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PREMIÈRES LIGNE #130 La chambre Close de Sjöwall et Wahlöö

PREMIÈRES LIGNE #130

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La chambre close : le roman d’un crime de Maj Sjöwall et Per Wahlöö

Une femme commet un braquage au cours duquel un homme est tué accidentellement. Dans le même temps, deux dangereux pilleurs de banques écument stockholm, et mettent la police sur les dents. Martin Beck quant à lui, reprenant le travail après une longue convalescence, se heurte à une affaire bizarre : un vieil invalide nécessiteux est retrouvé mort dans une pièce sordide soigneusement fermée de l’intérieur. Il a une balle dans le ventre. La police veut conclure à un suicide, mais dans ce cas où est passé le pistolet ? Un pistolet qui, justement, semble avoir servi au braquage… À partir d’un classique mystère de chambre close se dessine progressivement une affaire complexe, à la résolution parfaitement amorale.

1

Au moment où elle sortit de la bouche de métro de Wollmar Yxkullsgatan, 14 heures sonnaient à l’église de Maria. Elle s’arrêta pour allumer une cigarette, avant de se diriger à grands pas vers la place de Mariatorget.

La vibration de l’air, propageant le bruit des cloches, lui rappela les tristes dimanches de son enfance. Elle était née et avait grandi à quelques pâtés de maisons de cette église, où elle avait été baptisée et fait sa communion voilà près de douze ans. Tout ce dont elle se souvenait, ainsi que des cours de catéchisme, c’était d’avoir demandé au pasteur ce qu’avait voulu dire Strindberg lorsqu’il avait parlé du « soprano splénétique » des cloches de l’église de Maria, mais elle ne se rappelait pas ce qu’il lui avait répondu.

Le soleil lui brûlait le dos et, après avoir traversé Sankt Paulsgatan, elle ralentit l’allure afin de ne pas être en sueur. Elle comprit soudain combien elle était nerveuse et regretta de ne pas avoir pris un calmant avant de partir de chez elle.

Une fois arrivée au milieu de la place, elle trempa son mouchoir dans l’eau de la fontaine avant d’aller s’asseoir sur un banc, à l’ombre des arbres. Elle ôta ses lunettes, se frotta rapidement le visage avec son mouchoir humide, essuya ses verres avec un pan de sa chemise bleu clair puis remit les lunettes. Ensuite elle enleva son chapeau de toile bleu à larges bords, souleva ses cheveux blonds qui lui tombaient si bas dans le cou qu’ils effleuraient les pattes d’épaules de la chemise et s’essuya la nuque. Enfin, elle remit son chapeau, le baissa sur son front et resta assise là, absolument immobile, son mouchoir roulé en boule entre ses mains.

Au bout d’un moment elle étala le mouchoir sur le banc, à côté d’elle, et s’essuya les mains sur son jean. Elle regarda sa montre, qui indiquait 14 h 10, et s’accorda trois minutes pour se calmer avant de continuer, puisqu’il le fallait.

Lorsque sonna le quart, elle souleva le rabat du sac de toile vert posé sur ses genoux, prit le mouchoir maintenant tout à fait sec et le laissa tomber à l’intérieur sans se donner la peine de le plier. Puis elle se leva, passa la sangle du sac sur son épaule droite et se remit en marche.

Tout en se dirigeant vers Hornsgatan elle sentit qu’elle se détendait et s’efforça de se persuader que tout irait bien.

C’était le dernier jour de juin, un vendredi, et, pour bien des gens, les vacances venaient de commencer. Hornsgatan était très animée, tant sur les trottoirs que sur la chaussée. Au débouché de la place, elle tourna à gauche et se trouva alors à l’ombre des immeubles.

Elle espérait avoir bien fait de choisir ce jour-là. Elle avait soigneusement pesé le pour et le contre et elle était bien consciente qu’il lui faudrait peut-être remettre l’exécution de ses projets à la semaine suivante. Ce ne serait pas bien grave, dans ce cas, mais elle préférait être soulagée de la tension nerveuse de l’attente.

Elle arriva plus tôt qu’elle ne l’avait pensé et s’arrêta du côté de la rue qui était à l’ombre, tout en observant la grande baie vitrée, en face. Le soleil s’y réfléchissait, mais elle était de temps en temps masquée par la circulation très dense de la rue. Elle put cependant constater que les rideaux étaient tirés.

Elle fit lentement les cent pas sur le trottoir en faisant semblant de regarder les vitrines, et, bien qu’il y eût une grande pendule un peu plus loin dans la rue, devant un magasin d’horlogerie, elle ne cessait de consulter sa montre-bracelet. Tout en surveillant du coin de l’œil la porte d’en face.

À 14 h 55 elle se dirigea vers le passage clouté situé au carrefour et, quatre minutes plus tard, elle se trouva devant l’entrée de la banque.

Avant de pousser la porte et d’entrer, elle souleva le rabat de son sac.

Du regard elle fit le tour de ce local, qui abritait une agence d’une grande banque. Il était en longueur, et la porte et l’unique baie occupaient l’un des murs de la largeur. À droite, un comptoir courait sur toute la longueur. À gauche, se trouvaient quatre pupitres fixés au mur et, plus au fond, une table basse de forme ronde et deux tabourets recouverts d’un tissu à carreaux rouges. Tout au bout partait un escalier très raide qui descendait en colimaçon vers ce qui devait être la salle des coffres et la chambre forte.

Il n’y avait qu’un client devant elle, un homme en train de ranger des billets et des papiers dans sa serviette.

Derrière le comptoir étaient assises deux employées et, un peu plus loin, un homme consultait un fichier.

Elle se dirigea vers l’un des pupitres et chercha un stylo dans le compartiment extérieur de son sac, tout en observant du coin de l’œil le client pousser la porte de la rue et sortir. Elle prit un imprimé et se mit à dessiner dessus. Mais elle n’eut pas longtemps à attendre avant de voir le directeur de l’agence aller verrouiller la porte d’entrée. Puis il se baissa pour soulever le taquet qui retenait la porte intérieure et, tandis que celle-ci se refermait avec un petit soupir, regagna sa place derrière le comptoir.

Elle sortit alors son mouchoir de son sac, le prit dans sa main droite et fit semblant de se moucher tout en avançant vers le comptoir, l’imprimé à la main.

Une fois arrivée devant la caisse, elle laissa tomber l’imprimé dans son sac, en sortit un filet en nylon qu’elle posa sur le comptoir, puis saisit le pistolet et le pointa vers la caissière en disant, le mouchoir devant la bouche :

C’est un hold-up. Le pistolet est chargé et, si vous bronchez, je tire. Mettez tout l’argent que vous avez dans ce filet.

La femme qui se trouvait en face d’elle la regarda avec de grands yeux, prit lentement le filet et le posa devant elle. L’autre femme, qui était en train de se peigner, assise sur une chaise, s’arrêta dans son geste et laissa retomber ses mains. Elle ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose mais n’émit pas le moindre son. L’homme, qui se tenait toujours derrière son bureau, esquissa un geste rapide, mais elle braqua aussitôt le pistolet dans sa direction et cria :

Ne bougez pas ! Les mains en l’air, tout le monde !

Puis elle agita le canon de son arme en direction de la femme, apparemment paralysée, qu’elle avait devant elle, et reprit :

Qu’est-ce que vous attendez ? J’ai dit tout l’argent !

La caissière commença alors à mettre les liasses de billets dans le filet et, une fois qu’elle eut terminé, le posa à nouveau sur le comptoir. De derrière son bureau l’homme dit soudain :

Vous ne vous en tirerez pas comme cela. La police va…

Taisez-vous ! s’écria-t-elle.

Puis elle jeta le mouchoir dans son sac resté ouvert et prit le filet, dont le poids lui parut très prometteur. Elle braqua ensuite son pistolet, à tour de rôle, vers les trois employés tout en se dirigeant lentement vers la porte, à reculons.

Soudain, venant de l’escalier situé au fond de la pièce, quelqu’un se jeta sur elle. C’était un grand homme blond, en pantalon blanc très bien repassé et blazer bleu aux boutons bien astiqués et portant un grand blason brodé en fils d’or sur la poitrine.

Un claquement très sec retentit dans la pièce et se répercuta d’un mur à l’autre et, tout en sentant son bras projeté malgré elle vers le plafond, elle vit l’homme au blason doré faire un bond en arrière. Elle eut le temps de noter que ses chaussures étaient neuves, qu’elles étaient blanches et avaient d’épaisses semelles en caoutchouc rouge rayé, mais ce n’est que lorsque sa tête alla cogner sur le dallage, avec un affreux bruit sourd, qu’elle comprit qu’elle l’avait tué.

Elle jeta son pistolet dans son sac, lança un regard affolé aux trois personnes mortes de peur qui se tenaient derrière le comptoir et se précipita vers la porte. Elle ouvrit celle-ci, après s’être un peu énervée sur le verrou, et, avant de se retrouver dans la rue, elle eut le temps de se dire : « Du calme, il faut que je marche tout à fait normalement. » Mais, une fois sur le trottoir, elle se mit à courir à moitié vers la première rue transversale.

Elle ne vit pas vraiment les gens autour d’elle, sentant seulement qu’elle heurtait plusieurs d’entre eux au passage, tandis que la détonation continuait à retentir dans ses oreilles.

Elle tourna le coin de la rue et se mit alors à courir vraiment, le filet à la main et son sac lui cognant contre la hanche. Elle ouvrit brutalement la porte de l’immeuble dans lequel elle avait habité étant enfant, enfila jusqu’au bout le couloir bien connu qui donnait sur la cour et, une fois parvenue là, ralentit l’allure et se mit à marcher normalement. Au fond de la cour, elle pénétra dans un autre immeuble qu’elle traversa également et se retrouva dans une nouvelle arrière-cour. Là, elle descendit l’escalier très raide menant à la cave et s’assit sur la dernière marche.

Elle essaya alors de mettre le filet de nylon noir dans son sac, par-dessus le pistolet, mais il n’y tenait pas. Elle ôta donc son chapeau, ses lunettes, ainsi que sa perruque blonde, et fourra le tout à la place. Elle était maintenant brune, les cheveux courts. Elle se leva, déboutonna sa chemise, l’enleva et la mit également dans le sac. Dessous, elle portait un maillot de coton noir à manches courtes. Elle passa la sangle de son sac sur son épaule gauche, prit le filet à la main et regagna la cour. Elle traversa plusieurs autres immeubles et plusieurs cours et enjamba deux murets avant de se retrouver dans la rue, à l’autre extrémité du pâté de maisons.

Elle entra dans un magasin d’alimentation, acheta deux litres de lait, qu’elle mit dans son sac à provisions avec, par-dessus, le filet de nylon noir.

Puis elle se dirigea vers Slussen et prit le métro pour rentrer chez elle.

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PREMIÈRES LIGNE #129 l’analphabète qui savait compter, Jonas Jonasson

PREMIÈRES LIGNE #129

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

L’Analphabète qui savait compter, Jonas Jonasson

« Statistiquement, la probabilité qu’une analphabète née dans les années 1960 à Soweto grandisse et se retrouve un jour enfermée dans un camion de pommes de terre en compagnie du roi de Suède et de son Premier ministre est d’une sur quarante-cinq milliards six cent soixante-six millions deux cent douze mille huit cent dix.
Selon les calculs de ladite analphabète. »

Tout semblait vouer Nombeko Mayeki, petite fille noire née dans le plus grand ghetto d’Afrique du Sud, à mener une existence de dur labeur et à mourir jeune dans l’indifférence générale. Tout sauf le destin. Et sa prodigieuse faculté à manier les nombres. Ainsi, Nombeko, l’analphabète qui sait compter, se retrouve propulsée loin de son pays et de la misère, dans les hautes sphères de la politique internationale.
Lors de son incroyable périple à travers le monde, notre héroïne rencontre des personnages hauts en couleur, parmi lesquels deux frères physiquement identiques et pourtant très différents, une jeune fille en colère et un potier paranoïaque. Elle se met à dos les services secrets les plus redoutés au monde et se retrouve enfermée dans un camion de pommes de terre. A ce moment-là, l’humanité entière est menacée de destruction.
Dans sa nouvelle comédie explosive, Jonas Jonasson s’attaque, avec l’humour déjanté qu’on lui connaît, aux préjugés, et démolit pour de bon le mythe selon lequel les rois ne tordent pas le cou aux poules.

1

Où il est question d’une fille dans une cabane et d’un homme qui, une fois mort, l’en fit sortir


D’une certaine manière, les videurs de latrines du plus grand ghetto d’Afrique du Sud étaient bien lotis. Après tout, ils avaient du travail et un toit au-dessus de la tête.

Néanmoins, statistiquement, ils n’avaient aucun avenir. La plupart succomberaient jeunes à la tuberculose, à une pneumonie, aux diarrhées, à la drogue, à l’alcool ou à une combinaison de l’ensemble. Quelques rares spécimens auraient le privilège de fêter leurs cinquante ans, ce qui était le cas du chef du bureau des latrines de Soweto, même s’il était usé par le travail et malade. Il avalait bien trop d’antalgiques avec bien trop de bière bien trop tôt le matin. En conséquence, il se montra un jour quelque peu véhément à l’égard d’un représentant envoyé par les services sanitaires de la commune de Johannesburg. Un moricaud qui osait hausser le ton ! L’affaire remonta jusqu’aux oreilles du chef de service qui, lors de la collation matinale avec ses collaborateurs le lendemain, annonça qu’il était temps de remplacer l’analphabète du secteur B.

Une collation particulièrement agréable d’ailleurs, puisqu’on y avait mangé du gâteau pour souhaiter la bienvenue à un nouvel agent sanitaire : Piet du Toit, qui, à vingt-trois ans, venait d’être embauché pour son premier travail.

Ce fut lui qu’on chargea de régler le problème de Soweto, car c’était ainsi qu’on fonctionnait dans cette commune : on attribuait les analphabètes aux bleus afin qu’ils s’endurcissent.

Personne ne savait si tous les videurs de latrines de Soweto étaient effectivement analphabètes, mais on les nommait ainsi. Désormais, mieux valait éviter d’appeler un nègre un nègre. De toute façon, aucun n’était allé à l’école, ils vivaient tous dans des taudis et avaient le plus grand mal à comprendre ce qu’on leur disait.

Piet du Toit se sentait mal à l’aise. C’était sa première visite chez les sauvages. Pour plus de sécurité, son marchand d’art de père lui avait fourni un garde du corps.

Le gamin de vingt-trois ans entra dans le bureau des latrines et ne put s’empêcher de lâcher une remarque irritée sur l’odeur. Là était assis le chef des latrines, celui qui allait devoir partir. Et, à côté de lui, une petite fille qui, à la stupéfaction de Piet, ouvrit la bouche et répondit que la merde avait en effet la fâcheuse propriété de puer.

L’agent sanitaire se demanda l’espace d’une seconde si la gamine se moquait de lui, mais ce n’était pas envisageable. Il laissa tomber et alla droit au but. Il expliqua au chef des latrines qu’il ne pouvait plus garder son travail, car il en avait été décidé ainsi en haut lieu, mais qu’il percevrait trois mois de salaire si, au cours de la semaine suivante, il lui présentait trois candidats pour le poste qui venait de se libérer.

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PREMIÈRES LIGNE #128, La faim et la soif, Michaël Koudero

PREMIÈRES LIGNE #128

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Le livre en cause

La faim et la soif, Michaël Koudero

I

MATHILDE ET OCTAVIAN


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D’ABORD, LE DÉCOR.

Lignes pures et perspectives tranchantes.

Cœur vivant, la cuisine se composait d’un mobilier blanc articulé autour d’une table de travail. Crédence en verre, hotte en inox et accessoires design. Des trajectoires de soleil fusaient sur les matières pour se répandre en halos généreux.

En retrait, deux piliers structuraient l’espace et ouvraient sur la partie séjour. Belle hauteur sous plafond, moulures, cheminée et parquet en point de Hongrie. Tradition et modernité se complétaient dans cet intérieur niché au quatrième étage, rue Louis-le-Grand, à deux pas de la place Vendôme.

Par les trois fenêtres, le soleil surchauffait les lieux. Son mètre quatre-vingt-huit et ses quatre-vingt-douze kilos accusaient le coup. Il poissait sous sa combinaison intégrale blanche et son masque à cartouche. Le réveil de l’été lui rappelait combien il préférait septembre et la douceur de son arrière-saison.

Cinq pas le placèrent à hauteur d’un canapé d’angle aux formes travaillées. Le coin-repas dans son dos, ses iris bleu pétrole se concentrèrent sur le salon.

Un réflexe devenu nécessité. Il devait prendre le pouls des lieux. S’imprégner des détails pour cerner le sang et la tragédie.

Une étagère en verre épousait un pan de mur. Dans les niches se serraient des ouvrages consacrés au troisième art et à ses dignes représentants. De Michel-Ange à Picasso, sans oublier Dalí. Une collection de romans – de la littérature blanche –, quelques bibelots d’un goût douteux et cette statue en terre cuite : trois personnages aux ventres ronds, grimés d’une peinture noire.

Pas de télévision. Seul un cadre numérique, à l’éclairage intense, diffusait en boucle des clichés de vie. La victime posait aux côtés de ses petits-enfants : une fille et un garçon – deux adolescents boutonneux. Anniversaires, Noël, voyages : chacune des photographies scellait les sourires radieux d’une famille multigénérationnelle, unie.

Il resta de marbre, enfila une paire de gants en latex et sortit de sa poche son appareil compact Nikon.

Mode automatique. Le vif du sujet.

Il immortalisait la zone sous tous les angles. Les crépitements résonnaient, s’intensifiaient, écorchaient le silence. Sa focale se resserrait sur les meubles, s’élargissait sur les sols, zoomait sur les détails.

Sur la table basse Airborne en verre et acier noir, des courbes de sang séché. Les arabesques, couleur marron, lui firent penser au vernis que l’on utilise pour teindre le bois. Il retrouva ces particules d’horreur sur les chandeliers posés sur la table, comme sur ce trousseau de clefs laissé à l’abandon.

D’un clic, il figea la scène à tout jamais.

D’autres stigmates imprégnaient le canapé. Il souleva le tapis. Constata que le liquide avait traversé les tissus pour se répandre sur le parquet : nouvelle

pression sur le détonateur.

Son inspection se concentra sur le mur, où des éclats de cervelle et des esquilles d’os éclaboussaient la surface en un chœur sinistre. À maintes reprises, il battit son bras dans l’air pour repousser les mouches bleues qui s’appropriaient le territoire, secondées par une armée de vers et de larves.

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PREMIÈRES LIGNE #127, Âmes battues, Isabelle Villain

PREMIÈRES LIGNE #127

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Âmes battues, Isabelle Villain

Âmes battues
Un claquement métallique puis le bruit sourd d’un corps s’effondrant sur le sol. Un geste qui aurait pu ruiner une carrière prometteuse. Un souvenir qui, à n’en pas douter, hantera longtemps le commandant Rebecca de Lost.
Traumatisée par l’issue de sa dernière enquête, réintégrée à la tête de son groupe au 36 quai des Orfèvres, elle est chargée d’élucider le meurtre d’une prostituée. S’agit-il d’un crime commis par son souteneur ou un client ?
Les enquêteurs de la Crim’ se retrouvent confrontés à un psychopathe diaboliquement intelligent dont l’ambition est de battre la police à son propre jeu et dont l’unique choix est d’aller jusqu’au bout de sa manipulation. La partie était perdue d’avance. Lui le savait, les flics pas encore.
Des bas-fonds de Paris aux tréfonds de l’âme humaine, Isabelle Massare-Villain propose une nouvelle intrigue où la violence psychologique prend le pas sur la violence physique.

1

26 mars 2012.

Un claquement métallique, puis le bruit sourd d’un corps s’effondrant sur le sol.

La vie de Rebecca a basculé en une fraction de seconde, et pas une seule journée ne s’écoule sans que les images de cet après-midi du 26 janvier reviennent la hanter : le visage de son adjoint, le capitaine Antoine Atlan, à terre, la suppliant de ne pas appuyer sur la détente ; son agresseur, une arme pointée sur elle, lui récitant mécaniquement les raisons pour lesquelles il venait d’assassiner de sang-froid six personnes pour venger la mort de sa propre femme. Il avait tout planifié pendant des mois et ne semblait éprouver aucun remords. Elle peut encore ressentir, même après toutes ces semaines, cette sensation de bras ankylosé. Ils s’étaient tenus là, à quelques mètres l’un de l’autre, face à face, arme contre arme, durant d’interminables minutes. Rebecca était tout à fait consciente, à cet instant, de l’issue vers laquelle ce psychopathe cherchait à l’entraîner. En vain… Elle s’était engouffrée, les yeux fermés, dans le piège tendu et avait tiré. Poussée dans ses derniers retranchements, elle avait craqué. Elle avait réalisé un peu plus tard que gagner la partie n’avait pas été suffisant. Il était parti volontairement à l’abattoir, le chargeur totalement vide. Il était parvenu en quelques secondes à lui retirer toute lucidité, à la transformer en une femme meurtrie et meurtrière, plaçant sa vengeance au-dessus de tout le reste, quitte à mettre sa carrière en danger. Avait-il mérité ce sort ? Rebecca n’était pas en droit de se poser la question. Elle était commandant à la brigade criminelle et son devoir aurait été de procéder à son interpellation et de laisser la justice faire son travail. Elle avait commis une terrible faute, et le commissaire divisionnaire Pecorelli avait été dans l’obligation de saisir le parquet de Paris. L’IGPN{1}, la police des polices, était entrée en action pour mener l’enquête et avait suspendu Rebecca à titre provisoire. Son équipe criait haut et fort qu’elle ne méritait pas cette sanction. Ce n’était pas à eux d’en juger. En attendant, ils tentaient tous de faire face de leur mieux.

La cloche de l’église Sainte-Anne se met à résonner sur la place d’Armes. Il est 10 heures. Rebecca termine son petit déjeuner, assise à la terrasse de l’hôtel. Elle a remonté sa longue chevelure rousse en un chignon approximatif et protégé ses yeux verts avec des lunettes de soleil. La nuit a été agitée, une nouvelle fois. Son teint clair, d’ordinaire toujours rose et frais, est un peu chiffonné.

Une dizaine de colombes d’un blanc nacré se disputent les dernières miettes de pain abandonnées par les clients. Le temps est printanier, la température douce et le ciel bleu azur. L’île de Porquerolles appartient encore pour quelques semaines à ses 350 habitants. Rebecca a découvert par hasard il y a onze ans ce petit coin de paradis situé au large de Toulon au cours d’une escapade en bateau. Elle est tombée amoureuse au premier regard de ces criques cristallines et de ces chemins bordés d’oliviers et de pins parasols. Depuis, elle essaye d’y séjourner une fois par an, ne serait-ce qu’un long week-end, pour se ressourcer et se vider la tête. Ne penser à rien. Alors débarquer ici, après l’épreuve qu’elle venait de traverser, était une évidence.

Rebecca consulte son portable. La batterie est toujours pleine. Le nombre de barres de réseau à son maximum. Rien. Aucun appel.

L’inspection générale des services doit rendre ses conclusions dans les jours à venir, mais elle ignore la sanction qu’elle va encourir : simple blâme, mise à pied temporaire, définitive ou bien mutation à la circulation. La faute est avérée. Elle l’a intégrée, mais son groupe s’est montré solidaire et les circonstances plaident en sa faveur. Rebecca a rangé sa naïveté au placard depuis pas mal d’années. Les excellents résultats de son équipe créent de la jalousie au sein de la Crim’. En tant que femme, elle se retrouve souvent en première ligne, mais elle a sa conscience pour elle et l’appui de sa hiérarchie. Il ne lui reste plus qu’à patienter encore quelques heures, un jour ou deux, tout au plus.

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PREMIÈRES LIGNE #126 : Une dernier ballon pour la route, Benjamin Dierstein

PREMIÈRES LIGNE #126

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Un dernier ballon pour la route, Benjamin Dierstein

La première chose que j’ai vue en sortant de la voiture, c’est deux gosses tout sales qui jouaient avec une vieille pelle rouillée et un cadavre de chien. J’avais à peine foutu les pieds dehors qu’ils me lançaient déjà des cailloux en me traitant de fils de pute. Le plus grand des deux faisait un bon mètre quarante de long comme de large, et le plus petit avait les dents si pourries qu’on aurait dit qu’il avait passé la nuit à grignoter une tronçonneuse. Ils avaient à peine dix ans et la peau déjà burinée par le soleil, les eaux stagnantes et la pollution, comme tous ces gamins de hippies que j’avais côtoyés quand j’avais leur âge. 

La deuxième chose que j’ai vue en m’avançant vers eux, c’est les trois pitbulls attachés à une carcasse de 205, déchaînés comme une mer de tempête force douze, et qui aboyaient à l’unisson en me faisant comprendre que j’allais passer un sale quart d’heure si jamais les mioches s’amusaient à défaire le nœud de leurs laisses. 13 Je me suis approché d’eux en brandissant ma vieille matraque de collection, et les chiards ont détalé dans la maison en moins de deux dès qu’ils ont vu le gourdin. Je les ai suivis lentement, en faisant attention à ne pas foutre mes panards dans un piège à ours ou une boîte de conserve gangrenée. La cour de la ferme tenait plus de la déchetterie que du jardin à la française, parsemée de caravanes à l’abandon, de pneus usés, de sacs d’ordures et de cadavres de bières à n’en plus finir. La bâtisse qui courait le long de cette décharge était une vieille longère décrépite, occupée selon les gens du coin par une communauté de zonards que la ville avait relogés ici, faute de savoir quoi en foutre. Personne dans la région ne voulait de cette bande d’apaches, qui selon les voisins passaient leur temps à picoler, à se chicaner et à se mettre sur la gueule dès qu’ils avaient un peu trop forcé sur la Valstar. Tous les agriculteurs du coin avaient quitté le pays bien avant qu’ils arrivent, forcés de revendre leurs champs aux grandes enseignes qui pullulaient tout autour. D’où j’étais, je pouvais sentir les effluves des poubelles du McDo le plus proche, cette étrange combinaison de produits toxiques et de steaks périmés que les jeunes d’aujourd’hui considèrent comme une odeur appétissante.

Les deux gosses étaient à peine rentrés que quatre loubards avec des gueules impossibles et une bonne femme en haillons sont sortis de la maison. Ils avaient l’expression abrupte de ces gens de la campagne faméliques, le regard pincé à force de plisser les yeux. Malgré les années, j’ai reconnu Jérôme Hinault en moins de deux : cheveux rasés sur les côtés, bras bardés de tatouages, pipe à opium au coin du bec. Il avait les mêmes traits qu’à l’époque, rendus encore plus 14 grossiers par l’alcool, comme s’il était devenu une sorte de caricature de lui-même. Le type qui se tenait derrière lui avait un fusil à la main et la mâchoire qui pendouillait.

 – Keski veut, l’môssieur ?

Il faisait chaud et, tout en recrachant la fumée de ma Gitane dans l’air lourd et immobile, j’ai cherché au fond de leurs yeux une trace d’empathie, mais je n’y ai croisé rien d’autre que l’abîme.

– Je cherche une fillette et sa maman.

– N’y a pas d’fillette ici.

– J’peux vous montrer une photo ?

– N’y a pas d’fillette ici, qu’on vous dit. Pourquoi qui vient nous emmerder, l’môssieur ?

 Au moment où j’ai plongé la main dans ma veste pour sortir le cliché de Romane et Marilou, le type au fusil a pointé son arme dans ma direction. Je me suis avancé malgré tout vers Hinault en espérant qu’il me reconnaîtrait, mais en voyant ses yeux brillants comme un feu qui meurt, j’ai su que ça ne serait pas le cas.

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Première ligne # 125 : Avec la permission de Gandhi de Abir Mukherjee

PREMIÈRES LIGNE #125

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Avec la permission de Gandhi de Abir Mukherjee

21 décembre 1921
1

Un cadavre dans un funérarium n’a rien d’inhabituel. Il est rare en revanche d’en voir un y entrer par ses propres moyens. Cette énigme mérite d’être savourée, mais le temps me manque, attendu que je suis en train de courir pour sauver ma peau.

Un coup de feu retentit et une balle passe près de moi sans rien atteindre de plus menaçant que du linge qui sèche sur un toit. Mes poursuivants – des collègues de la Force de Police impériale – tirent à l’aveugle dans la nuit. Cela ne veut pas dire qu’ils ne pourraient pas avoir plus de chance avec leur prochaine rafale, et même si je n’ai pas peur de la mort, atteint d’une balle dans le dos en tentant de s’enfuir n’est pas exactement l’épitaphe que je souhaite sur ma tombe.

Alors je cours, embrumé d’opium, sur les toits de Chinatown endormi, je glisse sur les tuiles disjointes qui vont s’écraser sur le sol et je me hisse d’un toit à l’autre avant de me réfugier enfin dans un espace minuscule sous le rebord d’un mur bas entre deux bâtiments.

Les policiers se rapprochent et j’essaie de calmer ma respiration tandis qu’ils s’interpellent dans l’obscurité qui avale leurs voix. Ils se sont apparemment séparés et sont peut-être à une certaine distance l’un de l’autre. Tant mieux. Ils avancent donc sans plus de repères que moi, et pour le moment le mieux que j’ai à faire est de rester immobile et silencieux.

Ma capture mènerait à des questions plutôt embarrassantes auxquelles je préfère ne pas devoir répondre sur ce que je faisais à Tangra au milieu de la nuit, puant l’opium et couvert du sang de quelqu’un d’autre. Reste aussi la question secondaire de la lame en forme de faucille que je tiens à la main. Sa présence serait aussi difficile à expliquer.

Ma sueur et le sang se sont évaporés et je frissonne. Décembre est froid, du moins selon les critères de Calcutta.

Des bribes de conversation me parviennent. On dirait que le cœur n’y est pas. Je ne peux pas le reprocher aux policiers. Ils ont autant de chances de dégringoler d’un toit que de trébucher contre moi ; et compte tenu des événements de ces derniers mois je doute que leur moral soit au beau fixe. À quoi bon risquer de se casser le cou en poursuivant des

ombres si personne ne doit les en remercier ? Je veux qu’ils fassent demi-tour, mais ils s’obstinent à frapper dans le noir avec la crosse de leur fusil ou leur lathi1 comme des aveugles qui traversent une rue.

La présence rythmique se rapproche. J’envisage les choix se présentent, du moins je le ferais s’il en existait un. Fuir est hors de question – le type est armé et paraît si proche à présent que même dans le noir il n’aurait guère de difficulté à me tirer dessus. Me battre contre lui est voué à l’échec. J’ai la lame, mais je peux difficilement m’en servir contre un collègue, et de toute façon, avec trois autres policiers à proximité, mes chances de les éviter se ratatinent plus vite qu’un coquelicot au crépuscule.

Le son des coups change et le mince béton au-dessus de ma tête sonne creux. L’homme doit se trouver directement au-dessus de moi. Il remarque lui aussi le changement de son et s’arrête. Il frappe le rebord avec son fusil et saute à terre. Je ferme les yeux en attente de l’inévitable, mais une voix s’élève. Une voix que je reconnais.

« C’est bon, les gars. Ça suffit. On rentre. »

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PREMIÈRES LIGNE #124 : Le crépuscule des éléphant, Guillaume Ramezi

PREMIÈRES LIGNE #124

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Le livre en cause

Le crépuscule des éléphants, Guillaume Ramezi

À tous ceux qui se battent au quotidien
pour changer les choses.

Quand l’éléphant trébuche,
ce sont les fourmis qui en pâtissent

Proverbe africain

PROLOGUE

Esmond Martin n’avait pas bu une goutte depuis des années. Ce soir-là, lorsqu’il rentra à la nuit tombée dans sa modeste demeure des faubourgs de Libreville, il jeta sa sacoche tachée de sang au pied du porte-manteau et, sans même prendre la peine de se laver les mains, sortit l’antique bouteille de Glenmorangie vingt ans d’âge qui croupissait dans le buffet. Il s’en servit une grande rasade et vida le verre d’un seul trait. Le liquide épais et tiède, réchauffé par la moiteur de l’été gabonais, lui brûla à peine la gorge, réveillant vaguement de vieux démons enfouis depuis qu’il s’était épris de ce pays et de ses merveilles. D’une certaine façon, ces dernières avaient été sa bouée de sauvetage, alors il investissait toute son énergie pour les défendre depuis vingt ans. Aujourd’hui pourtant, il avait l’impression que toutes ces années avaient été vaines. Vingt ans qu’il écumait les forêts pour localiser les troupeaux. Vingt ans qu’il fréquentait à longueur d’année les écoles, de la capitale jusqu’aux plus petits villages, pour leur apprendre, leur prouver qu’ils devaient protéger leur faune. Vingt ans qu’il soutenait les ONG désireuses d’informer le grand public occidental. Vingt ans qu’il frappait aux portes des gouvernements successifs pour les convaincre qu’ils auraient plus à gagner, à long terme, dans le développement d’un véritable écotourisme que dans la déforestation massive.

En fin d’après-midi, quand Bonaventure l’avait appelé, c’est un ranger en pleurs qui lui avait demandé de venir le rejoindre. Esmond Martin avait sauté dans sa Jeep et s’était précipité à sa rencontre. Il avait eu l’occasion de voir des horreurs depuis tout ce temps, mais ce qu’il avait découvert en arrivant dépassait l’entendement. Il en avait compté trente-quatre au total. Trente-quatre cadavres à qui il ne manquait que les défenses. Trente-quatre éléphants massacrés pour leur ivoire. Parmi eux, il y avait même des éléphanteaux. Certains si jeunes que le précieux matériau devait à peine poindre au coin de leurs bouches. Ils avaient été exterminés quand même, juste pour le plaisir sans doute. Au moins, les fois précédentes, avaient-ils laissé la vie sauve à ceux ne présentant aucun intérêt et les rangers avaient pu les récupérer pour les confier à la réserve. C’était le quatrième carnage en un mois et cette fois, l’ampleur était phénoménale. Ils étaient face à une attaque d’envergure.

Les brigades d’intervention avaient bien repéré quelques groupes de braconniers qui avaient franchi la frontière récemment, mais sans jamais parvenir à les prendre sur le fait. Sur le chemin du retour, après plusieurs coups de téléphone désespérés, Esmond avait réussi à obtenir un rendez-vous avec le Premier ministre pour le lendemain matin. Il devait absolument le convaincre de déployer l’armée autour des zones d’habitations principales des derniers troupeaux d’éléphants présents dans la région.

Un bruit dans la ruelle à l’arrière de la maison le sortit de ses réflexions. Il tendit l’oreille. Après quelques secondes pendant lesquelles il ne perçut rien de plus, il reporta son attention sur son verre et se resservit. Il n’entendit pas la porte de la cuisine s’ouvrir et, lorsque la machette s’abattit sur sa nuque, il n’eut pas le temps de réagir. Il était déjà trop tard. Une poignée d’autres coups précis et haineux plut sur son crâne et le haut de son corps, le privant même d’une dernière pensée pour ses protégés.

En à peine deux minutes, Esmond Martin, l’ultime rempart préservant les éléphants gabonais de la barbarie venait de céder.

Le crépuscule des éléphants
Au Gabon, le danger est omniprésent. Des meurtres atroces ont été commis… Andreas ne se fie pas aux autorités locales corrompues jusqu’à la moelle.
Lorsque Camille, capitaine de police à Paris, reçoit son appel de détresse, elle n’hésite pas à se mettre en danger pour le rejoindre. La jeune femme va se retrouver au coeur d’un trafic d’ivoire international qui ne laisse aucune chance aux éléphants et leurs défenseurs.
À qui profite réellement ce commerce ? Qui en tire les ficelles ? À qui peut-on réellement se fier ?
Guillaume Ramezi met en lumière un commerce illégal et pourtant toujours d’actualité dans un thriller à la fois angoissant et touchant.

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PREMIÈRES LIGNE #123, Oskal de Guillaume Coquery

PREMIÈRES LIGNE #123

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Oskal de Guillaume Coquery

PROLOGUE

Besançon 2010

Le commandant Jarier inspira. Il devait se calmer, retrouver le contrôle et composer son numéro. Il allait encore se prendre une réflexion cinglante, c’était certain.

– Allo ! Monsieur le préfet, c’est Jarier.

L’homme ne répondit pas de suite, il l’entendit soupirer, et ce n’était pas de l’admiration.

– Oui qu’y a-t-il ? Je vous ai dit de ne pas m’appeler, vous êtes con ou quoi ?

Le commandant se mit à bredouiller, c’était la première fois que le préfet Bergeron le traitait de con ! Imbécile, idiot, abruti, ça, il y avait eu droit, mais con, c’était inédit !

Le policier esquissa un sourire. Ce qu’il avait à lui dire était de nature à ébranler cet homme charismatique. Il allait se le prendre dans la gueule… Il savoura l’instant.

– Nous avons un problème.

Il s’en voulut immédiatement. Ce n’était pas la phrase qu’il avait préparée ! Il se mordit la lèvre. Il aurait dû lui dire : « VOUS avez un problème », mais, envahi par son mauvais stress, ce n’était pas ce qui était sorti ! Il apprécia tout de même l’effet. La réponse cinglante, habituelle, ne vint pas. Il avait marqué un tout petit point. Ce serait sa victoire temporaire, minuscule certes, mais face à lui, il savait se contenter de peu.

– Je vous écoute Commandant.

Ah ! Il lui donnait du commandant, maintenant !

Le haut fonctionnaire n’était pas né de la dernière pluie, si le flic lui téléphonait, ce n’était pas pour rien. S’il entamait la conversation, en lui disant que lui, préfet de la République, avait un problème commun avec cet idiot, c’est qu’il y avait bien quelque chose. Il serait désagréable un peu plus tard, voilà tout.

– La joggeuse qui a disparu il y a deux semaines, Séverine Bonaud…

Le commandant Jarier marqua une pause, pensant être interrompu, il n’attendit pas trop longtemps. Il ne fallait pas lui laisser trop d’ouvertures. 

– Comme vous le savez sans doute, on a trouvé une trace de sang sur un arbre, à l’endroit où elle est montée dans le 4×4.

– Non, je l’ignorais. C’est le parquet qui suit ce genre d’affaires, je ne m’intéresse pas à ces histoires.

– Vous devriez, monsieur le préfet, L’ADN a été décodé, j’ai reçu cet après-midi les résultats, il s’agit d’un homme. Il est inconnu du FNAEG.1

– Et alors, en quoi cela me concerne ?

– Le technicien qui a traité le dossier m’a appelé, il y a une correspondance partielle, avec un ADN du fichier central.

– Ce qui signifie ? Arrêtez avec vos devinettes, je n’ai pas le temps.

– Il s’agit d’un lien direct, fils, frère ou père.

– Cela veut dire que vous avez décelé une relation avec un individu déjà fiché ?

– Oui, c’est bien cela, mais le technicien n’a pas le niveau de sécurité suffisant pour entrer dans la base.

– Et donc ?

PROLOGUE

Besançon 2010

Le commandant Jarier inspira. Il devait se calmer, retrouver le contrôle et composer son numéro. Il allait encore se prendre une réflexion cinglante, c’était certain.

– Allo ! Monsieur le préfet, c’est Jarier.

L’homme ne répondit pas de suite, il l’entendit soupirer, et ce n’était pas de l’admiration.

– Oui qu’y a-t-il ? Je vous ai dit de ne pas m’appeler, vous êtes con ou quoi ?

Le commandant se mit à bredouiller, c’était la première fois que le préfet Bergeron le traitait de con ! Imbécile, idiot, abruti, ça, il y avait eu droit, mais con, c’était inédit !

Le policier esquissa un sourire. Ce qu’il avait à lui dire était de nature à ébranler cet homme charismatique. Il allait se le prendre dans la gueule… Il savoura l’instant.

– Nous avons un problème.

Il s’en voulut immédiatement. Ce n’était pas la phrase qu’il avait préparée ! Il se mordit la lèvre. Il aurait dû lui dire : « VOUS avez un problème », mais, envahi par son mauvais stress, ce n’était pas ce qui était sorti ! Il apprécia tout de même l’effet. La réponse cinglante, habituelle, ne vint pas. Il avait marqué un tout petit point. Ce serait sa victoire temporaire, minuscule certes, mais face à lui, il savait se contenter de peu.

– Je vous écoute Commandant.

Ah ! Il lui donnait du commandant, maintenant !

Le haut fonctionnaire n’était pas né de la dernière pluie, si le flic lui téléphonait, ce n’était pas pour rien. S’il entamait la conversation, en lui disant que lui, préfet de la République, avait un problème commun avec cet idiot, c’est qu’il y avait bien quelque chose. Il serait désagréable un peu plus tard, voilà tout.

– La joggeuse qui a disparu il y a deux semaines, Séverine Bonaud…

Le commandant Jarier marqua une pause, pensant être interrompu, il n’attendit pas trop longtemps. Il ne fallait pas lui laisser trop d’ouvertures. 

– Comme vous le savez sans doute, on a trouvé une trace de sang sur un arbre, à l’endroit où elle est montée dans le 4×4.

– Non, je l’ignorais. C’est le parquet qui suit ce genre d’affaires, je ne m’intéresse pas à ces histoires.

– Vous devriez, monsieur le préfet, L’ADN a été décodé, j’ai reçu cet après-midi les résultats, il s’agit d’un homme. Il est inconnu du FNAEG.1

– Et alors, en quoi cela me concerne ?

– Le technicien qui a traité le dossier m’a appelé, il y a une correspondance partielle, avec un ADN du fichier central.

– Ce qui signifie ? Arrêtez avec vos devinettes, je n’ai pas le temps.

– Il s’agit d’un lien direct, fils, frère ou père.

– Cela veut dire que vous avez décelé une relation avec un individu déjà fiché ?

– Oui, c’est bien cela, mais le technicien n’a pas le niveau de sécurité suffisant pour entrer dans la base.

– Et donc ?

– Moi non plus, je n’ai pas l’accréditation. J’ai dû demander au commissaire divisionnaire Karpof, c’est lui qui m’a dit de vous appeler pour que vous soyez au courant.

– Où est le problème, bon sang ?

– Vous vous souvenez, lorsque les colis piégés étaient arrivés à la préfecture ? On avait prélevé l’ADN de tout le personnel préfectoral, pour pouvoir isoler l’empreinte génétique du terroriste ? C’est dans ce fichier que l’on a trouvé une correspondance.

– Vous voulez dire que l’auteur de l’enlèvement de cette bonne femme est parent avec un de mes employés ?

– C’est tout à fait ça, monsieur le préfet.

– Qui donc ?

– Euh, c’est un peu embarrassant, comme ça…

– Dépêchez-vous de balancer le morceau, triple idiot.

– Vous ! Monsieur le préfet.

L’homme ne dit rien. Jarier n’osait intervenir… Au bout d’un long moment, le haut fonctionnaire reprit la parole. Toute animosité avait disparu. Il se recentra sur l’essentiel, le seul sujet digne d’intérêt… lui !

– Écoutez-moi bien, Jarier, je n’ai plus que mon fils, et je suis sûr… non, je suis certain qu’il n’est pour rien dans cette affaire. Vous allez vous débrouiller comme vous voulez, mais vous me faites supprimer de votre foutu fichier. Je n’y suis pas et je n’y ai jamais été… Me suis-je bien fait comprendre ? 

– Mais, je ne sais pas si l’on peut le fai…

– Taisez-vous ! Je vous ai dit de trouver une solution. Vous dégotez un hacker, surtout choisissez en un bon, et tout est possible. Au besoin, faites vous aider par Karpof ! Ce n’est que de l’informatique, on peut tout faire. Les seuls freins sont le temps et l’argent, il se trouve que j’ai les deux. Vous m’avez compris ? Je ne suis pas… dans… ce… fi… chier !

 Martela-t-il, en détachant chaque syllabe, assénée comme autant de coups de masse dans le cortex de son subordonné. Avant que le flic n’ait eu le loisir d’ajouter quoi que ce soit, le préfet avait raccroché.

OSKAL
Été 2010, dans un bois proche de Besançon, une joggeuse disparaît. Elle ne sera jamais retrouvée et, étrangement, l’affaire sera vite classée.
2018, à proximité de Toulouse, une danseuse de cirque est découverte morte.
Pour le jeune capitaine Damien Sergent et ses coéquipiers, cette affaire a toutes les apparences d’un suicide… jusqu’à ce que certains éléments les conduisent à Besançon.
Sur place, certaines personnes ont tout intérêt à ce que le passé ne soit pas déterré…
Entre manipulation, influence et souvenirs douloureux, l’équipe de Damien Sergent évolue désormais en terrain hostile.

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malecturotheque.wordpress.com/2022/07/31/premieres-lignes-331/

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PREMIÈRES LIGNE #122 : La Capture, Nicolas Lebel

PREMIÈRES LIGNE #122

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Le livre en cause

La Capture, Nicolas Lebel

Morguélen. Un nom funèbre pour une île bretonne giflée par les vents.
Un terrain idéal pour la lieutenante Chen, lancée dans une traque sans merci. Dans son viseur : des tueurs à gages insaisissables, les Furies, déesses du châtiment.
Mais à l’heure de la rencontre, la partie pourrait bien compter plus de joueurs qu’il n’y paraît. Et quand le prêtre de cette île du bout du monde entre à son tour dans la danse, une seule certitude demeure : quelqu’un va mourir.

I

LES POUSSEURS DE BOIS

1

Samedi 9 octobre

Phase 1 – La mise en place
Temps restant : 32 heures 04 minutes

D’une pression sur la touche du lecteur, le père Petrovácz laissa résonner L’Adagio d’Albinoni dans l’église. Le pizzicato des cordes rythma soudain le silence de la petite nef déserte, emplissant le lieu de plus de gravité qu’il ne pouvait en contenir. La mélancolie du mode mineur magnifiait le tempo, parfait pour une cérémonie funèbre, et ne manquait jamais d’arracher des larmes aux plus endurcis. Du bout de ses doigts maigres, le vieux prêtre aux cheveux blancs ajusta le volume avant de se déplacer vers le chœur. Immobile dans son aube violette, baignant dans la lumière bigarrée qui tombait des vitraux, il goûta la montée des violons. C’était sublime. Son premier choix s’était porté sur l’Ave Maria de Schubert, qu’il utilisait souvent en pareille occasion, mais la famille du défunt – réduite à sa nièce, en l’occurrence – avait préféré un air « moins commun ». Lorsqu’il avait proposé le célèbre adagio, la jeune femme avait été conquise et l’avait chaleureusement remercié de personnaliser ainsi la cérémonie. On n’enterre pas tous les jours le dernier membre de sa famille.

Le père Petrovácz coupa la musique et disposa devant l’autel un pupitre sur lequel il déposa le texte de son oraison, deux tréteaux qui recevraient le cercueil et deux pique-cierges sur pied. Tout était en place. Il regarda sa montre : encore deux minutes. Il passa dans la sacristie, attendit qu’il soit 10 heures pile et appuya sur un bouton. Le bourdon tonna dans les hauteurs du clocher, une fois, deux fois, puis toutes les deux secondes, avertissant toute l’île qu’on célébrait aujourd’hui à l’église la vie d’un homme, et sa mort – enfin, son départ vers Dieu.

Alors que sonnait le glas, le père Petrovácz remonta la nef, ouvrit les imposantes portes et sortit sur le parvis. Il plissa les yeux, surpris par la clarté éblouissante qui tombait du ciel blanc. Une bien belle journée d’octobre, même si la météo annonçait une tempête, de celles qui s’abattaient généralement sur l’île au début de l’automne. Au moins, l’enterrement se déroulerait sans pluie.

Une bourrasque froide balaya ses illusions. Le temps pouvait changer du tout au tout en moins d’une heure sur la Bretagne, surtout en mer ; vous vous réveilliez sous un soleil printanier pour déjeuner sous une averse, et certaines journées entamées en ciré se finissaient en maillot sur la plage. Comme on disait ici, « en Bretagne, il fait beau plusieurs fois par jour » ! Le prêtre l’avait compris au fil des années passées sur l’îlot. En ces terres battues par les vents et les vagues, rien n’était jamais acquis.

L’homme sensé savait se plier aux caprices du ciel. L’homme d’Église pensait pouvoir les justifier.

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PREMIÈRES LIGNE #121 : L’île des damnés, Angélina Delcroix

PREMIÈRES LIGNE #121

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Le livre en cause

L’île des damnés, Angélina Delcroix

Prologue

D’ici, personne ne peut l’entendre crier. Ça tombe bien, elle n’en a pas l’intention. Il vient déjà de la violer à trois reprises, elle ne lui offrira pas la satisfaction de sa douleur ou de sa peur en hurlant comme une midinette. Heureusement pour lui, elle ne peut pas rompre les cordes qui la maintiennent bien droite contre l’arbre. Il goûterait alors à sa haine, il couinerait comme un marcassin. Ils l’ont tous fait quand leur jouissance montante a basculé vers une fin douloureuse. La « Prostituée de la mort » a été son surnom, jusqu’à son arrivée ici. Ironie de l’histoire, aujourd’hui, cette chose qu’on appelle un homme est en train de lui faire subir le sort minable d’une lente agonie dégradante. Elle lui crache au visage alors qu’il remonte son pantalon et n’a pas le temps de voir arriver l’effet boomerang. Il lui décoche un coup de poing qui envoie son crâne percuter le tronc robuste lui servant de tuteur. Son nez fait un bruit sec, son esprit vacille. Sa tête retombe lourdement vers l’avant et danse dans le vide en laissant couler un filet rouge.

La pleine lune offre un plan satisfaisant. Caché derrière un fourré, il observe la scène. Raide et immobile, la chemise bleue fermée jusqu’à la glotte, les cheveux plaqués de chaque côté de la raie latérale, il attend. La mise à mort ne lui provoque aucune émotion. Pas de dégoût, pas d’excitation non plus. Électroencéphalogramme plat. Il attend son tour. Son truc à lui, c’est la mort quand elle est déjà là. Ni avant, ni pendant… après.

Il sait que celui de la chambre 12 en a bientôt fini avec elle. Cet imbécile ne varie jamais son mode opératoire.

— Tu n’as même pas les couilles de m’affronter ! crache-t-elle en même temps qu’un spray rougeâtre alors qu’elle recouvre ses esprits. Un porc serait mieux monté que toi.

— Ah ouais ! grogne celui de la chambre 12. Tu veux vraiment que je te remontre ?

Un éclat de rire vient soudainement le tacler. La femme augmente le volume et ne s’arrête plus. Peut-être pour évacuer. Peut-être pour en finir au plus vite. Peut-être par simple folie.

Elle sent les mains se poser autour de son cou. Les rires ne passent bientôt plus la limite de la trachée et le résultat sonore ressemble à une tête de lecture écrasée sur un vinyle. Elle plonge son regard défiant dans les yeux de celui qui a le pouvoir ce soir. Elle sait qu’il va y chercher une lueur de panique, de supplication, de terreur. Elle ne lui offrira pas plus que les cris. Elle le nargue jusqu’au dernier souffle pour le priver de sa jouissance sadique. Il regarde la vie abandonner cette folle. Elle a gagné. Il ressent une énorme frustration.

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PREMIÈRES LIGNE #120 : Un outrage mortel de Louise Penny

PREMIÈRES LIGNE #120

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une enquête de l’inspecteur-chef Armand Gamache 

Un outrage mortel  de Louise Penny.

Quittant sa retraite de Three Pines, Armand Gamache accepte de reprendre du service à titre de commandant de l’école de police de la Sûreté. À cette occasion, on lui offre une curiosité : une carte centenaire découverte derrière un mur, dans la salle à manger du bistro du village. Il n’en faut pas plus pour mettre l’ex-enquêteur sur la piste d’un passé qu’il préférerait sans doute oublier. C’est alors qu’entrent en scène quatre étudiants de l’école de police et un professeur… retrouvé assassiné. Dans la table de nuit de la victime, une copie de la carte de Gamache fait peser de lourds soupçons sur ce dernier. D’autant que son comportement avec une recrue au profil inquiétant désarçonne tout le monde, y compris le fidèle Beauvoir.
Le commandant a ses secrets, mais les outrages du passé ne sont-ils pas plus dangereux lorsqu’on veut les occulter ? Avec Un outrage mortel, l’icône Louise Penny livre, selon The Washing- ton Post, son meilleur roman.

PREMIÈRES LIGNE #120 : Un outrage mortel de Louise Penny

1

Assis dans la petite pièce, Armand Gamache referma le dossier avec soin, appuya dessus comme pour y emprisonner les mots.

Il n’était pas très épais, ce dossier. À peine quelques pages. Semblable à tous ceux qui l’entouraient sur les lattes antiques du plancher de son bureau. Et pourtant, différent des autres.

Armand Gamache examina les vies ténues qui reposaient à ses pieds. Attendant qu’il décide de leur sort.

Il était là depuis un moment. À revoir les dossiers. À considérer les minuscules points collés dans le coin supérieur droit des onglets. Rouges pour les refus, verts pour les acceptations.

Ces points étaient l’œuvre de son prédécesseur, pas la sienne.

Armand posa le dossier par terre et se pencha vers l’avant dans son fauteuil confortable, les coudes sur les genoux. Ses grandes mains jointes, ses doigts entremêlés. Il se faisait l’effet de voyager à bord d’un vol transcontinental et de contempler les champs en contrebas. Certains fertiles, d’autres en jachère, mais riches de promesses. Et d’autres stériles. Une mince couche de terre arable masquant à peine le roc.

Mais comment les distinguer entre eux ?

Il avait lu et analysé chacun des dossiers, tenté d’aller au-delà des maigres informations qu’ils renfermaient. Il s’interrogeait sur ces vies, sur les décisions de son prédécesseur.

Pendant des années, des décennies, à titre de directeur de la section des homicides de la Sûreté du Québec, il avait eu pour tâche de creuser. De recueillir des preuves. D’interroger des faits, de se méfier des intuitions. D’user de son jugement, sans jamais juger.

Et voilà qu’il était à la fois juge et jury. Qu’il avait le premier et le dernier mot.

Et Armand Gamache s’aperçut, sans grande surprise, que ce rôle lui convenait. Lui plaisait même. Le pouvoir, bien sûr. Il avait l’honnêteté de l’admettre. Mais ce qu’il appréciait par-dessus tout, c’était la possibilité qu’il avait désormais de façonner l’avenir au lieu de simplement réagir au présent.

Et, à ses pieds, se déployait l’avenir.

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PREMIÈRES LIGNE #119 : Âmes animales, J.R. dos Santos

PREMIÈRES LIGNE #119

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

 Âmes animales, J.R. dos Santos

Le roi du thriller bien informé s’attaque au grand sujet du moment : l’intelligence animale.
Un corps est retrouvé flottant dans l’un des réservoirs de l’Oceanário de Lisbonne. Tous les indices convergent vers la culpabilité de Maria Flor, qui est arrêtée. Un seul homme peut l’aider : son mari, Tomás Noronha.
Pour prouver son innocence, Tomás doit trouver le véritable auteur du crime. Cela le conduit au projet secret de la victime – et aux mystères du tableau le plus ésotérique de Jérôme Bosch Le Jardin des délices. Au bout de la quête se cache l’un des plus merveilleux secrets de la Nature : l’intelligence, les émotions et la conscience des animaux.

Avec Âmes animales, le maître du polar scientifique est de retour avec une aventure qui pointe la bestialité des hommes et révèle l’intelligence animale. S’appuyant sur les dernières recherches scientifiques en éthologie, José Rodrigues dos Santos nous oblige à regarder la face la plus sombre de l’humanité.

PROLOGUE

Les yeux pâles d’Ana étaient si bleus qu’on aurait dit la planète en modèle réduit. La petite attendait dans la première file, les doigts de la main gauche enroulés dans ses mèches châtain clair, son autre main serrant le billet avec force comme si elle craignait que le vent ne l’emporte. Un immense tumulte l’entourait ; c’étaient ses camarades de classe qui s’agitaient, tout excités. Ils étaient partis de bonne heure de Leiria afin de rejoindre Lisbonne pour cette visite tant attendue, mais Ana restait à l’écart du chahut, le regard toujours rivé sur les portes closes devant elle, l’esprit en proie à un tourbillon d’émotions. Elle craignait ces portes, voulant tout à la fois qu’elles s’ouvrent et qu’elles ne s’ouvrent jamais, terrorisée et fascinée par ce qu’elle allait trouver derrière.

— Allons, les enfants ! Du calme, tonna la professeure Arlete en consultant sa montre. Il est dix heures moins deux minutes, ils vont ouvrir.

Les mots de l’enseignante avaient pour but de calmer les écoliers, mais ils eurent l’effet inverse. L’imminence de l’ouverture des portes accrut l’impatience des enfants et, aussi incroyable que cela puisse paraître, le brouhaha ne fit que s’intensifier. L’excitation était à son comble et finit par gagner Ana qui, s’efforçant pourtant de contenir le mélange de peur et de curiosité qui l’habitait, ne put se réfréner et se mit à sautiller.

— Les requins ? Maîtresse, les requins ?

— Du calme, du calme…

— Est-ce qu’ils vont nous manger, maîtresse ? Ils vont nous manger ?

— Allez, les enfants, on se calme !

— C’est vrai qu’il y a des poulpes géants ? Maîtresse, est-ce que les poulpes vont nous attraper et nous broyer ?

Ils assaillaient l’enseignante de questions, criant ou riant, ne tenant pas en place, et elle commença à se sentir exaspérée.

— Écoutez, ou vous vous calmez, ou…

Le vacarme devint tout d’un coup infernal et la professeure Arlete, sentant qu’il se passait quelque chose dans son dos, se retourna, vit la porte s’ouvrir et deux employés s’installer de chaque côté pour contrôler les billets. Cela suffit pour que les enfants se mettent à courir et se déversent dans le bâtiment tel un tsunami.

Comme ses camarades, Ana avait déjà vu à la télévision ou sur Internet des images de la grande structure emblématique de la partie est de la capitale, mais rien ne l’avait préparée à ce qu’elle vit. L’Oceanário de Lisbonne était l’un des aquariums marins les plus grands et les plus modernes au monde, et sa splendeur le rendait presque intimidant lorsque, plongeant dans le couloir, on débouchait sur un immense hall entouré d’une gigantesque baie vitrée.

L’aquarium principal.

C’était comme si vous entriez dans une ville noyée au fond de l’océan, entourée de tous les animaux étranges que celui-ci peut contenir. Des poissons

e toutes les couleurs et de toutes les formes se détachaient derrière le grand vitrage, certains solitaires et d’autres en banc, certains gigantesques comme les thons, d’autres minuscules comme les poissons-clowns, ou encore étranges tels les poissons-lunes, mais aussi des raies manta et des tortues, des poulpes avec leurs tentacules ondulantes, des algues dansant dans les profondeurs entre des anémones jaunes et des coraux multicolores. Pourtant, le plus impressionnant au milieu de ce monde bleu et étrangement silencieux, c’étaient les figures minces et menaçantes qui zigzaguaient au cœur de cette vaste masse d’eau, prédateurs chassant leurs proies, véritables assassins des profondeurs.

— Les requins ! hurlèrent presque à l’unisson les enfants dès qu’ils firent face à cette vision aux dimensions gigantesques. Oh la la ! Regardez les requins !

C’étaient justement les requins qui, de tous les animaux marins, effrayaient le plus Ana. En les voyant si près face à elle, à peine séparés par une baie vitrée qui, en plus, lui paraissait fragile, la petite fille fut prise de panique et se mit à courir. Elle voulait faire demi-tour et ressortir par où elle venait d’entrer, mais le flot de ses camarades de classe qui continuaient de se précipiter dans l’Oceanário l’obligea à prendre des passages sur le côté ; elle franchit une porte et courut le long des couloirs, s’enfonçant dans le bâtiment, l’aquarium central toujours tout autour d’elle, comme si les requins la pourchassaient. Ana accéléra encore ; tout ce qu’elle voulait, c’était sortir de là, partir le plus vite possible, fuir ce lieu de cauchemar et échapper aux horribles monstres marins qui menaçaient de traverser la baie vitrée pour l’engloutir, comme elle les avait vus dévorer tant de gens dans les films qui l’empêchaient de dormir.

Elle déboucha sur un bassin secondaire, visiblement bien séparé de l’aquarium principal ; elle sentit qu’elle était enfin hors de danger et qu’elle pouvait s’arrêter de courir. L’endroit où elle avait trouvé refuge était isolé ; aucun risque de voir arriver les requins. Elle s’adossa à la balustrade, essoufflée, les yeux rivés au sol et les poumons en feu, se remettant de sa frayeur et de sa course. Maudits requins ! Ici, au moins, elle en était libérée. Elle respira profondément, soulagée, et, retrouvant son calme, leva la tête. Elle était seule. Elle entendait les cris de ses camarades de classe, mais leurs voix étaient distantes, perdues quelque part au loin. Elle se força à reprendre sa respiration et, enfin rassurée, regarda autour d’elle.

(…)

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PREMIÈRES LIGNE #118 : Les mécaniques du crime, Sylvain Larue

PREMIÈRES LIGNE #118

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Les mécaniques du crime, Sylvain Larue

Prologue
De la jeunesse de l’Amour
et de ses faits les moins probes

Ayant repoussé les draps d’un geste doux, il sortit du lit sans faire un bruit. Il n’avait plus sommeil, et le peu de lumière filtrant à travers les jalousies des volets aurait suffi à l’empêcher de se rendormir. Il savait que le jour venait tout juste de se lever, l’heure exacte importait peu. Debout dans la ruelle, il attendit que ses yeux s’habituent à la pénombre. Enfin, il put la contempler. Étendue sur le ventre, ses longs cheveux masquant à moitié son visage, Patrizia dormait profondément, les paupières agitées de légers frémissements qui semblaient indiquer qu’elle se trouvait au beau milieu d’un rêve. Il se demandait souvent où son esprit vagabondait durant les heures noires, mais elle semblait ne jamais se remémorer ses songes sitôt levée. À part sa tête et sa main gauche, tout le reste de son corps demeurait caché sous les épaisseurs de draps et de couverture. Il n’avait aucun besoin de se forcer pour imaginer ce qui lui était dissimulé. Il en connaissait la moindre courbe. En pensant à ses formes nues, il ressentit aussitôt un vif désir et songea un instant à l’éveiller pour le lui faire partager. Il repoussa vite cette envie. Elle dormait trop bien, et il avait à faire. Il serait toujours temps, à un moment ou à un autre de la journée, de rattraper cette occasion manquée.

À tâtons, il saisit son pantalon et l’enfila, avant de faire de même avec une chemise propre qu’il avait posée, la veille, sur le dossier d’une vieille chaise. Il quitta la chambre sans craindre le contact de la brique au sol avec la plante de ses pieds nus. Jamais il ne tombait malade. Jamais il n’avait eu à souffrir du moindre coryza, et désormais habitué à l’air pur et salutaire des sommets, il ne craignait pas même les températures les moins chaleureuses. Patrizia, pourtant née dans ces alpestres hauteurs, ne supportait pas le froid aussi bien que lui. Alors tous les soirs, une hache à la main, dans le bûcher attenant à la maison, il fendait du bois pour alimenter les cheminées de leur demeure, un exercice qui, il devait l’admettre, lui faisait beaucoup de bien. Quand il rapportait les lourdes bûches dans la cuisine, elle le regardait avec un sourire radieux qui le touchait au plus profond de son cœur. La dernière pièce de bois rangée, elle s’approchait, effleurait de la paume les muscles de sa poitrine, puis ses bras que l’effort récent rendait durs comme l’acier, avant de l’embrasser avec voracité. Presque immanquablement, il la soulevait de terre sans difficulté et l’asseyait sur la table pour la prendre. La frénésie de leurs sens comblés­ les laissait haletants mais ravis, d’autant qu’il faisait de son mieux pour ne jamais exulter trop tôt, ou du moins pas avant elle. C’était à la fois une façon de lui prouver son amour, mais aussi une satisfaction virile et égoïste de l’entendre atteindre l’extase à grands cris avant de se libérer à son tour… Il ne lui disait pas ce détail. Même dans une histoire aussi fusionnelle que la leur, certaines choses se devaient de rester tues.

Il n’avait pas faim, mais dans la cuisine il vida en quelques gorgées une chope de bière avant de descendre à la cave. Nul visiteur n’aurait pu voir ce qu’il y faisait, la maison étant bien isolée ; de toute façon, il ne fréquentait guère les habitants du patelin, mais il préférait travailler sous terre, à la lueur plus ou moins faible de quelques chandelles, voilà tout. Le bougeoir de la cheminée dans la main gauche, il fit jouer la trappe de bois de la droite et descendit sans se précipiter les marches raides de l’échelle qui le conduisait au sous-sol. Avant de refermer derrière lui, il se servit de la flamme pour allumer une à une les bougies des cinq lanternes disposées aux murs dans la petite salle. Il en avait fait provision assez récemment, en assommant la bonne d’un curé lors d’un de ses derniers voyages. Il était parvenu à rentrer dans le presbytère en l’absence de tout témoin, et il avait frappé d’une redoutable manchette à la nuque la vieille domestique qui faisait mijoter une soupe, la retenant serrée contre lui pour éviter qu’elle ne s’effondre au sol avec un trop grand fracas. Avant de s’enfuir avec son butin, il avait constaté que la femme n’était pas morte, juste inconsciente, et il s’en était félicité : un meurtre était toujours synonyme d’enquête poussée, bien davantage qu’une simple agression perpétrée à mains nues. Il était reparti de là avec une cargaison importante : une caisse contenant cinq cents bougies de cire blanche, d’excellente facture, et qui sentaient fort bon en flambant. Il n’avait pas toujours eu cette chance – la qualité de ses larcins en matière de luminaire variait souvent. Un jour, dans une chapelle pourtant cossue d’Autriche, il avait dérobé des bougies qui, une fois enflammées, dégageaient une odeur de charogne de porc infecte. Il avait dû se débarrasser d’elles en les jetant, de nuit, sur le talus d’un chemin de forêt où les sangliers pullulaient. Pendant plusieurs minutes, à l’abri dans sa charrette, fusil en main même s’il était hors d’atteinte des bêtes, il s’était amusé du spectacle cannibale des laies, des ragots et des marcassins, attirés par l’aubaine, en train de dévorer les puants morceaux de suif.

La pièce devint rapidement lumineuse et claire. C’était de loin l’endroit dont il raffolait le plus, si on omettait la chambre à coucher où dormait sa bien-aimée. C’était, en tout cas, le lieu qu’il avait aménagé à sa convenance, où il pouvait s’adonner à tous ses talents d’artisan, et il n’en manquait pas. À chaque mur son rôle : l’établi du ponant recelait les rouages et autres mécanismes, celui du levant les éléments d’ébénisterie, le sud servait de bibliothèque, pauvre en nombre de livres, riche en connaissances. Au nord se trouvait une armoire solitaire, en bois de chêne clair, fermant à clé. C’était la partie la plus secrète de l’atelier. La plus dangereuse aussi. Par superstition, chaque fois qu’il devait l’ouvrir, il touchait du bout de l’index le sein de la déesse Fortune gravée sur la paroi de la porte du meuble. La surface du mamelon s’en trouvait désormais nettement polie, détail qui n’avait pas échappé à Patrizia, qui lui en faisait régulièrement de tendres commentaires moqueurs.

– Je me demande vraiment si c’est pour favoriser la chance, ou juste parce que tu es un vilain pervers qui adore les tétons des femmes.

Il se contentait de sourire sans la détromper, car les deux faits relevaient de la plus stricte vérité, et il ne voyait nulle raison de s’en excuser.

Sa crainte était fondée, cependant, partant du principe qu’il vaut mieux prévenir que guérir. En effet, l’armoire servait à l’entrepôt de produits chimiques. Certains étaient d’une parfaite innocuité pris de façon séparée. Les associer les rendait redoutables. Ainsi, chaque partie était soigneusement délimitée et isolée, histoire d’empêcher toute miscibilité indésirable.

Il n’était pas l’heure d’y toucher. Pour l’instant, seul comptait le mécanisme. D’un tiroir, il sortit un assortiment de minuscules tournevis qui, entre ses mains puissantes, paraissaient plus petits encore, mais qu’il maniait avec la précision d’un spécialiste… ce qu’il était.

Quand il était enfant, à Plzen, il avait grandi dans l’atelier d’horlogerie de son père Libor, destiné comme fils aîné à prendre sa suite, et il fallait l’admettre, il avait la patience et le talent pour cela. Observateur, adroit, à sept ans, il était parvenu à réparer les rouages d’une montre hors d’usage deux fois plus vite que son père, lequel en avait conçu une vive fierté. Le seul gros défaut du garçonnet était son absolue désobéissance : il ne suivait que sa propre volonté, et tant mieux si cela coïncidait avec celle de ses parents. Toutes les règles, il les enfreignait, se riant des punitions, des gifles et autres menaces. Il n’était pas un délinquant pour autant, il n’en ressentait pas le besoin. C’était une chance. Sa rétivité envers les lois l’aurait conduit plus d’une fois en prison, tout enfant qu’il était…

Ce n’était, hélas, que partie remise.

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PREMIÈRES LIGNE #117 : Cinabre, Nicolas Druart

PREMIÈRES LIGNE #117

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Cinabre, Nicolas Druart

Prologue

Son hilarité résonnait en cascade dans le boyau de velours bordeaux. La bouche grande ouverte, expulsant les gémissements de l’aliénation, l’homme en robe de chambre titubait le long d’un dédale de couloirs sombres, illuminés par des lanternes suspendues au plafond, qui répandaient des cônes rougeâtres sur les formes géométriques de la moquette. L’éclairage tamisé fluctuait par endroits, était absent à d’autres, immergeant des zones entières du corridor dans une pénombre angoissante. Les lieux étaient déserts, les portes des chambres qui jalonnaient l’étage, fermées, silencieuses. Abandonnées. En proie à un fou rire incontrôlable, l’homme avançait plié en deux, la main en appui contre le revêtement molletonné des murs grenat.

Des larmes affluèrent – de joie ou de désespoir, il l’ignorait. Voûté comme si une chape de folie enserrait ses épaules, il chancelait dans l’obscurité, tel un marin ivre sur le pont d’un bateau pris dans la tempête.

Le sol tanguait ; les parois s’éloignaient, se rapprochaient. Désorienté, l’homme ferma les yeux. Les rouvrit. Tout était flou dans son esprit. Sa vision brouillée distordait les motifs qui ornaient les murs et la moquette : les losanges s’arrondissaient, les lignes ondulaient. Le couloir dans sa totalité semblait se contracter, se relâcher, tel un appendice moquetté qui respirait.

La ceinture du peignoir dénouée et les attributs valdinguant allègrement, il tourna à l’angle du corridor dans le plus simple appareil, puis déboucha dans un nouvel étau de velours. Il s’immobilisa un instant, sidéré, avant de glousser de plus belle.

Chambre 802.

Il était revenu à son point de départ. Il avait marché pendant une durée indéterminée sans croiser une seule sortie de secours ni la moindre cage d’escalier, pas même les ascenseurs qui l’avaient élevé jusqu’à ce niveau vertigineux. L’architecte de cet établissement labyrinthique était assurément un fou. Ou un génie. Les murs bougeaient, l’homme au peignoir en était désormais persuadé. Et ils murmuraient, aussi. Il pouvait les entendre, tel un sifflement étouffé qui bourdonnait dans ses tympans.

L’hôtel était vivant.

Il se dirigea vers la porte de sa chambre, restée ouverte. Entra dans la salle de bains en se cognant au mobilier. Se posta devant le grand miroir encastré dans le carrelage mural.

Une ombre se tenait à la place de son reflet, silhouette oblongue, ténébreuse, drapée dans une ample tenue noire flottante. Effaré, il la contempla quelques secondes avant que le bras de celle-ci traverse la glace. Elle lui tendit un couteau. Alors qu’il s’en saisissait, il s’assit sur le rebord de la baignoire en souriant plus largement encore. À trop s’esclaffer, ses abdominaux et les muscles de son visage le faisaient souffrir.

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PREMIÈRES LIGNE #116 : L’habit ne fait pas le moine, Margot et Jean Le Moal

PREMIÈRES LIGNE #116

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Le livre en cause

Bretzel et Beurre Salé – Tome 3 : L’Habit ne fait pas le moine

Margot et Jean Le Moal

1.

Un si joli panorama

Mercredi 3 septembre

Les nuages du début de journée s’étaient évaporés et le soleil dardait ses rayons sur la côte. En ce début de mois de septembre, le beau temps faisait de la résistance, à la grande joie des touristes qui avaient attendu la fin des congés d’été pour profiter tranquillement de ce petit bout de paradis finistérien. Sur les plages, les adeptes de la bronzette utile pouvaient enfin dévorer leur roman sans craindre l’apparition soudaine d’un ballon ou d’un frisbee, suivie d’un « Scusez-moi ! » dans les meilleurs cas ou d’un « Vous pouvez m’le renvoyer ? » nettement plus agaçant.

Si les amateurs de paddle, planche à voile ou kitesurf avaient vu leurs rangs diminuer, la campagne et les landes envoûtaient les nouveaux vacanciers. Les longues promenades en bord de mer sur le GR34, célèbre sentier des douaniers, ravissaient les yeux et remplissaient les poumons de ce fameux bon air iodé qui aiderait à mieux passer l’hiver. Découvrir au détour d’un petit chemin un de ces mégalithes érigés sept mille ans plus tôt offrait un côté excitant aux balades plus forestières. Menhirs, dolmens et cairns entretenaient toujours mystères et fantasmes.

Les bars et les restaurants continuaient à afficher complet, les souvenirs à se vendre aussi facilement qu’un pangolin au marché de Wuhan, et le beurre à se baratter pour la confection des kouign-amanns, des sablés et de tout plat digne de ce nom. Les mouettes, elles, planaient au-dessus de cette agitation saisonnière et voyaient défiler les mois sans l’angoisse de la rentrée : la nature leur fournirait toujours de quoi se nourrir. Seuls quelques goélands plus audacieux regrettaient les cornets de frites dans lesquels ils ne pourraient plus plonger en piqué au grand dam de leur propriétaire. Bref, ceux qui savaient saisir les bons moments de la vie appréciaient ces jours de repos à Locmaria.

À deux kilomètres de la côte, un promontoire offrait un panorama splendide sur l’océan qui scintillait sous les rayons du soleil. Immobile au milieu des arbustes et autres herbes folles desséchées par la chaleur estivale, un homme fixait la mer, la mine réjouie. Puis il scruta une nouvelle fois le terrain en friche qu’il venait d’arpenter. Certes il y avait ces quelques cailloux qu’il faudrait retirer, mais il avait déjà négocié avec un entrepreneur qui n’en ferait qu’une bouchée.

Tout promeneur y aurait vu les ruines d’anciens édifices religieux : des murs affaissés dont les pierres taillées avaient roulé sur le sol, des arches gothiques lézardées que le vent et la pluie n’avaient pas encore totalement mises à terre. Étonnamment, comme épargnée par le destin, une chapelle tenait presque debout, laissant la lumière l’éclairer à travers sa toiture, effondrée depuis longtemps. Il s’agissait des restes de l’abbaye de Locmaria, abandonnée depuis le XVIIIe siècle. Si nombre d’abbayes avaient été restaurées, celle-ci n’avait pas eu cette chance et avait perdu de sa gloire passée. Aucun mécène, public ou privé, n’avait jugé nécessaire de réhabiliter le monastère et son église. La Bretagne en possédait de nombreuses, et la renommée de l’abbaye de Locmaria était maintenant à des années-lumière de celles de Beauport ou de Landévennec. Cependant, le visiteur romantique aimait y flâner le soir, quand les rayons du soleil couchant nimbaient de leurs derniers feux les pierres qui s’élevaient vers le ciel en une prière muette.

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PREMIÈRES LIGNE #115 : Les sarments d’Hippocrate, Sylvie M. Jema

PREMIÈRES LIGNE #115

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les sarments d’Hippocrate, Sylvie M. Jema

1

COMPTE BIEN LES JOURS, ORDURE : TA FIN EST PROCHE… TOUT FINIT TOUJOURS PAR SE PAYER.

Mêmes lettres découpées collées avec soin sur un papier bistre un peu gaufré… Même enveloppe grise avec l’adresse tapée à la machine… Même ton… Mêmes menaces… Le professeur Desseauve froissa d’un geste rageur lettre et enveloppe, et jeta le tout violemment au fond du tiroir où s’entassaient déjà les autres courriers similaires qui arrivaient avec une régularité de métronome, un jour sur deux, depuis bientôt deux mois. Assis à son bureau, il passa une main lasse dans sa chevelure blonde que l’âge n’avait pas dégarnie et poussa un profond soupir. Pour la millième fois au moins, il pensa à l’auteur de ces lettres anonymes… Il n’était pas inquiet, simplement agacé par cette ponctualité maniaque et la lâcheté du procédé. De quel côté chercher ce mystérieux correspondant ?…

À cinquante-sept ans, patron du service de gynécologie-obstétrique de l’hôpital, directeur de l’école de sages-femmes, adjoint au maire, membre du Conseil de l’Ordre des médecins et de plusieurs autres instances professionnelles ou honorifiques, il savait que, grande figure locale, sa réussite lui avait apporté nombre d’opposants et d’ennemis. Fallait-il chercher parmi eux ?… Ou bien se tourner du côté « vie privée » ?… Il haussa les épaules : non… Bien sûr, il avait des aventures épisodiques… Jamais assez longues pour que d’éventuels maris jaloux aient le temps d’en prendre ombrage… Suffisamment répétées et discrètes pour que Geneviève, sa femme, en vingt-cinq ans de mariage, s’y soit habituée…

Il eut un nouveau soupir. En fait, cette histoire l’irritait au plus haut point. Il lui semblait avoir entendu dire qu’une des internes du service avait un membre de sa famille inspecteur de police. Il faudrait voir ça… Il resta songeur un instant, puis, refermant d’un coup sec le tiroir aux lettres, se leva et, essayant de vider son esprit de toute pensée importune, partit faire la visite dans l’unité de gynécologie.

L’unité de gynécologie était le secteur le plus éloigné du bureau du professeur Desseauve. Arpentant les couloirs d’une démarche lente et posée, héritée de ses ancêtres paysans, les mains croisées derrière le dos en un geste habituel et machinal, Desseauve répondait, sans y prêter attention, aux bonjours respectueux qu’on lui adressait au passage. Les odeurs si caractéristiques, les mille bruits du fonctionnement quotidien du service, le ballet incessant des blouses blanches ou roses dans les couloirs le rassuraient : ici était son domaine ; ici il était à sa place, chez lui…

Un sourire de fierté éclaira brièvement son visage – laissant muettes de surprise, devant ce qu’elles prenaient pour un signe inhabituel d’amabilité, les deux sages-femmes qui venaient de le saluer. Il y en avait eu, du chemin parcouru, depuis son enfance rude dans ce petit village de Creuse où ses parents étaient agriculteurs, en passant par ses études à Paris, jusqu’à ce poste de chef de service dans un hôpital d’une grande ville normande ! Du chemin parcouru, beaucoup de travail, des épreuves surmontées et de gros sacrifices… Il fronça les sourcils, en proie à quelque souvenir désagréable et, tout aussi soudainement, esquissa un discret sourire de contentement : ses enfants – ses « sarments », comme il se plaisait à les appeler –, partis avec de meilleures armes que lui, iraient plus loin encore ! Surtout Clara, la première de ses filles, qui avait brillamment réussi son concours de première année de médecine et entamait, à dix-neuf ans, la suite de ses études avec enthousiasme et détermination…

Penser à la préférée parmi ses enfants l’avait remis de bonne humeur et c’est presque avec cordialité qu’il salua la surveillante de gynécologie :

– Bonjour, madame Cavelier, sommes-nous prêts pour la visite ?

– Bonjour, monsieur. Absolument : nous vous attendions.

Le rituel était immuable : si, dans chaque unité, les internes et les chefs de clinique assuraient une visite et une contre-visite quotidiennes, la Visite – avec un grand V –, celle réalisée par le grand patron, ou par son adjoint, le professeur Buissonnet, entouré de l’habituel aréopage au grand complet, se déroulait le matin à 10 heures. Pour sa part, le professeur Desseauve passait le mardi en gynécologie et le jeudi en « suites de couches », les visites du mercredi à l’unité « césariennes » et du vendredi au « SIG » – surveillance intensive de grossesse – étant assurées par son adjoint.

Aussi, ce mardi matin, le bureau des infirmières et le couloir de gynécologie étaient-ils remplis de ceux qui souhaitaient ou qui devaient suivre la Visite. Cyprien Desseauve jeta un rapide coup d’œil circulaire, notant avec satisfaction que nul ne manquait à l’appel. Entourant le chariot qui contenait les dossiers des hospitalisées, il y avait là : Marthe Cavelier, l’infirmière surveillante du service – grande femme brune, mince, le port élégant, d’une humanité sans faille et d’un professionnalisme rigoureux –, Marc Tobati – jeune chef de clinique prometteur, à la sulfureuse réputation de Don Juan –, Cécile Brandoni, l’interne – ses courts cheveux roux et ses grands yeux verts faisaient caresser à Desseauve l’idée de remplacer Bénédicte, sa maîtresse actuelle –, les cinq externes en stage dans l’unité – dont les visages, aussi pâles que leurs blouses, disaient assez leur peur d’avoir à répondre aux questions du patron en cours de visite –, les trois infirmières de service ce matin, deux élèves infirmières et trois stagiaires de troisième année de médecine. Au bas mot, seize personnes qui, suivant le chef de service et le chariot – avec autant de déférence et d’appréhension que s’il se fût agi d’une statue de la Vierge –, allaient processionner, avec lenteur, à petits pas, de chambre en chambre, d’un bout à l’autre du couloir…

La visite s’ébranla, en bon ordre hiérarchique, et la procession s’arrêta à la première station. Extirpant un dossier du fond du chariot, la surveillante le tendit à Desseauve, puis, son cahier bien en main, prête à recueillir la moindre des précieuses consignes qui tomberaient des lèvres du patron, elle attendit sans impatience qu’il prenne la parole.

– Quel est l’externe qui s’occupe de cette patiente ?

– C’est moi, monsieur.

Une jeune brunette s’avança gauchement, ne sachant trop quelle contenance adopter.

– Très bien… Voyons votre observation, mademoiselle… ?

– Fontaine, monsieur. Laurence Fontaine.

Desseauve ouvrit le dossier qu’il avait en main, en sortit l’observation qu’il parcourut d’un œil critique. Une observation bien faite, visant à apprendre la « démarche médicale » à son rédacteur, devait comporter un interrogatoire précis (sur les antécédents familiaux et personnels, et tous les événements médicaux, chirurgicaux, survenus jusqu’à ce jour), une « histoire de la maladie » qui avait conduit la patiente jusqu’ici, le compte rendu de l’examen clinique qui avait été fait avec rigueur et méthode, et une conclusion diagnostique avec une éventuelle proposition thérapeutique. Cyprien Desseauve releva les yeux et fixa l’externe sans aménité.

– Dites-moi, mademoiselle Fontaine, êtes-vous adepte des digests ?

Le visage de Laurence Fontaine passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc avec une surprenante vivacité.

– Des digests, monsieur ?

– Des résumés, si vous préférez : votre observation est incomplète, bâclée, mal écrite. Si vous faites médecine dans la perspective d’une profession et pas simplement pour vous caser avec un bon parti, vous avez du pain sur la planche !

Joignant le geste à la parole, il déchira théâtralement l’observation, la laissa tomber à terre avec mépris et conclut :

– Vous êtes dispensée de visite, mademoiselle. Occupez donc ce temps à faire une observation digne de ce nom que vous viendrez me présenter ensuite.

Laissant Laurence Fontaine livide et pétrifiée, la procession s’engouffra dans la chambre, en ressortit quelques minutes plus tard et se dirigea vers la deuxième station où le rituel se répéta :

– Quel est l’externe qui s’occupe de cette patiente ?

– Aucun, monsieur. Ils n’ont pas eu le temps. Cette patiente a été opérée cette nuit en urgence. J’ai fait moi-même l’observation.

Le professeur Desseauve fixa Cécile Brandoni, qui venait de parler tranquillement.

– Croyez-vous que ce soit un service à leur rendre, Brandoni ?

– Non, monsieur, bien sûr. Mais il fallait que l’observation soit faite pour ce matin… et Tobati était d’accord.

Cyprien Desseauve eut le temps de noter le bref regard de complicité échangé par l’interne et le chef de clinique. Il en ressentit un curieux déplaisir : ce jeune coq n’allait tout de même pas chasser sur des terres qu’il s’était implicitement réservées !

– L’avis de M. Tobati m’indiffère, mademoiselle Brandoni, laissa-t-il tomber froidement, et votre travail ne consiste pas à faire ce que les externes n’ont pas fait.

Cécile Brandoni le regarda avec calme.

– Rédiger cette observation n’a en rien gêné mon travail, monsieur. Quant aux externes, ils ont des semaines devant eux pour en faire d’autres… Je ne pense pas que ce soit bien grave.

Cette fille ne manquait pas de cran. Son insolence renforça l’attrait que ressentait Desseauve. Ce fut toutefois d’un ton sec qu’il répliqua :

– C’est à moi d’en juger, Brandoni, veuillez vous en souvenir.

Tournant les talons, le patron entra dans la chambre, suivi du groupe des assistants.

À la troisième chambre, le déroulement se modifia : la patiente hospitalisée était une patiente « privée » de Desseauve, et seuls ce dernier, la surveillante et le chef entrèrent.

– Bonjour, madame Chichemont ! Comment va, ce matin ?

– Pas trop fort, docteur… Quand enlève-t-on tout ça ?

Elle désigna du menton la perfusion qui s’écoulait lentement jusqu’à son bras gauche.

– Demain, si tout va bien.

– Et puis… je me sens toute drôle… Toute vide, là, sans mon utérus… C’est tout léger…

– Allons, allons, madame Chichemont ! Vous n’allez pas vous envoler !… Et puis, à votre âge, il ne vous servait plus à grand-chose, cet utérus, hein ?… Allez, vous verrez, ça sera beaucoup mieux comme ça !…

Et la visite se poursuivit, dans le plus strict respect du rituel, jusqu’à la chambre numéro 20, après laquelle les participants s’égaillèrent avec un réel soulagement. Cécile envisageait, elle aussi, d’aller faire une petite pause bien méritée lorsque la voix du patron l’arrêta :

– Brandoni, je vous attends dans mon bureau en fin de matinée.

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PREMIÈRES LIGNE #114 ; Bestial, Anouk Shutterberg

PREMIÈRES LIGNE #114

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Bestial, Anouk Shutterberg

1

Achères-la-forêt (77)
22 février 2017

Suite in B-Flat Major, HWV 434 : IV Menuet, Haendel Interprétation Khatia Buniatishvili

Il paraît qu’il faut se lever, se laver, sortir du lit tous les jours, reprendre forme humaine. Avoir l’air… L’air de quoi, en fait ? Et pour quoi faire… ?

Pourtant, ce matin, elle a réussi à se lever et s’est réfugiée dans la salle de bains. Sonnée, après une nuit sans fin, elle s’est traînée. Mécaniquement. Puis, comme tous les autres jours, elle s’est saisie de son rasoir et s’est scarifiée légèrement juste au-dessus du genou. Cela passera inaperçu, au cas où, si tant est que sa détresse puisse encore émouvoir les quelques humains qui sont restés à ses côtés… Cette pensée la ferait presque sourire.

Le miroir lui renvoie un visage qu’elle a peine à reconnaître. En dix ans, les sillons se sont creusés, ses lèvres autrefois pulpeuses ont perdu de leur jus. L’absence de sourire, depuis des lustres, a amplifié l’effet de pesanteur aux contours de sa bouche. Un masque de tristesse figé.

Ses yeux sont encore gonflés et rougis d’avoir trop pleuré cette nuit, et, de toute façon, plus personne n’est là pour la prendre dans ses bras et la consoler. Vincent, son mari, a depuis longtemps déserté l’ambiance mortifère qui s’est abattue sur sa famille. Il y a cinq ans, il a jeté l’éponge, fuyant cette dépression qui a happé sa femme dans une non-zone teintée de gris où le soleil s’est définitivement éclipsé.

Soutenue par ce lavabo désuet qui fige le décor de cette salle de bains surannée, Stéphanie avale ses comprimés un par un. Pendant des années, elle a confié son chagrin à l’alcool. Elle s’envoyait des doses de whisky et de vodka dans les veines à peine passé 10 heures du matin.

Puis, miracle. Bancal et maladroit, son couple s’est ressoudé.

Vincent a fait acte de présence, l’a soutenue et rassurée. Il est redevenu le compagnon, l’ami, l’amant qu’elle avait connu dans sa jeunesse. Il l’a raisonnée, prise en main. L’alcool avait alors quitté la scène au profit d’autres couleurs. Du rose, du bleu, du blanc, des cachets multicolores et de toutes formes.

Il fallait qu’elle aille mieux, qu’elle se détende. Enfin, faire le deuil de la perte de cet enfant, bon sang ! Qu’elle digère cette absence et qu’elle surmonte ce vide abyssal qui l’anéantissait.

Le docteur Lefèvre a été très clair. Dépression profonde. De celles que seuls des antidépresseurs et des anxiolytiques puissants pourraient éventuellement vaincre. Sinon, le dernier recours, c’était l’hôpital psychiatrique, et ce serait sans appel. Le médecin a tenté de conclure sur une note plus rassurante. « Vous vous en sortirez avec ce cocktail médicamenteux. Ensuite, quand vous irez mieux, on réduira les pilules, tranquillement, en douceur. »

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PREMIÈRES LIGNE #113 : Juillet noir, Amélie de Lima

PREMIÈRES LIGNE #113

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Juillet noir, Amélie de Lima

Prologue

Juillet 1979.

L’homme lui assénait de violents coups de reins, une main gantée sur sa bouche et l’autre enfoncée dans sa taille. La victime ne réagissait pas : face plaquée contre la paroi en PVC, yeux grands ouverts, bras ballants. Son corps s’agitait d’avant en arrière, dans un rythme impétueux que seul son bourreau maîtrisait.

Poupée de chiffon.

Elle sentait le souffle chaud de son agresseur dans sa nuque et, chaque fois qu’il lui empoignait les cheveux pour coller sa peau moite contre la sienne, un haut-le-cœur s’emparait d’elle.

Il sentait la transpiration, mêlée à une odeur désagréable d’eau de toilette bon marché et de tabac froid qui émanait de ses gants.

Au bout de quelques minutes, une éternité, l’homme termina sa besogne en silence ; la relâcha. Elle tomba de tout son poids sur le sol encrassé. Ses muscles, son cerveau, son corps tout entier ne lui répondaient plus. Elle était là, allongée sur le sol poisseux en position fœtale, comme si elle attendait quelque chose ou au contraire, qu’elle n’attendait plus rien.

La sentence.

L’achèvement incertain.

Elle ferma les yeux pour ne rien voir, pour éviter l’horreur qui se profilait. Parce qu’elle le savait, cet inconnu détenait à lui seul le pouvoir sur sa mort, sa vie.

Elle sentit un violent coup de pied dans ses côtes mais ne bougea pas. Ne cria pas.

À quatre pattes, elle ouvrit les yeux, les roula discrètement vers le haut.

Elle n’opposa aucune résistance lorsqu’il l’agrippa par les cheveux une nouvelle fois et qu’il enfonça sa tête dans la latrine souillée. Quelques secondes, le temps d’imprégner sa figure et ses cheveux d’excréments. Et il la relâcha dans la foulée.

Il cracha au ras de son visage. Puis il s’éclipsa, laissant la porte ouverte derrière lui.

Plaie béante dans sa chair de poupée.

Un silence complet envahit les lieux ; et l’obscurité.

La femme aux cheveux blondsattendit sans bouger, mit un temps fou avant de réagir. Avant de se rendre compte que son agresseur était bel et bien parti et qu’il l’avait laissée en vie.

Sauveur factice.

Elle s’agenouilla sur le carrelage et chercha sa lampe torche à tâtons. Elle la ralluma.

Puis elle se releva avec difficulté, s’appuyant contre les parois pour se hisser. Retrouver un semblant de dignité. Elle gémit de douleur, mais elle ne pleura pas. Aucun son ne sortait de sa bouche grande ouverte, inerte, où la peur grouillait toujours.

Une pression insidieuse s’accrocha sur son cœur et dans ses poumons, l’air lui manqua subitement. L’angoisse la submergeait.

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PREMIÈRES LIGNE #112 : En Cavale, Emmanuel Varle

PREMIÈRES LIGNE #112

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Le livre en cause

En Cavale, Emmanuel Varle

1

Dans le wagon, ça puait la bouffe et la crasse. Il était 14 h 55 et sa gare de destination venait d’être annoncée. Le punk d’une trentaine d’années, coiffé à l’iroquoise d’une crête bleue, voyageant sans billet venait de se faire rattraper par la patrouille. Les contrôleurs lui dressèrent une contravention pour défaut de titre de transport, puis une autre quand ils réalisèrent que le clebs à la gueule inquiétante – un dogue argentin – qui déambulait dans la voiture lui appartenait.

Le train s’arrêta sur un quai désert, cinq passagers descendirent : le punk et son molosse, trois grand-mères aux cheveux permanentés et violets et un jeune homme qui se dirigea vers un sexagénaire qui semblait l’attendre. Très grand, plus d’un mètre quatre-vingt-dix, une barbe blanche, des sourcils broussailleux bruns, une chevelure abondante : le type était en tous points conforme à la description qu’on lui en avait faite. Après une poignée de main très ferme, qui suscita une légère douleur chez Xavier, et deux mots de bienvenue, les deux hommes prirent place dans le véhicule du prénommé Pascal. Le géant démarra en trombe, réveillant en sursaut un clochard qui sommeillait couché sur un banc. Le SDF au visage sculpté par l’alcool, mécontent d’être sorti de sa léthargie lança en pestant une canette de bière en direction du véhicule, sans l’atteindre.

Dès les premiers kilomètres, assis inconfortablement dans l’antédiluvienne Fiat Panda, Xavier se rendit compte que les indications sur la personnalité du conducteur étaient correctes. L’homme des bois était un taiseux, répondant aux questions par monosyllabes. Un ogre, sorti des forêts profondes, mais qu’on devinait animé d’une certaine bienveillance, malgré quinze années passées en prison.

La maison était conforme à ce que lui avait annoncé son ami Manu : petite, perdue dans la nature, entourée de sapins et de mauvaises herbes. À l’intérieur, une pièce faisant office de cuisine, salon et salle à manger. Un lit monacal, deux chaises, une table, un poêle à bois et quelques placards à la peinture écaillée constituaient l’essentiel du mobilier. Un fusil de chasse était accroché au-dessus de la porte d’entrée. À l’étage, Xavier découvrit une chambre avec un grand lit, une armoire en châtaignier sortie des ateliers de menuiserie de la région au début du XXe siècle, un vieux fauteuil en velours et une table, bancale. Une vraie cabane de trappeur au confort spartiate, songea le jeune homme qui déplora l’absence de frigo et surtout de salle de bains.

— Je t’ai mis quelques provisions, dit le mastodonte, pour le reste, tu te débrouilleras. T’as un supermarché à dix bornes. Ils vendent de tout. Les cartouches pour le fusil sont dans le tiroir de la table, mais ici personne ne viendra te faire chier. Et pour tes déplacements, t’as un vélo. Il est un peu vieux et il couine, mais il roule. Ah, dans le jardin, t’as une grange avec du bois pour le poêle et aussi des transats un peu vieillots, mais confortables si tu veux profiter du beau temps.

Après avoir allumé une cigarette, il ajouta :

— Dernière chose, pour te laver, tu as une grande bassine en zinc. Il te suffit de la remplir, de prendre ton bain et de la vider. Sers-toi de l’arrosoir qui est sous l’évier de la cuisine. Tu pourras te laver avec le chant des oiseaux et le soleil devrait briller encore quelques semaines. Quand ça caillera trop, tu rentreras la bassine à l’intérieur sinon si t’es pas frileux, t’as la rivière en contrebas. L’eau froide, le matin, ça revigore !

Après ces quelques conseils, le sexagénaire taciturne était parti, laissant Xavier dans son nouvel univers.

La nuit commençait à tomber. Une nuit des premiers jours d’automne, légèrement brumeuse, qui rendait flou le paysage, et générait une froideur enveloppante. L’endroit était un peu sinistre, mais le jeune homme était, à moins d’être dénoncé, à l’abri des flics. Dans la maison régnait une forte odeur de moisi. Il chargea le poêle, sortit une bière tiède du placard et la but en fumant une clope. Il songea aux mains imposantes de Pascal et à la force qui s’en dégageait comme en avait témoigné la poignée qu’ils avaient échangée. Des mains témoignant d’un passé de violence, des mains de tueur.

Xavier monta dans la chambre. La mine soucieuse, il réfléchit aux deux dernières années de sa vie. Jamais, il n’aurait songé en arriver là, mais pourtant, il y était, au bord de la falaise. Un coup de vent et hop ! Finita la comedia !

Au-dessus de sa tête se trouvait un tableau représentant un paysage campagnard enneigé qui ressemblait beaucoup à une toile de Vlaminck. Xavier l’examina et vit qu’il n’était pas signé. Il se demanda si c’était un vrai. Il en avait vu à plusieurs reprises à l’hôtel Drouot et il était presque sûr de son authenticité. Un Vlaminck, qui devait valoir dans les cinquante mille euros, provenait très vraisemblablement d’un cambriolage.

Xavier descendit examiner le fusil de chasse, un Bergeron calibre 12, à canons superposés. Une arme classique de chasseur. Parfaite pour le gros gibier.
*

En arrivant aux abords du bar où il travaillait, il les avait tout de suite repérés. Trois mecs, jean et blouson ample, le regard décidé, l’air pas commode. Les flics, il les sentait à un kilomètre et ceux-là n’avaient pas des têtes à ressortir bredouilles de leur visite. Il était resté à une distance respectable de l’établissement et les avait vus y pénétrer et parler au patron, puis, il avait observé un des serveurs, Baptiste, son ami dealer – grand fumeur de weed et de shit devant l’éternel – se joindre à la conversation. Ce dernier était ressorti menotté, la mine défaite.

Il connaissait suffisamment son pote, sa manie de trop parler, son caractère fragile, son égoïsme pour savoir qu’il n’allait pas résister longtemps à la pression policière. Xavier était certain que, dès les premières heures de garde à vue, il allait craquer et le balancer lui, son pote de deal, et tenter de lui faire porter le plus grand des chapeaux, un sombrero mexicain.

Après être resté un court moment figé, hésitant, le cerveau en fusion, il avait décidé de réagir et vite. Dans la rue, il avait hélé le premier taxi qui se pointait et foncé à son domicile. Dans son appartement, il ne s’était pas attardé. Dix minutes, pas plus, juste le temps de rassembler ses affaires les plus importantes et d’ouvrir la cage à sa perruche à collier. Il savait qu’elle s’en sortirait bien dehors. Depuis plusieurs années, le ciel parisien bruissait du cri strident de ses congénères. La libérer l’avait chagriné. Après, il avait dévalé son escalier et ressenti un immense sentiment de crainte lorsque le souffle de la rue et son cortège de bruits l’avaient happé.

Son plan consistait à quitter Paris au plus vite, éviter les flics à ses trousses. En tant qu’ex-policier, il savait que ses anciens collègues allaient mettre un zèle particulier à le coincer. Heureusement, il connaissait un endroit tranquille, un lieu idéal pour se planquer. Il avait changé deux fois de taxi et sonné chez Manu, son ami de toujours. L’autre lui avait ouvert, une tasse de thé vert à la main et un joint au bec. En voyant sa coiffure rase au-dessus et longue et frisée à partir du cou, Xavier s’était dit, comme à chaque fois qu’il le voyait, que ce type était décidément le plus mal coiffé de la place de Paris et malgré les circonstances dramatiques, il avait dû étouffer un fou rire. Puis il lui avait brièvement expliqué sa galère. Son ami lui avait proposé d’aller se planquer dans une baraque perdue dans la nature appartenant à son oncle, un ancien truand rangé des voitures.

Personne ou presque dans l’entourage de Xavier ne connaissait Manu. Le jeune homme avait toujours eu la manie de compartimenter ses relations, les flics n’étaient pas prêts d’aller questionner son pote qui, de toute façon, ne leur dirait rien. Une vraie carpe le Manu et pas qu’avec les flics, un ancien gosse battu, abonné aux foyers, rendu méfiant par nature ! Mais une fois sa confiance gagnée, c’était tout bénef ; il se révélait le plus fiable des fiables. Rien à voir avec tous ces mous du genou, béni-oui-ouistes, afficheurs d’émotions sur commande. Manu était toujours dans le vrai, n’éludait rien. Avec lui, il n’y avait pas moyen de tricher.

Xavier savait que les policiers allaient diffuser dans les jours à venir une fiche de recherche avec tous les éléments le concernant ; identité, description physique, photo, délits lui étant reprochés. Il savait aussi que cette circulaire serait à diffusion nationale et que tous les services de police et de gendarmerie de France et de Navarre allaient en être destinataires. Il savait enfin qu’il était condamné à se faire coincer dans les semaines ou les mois qui viennent, qu’il allait connaître la prison avec le traitement spécial que lui réserveraient les autres détenus si les matons étaient assez salauds pour balancer son CV. Il était dans la merde, sa priorité était de retarder la date de son arrestation.

Dix-huit mois auparavant, la veille de son vingt-quatrième anniversaire, Xavier était sorti cinquième de l’école de police. Cinquième sur cent douze, un rang plus qu’honorable. Le jeune officier semblait promis à un brillant avenir. Le directeur l’avait félicité, son père s’était déplacé. Un père à moitié manouche qui détestait tout ce qui portait l’uniforme. Lors de la cérémonie, son père s’était souvenu des policiers qui tambourinaient comme des malades à la porte de la caravane aux premières lueurs de l’aube, des discussions avec le chef du camp, du départ du convoi vers une destination inconnue, des cris des gosses énervés, réveillés trop tôt, du vieux qui ne quittait jamais son chapeau avec sa plume d’oiseau et qui répétait toujours : Partout, ils nous chassent, ils nous détestent. Il avait revu le regard perdu de sa mère lors de ces expulsions. Elle n’était pas manouche et avait accepté en épousant le grand-père de Xavier de couper les ponts avec sa famille et d’adopter un mode de vie dans lequel tout lui était étranger. Au buffet, mal à l’aise au milieu de tous ces uniformes, le père de Xavier n’avait rien mangé et refusé la coupe de champagne, mais il avait assisté au sacre de son rejeton qui envisageait déjà de passer le concours de commissaire. Il était plein d’illusions.
*

Xavier était parti en cavale avec deux mille cinq cents euros en poche, la totalité de ses économies, le fric de la came et ce qui lui restait sur son compte bancaire. Il n’était plus question d’utiliser sa carte de crédit. Son téléphone avait rejoint la Seine avec un plouf discret. Dans une impasse du 13e arrondissement, il avait acheté un portable à carte prépayée à un chinois. Seul Manu en connaissait le numéro. Restaient à dénicher de faux papiers, pour ça aussi, son pote avait une bonne adresse. Un nouveau look rendrait difficile son identification par les gendarmes du coin perdu où il allait trouver refuge.

Inquiet, il se rassurait en songeant que comme lui, quand il était en activité, les pandores ne s’attardaient pas sur ces formulaires de recherche surtout quand ils ne se sentaient pas concernés. Le fait qu’un dealer parisien vienne se réfugier dans leur campagne n’était tout simplement pas imaginable. Leur zone d’activité c’était un ensemble vallonné parsemé de quelques fermes et habitations. Et dans ces maisons, hormis les retraités originaires du cru, venus terminer leur vie sur la terre qui les avait vus naître et des citadins s’échappant le week-end du bitume et de la pollution, vivaient quelques marginaux, gagnant de quoi vivoter grâce à la vente d’objets divers, variant selon leur inspiration, leurs tourments, leur besoin de fric. Ces drôles de loustics proposaient, sur les marchés, du bois tordu, des figurines, des cendriers, la plupart du temps à peine plus soignés que des cadeaux enfantins préparés dans les écoles pour la fête des Mères. Quelques touristes se laissaient parfois tenter par ces objets vendus, il est vrai, à un prix dérisoire.

Tout au fond des bois, après deux bons kilomètres d’un chemin sablonneux, percé d’ornières, emprunté en quittant la maison où Xavier avait trouvé refuge, vivait une communauté de marginaux. Parmi eux figurait un drôle de couple : Merlin, un soixante-huitard, qui se vantait d’être monté au braquo dans sa jeunesse avec Pierre Conty, et sa femme, Irène de Wateuil, dite Mady. Cette aristocrate en rupture de ban possédait les quatre-vingt-dix hectares de forêt dans lesquels elle accueillait les marginaux. Ce domaine vallonné aurait pu faire office d’arboretum tant on y trouvait d’essences différentes qui croissaient aux abords de surfaces marécageuses, d’étangs, de ruisseaux et d’une petite rivière.

Dans cette immense forêt se trouvaient également des grottes dont certaines avaient servi d’abris au maquis. Mady était également propriétaire, à vingt kilomètres du camp, d’un château fort construit par un de ses ancêtres de retour de croisade, monument imposant remanié au fil des siècles qu’elle louait à un couple d’Anglais qui l’avait transformé en maison d’hôtes et d’un immeuble à Paris, rue Saint-Honoré, dont le rez-de-chaussée abritait trois boutiques de luxe.

C’est donc peu dire que la concubine de l’ex-truand était blindée de thune, de quoi nourrir les générations de descendants qu’elle n’avait pas, et la curieuse bande d’énergumènes qui l’entourait. Avec sa particule, ses dreadlocks, ses tatouages et ses nombreux piercings, elle était connue à des lieues à la ronde. Les gens du coin l’avaient affublé de plusieurs des surnoms : la sorcière, la harpie, la vieille gauchiste.

Depuis une douzaine d’années, le couple, qui s’était formé au début des années soixante-dix à Katmandou, était passé du statut de végétarien à celui de végane. Toutefois, la plupart des asociaux qui vivaient dans le vaste domaine étaient de purs carnassiers et braconnaient à tout va. Ragondin, castor, lapin, renard et même blaireau, tout était bon pour eux. Le gibier était attrapé au moyen de collets ou de pièges à mâchoires. Parfois, les renards et les blaireaux étaient pris dans leurs terriers. Cette chasse durait des heures. Il fallait creuser pour élargir le terrier et accéder à l’animal puis l’attraper au moyen d’une longue pince métallique qui lui broyait le cou. L’animal était ensuite sacrifié, dans un rituel barbare à coups de batte de base-ball. Mady détestait la chasse, mais laissait faire. Les oiseaux n’étaient pas épargnés, attrapés avec de la glu ou des filets, ou parfois tirés à l’arc.

La rivière et les étangs permettaient également à cette population hétéroclite de se gaver de truite, de perche, de tanche, de sandre et de brochet. La cohabitation entre ces viandards et les véganes faisait parfois des vagues, mais celles-ci s’apaisaient avec des joints, des bières et des cachetons. Le mâle alpha des mangeurs de barbaque, Fideli ne se contentait pas de braconner. Il rendait visite régulièrement à des maisons isolées. Les flics l’avaient chopé à deux reprises et une fois, il était même allé en taule sans que son envie de cambriolage ne s’estompe. Le fait de rentrer dans une demeure provoquait chez lui une terrible excitation. La découverte du mobilier, la crainte que les occupants se pointent ou que des gendarmes fassent leur apparition, la vie des gens qui se dévoilait au travers des objets que ses yeux parcouraient, l’ennivraient. Tout ça comptait davantage que le butin qui se limitait la plupart du temps pour des raisons pratiques aux bijoux et au numéraire. Le zonard volait parfois des objets dérisoires qu’il conservait malgré le risque qui en résultait. Bref, il appartenait à une catégorie de voleurs originale dont le cas relevait plus de la psychiatrie que de la délinquance.
*

Depuis un an, il bossait dans un commissariat du 20e arrondissement de Paris, sis dans un petit immeuble datant de la Révolution, rescapé de la politique urbaine du préfet Haussmann et des vagues de la spéculation immobilière, noyé au milieu de grands bâtiments, David parmi les Goliaths. Trois cent quatre-vingts mètres carrés répartis sur trois étages. Son bureau, une sorte de cagibi, donnait sur un petit square. Dans le couloir se trouvait une grande plaque en émail rendant hommage aux policiers résistants du réseau le Coq gaulois. Depuis son installation, des milliers de personnes, flics, témoins, gardés à vue étaient passés devant sans lui accorder la moindre attention. Un jeune commissaire tout juste sorti de l’école avait manifesté l’intention de la descendre à la cave, reléguée parmi les vieilleries inutiles, mais, un flic syndicaliste franc-maçon, dont le grand-père était policier et résistant, était monté au créneau et l’avait sauvée des limbes.

Le matin, Xavier partait bosser à pied. Un itinéraire sympa, animé, deux kilomètres de rues avec les terrasses des cafés, les bazars qui vendaient essentiellement des objets inutiles et pas chers, les fresques sauvages, couleurs en folie, rage qui s’exprimait ou parfois, plus sages, commandées par la ville, l’exotisme à Paris, les mendiants vissés à leur place, les vieux qui descendaient de bonne heure sur leurs bancs pour évoquer avec regret le temps qui passe. Chaque jour, il faisait une halte au même café tenu par un vieux kabyle édenté, Toumi. Il buvait son expresso tranquille au comptoir en feuilletant Le Parisien et en se demandant ce qu’allait lui réserver sa journée. Tel un vaillant soldat hyper motivé partant en campagne, il allait devoir affronter la misère humaine qui venait s’échouer chez les flics, les problèmes insolubles de voisinage, les ménages en déliquescence, la délinquance petite ou grande, la jeunesse déboussolée imperméable au discours d’un jeune policier. S’occuper du linge sale de la société ne le dérangeait pas. Le jeune policier savait qu’au-delà d’un niveau de saleté, le linge ne se lavait plus en famille.

Il avait quitté le commissariat dans un véhicule sérigraphié avec deux collègues pour rejoindre le lieu de leur intervention. À 10 h 45, les trois flics avaient pénétré dans un immeuble vétuste, sans ascenseur, avec un escalier aux marches usées par le temps, une rampe qui branlait, des odeurs de moisi et de bouffe, des cris de gosses que laissaient filtrer les minces cloisons des appartements. Le genre de bâtiment dans lequel vivaient des vieux et des immigrés récemment arrivés. La propriété d’un marchand de sommeil tunisien qui faisait payer au prix fort l’humidité, les cafards, les installations électriques déficientes, la vétusté d’un lieu pas rénové depuis des décennies. Certains locataires, les plus pauvres, vivaient dans des pièces sans fenêtre. Cette absence d’ouverture vers le monde extérieur leur donnait des sentiments d’oppression. Un jour, une femme avait piqué une crise de nerfs et tapé sur le mur avec un marteau pour accéder au jour qui la narguait derrière ses murs. Elle avait été internée, le proprio n’avait pas été inquiété.

La porte de l’appartement était grande ouverte. Une vieille femme gisait sur son lit, le bras gauche pendant dans le vide, morte de vieillesse, partie aux premières lueurs de l’aube.

Le brigadier-major qui accompagnait Xavier le détestait parce qu’il était plus jeune et plus gradé que lui et aussi plus beau et plus cultivé, bref il le supplantait en tout. Le gardien de la paix, proche de la retraite, qui suivait le sous-officier comme son ombre semblait vouer le même mépris au jeune lieutenant.

Dans le petit appartement propret et bien rangé, le mobilier était modeste, rustique. Un médecin était venu constater la mort. La cause du décès était naturelle ; la nonagénaire était partie, lestée par le poids des années. Le corps allait être embarqué par les pompes funèbres. Encore quelques paperasses et l’affaire serait réglée.

C’était le troisième macchabée que Xavier voyait depuis une dizaine de jours, mais contrairement aux deux précédents, celui-là ne sentait pas. Une expression de sérénité émanait du visage de la vieille dame, celle d’un départ paisible.

C’était une belle matinée ensoleillée du début du printemps, une journée sans voitures, à cause d’un pic de pollution, et dans les rues, ne circulaient plus que les flics, les services d’urgence, les bus et les taxis. Xavier avait observé, par la fenêtre, les gosses qui jouaient dans le square quatre étages plus bas, une petite bande de jeunes avec des capuches et un pitbull.

Puis, il avait abandonné le spectacle de la rue et était revenu dans ce monde confiné de silence et de mort. Ses yeux avaient longuement inspecté la pièce et deux fois, ils s’étaient attardés sur le même objet, une médaille en bronze doré à l’effigie de Louis XVI. Une pièce authentique, en numismatique, Xavier s’y connaissait. Il était passionné par les pièces depuis qu’il avait huit ans et qu’un oncle lui avait donné des pièces romaines trouvées dans un vignoble grâce à un détecteur de métaux. La médaille n’avait pas une grande valeur, une centaine d’euros tout au plus, mais Xavier ne voyait plus qu’elle. Totalement fasciné, il se sentait comme aimanté par cet objet. Il eut une pulsion, une envie folle, irrésistible.

Discrètement, il avait glissé le médaillon dans la poche de son blouson avec un mélange d’excitation et de peur. Une force autodestructrice, l’impression de faire une immense connerie.

De retour au commissariat, il avait juste eu le temps de boire un café et de fumer une clope avant d’être convoqué par le commissaire. Nerveux, agité, il se doutait du motif de sa convocation et il se sentait fait comme un rat.

— Alors, on vole ! Donnez-moi l’objet ! avait intimé son supérieur.

Xavier, tout penaud, avait sorti en tremblant la médaille de sa poche. Après cet instant fatidique, sa vie avait basculé. Il y avait eu les bœufs-carottes, les vingt-quatre heures de garde à vue, la perquise et sa mise à pied. Ensuite s’étaient succédé les journées interminables à traîner son ennui, attendre la sanction, avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui ne lui laissait plus aucun espoir de rester flic. Et celle-ci était tombée au bout de trois mois d’attente : révocation. Désormais, il était marqué au fer rouge. Il n’était plus question de tenter d’autres concours administratifs. Avec son CV de flic foutu dehors de la Grande maison, l’horizon était également bouché dans le secteur privé.

Alors, après un bref entretien avec le boss d’un bar branché dans lequel il avait ses habitudes, il était devenu barman. Une semaine à peine après son embauche, il avait commencé à dealer. Tant qu’à être malhonnête ! Par la suite, il avait su que sa saloperie de médaille à l’effigie de Louis XVI trônait désormais sur le bureau de son commissaire. Avant ce méfait, Xavier n’avait jamais volé de sa vie, même pas un bonbon quand il était môme.

Pourtant, certains de ces cousins du côté de son père manouche étaient des putains de voleurs, les rois du chapardage. Pas lui, le champion de la probité, droit dans ses bottes et là, la pulsion soudaine et le plongeon sans parachute.

Il pensait à tout cela en fumant sa clope, exilé dans sa cambrousse avec les flics au cul et le chant des oiseaux. Dura lex sed lex. Saloperie de cafteur de major et saletés de flics de l’IGPN qui l’avaient fait entrer menotté dans son immeuble malgré les gens dans la cour et l’escalier, malgré le fait qu’il était quand même encore un collègue et malgré son visage désespéré et sa demande réitérée de ne pas être entravé.

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PREMIÈRES LIGNE #111 : Immortel, J.R. dos Santos

PREMIÈRES LIGNE #111

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Immortel : le premier être humain immortel est déjà né, José Rodrigues dos Santos

Le premier être humain immortel est déjà né.
Après avoir annoncé la naissance de deux bébés génétiquement modifiés, un scientifique chinois disparaît. La presse internationale commence à poser des questions, les services secrets tentent de trouver des réponses, un homme contacte Tomás Noronha à Lisbonne. Celui qui se présente comme un scientifique travaillant pour la DARPA, l’agence pour les projets de recherche avancée de la Défense américaine, est à la recherche du savant disparu. Tomás découvre alors les véritables enjeux du projet secret chinois…

Pour le grand retour de Tomás Noronha, le héros de La Formule de Dieu, J. R. dos Santos a choisi le sujet qui est dans toutes les têtes : l’intelligence artificielle. L’humanité touche-t-elle à sa fin ou fait-elle face à un nouveau départ ? Sur la base des recherches les plus avancées, J. R. dos Santos nous entraîne dans une aventure à couper le souffle et dévoile l’extraordinaire destin de l’humanité. Il nous démontre avec toujours autant de sérieux que la science est sur le point d’atteindre sa plus grande réalisation : la mort de la mort. Bientôt, nous pourrons vivre sans jamais mourir. Nous serons… Immortels.

Prologue

Sentant tous les yeux rivés sur lui, le professeur Yao Bai passa la main sur son front pour en ôter la sueur. Il faisait une chaleur humide et étouffante à Hong Kong, mais ce n’était pas pour cela qu’il transpirait et que son cœur battait la chamade. L’amphithéâtre de l’université était bondé. Si la plupart des personnes de l’assistance étaient des étudiants, il y avait aussi plusieurs hommes en costume cravate mais aucun d’eux n’avait l’air d’un scientifique ; des espions probablement, pensa le professeur Yao Bai. Les uns de Taïwan, d’autres des États-Unis, et certains de Russie et d’Inde. Et plusieurs agents chinois, stratégiquement placés afin d’assurer sa sécurité – ou pour s’assurer qu’il ne commettrait aucune erreur, ce qui revenait au même.

Il prit une profonde respiration, essayant de se détendre. Ce qui devait arriver arriverait. Ce n’était pas parce que son gouvernement avait dépêché quelques gros bras qu’il empêcherait quoi que ce soit. Sachant ce qui était en jeu, Pékin avait beaucoup hésité à le laisser aller à Hong Kong. Le professeur Yao Bai suspectait qu’on ne lui avait accordé l’autorisation que pour tenter de l’arracher à la dépression dans laquelle il s’était enfoncé à cause de son fils. Rien de tout cela n’avait d’importance. Ce qui importait vraiment, c’était qu’il fût là. La grande roue du destin avait commencé à tourner et aucun gros bras ne pourrait l’arrêter.

Un homme en costume, un Asiatique mais de culture visiblement occidentale, s’approcha du micro qui se trouvait au milieu de l’estrade. C’était Robert Ho, le doyen de l’université de Hong Kong.

— Bonjour à tous, dit Ho dans un mandarin hésitant, car il était plus à l’aise en cantonais ou en anglais. Aujourd’hui, notre invité est une célébrité méconnue. Père d’un grand héros chinois, le célèbre astronaute Yao

Jingming, le professeur Yao Bai est le plus éminent scientifique de Chine. Son nom est bien connu dans les milieux universitaires, en particulier dans les domaines de la biotechnologie, des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle, mais rares sont ceux qui ont eu le plaisir de le rencontrer personnellement. En fait, c’est un personnage tellement insaisissable que d’aucuns ont pu penser qu’il n’était qu’une légende, inventée par les autorités de Pékin. – Rires dans la salle. – Quand nous avons commencé à planifier cette Conférence internationale sur le génome humain, nous avons aussitôt envisagé d’en faire notre invité d’honneur, tout en étant conscients qu’il serait pratiquement impossible de le faire venir. Nul n’imagine les heures que nous avons passées, les efforts que nous avons déployés, les promesses que nous avons faites, les personnes qu’il a fallu contacter, mais… nous y sommes arrivés. Mesdames et messieurs, le professeur Yao Bai.

Son corps rondouillard, son expression débonnaire et sa barbe effilée donnaient au professeur Yao Bai un air de Kong Fuzi, le sage Kong, plus connu en Occident sous le nom de Confucius. Outre sa réputation de génie et le fait qu’il était le père de l’astronaute le plus célèbre de Chine, son allure suscitait la sympathie dans l’amphithéâtre. Cachant sa nervosité, le scientifique chinois se leva sous un tonnerre d’applaudissements, se dirigea vers le centre de l’estrade, salua le recteur d’une révérence et se planta devant le micro. Le moment était venu de faire ce qu’il s’était promis.

Il jeta sur l’assistance un regard inquiet, fixant les visages souriants des jeunes et ceux réservés des hommes en costume cravate. Il fut tenté de sécher la sueur qui lui couvrait à nouveau le front, mais il se retint. Il devait se concentrer sur l’objet de sa présence ici. C’était tout ce qui comptait.

— Pendant des millénaires, l’humanité a été obsédée par les limites de sa condition animale, commença-t-il dans un mandarin parfait. La faim fut le plus grand de ses maux. Les hommes ont vécu la quasi-totalité de leur existence au bord de la pénurie, passant des jours et des jours sans manger et sans savoir quand ils trouveraient quelque chose à se mettre sous la dent. Il suffisait d’une mauvaise récolte et la moitié de la famille périssait. Une sécheresse, et la famine décimait d’un seul coup 10 % de la population. Quant aux épidémies, n’en parlons pas. Les gens étaient toujours malades et tombaient comme des mouches. À elle seule, la peste noire a tué entre soixante-dix et

deux cents millions de personnes en Eurasie. Dans certaines villes, la moitié de la population a disparu. Pouvez-vous imaginer l’ampleur de la catastrophe ?

Il fit une pause pour permettre au public d’assimiler ce qu’il venait de dire.

— Nous n’avons de cesse de nous plaindre de tout, affirmant que la situation s’aggrave constamment, mais nous oublions facilement à quel point la vie était plus difficile pour nos ancêtres, reprit-il. À notre époque, celui qui perd son emploi ne risque pas de mourir de faim. Au contraire, dans une économie développée, un chômeur peut très bien aller au restaurant pour se plaindre de son sort, tout en se délectant de deux ou trois siu mai qu’il paiera avec son allocation chômage. À bien y regarder, il y a actuellement sur notre planète bien plus de gens qui souffrent du surpoids que de la faim. L’obésité est même devenue l’un des plus grands maux de l’humanité. Il suffit de me regarder pour s’en rendre compte. – Des éclats de rire se firent entendre dans l’amphithéâtre. – Aujourd’hui, le sucre tue plus que les balles. Compte tenu de ces progrès, je vous demande : que nous reste-t-il à résoudre ?

Il dévisagea l’auditoire avec une expression interrogative. La question pouvait paraître purement rhétorique, mais son regard obstiné et son silence prolongé, comme s’il espérait une réponse, indiquaient clairement qu’il attendait une réaction du public. Une jeune fille au premier rang, sûrement une de ces bonnes élèves comme il en existe dans toutes les classes, de l’école primaire à l’université, leva la main.

— Les… les maladies ?

Malgré sa nervosité, le professeur Yao Bai réprima un sourire ; l’étudiante avait posé exactement la question à laquelle il s’attendait. Ah, comme l’esprit humain était prévisible…

— C’est en effet le prochain défi à relever, convint l’érudit chinois. Nous avons surmonté la faim. Il nous reste à éliminer les maladies. La médecine est dominée par deux écoles, la chinoise et l’occidentale. L’école occidentale est particulièrement efficace en ce qui concerne les maladies déjà déclarées. Lorsqu’une personne a un problème cardiaque, les médecins occidentaux lui font une greffe. Un cœur nouveau, et le problème est résolu. L’école chinoise est surtout efficace en matière de prévention. Nous aimons traiter les maladie

dies avant qu’elles ne surviennent. D’où nos infusions, nos herbes, la recherche de l’équilibre entre le yin et le yang, et ainsi de suite. Comme vous pouvez le deviner, étant Chinois, je m’inscris davantage dans cette tradition. Il me semble préférable d’empêcher l’apparition d’une maladie que de la soigner après coup. C’est aussi votre opinion, du moins je l’espère…

Un chœur d’assentiment parcourut la salle. Le professeur Yao Bai jeta un coup d’œil aux hommes en costume cravate, craignant presque de les voir s’élancer sur l’estrade pour lui tomber dessus, mais de toute évidence ils restaient tranquilles, n’ayant aucune idée de ce qui allait arriver.

— Grâce à la cartographie du génome humain et à la meilleure compréhension du code génétique, nous nous sommes rendu compte que la plupart des maladies dont nous souffrons sont inscrites dans nos gènes, même si le fait qu’elles se déclarent ou non dépend également de facteurs environnementaux. Ma propension aux maladies cardiaques, par exemple, est génétique. Si je ne prends pas certaines précautions dans mon alimentation et mon style de vie, tôt ou tard j’aurai des problèmes au cœur. L’idéal, bien sûr, aurait été que mes parents, lorsqu’ils m’ont conçu, aient pris soin de corriger mes gènes pour faire en sorte que ces maladies ne se déclarent pas. Cela aurait été de la médecine préventive du plus haut niveau. Et puis, pendant qu’ils y étaient, ils auraient pu en profiter pour améliorer les gènes de mon intelligence, pour me rendre plus ingénieux, ainsi que ceux de mon obésité, afin que je puisse manger tous les siu mai dont j’ai envie sans me retrouver dans cet état pitoyable.

D’un geste, il désigna son corps aux rondeurs confucéennes et le public sourit à nouveau ; les plaisanteries d’autodérision atteignaient toujours leur objectif, et sans jamais offenser personne.

— Cependant, pour que mes parents puissent le faire à cette époque, il aurait fallu connaître le rôle des gènes et la technique pour les manipuler, reprit-il. Nous avons cette connaissance aujourd’hui. Et la technique aussi. Elle s’appelle Crispr-Cas9 ; il s’agit d’une technique qui permet de supprimer, d’ajouter et de modifier des sections dans les séquences d’ADN. Grâce à Crispr-Cas9, je peux, par exemple, retirer d’un embryon les gènes des maladies cardiaques et de l’obésité. Avec cette même technique, je peux également introduire dans l’embryon les gènes de l’intelligence, ceux d’une musculature d’’athlète et des yeux bleus. En d’autres termes, je peux créer un être humain entièrement nouveau, sans maladies génétiquement déterminées, et l’améliorer à bien des égards. Plus beau, plus fort, plus intelligent. En un mot, je peux créer un surhomme.

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PREMIÈRES LIGNE #110 :IDOL de Thierry Berlanda

PREMIÈRES LIGNE #110

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

IDOL de Thierry Berlanda

PRÉLUDE

Dès que l’info avait fuité, le trafic SMS avait atteint un pic à mi-hauteur entre l’élection d’un pape et la mort de Lou Reed. Pete Locust débarquait à Paris pour la première fois depuis trente ans ! La légion de ses fans dispersées n’avait pas attendu le signal des rabatteurs d’Instagram pour jaillir de l’anonymat où elles barbotaient depuis trop longtemps. Le Locust arrivait ; il leur fallait illico savoir quand, pour combien de temps, et dans quelle salle il allait jeter ses éclairs. Vite submergé, le dispositif commercial des soi-disant sorciers du media planning n’avait pas tenu une journée sous la mitraille de ce genre de tweets capables de pourrir en quelques heures la réputation d’un label. Du coup, l’ouverture de la vente des billets avait été avancée, et tout le stock vendu dans la seconde après le clap.

Depuis, révélations au compte-gouttes, création du manque, intox à gogo et autres artifices balayés par la vague des groupies extasiées tournaient à vide dans le bocal des communicants névrotiques de Capitol Records. Titiller les adoratrices de Harry Styles, ça peut faire marrer, mais jouer avec les nerfs des fondus de Locust, c’est ni plus ni moins risquer sa peau.

Deux semaines plus tard, par un soir de novembre décalqué des Légendes de la Crypte, goths à dents de lait ou vieilles peaux de la Beat generation barbouillées de peintures de guerre, toutes étaient sorties de leurs catacombes pour déferler sur le Zénith. Les places n’étaient pas données, la pluie piquait férocement et le vent cognait plutôt dur, mais les allées vers le Graal s’étaient quand même remplies depuis le milieu de la nuit précédant le concert. Quinze heures avant l’ouverture des portes, les Locustes avaient déjà rongé le moindre centimètre carré qui les séparaient de la scène, et les portiques de sécurité commençaient à grincer sous la pression de leurs crêtes multicolores.

1

Dimanche, 18h00.

Peu avant l’heure H, son portable greffé à l’oreille pendant que l’invasion de criquets ravage la porte de la Villette, Gillian Pike enregistre les messages du tourneur français de Pete. Assise à la place du mort dans la XJ Premium, elle se contente de temps en temps de dresser le pouce. À l’arrière, Pete décode en tétant son chibouk : billetterie en surchauffe, Zénith bourré les deux soirs. Au volant du hors-bord, Silent Rock sourit à sa façon, comme on plisse les yeux pour se protéger du soleil.

L’équipe avait débarqué à 17 heures, dans les flashes de paparazzi qui venaient de se taper un Paris Roissy à moto sous la flotte. Leur récompense à l’arrivée ? Prendre dans les dents le fuck you caractéristique du Locust. La légende avait beau compter nettement plus d’heures de vol que le 767 qui l’avait arraché à son Golden State, dès sa sortie du zinc on avait frôlé le soulèvement. Pas l’hystérie collective que déclenchent les BTS ou autres châtrés en layette, mais une sorte de saisissement, qui débutait par la fixité soudaine du regard d’un premier touriste en transit, se poursuivait par une évolution rapide en tétanisation complète, puis par la coagulation de deux, trois, quatre autres voyageurs, et bientôt douze, agrippés comme des morts-vivants au Stylish Trench Overcoat à 4000 dollars du dieu du Math Rock.

Pas question de s’éterniser. Après avoir traversé tête baissée le salon VIP, Pete et ses prétoriens avaient embarqué furtivement dans la Jaguar aveugle livrée la veille par cargo, sans un regard pour les zombies tenus en respect par les flics.

Sa tournée européenne lui collait la nausée, mais ses réticences n’avaient pas fait long feu face aux pressions du fisc US. Se la couler douce en comptant sur les royalties de la vente de disques ne permettait plus de payer les échéances. Vendre son compound à Holmby Hills ? Il n’était pas prêt à ça. Seule issue ? Reprendre la route. Du coup, depuis la minute où il avait posé le pied hors de South Mapleton Drive, Pete traînait une humeur de chien.

Gillian connaissait le code : ne pas tenter de consoler, de câliner ou de minimiser le niveau d’emmerdement, mais être là, organiser discrètement la dispersion des armées ennemies afin de ralentir le moins possible la progression du Locust dans ce monde hostile.

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PREMIÈRES LIGNE #109 : Gaïa, Valérie Clo

PREMIÈRES LIGNE #109

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Gaïa, Valérie Clo

Mon jeune collègue et moi avons été envoyés là-bas pour essayer de comprendre ce qui s’est passé il y a cinquante ans dans la région. Difficile de trouver des explications, des informations claires, comme si les gouvernements successifs avaient toujours cherché à minimiser les faits, les responsabilités et les mesures inefficaces prises pendant des années. Quant aux rescapés, la plupart sont restés en état de choc ou mutiques. Cette période reste assez opaque. Dans la littérature scientifique, le nom du village est souvent cité, référencé comme un village avant-gardiste, à la pointe en matière de protection et d’isolation des habitats, très informé sur les questions du climat et les nouvelles façons de vivre en communauté. À ce moment-là, ses habitants ne pouvaient imaginer qu’il était déjà trop tard, qu’on avait dépassé, et de loin, le seuil de tolérance que pouvait supporter la terre.

Lorsque mon patron nous a envoyés en mission, je n’en espérais pas autant. Avec les nouveaux modes de déplacements, nous avons peu l’occasion de nous enfoncer aussi loin dans les terres. Le voyage m’a semblé interminable, et les fouilles longues et difficiles à cause des dégâts de la tempête et du peu de moyens technologiques dont nous disposons désormais. Nous avons monté notre campement à l’entrée du village pour ne pas l’altérer. Rien ne semblait avoir bougé depuis cinquante ans. Dans de nombreuses maisons, nous avons retrouvé des ossements près de l’entrée, comme si les occupants avaient cherché à fuir. D’autres étaient restés dans les pièces dont les murs avaient été renforcés. Plusieurs jours infructueux sont passés à déblayer des détritus en tous genres avant de tomber sur le témoignage des deux sœurs. Je n’oublierai jamais ce moment. C’était à l’étage d’une des premières maisons du village. L’escalier en bois s’effritait, il fallait être prudent pour monter. Il y avait trois grandes chambres. Dans celle du fond, à l’intérieur d’un sac à dos, au milieu de vêtements et de cadavres de bouteilles d’eau, j’ai trouvé le carnet de Laura. Il était sec, cassant, comme s’il avait pris l’eau puis séché au soleil. Dans une autre chambre, rangées au fond d’un tiroir, protégées dans une pochette en carton, j’ai trouvé les lettres de Mel. Ces écrits semblent avoir été rédigés à la même époque sans que les sœurs se soient concertées. Une manne ! Une chance qui nous permet de mieux comprendre le déroulement des événements et les nombreux phénomènes climatiques de cette période. J’ai glissé ma trouvaille dans mon sac sans rien dire à mon collègue et j’ai poursuivi les fouilles. Ce n’est que le soir, après le dîner, au moment où nous nous reposions autour du feu de camp, que j’ai sorti mon trésor et que, à haute voix, en suivant la chronologie des dates, j’ai commencé la lecture.

Laura

15 octobre

Depuis une semaine, le ciel a changé. À l’aube, le soleil est plus rouge, ses contours sont moins nets, comme s’il saignait sur les nuages autour. Difficile d’expliquer aussi cette tension dans l’air. Invisible à l’œil nu, elle affole les appareils électriques et les personnes sensibles. Elle électrise l’atmosphère et rend les gens nerveux, irritables. Cette tension, je la sens dans ma poitrine et mon ventre, elle me met en état d’alerte permanent. On ne sait de quoi elle va enfanter. Elle est comme une boule de boue qui se prépare dans l’ombre depuis des semaines et s’apprête à rouler aveuglément sur nous. Les aiguilles sont au rouge, les scientifiques, sur le pont. On craint le pire, sans savoir si le danger viendra du ciel ou de la terre. Le gouvernement pense qu’il est préférable de ne pas rester isolé et a demandé aux habitants des campagnes de venir se réfugier en ville. Lorsque je vois les oiseaux faire le mouvement inverse, je me demande si c’est une bonne chose. Ils semblent avoir déserté les villes et les seuls qui sont restés tournoient affolés autour des clochers des églises, comme pris au piège. Les rats sortent des caniveaux, se répandent dans les rues, cherchent des abris, comme s’ils avaient été éjectés des sous-sols qui les protégeaient. La terre bouillonne, je l’entends gronder sous mes pieds. Nombreux sont ceux qui refusent d’écouter sa révolte. Ils préfèrent fermer les yeux, ignorer que, la nuit, des loups affamés viennent hurler en ville, que des ours sauvages quittent leurs abris pour saccager les magasins à la recherche d’un peu de nourriture. Ils continuent leur chemin, poings fermés, têtes baissées, déterminés, comme cette femme qui, chaque matin, passe sous ma fenêtre et entre dans les bureaux d’en face. Elle semble virevolter, dans une danse macabre, se moque des rats qui grouillent à ses pieds et de la chaleur anormale de ce mois d’octobre.

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PREMIÈRES LIGNE #108 : Abîmes, Sonja Delzongle

PREMIÈRES LIGNE #108

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

Abîmes, Sonja Delzongle

Prologue

17 janvier 1999

Le temps était clair et froid, le ciel, d’un bleu infini sans nuages. Idéal pour une sortie. Ils étaient arrivés tôt à l’aéroclub des Vignobles, dans la région de Bordeaux. Assez pour ne croiser personne. Leur avion, préparé la veille, les attendait. Le rendez-vous avec le pilote qui devait les emmener jusqu’en Espagne, à Ibiza, avait été fixé en toute fin de matinée. Elle s’était déjà assise dans l’avion de tourisme. Un Beechcraft 58TC Baron blanc et bleu, racheté à un Anglais passionné d’aviation civile. Une folie de plus de trois cent mille francs. C’était ce genre de folie d’ailleurs, répétée à l’envi, qui avait eu raison de la fortune de ce riche hôtelier également propriétaire de quatre casinos et de trois boîtes de nuit, dont une à Ibiza. Sa chaîne d’hôtels de luxe, Blue Lagoon, présente en Espagne, au Maroc et sur la Riviera française, était en faillite. Un Russe venait de la lui racheter pour une bouchée de pain.

Une fois aux commandes, l’homme échangea avec sa femme un regard où se mêlaient les sentiments et les contradictions de toute une vie passée ensemble pour le meilleur et pour le pire. Or le pire était là et ils ne pouvaient espérer d’amélioration.

Ils enfilèrent leur casque et le moteur se mit à tourner. Tandis que l’appareil s’ébranlait, la femme, les yeux rivés à la piste qui s’ouvrait devant eux, sortit discrètement un cachet d’un pilulier et le mit sur sa langue avant de l’avaler avec une douloureuse contraction de la gorge. Son geste n’avait pas échappé à l’homme, mais il ne le releva pas et se concentra sur le décollage imminent. Elle essuya tout aussi discrètement, d’un vague mouvement de l’index, une larme qui venait de s’échapper du coin de son œil droit. Celui qu’il ne pouvait pas voir. À quoi cela aurait-il servi qu’il surprenne une émotion qu’elle ne pouvait plus contrôler ? Elle qui avait pourtant tout maîtrisé dans sa vie. Jusqu’à ce que les événements s’emballent comme une voiture sans freins en pleine descente vers le précipice. Elle ne pouvait que se le reprocher à elle-même, pas à lui. Les choix qu’elle avait faits n’appartenaient qu’à elle.

Lancé, le Beechcraft toussa, mais l’appareil était encore vaillant. Ils mirent à peine une demi-heure à atteindre les premiers sommets dentelés des Hautes-Pyrénées. L’avion prit encore un peu d’altitude et l’homme bloqua les commandes. Il se tourna vers sa femme, les yeux

brillants des larmes qu’il parvenait encore à contenir. Il ne savait pas exactement ce qu’il pleurait le plus. La faillite de ce qu’ils avaient mis des années à bâtir, un empire, ou bien celle de leur mariage, entraîné dans la débâcle.

— Il est encore temps de choisir, Dolores, lui dit-il doucement. Je te dépose à Ibiza et je repars.

— Non, Viktor, faisons ce qu’on a prévu. Allons jusqu’au bout, cette fois. Ensemble.

— Alors trinquons à nous, répondit-il en sortant de sa sacoche camouflée sous son siège une bouteille de Dom Perignon, millésime 1977, et deux flûtes en cristal.

— Notre année de mariage…, souffla-t-elle.

Elle aurait voulu sourire mais ne donna à voir qu’une grimace.

Le champagne bruissa dans les flûtes, avant de déborder dans un jet mousseux.

— À nous, alors.

— À nous, murmura-t-elle dans un hochement de tête.

— Et pardon, Dolores, du fond du cœur, pardon.

Il avala une première gorgée, puis une deuxième en fermant les yeux, sa main sur celle de sa femme, puis coupa le moteur.

— Je ne regrette rien, tu sais, Viktor.

Ce fut leur dernier mensonge avant que le Beechcraft ne piquât du nez aux alentours de 8 h 30, les précipitant vers le massif éclatant de blancheur et vers la mort que, ensemble, ils avaient choisie.

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PREMIÈRES LIGNE #107 : Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

PREMIÈRES LIGNE #107

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Le livre en cause

Dans les brumes de Capelans , Olivier Norek

– 1 –

 Saint-Pierre.

Résidence surveillée.

Localisation classée secret défense.

En rideaux opaques, la neige tombait à l’horizontale, portée par le vent violent qui soufflait contre les fenêtres blindées de la maison, posée sur les rochers d’une falaise recouverte d’une forêt dense dont les derniers pins surplombaient l’océan. À l’intérieur, le flic regardait dehors sans voir autre chose que du blanc parasite, comme si la baraque était enserrée d’un fil d’araignée épais et hermétique.

C’était apaisant, de ne rien discerner. Il aimait cet endroit où le mot « disparaître » s’entendait au sens propre comme au figuré. Et voilà bien longtemps qu’il avait disparu.

Il avait eu une équipe, elle avait été sa famille, mais il n’avait pas su la protéger. Il avait voulu démissionner, il l’avait même écrit et signé, mais en dernier recours, on lui avait proposé ce job. L’idée était venue directement de Fleur Saint-Croix, une magistrate qu’il avait connue il y a des années, en qui il avait confiance, et qui avait été propulsée à la tête d’un tout récent service. Un job parfait pour lui, elle le lui avait assuré, où il ne fréquenterait que des ordures, elle le lui avait promis. Un job où il ne risquait de croiser personne de son ancienne vie, là-bas, au bout du monde, et il avait dit qu’il y penserait.

Ne plus être responsable de quiconque, ne plus s’inquiéter pour les autres, déjà fait, déjà subi. Alors il avait accepté et collectionné lesdites ordures.  Depuis six années déjà.  Six années au cours desquelles il avait préféré ne donner aucune nouvelle, pas vraiment sûr qu’on en attende, ni qu’il manque à qui que ce soit.

Il avait rempli chacune de ses missions avec professionnalisme et était devenu le préféré du programme pour lequel il travaillait, libéré de tout sentimentalisme, dénué d’états d’âme, ce que requérait exactement la fiche emploi de son nouveau boulot.

 Il n’avait donc pas eu la moindre empathie pour ses treize derniers clients et il n’en avait pas plus pour Isaac, le quatorzième, ce type maigrelet, perdu dans la chemise qu’on lui avait achetée et qui ouvrait de grands yeux ronds, pas vraiment certain d’avoir entendu ce qu’il avait entendu.

–   T’es un sale chien, Coste. T’oserais pas !

–    Ne sous-estime pas le désintérêt que je te porte, lui assura le flic 

 Il aurait pu directement poser le canon de son flingue sur la nuque de son « repenti » que cela n’aurait pas rendu la menace plus réelle.

–   T’es pas censé me protéger ? s’étrangla Isaac. 

–  Absolument pas. Ta protection, c’est la phase d’après.  Et c’est pas ma mission.  Moi, je suis juste une balance. Je pèse les âmes de ceux qu’on m’envoie. Je vérifie s’ils méritent d’entrer dans le programme

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PREMIÈRES LIGNE #106 : Le silence de la ville blanche, Eva Garcia Saenz de Urturi

PREMIÈRES LIGNE #106

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Le livre en cause

Le silence de la ville blanche, Eva Garcia Saenz de Urturi

Prologue

Vitoria, août 2016

Les caméras de télévision se mirent à harceler mes amis sans relâche. Les journalistes avaient besoin d’un scoop, et ils étaient persuadés qu’ils pourraient le leur fournir. Lorsque la nouvelle se répandit que le tueur m’avait tiré dessus, ils ne les lâchèrent plus d’une semelle : dès lors, aucun d’entre eux ne connut le repos.

Toute la journée, les reporters faisaient le pied de grue devant chez eux. Idem l’après-midi, quand ils se retrouvaient chez Saburdi, rue Dato, pour partager des pinchos en silence. De fait, personne n’avait envie de parler, et encore moins en présence des journalistes.

— Désolé pour ce qui est arrivé à l’inspecteur Ayala. Comptez-vous aller au rassemblement, ce soir ? demanda l’un d’entre eux en agitant sous leur nez un journal où la nouvelle, avec ma photo, occupait presque toute la une. Le grand type brun qui tentait, sans succès, d’échapper à l’objectif des photographes, c’était moi, quelques jours avant l’agression.

Mes amies baissèrent la tête, mes amis tournèrent le dos à la caméra.

— On est sous le choc, lâcha finalement Jota.

Peut-être crut-elle que cela suffirait pour qu’ils leur fichent la paix, mais les journalistes remarquèrent alors la présence de Germán, mon frère, que son mètre vingt, dû à son nanisme, rendait impossible à ignorer. Il s’échappa vers les toilettes.

— C’est le frère, suivez-le !

Germán se retourna avant de leur claquer la porte au nez, séquence qui tourna en boucle sur toutes les chaînes le soir même.

— Allez vous faire foutre, dit-il seulement, sans indignation ni colère, simplement épuisé.

Je sais qu’en ville, tout le monde était consterné parce que j’avais pris une balle dans la tête. Si, à cet instant, j’avais été capable de penser, ce qui m’était physiquement impossible, j’aurais sans doute été bouleversé.

Un policier n’envisage jamais de clore une affaire en étant la dernière victime du tueur en série qu’il pourchasse, mais, en matière de mauvaises surprises, la vie sait parfois se montrer particulièrement inventive.

Et… non, je n’en suis pas sorti indemne. Comme je l’ai dit, j’ai pris une balle dans la cervelle. Mais peut-être devrais-je donner plus de détails sur ce qu’on a d’abord appelé « le double meurtre du Dolmen », et qui s’est finalement transformé en un massacre méticuleusement programmé, au fil des ans, par un esprit au QI bien supérieur à celui de tous ceux qui ont tenté de l’arrêter. Quand celui qui se met à tuer à la chaîne est un putain de génie, il n’y a plus qu’à prier pour ne pas tirer le mauvais numéro.

1

La Vieille Cathédrale

24 juillet, dimanche

Je dégustais le meilleur pincho de tortilla du monde – omelette légèrement baveuse et pommes de terre à point – quand j’ai reçu l’appel qui a changé ma vie. Pour le pire, je précise.

C’était la veille de la Saint-Jacques, et comme tous les jeunes gens de Vitoria, je me préparais à fêter le Jour de la Blouse1, annonçant les festivités du début du mois d’août. Le restaurant était bondé et bruyant, et quand je sentis mon portable vibrer dans la poche de ma chemise, tout près du cœur, je dus me résoudre à abandonner mon assiette pour sortir.

— Estíbaliz ? Qu’est-ce qui se passe ?

Mon équipière n’était pas du genre à me déranger pendant mes congés, et encore moins ce jour-là, où toute la ville était en ébullition.

Le vacarme de la fanfare, suivie d’une foule de fêtards bondissant et chantant, m’empêcha d’abord d’entendre ce qu’Estíbaliz essayait de me dire.

— Unai, il faut que tu viennes à la Vieille Cathédrale.

Le ton de sa voix, cette nuance à la fois désemparée et pressante, n’était pas habituel non plus chez cette fille qui avait plus de nerfs que moi – et ce n’est pas peu dire.

Je compris aussitôt qu’il était arrivé quelque chose de grave.

Je tentai de m’éloigner du raffut qui enveloppait la ville et dirigeai machinalement mes pas vers le parc de la Florida.

— Qu’est-ce qui se passe ? demandai-je, essayant d’éliminer la dernière gorgée de rioja que je n’aurais pas dû boire.

— Tu ne vas pas le croire, c’est exactement comme il y a vingt ans.

— De quoi tu parles, Esti ?

— Des archéologues qui restaurent la cathédrale ont découvert deux corps nus dans la crypte. Un garçon et une fille, les mains posées sur les joues l’un de l’autre. Ça te rappelle quelque chose ? Viens tout de suite, Unai.

Elle raccrocha.

Ce n’est pas possible, pensai-je.

Ce n’est pas possible.

Les derniers mots d’Esti résonnant dans ma tête, et sans même prendre congé de mes amis, je me dirigeai vers la place de la Virgen Blanca. Je dépassai la porte de mon immeuble et montai jusqu’à la Correría, l’une des rues les plus anciennes de la ville médiévale. Elle était bondée, comme tout le centre-ville. Il me fallut plus d’un quart d’heure pour atteindre la place de la Burullería, à l’arrière de la cathédrale, où j’étais censé retrouver Estíbaliz.

La place se nommait ainsi car elle accueillait au XVe siècle le marché des burulleros, les « tisserands », qui firent de la ville un passage obligé sur les routes commerciales de la Péninsule. J’avançai sur le sol pavé, sous le regard préoccupé de la statue d’un Ken Follett qui semblait anticiper la sinistre trame qui se tissait déjà autour de nous.

Estíbaliz Ruiz de Gauna, inspectrice comme moi à la criminelle, m’attendait, pendue au téléphone, arpentant la place de long en large tel un lézard. Les cheveux roux au carré, elle affichait un petit mètre soixante qui avait bien failli lui interdire l’entrée dans la police – moyennant quoi Vitoria y aurait perdu l’une de ses enquêtrices les plus brillantes et les plus têtues.

L’un comme l’autre étions sacrément doués pour résoudre des affaires, un peu moins pour suivre les règles. Après quelques avertissements pour indiscipline, nous avions appris à nous couvrir. Quant à suivre les règles, eh bien… on y travaillait.

On y travaillait.

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PREMIÈRES LIGNE #104, La catabase de Jack Jakoli

PREMIÈRES LIGNE #104

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Le livre en cause

La catabase de Jack Jakoli

Attention la première scène de ce livre est un scène choc, elle peut heurter la sensibilité des personnes les plus sensibles. Mais elle est indispensable pour l’histoire que nous raconte l’auteur.

1

La pièce ressemble à la chambre froide d’un vieux réfectoire à l’abandon. Carrelages blancs salis, certains couverts de taches rougeâtres. À travers son masque en forme de tête de porc, un homme écoute des sonorités terrifiées.

Couchée sur le dos et sanglée sur une table métallique montée sur roulettes, une femme nue tente de se débattre. Des chaînes suspendues à d’énormes crochets entourent chacune de ses chevilles. Ses mains sont attachées sous la table. Une large bande autocollante maintient son front. Un bâillon entrave sa bouche.

Plutôt grand, l’homme porte un pantalon de travail, un pull rouge et un vieux tablier de boucher déjà maculé de sang. Pieds nus, il dispose ses ustensiles sur une desserte. Un couteau de cuisine basique. Une scie à élagage de petite taille. Un marteau de charpentier. Un désherbeur manuel. Des seringues accompagnées d’un flacon.

Sa mise en place se clôture par l’installation d’un trépied devant la femme apeurée.

À l’aide d’une petite caméra, il passe en revue la jeune femme blonde des pieds vers la tête. Exhibant ainsi son intimité écartée. Des larmes recouvrent ses joues, miroir de la plus primale des peurs.

L’objectif placé sur le support dédié, l’homme s’approche d’un micro et prononce quelques mots d’une voix tronquée, robotisée.

J’ai bien reçu vos paiements. Nous allons pouvoir commencer conformément à vos directives.

Sur la table à outils, sa main s’empare du marteau de charpentier. Le côté plat vers la fille. L’objet s’abat violemment sur l’un des tibias. Le craquement produit un cri perçant. La jeune femme se débat. Juste le temps de comprendre que la chaîne qui lui maintient la jambe cassée lui procure une douleur plus vive encore. Le bourreau réitère sans attendre sur l’autre tibia. Le même son. La même douleur. La même détresse.

L’homme marque une pause. Il récupère le marteau pour, cette fois, frapper ses genoux. À deux reprises, les hurlements inondent la pièce. La victime tente de ramener ses jambes en position fœtale. Sans y parvenir. Les entraves et la douleur l’en empêchent.

Pour des raisons pratiques, ce qui va suivre sera légèrement différent de la demande initiale. Après s’être débarrassé du modificateur vocal, le tortionnaire tire sur la chaîne reliée au système de poulie pour lever les jambes brisées et écartées.

La scie à élagage. Sa pointe s’approche de l’anus. D’un geste sûr, la lame s’enfonce d’environ dix centimètres. Le niveau sonore des cris fait hocher la tête masquée en signe de satisfaction. Il extrait l’outil d’un coup sec. Arrachant ainsi de la chair intérieure et extérieure. Pour ne pas nuire à sa réutilisation, il débarrasse l’objet des substances organiques à l’aide de son tablier.

À peine le temps d’admirer le sang couler de l’orifice sectionné que la lame s’enfonce de nouveau. La femme hurle de douleur avant de s’évanouir.

Le bourreau s’en aperçoit, il secoue la tête.

L’outil abandonné dans le rectum, l’homme plonge sur l’une des seringues déposées sur la table. L’aiguille pompe du liquide inconnu dans un flacon avant de pénétrer le corps inerte. La substance produit un effet immédiat et réveille d’un coup la jeune femme. Comme en transe, le bourreau se dirige vers la caméra sans en détourner les yeux. Dans un mouvement ample et circulaire, il extirpe la scie violemment.

Le sang et la chair giclent. Les hurlements de la jeune femme vrillent ses propres tympans. Un flot de larmes ruisselle sur ses joues.

Nous arrivons à la prochaine étape. L’abstraction de sa féminité.

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PREMIÈRES LIGNE #103 : Marchands de mort subite, Max Izambard

PREMIÈRES LIGNE #103

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Marchands de mort subite, Max Izambard

Pierre Marlot observe une colonie d’avocettes en baie de Somme lorsqu’il reçoit un appel du consul de France en Ouganda. On n’a plus de nouvelles de sa fille Anne, journaliste prometteuse et farouchement indépendante, depuis qu’elle est partie dans l’est de la République démocratique du Congo pour les besoins d’un reportage. En arrivant à Kampala, Pierre comprend qu’il ne faut rien attendre des services consulaires. Il se lance dans une quête solitaire sur les traces de sa fille. C’est ainsi qu’il rencontre Juliet Ochola, une journaliste travaillant pour un grand quotidien ougandais. Juliet décide de reprendre le travail d’Anne. Dans un pays où les journalistes subissent menaces de mort et arrestations arbitraires, elle s’engage dans une enquête à haut risque, alors même qu’une insurrection étudiante met la capitale à feu et à sang.
Dans ce premier roman, passionnante enquête sur les minerais du sang qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page, Max Izambard nous transporte au coeur d’une Afrique des Grands Lacs affamée de justice. Dans un labyrinthe de questions et de faux-semblants, ses magnifiques personnages luttent pour faire émerger des vérités dérangeantes face à un pouvoir aux abois.

1

Lorsque Pierre Marlot reçut l’appel du consul, il observait une colonie d’avocettes à tête noire qui déambulaient à grands pas rapides et gracieux le long d’une plage en baie de Somme. L’aube était étrangement lumineuse en ce début de mois de mars. Dès les premières lueurs du jour, il était parti marcher sur l’immense plage presque rectiligne qui part de la pointe du Hourdel et va jusqu’à Cayeux-sur-Mer ; cette plage sur laquelle, à cette heure, on ne décelait aucune trace de l’espèce humaine, à l’exception d’un bunker allemand échoué sur le sable, comme s’il avait été recraché par la mer une nuit de tempête.

Pierre sentait la morsure du vent sur ses mains et ses joues. Il n’entendait que le flux et le reflux des vagues sur le sable au loin. Lorsqu’il plaça les jumelles devant ses yeux, l’immensité de l’espace soudain s’abolit. Son monde visuel se résuma à des aplats de couleurs pâles, du bleu, du gris, du beige, floutés par des mouvements de mise au point et de déplacement des jumelles. Au bout de quelques secondes, il vit apparaître un oiseau noir et blanc perché sur ses longues pattes, qui avançait dans l’eau peu profonde et plongeait son bec fin dans la vase pour en retirer des vers et des petits crustacés. Recurvirostra avosetta, nota-t-il mentalement, tout juste rentrées d’Afrique. Bienvenue au bercail mes amies ! Il sourit sans s’en apercevoir.

C’est précisément à ce moment-là qu’une vague d’ondes radioélectriques traversa le Sahara, la mer Méditerranée puis remonta la France en diagonale avant de frapper de plein fouet le petit téléphone portable de Pierre. Il détacha brusquement ses orbites des oculaires, recouvra un champ de vision de plusieurs kilomètres de large, rangea les jumelles dans leur étui, et sortit avec irritation son téléphone de la poche intérieure de sa veste. Il ne reconnut pas le numéro qui s’affichait sur l’écran digital.

La conversation avec le consul de France en Ouganda lui fit l’effet d’une lente suffocation. La faible voix, entrecoupée de claquements électromagnétiques, lui demanda d’abord s’il était bien le père d’Anne Marlot, ce à quoi il répondit d’un oui, qu’il eut du mal à extraire de sa gorge nouée. Ensuite, le consul l’informa que l’on n’avait plus de nouvelles d’Anne depuis deux semaines, depuis qu’elle avait traversé la frontière ouest du pays afin de se rendre au Congo pour les besoins d’un reportage. Pierre Marlot posa plusieurs questions à propos du jour précis de son départ, du nom de l’amie qui avait alerté l’ambassade, et d’autres détails.

Lorsque le consul raccrocha, les avocettes s’envolèrent d’un seul coup. Pierre fut pris d’un vertige. Il s’accroupit, ferma les yeux et posa une main sur le sable pour garder l’équilibre. Quand il sentit que sa tête s’arrêtait de tourner, il se releva lentement et marcha jusqu’à la mer.

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PREMIÈRES LIGNE # 102 : La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac

PREMIÈRES LIGNE #102

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

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Le livre en cause

La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac

Derrière les murs se cachent les plus sombres des secrets…
Un appel au cœur de la nuit. Des gyrophares qui tournoient dans l’obscurité. Une vieille bâtisse à l’abandon. Quand la commandant Virginie Sevran arrive sur les lieux, les techniciens de l’identité judiciaire sont déjà à l’œuvre à l’intérieur. Ils font face à l’insoutenable. À la noirceur de l’âme humaine. Au cadavre d’une gamine dissimulé derrière une cloison que le nouveau propriétaire tentait d’abattre.
Là, au milieu de la campagne francilienne, le silence est oppressant. L’angoisse monte. Et, bientôt, les murs confient deux autres corps aux policiers. Deux autres enfants… Rapidement, la sidération laisse place à une enquête éprouvante. Certainement la plus sordide de toutes celles auxquelles la commandant et son binôme, Pierre Biolet, ont été confrontés durant leurs carrières. Une seule certitude, personne ne ressortira indemne de cette affaire…


Pio Achenza

La vieille bâtisse rongée par le salpêtre fut arrachée à l’obscurité par les phares d’une Opel Corsa en fin de course. De ses yeux rougis de fatigue, le nouveau propriétaire l’observa, les mains toujours sur le volant, en pensant aux mois d’efforts et de sacrifices qu’il faudrait encore avant d’y habiter. Puis il se saisit du sandwich et de la canette de bière posés sur le siège passager, sortit de son véhicule et pénétra dans la maison ouverte aux quatre vents.

Sans porter la moindre attention aux pièces du rez-de-chaussée, Pio Achenza grimpa l’escalier pour se diriger vers une des chambres de l’étage. Là, il alluma un projecteur de chantier, quitta sa lourde parka kaki. D’un geste brusque, il la jeta sur une chaise en osier éventrée qui vacilla sous son poids, puis remonta les manches de sa chemise à carreaux jusqu’aux coudes, faisant apparaître deux bras puissants parcourus de veines saillantes. Il fit un tour sur lui-même, mit en marche un petit poste de radio, se saisit d’une masse. Après une profonde inspiration, la démolition du mur commença.

Les mots de sa femme résonnaient encore en lui. Elle lui avait enjoint de se consacrer au chantier pour que la famille s’installe au plus vite dans cette masure isolée qu’ils venaient d’acheter pour une somme dérisoire. Avec trois enfants et un quatrième en route, leur appartement était devenu vraiment trop petit. Et l’ambiance à la maison, électrique.

En réalité, il se serait bien passé d’une nouvelle bouche à nourrir, mais Maria avait refusé toute discussion quant aux options qui s’offraient à eux : « Bien obligés de faire avec ! » L’air maussade avec lequel elle avait assené ça lui avait laissé un goût amer qu’il espéra atténuer grâce à une rasade de bière. Il culpabilisait à l’idée que l’annonce de cette grossesse ait pu l’attrister, et, en donnant de vifs coups dans la cloison qui se fendillait déjà, il prit conscience qu’il était en colère. Une rogne sèche. Piquante. Dont les remous profonds le faisaient redoubler de vigueur.

Il tapait de plus en plus violemment pendant que Maria occupait toutes ses pensées. Des râles rauques s’échappaient de sa gorge tandis qu’il concentrait toute son énergie dans sa masse. Une large fissure courut dans le plâtre, puis un morceau de brique tomba au sol dans un nuage de poussière. À bout de souffle, il s’interrompit un instant. Au fond, ce n’était pas sa femme et son sale caractère qui créaient son trouble. C’était le chemin que prenait sa vie. Cette trajectoire impossible à maîtriser. Il était inquiet.

Subitement, la journée de boulot pesait sur ses bras. Il aurait peut-être pu reporter les travaux au lendemain, après tout, on n’était plus à un jour près. Maria serait déçue du retard pris, mais il avait désormais l’habitude de ses reproches incessants. Pio chancelait de fatigue en observant le mur ; d’ailleurs, sa vue se brouillait. Plusieurs fois il cligna des yeux, tant il lui semblait que l’espace autour de lui ondulait.

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PREMIÈRES LIGNE #101 : Respire de Niko Tackian

PREMIÈRES LIGNE #101

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Respire de Niko Tackian

1

Yohan se tenait accoudé au comptoir en zinc, tentant désespérément d’accrocher le regard de la serveuse. Elle avait vingt ans de moins que lui, un corps svelte, et l’entrelacs sombre de ses tatouages dansait sur sa peau claire.

Demain, je serai ailleurs, pensa-t-il en commandant un vieux rhum, son quatrième depuis qu’il avait échoué dans ce rade de la rue Montmartre.

Il fit rouler le liquide ambré dans son verre, observant les petites vagues se coller à la paroi en larmes grasses.

— Demain vous irez tous vous faire foutre !

Son image le narguait dans l’immense miroir occupant l’arrière du comptoir. Un teint d’une pâleur maladive, un nez légèrement aquilin et un menton qui semblait fuir vers le col de sa chemise. Une touffe de cheveux gris marquait sa tempe gauche au milieu d’une épaisse tignasse brune. À tout juste quarante ans, il en paraissait quinze de plus. Dehors, une foule de gamins s’éparpillaient aux tables dressées à même le trottoir pour profiter au maximum de cette nuit printanière. Il les entendait rire, les voyait refaire le monde en se bécotant sans penser au lendemain. Quand avait-il perdu son insouciance ? À bien y réfléchir, il avait oublié jusqu’à sa jeunesse. À quel moment était-il devenu cet ermite pédant et désespérément chiant ? L’écriture l’avait-elle sauvé ou, au contraire, était-elle responsable de tout ce gâchis ? Le visage de Gaïa illumina l’abîme de ses ruminations puis disparut sans qu’il réussisse à l’accrocher. Elle aussi s’est barrée…

Enfoncée dans un bord du miroir, une carte postale montrait un paysage de montagnes et d’érables aux feuilles rouges qui lui firent penser au Canada. Il leva son verre à cette destination inconnue en versant une larme, le vida d’un trait et son dernier souvenir cohérent fut de le déposer sur le comptoir. Ensuite le temps et l’espace se dilatèrent en un fatras insoluble. Il se vit simultanément errant dans les rues de Paris, pendu à l’épaule d’un inconnu auquel il beuglait qu’il était un grand écrivain, couché sur le sol du métro entouré par des bottes de flics à respirer l’urine du quai en implorant la clémence, puis rampant dans des marches d’escalier la tête penchée en avant pour vomir dans une cage d’ascenseur. La serrure de son appartement se transforma en casse-tête qu’il finit par résoudre pour se traîner jusqu’à la salle de bains et passer sous la douche sans se déshabiller. L’eau froide lui fit reprendre ses esprits et une masse de culpabilité commença à lui fracasser le crâne. Il poussa un cri, fut pris d’une toux atroce et sentit ses poumons se vider, son sternum se contracter jusqu’à la douleur. À ce rythme, il ne tiendrait pas plus d’un an. C’est pour ça que tu te barres.

Yohan quitta ses affaires trempées et les jeta en boule dans la baignoire. Demain, tout cela ne serait qu’un souvenir qu’il laisserait derrière lui comme le serpent se débarrasse de sa peau devenue trop étriquée. Le temps reprit son cours et malgré la douleur lancinante qui lui perçait les tympans, il réussit à enfiler des vêtements propres et à s’installer dans le canapé du salon. Sa valise était prête, elle l’attendait dans l’entrée. Pourtant, il n’était même pas certain d’en avoir besoin. Il se remémora les dernières semaines : l’article qu’il avait lu dans le New York Times sur les « évaporés » japonais, ses recherches sur le Darknet jusqu’à la découverte de l’agence Blue Skye. Il avait suffi de quelques entretiens sur des forums sécurisés, un long questionnaire et dix mille euros pour lui offrir ce qu’il désirait le plus : une nouvelle chance.

Son regard se porta vers les étagères et leur empilement chaotique de livres, sans doute ce qu’il regretterait le plus après son départ. Sur la table basse à ses pieds se trouvait une petite boîte en acier poli où miroitait un logo élégant, un triangle d’un bleu profond. Il est temps, décida-t-il en se penchant pour prendre la boîte. À l’intérieur, un écrin de soie noir au centre duquel trônait un unique comprimé aux reflets de nuit. Il attrapa le cachet entre ses doigts et l’observa longuement avant de le placer dans sa bouche et de l’avaler. Ça y est mon gars ! Tu es prêt pour le grand voyage ! Un goût amer lui envahit la gorge et ses yeux commencèrent à cligner de fatigue. Et puis la somme de ses angoisses sembla se dissoudre, comme si les cellules de son cerveau s’étiraient à l’infini. En quelques secondes, son esprit se figea et il sombra dans le néant.

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Bonne année 2022

A vos crimes vous souhaite une belle et heureuse année 2022.

Avec Collectif Polar, notre grand frère nous nous associons pour vous envoyer nos vœux de bonheur

Nous espérons le meilleurs pour vous tous.

Nous vous souhaitons santé, bonheur, paix, amour, sérénité, prospérité…

Retrouver une vie normale.

Des retrouvailles, des embrassades, des restos entre amis ou en famille, des terrasses de café et des tas d’autres trucs…

Une vie culturelle aussi

Nous vous souhaitons de belles rencontres avec nos auteurs, des salons et des festivals à foisons. Des expos, des musée, des pièces de théâtres, de super film, des spectacles de rue….

Et aussi de fabuleuses lectures.

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PREMIÈRES LIGNE #99, Manuscrit ms 408 de Thierry Maugenest

PREMIÈRES LIGNE #99

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Manuscrit ms 408 de Thierry Maugenest

1

New York

Columbia Presbyterian Hospital

 Intensive care unit

23 heures

Sur le lit, un homme, inerte. Une couverture bleue le recouvre jusqu’à la taille. Les bras parfaitement alignés le long du corps, les yeux grands ouverts, il semble se tenir au garde-à-vous face à un être invisible. Tous les muscles de son visage, sous un teint d’ivoire, sont tendus à se rompre. Les capteurs d’un électrocardiographe sont fixés sur sa poitrine tandis qu’une sangle maintient une série d’électrodes sur son front.

Debout à côté de lui, les bras croisés sur sa blouse, le docteur Paul Eatherly observe son patient. De temps à autre, il baisse les yeux vers les données d’un écran de contrôle, vérifie le rythme cardiaque, la tension artérielle, l’oxygénation du sang et la fréquence respiratoire. Puis il fait un pas en avant pour examiner le tracé de l’électroencéphalogramme.

–Tout est parfaitement normal, soupire-t-il, et pourtant, tout est fini…

 Penché maintenant sur l’homme étendu, le médecin considère son visage qui semble avoir été sculpté dans le marbre. Deux rides profondes, creusées de chaque côté du nez, rejoignent les commissures des lèvres, mais aucune expression ne semble plus pouvoir animer ses traits. Jamais Paul Eatherly n’a observé une telle immobilité sur un être en vie. S’adressant soudain à son patient, il demande, sans aucun espoir d’être entendu :

–Qui êtes-vous ? Que vous est-il arrivé ? Pourquoi autant de mystère autour de votre admission dans mon service ?

Au même instant, au cœur de Long Island, une Chevrolet noire roule à vive allure sur la State Highway 495 en direction de Manhattan. À son bord, l’agent spécial Marcus Calleron, lâchant le volant d’une main, écrase un mégot dans le cendrier, avant d’allumer aussitôt une nouvelle cigarette. Depuis la tombée du jour, une violente dépression creusée sur l’Atlantique est remontée sur la côte Est, déversant des trombes d’eau glacée sur tout l’État de New York. « L’hiver s’annonce, pense-t-il en distinguant à peine la voie à travers le pare-brise martelé par la pluie, et je déteste cette saison. »

À tâtons, il glisse sa main dans une poche de son imperméable sur le siège passager, en tire un tube d’anxiolytiques et avale un comprimé, avant de mettre en marche son autoradio. Un flash d’information rappelle aux auditeurs l’essentiel de l’actualité. En entendant la voix du journaliste commenter les événements du jour, Marcus perçoit le gouffre qui le sépare du monde dans lequel il vit. Il tend alors la main vers le vide-poches et prend un disque au hasard, sans même le regarder. Peu après, le chant d’un saxophone emplit l’habitacle.

–Stan Getz, le live de 1964, murmure-t-il. J’ai eu la main heureuse.

Entre deux bouffées de cigarette, il fredonne la mélodie de Singing song pour tenter de chasser l’anxiété qui lentement monte en lui.

Cette sensation, Marcus Calleron la connaît bien. Depuis plus de dix ans qu’il travaille pour le FBI, la même angoisse, empreinte depuis quelques mois d’une profonde lassitude, s’empare de son esprit à chaque nouvelle enquête. Mais, à cet instant précis, tandis qu’il roule à pleine vitesse sur l’autoroute, le malaise se fait plus envahissant qu’auparavant. Lorsque son bureau l’a appelé, au lever du jour, il a ressenti une soudaine amertume. Et en inspectant le domicile de la victime, sur la côte nord de Long Island, il a compris que cette affaire serait différente de toutes celles qu’il avait traitées par le passé.

Au-dessus de lui, un panneau indique que Manhattan n’est plus qu’à quelques miles. Marcus regarde l’horloge numérique de son tableau de bord et se dit qu’il ne rentrera pas chez lui avant deux ou trois heures du matin. « C’est mieux comme ça », pense-t-il, vaguement satisfait de ne pas retrouver cet appartement vide, sans rien de mieux à faire que de regarder des images défiler sur l’écran de sa télé en cherchant un sommeil qui le fuirait à coup sûr.

Il franchit à présent l’East River, remonte la 1re Avenue et tourne dans la 68e Rue. Quelques instants plus tard, il lève les yeux vers l’enseigne du New York Columbia Presbyterian Hospital et arrête sa voiture devant l’entrée principale. La pluie redouble de violence. En regardant les trombes d’eau s’abattre sur son pare-brise, il a l’impression que, depuis ce matin, ses actes et ses pensées lui échappent. « Ce n’est pas moi qui mène cette enquête, se surprend-il à penser, c’est elle qui me conduira où elle le voudra. » Puis, remontant le col de son imperméable, il sort et rejoint l’entrée en courant. Une fois à l’intérieur, il traverse le hall et se dirige vers l’aile B. Son visage est froid, résigné. Il coudoie des personnes sans les voir et s’approche de la porte de l’Intensive care unit, gardée par deux hommes en armes qui en contrôlent l’accès. Sans même ralentir son pas, Marcus Calleron se saisit de son insigne et le présente aux deux vigiles qui s’écartent aussitôt en le saluant. Peu après, il ouvre sans frapper la porte 7 et s’adresse à l’homme en blouse blanche qui s’avance vers lui :

–Docteur Eatherly ? Agent spécial Calleron.

–Je vous attendais. Depuis votre appel, j’ai respecté vos consignes et je n’ai pas quitté un seul instant mon patient.

Tandis que Marcus s’approche en silence du corps étendu sur le lit, le médecin observe cet homme, d’une quarantaine d’années tout au plus, qui vient de faire irruption dans son service. Il est brun, les cheveux coupés court, et son visage mat, grave, est creusé par des rides de fatigue et d’anxiété. Son costume bleu marine dégage une odeur de tabac.

 –Vous avez fait les examens que je vous ai demandés ? demande Marcus d’une voix sèche.

 –Oui, j’ai ici tous les résultats, répond le médecin en se saisissant d’un dossier. Le scanner et l’IRM sont normaux, et aucune trace de contusion n’a été décelée sur le corps du patient.

 –A-t-il été empoisonné ?

–Probablement non, les analyses toxicologiques n’ont rien révélé.

 –Reprendra-t-il bientôt connaissance ?

Embarrassé, le médecin ne répond pas tout de suite. Il enlève ses lunettes, se frotte un court instant le visage et prend une longue inspiration.

–Ce n’est pas si simple. Il me serait plus facile de vous répondre si je savais enfin ce qui lui est arrivé. –Soit ! lâche Marcus Calleron. Mais attention, tout ce que je vais vous apprendre doit rester strictement confidentiel. L’homme qui est allongé sur ce lit est l’ex-sénateur Mark Waltham. Hier soir, il a reçu un inconnu chez lui. Les deux hommes se sont enfermés dans la bibliothèque. Deux heures plus tard, la femme de l’ancien sénateur a entendu son mari pousser un cri horrible. Au même moment, l’inconnu prenait la fuite, quittant la demeure sans laisser aucune trace. En accourant dans la bibliothèque, madame Waltham a trouvé son époux tel que vous le voyez, le regard fixe, incapable de prononcer un seul mot. À présent, dites-moi ce que vous savez.

–Eh bien… voyez-vous… hésite encore le médecin, mon diagnostic va sans doute vous surprendre… cet homme est mort.

–Mort ? s’étonne Marcus, laissant pour la première fois l’émotion affleurer sur son visage. Mais vous me disiez il y a un instant que son rythme cardiaque et sa tension artérielle étaient normaux…

–Oui, je le sais. Il s’agit là d’un syndrome rarissime dans les annales de la médecine. Une forme de mort différente de celle que nous constatons habituellement. Ce n’est pas un coma, et il n’y a aucun espoir de rétablissement. L’esprit de ce patient s’est définitivement déconnecté de la réalité extérieure, bien que son corps continue de vivre par lui-même.

–Pourtant, vous disiez que son scanner et son électroencéphalogramme n’avaient rien révélé d’anormal.

 –C’est vrai. Mais l’imagerie cérébrale a des limites. Elle ne peut dévoiler vos désirs ni vos pensées les plus intimes. Et ici, nous sommes en présence d’un anéantissement total de la volonté. Ce cas s’apparente à une forme foudroyante et irréversible d’état de choc.

 –Quelle en est la cause, d’après vous ?

 –J’espérais que vous pourriez répondre à cette question.

–Pas pour l’instant. Qu’allez-vous faire de lui ? –L’éthique médicale m’ordonne de continuer à alimenter son corps, par perfusion, mais croyez-moi, plus jamais cet homme ne reprendra conscience.

–Vous dites que l’affection est rarissime. Combien de cas analogues ont déjà été recensés ?

–La littérature médicale en rapporte trois avant celui-ci. Le premier a été décrit au XIXe siècle par un médecin russe, le deuxième a été identifié à Naples en 1948 et le troisième cas remonte à deux ans à peine. Il s’agit d’un certain Durrant, un historien, je crois.

–Exact. Howard A. Durrant, un ancien professeur de l’université de Yale, dont le corps est lui aussi maintenu en vie dans le centre de l’État de New York, sa ville d’origine. Les ordinateurs du FBI ont aussitôt rapproché ces deux cas… Les victimes étaient des collectionneurs passionnés de livres anciens et tous deux, au moment de ce que vous appelez leur mort, s’intéressaient de très près à un manuscrit du Moyen Âge.

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PREMIÈRES LIGNE #98, Héloïse, Ophélie Cohen

PREMIÈRES LIGNE #98

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Le livre en cause

Héloïse, Ophélie Cohen

Enorme coup de coeur

PROLOGUE

Toutes les femmes ont une histoire.

La mienne est plutôt moche.

Ce soir, seule dans la chambre de mon meublé miteux, j’ai décidé de me confier.

Expier mes péchés.

Exorciser la douleur.

Et regarder en face les cadavres que j’ai laissés derrière moi…

Je viens de terminer mon troisième verre. L’alcool anesthésie mes douleurs, mais ce n’est que provisoire, je le sais.

Les violoncelles d’Apocalyptica et la voix de Lauri Ylönon résonnent. Ils bercent ma mélancolie, Bittersweet. Premier acte de l’opéra dramatique de ma vie.

Oublier, pour quelques heures, la déchirure de l’abandon.

Le gouffre qui s’est creusé dans ma poitrine.

Et mes actes, irréparables.

Devant ma psyché, je regarde le reflet de cette personne que je ne reconnais pas. Une jeune femme que l’on dit séduisante et qui a toujours le sourire aux lèvres. Des yeux verts, rieurs. De longs cheveux blonds. Une bouche finement ourlée.

Mais moi je sais ce qui se cache derrière son masque de fraîcheur et de joie de vivre : des cicatrices si profondes qu’elles dégoulinent encore de son malheur et de sa douleur. Des blessures béantes qui suintent et inondent ses yeux de larmes.

Cette nuit, je vais vous o

ffrir un billet pour un aller sans retour dans le passé.

Mon passé…

CHAPITRE 1

Je suis née il y a trente ans.

J’ai poussé mon premier cri, ma mère son dernier.

J’étais préma, comme on dit. J’aurais dû arriver plus tard, mais j’en avais décidé autrement. Déjà fœtus je ne voulais écouter personne, et j’ai mis, pour la première fois, ma vie en danger.

Réanimation, assistance respiratoire, la grande faucheuse a bien failli m’emmener au pays d’où on ne revient jamais.

Or, six semaines après ma naissance, j’étais toujours vivante, malgré les pronostics des médecins. On a décidé de m’appeler Héloïse alors que jusque-là je n’avais été que Elle.

Héloïse parce que cela signifie « bois robuste » en germanique et que je ne voulais pas crever. Pourtant mon père l’avait tellement espéré.

En venant au monde, j’avais tué sa femme, son grand amour, la prunelle de ses yeux. Moi, je n’étais rien d’autre que la chose qui avait pris la vie de celle qu’il aimait.

Enfin, c’est ce que j’ai toujours cru. Pourquoi m’aurait-il abandonnée, sinon ?

Il a quitté l’hôpital le soir de la mort de ma mère.

Je ne sais pas qui il est, si je lui ressemble ou si c’est d’elle que j’ai hérité les traits.

Je ne sais rien de mes origines, en fait.

À la sortie de la maternité, orpheline, j’ai été placée en pouponnière.

Un autre combat a commencé.

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PREMIÈRES LIGNE #96, La porte des enfers, Laurent Gaudé

PREMIÈRES LIGNE #96

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La porte des enfers, Laurent Gaudé

I

LES MORTS SE LÈVENT

(août 2002)

Je me suis longtemps appelé Filippo Scalfaro. Aujourd’hui, je reprends mon nom et le dis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis. Depuis ce matin, au lever du jour, je suis plus vieux que mon père. Je me tiens debout dans la cuisine, face à la fenêtre. J’attends que le café finisse de passer. Le ventre me fait mal. C’était à prévoir. La journée sera dure aujourd’hui. Je me suis préparé un café au goût amer qui me tiendra de longues heures. Je vais avoir besoin de cela. A l’instant où le café commence à siffler, un avion décolle de l’aéroport de Capodichino et fait trembler l’air. Je le vois s’élever au-dessus des immeubles. Un grand ventre plat de métal. Je me demande si l’avion va s’effondrer sur les milliers d’habitants qu’il survole, mais non, il s’extrait de sa propre lourdeur. Je coupe le feu de la gazinière. Je me passe de l’eau sur le visage. Mon père. Je pense à lui. Ce jour est le sien. Mon père – dont je parviens à peine à me rappeler le visage. Sa voix s’est effacée. Il me semble parfois me souvenir de quelques expressions – mais sont-ce vraiment les siennes ou les ai-je reconstruites, après toutes ces années, pour meubler le vide de son absence ? Au fond, je ne le connais qu’en me contemplant dans la glace. Il doit bien y avoir quelque chose de lui, là, dans la forme de mes yeux ou le dessin de mes pommettes. A partir d’aujourd’hui, je vais voir le visage qu’il aurait eu s’il lui avait été donné de vieillir. Je porte mon père en moi. Ce matin, aux aurores, je l’ai senti monter sur mes épaules comme un enfant. Il compte sur moi dorénavant. Tout va avoir lieu aujourd’hui. J’y travaille depuis si longtemps.

Je bois doucement le café qui fume encore. Je n’ai pas peur. Je reviens des Enfers. Qu’y a-t-il à craindre de plus que cela ? La seule chose qui puisse venir à bout de moi, ce sont mes propres cauchemars. La nuit, tout se peuple à nouveau de cris de goules et de bruissements d’agonie. Je sens l’odeur nauséeuse du soufre. La forêt des âmes m’encercle. La nuit, je redeviens un enfant et je supplie le monde de ne pas m’avaler. La nuit, je tremble de tout mon corps et j’en appelle à mon père. Je crie, je renifle, je pleure. Les autres appellent cela cauchemar, mais je sais, moi, qu’il n’en est rien. Je n’aurais rien à craindre de rêves ou de visions. Je sais que tout cela est vrai. Je viens de là. Il n’y a pas de peur autre que celle-là en moi. Tant que je ne dors pas, je ne redoute rien.

Le bruit des réacteurs a cessé de faire trembler les parois de l’immeuble. Il ne reste dans le ciel qu’un long filet de coton. J’avais décidé de me raser ce matin, peau neuve, mais je ne le ferai pas. Je ne me raserai pas. Et pourtant si, il le faut. Je veux avoir l’air le plus juvénile possible pour ce soir. S’il y a une chance pour qu’il me reconnaisse, je veux la lui offrir. L’eau qui coule dans le lavabo est sale. Légèrement jaune. Le temps de ma splendeur commence aujourd’hui. J’emporterai mon père avec moi. J’ai préparé ma vengeance. Je suis prêt. Que le sang coule ce soir. C’est bien. J’enfile une chemise pour cacher à mes propres yeux la maigreur de mon corps. Naples s’éveille lentement. Il n’y a que les esclaves qui se lèvent aussi tôt. Je connais bien cette heure. C’est celle où les ombres qui traînent autour de la gare centrale cherchent déjà un endroit où cacher leurs cartons.

Je vais rejoindre le centre-ville. Je ne laisserai rien voir sur mon visage. J’entrerai par la porte de service du restaurant comme tous les matins depuis deux ans. Chez Bersagliera. La via Partenope sera vide. Aucun taxi, aucune vespa. Les barques clapoteront sur le port de Santa Lucia. Les grands hôtels du front de mer sembleront silencieux comme de majestueux pachydermes endormis. Je ferai ma journée sans rien laisser transparaître jusqu’au soir. Le café que je me suis fait m’aidera à tenir. Je sais faire le café comme personne. C’est pour ça que j’ai le droit, à dix-neuf heures, de passer en salle. Je laisse la plonge et les cuisines avec leurs bacs remplis d’eau sale et reste devant la machine à café. Je ne fais que cela. Je ne prends aucune commande, n’apporte aucun plat. La plupart des clients ne me voient même pas. Je fais les cafés. Mais je suis devenu célèbre à Naples. Il en est certains, maintenant, qui ne viennent que pour moi. Je serai en salle, ce soir, et je sourirai en attendant l’instant de me venger.

Je ferme la porte de mon appartement. Je n’y reviendrai plus. Je n’emporte rien avec moi. Je n’ai besoin que des clefs de la voiture. Je me sens fort. Je suis revenu d’entre les morts. J’ai des souvenirs d’Enfers et des peurs de fin du monde. Aujourd’hui, je vais renaître. Le temps de ma splendeur a commencé. Je ferme la porte. Il fait beau. Les avions vont continuer à faire trembler les parois des immeubles du quartier de Secondigliano. Ils décollent tous vers la mer en rasant les immeubles. Je vais prendre ma place chez Bersagliera, en attendant le soir. J’espère qu’il sera là. Je ne suis pas inquiet. Je n’ai plus mal au ventre. Je marche vite. Mon père m’accompagne dorénavant. C’est le jour où j’ai repris son nom et je le redis en entier : Filippo Scalfaro De Nittis.

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PREMIÈRES LIGNE #95 Profanation de Jussi Adler-Olsen

PREMIÈRES LIGNE #95

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les enquêtes du département V Volume 2

Profanation de Jussi Adler-Olsen

Prologue

Un nouveau coup de feu éclate au-dessus des arbres.

Les cris des rabatteurs sont tout près à présent. Son pouls bat plus fort dans ses tympans, et l’air humide remplit ses poumons si vite et avec tant de violence qu’ils lui font mal.

Courir, courir, surtout ne pas tomber. Si je tombe, je ne me relèverai plus. Merde, merde, pourquoi je n’arrive pas à me détacher les mains. Courir, courir, il ne faut pas qu’ils m’entendent. Ils m’ont entendu ? Je suis mort ! Alors c’est comme ça que je dois crever ?

Les branches fouettent son visage et laissent des zébrures sanguinolentes, le sang se mélange à sa sueur.

Maintenant les cris des hommes viennent de tous les côtés en même temps. C’est la première fois qu’il a vraiment peur de mourir.

Encore quelques détonations. Le sifflement des balles dans l’air glacé est si proche maintenant que sa transpiration fait comme une compresse de gaze froide sous ses vêtements.

Dans une minute, deux tout au plus, ils seront là. Pourquoi les mains dans son dos refusent-elles de lui obéir ? Comment ce ruban adhésif peut-il être aussi résistant ?

Des oiseaux effrayés s’envolent tout à coup dans les branches. Les ombres qui dansent derrière le front serré des sapins sont plus nettes à présent. Ils doivent être à cent mètres à peine, en contrebas. Tout devient palpable. Les voix des chasseurs, leur soif de sang.

Comment vont-ils s’y prendre ? Un coup de fusil, un trait d’arbalète et ce sera terminé ? Fin de l’histoire ?

Non, pourquoi se contenteraient-ils de si peu ? Pourquoi devraient-ils faire preuve d’une telle clémence, ces salauds ? Ce n’est pas leur genre. Les canons de leurs fusils sont encore chauds, les lames de leurs couteaux sont souillées par le sang des bêtes qu’ils ont tuées et ils n’ont plus besoin de se prouver la précision de leurs arbalètes.

Je dois me cacher. Il doit bien y avoir un trou quelque part ! Je n’ai pas le temps de retourner là-bas. Ou peut-être que si ?

Son regard scrute le sous-bois, de tous les côtés, malgré le chatterton qui recouvre partiellement ses yeux. Ses jambes continuent leur course à la limite de la chute.

C’est mon tour de subir leur violence. Je ne vais pas y couper. Il n’y a que ça qui les fasse jouir. Ça ne peut pas se terminer autrement.

Son cœur bat si fort à présent qu’il lui fait mal.

1

Elle était comme en équilibre sur le fil d’un rasoir, quand elle trouva le courage de s’aventurer dans la rue piétonne. Le visage à moitié dissimulé sous un châle d’un vert sale, elle rasait les vitrines éclairées, examinant la rue de ses yeux attentifs. Il s’agissait de voir sans être vue. De vivre en paix avec ses propres démons et de ne pas s’occuper des gens stressés qui croisaient son chemin. D’ignorer à la fois les monstres ignobles qui lui voulaient du mal et les passants qui l’évitaient, avec leurs regards vides.

Kimmie leva les yeux vers les lampadaires dont la lumière froide flottait sur Vesterbrogade. Ses narines humaient l’air. Bientôt les nuits seraient plus fraîches. Elle allait devoir préparer son nid pour affronter l’hiver.

Elle était au milieu d’une bande de piétons frigorifiés qui sortaient du parc d’attractions de Tivoli et patientaient au feu rouge en face de la gare quand elle remarqua une femme à côté d’elle, vêtue d’un manteau de tweed. Ses yeux sévères étaient fixés sur elle, son nez se fronça imperceptiblement et elle fit un pas de côté pour s’éloigner de Kimmie. Juste quelques centimètres, mais c’était suffisant.

« Tu as vu ça Kimmie ! » l’avertit une voix à l’arrière de son cerveau, tandis qu’elle sentait les vagues de violence monter en elle.

Elle jaugea la femme des pieds à la tête, s’arrêta sur ses mollets. Ses collants scintillaient légèrement et ses chevilles se tendaient dans une paire d’escarpins à talons. Kimmie eut un sourire sournois. D’un coup de pied énergique, elle pourrait briser ces talons-là. La femme serait fauchée net. Elle apprendrait que même un tailleur Lacroix peut se salir sur un trottoir humide. Et surtout elle apprendrait à s’occuper de ses affaires.

Kimmie releva les yeux et fixa le visage de sa voisine. Des yeux maquillés d’un trait d’eye-liner précis, de la poudre sur le nez, une coupe de cheveux sculptée mèche par mèche. Un regard froid et méprisant. Elle connaissait ce genre de femme mieux que quiconque. Elle avait été ce genre de femme jadis. Elle avait vécu parmi ces bourgeois arrogants à l’âme désespérément vide. Elle avait eu des amies semblables à cette femme. Elle avait eu une belle-mère qui ressemblait à cette femme.

Elle les haïssait.

« Réagis, bon Dieu », la tançait la voix dans sa tête. « Ne te laisse pas faire. Montre-lui qui tu es. Maintenant ! »

Puis elle remarqua un groupe de garçons à la peau sombre de l’autre côté de la rue. S’ils n’avaient pas été là, elle aurait poussé cette femme sous les roues du 47 qui passait au même moment. Elle s’imagina la scène : quelle magnifique mélasse écarlate le bus laisserait derrière lui. Quelle délicieuse onde de choc traverserait la foule quand ils verraient le corps broyé de cette prétentieuse. Quel merveilleux sentiment de justice cela lui procurerait à elle.

Kimmie ne la poussa pas. Il y avait toujours au moins une personne alerte dans un troupeau, et puis il y avait ce truc en elle, qui l’empêchait désormais de faire ce type de choses. Ce terrible écho d’un passé qu’elle voulait oublier.

Elle leva sa manche à la hauteur de ses narines et respira un grand coup. La femme qui s’était à présent éloignée d’elle n’avait pas tort. Ses vêtements puaient abominablement.

Quand le feu passa au vert, elle traversa la rue, tirant derrière elle sa valise qui sautillait à droite, à gauche, sur ses roulettes tordues. Ce serait son dernier voyage, il était temps de se débarrasser de toutes ces vieilles frusques, et de la valise en même temps.

Planté au milieu de la salle des pas perdus, devant le kiosque à journaux de la gare, un grand panneau affichant la une des quotidiens s’évertuait à pourrir la vie aux gens pressés et aux aveugles. Elle avait déjà vu les gros titres de la presse à divers endroits en traversant la ville, et ils lui donnaient la nausée.

« Sales porcs », grommela-t-elle en passant, le regard braqué droit devant. Mais cette fois elle ne put s’empêcher de tourner les yeux et d’apercevoir son visage sur la manchette du Berlingske Tidende.

Le simple fait de voir sa photo la fit trembler de tous ses membres.

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PREMIÈRES LIGNE #94, L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PREMIÈRES LIGNE #94

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

L’âme du Fusil, Elsa Marpeau

PROLOGUE

J’ai tiré à bout touchant. Deux coups dans son ventre.

Son corps a basculé, il est retombé sur les tommettes. Une tache de sang a gonflé sous son dos, sous sa tête. Comme une peinture éblouissante.

Dehors, le jour commençait à se lever, une lumière chaude m’a enveloppé. Dans le silence parfait des champs, j’ai pris une bêche et j’ai creusé un trou.

Il n’y aurait pas d’autres funérailles que celles-ci, minuscules et bâclées.

J’ai jeté son corps dans le trou, que j’ai recouvert de terre. Avec mon pied.

Ensuite, je suis remonté dans la chambre et j’ai attendu.

~

C’était l’été d’avant le tremblement final, l’été d’avant l’Apocalypse, de l’écroulement du monde. Un homme qui, comme moi, a passé toute sa vie à la campagne sait toujours interpréter les variations du climat, lire les mots que tracent à dessein les volutes des nuages, comprendre à quel point l’alternance des saisons change le cours du ciel. Et des saisons, justement, il n’y en avait plus. Rien n’était comme avant. Mars avait été sublime. En mai, il avait plu sans arrêt, une petite pluie fine, tenace, une pluie salope qui vous trempe sans arroser la terre, à croire qu’elle s’est juré de vous glacer les os sans jamais atteindre le sol, de vous briser en deux sans faire pousser les semailles. Je savais qu’un jour, la planète se vengerait de nous autres, qui lui vidangions les tripes sans discontinuer, mais j’avais imaginé une vengeance plus grandiose, plus décisive. Un truc sec comme un couperet. Une météorite. Un cyclone, à la rigueur. Mais pas ce dérèglement poussif, ce brouillage lent et méticuleux de ce qui jusque-là faisait la chair de nos existences.

D’abord, les abeilles ont disparu. Pas en une fois. Non. C’était bien plus tordu, plus fourbe. Le temps qu’on s’aperçoive qu’il y en avait moins, elles avaient toutes disparu. On disait qu’elles s’étaient taillées à Paris, comme les mouettes rieuses et les goélands, parce qu’à tout prendre, il y avait moins de pesticides que dans nos belles campagnes françaises. Qu’est-ce qu’ils y pouvaient, nos paysans du coin, si leurs cultures crevaient quand on ne les abreuvait pas de cochonneries ? Qui aurait acheté leurs légumes pelés et biscornus, leurs tomates en forme de n’importe quoi, leurs pommes tordues ? Ici, la mode du bio nous a toujours fait marrer. Comment le voisin faisait pour avoir des courgettes biologiques quand le champ d’à côté baignait dans le Roundup ? Il ne fallait pas avoir plus de trois neurones et demi pour piger que ça ne voulait rien dire. Mais bon, tant que les bonnes gens seraient prêts à acheter leurs récoltes trois fois le prix en croyant qu’ils bouffaient le petit Jésus en culotte de velours, qui étais-je pour condamner ?

Je ne sais plus quand a commencé ce dérèglement des saisons, sans doute avec l’extinction des abeilles. Après, il y a eu les oiseaux. Ils étaient moins nombreux. Les coucous se sont envolés les premiers. Parce que les printemps n’étaient plus des printemps, les rouges-gorges pondaient plus tôt et, quand les coucous arrivaient, ils ne pouvaient plus laisser leurs œufs dans le nid des rouges-gorges. Et tout s’enchaînait comme ça, en cascade. Les crocus fleurissaient en automne, on avait vu des poiriers faire des fleurs en plein mois d’octobre.

J’ai fini par devenir comme les plantes, comme les saisons – j’ai perdu mes repères. J’ai perdu plus que cela : toute ressemblance avec moi-même, l’homme que j’avais été, que j’avais cru être. Mes goûts, mes valeurs, tout est devenu confus. Je me suis consumé corps et âme dans le grand brasier de ces étés brûlants.

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PREMIÈRES LIGNE #93 Les Eaux noires, Estelle Tharreau

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Le livre en cause

Les Eaux noires, Estelle Tharreau

PREMIÈRE PARTIE

Les innocents

1

Yprat était un cœur, asymétrique et inachevé.

Une ville balnéaire divisée en deux anses siamoises dont les extrémités rocheuses se rapprochaient sans jamais se rejoindre. Une particularité qui, vue du ciel, lui donnait l’aspect d’un cœur dont le dessinateur n’aurait pas esquissé la pointe pour souligner que ces deux anses, bien qu’unies dès leur naissance, n’étaient pas vouées au même destin.

L’une d’elles était hypertrophiée, dense, chatoyante et lumineuse. L’autre se réduisait à un timide creux parsemé de constructions ternes et hétéroclites, comme autant de confettis oubliés après la fête. En enfant mal aimé, cette anse avait été rebaptisée la « Baie des Naufragés ».

Pourtant, la même mer les bordait. Une mer du Nord aux couleurs d’un bleu vert teinté de gris rosé, l’été, et aux tonalités anthracite et marron, l’hiver. Mais un éperon calcaire les séparait. Une pointe sur laquelle avait été construit un immense bâtiment, la « Résidence des Embruns », qui occultait Yprat et imposait à la Baie des Naufragés la vue de son postérieur noir, un vaste parking ceint de grillage et de barrières.

Si la Baie des Naufragés n’avait pas été le lieu du trépas de tant d’innocences, il n’aurait pas été nécessaire de la dépeindre.

De toute façon, qui existait-il pour la plaindre ?

Les utilisateurs des quelques cabines d’habillage bloquées entre la route et la plage de la Baie des Naufragés ? À part quelques saisonniers, personne ne venait jamais se changer ici. Non, eux ne la plaindraient pas.

Ni les trois épaves échouées, d’ailleurs. Des coques de noix qui témoignaient de la présence d’un ancien cimetière de bateaux. Le reste des « cadavres » avaient été évacués depuis longtemps. Seuls restaient ces trois naufragés qu’on repeignait chaque été pour ne pas effrayer les vacanciers égarés et conserver une touche nostalgique.

Qui restait-il donc pour se plaindre dans cette anse hypotrophique, délaissée et sinistre ?

Peut-être ces sept âmes échouées comme les trois navires sur le flanc ; sept âmes et quatre maisons. Trois demeures figées le long de la route qui venait mourir dans la Baie des Naufragés. Puis, bien plus loin que la fin de tout, à l’écart, comme un point final au désamour, la quatrième se tassait sur elle-même pour excuser sa présence. Cette maison était celle de Suzy Macondo.

Suzy qui n’avait que 17 ans et qui allait bientôt mourir.

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PREMIÈRES LIGNE #92 Noir diadème de Gilles Sebha

PREMIÈRES LIGNE #92

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Le livre en cause

Noir diadème de Gilles Sebha

Présentation

Le lieutenant Dapper fait partie de ces hommes dont on attend qu’ils partagent leur science du mal. Au fil des années, n’est-il pas devenu un spécialiste de la question ? Mais il a beau avoir vu le pire, lorsqu’on découvre le corps profané d’un adolescent aux abords d’un camp de fortune où sont réfugiés des migrants, il en fait une affaire excessivement personnelle.

Comme les grands héros tragiques, le policier va s’évertuer à offrir une sépulture au jeune disparu. Mais pour cela, il lui faudra résoudre une énigme laissée après sa mort par le monstre Bauman, un tueur en séries. Remonter la filière mafieuse d’un réseau de trafic d’organes. Et s’attaquer à un casino de la mer du Nord aussi gardé qu’une citadelle.

Auteur d’une œuvre foisonnante, notamment chez Gallimard et Denoël, Gilles Sebhan publie aux Éditions du Rouergue une série policière saluée par la critique, mettant en scène un héros récurrent, le lieutenant Dapper. Ont déjà paru Cirque mort (2018, Rouergue en poche 2020), La Folie Tristan (2019) et Feu le royaume (2020).

Le fil

1.

Les gyrophares agitaient d’une lueur inquiétante la zone entre le canal et l’arrière d’une usine désaffectée où s’était établi un camp de fortune. Des travaux devaient avoir lieu depuis des années à cet endroit. Une pancarte vantait le centre commercial et les immeubles avec terrasses arborées qui s’érigeraient là. Le projet avait été stoppé net. Était-ce par l’arrivée des migrants ou bien pour une quelconque affaire de dessous-de-table impayés ? Il semblait que la végétation soit venue recouvrir l’idée même du projet, des feuilles déchiquetées par les oiseaux couvrant de leur pourriture les lettres noires annonçant le merveilleux complexe qui sortirait bientôt de terre. La ville se transformait. Elle ne semblait pas vouloir renoncer à s’étendre, comme si ce mouvement d’expansion lui était naturel. Pourtant, quelque chose ne fonctionnait plus. En lisière, la misère avait rendu noirs les visages des nouveaux hommes qui semblaient vouloir réintégrer l’espace des cavernes.

Un attroupement déguenillé se tenait près d’une palissade qui paraissait une frontière infranchissable. Les yeux brillants scrutaient le ballet des policiers qui établissaient une zone de sécurité et commençaient à protéger les indices possibles, traces de pas, de pneus, ordures multiples parmi lesquelles se cachaient peut-être l’arme du crime, une trace ADN du tueur, un cheveu, un vêtement souillé. Il fallait de la coordination pour gérer une scène de crime, mais ce que voyait se déployer Dapper devant lui ressemblait plutôt à une panique généralisée. L’inconvénient des villes sans envergure, pensa le policier en se dirigeant vers la palissade. À mesure, les silhouettes du petit attroupement devenaient plus distinctes. On aurait dit une horde de sauvages. Les vêtements dépareillés dont ils étaient partiellement couverts, trop grands ou trop courts, aux associations de couleurs criardes, aux styles désaccordés, donnaient l’impression d’avoir été prélevés sur des cadavres après un massacre. Il y avait de jeunes garçons, des filles adolescentes, sans doute les plus farouches, une femme aux mains fermes et quelques hommes au regard fataliste. Un policier se tenait près d’eux, comme pour les contenir, alors qu’ils observaient le plus grand calme et semblaient plus immobiles qu’un vieux piano abandonné dans une décharge publique.

Dapper aperçut au milieu des va-et-vient ses collègues en grande discussion avec leurs homologues d’une ville voisine, puisque le crime avait eu lieu à cheval sur deux territoires. Il reconnut des visages croisés lors de stages, il identifia un type avec lequel il avait collaboré sur une affaire. Basini lui fit signe de la main. Les techniciens étaient en train de faire leurs relevés. Le commissaire donnait des ordres. Quant à Zirkin Peretti, le nouveau venu, il se tenait un peu en retrait, comme s’il n’osait pas entrer de plain-pied dans l’horreur. Évidemment, pensa Dapper en passant devant lui sans lui adresser le moindre mot. Il est où ? dit-il à Basini qui désigna du menton la direction d’une tente parallélépipédique. Au-delà du panneau, derrière la palissade, se trouvait le corps de l’enfant.

2.

Un jour je ne pourrai plus, se dit Dapper, non je ne tiendrai plus debout devant la DESTRUCTION, il vit le mot gigantesque qui rougeoyait dans le couchant, puis se rendit compte qu’il avait déformé un slogan d’une publicité sur le grand panneau. Il se dit qu’un jour aurait lieu l’effondrement mais pas aujourd’hui, ce jour viendrait quand quelqu’un d’autre lui prendrait des mains le relais. Pour l’instant, on attendait de lui qu’il partage sa science du mal, puisqu’en quelques mois il était devenu spécialiste de la question. Le mal, c’est-à-dire la souffrance. Il avança encore avec ce mot en tête, se tint le plus droit possible, réussit à ne pas trembler. Aux abords de la tente, on lui fournit un masque, des gants. Il entra dans l’espace protégé et violemment éclairé comme dans un champ de fouilles et ouvrit les yeux sur la forme qui se détachait dans la boue sèche, telle une mâchoire d’animal préhistorique. Lui, l’éternel garçon, pris dans son éternité.

Dapper se pencha. Basini, qui l’avait suivi, commença son débrief. Il est du camp, dit-il, mais apparemment c’est un mineur isolé. Difficile de lui établir un âge, mais disons entre quatorze et seize ans. Il a été retrouvé par des gamins qui cherchaient un coin tranquille. Pour ? demanda Dapper. Oh j’imagine des petits trafics. On est en train d’établir à quand remonte la mort, mais ça devrait se compter en jours plutôt qu’en heures. Et ça ? dit Dapper, en montrant un long serpent de sang qui semblait sortir du slip maculé de l’enfant et courait le long du torse. Basini eut un instant d’hésitation. C’est pour ça qu’on nous associe à l’enquête, en fait. Le garçon est peut-être la dernière victime de Bauman. Même signature : l’ablation des testicules. Merde, ne put s’empêcher de marmonner Dapper. Il pensa à son fils Théo. Détournant les yeux, il aperçut dans la poussière un petit amas sanglant. Mais il y a une nouveauté, poursuivit Basini et précautionneusement il souleva un T-shirt orné d’un crâne encerclé de papillons multicolores : il manque aussi le cœur.

On ne sait jamais si l’on croise l’enfance d’une victime ou d’un meurtrier. C’est la phrase qu’avait prononcée une journaliste à propos d’une enquête sur la jeunesse délinquante. La phrase du documentaire avait marqué Dapper. Il sentait obscurément que c’était une question qu’il n’avait cessé d’adresser à ce qu’il avait été. Il était persuadé que le passé n’est pas tout à fait accompli avant d’avoir engendré un certain nombre de conséquences. L’enfance est un papillon dont le battement d’ailes peut avoir, à distance, des effets innombrables et catastrophiques. Comment s’appelait-il ? On doit au moins connaître son nom ? Basini se tourna vers le nouveau venu qui notait tout avec zèle sur un carnet. Je n’ai pas bien compris, quelque chose comme Azman ou Azlan ? C’est précis, dit Dapper sarcastique, au moins on peut imaginer qu’il vient d’Afghanistan. En fait il avait surtout un surnom, précisa Basini. On l’appelait le fil mais je n’ai pas encore réussi à savoir pourquoi.

Le commissaire, qui ne se déplaçait plus sur le terrain depuis longtemps, arriva à ce moment-là. Essoufflé d’avoir arpenté le no man’s land de boue sèche et de détritus. C’est tellement sale qu’on va avoir du mal à trier les indices des déchets. Vous en pensez quoi ? dit-il en s’adressant exclusivement à Dapper. Il ne comprenait pas qu’à son âge, avec son expérience, le lieutenant n’ait pas souhaité passer le concours pour prendre sa place. Cette absence d’ambition lui paraissait inexplicable. Un refus impossible à justifier. Comme si Dapper ne voulait pas endosser le rôle de l’autorité. Pourtant ses qualités avaient abouti à la neutralisation d’une grande figure du crime organisé. Il y avait gros à parier que la police souhaiterait le récompenser. Même si, chaque fois qu’on voulait aborder la question avec lui, Dapper rejetait l’idée d’une médaille ou d’une promotion.

Il faut attendre les résultats d’analyse, dit Dapper. Si le crime remonte à une période antérieure à la mort de Bauman, on pourra effectivement ajouter ce crime au tableau de chasse de cette ordure. Sinon, il se pourrait qu’on ait affaire à un copycat, et ça, ça ne m’amuserait pas du tout. Un copyquoi ? dit le nouveau. Tout le monde se tourna vers le grand escogriffe. Décidément, il y avait un problème avec la nouvelle génération. Je ne serai pas toujours là, répétait régulièrement le commissaire. Et il laissait la phrase en suspens parce que lui-même ne savait pas exactement ce que cela signifiait. Mais peut-être, à présent, face à Zirkin Peretti, commençait-il à comprendre cette mise en garde. Faussement protecteur, il prit la parole pour expliquer que c’était un terme utilisé par les Anglo-Saxons pour désigner un meurtrier qui copiait le mode opératoire d’un autre, soit en hommage, soit par dissimulation. Comme un faussaire, intervint Basini. Le nouveau venu hocha la tête. Dapper répéta copycat d’un air songeur. Tout le monde se tut.

3.

Les policiers se dispersaient déjà quand un agent technique vint les voir, un sachet à la main. Comme tout le monde, l’homme connaissait Dapper par les journaux et la télé, et s’adressa à lui comme s’il dirigeait l’enquête. Ce phénomène gênait terriblement le lieutenant Dapper, qui sortait sans cesse d’un anonymat qu’il tentait de tirer à lui comme un dormeur le fait avec une couverture qui glisse, en vain. Dans le sac, une petite forme circulaire. J’ai trouvé ça dans un buisson à quelques mètres du corps, dit l’agent. Ça nous avait d’abord échappé, on va le mettre à l’analyse mais je voulais vous le montrer tout de suite parce que ce truc est éclaboussé de sang. Et il tendit le sac transparent à Dapper qui le prit et l’examina à la lumière d’un spot. Il s’agissait d’un jeton du casino de Blankenzee, une station balnéaire de l’autre côté de la frontière, pas très loin des lieux où les tueurs du Brabant avaient commis leurs forfaits. Dapper pensa immédiatement à Lipsky, qui avait travaillé avec lui sur l’affaire. Il faudrait qu’il trouve la force de le contacter malgré ce qu’il s’était passé.

Revenant vers sa voiture, Dapper passa de nouveau devant le groupe. On aurait dit une sorte de chœur antique. Les bouches noires du destin qui s’obstinaient à rester fermées. Parmi eux, un adolescent avait le regard embrasé par ce qui semblait une intense colère. Dapper savait que la vérité n’émane jamais du groupe. L’individu était sa limite désormais, le seul interlocuteur qu’il acceptait. Il fit signe au garçon de s’approcher. C’était un gamin monté en graine, dont les traits conservaient un reste d’enfance mais dont les muscles déjà saillaient aux épaules dans un T-shirt à moitié déchiré, non pas à la manière des pauvres, mais par une provocation étudiée dans un miroir de toilettes publiques. Il avait l’air d’ailleurs très fier de lui et ne daigna pas se déplacer seul mais fit signe à deux de ses acolytes de le suivre. Le trio contourna un monticule avec une grâce agressive et se planta sur le chemin où se trouvaient l’Audi noire et Dapper qui les attendait.

Au voyou, le lieutenant demanda s’il connaissait le jeune mort. Pas connaître, dit le garçon d’un air de défi absolu. Comme s’il avait craché à la gueule du policier. Visiblement, il mentait, il tenait à ce qu’on comprenne qu’il mentait. C’est toi qui l’as trouvé, c’est ça ? Le voyou claqua la langue, ce qui signifiait oui, après quoi il cracha par terre et regarda ses acolytes qui ricanèrent à son insolence. Dapper se dit qu’il n’en tirerait rien. Pas comme ça, pas ici. Pas devant les autres. Alors il se tourna vers le plus jeune et lui demanda pourquoi le garçon était surnommé le fil. Il y eut un instant de flottement. Dapper ne savait lequel d’entre eux avait donné cette information. Les trois garçons commencèrent à parlementer dans une langue étrangère, le voyou haussa les épaules au bout d’un moment et aboya pour faire taire les deux autres. Puis il s’adressa à Dapper avec une moue de dédain, il montra la ficelle qui bouclait son pantalon de jogging et la défit dans un geste sans équivoque. Ça c’est fil, dit-il. Et les deux autres se poussèrent du coude avant d’éclater de rire. Dapper aurait voulu ne pas comprendre, mais à vrai dire il comprenait.

Depuis l’arrivée de jeunes migrants isolés dans la région, la rumeur avait commencé à se propager. Dapper n’avait pas voulu y croire. Le simple fait d’y penser le révulsait, sans doute parce qu’il y associait l’image de son fils. Des garçons se prostituaient dans les toilettes d’un centre commercial de la zone périurbaine. Pour l’instant, on n’avait encore arrêté personne, mais cela ne saurait tarder. On attendait le flagrant délit. On faisait des patrouilles régulières pour dissuader. Mais cela, visiblement, n’avait pas suffi. Dans un article, un journaliste racontait le quotidien de ces gamins qui se vendaient. Il faisait témoigner des garçons qui fanfaronnaient sur leurs exploits avant de cracher leur colère et pour finir leur désarroi d’une vie qu’ils subissaient pour survivre. La plupart du temps, ils fuyaient une zone de combat et tentaient de rejoindre une hypothétique famille de l’autre côté de la mer. Personne n’imaginait un avenir ici. Ici, il n’y avait que les pervers qui débarquaient en voiture de la région entière et s’offraient un rodéo dans un Formule 1.

Avec des gamins, dit Dapper. Il était seul dans son bureau, devant son ordinateur, subjugué par sa propre imagination. Fallait-il que le jeune mort ait été victime de la perversion ultime du monstre Bauman ? Dapper repensa au jeton du casino de Blankenzee, par l’esprit il se pencha de nouveau sur le petit cadavre, comme attiré par le gouffre miniature qui s’ouvrait dans sa poitrine. Le cœur, dit-il, avec un accent de protestation. Basini entra à ce moment-là. Il était livide et tremblait. Dapper se leva pour lui demander ce qui se passait. Je ne vais pas pouvoir, dit-il, je ne pourrai pas. Il voulait parler du nouveau venu qui par sa présence n’allait cesser désormais de lui rappeler que son coéquipier ne reviendrait pas. Chaque nuit lui apparaissait sous forme de cauchemar la vision du lieutenant Oscar qui s’était fait descendre par un fou furieux près d’un bunker de la grande forêt. Avec le temps, on avait fini par dire Oscar et Basini, comme s’il s’agissait d’une marque de fabrique ou d’un duo célèbre. Basini seul, ce n’était plus grand-chose, comme une grande pièce vide désertée par la présence humaine. Il est possible que nous cherchions, au-delà de la disparition, à récupérer ce qui a été perdu. D’une façon ou d’une autre, nous cherchons l’impossible, et l’impossible nous répond qu’il ne sera pas. Nous pleurons dans le noir. Nous faisons semblant d’attendre ce qui ne viendra pas. Nous souffrons et nous savons que rien n’y fera. La mort ne finit rien, elle creuse une question en nous qui s’éternise. Ce n’est pas la mort, mais cette question, qui nous tuera.

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PREMIÈRES LIGNE #91 : Meurtres en soutane, PD James

PREMIÈRES LIGNE #91

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres en soutane, PD James

LIVRE PREMIER
Le sable qui tue

1

L’idée de raconter comment j’ai trouvé le corps m’est venue du père Martin.

Je lui ai demandé : « Comme si je racontais ça dans une lettre ?

– Ecrivez comme s’il s’agissait d’une fiction, m’a-t-il répondu, comme si vous étiez extérieure à l’affaire ; racontez ce qui s’est passé, ce que vous avez vu et ressenti, comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. »

J’ai compris ce qu’il entendait, mais je ne voyais pas très bien par où commencer. Alors j’ai encore demandé : « Tout ce qui est arrivé, mon père, ou seulement ma promenade sur la plage et ma découverte du corps de Ronald ?

– Tout ce qui vous vient à l’esprit et que vous avez envie de dire. Vous pouvez parler du collège et de la vie que vous y menez, si vous voulez. Ça pourrait vous aider.

– Ça vous a aidé, vous ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela ; les mots me sont sortis sans que j’aie à réfléchir. C’était idiot, vraiment, et d’une certaine façon c’était impertinent. Mais il n’a pas paru se formaliser.

Après un silence, il a dit : « Non, ça ne m’a pas vraiment aidé. Mais c’était il y a très longtemps. Pour vous, ce sera peut-être différent. »

J’imagine qu’il pensait à la guerre, lorsqu’il était prisonnier des Japonais, et à toutes les horreurs qu’il a vécues dans le camp. La guerre, il n’en parle jamais – pourquoi d’ailleurs m’en parlerait-il à moi ? Mais je pense qu’il n’en parle à personne, pas même aux autres prêtres.

Cette conversation a eu lieu il y a deux jours, alors que nous nous promenions dans les cloîtres après l’office du soir. Depuis que Charlie est mort, je ne vais plus à la messe, mais je vais à l’office du soir. En fait, c’est une question de courtoisie. Cela me semblerait inconvenant de travailler ici, d’être rémunérée et traitée avec gentillesse sans jamais assister à aucun des offices. Mais je suis peut-être trop scrupuleuse. Mr Gregory vit dans l’un des cottages, comme moi, et enseigne le grec à mi-temps, mais il ne va à l’église que lorsqu’il y a de la musique qui l’intéresse. Personne ne fait pression sur moi ; personne ne m’a même demandé pourquoi je n’allais plus à la messe. Mais on l’a remarqué ; ici, rien ne passe inaperçu.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai pensé à ce que le père Martin m’avait dit et à ce que je pourrais en faire. Ecrire ne m’a jamais posé aucun problème. À l’école, j’étais bonne en composition, et Miss Allison, qui nous enseignait l’anglais, disait que j’avais peut-être l’étoffe d’un écrivain. Mais je savais qu’elle se trompait. Je n’ai aucune imagination, en tout cas comme il en faut pour écrire un roman. Je ne sais pas inventer. Je ne peux que raconter ce que j’ai vu et fait – parfois aussi ce que je ressens, mais c’est déjà plus difficile. De toute façon, j’ai toujours eu envie d’être infirmière, même quand j’étais petite. J’ai soixante-quatre ans et je suis à la retraite maintenant, mais je continue de m’activer à St Anselm. Je m’occupe des petits bobos et du linge. Ce sont de menues tâches, mais j’ai le cœur fragile et c’est une chance déjà que je puisse travailler. On me facilite les choses autant qu’il est possible. On m’a même fourni un chariot pour que je n’aie pas à porter les gros ballots de linge. Il fallait que je le dise. Comme il faut que je dise mon nom. Je m’appelle Munrœ, Margaret Munrœ.

Je crois savoir pourquoi le père Martin pense que cela pourrait m’aider de me remettre à écrire. Il sait que chaque semaine j’écrivais une longue lettre à Charlie. À part Ruby Pilbeam, je pense qu’il est le seul à le savoir. Chaque semaine, je m’installais devant mon bloc et me remémorais ce qui s’était passé depuis ma dernière lettre, les petits riens que Charlie ne trouverait pas sans intérêt : ce que j’avais mangé, les plaisanteries que j’avais entendues, des anecdotes concernant les étudiants, le temps qu’il avait fait. On ne croirait pas qu’il y ait grand-chose à raconter dans un endroit tranquille et isolé comme celui-ci, en bordure des falaises, mais c’était étonnant tout ce que je trouvais à lui écrire. Et je sais que Charlie appréciait mes lettres. Quand il venait en permission, il me disait toujours : « Continue d’écrire, maman. » Et je lui écrivais.

Après qu’il a été tué, l’armée m’a renvoyé toutes ses affaires, et avec, le paquet de lettres. Pas toutes celles que je lui avais écrites, il ne pouvait pas les avoir toutes gardées, mais il avait conservé certaines des plus longues. Je les ai emportées sur le promontoire, et j’en ai fait un feu. C’était un jour venteux, comme il y en a beaucoup sur la côte est, et les flammes grondaient, crépitaient et changeaient de direction sous l’effet du vent. Les bouts de papier noircis s’élevaient dans l’air et voletaient autour de mon visage comme des papillons de nuit, et la fumée me prenait à la gorge. Cela m’étonnait parce que ce n’était qu’un petit feu. Mais ce que je voulais dire, c’est que je sais pourquoi le père Martin a suggéré que j’écrive cette histoire. Il pense qu’écrire quelque chose – n’importe quoi – pourrait contribuer à me redonner vie. C’est un homme bon, peut-être même un saint homme, mais il y a tant de choses qu’il ne comprend pas.

Cela me paraît curieux d’écrire cette histoire sans savoir qui la lira, si jamais quelqu’un la lit. Et je ne sais pas trop si j’écris pour moi-même ou pour un lecteur imaginaire qui ignore tout de St Anselm. Je crois donc qu’il me faut commencer par parler du collège et planter le décor, comme on dit. Il a été fondé en 1861 par Miss Agnes Arbuthnot, une dame pieuse qui voulait s’assurer qu’il y aurait toujours « des jeunes gens dévots et instruits élevés à la prêtrise dans l’Église d’Angleterre ». J’ai utilisé des guillemets parce que ce sont ses propres termes. Il y a un petit livre sur elle dans l’église, c’est ainsi que je connais l’histoire. Elle a donné les bâtiments, le terrain et presque tout le mobilier, et assez d’argent, pensait-elle, pour assurer à tout jamais l’entretien du collège. Mais il n’y a jamais assez d’argent, et aujourd’hui St Anselm est essentiellement financé par l’Église. Je sais que le père Sebastian et le père Martin ont peur que l’Église ne décide de fermer le collège. C’est une crainte dont ils ne parlent jamais ouvertement, et surtout pas avec le personnel, mais tout le monde est au courant. Dans une communauté petite et isolée comme St Anselm, les nouvelles et les on-dit circulent comme portés par le vent.

Non contente de donner la maison, Miss Arbuthnot a fait bâtir derrière celle-ci les cloîtres nord et sud pour y loger les étudiantset des chambres pour les invités entre le cloître sud et l’église. Elle a aussi construit quatre cottages pour le personnel, disposés en demi-cercle sur le promontoire à une centaine de mètres du collège. Elle leur a donné le nom des quatre évangélistes. J’habite St Matthieu, le plus méridional. Ruby Pilbeam, qui est cuisinière et économe, et son mari, qui sert d’homme à tout faire, sont à St Marc. Mr Gregory occupe St Luc, et à St jean, le cottage nord, se trouve Eric Surtees, qui seconde Mr Pilbeam. Eric élève des cochons, mais pour le plaisir plutôt que pour fournir le collège en porc. Nous ne sommes que quatre, mises à part les femmes de ménage qui viennent aider de Reydon et de Lowestoft, mais comme il n’y a que vingt séminaristes et quatre prêtres à demeure, nous nous débrouillons. Aucun de nous ne serait facile à remplacer. Ce promontoire désolé, balayé par le vent, sans village, sans pub ni magasin, est trop loin de tout pour la plupart des gens. Je m’y plais, mais il m’arrive à moi aussi de trouver l’endroit sinistre et un peu effrayant. La mer ronge les falaises sablonneuses au fil des ans, et parfois, debout face à l’eau, j’imagine qu’un grand raz de marée, scintillant et blanc, prend d’assaut le rivage, s’abat sur les tours, les tourelles, l’église et les cottages, et nous emporte tous. L’ancien village de Ballard’s Mere est sous l’eau depuis des siècles, et les nuits de tempête, on dit qu’on peut parfois entendre le son lointain de ses cloches englouties. Et ce que la mer n’a pas pris, le feu s’en est chargé en 1695. Rien ne reste aujourd’hui du vieux village à part l’église médiévale, restaurée et incluse dans le collège par Miss Arbuthnot, et les deux piliers de brique rouge en ruine devant la maison sont les seuls vestiges du manoir élisabéthain qui se dressait là autrefois.

Il faut à présent que je dise quelque chose de Ronald Treeves, le garçon qui est décédé, puisque c’est à propos de sa mort que je suis censée faire cet exercice. Avant le début de l’enquête, la police m’a demandé si je le connaissais bien. Je pense que parmi le personnel j’étais celle qui le connaissait le mieux, mais je n’ai pas dit grand-chose. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ? Ce n’est pas mon rôle de faire des ragots sur les étudiants. Je savais qu’il n’était guère aimé, mais je n’en ai rien dit. Le problème, c’est qu’il ne cadrait pas avec les autres, et je pense qu’il en était conscient. Pour commencer, son père, Sir Alred Treeves, dirige une grosse société d’armement, et Ronald voulait que tout le monde sache qu’il était le fils d’un homme très riche. Sa Porsche en témoignait, surtout comparée aux voitures beaucoup plus modestes de ses camarades – pour ceux qui en ont une. Et il parlait de ses vacances dans des endroits lointains, coûteux, où les autres n’auraient pas pu aller, en tout cas en vacances.

Tout cela aurait pu le faire apprécier dans d’autres collèges, mais pas ici. Chacun se laisse impressionner par quelque chose, qu’on le veuille ou non, mais ce qui impressionne ici n’est pas l’argent. Ni la famille – encore qu’il vaille mieux être le fils d’un ecclésiastique que d’une vedette pop. Je crois que ce qui compte surtout ; c’est l’intelligence – l’intelligence, l’allure et l’esprit. Ici, on aime les gens qui font rire. Or Ronald était moins intelligent qu’il ne le pensait, et il ne faisait rire personne. On le trouvait ennuyeux, et lorsqu’il s’en est rendu compte, il est devenu plus ennuyeux encore. De tout cela, je n’ai rien dit à la police. À quoi bon ? Il était mort. Oh, et je crois aussi qu’il était un peu indiscret, qu’il aimait fouiner, poser des questions. De moi, il n’a jamais tiré grand-chose. Mais certains soirs, il passait au cottage et s’asseyait pour bavarder pendant que je tricotais. On n’aime guère voir les étudiants rendre visite au personnel sans y avoir été invités. Le père Sebastian tient à ce que nous ayons notre vie à nous. Mais le voir ne me dérangeait pas. Je me rends compte à présent qu’il devait se sentir seul. Sinon, que serait-il venu faire chez moi ? Et puis, je pensais à Charlie. Personne ne trouvait Charlie ennuyeux, tout le monde l’appréciait, mais j’aime à croire que, s’il s’était senti seul et avait éprouvé le besoin de parler, il aurait pu trouver quelqu’un comme moi pour l’accueillir.

Quand la police est arrivée, on m’a demandé pourquoi j’étais allée à sa recherche sur la plage. Ce n’était pas ce que j’avais fait, bien sûr. Environ deux fois par semaine, je vais me promener seule après déjeuner, et ce jour-là, quand je me suis mise en route, je ne savais même pas que Ronald avait disparu. Si je l’avais su, d’ailleurs, je ne l’aurais pas cherché sur la plage. C’est difficile d’imaginer ce qui peut arriver sur un rivage désert. Il n’y a guère de risque à moins qu’on ne se mette à grimper sur les brise-lames ou qu’on s’approche trop dès falaises, et des écriteaux mettent en garde contre ces deux dangers. Dès leur arrivée, les étudiants sont prévenus qu’il vaut mieux éviter de se baigner seul et de marcher trop près des falaises, parce qu’elles sont instables.

À l’époque de Miss Arbuthnot, il était possible de descendre sur la plage depuis la maison, mais l’avancée de la mer a tout changéIl faut maintenant parcourir plus de sept cents mètres au sud du collège avant d’atteindre le seul endroit où, la falaise étant assez basse et solide, une douzaine de marches branlantes et une main courante ont pu être installées. Au-delà se trouve l’étang de Ballard, entouré d’arbres et séparé de la mer par un étroit banc de galets. Je vais parfois jusqu’à l’étang, mais ce jour-là j’ai descendu les marches qui conduisent à la mer, et j’ai continué en direction du nord.

Après une nuit de pluie, l’air était vif et frais. Des nuages couraient sur le bleu du ciel, et la marée montait. J’ai contourné un petit monticule et vu la plage déserte étendue devant moi avec ses rangées de galets et la silhouette sombre des brise-lames émergeant de la mer. Et puis à une trentaine de mètres j’ai aperçu une sorte de paquet noir au pied de la falaise. Je m’en suis approchée, et j’ai vu que c’était une soutane et une pèlerine brune, toutes les deux soigneusement pliées. À quelques pas de là, le sable de la falaise avait glissé, formant de gros amas compacts mêlés de touffes d’herbe et de pierres. J’ai tout de suite compris ce qui devait être arrivé. Je crois que j’ai poussé un petit cri, et puis je me suis mise à gratter dans le sable. Je savais qu’un corps devait s’y trouver enterré, mais je ne pouvais pas savoir où. Du sable s’incrustait sous mes ongles et je ne progressais pas, si bien que je me suis mise à donner des coups de pied, comme saisie de fureur, faisant voler du sable qui me retombait dans le visage et les yeux. C’est alors que j’ai remarqué une espèce de pieu à peut-être vingt mètres en direction de la mer. Je suis allée le chercher et je m’en suis servie pour creuser. Quelques minutes plus tard, il a buté sur quelque chose de mou. Après m’être remise à travailler avec les mains, j’ai vu que ce qu’il avait heurté était une paire de fesses dans un pantalon de velours fauve.

Je n’ai pas pu continuer. Mon cœur cognait et je n’avais plus de force. Je sentais obscurément que j’avais humilié celui qui se trouvait là, qu’il y avait quelque chose de ridicule et de presque indécent dans ces deux bosses mises au jour. Je savais qu’il devait être mort et que toute ma hâte avait été vaine. Je n’aurais pas pu le sauver. Et maintenant j’étais incapable de continuer seule à le déterrer. Même si j’en avais eu la force, je n’aurais pas pu. Il fallait que je trouve de l’aide, que j’annonce ce qui était arrivé. Je crois que je savais déjà de qui il s’agissait, mais je me suis soudain souvenu que les pèlerines brunes des étudiants portaient toutes une étiquette avec leur nom. J’ai retourné le col de celle qui était là et j’ai lu.

Je suis revenue sur mes pas, trébuchant sur le sable dur au milieu des galets, et je suis remontée je ne sais comment jusqu’au haut de la falaise. Puis je me suis mise à courir sur le chemin conduisant au collège. À peine cinq cents mètres me séparaient de la maison, mais la distance semblait interminable, et j’avais l’impression de la voir reculer à chaque pas. Mon cœur battait, battait, et j’avais les jambes en coton. Et puis tout à coup j’ai entendu un bruit de moteur. Je me suis retournée, et j’ai vu une voiture qui venait dans ma direction. Je me suis plantée au milieu du chemin en agitant les bras. Quand la voiture a ralenti, j’ai reconnu Mr Gregory.

Je ne sais plus comment je lui ai annoncé la nouvelle, mais je me revois là debout, pleine de sable, les cheveux au vent, gesticulant en direction de la mer. Mr Gregory n’a rien dit ; il a simplement ouvert la portière et m’a fait monter. La chose la plus sensée aurait sans doute été de continuer jusqu’au collège, mais il a fait demi-tour et nous sommes retournés sur la plage. Peut-être ne m’avait-il pas cru et voulait-il voir par lui-même avant d’aller chercher de l’aide ? Quoi qu’il en soit, je ne me souviens plus de notre marche. Je nous revois seulement à côté du corps de Ronald. Toujours sans parler, Mr Gregory s’est agenouillé dans le sable et a commencé à creuser de ses mains. Comme il portait des gants, la chose lui était plus facile. Travaillant tous deux en silence, nous avons dégagé le haut du corps.

Une chemise grise, c’est tout ce que portait Ronald au-dessus de son pantalon de velours. C’était comme déterrer un animal, un chien ou un chat mort. Sous la surface, le sable était humide, et ses cheveux couleur de paille en étaient incrustés. J’ai essayé de l’enlever ; il était glacé et crissait sous mes doigts.

« Ne le touchez pas ! » m’a dit sèchement Mr Gregory. J’ai retiré ma main comme si je m’étais brûlée. « Il vaut mieux le laisser comme on l’a trouvé, m’a-t-il alors expliqué d’un ton calme. Il n’y a plus de doute quant à son identité maintenant. »

Je savais qu’il était mort, mais j’avais le sentiment que nous aurions dû le retourner. J’avais l’idée stupide qu’il aurait fallu tenter le bouche-à-bouche. Je savais que ce n’était pas raisonnable, mais j’avais malgré tout le sentiment qu’il fallait essayer quelque chose. Mais Mr Gregory a enlevé son gant gauche et appuyé deux doigts sur le cou de Ronald. Après quoi il a dit : « Il est mort, évidemment – bien sûr qu’il est mort. On ne peut plus rien pour lui. » Agenouillés de part et d’autre du corps, nous sommes restés silencieux un moment. Nous devions avoir l’air de prier, et si les mots m’étaient venus, j’aurais certainement prononcé une prière. Et tout à coup le soleil est apparu, et la scène a pris un aspect irréel. Nous étions comme dans une photographie en couleurs. Tout était clair et précis. Les grains de sable dans les cheveux de Ronald brillaient comme des points lumineux.

Mr Gregory a dit : « Il faut chercher de l’aide, appeler la police. Ça ne vous ennuie pas d’attendre ici ? Ce ne sera pas long. Si vous préférez, vous pouvez venir avec moi, bien sûr, mais je crois que ce serait mieux si l’un de nous restait près de lui. »

J’ai répondu : « Allez-y. Vous aurez vite fait avec la voiture. Ça ne me fait rien d’attendre. »

Je l’ai regardé s’en aller en direction de l’étang et contourner le monticule avant de disparaître. Une minute plus tard, j’entendais démarrer sa voiture. Je me suis alors écartée du corps pour aller m’installer sur les galets, essayant de me faire une petite place confortable. Mais la pluie de la nuit précédente n’avait pas fini de sécher, et je n’ai pas tardé à sentir l’humidité transpercer mon pantalon de toile. Je suis pourtant restée là, les bras autour des genoux, à regarder la mer.

Et assise là, j’ai pensé à Mike pour la première fois depuis des années. Il s’est tué sur l’A1 dans un accident de moto. Nous étions rentrés de notre lune de miel moins de deux semaines auparavant et nous nous connaissions depuis moins d’un an. Je ne pouvais pas y croire. J’étais bouleversée. Mais ce que j’éprouvais n’était pas du chagrin, même si je le pensais. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris ce qu’était l’affliction. J’étais amoureuse de Mike, mais je ne l’aimais pas vraiment. Pour aimer, il faut avoir vécu ensemble, s’être souciés l’un de l’autre, et nous n’en avions pas eu le temps. Après sa mort, j’ai su que j’étais Margaret Munrœ, veuve, mais en même temps j’avais le sentiment d’être toujours Margaret Parker, célibataire, vingt et un ans, infirmière diplômée depuis peu. Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, ça m’a paru invraisemblable, et quand le bébé est arrivé, il m’a semblé n’avoir aucun rapport avec Mike et notre brève vie en commun, rien à voir avec moiCela n’est venu que plus tard, et peut-être avec d’autant plus de force. Lorsque Charlie est mort, je les ai pleurés tous les deux, mais je ne me rappelle toujours pas clairement le visage de Mike.

J’avais conscience du corps de Ronald derrière moi, mais j’étais contente de ne pas me trouver à côté. Certains de ceux qui veillent les morts prétendent qu’ils sont de bonne compagnie. Avec Ronald, je n’ai pas ressenti cela, seulement une grande tristesse. Et pas pour ce pauvre garçon, ni pour Charlie, pour Mike ou pour moi-même : une tristesse universelle qui semblait imprégner tout ce qui m’entourait, le vent sur ma joue, le ciel où un groupe de nuages paraissait avancer presque volontairement, et la mer elle-même. Malgré moi, j’ai pensé à tous ceux qui avaient vécu et étaient morts sur cette côte et aux ossements qui reposaient à un mille de là dans les grands cimetières sous les vagues. La vie de tous ces gens devait avoir compté, en leur temps, compté pour eux et ceux qui les aimaient ; mais à présent qu’ils étaient morts, c’était comme s’ils n’avaient jamais vécu. Dans cent ans, personne ne se souviendrait de Charlie, de Mike ou de moi. Nos vies n’ont pas plus d’importance qu’un grain de sable. Maintenant, mon esprit était vide, même de tristesse. Regardant la mer, acceptant que, finalement, rien ne compte, rien n’existe que ce que nous pouvons tirer du moment présent, je me suis sentie en paix.

J’imagine que j’étais dans une sorte de transe, car je n’ai pas vu ni entendu les trois personnes qui approchaient avant qu’elles soient tout près de moi. Le père Sebastian et Mr Gregory avançaient côte à côte, le premier bien enveloppé dans sa pèlerine noire, pour se protéger du vent. Tous deux avaient la tête baissée et marchaient d’un pas décidé, comme on va au combat. Le père Martin suivait tant bien que mal, trébuchant parmi les galets. Je me souviens d’avoir pensé que les deux autres auraient bien pu l’attendre.

J’étais embarrassée qu’on me trouve assise. Je me suis donc aussitôt levée, et le père Sebastian m’a demandé : « Ça va, Margaret ? » J’ai répondu que oui, et je me suis tenue à l’écart tandis que les trois hommes s’approchaient du corps.

Le père Sebastian a fait le signe de croix, puis il a commenté : « C’est un désastre. »

Même alors, j’ai trouvé que le mot était curieux, et j’ai compris qu’il ne pensait pas uniquement à Ronald Treeves mais aussi au collège.

Il s’est penché pour poser une main sur la nuque de Ronald, et Mr Gregory a dit d’un ton sec : « Il est mort, voyons. Mieux vaut ne plus toucher au corps. »

Le père Martin se tenait un peu à l’écart, et ses lèvres remuaient. Je pense qu’il priait.

« Gregory, a dit le père Sebastian, retournez au collège et attendez la police, le père Martin et moi nous allons rester ici. Prenez Margaret avec vous. Elle est sous le choc. Conduisez-la chez Mrs Pilbeam, à qui vous raconterez ce qui s’est passé. Mrs Pilbeam lui fera du thé et s’occupera d’elle. Mais qu’elles ne disent rien à personne avant que j’aie informé l’ensemble du collège. Si la police veut parler avec Margaret, qu’elle le fasse. »

C’est drôle, je me souviens d’avoir ressenti un certain agacement en le voyant s’adresser à Mr Gregory presque comme si je n’étais pas là. Et puis je n’avais pas vraiment envie d’aller chez Ruby Pilbeam. Je l’aime bien ; elle sait parfaitement se montrer aimable sans être envahissante ; mais je n’avais qu’une envie : me retrouver chez moi.

Le père Sebastian s’est approché et a posé sa main sur mon épaule en disant : « Vous avez été très courageuse, Margaret, merci. Rentrez avec Mr Gregory maintenant, je passerai vous voir plus tard. Le père Martin et moi allons rester ici avec Ronald. »

C’était la première fois qu’il prononçait son nom.

Dans la voiture, après être resté silencieux un moment, Mr Gregory a remarqué : « Drôle de mort. Je me demande ce qu’en tirera le coroner1… et la police évidemment. »

J’ai dit : « C’est sûrement un accident.

– Un drôle d’accident, vous ne trouvez pas ? »

Comme je ne répondais rien, il a repris : « Ce n’est pas le premier mort que vous voyez, évidemment. Vous avez l’habitude.

– Je suis infirmière, Mr Gregory. »

J’ai repensé alors au premier mort que j’avais vu, il y a bien longtemps, quand j’avais dix-huit ans. Être infirmière était autre chose à l’époque. Nous faisions nous-mêmes la toilette des morts, et en silence, avec le plus grand respect. Avant que nous commencionsl’infirmière en chef venait vers nous et disait une prière. Selon elle, c’était la dernière chose que nous pouvions faire pour nos malades. Mais je n’allais pas parler de ça à Mr Gregory.

Il a dit : « Ce qu’il y a de rassurant quand on voit un mort – n’importe lequel – c’est qu’on se rend compte que, si nous vivons comme des humains, nous mourons comme des animaux. Pour moi, c’est un soulagement. Je n’arrive pas à imaginer pire horreur que la vie éternelle. »

J’ai continué à me taire. Ce n’est pas que je ne l’aime pas : on ne se voit pratiquement jamais. Ruby Pilbeam lui lave son linge et fait son ménage une fois par semaine. C’est un arrangement qu’ils ont. Mais bavarder n’entre pas dans le cadre de notre relation, et je ne me sentais pas d’humeur à commencer.

La voiture a tourné à l’ouest entre les tours jumelles et s’est arrêtée dans la cour. Il a détaché sa ceinture et m’a aidée avec la mienne, en disant : « Je vais vous accompagner chez Mrs Pilbeam. Il se peut qu’elle ne soit pas là. Auquel cas, vous viendrez chez moi. Nous avons tous les deux besoin d’un verre. »

Ruby était chez elle, et j’en ai été bien contente pour finir. Mr Gregory a raconté très brièvement ce qui était arrivé, puis il a dit : « Le père Sebastian et le père Martin sont restés près du corps. La police sera bientôt là. Je vous en prie, ne parlez de rien à personne avant le retour du père Sebastian. Il s’adressera alors à tout le collège. »

Une fois Mr Gregory parti, Ruby m’a bien sûr préparé du thé, ce qui m’a fait grand bien. Tandis qu’elle s’agitait autour de moi, je ne disais rien, mais elle avait l’air de trouver cela parfaitement normal. Elle me traitait comme si j’étais malade. Elle m’a fait prendre place dans un fauteuil devant la cheminée, elle a allumé le chauffage électrique pour le cas où le choc m’aurait donné froid, et elle a fermé les rideaux pour que je puisse « bien me reposer ».

Il a dû s’écouler environ une heure avant que la police arrive, un jeune sergent avec l’accent gallois. Il s’est montré plein d’amabilité et de patience, et j’ai pu répondre calmement à toutes ses questions. En fin de compte, il n’y avait pas grand-chose à raconter. Il m’a demandé si je connaissais bien Ronald, quand je l’avais vu pour la dernière fois, et s’il m’avait paru déprimé. J’ai dit que je l’avais croisé la veille alors qu’il allait chez Mr Gregory, sans doute pour sa leçon de grec. Le trimestre venait de commencer, et je n’avais pas eu d’autres occasions de le voir. J’ai eu l’impression que le sergent – je crois qu’il s’appelait Jones, ou Evans, en tout cas un nom gallois – a regretté de m’avoir demandé si Ronald était déprimé. Il m’a dit de ne pas m’en faire, et après avoir posé le même genre de questions à Ruby, il s’en est allé.

Le père Sebastian a annoncé la nouvelle à l’ensemble du collège à cinq heures, juste avant les vêpres. La plupart des séminaristes avaient déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose de tragique ; les voitures de police et la fourgonnette de la morgue n’avaient pas cherché à se cacher. Je ne suis pas allée à la bibliothèque, si bien que je n’ai pas entendu ce qu’a dit le père Sebastian. À ce moment-là, j’avais vraiment besoin d’être seule. Mais plus tard dans la soirée, Raphael Arbuthnot, le représentant des étudiants, est arrivé chez moi avec un petit pot de saintpaulia bleus de la part de tous les séminaristes en signe de sympathie. Il avait forcément fallu que l’un d’entre eux aille l’acheter à Pakefield ou Lowestoft. Quand Raphael me l’a donné, il s’est penché pour m’embrasser et il a dit : « Je suis désolé pour vous, Margaret. » C’est le genre de choses qu’on dit dans ces occasions-là, mais je n’ai pas eu le sentiment d’entendre une platitude. La phrase sonnait plutôt comme une excuse.

C’est le surlendemain que les cauchemars ont commencé. Je n’avais jamais souffert de cauchemars auparavant, même pas quand j’étais étudiante infirmière et que je faisais connaissance avec la mort. Maintenant, je redoute le moment d’aller me coucher et reste devant la télévision aussi tard que possible. C’est toujours le même rêve qui revient. Ronald Treeves est debout à côté du lit. Il est nu et son corps est couvert de sable mouillé. Ses cheveux en sont pleins et son visage aussi. Seuls ses yeux en sont exempts, et ils me regardent d’un air de reproche, comme pour me demander pourquoi je n’en ai pas fait plus pour le sauver. Je sais que je n’aurais rien pu faire. Je sais qu’il était mort bien avant que je découvre son corps. Pourtant, il reparaît nuit après nuit avec ce même regard accusateur, et tandis qu’il me fixe, du sable mouillé tombe par poignées de son visage ingrat et replet.

Maintenant que j’ai écrit tout cela peut-être me laissera-t-il en paix. Je ne crois pas avoir tendance à fabuler, mais il y a quelque chose de curieux dans cette mort, quelque chose que je devrais me rappeler et qui me nargue de quelque part dans un coin de ma tête. Quelque chose me dit que la mort de Ronald Treeves n’était pas une fin, mais un commencement.

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PREMIÈRES LIGNE #90 : Un traitre a notre goût, John Le Carré

PREMIÈRES LIGNE #90

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un traitre a notre goût, John Le Carré

7heures du matin sur l’île caribéenne d’Antigua, un certain Peregrine Makepiece, surnommé Perry, athlète amateur complet de haut niveau et récemment encore enseignant de littérature anglaise dans un college réputé de l’université d’Oxford, disputait un match au meilleur des trois sets contre un quinquagénaire russe musclé et chauve, aux yeux marron, au dos raide et au port altier, du nom de Dima. Les événements qui avaient abouti à ce match firent bientôt l’objet d’intenses investigations de la part d’agents britanniques que leur profession ne disposait guère à croire au hasard. Et pourtant, sur ce point, Perry n’avait rien à se reprocher.

La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs.

Pourquoi ?

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle.

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle.

Là encore : pourquoi ?

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

  • La venue de son trentième anniversaire, trois mois plus tôt, avait précipité la crise existentielle qui couvait en lui à son insu depuis plus d’un an. Assis à 8 heures du matin dans son modeste logement à Oxford, la tête entre les mains, après un jogging de quinze kilomètres qui n’avait pas réussi à soulager son sentiment d’affliction, il avait sondé son âme pour découvrir à quoi avait servi le premier tiers de son existence, sinon à lui fournir un prétexte pour éviter de s’aventurer hors des confins de la cité aux clochers rêveurs. 

Pourquoi ? 

Vu de l’extérieur, le parcours de Perry était celui d’une parfaite réussite universitaire. L’élève de l’école publique, fils de professeurs du secondaire, arrive à Oxford bardé de diplômes décernés par l’université de Londres, nommé pour trois ans sur un poste offert par l’un des colleges historiques, établissement d’excellence fort bien doté. Son prénom, apanage traditionnel des couches supérieures de la société, lui vient d’Arthur Peregrine, prélat méthodiste originaire de Huddersfield qui soulevait les masses au XIXe siècle. 

Pendant le trimestre, quand il n’enseigne pas, il se distingue en cross-country et autres sports, et consacre ses soirées de liberté à un club de jeunes du quartier. Pendant les vacances, il conquiert des sommets difficiles et des voies extrêmes. Mais lorsque son college lui propose un poste permanent (ou plutôt, selon la vision aigrie qu’il en a maintenant, l’emprisonnement à vie), il renâcle. 

Là encore : pourquoi ? 

Au trimestre précédent, il avait fait un cycle de conférences sur George Orwell intitulé « Une Grande-Bretagne asphyxiée ? » et sa propre rhétorique l’avait inquiété. Orwell aurait-il cru possible que ces voix de nantis qui l’horripilaient dans les années trente, cette incurie débilitante, cette propension aux guerres à l’étranger et cet accaparement des privilèges se perpétueraient encore gaiement en 2009 ? 

Ne voyant aucune réaction sur les visages interdits des étudiants qui le fixaient, il s’était donné la réponse lui-même : jamais, au grand jamais, Orwell n’aurait pu croire cela possible, ou alors il serait descendu dans la rue caillasser des vitrines à tour de bras. 

C’était un sujet dont il avait rebattu les oreilles à Gail, sa petite amie de longue date, alors qu’ils étaient au lit, après un dîner d’anniversaire, dans l’appartement de Primrose Hill qu’elle avait en partie hérité de son père, par ailleurs sans le sou. 

« Je n’aime pas les professeurs et je n’ai pas envie d’en devenir un. Je n’aime pas le monde universitaire et si je ne suis plus jamais obligé de porter une toge à la con, je me sentirai libre », avait-il déclaré à la masse de cheveux châtain clair confortablement nichée sur son épaule. 

Ne recevant d’autre réponse qu’un ronronnement compréhensif, il enchaîna. 

« Ressasser mon laïus sur Byron, Keats et Wordsworth à une bande d’étudiants qui s’en foutent parce que tout ce qui les intéresse, c’est un diplôme, une bonne baise et un paquet de fric ? Je connais, j’ai donné, et ça me gonfle. » 

Puis, montant encore d’un cran : 

« La seule chose, ou presque, qui pourrait vraiment me retenir dans ce pays, c’est une putain de révolution. » 

Sur quoi Gail, jeune avocate dynamique en pleine ascension, dotée d’un physique avantageux et d’un sens de la repartie parfois un peu trop affûté pour son bien et celui de Perry, l’assura qu’aucune révolution ne saurait se faire sans lui. 

Tous deux étaient de facto orphelins. Les parents de Perry avaient incarné les nobles principes de tempérance des socialistes chrétiens, ceux de Gail, tout le contraire. Son père, acteur attendrissant dans sa médiocrité, était mort prématurément d’abus d’alcool, d’une dose quotidienne de soixante cigarettes et d’une passion malavisée pour sa fantasque épouse. Sa mère, actrice elle aussi quoique moins attendrissante, avait quitté la maison quand Gail avait treize ans et, disait-on, vivait d’amour et d’eau fraîche sur la Costa Brava en compagnie d’un assistant caméraman. 

Après avoir pris la grande décision, aussi irrévocable que toutes ses grandes décisions, de tirer sa révérence à la vie universitaire, la réaction instinctive de Perry fut de retrouver ses racines. Le fils unique de Dora et d’Alfred allait reprendre leurs convictions à son compte en redémarrant sa carrière là où eux avaient été obligés d’abandonner la leur. 

Il allait cesser de jouer les intellectuels de haut vol, s’inscrire à une authentique formation de professeur du second degré et, comme eux, décrocher un poste dans l’une des zones les plus défavorisées du pays. 

Il enseignerait les matières au programme, ainsi que tout sport qu’on voudrait bien lui confier, à des enfants qui auraient besoin de lui comme guide pour leur propre épanouissement et non comme tremplin vers la prospérité petite-bourgeoise. 

Mais Gail ne s’inquiéta pas autant de ces projets qu’il l’aurait peut-être voulu. Malgré toute sa détermination à se retrouver au coeur de la vraie vie, il restait chez lui d’autres facettes conflictuelles que Gail avait appris à connaître. 

Certes, il y avait Perry l’étudiant torturé de l’université de Londres, où ils s’étaient rencontrés, qui, à l’instar de T.E. Lawrence, avait fait route vers la France à bicyclette pendant les vacances et pédalé jusqu’à s’écrouler d’épuisement. 

Il y avait aussi Perry l’alpiniste aventureux, incapable de participer à une course ou à un jeu, depuis le rugby à sept jusqu’aux chaises musicales avec les neveux et nièces de Gail à Noël, sans être saisi d’un désir impérieux de gagner. 

Mais il y avait aussi Perry le sybarite refoulé, qui s’offrait d’improbables parenthèses de luxe avant de retourner à sa mansarde. Et c’est ce Perry-là qui se trouvait sur le plus beau court de tennis de la plus belle station balnéaire d’Antigua en pleine crise économique, aux premières heures de cette matinée de mai pour éviter un soleil trop écrasant, avec, de l’autre côté du filet, le Russe Dima, tandis que Gail, capeline souple et robe de plage suffisamment vaporeuse pour ne pas cacher son maillot de bain, avait pris place au milieu d’une curieuse assemblée de spectateurs au regard vide, certains vêtus de noir, qui semblaient avoir collectivement prêté serment de ne pas sourire, de ne pas parler et de ne pas manifester le moindre intérêt pour le match qu’on les obligeait à regarder. 

Gail s’estimait bien heureuse que l’escapade dans les Caraïbes ait été organisée avant que Perry ne prenne sa grande décision sur un coup de tête. Tout avait commencé au plus sombre de novembre, lorsque son père était mort de ce même cancer qui avait emporté sa mère deux ans plus tôt, laissant Perry dans une modeste aisance. Comme il était contre le principe même de l’héritage, il hésita à donner toute sa fortune aux pauvres, mais, après une guerre d’usure menée par Gail, ils s’étaient décidés pour une offre spéciale de vacances tennistiques inoubliables au soleil. 

La date de ce séjour s’avéra on ne peut plus propice, car, tandis qu’approchait leur départ, des décisions encore plus importantes se profilaient devant eux : 

Que devait faire Perry de sa vie, et devaient-ils le faire ensemble ? 

Gail devait-elle abandonner le barreau pour accompagner aveuglément Perry vers l’horizon radieux, ou poursuivre sa propre carrière fulgurante à Londres ? 

Ou bien le temps était-il venu de reconnaître que sa carrière n’était pas plus fulgurante que celle de la plupart des jeunes avocats et donc d’envisager une grossesse, ce que Perry ne cessait de lui répéter ? 

Même si Gail, par provocation ou par sécurité, avait pour habitude de faire la part des choses, nul doute qu’ils se trouvaient alors, ensemble et séparément, à la croisée des chemins et qu’ils devaient mener une vraie réflexion, pour laquelle un séjour à Antigua semblait le cadre idéal. 

Leur vol ayant été retardé, il était minuit passé quand ils arrivèrent à leur hôtel. Ambrose, le majordome omniprésent de la station, les accompagna à leur bungalow. Ils firent la grasse matinée et, lorsqu’ils eurent pris leur petit-déjeuner sur le balcon, il faisait trop chaud pour jouer au tennis. Ils nagèrent le long d’une plage aux trois quarts vide, déjeunèrent seuls près de la piscine, firent l’amour dans la langueur de l’après-midi et se présentèrent à 18 heures à la boutique tenue par le moniteur, reposés, heureux et impatients de jouer. 

Vue de loin, la station se composait d’un simple ensemble de bungalows blancs disséminés le long d’une plage en fer à cheval longue de près de deux kilomètres et recouverte d’un sable fin de carte postale. Les extrémités en étaient marquées par deux promontoires rocheux parsemés de broussailles, entre lesquels couraient un récif de coraux et un cordon de bouées fluorescentes destinées à éloigner les yachts trop curieux. Sur des terrasses en retrait taillées dans le flanc de la colline s’alignaient les courts de tennis de qualité professionnelle. D’étroites marches de pierre qui serpentaient entre des arbustes fleuris menaient à la boutique du moniteur. Une fois entré, on se retrouvait au paradis du tennis, raison pour laquelle Perry et Gail avaient choisi cet endroit. 

Il y avait un court central et cinq autres plus petits. Les balles de compétition étaient conservées dans des réfrigérateurs verts et des coupes d’argent exposées dans des vitrines portaient les noms de champions d’autrefois, parmi lesquels Mark, le moniteur australien empâté. 

« Alors, on tourne autour de quel niveau, si je puis me permettre ? » demanda-t-il avec une courtoisie appuyée, remarquant sans rien dire la qualité des raquettes éprouvées par le combat, les épaisses chaussettes blanches et les bonnes chaussures de tennis usées de Perry, ainsi que le décolleté de Gail. 

Perry et Gail formaient un couple très séduisant, sorti de la prime jeunesse mais encore dans la fleur de l’âge. La nature avait doté Gail de membres longs et bien galbés, de petits seins hauts, d’un corps souple, d’un teint anglais, de beaux cheveux dorés et d’un sourire capable d’illuminer les recoins les plus sombres de la vie. Perry était très anglais dans un autre style, avec son corps dégingandé, désarticulé à première vue, son long cou à la pomme d’Adam saillante, sa démarche gauche, presque vacillante, et ses oreilles décollées. A l’école, on l’avait surnommé la Girafe jusqu’au jour où ceux qui avaient eu l’imprudence de le faire reçurent une bonne leçon. Avec la maturité, il avait acquis (inconsciemment, ce qui n’en était que plus impressionnant) une grâce fragile mais incontestable. Sa tignasse châtain frisée, son large front couvert de taches de rousseur et ses grands yeux derrière ses lunettes lui donnaient un air de perplexité angélique. 

Gail, qui ne lui faisait pas confiance pour se hausser du col et avait toujours une attitude protectrice envers lui, prit sur elle de répondre à la question du moniteur. 

« Perry joue les éliminatoires du Queen’s et, une fois, il a atteint le tableau final, pas vrai ? Tu es même allé jusqu’aux Masters. Et cela après s’être cassé la jambe au ski et n’avoir pas joué pendant six mois, ajouta-t-elle avec fierté. 

– Et vous, madame, oserai-je vous poser la question ? demanda Mark, l’obséquieux moniteur, en insistant un peu trop sur le « madame » au goût de Gail.

– Moi, je suis son faire-valoir, répondit-elle fraîchement.

– N’importe quoi ! » commenta Perry.

L’Australien suçota ses dents, secoua la tête avec incrédulité et feuilleta un carnet mal tenu.

« Eh bien, j’ai un couple qui pourrait vous aller. Ils sont beaucoup trop forts pour mes autres clients, je vous préviens. Enfin, il faut dire que je n’ai pas un choix infini. Vous devriez peut-être faire un petit essai tous les quatre ? »

Ils se retrouvèrent donc opposés à un couple d’Indiens de Bombay en voyage de noces. Le court central était pris, mais le numéro 1 était libre. Bientôt, quelques passants et joueurs venus des autres courts les regardèrent s’échauffer : balles lentes frappées depuis la ligne de fond de court et renvoyées mollement, passing-shots que personne n’essayait de rattraper, smashes au filet qu’on laissait passer. Perry et Gail gagnèrent le tirage au sort, Perry laissa Gail servir en premier, mais elle commit deux doubles fautes et ils perdirent leur engagement. La jeune mariée indienne prit le relais et la partie se poursuivit tranquillement. 

C’est lorsque Perry fut au service que la qualité de son jeu éclata au grand jour. Il avait une première balle haute et puissante contre laquelle il n’y avait pas grand-chose à faire quand elle ne sortait pas. Résultat : quatre services gagnants d’affilée. La foule grossit, les joueurs étaient jeunes et beaux, les ramasseurs de balles se découvraient une énergie nouvelle. Vers la fin du premier set, Mark le moniteur passa jeter un coup d’oeil l’air de rien, assista à trois jeux, puis, avec un froncement de sourcils pensif, retourna à sa boutique. 

Après un long deuxième set, le score était d’une manche partout. Le troisième et dernier set arriva à 4-3 en faveur de Perry et Gail. Mais alors que Gail avait tendance à retenir ses coups, Perry, lui, donnait toute sa mesure et le match se termina sans que le couple indien remporte un autre jeu. 

La foule se dispersa. Les quatre joueurs restèrent pour échanger des compliments, prendre rendez-vous pour la revanche et peut-être boire un verre au bar ce soir ? Avec plaisir. Les Indiens partirent, laissant Perry et Gail récupérer leurs raquettes et leurs pulls. 

C’est alors que le moniteur australien revint avec un homme musclé, très droit, au torse énorme, complètement chauve, qui portait une Rolex en or incrustée de diamants et un pantalon de survêtement gris retenu à la taille par un cordon noué.

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A vos crimes prend un peu de vacances.

Hello mes polardeux,

Je vous le disais le 21 juillet dernier sur Collectif Polar le blog ne prendrait pas de vacances cet été, mais à vos crimes lui si !

Pendant 2 à 3 semaines, je ne participerai plus au challenge « Premières lignes »

Et oui je suis en vacances, et paradoxalement si j’ai plus de temps à consacrer à « Collectif Polar » et à « A vos crimes » et bien j’ai décidé de passer moins d’heures devant mon écran. Et ainsi de profiter de ce repos annuel pour faire plus d’activité extérieur.

Alors pas d’article hebdomadaire sur « A vos crimes » alors que son grand frère collectif Polar : chronique de nuit » lui marche au ralenti

Car pour l’instant un seul mot d’ordre, je profite de mes congés annuels.

Alors à tout vite mes polardeux.

Et si c’est la reprise pour vous alors bon courage.

Moi je prépare mon panier et ma réglette et ces prochains jours ce sera pêche à pied. Balade sur la plage et dans le marais et ses ajoncs.

Que les flingueuses se rassurent,  demain se sera les huitres de roche !

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PREMIÈRES LIGNE #89, Les enquêtes de Louis Fronsac

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La malédiction de la Galigaï de Jean d’ Aillon

1617. Des malandrins osent un acte insensé : voler la recette des tailles de Normandie. Qui les a informés ? Concino Concini, maréchal d’Ancre, est-il mêlé à ce forfait ? Mystère, puisqu’il est assassiné peu après, et son épouse, Léonoa Galigaï, exécutée pour sorcellerie. Ultime audace : avant sa mort, cette dernière maudit ceux qui ont trahit son mari.1649. Tandis que se termine la Fronde des parlementaires parisiens, Gaston de Tilly, procureur à la prévôté de l’Hôtel du roi, découvre qui a tué son père trente ans plus tôt. Les voleurs de 1617 y sont-ils pour quelque chose ? Fougueux, épris de justice, il décide de mener l’enquête avec son ami Louis Fronsac. À leurs risques et périls puisqu’ils approchent de trop près un fidèle de Condé, lequel vient de sauver la royauté. Le Prince est-il complice de ce brigandage et de ces crimes ? Le coadjuteur Paul de Gondi participe-t-il à cette infâme entreprise ? Par-delà le temps, la malédiction de la Galigaï va-t-elle se réaliser ?image
Jean d’Aillon, qui vit à Aix-en-Provence, raconte depuis plusieurs années avec talent, exactitude historique et brio les aventures de Louis Fronsac. De La Conjuration des Importants, L’Enigme du clos Mazarin au récent Le Secret de l’enclos du Temple (paru chez Flammarion), ses best-sellers attirent un public enthousiaste et fidèle. A vous d’entrer dans ce cercle de passionnés.

1

La nuit tombait quand l’homme, emmitouflé dans un épais manteau de serge noire, laissa son cheval à la garde des deux Italiens qui l’avaient accompagné. Devant lui, la Seine roulait des flots furieux, tant le printemps avait été pluvieux.

À travers les mauvaises herbes détrempées par une récente ondée, il se dirigea lentement vers une bâtisse aux briques moussues et aux pans de bois vermoulus. Son toit de chaume, sur lequel poussaient quelques herbes, descendait par endroits jusqu’au sol. Une écurie la jouxtait, encore plus délabrée malgré de sommaires réparations faites avec des troncs à peine équarris, des morceaux de planches et de gros clous.

S’approchant, l’homme en noir sursauta au soudain grincement de l’enseigne de fer suspendue à une potence d’une taille telle qu’on aurait pu y accrocher un homme. Malgré la peinture écaillée du métal, on distinguait encore une carpe vaguement argentée.

Le ventre serré et le cœur battant le tambour, il tâtait continuellement le pistolet à rouet glissé à sa ceinture, comme si cette arme dérisoire pouvait lui offrir une quelconque sécurité là où il se rendait.

Le cabaret s’appelait la Carpe d’Argent. Longtemps lieu de rendez-vous des bateliers et des haleurs, la taverne était devenue, depuis quelques années, le refuge de soldats débandés, d’estropiats de grand chemin et de laboureurs sans terre.

En ce début d’avril 1617, la fureur des éléments ajoutait à la rapacité des receveurs des tailles et de la gabelle qui ruinaient le peuple. Les digues s’étant rompues, le fleuve avait inondé les campagnes, transformées en champs de boue. Gens et bêtes mouraient de faim. L’épidémie guettait. Pilleries, extorsions et violences devenaient les seuls moyens de survie pour ceux qui avaient tout perdu, et les prévôts des maréchaux1 restaient impuissants devant les bandes de brigands.

Bâtie sur de solides piliers de pierre et de bois, une rampe conduisait à l’entrée du cabaret. Devant la porte, l’homme s’arrêta, hésitant encore un instant.

Mais il n’avait pas le choix. S’il ne s’exécutait pas, ce seraient la ruine, la marque au fer rouge et les galères.

Il pénétra dans une salle au plancher grossier. En son milieu, une élévation de grosses pierres mal jointées formait un foyer. Un trou dans la toiture, par où pendait une crémaillère à laquelle était accroché un chaudron, permettait l’évacuation des fumées. Le plafond, en branches à peine équarries, était noirci d’une épaisse couche de suie.

Devant cette sommaire cheminée, un marmiton tournait une broche sur laquelle rôtissait une enfilade de canards. Près de lui, une vieille cuisinière emplissait des écuelles de soupe tirée du chaudron. Un peu partout pendaient des crochets de fer auxquels étaient suspendus lièvres et bécasses braconnés dans les bois environnants.

De part et d’autre du foyer se dressaient deux longues tables occupées par quelques douzaines d’hommes. Pas de femmes, sinon des servantes maigres au teint hâve. Malgré les cris et les chants d’ivrognes qui allaient bon train, l’endroit paraissait lugubre et inquiétant.

Avisant une place libre, l’homme en noir s’installa entre deux individus sentant particulièrement mauvais. Avec son couteau, l’un d’eux s’amusait à couper en deux les cafards traversant la table.

Très vite une servante posa un pot de clairet devant le visiteur. Il commença à boire, à petites gorgées, écoutant vaguement les conversations proférées en patois normand. Avec inquiétude, il remarqua les molosses sommeillant près du foyer. Son autre voisin, celui qui ne découpait pas la vermine, avalait une bouillie grise avec ses doigts.

L’homme en noir observa alors que les conversations faiblissaient. Puis il remarqua les regards hostiles. La tension devint soudain palpable, oppressante.

— T’es qui ? demanda brusquement un escogriffe apparu en face de lui.

Il lui manquait une oreille, un index et ses autres doigts étaient noirs de crasse.

Inquiet, l’homme en noir le considéra sans répondre.

— Je cherche quelqu’un, balbutia-t-il.

— Qui ?

— Petit-Jacques.

Les conversations cessèrent immédiatement.

— Tu lui veux quoi, à Petit-Jacques ? questionna l’escogriffe en plissant les yeux.

— P… parler.

— Petit-Jacques est pas un parleur, intervint le voisin à la bouillie.

Quelques ricanements menaçants retentirent. L’homme en noir frissonna. Il n’aurait jamais dû accepter la proposition du maréchal d’Ancre. Tout cela allait mal finir, pour lui. Il parvint à déglutir avant de demander poliment :

— Savez-vous où il est, monsieur ?

L’escogriffe hocha lentement la tête, puis glissa quelques mots à son voisin qui se leva pour se diriger vers le fond de la salle.

Les conversations reprirent et plus personne ne s’intéressa à l’homme en noir. Celui-ci hésita. Et s’il s’en allait maintenant ? Il dirait à Gramucci et à Nardi ne pas avoir trouvé Petit-Jacques. Il terminait son verre et s’apprêtait à se lever quand celui qui était parti revint, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Petit, trapu, un regard vif malgré des yeux délavés, des poils épars sur des joues boutonneuses, le nouveau venu portait un grand coutelas à la ceinture et surtout, un masque de cuir sur le haut du visage. Deux hommes plus âgés l’accompagnaient.

— C’est toi qui me cherches ? s’enquit-il en considérant attentivement l’inconnu.

— Oui, monsieur. Si vous êtes Petit-Jacques.

— T’es un archer du prévôt, un exempt ?

— Non, monsieur, je vous en donne ma parole.

— Ta parole ! Mets-toi debout et enlève ton manteau !

Le silence s’établit à nouveau, étouffant et menaçant. Tous les regards étaient tournés vers lui. Malgré la chair de poule qui le faisait trembler, l’homme en noir insista d’une voix peu rassurée :

— Si vous êtes Petit-Jacques, j’ai juste besoin de vous parler un instant.

— J’aime pas répéter…

La voix, traînante, suggérait une sanction à coup sûr épouvantable.

Le visiteur inclina la tête, se leva et défit les attaches de son manteau, laissant apparaître son pistolet, sa dague et son épée.

— Corne bouc ! Tu as vu, Fouille-Poche ? Le monsieur part en guerre !

Il s’adressait à un de ses compagnons. La saillie fit rire l’assistance.

— Prends-lui tout ça.

L’autre s’avança et ôta pistolet, dague et épée. L’homme en noir se laissa faire, songeant que rien ne se déroulait comme on le lui avait assuré.

— Maintenant, parle !

— C’est une proposition… qui… qui ne regarde que vous, monsieur, bredouilla-t-il, apeuré.

Petit-Jacques parut hésiter avant de hocher la tête.

— Viens avec moi !

Il s’adressa à ses compagnons :

— Vous autres, vérifiez qu’il n’y a pas d’archers dehors.

— Deux domestiques m’attendent, tenta d’expliquer le visiteur.

Mais Petit-Jacques était déjà parti vers le fond de la pièce, aussi le suivit-il, l’estomac noué.

Ils passèrent une porte et entrèrent dans un cabinet. Sur un tonneau se trouvaient des chopines vides et un pistolet à rouet. Une fenêtre ouvrait sur la Seine dont les flots grondaient.

— Regarde ! ordonna Petit-Jacques.

L’homme en noir s’approcha et vit une barque amarrée en bas d’une échelle.

— Si t’es du prévôt, tu es mort et je file par là. Maintenant, parle !

— Je ne suis pas au prévôt, au contraire. (Il déglutit.) On m’a dit que c’est vous qui aviez volé les dix-huit mille livres de la taille au receveur de Coutances, sur le grand chemin de Caen, malgré l’escorte. Que ce serait vous aussi qui auriez pris la recette de la gabelle d’Alençon. Vous, encore, qui auriez emporté les fonds que le contrôleur de l’élection2 conduisait au receveur de la généralité.

— Compaing, tu en sais trop ! gronda l’autre en le saisissant par le cou.

— Attendez ! Écoutez-moi, je vous en supplie ! glapit l’homme en noir en essayant de se dégager. On m’a dit aussi que vous êtes le marinier le plus adroit ici et que personne ne connaît mieux la Seine que vous…

— Qui t’as clabaudé tout ça ? aboya Petit-Jacques, en le lâchant.

— C’est sans importance ! Ce qui compte, c’est ceci : une barque partira de Rouen dans trois jours. Elle transportera un chargement d’or envoyé par le receveur général au trésorier de l’Épargne, à Paris. J’ai besoin de votre aide pour le prendre.

Petit-Jacques recula d’un pas et une étrange lueur s’alluma dans ses yeux délavés.

— Raconte !

— Je saurai l’heure du départ, mais il y aura des gens armés à bord.

— Combien ?

— Je l’ignore, mais pas plus de trois ou quatre.

— Ils ne me poseront pas de problème. La barque remontera à la voile ?

— Non, elle sera halée. Mais un halage escorté de mousquetaires.

— Combien ?

— Beaucoup, une centaine.

Le brigand secoua la tête.

— C’est trop dangereux !

— Bien sûr que c’est dangereux ! Mais votre part sera à la hauteur du risque.

Petit-Jacques parut hésiter. Finalement, il laissa tomber :

— Je veux mille pistoles !

— Non.

— Alors, file et ne reviens plus ! Je garde tes armes pour m’avoir dérangé.

— Pas mille pistoles. Cinq mille3, lança l’homme en noir, reprenant de l’assurance et comme pour le défier.

Il était sûr, ainsi, que le bandit allait l’écouter.

Petit-Jacques parut stupéfait, puis gronda :

— Ne te moque pas, compère !

— Je ne me moque pas, il y aura cinq mille pistoles pour vous si l’entreprise réussit. Bien plus que pour moi qui en aurai à peine le dixième.

Le truand resta silencieux. Qui était cet homme ? Cette affaire ressemblait furieusement à un piège du prévôt des maréchaux de Rouen.

— Qui t’envoie ?

— Vous ne les connaissez pas, ce sont des Italiens.

Il y avait beaucoup d’Italiens autour du gouverneur de Normandie, songea Petit-Jacques. Et ils avaient la réputation d’être des voleurs. Peut-être que tout ça était vrai, après tout.

— Combien y a-t-il dans ce chargement ? demanda-t-il enfin.

— D’abord, répondez-moi, insista l’homme en noir. En êtes-vous capable ?

— Certainement.

— Il y aura aussi une condition.

— Laquelle ?

— Les cinq mille pistoles seront pour vous uniquement. Il ne devra pas rester de témoins.

— Possible… Mais toi et tes amis s’en chargeront, fit Petit-Jacques en le désignant de l’index.

— S’il le faut…

— Soyez surtout certain que vous ne jouerez pas des épinettes4 avec moi. En cas de piège, ou si vous envisagez de vous débarrasser de moi après, vous le payerez de votre vie. Je prendrai mes précautions. Puisque vous me connaissez, vous n’ignorez rien des sévices qu’endurent ceux qui me trahissent…

L’homme en noir le savait. On avait récemment retrouvé un complice de Petit-Jacques dans la Seine. Sans mains, sans pieds et surtout la chair à vif, complètement écorché.

— Vous pouvez être certain de ma loyauté et de la personne qui m’envoie, dit-il d’une voix quand même hésitante.

— J’y compte ! Maintenant, dites-moi exactement ce qu’il y a dans cette barque ?

Le visiteur hésita un instant. Mais ne venait-il pas de promettre d’être loyal ?

— Les tailles de Normandie. Plus d’un million de livres.

*

Jacques Mondreville, commis à la recette de l’élection de Vernon, était chargé de la taille, cet impôt que le roi levait sur ceux qui n’étaient ni nobles ni religieux, à raison de leur fortune ou de leur revenu.

À l’origine, redevance féodale perçue par le seigneur, la taille était devenue au fil des siècles le principal impôt levé sur les personnes, tandis que la gabelle, les octrois ou les aides se calculaient sur le sel ou les marchandises.

Sa collecte suivait des règlements tatillons. Chaque année, un brevet de taille, c’est-à-dire le montant total de l’impôt, se voyait fixer en conseil royal avant d’être réparti entre les généralités. La Normandie était constituée de deux généralités : celle de Rouen et celle de Caen. La première était subdivisée en élections, dont celle de Vernon où travaillait précisément Jacques Mondreville.

À Vernon, un élu5 et son lieutenant chevauchaient à travers les paroisses pour évaluer les biens des taillables de manière à ce que chacun payât à proportion de sa richesse. Les sommes collectées étaient ensuite portées au receveur qui les transmettait au receveur général de Rouen.

Forcément, les malversations étaient nombreuses. Comme celui qui manie la poix en retient quelque chose entre ses doigts, ceux qui manient les finances en prennent par leurs mains leur part et ne s’oublient guère, disait-on. Mais que pouvait-on faire, sinon exécuter de temps en temps, après d’effroyables tourments, les détourneurs qui se faisaient prendre ?

Puisque chacun tentait de payer une taille plus faible que celle exigée, voire d’en être exempté, Mondreville proposait aux plus riches de réduire le montant de leur impôt, moyennant une honnête rétribution. Habile, il falsifiait les comptes en veillant toujours à ce que d’autres paroisses soient redevables des sommes retirées à ceux qu’il avait corrompus.

Ainsi était-il persuadé qu’il ne pouvait être pris.

Pourtant, au début du mois d’avril, il avait été convoqué par le procureur de la généralité de Rouen pour s’expliquer quant à une dénonciation dont il faisait l’objet. Il s’était vu perdu, sachant qu’un procès le conduirait immanquablement aux galères après avoir été marqué du sceau de l’infamie ; aussi s’apprêtait-il à quitter le pays quand, le lendemain de la convocation, à l’aube crevant, un peloton de gardes s’était arrêté devant son logis de Verneuil, près de la collégiale Notre-Dame. La troupe était menée par un homme sec, au visage dur et fier doté d’une moustache en pointe, d’une courte barbe et de cheveux courts brossés en arrière. Il s’annonça comme étant Balthazar Nardi, secrétaire du maréchal d’Ancre, le gouverneur de Normandie.

Sous bonne garde, Mondreville avait été mis sur un cheval et conduit à Rouen. Traité sans égard durant le trajet, ses questions et supplications n’avaient donné lieu à aucune réponse. Après une chevauchée épuisante de quatorze heures, il avait été enfermé dans un cagibi du Logis des gouverneurs, dans le château ducal, à peine alimenté d’un morceau de pain noir et d’une cruche d’eau.

Le lendemain, Balthazar Nardi l’avait introduit dans une grande salle lambrissée où se tenaient deux hommes. Le premier, la trentaine, ventripotent et vigoureux, vêtu de drap noir, tenait à la fois de l’avocat et du bravo6 avec son chapeau droit, sans plume ni ruban, et sa lourde brette pendue à un baudrier de buffle. Mondreville apprit par la suite qu’il se nommait Bernardo Gramucci et était le secrétaire de l’épouse du maréchal, Léonora Galigaï.

Mais Mondreville n’eut de regard que pour le second. De taille moyenne avec un visage fin et nerveux éclairé par des yeux de félin, celui-ci était richement vêtu d’un habit de soie turquoise brodé d’or. Pourtant, malgré cette élégance de façade, il avait tout de l’aventurier avec ses bagues aux doigts, sa rapière de Tolède à la garde couverte de diamants et sa miséricorde à la poignée dorée.

À sa grande surprise, le commis des tailles reconnut le maréchal d’Ancre qu’il avait vu à Rouen lorsque, nouveau gouverneur, celui-ci avait reçu le corps de ville.

Il se jeta à genoux.

*

Concino Concini, maréchal de France, était gouverneur de Normandie depuis un an. Par ailleurs commandant du château de Caen, gouverneur de Rouen et de Pont-de-l’Arche – la forteresse qui commandait les passages vers la Normandie – chef du Conseil royal et amant de la régente, Marie de Médicis, il était surtout l’homme le plus riche, le plus puissant et… le plus haï de France.

On le disait issu d’une famille de petite noblesse. On prétendait qu’il aurait fait ses études à Pise, gaspillant sa fortune en garces et au jeu, puis que, ruiné, il s’était fait bretteur, ensuite croupier de tripot, ne vivant plus finalement que d’escroqueries et de débauches, devenant même un travesti vendant ses charmes sous le nom d’Isabelle. C’est tout au moins ce que rapportaient ses ennemis.

Quand Marie de Médicis avait été choisie par Henri IV comme épouse, Concino Concini était parvenu à embarquer sur la flotte de seize vaisseaux et galères portant les deux mille Italiens de la suite de la future reine. La veille de son départ, ayant offert à boire à ses compagnons de sac et de corde, ceux-ci lui avaient demandé ce qu’il espérait gagner à Paris. Il avait répondu : « La fortune ou la mort. »

Durant le voyage, Concini avait fait la connaissance d’une femme plus âgée que lui, naine d’une incroyable laideur. Et, malgré sa répulsion, l’avait séduite.

Léonora, qui glaçait d’horreur ceux qui la voyaient sans voile, était la coiffeuse de Marie de Médicis. Fille de sa nourrice et d’un menuisier, le grand-duc de Toscane l’avait choisie comme compagne pour sa fille, afin que celle-ci ne reste pas seule au palais Pitti où elle se mourait d’ennui.

Hideuse, Léonora l’était. Mais au-delà des apparences, il s’agissait d’une personne rusée et ambitieuse, dotée d’un esprit puissant lui ayant rapidement permis de gouverner la princesse à son gré. Concino Concini l’ayant deviné, il avait décidé de capter la confiance de la future reine de France à travers sa favorite.

Tout habile qu’elle était, Léonora n’avait pourtant soupçonné en rien la perfidie de son jeune amant. Ayant renoncé à l’amour à cause de sa disgrâce physique, elle était tombée sous le charme de l’ancien travesti. Si bien qu’arrivée à Paris, elle n’était plus amoureuse mais esclave d’une passion dévorante. La reine, qui l’avait anoblie en lui donnant le nom des Galigaï, s’était indignée. En vain. Si bien que Marie de Médicis avait accepté de recevoir le bellâtre. À son tour séduite par sa prestance, elle avait consenti aux fiançailles afin de garder près d’elle le bel Italien.

En peu d’années, l’aventurier était devenu premier gentilhomme de la chambre. Riche à millions, nommé conseiller d’État après la mort de Henri IV avant de devenir marquis d’Ancre, gouverneur de la ville d’Amiens et lieutenant général du roi en Picardie, il s’était vu élevé au rang de maréchal de France en novembre 1613. Il exigeait désormais qu’on l’appelle « Monseigneur » et « Excellence ».

Pour sa réussite incroyable, Concini avait suscité la jalousie et la colère des grands du royaume, écartés des charges lucratives. Quant au peuple, écrasé d’impôts, il fustigeait l’estranger, fourbe et arrogant. Comparé d’abord à Arlequin, le bouffon fanfaron de la commedia dell’arte, puis surnommé le coyon infecté, il était désormais l’objet des railleries les plus vulgaires. On le traitait de bardachon7, de sorcier et de magicien. On l’accusait d’avoir volé des millions à l’État. Ses ennemis collaient des placards insultants devant sa maison, surnommée « laprincipauté de Lucifer », et, deux ans auparavant, on avait découvert à Amiens une mine8 creusée jusqu’à sa chambre dans l’intention de le surprendre sur place et de le pétarder, raison pour laquelle il avait échangé le gouvernement d’Amiens contre celui de Normandie.

Dès lors, objet de haine, Concini disposait de peu de fidèles, sinon une clientèle de parvenus et de nobliaux attachés au vent de sa fortune. Il tenait le royaume de France par les sens de la reine et une féroce répression, couvrant Paris de potences et faisant décapiter ceux qui complotaient contre lui.

Les seuls en qui il avait confiance étaient ses compatriotes.

*

— C’est donc vous, monsieur Mondreville ? s’enquit le maréchal avec un furieux accent italien.

— C’est moi, Votre Illustrissime Seigneurie. Je suis entièrement à votre service, répondit le commis de la taille, les yeux baissés.

— Monsieur le procureur m’a transmis votre dossier. La corruption gangrène le royaume, aussi m’a-t-il conseillé un exemple pour y mettre fin, et vous en seriez un bon !

— Pitié, monseigneur ! balbutia Mondreville. J’ai été tenté, je le reconnais, mais je vous promets de ne jamais recommencer.

L’Italien soupira, levant une main indécise avec une attitude apprise lorsqu’il jouait la commedia.

— Vous paraissez sincère… Mais puis-je vous croire ?

— Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Relevez-vous, grinça le maréchal d’Ancre, qui se mit à faire quelques pas sous le regard, mi-ironique, mi-dégoûté, de Balthazar Nardi et de Bernardo Gramucci.

— Vous connaissez la situation en France, monsieur Mondreville…

Sans attendre de réponse, le maréchal d’Ancre poursuivit :

— … Vous savez comme moi combien est grande l’insolence de quelques princes et ducs qui veulent être les maîtres de Sa Majesté. Chacun connaît leurs rebellions. Hélas ! ces perturbateurs du repos de l’État trouvent une complicité dans les cours souveraines. Bien que le roi ait besoin d’argent pour lever une armée contre ces rebelles, la Cour des aides, le Parlement et la Chambre des comptes se liguent afin qu’il ne puisse disposer à sa guise des sommes lui appartenant ! Cela doit changer !

Mondreville hocha du chef, jugeant qu’on lui demandait sans doute d’approuver ce discours dont il ne comprenait en rien la finalité.

— Il existe un moyen simple pour Sa Majesté de disposer à son gré des sommes dont elle a besoin… C’est de les prendre à la source. N’est-il pas vrai ?

— Peut-être, Votre Illustrissime Seigneurie, balbutia Mondreville.

— Imaginons, mon ami, que je vous garde à mon service, c’est-à-dire au service de Sa Majesté…

— Je vous serai éternellement reconnaissant, votre Illustrissime Seigneurie, et vous n’aurez jamais de serviteur plus fidèle.

— C’est à voir… Seriez-vous prêt à risquer votre vie pour moi ?

Sa vie ? Mondreville hésita, mais la chance ne passait pas deux fois, affirmait-on, et il pensait être assez adroit pour se retirer du jeu si les risques se révélaient trop grands.

— Certainement, Votre Illustrissime Seigneurie, mentit-il.

— Nous allons vérifier. Avez-vous entendu parler de Petit-Jacques ?

— Le brigand ? Comme tout le monde, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Je veux que vous le rencontriez.

— Moi ?

— Vous !

— Je… je le ferai si vous le désirez, monseigneur, mais j’ignore où le trouver, bredouilla le piégé, sans comprendre dans quelle nasse on l’enfermait. Toute la maréchaussée est à ses trousses depuis qu’il a volé la recette d’un receveur et dévalisé un marchand de vin transportant sa cargaison sur la Seine, près de Mantes.

— Oh ! il a osé bien pis, mais j’ai mes informateurs et je sais où il se trouve. En revanche, ce sera à vous de le convaincre de travailler pour moi, et ceci sans qu’il vous tue. Auparavant, vous allez me faire le serment de m’obéir en tout et envers tout. Il y a là une Bible et un crucifix. Vous signerez ensuite cet acte, sur cette table. Après, nous parlerons…

Mondreville, qui ne pouvait plus reculer, s’approcha du Livre saint et jura d’obéir sans discuter à Son Illustrissime Seigneurie le maréchal d’Ancre. Puis il prit l’acte préparé et le lut.

Le texte lui donna la chair de poule. Il s’engageait en effet à voler les tailles de Normandie pour les remettre au maréchal d’Ancre en échange d’une part de cinq mille livres. Cet engagement lui parut insensé et irréalisable, mais avait-il le choix ? Sans hésiter plus, il trempa la plume d’oie dans l’encrier et parapha le document.

— Vous avez fait le bon choix, monsieur. N’oubliez pas qu’en me servant, vous servez le roi. Mon ami Balthazar Nardi, qui a fait ses études avec moi à Pise et qui est mon avocat – autant vous dire qu’il est un autre moi-même – va vous expliquer ce que j’attends de vous.

— Vous le savez, monsieur Mondreville, les sommes que les receveurs encaissent ont une triple destination assignée par un ordre du roi, débuta Balthazar Nardi sur le ton d’un homme de loi.

— Oui, monsieur. C’est la distribution des finances.

— C’est cela. Une partie est affectée aux dépenses locales, comme les appointements d’officiers, les travaux publics ou les arrérages de rentes, une autre conservée par le receveur, enfin, le reste transporté à la caisse dont dépend le receveur, c’est-à-dire à la recette générale ou à l’Épargne, à Paris. Cette opération, appelée la voiture des deniers, se révèle particulièrement délicate, car on doit prendre des précautions à la fois contre l’insécurité des chemins et la malhonnêteté des receveurs. Une première vérification est faite au départ par un élu délégué ou un trésorier de France. Ensuite, comme le convoi est exposé à être attaqué et pillé par les gens de guerre et les vagabonds sur le grand chemin, les archers de la prévôté sont tenus d’escorter le transport. Malgré ces précautions, de nombreuses attaques contre le voiturage des deniers se sont produites au cours des derniers mois. Devant l’insécurité des routes, le receveur général de Rouen a décidé d’envoyer les tailles à Paris dans une gabarre halée protégée par une centaine de mousquetaires à cheval. Comme aucune attaque ne sera possible dans ces conditions, il fera transporter un million de livres sans aucune pièce d’argent. Uniquement de l’or.

— Un… million ! C’est impossible !

— La recette a été comptée ces jours-ci et placée dans deux cents sacs, eux-mêmes mis dans vingt caisses9. La gabarre n’étant pas très grande, deux personnes suffiront à la manœuvrer, mais il y aura aussi deux archers et un sergent pour la protéger. Le halage se fera par un attelage de quatre mulets. Avec les cent mousquetaires, qui oserait attaquer ce convoi ?

— Petit-Jacques ! balbutia Mondreville.

Concini sourit et lui prit la main qu’il pressa affectueusement en ajoutant :

— Aimez-moi, monsieur et je vous ferai favour, mais je vous assure aussi que je vous ferai mangier vos doigts si vous contrariez mes volontés, ou si vous me trahissez.

Le maréchal d’Ancre adressa alors un signe à Nardi pour qu’il raccompagne le commis.

Dès que les deux hommes furent sortis, il dit à Bernardo Gramucci :

— Je rentre à Paris demain, Bernardo10. Je reviendrai le 7 avril et je vous verrai alors pour savoir où en est l’affaire.

*

Voilà pourquoi le jeune Mondreville, contraint par Concino Concini de devenir plus malhonnête encore, s’était retrouvé, à la Carpe d’Argent, en présence du plus redoutable bandit de Normandie.

Les prévôts des maréchaux, et leurs lieutenants, réprimaient les crimes et délits dans les campagnes.

L’élection était la subdivision administrative de la généralité, au niveau de laquelle était récoltée la taille.

Environ cinquante mille livres.

Tricher, tromper.

Les élus étaient des officiers chargés de l’assiette et de la perception des impôts dans les pays d’élection. La collecte était différente dans les pays d’états qui possédaient des assemblées décidant du montant de l’impôt.

Homme de main chargé d’exécuter de basses besognes.

Sodomite.

Tunnel empli de poudre.

Un écu de trois livres faisait environ 3 grammes. Cela représentait donc une tonne d’or.

10 Selon Arnauld d’Andilly (Journal) le maréchal d’Ancre se trouvait en Normandie du 1er février au 28 mars. Il revint effectivement le 7 avril et rentra à Paris le 17.

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PREMIÈRES LIGNE #88, Le tableau papou de Port-Vila

PREMIÈRES LIGNE #88

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le tableau papou de Port-Vila

roman noir mis en couleurs par Heinz von Furlau de Didier Daeninckx, Joe G. Pinelli postface par Dietrich Krüger

Depuis que j’ai refait les peintures, à la maison, je n’ose plus percer les murs pour accrocher à nouveau les quelques œuvres que les hasards de la vie m’ont permis de glaner. Elles s’entassent dans une pièce, adossées aux parois, recouvertes de linges qui les protègent de notre avenir de poussière. Il y a là un tableau naïf peint par un rescapé du tremblement de terre de Port-au-Prince, une série de photos accompa- gnées de la signature décidée de Willy Ronis, des sérigraphies de Mélik Ouzani, le moulage en pâte à papier d’une bouche d’égout réalisé par Rachid Khimoun, des miniatures malgaches, une gravure de Krikor Bedikian représentant la tête échevelée d’un poète arménien, des croquis à charge d’amis caricaturistes, des statuettes en bois coloré qu’on désigne, dans les méandres du Sepik, sous le nom d’ancêtres, un paysage soyeux en patchwork pressé entre deux plaques de verre, une flèche faîtière de Kanaky, les linogravures originales accompagnant le tirage de tête d’un livre d’artiste, une Péruvienne pensive, buste incliné, en terre cuite, un dessin de maternelle d’Aurélie qu’on pourrait croire de Miró enfant, une toile à l’acrylique, motifs symétriques, d’une Aborigène australienne de Kintore, une vue du canal Saint-Denis, à l’hiver 1962, posée à l’huile par Jürg Kreienbühl sur un morceau d’Isorel.

Au cours des vingt années qui ont précédé le grand nettoyage, des dizaines d’autres images sont venues enrichir la collection sans que je trouve le temps de les encadrer, de les protéger, avant de les exposer aux regards. Elles s’empilent dans des cartons à dessin où j’ai fini parles oublier comme ce paysage à l’encre de Chine de Heinz von Furlau, un peintre dont j’ignorais tout

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PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

PREMIÈRES LIGNE #87

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La daronne, Hannelore Cayre

1

L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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PREMIÈRES LIGNE #86, Un scandale en Bohême de Conan Doyle

PREMIÈRES LIGNE #86

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Un scandale en Bohême

de Sir Arthur Conan Doyle

I

Pour Sherlock Holmes elle est toujours la femme. Je l’ai rarement entendu la mentionner sous un autre nom. À ses yeux, elle éclipse et domine son sexe tout entier. Ce n’était pas qu’il ressente aucune sorte d’émotion proche de l’amour pour Irene Adler. Toutes les émotions, et celle-ci en particulier, étaient contraires à son esprit froid, précis, mais admirablement équilibré. Il était, je le maintiens, la machine à raisonner et à observer la plus parfaite que le monde ait vu ; mais, comme amant, il se serait placé lui-même dans une position fausse. Il ne parlait jamais des passions les plus douces qu’avec sarcasme et mépris. C’étaient, pour l’observateur, d’admirables choses — excellentes pour lever le voile sur les motifs et les actes des hommes. Mais, pour le raisonneur exercé, admettre une telle intrusion dans son propre tempérament délicat et finement réglé, c’était introduire un facteur de perturbation qui aurait jeté le doute sur tous ses résultats intellectuels. Un grain de sable dans un instrument sensible ou une fêlure dans l’une de ses très puissantes lentilles n’auraient pas été plus gênants qu’une émotion forte dans une nature telle que la sienne. Et pourtant il y avait une femme pour lui, et cette femme était la défunte Irene Adler, de douteuse et contestable mémoire.

J’avais peu vu Holmes dernièrement. Mon mariage nous avait éloignés l’un de l’autre. Mon bonheur complet et les intérêts domestiques qui s’élèvent autour d’un homme qui, pour la première fois, se trouve maître de sa propre installation étaient suffisants pour accaparer toute mon attention. Pendant ce temps, Holmes, qui répugnait à toute forme de société de toute son âme bohème, restait dans notre appartement de Baker Street, enseveli sous ses vieux livres, et alternant de semaine en semaine la cocaïne et l’ambition, la somnolence de la drogue et l’énergie farouche de sa nature violente. Il était encore, comme toujours, attiré par l’étude du crime et occupait ses immenses facultés et ses extraordinaires pouvoirs d’observation à poursuivre ces indices et à éclaircir ces mystères qui avaient été abandonnés, sans espoir, par la police officielle. De temps en temps, j’entendais de vagues comptes rendus de ses agissements : sa présence à Odessa dans l’affaire du meurtre de Trepoff1, l’élucidation de la curieuse tragédie des frères Atkinson à Trincomalee et finalement ce qu’il avait accompli si délicatement et si brillamment pour la famille régnante de Hollande. Cependant, en dehors de ces signes d’activité que je partageais simplement avec tous les lecteurs de la presse quotidienne, j’en savais peu sur mon ami et compagnon d’autrefois.

Une nuit — c’était le 20 mars 1888 — je revenais d’un voyage auprès d’un patient (car j’étais revenu à une clientèle civile2), quand ma route me conduisit dans Baker Street. Comme je passais devant la porte dont je me souvenais si bien et qui doit toujours être associée dans mon esprit à mes fiançailles, et aux sombres incidents de l’Étude en rouge, je fus saisi d’un violent désir de revoir Sherlock Holmes et de savoir à quoi il employait ses extraordinaires pouvoirs. Son appartement était brillamment éclairé et, quand je levai la tête, je vis sa grande silhouette maigre passer deux fois en une ombre sombre derrière le rideau. Il arpentait rapidement, impatiemment la pièce, la tête inclinée sur sa poitrine et les mains serrées derrière lui. Pour moi qui connaissais toutes ses humeurs et habitudes, son attitude et ses manières racontaient leur propre histoire. Il était à nouveau au travail. Il était sorti des rêves créés par la drogue et était sur la piste de quelque nouveau problème. Je sonnai et fus accompagné jusqu’à l’appartement qui avait été autrefois en partie le mien.

Ses façons n’étaient pas expansives. Elles l’étaient rarement, mais, je pense, il fut content de me voir. Presque sans un mot, mais d’un œil amical, il me désigna un fauteuil, tendit sa cave à cigares et indiqua le placard d’alcools et le gazogène3 dans le coin. Ensuite il se tint devant le feu et me regarda de sa manière particulièrement pénétrante.

« Le mariage vous sied, fit-il remarquer. Je pense, Watson, que vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

— Sept, répondis-je.

— En fait, j’aurais cru un petit peu plus. Juste un soupçon de plus, j’imagine, Watson. Et à nouveau en exercice, je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Je le vois, je le déduis. Comment est-ce que je sais que vous avez été mouillé récemment, et que vous avez une bonne extrêmement maladroite et peu soigneuse ?

— Mon cher Holmes, dis-je, c’en est trop. Vous auriez certainement été brûlé si vous aviez vécu il y a quelques siècles. Il est vrai que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis revenu dans un état terrible ; mais, puisque j’ai changé de vêtements, je ne peux pas imaginer comment vous l’avez déduit. Quant à Mary Jane, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son préavis ; mais ici encore, je n’arrive pas à voir comment vous avez abouti à cette conclusion. »

Il rit doucement en lui-même et frotta ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre.

« C’est la simplicité même, dit-il ; mes yeux me disent que sur l’intérieur de votre chaussure gauche, juste là où la lumière du feu frappe, le cuir est entaillé de six coupures à peu près parallèles. À l’évidence, elles ont été causées par quelqu’un qui a gratté peu soigneusement autour des bords de la semelle pour ôter la boue qui y était incrustée. De là, voyez-vous, ma double déduction que vous êtes sorti par très mauvais temps, et que vous avez un spécimen de bonne à tout faire londonienne particulièrement dangereux pour les bottes. Quant à votre exercice, si un monsieur entre chez moi en sentant l’iodoforme, avec une trace noire de nitrate d’argent sur son index droit et une bosse sur le côté de son chapeau haut de forme pour montrer où il a dissimulé son stéthoscope, je dois être vraiment borné si je ne le désigne pas comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empêcher de rire de la facilité avec laquelle il expliquait son procédé de déduction. « Quand je vous entends donner vos raisons, fis-je remarquer, les choses m’apparaissent si ridiculement simples que je pourrais facilement le faire moi-même, bien qu’à chaque nouvel exemple successif de votre manière de raisonner je sois déconcerté jusqu’à ce que vous expliquiez votre procédé. Et pourtant je crois que mes yeux sont aussi bons que les vôtres.

— Parfaitement, répondit-il en allumant une cigarette et en s’asseyant dans un fauteuil. Vous voyez, mais vous n’observez pas. La distinction est claire. Par exemple, vous avez fréquemment vu les marches qui mènent de l’entrée à cette pièce.

— Fréquemment.

— Combien de fois ?

— Eh bien, des centaines de fois.

— Alors combien y en a-t-il ?

— Combien ! Je ne sais pas.

— Parfaitement. Vous n’avez pas observé. Et pourtant vous avez vu. C’est juste mon propos. Or, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que j’ai à la fois vu et observé. Au fait, puisque vous êtes intéressé par ces petits problèmes et puisque vous êtes assez bon pour faire la chronique d’une ou deux de mes petites expériences, vous serez peut-être intéressé par ceci. » Il tendit une feuille de papier à lettre, épaisse et rose, qui était restée ouverte sur la table. « C’est arrivé par le dernier courrier, dit-il. Lisez à voix haute. »

Le billet était sans date ni signature ou adresse.

Cela disait : « Fera appel à vous ce soir, à huit heures moins le quart, un monsieur qui désire vous consulter sur un problème de la plus grande importance. Vos services récents auprès d’une des Maisons royales d’Europe ont montré que vous êtes quelqu’un à qui l’on peut faire confiance en toute sécurité pour des affaires dont l’importance est à peine exagérée. Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu. Soyez chez vous à l’heure et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »

« C’est en effet un mystère, remarquai-je. Qu’imaginez-vous que cela veuille dire ?

— Je n’ai pas encore de données. C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. On commence insensiblement à dénaturer les faits pour les ajuster aux théories, au lieu d’ajuster les théories aux faits. Mais le billet lui-même… Que pouvez-vous en déduire ? »

J’examinai soigneusement l’écriture et le papier sur lequel c’était écrit.

« L’homme qui a écrit cela était probablement aisé, fis-je remarquer en m’efforçant d’imiter les procédés de mon compagnon. Un tel papier ne peut pas être acheté à moins d’une demi-couronne le paquet. Il est singulièrement solide et raide.

— Singulier — c’est le terme exact, dit Holmes. Ce n’est pas du tout un papier anglais. Tenez-le devant la lumière. »

C’est ce que je fis, et je vis un grand E avec un petit g, un P et un grand G avec un petit t en filigrane dans la texture du papier.

« Que dites-vous de cela ? demanda Holmes.

— Le nom du fabricant, sans doute ; ou son monogramme, plutôt.

— Pas du tout. Le G avec le petit t signifie “Gesellschaft”, ce qui est le mot allemand pour “compagnie”. C’est une contraction habituelle comme notre “Co”. P, bien sûr, signifie “papier”. Maintenant, pour le Eg, regardons notre atlas continental. » Il descendit des étagères un lourd volume marron. « Eglow, Eglonitz… nous y voilà, Eger. C’est dans une région de langue allemande… en Bohême, non loin de Karlsbad. “Connu pour être le lieu de la mort de Wallenstein4 et pour ses nombreuses usines de verre et fabriques de papier.” Ha, ha, mon garçon, que dites-vous de cela ? » Ses yeux étincelaient, et il envoya en l’air une grande bouffée de fumée bleue, triomphante, de sa cigarette.

« Le papier a été fabriqué en Bohême, dis-je.

— Précisément. Et l’homme qui a écrit ce billet est un Allemand. Notez-vous cette curieuse construction de la phrase : “Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu.” Un Français ou un Russe n’aurait pas pu écrire cela. C’est l’Allemand qui est si discourtois avec ses verbes. Il ne reste plus, cependant, qu’à découvrir ce que veut cet Allemand qui écrit sur un papier bohémien et préfère porter un masque plutôt que de montrer son visage. Et le voilà qui vient, si je ne me trompe, pour répondre à tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, il y eut un grand bruit de sabots de chevaux et le raclement de roues contre le trottoir, suivis d’un coup de sonnette brutal. Holmes siffla.

« Une paire au bruit, dit-il. Oui, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Un joli petit coupé et une paire de beautés. Cent cinquante guinées pièce. Il y a de l’argent dans cette affaire, Watson, s’il n’y a rien d’autre.

— Je pense que je ferais mieux de partir, Holmes.

— Pas du tout, docteur. Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell5. Et cela promet d’être intéressant. Ce serait dommage de le manquer.

— Mais votre client…

— Ne vous souciez pas de lui. Je peux vouloir votre aide, et lui aussi. Le voici qui vient. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et prêtez-nous toute votre attention. »

Le pas lent et lourd, que nous avions entendu dans l’escalier et le couloir, s’arrêta aussitôt devant la porte. Puis on frappa bruyamment et de manière autoritaire.

« Entrez ! » dit Holmes.

L’homme qui entra mesurait à peine moins de six pieds six pouces, avec le buste et les bras d’un hercule. Son vêtement était riche d’une richesse qui pourrait, en Angleterre, être regardée comme proche du mauvais goût. De lourdes bandes d’astrakan étaient taillées au travers des manches et du devant de son veston croisé, tandis qu’un manteau d’un bleu profond, jeté sur ses épaules, était bordé de soie couleur de feu et attaché autour de son cou par une seule broche de béryl flamboyant. Les bottes, qui montaient jusqu’à mi-mollets, étaient garnies en haut d’une riche fourrure brune et complétaient l’impression d’opulence barbare que suggérait toute son apparence. Il tenait à la main un chapeau à large bord, tandis qu’il portait sur le haut du visage, descendant sur les pommettes, un loup noir, qu’il venait apparemment d’ajuster car sa main était encore levée quand il entra. À voir la partie basse de son visage, il semblait être un homme au caractère fort, avec une épaisse lèvre pendante et un long menton droit qui suggérait une résolution confinant à l’obstination.

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PREMIÈRES LIGNE #84 : La Frontière de Patrick Bard

PREMIÈRES LIGNE #84

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La Frontière de Patrick Bard

Avertissement de l’auteur


Ciudad Juárez est bien la ville violente décrite dans le roman. De la même façon, les conditions de travail des ouvrières de la frontière, aussi incroyables puissent-elles paraître, correspondent strictement à la réalité. La série d’assassinats dont il est question ne relève, hélas, pas que de la fiction, et plus d’une centaine de femmes ont mystérieusement disparu dans les dernières années à Juárez. Des dizaines d’entre elles ont été retrouvées mutilées, violées et assassinées. Certains responsables de ces meurtres ont été identifiés et arrêtés, mais l’ensemble de l’affaire n’a jamais été complètement élucidé.

Les ressorts romanesques et le dénouement de cet ouvrage sont donc de pure fiction, tout comme les personnages, même si certains traits de caractère ont été empruntés à des personnes existantes.

PREMIÈRE PARTIE

LA VILLE OÙ LE DIABLE A PEUR DE VIVRE

Frontière américano-mexicaine.

7 septembre 1996. Ciudad Juárez, État de Chihuahua, Mexique.

En comptant aujourd’hui, ça faisait dix jours.

Dolores Guevara s’appuya au lavabo crasseux, le regard perdu dans le labyrinthe des fêlures de la céramique.

Là où aurait dû se trouver un miroir, deux carreaux de faïence manquaient.

Elle s’était abîmée dans la contemplation du plâtre boursouflé que l’humidité décollait du mur. Une quinzaine de femmes vêtues comme elle de blouses roses s’entassait à grand-peine dans le local exigu, devant une porte close. À intervalles réguliers, la porte s’ouvrait, une des femmes sortait, sac à main sous le bras, tandis qu’une autre allait s’enfermer à son tour dans les toilettes séparées par des cloisons à mi-hauteur.

Les visages aux pommettes hautes étaient indéchiffrables.

La lumière verticale, artificielle, accrochait des reflets d’or sur les peaux olivâtres couvertes d’une fine pellicule de sueur.

L’une des femmes se tourna vers Dolores.

— Toujours rien ? elle chuchota.

— Non. Tu me l’as apporté ?

L’autre balaya la pièce d’un bref mouvement circulaire de la tête et glissa discrètement un sachet de plastique dans la poche extérieure de la blouse de Dolores.

Après que chacune d’elles eut séjourné dans le réduit malodorant, elles quittèrent ensemble la pièce pour emprunter un couloir aux murs fraîchement repeints de jaune.

Les semelles de leurs chaussures de sport crissaient sur le revêtement plastifié gris posé sur le sol de béton. Elles débouchèrent dans une salle d’attente meublée d’une vingtaine de chaises pliantes en contreplaqué et prirent place en silence, fixant une porte entrouverte.

Ici, pas de table basse, ni de revues usées à force d’avoir été feuilletées.

Nulle conversation à voix basse. Rien d’autre que le bourdonnement d’un tube de néon défaillant, une rumeur lointaine de machines.

Une voix féminine aboya un nom.

Une des blouses se leva, franchit la porte, la referma derrière elle, puis ressortit presque aussitôt pour quitter la salle d’attente et disparaître par le couloir.

Elles n’étaient plus que trois lorsque la voix l’appela.

Dolores Guevara jeta un regard de noyée à sa voisine de gauche et pénétra dans le bureau.

Une table, un ordinateur, un téléphone, une lampe à abat-jour.

Ni fenêtre, ni siège pour s’asseoir devant la table.

La surveillante, vêtue d’une blouse et d’un bonnet de coton blancs, l’attendait en pianotant sur le clavier. Les informations apparues à l’écran se reflétaient dans les verres épais de ses lunettes. Elle recula le fauteuil à roulettes d’un geste sec du pied.

— Alors ? Tu les as eues, cette fois ?

— Oui, madame, répondit Dolores en tendant le sachet de plastique transparent qu’elle venait d’extraire de sa poche.

La surveillante ganta ses mains de latex pour examiner la chose à la lueur de la lampe.

Dolores remit en place une mèche de courts cheveux noirs qui lui chatouillait la nuque. Les ailes de son nez légèrement épaté frémirent lorsque l’autre releva la tête.

— Tu te fous de moi ?

— Non, madame, je vous jure que…

— Il est sec, ce sang, coagulé depuis trois heures au moins.

Elle brandissait le tampon périodique ensanglanté prisonnier de la poche.

— Baisse ta culotte !

Le visage de Dolores se ferma.

— Si je refuse ?

La surveillante montra la porte du menton.

Très lentement, les doigts de Dolores Guevara firent sauter les boutons de la blouse rose. Puis disparurent sous une robe-chasuble pour ramener sur ses mollets déjà striés de varices sa culotte vierge de toute souillure.

La femme se leva, fit le tour de son bureau et releva d’un index inquisiteur l’ourlet de la robe. Puis elle se pencha en avant afin de vérifier qu’aucun fil ne pendait de la sombre toison offerte à son regard.

— Tu connais le règlement. Tu dois subir un test de grossesse. Allez, rhabille-toi et reviens me voir avant la fin de la semaine. Avec le résultat.

Tandis qu’elle sortait à pas lents en se rajustant, Dolores entendit appeler un autre nom. Sa lèvre inférieure fardée de rouge tremblait encore un peu.

« Plus de règles, plus de travail. Il n’y a pas de place ici pour les femmes enceintes. »

Chacun des mots employés par le directeur des ressources humaines lors de son embauche, six mois auparavant, résonnait encore dans son esprit.

Depuis, à deux reprises, la pointe acérée d’une aiguille à tricoter avait fouaillé son utérus. La dernière fois, elle avait bien failli y rester.

Et l’autre qui ne voulait jamais faire attention.

Le claquement sec de la pointeuse oblitérant sa fiche hebdomadaire la tira de son hébétude. Elle rejoignit son poste de soudure dans l’atelier envahi par le vacarme des machines.

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