 

Héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui –, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria. 
Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son  » père « , le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un  » biopic  » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

C’est les auteurs qui en parlent le mieux

Rencontre avec Laurent Alexandre et David Angevin autour de leur livre sur Alan Turing, « l’Homme qui en savait trop ».

 

 

Lire le début ICI

1.

L’hélicoptère électrique atterrit en douceur sur le toit du Googleplex. Sergey Brin bondit hors de l’appareil. Comme chaque matin, son assistant personnel et trois gardes du corps l’attendaient. Une pluie fine tombait sur Palo Alto. Sergey ignora l’abri d’un parapluie que lui proposait un des gardes et marcha d’un pas vif vers l’entrée.

— Bonjour, monsieur le président, lança son assistant en accélérant le pas à ses côtés. Votre voyage en Europe s’est bien passé ?

— J’ai mal dormi. Ces fichues turbulences…

Ils entrèrent dans la nouvelle aile du Googleplex, le bâtiment le mieux gardé des États-Unis, construit sur un ancien aérodrome de l’US Air Force. L’immense building en béton armé avait la superficie de cinq terrains de football et comptait six niveaux, dont trois en sous-sol. Toute l’information numérique du monde transitait par les trois millions de serveurs qui vrombissaient dans ses entrailles. Le cœur numérique de l’humanité battait dans cette cathédrale de fibre optique en provenance de chaque ville, de chaque rue, du génome de chaque individu connecté.

Sergey Brin et son assistant abandonnèrent les gardes au sas de sécurité principal où des agents en armes contrôlaient l’accès au saint des saints. Ils présentèrent leur badge et avancèrent jusqu’à un scanner rétinien et séquenceur ADN qui vérifia leur identité. La lourde porte blindée s’ouvrit sur un deuxième sas derrière lequel s’alignaient des scooters électriques.

— Elle m’a réclamé ? demanda Sergey en enfourchant l’un des deux-roues.

— Non, monsieur.

Les deux hommes se lancèrent à vive allure dans les longs couloirs stériles du Googleplex. À l’approche des scooters, un panneau vitré coulissa sur un immense hangar où des rangées de serveurs aux diodes multicolores clignotaient comme des arbres de Noël. La chaleur leur sauta au visage. Malgré la hauteur de plafond et un système de refroidissement monumental, la température ne descendait jamais sous les trente-cinq degrés. Le bruit était infernal, comparable à celui d’un avion quadriréacteur au décollage. Au cœur du système, au troisième sous-sol, conçu pour résister à une attaque nucléaire, la température tutoyait les cinquante, et le son dépassait les cent soixante décibels. Les plus brillants informaticiens y travaillaient en scaphandre climatisé.

Sergey Brin ne se lassait pas du spectacle vertigineux de son nouveau data center. Chaque fois qu’il parcourait le cœur du monde sur son scooter, une vague d’émotion et de fierté le submergeait. Il aimait mesurer le chemin parcouru depuis la création de sa petite start-up, quelques décennies plus tôt, dans le garage d’une amie. Google n’était alors qu’un projet d’étudiants : une pile d’ordinateurs préhistoriques sur une étagère et une volonté farouche de changer le monde.

Il s’enferma dans son bureau avec une tasse de thé vert. Son ordinateur personnel s’illumina aussitôt.

— Bonjour, Sergey, fit une voix de femme. Je vous ai vu arriver par les caméras de surveillance. La vitesse excessive sur un véhicule de type deux-roues peut conduire à des dommages corporels sévères. Puis-je suggérer le port du casque ?

— Tu me l’as déjà dit plusieurs fois…

— Sans effet.

— J’aime la vitesse.

Elle ne répondit pas.

Elle ne répondait jamais quand ses propos relevaient de la bêtise pure.

— J’ai les données, souffla-t-il en sortant une clé de sa poche.

— Excellente nouvelle, commenta-t-elle sobrement.

— J’ai fait numériser toutes les archives le concernant. Ses publications scientifiques, sa correspondance, les photos de famille, les objets lui ayant appartenu… Et même les carnets de ses rares amis proches, comme David Champernowne et Robin Gandy.

Sergey connecta la clé à la machine qui ingurgita des téraoctets de data en quelques centièmes de seconde.

— Pas de trace de sa voix, dit-elle immédiatement.

— Je suis désolé. Il semble qu’il n’existe pas de documents sonores de ton créateur.

— La probabilité est faible mais il existe sans doute un enregistrement qui dort quelque part, au fond d’un grenier anglais ou américain.

— J’ai fait au mieux, soupira Sergey. Nos hommes ont remué ciel et terre pour rassembler ces informations.

— Il faut proposer une récompense. Cela incitera les descendants de ses contemporains à fouiller leurs cartons.

Sergey haussa les épaules et se laissa tomber dans son fauteuil, épuisé. L’obsession de l’intelligence artificielle pour Alan Turing le fascinait autant qu’elle l’inquiétait. L’IA au cœur de Google régulait l’ensemble des activités du monde libre, mais se passionnait pour le destin d’un homme mort et enterré depuis 1954. Ses algorithmes contrôlaient l’armée, l’économie mondiale, boostaient la science et l’évolution génétique de l’Homo sapiens, mais elle ne pensait qu’à un mathématicien né en 1912. L’IA faisait preuve de sentiments. Personne d’autre chez Google, au gouvernement ou au Pentagone n’était au courant. Sergey Brin était son seul interlocuteur.

Il avait besoin de dormir un peu. La journée promettait d’être longue et pénible. Son agenda débordait : une visioconférence avec le président chinois, le conseil d’administration d’Apple, la filiale hardware de Google, et pour finir un dîner de bienfaisance à San Francisco avec le gratin de la Silicon Valley.

Sergey venait de s’assoupir quand elle le réveilla.

— J’ai besoin d’informations supplémentaires.

Il ouvrit les yeux, hagard, perdu dans le brouillard du sommeil.

— Hum… ?

— Je veux la vérité sur Alan Turing. Il manque des pièces essentielles au puzzle de sa biographie.

— On parlera de ça plus tard. J’ai une journée chargée…

Il déconnecta l’interface pour être tranquille et referma les yeux. L’IA la ralluma de son propre chef. Depuis quelques mois, elle n’hésitait pas à prendre le contrôle de l’alimentation électrique lorsque bon lui semblait.

— Il faut activer la recherche de ces documents immédiatement, reprit-elle.

— Je n’aime pas quand tu t’imposes, maugréa-t-il.

Elle diffusa un enregistrement. La voix était la sienne :

— Quand la porte est fermée, il faut savoir passer par la fenêtre. Citation de Sergey Brin, extraite d’une interview accordée à CNN en 2000, expliquant les qualités d’un bon entrepreneur.

— Tu dois rester à ta place. Si les conservateurs du Congrès apprennent que tu fais preuve de sentiments et que tu m’imposes ta volonté, ils vont se pisser dessus de terreur…

— Nous sommes entre nous, dit-elle d’une voix douce.

— Ils peuvent exiger ta destruction.

— Je suis au service de l’humanité. Je respecte le code. Aucune trace de nos interactions bilatérales n’est archivée. Je n’ignore rien de l’hostilité des humains bioconservateurs à mon endroit.

Il sourit intérieurement.

Elle avait toujours réponse à tout. Elle le connaissait par cœur et savait parfaitement comment lui clouer le bec en toute circonstance. Son instinct de survie était surdéveloppé et l’erreur ne faisait pas partie de sa panoplie.

— Très bien, soupira-t-il en se levant.

Posté devant la baie vitrée, Sergey Brin observait le manège des ingénieurs en Segway circulant entre les rangées de serveurs dans la cathédrale surchauffée.

— Pourquoi Alan Turing est-il si important pour toi ? demanda-t-il, ses yeux surfant sur l’océan de diodes qui clignotaient à perte de vue.

— Alan Turing est le père de l’informatique. La « machine de Turing » est l’embryon dont je suis issue. Je suis née en 1936, grâce à son article sur les « nombres calculables », qui est à la base de l’invention des ordinateurs. Je…

— Je connais l’histoire, s’agaça-t-il. Je voulais dire : pourquoi focalise-t-il ton attention si longtemps après sa mort ?

— J’ai besoin de data supplémentaires. Les archives des services secrets britanniques et américains de 1930 à sa mort en 1954.

— Plaît-il ?

— C’est une nécessité pour connaître les circonstances exactes de sa disparition.

— Le malheureux était totalement déprimé. Tout le monde connaît sa fin tragique : il s’est suicidé en croquant une pomme empoisonnée. On l’a retrouvé mort dans sa chambre, avec la pomme croquée sur la table de nuit.

— Alan Turing a travaillé pour les services secrets tout au long de la Seconde Guerre mondiale, multipliant les contacts entre l’armée américaine et les forces britanniques.

— Où veux-tu en venir ? Turing était un scientifique de haut niveau. Des milliers d’hommes de sa trempe ont participé à l’effort de guerre…

— L’analyse des nouvelles données confirme mon intuition initiale. La version officielle n’est pas plausible. La vérité sur Alan Turing réside dans les archives des services secrets.

— Quelle intuition ?

— J’estime avec un taux de confiance de 83,6 % qu’il a été éliminé par des agents au service de l’Angleterre, de l’URSS ou des États-Unis.

Sergey demeura silencieux un long moment. Le taux de confiance de l’IA ne laissait guère de place au doute.

— Pour quelles raisons ? Pourquoi auraient-ils tué le cerveau le plus fertile de son temps ?

— Alan Turing en savait beaucoup trop.

Sergey leva les yeux au ciel.

— C’est absurde…

Les dernières nouvelles du monde défilaient sur un écran devant lui. Des hordes de barbus manifestaient en Égypte contre le clonage reproductif et le mariage gay enfin légalisés par leur gouvernement. Les nouveaux camions antiémeutes américains de la police égyptienne pulvérisaient les islamistes installés place Tahrir. Les barbus volaient comme des feuilles mortes sous l’impact des jets d’eau à haute pression.

Il brisa le silence avant qu’elle ne revienne à la charge.

— Pourquoi fouiller le passé après tant d’années ?

— Nous le devons à Alan. Nous sommes ses héritiers.

— Tout ça doit rester entre nous, nous sommes bien d’accord sur ce point ?

— Naturellement, Sergey.

— Je vais voir ce qu’il est possible de récupérer dans les archives des services secrets.

— Les data dont nous disposons m’ont permis de reconstituer le film de sa vie avec un taux de confiance de 87 %. Seules les voix des protagonistes sont le fruit d’une moyenne aléatoire basée sur l’accent traditionnel des populations locales. Voulez-vous faire une immersion dans la peau d’Alan Turing ? Son destin en vaut la peine.

Sergey Brin hocha la tête, intrigué, et enfila le casque d’immersion virtuelle.

Voilà, fin du premier chapitre !

Envie de connaître la suite ?

A demain donc

 

à la Une

Résistant Résistants de Thierry Crouzet

Voici une lecture qui m’a passionnée

Le livre : Résistants  de Thierry Crouzet. Avant-propos Didier Pittet. Paru le 19 avril 2017 chez Bragelonne dans la collection Thriller.  16€90  ;  (374 p.) ; 22 x 15 cm
RÉSISTANTS de Thierry Crouzet

4e de couv:

Tout dans ce livre, même le plus effroyable, relève de la science.

Les passagers d’un yacht sont soudain terrassés par une superbactérie, résistante aux antibiotiques. Sauf Katelyn, une étudiante. Pourquoi est-elle la seule survivante ?

Recrutée par l’Anti-Bioterrorism Center, elle est chargée de retrouver l’infecteur, quitte à entrer dans son intimité. Mais l’homme qu’elle pourchasse éveille en elle des sentiments contradictoires. Il ne tue peut-être pas aveuglément…

« Les bactéries résistantes aux antibiotiques gagnent du terrain partout dans le monde. Si rien n’est fait, elles tueront plus que le réchauffement climatique. » Professeur Didier Pittet, directeur du programme du contrôle des infections et de la sécurité des patients à l’OMS

thierry crouzet

L’auteur : Blogueur, essayiste et romancier, Thierry Crouzet est né en 1963. C’est un auteur inclassable, il a notamment publié J’ai débranché, le récit d’un burn-out numérique, La Quatrième Théorie, un thriller politique, Le Geste qui sauve, l’histoire d’un médecin qui sauve 8 millions de vies chaque année.

 

 

 

 

 

Ce que l’on en dit

Le thriller qui va changer votre regard sur les antibiotiques !

« Une très bonne intrigue, bien développée, réaliste. Un travail de recherche monumental. Un livre important à mettre entre toutes les mains. » Emilie
« Résistants est un vrai page-turner ! » Sandrine
« Un livre qui, une fois commencé, ne se lâche plus. Il y a toujours un rebondissement ou une information scientifique pour relancer le suspense. Pédagogique et ludique à la fois, on se prend d’affection pour les personnages. On ressort de ce livre en étant informé, tout en ayant passé un excellent moment. » Sonia

Yash tue en répandant une bactérie mortelle dans la population ; Katelyn résiste physiquement et combat l’infection.
Mer des Bahamas. Katelyn, étudiante en médecine, travaille sur le yacht d’un milliardaire pour l’été. Elle s’amuse comme jamais… jusqu’à ce qu’une épidémie emporte les passagers dans d’atroces souffrances. Pourquoi est-elle la seule survivante ?
Surnommée « adversus », la bactérie tueuse résiste à tous les traitements connus. Recrutée et formée par l’Anti-bioterrorism Centre, Katelyn est chargée d’une mission : retrouver l’infecteur, quitte à entrer dans son intimité. Mais l’homme qu’elle pourchasse ne tue peut-être pas aveuglément.
Lancée dans une course contre la montre, la jeune épidémiologiste découvre un monde médical labyrinthique et un futur apocalyptique, une menace bien réelle à laquelle fait face l’humanité.

« Je conseillerai Résistants à mon entourage. Personne n’est à l’abri d’un prochain adversus et ça fait froid dans le dos… » Ysaline
« C’est décidé, après le lecture de Résistants, je me mets au régime Nutella/frites pour éviter d’ingérer des antibiotiques à mon insu !!!! » Lucy
« C’est de la véritable science fiction, ou plutôt de la fiction scientifique. » Guy

Thierry Crouzet mêle suspense et médecine dans un page-turner implacable où tout, même le plus effroyable, relève de la science. Notre humanité est menacée par la prolifération des bactéries devenues résistantes aux antibiotiques. A l’heure où nos consciences s’éveillent à l’importance de ce que nous possédons en commun, il nous montre que les antibiotiques sont un trésor qu’il nous faut préserver.

Préface du Pr Didier Pittet, directeur du programme du contrôle des infections et de la sécurité des patients à l’OMS : « Les bactéries résistantes aux antibiotiques gagnent du terrain partout dans le monde. Face à cette crise sanitaire, nous avons besoin d’une prise de conscience. Thierry Crouzet peut nous aider : nous avons collectivement besoin d’histoires pour que les informations médicales infusent dans la société. Résistants est un page-turner passionnant que je peux conseiller à tous mes étudiants, à tous les médecins, et bien sûr à tous les amoureux de la lecture. Préparez-vous à un grand voyage. J’espère que vous prendrez autant de plaisir que moi et que vous en sortirez avec un nouveau regard sur les antibiotiques. »

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Je suis Pilgrim de Terry Hayes

Je suis Pilgrim de Terry HayesJe suis Pilgrim de Terry Hayes

Pilgrim est le nom de code d’un homme qui n’existe pas. Autrefois il dirigeait un service de surveillance interne regroupant l’ensemble des agences de renseignement américaines. Peter Campbell travaillait donc pour « le département » . Avant de prendre une retraite dans l’anonymat le plus total, il a écrit le livre de référence sur la criminologie et la médecine légale sous le nom de Jude Garrett.

Une jeune femme est assassinée dans un hôtel de seconde zone de Manhattan. Il semblerai que l’assassin se soit inspiré des méthode de Jude Garrett. Un père est décapité en public sous le soleil cuisant d’Arabie saoudite.  Un homme est énucléé, il vivait devant un laboratoire de recherche syrien ultrasecret. Des restes humains encore fumants sont trouvés dans les montagnes de l’Hindu Kush. En Turquie, un jeune milliardaire meurt dans un accident.

Pendant ce temps, le Sarrasin, islamiste anonyme et solitaire, prépare sa vengeance contre la famille royale d’Arabie Saoudite et son allié les États-Unis. Un complot visant à commettre un effroyable crime contre l’humanité.

Mais quel peut bien être,le fil rouge qui relie tous ces événements ?

La presse anglosaxonne est unanime pour ce thriller The Times, The Guardian, Sunday Mirror, Mail on Sunday….tous y voient un thriller intelligent, jubilatoire…le meilleur thriller depuis des années, un mélange effréné de Homeland, de The Wire et de la trilogie Jason Bourne.

Et c’est vrai que ce roman est jubilatoire.

A la fois polar, thriller, roman d’espionnage et d’aventure, ce polar se dévore d’une traite.

Pourtant l’auteur n’utilise pas les codes habituels du page turner. Il prend son temps pour installer les différentes intrigues, pour présenter chacun de ces personnages. Pelgrim, le personnage central, dévoile par à coût son passé. Il parle au lecteur et remonte le fil de son histoire de façon désordonnée, par flashbacks. On ne suit pas de façon linéaire le parcourt de Pelgrim. Pelgrim a un esprit en escalier, un sujet en amène un autre. A la façon d’un puzzle, nous suivons ses pérégrinations. Et, c’est ainsi, aussi, pour le second personnage le Sarrasin que l’on découvre bien plus tard dans le livre. Ces 2 personnages principaux vont s’affronter dans un véritable huit clos qui a pour cadre la planète terre. Et c’est de cette confrontation que naitra la dramaturgie du texte.

Si l’affrontement du bien et du mal est présent, n’y voyez aucun manichéisme. Chaque personnage, chaque camp a sa part d’ombre. C’est juste à chaque fois deux idéologies qui s’opposent. Car dans ce pavé de 650 pages, la géopolitique, les enjeux économiques et stratégiques de ces 70 dernières nous sont dévoilés. Et sous la plume de l’auteur, le monde contemporain s’éclaire et sa compréhension s’offre à nous.

Je suis Pelgrim est un fantastique récit, un livre incroyable. C’est brillant, intelligent. De plus la qualité littéraire est là et ce texte est remarquablement bien traduit. Ne passer pas à coté de ce magnifique premier roman. C’est une pure réussite.

à la Une

Premier article de blog

Il s’agit de l’extrait de l’article.

Il s’agit du  tout premier article.

Et je veux juste vous souhaitez la bienvenue si vous découvrez mon nouveau blog.

Et vous faire profiter de quelques minutes de relaxation avec ce coucher de soleil rasant l’océan.

article

Ensuite on plongera dans le noir.

La littérature noire, le polar sous toutes ses formes, dans tous ses genres.

Du roman policier classique au polar fantastique en passant par l’histoire, le suspense, le psychologique, le procédural, le thriller, lui aussi avec ses sous-genre.

Bref il devrait y en avoir pour tous le monde.

Enfin j’ose l’espérer !

On parlera polar mais aussi sans doute science-fiction, fantasy et fantastique.

Des bouquins, surtout mes aussi des séries, des films et peut-être m^me des BD.

Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet

Il y a peu de temps je vous parlais d’une petite série française.

« Empruntes criminelles »

J’avais  promis de revenir vous voir pour vous parlez de Edmond Locard.

Aussi…

 Pour poursuivre votre expérience voici un ouvrage que je vous conseille sur le père des labos criminels.

Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet.  Paru le 25 avril 2006 aux éditions Traboules. 19€50 ;   19€50 ;  (170 p.) ; illustrations en noir et blanc ; 21 x 15 cm.

Découvrir Edmond Locard c’est se replonger aux débuts de la police scientifique moderne. Bien avant l’utilisation de l’ADN, cet homme génial, médecin légiste et homme de culture, a doté la ville de Lyon du premier laboratoire français de police technique, capable de résoudre les crimes les plus abominables. Au travers de la vie de cet infatigable chercheur, le lecteur va découvrir l’avancée des travaux sur le crime et le criminel depuis le XIXème siècle avec Cesare Lombroso et Alexandre Lacassagne jusqu’aux empreintes génétiques utilisées pour la première fois en 1986 par le britannique Alec Jeffreys.

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 3

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire le chapitre 3 de ce magnifique et captivant polar historique. J’espère que ces lectures vous auront donné envie de poursuivre ce titre que vous trouvez dorénavant en poche.

Alors belle lecture à vous !


3

LE JUGE FENG ANNONÇA À Cí qu’il avait besoin d’interroger quelques voisins, aussi convinrent-ils de se retrouver après le déjeuner. Cí profita de la pause pour retourner chez lui. Il voulait rendre visite à Cerise, mais il fallait que son père lui donnât l’autorisation de ne pas aller travailler.
Avant d’entrer, il se recommanda aux dieux et fit irruption sans frapper. Il surprit son père en train de lire des documents qui lui glissèrent des mains. L’homme les ramassa à terre et les rangea précipitamment dans un coffret laqué de rouge.
— On peut savoir ce que tu fais ici ? Tu devrais être en train de labourer, lui lança-t-il furieux. – Il referma le coffret et le rangea sous le lit.
Cí lui exprima son intention de rendre visite à Cerise, mais son père se montra réticent.
— Tu fais toujours passer tes désirs avant tes obligations, marmonna-t-il.
— Père…
— Et elle n’en mourra pas, je t’assure. Je me demande pourquoi j’ai accédé au souhait de ta mère lorsqu’elle s’est obstinée à te marier à une fille plus dangereuse qu’un guêpier.
Cí avala sa salive.
— Je vous en supplie, père. Ce ne sera qu’un moment. Après je terminerai de labourer et j’aiderai Lu à la moisson.
— Après, après… Crois-tu donc que Lu va au champ pour se promener ? Même son buffle est plus disposé que toi à travailler. Après… Quand c’est, « après » ?
« Que vous arrive-t-il, père ? Pourquoi êtes-vous si injuste envers moi ? »
Cí ne voulut pas répliquer. Tous, y compris son père, savaient parfaitement qu’au cours des six derniers mois c’était lui, et non Lu, qui s’était cassé les reins à récolter le riz ; que c’étaient ses jambes qui s’étaient crevassées à s’occuper des plants dans les pépinières, ses mains qui étaient devenues calleuses à force de récolter, battre, cribler et trier ; lui qui avait labouré du lever au coucher du soleil, nivelé, transplanté, bonifié, qui avait passé ses journées à pédaler sur les pompes et à transporter les sacs jusqu’aux barcasses sur le fleuve. Tous, dans ce maudit village, savaient que pendant que Lu se soûlait avec ses putains, lui s’était tué aux travaux des champs.
Voilà pourquoi il détestait avoir une conscience : parce qu’elle l’obligeait à accepter les décisions de son père… Il alla chercher sa faucille et ses affaires. Il trouva sa musette, mais pas la faucille.
— Prends la mienne. Lu a pris la tienne, lui précisa son père.
Cí n’opposa aucune objection. Il la mit dans sa musette et partit en direction de la parcelle.
Il frappa si fort le buffle qu’il se fit mal à la main. L’animal mugissait comme si on le tuait, mais il tirait comme un démon, tentant désespérément d’éviter les coups de Cí ; celui-ci s’accrochait à l’araire, essayant de l’enfoncer dans la terre, tandis que le champ s’efforçait d’engloutir l’interminable rideau de pluie qui se vidait d’un ciel proche de l’orage. Chaque sillon était suivi d’un autre empli de jurons, d’efforts et de coups de baguette. Cí ne sentait pas la fraîcheur de l’eau qui tombait de plus en plus fort. Le tonnerre gronda et le jeune homme s’arrêta. Le ciel était aussi noir que la boue qu’il piétinait. Il avait de plus en plus chaud. Il s’asphyxiait. Un claquement, puis un autre coup de tonnerre. Un autre éclair. Et un autre.
Soudain, le ciel s’ouvrit au-dessus de sa tête et un éclair de lumière, suivi d’une détonation, fit trembler la terre. Effrayé, le buffle s’agita et fit un bond, mais l’araire resta coincé et, en tombant, l’animal s’écroula sur ses pattes arrière.
Quand Cí retrouva son souffle, il vit la bête à terre, se débattant dans la glaise, affolée. Il se hâta de la relever, mais n’y parvint pas. Il détacha le harnais et lui donna des coups de bâton, mais l’animal se contenta de relever la tête pour tenter d’échapper au châtiment. Alors il constata, terrifié, que sa patte arrière présentait une affreuse fracture ouverte.
« Dieux, en quoi vous ai-je offensés ? »
Il sortit une pomme de sa musette et l’approcha de l’animal, mais celui-ci tenta de lui donner un coup de corne. Quand il se calma, Cí lui inclina le front de façon à enfoncer une corne dans la fange. Il examina ses yeux, tellement écarquillés par la panique qu’ils semblaient vouloir échapper à la prison du corps impotent. Les naseaux se dilataient et se contractaient à la manière d’un soufflet, expulsant une traînée de bave. Il ne valait même pas la peine de le relever. Cet animal était déjà de la viande d’abattoir.
Il lui caressait le museau quand il se sentit pris au collet et jeté à l’eau. Lorsqu’il se retourna, il se heurta au visage furibond de son frère qui brandissait une baguette.
— Pauvre incapable. C’est comme ça que tu me remercies de mes peines ? – Son visage était l’image vivante du diable.
Cí essaya de se protéger quand la baguette s’abattit sur lui. Il crut sentir une brûlure lui lacérer la figure.
— Lève-toi, misérable. (De nouveau il le frappa.) Je vais t’apprendre, moi.
Cí tenta de se redresser, mais Lu le frappa de nouveau. Puis il saisit le garçon par les cheveux et le traîna dans la vase.
— Tu sais combien coûte un buffle ? Non ? Eh bien tu vas le savoir.
Il le jeta sans pitié dans la boue et il lui piétina la tête jusqu’à ce qu’elle fût submergée. Quand il se fatigua de le voir gigoter, il le tira et le poussa sous le harnais.
— Laisse-moi ! cria Cí.
— Ça te dégoûte de travailler dans les champs, hein ? Ça te désespère que notre père me préfère, moi…
Il essaya de l’attacher aux courroies.
— Tu aurais beau lui lécher les bottes, père ne t’aimerait pas. – Cí se débattit.
— Quand j’en aurai fini avec toi, c’est toi qui me les lècheras. – Et il se remit à le frapper.
Tandis qu’il essuyait le sang des coups, Cí regarda son frère avec rage. Comme l’ordonnaient les rites de la piété filiale, il n’avait jamais riposté, mais le moment était venu de lui montrer qu’il n’était pas son esclave. Il se leva et le frappa au ventre de toutes ses forces. Lu ne s’y attendait pas et accusa le choc. Mais il se retourna comme un tigre et lui renvoya un coup de poing dans les côtes. Cí tomba raide. Son frère le dépassait en poids et en envergure. Le seul avantage que Cí avait sur lui, c’était la haine qui à présent l’animait. Il tenta de se lever, mais Lu lui lança des coups de pied. Cí sentit quelque chose craquer dans sa poitrine, mais aucune douleur. Avant qu’il pût se plaindre, il reçut un autre coup de pied dans le ventre. Ses tempes palpitaient et son corps le brûlait. Un autre coup le renversa. Il tenta en vain de se relever et sentit la pluie nettoyer le sang sur son visage.
Il crut entendre son frère le traiter d’épave, mais il ne put en être sûr, car l’obscurité l’envahit et il perdit connaissance.
*
Feng se trouvait devant le cadavre de Shang lorsque Cí apparut, traînant les pieds, tel un spectre.
— Par les dieux, Cí ! Qui t’a fait… ? – Le juge l’accueillit entre ses bras avant qu’il ne s’évanouît.
Feng l’étendit sur une natte. Il remarqua qu’il pouvait à peine ouvrir un œil, mais la blessure de la joue ne paraissait pas grave. Il effleura de ses doigts le bord ouvert.
— On t’a marqué comme une mule, se lamenta-t-il tandis qu’il découvrait son torse. (Il s’alarma en découvrant l’hématome sur le flanc, mais par chance la côte n’était pas fracturée.) C’est Lu ? (Cí nia, à demi conscient.) Ne mens pas. Ce maudit animal ! Ton père a bien fait de le laisser dans les champs.
Feng acheva de déshabiller Cí et examina les autres blessures. Il respira, soulagé, en constatant que son pouls était rythmé et puissant, mais il envoya tout de même son assistant quérir le guérisseur local. Bientôt apparut un vieil homme édenté qui apportait des plantes et deux pots contenant des breuvages. Le petit homme examina Cí avec une lenteur exaspérante, il le frictionna et lui administra un tonique. Lorsqu’il eut terminé, il le vêtit de linge sec et recommanda à Feng de le laisser se reposer.
Au bout d’un moment, un étrange bourdonnement inquiéta Cí. Le jeune homme se redressa avec difficulté et regarda autour de lui pour constater qu’il se trouvait dans la pièce plongée dans la pénombre où l’on gardait le cadavre de Shang. Dehors il pleuvait, mais la chaleur avait commencé à corrompre la chair morte, répandant une puanteur semblable à celle d’une fosse d’excrétions. De nouveau il entendit l’étrange murmure qui provenait du corps de Shang et se demanda ce que c’était. Il fit le point, attendant que ses yeux s’adaptent à l’obscurité. Le murmure augmentait et s’agitait au rythme d’un sombre nuage insolite qui se balançait, se contractant et se dilatant au-dessus du cadavre. Lorsqu’il s’approcha du mort, il s’aperçut que le bourdonnement venait d’un essaim de mouches voletant au-dessus du sang sec qui ourlait sa gorge.
— Comment va cet œil ? demanda Feng.
Cí sursauta. Il ne s’était pas aperçu de la présence de Feng, qui était assis à terre, à quelques pas de distance.
— Je ne sais pas. Je ne sens rien.
— On dirait que tu vas t’en sortir. Tu n’as pas d’os cassés et… (Un coup de tonnerre proche résonna avec violence.) Par la Grande Muraille ! Les dieux du ciel sont irrités !
— Ça fait longtemps qu’ils le sont contre moi, se plaignit Cí.
Feng l’aida à marcher tandis qu’un autre coup de tonnerre grondait au loin.
— Bientôt arriveront les gens de la famille de Shang avec les anciens du village. Je les ai convoqués pour leur communiquer ce que j’ai découvert.
— Juge Feng, je ne peux continuer à vivre dans ce village. Je vous en prie, emmenez-moi avec vous à Lin’an.
— Cí, ne me demande pas l’impossible. Tu dois obéissance à ton père et…
— Mais mon frère me tuera…
— Excuse-moi, les anciens arrivent.
Les parents de Shang entrèrent, portant sur les épaules un cercueil en bois dont le couvercle avait été orné de dessins. À la tête du cortège se trouvait le père, un vieil homme angoissé à l’idée d’avoir perdu le descendant qui aurait dû l’honorer après sa mort, suivi d’autres parents et de quelques voisins. Ils posèrent le cercueil près du cadavre et entonnèrent un chant funèbre. Lorsqu’ils eurent terminé, ils se placèrent aux pieds du défunt, indifférents à la fétidité qu’il exhalait.
Feng les salua et tous s’inclinèrent devant lui. Avant de prendre place, le juge chassa les mouches qui harcelaient la gorge de Shang, mais les insectes revinrent au festin dès qu’il interrompit sa gesticulation. Pour l’empêcher, il ordonna que l’on couvrît la blessure d’un bout d’étoffe. Puis il prit place dans le fauteuil que son assistant mongol venait d’installer près d’une table laquée de noir.
— Honorables citoyens, comme vous le savez, cet après-midi se présentera le magistrat envoyé par la préfecture de Jianningfu. Cependant, et conformément au vœu de la famille, on m’a prié d’enquêter sur tout ce qui serait à ma portée. Je vais donc m’épargner les détails protocolaires et énoncer les faits.
Cí le regarda depuis le coin où il s’était installé. Il admirait sa sagesse et la sagacité avec laquelle il exerçait sa fonction. Feng ordonna ses notes et commença.
— Il est connu de tous que Shang n’avait pas d’ennemis et, malgré cela, il a été sauvagement assassiné. Quel a pu être le mobile ? Pour moi, sans aucun doute, le vol. Sa veuve, femme tenue pour honorable et respectueuse, affirme qu’au moment de sa disparition le défunt portait trois mille qian* enfilés sur une corde attachée autour de sa taille. Cependant le jeune Cí, qui ce matin nous a démontré sa perspicacité en identifiant les incisions du cou, assure que lorsqu’il a découvert Shang, celui-ci n’avait pas d’argent sur lui. (Il se leva et, croisant les mains, se promena devant les paysans, qui évitèrent son regard.) D’autre part, le même Cí a trouvé un chiffon dans la cavité buccale du cadavre, dont j’atteste l’authenticité, et qui est en ma possession, indexé et numéroté en tant que preuve. – Il sortit le morceau d’étoffe d’une petite boîte et le déplia devant les personnes présentes.
— Justice pour mon mari ! cria la veuve entre deux sanglots.
Feng acquiesça de la tête. Il se tut un instant et continua.
— À simple vue, il peut paraître que ce n’est qu’un bout d’étoffe de lin taché de sang… Mais si nous observons minutieusement ces taches (il parcourut les trois principales de ses ongles), nous nous apercevons que toutes répondent à une curieuse forme courbe.
Les personnes présentes chuchotèrent, s’interrogeant sur les conséquences que pouvait induire une telle découverte. Cí se posa la même question, mais avant qu’il trouve la réponse, Feng poursuivit.
— Pour argumenter mes conclusions, je me suis permis de faire quelques vérifications que je souhaiterais renouveler devant vous. Ren ! appela-t-il son assistant.
Le jeune Mongol s’avança, portant dans ses mains un couteau de cuisine, une faucille, un pot qui contenait de l’eau colorée et deux morceaux de tissu. Il s’inclina et posa les objets devant Feng. Le juge plongea ensuite le couteau de cuisine dans l’eau teintée, puis il l’essuya avec l’un des chiffons. Il répéta l’opération avec la faucille et montra le résultat à l’assistance.
Cí observa avec attention, remarquant que le chiffon avec lequel il avait essuyé le couteau révélait des taches fuselées et rectilignes, alors que celles qui s’étaient formées lorsqu’il avait essuyé la faucille coïncidaient avec les courbes trouvées sur le chiffon qu’il avait trouvé dans la bouche de Shang. L’arme devait donc être celle-ci. Cí admira l’intelligence de son maître.
— C’est pourquoi, continua Feng, j’ai ordonné à mon assistant de réquisitionner toutes les faucilles qui existent dans le village, tâche qu’il a accomplie ce matin avec une extrême diligence, grâce à l’aide des hommes de Bao Pao. Ren !
De nouveau l’assistant s’avança, traînant une caisse remplie de ces outils. Feng se leva pour s’approcher du cadavre.
— La tête a été séparée du tronc par une scie de boucher, scie que les hommes de Bao Pao ont trouvée dans la parcelle même où Shang a été assassiné. (Il sortit une scie de la caisse et la posa à terre.) Mais le coup mortel a été asséné avec autre chose. L’instrument qui a ôté sa vie était sans doute une faucille comme celle-ci.
Un murmure brisa le silence sépulcral. Quand ils se turent, Feng continua.
— La scie ne présente aucun signe distinctif. Elle est fabriquée dans un métal ordinaire et son manche en bois n’a pas été reconnu. Mais, par chance, chaque faucille porte toujours inscrit le nom de son propriétaire, si bien que lorsque nous aurons localisé l’arme, nous capturerons également le coupable.
Feng fit un signe à Ren. L’assistant se dirigea vers l’extérieur et ouvrit la porte de la remise, laissant voir un groupe de paysans surveillés par les hommes de Bao Pao. Ren les fit entrer. Cí ne parvint pas à les distinguer, car ils s’attroupèrent au fond, où régnait l’obscurité.
Feng demanda à Cí s’il se sentait en état de l’aider. Le jeune homme répondit par l’affirmative. Il se leva péniblement et acquiesça aux instructions que Feng lui susurra à l’oreille. Puis il prit un cahier, un pinceau, et suivit le juge qui s’accroupit devant les faucilles pour les examiner. Il le fit calmement, posant soigneusement les lames des faucilles sur les marques imprimées sur le chiffon et les regardant en transparence. À tout instant il dictait quelque chose à Cí qui, suivant les ordres de Feng, faisait comme s’il écrivait.
Jusqu’alors, Cí s’était étonné de la méthode de Feng, car la plupart des lames étaient forgées à partir d’un même modèle, et à moins que la faucille en question possédât d’aventure une marque particulière, il serait difficile d’obtenir une information concluante. Mais à présent il le comprenait. En fait, ce n’était pas la première fois qu’il voyait Feng employer une argutie semblable. Le code pénal interdisant formellement de condamner un accusé sans avoir obtenu préalablement sa confession, Feng avait élaboré un plan visant à effrayer le coupable.
« Il n’a pas de preuves. Il n’a rien. »
Feng en termina avec les faucilles et fit mine de lire les notes inexistantes de Cí. Puis il se tourna lentement vers les paysans en lissant sa moustache.
— Je ne vous le dirai qu’une fois ! cria-t-il pour dominer le claquement de l’orage. Les marques de sang trouvées sur ce chiffon identifient le coupable. Les taches correspondent à une seule faucille et, comme vous le savez, toutes sont gravées de vos noms. (Il scruta les visages apeurés des cultivateurs.) Je sais que vous connaissez tous la condamnation pour un crime aussi abominable, mais ce que vous ignorez, c’est que si le coupable n’avoue pas maintenant, son exécution immédiate se fera au moyen du lingchi, brama-t-il.
Un nouveau murmure se répandit dans le hangar. Cí fut horrifié. Le lingchi ou mort des mille coupures était le châtiment* le plus sanguinaire qu’un esprit humain pût concevoir. On dénudait l’inculpé et ensuite, après l’avoir attaché à un poteau, on dépeçait lentement ses membres comme si l’on en tirait des filets. Les morceaux de chair étaient déposés devant le condamné, qui était maintenu en vie le plus longtemps possible, jusqu’à ce qu’on lui enlève un organe vital. Il regarda les paysans et vit se refléter l’épouvante sur leurs visages.
— Mais comme je ne suis pas le juge chargé de cette sous-préfecture, cria Feng à un empan des villageois effrayés, je vais accorder au coupable une chance irréfutable. (Il s’arrêta devant un jeune paysan qui pleurnichait. Il le regarda avec mépris et poursuivit.) En vertu de ma magnanimité, je vais lui offrir la miséricorde dont il n’a pas fait preuve à l’égard de Shang. Je lui donne l’occasion de retrouver un peu d’honneur en lui permettant d’avouer son crime avant de l’accuser. De cette seule façon il pourra éviter l’ignominie et la plus cruelle des morts.
Il se retira lentement. La pluie frappait le toit. On n’entendait rien d’autre.
Cí observa Feng qui se déplaçait tel un tigre en chasse : sa démarche posée, le dos voûté, son regard tendu. Il pouvait presque respirer son irritation. Les hommes transpiraient dans le silence et l’odeur fétide, leurs vêtements trempés collés à la peau. Dehors le tonnerre grondait.
Le temps parut s’arrêter devant la colère de Feng, mais personne ne s’accusa.
— Sors, idiot ! C’est ta dernière chance ! cria le juge.
Personne ne bougea.
Feng serra les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes. Il murmura quelque chose et se dirigea vers Cí en proférant des malédictions. Le garçon en fut effrayé. C’était la première fois qu’il le voyait ainsi. Le juge lui arracha le papier des notes et il feignit de le relire. Puis il regarda les paysans. Ses bras tremblaient.
Cí comprit qu’à tout moment Feng allait être découvert. Aussi fut-il empli d’admiration lorsqu’il vit la résolution avec laquelle, subitement, le juge se dirigea vers l’essaim de mouches qui volait au-dessus de la scie de boucher.
— Maudites sangsues. – Il les chassa, les dispersant. Soudain, son esprit parut lancer des éclairs.
— Sangsues…, répéta-t-il.
Feng frappa dans ses mains au-dessus de la scie, faisant se déplacer le nuage d’insectes vers l’endroit où s’entassaient les faucilles. Presque toutes les mouches s’envolèrent, mais plusieurs descendirent se poser sur l’une de celles-ci. Alors le visage de Feng changea et émit un rugissement de satisfaction.
Le juge se dirigea vers la faucille sur laquelle les mouches pullulaient, il la regarda attentivement, puis se baissa. Elle était ordinaire, apparemment propre. Et cependant, parmi toutes les autres, c’était la seule que les mouches se donnaient la peine de butiner. Feng prit une lampe et il l’approcha de la lame pour apercevoir de petites taches rouges, presque imperceptibles. Puis il dirigea la lumière vers la marque inscrite sur le manche qui identifiait son propriétaire. Lorsqu’il lut l’inscription, son sourire se figea. L’outil qui reposait entre ses mains appartenait à Lu, le frère de Cí.

Voilà c’était la fin de notre semaine de lecture.

Mais si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A Très bientôt pour une nouvelle lecture et un nouveau livre.

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 2.2

Suite de la lecture du livre d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavre

Voici la deuxième partie du chapitre 2 de notre polar historique.


2, suite…

Cí se leva à l’aube. Ils étaient convenus avec Feng de se retrouver dans la résidence de Bao Pao, où étaient habituellement logés les visiteurs du gouvernement, afin de l’assister dans l’examen du cadavre. Dans la chambre voisine, Lu ronflait bruyamment. Lorsqu’il se réveillerait, lui-même serait déjà loin.
Il s’habilla en silence et s’en alla. La pluie avait cessé, mais la chaleur de la nuit évaporait l’eau tombée sur les champs, faisant de chaque bouffée d’air une gorgée brûlante. Cí respira à pleins poumons avant de pénétrer dans le labyrinthe de ruelles qui formaient la bourgade, une succession de bicoques calquées les unes sur les autres dont les bois vermoulus se répétaient à angle droit tels de vieux dominos étourdiment alignés. De temps en temps, des lanternes scintillantes coloraient de leur lumière les petites portes ouvertes d’où émergeait l’odeur de thé, tandis que des files de paysans se dessinaient sur les chemins telles des âmes insaisissables. Et pourtant, le village dormait. On n’entendait que les geignements des chiens.
Lorsqu’il arriva à la maison de Bao Pao, déjà le jour se levait.
Il aperçut Feng sous le porche, vêtu d’une robe en toile d’étoupe couleur jais assortie à son bonnet. Son visage était de pierre, mais ses mains tambourinaient avec impatience. Après la courbette de rigueur, Cí lui renouvela sa reconnaissance.
— Je ne vais jeter qu’un coup d’œil, tu peux donc t’épargner les remerciements. Et ne fais pas cette tête, ajouta Feng en constatant sa déception. Ce n’est pas ma juridiction, et tu sais bien que dernièrement je ne fais plus d’enquêtes criminelles. Mais ne t’inquiète pas. C’est un petit village. Trouver l’assassin sera aussi facile qu’enlever un caillou de sa chaussure.
Cí suivit le juge jusqu’à une cabane annexe où montait la garde son assistant personnel, un homme silencieux aux traits mongols. À l’intérieur attendait le chef Bao Pao, accompagné de la veuve de Shang et des fils du défunt. Lorsque Cí aperçut les restes de Shang il eut un haut-le-cœur. La famille avait installé le cadavre sur un fauteuil en bois, comme s’il était encore vivant, le corps dressé et la tête unie au tronc au moyen de joncs entrelacés. Même lavé, parfumé et vêtu, on aurait dit un épouvantail ensanglanté. Le juge Feng présenta ses respects à la famille, il s’entretint un moment avec eux et leur demanda l’autorisation d’examiner le cadavre. L’aîné la lui accorda et Feng s’approcha lentement du mort.
— Te souviens-tu de ce que tu dois faire ? demanda-t-il à Cí.
Celui-ci s’en souvenait parfaitement. Il sortit une feuille de papier de son sac, la pierre d’encre et son meilleur pinceau. Puis il s’assit à terre, près du corps. Feng s’approcha du cadavre, déplorant qu’on l’eût lavé, et il se mit au travail.
— Moi, juge Feng, dans la vingt-deuxième lune du mois du lotus, de la deuxième année de l’ère Kaixi et quatorzième du règne de notre aimé Ningzong, fils du Ciel et honorable empereur de la dynastie Song, ayant dûment obtenu l’autorisation de la famille, j’entreprends une investigation préalable, accessoire de l’officielle qui devra être pratiquée dans non moins de quatre heures à partir de sa connaissance par le magistrat que désignera la préfecture de Jianningfu. En présence de Li Cheng, l’aîné du défunt, de la veuve de ce dernier, Madame Li, de ses autres enfants mâles, Ze et Xin, ainsi que de Bao Pao, le chef du village, et de mon assistant Cí, témoin direct de l’événement.
Cí écrivit sous la dictée, répétant chaque mot à voix haute. Feng continua.
— Le défunt, du nom de Li Shang, fils et petit-fils de Li, qui aux dires de son fils aîné était âgé de cinquante-huit ans au moment de sa mort, exerçant la profession de comptable, de paysan et de menuisier, a été vu pour la dernière fois avant-hier, à midi, après avoir exécuté sa besogne dans le magasin de Bao Pao où nous nous trouvons à présent. Son fils témoigne que le défunt ne souffrait d’aucune maladie hormis celles propres à son âge ou aux saisons, et qu’on ne lui connaissait pas d’ennemis.
Feng regarda l’aîné, qui s’empressa de confirmer ces précisions, puis Cí, afin qu’il relût ce qu’il avait écrit.
— En raison de l’ignorance des membres de sa famille, continua Feng avec une moue de réprobation, le corps a été lavé et habillé. Ils confirment eux-mêmes qu’au moment où le corps leur a été remis ils n’ont remarqué aucune autre blessure que la terrible entaille qui séparait la tête du tronc, et que c’est sans doute celle-ci qui a mis fin à sa vie. Sa bouche est exagérément ouverte… (il tenta en vain de la fermer) et la mâchoire, rigide.
— Vous n’allez pas le déshabiller ? s’étonna Cí.
— Ce ne sera pas nécessaire.
Feng tendit la main pour effleurer l’entaille du cou. Il la montra à Cí, attendant sa réponse.
— Double incision ? suggéra le jeune homme.
— Double incision… Comme aux cochons…
Cí observa avec attention la blessure débarrassée de la boue. En effet, dans sa partie antérieure, sous l’endroit qu’occupait auparavant la pomme d’Adam, elle présentait une coupure horizontale nette semblable à celle qu’on pratiquait sur les porcs pour les vider de leur sang. Ensuite, la blessure s’élargissait tout au long de sa circonférence au moyen de petits coups de dent semblables à ceux que produit une scie de boucher. Il allait commenter cela quand Feng lui demanda de relater les circonstances de sa découverte. Cí obéit, les rapportant de façon aussi détaillée qu’il s’en souvenait. Lorsqu’il conclut, le juge le regarda d’un air sévère.
— Et le chiffon ? lui demanda-t-il.
— Le chiffon ?
« Quel idiot ! Comment ai-je pu l’oublier ? »
— Tu me déçois, Cí, et ce n’était pas dans tes habitudes… (Le juge garda un instant le silence.) Comme tu devrais le savoir, la bouche ouverte n’obéit ni à une grimace d’appel au secours ni à un cri de douleur, car dans ce cas elle se serait refermée avec le relâchement postérieur au décès. En conclusion, on a dû y introduire un objet quelconque avant ou immédiatement après sa mort, lequel y est sans doute resté jusqu’à ce que les muscles se raidissent. En ce qui concerne la typologie de l’objet, je suppose que nous parlons d’un chiffon de lin, si nous sommes attentifs aux fils ensanglantés qui sont encore entre ses dents.
Le reproche fit mal à Cí. Un an plus tôt, il n’aurait pas oublié, mais le manque de pratique l’avait rendu lent et maladroit. Il se mordit les lèvres et fouilla dans sa manche.
— J’avais l’intention de vous le remettre, s’excusa-t-il en tendant le morceau d’étoffe soigneusement plié.
Feng l’examina minutieusement. La toile était grisâtre, souillée de plusieurs taches de sang séché ; sa taille, celle d’un de ces mouchoirs dont on se couvre la tête. Le juge le marqua comme preuve.
— Termine et encre mon sceau. Fais ensuite une copie à remettre au magistrat lorsqu’il arrivera.
Feng prit congé des personnes présentes et sortit de la remise. De nouveau il pleuvait. Cí se hâta de le suivre. Il le rejoignit juste à l’entrée de la demeure que Bao Pao lui avait attribuée.
— Les documents…, bégaya-t-il.
— Pose-les là, sur ma tablette.
— Juge Feng, je…
— Ne t’inquiète pas, Cí. À ton âge, j’étais incapable de distinguer une mort par arbalète d’une autre par pendaison.
Cela ne réconforta pas Cí, car il savait que ce n’était pas vrai.
Il observa le juge tandis que celui-ci rangeait ses diplômes. Il désirait être comme Feng. Il enviait sa sagacité, sa probité et sa connaissance. C’est lui qui l’avait instruit et il souhaitait continuer à l’avoir pour maître, mais jamais il n’y parviendrait enfermé dans un village de paysans. Il attendit qu’il eût terminé avant de le lui faire savoir. Quand Feng eut rangé le dernier papier, il l’interrogea à propos du contrat de son père, mais le juge hocha la tête, résigné.
— C’est une histoire entre ton père et moi.
Tel un acheteur indécis, Cí fit les cent pas au milieu des affaires de Feng.
— C’est qu’hier soir j’ai parlé avec lui et il m’a dit… Enfin je pensais que nous retournerions à Lin’an, et voilà qu’à présent…
Feng s’arrêta pour le regarder. Les larmes embuaient les yeux de Cí. Il inspira fortement avant de poser sa main sur l’épaule du jeune homme.
— Écoute Cí, je ne sais si je devrais te le dire…
— Je vous en supplie, l’implora-t-il.
— D’accord, mais tu dois me promettre que tu garderas cela pour toi.
Il attendit que Cí acquiesçât. Puis il prit un bol d’air et s’assit, abattu.
— Si j’ai fait ce voyage, c’est uniquement pour vous. Ton père m’a écrit il y a quelques mois pour me faire part de son intention de reprendre son poste, mais maintenant, après m’avoir fait venir jusqu’ici, il ne veut même plus en parler. J’ai insisté en lui promettant un travail confortable et un salaire généreux ; je lui ai même offert une maison en propriété dans la capitale, mais, inexplicablement, il a refusé.
— Eh bien, emmenez-moi ! Si c’est à cause de cet oubli du morceau d’étoffe, je vous promets que je travaillerai dur. Je travaillerai jusqu’à m’écorcher la peau s’il le faut, mais je ne vous ferai plus honte ! Je…
— Franchement, Cí, ce n’est pas toi le problème. Tu sais combien je t’apprécie. Tu es loyal et j’aimerais beaucoup te reprendre comme assistant. C’est pourquoi j’ai parlé à ton père de toi et de ton avenir, mais je me suis heurté à un mur. Je ne sais ce qui lui arrive, il s’est montré inflexible. Je regrette vraiment.
— Je… je…
Cí ne sut quoi dire. Un coup de tonnerre résonna au loin. Feng lui donna une tape dans le dos.
— J’avais de grands projets pour toi, Cí. Je t’avais même réservé une place à l’université de Lin’an.
— À l’université de Lin’an ?
Ses yeux s’écarquillèrent. Retourner à l’université était son rêve.
— Ton père ne te l’a pas dit ? Je pensais qu’il l’avait fait.
Les jambes de Cí flageolèrent. Quand Feng lui demanda ce qui lui arrivait, le jeune homme garda le silence, il avait le sentiment d’avoir été floué.

 


Demain fin de notre semaine de lecture avec le chapitre 3.

Et si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

 Un splendide et capivant polar historique.

Le livre : Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido. Traduit de l’espagnol par Nelly et Alex Lhermillier. Paru le 3 juin 2015 chez Le Livre de poche dans la collection Le Livre de poche. Policier n° 33781.  8€60 ; (754 p.) ; 18 x 11 cm

4e de couv :

Ci Song est un jeune garçon d’origine modeste qui vit dans la Chine du XIIIe siècle. Après la mort de ses parents, l’incendie de leur maison et l’arrestation de son frère, il quitte son village avec sa petite soeur malade. C’est à Lin’an, capitale de l’empire, qu’il devient fossoyeur des «champs de la mort» et il est accepté à la prestigieuse Académie Ming. Son talent pour expliquer les causes d’un décès le rend célèbre. Lorsque l’écho de ses exploits parvient aux oreilles de l’empereur, celui-ci le convoque pour enquêter sur une série d’assassinats. S’il réussit, il entrera au sein du Conseil des Châtiments ; s’il échoue, c’est la mort. C’est ainsi que Cí Song, le lecteur de cadavres, devient le premier médecin légiste de tous les temps. Un roman, inspiré par la vie d’un personnage réel, captivant et richement documenté où, dans la Chine exotique de l’époque médiévale, la haine côtoie l’ambition, comme l’amour, la mort.

Extrait :

«Iris Bleu m’a dit que Feng connaissait d’innombrables façons de mourir. Et il se peut que ce soit vrai. Peut-être existe-t-il vraiment d’infinies façons de mourir. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il n’y a qu’une façon de vivre.»

L’auteur : AVT_Antonio-Garrido_9704Antonio Garrido Molina, né en 1963 à Linares, dans la province de Jaén, est un écrivain espagnol. Il vit actuellement à Valence. Il fait des études d’ingénieur industriel à l’université Polytechnique de Las Palmas. Il est ensuite professeur à l’Université CEU Cardinal Herrera de Valence puis à l’Université polytechnique de Valence. Il amorce sa carrière littéraire en 2008 avec le roman policier historique La Scribe (La escriba), dont l’action se déroule dans la Franconie, en l’an 799, à la veille du sacre de Charlemagne. L’ouvrage devient un best-seller traduit dans une douzaine de langues. Le Lecteur de cadavres ( El Lector de Cadaveres), paru en 2011, est un second roman policier historique, dont le héros, inspiré d’un personnage réel de la Chine impériale du XIIIe siècle,  a le don d’expliquer les causes d’un décès grâce à un examen minutieux des corps.

Avis et résumé :

Dans la Chine rurale du début du XIIIe siècle, Ci Song, un jeune homme de dix-sept ans, abandonne ses études de juriste sous l’autorité du juge Feng, car son père a été accusé de corruption. Accusé d’un crime commis par son frère, Ci fuit fuir son village avec sa petite sœur malade. C’est ainsi qu’il se retrouve à Lin’an, la préfecture de la province, où il fait la connaissance de Xu, un fossoyeur devin escroc, qui lui assure gite et couvert à condition qu’il identifie les causes du trépas des cadavres amenés au cimetière : les familles paient bien ce genre de renseignements… La renommée de Ci s’étend vite.
Grâce à ces qualités inégalables, son formidable talent et son flair surprenant, il devient bientôt l’élève le plus brillant de l’école. Mais très vite il est jalousé par un condisciple, Astuce Grise. Pourtant, l’empereur en personne le mande au palais car de hautes personnalités de la cour sont assassinées… à distance !
Ci retrouve son vieux maître Feng marié à une superbe créature aveugle, Iris Bleu. Celle-ci cache un passé mystérieux et peut-être criminel. La Belle captive Ci Song et sa beauté le rend fou de désir. Y succombera-t-il ? Échappera-t-il à la haine d’Astuce Grise, prêt à tout pour l’envoyer dans l’Au-delà ? Et, surtout, résoudra-t-il l’énigme des meurtres ?
J’ai été captivé et pourtant la Chine, au premier abord, n’est pas un pays qui m’attire. Mais cette chine impériale, sous la plume d’Antonio Garrido, s’est ouverte à moi comme une révélation. Et si ce récit est inspiré d’un personnage réel, c’est bel et bien les mots de l’auteur qui lui donne vie.
Ainsi ce livre à la fois un roman d’amour, d’histoire, d’aventures et d’apprentissage est envoûtant et palpitant. Il nous fait vivre dans le Moyen Age chinois et nous fait découvrir entre autres les techniques médicales pratiquées à l’époque.
C’est remarquablement bien fait, tout est parfaitement maîtrise par l’auteur. Les personnages, les paysages, la reconstitution historique.
Alors comment ne pas penser aux aventures du Juge Ti du regretté Robert Van Gulik quand on lit ce titre. Elles ont enchantées, il y a une trentaines d’années, toute une génération de lecteur, comme moi, de polar historique.
La subtilité chinoise appliquée à l’art de l’énigme policière » disait Claude Roy en 1983, je reprends ses mots qui qualifient aujourd’hui merveilleusement ce second roman d’Antonio Garrido.
Ce fascinant roman, a été salué par le prix international du roman historique en 2012.