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True Detective (saison 1)

True Detective:

« Une série magistrale, d’une élégance rare, exceptionnelle »

SYNOPSIS

La première saison se déroule en Louisiane, en 1995, et narre l’enquête de deux inspecteurs de la Louisiana State Police, Rust Cohle et Martin Hart, chargés de résoudre le meurtre d’une jeune femme coiffée de bois de cerfs et tatouée de dessins sataniques. Alors qu’ils ont quitté la police, ils sont contactés en 2012 par deux autres inspecteurs quand un meurtre similaire a été commis.

True Detective une série d une rare intensité.

Dès le pilote, on reste scotché. Tout est là. Le scénario, le décor, les personnages. Le flic à l’ancienne et le flic génialement cintré , le doux rêveur et la grande gueule, le solitaire et le père de famille. . Du déjà vu, ça c’est ce que vous croyez, mais détrompez-vous, si True Detective reprend les schémas des polars stéréotypés, c’est pour mieux les dépasser.

Résumé détaillé de l’épisode pilote :


La longue obscurité lumineuse

En 1995 en Louisiane, Martin Hart et Rustin Cohle enquêtent sur le meurtre rituel de Dora Lange, une ancienne prostituée. Un symbole a été peint sur son dos et elle avait des bois de cerf sur sa tête. Elle avait les yeux bandés et a été posée en position de prière près d’un grand arbre solitaire. Les enquêteurs retrouvent aussi de nombreux treillages de brindille sur la scène de crime. Cohle est convaincu que Dora n’est pas la seule victime mais Hart est sceptique quant à cette idée. Ils découvrent après le cas de Marie Fontenot, une petite fille disparue cinq ans plus tôt mais aucune enquête n’a été ouverte.

Hart invite Cohle à dîner sans savoir que c’est le jour d’anniversaire de la fille décédée de Cohle. Cohle accepte à contrecœur et arrive au dîner ivre. Hart et Cohle enquêtent sur la disparition de Marie Fontenot et visitent Danny, l’oncle de celle-ci. Dans une cabane de jeu, Cohle retrouve un autre treillage de brindille.Dix-sept ans plus tard, Cohle et Hart sont interrogés séparément, à cinq jours d’intervalle, sur Dora Lange par les détectives Thomas Papania et Maynard Gilbough. Hart et Cohle ne sont plus en contact depuis 2002. Les détectives montrent à Cohle une photo d’une autre fille dont le corps a été posé de la même manière que celui de Dora Lange. Papania et Gilbough veulent savoir comment le tueur aurait pu frapper à nouveau s’il a été rattrapé en 1995.

Touchez l’obscurité et c’est elle qui vous touche.

  • Créée par Nic Pizzolatto
  • Avec Matthew McConaugheyWoody HarrelsonMichelle Monaghan
  • Format : 60 minutes
  • Genre : Drame, Policier
  • Nombre d’épisodes dans la première saison : 8
    1. The Long Bright Dark (La longue obscurité lumineuse)
    2. Seeing Things (Visions)
    3. The Locked Room (La chambre forte)
    4. Who Goes There (Qui va là ?)
    5. The Secret Fate of All Life (Le destin secret de toute vie)
    6. Haunted Houses (Maisons hantées)
    7. After You’ve Gone (Après ton départ)
    8. Form and Void (Forme et vide)


• Date de 1ère diffusion US : 12 JANVIER 2014 (HBO)
• Date de 1ère diffusion FR : 13 JANVIER 2014 (OCS City)
• Date de sortie DVD : 11 JUIN 2014
• Distributeur : WARNER HOME VIDEO
• Titre original : TRUE DETECTIVE
• Création : Nic Pizzolatto

• Synopsis : La traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Laissez-vous convaincre par cette série puissante et vertigineuse

La série navigue sans cesse entre deux temps pour nous plonger dans une enquête tortueuse et fascinante.

Interrogés par Thomas Papania et Maynard Gilbough , Martin Hart et Rust Cohle se remémorent leur enquête la plus célèbre. Pour ces ex-partenaires de la Division des Enquêtes Criminelles de Louisiane, tout a commencé 17 ans plus tôt… En 1995, Dora Lange, une prostituée, est découverte atrocement assassinée ; la mise en scène du cadavre laisse penser qu’un tueur en série aux rituels occultes sévirait en Louisiane. Dès lors, la traque de l’assassin devient une véritable obsession pour Martin et Rust, au risque de détruire leurs vies privées.

Deux lignes temporelles de narration nous sont proposés.  On suit l’enquête sur un meurtre à caractère rituel en 1995 et puis on apprend des détails sur cette sordide enquête tout au long des interrogatoire séparés de  Rust et Martin. La vérité est enfouie dans le passé.

Notre série vaut aussi par réalisation époustouflante de Cary Joji Fukunaga.

Il filme comme personne la traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de nos deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Il fait de la Louisane le décor parfait de cette enquête hors norme. Il fait un choix esthétique incroyables avec des jeux de lumière époustouflant. Il joue avec l’histoire de la Louisane, avec ses croyances ancestrales encrées dans le cœur de la population locale. Il retranscrit à merveille ses autochtones enlisés dans leur quotidiens où misère et pauvreté se relaient jour après jour. Ceux que l’on appelle les redneck, les ploucs, les rustres. Ceux qui vivent là, laissés pour compte après l’ouragan Katerina. Et puis il y a aussi les paysages, les paysages de Louisiane et son fameux bayou, les lieux sombres et angoissant qui collent parfaitement au son scénario original et obscur de Nic Pizzolatto.

Nic Pizzolatto donc j’avais adoré le roman Galveston.  Une révélation littéraire exceptionnelle, la fuite éperdue de trois personnages meurtris en quête de rédemption et d’espoir, un road trip plein d’alcool, de crimes et de colère au coeur de l’Amérique des déshérités. et déjà du coté de La Nouvelle-Orléans .

Alors si vous n’avez pas encore vu True Detective , foncez découvrir cette envoûtante saison 1.

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PREMIÈRES LIGNES # 11

PREMIÈRES LIGNES # 11

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNES # 11

Le livre présenté

Jeudi Noir de Michaël Mention


Jeudi Noir poche

Jeudi 8 juillet 1982


20 h 44
Stade Ramón Sánchez Pizjuán, Séville

Brassens est mort. Dieu est mort. Et nous, on est vivants. Bien vivants, avec la France derrière nous. Tous les Français. Même ceux qu’elle n’assume pas, ces enfants d’immigrés que certains appellent bougnoules alors qu’ils sont aussi français que nous. Dans notre équipe, il y a du sang algérien, espagnol, italien… La France d’aujourd’hui, celle de Mitterrand. Tout ce rouge en nos veines, sous le bleu de nos maillots. Pour nous, ce soir, c’est « liberté, égalité, amitié ».

Cette force qui nous lie ne sera pas de trop dans ce monde malade. Iran, Liban, Salvador… tant de morts que je ne sais pas par où commencer. Ce qui est sûr, c’est que la guerre froide est de retour. La faute à Reagan, dont les provocs de cow-boy irritent ce bouledogue de Brejnev. Lui, il paraît qu’il est en train de crever. Si c’est vrai, peut-être comprend-il enfin la souffrance des civils afghans. Vie/mort, victoire/défaite, tout ça est arbitraire – juste une question de point de vue.

C’est ce que je me répète, dans le vestiaire. Besoin de me rassurer. Les autres y croient, j’ignore comment ils font. Assis face à moi, Michel. Notre capitaine, le menton appuyé sur ses mains croisées.

Je me demande à quoi il pense. En fait, je sais. Pas au match, même s’il le fantasme depuis des jours et des nuits. Pas à son père, si fier de le savoir ici en cette heure mythique. Non, Michel ne pense pas à lui – il l’a déjà fait – et encore moins au petit club de l’AS Jœuf qui l’a vu naître. À cet instant précis, il pense à la Marlboro qu’il aurait aimé savourer avant le coup d’envoi.

Lui et la clope, beaucoup de gens l’ignorent. Il ne se cache pas, il tient juste à préserver le peu d’intimité que lui accorde son statut d’icône. « Drôle de sportif », c’est sans doute ce que dirait le pays s’il le voyait fumer entre deux entraînements. Non, Michel n’est pas qu’un joueur de génie, c’est aussi un anxieux doublé d’un déconneur. Pour ma part, j’aime autant le foot que Sherlock Holmes et la cuisine. On a tous plusieurs facettes, mais nos compatriotes s’en fichent. Ce qui les intéresse, ce qu’ils exigent de nous, c’est qu’on incarne leur rêve. Ça tombe bien, ils ne seront pas déçus.

Michel tourne la tête. Ses yeux croisent ceux de Jean, Christian, tout le monde :

 

Défenseurs

Milieux de terrain

Attaquants

Maxime BOSSIS

Michel PLATINI

Didier SIX

Marius TRÉSOR

Alain GIRESSE

Dominique ROCHETEAU

Manuel AMOROS

Jean TIGANA

 

Gérard JANVION

Bernard GENGHINI

 

Goal

Jean-Luc ETTORI

Remplaçants

Patrick BATTISTON

Christian LOPEZ

Gérard SOLER

Bruno BELLONE

Jean CASTANEDA (gardien)

Tous réunis sous le regard bienveillant de Michel Hidalgo, que j’ai surnommé « Mimi ». Toujours de bon conseil, il est notre Maître Yoda. Son boulot, outre de faire de nous des battants, c’est de cacher son anxiété. Ce soir, il en est incapable.

Henri, son adjoint, discute avec René et Jean-François. De fantastiques milieux de terrain et, pourtant, ce match se déroulera sans eux. Je n’en reviens toujours pas, mais voilà : il n’y a pas de place pour tout le monde. Et puis, René et « Jeff » ont déjà eu leur chance.

Déçus, ils nous regardent faire nos derniers étirements. Sur nos épaules, le poids d’un passé sans brio depuis 58. Enfin, presque. Oui, on a battu le Koweït et l’Autriche. Oui, on a atteint la demi-finale, mais on a foiré le début du Mondial. Et pour moi, ça s’ajoute à nos vingt-quatre ans d’échecs. Le plus cinglant, c’était il y a un an et demi, à Hanovre : 4 à 1 face à la République fédérale d’Allemagne. Plus qu’une équipe, un bulldozer. Et c’est elle qu’on va retrouver ce soir, dans seize minutes.

Ça va être dur. Si on était mauvais, je me ferais une raison, mais là, je connais nos capacités et ça complique tout. Quand t’es nul, face aux meilleurs, tu ne peux qu’échouer. Quand t’es bon, tu peux gagner mais perdre aussi. Alors, je me cramponne à notre principal atout – nos trois combinaisons, issues des meilleurs clubs du pays :

 

Manu et Jean-Luc de Monaco, champion de France en 78 et vainqueur de la Coupe il y a deux ans.

Alain, Jean et Marius de Bordeaux, qui semblait condamné au déclin et qu’ils ont su réveiller avec Jacquet.

Michel, Gérard et Patrick des « Verts », meilleur club du pays depuis vingt ans. Sans compter Dominique, aujourd’hui au PSG mais qui reste stéphanois de cœur.

 

Puis, Didier et sa fougue, Christian et ses tacles, Maxime – « le grand Max », immense par sa taille et sa maîtrise… Un groupe d’enfer, même si Dominique est tout juste remis de son entorse. Il y a trois heures, Maurice lui a fait une piqûre. J’espère que ça ira. Et si ça ne va pas, on s’adaptera car Mimi sait exploiter notre potentiel. Face à l’Irlande, il a rôdé notre « carré magique » – Jean-Alain-Michel-Bernard – alliage parfait entre technique et offensive.

 

« Allez ! En piste ! »

 

Il a parlé, on se lève. Le fanion à la main, Michel sort et je le suis. On marche tous derrière lui, avec Mimi, dans ce couloir à peine éclairé. Les murs semblent se rapprocher, ils m’étouffent. Et mon stress, si présent qu’il en devient acide.

Sur le trajet, des types en costards nous encouragent : « On compte sur vous ! », « Montrez-leur qui on est ! »… Je veux qu’ils nous foutent la paix. Envie d’être chez moi, avec ma femme et ma fille. Le sol se met à gronder ; avant-goût de l’impatience du public. Les ondes remontent jusqu’au plafond. Peur que le ciel nous tombe sur la tête. Astérix. Gaulois. Français. France. Nous, guettés par soixante-dix-huit mille spectateurs.

À notre apparition, le stade rugit entre cris, applaudissements et cornes de brume. Soixante-dix mille gueulards : écrit dans un article ou un bouquin, ça ne veut rien dire. Le lecteur pense juste : « Il y a beaucoup de bruit. » Mais c’est bien au-delà du bruit. Ce qui se passe ici ne peut être réduit à un simple mot. Il n’en existe aucun pour exprimer l’intensité de ces milliers de bouches dissonantes. Ce que je sais, c’est ce que je ressens : un mélange entre migraine, ventre noué et plaisir masochiste.

Mimi va s’asseoir sur le banc avec nos toubibs et nos remplaçants : deux attaquants, deux défenseurs et un goal. Aucun milieu de terrain. J’ai beau chercher, je ne comprends toujours pas pourquoi. J’espère que Mimi sait ce qu’il fait. Jean – notre autre goal – en doute, lui qui était jusqu’ici titulaire. Bras croisés, il ne cache rien de sa jalousie envers Jean-Luc.

On continue d’avancer à travers le terrain, les oreilles bourdonnantes. Bientôt 21 heures, et toujours le soleil. Implacable été, qui nous rappelle que cette saison n’est pas la nôtre. Nous, c’est Paris et la pluie. La RFA, c’est Séville et la victoire.

Température : 33 °C.

Atmosphère : étouffante.

Compte à rebours : huit minutes.

À mesure qu’on foule la pelouse, les gradins s’enfièvrent. Ne pas regarder. Fixer le dos de Michel et son numéro 10. Pas de noms sur nos maillots ; ils sont mieux dans la bouche de nos supporters. Et je lève les yeux, découvrant tous ces gens. Français, Espagnols, Allemands et j’en passe. Les trois quarts du public sont venus assister à notre mise à mort dans cette corrida déguisée. Notre drame : toutes les nations reconnaissent notre talent, mais ne veulent pas qu’on gagne. Jamais.

L’arbitre Corver troque son néerlandais pour nous accueillir en français. Il est cool, à l’instar de son peuple. Cool et considéré comme l’un des meilleurs arbitres du monde. Nos journaux l’ont dit, alors ça doit être vrai. C’était après notre victoire face à la Bulgarie ; bel exemple d’impartialité journalistique.

Là-haut, parmi tous les commentateurs sportifs, nos Thierry Roland et Jean-Michel Larqué. Trois ans que ce duo a fait du foot une communion familiale. On est le corps, ils sont la voix. Larqué qui, j’en suis sûr, est ému en voyant ses anciens compagnons de Saint-Étienne sur le terrain.

Les silhouettes de la Mannschaft se dévoilent. Numéros noirs sur blanc sans le moindre pli, leurs carrures étirant leurs maillots :

 

Défenseurs

Milieux de terrain

Attaquants

Bernd FÖRSTER

Paul BREITNER

Klaus FISCHER

Karl-Heinz FÖRSTER

Hans-Peter BRIEGEL

Pierre LITTBARSKI

Ulrich STIELIKE

Wolfgang DREMMLER

 

Manfred KALTZ

Félix MAGATH

 

Goal

Harald SCHUMACHER

Remplaçants

Horst HRUBESCH

Karl-Heinz RUMMENIGGE

Wilfried HANNES

Hansi MÜLLER

Bernd FRANKE (gardien)

Une somme de talents hors du commun : Fischer, attaquant redoutable. Littbarski, dribbleur hors pair. Les frères Förster, blonds comme les blés et rigides comme la mort. Puis Breitner, star du foot depuis dix ans. Tous ont depuis longtemps sublimé leur statut d’hommes – leurs surnoms en témoignent, de Hrubesch « le monstre » à Stielike « le joueur en cristal ». Je me console en me disant qu’au moins, Beckenbauer n’est pas là. Pour le Kaiser, la retraite a sonné.

En retrait, leur goal semble crispé. Aussi tendu qu’un slip dans un sex-shop. Le stress, sans doute. Ce que je sais, c’est qu’il n’a pas son maillot habituel et porte le même que Jean-Luc. Tous deux en rouge avec les mêmes gants, la même tignasse, la même moustache. Pour les distinguer, il n’y a guère que le short bleu de Schumacher et son aigle noir. Là, à la place du cœur.

Ils se prêtent au jeu des photographes. On fait pareil, sans entrain. Notre vie c’est le sport, pas l’image. Accroupis, Alain et Michel tiennent chacun un coin du fanion. Les objectifs nous mitraillent. Je ne souris pas car mon esprit est ailleurs, déjà en finale. Allez, rangez vos appareils, qu’on commence.

Après l’image, l’hymne. Une fois de plus, il va falloir passer par le sacré avant de redevenir hommes. Nos équipes s’alignent, séparées par Corver et les juges de touche. Notre coq et leur aigle s’ignorent. Aucun mépris, juste la pression. Le regard fixe et les mains croisées dans le dos, les autres débutent :

« Einigkeit und Recht und Freiiiiiheit,

Für das deutsche Vaterlaaaaand!

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
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De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 4



Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Et ici encore  la lecture 3

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 4De bonnes raisons de mourir

4

 

Nikita Kachine tenait une affaire dans la banlieue sud de Moscou, un abattoir assorti d’une boucherie qui confectionnait les meilleures saucisses des environs. La légende disait qu’il s’en servait pour faire disparaître les cadavres des gens qui s’opposaient à lui, mais c’était vraisemblablement une rumeur propagée par les mauvaises langues. Du moins, Rybalko l’espérait : il repartait souvent de leurs entrevues avec un ou deux kilos de viande fraîchement hachée.

L’employé derrière le comptoir de la boucherie les fit passer dans l’arrière-boutique, puis dans l’abattoir. Kachine y travaillait au milieu de ses employés. Mince et voûté comme une lame d’acier prête à jaillir, il découpait minutieusement un quartier de viande avec des gestes précis et secs, quasi chirurgicaux. Même si l’essentiel du fric qu’il se faisait venait de ses activités illégales, Kachine aimait passer du temps à son abattoir, pour y travailler des carcasses. Ça le détendait, aussi bizarre que cela puisse paraître.

Comme s’il avait senti un changement dans l’air, Kachine se retourna brusquement alors qu’ils étaient encore à six ou sept mètres de lui.

– Alex ! s’exclama le mafieux en l’apercevant.

42Il planta son couteau dans le quartier de viande qu’il était en train de découper et retira ses gants.

– Ça fait des jours que je te cherche. Heureusement que ton ami est un fin limier.

Une dent en métal scintilla au bord de son sourire, tandis qu’il tapait amicalement sur l’épaule de Tchekov. Il lui murmura à l’oreille :

– Passe à la caisse. Ils ont ton argent. Et prends un bon rôti pour dimanche. Cadeau de la maison.

Tchekov coula vers son collègue un regard hésitant et presque coupable.

– Je t’attends dehors ?

– Pas la peine, répondit Rybalko. Kita et moi, on ne s’est pas vus depuis longtemps. Ça risque de durer. Je prendrai un taxi.

Tchekov acquiesça, puis s’éclipsa sans demander son reste. Kachine retira son tablier et le suspendit à un crochet en inox.

– On sera plus tranquilles là-haut, fit-il en désignant un escalier métallique.

Il menait à son bureau, aménagé en hauteur de manière à ce qu’il puisse surveiller le travail de ses employés. L’intérieur était spacieux et exempt de toute tentative de décoration. Pas de photos, de souvenirs, de tableaux. Rien de personnel. Les murs blancs étaient bordés d’armoires métalliques uniformes. Un vieux frigidaire ronronnait dans un coin.

Quand Kachine referma la porte du bureau derrière lui, Rybalko remarqua que le pourtour de la poignée avait une couleur brun sale, comme si on l’avait touchée avec des mains ensanglantées. Il y avait aussi quelques taches de la même couleur sur le tapis. Le souvenir du mafieux frappant un homme traversa son esprit. Un civil tchétchène qui refusait de dire où il cachait son argent. Rybalko sortit une cigarette et inspira une longue bouffée pour renvoyer l’image dans les ténèbres de sa mémoire. En contrebas, 43par une fenêtre, il aperçut la carcasse du porc traversée par le couteau à désosser.

– Une bière ? lança Kachine.

Rybalko grimaça. L’idée de boire un verre d’alcool de plus lui soulevait l’estomac, tout comme les odeurs de sang et de viscères qui perçaient par un vasistas entrouvert.

– Pas soif. Pourquoi tu as payé Tchekov pour me retrouver ?

– Il n’est pas donné mais plutôt efficace, ton ami. Où est-ce que tu étais ?

– Viens-en au fait, Kita. J’ai pas de temps à perdre.

Kachine soupira.

– Toujours aussi pressé, hein ? Bon, allons droit au but. J’ai besoin d’un flic sûr qui parle la langue des rossignols. Alors j’ai pensé à toi.

La « langue des rossignols » était le surnom que les Ukrainiens donnaient à leur langue, en raison de sa musicalité. Contrairement à ce que pensaient beaucoup de personnes, l’ukrainien et le russe étaient deux langues très différentes, un peu comme l’espagnol et le français.

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De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Et là De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

3

La Lada Priora de Tchekov était garée sur un emplacement réservé aux ambulances. À l’intérieur du véhicule régnait une agréable tiédeur. Il boucla sa ceinture et Tchekov démarra, piquant au premier carrefour vers les artères thrombosées du centre de Moscou. Malgré l’heure matinale, la capitale dégueulait d’automobiles, sur les trottoirs, les parkings, les deux-voies, les quatre-voies, les six-voies, rendant la progression lente et saccadée.

– Ça fait quarante-huit heures que je te cherche. T’étais où ?

La voix grave de son coéquipier sonnait comme un tambour dans son crâne.

– Moins fort, supplia-t-il.

– Où tu étais ? insista Tchekov.

– Un peu partout, un peu nulle part… Quel jour on est ?

– Quel jour ? Mais bordel, on est mercredi !

Mercredi, déjà, songea Rybalko en se massant les tempes.

– Personne n’a de tes nouvelles depuis vendredi. Tu faisais quoi pendant tout ce temps ?

 Zapoï, répondit Rybalko.

La langue russe avait enfanté un mot simple pour désigner le fait de se soûler plusieurs jours de suite, jusqu’à ne plus se souvenir de rien. Autant l’utiliser.

33– Un zapoï ? Sérieusement ?

Tchekov n’en croyait pas ses oreilles.

– On te cherche depuis des jours et toi, tu étais en train de picoler ? Putain, c’est pas vrai… Un zapoï, répéta-t-il tout en klaxonnant une voiture qui venait de lui refuser la priorité. Ça ne t’a pas traversé l’esprit de me prévenir ? Ou d’appeler le boulot lundi pour leur dire que tu étais malade, ou Dieu sait quelles conneries qu’ils auraient gobées ? Pourquoi tu n’as contacté personne ?

– J’avais pas envie de parler.

– Pas envie de… mais putain de merde, tu te fous vraiment de ma gueule !

– Ça va, Tolia, dit-il en utilisant son surnom pour l’amadouer. Y a pas mort d’homme.

– Ah ouais, Alex ? T’en es si sûr que ça ?

Frôlant la crosse de son arme de service, Tchekov plongea la main dans la poche intérieure de son blouson et en sortit un carnet à spirale qu’il lui jeta sur les genoux. Dessus, il y avait des numéros de téléphone et des adresses qu’il reconnaissait : son appartement, celui de son ex-femme, quelques bars, sa salle de sport, les domiciles de ses amis proches. Tous étaient barrés d’un trait nerveux. Il y avait aussi quelques notes griffonnées dessous : ivresse sur la voie publique, rébellion, coups et blessures, insulte à agent, tapage nocturne, menaces de mort, destruction de mobilier urbain…

– Vu le nombre de conneries que tu as faites pendant ta beuverie, je n’aurais même pas été surpris de trouver un cadavre flottant sur la Moskova avec ton nom gravé au couteau sur le front. C’est dans un de ces avtozak que tu aurais fini, si je ne t’avais pas mis la main dessus en premier.

Tchekov désigna du doigt les sinistres fourgons cellulaires de la police qui cheminaient le ventre vide vers la place Maïakovskaïa où se déroulait une manifestation anticorruption.

34– Pankowski est aux abois. Il était prêt à lancer un mandat d’arrêt contre toi.

Rybalko haussa les épaules, indifférent. Il n’avait aucun respect pour Anatoli Pankowski, leur commissaire. C’était un bureaucrate qui ne brillait ni par son courage ni par son charisme. Tout à fait le genre à sacrifier ses hommes, si sa carrière était menacée.

– Si on commence à coffrer les flics de Moscou qui picolent trop, il va falloir ouvrir un paquet de prisons, lâcha-t-il en bâillant.

Tchekov faillit s’étrangler de rage :

– C’est ça, plaisante ! En attendant, même ton pote Kachine a commencé à flipper à cause de ta disparition.

– Kita ?

– Ouais, Kita. Il a débarqué chez moi dimanche soir. Tu imagines comme j’étais heureux de voir un foutu trafiquant se pointer à mon appart. Il voulait à tout prix te voir.

– Pourquoi ?

– Aucune idée : tu lui demanderas toi-même. Mais ça doit être important : il m’a filé un beau paquet de blé pour que je te retrouve.

Rybalko se força à sourire.

– Moi qui pensais que tu étais venu me chercher parce que tu t’inquiétais pour ma santé.

– Je t’ai appelé une dizaine de fois avant qu’il ne passe chez moi, protesta Tchekov.

– Si un jour tu disparais, je n’attendrai pas que quelqu’un me paie pour te rechercher.

Agacé, Tchekov fit claquer sa langue contre son palais.

– Ne me fais pas ton numéro, Alex. C’est pas moi qui ai merdé, c’est toi. Qu’est-ce qui t’a pris de te foutre en l’air ? C’est à cause de Marina ?

À l’évocation de son ex-femme, Rybalko serra un peu trop les mâchoires, réveillant la douleur tapie dans sa boîte crânienne.

– Tu lui as parlé ?

35– Personne ne pouvait me dire où tu étais, alors je suis passé la voir. Elle m’a dit qu’elle allait bientôt se remarier. C’est ça qui a tout déclenché ?

– J’ai pas envie d’en parler.

Opportunément, le téléphone de Tchekov sonna et il dut répondre. Fin du premier round : l’interrogatoire reprendrait plus tard. Rybalko regarda défiler les rues de Moscou à travers sa vitre, jusqu’à ce que ses paupières se ferment et qu’il glisse dans le sommeil. Quand il se réveilla, ils étaient arrivés au pied de son immeuble, un grand bâtiment bourgeois qui datait d’avant la Première Guerre mondiale.

– Allez, on se bouge ! lui intima Tchekov en le secouant légèrement.

Rybalko s’étira en bâillant, puis sortit de la voiture. Ils entrèrent dans le hall de l’immeuble et grimpèrent jusqu’à son appartement. Pendant qu’il fouillait dans ses poches à la recherche de ses clés, Tchekov observa d’un air surpris les cinq sonnettes accolées à sa porte d’entrée.

– Tu habites dans une kommunalka ?

Rybalko acquiesça. Depuis son divorce, il louait une chambre dans un appartement communautaire, une sorte d’anomalie temporelle héritée des débuts douloureux de l’URSS, quand les Soviétiques avaient tenté de remédier à la pénurie de logements en confisquant les appartements des riches et en les divisant en autant de lots qu’il y avait de pièces. Cinq colocataires se partageaient sa kommunalka, et par conséquent, dans les parties communes, on trouvait tout en cinq exemplaires. Cinq savons dans la salle de bains (ou plutôt quatre, vu qu’il avait oublié d’en racheter un), cinq gazinières dans la cuisine, cinq torchons près des éviers, cinq machines à laver et bien sûr cinq compteurs électriques pour mesurer la consommation de cinq Moscovites fauchés.

– Va prendre une douche, lança Tchekov, j’appelle Pankowski. Et pendant que tu te savonnes, essaie de trouver ce que Kachine 36pourrait te vouloir, ajouta-t-il tandis que Rybalko remontait le couloir vers la salle de bains.

Comme chacun rechignait à faire la moindre dépense pour l’entretien des parties communes, cette dernière était dans un piteux état. Le robinet du lavabo suait de l’eau rouillée, le fond de la baignoire était rongé par des taches noirâtres et les carreaux jaunes et verts aux murs étaient tombés à certains endroits, révélant le béton. Pour éviter que d’autres ne se descellent, on avait scotché une bâche en plastique sur la cloison près de la baignoire, très exposée à l’humidité.

Il resta un long moment immobile sous les jets d’eau tiédasse, puis se frotta mollement avec un gros morceau de savon qui appartenait à un de ses colocataires, un truc de nana qui sentait la vanille et l’abricot. Le fond de la baignoire était glissant et ses gestes peu assurés. Incapable de garder l’équilibre dans cet environnement hostile, il appuya sa tête contre le carrelage pour ne pas tomber tandis qu’il se lavait un pied, puis l’autre.

Au sortir de la douche, il avait les idées un peu plus claires, mais ne comprenait toujours pas pourquoi Kachine voulait le voir. Est-ce que c’était lié à quelque chose qu’il avait fait pendant le week-end ? Il jeta un œil à ses vêtements. Le pantalon, un jean bleu nuit, était raidi par les fluides qu’il avait absorbés, l’alcool, la sueur et surtout le sang. Comme il se concentrait sur les taches brunes, un souvenir surgit, comme une bulle qui éclate à la surface d’une flûte de champagne.

Des soldats qui reviennent du front avec leurs camarades fourrés dans des sacs mortuaires. Des prisonniers jetés à l’arrière d’un camion qui ont craché du sang sur leur chemise. Des types attachés à des chaises qu’on frappe à coups de crosse. L’image d’un blindé gardant le carrefour d’une ville couleur cendre s’imposa à lui. On était loin d’ici, dans un pays où les gens se mettent à genoux pour prier. Non, pas dans un autre pays, dans son pays, 37dans les montagnes du Caucase, en Tchétchénie, il y a des années. Un pays gris béton, vert treillis et rouge sang.

Il se tint la tête à deux mains. Impossible de faire le point sur ses souvenirs récents, avec tout ce bordel en attente d’inventaire qui encombrait son esprit. Il lui fallait d’autres objets sur lesquels se concentrer. Il sortit de ses poches les affaires qu’on lui avait restituées à l’hôpital. Essaie déjà de te rappeler ce que tu as fait ces derniers jours, songea-t-il en les passant en revue.

Suspect : Alexandre Rybalko, né en 1978 en URSS, Union des Républiques socialistes soviétiques, un pays mort en 1991. Citoyen de la Fédération de Russie. Dix-huit ans dans la police. Divorcé depuis presque deux ans de sa femme, Marina. Non-fumeur, depuis la naissance de leur fille…

Première erreur.

Il fixa avec un mélange de surprise et de déception le paquet de cigarettes dans sa main. Le besoin monta aussitôt en lui, puissant, impérieux. Il s’en alluma une et entrouvrit la fenêtre de la salle de bains pour évacuer la fumée, songeant qu’il avait tenu bon pendant des années, avant de sombrer de nouveau dans son addiction.

Sa cigarette terminée, il continua son enquête sur lui-même. Le trousseau de clés avec une matriochka qui pendait au bout d’une chaînette lui apporta peu d’informations. C’était la clé de sa voiture. Sur la base de la poupée russe, il y avait écrit « Tassia », d’une toute petite calligraphie d’enfant appliqué. C’était sa fille, Anastassia, qui la lui avait offerte, il y a très longtemps. La peinture était décolorée et s’écaillait par endroits, même s’il prenait soin de passer du vernis de temps en temps pour qu’elle ne se flétrisse pas trop vite.

Il s’attarda davantage sur son portefeuille. Il regorgeait de billets retirés quelques jours plus tôt de son compte en banque, de l’argent censé être mis de côté pour les coups durs. Il trouva, coincés entre deux cartes de visite, des reçus pour des tournées 38de vodka. L’une d’entre elles avait été réglée dans le bar à supporters où il s’était accroché avec les skinheads. En son for intérieur, il savait qu’il n’était pas entré par hasard dans ce bar, qu’il avait espéré y trouver des types assez cons ou assez soûls pour se battre avec lui, pour évacuer toute la colère et la frustration qui s’étaient accumulées depuis des jours. Les skins avaient été les candidats parfaits. Ils avaient pris une raclée, mais il se souvint qu’ils étaient en vie quand on les avait séparés. Appuyés contre un mur, crachant du sang entre leurs dents déchaussées, mais vivants.

Il passa donc à la pièce à conviction suivante, une petite fiole vide qu’il reconnut instantanément. À sa grande honte, il s’agissait d’une bouteille de cent millilitres de Boyarychnik, une préparation à base d’aubépine dont on se servait normalement comme huile de bain. Mais en Russie, tout le monde savait que l’huile d’aubépine, c’était la roue de secours du poivrot : même quand les magasins et les bars étaient fermés, on en trouvait dans des distributeurs automatiques en pleine rue. Elle cumulait trois avantages non négligeables : elle contenait jusqu’à 90 % d’alcool, était facile à trouver parce qu’elle ne subissait pas les restrictions qui s’appliquaient aux spiritueux et son prix était dérisoire, à peine une poignée de roubles. Et en prime, c’était moins dégueulasse que l’eau de Cologne et moins dangereux que l’antigel. Quoique : l’année précédente, des dizaines de personnes étaient mortes dans une cité miteuse de Sibérie après avoir bu des bouteilles de Boyarychnik frelaté. Le fabricant local d’huile de bain avait remplacé l’éthanol par du méthanol, un poison fatal pour l’organisme.

On vivait vraiment dans un monde fabuleux, songea-t-il en jetant le flacon d’aubépine dans la poubelle près du lavabo.

Dernier objet dans le portefeuille : un petit bout de papier semblable à un reçu de carte bleue, tellement fin qu’on pouvait presque voir à travers. C’était un ticket pour un elektrichka, un train de banlieue. Il l’avait acheté à Lioubertsy, la ville où il vivait avec sa femme avant leur divorce. Marina y louait toujours 39leur ancien trois-pièces, sauf qu’elle y vivait maintenant avec son nouveau mec. C’est en allant la voir que tout était parti en vrille. Pour trouver suffisamment de courage, il avait commencé à boire. À trop boire. Au final, il avait titubé jusqu’à son immeuble, avait monté les étages, puis, au moment de frapper, il s’était dégonflé. Derrière la porte d’entrée, il entendait les rires de Tassia et de Marina. La voix de l’autre, aussi. Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital.

Il sortit de la salle de bains avec une serviette enroulée autour de la taille. Une bonne odeur de café s’échappait de la cuisine, mais Tchekov l’occupait, le téléphone vissé à l’oreille, en pleine dispute avec Pankowski. Rybalko piqua vers sa chambre. Chichement meublée, elle comportait juste un lit, une armoire, un fauteuil et une table basse sur laquelle traînaient des canettes de bière Jigoulevskoïe et un album photo. Il était retourné, ouvert à une page contenant des clichés pris avec un appareil argentique une dizaine d’années plus tôt. Des souvenirs des temps heureux avec Tassia et Marina.

Dans l’armoire où il rangeait les quelques vêtements qu’il avait déballés de ses cartons de déménagement, il attrapa un pull en laine aux coudes lustrés par l’usure. Il l’enfila par-dessus un de ses vieux T-shirts de contrefaçon, celui avec le portrait de Kurt Cobain et le nom du groupe Nirvana mal orthographié. La majeure partie de son dressing dormait encore dans un box quelque part en périphérie de Moscou. Il n’avait pas la place de tout ranger ici. Et puis emménager complètement, ce serait admettre que tout était terminé entre Marina et lui.

Son mal de tête se réveilla. Il attrapa dans l’armoire une boîte en plastique avec une croix verte dessus. Elle était pleine à ras bord de médicaments. Une vieille habitude soviétique, sans doute, 40datant d’une époque où l’on n’était jamais sûr que les magasins seraient approvisionnés.

– Pankowski veut que tu te pointes tout de suite au boulot, lui annonça une voix rocailleuse.

Il se retourna. Tchekov se tenait dans l’encadrement de la porte.

– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Que tu étais malade, histoire qu’on passe voir tranquillement Kachine. Il veut te voir au plus vite.

Rybalko attrapa deux cachets et les avala sous l’œil inquiet de son coéquipier.

– Alex, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu te foutes en l’air comme ça ? Je te connais depuis assez longtemps pour savoir que tu n’es pas un ange, mais passer quatre ou cinq jours à picoler et ne pas venir bosser, ça c’est une première.

Il éluda :

– Laisse tomber, Tolia. Emmène-moi chez Kachine.

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PREMIÈRES LIGNES # 10

PREMIÈRES LIGNES # 10



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNES # 10

Le livre présenté

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic

 

LA CITÉ DU SILENCE

1

– C’est vraiment le pire endroit où mourir, déclara l’officier Galina Novak.

Au nord, vers la frontière biélorusse, des nuages noirs gonflaient à l’horizon, déversant des averses froides sur les forêts de Polésie. Novak sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tapota nerveusement sur un genou.

– Vous pensez que c’est un meurtre ?

Surpris par la question, le capitaine Joseph Melnyk décrocha un instant son regard de la route et le tourna vers sa passagère. Cheveux blonds soigneusement domestiqués en une queue de cheval stricte, visage juvénile, uniforme flambant neuf au look vaguement américain… une fois de plus, il songea que la jeune femme, tout juste sortie de l’académie de police, ne semblait pas à sa place dans l’habitacle miteux de sa vieille Lada de service.

– Vous pensez que quelqu’un a tué ce type ? insista-t-elle.

Melnyk haussa les épaules.

– Inutile de s’en faire toute une histoire. Je te parie qu’il s’agit d’un touriste qui a fait une crise cardiaque, ou d’un vieil ivrogne qui est tombé d’un balcon. Ça sera réglé en moins de deux heures. Pas la peine d’imaginer le pire.

Peu convaincue, Novak se rencogna dans son siège. D’un geste 12sec, elle ajusta entre ses lèvres pincées une Belomorkanal, une clope bon marché.

– Il n’empêche. C’est vraiment un endroit moche où finir sa vie, marmonna-t-elle entre ses dents.

Un silence tendu, haché par le crissement des essuie-glaces, envahit l’habitacle. Novak crevait de trouille, pas besoin d’être un grand enquêteur pour le comprendre. Aujourd’hui, elle allait devoir se coltiner son premier vrai cadavre. Pas un de ceux de la morgue de Kiev, qu’on montrait aux recrues pendant leur formation. Un vrai mort, avec une vraie famille. Et en plus, il se trouvait à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. De quoi avoir envie de s’envoyer tout un paquet de ces saloperies de Belomorkanal.

Les bosquets de pins et de bouleaux défilèrent sur le bas-côté, alternant avec de vastes étendues herbeuses qui étaient autrefois des champs fertiles. À un croisement, Melnyk dut ralentir à cause d’un groupe de chevaux de Przewalski qui embouteillait la route. De part et d’autre du bitume fissuré, leur troupeau broutait l’herbe rase. À la fin des années 1990, on avait capturé une trentaine de ces chevaux au sud de l’Ukraine, dans la réserve naturelle d’Askania-Nova, pour les amener ici. Les autorités de l’époque espéraient résoudre ainsi deux problèmes d’un coup : faire prospérer loin des hommes une espèce en voie de disparition et contrôler la croissance de la végétation de Tchernobyl, qui avait tendance à proliférer de manière anarchique. Les écologistes disaient que c’était une mauvaise idée d’avoir importé une espèce au bord de l’extinction dans un endroit aussi dangereux. Melnyk, lui, appréciait de voir les chevaux s’ébattre dans les anciens champs. Ils donnaient l’impression que trente ans après l’accident nucléaire, la vie reprenait ses droits dans la zone évacuée.

Le tout-terrain dépassa un grand crucifix orthodoxe et soudain, le dosimètre de Novak se mit à crépiter furieusement. 13Son cadran affichait l’équivalent d’une année de radiations à Moscou ou à Kiev. Planté près de la croix, un panneau triangulaire rouge et jaune indiquait une zone hautement contaminée. Une fournaise radioactive saturée de césium, de strontium ou de plutonium.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
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• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
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• Chat’Pitre
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• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

Petit + d’A vos crimes,
demain et après demain et peut-être le jour suivant vous pourrez lire les premiers chapîtres de ce fabuleux polar à ne surtout pas manquer cette année.

 

 

 

 





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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

 

I
L’appel aux armes

1

Haute et longue, la pièce était tapissée de livres dont les élégantes dorures luisaient dans une pénombre roussie à la flamme des bougies. Dehors, derrière les épais rideaux de velours rouge, Paris dormait sous un ciel étoilé et la grande quiétude de ses rues enténébrées parvenait jusqu’ici, où le grattement d’une plume troublait à peine le silence. Mince, maigre, pâle, la main qui tenait cette plume traçait une écriture fine et serrée, nerveuse mais dominée, sans rature ni surcharge. Souvent, la plume allait à l’encrier. Elle était guidée par un geste précis et, sitôt revenue sur le papier, elle continuait de crisser au fil d’une pensée qui n’hésitait pas. Rien, sinon, ne bougeait. Pas même le dragonnet pourpre qui, roulé en boule, le museau sous l’aile, dormait d’un sommeil paisible près du sous-main en maroquin.

On frappa à la porte.

La main ne cessa pas d’écrire mais le dragonnet, dérangé, ouvrit un œil d’émeraude. Parut un homme portant l’épée et une casaque en soie écarlate frappée, sur ses quatre pans, d’une croix blanche. Il s’était respectueusement découvert.

— Oui ? fit le cardinal de Richelieu en écrivant toujours.

— Il est arrivé, monseigneur.

— Seul ?

— C’était la consigne.

— Bien. Faites-le entrer.

Le sieur de Saint-Georges, capitaine aux gardes de Son Éminence, s’inclina. Il allait se retirer quand il entendit :

— Et épargnez-lui les corps de garde.

Saint-Georges comprit, s’inclina encore et, en sortant, prit soin de refermer la porte sans bruit.

Avant d’être reçus dans les appartements du Cardinal, les visiteurs ordinaires devaient traverser cinq salles où des sentinelles étaient régulièrement relevées, de jour comme de nuit. Elles avaient l’épée au côté et le pistolet à la ceinture, veillaient à l’affût du moindre soupçon de danger et ne laissaient passer personne sans un ordre exprès. Rien n’échappait à leurs regards qui, d’inquisiteurs, n’attendaient que de se faire menaçants. Revêtus de la célèbre casaque, ces hommes appartenaient à la compagnie des gardes de Son Éminence. Ils l’escortaient partout où elle allait et n’étaient jamais moins d’une soixantaine partout où elle résidait. Ceux qui n’étaient pas de faction dans les couloirs et les antichambres tuaient le temps entre deux rondes, leurs mousquetons à portée de main. Et les gardes n’étaient pas les seuls à protéger Richelieu : tandis qu’ils assuraient la sécurité à l’intérieur, une compagnie de mousquetaires défendait les dehors.

Cette vigilance affichée n’était pas une simple démonstration de force pompeuse. Elle avait sa raison d’être, même ici, en plein Paris, dans le palais que le Cardinal faisait embellir à deux pas du Louvre.

Car, à quarante-huit ans, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu se trouvait être l’une des personnalités les plus puissantes et les plus menacées de son temps. Duc et pair du royaume, membre du Conseil et principal ministre de Sa Majesté, il avait l’oreille de Louis XIII avec qui il gouvernait la France depuis une décennie. Cela lui valait de compter de nombreux adversaires dont les moins acharnés n’intriguaient qu’à provoquer sa disgrâce, quand d’autres envisageaient tout bonnement de le faire assassiner – attendu qu’un exilé peut se jouer des distances et qu’un prisonnier a toujours la ressource de s’évader. Des complots avaient bien failli réussir naguère et de nouveaux se préparaient sans doute. Richelieu devait ainsi se garder de tous ceux qui le détestaient parce qu’ils jalousaient l’influence qu’il exerçait sur le roi. Mais il lui fallait également se prémunir contre les attentats ourdis par les ennemis de la France, au premier rang desquels figuraient l’Espagne et sa Cour des Dragons.

Minuit allait sonner.

Le dragonnet, somnolent, poussa un soupir las.

— Il est bien tard, n’est-ce pas ? fit le Cardinal en adressant un sourire attendri au petit reptile ailé.

Lui-même avait les traits tirés par la fatigue et la maladie en cette nuit de printemps 1633.

Normalement, il serait bientôt couché. Il dormirait un peu si ses insomnies, ses migraines, les douleurs dans ses membres l’épargnaient. Et surtout si personne ne venait le réveiller avec une nouvelle urgente exigeant au mieux des consignes vite données, au pire la tenue d’un conseil immédiat. Quoi qu’il advienne, il serait debout à deux heures du matin, et déjà entouré par ses secrétaires. Après une rapide toilette, il déjeunerait de quelques gorgées de bouillon et travaillerait jusqu’à six heures. Peut-être profiterait-il ensuite d’une à deux heures de sommeil supplémentaires, avant que le gros de sa journée ne commence avec la ronde des ministres et des secrétaires d’État, des ambassadeurs et des courtisans. Mais le cardinal de Richelieu n’en avait pas encore fini pour aujourd’hui avec les affaires de l’État.

Des gonds grincèrent à l’autre bout de la bibliothèque, puis un pas décidé martela le parquet dans un cliquetis d’éperons alors que le cardinal de Richelieu relisait le rapport destiné à présenter au roi la politique à mener contre la Lorraine. Incongrue à cette heure et sonnant telle une charge sous les plafonds peints de la bibliothèque, le bruit grandissant acheva de réveiller le dragonnet. Lequel, au contraire de son maître, leva la tête pour voir qui arrivait.

C’était un gentilhomme blanchi sous le harnois de la guerre.

Grand, vigoureux, encore solide malgré les années, il avait des bottes hautes aux pieds, le chapeau à la main et la rapière au côté. Il portait un pourpoint ardoise à petits crevés rouges et des chausses assorties dont la coupe était aussi austère que l’étoffe. Sa barbe rase était du même gris argenté que ses cheveux. Soigneusement taillée, elle couvrait les joues d’un visage sévère creusé par les combats et les longues chevauchées sans doute, par les regrets et les tristesses peut-être. Son port était martial, assuré, fier, presque provocant. Son regard n’était pas de ceux que l’on fait baisser. Une chevalière en acier terni ornait l’annulaire de sa main gauche.

Laissant un silence s’installer, Richelieu acheva sa relecture tandis que son visiteur attendait. Il parapha la dernière page, la saupoudra pour l’aider à sécher, et souffla dessus. Les volutes qui s’élevèrent agacèrent les narines du dragonnet. Le petit reptile éternua, ce qui fit naître un sourire aux lèvres maigres du Cardinal.

— Désolé, Petit-Ami, murmura-t-il.

Et considérant enfin le gentilhomme, il dit :

— Un instant, voulez-vous ?

Il agita une clochette.

Le tintement fit venir l’infatigable et fidèle Charpentier, qui servait Son Éminence en qualité de secrétaire depuis vingt-cinq ans. Richelieu lui remit le rapport qu’il venait de signer.

— Avant que de me présenter demain devant Sa Majesté, je veux que le Père Joseph lise cela, et qu’il y ajoute les références bibliques qu’il aime tant et servent si bien la cause de la France.

Charpentier s’inclina et s’en fut.

— Le roi est fort pieux, sembla expliquer le Cardinal.

Puis, enchaînant comme si l’autre venait d’entrer :

— Soyez le bienvenu, monsieur le capitaine de La Fargue.

— « Capitaine » ?

— C’est bien votre grade, n’est-ce pas ?

— ça l’était avant que l’on me retire mon commandement.

— On souhaite que vous repreniez du service.

— Dès à présent ?

— Oui. Auriez-vous mieux à faire ?

C’était la première passe d’armes, et Richelieu présageait qu’il y en aurait d’autres.

— Un capitaine commande une compagnie, fit La Fargue.

— Ou une troupe, à tout le moins, aussi modeste en nombre soit-elle. Vous retrouverez la vôtre.

— Elle est dispersée. Grâce aux bons soins de Votre Éminence.

Une lueur étincela dans l’œil du Cardinal.

— Rappelez vos hommes. Des lettres qui leur sont destinées n’attendent plus que d’être envoyées.

— Tous ne répondront peut-être pas.

— Ceux qui répondront suffiront. Ils étaient des meilleurs, et doivent l’être encore. Le temps qui a passé n’est pas si long…

— Cinq ans.

— … Et libre à vous d’en recruter d’autres, poursuivit Richelieu sans s’interrompre. Il m’a d’ailleurs été rapporté que, malgré mes ordres, vous n’avez pas coupé tous les ponts.

Le vieux gentilhomme cligna des paupières.

— Je constate que la compétence des espions de Votre Éminence n’a pas faibli.

— De fait, il y a peu de chose que j’ignore vous concernant, capitaine.

La main posée sur le pommeau de l’épée, le capitaine Étienne-Louis de La Fargue s’accorda un moment de réflexion. Il regardait droit devant lui, au-dessus de la tête du Cardinal qui, depuis son fauteuil, l’observait avec un intérêt patient.

— Alors, capitaine, acceptez-vous ?

— Tout dépend.

Craint parce qu’il était influent et d’autant plus influent qu’il était craint, le cardinal de Richelieu pouvait ruiner un destin d’un trait de plume ou hâter tout aussi aisément une carrière vers les sommets. On prétendait qu’il était homme à écraser tous ceux qui lui résistaient. On exagérait beaucoup et, comme elle se plaisait à le dire, Son Éminence n’avait d’autres ennemis que ceux de l’État. Mais envers ceux-là, elle savait se montrer impitoyable.

De marbre, le Cardinal durcit le ton.

— Ne vous suffit-il pas, capitaine, de savoir que votre roi vous rappelle à son service ?

Le gentilhomme, alors, trouva et soutint sans faillir le regard acéré du Cardinal.

— Non, monseigneur, cela ne suffit pas.

Et après une pause, il ajouta :

— Ou plutôt, cela ne suffit plus.

Durant un long moment, on n’entendit que la respiration sifflante du dragonnet sous les lambris précieux de la grande bibliothèque du Palais-Cardinal. La conversation avait pris un mauvais tour et les deux hommes, l’un assis, l’autre debout, se toisèrent jusqu’à ce que La Fargue cède. Mais pas en baissant le regard. En le redressant au contraire, de nouveau braqué sur la précieuse tapisserie à laquelle Son Éminence tournait le dos.

— Exigeriez-vous des garanties, capitaine ?

— Non.

— En ce cas, j’ai peur de mal vous comprendre.

— Je veux dire, monseigneur, que je n’exige rien. On n’exige pas ce qui est dû.

— Ah.

La Fargue jouait gros à affronter celui qui passait pour gouverner la France plus que le roi. De son côté, le Cardinal savait que toutes les batailles ne se gagnent pas par un coup de force. Comme l’autre restait figé dans une pose d’attente inébranlable, prêt sans doute à s’entendre dire qu’il passerait le reste de ses jours dans un cul de basse-fosse ou irait bientôt combattre les sauvages des Indes occidentales, Richelieu se pencha sur la table et, d’un index noueux, gratta la tête du dragonnet.

Le reptile baissa les paupières et soupira d’aise.

— Petit-Ami m’a été offert par Sa Majesté, dit le Cardinal sur le ton de la conversation. C’est elle qui l’a ainsi baptisé et il paraît que ces créatures s’accoutument assez tôt à leur sobriquet… Quoi qu’il en soit, il n’attend de moi que d’être nourri et caressé. Je n’y ai jamais manqué, de même que je n’ai jamais manqué à servir les intérêts de la France. Pourtant, si je le privais soudain de mes soins, Petit-Ami ne serait pas long à me mordre. Et ce, sans considération pour les bontés dont je l’aurais comblé par avant… Il y a là une leçon à retenir, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique. Abandonnant le dragonnet pourpre à sa somnolence, Richelieu se renfonça dans les coussins de son fauteuil, coussins qu’il accumulait vainement afin de calmer les affres de ses rhumatismes.

Il grimaça, attendit que les douleurs s’estompent, poursuivit.

— Je sais, capitaine, que je vous ai fait défaut naguère. Vos hommes et vous aviez bien servi. Connaissant vos succès et vos mérites passés, les reproches que l’on vous fit étaient-ils justice ? Certes non. Ils n’étaient que nécessité politique. Je vous accorde que vous n’aviez pas entièrement failli et que l’échec de cette délicate mission au siège de La Rochelle ne vous incombait pas. Mais considérant le tour tragique qu’avaient pris les événements auxquels vous étiez mêlé, la couronne de France ne pouvait que vous désavouer. Il fallait qu’elle sauve les apparences et vous condamne pour ce que vous aviez fait, secrètement, sur ordre. Vous deviez être sacrifié, quitte à ce que cet artifice jette le déshonneur sur la mort de l’un des vôtres.

La Fargue acquiesça, mais il lui en coûtait.

— La nécessité politique, lâcha-t-il d’un ton résigné en caressant du pouce, à l’intérieur de son poing, l’anneau de sa chevalière en acier.

Semblant soudain très las, le Cardinal soupira.

— L’Europe est en guerre, capitaine. Le Saint Empire est à feu et à sang depuis quinze ans et la France devra sans doute aller y combattre bientôt. L’Anglais menace nos côtes et l’Espagnol nos frontières. Quand elle ne s’arme pas contre nous, la Lorraine accueille à bras ouverts tous les séditieux du royaume cependant que la reine mère complote contre le roi depuis Bruxelles. Des révoltes éclatent dans nos provinces et c’est souvent au plus haut niveau de l’État qu’il faut traquer ceux qui les fomentent et les conduisent. Et je vous fais grâce des partis secrets, parfois à la solde de l’étranger, qui tirent les fils de leurs intrigues jusque dans le Louvre.

Richelieu planta son regard dans celui de La Fargue.

— Je n’ai pas toujours le choix des armes, capitaine.

Il y eut un long silence, puis le Cardinal dit :

— Vous ne recherchez ni la gloire ni la fortune. De fait, je ne peux rien vous promettre. Soyez même assuré que je n’hésiterais pas plus qu’hier si, demain, les circonstances exigeaient que l’on sacrifie votre honneur ou votre vie à la raison d’État…

Cet accès de franchise surprit le capitaine, qui tiqua et regarda Richelieu dans les yeux.

— Mais ne refusez pas la main que je vous tends, capitaine. Vous n’êtes pas de ceux qui reculent devant le devoir, et le royaume, bientôt, aura trop besoin d’un homme tel que vous. J’entends par là d’un homme capable de réunir et de commander de fines lames loyales et courageuses, habiles à agir promptement et dans le secret, et enfin qui tuent sans remords et meurent sans regret pour le service du roi. Allons, capitaine, porteriez-vous toujours cette chevalière si vous n’étiez plus celui que je crois ?

La Fargue ne sut que répondre mais pour le Cardinal, l’affaire était entendue.

— Vos hommes et vous aimiez à vous appeler les « Lames du Cardinal », ce me semble. C’était un nom qui ne se murmurait pas sans inquiétude chez les ennemis de la France. Pour cela, entre autres raisons, il me plaisait. Gardez-le.

— Malgré tout le respect que je vous dois, monseigneur, je n’ai toujours pas dit oui.

Richelieu dévisagea longuement le vieux gentilhomme, son visage maigre et anguleux n’exprimant que froideur. Puis il se leva de son fauteuil, alla légèrement écarter un rideau pour regarder dehors et lâcha :

— Et si je vous disais qu’il pourrait être question de votre fille ?

Pâlissant, ébranlé, La Fargue tourna la tête vers le Cardinal qui semblait absorbé par la contemplation de ses jardins à la nuit.

— Ma… fille ?… Mais je n’ai pas de fille, monseigneur…

— Vous savez bien que si. Et je le sais aussi… Rassurez-vous, cependant. Le secret de son existence est gardé par des personnes rares et sûres. Je crois que même vos Lames ignorent la vérité, n’est-ce pas ?

Le capitaine prit sur lui, abandonna un combat perdu d’avance.

— Est-elle… en danger ? demanda-t-il.

Richelieu sut alors qu’il avait gagné. Toujours de dos, il cacha un sourire.

— Vous comprendrez bientôt, dit-il. Pour l’heure, rassemblez vos Lames dans l’attente de connaître le détail de votre première mission. Je vous promets que cela ne tardera pas.

Et gratifiant enfin La Fargue d’un regard par-dessus son épaule, il ajouta :

— Le bonsoir, capitaine.

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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

Prologue

Creusée dans le sol au cœur d’un immense pentacle gravé à même les dalles nues et froides, la cuve occupait le centre de la crypte, sous une voûte soutenue par des colonnes massives. Complexes mais harmonieuses, les lignes du pentacle s’entrecroisaient pour dessiner une étoile à douze branches enrichie de runes draconiques que la plupart des sorciers ne savaient ou n’osaient prononcer. Il émanait d’elles une puissance maléfique qui alourdissait l’atmosphère, cependant que de hauts cierges régulièrement disposés brûlaient. Des cierges noirs. Et dont les flammes, rougeoyantes dans l’obscurité, étaient du même incarnat que le sang fumant qui emplissait la cuve.

Une vieille femme s’approcha du pentacle. Ses longs cheveux blonds ternis de gris, elle laissa tomber à ses pieds le voile qui la couvrait et resta nue, offrant la peau blême et les chairs molles de son corps fané à la lueur érubescente des cierges. Puis elle descendit dans la cuve pour s’abandonner langoureusement à la chaleur poisseuse d’un sang qui, jamais, ne tiédirait. Paupières closes, tête rejetée en arrière et bras écartés sur le rebord de pierre, elle goûta un moment de délice et de grand repos. Enfin, après un soupir satisfait, elle se laissa lentement couler dans son bain, jusqu’à disparaître.

Quelques secondes s’écoulèrent avant que le pentacle réagisse. Soudain, les flammes écarlates des cierges doublèrent de taille tandis que les runes et les lignes gravées dans la pierre luisaient telles des braises. La surface du bain de sang se mit à frémir, à bouillonner bientôt. Des bulles naissaient et crevaient. Les cierges dévorés fondaient à vue d’œil. Dans le même temps, la lumière émise par le pentacle se faisait toujours plus vive. Mais elle ne se dispersait pas. Elle était un jaillissement continu, précis et vermillon qui découpait l’obscurité à la verticale selon le savant tracé du pentacle et le dessin torturé des symboles draconiques.

Il y eut alors une explosion aveuglante et silencieuse, et tout prit fin.

Lorsque l’on put de nouveau y voir dans la crypte, le pentacle était retourné à sa froideur minérale, la cuve montrait une surface lisse et miroitante, et les cierges réduits à l’état d’amas misérables donnaient des flammes grésillantes.

Celle qui émergea debout était désormais une très jeune femme au minois délicieux, au teint éclatant de blancheur, à la blondeur juvénile, au corps lisse, à la taille mince, aux fermes rondeurs. Le sang glissant sur elle comme sur une toile huilée pour la rendre à une beauté immaculée, elle quitta son bain et, d’un battement de paupières, elle déguisa les yeux reptiliens que le rituel avait révélés. Ce faisant, elle acheva de se muer en l’adorable vicomtesse de Malicorne, dont les charmes espiègles enchantaient la Cour et la vivacité d’esprit plaisait tant à la reine.

Loin du monde, elle ne s’obligea pas à sourire. Et alors qu’elle marchait hors du pentacle et allait vers l’escalier dérobé menant à ses appartements, on pouvait encore lire dans son regard une sagesse ancienne et cruelle qui trahissait non seulement son âge mais sa race, car le sang de dragon qui lui avait rendu la jeunesse coulait également dans ses veines.

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PREMIÈRES LIGNES #6

PREMIÈRES LIGNES # 6

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livres choisi :

Chasseurs d’esprit d’ Isabelle Bourdial

PREMIÈRES LIGNES # 6

PROLOGUE

Non, ce n’est pas Liza Minnelli. Il trouve qu’elle lui ressemble pourtant, avec ses cils gainés d’une épaisse couche de mascara, ses globes oculaires saillants, ses lèvres charnues. La même laideur fascinante, la même manière de chanter, appuyée, entêtante…

Start spreading the news

I’m leaving today

Cette voix mordante qui ne lui laisse d’autre choix que d’écouter, de s’emplir des célèbres notes jusqu’à saturation. Il voudrait crier grâce mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

Dans l’atmosphère opaque et dense, les sons se frayent un chemin jusqu’à ses tympans. Il en perçoit les vibrations, suit leur progression, les sent vriller son cortex, exploser en gerbes au fond de sa boîte crânienne.

I want to be a part of it

New York, New York

La chanson se déroule comme un dévidoir qui s’emballe.

These vagabond shoes

Are longing to stray

Right through the very heart of it

New York, New York

Pourquoi reste-t-il là à l’écouter ? Il tente de se lever mais ne cerne plus les limites de son corps. Crier, l’interrompre, la faire taire enfin ! Impossible de se dérober à cette chanson obsédante. Il se sent flotter, s’absorbe dans une rêverie sans objet ; reprend conscience, pour remarquer que la chanteuse a même copié sur l’actrice américaine cette façon de happer l’air, juste avant d’aborder le refrain. En refusant d’inspirer en catimini, d’user pour respirer d’une discrétion professionnelle requérant tout son art, elle reprend son souffle goulûment, sans pudeur.

I want to wake up in a city

That doesn’t sleep

And find I’m king of the hill

Top of the heap

Il sombre à nouveau. S’abîme entre deux eaux, se laisse dériver dans le néant… Mais la mélodie se lance dans son sillage, harponne son esprit, le ramène au rivage. Vaincu il se laisse tanguer au rythme de la musique. La chanteuse sollicite la note sur laquelle sa voix libère toute son énergie.

It’s up to you

New York, New York

Et la litanie reprend. Le même visage trop fardé s’impose. Prisonnier d’un cauchemar qui tourne en boucle, il a la nausée. Quand soudain, un bruit incongru écorche la partition rabâchée, voile les vocalises de la pseudo Liza. Un timbre perçant qui sonne vrai, et qui pourtant ne cadre pas avec cette scène : le cri d’une mouette. L’appel de l’oiseau sème un peu plus la confusion dans son esprit. Pour la première fois, il se demande où il est…

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la fin du premier chapitre

Souvenez vous je vous proposais le début ICI et la suite là .

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Évidemment ce n’est pas très grand chez Réjane, et Moe observe les deux pièces, la gorge serrée. Déjà la jeune femme lui avait dit : Tu verras, j’habite à Paris, c’est géant, Paris ; mais pendant le trajet qui les amenait à la ville, quand Moe en avait reparlé tout excitée, c’était devenu autre chose : Paris ? Ah oui, enfin, juste à côté. En banlieue, au sud – et Moe avait eu ce très léger tic au coin de la bouche, pas grave avait-elle murmuré, et puis elle avait découvert les immeubles gris juxtaposés, les commerces au bas des tours, moins bien que ce qu’elle avait imaginé c’est sûr, mais elle avait fait bonne figure, l’important c’est d’être partie.

Réjane insiste pour qu’elle prenne la chambre avec l’enfant ; elle refuse net. Aménage dans le salon une sorte de niche derrière le canapé, un refuge de deux mètres carrés pour que le petit se sente protégé, maintenant qu’il n’y a plus de berceau. Réjane déroule une couette par terre.

— Ça lui fera un matelas. Il va être bien là-dessus.

Elles dînent en regardant une émission de variétés à la télévision, affalées sur le canapé. Quand Réjane va chercher des bières à la cuisine, Moe se penche sur la télécommande, baisse le son. Derrière elle, l’enfant ne dort pas. Ne fait pas de bruit non plus, les yeux grands écarquillés, appliqué à explorer les murs et le plafond en agitant les mains, la bouche entrouverte en un rond parfait. Moe chuchote :

— Ça va aller maintenant. Ça va aller mieux.

Les pupilles noires croisent son regard un instant, aussitôt happées par le tissu rouge sur l’accoudoir, la lumière de la lampe contre l’étagère, au fond de la pièce.

— Tu verras, dit Moe même s’il ne l’écoute déjà plus.

Dans la nuit, elle entend la respiration courte du petit, sait qu’il est à nouveau éveillé. La lueur des réverbères se glisse par les interstices des volets, à peine coupée par les voitures qui passent inlassablement, comme si la vie ne s’arrêtait jamais le long du macadam, ni les lumières ni les moteurs, et Moe prend l’enfant à côté d’elle sur le canapé déplié.

— Il faut dormir. On sera fatigués demain, sinon.

Mais le bruissement de la ville les interpelle et les dérange, les heures noires n’en finissent pas. La joue contre la tête du petit, Moe écoute le souffle de son fils, qui s’apaise enfin lorsque l’aube paraît, et la torpeur les engloutit soudain, dormir – un abandon si doux et si profond. Un peu plus tard – mais cela semble quelques minutes à peine –, la porte de la chambre s’ouvre, l’eau coule dans les toilettes. Réjane allume la lampe en entrant dans la pièce et Moe les recouvre avec la couverture l’enfant et elle, un geste vif, protecteur et furieux. Dos tourné à la petite cuisine, elle fait écran de son corps, empêche le ronronnement de la cafetière de les atteindre, et les informations à la radio, et les jurons de Réjane qui se prend les pieds dans la housse du canapé. Elle reste longtemps allongée après que la porte d’entrée se referme, la colère encore, qu’est-ce que tu fais là, ma fille, est-ce vraiment cela que tu voulais, le nœud dans le ventre – la campagne lui manque, et même Rodolphe, et même la vieille.

*

Le troisième jour, Réjane exige qu’elle déménage avec le petit dans la chambre, ce n’est plus une question de politesse, les bonnes manières elle s’en moque.

— J’en peux plus, moi, de buter sur vous deux quand je me lève pour aller travailler, faire attention à pas le réveiller, allumer la moitié des lumières, ça va. Je veux pas m’énerver chaque matin pour des gens qui restent au lit toute la journée.

Moe rassemble ses affaires en bégayant.

— Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans trois agences d’intérim. Je vais trouver quelque chose, promis.

— C’est ça. Tu me diras.

— Je suis désolée pour le dérangement.

Réjane se radoucit à moitié.

— Non, c’est moi, ils me prennent la tête au boulot, j’ai les nerfs. Et puis ça ne va pas durer éternellement, cette situation, hein ? Dès que tu auras un travail, tu pourras louer un endroit à toi, un studio, une chambre.

— Oui bien sûr.

— Il y en a, des emplois, pour ceux qui veulent vraiment. Je ne m’inquiète pas pour toi.

— C’est juste que sans diplôme…

— Et puis quoi, les diplômes, ça n’a jamais fait la qualité d’une personne, je t’assure.

— Je ne sais pas quoi répondre quand on me demande ce que je cherche.

— Comme poste ?

— Oui.

— Oh la la, des tas, Moe, des tas ! Des petites mains dans les administrations, il en faut tout le temps. Ou des femmes de ménage. Dans les banques. Ou dans les hôpitaux.

— Dans les hôpitaux je préférerais.

— Eh bien voilà, tu leur dis ça, que tu vises un emploi d’aide quelque chose dans la santé. Avec les vieux. Du travail, là-dedans, c’est autant qu’on veut.

— D’accord.

— Alors tu y vas à fond et tu souris.

— Oui.

— C’est à quelle heure, ton premier rendez-vous ?

— Dix heures.

— Je croiserai les doigts pour que ça marche.

— Merci.

— Ce soir, c’est champagne, hein !

*

Mais le soir ce n’est rien du tout, et Réjane ronge son frein sur le canapé en écoutant pour la quatrième fois les précisions de Moe qui revit douloureusement les entretiens de l’après-midi.

— Quand elle t’a demandé si tu avais de l’expérience, tu as dit non ? J’y crois pas.

— Mais c’est vrai, je n’ai jamais travaillé avec des personnes âgées.

— Fallait dire oui !

— Elle m’aurait posé des questions. J’aurais eu l’air de quoi ?

— Et ta belle-mère ? Et tes clientes pour les ménages ? C’est toutes des vieilles !

— Oui mais…

— Tu as bien fait des pansements pour la mère de Rodolphe, ou pas ? Et tu cuisinais pour les autres, et passer l’aspirateur et nettoyer les salles de bains, enfin tout ça, c’est bien que tu sais le faire, ma parole ! Et les piqûres ? et les sondes, t’en as parlé de tout ça ?

— Je…

— Il faut apprendre à te vendre, Moe. Te vendre ! Pas aller mendier un job mais montrer que tu vaux le coup. Qu’est-ce que tu as dans le crâne, bon sang ?

Moe baisse la tête, se mure dans le silence. Réjane continue son monologue terrifiant. Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. La tête entre les mains, elle appuie sur ses yeux, les larmes débordent, il ne faut pas que Réjane voie. Essuie discrètement, comme si elle se frottait le nez. Avaler le goût salé sans bruit, sans renifler. Arrêter de vouloir se rencogner sous le canapé et ne plus jamais en sortir.

— Et lui ? se raidit soudain Réjane en montrant l’enfant. Tu en as fait quoi pendant tes rendez-vous ?

Moe déglutit à grand-peine.

— Je l’ai laissé ici. J’ai fait au plus vite.

Mais ce n’est pas vrai ; c’est juste pour que Réjane la laisse tranquille, cesse de parler et de crier, se taise enfin. L’enfant, elle l’a pris avec elle. Sage tout le temps. Et pourtant dans les trois agences, les femmes lui ont demandé pourquoi elle venait avec, surtout celle qui cherchait pour la maison de retraite, et Moe a dû se défendre, essayer d’expliquer, en vain.

— Je n’ai personne pour le garder aujourd’hui. Quand j’aurai du travail bien sûr…

— Mais je ne peux pas vous envoyer chez un employeur avec un bébé dans les bras.

— Non bien sûr. C’était juste pour le rendez-vous, je me suis dit que vous comprendriez.

— Je comprends. Moi. Mais pas un employeur.

— Je le laisserai à une amie.

— Maintenant ?

Un instant d’affolement, cela s’est vu dans ses yeux elle en est sûre, même si elle a acquiescé très vite.

— Le temps de prévenir.

— Moi, c’est tout de suite que je dois présenter un agent de blanchisserie. Est-ce que vous pouvez tout de suite ?

— Dans une heure. Je vous le promets.

— Et vous croyez que je vais vous prendre au sérieux ?

— S’il vous plaît. Laissez-moi une chance.

— De la chance, tout le monde en veut. Ce n’est pas de la chance qu’il faut.

— C’est non alors ?

Difficile de ne pas pleurer en repensant à la fin de l’entretien, le regard réprobateur de la femme sur elle et ce très léger contentement au coin des lèvres, peut-être qu’elle-même, elle laisse son enfant à une assistante maternelle ou dans une crèche chaque matin, renvoyée par Moe à l’abandon de ses petits, à l’absence, aux enfants qui connaissent mieux les nourrices que leur propre mère. Moe s’est levée. Jusqu’à ce qu’elle referme la porte sur elle, il n’y a plus eu un mot.

*

Dans la nuit de la ville encore, elle caresse la tête de l’enfant, presque sans y penser, un geste instinctif, réconfortant, le même que lorsqu’on prend dans les bras un chat qui ronronne, la consolation au bout des doigts, si cela pouvait suffire. Il dort, lui le petit, un ange apaisé que rien n’émeut, il s’est habitué déjà à la lueur des phares qui court toute la nuit sur son visage, et peut-être dans ses rêves l’a-t-il remplacée par des étoiles filantes.

Sa respiration calme et profonde. Les fossettes sur ses joues, lui qui sourit même dans son sommeil, avec cette confiance inouïe, croire que rien de mauvais ne peut lui arriver.

Moe est étendue à côté de lui, un bras replié sous la tête, les yeux rivés aux yeux fermés, aux paupières qui tressaillent, aux longs cils de fille. L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas. Parfois il remue un poing, ouvre un doigt. Le referme. Chuchote sans un son, articulant des mots inconnus, la bouche arrondie sur une surprise, une gourmandise. Moe se retient de le réveiller en le serrant contre elle, malgré l’élan qui lance dans son ventre et dans son cœur à croire qu’elle va l’enrouler, le ramener vers elle et qu’il n’y ait plus le moindre espace entre leurs deux corps, que leur chaleur irradie et les fasse rire, une coupure de tendresse, un lambeau volé à l’horrible journée.

Et demain il faudra recommencer.

Le pincement au fond de la gorge.

Demain Moe a un seul rendez-vous. Mais à cet instant une volonté féroce l’enveloppe, pour la petite chose endormie près d’elle, qu’elle puisse boire et manger à sa faim, grandir ailleurs que derrière un canapé ou dans une chambre qui n’est pas la sienne, avec des arbres surtout, et une rivière au fond du jardin, pour le bruit des oiseaux et celui de l’eau.

Moe s’assoupit par intermittence. Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre. Pour l’instant, ni le petit appartement ni l’impatience visible de Réjane à les voir quitter les lieux l’enfant et elle ne justifie qu’elle se réjouisse. Et elle y pense d’un coup : pour l’instant, c’était mieux avant. Trois jours et demi, elle a tenu.

Et elle voudrait faire marche arrière.

Y réfléchit une partie de la nuit. Rentrer tête basse en implorant le pardon. Affronter le regard triomphant de la vieille, les moqueries méchantes de Rodolphe, opiner à tout, son erreur, l’évaporation de sa fierté, ce qu’il faudra faire pour qu’on accepte de la reprendre. Comme une marchandise que personne ne se dispute.

Entre minuit et trois heures, elle est prête. Compose le numéro de Rodolphe sur son téléphone : elle n’aura qu’à appuyer sur la touche appel au petit matin. Elle s’endort, quelques minutes ou davantage, mortifiée mais rassérénée, la solution est là, au bout de son index. À cinq heures, réveillée à nouveau, elle se dit qu’elle ne pourra pas. Efface les chiffres du cadran du portable, sent revenir l’angoisse au fond de ses entrailles. Elle somnole encore un peu, pose des jalons pour se rassurer, si elle ne trouve aucun travail d’ici la semaine prochaine, elle appellera ; si elle flanche avant, elle appellera. Et si en se levant dans une heure et demie, la force lui manque, elle appellera aussi.

Mais là, il faut y aller, ma fille, parce que Réjane ne va pas supporter longtemps que tu te traînes comme ça, avec ta tête de souris mouillée sous l’orage, tu ressembles à quoi, si tu crois que c’est ton air malheureux qui va te faire décrocher un travail, des gens malheureux il y en a plein, on en a assez de les voir, marre, alors, les embaucher en plus ?

Moe revoit sa grand-mère quand elle lui faisait la leçon, frappant des mains à la fin pour la chasser ou lui donner de l’élan, de la même façon qu’elle écartait le chat qui avait fini sa gamelle, Pfiou pfiou, maintenant c’est l’heure d’attraper les mulots, dehors, allez, dehors, allez chercher – elle vouvoyait le chat, par courtoisie, disait-elle, et par habitude.

Un mulot ou un travail. Étendue dans la nuit qui s’achève, Moe répète les mots en silence. Pfiou pfiou. Allez chercher. Elle sourit. Quand le chat ne voulait pas, sa grand-mère l’aidait du bout du balai. C’est peut-être cela qui lui manque à elle, un bon petit coup sec histoire de recaler les choses en ordre et de lui remettre la tête à l’endroit : à présent qu’elle a quitté Rodolphe, elle est bel et bien seule pour les assumer, l’enfant et elle. Elle peut toujours se lamenter pendant des semaines, c’est elle qui l’a voulu, tout ça. Debout, Moe. Aujourd’hui tu n’as qu’un seul rendez-vous, mais ce travail-là, il te le faut. C’est quoi, déjà ?

Alors quelques heures plus tard, elle ravale son accent chantant et sa démarche trop douce, affermit sa poignée de main en entrant dans le bureau où on l’attend, essaie de ne pas penser à l’enfant dans la voiture, à Réjane si elle l’apprend. L’enfant dans la voiture. Non, non, ne pas y songer, pas une seconde, l’entretien va durer quinze minutes, quinze minutes sans l’idée du petit qui la déconcentre – si elle a déjà travaillé dans le secteur, lui demande-t-on.

Car elle a volé les clés de la Polo de Réjane dans le tiroir du meuble d’entrée pour emmener le petit avec elle à ce rendez-vous ; c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé. Elle ne va pas le planter des heures tout seul dans l’appartement, il lui arriverait quelque chose, forcé, quand la guigne vous tient. Non : elle le laisse dans la voiture. Le cale avec des couvertures dans un carton récupéré au supermarché, le cœur battant déjà trop vite. Elle entrouvre la fenêtre, l’abaisse pour faire de l’air, la remonte si quelqu’un essayait de la descendre, de prendre l’enfant. File au dernier moment en courant dans la rue, arrive à l’heure exacte qui lui a été donnée, expliquant déjà qu’elle a un autre rendez-vous et qu’il lui sera impossible d’attendre. Elle sait que cela ne fait pas bonne impression.

Mais ce jour-là, on lui dit oui.

On lui donne une adresse, elle signe un contrat sans le lire.

Du ménage dans une entreprise, de six heures à huit heures le matin, et le soir de dix-huit heures à vingt heures. C’est peu mais les horaires décalés améliorent le salaire. En sortant de l’entretien, Moe lève un poing au ciel en riant. Elle crie, Pfiou, pfiou ! Le soir, Réjane commencera par tiquer en calculant que cela ne fait que quatre heures de travail par jour, puis elle se ravisera. Elle dira : Oui. Oui, c’est bien. C’est un début.

*

Le lendemain à l’aube, Moe installe l’enfant dans un cabas que Réjane lui a prêté, le presse contre elle, avec le papier sur lequel sont indiqués le parcours du métro, les deux correspondances, la direction à suivre. Les yeux écarquillés tel un animal terrifié, Moe reste collée aux portes pour ne pas manquer les stations, on la bouscule, on la regarde de travers. La sueur lui coule dans le dos, le long du ventre, de grandes plaques rouges la chauffent sur la gorge et derrière le cou. Ses bras tremblants autour du sac qui abrite le petit toujours sage, hypnotisé par les néons au plafond des wagons. Lorsqu’elle émerge enfin des sous-sols crasseux, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle.

*

Il y a deux Espagnoles dans l’équipe qui se regroupe lentement devant le grand bâtiment, une fille de l’Est avec des yeux d’un bleu glacial, deux Africaines volubiles, et elle Moe, avec l’enfant dans le cabas comme si elle partait faire le marché. Les autres ne se sont pas approchées, rien dit, l’observent en biais, cherchent d’où elle vient sans doute avec sa peau des îles, parlent d’autres langues. Seule sur le trottoir, Moe écoute leurs rires, sait qu’ils se font à ses dépens. Son corps se resserre et l’étouffe. Ne serait-ce le petit avec ses grands yeux d’ange dans le sac, elle se serait déjà enfuie, aspirant l’air pollué dans une course inutile et nécessaire, et le macadam sous ses mauvaises chaussures, qui brûle la plante des pieds. Mais voilà l’enfant la contemple, elle ou les dernières étoiles dans le jour levant, qu’importe, cela pourrait être elle, elle reste. Compte l’argent à venir ce soir, demain, à la fin de la semaine, le nombre de mois pour recueillir le montant du voyage, il faut que Réjane accepte de la garder chez elle. Jamais encore elle ne s’est demandé ce qu’elle ferait une fois rentrée là-bas. Ne pas se poser la question. Elle a mis l’enfant sur une table, vide les corbeilles, passe une lingette sur les bureaux. Le chef est le seul à lui avoir dit bonjour. Quand il est apparu au bout de la rue, les femmes ont murmuré entre elles : Le voilà, voilà le chef, et cela ressemblait à des grognements, à des morsures. Il les a toutes saluées cependant. C’est lui qui avait les clés du bâtiment. À l’intérieur, il a ouvert un local et a montré à Moe un chariot rempli de produits et de sacs-poubelle, un seau pour l’eau, un balai éponge pour nettoyer le sol en vinyle. Tu vas faire ce côté-là de l’étage, il a dit. De l’autre côté, il y a la fille de l’Est, il l’appelle « l’Ukrainienne ». Les Espagnoles sont en bas, les Africaines au deuxième. Quand ce sera fait, elles se décaleront toutes vers le haut, du troisième au cinquième étage. Le chef s’en va. Quand Moe croise l’Ukrainienne, elle l’entend marmonner. Le chef s’en va toujours. Prendre un café, faire ses calculs, parier sur les chevaux. Il revient un quart d’heure avant la fin pour les houspiller. Le soir, le chef a changé, mais c’est la même histoire.

*

En passant, le chef a dit à Moe : C’est quoi ça, c’est ton gosse là-dedans, faut pas amener un gosse ici.

— J’ai prévenu l’agence, a répondu Moe. Je ne peux pas faire autrement au début, je vais trouver une solution. Mais il n’y a jamais de problème avec lui, il est sage.

Le chef a tiqué. Il ne sait pas que Moe lui ment, elle a l’air si incapable, avec son regard de souris piégée.

Ça se fait pas, il répète. Si on a un contrôle. Et puis il est parti, et Moe a recommencé à respirer.

*

Soir et matin pendant une semaine, elle nettoie, balaie, vide, essuie. Personne ne lui parle ; elle ne sait même pas comment s’appellent les autres femmes. Parfois l’Ukrainienne, quand elles se rejoignent pour monter au quatrième, lui fait un geste d’attente. Trop tôt. Elle explique mais Moe comprend mal avec cet accent guttural et rapide qui déforme les mots, et il faut ce geste vraiment, les mains descendant en signe d’apaisement, pour qu’elle s’arrête et hausse les épaules.

— Mais pourquoi ?

Et l’autre qui reprend son langage étrange et tous ces mouvements de bras, des reproches, des informations, Moe ne sait pas, jusqu’à ce qu’une main lui prenne la manche et l’oblige à s’asseoir, lui montre sur le grand mur du fond l’horloge qui, elle le devine peu à peu, n’est pas à la moitié – la moitié de la séance, la moitié du temps. Ce n’est qu’à sept heures qu’elles se remettent au travail, et au-dessus et en dessous Moe entend les Espagnoles et les Africaines bouger au même moment qu’elles, assises elles aussi depuis dix minutes ou quinze ou vingt, mais il faut remplir les deux heures et l’accord ne se discute pas, on passe à l’étage suivant quand la pendule est sur le sept, que ce soit du matin ou du soir.

Le troisième jour, Moe a compris, l’Ukrainienne n’a plus besoin de la retenir, elle berce l’enfant en attendant de rentrer cabas et chariot dans l’ascenseur pour aller au quatrième, rien ne presse, du coin de l’œil elle surveille le chiffre sur l’horloge.

*

Qu’il est doux le froissement de l’argent qu’elle tient dans sa main samedi soir, une semaine de travail entre ses doigts et les quatre billets de cinquante devant son nez, elle rit, cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu une telle somme sur elle, elle met les billets dans la pochette serrée autour de sa taille. Le chef a donné les enveloppes et, toutes, elles ont sorti l’argent qu’elles ont glissé dans une blouse ou une poche, trop peu d’argent, mais quand on n’a pas de papiers – ou pas de compte en banque, comme Moe, il faudra qu’elle en ouvre un, ce sera mieux. Les autres femmes ont pris leur paie sans même regarder, sans sourire, rien, juste partir, fermer la porte derrière elles en attendant de reprendre mardi, et elle Moe est restée, idiote, pour remercier le chef.

Tu veux revenir travailler ici, il a dit.

Oui bien sûr.

Il faut qu’il donne son accord à la direction et Moe acquiesce de la tête, Oui oui. Il rit :

— Et alors toi, tu fais quoi pour moi ?

Elle ne comprend pas, Moe, et elle montre l’étage propre, qu’il vérifie s’il trouve la moindre poussière, le moindre papier oublié dans un coin, impossible, mais ce n’est pas de cela qu’il parle et il lui explique vite, pas de mots, juste les mains glissant sur ses hanches à elle, elle pousse un cri. Il dit encore :

— Tu veux travailler oui ou non ?

— Oui mais…

— Te sauve pas, ma jolie – et il la coince contre le bureau, collé contre elle trop près trop chaud, Moe crie une nouvelle fois, le dos cassé en arrière pour échapper aux mains qui s’égarent sous sa chemise et dans la ceinture de son jean, à côté d’elle l’enfant la regarde depuis le cabas posé là, des petits yeux ronds étonnés, non, non, pas avec l’enfant, un sursaut, elle gifle le chef de toutes ses forces, les ongles recourbés dans une griffure qui déchire la joue et le cou devant elle, le hurlement :

— Salope, salope !

Mais elle n’entend déjà plus, elle a attrapé le sac avec le petit et se précipite vers la porte, l’escalier, la rue, le soleil encore chaud, les gens – après plusieurs minutes elle s’arrête, hors d’haleine, se retourne. Personne. Poser le cabas un instant, se reboutonner. Dire à ces fichues jambes de ne plus trembler, du coton, elle voudrait s’asseoir et que son cœur retrouve un rythme normal, hein, parce que s’il continue, ça va lâcher c’est sûr, oh le dégueulasse, l’ordure. Alors elle se met à pleurer, pas tant sur l’incident que sur le travail disparu, tout à recommencer, et si cela ne revenait pas. Prendre la voiture de Réjane en cachette, se couler dans le regard des recruteurs. Compter les secondes et les minutes avant de retourner, et cette prière quand elle a vu l’enfant derrière la vitre et qu’elle l’a abandonné – tout ce qu’il faudra refaire, et les nœuds dans son ventre, les mensonges dans sa bouche.

À la terrasse d’un café, elle a fini par demander un verre de vin blanc, un petit chablis que le serveur lui conseille, le verre est froid contre sa joue, le vin joyeux court dans son palais. L’enfant est assis sur ses genoux, ne réclame rien. Tous les deux le même regard droit devant eux, et Moe l’observe en coin, à quoi pense-t-il le petit, dans les bras de sa mère incapable de garder un travail, s’il devine, s’il attend quelque chose. Il la cherche des yeux, l’entend l’appeler au-dessus de lui. Renverse la tête sans réussir à la voir et elle le rattrape en riant, le tourne vers elle, son cri de joie, son sourire chavirant quand il la trouve enfin, et elle cet élan qui ne peut s’empêcher, elle le serre contre elle, s’y agrippe. Six kilos de bonheur face à la dureté du monde.

Le lendemain, Réjane excédée par les lenteurs, les marches arrière, les échecs, la met dehors. Une semaine de travail et ce serait déjà fini ? À d’autres. Il doit y avoir de la mauvaise volonté chez Moe, pour ne pas trouver d’abord, pas même un remplacement ou l’un de ces jobs que l’on donne aux étudiants, et puis pour perdre son travail en une semaine ensuite, six petits jours. Il s’est passé quoi ? crie-t-elle en arpentant l’appartement. Moe n’a pas voulu répondre.

— Eh bien tu sais quoi ? Tu dégages ! Je suis pas là pour assumer les cas sociaux, moi. Je ne suis même pas sûre que tu cherches vraiment du travail. Tu ne vas pas rester là des années, hein, c’est clair.

Au départ, elles n’en avaient pas parlé bien sûr mais cela allait de soi, les héberger l’enfant et elle, c’était l’affaire de quelques jours, une semaine peut-être. Si Réjane avait su que cela durerait autant, jamais elle n’aurait proposé, trop petit l’appartement, et elle qui rentre du bureau épuisée chaque soir, à les voir là sur le canapé le petit qui mange sa bouillie en babillant et écouter Moe raconter ses histoires, peut plus, elle les déteste à présent, voilà, c’est comme ça. Non non, on n’en rediscute pas, qu’ils prennent leurs sacs et qu’ils s’en aillent, elle a été honnête, ne veut pas risquer qu’ils profitent d’un ou deux jours de plus pour lui dépouiller l’appartement, c’est samedi aujourd’hui, à midi elle va voir sa mère à la campagne, à midi ils doivent être partis, elle les poussera sur le palier si nécessaire.

Alors Moe marche dans la rue, se répète les mots, ne réalise pas encore – eux dehors l’enfant et elle. Elle sait qu’elle a l’air d’une folle avec le petit calé sur le côté, les sacs dans les mains et les cheveux mal coiffés parce qu’elle n’a pas eu le temps. Les passants changent de trottoir en la voyant, se retournent sur elle, pitié ou dégoût, elle a envie de crier qu’il faut l’aider, Réjane lui a laissé de quoi payer une nuit d’hôtel, et après ? Les centres d’accueil ? Elle connaît trop bien, pour les avoir vus à la télévision, ces ghettos modernes, des mouroirs pour vieux étendus aux gens comme elle et pas même un toit sur la tête, des terres abandonnées, non elle n’ira pas, ne pas se plaindre, ne pas se faire remarquer, elle sèche ses larmes, met de l’ordre dans ses cheveux. Sois forte, ma fille. Avance.

*

Elle règle sa nuit à l’hôtel, reste trois jours, s’enfuit le quatrième matin en n’ayant pas payé le reste. Erre des heures dans la ville en s’accrochant parfois à une dame seule jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce ou un morceau de pain. Toutes les piécettes qu’elle mendie ainsi, elle les garde pour acheter le lait et l’eau du biberon du petit. Souvent elle met la main dans son sac pour vérifier que le biberon est toujours là, comme s’il pouvait glisser ou s’envoler ; comme si, tant qu’elle l’a contre elle, tout n’était pas perdu. Lorsque l’enfant s’agite, elle s’assied sur un banc et lui donne à manger, surveillant autour d’elle, rinçant récipient et tétine à une fontaine.

En fin de journée, hagarde, elle essaie de monter dans un train qui va chez Rodolphe. Peut-être qu’il la laissera dormir dans la grange, installer une cahute en planches, elle fera ce qu’il demande, les tâches ingrates, laver la patte de la vieille trois fois par jour, récurer les toilettes après son passage, nettoyer par terre quand Rodolphe a trop bu, tout lui semble acceptable. Peut-être qu’il la reprendra – comme on accepte de mauvaise grâce de récupérer un objet avec une malfaçon.

Mais le contrôleur l’arrête aux portes du wagon : elle n’a pas de billet. Elle explique, supplie, promet ; il n’écoute pas. Il finit par appeler un agent qui l’emmène en essayant de la calmer et le train part, puis un autre, le dernier, la nuit tombe, elle marche dans les rues de la ville en parlant toute seule, pleure parce que l’enfant boude le biberon froid, si lui aussi se met à chicaner. Avec l’argent qui lui reste, elle achète une couverture, ils dormiront dehors elle en est sûre, peut-être dans un square si les gardiens ne les ferment pas, à cette époque ils doivent être ouverts la nuit. En attendant, recroquevillée dans un café, elle fait la fermeture, somnole à demi, et le regard du patron sur elle, qui la prend pour une mendiante sans doute, quand il a apporté le biberon réchauffé il n’a pas pu s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les sacs, on voit bien que ce sont les affaires d’une pauvresse, sa seule richesse, infini dénuement. Vers minuit elle est la dernière cliente et il l’observe depuis le bar.

— Où que tu vas dormir ?

Moe sursaute sous la question. Je vais rentrer. Le bonhomme sourit.

— T’as nulle part où aller je suppose.

— J’habite chez une amie.

— Et tu trimballes tes sacs toute la journée pour le plaisir, bien sûr.

Elle baisse le nez.

— Y a un cagibi derrière, il reprend. Je pourrais te le laisser si on s’arrange.

— On s’arrange ?

— Oui. Tu vois ce que je veux dire, hein.

Et soudain elle se sent seule, Moe, seule et vulnérable, comme l’autre fois avec le chef, une angoisse piquante, toujours à croire que le danger est dehors alors qu’il rôde près d’elle dans un bureau ou dans un café, elle se lève d’un coup, attrape l’enfant qui s’endormait, les sacs. Jette un billet sur la table en se précipitant à l’extérieur, et les cris du patron la poursuivent, Ta monnaie ! – pourtant elle en aurait besoin de ces quelques pièces, mais elle ne revient pas, trop peur, s’il l’attrapait, s’il l’emmenait dans le cagibi, il est tellement plus gros que le chef d’équipe des ménages. Alors elle traverse la rue, suit un boulevard. Il y avait un jardin par là. Grilles fermées. Elle escalade. L’enfant, les sacs la gênent. Enfin elle s’affale sous un arbuste et se cache dans l’obscurité des feuillages, hors d’haleine, et la tiédeur de la nuit en perles sur son front, dans son souffle rauque que rien n’arrêtera lui semble-t-il, la douleur au fond de sa poitrine, ou sont-ce ses poumons. Enveloppée dans la couverture et tenant l’enfant tout contre elle, elle se calme peu à peu, ne tremble plus. Elle échappe au monde, enfermée à l’intérieur, invisible aux êtres de l’autre côté des barrières, aux loups qui reniflent sa détresse en se léchant les lèvres, un peu de paix enfin, et les sanglots à cause de la fatigue. Quelques heures de répit dans le parfum des arbres. La nuit les protège, croit-elle ; à cinq heures, avant les premières lueurs de l’aube, la pluie la réveille en glissant dans son cou.

*

Perdue dans la ville, les cheveux collés au crâne et le corps grelottant, c’est la seule idée qui lui soit venue : les urgences.

Elle est entrée dans l’hôpital et s’est assise au fond de la salle tout en silence, le bébé qui tousse et fait de la fièvre, dit-elle quand on l’interroge, on l’ausculte rapidement, rien d’inquiétant, on la rassure, elle attendra pendant des heures que les blessés et les mourants, les vrais, passent aux soins – elle ne demandait que cela. Rencognée et muette à s’en faire oublier, elle profite de la foule pour se débarbouiller elle et le petit dans les toilettes, sécher leurs têtes mouillées, changer de vêtements. En début d’après-midi, elle sort acheter de quoi manger, s’assied avec l’enfant sur un banc, profitant du soleil revenu, trop chaud déjà, jamais contente hein, et elle rit toute seule. De retour dans la salle des urgences, la place est prise et elle s’installe sur une chaise dans le couloir. Essaie de ne pas regarder les brancards aux corps ensanglantés qui courent sur le lino, ne pas entendre les gémissements qui sont des hurlements, et ceux des mères, et les cris de colère parce que cela fait trop longtemps qu’on attend, l’affolement de la mort gangrène l’espace et Moe met ses mains sur les oreilles du petit, se penche vers lui, fredonne des comptines. Il lui faut du temps pour se couper de l’effroi et du bruit, elle a mis la couverture encore humide sur eux deux comme une tente ou une cabane ou un refuge, avec la chaleur le tissu sèche vite, peut-être pourront-ils rester là toute la nuit, et la suivante, et celle d’après. Et après ? Moe secoue la tête pour ne pas y penser, quand il n’y a d’horizon qu’une salle des urgences, l’anxiété lui ronge le sang, elle émerge de la couverture les joues en feu et le rouge dans les yeux.

*

On lui a posé des questions auxquelles elle a répondu du mieux possible, sans alerter, sans laisser voir la fissure d’être qui lui déchire tout le corps du haut jusqu’en bas et lui creuse les entrailles. Et puis on l’a abandonnée, oubliée, comme elle espérait. Aux regards que les infirmières coulent vers elle en passant et en s’affairant, elle a compris qu’elles savaient pour le mensonge, bien sûr le petit n’avait rien, il lui fallait seulement un abri, beaucoup de monde aux urgences ce soir-là et on les a laissés dans un coin, comme tant d’autres, sauf qu’eux n’avaient pas besoin de médecins, eux ne criaient pas, ne pleuraient pas. Juste trop de bruit tout le temps, des gens qui souffrent à vous en donner des frissons, dans la salle, dans le couloir, la nuit avance et rien ne change, les pompiers déposent des blessés sans relâche, le sang ne s’arrête jamais. Les gyrophares font mal aux yeux, qui clignotent à travers les vitres, et les sirènes dans les oreilles même quand on y chante des airs un peu gais, l’enfant gémit et se plaint, n’arrive pas à dormir. Vers deux heures du matin, Moe le dépose sur un brancard vide dans la salle, personne ne lui dit rien. Emmitouflée dans la couverture, elle prend le biberon avec elle, au petit matin il sera tiède, l’enfant sourira. Si peu de chose.

Et c’est un visage qui se penche sur elle quand son sommeil s’égratigne et s’étiole quelques heures plus tard, un visage de femme, un corps chaud et fatigué qui la regarde elle Moe ouvrir les yeux en cillant à cause des néons, et qui lui demande :

— Où est-ce que vous habitez ?

Et au moment où Moe fronce les sourcils et entend la voix, elle reconnaît l’inscription sur le brassard et d’un coup elle comprend que tout est fichu, ou alors il faudrait s’enfuir, attraper l’enfant et courir au-dehors, et perdre les sacs, mais elle n’a plus la force, plus rien, seulement ce regard de bête piégée et le sang qui déserte ses joues, la femme dit :

— Vous vous sentez bien ?

Comment le pourrait-elle, Moe, devant les lettres sur le bras de la femme qui dessinent les mots d’épouvante, Services sociaux, ça ou l’enfer, parce que, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’être emmené pour la nuit dans un endroit qui pue l’urine et où on se fait voler ses affaires, non, quelque chose de bien plus terrifiant, un voyage sans retour, quand on a vu les émissions à la télévision, comment oublier ? et Moe éclate en sanglots. Je ne veux pas, je ne veux pas, s’il vous plaît, non…, de ces pleurs qui deviennent des cris, l’enfant s’éveille et crie aussi, une infirmière vient en courant et Moe la montre du doigt dans un mugissement :

— C’est vous qui les avez appelés ! C’est vous !

Après c’est la confusion, tout le monde en même temps dans la salle des urgences et les blessés s’affolent, se relèvent, accusent, Pourquoi vous avez fait ça ? Vous ne pouviez pas la laisser tranquille ?, bien sûr ils savent eux aussi à quoi ressemblent les centres d’accueil à présent, Moe pleure toujours et la femme dit que la voiture les attend, au moins là-bas elle aura un abri et de quoi manger, pour le petit aussi – c’est pas vrai, veut pas y aller, mais on la tire par la manche, le chauffeur nous attend, ça sera mieux là-bas vous verrez.

Et puis à quoi bon. Ça se dégonfle en elle d’un coup, et se flétrit, entre l’enfant qui crie et le sang des blessés, les hurlements de souffrance et ceux de colère, Moe debout ramasse le petit et les sacs, bouscule les gens trop près, s’excuse, Je suis désolée pour le dérangement, désolée, désolée…, pousse encore, essayant de se frayer un passage entre les chaises et les brancards, laissez-moi, elle sort, une portière de voiture ouverte, elle s’affale à l’intérieur, pense à rien, le bruit du moteur qui démarre. Oui qu’on en finisse.

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2



Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la suite de ce roman

Souvenez vous je vous proposais le début ICI

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

*

Et puis il y a eu la vieille. Une surprise de plus pour Moe, la mamie, pas aimable au demeurant, qui est arrivée comme chez elle avec son Rodolphe triomphant, son meilleur petit-fils, qu’elle a dit. Pouvait plus rester seule. Avec sa jambe abîmée, elle tombait, ne se relevait pas. Qu’à cela ne tienne : la chambre d’amis était vide. La vieille venait se refaire une santé, Moe n’était pas prévenue, Rodolphe n’a pas laissé de place à la contestation – la famille, c’est la famille. Qu’elle restera là pour la fin de ses jours, il omet de le préciser. Et des petits-fils, elle en a pas d’autre ? demande Moe au bout de quelques semaines. Rodolphe ne répond pas.

Encore qu’elle ne prend pas beaucoup de place, la vieille, une fois qu’elle a quitté sa chambre. Elle s’assied sur le banc dans la cuisine, pas loin du poêle pour avoir chaud, et elle ne bouge plus jusqu’au soir – sauf pour aller pisser. Mais elle surveille. Voit tout, avec ses petits yeux qui se ferment à demi après le déjeuner, et quand Moe croit qu’elle somnole, elle les ouvre grand d’un coup en entendant le papier du chocolat, Range ça, ma fille, tu sais bien que tu es trop ronde. Ah oui, pour regarder, elle regarde. Si le déjeuner est prêt à l’heure. Si c’est bien cuit bien lavé. Si l’eau chaude ne coule pas trop longtemps, pour ne pas gâcher. Si le feu ne s’éteint pas, mais s’il ne va pas trop fort non plus. Et elle récite chaque fois au retour de Rodolphe, un beau rapport qu’elle lui prépare, Moe a fait ci, Moe a nettoyé ça, Moe a oublié de, commencé à, mis en. Saleté de vieille. Avec sa patte toute noire qu’il faut soigner le matin en ouvrant le pansement et en arrêtant de respirer pour ne pas vomir à cause de l’odeur. Est-ce que c’est à elle Moe de le faire, vraiment, à cette vieille qui n’est ni sa mère ni sa grand-mère, est-ce qu’il n’y a pas des infirmières qui pourraient venir – et Rodolphe s’énerve, Toute la journée à la maison et ça veut rien foutre, mais qu’est-ce que c’est que cette gale !

Alors Moe l’écrit dans son carnet : « la gale ». C’est comme ça qu’il l’appelle quand il est colère, presque chaque jour. La vieille boit du petit-lait. Princesse, taipouet, gale, c’est la dégringolade. Et pourtant elle n’est pas que méchante, la mamie, et peu à peu Moe se surprend à bavasser quelques instants avec elle quand Rodolphe est parti au travail, à refaire un café qu’elles sirotent dans un silence paisible, entrecoupé de quelques phrases sur le temps, les chiens ou le menu du lendemain, parfois sur l’enfance de la vieille en Alsace, qu’elle y a laissé son cœur, l’Alsace, la seule chose qui lui délie si complètement la langue et fasse briller ses yeux voilés par la cataracte. Bien sûr, le soir elle dira à Rodolphe que Moe a traîné, qu’elle n’a pas eu le temps de tout faire, misère. Mais Moe s’en fout. Les mois et les années ont passé, et son envie de tout secouer. Rodolphe râle. Elle lui oppose son sourire lointain en préparant le dîner, et tout s’arrête, happé par la grisaille de la maison, de la campagne et des âmes. N’eût été la patte de la grand-mère à soigner, la vie serait presque supportable.

 

*

La jambe de la vieille ressemble à un champ après la guerre, crevassé et tordu, percé d’obus d’où partent en étoiles de longues fissures noires, comme sur une vitre cassée par un caillou. C’en est un mystère de savoir d’où viennent ces trous de peau, ces minuscules cratères inversés, engloutis à l’intérieur, vers l’os, là où la chair déserte. Reliés l’un à l’autre par des veines violettes enflées les jours de chaleur, recroquevillées et enfouies quand il gèle, et la vieille qu’il pleuve qu’il s’ensoleille les frotte du plat de la main pour faire passer le sang, tordant son dos et se redressant bientôt en grimaçant de douleur. Au fond des crevasses, rien ne cicatrise, ni l’épiderme inguérissable ni l’odeur de viande morte, et chaque jour est une lutte inutile pour refermer les blessures et calmer la souffrance qui creuse le corps jusqu’au tréfonds. Moe nettoie et soigne et badigeonne devant la vieille muette qui jamais ne se plaint, les lèvres pincées sur les gémissements qu’elle ravale. Quand le pansement enfin enlève aux yeux du monde les plaies et l’air vicié, elles soupirent toutes les deux de cette petite victoire, d’une bataille remise à plus tard, à demain les suintements et la peau arrachée, et le noir sur la jambe qu’elles font semblant de ne pas voir s’étendre. La vieille touche la bande du bout des doigts.

— C’est tout propre, elle dit.

Moe ramasse le pansement usagé, les cotons souillés avant que les chiens ne les chipent. Elle ouvre la porte et respire jusqu’à ce que l’odeur ancrée dans son nez et jusqu’en haut de ses sinus s’estompe, que le serrement de sa gorge se relâche, au début elle aspire l’air par la bouche pour être sûre de ne pas croiser les relents âcres au bord de ses lèvres. Elle murmure, Voilà c’est fait, mais ce n’est pas pour la vieille qu’elle le dit, c’est pour elle, rien que pour elle, la vieille elle s’en moque à ce moment-là.

 

*

Alors non, six ans plus tard, il ne faut pas attendre que cette joie de vivre qu’elle avait chevillée au corps soit intacte, il ne faut même plus croire qu’elle supportera tout indéfiniment, le lit la cuisine les ménages, si c’était cela la vie.

Parfois elle prend la voiture pour aller faire la fête, le samedi soir, ces bals de campagne misérables qui sont sa seule distraction. Rodolphe laisse faire. Impose les dîners à dix-huit heures trente, été comme hiver, s’endort sur le canapé devant la télévision, bien avant le début du film, terrassé par la bière, le vin, l’alcool, tout mélangé dans des ronflements de brute. Quand Moe lui dit : J’y vais, il n’entend pas. Mais la vieille la regarde elle avec du reproche dans les yeux.

— Qu’est-ce que tu vas donc chercher là-bas.

Moe ne répond pas. Le lendemain, c’est encore la vieille qui dira à quelle heure elle est rentrée, si elle marchait droit, et si elle avait cet étrange sourire en coin.

— T’étais où, demandera Rodolphe.

— Je t’ai prévenu en partant hier, je suis allée au bal.

— Au bal ! criera la vieille.

— Je faisais rien de mal.

— Au bal, tu entends !

— Tais-toi ! gueulera Rodolphe – et toi aussi la gale, j’en ai assez de vous deux, assez des bonnes femmes, des faiseuses d’emmerdes, comme si tout était pas déjà assez compliqué comme ça.

 

 

Compliqué c’est sûr, et pas facile, à reprendre les ménages le lundi à sept heures, mais qu’ont-elles donc les vieilles de ce pays à vouloir laver et récurer dès l’aube quand le reste de leur journée est vide et que cela la couperait d’un peu d’animation si Moe venait à onze heures, ou à quatorze. Mais elles n’en démordent pas d’année en année, il n’y a que Guilaine qui ait accepté de changer les horaires, Guilaine qui toujours prépare du café et mille sucreries parce qu’elle dit qu’elle essaie des recettes, un temps de répit avec elle dans la chaleur du poêle, les plants du potager sur la table et les caresses des gros chats noirs qui se frottent contre les jambes. Mais les autres. Qu’elles iraient jusqu’à décompter les minutes qui manquent, à se plaindre du retard certains matins quand la route est glissante et que Moe conduit au pas, terrifiée par le gel auquel elle ne s’est jamais habituée. Jusqu’à la voler sur les sous, comme la vieille Mona l’autre jour qui a donné moins que convenu, et Moe a hésité avant de lui dire :

— Mais il en manque.

— De quoi ?

— De l’argent.

— Allons donc.

Avec ses doigts boudinés, la vieille a éparpillé les billets et les pièces sur la table de la salle à manger.

— Deux heures à douze euros, et tu t’es arrêtée dix minutes pour prendre un café, ça fait vingt-deux euros.

— Mais le café c’est vous qui me l’avez offert.

— Bien sûr. Je ne te le fais pas payer, tu vois. Juste le temps, je vais pas te payer le temps que tu n’as pas travaillé tout de même.

— L’autre jour quand je suis passée prendre votre colis chez l’épicier, je n’ai rien compté moi.

— C’est sur ta route, hein, tu peux y aller quand même.

— Ce n’est pas vrai, ça me fait un détour.

— Un détour ! Alors que tu as la chance d’être en voiture, tu vas pas me pleurnicher pour si peu.

— Et les dix minutes du café, ce n’est pas si peu ?

— Dis donc, ma fille, où tu veux en venir ? Il y en a des tas des gens comme toi, qui cherchent du travail.

— Des gens comme moi ?

Ce jour-là donc, Moe a perdu une cliente. Ne l’a pas dit à Rodolphe. De toute façon elle lui cache depuis bien longtemps ce qu’elle gagne, mettant sur la table la moitié de ce qu’elle a en poche. Le reste, elle le range dans une boîte enfouie sous les pulls au fond de son armoire. Ça ne s’accumule pas vite. Mais quand Rodolphe n’est pas là, elle compte et recompte, à la fois déçue et ravie ; c’est son billet d’avion retour qu’elle dissimule là.

Le sien, et celui du petit.

 

*

Car il y a l’enfant maintenant. Un enfant si calme, si invisible qu’elle l’oublie de temps en temps. Né au mois de février. En quatre mois, elle a dû l’entendre pleurer deux fois.

Un enfant du bal. Comment pourrait-il en être autrement quand Rodolphe ne la touche plus depuis bientôt trois ans, le corps amolli par une ivresse constante ? Bien sûr qu’il sait. Au début, elle a pensé qu’il la mettrait à la porte ; puis qu’il consentirait à ce qu’elle reste, sous conditions. Pour qu’enfin il la tolère en l’injuriant chaque jour, lui jetant sa faute à la figure devant tous, et qu’importe leur fierté à elle et à lui.

Quand Moe travaille, c’est la grand-mère qui garde la petite chose. Là aussi elle a craint, les premières fois, que l’enfant ait disparu à son retour. Et à vrai dire cela ne l’aurait pas tant bouleversée, cet enfant que son père, marié ailleurs, ne reconnaîtrait jamais. Et puis elle s’est attachée. Pas beaucoup, croyait-elle – mais ce jour où il a fallu l’emmener aux urgences étouffé par une mauvaise grippe, elle a senti à quel point ils étaient liés tous les deux, et comme le silence établi entre eux ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’amour, juste pas la place, pas le temps, cela viendrait.

Ainsi la grand-mère surveille l’enfant et Moe invente des excuses pour s’absenter plus longtemps, prétexte un service à rendre, un appel d’une voisine, une course oubliée. En réalité elle travaille de plus en plus, accepte tout, même le nettoyage des toilettes une fois par mois chez un couple d’agriculteurs, que c’est à lui retourner l’estomac, trente minutes ils lui donnent, six euros, elle s’en moque, elle le fait. Et aussi des soins, pas de raison qu’elle ne s’occupe que de la vieille, pour les autres aussi elle peut laver les peaux usées, panser, faire des piqûres même, parce que les infirmières sont toujours pressées et qu’elles finissent par lui montrer. Elle apprend les gestes, les produits, cela l’intéresse. Et puis vous, vous prenez le temps, vous ne faites pas mal, disent les vieilles parfois. Elle change des sondes, fait des bandages, enlève des fils après des sutures ; continue à récurer des sols et des draps infects. Quand elle rentre, elle se lave les mains pendant dix minutes. La grand-mère la regarde en coin.

— Trop bon, trop con, elle dit. Rendre service aux gens, ça a jamais rapporté.

Moe sourit. C’est pas grave. Jette un œil sur le berceau.

— L’a pas bougé, marmonne la vieille. Y pourrait être mort que ça changerait pas grand-chose.

— Il dort c’est tout. On voit son ventre qui se soulève. Il est plus heureux que nous sûrement.

Elle grimpe l’escalier quatre à quatre, range l’argent dans la cagnotte. Redescend préparer le déjeuner ou le dîner, un biberon, une purée. Une étrange fébrilité l’a prise depuis que l’enfant est là, une sorte d’urgence, partir. Impossible de rester maintenant qu’il y a cet être neuf. Impensable de l’imaginer grandir ici, entre les reproches, le mépris et les bouteilles d’alcool, la vieille qui tape avec sa canne sur le bord du berceau pour s’assurer qu’il est bien vivant, le faisant sursauter chaque fois, Rodolphe et son regard torve, elle est certaine qu’il va se passer quelque chose si elle ne fait rien, le temps est en suspens depuis ces quatre mois-là, et l’humeur, et ce qu’il y a dans l’air.

 

*

Elle le sait parce que Rodolphe a commencé à lever la main sur elle, sans doute qu’avec l’enfant il s’y est senti autorisé, et elle Moe n’avait rien à dire, Fallait réfléchir avant, elle le chante presque, certains jours, en passant un doigt hésitant sur sa joue bleuie. Quelques gifles ici et là – pas pire que les insultes au fond, si ça en était resté là. Mais quand le poing se ferme, quand ses yeux à elle ne voient plus clair quelques instants à cause des coups. Quand elle marche courbée le lendemain parce que cela fait encore mal. Quand elle croise le regard de Rodolphe sur le berceau. Il suffira d’un verre de trop, mais elle n’arrive plus à les compter. Juste la certitude que le temps presse. Et cette cagnotte qui n’arrive pas à grimper, pas assez vite, avec ces pauvres billets de cinq ou dix euros et quelques pièces pour faire illusion.

Elle a revu le père de l’enfant. Il ne donnera rien. J’ai déjà les miens.

— Celui-là aussi, c’est le tien, murmure Moe.

— çui-là il existe pas pour moi, tu comprends ça ? Je peux pas. J’ai une famille.

— Et m’aider à partir ?

— Si tu crois que j’ai l’argent.

— Même pas grand-chose.

— Mais tu t’en vas alors, c’est compris ?

Il a sorti deux billets de cinquante euros de son portefeuille. Elle était si abasourdie qu’elle n’a rien dit d’autre. Cent euros. Leur valeur, à l’enfant et à elle, aux yeux de l’homme.

 

*

Et le petit la regarde bien droit tandis qu’elle le change sur le bord de la table et qu’elle lui soulève les fesses en le nettoyant avec un coton et de la crème. Il sent la peau et la douceur, cette odeur si singulière qu’ont les bébés la première année avant de devenir des enfants, quelque chose de troublant, de profondément attirant, et Moe se penche davantage, pose le nez sur le ventre rond pour respirer le parfum indéfinissable.

— C’que tu fais ? marmonne la vieille à l’autre bout de la table.

Elle ne répond pas. Se redresse, sent s’évanouir la magie à mesure qu’elle s’éloigne, les mains courant sur le petit corps dont les bras s’agitent. Une peau si tendre, et si lisse. Elle ne se lasse pas de la toucher. Suivre du doigt les contours, les pleins, les courbes, les ombres roses, les joues minuscules qui sourient. Elle prend le bébé contre elle, l’enfouit au creux de son épaule. Le cache dans ses cheveux. Partout l’odeur l’enivre, et l’infinie délicatesse d’une chair diaphane, un velours, une caresse.

Et pourtant il faut que cela cesse, la vieille derrière elle s’interroge, demande, crie presque. À ce moment-là, Moe se sent capable de l’étouffer sous un oreiller. Elle remmaillote le petit. Après, ce n’est plus pareil. Il ne sourit plus. Elle le couche dans le berceau.

 

*

Alors parce qu’il est impossible d’attendre davantage, Moe se prépare à partir. Elle explique à Rodolphe, un matin où il n’a pas encore trop bu. Pas de colère. Juste qu’elle n’a pas d’avenir. Il se moque :

— Et là où tu veux aller, t’en auras, de l’avenir ?

— On verra. J’espère.

— Tu te fais de belles illusions.

— Je ne peux pas rester comme ça toute ma vie. J’ai vingt-six ans. C’est trop long.

— Mais fais ce que tu veux ! Faudra juste pas revenir pleurer ici.

— Je reviendrai pas.

— J’crois que c’est mieux. Je suis pas un con, quand même.

— Je suis désolée. Mais je ne vois pas… enfin voilà, je suis désolée.

— C’est ça.

— Vraiment.

— Tu pars quand ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien faudrait savoir parce que j’ai pas que ça à faire, moi.

— Je te dirai.

— Traîne pas.

Et au fond rien ne change dans leur existence les semaines qui suivent, ils étaient donc déjà si abîmés pense-t-elle, et leurs vies si éloignées, séparées d’avance. Seule la vieille boude, ne desserrant plus les lèvres de la journée. Moe n’insiste pas. Elle préfère le silence, tout entière tournée vers la fuite, car c’est ainsi qu’elle appelle son départ au-dedans d’elle, quelque chose d’éperdu, et toujours trop lent, elle piétine, ronge son frein. Rodolphe rentrant le soir jette son manteau sur le fauteuil.

— Tiens, la gale est toujours là.

Même pas une question. Il se délecte de son impuissance. Sait qu’elle finira par rester : elle n’a pas de solution. Lui ne bouge pas, profondément indifférent, désagréable ni plus ni moins qu’avant. Pas d’effort. Qu’elle en soit consciente, il ne modifiera rien. Pas à lui de le faire. Tout pourrait continuer de la même façon que les six années précédentes si elle ne s’acharnait pas à vouloir partir. Cracher sur un toit et un garde-manger toujours rempli ? Pauvre folle. Qui ignore la chance qu’elle a.

Et elle court toujours plus de ménage en cuisine, comme prise à la gorge, excédée par tout ce qui n’avance pas, l’argent qui manque, le travail qui ne vient pas, l’enfant recroquevillé sans un son dans son berceau. Jusqu’au jour où elle rencontre la fille d’une de ses vieilles clientes, qui habite à la ville. Elles ont le même âge. Une sympathie presque immédiate, et Moe s’efforce de paraître plus joyeuse et plus invisible. Travaille en babillant, frotte et récure, s’efface. Réjane la chahute, l’aide un peu, grimace devant l’évier crasseux.

— Comment tu fais pour supporter cette vie-là ?

Et Moe lui raconte. La maison sordide, l’alcoolisme de Rodolphe, la vieille qui guette. L’enfant muet. Sa petite existence en boucle, morose et sans issue. Personne sur qui compter ; seul, n est fichu. Elle veut une seconde chance. Réjane a un sourire en coin.

— Et si tu venais chez moi, le temps de trouver une solution ?

 

*

Alors voilà, elle s’en va. Elle le dit à Rodolphe. Le lendemain, en rentrant des ménages, elle trouve ses affaires entassées dans des sacs-poubelle de cent litres rangés dehors, le long de la maison. Cela ne prend pas lourd : un sac pour elle, un plus petit pour l’enfant. Le reste, c’est à lui.

— Y a rien que tu emmènes d’autre, c’est compris ?

Elle se tait. Depuis qu’elle lui a annoncé son départ, elle garde avec elle l’argent économisé, dans une poche contre son ventre. Elle cale l’enfant par-dessus. La seule chose qu’elle n’aurait jamais laissée. Elle s’appuie contre le mur extérieur de la grange, tout juste abritée de la pluie tiède et orageuse, et elle attend, l’enfant sur sa hanche, les deux sacs en plastique noir posés à côté. Solitaire encore une fois : Rodolphe a refermé la porte derrière lui. Plus rien ne filtre de l’intérieur de la maison, pas même le bruit de la télévision allumée toute la journée. Moe regarde l’enfant qui regarde les gouttes d’eau tomber de la gouttière, ne pense à rien. Juste tenir debout. À quinze heures, la voiture de Réjane entre dans la cour.

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

UN

Faut pas regretter. C’est sa grand-mère qui disait ça. Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard. Une fois que tu as cassé une barre en fer sur la gueule d’un type, tu vas pas aller t’excuser, hein, Moe. C’est pas que tu pourrais pas, remarque. Mais voilà, pour quoi faire ? Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.

Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

Et ça, Moe l’a oublié, noyé dans sa cervelle.

*

Elle vient des îles, Moe, comme la mamie qui l’appelle tête de piaf, moitié compliment, moitié moquerie – pas grand-chose dans le crâne, mais ce si joli sourire, un visage doré de soleil caché par les boucles brunes lorsqu’il y a du vent, et ces yeux oui, noirs sous les longs cils rieurs. Évidemment, que Rodolphe a craqué : une sirène sortant du Pacifique. Elle en a fait espérer du monde, la petite, tout alanguie sur le sable, des heures à contempler la mer, à y glisser son corps sans jamais se lasser, fascinée par le reflet de l’eau, par les marées invisibles et le galbe des vagues. Et elle est là, à tourner dans sa robe légère, à virevolter tel un papillon attendant le filet, est-ce que ce n’est pas sa faute aussi, est-ce que ce n’est pas elle qui l’a voulu ? Ces poses langoureuses, oh c’est sûr, la grand-mère l’aurait giflée si elle avait encore été de ce monde à ce moment-là, et du haut du ciel elle a sûrement essayé de lui lancer un éclair ou une giboulée, pour la mettre en garde, lui faire rentrer les fesses qu’elle agitait trop souvent à son goût c’est certain, mais quand une fille décide, eh bien. Moe a continué à sourire et à se trémousser, et Rodolphe a fini par l’inviter à dîner. Et puis. Elle a vingt ans à ce moment-là, qu’elle s’en débrouille. Mais si ce n’est pas pitié. Elle allait si bien avec l’île qu’elle va quitter.

Cette île qui sur le papier et dans les agences de voyages est un endroit où l’on rêve de venir, à se poser le train sur du sable blanc devant la mer si transparente qu’on la croirait fausse ; pas à se demander comment suivre à Paris le crétin dont vous vous êtes entichée. Car rien ne manque ici, le ciel bleu, les plages immenses, le soleil et les cocotiers : une vraie carte postale. Et les touristes s’y précipitent. Par milliers. Autant que d’habitants. Parfois Moe se demandait s’ils n’allaient pas la faire couler, son île, eux tous qui gigotaient et dansaient avec des fleurs autour du cou, et chantaient à en fissurer la barrière de corail. Mais ce n’est pas à cause de cela qu’elle est partie.

Non : c’est parce qu’elle n’a pas réfléchi. Ou alors un peu, mais pas trop, pas si bête, elle savait bien que ça ne serait pas rose tous les jours. N’avait pas envie de se l’avouer avant même que l’histoire se noue, malgré le pincement au fond du ventre qui venait la titiller le soir, après, quand Rodolphe dormait et qu’elle le regardait, ses quarante ans, les rides au coin des yeux et les veinules parce qu’il buvait trop. Et déjà elle hésitait à le suivre. Le doute, aurait dit la mamie.

Promesse tenue. Si vite, à peine le pied posé sur le tarmac de la métropole, quinze mille kilomètres plus tard, puisque Moe avait tout quitté pour venir au pays de son homme. Il pleuvait ce jour-là – une pluie grise et fine qu’elle découvrait, elle avait trouvé ça charmant. Rodolphe avait ri, de ce ricanement qu’elle apprendrait à détester avec les années.

— Ça tombe bien que t’aimes la flotte, tu vas pas en manquer, ici.

Et vrai, elle avait été servie, et la pluie, ça ne serait rien du tout, à côté du reste.

D’abord parce qu’elle avait imaginé arriver en ville, avec des lumières jour et nuit et des fêtes à n’en plus finir, et qu’elle s’était retrouvée là où la campagne commence, tournant en rond dans une maison trop sombre pour y lire sans lampe de septembre à mai – cependant elle s’était contentée de hausser les épaules, bonne fille : elle n’aimait pas les livres. Quand la pluie était tombée des jours, des semaines et des dizaines de millimètres durant, elle avait tiqué davantage. Sans doute l’éclat jaune de ses yeux en avait pris un coup, et le moral, à soupirer devant la fenêtre ; mais c’était toujours moins dur que le regard des gens sur elle. Voilà, à tout prendre, c’est ce regard-là qui l’avait le plus gênée. Avait même fini par lui faire regretter son île, malgré la voix de sa grand-mère en boucle dans sa cervelle, tête de piaf, qu’est-ce que je t’avais dit, tête de linotte, avance donc, maintenant que tu n’as plus le choix.

Car ici, au pays, disait Rodolphe, elle s’était trouvée méprisée, méfiée, mal-aimée. Entendait traîner les mots dans son sillage, quand elle marchait dans la rue. L’étrangère. La colorée. C’qu’y nous a ramené là. Elle n’avait pas osé en parler à Rodolphe. Pour ce qu’il en avait à fiche d’elle, à présent qu’elle était coincée avec lui, à ne connaître personne, ne pas savoir conduire, ne pas espérer le moindre travail. Qu’il l’ait appelée « ma princesse » les six mois qu’ils avaient passés ensemble sur l’île, du temps de sa mission à lui, elle ne s’en souvenait plus. Du jour où ils avaient atterri ici, elle était devenue la taipouet. Cela le faisait rire, et il le répétait en boucle à ses copains. Après la quatrième bière.

Bien sûr qu’elle s’en doutait. S’y était préparée. Pas née de la dernière pluie, non plus. Bien avant de prendre l’avion, elle avait perdu ses illusions. Rodolphe? Un abruti. Savait tout sur tout, la reprenait sur la moindre chose, lui expliquait comme à une attardée. Y compris la transformation du coprah, alors qu’elle avait travaillé à l’usine pendant un an, est-ce qu’il allait lui apprendre cela aussi, bon sang ? Mais il y avait le rêve. La France, Paris, les Champs-Élysées, les bateaux-mouches sur la Seine. La tour Eiffel qui scintille chaque heure. Dans son île, le rêve, c’était pour les autres. Elle, ses cinq frères et sœurs, les parents fatigués depuis le matin, leur destin était tout tracé : quelques petits boulots à la saison touristique, les aides sociales le reste du temps. Se marier entre soi, avec le fils du voisin. Avoir des enfants qui ne feraient pas d’études, trouveraient des jobs quatre mois par an dans la restauration ou les loisirs, attendraient les aides sociales eux aussi les huit autres mois ; épouseraient voisins et voisines à nouveau. Et elle n’était pas malheureuse, Moe, loin de là. Mais à vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance? Pas question. Elle ferait avec. Forcerait le destin, deviendrait riche, vivrait dans un hôtel particulier en pierre blanche, porterait des talons hauts et des robes trop chères. Regretterait toujours d’avoir quitté l’océan, bien sûr. Ah ça non, elle n’avait pas réfléchi.

Et il vaut mieux qu’elle n’y pense pas trop quand Rodolphe attablé devant un verre de Ricard la siffle en claquant des doigts et lui montre une poussière par terre, Dis donc la taipouet, tu sais plus faire le ménage? Mais c’est une gentille, Moe, et elle s’écrase avec le sourire. Déjà dans l’île, on pouvait lui demander n’importe quoi, un coup de main pour balayer la terrasse, préparer à manger pour la vieille mère du voisin, garder un bébé malade. Elle souriait et elle disait oui. Avec Rodolphe, elle cuisine, passe la serpillière matin et soir parce qu’il exige que cela soit propre, elle s’occupe du jardin, des deux chiens, du linge, de la vaisselle, elle range. Dérange. Range à nouveau. Cela l’occupe. Elle a passé son permis de conduire au bout d’un an pour pouvoir aller faire les courses. À force de sourires, a gagné quelques ménages dans les villages voisins – pas ici : ici, on ne lui demande rien, on préfère la débiner sans lui avoir jamais adressé la parole. Mérite pas. Qu’elle aurait dû rester à l’autre bout du monde avec ceux de sa race. Et la messe est dite.

*

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PREMIÈRES LIGNES #5

PREMIÈRES LIGNES #5



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Un de mes coups de coeur 2017



PREMIÈRES LIGNES #5

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

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Un biopic épique, Tolkien

Un biopic épique, Tolkien

Aujourd’hui on parle Film ou Cinéma comme vous préférez.

Un biopic épique, normal c’est celui de Tolkien l’auteur du célébrissime  « Seigneur des anneaux » 

Et oui depuis l’adaptation du livre phares de l’auteur britannique, le nom de J. R. R. Tolkien, est devenu familier au plus grand nombre d’entre nous.

Aussi en juin dernier est sorti un film retraçant la vie de l’homme qui se cache derrière l’auteur.

Le biopic Tolkien, qui revient sur la jeunesse et les années d’apprentissage du célèbre auteur anglais .

La fiche du Film

Genre : Biopic
Réalisateur : Dome Karukoski 
Acteurs : Nicholas Hoult, Lily Collins, Colm Meaney, Derek Jacobi, Anthony Boyle, Patrick Gibson, Tom Glynn-Carney, Graig Ronerts
Pays : Grande-Bretagne
Durée : 1h52
Sortie : 19 juin 2019
Distributeur : Metropolitan FilmExport 

Synopsis : La jeunesse et les années d’apprentissage de J. R. R. Tolkien, du célèbre auteur du Seigneur des anneaux. Orphelin, il trouve l’amitié, l’amour et l’inspiration au sein d’un groupe de camarades de son école. Mais la Première Guerre Mondiale éclate et menace de détruire cette « communauté ». Ce sont toutes ces expériences qui vont inspirer Tolkien dans l’écriture de ses romans de la Terre du Milieu.

La bande annonce parle d’elle même.

Je ne sais pas vous, mais pour moi  J. R. R. Tolkien (1892-1973) est à l’origine de la fantasy . Le Hobbit (The Hobbit) ou Bilbo le Hobbit paraît le 21 septembre 1937 au Royaume-Uni. C’est la première œuvre publiée qui explore l’univers de la Terre du Milieu, sur laquelle Tolkien travaille depuis une vingtaine d’années

Et m^me si le genre est née au cour de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est réellement Tolkien qui lui donne ses lettres de noblesse. Bien avant cela, il y a eu les légendes arthuriennes le roman de chevalerie, la chanson de geste et puis Wagner est sa tétralogie Der Ring des Nibelungen. Bon oui ok là c’est un enfin 4 opéras. Et en parlant d’anneau….

Tolkien commence à écrire pour son plaisir dans les années 1910, élaborant toute une mythologie autour de langues qu’il invente.

Si Le hobbit reste au yeux de tous une histoire pour les enfants, il n’en est rien de sa suite Le Seigneur des anneaux. L’histoire ici est beaucoup plus sombre et ce sont les jeunes adultes qui se retrouvent dans ce récit épique.

Pour moi Tolkien est un auteur majeur Sans lui pas de Donjons et Dragons. Mais si vous savez , ou tout du moins les plus de 50 ans se souviennent de ce jeu de rôle qui a bercé notre adolescence

Sans lui, pas de Game of Thrones.

Bon toutes ses élucubrations n’engagent que moi. Pour autant Tolkien est un auteur majeur même si avant lui Robert E. Howard avait publié Conan le Barbare (titre original : Conan the Barbarian, 1932) Et si à la même époque de la sortie de The Lord of the Rings (1954) etait édité Le Monde de Narnia (titre original : The Chronicles of Narnia, 1950-1956) de C.S. Lewis. CEs deux auteurs ont pas mal de points communs notamment celui d’être amis et catholique pratiquant.

Mais revenant à notre film.

C’est bel et bien les jeunes années de Tolkien que vous allez découvrir. Quand orphelin, il est confié avec son petit frère à une famille de la bonne société qui va l’inscrire dans un collègue bourgeois de Birmingham ou il nouera ses premières amitiés. Ou naîtra la fraternité  T.C.B.S. (la Tea Club Barovian Society) avec ses 3 comparses le poète Geoffrey Smith, Rob Gilson et Christopher Wiseman .

Il tombe amoureux de sa voisine de palier Edith, mais l’entrée en guerre les sépare. 

Et alors ce sera la grande guerre et ses horreurs. Cette 1ère guerre mondiale qui sera la chair et le sang de l’imaginaire de notre auteur.

Il revient de la guerre, épouse Edith

Et puis J.R.R Tolkien intégre Oxford et commence à approfondir sa passion pour les langues anciennes, notamment grâce au professeur spécialiste de l’anglais ancien, le philologue Joseph Wright. 

Là l’aventure littéraire va pouvoir commencer.

Et ses amitié avec ses camarades de Birmingham seront à l’origine Communauté de l’anneau, et son amour pour Edith deviendra celui d’Aragorn pour Arwen.

Alors perso j’ai aimé ce film entre réalité et imaginaire.

Maintenant je comprendrai que vous soyez déçu si vous vous attendais à un film d’aventure et héroïque fantasy. Pour autant Tolkien, le biopic porte en lui une verve épique !

Aussi maintenant nous reste-t-il plus qu’à attendre la grande expo Tolkien à la BNF en octobre prochain dont (Ge) je vous reparlerai bientôt sur Collectif Polar

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PREMIÈRES LIGNES #2

PREMIÈRES LIGNES #2

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le second livre choisi est :

Crois Le de Patrice Guirao

Chapitre un

Il est pas plus grand qu’un lavabo de pissotière, épais comme une armoire à pharmacie et jaune terreux. Je l’aime bien. Jaune pisseux. Il doit avoir cent vingt ans. Il les a même, peut-être, depuis cent vingt ans.

Debout, pieds nus dans ses savates1 d’un gris avancé, les ongles endeuillés d’une vénérable crasse chèrement acquise au terme de longues semaines d’abstinence d’eau savonneuse, il me regarde. Flottant dans son short colonial d’un sempiternel beige auréolé — c’est une couleur à lui, que je n’ai encore jamais vue ailleurs que sur ce short —, et sa chemisette bleu eau du port après les pluies. Il me sourit. Je ne l’ai pas entendu entrer.

Presque chauve. Six poils en tout. Mais longs.

Trois sous le menton, un sur chaque joue, et le dernier, qui voudrait se faire passer pour un cheveu, planté en plein milieu de la route, sur un crâne désertique fréquenté par un malheureux pou asthmatique. Certainement veuf.

C’est Lying, Paul-Arman-Lying dit Toti. Il me tend une main calleuse aux extrémités d’un beau marron soutenu qui fait naître en moi une soudaine angoisse.

Quels sont les rapports qu’entretient Toti avec le papier toilette ? Pas le temps d’y répondre. La politesse et la bienséance ont raison de mes inquiétudes et je lui serre la paluche en me relevant de mon fauteuil.

– Salut Toti ! Comment va ?

Pour toute réponse j’ai droit à un large sourire de piano fin XIXe-début surréalisme. Une dent oui, deux dents non — et dehors pareil — et un hochement de tête accompagné d’un généreux :

– T’ente et un !

Eh oui, trente et un Toti ! Trente et un ! Nombre fatidique. Tout comme trente, et aussi vingt-huit, plus rarement, et plus rarement encore vingt-neuf.

Cher Toti !

Quand tu le vois comme ça, avec sa dégaine de termite, t’as envie de lui filer cent balles. Et justement, c’est pour ça qu’il est là !

Il vient se faire payer le loyer. Et les trente et un janvier, mars, mai, juillet, août, octobre et décembre, c’est jour de loyer !

Le sourire est toujours large et vient par les commissures des lèvres rejoindre les fentes clignotantes de ses petits yeux furtifs. Il a récupéré sa main et j’avoue que je ne me suis pas fait prier pour la lui rendre, tout en gardant, par-devers moi, entre mes doigts délicats, comme un arrière-goût de moisi un peu aigre — je sais : ça n’existe pas, mais c’est juste pour donner une idée de l’impression que ça laisse quand t’as serré la main de Toti. Il s’empresse de me la tendre à nouveau avec, cette fois, un morceau de sac en papier sur lequel sont griffonnées des colonnes de chiffres, censées justifier la quittance de loyer.

– T’ente et un. Sichendouze f’ancs soichante t’ois, en plus les cha’ges aujou’d’hui.

Tiens !? Ce mois-ci, il me fait une augmentation de six cent douze francs et soixante-trois centimes pour les charges ! J’ai beau faire de terribles efforts pour essayer de comprendre quelles dépenses ont pu, ce mois-ci, engendrer une augmentation de charges, je ne vois pas.

Trente-huit mètres carrés au quatrième et dernier étage, sans ascenseur. Pas de chauffage. Forcément, sous les tropiques ! Pas de clim non plus. Aucun entretien des parties communes. Non je ne vois vraiment pas.

– Toti, c’est quoi cette augmentation des charges ?

– Pas omentation ! Dolla’ !

– Quoi, dollar ?

– Dolla’ monter, cha’ges monter !

Ah mon Toti ! Mon inénarrable bailleur ! Plus je te côtoie et mieux je comprends d’où te vient ta fortune !

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’augmentation du dollar et les charges de ce putain d’immeuble vétuste que nous partageons, tes locataires de misère et moi-même, avec les cafards, les margouillats, les insectes rampants de tout poil et quelques rats faméliques ?

– Comment ça, le dollar monte ! Le dollar monte, c’est son droit ; mais ici, c’est toujours des francs Pacifique Toti ! On est à Tahiti, on ne paye pas en dollars !

– Non pas payer dolla’. Payer f’ancs !

Là, il fait le con.

– Toti arrête ! Tu crois pas que je vais te payer quoi que ce soit en plus ! Toti ? Tu trouves pas qu’il est assez cher comme ça ton loyer ? Soixante-sept mille huit cent vingt-quatre, plus sept mille quatre cent quatorze de charges, plus… Et en plus, regarde, tu t’es encore gouré dans l’addition. T’as encore additionné la date avec le total !!!!???

Le vieux Toti met sa vieille main devant sa vieille bouche, l’air songeur, un rien dubitatif, comme si soudain toutes ses valeurs venaient de s’effondrer et qu’il cherchait à comprendre pourquoi.

Une innocence bafouée. Il en a la larme à l’œil le Toti. Tant d’injustices après tant d’années de sacrifices, c’est trop pour ses vieilles épaules. Il est triste.

– Alo’s, pas sichen douze f’ancs soichante-t’ois… sichen douze f’ancs seu’ment !

– Non Toti, pas question ! En plus tu sais bien que les centimes ça existe plus depuis des lustres !

– Un peu alo’s !

– OK. Je te donne douze francs et pas un franc de plus. En échange, tu n’encaisses pas le chèque avant le 15.

Un rayon de soleil vient d’illuminer les deux petites fentes au travers desquelles Toti scrute le monde depuis des millénaires, et son sourire aux rides filasses éponge les deux gouttes de morve, qui commençaient à couler de ses narines écrasées.

– D’acco’d. Tu donnes douze f ’ancs main’nant. Et d’acco’d le 15.

Et c’est comme ça depuis des dizaines d’années. Sou après sou, franc après franc, million après million.

La Chine est en marche M. Snow !!

Toti possède tout l’immeuble. Quatre étages de béton d’une laideur infâme, mais au beau milieu de l’avenue du Prince-Hinoi. En pleine ville.

Il en a un autre plus grand à Fare Ute, avec des entrepôts, qu’il loue également. Pendant de longues années, il a cultivé des légumes sur des terres accrochées au flanc de la montagne où même les chèvres ne se seraient pas aventurées. Carotte après carotte, tomate après tomate, taro après taro, chou après chou, il a rempli sa marmite.

La mienne pour l’instant est comme moi : sans fond.

Pas brillantes les finances. Juste de quoi m’offrir ce bureau miteux avec sur la porte la plaque :

AL DORSEY

Détective privé – Filatures – Enquêtes

Surveillance – Recherches – Renseignements

Protection

La totale, quoi. La plupart du temps c’est plutôt : Surveillance et Filatures et pas trop : Recherches et Enquêtes, mais bon, bon an mal an, ça roule.

J’ai mis également une plaque à l’extérieur devant l’immeuble, mais ils ont posé un panneau de stationnement interdit juste devant. Comme ça, ça reste discret !

Mon vrai nom c’est : Édouard Tudieu de la Valière mais, pour un privé, ça le fait pas. Alors j’ai pris un nom d’emprunt : Al Dorsey, comme le Dorsey de l’orchestre de Sinatra dans les années 40. Ça sonne quand même plus américain que Tudieu de la Valière !! Faut ce qu’il faut.

Toti prend son chèque, qu’il froisse dans une poche de son short, entre une rondelle, un joint de robinet et trois boulons huileux ramassés sur la chaussée. Il se cure le nez d’un ongle expert. Toujours souriant, il me tourne le dos et passe la porte restée ouverte qu’il claque derrière lui tout en marmonnant quelques pensées profondes, qui semblent le réjouir au plus haut degré, mais dont je ne saisis malheureusement pas le sens à cause de la sonnerie du téléphone.

C’est Lyao-ly Ma fiancée. Baldwin, notre chien a disparu. Lyao-ly ne l’a pas vu de la matinée. D’habitude il passe son temps à côté d’elle, mais là, depuis ce matin, pas le moindre signe de vie.

– Tu es allée voir chez Marc ? Des fois, il va à côté, chez Marc. Il aime bien se vautrer dans ses hibiscus.

Visiblement ce n’est pas une bonne piste. Si j’en crois le ton de Lyao-ly, j’ai encore dit une connerie. C’est évident qu’avant de m’appeler elle a cherché partout dans le quartier et c’est vraiment en dernier ressort qu’elle m’appelle.

– Excuse-moi chérie. Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je peux faire !! Est-ce qu’elle en sait quelque chose, ma chérie, de ce que je peux faire ? Est-ce que c’est elle la détective ? Est-ce que j’ai seulement un cœur, pour poser une telle question ? Que faut-il qu’il arrive à la maison pour que je daigne m’occuper des miens ?

– Enfin, c’est pas si grave. Il va revenir Baldwin. Il a dû aller courir la chienne en chaleur. D’ici quelques heures, il sera de retour. Il ne faut pas t’en faire.

Ah ! C’est sûr qu’en étant comme moi on ne risque pas de s’en faire. Avec une telle attitude, notre chien peut bien crever dans son coin, baigné dans son sang, écrasé par un flot continu de voitures et de 4×4 sur la RDO2 sans que personne ne s’en inquiète.

Il faut absolument faire quelque chose, avant que ma Lyao-ly ne se vide sur place de toutes les larmes de son corps. Avec la chaleur qu’il fait, c’est pas bon pour la santé

– D’accord, je m’en occupe. Ne t’inquiète plus. Je t’aime… Oui, le chien aussi. À tout à l’heure…

Non je ne raccroche pas. J’écoute. Un message pour moi ce matin. Très bien. Elle a oublié. Forcément avec cette histoire de chien… Un rendez-vous à 11 heures. Très bien aussi, il est moins dix. Super ! Mais non l’essentiel c’est que je sois prévenu. Bien sûr que je ne lui en veux pas, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’appel est arrivé à la maison et pas au bureau ? Comment ? Maryse ? Que vient faire Maryse… Mais oui, Lyao-ly attendait un coup de fil de Maryse, son agent de Los Angeles qui comme je le sais pertinemment appelle toujours au bureau, de peur de déranger Lyao-ly avec le décalage horaire et Lyao-ly a fait faire le renvoi du numéro à la maison ce matin en oubliant de m’en avertir. Voilà tout.

– Il est 11 heures chérie. On frappe à la porte. Je crois que mon rendez-vous est là. Je te laisse… Comment ? Baldwin ! C’est Baldwin qui vient de rentrer et qui aboie ! Génial ! Tu vois, fallait pas t’inquiéter. Je te laisse.

Voilà une affaire rondement menée.

– Entrez !

C’est encore Toti accompagné d’un gros homme essoufflé et transpirant. Toti brandit un rectangle de caoutchouc vieux d’un siècle, ressemblant vaguement à un morceau de pneu, en se lamentant dans une langue sino-franco-kāina3 que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Il est bouleversé. Anéanti sous le poids de la fatalité. Ébranlé par tant d’injustice. Il s’adresse à moi, implorant comme un banni devant ses juges. C’est sa savate gauche. Il l’a explosée en descendant les escaliers et il est revenu me demander un trombone pour la réparer. Va, pour un trombone. Deux, même ! Pour si, en cas… Toti semble aller mieux. Il se saisit des trombones comme si sa vie en avait dépendu. Il va même de mieux en mieux. Le geste de l’habitude aidant, il a remis sa savate en état en un rien de temps. Il se redresse, un large sourire aux lèvres.

– E’tatique t’e plaît. Un…, deux ? Pou’ l’aut’e pied ! Pas qu’è tombe !

Comment lui refuser ses deux élastiques pour sécuriser sa savate droite ! Il les récupère, le geste gourmand, et se retire hilare en me laissant le gros homme sur le pas de la porte.

– Me’ci, Al. Me’ci.

Je lui fais un signe de la main pour le saluer et quelque peu dubitatif je m’adresse à l’homme debout qui n’a pas bougé depuis son arrivée avec Toti.

– Bonjour. Vous étiez avec Toti ?

Il avance d’un pas.

– Non. Je vous ai appelé tout à l’heure. J’ai eu votre secrétaire…

Le rendez-vous. C’est lui mon rendez-vous. Le premier depuis plus de trois semaines. Enfin du boulot. En tout cas je l’espère.

– Ah oui. Vous aviez rendez-vous à 11 heures ? C’est ça ?

– Oui. Votre secrétaire m’a dit de passer à 11 heures. Je suis arrivé en même temps que l’autre monsieur tout à l’heure et je suis entré avec lui.

– Oui oui, bien sûr. Asseyez-vous. Monsieur…?

– Levret. Noël Levret.

Il me tend la main. Je la lui serre. Jusque-là rien d’anormal.

– Asseyez-vous monsieur Levret. Prenez un siège. Justement je vous attendais. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

L’homme s’est installé dans le fauteuil Louis XIII que m’a donné la maman de Lyao-ly quand j’ai ouvert l’agence. Dieu seul sait comment ce fauteuil a atterri à Tahiti. En général le mobilier local est plutôt : bois de caisse découpé à la tronçonneuse, incrusté de formica. La classe quoi. D’ailleurs mon bureau n’échappe pas à la règle. Il est couleur locale, à l’exception du fauteuil. Le sol, d’un généreux Gerflex gris laiteux, accueille, en plus des cafards, un bureau monobloc en bois des îles avec trois tiroirs, une banquette qui sert parfois de couchage, deux armoires d’un marron éclatant, récupérées lors d’une vente aux enchères de la DCAN4, une table basse et deux autres petits fauteuils mi-crapaud, mi-grenouille, mais d’une agréable facture. Aux murs, les guirlandes de peinture verdâtre et ocre masquent de délicates lézardes, qui se perdent dans les méandres des auréoles du plafond. À droite, au fond, juste avant le coin cafetière-frigo, une rangée d’étagères habitées par mes livres préférés et mes dossiers en cours.

Pour ce qui est des dossiers en cours, c’est peut-être un bien grand mot. En fait, il y a une chemise cartonnée. Une seule et vide. Mais en cours.

Le père Levret est maintenant bien calé dans le fauteuil. Il a cessé de s’éponger le front et le cou avec son mouchoir en coton. Un mouchoir comme on n’en fait plus. Format nappe de pique-nique. Il a refermé son col, un col blanc, large de deux pouces, et c’est comme ça que je me suis aperçu que Noël Levret avait un lien direct avec les ordres. On n’est pas détective pour rien ! C’est un métier.

C’est vrai qu’il porte aussi une soutane et que, pour la déduction, dans ce cas de figure, ça aide.

– Je vous écoute monsieur Levret.

Un curé dans mon bureau ! Mais qu’est-ce qu’un curé peut bien attendre d’un détective privé ?


1 Expression caractéristique de Polynésie française, désigne les tongs, les samaras.

2 Route de dégagement ouest : voie rapide qui relie Papeete à Punaauia.

3 Kāina (mot originaire des Tuamotu) : sauvage ; par ext. : local, indigène.

4 Direction des constructions et armes navales, devenue par la suite DCN.

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Premières lignes , notre nouveau rendez-vous

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque. 

Il y avait longtemps que nous nous étions pas parlé.

Et bien voilà avec « Premières lignes » je serai à nouveau présente sur la toile.

Car souvenez vous au début de notre blog, je vous faisais lire les premiers chapitres d’un bouquin.

Là le challenge est encore plus simple.

Juste vous présenter les premières ligne

Cela permet ainsi de se faire une idée sur le livre que nous pourrions lire . J’aime assez le principe.

PREMIÈRES LIGNES

Le concept est donc simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui un nouveau rendez-vous !

Premières lignes est un rendez-vous littéraire instauré par le blog Ma lecturothèque.Le principe est très simple. Le dimanche, un livre est présenté à travers ses premières lignes. Il n’existe aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai déjà lu ou que l’on prévoit de le faire. Il suffit de faire un choix !C’est Aurélia qui l’a mis en place sur Ma lecturothèque et qui s’occupe de gérer les liens des participants. L’intérêt, c’est de présenter un livre au choix, à travers ses premières lignes… Il n’y a aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai lu ou qu’on prévoit de le faire, il suffit de porter notre choix sur lui…

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Trophée Anonym’us : Remise du Trophée au vainqueur, Balthazar Tropp

samedi 20 avril 2019

Remise du Trophée au vainqueur, Balthazar Tropp

C’est sous un soleil radieux qu’Eric Maravalias à eu le plaisir de donner à Balthazar Tropp,
 le Trophée Anonym’us les mots sans les noms 2019

et de partager avec lui un verre et un agréable repas.

Balthazar Tropp livre quelques petites indiscrétions.
Avec un roman en projet, nous espérons avoir l’occasion de croiser à nouveau sa plume ! 


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Trophée Anonymus 2019 : Le podium

Trophée 2019 – Le podium


Trophée Anonym’us, les mots sans les noms 2019
Buste en argile – Pièce unique façonnée par Eric Maravelias

Enfin les résultats du Trophée 2019 !
Après une aventure qui vous tient en haleine depuis septembre à raison d’une nouvelle et d’une interview chaque semaine, une aventure relayée par de nombreux blogs qui, sans faiblir, ont eux aussi partagé les nouvelles des 22 auteurs de la Team  vous allez enfin découvrir le podium 2018.
Nous remercions plus particulièrement les blogs Les livres d’ElieLila sur sa terrasse,le site de Jean Marcel, celui de Libres Ecritures, qui nous accompagnent depuis plusieurs années, voire, pour quelques uns d’entre-eux, depuis le début de cette aventure il y a maintenant cinq ans. Grâce à Dominique Terrier (Alias Jean Marcel ou vice-versa) les recueils des nouvelles publiées tout au long des cinq années de ce trophée sont également présents sur le site Atramenta sur la page dédiée au trophée  qu’il en soit vivement remercié.
Nous remercions aussi chaleureusement les 21 auteurs qui ont osé se frotter à l’art difficile de la nouvelle et soumettre aux membres du jury cette dernière de façon anonyme. Merci à eux d’avoir joué le jeu. Cette année encore, nous avons été heureux de découvrir des nouvelles d’une grande diversité et d’une grande richesse que le jury a eu bien du mal à départager.
Enfin ce Trophée ne serait rien sans l’enthousiasme du jury, que nous remercions pour la qualité des échanges, même s’ils furent râpeux, parfois… et la bonne humeur communicative tout au long du Trophée. 

Pour cette cinquième édition du Trophée
 le gagnant est …

Balthazar Troppavec la nouvelle Autoportrait

Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio

A la seconde place 

Katia Campagneavec la nouvelle Quand la terre mourra


Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio


A la troisième place 

Nick GardelAvec la nouvelle Il faut bien se nourrir

Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio

Enfin, en quatrième et  cinquième places mais quasi ex aequo… 


Une histoire d’Oreille de Frédérique Hoy son interview etsa page auteur sur babelio
Rédemptionde Céline Denjean son interview etsa page auteur sur babelio

Encore un grand merci à tous !

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Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

La réponse du KIAEKRIKOI, 
par ordre alphabétique d’auteurs.
Vous pouvez cliquer sur leur nom pour retourner directement sur leur nouvelle.

Sophie Aubard


Nouvelle 20 – Un air de famille

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Solene Bakowski


Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Katia Campagne


Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Céline Denjean


Nouvelle 17 – Rédemption

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici ?!


Sandrine Destombes


Nouvelle 21 – Faute Grave

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Pascale Dietrich


Nouvelle 18 – L’intersection

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Eric Yann Dupuis


Nouvelle N°4 – Le spectre de la vérité

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Sacha Erbel


Nouvelle N°2 – Plus fort que Superman

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Nick Gardel


Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

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Fred Gevart


Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Fredérique Hoy


Nouvelle N°6 : Histoire d’Oreille

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Stéphanie Lepage


Nouvelle N°5 – Beauté épinglée


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Guy Masavi


Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain

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Salvatore Minni


Nouvelle 14 – Béton armé

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Natacha Nisic


Nouvelle N°3 – Dans la bouche

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Tom Noti 


Nouvelle N° 11 – The Champion

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


David Patsouris


Nouvelle N°14 – Elle a peur, peut-être

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Laurence Simao


Nouvelle N°13 – Trois âmes pour seule arme

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Simon François


Nouvelle N°15 – Contrechamp

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Ahmed Tiab 


Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Balthazar Tropp 


Nouvelle N° 1 – Autoportrait

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !

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Trophée Anonym’us : KiaEkriKoi ?

5e Trophée Anonym’us, les mots sans les noms… KiaEkriKoi ?


Le penseur, Auguste Rodin


le KiaEkriKoi, petit jeu d’indices vidéo pour tenter de retrouver …

Qui a écrit Quoi…

Cliquez sur le nom de chaque auteur(e) pour lancer une petite vidéo, généralement décalée, mais qui tient lieu d’indice pour retrouver qui  a écrit quelle nouvelle. 
Nous vous conseillons d’installer AD Blocks pour limiter la pub au visionnage des vidéos.

Pour relire une nouvelle, cliquez sur cette dernière.  Les auteurs sont classés par ordre alphabétique, les nouvelles par ordre de parution. Saurez-vous retrouver qui a écrit quoi ?


 1. Auto-portrait
 2. Plus fort que superman
 3. Dans la bouche
 4. Le spectre de la vérité
 5.  Beauté épinglée
 6. Une histoire d’oreille
 7. Faut bien se nourrir
 8.  Tout ce qui est humain
 9. Un soir d’orage
10.  Quand la terre mourra
11.  The Champion
12.  Nos chers voisins
13.  trois âmes pour seule arme
14.  Elle a peur peut-être
15.  Contrechamp
16.  Marie-Martine, de la neige en été
17. rédemption
18.  L’intersection
19.  retardataire
20.   Un air de famille
21. Faute grave

Pas simple même avec les indices, hein ?

Alors à demain pour la solution !

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Trophée Anonym’us : Attention ça commence à se dévoiler


KiaEkriKoi

Dimanche 28 Avril 2019, le KiaEkriKoi, petit jeu d’indices vidéo pour tenter de retrouver … Qui a écrit Quoi…
Lundi 29 avril, les réponses à cette épineuse question
Mardi 30 avril, vous connaîtrez enfin les cinq nouvelles sélectionnées par le jury et parmi elles, celle qui se sera hissée à la première place.

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Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Solène Bakowski

L’interview de la semaine : Solène Bakowski

Solène Bakovski

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


Aujourd’hui l’interview de Solène Bakowski


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

J’essaie de me mettre en condition, mais juste dans ma tête. Pas de rituel sanglant, pas de maléfice, c’est promis. Rien qu’un peu d’imagination 😉

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Aucune réponse définitive. Ce qui est définitif est mort alors que la vie est mouvement. Du coup, je ne suis pas à l’abri de changer d’avis cinquante fois dans les cinq prochaines minutes.

. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Dorian Gray (du roman Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde). Il me fascine !

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Celui de me télétransporter, pour pouvoir être là où j’en ai envie au moment où je le souhaite.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Oui, sans aucune hésitation. J’écris d’abord pour moi, parce que ça me procure un plaisir fou.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Je ne me souviens de rien de précis. Je crois que le désir d’écrire a émergé à la suite de plusieurs petits événements, de minuscules traumatismes qui m’ont rendue muette sur le moment mais que j’avais besoin de mettre en mots pour en chercher le sens. Chez moi, l’écriture est née d’une incompétence à m’exprimer correctement à l’oral.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Pour peu qu’on écrive avec honnêteté et pour les bonnes raisons, je crois que oui.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

J’écris parce que j’aime écrire. Je ne cours pas après la notoriété et je me fiche bien qu’on connaisse mon nom. J’espère que c’est le cas de la plupart des auteurs.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

C’est indépendant de ma volonté… Les histoires qui me viennent naturellement sont toujours sombres, je ne sais pas pourquoi.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Il faut avoir du temps et de la disponibilité d’esprit.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Madame Bâ, magnifique personnage imaginé par Erik Orsenna dans le roman du même nom.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je ne sais pas, ça dépend, je dirais que je supprime entre 10 et 20% de ce que j’ai écrit. Parfois plus, parfois moins, je n’ai pas de règle.Les premiers romans de Stephen King et Au-revoir là-haut de Pierre Lemaître.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 21 – Faute Grave

dimanche 3 mars 2019

Nouvelle 21 – Faute Grave

Nouvelle 21 – Faute Grave

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Julia ne comprenait pas pourquoi elle devait s’obliger à revivre cette scène, encore et encore. Cette technique ne fonctionnait pas. Elle ne cessait de le dire. Loin de calmer ses angoisses, cela ne faisait qu’augmenter son sentiment de culpabilité. À quoi bon lui rappeler qu’elle était la seule à s’être sortie indemne de ce massacre ? Comment ce médecin pouvait-il croire que ça l’aiderait à surmonter ce traumatisme qui l’empêchait de reprendre sa vie en main ?

Depuis un an, Julia appréhendait ses nuits encore plus que ses journées. Éveillée, elle pouvait contrôler sa pensée, mais, lorsque les lumières de sa chambre s’éteignaient, elle savait que des fantômes attendaient patiemment dans un coin de la pièce pour venir la hanter. Les premiers temps, elle avait accepté les somnifères qu’on lui donnait sans rechigner, espérant que ce sommeil artificiel lui offrirait quelques heures de répit. Le constat fut sans appel. Aucune chimie ne pourrait effacer ses souvenirs.Ce sang… Ces corps… Comment oublier ? Julia n’était de toute façon pas sûre d’en avoir le droit. Son quotidien était peut-être devenu un enfer depuis ce funeste jour, mais elle était encore en vie. Elle le regrettait parfois, souvent même, mais elle était là, et sa seule présence en ces murs était en soi un privilège. Oublier aurait été un manque de respect à l’égard de ses collègues, de ces hommes et de ces femmes qu’elle fréquentait depuis presque dix ans.

Une soupe aux lentilles. Voilà ce qui l’avait sauvée. Une simple soupe qu’elle avait préféré consommer au comptoir de ce petit commerce. C’était une première. Julia ne se mêlait d’ordinaire pas à la foule. Elle aimait la solitude, le bruit feutré de son bureau. Déjeuner entourée d’inconnus ne lui ressemblait pas. C’est pourtant ce qu’elle avait fait ce jour-là. Ce vendredi noir comme elle l’appelait désormais.Dès lors, comment ne pas s’interroger sur le destin ? Ce karma dont elle avait entendu parler sans que cela ne lui évoque quoi que ce soit. Ce n’était pas son heure, diraient certains. Peut-être. Sûrement même, puisqu’elle était là pour en témoigner. Admettre cette théorie lui posait cependant un problème. Cela revenait à accepter que c’était en revanche le moment opportun pour ceux qui n’avaient pas survécu. Gilbert, ce comptable à six mois de la retraite, qui ne cessait de parler de ses projets. Noémie, cette jeune femme de trente-trois ans, qui était contente d’avoir trouvé une nounou pour ses enfants de deux et cinq ans. Ces hommes et ces femmes n’étaient pas ses amis. Elle n’aurait certainement pas participé à leur pot de départ et n’aurait jamais pris de leurs nouvelles s’ils avaient été remerciés. De là à accepter leur mort sans ciller…

Julia se souvenait parfaitement de l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait quelques minutes encore avant le drame. Elle revenait de sa pause déjeuner, l’humeur légère. Il ne lui restait plus que quelques heures à travailler avant de pouvoir profiter de son week-end. Elle n’avait rien prévu de particulier, mais l’idée de pouvoir se détendre deux jours d’affilée, au calme dans son appartement, suffisait à embellir sa journée. Le livre qu’elle avait commencé l’attendait bien sagement sur sa table de chevet. Ses chats se loveraient sur ses cuisses tandis qu’elle vivrait mille aventures sans bouger de son canapé. C’est comme ça qu’elle aimait sa vie. Seule et sans danger. Sans concession ni discussion. À quelques semaines de ses quarante ans, Julia aimait sa vie solitaire malgré les remontrances à peine voilées de sa mère qui la poussait à se ranger. « Se ranger ». Une expression qu’elle vomissait. N’avait-elle pas plus de valeur qu’un plaid qu’on met au placard quand arrive l’été ? De toute façon, à force de refuser les invitations de ses collègues, les sollicitations s’étaient faites de plus en plus rares au fil des années, jusqu’à disparaître totalement, et cela lui convenait parfaitement. Julia donnait le change toute la semaine pour renvoyer l’image qu’on attendait d’elle : une femme discrète, mais avenante, aimable et performante. Une personne dévouée qui savait se faire oublier. En d’autres termes, une employée modèle. Le samedi et le dimanche étaient donc sacrés. Ils n’appartenaient qu’à elle. Personne ne pouvait les lui voler. C’est à ces heures futures que Julia pensait en entrant dans les locaux de cette petite imprimerie de quartier.Le reste de ses souvenirs étaient flous et certainement déformés. Elle entendait encore résonner un glas au loin. Le médecin évoquait pour sa part une allégorie. Une représentation de son macabre décompte. Douze sons de cloche pour douze cadavres.Gilbert, Noémie, Arthur, Solène, Vincent, Jacques, Patrick, Laurent, Béatrice, Bertrand, Sophie et Denis. Huit hommes et quatre femmes. Ce manque de parité semblait dérisoire aujourd’hui. Tous ses collègues étaient morts, sans exception. La lame du couteau n’avait fait aucune distinction de genre.Non, définitivement, Julia ne voulait pas se revivre cette scène et ce médecin ne pourrait pas l’y obliger.

*

– Ce que vous me dites, c’est qu’il n’y a toujours pas de progrès, c’est bien ça ?

– Pas dans le sens où vous l’entendez, mais Julia va mieux, c’est indéniable.

– Mieux ? J’espère que vous plaisantez !

– Le traitement que nous lui prescrivons répond parfaitement à nos attentes. Son humeur est stabilisée et je peux vous assurer qu’elle ne représente plus aucun danger pour elle ou pour autrui.

– Désolé, mais il va m’en falloir un peu plus. Que je sache, elle est toujours dans le déni !

– Et elle le restera peut-être toute sa vie, vous devez vous y préparer. Cela ne veut pas dire qu’elle recommencera. Et puis je suis obligé de tempérer vos propos. Même si Julia n’a pas encore pris conscience de ses actes, elle a récemment admis avoir une part de responsabilité dans ce qui s’est passé. De manière détournée, je l’admets, mais c’est un début.– Vous vous parlez de cette histoire de film ?

– Que Julia ait reconnu avoir ressassé ce scénario des dizaines de fois est une petite victoire en soi !

– Une victoire… Une échappatoire, oui ! Un leurre ! Elle vous mène par le bout du nez, voilà ce que je pense !

– Sauf que c’est mon avis qui compte dans ces murs et je ne partage pas votre point de vue. Julia est persuadée d’avoir influé sur le cours du destin. De manière involontaire, bien sûr, mais elle ressent une certaine culpabilité. N’est-ce pas ce que vous attendez de sa part ? Le début d’un remords ?

– Ne jouez pas sur les mots avec moi, docteur ! Je ne suis pas un de vos patients que vous pouvez embobiner avec des images ou autres métaphores. Julia ne regrette rien pour la simple et bonne raison qu’elle refuse de voir la vérité en face. Ce film dont elle vous a parlé, je l’ai visionné, figurez-vous !

– Et qu’en avez-vous déduit ?– Que Julia se moque de nous dans les grandes largeurs ! Cette scène dont elle ne cesse de vous parler n’a rien avoir avec celle que j’ai découverte ce jour-là. Vous n’y étiez pas, moi si, et croyez-moi quand je vous dis que je ne suis pas près de l’oublier.

– Vous avez raison, je n’y étais pas, cela ne veut pas dire que je ne prends pas cette affaire au sérieux. Vous ne voyez pas le rapport avec ce film car vous ne cherchez pas à comprendre ce qu’il s’est passé dans la tête de Julia au moment des faits. Vous voulez une explication rationnelle, un élément concret qui vous permette d’accepter une vérité qui vous dérange. Malheureusement, dans mon domaine, il n’est pas rare que certaines questions restent sans réponse. On peut supposer, présumer et parfois même concevoir une certaine logique, même si celle-ci nécessite de faire abstraction de sa propre raison.

– Très bien, alors expliquez-moi ce que je ne conçois pas !

Le lien était facile à démontrer, mais le médecin savait qu’il s’adressait à une oreille réfractaire. L’homme qui lui faisait face était de toute évidence en colère. Il ne cherchait pas une explication, mais une justice. Un signe qui lui prouverait que cet acte ne resterait pas impuni. Ce que le patricien dirait n’y changerait rien. Ce dernier le savait, pourtant il se plia à l’exercice sans se faire prier.

La vie de Julia avait basculé dix-huit mois plus tôt. Il n’avait fallu qu’un simple grain de sable dans son train-train quotidien pour que tout son monde s’écroule.

Une grippe contractée au contact d’un de ses collègues. Une grippe mal soignée qui l’avait mise hors-jeu un temps. Voilà ce qui avait ruiné la vie de cette femme. Elle y croyait dur comme fer, en tout cas. Julia s’était toujours targuée de ne jamais poser un jour de congé. Elle ne prenait même pas les cinq semaines qu’elle cotisait dans l’année. Dévouée à son travail, Julia était persuadée d’être un élément indispensable à son patron, c’est pourquoi elle n’avait pas été étonnée d’être remplacée le temps de ses trois semaines d’arrêt-maladie. Le travail qu’elle abattait chaque jour ne pouvait attendre. Julia avait d’ailleurs tenu à vérifier chaque soir auprès de l’intérim qu’aucun retard n’était accumulé. Pour Julia, il ne faisait aucun doute que cette jeune femme ne pourrait pas faire illusion bien longtemps.Quand son patron lui avait annoncé à son retour que cette petite pimbêche — seul prénom que Julia consentait à lui donner — allait rester dans l’équipe, Julia ne s’était tout d’abord pas inquiétée. Au contraire, elle y a vu une certaine reconnaissance de la part de son supérieur. Il paraissait évident que Julia méritait d’être assistée dans son travail.Ce n’est qu’au bout de quelques semaines que Julia comprit que sa propre présence au sein de l’entreprise n’était plus si appréciée. Les remontrances devenaient quotidiennes, pour un oui ou pour un non. Elle qui n’avait jamais commis la moindre erreur se voyait reprocher toutes sortes de peccadilles. Une faute de frappe dans un mémo interne, une conversation trop forte dans un couloir, ou encore un café trop corsé qu’elle préparait pour toute l’équipe chaque matin et dont elle n’avait pourtant jamais changé le dosage. Bref, chaque soir Julia quittait son poste avec un goût amer. Elle ne ressentait plus cette satisfaction du travail bien fait qui lui tenait tant à cœur.Affectée par cette situation, Julia commença à perdre de son assurance. Elle avait la sensation que son supérieur lui attribuait des missions de plus en plus compliquées à réaliser. Prise de doute quant à ses capacités, Julia revenait sans cesse sur son travail au point d’accumuler du retard dans ses tâches quotidiennes, qu’elle gérait pourtant depuis dix ans presque les yeux fermés. Son tempérament avait changé, lui aussi. De plus en plus irascible envers ses collègues, notamment avec la fameuse « pimbêche » que tout le monde avait adoptée, Julia se retrouvait chaque jour un peu plus isolée. Seule Sophie, la maquettiste, passait encore une tête, de temps à autre, dans son bureau pour la saluer.Quand son patron la convoqua pour un entretien, Julia se présenta à lui avec l’espoir d’une petite fille cherchant le réconfort et les encouragements d’un parent aimant. La veille, il l’avait surprise en train de pleurer devant son ordinateur. Il n’avait rien dit et s’était contenté de refermer la porte. Par pudeur, certainement. C’est en tout cas ce qu’avait pensé Julia sur l’instant. Elle respectait énormément ce chef d’entreprise, de quinze ans son aîné, qui prenait soin de ses employés sans jamais s’immiscer dans leur vie privée. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi Gilbert se tenait debout, à ses côtés. Julia ne voyait en lui que le comptable qui lui validait ses bons de commande et notes de frais, elle oubliait qu’il était également en charge des Relations Humaines de la société.

L’air accablé qui se lisait sur le visage des deux hommes laissait penser qu’un de leurs collègues venait de décéder. Julia dut relire trois fois la lettre que Gilbert lui avait tendue avant de comprendre de quoi il retournait.

« Faute grave ». Voilà les deux mots qui avaient changé le cours de la vie de cette employée qu’elle estimait modèle. Deux mots qu’elle n’aurait jamais cru lire ou entendre à son sujet. Bien sûr, l’erreur était avérée. Julia avait tardé pour envoyer le courrier en recommandé que lui avait transmis son patron, mais ce n’est pas elle qui l’avait rédigé. Cette mission avait été confiée à la « pimbêche », la nouvelle chouchoute attitrée ! C’est elle qui aurait dû être chargée de le poster. Elle encore, et son patron bien sûr, qui savait à quel point cette lettre ne pouvait attendre. Comment Julia aurait pu deviner que de la date de son envoi dépendait un gros contrat avec l’État ? Aujourd’hui, on lui reprochait un manque à gagner de cinquante mille euros pour la société. C’était injuste, Julia le savait et le cria d’ailleurs haut et fort, mais le combat était perdu d’avance. Un dossier à charge avait été constitué à son encontre. Tous les petits manquements qu’elle avait accumulés depuis plusieurs semaines avaient été consignés. Gilbert avait également noté ses retards répétitifs avec la précision d’une horloge suisse. Certes, ils n’excédaient jamais plus d’un quart d’heure, mais, mis bout à bout, ils devenaient pénalisants. Le DRH avait pris un air navré en lui donnant le coup de grâce. Dans la pochette qu’il tapotait du bout des doigts se trouvaient aussi des témoignages de ses collègues jurant sur l’honneur que Julia avait un comportement agressif qui nuisait à l’ambiance générale de la société.Son patron n’avait même pas daigné la regarder dans les yeux. Il tapotait sur son téléphone portable quand Gilbert avait signifié à Julia qu’elle avait le droit de faire appel à un représentant pour défendre son dossier, mais qu’il allait dans l’intérêt de tous que ce licenciement se passe de manière apaisée. Julia avait essayé de réagir, d’argumenter chaque point qui lui était reproché, mais son patron lui avait coupé la parole en annonçant que l’entretien était terminé, les yeux toujours rivés sur son écran. Il n’avait ajouté qu’un point : elle était tenue d’effectuer sa période de préavis en télétravail afin d’éviter tout malaise.Abasourdie, Julia était sortie rapidement de la pièce, incapable de retenir ses larmes plus longtemps.

– Vous devez comprendre que ce travail représentait plus qu’un passe-temps ou un moyen de gagner sa vie, précisa le médecin. Il était la clé de voûte de Julia, son seul point d’ancrage avec la société.

– Vous oubliez sa famille !

– Pardonnez ma franchise, mais cela fait un an que je m’occupe de votre sœur et pas une fois elle ne m’a parlé de vous ou de vos parents. Et sans vouloir minimiser la responsabilité de Julia dans ce qui s’est passé, il est clair que de nombreux signes auraient dû vous alerter.

– Quoi, parce que ma sœur avait du mal à encaisser son licenciement et qu’elle a été marquée par une scène de film, je devais m’attendre à ce qu’elle se prenne pour Robert Redford découvrant tous ses collègues massacrés en rentrant de sa pause déjeuner ? Votre raisonnement n’a aucun sens ! Dois-je vous rappeler que dans ce scénario, Redford n’est pas le coupable ? Julia, si !

– Vous saviez que votre sœur nourrissait une haine démesurée envers ses anciens collègues.

– Je pensais que ça lui passerait. Qu’elle nous ferait une mini-dépression comme à son habitude et qu’elle s’en remettrait ! Croyez-vous sincèrement que je ne serais pas intervenu si j’avais su ce qui se tramait dans sa tête ?

– Ne vous avait-elle pas fait part de ses doutes ?

– Quels doutes ?

– D’avoir été la victime d’un complot. Que tous ses collaborateurs avaient une part de responsabilité dans son éviction.

– Si, bien sûr ! Cette idée l’obsédait. Mais j’étais censé faire quoi ? Apporter du crédit à sa paranoïa ?

– Vous comprenez que le monde parallèle qu’elle s’était créé ne pouvait pas être sans conséquence.

– Qu’est-ce que vous cherchez à me dire, à la fin ? vociféra le frère. Que j’aurais dû deviner ce qui allait se passer ? Que j’aurais pu empêcher ce massacre ?

– Le transfert qu’elle avait opéré n’a pas dû vous échapper, quand même.

– C’est facile à dire aujourd’hui, docteur, mais à l’époque je ne connaissais pas le prénom de ses collègues !

– Noémie, Laurent, Sophie, Gilbert… Admettez que c’est peu commun.

– Quoi donc ? Donner ces prénoms à douze chatons pour les égorger ensuite ?

– Oui, par exemple.

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Trophée Anonym’us, L’interview de la semaine : Katia Campagne

mercredi 27 février 2019

L’interview de la semaine : Katia Campagne

Katia Campagne

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Katia Campagne


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

En salon j’essaie juste d’avoir l’air détendue, ce que je suis loin d’être

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Mais quelle était la question ultime ?

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Assez délicat étant donné que je lis énormément de romans avec des psychopathes dedans… ce serait à mon avis dangereux pour ma petite personne d’imaginer une soirée parfaite avec l’un d’entre eux…

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

J’ai l’habitude de répondre à cette question en disant que j’adorerais remonter le temps pour changer certaines choses de ma vie, mais en même temps j’aurais trop peur de modifier les choses qui ont découlé de ce passé. Alors je vais dire : avoir le pouvoir de bouffer ce que je veux sans grossir

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Oh la lose !! Si même ma mère ne me lit pas je vais être très mal. En même temps j’ai écrit pendant vingt ans sans que personne ne le sache du coup les automatismes reviendrait vite je pense.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Le désir d’être accomplie, enfin moi-même.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Pour ma part oui, plus ou moins énormément.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?


Oui, je pense qu’il doit y avoir une part libératrice dans l’anonymat. On peut montrer aux autres qui l’ont est réellement sans prendre le risque d’un jugement de la part de ceux qui nous connaissent vraiment.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Pour extérioriser le noir qui vrombissait dans mes tripes.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le silence et une cafetière.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Hannibal Lecter.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?


Moi ce serait plutôt l’inverse : je double le nombre de mots de mes brouillons (au minimum).J’aimerais avoir les brouillons de Zola, ou de tout ceux dont on m’a rabâché les analyses quand j’étais au collège. Pour vérifier.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 20 – Un air de famille

dimanche 24 février 2019

Nouvelle 20 – Un air de famille

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— Le repas ne te plait pas ?
— Si, papa. Mais, c’est juste…
— Juste quoi ?
— Non, non. Ça va, Papa.
— C’est de ta faute, sans toi, le dîner serait parfait. Alors tu manges !

Une gifle cuisante s’abat sur la joue de Raphaël, les larmes coulent au fond de son cœur. Il mâche, déglutit péniblement. Un œil sur la pendule, dans dix minutes il sera hors d’atteinte. Dans son lit. Demain, il rentre au CM1. Il est allé regarder les listes, la chance est de son côté, il reste dans la classe de Capucine. Sa maîtresse est une princesse assise en amazone sur une licorne. Lentement, elle descend de sa monture et lui dépose un baiser sur la joue. Capucine est si belle, mais pas autant que sa maman. D’ailleurs, elle ne ressemble pas à maman. Personne ne lui ressemblera jamais. Elle creuse comme elle de jolies fossettes pour éclairer ses yeux rieurs les rares fois où elle l’embrasse. Capucine dépose les baisers comme Maman. Un bisou sniffeur, le baiser qui respire, qui hume qui aime. Mais maman est maman.

Capucine est ravie. Raphaël sera son élève. Elle a fait des pieds et des mains pour le garder cette année. Ce gamin est un modèle, trop peut-être, insuffisamment remuant pour un enfant de son âge, un hyper taciturne. Il échange parfois quelques mots, ne refuse pas le dialogue, répond avec parcimonie quand on le questionne. Le minimum. Raphaël est à l’image de son père. D’ailleurs, ils n’ont pas parlé une seule fois avec Capucine l’an dernier. Une énigme.Marc Sainte Baume dépose son fils tous les matins, le laisse sans y penser, comme un jeu de clés dans un vide-poche. Pas même une rapide caresse sur le haut du crâne, jamais une parole pour Capucine. Il n’était pas plus bavard avant la disparition de sa femme. Misogyne ou dégouté de l’école dans sa jeunesse, voire les deux. Capucine hésite. 

Aujourd’hui, les enfants partent en excursion, une sortie de cohésion. Ils vont avant tout expulser le trop-plein d’énergie qu’ils ont accumulé pendant leurs vacances et qui ne peut se libérer dans une salle de classe sans risquer de fissurer le tableau. Et les tympans de Capucine. Dans le bus, les gamins entonnent les tubes de l’été Simples-basiques, Défaites de famille. Le petit cheval blanc de Brassens a fini depuis longtemps dans des plats de lasagne surgelés. Ils sont vingt-quatre, effectif réduit. Deux mamans sont venues en renfort, elles sont de toutes les excursions. Elles auraient aimé être enseignantes, alors pendant ces escapades elles braconnent un peu la vie qu’elles n’ont pas eue. Elles en profitent aussi pour tenter d’en connaître un peu plus sur tel ou tel enfant « à problèmes ». Il faut bien tuer le temps en attendant de retrouver sa progéniture à la sortie des classes. 

Capucine et les deux mamans se répartissent les baigneurs, huit chacune. Tous les enfants ont rejoint leur groupe à l’exception de Raphaël. Capucine le tire vers elle par les épaules « Il restera avec moi ». Les trois bandes organisées avancent de façon désordonnée vers la plage. Les mamans plus pressées que la maîtresse ont pris la tête du peloton. 


Capucine a ingurgité une quantité phénoménale de café pour anesthésier sa fatigue. Sa vessie menace de se laisser aller sans autorisation si elle ne la soulage pas rapidement.
— Arrêt pipi ! Ceux et celles qui ont envie d’aller aux toilettes viennent avec moi. Les autres s’assoient sur le banc sans bouger et attendent que je leur dise qu’on y va d’accord ? 
Les enfants acquiescent à l’unisson.
— On peut leur laisser notre sac, maîtresse ? 
— Oui Anna. Maintenant, Raphaël et Anna avec moi.

Elle les compte, un dans chaque main, six sur le banc. Capucine sort des toilettes en se maudissant de sa mine défaite. La nuit à écrire. Rapidement, elle extrait un fard et un pinceau de son sac à main. Deux touches de rose. « C’est mieux comme ça ! » 

Sitôt dehors, elle fait le compte de ses chérubins. Sept ! Il en manque un. La hantise première de toute institutrice, égarer un enfant. Impossible, entre le pipi et le fard à joues, elle ne s’est pas absentée plus de deux minutes. Raphaël est farouche, il a dû s’isoler, ou est encore aux toilettes. Les portes s’ouvrent, accompagnées d’un « Raphaël ? », puis les portes claquent « Putain, Raphaël, réponds ! » L’angoisse laisse la place à la peur panique. 

Les enfants n’ont rien vu. Raphaël a disparu. La directrice de l’école est avisée. La police débarque, sirènes hurlantes. Les bois, les environs et tous les bâtiments sont passés au peigne fin. Le fond de la marre peu profonde est ratissé. Les élèves choqués ont rejoint leurs familles. À l’exception de Raphaël. 

****** 


Depuis plusieurs jours Capucine ne dort plus, Capucine ne travaille plus. Capucine ne vit plus. Son médecin l’a arrêtée. État de choc. Bain de culpabilité. Deux coups brefs à sa porte, un coup d’œil au judas. Marc Sainte-Baume apparaît défiguré. Le chagrin.
— Qu’avez-vous fait de Raphaël ?! 
— Monsieur Sainte-Baume, je suis comme vous, j’ignore où est Raphaël et je serais la première heureuse de le retrouver. 
— Vous mentez ! Vous n’êtes qu’une garce tordue ! Je sais comment vous gagnez votre vie avec vos bouquins de cul. Je comprends pourquoi votre mari s’est tiré. Vous avez un grain ! 
— Ce ne sont pas des livres pornos, mais de la romance érotique. Je les écris justement parce que mon ex-mari ne paie pas la pension alimentaire. Vous êtes très en colère contre moi, et je le comprends. Mais, je n’y suis pour rien dans la disparition de Raphaël. Si ce n’est que j’ai eu besoin d’aller aux toilettes et lui aussi. Et, les livres n’ont jamais enlevé d’enfants. 
— Bobards ! Vous n’êtes qu’une menteuse ! Vous allez payer. 
Il lui frappe le haut de l’épaule avec l’index. Un pic-vert. Ce n’est pas douloureux, mais intrinsèquement abaissant. Trois syllabes. 
— SA-LO-PE ! 
— Sortez ! 

Fin des hostilités. Capucine est à bout. L’échafaud crie vengeance. Les coups de fil se succèdent, des insanités, des jurons et parfois les promesses d’un viol mérité. Capucine est abattue. Les parents d’élèves l’ont désignée « coupable », et la vindicte populaire se déchaîne. 

Elle a dû expliquer à la police « ses choix littéraires ». Elle vit seule avec ses deux enfants. Les fins de mois difficiles arrivent souvent dès le dix. En plus de l’écriture, elle dirige l’étude, pas pour mettre du beurre dans les épinards, mais simplement des pâtes dans leurs assiettes. Tard le soir, quand les enfants sont couchés, elle écrit des romans érotiques. Sous un pseudo évidemment. Il ne faudrait pas que les élèves apprennent la vérité sur leur maîtresse et ses livres dégoûtants. Surtout, ils ne doivent pas savoir que ses premiers lecteurs sont leurs parents. Elle ne gagne pas une fortune, mais ses enfants n’ont pas faim et ils peuvent s’offrir quelques extras. 

Sa boîte aux lettres est truffée d’insultes, de menaces. Il y en a même qui lui demandent de faire disparaître leur enfant, moyennant finances. Capucine est responsable de la disparition de Raphaël. Aucun doute. Elle se devait d’assurer sa sécurité, elle a failli. Moins forte que le malade qui l’a enlevé. Chaque sortie est une partie de roulette russe. Mais les temps ont changé, toutes les chambres ont une balle. Les fous gagnent trop souvent, les victimes jamais. 

Son mobile gronde. Tous les bruits sont devenus agressifs. Un message de la directrice de l’école « On est avec toi, tiens bon. Toujours aucune nouvelle de Raphaël ». Et une photo des murs extérieurs de sa classe couverts d’affiches « Capucine dégage ! », « Enfants en danger ». La sonnerie du téléphone fixe retentit, menaçante. 
— Fichez-moi la paix ! 
— Madame Moletin, s’il vous plait. Je n’appelle pas pour vous accabler. Vous devez savoir. 
— Je vous écoute, vous avez deux minutes. 
— Je m’appelle Chloé, je suis… Enfin, j’étais la belle-sœur d’Axelle. Mon frère Marc était fou de sa femme. Elle a été renversée en allant chercher Raphaël à la sortie des classes. Alors, comprenez, l’école assassine ceux qu’il aime. Pour la deuxième fois. 
— Mais, je n’ai pas tué Raphaël ! 
— Il est brisé par la douleur, ne lui en voulez pas. 

Sa famille, ses voisins, ses amis et les parents d’élèves ont la vengeance acerbe. Les tracts circulent, les pétitions s’accumulent. Un énorme casse-toi ! a été tagué sur la porte de son appartement. Capucine lit son avenir dans le fond de sa tasse de thé vert purifiant et la lance violemment contre le mur du salon. Le liquide dégouline, le mur pleure. Lentement, elle rétrécit jusqu’à former une boule anéantie sur le canapé. Le claquement de son fard à joues lui vrille les oreilles. Si elle n’avait pas pris le temps de se remaquiller ? Si elle n’avait pas eu envie d’aller aux w.c. ? Si elle avait simplement fait ce pour quoi elle est payée ? 

Raphaël, elle y pense toute la journée. Mais une autre culpabilité la consume. Ses enfants. Ils ont quitté l’appartement. Tombés du nid. Son mari en a obtenu la garde exclusive, elle ne les voit plus que quelques heures par semaine, sous surveillance. Trop malmenés au Lycée. Insultés, chahutés. Et les livres de leur mère circulaient, vicieusement annotés. Sur Facebook, ils ont été lynchés, ridiculisés sur des publicités trafiquées. Trop jeunes, spirale trop cruelle. Leur père a sauté sur l’occasion. Et, il devait prendre une revanche sur Capucine. Il l’avait plaquée, morveux, avec des prétextes vaseux. Il n’allait pas manquer de justifier une décision que lui-même ne parvenait pas à expliquer. 

Depuis que les enfants vivent avec lui, il ne s’en occupe pas plus qu’avant. Mais plus de pensions à payer. Il n’a pas pu s’en priver, plus que hurler avec les loups, il l’a déchiquetée. Pour le bien des enfants. Évidemment. 

— Tu es complètement inconsciente, Capucine ! Tu t’imaginais quoi avec tes bouquins de cul ? Tu es instit, tu t’occupes des gosses, pas du slip de leurs parents. Mets-toi à leur place deux minutes, à la place de nos gamins et à la mienne aussi ! Rien dans le crâne. Depuis que je suis parti, tu fais n’importe quoi ! 

Il accompagne ses paroles de l’index. Son doigt lui pique l’épaule. Elle n’en peut plus de ces mots sensés la convaincre qu’on lui injecte à coup d’ongle dans la peau. Capucine ne répond pas. Le dégoût. Vingt ans de mariage, deux enfants heureux, un époux donnant l’impression de l’être. Un tissu d’hypocrisies ? Une accumulation de faux-semblants, la poussière des leurres assez compacte pour dissimuler la patine du passé heureux. Plus d’énergie, la niaque s’est écroulée. Plus d’enfants, plus de Raphaël, plus de mari, plus de travail, plus d’amis. Plus rien de ce qui constituait sa vie. Paralysée dans une camisole tissée de haine et de mensonges, Capucine paie le prix de la faute. 

**** 

Marc Sainte Baume est sous les spots de la Police. Sa femme, son fils, et maintenant l’Instit. Un accident, un disparu, une suicidée. Trois morts, un lien, un homme. Le déni. 

Axelle, l’épouse de Marc Sainte-Baume est morte. Renversée par une voiture à proximité de l’école de Raphaël. Il y a trois ans. Elle allait chercher son petit cœur à la sortie des classes. La police est restée sur cette version. Marc adorait sa femme. Pas le courage de la vérité. La tristesse et la douleur de cet homme étaient indicibles. Tous les policiers compatissaient, tant d’amour perdu. Une souffrance inouïe, palpable. Aimer autant ? Quelle culpabilité pour tous ces agents du service public qui pour certains n’aimaient qu’à pas contenus, convenus, cadencés. Après un séjour en clinique psychiatrique, Marc a repris sa vie. Comme sur des charbons ardents. L’accablement avait revêtu des idées hideuses. Une rancœur extraordinaire. Une haine d’abord diffuse s’était installée dans le cœur de Marc. L’école. Elle l’avait privé d’Axelle, son épouse, lui laissant pour preuve du manque, la seule présence de son fils. Axelle s’était montrée morose dès l’entrée de Raphaël à l’école. Elle se sentait inutile, aspirait à retrouver un emploi. Marc ne voulait plus qu’elle travaille. L’amour valait plus que les euros. Comment faire flamber un foyer sans buche ? disait-il. Axelle était l’étincelle, le crépitement, la chaleur et la lumière de leur foyer. Par amour, par faiblesse, Axelle n’a plus travaillé. Marc y a longtemps pensé. Après sa mort. Elle aurait dû reprendre son poste de contrôleuse de gestion. Elle ne serait pas allée à l’école. Vivante. L’école tue… L’école a tué Axelle, s’ils n’avaient pas eu d’enfant. Si… 

Raphaël. Quel supplice, un affront. Il affichait les mêmes traits que sa mère, cette manière unique de fermer les yeux en hochant la tête pour dire non. Ce même rire pur, tout droit sorti du cœur, ce même grain de beauté au-dessus du sourcil gauche. Marc en voulait à son fils. Sans lui, sa vie n’aurait pas ce goût acide de mort. Ce vide immense empli de la lourdeur du néant. 

***** 

La police en est convaincue, Marc a enlevé Raphaël. Le gamin avait si peur de son père qu’il lui a juste obéi. Pétrifié. Ensuite, Marc l’a endormi avec un oreiller puis jeté, loin de sa mère. Il ne méritait pas de reposer auprès d’elle. Son corps a été retrouvé au fond du lac de Jablines, un trou perdu, connu des seuls pompiers. Et des noyés. Marc Sainte Baume perdu dans sa cellule s’est enfui grâce à un stylo. Un bon coup dans la carotide. Beaucoup de sang pour une mort silencieuse. Raphaël, Axelle, Capucine. Marc. Et toujours le silence. 

Depuis longtemps, il avait entrepris des recherches sur l’Instit. Capucine était rapidement apparue sur des sites d’auteurs, stylo à la main et sourire aux lèvres, en train de dédicacer ses torchons. 

Il a çà et là partagé ses doutes avant la disparition de Raphaël. Aucune affirmation, juste quelques échanges à mots couverts en faisant promettre la plus totale discrétion auprès des mamans. Il avait recruté ses complices, la mise à mort s’organisait. Capucine se désintégrait. 

***** 

— Chloé, vous étiez au courant pour votre belle-sœur ? 
— Oui. Axelle n’a pas été renversée en allant chercher Raphaël à l’école. Elle avait un rendez-vous. 
— Vous n’avez rien dit à Marc ? 
— Je ne me sentais pas le courage de lui dire qu’elle avait rendez-vous avec l’amour. Que ce n’était pas lui ? Si j’avais su… 

Un tourbillon. Un grain de peau sur ses lèvres. Des mots éperdus, perdus, des souvenirs défendus. Sous ses doigts, des courbes se dessinent. Une relation inavouable. Axelle, le grand amour de Chloé. Son rendez-vous avec la mort. 

Une larme glisse, suivie d’un hurlement. La violence du mensonge.




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Trophée anonym’us : L’interview de la semaine : Fred Gevart

mercredi 20 février 2019

L’interview de la semaine : Fred Gevart

Fred Gevard

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Fred Gevart

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non (les taiseux, comme on dit, ont le vent en poupe).

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Pour la vie et l’univers, 42 me paraît effectivement une réponse correcte. En revanche, pour le reste, il me semble qu’il faille tout de même tenir compte du dénivelé.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Sans trop d’hésitation Dean Moriarty, sauf que certains soirs j’insisterais vraiment pour faire le bob quand il se met en tête de prendre la route pour traverser le pays.4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?Sans doute celui de ressusciter les deadlines.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

All work and no play makes Jack a dull boy.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

C’est une partie qui s’est jouée en deux manches. La première c’était en 4ème, j’ai écrit un poème au sujet d’un personnage de BD qui m’avait ému, et pas mal d’autres ont suivi. Puis il y a eu une mi-temps, et la deuxième manche (décisive) s’est jouée en 1997 à cause à la fois d’une personne et d’un lieu (commun), dont les initiales sont SK.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Certains voient l’écriture comme une suture sur la plaie, d’autres comme le sel.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oui, mais dans ce cas je préfèrerais les écrire incognito.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

A vrai dire, je ne me souviens plus si c’est parce que je n’ai pas trouvé l’interrupteur ou bien parce qu’on avait coupé le courant.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

10 à 12°c, pas de pluie, vent nul. Et surtout, comme je l’évoquais tout à l’heure, pas trop de dénivelé.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Franchement, quand on est pote avec Bubba, comme Patrick Kenzie et Angela Gennaro, je pense qu’on doit se sentir un peu plus peinard.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

A part compter les « E » dans le premier jet de La Disparition de Perec en cas d’insomnie, je ne vois pas. Pour ce qui est de mes statistiques personnelles, je viens de les vérifier (je te remercie pour cette question, c’était quand même très fastidieux). Est-ce un signe ? Mon taux est de 42,195 % Je te propose d’arrondir à 42.

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Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Natacha Nisic

mercredi 13 février 2019

L’interview de la semaine : Natacha Nisic

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.
Aujourd’hui Natacha Nisic



1- Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ? Bande de psychopathes !
J’entre dans leur tête ou eux dans la mienne ; si l’un de mes personnages meurt, il peut ainsi survivre. Plus sérieusement, lors des salons, je suis plutôt côté bar. Peut-être un signe.

2- Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Oh, rien de définitif en ce moment…

3- Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Arturo Bandini.

4- Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Devenir invisible pour ne plus me voir 😉

4 bis :Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Y en a toujours un qui traine, à commencer par soi-même, donc oui.


5- Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
La lecture et le rêve.


6- Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue
Pas toujours.


7- Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Le top ! Un grand roman anonyme.


8- Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Je n’aime pas le rose.


9- Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Le silence, une petite pièce fermée avec fenêtre, des cigarettes et une robe de chambre.


10- si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Bandini.


11- Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Je ne sais pas. Peut-être la Peau et les Os de Georges Hyvernaud.

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Trophée anomym’us : Nouvelle 18 – L’intersection

dimanche 10 février 2019

Nouvelle 18 – L’intersection



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Les rayons éblouissants du soleil envahirent la chambre d’Angèle. Elle adorait être réveillée par les caresses de l’astre. Elle esquissa un sourire. La journée allait être agréable. Profitant de l’instant, elle demeura inerte quelques secondes.

Le réveil scandait fièrement 6 h 15. Elle haussa les épaules. « Allez, sors des draps », dit-elle à voix haute en guise d’encouragement. Elle se leva, ouvrit la fenêtre, huma l’air encore frais du matin. Elle fit ensuite son lit. Une journée ne pouvait décemment pas être entamée si le lit n’était pas mis en ordre. Comme chaque jour à cette heure matinale elle eut une pensée nostalgique pour son époux. Elle ne s’habituerait jamais à ce grand lit. Cela faisait plus de cinq ans qu’il avait quitté ce monde. Elle survivait, depuis, grâce à la présence de Léonie, sa fille unique, et de Louis, son petit-fils.

Fredonnant un vieil air, Angèle descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée avant de s’exiler dans la cuisine. Elle ouvrit une fenêtre et salua sa voisine qui s’affairait déjà dans son jardin avant que la chaleur ne devienne accablante. Angèle se dirigea vers la cafetière, mais se ravisa. Pas de café, ce matin. Il faisait trop chaud. À la place, elle sortit une bouteille de sirop d’amandes du réfrigérateur. Elle versa un doigt du liquide visqueux et blanc dans un verre avant de l’arroser d’eau fraîche. En portant le verre à ses lèvres, Angèle roula les yeux de plaisir. Cela faisait du bien.

Elle se dirigea ensuite vers la salle de bains. Une douche tiède finirait de la réveiller pour la journée. Angèle s’arrêta face au miroir. L’image que lui renvoyait la glace était celle d’une femme mûre. Cheveux gris, poches sous les yeux, peau abîmée par le temps. L’expression d’une dame qui avait passé sa vie à se tuer au travail. L’image d’une personne qui avait toujours vécu simplement. Juste assez d’argent pour manger. Une épouse et une maman qui n’avait jamais hésité à sacrifier sa vie pour ceux qu’elle aimait.

Lorsqu’elle fut fin prête, elle quitta sa maison. Habitat simple, comme elle. Bâtiment fatigué par les années, comme elle. À quelques pas de là, vivait Léonie. Elles n’avaient pas pu s’éloigner l’une de l’autre ; aussi Angèle s’était-elle débrouillée pour lui dénicher une maison. Elle n’aimait pas tellement son gendre. Ce n’était pas grave, car ce dernier était souvent en voyage pour affaires. Angèle pouvait profiter un maximum de son enfant. En passant devant la porte grande ouverte de sa fille, Angèle annonça qu’elle allait chez le boulanger. « Tu as besoin de quelque chose, ma chérie ? » « Non, maman », hurla Léonie qui devait se trouver de l’autre côté de la maison. Elles avaient de la chance. La vie rurale ne forçait personne à se barricader comme sont obligés de le faire les citadins.

La boulangerie se trouvait au bas de la rue. Chemin faisant, Angèle salua un passant. Bien que ne connaissant pas tout le monde, les habitants avaient pour coutume de s’apostropher poliment lorsqu’ils se croisaient. À l’intersection Angèle sursauta avant de s’arrêter net. Un souffle glacial lui caressa la nuque. Elle se retourna vers la voix qu’elle venait d’entendre, prête à répliquer. Ses poils se hérissèrent lorsqu’elle s’aperçut que seule la brise lui avait emboîté le pas. Elle haussa les épaules. « Tu te fais vieille, ma belle », déplora-t-elle les lèvres mi-closes. Elle s’activa aussi rapidement que ses jambes le lui permettaient. Direction la bonne odeur de pain chaud qui lui chatouillait déjà les narines.

En sortant de la boulangerie, elle s’arrêta un bref instant au seuil de la porte. Elle huma l’air qui commençait à se réchauffer. Elle leva les yeux au ciel. Il était d’un bleu éblouissant. Toutes ses pensées les plus douces convergèrent vers son mari. Il lui manquait tellement. Mais elle savait que de là-haut, il continuait à veiller sur elle. Elle sourit alors qu’une larme coulait sur sa joue. Angèle posa un pied sur le trottoir, s’avançant vers le domicile de Léonie. Elle remontait la chaussée lorsque, soudain, elle s’arrêta exactement à l’endroit où son ouïe s’était jouée d’elle. Angèle ne pouvait se l’expliquer, mais cet événement l’avait perturbée. Elle se posta là quelques secondes, espérant que quelque chose se passerait. Rien. Elle reprit son ascension. Malgré son âge, elle parvenait encore à gravir l’inclinaison de la ruelle.

Quelques minutes plus tard, elle sirotait un verre de sirop d’amandes dans le jardin de sa fille. Décidément, elle adorait cette boisson. Rien n’était plus rafraîchissant. Elles échangèrent quelques mots, s’amusèrent de voir le petit Louis courir maladroitement derrière une mouche affolée par le colosse qui la pourchassait.

La journée s’annonçait comme toutes les autres. Rien ne laissait présager la moindre fausse note. Lorsque les verres furent vidés de leur contenu, Léonie proposa à sa mère de se rendre au centre-ville faire du lèche-vitrines. Angèle accepta avec enthousiasme. Elles adoraient passer du temps ensemble. Les villageois les avaient surnommées « Les indivis ». On ne voyait j’aimais l’une sans l’autre. Certains considéraient leur relation d’un mauvais œil. « Tout de même, c’est étrange, cette fille est mariée, mais passe tout son temps avec sa mère », pouvait-on entendre dans la région. Elles n’en avaient cure. L’époux de Léonie travaillait dans une autre région et ne revenait qu’une fois par mois.

Léonie mit son enfant dans le siège-auto. Il appréciait les balades en voiture. Il était de nature calme. Elle s’installa derrière le volant, boucla sa ceinture et enjoignit sa mère à faire de même. Angèle avait une fâcheuse tendance à oublier ce détail. Elle décocha un clin d’œil complice à sa fille. À lintersection Elle se figea. Ses mains devinrent moites, son teint exsangue.

— Maman ? Tout va bien ? Tu es toute pâle.

Silence.

Le ciel se couvrit soudainement d’épais nuages gris. L’orage prévu en fin de soirée se préparait lentement.

— Ouh-ouh, maman ?, l’interpella Léonie.

Angèle se retourna lentement vers sa fille en demandant si elle avait entendu. Entendre quoi, Léonie ne le saurait jamais. Angèle fixait déjà la route, son esprit absorbé par ses pensées. Elle avait l’impression que quelque chose n’allait pas. C’était la deuxième fois ce matin qu’elle entendait cette phrase. La sénilité l’avait épargnée jusqu’alors. Devenait-elle folle ? Quelqu’un tentait-il de communiquer avec elle ? Elle avait une croyance inconditionnelle en Dieu et le paranormal. Elle était persuadée que les défunts communiquaient parfois avec les vivants. C’était peut-être cela. Il fallait qu’elle tende l’oreille et entende. Mais à l’intersection de quoi, bon sang, se dit-elle. Creuse Son cœur se mit à cogner fort dans sa poitrine. Une goutte de sueur roula le long de sa nuque. Elle ne prononça pas un mot de tout le trajet. Prostrée dans ses pensées, les mains crispées. Avant de quitter la voiture, Léonie s’était assurée qu’Angèle allait bien. Cette dernière accusa son âge et la fatigue qu’il engendrait.

La promenade en ville se déroula sans encombre. Angèle avait retrouvé ses esprits et se consacrait à sa fille et son petit-fils. Elle n’achetait que très rarement. Sa fille aussi. Elles n’étaient pas issues d’un milieu aisé. Seul le nécessaire méritait que l’on dépensât des sous. Elles devaient rester prudentes. Les temps étaient durs. Elles appliquaient donc à la lettre l’expression « faire du lèche-vitrines ». Deux ou trois heures s’écoulèrent entre un « léchage » et l’autre. Les deux femmes ne tardèrent pas à retourner au village. Dès treize heures, la douceur agréable du matin laisserait place à une chaleur accablante. Elles en avaient l’habitude. Elles rebroussèrent donc chemin.

Elles devaient encore déjeuner. Pas grand-chose. En cette saison, elles mangeaient léger. Sur la table de sa cuisine, Léonie déposa quelques crudités, un peu de charcuterie et du fromage. Faisant mine de consulter sa montre, Angèle annonça à sa fille qu’il était l’heure de la sieste. À son âge, on était comme les enfants : une sieste était essentielle à l’organisme.

Arrivée chez elle, Angèle fut surprise par l’air frais qui l’enveloppait. Il devait faire 30 degrés à l’extérieur, pourtant des frissons la secouèrent. Une moue interrogative déforma ses lèvres. Étrange sensation se dit-elle avant de se laisser enlacer par les bras que lui tendait son sofa. Un sourire retroussa ses lèvres ravinées par le temps. Le repos, un moment privilégié. Cela faisait du bien à son corps. C’était vital si elle voulait rester en bonne santé. Elle ferma les yeux pour glisser dans les méandres du sommeil. Remonta le plaid jusqu’au menton et se recroquevilla.

À l’intersection…

À peine avait-elle senti son corps s’alourdir que la même voix l’éloignait de Morphée. Une voix rocailleuse. Une voix qui la fit frémir. Les yeux écarquillés et les oreilles aux aguets, elle se contenta de demander qui était là. Son cœur battait dans ses tempes. Sa respiration s’accéléra. Pour seule réponse, le silence. Angèle soupira. Elle se mit sur son côté droit et abaissa les paupières.

Creuse…

Prise d’un soubresaut, la vieille dame se mit en position assise. Elle scruta la pièce du regard. Ses yeux exprimaient la peur, désormais. « Qui est là, bon sang ? Quelle intersection ? Creuser quoi ? Parlez, je vous écoute. » Une fois encore, seul le silence, tenace, lui donna la réplique. Décidément, elle ne parviendrait pas à s’assoupir. Elle était bien trop intriguée par ce qui lui arrivait. Était-elle encore saine d’esprit ? Peut-être devrait-elle voir son médecin.

Compte treize pas…

Angèle fronça les sourcils et ploya la tête. C’était décidé, si cette voix continuait à l’accompagner, elle consulterait. Elle finit par se lever. Se changer les idées. Elle saisit le livret de mots croisés sur la table. Penser à autre chose. Durant le reste de l’après-midi, elle ne fut dérangée par aucune interférence auditive.

Le soleil tirait déjà sa révérence en ce début de soirée. Angèle avait passé une journée plutôt calme, finalement. La voix n’était plus qu’un vieux souvenir. Elle quitta son sofa, saisit le téléphone et composa le numéro de sa fille. Petit rituel quotidien.

Une douche et une préparation culinaire plus tard, Angèle et sa fille étaient attablées. À plusieurs reprises, elle avait tenté d’entretenir Léonie de son problème. À l’accoutumée, elles se disaient tout. Angèle n’avait jamais hésité à se confier à son enfant. Elle sentit néanmoins la confusion l’envahir. Elle ne parvenait pas à se laisser aller aux confidences. Cela attendrait un autre moment. Elle préféra exprimer sa joie de voir son petit-fils si alerte. Elle le trouvait si beau. Il ressemblait tellement à Léonie au même âge. Bien que tout le monde affirmât qu’il était le portrait de son père. « Oh ! On dirait la miniature de ton époux » s’exclamaient leurs connaissances. Bien entendu, Angèle réprimait son envie de réagir.

Le repas englouti, Angèle, installée sur le bord du lit, racontait une histoire à Louis tandis que Léonie débarrassait la table. Au bout de la deuxième page, les paupières de l’enfant devinrent lourdes. Il pénétrait lentement dans le monde enchanté des rêves. À cet âge, ils étaient peuplés d’anges. Ce n’est que vers cinq ou six ans que les monstres viennent gâcher la fête céleste. Mère et fille achevèrent la soirée, lovées dans un fauteuil, livre à la main. Elles ne se quittèrent qu’à 23 heures. Chacune chez elle, les deux femmes se mirent au lit. Angèle savourait ces moments. Ils étaient si précieux. Rien dans la vie ne comptait plus que sa fille et son petit-fils, rien. Elle aurait fait n’importe quoi pour eux.

Il faisait chaleur oppressante. Son matelas était tout humide. Dehors, une chape anthracite avait couvert le ciel. L’orage n’allait pas tarder à arroser le village. Le tonnerre grondait déjà au loin. Soudain, un bruit sourd se fit entendre. Un bruit insistant. Un bruit sinistre. Les sons ressemblaient à des percussions funéraires. Angèle se mit à trembler. « Que se passe-t-il, mon Dieu ? », lâcha-t-elle.

Creuse

Angèle se crispa. Les lieux étaient baignés dans une pénombre troublante. Angoissante. Menaçante. Des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Elle ne bougea pas. Sur le qui-vive, elle semblait attendre la suite. Le regard rivé sur le plafond, elle patientait. Rien. Elle n’entendait que son pouls battre dans ses tempes. Soudain, la sirène d’une ambulance déchira la quiétude nocturne. Un frisson lui parcourut l’échine. Un jour, l’ambulance s’arrêterait devant sa porte.

À l’intersection des chemins…

Elle tourna la tête à gauche, à droite.

Personne.

Elle tendit l’oreille pour mieux entendre.

Silence.

Un rire nerveux s’empara d’elle.

Alors que son corps s’agitait sous les secousses hilares :

Entre la première et la quatrième rangée

Elle s’arrêta net. Angèle n’avait plus envie de rire. Elle voulait comprendre. Elle somma l’invisible d’expliciter ses propos.

Compte treize pas…

« Treize pas ? La quatrième rangée ? Mais de quoi, Diable ! Que voulez-vous de moi ? » hurla-t-elle dans le vide.

Entre la première et la quatrième rangée de tombeaux…

L’orage laissa éclater toute sa fureur. Des trombes d’eau s’échappaient du ciel opaque. Le sang de la vieille dame se coagula dans ses veines. Sa respiration s’accéléra. Son cœur se comprima. Malgré les trente degrés qui asphyxiaient sa chambre, elle grelottait. « Des rangées de tombeaux ? Mon Dieu ! » pensa-t-elle.

Soudain, elle fut éblouie par une lumière blanche. Lorsqu’elle regarda du côté de la garde-robe, son corps tout entier se sclérosa. Une silhouette diaphane flottait dans l’air. « Que voulez-vous ? », prononça-t-elle avec difficulté.

À l’intersection des chemins… Entre la première et la quatrième rangée… Creuse… À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît… Un trésor t’attend. En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille… Riche, tu deviendras…

Angèle ouvrit la bouche, mais n’eut pas le temps de poser sa question. L’entité s’était déjà évaporée. « À la fin du deuxième jour, lorsque le troisième jour naît ? C’est demain à minuit ! Un trésor ? Ce serait tellement bien. Je pourrais enrichir ma fille ! Je ne parviendrai jamais à aller au cimetière seule, à cette heure-là. » Elle ne se rendit pas compte qu’elle monologuait. Elle demeura dubitative un long moment avant de décréter qu’elle irait à cette fameuse intersection. Léonie et elle avaient besoin de ce trésor. Elles avaient toutes les deux tant manqué d’argent.

Le lendemain, comme chaque jour, elle rendit visite à Léonie. Elles passèrent la journée à bavarder dans le jardin. Angèle tut l’épisode ésotérique qu’elle avait vécu la veille. Elle ne raconterait tout à sa fille qu’après avoir suivi les instructions de l’entité. Avant de quitter la maison de Léonie, elle fit un discret détour par sa chambre. Là, elle saisit la nuisette qui traînait sur le lit et sortit à pas de loup.

Il fut rapidement 23 heures. Morte de fatigue, Angèle luttait. Surtout, ne pas dormir.

23 h 30. Elle se prépara, mit la nuisette de sa fille ainsi qu’une pelle à main dans son sac et prit le chemin du cimetière. La soirée était anormalement fraîche pour la saison. Une atmosphère oppressante régnait dans les rues désertes. L’angoisse lui enserrait la gorge à mesure que ses pas s’approchaient de la nécropole. Un regard sur sa montre-bracelet lui indiqua qu’elle devait accélérer la cadence.

Malgré ses jambes usées par le temps, elle parvint à l’entrée à temps. Arrivée à destination, Angèle leva les yeux vers l’énorme portail de fer noir. Impressionnant. Effrayant presque. Lorsqu’elle le poussa, les gonds grincèrent tel le hurlement d’un chacal. Sursaut. Mains moites. Palpitations. Il fallait encore qu’elle trouvât l’endroit exact. Se remémorant les indications de la veille, elle avançait. Reculait. Comptait. Elle fut elle-même étonnée par son sang-froid.

Quand elle estima être au bon endroit, sa montre affichait 23 h 55. Angèle s’agenouilla sur le sol humide. Au-dessus d’elle, les nuages s’étaient entassés. Il ne pleuvait pas, mais des éclairs illuminaient la scène par intermittence. Angèle posa son sac à même le sol, sortit sa pelle et se mit à creuser à minuit précis. Elle n’eut pas besoin de fouiller profondément. Une boîte apparut rapidement. « Mon Dieu, merci ! » souffla-t-elle en posant la boîte à côté de son sac. Du revers d’une main, elle essuya les gouttelettes de sueur sur son front.

La nuisette…

Angèle saisit la nuisette qu’elle avait subtilisée à sa fille, l’introduisit dans le trou qu’elle avait creusé et le referma. Hilare, elle ouvrit finalement la boîte. Elle bondit de joie en apercevant ce qu’elle contenait. Des pierreries, des pièces d’or, de vieux billets. « Oh ! Merci ! », dit-elle à l’attention du vide. Des larmes de joie lui ravinèrent le visage. Elle quitta les lieux, non sans faire un détour par la tombe de l’amour de sa vie. Elle ne s’attarda pas. Il se faisait tard et cet endroit lui filait la chair de poule. Impatiente d’annoncer l’incroyable nouvelle à sa fille, elle rebroussa chemin aussi vite que son âge le permît. Avec ce que contenait cette boîte, elles allaient enfin mener la grande vie.

Arrivée chez elle, elle décrocha le téléphone et composa le numéro de sa fille. Il était une heure et quart du matin. Ce n’était pas grave, cette nouvelle ne pouvait pas attendre ! Au bout de dix sonneries, elle raccrocha. Léonie devait dormir à poings fermés à cette heure de la nuit. Déçue de devoir attendre le lendemain, Angèle alla se coucher.

Le jour suivant, elle se leva très tôt. En ouvrant la fenêtre de la cuisine, une chaleur moite s’engouffra dans la pièce. Le ciel n’avait pas dit son dernier mot. Les nuages gris laissait présager une journée maussade. Elle dressait la table pour le petit-déjeuner lorsqu’une voisine frappa à sa porte. Angèle saisit la boîte qui était sur la table et la dissimula dans le frigo tout en hurlant : « J’arrive ! » et alla ouvrir la porte.
— Bonjour, dit-elle d’un ton enjoué.

— Dis, que se passe-t-il chez ta fille ?

— Que veux-tu dire ?

— Le petit Louis n’a pas arrêté de pleurer toute la nuit. J’ai frappé à la porte, mais ça ne répond pas.

— Bizarre… J’ai les clefs, j’y vais tout de suite.

La voisine tourna les talons et continua son chemin. L’inquiétude s’empara d’Angèle. Ce comportement ne ressemblait pas à son petit-fils. Il était tellement facile à vivre. Il était peut-être malade. Elle se dirigea vers la console qui trônait dans le vestibule, empoigna le trousseau de clefs qu’elle y avait déposé la veille. Elle quitta la maison et se dirigea vers celle de sa fille. Elle avait une sensation étrange. Une oppression inexplicable. Son corps tremblait comme s’il voulait l’avertir d’un malheur. « Pourvu qu’il ne soit rien arrivé au petit », pria-t-elle.

Une fois devant la porte, elle introduisit fébrilement la clef dans la serrure et entra. Un éclair déchira le ciel. Angèle sursauta. La pluie dégoulinait déjà sur les façades. L’averse était violente. Une bourrasque emporta les feuilles mortes dans une danse macabre. Personne ne répondit à ses appels. Ni Léonie, ni Louis. « Ils doivent être dans la salle de bains », dit-elle à voix haute. Les larmes que versait le ciel martelaient les vitres des fenêtres. Angèle gravit lentement les escaliers menant à l’étage. Personne dans la salle de bains. Le silence qui régnait lui sembla soudain menaçant. Sa poitrine se comprima. Ses mains se crispèrent. Sa respiration s’accéléra. Vacillante, Angèle se dirigea alors vers la chambre de Louis, ouvrit la porte et fut soulagée du sourire qu’il lui décocha. « Où est maman ? » questionna-t-elle. Le petit garçon haussa les épaules. « Reste là, mon petit. Grand-mère arrive. ».

Elle quitta la petite chambre. L’oxygène commençait à lui manquer. Sa tête devint lourde. Tout se mit à tourner. Elle avait du mal à respirer. « Reprends-toi ! », s’encouragea-t-elle. Pas de crise d’angoisse maintenant. « Reste calme. »

Ses pas la menèrent mollement dans la chambre de Léonie. Celle-ci tournait le dos à sa mère. « Bonjour » dit Angèle d’une voix fluette. « Réveille-toi, ma chérie. » Aucune réaction. Angèle fit le tour du lit pour lui faire face. Lorsqu’elle découvrit le visage de Léonie, elle mit une main sur la bouche. La mine de Léonie était lactescente et sans vie. Angèle secoua le corps déjà froid de toutes ses forces. Rien n’y fit. Elle s’écroula. Les larmes se mirent à couler. Sa détresse était plus profonde que tous les océans de la Terre.

À l’intersection des chemins… En échange, apporte-moi un objet appartenant à ta fille…

À ce moment précis, elle comprit : elle avait échangé la richesse contre la vie de sa propre fille.

Son sang se glaça instantanément lorsqu’un rire venu d’outre-tombe fit vibrer la pièce de sa malveillance. 

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Trophé anonym’us, L’interview de la semaine : Tom Noti

mercredi 6 février 2019

L’interview de la semaine : Tom Noti

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Tom Noti

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?

Bande de psychopathes !

Personnellement, les personnages de mes romans sont des types plutôt taciturnes, mélancoliques, parfois amnésiques, souvent malheureux, ils plaquent leur famille, ne veulent pas d’enfants voire détestent les gosses, ils fuient leurs amis et s’entourent de solitude, ils se cherchent beaucoup. L’un de mes personnages est aussi une femme… bref, tout ça pour dire que ma famille supporterait moyen l’idée que j’endosse ces rôles-là…

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ma réponse est d’abord que Douglas Adams était trop intelligent pour être heureux et cherchait sans doute beaucoup trop pour pouvoir trouver. Je le préfère dans sa collaboration aux délires des Monty Pithon et je conserve leur folie commune comme réponse définitive aux interrogations sur le sens de la vie.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Le premier qui me vient à l’esprit est Henry Wilt (des romans de Tom Sharpe) qui me fait tellement rire mais qui m’angoisse aussi tellement qu’une soirée avec lui me suffirait, je pense.

Sinon, les révoltés que j’aurais aimé apaiser le temps d’un verre : Antigone, Tom Joad (Les raisins de la colère de Steinbeck) et l’incommensurable Arturo Bandini (des romans de John Fante) quoique, à bien y réfléchir, j’aurais aussi pu passer plusieurs soirées avec ce dernier.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Voler ! Pour voler…

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Très sincèrement, non. Je (ou on) m’enfermerais (t) et je me raconterais des histoires dans ma tête pour moi tout seul. Elles seraient parfaites, sans fautes, sans relectures, sans corrections, sans tout ce temps nécessaire pour rendre « lisibles » les histoires écrites. Ainsi, je pourrais m’en raconter 10 fois plus et surtout, je les trouverais à chaque fois géniales !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Il me semble avoir toujours écrit, au moins dans ma tête…

Mais l’élément déclencheur est chez moi, mon 5e élément à moi, c’est-à-dire mon dernier garçon. Un jour, il m’a demandé si le métier que j’exerçais était mon grand rêve d’enfant. J’ai dû lui avouer que non, que c’était écrire mon grand rêve ! Et là, il m’a répondu : « Tu nous dit qu’il faut suivre ses grands rêves et toi, tu ne l’as pas fait ! Alors pourquoi tu ne le fais pas ? Tu n’es pas encore trop vieux ! » Mon premier manuscrit a été édité quelques mois plus tard.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui, je crois davantage à l’encre de tes blessures que l’encre de tes yeux, même si…

Question bien pourrie au demeurant…

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Oh oui ! Comme les paquets de cigarettes neutres ! Ce serait génial ! Franchement, plus de souci d’égo, de pseudo, d’image, de patronyme bankable ou pas… Juste les mots et les lecteurs choisissent sans interférences. Oui, oui, bonne idée ! J’adhère immédiatement.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Je ne suis pas un auteur de roman noir. J’aimerais bien mais je tire toujours davantage vers le gris… Je suis très fan des auteurs du noir, très admiratif, j’en lis beaucoup. (Si je commence à en citer ici, je vais me faire des ennemis.) Quand au monde pas si rose que voulez-vous que je vous dise ? On s’en sort comme on peut… Perso, même si je suis pessimiste par nature, je reste optimiste par raison (Philippe Noiret)

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le matin très tôt, chez moi, quand tout le monde dort, avec vue sur les montagnes et un café ou alors la fin de journée sur la terrasse d’un bar rempli de siciliens bruyants avec vue sur la mer.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Cornélien ! Mais celui qui me vient d’emblée c’est Rob, le disquaire de High Fidelity de Nick Hornby. Ce type soulève une montagne existentielle chez moi en passant ses journées à élaborer la liste des 10 plus grands albums de musique rock de tous les temps. Si quelqu’un me pose cette question, je crois que je perds complètement pied (sachant que depuis que j’ai lu ce livre, il y a 20 ans environ, il n’y a pas un jour où, en écoutant une chanson, je ne me la question.) Obsessionnel. Donc, oui, je pourrais passer des soirées avec Rob et des semaines de vacances aussi !

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Je dirais grosso modo que mon taux de rebus (et parfois ce sont les éditeurs qui sont rebutés) est de 40%…

Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une œuvre ce serait celle de RJ Ellory et notamment Mauvaise étoile avec les errements des deux protagonistes car il m’a fallu une carte des US pour suivre leurs chemins parallèles puis moins… Et aussi Vendetta du même auteur car je suis dingue de la structure complexe qu’il a utilisée.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 17 – Rédemption

dimanche 3 février 2019

Nouvelle 17 – Rédemption

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Mathias approche encore la tête et scrute entre les deux pans du rideau, par l’infime interstice. Peine perdue, il ne voit rien, qu’une lumière intense. En revanche, depuis les coulisses, il sent la fièvre électrique qui anime déjà le public.

— CHERS PARIEURS, JE DÉCLARE LE 6ème JEU DE LA MORT, OUVERT !, braille soudain Joe, l’animateur.

Un déluge d’applaudissements et d’acclamations s’élève dans la salle survoltée. Par-dessus la cacophonie ambiante, certains « À mort ! » ou « Bravo ! » se détachent.

— Et, maintenant, je vous demande d’accueillir chaleureusement notre premier spadassin… j’ai nommé Baroud !

L’homme, un quinquagénaire corpulent et chauve, entre alors en scène sous les ovations. Il salue plusieurs fois le public, lève les mains en signe de victoire, sous l’œil amusé de l’animateur.

— Chers parieurs, merci beaucoup pour cet accueil… MERCI !, répète Joe en brandissant une fiche tout droit sortie de la pochette de sa chemise.

La meute se calme peu à peu et un silence tendu gagne enfin les rangs.

— Merci… Maintenant, je vous demande d’être attentifs à sa présentation !… Baroud. 50 ans. Ancien cadre supérieur dans un grand groupe agroalimentaire. Licencié il y a six mois. Baroud est un joueur compulsif. Criblé de dettes, il doit désormais la somme de 650.000 euros. Baroud est marié et père de deux jeunes filles de 16 et 18 ans. Baroud dit participer au 6ème jeu de la mort pour éviter la banqueroute personnelle et sauver son mariage ! Il affirme être prêt à aller jusqu’au bout parce qu’il n’a désormais plus rien à perdre ! ON L’APPLAUDIT ENCORE !

De nouveau, sifflets, quolibets ou ovations se répandent en ondes enflammées. Mathias sent son palpitant s’accélérer. Son tour ne va pas tarder.

— S’il vous plaît, messieurs, dames… S’il vous plaît, un peu de silence !… Voici maintenant notre deuxième spadassin. J’ai nommé : Hadès ! (Mathias, subitement, trouve le surnom qu’il a choisi ridicule et arrogant.)

Ça trépigne dans les tribunes, ça gueule, ça s’époumone. Le rideau s’ouvre et Mathias est propulsé sur la scène comme un gladiateur dans l’arène. « Ouais !!! Vas-y petit, tu vas gagner ! », entend-il mais, à sa grande stupéfaction, il découvre qu’une paroi sans tain enceint le plateau. Les parieurs demeurent invisibles. Joe lui réserve une entrée triomphante en lui prenant la main et en la dressant bien haut. Une liesse sans visage fait désormais vibrer la scène.

— Hadès ! 25 ans. Maçon depuis ses 17 ans. Sans emploi. Hadès a perdu l’an dernier sa femme et sa petite fille dans l’incendie de sa maison. Incendie électrique dû à une mauvaise installation de chauffage qu’il avait lui-même posé ! Hadès dit participer au 6ème jeu de la mort PAR RÉDEMPTION, ce sont ses mots ! Il aborde le jeu sur la modalité du « quitte ou double » : une seconde chance pour une nouvelle vie… ou la mort ! ON L’APPLAUDIT BIEN FORT !

Mathias est estomaqué par le tapage qui suit sa présentation, le souffle et l’énergie des parieurs transpercent le miroir sans tain. Il a l’impression d’être traversé par un fluide d’adrénaline pure. Ses mains poissent de sueur et son cœur s’emballe sous le tonnerre d’ovations. Joe, lui, continue d’embraser la foule par de grands gestes, mettant tour à tour en avant Baroud et Hadès. Derrière le miroir, ça beugle, ça fait des olas, ça exulte ! Puis, Joe en appelle au calme.

— Chers parieurs, à l’issue du décompte, vous disposerez de cinq minutes exactement pour engager vos mises à l’aide du boîtier scellé à votre siège… Pour rappel, chacun des trois rounds sera précédé d’un nouveau temps de pari. Baroud ? Hadès ? Qui remportera le duel ? En 1, 2 ou 3 rounds ? Attention, début des paris dans : CINQ…

— QUATRE, TROIS, DEUX, UN, ZÉRO !!!, braille la foule.

Mathias a les jambes en coton, c’est la peur qui l’a saisi à la gorge et qui l’étrangle. Joe demande aux joueurs de rentrer dans le cube en verre anti-balles et de s’installer sur leurs sièges. Mathias s’assoit en vis-à-vis de son adversaire. Quelques instants plus tard, le voilà chevilles cadenassées aux pieds de sa chaise scellée au sol. Face à lui, Baroud subit le même sort. Entre les deux joueurs, une simple paroi de verre pare-balles et, comme dans les guichets sécurisés, une goulotte contenant six révolvers, luisants, noirs, minutieusement alignés. Les joueurs se toisent désormais, chacun tentant de masquer son stress. Bientôt, Joe reprend :

— Fin des cinq minutes de paris dans 10, 9…

Mathias sent l’angoisse augmenter à mesure que les chiffres décroissent.

— Nous y voilà !, s’égosille Joe. Parieurs, est-ce que vous êtes prêts ?!

— OUIIII !!!

— Alors, c’est parti !

Un gong magistral retentit, suivi d’un silence marbré de chuchotements. Là, d’un geste excessivement théâtral, Joe plonge la main dans la poche de son blazer et exhibe un jeu de cartes, sous la rumeur du public fasciné.

— Le moment est venu de donner un joker à chacun de nos spadassins. Pour rappel, je tiens ici 52 cartes dont 43 sont blanches, donc nulles. Restent neuf jokers : quatre cartes « PASSE » permettant au joueur de passer son tour, quatre cartes « TWIST » permettant d’échanger l’ordre du jeu et la dernière enfin – joker royal – qui est frappée du mot « SHOOT » et permet de faire jouer l’adversaire à sa place ! Afin d’assurer une équité parfaite, chaque joueur piochera sa carte dans un jeu distinct. Hadès ? Baroud ? Vous êtes prêts ?

Mathias combat tout espoir de bonne pioche. Il a tué les deux amours de sa vie. Il le sait : son tango avec la mort est sa seule planche de salut. Il a accepté l’idée de mourir, ce soir, à 25 ans à peine. S’il en réchappe, alors, il s’agira d’un miracle… Joe a franchi le mur de verre pour rejoindre Baroud, et la tension monte encore d’un cran sur le plateau. L’homme qui transpire abondamment, approche une main tremblante du tas de cartes étalé sur la console. Il hésite, en touche plusieurs, et finit par en piocher une. Son visage s’illumine quand il la découvre. Est-il bien servi ou s’agit-il d’une feinte ? Mathias ne saurait le dire.

— Suspense !, commente Joe, tout à son rôle.

Puis, il contourne le cube de verre et rejoint Mathias, côté opposé. Il étale alors un jeu neuf de 52 cartes. Mathias ne marque aucune hésitation et pioche la première carte qui lui tombe sous la main. Il l’observe à la dérobée. Pas de chance, elle est blanche. Il sourit pourtant à Baroud. Hors de question de se trahir. Dans le public, un brouhaha spéculatif s’élève tandis que Joe se replace au centre du plateau.

— Chers parieurs, début du premier round ! La cagnotte, à l’issue des mises de ce premier tour est de 125.000 euros pour le spadassin gagnant ! Afin d’éviter toute triche, je vous rappelle que vous êtes invisibles, inutile donc de faire des gestes. Par ailleurs, nous allons couper le son des tribunes afin qu’aucun de vous ne puisse communiquer avec son poulain ! Bien sûr de votre côté, vous continuerez de m’entendre. Attention : 3, 2, 1, zéro !

Sur le plateau, un silence brutal s’installe. Les deux joueurs se retrouvent isolés, coupés de cette foule chauffée à blanc. Le duel peut commencer.

— Baroud, Hadès, c’est parti !

Les écrans numériques intégrés à la console devant eux s’allument. Six cases apparaissent : calcul, orthographe, histoire, géographie, énigme, lancer de dés.

— Pour ce premier round, c’est Baroud qui va choisir le thème de l’épreuve puisqu’à l’heure actuelle, il est le favori au regard des paris !

Baroud semble rassuré par sa position. Si le public mise majoritairement sur lui, ce n’est pas pour rien !

— Baroud, vous avez dix secondes pour choisir un thème.

Mathias balaie l’écran des yeux, paniqué. Il n’a aucune chance !

— Cher public, comme vous pouvez le voir sur l’écran géant, Baroud a choisi CALCUL ! Le gagnant sera celui qui trouvera le bon résultat ou celui s’approchant le plus. En cas d’égalité, c’est la rapidité qui prévaudra. Attention, c’est parti !

Sur l’écran, une formule s’affiche : 19 759 + 1472 – 427 x 3 + 104 – 27 x 2 = ? Mathias tente d’endiguer la vague de stress qui monte en lui. Les chiffres dansent devant ses yeux, c’est peine perdue. Il décide d’essayer de se rapprocher du résultat en arrondissant : 20 000 + 1500 – 1275 + 100 – 50. Il calcule laborieusement et totalise 20 275 qu’il tape sur l’écran, puis valide. Face à lui, Baroud semble replié dans sa bulle. Visage impassible, ses lèvres frémissent comme il compte dans sa tête. Puis, il rouvre les yeux et tape son résultat. Le chrono s’arrête et Joe repend vie :

— TOP ! Qu’on rallume les micros des gradins !

Immédiatement, une cacophonie sans précédent gagne le plateau. Les parieurs sont en délire. Leurs cris crèvent la scène.

— Hadès a répondu en premier : 20 275 ! Baroud a répondu en second : 20 540 ! La bonne réponse est… (Joe attend, augmentant ainsi la fièvre ambiante) : 20 540 ! BAROUD REMPORTE L’ÉPREUVE !

Explosion dans la salle ! Les perdants vomissent leurs insultes. Les gagnants braillent leur joie. Joe peine à ramener tout le monde au calme. Et Mathias sent la nausée lui brûler la trachée.

— Chers parieurs, on se tait !

Joe se tourne vers Mathias dont le visage s’affiche sur l’écran géant, et le silence du public se fait soudainement parfait.

— Hadès, vous avez échoué, lance solennellement Joe. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou tir.

Malgré sa terreur, Mathias ne fléchit pas :

— TIR !, éructe-t-il.

Autour de lui, les gradins semblent crépiter d’une excitation toute animale. Joe laisse filer les secondes, puis d’un geste autoritaire, intime le silence. La salle entière retient son souffle.

— Hadès, vous avez décidé de tirer… Vous devez désormais choisir un des révolvers situés dans la goulotte devant vous… L’un d’eux est chargé… Avez-vous rendez-vous avec la mort ce soir ?… Nous le saurons dans un instant.

Une sueur glacée descend le long de son dos. Mathias regarde tour à tour les révolvers alignés devant lui. Une chance sur six. Il approche sa main, hésite, opte mentalement pour l’un et en saisit finalement un autre. L’arme est lourde, froide et la terreur qui dévore Mathias à cet instant précis, le fait trembler. Un silence de mort enveloppe ses gestes. Il approche l’arme de sa tête, expulse un long filet d’air et plante ses yeux dans ceux de Baroud face à lui. L’homme déglutit péniblement et finit par détourner le regard.

— Hadès : bonne chance à vous, murmure Joe dans le micro.

Mathias serre les dents, se concentre et visualise l’image de sa femme et de sa fille sur la plage. Puis, tac !, il presse la gâchette… Un instant se meurt… Et soudain, la foule invisible communie dans une allégresse hystérique ! Le jeu va continuer ! Joe reprend son micro. Les minutes qui suivent sont un magma de vibrations sonores qui pulsent aux oreilles de Mathias. Sonné, celui-ci tente de retrouver un rythme cardiaque normal. Il vient de faire son premier pas sur son chemin de rédemption…

***

Le deuxième round s’ouvre après les cinq minutes réglementaires de paris. Dans la goulotte entre les deux joueurs, le nombre de révolvers est descendu à quatre. Le gong résonne, annonçant la reprise du duel.

— On m’indique que la somme en jeu pour un de nos spadassins s’élève maintenant à 478.000 euros ! ÉNORME pour un second round !, braille Joe. Et c’est Hadès qui va choisir le thème de cette nouvelle épreuve ! En effet, après sa démonstration de force, il a pris la première place dans les paris !

Mathias balaie les thèmes restants sur son écran. Fidèle à sa démarche rédemptrice, il sélectionne « lancer de dés ». Face à lui, Baroud lui décoche un regard surpris. Comment peut-on remettre sa vie entre les mains du hasard ?!

Joe distribue deux dés à chacun des joueurs. Contrairement au round précédent, le son des tribunes n’est pas coupé puisque le public n’a aucun moyen de venir en aide aux candidats.

— Hadès, en tant que favori, je vous demande de lancer un premier dé !

Mathias s’exécute sous les murmures du public. Le dé roule sur la console, la rumeur s’intensifie, et un deux apparaît. Les parieurs sont divisés, certains laissent éclater leur joie, d’autres, leur dépit.

— DEUX ! Petit score pour ce premier jet ! Mais rien n’est fait ! Baroud, à vous !!!

Baroud semble en confiance, il a toutes ses chances. Il jette son dé, suit le tournoiement des chiffres et lève le poing bien haut quand le dé s’arrête sur le cinq. Dans les tribunes, c’est la cohue.

— CINQ ! BRAAAVO !!!

Mathias accuse le coup sans broncher. Il se sent comme le Christ sur le chemin du calvaire, direction le Mont Golgotha… Mort et rédemption dansent une valse funeste.

— Hadès, c’est à vous ! Si vous faites trois ou moins, Baroud sera forcément gagnant !

La salle se tait. Mathias sent de nouveau la terreur se lover contre lui comme une amante maléfique et indomptable. Il lance son dé d’une main malhabile et ce dernier glisse plus qu’il ne roule. Le couperet tombe sur le un. Mathias sent ses boyaux se tordre tandis que les parieurs beuglent comme des porcs qu’on saigne. Baroud, lui, laisse échapper un glapissement de joie. Il lève le poing plusieurs fois vers la foule en délire tandis que Joe remue la tête, d’un air grave, tout en faisant quelques pas sur le plateau.

— AÏE, AÏE, AÏE, AÏE !!!, finit-il par lâcher au micro. Le sort semble s’acharner sur vous, Hadès !

La cohue va decrescendo jusqu’à atteindre un silence touffu, vibrant d’excitation.

— Hadès… Vous avez échoué… Trois choix s’offrent maintenant à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias voudrait combattre la mort avec panache mais sa gorge est nouée et son ventre dur comme du bois. Sa voix tremble quand il répond :

— Tir.

De nouveau, ça exulte, ça hurle et ça se défoule. Joe affiche une mine médusée et respectueuse.

— ON DIRAIT BIEN QUE NOTRE SPADASSIN EST PRÊT À DÉFIER LA MORT CE SOIR !!! Allez, on l’encourage bien fort !

Mathias se coupe mentalement du tohu-bohu. Il fixe les quatre flingues qui luisent – menaçants – sous la lumière d’un spot. Les secondes filent et, bientôt, le silence est total, la foule suspendue à ses gestes. Mathias choisit le révolver de droite et le plaque contre sa tempe.

— Nous approchons du moment fatidique, chuchote Joe dans le micro. Hadès rejoindra-t-il les trois candidats qui ont déjà laissé leurs peaux sur ce plateau ?

Mathias bloque sa respiration, ferme les yeux et se rappelle Marion et Alice. Il revoit cette photo prise sur une plage de l’île de Ré, un an et demi plus tôt. Marion, les cheveux soulevés par le vent, Alice lovée dans un drap de bain trop grand pour elle. Leurs rires étaient des éclats purs de soleil. Mathias sourit, il est prêt à les rejoindre. Il appuie sur la détente. Un instant file, suspendu, hors du temps, puis :

— EXTRAORDINAIRE !!!, s’époumone Joe. Hadès est le premier concurrent à défier la mort deux fois d’affilée et à la vaincre !

Les parois sans tain semblent enfler et vibrer sous le souffle des parieurs. Une ivresse totale s’est emparée de tous. Le dernier round promet d’être intense.

***

Le gong puissant retentit. Dans la goulotte entre les joueurs, le nombre de révolvers est descendu à deux et la tension est à son comble. Joe énonce que la somme en jeu atteint un record : 1.251.620 euros attendent le gagnant.

— C’est parti, chers parieurs, pour notre ultime round de ce 6ème jeu de la mort ! On m’indique que Baroud a repris la tête des mises du soir – que de revirements ! – et c’est donc à lui de définir le thème de la dernière épreuve. Baroud, vous avez dix secondes.

Baroud affiche une sorte de rictus étrange. Son regard est presque halluciné quand il fait son choix…

— ÉNIGME ! Choix très audacieux pour un dernier round, Baroud !, s’exclame Joe.

Énigme ?! Mathias a le sentiment qu’un gouffre s’ouvre sous ses pieds. Il se sent totalement incapable de se concentrer et de réfléchir, il est bien trop nerveux.

— Chers parieurs, nous allons donc de nouveau couper le son des tribunes pour éviter toute triche !

Et Joe entreprend le décompte avec le public. À zéro, le plateau est subitement plongé dans un silence parfait qui ajoute à la tension ambiante. Les duellistes se fixent avec anxiété.

— Hadès, Baroud… TOP DÉPART !!!

L’énigme apparaît en même temps sur les écrans des joueurs et sur l’écran mural géant. Mathias lit : « Trois Russes ont un frère, mais celui-ci n’a pas de frère. Expliquez ». Mathias sent son cœur bondir dans sa poitrine : il sait ! Dans un même élan, Baroud et lui se jettent sur leurs écrans. Aussi vite que ses mains le lui permettent, Mathias écrit : « les Russes sont des femmes » et valide. Il relève la tête quasiment en même temps que son adversaire. Mathias en est certain, il a validé une fraction de seconde plus tôt ! Et là, il tient la bonne réponse !!! Inespéré !!! Son chemin de croix s’achèverait-il ?

— VOILÀ ! Nos deux spadassins ont répondu ! Nous pouvons désormais rétablir la liaison phonique avec les parieurs.

Ces derniers en profitent pour se faire entendre. Entre les « ALLEZ BAROUD ! », les « À MORT ! » et les « HADÈÈÈÈS !!! », les tribunes sont à bout de souffle. En bon Monsieur Loyal, Maître de son cirque moderne, Joe exhorte la foule. Souffle sur les braises ardentes du spectacle. Enfièvre la salle. Et galvanise les parieurs par ses braillements et ses grands gestes. Quand il estime que c’en est assez, il ramène l’arène au calme et se tourne vers l’écran géant.

— Et la bonne réponse était : les Russes sont des femmes !

L’écran se transforme en stroboscope avec la réponse qui clignote comme une enseigne publicitaire.

— ET INCROYABLE : NOS DEUX ADVERSAIRES L’ONT TROUVÉE !!!

Un tsunami d’acclamations balaye le plateau. Joe laisse filer les secondes. Il fait des grands « oui » de la tête pour marquer son ébahissement. Une minute plus tard, le public s’apaise enfin et Joe peut reprendre la parole :

— Le moment est venu de départager nos spadassins ! QUI A ÉTÉ LE PLUS RAPIDE ???

Les spéculations s’élèvent de toute part, derrière les vitres sans tain.

— C’est… HADÈS ! Chers parieurs, on l’applaudit !!!

Mathias peine à y croire. La tête lui tourne. Il est aux portes de la rédemption. Baroud aura-t-il le courage d’aller au bout ? – à ce stade-là, ce serait de l’inconscience, le seul qui s’y était risqué s’est fait péter le caisson, lors de la première édition du jeu… Joe bataille en vain pour ramener la foule au calme et c’est finalement le gros plan de Baroud sur l’écran géant qui fait taire l’assemblée. Tous les visages invisibles doivent désormais être braqués sur lui.

— Baroud, vous avez échoué, énonce Joe avec gravité… Trois choix s’offrent désormais à vous : forfait, joker… ou tir.

Un ange passe, puis :

— JOKER !, triomphe Baroud.

Et la carte frappée de « SHOOT » se matérialise sur l’écran géant. La paroi sans tain menace alors d’exploser sous le martèlement des parieurs des premiers rangs et le souffle surpuissant d’un concert de hurlements. Mathias, lui, sent de nouveau la bile lui brûler la trachée. Non, ce n’est pas fini… Il devra aller au bout du chemin de croix, au sommet du mont Golgotha, sous l’œil vengeur du Ciel. Tel est le prix de la rédemption qu’il est venu chercher… Et il l’aura, mort ou vivant…

Mathias prend subitement conscience que la foule s’est tue. C’est l’acmé.

— Hadès, vous avez échoué. Trois choix s’offrent à vous : forfait, joker ou… tir.

Mathias ne trouve pas la force de répondre. Alors, il avance sa main vers les deux révolvers côte à côte dans la goulotte. Gauche ? Droite ? Une chance sur deux. D’une main tremblotante, il prend celui de gauche. Le plaque sur sa tempe. Puis, ferme les yeux. Une fois encore, il se concentre sur l’image de Marion et Alice. Revoit leurs doux visages qui sourient à la vie et croquent le bonheur. Entend même l’éclat de rire cristallin de sa fille. Capte aussi l’œillade mutine que lui lance Marion. Et sent la mort qui le nargue et le frôle pour la troisième fois. Les larmes roulent sur ses joues. Dans un instant, il connaîtra le visage de la Rédemption.

— L’heure est grave, murmure Joe… Hadès a fait son choix… Un choix extrême… Un choix fidèle à sa quête, souvenez-vous : Hadès cherche la rédemption.

Et, comme l’assistance est en apnée totale, Mathias respire un grand coup et appuie sur la détente…

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

dimanche 27 janvier 2019

Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

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Cette après-midi du mois d’août se distendait à l’infini. Encore deux heures avant l’arrivée du train de Mathieu. Marie-Martine détacha les yeux de l’écran de son MacBook. Par la fenêtre panoramique, la terrasse (ici on utilisait le terme plus glamour de roof top) était recouverte d’une épaisse couche de neige. De gros flocons tourbillonnaient dans un ciel laiteux qu’elle ne connaissait que des sports d’hiver, par temps de brume. « Tiens », se dit Marie-Martine sans s’émouvoir davantage. Dans le café art déco du co-working, la lumière avait terni. Elle augmenta la luminosité de son écran.

Bien sûr, on n’a pas tous les jours de la neige en été, se dit-elle avec malice. Et après ? Ce phénomène n’était en définitive qu’une confirmation. Cet hiver inattendu, d’une certaine manière, ne faisait que lui donner raison. Marie-Martine avait à ce sujet de solides convictions. Elle se revendiquait volontiers adepte de la décroissance, devant un verre de Chardonnay. Elle consommait responsable. Elle achetait notamment du courant « propre » et ne se déplaçait (au quotidien en tout cas) qu’en vélo à assistance électrique. Cette prise de conscience ne datait pas d’hier et la remplissait de satisfaction. Ce n’était malheureusement pas le cas de tout le monde, loin de là. Au fond, les gens se foutaient pas mal du climat. À commencer par Trump, qui s’était fendu d’un tweet débile à l’occasion d’un épisode similaire à New York.

Le déni, en général, n’allait pas aussi loin. Mais chacun, lui semblait-il, s’en remettait à la fatalité.

Pourtant l’évidence crevait les yeux. La catastrophe n’était plus à venir. Elle était bel et bien enclenchée. Lors de son vol aller, Mathieu avait dû survoler un des pires cyclones qu’ait connu la Floride. Marie-Martine avait passé la nuit à suivre son vol à la trace sur une carte du monde réactualisée en temps réel. La trajectoire du Boeing lui était apparue comme une flèche décochée droit dans l’œil de l’ouragan. Elle n’avait été capable de trouver le sommeil qu’une fois reçu le SMS de son mari. À quatre heures du matin. « Bien arrivé » l’avait-il sobrement rassurée. Évidemment, les longs courriers survolaient très haut les zones de dépression. Une fois de plus elle s’était tordu les nerfs pour rien.

Elle commença à taper une nouvelle phrase quand le grand carillon sonna l’ode à la joie. Seize heures. Marie-Martine blêmit. Elle voulut ramener son attention sur son clavier, mais le charme était rompu. Elle butait déjà sur le premier mot.

Le temps n’y était pour rien. De la neige, des ouragans. Oui le temps était détraqué, mais ce n’était pas ce qui tracassait Marie-Martine. Le monde courait à sa perte, c’était acquis depuis longtemps. Mathieu revenait après toute une semaine d’absence et Marie-Martine se sentait ravagée par l’angoisse.

Ce qui la déstabilisait, au fond, c’était le carillon, bien qu’elle n’ait rien contre Beethoven à titre personnel. Dans son casque Bluetooth à réduction active de bruit, les mazurkas de Frédéric Chopin s’étaient tues. Le bruit blanc avait cessé et ne restait plus dans ses oreilles que la sensation de s’être perforé les tympans. Son casque devait être à court de batterie.

Elle le retira d’un geste vif, et entendit alors la conversation des deux hipsters de l’autre côté de la salle. Elle ne les avait pas vus entrer, tout absorbée qu’elle était par son travail. Elle se troubla. C’était dimanche et elle avait espéré être seule. Ils étaient tous les deux engoncés dans des grands manteaux de laine boutonnés jusqu’en haut, et avaient chacun noué autour de leur cou une douce écharpe de mohair bleue. Ils n’avaient pas l’air troublés le moins du monde par la neige au-dehors. Les personnes de ce genre, l’espèce la plus fréquente au co-working, que ce soit pour les initiatives ou pour la mode, donnaient toujours l’impression d’avoir deux coups d’avance. En les regardant plus attentivement, Marie-Martine constata que l’un des deux possédait un manteau de facture très largement inférieure à celle de son interlocuteur (ses boutons avaient le reflet du plastique). Ce dernier devait occuper le poste de Chief Executive Officer dans la start-up qu’il avait créée, évidemment dans le domaine de la mode masculine. Cette entrevue devait certainement correspondre à l’un de ces incessants entretiens d’embauche auxquels elle assistait bien malgré elle depuis qu’elle venait écrire ici. Boutons de plastique avait l’air en difficulté. L’autre avait posé une chaussure de cuir brun sur la table et s’en servait comme d’un support à sa démonstration.

— J’avoue, j’ai un faible pour la Richelieu. Vois-tu, elle a le laçage directement sur l’empeigne. La derby, elle, comporte deux pièces rapportées, cousues dessus, et ce sont ces parties qui comportent les lacets. Bien sûr, toutes deux taillent bas, mais l’esprit de la derby en fait une chaussure de confort, bien peu de style. Tu n’es pas d’accord ?

— Si, c’est trop la honte, la Derby. C’est un peu la même chose pour la Chelsea, de toute façon. Par contre, je me suis toujours demandé, comment appelles-tu un mocassin à gland ?

L’autre se releva brusquement et tritura machinalement le bout de sa barbe.

— Eh bien on dit un mocassin à gland. Enfin, à pampilles. Mais, attends, ça n’a rien à voir ! Ne mélange pas tout. Qu’est-ce que tu m’embrouilles ?

Boutons en plastique devint cramoisi et se leva de table, en tremblant légèrement. Il quitta la pièce à reculons, les yeux perdus dans le prolongement de son menton velu. L’entretien d’embauche était manifestement clos.

L’autre demeura quelques instants immobile, à sa table, fixant le percolateur derrière le comptoir en chêne. Il avait un sourire crispé, non dénué de dédain, qui dessinait un rapporteur de collège à la base de sa barbe rectangulaire. Il n’avait toujours pas trouvé son Chief Marketing Officer. Il remit sa chaussure, la laça consciencieusement, puis à son tour se leva, avant de disparaître de l’univers.

Marie-Martine soupira. Il était temps de rendre les armes. Malgré tous ses efforts et la réanimation intensive qu’elle avait exercés sur lui depuis le début de l’après-midi, sa nouvelle demeurait désespérante à tous les égards. Ses deux personnages se regardaient comme des crétins et semblaient incapables de faire avancer l’action de quelque façon que ce soit. Jason était une petite frappe, un garçon du quartier (dont elle n’avait pas une seconde envisagé un plan d’ensemble) qui s’occupait de tondre la pelouse au black, quant à Jessica, en grande partie inspirée d’elle-même, Marie-Martine ne lui trouvait pas beaucoup de circonstances atténuantes. À tous points de vue c’était une grosse frustrée. C’était l’été là-bas aussi, mais le monde n’était pas détraqué et il faisait chaud. On avait éprouvé le besoin de se dénuder. La surprise de découvrir Jessica en topless dans la cabane à outil avait coupé tous ses moyens, pourtant prodigieux, au pauvre Jason. Pourquoi avait-elle, Bon Dieu, tourné les choses ainsi ?

En quatre-vingt-dix jours, Marie-Martine n’avait pas produit grand-chose, hormis quelques débuts de nouvelles pornographiques qui ne l’excitaient pas elle-même. Impossible de se concentrer plus de trois minutes sur le moindre paragraphe. Au point qu’elle avait dû, en catastrophe, faire l’acquisition de son casque audio. L’appareil avait fait illusion quelques jours, avant qu’elle trouve une autre source à son manque de rendement.

Cependant, pour la nouvelle qui l’occupait à ce moment, la solution paraissait relativement simple. Il lui suffisait de trancher la gorge à Jason, et peut-être bien la bite aussi, si elle se sentait d’humeur, et de faire flotter le gros corps flasque de Jessica à la surface de sa piscine. Dans une demi-heure ça pouvait être plié.

Mais avant cela, Marie-Martine avait vraiment besoin d’une pause. Les deux cafetières collectives étaient vides. C’était dimanche. Personne n’avait préparé de café. Par la fenêtre, la neige n’en finissait pas de tourbillonner. Marie-Martine, imprévoyante, n’avait aux pieds que ses petites sandales rouges, celles que Mathieu trouvait tellement sexy. Qu’importe, elle n’était pas frileuse. L’occasion était trop belle. Un dimanche, elle pouvait espérer que personne ne vendrait la faire chier si elle grillait une cigarette sur le roof top. Pas de doute, le terme faisait quand même plus classe.

Ici, on n’avait pas de temps à perdre. On optimisait. On produisait du concept. De la monnaie d’échange et du service. De la blockchain en veux-tu en voilà. Des maillons robustes et fonctionnels. Voilà comment se rêvaient les co-workers. Mais bien souvent, quand elle se rendait aux toilettes en traversant les couloirs, des types zappaient leur partie de solitaire ou de Candy Crush dès qu’ils repéraient une présence dans leur champ de vision. Aussitôt, ils reprenaient la lecture de contenus web en mimant une concentration extrême. Elle ne se moquait pas d’eux. Marie-Martine n’avait pas poussé l’audace assez loin pour renseigner « écrivain » sur sa fiche d’inscription, elle avait préféré parler de rédactrice, ce qui lui épargnait de fastidieuses explications. Au moins, grâce à Mathieu, elle ne manquait pas d’argent et c’était bien ainsi.

À l’extérieur, des bourrasques de vent finlandais la firent vaciller alors qu’elle empruntait la passerelle. Dix mètres en dessous, des climatiseurs gros comme des camions rugissaient en permanence. Ils ne firent pour autant pas voleter les pans de la petite jupe orange qu’elle avait passée le matin. Mais quelle importance ? Mathieu revenait. Marie-Martine se sentit de nouveau optimiste. Mathieu était cardiologue. Mathieu avait peu de défauts. Mathieu ressemblait un peu trop à George Clooney, cependant. Et il partait un peu trop souvent en congrès à son goût.

Elle s’arrêta devant la balustrade en verre blindé. Elle s’y accouda quelques instants.

De là où elle se tenait, Marie Martine pouvait contempler le beffroi, avec ses multiples clochetons qui crevaient le ciel bas. De l’autre côté, la ville se déployait. L’enfilade des toits était saupoudrée de neige sur un kilomètre et demi. Tout ceci lui évoquait un effondrement de banquise. La fin d’un monde, en somme, sans le moindre indice du commencement d’un autre. Étrange, cette lézarde dans ce qu’elle avait pris pour de la sérénité.

Marie-Martine sortit son paquet de Marlboro Lights en pestant contre le gland de cuir de son sac à main Nat & Nin à 395 €. On devait certainement dire une pampille plutôt qu’un gland, comme elle l’avait appris quelques instants plus tôt. Marie-Martine aurait bien sûr pu faire preuve d’un minimum d’audace, ou de sens pratique, en sectionnant purement et simplement la minuscule lanière. Il lui paraissait pourtant plus logique de remédier à ce désagrément en cédant aux sirènes d’un nouvel achat compulsif. Il lui fallait un nouveau sac. Coûte que coûte. Elle ne pouvait demeurer une seconde de plus avec celui-ci.

Hélas, un dimanche, seul Amazon aurait éventuellement pu lui rendre la raison mais avec ce temps polaire, elle ne serait jamais livrée avant le lendemain. Inutile d’enjamber le parapet pour autant. Marie-Martine regardait la petite cour pavée d’un immeuble, trente mètres en contrebas. Elle balança son mégot encore incandescent par-dessus bord. Le point rougeoyant suivit une trajectoire quasi rectiligne avant de s’éteindre d’un coup au terme de sa chute. Son crâne à elle n’était pas très solide, en comparaison du pavé, même capitonné d’un centimètre de neige. Elle se mordit les lèvres, déjà bleuies par l’hiver soudain. Marie-Martine tripota son alliance sans savoir vraiment quelle portée donner à ce geste.

Elle refit le chemin en sens inverse, et lorsqu’elle poussa la porte du bar, elle se sentit enveloppée d’une chaleur bienveillante. Il n’y avait plus personne. Elle serait tranquille. Décidée à se remettre au travail, elle ne put s’empêcher de consulter les info-trafic en temps réel. Après il serait toujours temps d’émasculer ce petit con de Jason.

Ainsi qu’elle l’avait redouté, le train de Mathieu accusait un retard de cinquante-cinq minutes. Marie-Martine ressentit une colère sourde lui tordre les entrailles. Elle ne savait même pas à qui elle était destinée au juste. À la neige ? À Trump ? À Mathieu ?

Jessica était une grosse frustrée, donc, une jalouse. Ce n’était pas une salope ni une pute. Juste une épouse malheureuse qui n’en pouvait plus de savoir son mari, neurochirurgien réputé, partir sans cesse à l’autre bout du monde. Matthew était bel homme. On pouvait difficilement imaginer meilleur mari en terme de statut social. Riche, les traits affirmés, les larges épaules et une culture générale époustouflante, Matthew nageait le cent mètres en cinquante-deux secondes. Jessica, quant à elle, suivait avec désespoir l’évolution de sa courbe de poids sur la balance. Jessica déprimait. Matthew avait des maîtresses, elle en était certaine. Elle ignorait leurs noms, elle ignorait leurs visages ou leurs âges mais ces détails n’avaient pas grande importance, aux yeux de Jessica. Il continuait à partir à l’autre bout du monde, sans même avoir le courage de jouer franc-jeu. Matthew n’avait même pas la décence de lui expliquer pourquoi il ne voulait plus la baiser. C’était, à bien y réfléchir, le seul défaut qu’elle lui trouvait.

Tout ceci, songea Marie-Martine, n’était pas très engageant. Jamais Mathieu ne pourrait lire ça sans éclater de rire ou se mettre dans une colère noire. C’était à cause de la neige. C’était la neige qui n’était pas prévue.

Des pensées malsaines assaillaient Marie-Martine. En retard. En retard pourquoi ? Et surtout pourquoi n’avait-il pas pris le temps de l’en informer ? Lui devait être au courant. Bordel, elle ne comptait vraiment pas alors. Pour lui, son emploi du temps à elle n’avait donc aucune espèce d’importance ? Avec qui il était ? Elle avait bien essayé de savoir, tous les soirs, au téléphone, quand ils se parlaient. Bien embêtée Marie Martine, avec le décalage horaire. Quand il était minuit pour elle (elle attendait plutôt une heure du matin pour repousser l’échéance) pour lui il n’était que dix-huit ou dix-neuf heures. Ce qui signifiait qu’il avait encore toute la soirée, toute la nuit aussi devant lui et elle, pendant ce temps là, elle essayait de dormir en trompant son angoisse. Elle avait pris des cachets, Marie-Martine. Des Xanax et des Stilnox, n’importe, ça se finissait toujours en X.

Elle ferma son écran. Elle ouvrit de nouveau son écran. Cette grosse vache de Jessica poussait des soupirs idiots devant la porte de la cabine de douche. Jason était tétanisé, le teint verdâtre. On l’aurait cru sur le point de défaillir.

— Qu’est-ce que tu as ? roucoula Jessica.

Bordel, c’était de la merde ! Trois mois comme une putain de chienne dans un jeu de quilles. Incapable. Elle était bien comme les autres, au fond, Marie-Martine. À la place du cœur, une machine à compter les likes. Oh Bon Dieu, elle avait tant besoin d’amour. Et Mathieu, qu’est-ce qu’il pouvait lui manquer. Plus qu’une heure, tenta-t-elle de se rassurer. Rien qu’une petite heure. C’est cette putain de neige qui n’était pas prévue. Tant pis pour ses résolutions, elle avait besoin d’une autre clope. Marie-Martine ressortit sur le roof top.

À l’extérieur, le sol n’était plus qu’un passage cotonneux. À perte de vue la neige unifiait la ville. Marie-Martine avança, prudemment, vers la balustrade. Bien qu’on soit au mois d’août aux environs de seize heures trente, elle sentait que bientôt tomberait la nuit. Elle eut soudain une image nette de Jessica. Une vision précise de ce qui se tramait dans son esprit pendant que Jason était sur le bord du malaise. Mais qu’est-ce qu’il avait, ce gamin ? Lui non plus, elle était incapable de le faire bander ? Pendant qu’elle s’escrimait à exciter ce petit crétin, Matthew, lui, il faisait quoi dans son putain de congrès à Hong Kong ? Pas difficile de le savoir. Il existait, loin d’elle. Il ne la désirait plus. Voilà pourquoi elle rabattait ses fantasmes sur ces petits cons dix ans de moins qu’elle. Matthew rentrait aujourd’hui. Son avion atterrissait à dix-huit heures à Miami. On annonçait un cyclone mais elle savait qu’il serait là. Il n’arrivait jamais rien de fâcheux à… Non, elle était folle. Il ne pouvait pas être là. Matthew ne reviendrait pas. Jessica était une cinglée. Marie-Martine inspira longuement. Il fallait garder la tête froide. C’était plus facile avec cet hiver soudain. Savoir faire la part des choses. Elle n’était pas Jessica. Mathieu n’était pas Matthew. Quant à Jason, ce n’était carrément personne.

Marie-Martine ouvrit une seconde fois son abominable sac à main. Il fallait le voir se nouer, le ventre de Marie-Martine, et sentir le feu qui lui ravageait les entrailles, depuis sept jours, sept jours et sept nuits, sans discontinuer. Au téléphone, le soir (enfin, la fin d’après-midi pour lui), elle avait Mathieu. Elle parvenait à donner le change durant les quelques minutes, pas davantage regrettait-elle, que durait leur conversation. S’il avait pu voir, seulement, comment ses ongles se plantaient dans la paume de ses petites mains, à Marie Martine, des petites mains dont la peau se creusait de petites plaies rectilignes, et qui saignaient. Il aurait dû entendre toutes ces suppliques interminables qu’elle avait pour lui. Elle termina sa deuxième cigarette. La neige ne tombait plus. Le ciel était figé. Une troisième cigarette trouva naturellement le chemin de ses lèvres. Elle l’alluma en tremblant. Comment se comporterait-elle ? Comment serait-il, lui, quand il l’apercevrait au bout du quai ? Avec qui serait-il ?

Pauvre de moi. Et s’il m’embrassait sur la joue, simplement, tout à l’heure, à la gare ? Elle expédia sa cigarette. Elle s’obligea à penser à Jessica. Cette grosse connasse de Jessica qui était tout ce qu’on voulait, mais pas une image d’elle-même. Jessica et Matthew. La veille de son départ pour Hong Kong. Lui : nu, dans leur lit à moustiquaire, incapable de bander comme cet abruti de Jason. Elle, prostrée, vaguement colérique les bras ramenés par honte devant sa poitrine un peu tombante. Et ces yeux fixes qu’elle aurait alors, car incapable de faire face à cette nouvelle réalité : elle ne faisait plus bander son mari ; il n’éprouvait pour elle qu’une tendresse infinie, insupportable. La tendresse qu’on a pour les vieux chiens. Et pendant ce temps-là, cet idiot de Jason qui paraissait sur le point de tourner de l’œil. Mais bon sang, pensait Jessica, mon corps est-il repoussant à ce point ?

Marie-Martine eut une sombre vision.

Dans la brume. Au bout du quai. Une silhouette aux contours indistincts. C’est si bon de te revoir. Des yeux. Des yeux qu’on devine rougeoyants. Et des bras qui s’ouvrent. Un mégot qui s’éteint en s’écrasant dans la neige.

Elle savait comment se terminerait sa nouvelle. Le tabac et la neige lui avaient remis les idées en place. Elle savait ce qu’avait trouvé Jason en faisant du rangement dans la cabane à outils. Et cette tarée de Jessica ne paraissait même pas y penser alors que ça aurait dû lui crever les yeux et qu’elle aurait dû foutre le camp pour les Bahamas ou n’importe où. S’enfuir au lieu de rester plantée là.

Marie-Martine se sentit un peu mieux. Elle rentra à l’intérieur.

Quand elle revint dans le bar, l’ode à la joie sonna au carillon. Dix-sept heures. Elle n’était plus seule. Le type était assis à l’autre bout de la salle. Dos à la fenêtre. Elle reconnut le CEO prétentieux de tout à l’heure. Il avait rasé sa barbe et troqué son manteau de laine contre une chemise hawaïenne et un bermuda vert. Le regard était aussi vide.

Il paraissait avoir la fièvre. Il se tenait derrière un ordinateur à la pomme, semblable à celui de Marie-Martine sauf que lui possédait un quinze pouces, le salopard. Il tapait très vite sur son clavier, sans la regarder, sans faire mine de l’avoir remarquée.

Marie-Martine se sentit nue. Complètement nue.

Marie-Martine referma son MacBook pro 13 pouces. Elle rassembla ses affaires les fourra dans son sac. Sans saluer le type, elle se précipita dans le couloir, fonça vers l’escalier dont l’accès était barré par une porte verrouillée par une badgeuse. Marie-Martine batailla avec son putain de sac à gland et en extirpa sa carte magnétique personnelle.

La porte refusa de s’ouvrir. Il n’y avait rien qu’un objet technologique buté et une porte de verre blindé qui lui coupait la sortie. Une carte désactivée.

Bon sang, son abonnement était à jour, elle en était certaine. C’était dimanche, il n’y aurait personne à l’accueil. Marie-Martine fouilla dix fois le bordel dans son sac, en repoussant chaque fois la pampille. Son téléphone portable avait disparu.

Le carillon. La la sib do do sib la sol fa fa sol la la sol sol. Dix-huit heures. Putain de porte.

Marie-Martine se rua dans le bar. Le hipster s’escrimait sur les touches de son MacBook et elle se planta devant lui.

— Vous pouvez me prêter votre carte ?

Le hipster s’interrompit un instant, juste une seconde, et la considéra avec curiosité. Il sourit et se remit à taper. Elle se pencha à l’aplomb du coûteux écran retina.

— S’il vous plaît.

Cette fois, il ne releva même pas la tête. Le cliquetis de son clavier devenait dément. Qu’écrivait-il ? La scène où Jason était tombé sur le corps en décomposition de Matthew ?.. Non, loin de la rassurer, cette idée faillit la faire vomir. Marie-Martine trépignait. Elle n’osait même pas le toucher. Marie-Martine s’avança vers les portes extérieures en sortant son paquet de cigarettes. Et Mathieu, Mathieu qui est en train d’arriver, se lamentait-elle. La neige s’était remise à tomber de plus belle. Elle avait froid. C’était le mois d’août, un dimanche, et comme de coutume la climatisation tournait à plein régime. Par-delà le roof-top, elle distinguait encore la ville s’étendre au loin, à perte de vue, et les maisons en feu. Leurs fumées noires s’élevaient vers le ciel laiteux et l’espace d’un instant, elle songea à un poème de Paul Celan qu’elle avait oublié et elle se sentit bête. Elle voulut pousser les portes mais elles ne s’ouvrirent pas. Sur ses joues, elle sentit son maquillage couler en rivières sombres. Elle se tourna vers le CEO. Elle gémissait.

— Je peux plus sortir.

Le hipster écarta son ordinateur, tourna la tête vers elle, comme s’il allait lui dire quelque chose, mais il se ravisa. Il n’y avait plus de café. Il se leva pour en préparer.

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Trophée anonym’us, L’interview de la semaine : Céline Denjean

mercredi 9 janvier 2019

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

L’interview de la semaine : Céline Denjean

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non, je n’endosse pas de rôle durant l’écriture ! Et fort heureusement pour nous tous, car ce sont mes personnages psychopathes qui occupent le plus mon focus dans mon travail de rédaction. Mes criminels ne prennent vie que dans mon imaginaire (tant mieux pour ma santé mentale !) et je ne me sens pas « proche » d’eux durant l’écriture. Je dirais plutôt que j’ai un accès à leurs univers et déviances puisque je les crée et leur donne vie sur le papier. Il s’agit davantage d’un décentrage de ma part que d’une connivence entre eux et moi !

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Peut-être me serait-il possible de donner ma réponse si LA question était enfin clairement posée ? En l’absence de question précise, je m’en tiendrai à 42, qui – somme toute ! – vaut bien tout autre nombre…

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Oui, bien-sûr ! Plusieurs mêmes… J’aurais bien accompagné Arsène Lupin lors d’un de ses spectaculaires cambriolages, ou partagé un digestif avec Hercule Poirot dans un des wagons de l’Orient Express, ou encore joué à des devinettes toute une soirée avec Sherlock Holmes !C’est assez extraordinaire de constater que ces personnages (et d’autres) ont tellement bien été incarnés dans des adaptations cinématographiques et télévisuelles qu’ils nous semblent presque familiers et avoir existé !

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Un des super pouvoirs dont j’ai rêvé toute mon enfance était celui de pouvoir voler sans ailes, à l’instar de Peter Pan ou de Superman. Ce serait merveilleux tout simplement, de connaître la sensation du déplacement aérien, sans carcan, sans carlingue, sans moteur… voler tout simplement !

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Mdr ! Je suppose que oui car écrire m’est indispensable… Imaginons que je sois seule sur une île déserte, ceci expliquerait cela ! Il me semble bien que j’aurais besoin de tracer quelque chose de ma minuscule existence. Il me semble aussi qu’écrire, c’est s’évader, ouvrir une fenêtre sur un univers que nous choisissons… Et honnêtement, si je devais être seule sur une île déserte, j’en aurais bien besoin !


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Je ne sais pas exactement. Je peux juste dire que je trouvais l’existence de mes héros fictionnels bien plus palpitante que celle de mon statut d’enfant. Je me souviens que je vivais leurs aventures, que je partageais leurs quêtes, que je frissonnais avec eux… Je trouvais extraordinaire de me plonger dans les livres… et de quitter ma réalité le temps d’un voyage imaginaire… Je suppose que l’envie d’écrire vient de cette magie-là. De cette force d’évasion que permet le livre.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Ma couleur préférée après le noir est le violet. Donc, oui, je crois que le rouge des blessures s’associe merveilleusement bien au bleu de l’encre !

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Je ne sais pas s’il y aurait autant de livres, je n’ai aucune idée de ce qui fait moteur chez les autres auteurs et je suppose qu’il y a des réponses très différentes chez les uns et les autres. Pour ce qui me concerne, j’ai des manuscrits sous le coude qui ne verront peut-être jamais la lumière du regard des lecteurs ! Et je crois que ça me plairait assez qu’ils soient lus même si je ne pouvais pas en revendiquer publiquement la maternité ! Je pense que l’on écrit un roman dans l’espoir qu’il soit lu un jour et que si le livre est un enfant dont on accouche, on lui souhaite aussi de vivre sa propre vie… non ? Que l’on soit « reconnu » ou non comme en étant l’auteur… Je trouverais plutôt amusant qu’un de mes livres soit commercialisé anonymement, dès lors que j’aurais accès aux impressions des lecteurs et que je serais rémunérée à la hauteur des fruits qu’il porte. Ce n’est pas tant la publicité de mon nom qui crée pour moi la « vraie » reconnaissance que l’accueil que peuvent faire les lecteurs à un de mes bouquins.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Justement parce que le monde n’est pas rose… et que c’est le noir de notre monde qui m’interroge et me bouscule le plus… Cela étant, je trouve normal que certains lecteurs puissent alterner des lectures noires et des lectures plus légères (feel good, romans blancs, burlesque…). Moi-même en tant que lectrice, j’ai besoin parfois de m’évader dans un univers drôle ou divertissant… Mais lorsqu’on écrit – même si j’ai pu sortir du genre noir dans certaines de mes productions non éditées – on pioche dans nos centres d’intérêt, nos interrogations, nos préoccupations… Au travers des livres, l’auteur que je suis porte un certain regard sur l’Humain, ses dérives, ses déviances, ses angoisses, ses dangers, ses anomalies… parce que ce sont là mes intérêts principaux.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Du calme et de la solitude. De la disponibilité psychique. Du « mauvais » temps avec un feu de cheminée (j’adore la pluie ou la neige, le genre de météos qui donnent envie d’être confinés chez soi !). Et un environnement où l’on se sent bien.

11. Si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Pour parler d’amitié, il faut certains ingrédients : complicité, connivence, loyauté, partage… Beaucoup de personnages principaux, héros de romans noirs, sont marqués, fracassés par la vie ou bien brillantissimes et, de ce fait, inaccessibles… Au final, beaucoup sont très seuls et peu enclins à se faire des amis ! Je pense donc que si je devais être amie avec un personnage de roman, ce serait plutôt un personnage de livre pour enfant ou young adult – la question de l’amitié tenant souvent une place sous-jacente, voire dominante… J’aimerais bien, par exemple, être amie avec Harry Potter !

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Mon taux de déchet diminue de livre en livre, c’est heureux ! On apprend à éviter certains pièges au fil de l’écriture, avec l’expérience. Aujourd’hui, j’évalue à un sixième grand maximum la quantité écrite qui sera finalement jetée à la poubelle !Si je devais avoir accès aux travaux préparatoires d’un livre, j’adorerais qu’il s’agisse d’une œuvre classique car je me suis souvent demandé comment les auteurs géraient leurs manuscrits avant l’invention de l’ordinateur, des copié/collé, des delete en un clic de souris… Je pourrais choisir « Les liaisons dangereuses » de Laclos ou « Contes et nouvelles » de Maupassant (c’est un sacré exercice que celui de la nouvelle !!!) ou encore « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie, pour être dans le roman noir.

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Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Balthazar Tropp

mercredi 19 décembre 2018

L’interview de la semaine : Balthazar Tropp

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


Aujourd’hui l’interview de Balthazar Tropp


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Dans mon salon ? (rire ) J’écris des histoires relativement chiantes sur des types névrosés, et cette activité me plonge dans des abimes d’angoisse que je transporte de ma chambre à la cuisine, en passant par les petits coins, le dressing et la douche. Alors votre salon !..

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Est-ce qu’on est en train de parler de la réponse absolue ? Celle qui règlerait toutes les autres ? La clé de la paix, de la sérénité et de la joie ? Merci de garder vos menaces pour d’autres, je ne mange pas de ce pain-là.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Disons une soirée que j’ai découverte via un personnage (Ringolevio, Emmeth Grogan). Une chaude nuit en Août 67, à San Francisco ,USA. Une petite sauterie en appartement organisée par les Diggers de San Francisco (Les vrai Diggers quoi, les premiers). Quelques personnes, un peu de LSD. Débarquent : Ginsberg, Burrough, Cassady, Kesey, le jeune tom Wolf, le Yellow Submarine ( un camion ) des Pranksters, mais aussi les états majors des Hell’s Angels et des Black Panthers. Bientôt la soirée déborde dans la rue. Mille personnes. Deux milles. Trois milles. La police débarque. Arrête le patron des Hell’s. Une foule immense converge vers le comico, portant un cercueil chargé de billets pour payer la caution. Les flics paniquent et libèrent le larron. Bref une sacré soirée.

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Flash. Je serais Flah. C’est pas très original, mais je pourrais faire des sacrés tours de magie, gagner une ou deux médailles olympiques, braquer suffisament de camions de la Brink’s pour me mettre à l’abri, et utiliser les propriétés de la relativité restreinte pour vivre mille ans et écrire une série de 137 romans

.5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Non, je rêvasserai plutôt. Je suis pas très #plaisirdecrire, et je vois pas pourquoi je me ferais chier comme je le fais si personne n’était là pour voir le résultat.

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

C’est Martin Eden, de Jack London qui a été le déclencheur. Ce désir a ensuite largement été alimenté par John Fante, Bukowski et plus localement par Philippe Djian. Je fantasme largement la galère de l’écrivain, travailler sans être lu, n’avoir pas de reconnaissance, pas de flouze. Du coup en ce moment je suis aux anges !

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui grave. Je dirais même : l’on orne la nacre nos fantasmes du liséré pourpre de nos saignements… Et biiiiim !

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

En réalité, je pense que si les maisons d’édition se décidaient à anonymiser tous les manuscrits qu’elles recevaient (y compris les auteurs déjà publiés), cela ferait un bien fou à la littérature. Ca va peut-être pas plaire à mes collègues professionnels de ce concours, et peut-être que je changerais d’avis si jamais j’étais moi aussi publié, mais je pense que l’énergie et la folie qu’il faut mettre pour faire un bon roman se nourrit beaucoup de l’angoisse que le bouquin ne soit pas publié. Après c’est un point de vue très personnel. Je veux me fâcher avec personne…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Je suis plus gris que noir, mais on m’a proposé de participer à ce concours, et ça a été à ma grande surprise un grand moment de joie. Il y a un côté je trouve super relaxant à imaginer le pire, en vrai ça en devient presque drôle.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le matin, trois heures, avec open café-clope, des boules Quies et des gens autour qui font leur truc sans te solliciter. La cerise sur le gateau c’est d’avoir un être, que tu aimes, et qui te demande de lire ce que tu as fait. Allez, un petit lectorat, qui te suit, qui t’envoie des messages pour te dire que c’est cool et qu’ils en veulent encore. On peut rêver…

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Je pense que le personnage qui m’a le plus touché, c’est Arthuro Bandini, l’alter ego de John Fante dans quasi tous ses romans. Je lis Un chien stupide, et je chiale, littéralement, j’ai envie de le prendre dans mes bras.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

J’ai un fort taux de déchet, j’écris à deux à l’heure, et je sais pas si je dois mettre ça sur le compte d’un manque de confiance en moi ou d’une exigence nazistique. Si j’avais accès à des brouillons, ce serait ceux de la série des Rougons-Macquart. Je trouve que ce qu’a fait Zola sur ce coup, c’est surement le travail littéraire le plus ambitieux qui m’ait été donné de lire, et je serais curieux de savoir comment il s’est organisé pour ne pas s’y perdre.

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Trophée anonym’us : Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

dimanche 16 décembre 2018

Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

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Je les ai croisés pour la première fois dans le hall d’entrée, près des boîtes aux lettres, alors que je m’apprêtais à sortir mon chien. Il était environ vingt-deux heures

.— Bonsoir ! Nous sommes vos nouveaux voisins du dessus. Nous venons d’arriver. Voici ma femme. Et ma fille, Pami.

Je leur ai aussitôt souhaité la bienvenue, c’est une chose qui se fait.
Je ne les rencontrais pas souvent. Parfois, le matin, quand je sortais de chez moi pour emmener ma fille à l’école, je voyais la femme surgir en trombe de la cage d’escalier, traînant dans son sillage la fillette ensommeillée. La mère courait devant sans lui tenir la porte, mais elle ne s’en préoccupait pas, elle avançait au rythme d’un pas cadencé que la fillette peinait à suivre. Ça me faisait mal pour l’enfant qu’on venait à peine d’extirper de son lit et qui suivait bon an mal an.Passe encore qu’on soit obligé de courir une fois pour pallier un défaut de réveil. Mais pratiquement tous les jours, ça me dépasse. Il suffirait de s’organiser un peu.Ces fois-là, la femme me saluait à peine, un « bonjour » forcé, soufflé comme un coup de vent, à peine audible. Et, pour compléter le tableau, un regard dur, rivé au sol. Elle faisait la tête. En permanence.Leur attitude me consternait. Se montrer poli et souriant est la moindre des choses. Je pense pour ma part être une personne joviale, j’estime que je n’ai pas à faire peser mes états d’âme sur ceux qui m’entourent. D’ailleurs, la gamine aussi était avare de sourire. Que voulez-vous, les chiens ne font pas des chats.


Au début, nos voisins étaient des gens plutôt discrets. Jusqu’à cette nuit-là.


Alors que je tenais mon chien en laisse — c’était l’heure de la dernière balade —, j’ai trouvé l’homme dans le couloir, très excité. Il m’a montré un mot accroché à la porte vitrée que j’ai survolé rapidement. Il a commenté : « C’est nous, c’est pour l’anniversaire de ma fille, on s’excuse, on risque de faire un peu de bruit, on voulait prévenir. Mais c’est l’anniversaire de ma fille, vous comprenez. » J’ai souri de bonne grâce et j’ai transmis mes bons vœux. Puis je l’ai observé qui faisait la circulation derrière la grille de la cité et qui accueillait ses invités. Ils s’annonçaient nombreux ; autant de personnes dans un si petit appartement, cela me laissait perplexe. Alors, au moment où je suis rentrée avec mon chien, comme l’homme était encore là, je l’ai prévenu :

— Essayez de ne pas faire trop de bruit quand même.

— Oui, oui, ne vous inquiétez pas, Madame. 

Résultat, à l’aube, la fête battait encore son plein. Une musique assourdissante, des éclats de voix avinées, des talons qui claquaient sur le parquet. Mon mari et moi avons vibré au rythme de leurs vociférations jusqu’à sept heures du matin. En début d’après-midi, la musique a repris de plus belle. Mon époux était énervé, il voulait monter. Normal. J’ai tenté de l’apaiser : je n’aime pas les conflits, et on ne sait jamais sur qui on tombe : ces gens étaient peut-être des détraqués. Mais mes protestations n’ont pas pu entamer sa détermination : il s’y est rendu. C’est la femme qui lui a ouvert. Elle a obtempéré illico. J’étais rassurée.


Le surlendemain soir, nous regardions un film à la télévision lorsque la musique s’est à nouveau mise à trompeter. Des hommes parlaient si fort que j’avais l’impression qu’ils étaient au milieu de mon salon. Je regardais mon époux qui soupirait ostensiblement. Il perdait patience.Je n’aime pas quand mon mari s’énerve, j’ai peur de ce qu’il pourrait advenir, je m’imagine toujours le pire, une bagarre, une dispute qui se termine mal, ce n’est pas si rare. Du coup, cette fois, j’ai pris les devants et je suis montée. La femme m’a ouvert. Il y avait du monde chez eux. Elle a refermé la porte juste derrière elle afin que ses invités ne me voient pas. Je lui ai demandé s’il était possible de faire moins de bruit, arguant que ma fille devait se rendre à l’école le lendemain. « Comme la vôtre, je suppose », ai-je ajouté afin de stimuler sa conscience maternelle. Elle a hoché la tête, m’a jeté un « d’accord » de principe avant de disparaître. Deux heures plus tard, je me trouvais à nouveau sur leur pallier, excédée par le bruit qui n’en finissait pas et fébrile d’avoir dû calmer mon époux qui menaçait de prendre le relais avec une virulence qui m’effrayait. Un des invités m’a ouvert, un grand homme carré, en costume, empestant l’eau de toilette

.— Écoutez, ai-je fait en tentant de réprimer mes tremblements, ça fait trois heures, le bruit, les voix, les talons sur le parquet, le volume est trop haut, il faut baisser.

Il a tangué en me dévisageant d’un regard torve.

— Ouais, on s’en va de toute façon.

Mon cœur s’est remis à battre normalement, mon mari resterait au bercail, j’aurais eu raison des malotrus. Mais au petit matin, des voix ont éclaté. Le voisin beuglait des paroles incompréhensibles tandis que sa femme hurlait « Au secours, lâche mon téléphone, lâche-moi, au secours ».

J’ai pivoté vers mon mari dont les yeux étaient rivés au plafond. La minute suivante, notre fille, effrayée, est venue se réfugier dans notre lit

.— Il ne manquait plus que ça, ai-je lâché, les voilà qui se disputent.

Décidément…Les vociférations allaient croissant, l’homme continuait à aboyer, et la femme, à hurler comme une hystérique.

— Il va lui faire mal ? s’est alarmée notre fille.

— Bien sûr que non, ne t’inquiète pas, essaie de dormir, ai-je murmuré.

J’ai quand même interrogé mon mari, histoire d’être en ordre avec ma conscience :

— Tu crois qu’il faut faire quelque chose ?

Il a secoué la tête, j’ai soupiré d’aise : que l’un de nous s’en mêle alors qu’on ne connaissait rien à l’affaire ne me paraissait pas très prudent : on n’est jamais à l’abri de se méprendre, ou, pire, de récupérer une balle perdue. Chacun chez soi, chacun ses problèmes.

— Et la petite fille ? a insisté notre fille.

— Si la petite fille pleure, je monte, ai-je promis pour avoir la paix.L

e jour s’est levé sur nos cernes et nos mines blafardes. En début d’après-midi, rebelote, voix, musique. Ils dépassaient les bornes.

— Et puis merde, j’y vais, ai-je crié à mon mari depuis le couloir.

Le locataire m’a ouvert.

— Vous vous rendez compte ? La fête qui s’est terminée à pas d’heure, la musique à fond, le volume sonore des discussions, et, cette nuit, la dispute avec votre femme…

— On s’est pris la tête, m’a-t-il répondu, penaud.

Je me suis radoucie, il n’était pas dans mon intérêt de le braquer. Et puis, il avait l’air sincère. Les hommes qui souffrent m’ont toujours inspiré de la sympathie.

— Ça nous arrive à tous, évidemment, mais la prochaine fois, essayer de baisser d’un ton, ou sortez faire ça dehors… Vous savez, vos cris ont vraiment fait peur à ma fille. Je n’imagine même pas la trouille de la vôtre.

Les mains dans les poches, il a haussé les épaules pour toute réponse.

— Bref, ai-je conclu, de deux choses l’une, ou bien ça se calme tout de suite, ou bien je préviens le bailleur.

— Ah bah non, il ne faut pas.

— Je suis entièrement d’accord, je n’ai pas envie non plus d’en venir là. Nous avons toujours vécu en HLM et nous n’avons jamais eu de problème jusqu’à présent.

J’étais fière : j’étais parvenue à dire ce que j’avais à dire, avec diplomatie, mais sans mâcher mes mots. Une main de fer dans un gant de velours. Mes menaces ont porté leurs fruits, les nuisances sonores ont cessé dès la nuit suivante. J’ai cru que l’homme avait compris, j’ai pensé que son civisme dépassait celui de son épouse. J’ai rapidement déchanté : les cris, la musique, le bruit, les rires, les disputes ont repris. Elles étaient d’ailleurs d’une violence inouïe, la dernière supplantant systématiquement en hargne la précédente. Je plaignais la pauvre enfant qui était témoin de ce déferlement de haine. Je l’imaginais inquiète au fond de son lit, en train de se ronger les ongles, en attendant que le calme succède à la tempête.


Chez moi, l’ambiance devenait électrique et je passais des heures à tempérer mon mari par crainte du débordement, ce qui finissait par nous rendre agressifs l’un envers l’autre. J’entendais mon époux soupirer d’exaspération et cela me rendait nerveuse. Je faisais mon possible pour atténuer le préjudice, quitte à forcer un peu le trait. « Mais non, ce n’est pas si fort après tout, il faut être un peu tolérant, ils ne sont pas responsables de la mauvaise isolation des appartements. », répétais-je en me montrant le plus convaincante possible.On n’imagine pas à quel point le bruit peut vous prendre en otage. Je n’en dormais plus, j’étais sur le qui-vive en permanence, les oreilles dressées dès que je distinguais le moindre craquement. J’en voulais à mon mari de ne pas prendre sur lui et, lassée de faire tous les efforts toute seule, je le bombardais de reproches : « Tu réagis comme un vieux grincheux », « Tu focalises », « Trouve-toi une occupation », « Achète-toi un casque » .

La vie devenait compliquée. J’étais sans cesse écartelée entre les voisins avec qui je ne voulais aucun problème et l’énergie folle que je dépensais pour canaliser mon époux tandis que lui ne prenait pas la peine de dissimuler son agacement. Il n’avait que ses nerfs à gérer, j’étais en garde de tout le reste.


Les semaines passaient et augmentaient notre malaise. Nous n’existions plus qu’au rythme des voisins, les nerfs en pelote en permanence. Je me rassérénais quand je les entendais partir, je guettais leur retour avec fébrilité. Je n’étais complètement sereine que le matin, après huit heures, quand je savais que l’homme dormait et que la femme n’était pas là. C’était une sorte de répit. Parfois, je m’autorisais une petite vengeance : lorsque la nuit avait été abîmée par leur rixe, je faisais courir sur le chauffage en fonte le dos d’une cuillère en bois, ricanant à l’idée que cela réveillerait le voisin qui dormait tranquillement alors que j’étais sur le point d’exploser. Même ma fille subissait le préjudice : je l’enjoignais sans arrêt à retenir ses rires et à se taire, prétextant que nous nous devions d’être irréprochables pour conserver notre crédibilité.


Ce soir-là, ma fille et moi étions devant la télévision. C’était la finale de The Voice. Un peu plus tôt,mon mari exaspéré s’était retiré dans notre chambre. Au-dessus, le bruit était assourdissant. Plusieurs fois d’affilée, j’ai augmenté le son du téléviseur dans l’espoir de couvrir le raffut des voisins et de détourner l’attention de mon époux dont je me doutais qu’il devait être en train de fulminer tout seul dans notre lit. Tout en appuyant sur la télécommande et en m’esclaffant ostensiblement sur la tenue de telle ou telle chanteuse en herbe, je sentais monter en moi une irrépressible rage. Rien à faire, je n’arrivais pas à suivre le programme. Alors j’ai pris mon courage à deux mains, claqué la porte de chez moi, monté les marches quatre à quatre. Mon cœur battait à tout rompre. J’ai sonné. La femme a ouvert, en décochant un œil méfiant vers son époux. J’ai compris qu’elle espérait qu’il ne viendrait pas s’interposer. Rond comme une queue de pelle, j’ai entendu celui-ci vociférer :

— C’est encore la voisine, c’est tous les jours, on peut rien faire ici, elle vient toujours nous faire chier.

L’accueil m’a raidie : comment osaient-ils se montrer si impolis alors que je faisais mon possible pour leur éviter des déboires désagréables ? La voisine a fermé la porte derrière elle. Nous nous sommes retrouvées seules dans le couloir. Elle a prononcé à voix basse :

— C’est pour le bruit, c’est ça ?

Non, c’est pour vous arracher le cœur, ai-je failli répliquer à cette imbécile aux yeux bovins.

— Oui, c’est vraiment impossible, je ne sais pas si vous vous rendez compte du calvaire que nous vivons. Je vous préviens, c’est la dernière fois que je monte. La prochaine fois, c’est signalement à l’office d’HLM. Il est vingt-trois heures, ça fait plus de deux heures que ça dure, on n’en peut plus.

— Deux heures ? Ah, je ne savais pas, je viens de rentrer…

Son mari continuait à aboyer derrière la porte comme un chien derrière sa grille.

— On n’a qu’à les faire chier encore plus, grondait, hilare, un de ses potes.

J’ai fait la grimace. La femme a reculé avant de me claquer la porte au nez. J’ai pensé qu’elle allait s’expliquer avec son mari et qu’elle reviendrait dès qu’ils auraient échangé sur la bonne attitude à adopter.

J’ai attendu en vain, la porte est restée désespérément close. J’étais outrée. Non seulement personne ne s’était excusé, mais en plus j’avais dû essuyer les insultes de cette bande de soiffards alors que ma famille était littéralement en train d’imploser à cause de leur manque de savoir-vivre. C’était trop.

Dès le lendemain, j’en avisais la gardienne qui me promit d’intervenir.

— Vous avez bien fait de m’en parler avant d’envoyer un courrier, il vaut mieux que ces choses-là se règlent d’un commun accord.Je me suis retenue de répondre qu’il n’y avait aucun commun accord à trouver, qu’il fallait seulement qu’ils se taisent ou qu’ils fassent capitonner leur appartement, que je n’avais rien à me reprocher. Je suis repartie chez moi, légère d’avoir enfin sauté le pas et persuadée que les choses se tasseraient.

Deux heures après, j’ai trouvé un sac-poubelle sur mon palier, rempli de détritus nauséabonds.

Bon.
Un peu plus tard, ma fille et moi étions en train de sortir le chien. Elle avait voulu jouer sur les tourniquets qui donnaient sur notre immeuble. Elle sautillait sur les graviers quand une bouteille a atterri par terre, à ses pieds. À quelques centimètres près, le verre se serait fracassé sur le crâne de mon enfant. Éberluée, j’ai observé le tesson éclaté sur le sol, avant de lever les yeux vers les fenêtres. Au premier étage, un rideau venait de bouger. Un goût âcre a envahi mon palais. Coïncidence, ai-je songé en m’efforçant de contenir l’angoisse qui commençait à se déployer au creux de mon ventre, ou problèmes de courants d’air. J’ai saisi le bras de ma fille, encore interdite de ce à quoi elle venait d’échapper.

— Viens, on rentre.

Elle m’a suivie en silence.Mon mari m’a conseillé de déposer une main courante. Je lui ai répondu que je n’en voyais pas l’intérêt, étant donné que je ne savais pas d’où avait été tiré le projectile. On ne se rendait pas au commissariat avec de vagues suppositions, les policiers allaient me rire au nez. Après tout, un rideau qui bouge n’est pas une tentative d’assassinat.

Le lendemain matin, alors que ma fille, cartable au dos, attendait dans le hall que je ferme la porte de l’appartement à clé, la voisine est apparue, fidèle à elle-même, pressée, tête baissée, regard vide tourné vers ses chaussures, répondant à mon « bonjour » d’une voix éteinte, presque brisée, sa fille courant derrière. Elles sont passées à hauteur de la loge de la gardienne que cette dernière était en train de balayer.

— Bonjour, vous allez bien ? a prononcé, enjouée, ma voisine.

Les bras m’en sont tombés. Elle savait donc se montrer aimable. Et avec la gardienne en plus.

— Très bien, je vous remercie, a répliqué l’autre.

Puis, s’adressant à la fillette :

— Tu vas à l’école, ma puce ?

La gosse a dodeliné de la tête. Une inquiétude viscérale, sourde, m’a submergée. La gardienne m’a saluée. Je n’ai pas aimé son sourire.Le soir même, je me suis retrouvée nez à nez avec le voisin. Il faisait nuit. Il se tenait sous un réverbère, avec sa fille. Je me suis émue en moi-même du fait que l’enfant n’était pas encore couchée à cette heure tardive. J’ai voulu le contourner. Raté.

— Bonsoir ! C’est votre chien ? Comme il est mignon… Regarde, Pami, tu veux caresser le chien ?

J’ai pensé qu’une demande d’autorisation aurait été bienvenue, mais, résignée, j’ai tenu mon chien pour que la fillette puisse le toucher. Après tout, l’enfant n’était pas responsable de la mauvaise éducation de ses géniteurs. Le père, à son tour, s’est penché. Il sentait l’alcool à plein nez. Mon chien semblait nerveux, il cherchait à se dégager de son emprise et secouait vigoureusement ses petites pattes dans le vide. Mal à l’aise, j’ai écourté l’échange, prétextant un mal de gorge carabiné, et j’ai traîné mon chien à plusieurs mètres de là, tout en épiant le voisin. Lui, immobile sous son réverbère, me saluait de la main dès qu’il rencontrait mon regard et chuchotait des paroles à sa fille qui, sans lever les yeux, opinait du chef. Il était évident que mon désarroi les amusait. Je me suis sentie prise au piège.
Plus tard, leurs braillements nous ont réveillés. Plusieurs hommes vociféraient, la femme s’égosillait, les portes claquaient, des objets éclataient. De temps à autre, la fillette gémissait.

— Il faudrait peut-être faire quelque chose, maugréa mon époux, las.

— Ah non, je ne monte pas ! me suis-je insurgée.

— Je vais y aller.

— Sûrement pas, ai-je protesté, ce sont des fous, on ne sait pas ce qui se passe, leurs histoires ne nous regardent pas.

J’espérais qu’ils s’entretuent.

— On devrait appeler la police…, a lâché mon époux.

Le sourire glaçant de la gardienne a tamponné ma mémoire.

— Pour que ça nous retombe dessus, alors là, de la crotte ! On ne s’en mêle pas !

Soudain, le fracas d’une chute. Puis le calme

.— Cette fois, ça suffit ! a hurlé mon mari en s’éjectant du lit.

Je me suis redressée, aux abois :

— Tu vas où ?

— Causer avec eux.J

’ai pensé à la bouteille balancée sur la tête de notre fille, à ce rideau replacé à la va-vite, aux immondices déposées sur notre paillasson, au regard glauque de l’homme dans la nuit sous le réverbère, au rictus de la gardienne, à cette gamine qui ne dormait jamais. J’ai bondi hors de notre chambre et me suis postée devant la porte pour empêcher mon mari de passer.

— Tu ne te rends pas compte, ils vont te faire du mal, ils ne sont pas comme nous, ils sont… bizarres !

— Arrête ton char, a-t-il fait en levant les yeux au ciel. Ça peut plus durer. Je te garantis qu’ils vont finir par entendre raison

.— Et qu’est-ce que tu comptes faire au juste ?

— Leur rappeler qu’il y a des règles. Leur bordel me tape sur le système.Je me suis agrippée au chambranle de toutes mes forces.

— Tu n’iras pas, je refuse.

— C’est ce qu’on verra.Il a attrapé mon bras.

— Mais enfin, a-t-il crié pendant que je me débattais, tu es devenue complètement sinoque ma parole !

Je refusais qu’il aille se frotter à ces gens au risque de faire déraper une situation que j’avais encore sous contrôle. Qui sait si ces empaffés n’allaient pas trouver d’autres moyens pour nous pourrir l’existence ? Si ça se trouve, ils attenteraient à la vie de mon époux, ils étaient plusieurs là-haut. Une contrariété et hop, un coup de canif. Ils étaient capables de tout.
Mon chien s’est mis à aboyer en lacérant nos mollets de ses griffes minuscules et notre fille, alertée par notre charivari, est arrivée dans le couloir, les yeux remplis de larmes.

— Tu vois, ai-je hurlé, tu fais peur à ta fille et à ton chien !

Mon mari m’a poussée en grognant. Il était bien plus fort que moi. J’étais furieuse, il ne se rendait pas compte des risques qu’ils nous faisaient courir. À cause de ses actes inconsidérés, notre fille pleurait maintenant à chaudes larmes et notre chien était au bord de l’apoplexie. S’il montait, l’équilibre fragile serait rompu, les efforts de ces derniers mois pour tenter de négocier notre bien-être seraient vains, la violence aurait gagné, tout s’écroulerait. Je ne pouvais me résoudre à assister à ce gâchis, mon époux n’était pas en état d’évaluer les paramètres, les nerfs confisquaient sa jugeote, je devais l’empêcher coûte que coûte de monter voir les voisins. À court d’arguments, j’ai saisi le pot en terre cuite qui tenait lieu de fourre-tout sur la desserte du couloir. Le pot fabriqué au centre aéré par notre fille lors d’un atelier poterie. Au moment où la main de mon mari a atteint la poignée de la porte, j’ai lancé le pot. Mon homme s’est écroulé de tout son long, des morceaux de terre cuite éparpillés tout autour de lui. J’avais gagné du temps. Ma fille s’est mise à crier et s’est jetée sur son père.

— Papa dort, ne t’inquiète pas mon ange, il se réveillera demain matin…

Et là, quelqu’un a sonné. Trois drings secs, éclaboussant le silence étrange qui venait de se déposer dans notre intérieur. J’ai regardé par le judas. C’était le voisin

.— Oui ?— Je suis désolé, a-t-il prononcé gentiment, le bruit, c’est un peu fort…

Pour une fois, ai-je immédiatement songé avec amertume. La gêne du voisin était palpable.

— Excusez-nous, ai-je répondu, soudain mal à l’aise à l’idée d’avoir nourri de mauvaises pensées à l’égard de cet homme qui, somme toute, ne cherchait que le sommeil. Ça ne se reproduira plus.

— Merci, bonne soirée…

— Bonne soirée à vous aussi !

J’ai décoché un regard vers mon mari têtu qui gisait sur le sol au milieu des débris et je suis partie récupérer la balayette, histoire de nettoyer un peu avant d’appeler une ambulance. Je n’avais pas envie que ma fille s’entaille la plante des pieds. Ou que les secouristes se blessent. On n’est quand même pas des sauvages…

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Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine, Eric Dupuis

mercredi 5 décembre 2018

L’interview de la semaine : Eric Dupuis

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Eric Dupuis


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Je reconnais que parfois, de manière à ressentir ce que pourrait ressentir mes personnages, face à un évènement ou à un lieu particulier, je me projette dans la situation dans laquelle je le plonge. Comment réagir à sa place, à cet instant précis ? Quel choix s’offre à lui ? Quelle est la meilleure attitude à adopter ? … Plusieurs questions auxquelles j’essaie de répondre en analysant le contexte et les différents paramètres en présence, pour être le plus crédible possible.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Aucune idée. Mais je compte bien y remédier. J’enregistre les données immédiatement dans mon PC, toutefois, il faudra patienter environ 7,5 millions d’années pour obtenir une réponse…

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

Phileas Fogg. Ce personnage m’a fait rêver étant gosse. Faire le tour du monde tout en réalisant une performance, tous les ingrédients d’une superbe aventure. Je passerais une agréable soirée à l’écouter me narrer ses exploits.4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?Sans hésiter, celui de Bruce Willis dans « Indestructible ». Pouvoir agir et défendre les opprimés et toutes victimes potentielles sans craindre d’être blessé… le pied !

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Ce serait terrible… mais oui ! Je continuerais d’écrire, ne serait-ce que par passion et besoin. En espérant qu’un jour, quelqu’un me fera le plaisir d’ouvrir à nouveau un de mes romans. L’espoir fait vivre… avancer… et écrire !

6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Adolescent, l’écriture m’a permis d’exprimer ses sentiments à travers la poésie, à l’âge adulte, de relater la dure réalité de ma profession, puis plus tardivement, de participer à des projets télévisuels. Aujourd’hui, elle me sert d’exutoire. Un anti-stress absolu en complément du sport. Sans compter le plaisir d’échanger et de rencontrer des lecteurs(trices) ainsi que ses amis(es) auteurs lors de salons.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Oui, inévitablement. Nos blessures du passé ressortent toujours un jour ou l’autre au détour d’une histoire, d’un récit ou d’un lieu. Nos sentiments parfois tourmentés referont surface même inconsciemment. Quelle meilleure thérapie d’ailleurs que de les exprimer plutôt que de se morfondre ou de les garder enfouis au plus profond de son être… Et n’oublions pas qu’il est toujours plus facile d’écrire ce que nous avons vécu, ressenti ou subi… Une part de nous est toujours présente au travers de nos lignes, d’ailleurs nous nous mettons souvent à nu.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

C’est évident qu’il y en aurait beaucoup moins. Tout auteur a besoin de retour et de reconnaissance vis-à-vis de son investissement. Nous sommes si souvent seuls lors de la conception de nos romans, qu’il est important de pouvoir partager. Etre anonyme sous-entend nous retirer cette étape qui consiste à répondre à la question cruciale : Notre bébé a-t-il été bien perçu ? Le trophée Anonym’us est un challenge, un concours, un défi qu’on se lance. En toute humilité, au sein d’un groupe de copains auteurs. Rien de comparable. Je pense que pour progresser et avancer dans l’écriture, il faut se nourrir des critiques. Dans l’anonymat, ce serait compliqué…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Etant fortement influencé (voire inspiré) par mon environnement professionnel pour mes écrits, le noir s’est imposé à moi naturellement. Certains ont essayé de me faire écrire des histoires humoristiques, mais la noirceur des âmes que je côtoie au quotidien ainsi que les quartiers à risques dans lesquels je baigne depuis longtemps, ne m’incitent pas vraiment à rire…

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Le calme avant tout. Mes idées affluent en règle générale entre 22h00 et 01h00 du matin. C’est le début d’une insomnie caractérisée. Je les enregistre dans un coin de ma tête en les répétant au maximum. Et au petit matin, je m’empresse de les noter. Ensuite, l’écriture proprement dite se réalise dès que j’ai un moment dans la journée (parfois ils sont rares mais aucune pression, il faut que ça reste un plaisir).

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Sherlock Holmes. Essayer de comprendre son cheminement atypique jusqu’aux résolution d’enquêtes en fonction des preuves établies, tout étant au cœur de l’action, tel le Docteur Watson, m’aurait passionné.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Aucune idée. Sans doute aux alentours de 25 % si je prends en compte mes écrits papiers, mes premières lignes, jusqu’aux ratures, transformations, remaniement et corrections finales.Quant à l’œuvre, même si j’ai rencontré quelques difficultés à la lire, je choisirais « 22/11/63 » de Stephen King, pour m’imprégner de sa méthodologie concernant le facteur « Temps ».

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Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Frédérique Hoy

mercredi 12 décembre 2018

L’interview de la semaine : Frédérique Hoy

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.


Aujourd’hui l’interview de Frédérique Hoy

1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Non, enfin je ne pense pas ! (Faudra demander à mes voisins de salon !) Mais c’est vrai que l’empathie permet de sortir de soi, d’être habité par toutes les émotions y compris la colère, d’adopter toutes les attitudes y compris les plus sadiques. Peut-être ce que l’on refuse en soi ? Je ne me reconnais pas plus dans mes bourreaux que dans mes victimes, mais c’est sans doute illusoire de penser qu’ils me sont totalement étrangers.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Alors, s’il faut vraiment avoir réponse à tout… J’ai les pieds trop ancrés dans le réel pour vous répondre mardi ou Jupiter. Et si c’est un chiffre, j’aurais plutôt dit 69. Je répondrais le désir : le désir justifie et répond à peu près à tout.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

J’aurais aimé passer la soirée avec Peter Schlemihl, le convaincre peut-être de ne pas vendre son ombre au diable. Ou alors avec Cyrano de Bergerac dont je serais certainement tombée amoureuse. Avec Jean-Baptiste Grenouille, on aurait parlé des odeurs de la peau. Ou avec un personnage féminin d’Amélie Nothomb : peut-être Diane de « Frappe-toi le cœur », on aurait pu discuter du lien à la mère…

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

Un pouvoir guérisseur. Pour ne jamais voir souffrir ceux que j’aime.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère

Oui ! J’écris depuis 20 ans et ne suis lue que depuis un an (et toujours pas par ma mère qui vomit les romans noirs, ouf !) Cela dit, depuis que le désir d’être lu est là, depuis que j’ai assisté à la deuxième vie d’un texte qui part à la rencontre des gens et de leur inconscient, je me suis prise au jeu : je suis attentive à chaque retour. Je trouve ça très intéressant. Et même si j’aime aujourd’hui être lue, j’essaie d’écrire d’abord pour moi. Quand je prends trop en compte le lecteur, ou les critiques (positives comme négatives) que j’ai pu entendre, je perds quelque chose. Je me perds en voulant plaire.


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

J’ai d’abord été lectrice et touchée par l’écriture des autres. J’ai écrit dès l’enfance, l’adolescence sous d’autres formes (correspondances, poèmes, histoires…). Mais c’est à la suite d’un épisode douloureux de ma vie, à 24 ans, que j’ai écrit un premier roman. Je ne l’ai jamais fait lire. Il n’avait rien d’autobiographique, mais fut certainement thérapeutique. Ma façon à moi de résister, d’aller mieux. Depuis l’écriture de romans ne m’a plus quittée, elle est nécessaire à mon équilibre, me permet de canaliser un trop-plein d’imagination, et ma sensibilité.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Je crois, oui. Et ça fait du violet, presque du noir. C’est bien ce sang-là qui coule quelque part, même si sa composition est modifiée…

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Sans doute pas.
Signer ses propres romans avec sa vraie identité, c’est une façon d’assumer ce qu’on est, ce qu’on aime faire. Ça me paraît important. Mais écrire dans l’anonymat absolu pour quelqu’un d’autre ne me gênerait pas. J’adorerais être ghostwriter…

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Est-ce vraiment un choix ? On projette peut-être sur le papier ce qu’on n’accepte pas dans le monde réel. Parfois on écrit avec ses profondes angoisses… J’ai ressenti ça en écrivant « Et un jour, disparaître ».

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

La solitude. Du thé/café à profusion (la bougie a remplacé la clope qui manque toujours un peu…). Les ambiances hivernales (froid dehors, chaud dedans) favorisent l’inspiration.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

J’aimerais être l’amie de Céline Rabouillot, la « grosse » de Céline Lefèvre, un personnage d’une sensibilité qui m’a bouleversée, un esprit sain, enjoué malgré l’adversité et le regard des autres.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Difficile à chiffrer (42 ? 😀 )
Mais je passe mon temps à relire, à réécrire, à changer des mots, des tournures de phrases, l’emplacement des virgules… une vraie manie ! Et je n’aimerai pas avoir accès aux brouillons d’une oeuvre (quelle qu’elle soit). Pas plus que je n’aime connaitre le secret de tours de magie.

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Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 11 – The Champion

dimanche 9 décembre 2018

Nouvelle N° 11 – The Champion


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Je m’appelle Dave.  Je suis américain.  Je suis coureur de 800m plat. 
L’année dernière, j’ai remporté la médaille d’or aux Jeux Olympiques de Munich. 
Ce fut une course incroyable. On ne cesse de me répéter qu’elle restera gravée dans les mémoires. Le coureur vedette était un Soviétique, il voulait gagner à tout prix. C’était lui qui avait réalisé le meilleur temps de l’année et celui des qualifications. Ce devait donc être son heure de gloire. Le monde entier l’annonçait vainqueur. Tout semblait « couru d’avance », comme le titraient les journaux français forts de mauvais jeux de mots. Je me souviens aussi des articles rédigés dans les journaux allemands sur « l’inévitable victoire », on nous les avait traduits succinctement. Les journalistes américains, eux, tentaient de me présenter comme « l’outsider » mais ils n’y croyaient pas vraiment. Lui, le Soviétique, se devait d’écraser les autres, pour la gloire de son pays, de son bloc Est et de tout ce qui allait avec.

Pourtant, il n’en fut rien.

Moi, le petit américain à la casquette blanche, j’ai déjoué les pronostics.

**** J’avais décidé de laisser filer la course et de rester à l’arrière. Suivre les autres, me faire oublier d’eux et surtout de lui, mais ne jamais être distancé, rester vigilant. J’ai couru à un rythme retenu qui n’était pas le mien et c’était presque facile. Ne pas entamer ma puissance. Pas encore. Lui, il a joué son rôle de leader, il a mené la course et ce n’est qu’au dernier tour que j’ai démarré mon accélération. Progressivement, j’ai entamé une remontée sur tous les concurrents, sous les clameurs du stade qui s’amplifiaient alors. Lui, en tête, il imaginait peut-être, à ce moment-là, que ces clameurs lui étaient destinées. Il avait passé le poste de son entraîneur et je pouvais désormais le surprendre totalement. J’ai poursuivi ma remontée. Ma puissance retenue se libérait. Un feu décuplé par la foule hurlante, brûlait dans mon corps. Mes jambes étaient incandescentes. Un à un, je les ai tous doublés, jusqu’à me retrouver sur ses talons, jusqu’à revenir à sa hauteur, jusqu’à franchir la ligne devant lui et gagner d’une infime foulée, de quelques centièmes de secondes. Je l’ai emporté sous les hurlements d’un stade qui lui était acquis.

C’était moi le vainqueur.

C’était moi qui lui avais volé la plus belle des victoires, comme un voyou, par surprise, au finish.

J’avais fait preuve d’une roublardise et d’une volonté que je ne soupçonnais même pas.

****
La course ne s’était donc pas passée comme prévu mais la remise des récompenses ne s’est pas non plus passée exactement comme il l’aurait fallu.

La tension était palpable dans le bloc de l’Est, je la ressentais à mon encontre. Une victoire extravagante, malhonnête, « pas dans les règles de l’art ! » J’étais heureux mais ce bonheur était terni par le malaise que je ressentais à me présenter devant eux, à monter ces marches et affronter leurs regards haineux. J’étais dans un état second lorsqu’il a fallu accéder au podium et le gravir, avec ma casquette blanche toujours vissée sur la tête. C’était maladroit.

Je peux le comprendre a posteriori. J’ai senti que cela avait créé des remous auprès des instances allemandes organisatrices mais surtout auprès de représentants de l’URSS. Cela n’avait pas été intentionnel de ma part, je n’avais pas voulu être dans la provocation et encore moins dans l’humiliation, bien au contraire. Mais voilà, je ne pouvais plus revenir sur ce qui avait été fait à la face du monde.

J’avais humilié un coureur, une nation, un bloc.

A l’époque, ma fédération m’a demandé de présenter aussitôt des excuses publiques, par voie de presse. C’est ce que j’ai fait. Les instances américaines avaient contacté plusieurs journaux et magazines sportifs européens. Nous pensions que cela suffirait, qu’ils en resteraient là, qu’ils passeraient l’éponge. Mais non. Quelque temps à peine après mon retour au pays, j’ai bien senti qu’il n’allait pas en être ainsi.

J’ai commencé à percevoir des choses inhabituelles dans mon quotidien. Il y avait des coups de fil étranges au bureau mais aussi chez nous. Je me sentais épié à l’entraînement, il me semblait que l’on me suivait dans la rue, que l’on m’observait dans le bus. Chaque fois que je ressentais cela, je levais la tête et mon regard croisait celui d’un homme ou d’une femme, souvent blonds, toujours seuls, anonymes et qui me dévisageaient avec insistance. Pas de sourire donné, pas d’autographe demandé.

Un malaise grandissait en moi. J’ai commencé à avoir peur pour ma famille. Mon fils était si petit. Je ne voulais pas affoler ma femme mais il a été préférable de lui dire. Nous avons décidé qu’il ne fallait jamais le laisser seul. Je voulais qu’il soit accompagné en rentrant de l’école. Je ne savais pas vraiment ce qu’il fallait redouter de ces gens mais la peur s’immisçait, elle grandissait. Je n’imaginais pas qu’ils seraient capables d’aller jusque-là pour se venger.

Ce n’était que du sport ! Ce n’était rien qu’une médaille !

Et voilà où j’en suis désormais. Et voilà leur vengeance.

Depuis combien de temps ?

****
C’est un matin de plus qui me trouve dans cet état. Je sens le jour se lever, il affleure entre les lames des volets de ma chambre. Je suis seul, prisonnier dans mon propre appartement. Ils me tiennent à leur merci.

Les volets sont clos, jour et nuit, fermés depuis qu’ils ont pris possession des lieux. De toute façon, j’aimerais qu’il n’y ait plus de jour, qu’il n’y ait rien que des nuits. Des nuits et la paix. J’aimerais que l’on m’oublie, qu’ils quittent mon foyer, qu’ils me laissent enfin. C’est comme si j’étais déjà mort depuis que tout cela a commencé. Ils m’exterminent à petit feu. Si seulement tout pouvait redevenir comme avant. Mais non, jour et nuit, ils sont présents, eux et les bruits. Ces bruits qui fracassent mes nuits et qui hantent mes journées.

Maintenant, c’est ce nouveau jour qui se lève et qui immisce l’angoisse dans chaque pore de ma peau. Ça tape déjà au-dessus, depuis des heures peut-être, ça cogne. Ils vont entrer dans ma chambre, ils vont me tirer hors de mon lit. Si je garde les yeux clos ou si je résiste, c’est pire alors.

Voilà, ils arrivent.

J’entends les voix puis les pas qui les portent. Je ferme tout de même les yeux plus fort. Les voix, les pas, les lumières, les draps rejetés violemment. Mon corps brisé à leur merci. Mon corps meurtri. Ils vont m’humilier, ils vont me violenter, comment aurais-je même pu imaginer tout ce qu’ils ont décidé de me faire subir pour se venger ? Toute cette barbarie, toute cette cruauté. Je suis devenu un pantin ridicule, un corps quasi inerte avec lequel ils vont jouer, sur lequel ils vont s’acharner. Je ne suis plus que ça, un corps abîmé par eux. Moi, l’athlète. Moi, l’immense champion, le missile américain. Je ne suis plus rien. Voilà tout ce qu’elle a provoqué, cette fichue victoire avec cette fichue casquette vissée sur ma tête !

Où sont-ils, les cris qui me portaient ? Où sont-ils, les drapeaux de mon pays et ses honneurs ? Où sont-ils, les journalistes qui me suivaient jusqu’aux portes des vestiaires ? Eux, qui voulaient tant me parler, tout savoir de ma vie. Eux, qui me paraient de leurs qualificatifs dégoulinants, leurs compliments obséquieux. Qui me recherche en ce moment même ? Qui veut savoir où je suis ? Qui s’inquiète pour moi ? Qui analyse mes blessures ? Qui analyse ce corps, mon ventre plat, mes cuisses d’airain, mes bras, chaque muscle que je travaillais sans relâche avant cet enfermement ? Et ma peau que le soleil des plus beaux stades mordait, qui la décrit encore ? Maintenant qu’elle est marquée des stigmates de tout ce que m’infligent mes bourreaux.

Qui se soucie encore de moi malgré mes cris ? Je suis seul depuis que l’on m’a abandonné à leur sort.

****
Voilà, les voix sont fortes, ils sont là.

Ils m’extirpent du lit. Face à cette brutalité, je suis obligé d’ouvrir les yeux mais j’évite au moins leurs regards. Je me ferme à leurs questions, toujours les mêmes questions. Je me tais. Seuls mes yeux pleurent sans discontinuer. C’est la seule source de ma vie à laquelle ils peuvent s’abreuver. Ils les essuient d’un mouchoir et j’ai l’impression que mes orbites vont être enfoncées à l’intérieur de ma tête. Ce serait sans doute plus simple que je leur dise ou que je leur donne ce qu’ils réclament. Qu’on en finisse, enfin… Mais mon instinct s’y refuse. L’esprit gagne encore un peu.

Voilà, ils m’ont déshabillé. Je suis là, humilié par leurs sourires sarcastiques. Ils me narguent. Je suis nu, affaibli, à leur merci. Ils disposent de mon corps, le maltraitent et s’en donnent à cœur joie. Je me débats, je hurle mais ce ne sont pas les mots qu’ils attendent, ce ne sont que mes cris et cela resserre leurs étreintes, redouble leurs contentions. Le jet d’eau glacée sur mon visage, le jet d’eau brûlant qui suit. Puis les coups vicieux, les coupures de rasoir. L’écho de ma voix démultiplie leur emprise sur moi. Ils sont plusieurs, ils me bousculent. Les questions redoublent. Puis, ils m’enfilent tout de même un vieux tee-shirt, un jogging et ils me pressent de sortir de cette pièce.

Je ne vais jamais assez vite. Ils s’agacent de leurs échecs, de mon silence résigné. Mes gestes sont si lents, anesthésiés, difficiles. Chaque mouvement est si éprouvant. Derrière nous, la porte claque et je sais qu’ils fouillent partout. Ça s’agite, ça tape, ça remue les meubles, ça sonde le plancher, comme chaque jour. Tout ça parce que je ne veux pas leur répondre. Tout ça parce que je ne veux pas leur dire où sont cachés ma médaille et mon titre. Mais je ne rendrai rien de ce que j’ai mérité, de ce que j’ai gagné. Personne ne me reprendra cela. On m’a déjà repris toute ma dignité, on m’a pris ma femme, mon fils.

Voilà, ce matin encore, je n’ai rien avoué, rien dit… mais cela me demande de plus en plus d’énergie. Et il m’en reste si peu, de l’énergie, si peu de force.

Combien de temps pourrai-je encore tenir ?

En passant dans l’autre pièce, je titube, je manque de tomber alors ils m’assoient. Ils m’admonestent. Je tente de reprendre ma respiration mais c’est encore avouer davantage ma faiblesse. Les cachets arrivent, ils me les font prendre de force. Toutes ces gélules, ces poudres qui ramollissent mon corps, qui m’en font perdre la maîtrise. Ils voudraient aussi anesthésier ma conscience, mais je résiste. Je suffoque, chaque fois autant. La nausée monte de mon estomac qui reconnaît le poison. Puis, c’est fini, la drogue est ingérée et la somnolence s’installe.

Mon esprit flotte. J’ingurgite la nourriture insipide qui va leur permettre de ne pas me perdre.

Les questions recommencent, entre chaque cuillère qu’ils portent à ma bouche et qu’ils enfournent jusque dans ma gorge. Ils ne comprennent même pas que je n’ai même plus la force de répondre. La seule force qu’il me reste est concentrée dans la dernière chose qui me sauvera : taire l’endroit où j’ai caché ce qu’ils cherchent.

Je résiste, mes yeux se ferment, les drogues m’envahissent. Je m’endors à table, sonné, assis. Soulagé de ne pas leur avoir dit. Vaincu mais soulagé de ce répit temporaire.

Quand j’ouvre les yeux, je suis à nouveau seul. Ils ont cessé de s’activer dans l’appartement. Autour de moi, les placards, les tiroirs, ont été ouverts. Chaque tissu froissé, chaque cadre déplacé de quelques centimètres. Les bruits au-dessus et au-dessous continuent.

J’ai tenté plus d’une fois de refuser les cachets. Fermer la bouche, recracher mais cela redoublait leur fureur. Ils sont pressés de savoir. Ils me diminuent, ils m’écrasent. Ils ont vaincu mon corps et désormais ils veulent atteindre mon cerveau. Mais, je ne vais pas les laisser vaincre, je ne vais pas abandonner. Derrière mes yeux vitreux, larmoyants, je laisse défiler les vagues de mes souvenirs et ce sont eux qui me maintiendront. Ce sont tous ces moments de bonheur, ces personnes que j’aime, qui me sauveront.

Je sais que cela arrivera bientôt.

Il me reste cet espoir que quelqu’un viendra bien me délivrer. Ce n’est pas possible autrement. Je suis ici, chez moi, tout le monde sait où j’habite. Que font-ils ? Pourquoi suis-je abandonné ? Je m’agrippe à ces souvenirs qui me retiennent en vie comme à une bouée qui se dégonfle au fil des jours. Je sais que même si leurs drogues m’ont fait perdre la notion du temps, bientôt, mes parents ou mes entraîneurs s’alarmeront et surgiront ici pour me délivrer. Puis ensemble, nous retrouverons ma femme et mon fils. Depuis combien de jours me les ont-ils enlevés ? Leur font-ils subir les mêmes tortures qu’à moi ? Mon fils, si petit, mon bébé…

Il dormait dans sa chambre, il me semble, et après un grand bruit, il avait disparu. Ma femme n’était pas rentrée, ce jour-là. Je ne les ai plus jamais revus. Depuis quand alors ? Je ne m’en souviens plus. Des jours, des semaines, des mois peut-être que je suis ici, enfermé dans ce corps qui n’est plus le mien, muré dans cet appartement. C’est ici que j’ai grandi. C’est ici que nous nous sommes installés tous jeunes mariés. Ce n’était pas très loin du stade. C’est aussi là, entre ces murs, que notre fils a vu le jour. Et depuis, les ténèbres se sont propagées.

Je n’avais jamais montré ma cachette secrète à quiconque. Personne ne sait. Un instinct animal de protection. Si j’avais su… Cette cachette où j’ai enfoui mon titre et ma médaille. S’ils les trouvent, qu’adviendra-t-il de nous ? Avec les souvenirs redoublent les larmes et aussi la peur…

Je dois faire quelque chose. Je dois me lever. Je dois tenter de fuir. Les images de ma femme, de mon fils, torturés, m’étourdissent et me révulsent. Un électrochoc. Je me hisse sur mes jambes incertaines. Mes muscles se crispent et tremblent. Je me retiens à la table. Mes mains s’agrippent. J’avance vers le couloir. Tout autour, le silence s’est installé. Ils m’observent peut-être mais tant pis, ils verront ce dont je suis encore capable. J’atteins le couloir. Au fond, la porte est close. Je crois que c’est la porte de ma chambre. J’avance en faisant glisser mes pieds en silence. Je vais m’enfuir. Un grand bruit au-dessus, je lève la tête brusquement, trop. Mon corps vacille, je tombe, là, dans ce couloir étroit où roulaient mes petites automobiles que les pantoufles de ma mère évitaient toujours. Je tombe la tête sur ce carrelage bicolore comme un échiquier. Je perds cette partie. Je ferme les yeux, du sang coule de mon crâne.

Ils me secouent pour me relever. Se moquent de moi. Pauvre pantin. Ils versent du désinfectant sur la plaie, le liquide coule sur mon visage, la douleur me brûle le cerveau. La douleur annihile mes résistances. J’accepte tout ce qui suit. Les questions, les bousculades, le coucher avec pour unique repas, de nouvelles drogues administrées sans ménagement.

****
C’est un nouveau jour.

Combien se sont écoulés depuis la dernière tentative de fuite ? Aujourd’hui, je vais retenter. Aujourd’hui, je vais partir. Quitter cet appartement qui ne m’appartient plus désormais. Tout laisser. Tant pis. Ils ont tout envahi, tout pris de ma vie. Je vais me sauver. Ensuite seulement, je les sauverai eux, ma femme et mon fils. Peut-être, s’il en est encore temps… Je les sauverai de ces fous, de ces régimes politiques ancestraux qui sévissent encore, qui se vengent des échecs passés. Qu’avaient-ils à voir, mes deux amours, avec tout cela ? Ils ont été enlevés et ne doivent pas comprendre pourquoi. Où les a-t-on emmenés ? Que leur a-t-on fait ? J’ai hurlé pour qu’ils me disent mais ils se sont tus. Ils font semblant de ne pas comprendre quand je leur demande. On veut juste que je réponde aux questions.

Peut-être que ce sont eux qui tapent sans cesse pour m’indiquer leur présence. Ils doivent être enfermés, eux aussi. Je prie pour qu’ils ne soient pas autant maltraités que moi. C’est moi qui ai tout déclenché. C’est uniquement moi le coupable de Munich mais Dieu que ma pénitence est terrible ! Dieu que c’est insurmontable ! Ma souffrance devrait leur suffire. Pourquoi s’en prendre à eux aussi ? Peut-être sont-ils enfermés derrière la porte au fond du couloir, celle que je ne peux plus ouvrir. La clef a été enlevée de la serrure, elle a disparu, elle aussi.

Je dois me lever avant que mes bourreaux n’arrivent, qu’ils n’entrent. Tout est pâteux. Mes muscles ne répondent plus. Il faudrait que je n’avale plus leurs satanées pilules. Il faudrait que je récupère mes baskets de course. Je sais où elles sont rangées. Mais parviendrai-je seulement à les enfiler tant mes gestes sont difficiles ? Mes baskets et je n’aurais plus qu’à sortir et courir, loin d’ici, loin d’eux. Je pourrai faire cela, mon corps m’aiderait, mes sensations seraient ravivées. « Les tissus musculaires ont une mémoire » me répétait le kiné de la fédération. Je fais moins d’une minute quarante-cinq aux 800. Personne ne pourra me rattraper si je traverse le grand parc au bas de notre immeuble. Ensuite, je tournerai à l’angle de la quincaillerie, direction le terrain vague. Personne ne pourra me rattraper une fois cet espace atteint, non, personne ne le pourra, une fois que je serai lancé. Mais en serai-je encore capable ? Il faut que j’y arrive. Il faut que mon corps retrouve ces automatismes parce que je suis le plus rapide et c’est cela qu’ils me reprochent depuis Munich. Ça, et le fait que j’ai conservé ma casquette sur ma tête durant la cérémonie… Où est-elle cette casquette d’ailleurs ? Rangée, mais où ? Ils ont dû la prendre.

Les voix dans le couloir. Ils arrivent déjà. Le jour avait filtré. Je ne m’en étais pas rendu compte tellement je rêvais de cette fuite. J’ai trop somnolé. Je me réveille. Je suis concentré, il faut que je garde cette clairvoyance afin de réaliser ce que j’ai prévu. C’est aujourd’hui que je leur échappe et que je retrouve ma liberté, ma vie.

Ils entrent. Un homme s’approche de mon lit. Son visage ne m’est pas étranger. Il a dû venir me torturer auparavant ou bien il s’agit d’un coureur. Le Soviétique peut-être ? Comment se nommait-il cet athlète ? Il était blond. L’homme qui s’approche encore est brun. Il me semble pourtant le reconnaître un peu. Il me parle et m’appelle papa. Il pense que je vais m’adoucir avec ce stratagème ridicule. Mais mon fils à moi, n’a que 8 ans, ou 6 ou moins. C’est un tout petit enfant et on me l’a enlevé. L’homme s’approche jusqu’à me toucher l’avant-bras, se penche et embrasse ma joue. Je recule violemment la tête. Je ne veux pas qu’il me touche. Il s’assoit sur le bord de mon lit. Dans ses mains, il porte un carton. Il me dit qu’à l’intérieur, il y a un gâteau. Il imagine que je vais me ramollir davantage à ses mots, que je vais croire ce qu’il raconte ? Il continue de me parler. Il évoque son enfance, mes courses, ma médaille aux JO. Il devait être à Munich, lui aussi. Il a dû assister à la cérémonie. C’est pour cette raison qu’il est là. Il est fort et tendre cet homme. Son timbre de voix parvient à m’apaiser. Il me parle de sa mère. Ça me trouble. Je l’écoute. Sa voix me berce. Il me dit que c’est un jour particulier. Ma méfiance s’éveille à nouveau mais il me sourit et ce sourire, je le reconnais enfin…

Sa mère avait le même. Ma femme disparue.

Il ouvre la boîte et sur le gâteau d’anniversaire, il y a une inscription de sucre bleu. Pour la comprendre, mes yeux forcent tant que des larmes les inondent. Il s’en aperçoit et lit :
« Joyeux anniversaire papa, 80 ans ».

Il me demande si je suis encore tombé en touchant les marques sur mes avant-bras et l’hématome sur mon crâne. Le reste de mon corps est caché par les vêtements. Je lui souris quand il me dit qu’il m’aime et mes larmes brûlent mes joues desséchées en creusant encore plus les sillons de ma solitude.

Je le laisserai m’embrasser lorsqu’il repartira et demandera au personnel de prendre soin de moi.

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Trophée Anonim’us : L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

mercredi 14 novembre 2018

L’interview de la semaine : Pascale Dietrich

Pascal Dietrich

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

Aujourd’hui l’interview de Pascale Dietrich


1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?Bande de psychopathes !

Mes personnages ont souvent des idées farfelues et des comportements amoraux. En ce qui me concerne, en salon, je fais bien attention à paraître la plus normale possible pour éviter tout malentendu. Jusqu’à présent, contrairement à mes héroïnes, je n’ai encore jamais congelé personne, je le jure.

2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?

Ayant des problèmes d’oreilles, il m’arrive d’être un peu perdue dans les conversations, surtout dans les lieux bruyants. Avec l’expérience, je me suis aperçue qu’il y a une réponse qui marche à tous les coups, quelle que soit la question : « c’est incroyable ! » Les gens sont flattés car ils ont l’impression d’être captivants et ça les encourage à poursuivre. Cela convient à toutes les discussions, des plus anodines aux plus philosophiques. Et si on me demandait, par exemple, mon avis sur le conflit israélo-palestinien, ça passe aussi.

3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?

4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?

J’aimerais avoir une main qui fait plaque électrique. Il suffirait de poser une casserole dessus pour qu’elle chauffe. Ça peut servir si je suis perdue dans la forêt pour cuire de la viande ou des châtaignes et, avec ce super pouvoir, fini le café qui refroidit dans la tasse.

5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)

Je fais de la natation alors que personne ne me regarde enchaîner les longueurs, donc je suppose qu’il n’y a aucune raison pour que j’arrête d’écrire…


6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?

Depuis que je suis enfant, j’aime raconter des histoires, mais c’est l’ordinateur qui m’a donné envie d’écrire de façon sérieuse et régulière. Quand j’ai reçu mon premier PC et que j’ai pu retravailler mes textes, je me suis dit que c’était vraiment ça que je voulais faire. Cette machine mettait dix minutes à démarrer, j’en garde un souvenir attendri.

7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?

Je m’inspire peu de mon propre vécu, mais mes colères font partie des moteurs de l’écriture. Par exemple, quand je me suis aperçue que les hommes et les femmes n’étaient toujours pas égaux face aux charges domestiques alors même que ces dernières travaillent et ont des boulots aussi prenant qu’eux, la question du rapport aux hommes a pris plus de place dans mes textes. Aujourd’hui, celle du monde du travail est aussi un élément récurrent.

8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?

Je pense que la majorité des auteurs n’écrivent pas pour se faire mousser. En ce qui me concerne, je continuerais sans hésitation. L’important est d’avoir un retour sur mon travail, mais il me semble que l’anonymat ne compromet pas cela.

9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?

Les meurtres et les drames constituent d’excellents ressorts narratifs. En outre, le noir est une manière de pousser les logiques humaines à l’extrême, comme un miroir grossissant. Ceci dit, dans mes textes, il y a toujours un côté humoristique, ce qui rend les choses plus légères. J’aime beaucoup mélanger le sordide et la dérision.

10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?

Je suis particulièrement efficace le matin. C’est un moment où j’ai les idées claires. Si je pouvais travailler absolument quand je veux, je bloquerais des plages horaires très régulières, à peu près celles d’une mairie. 9h-12h/14h-16h. L’après-midi, j’irais peut-être courir ou nager car c’est là que me viennent souvent les idées. Malheureusement, je suis loin d’avoir autant de temps. Sinon, j’aime écrire dans le silence, sauf quand je travaille dans un café où le bruit et la musique ne me dérangent pas.

11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?

Je m’entendrais sans doute bien avec les personnages de Jean-Philippe Toussaint, par exemple le narrateur de La télévision. Il se met toujours dans des situations pas possibles. Je me verrais bien me promener avec lui dans les parcs de Berlin et vivre de petites aventures du quotidien. Je me souviens d’une scène où il va nager nu dans un lac comme cela se fait en Allemagne et, en sortant de l’eau, il tombe sur son chef qui se met à lui faire la conversation comme si de rien n’était.

12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?

Au moins 50 % ! Quand je commence un roman, je pars la fleur au fusil, sans plan préétabli. Ensuite, je ne cesse d’ajuster, couper et déplacer. C’est pareil pour le style, je barre, reformule, etc. Résultat, j’écris probablement trois cent pages pour accoucher d’un roman de cent cinquante pages.Si je pouvais voir le brouillon d’un œuvre, je prendrai un roman de Jean Echenoz. Je serais curieuse de voir comment se passe le processus de construction de ses textes dont les scénarios sont généralement un peu fous.

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Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Trophée Anonym’us

mercredi 28 novembre 2018

L’interview de la semaine : Salvatore Minni

Salvatore MinniCette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

 

 

 

Aujourd’hui l’interview de Salvatore Minni

 
 
1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Lors de salons ou séance de dédicaces en librairie, la remarque que me font de nombreux lecteurs que je rencontre est « C’est fou, vous êtes aussi lumineux que votre roman est sombre! » J’en déduis que, en dehors de l’écriture, c’est mon vrai « moi » qui s’impose. Par contre, comme la plupart des auteurs de thrillers, c’est le côté le plus sombre de ma personnalité qui s’exprime lorsque je tape sur mon clavier…
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Les nombres ne me parlent pas, je l’avoue. J’y suis plutôt allergique. À mon sens, tout est lié, rien n’arrive par hasard. Nous sommes entourés d’ondes que nous ne voyons pas. Ces ondes seront positives ou négatives en fonction de notre état d’esprit. Je suis convaincu qu’une personne positive attirera bonheur, chance et succès. A contrario, une personne négative attirera malheur, maladie et tristesse. Si un malheur nous tombe sur la tête, la question à se poser est «Que puis-je en retirer? Que tente de m’apprendre la vie? » Je suis convaincu que chaque difficulté rencontrée au cours de notre vie a un sens, une finalité, à chacun d’entre nous de s’arrêter un instant et de réfléchir à la question. Résumer l’univers qui nous entoure à un nombre me semble bien trop réducteur. Le sujet est vaste et je pourrais en parler des heures…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Zeus-Peter Lama (« Lorsque j’étais une oeuvre d’art » d’EE Schmitt), artiste complètement fou qui transforme des humains en oeuvres d’art.
J’aimerais beaucoup discuter avec lui pour comprendre. Comprendre sa folie, son besoin de détruire l’autre, finalement.
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
Le pouvoir de l’immortalité. Pas forcément pour moi, mais pour ceux que j’aime. Je voudrais qu’ils soient auprès de moi pour toujours!
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Malheureusement, dans tous les cas, ma mère ne peut plus me lire… Partie rejoindre les étoiles beaucoup trop tôt…
Mais je continuerais à écrire, oui. Est-ce que vous pourriez arrêter de boire ou manger?
6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
L’envie, le besoin ont toujours été là, enfouis. Puis, j’ai rencontré une professeure de littérature française qui m’a donné le courage de le faire. Tout est source d’inspiration: mon vécu, celui de mes proches, une conversation dans le métro, la perte d’un être cher, une oeuvre qui m’a particulièrement touché.
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?
Inévitablement, oui! Même si ces cicatrices sont exacerbées pour les besoins d’un récit sombre, il y a toujours une part de moi, un trait de caractère, un événement vécu. Encore une fois, le tout est évidemment exagéré et tourné en thriller.
8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Dans la mesure où je n’écris pas pour être célèbre, oui je continuerais même sous le couvert de l’anonymat. Ce qui compte pour moi, ce sont mes écrits. Ce sont eux les célébrités, eux que je veux mettre en avant, pas mon nom ou mon visage. Bien entendu, lorsqu’on décide de publier à son nom, si le bouquin se vend bien, l’auteur finit par être (re)connu…
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Il ne s’agit pas d’un choix. Je ne me suis pas installé face à mon écran en me disant « bon, écris une histoire qui fait frissonner » C’est en écrivant que je me suis rendu compte que ce que j’écrivais prenait toujours la même tournure: le thriller.
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Mon bureau, une tasse de thé vert, une musique de fond (en fonction de mon humeur) et parfois, de l’encens. Cela semble un peu mystique, mais vous avez demandé les conditions « optimales » 😉 Il m’arrive parfois d’écrire dans mon salon, macbook sur les genoux ou dans mon jardin, agréable, mais pas optimal à mes yeux.
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Sans hésitation Dorian Gray. Personnage ô combien fascinant, tout en contradiction. Un homme dont l’intérieur est aussi laid que son apparence est envoûtante.
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Le taux de déchets est dérisoire. Je préfère retravailler un passage plutôt que de l’effacer, car si je l’ai écrit à un moment donné, c’est qu’il a sa place dans mon récit. Si je pouvais avoir accès aux brouillons d’une oeuvre, ce serait « Acide sulfurique » d’Amélie Nothomb.
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Trophée Anonym’us : Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

dimanche 2 décembre 2018

Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

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Cours. Respire. Ne te retourne pas. Avance, c’est tout. Respire. Concentre-toi sur le front serré des chênes, tu es y presque. Cours !
 
Dans mon dos j’entends leurs souffles, le claquement de leurs bottes, les branches qui craquent, le cliquetis de la sangle de leurs armes qui bat contre leurs torses au rythme de leur course.
Cours. Respire. Ne te retourne pas.
 
Je bifurque, slalome entre les arbres pour rendre leur tâche plus difficile, leur prouver que nous ne sommes pas une espèce qui rend les armes facilement. Un nouveau coup de feu éclate derrière moi. Une balle siffle à mes oreilles. Mon pouls bat plus fort dans mes tympans, l’air humide colle à mes vêtements, se mélange à ma sueur.
Cours bordel ! Arrête de penser ! Concentre-toi ! Respire !
J’ai un point de côté. Pire que ça, ça me dévore tout le côté gauche, mais si je m’arrête, je suis foutue ! Je préférerais la mort.
Mon objectif : la forêt. Sombre, dense et protectrice. On peut s’y perdre, enfin eux, parce que nous, on la connaît comme notre poche. Surtout maintenant. Ils n’ont plus de forêt eux, plus d’arbre, plus de mer, ils ont tout perdu. C’est pour ça qu’ils sont venus chez nous, pour nous voler.
Je dévale la plaine noircie par les récentes batailles, à ses pieds, les traces d’une ancienne route. La voie grêlée de trous, des feux tenaces qui couvent. Partout où se pose mon regard, je ne vois que l’enfer. La paix est morte sans doute. Noyée sous les rivières de feu. Des carcasses de véhicules calcinés s’amoncellent le long de la route. J’ose un œil en arrière. Je les ai pas mal distancés. Il faut que je fasse une pause ou mes poumons vont exploser. À l’horizon, le soleil se couche enfin. Ils vont devoir rentrer.
Je saute une ravine et me glisse sous une bagnole abandonnée. Je m’allonge jusqu’à m’incruster dans le sol. Mon cœur me fait mal à battre aussi fort. J’aimerais parfois qu’il s’arrête de faire autant de bruit. Ou alors c’est autour de moi qu’il y a trop de silence ? Depuis leur arrivée, les bruits se sont tus. C’est abominable tout ce silence. C’est effrayant. On n’entend plus que le bruit de nos angoisses. Je relève un peu la tête. De ma position, je ne vois que la route, les gravats, l’herbe cramée. Ont-ils perdu ma trace ? Ont-ils laissé tomber ? Non, ils ne laissent jamais tomber. Quand ils sont obligés de rentrer, la nuit, ils envoient leurs drones nous traquer à leur place. Des espèces de petits appareils qui ont la forme de gros galets et qui glissent dans le ciel sans un bruit. Vous ne les apercevez que quand vous êtes mort. La lueur décline, le froid va s’intensifier, ils n’aiment pas le froid. Après je pourrai sortir et foncer jusqu’à la forêt. Je dois juste attendre. Je ferme les yeux en posant la main sur mon ventre.
“Nous sommes un peuple qui croit que l’univers est constitué d’une myriade de civilisations qui, ensemble, peuvent générer l’espoir et conférer la sécurité à la vie elle-même”.
Est-ce qu’ils se sont foutus de notre gueule ? Ou est-ce nos experts qui se sont plantés ? Je penche plutôt pour la première hypothèse, même s’il est clair que nos experts sont clairement passés à côté de quelque chose. Ils ont bien dû se marrer dans leurs vaisseaux, en nous voyant agiter nos banderoles de bienvenue. Quand l’administration spatiale avait capté leur message, quelques semaines avant l’invasion, on avait eu le droit au grand tralala. D’une manière unanime ou presque parce qu’il y avait bien eu deux ou trois sceptiques, le monde s’était réjoui de leur arrivée. Enfin, nous avions la confirmation que la vie existait ailleurs. Notre excitation était à son paroxysme. Nous rêvions de ce qu’ils pouvaient nous apprendre, de la façon dont notre quotidien allait évoluer. Il y avait eu quelques manifestations opposées, bien sûr, par des types qui devaient bien rigoler maintenant, mais vite calmées par notre gouvernement, plus que désireux d’accueillir avec bienveillance ces visiteurs de l’espace. C’était tout nous ça. Faire confiance aveuglément. On a vite déchanté.
La première attaque est survenue deux jours après que les vaisseaux se soient arrêtés au-dessus des grandes villes pour nous balancer leur petit message rassurant. “La sécurité à la vie elle-même”. Quelle connerie ! Leur sécurité oui ! Leur vie ! La nôtre, ils n’en avaient rien à foutre. Ils ont d’abord paralysé nos générateurs, c’est là que le silence s’est installé. D’un seul coup sans prévenir, tout s’est éteint. C’est fou comme on était dépendants. Comme on a eu du mal à réagir. Puis, ils ont lancé leurs bombes. Sur les bâtiments gouvernementaux d’abord, avec nos dirigeants dedans bien entendu, sur nos ponts ensuite et nos routes, anéantissant nos espoirs de fuite. Nous étions désemparés, à l’abandon, alors à leur message a rapidement succédé le nôtre : évacuer les zones de danger, rejoindre le bâtiment le plus proche et s’y confiner. Là encore, c’était une belle connerie. On leur a facilité la tâche, ils n’ont pas eu à nous chercher. Et c’est là que le pire a commencé.
On était rassemblés dans la salle des fêtes, mes amis, mes parents, nos voisins, dans une semi-obscurité, attendant impatiemment les secours. Mais les secours avaient déjà rendu les armes. Dès que le gouvernement avait explosé en fait. Ils sont arrivés à vingt, en ligne et en cadence. Vingt, quand on y repense, c’est tellement peu… pourquoi n’avons-nous pas foncé dans le tas ? Pourquoi nous sommes-nous laissés faire ? Peut-être parce qu’ils nous ressemblaient tellement. Juste plus grands et plus fins que nous, guindés dans des combinaisons noires matelassées avec un casque intégral et surtout armés jusqu’aux dents. Peut-être simplement parce que nous avions peur ?
Ils nous ont triés en trois catégories. Les jeunes, dont je faisais partie au fond de la salle, les entre deux âges, mes parents, sur un côté et les plus vieux au milieu. Je n’avais personne dans cette catégorie, à part quelques voisins, mais que je ne fréquentais pas beaucoup. Est-ce que ça a été moins douloureux de les voir mourir ? Non. Ça a été atroce pour tout le monde. On a tous hurlé, les gosses comme les adultes quand le feu de la mitraille s’est abattu sur eux. On s’est recroquevillés sur le sol en position fœtale et on a chialé. Parce qu’on était persuadés qu’après ça allait être notre tour. Finalement, ça aurait été préférable.
Ils ont fait monter les survivants dans leurs véhicules, les adultes sont partis à gauche, nous à droite. J’ai vu ma mère disparaître dans un écran de poussière. Nous étions terrifiés, en vie encore, mais pour combien de temps ? Je me suis persuadée qu’ils ne voulaient pas nous tuer parce que sinon ils l’auraient fait dans la salle en même temps que les vieux. Mais qu’allaient-ils faire de nous ? Pourquoi nous garder en vie ?
On a roulé la journée entière, sur des routes défoncées au milieu d’un enfer déchaîné. On a découvert la boucherie. La chair, le sang de ceux qui tentaient encore de résister, maculant les fossés. Nous avons pleuré notre impuissance. Nous pleurons encore aujourd’hui.
C’est à la nuit tombée que nous avons pénétré dans une enceinte fortifiée. Je ne suis pas très douée en infrastructures, mais celle-ci n’était clairement pas une des nôtres. Quand l’avaient-ils construite ? C’était un bâtiment immense, sorte de hangar en tôle, entouré d’une muraille de plus de trois mètres de haut. Depuis combien de temps étaient-ils là réellement ?
Certaines rumeurs disent qu’ils sont là depuis longtemps, bien avant l’invasion. Que des espions étaient déjà parmi nous, en sommeil, attendant le moment propice pour se révéler au grand jour. Nous disséquant pour apprendre tout de nos habitudes et surtout de nos failles. Je n’ai pas vraiment d’opinion là-dessus, peu m’importe depuis quand ils sont là, tout ce que je sais, c’est qu’ils me foutent la trouille.
Il faisait chaud dans leur engin, une chaleur étouffante ensemencée par notre peur. Quand les portes se sont ouvertes, un vent glacial a envahi l’espace confiné nous faisant frissonner. Ils nous ont ordonné de descendre, dans notre langue, ce qui était étrange, mais confirmait du coup la théorie des complotistes. On s’est tous regardés, hésitants. À l’intérieur, nous avions encore la certitude d’être en vie, en descendre, c’était affronter l’inconnu. Et pas n’importe lequel. Un putain d’inconnu ! Ils ne nous ont pas laissés hésiter longtemps. Trois soldats sont montés et nous ont poussés sans ménagement vers la sortie. Certains se sont remis à chialer. Moi je me suis contentée de prendre la main de Kaya, ma meilleure amie, et nous ne sommes pas lâchées jusqu’au bout.
La cour intérieure était vaste, en terre battue, fouettée par les vents. C’est là qu’on s’est rendu compte qu’ils n’aimaient pas le froid. Ils grelottaient malgré leurs combinaisons épaisses et nous engageaient à nous magner le train. Je me souviens d’avoir pensé qu’on n’avait qu’à résister jusqu’à l’hiver, que les températures étaient si glaciales qu’ils ne tiendraient pas, et puis j’ai réalisé qu’on serait sûrement tous morts avant. Ils avaient dû réfléchir à ça avant de venir.
Ils nous ont guidés jusqu’au bâtiment, éclairé par d’énormes projecteurs qui lui donnaient un aspect brillant et surdimensionné. Deux portes se sont ouvertes sur notre passage et nous sommes tous restés sans bouger, angoissés. À l’intérieur du hangar était stationné un vaisseau spatial. Gigantesque, circulaire et noir. Est-ce qu’ils voulaient nous emmener ? Ils nous ont poussés sur la minuscule passerelle et nous nous sommes retrouvés au milieu d’un hall luminescent, aménagé en laboratoire. Mon cœur s’est arrêté de battre. Apparemment, on n’était pas près de décoller. Nous avons remonté un corridor interminable et ils nous ont répartis dans des sortes de dortoirs.
Deux jeux de trois couchettes sur chaque mur, une table avec des bancs au milieu. Carcérale. Sur la table, des plateaux garnis. Ça faisait des semaines, depuis l’invasion, qu’on n’avait pas vu autant de bouffe et malgré l’énorme appréhension qui me trouait le bide, je peux vous dire que ma première envie fut de me jeter dessus ! Kaya m’a retenue. Elle tremblait de peur, ses yeux étaient rougis par le chagrin, mais ils luisaient aussi d’une détermination que je ne lui avais jamais vue. La guerre change les gens. Elle les transforme parfois. J’ai changé moi aussi, mais dans cette pièce, existait encore l’ancienne Isha, régie par ses instincts primaires. J’avais faim et soif. Nos deux autres colocataires étaient déjà attablées.
— Putain ! Ne bouffez pas ça ! leur a hurlé Kaya. Vous ne savez même pas ce que c’est !
Une des deux, qui semblait avoir douze ans, des yeux éteints et des joues creusées, lui a lancé un regard morne :
— On dirait de la viande fumée, c’est bon.
— Le fumé ça doit être pour couvrir le goût du poison !
— Pourquoi ils se seraient donné la peine de nous amener ici pour nous empoisonner ?
Elle n’avait pas tort. Ils ne nous voulaient peut-être pas du bien, mais sûrement pas nous tuer. Du moins pas ce soir. Mais Kaya était bornée.
— Je ne toucherai à rien de ce qui vient d’eux ! a-t-elle vociféré en envoyant valdinguer le plateau d’un revers de main rageur.
Les petites boulettes de viande fumée ont rebondi sous la première banquette. L’autre petite qui semblait un peu plus jeune, plus maigre aussi, et qui n’avait ouvert la bouche que pour y enfourner de grosses bouchées, s’est décidée à intervenir :
— Moi j’espère justement qu’il y a du poison, comme ça je mourrai cette nuit sans avoir à subir ce qu’ils vont nous faire demain.
On s’est toutes tournées vers elle, les yeux exorbités.
— Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? j’ai demandé.
Elle a haussé les épaules :
— Bah j’en sais rien, mais faut pas être très intelligent pour savoir qu’on est dans un labo et que dans des labos, on fait des expériences.
On a toutes baissé la tête et on s’est assises pour manger. Même Kaya qui a fini par ramasser ce qui restait de son plateau.
Nous ne savions pas quelle heure il était, nous n’avions aucune notion du temps dans cette chambre. Ils n’avaient pas pris la peine d’éteindre les lumières après que nous ayons fini notre repas et nous avions fini par nous allonger sur les banquettes, un bras sur les yeux pour nous protéger un peu de cette lumière artificielle. Nous avions passé une partie de notre temps silencieuses, nous ne savions pas quoi dire à part ressasser nos angoisses ou fabuler sur leurs expériences, ce qui aurait été pire. Je crois que la plus petite s’est mise à pleurer à un moment, mais par pudeur nous n’avons rien dit. Par peur de nous effondrer aussi. Et puis nous avons commencé à parler. C’est Kaya qui a eu l’idée des présentations. Pour qu’on ne meure pas dans l’indifférence. Elle s’est redressée sur sa couchette et a déclamé d’une voix solennelle et faussement enjouée :
— Je me nomme Kaya, j’ai seize ans et je pensais comme une conne qu’ils venaient en amis.
Ça nous a fait rigoler deux minutes, un peu jaune tout de même, d’un petit rire feutré, nerveux. Puis la plus petite s’est redressée à son tour. Elle ne touchait même pas le bas du lit du dessus.
— Je m’appelle Abey, j’ai neuf ans et moi aussi je croyais qu’ils étaient nos amis, même si j’avais déjà un peu peur.
Neuf ans bordel ! Et déjà l’espoir de mourir…
Ça m’a chamboulée, du coup je n’ai pas entendu le prénom de la troisième et c’est Kaya qui m’a tiré de mes pensées.
— La muette là-bas, c’est Isha ! Elle a seize ans comme moi et c’est ma super copine.
— Tu as de la chance d’avoir encore quelqu’un, a soupiré Abey. Moi tous ceux que je connaissais sont morts ou partis.
On s’en doutait un peu, vu comment elle était maigre, elle devait se débrouiller seule depuis le début de la guerre.
— Ils les envoient où nos parents ? j’ai demandé.
— Dans des colonies, a murmuré sans nom. J’ai entendu dire qu’ils les envoient sur leur planète pour nettoyer leurs déchets toxiques. Et ils les laissent crever dans leur pollution. Mon père faisait partie de la première rafle.
Personne n’a pas répondu, à quoi servaient les mots après ça ? Surtout que nos parents faisaient partie des rafles suivantes.
Un petit sifflement a ponctué notre silence. On a regardé à droite et à gauche et on a fini par se lever pour chercher d’où ça venait. C’était comme un souffle continu. Kaya a repéré une bouche d’aération. En tendant la main, on sentait un air froid nous tomber dessus.
— Ils envoient de l’air, a-t-elle commenté en reculant par précaution.
On a toutes fixé la bouche, s’attendant à ce que quelque chose en sorte, puis Abey s’est effondrée. D’un coup. Elle était debout et la seconde d’après elle était au sol. Je me suis précipitée pour tâter son pouls, le mien me broyait les veines.
— Elle est juste endormie, j’ai soupiré en me tournant vers les deux autres.
Puis Aquene est tombée aussi. C’est comme cela qu’elle s’appelait. J’ai entendu Kaya le crier quand elle s’est précipitée sur elle pour éviter qu’elle se fracasse le crâne sur la table. Je commençais à ne pas me sentir bien non plus. J’avais des vertiges et ma vision se troublait. J’ai vu Kaya se tourner vers moi en panique.
— C’est du gaz ! Ils nous asphyxient !
Et je me suis écroulée.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Est-ce que c’est mon cœur ? Ou mon mal de crâne ?
J’ai un truc qui me vrille le cerveau. C’est épouvantable. Ça veut dire que je suis encore en vie ? J’ouvre un œil et me prends la lumière crue d’un néon en plein dedans. Je le referme aussitôt.
Paf, criiiish…
Putain c’est quoi ce truc ? Je me tourne un peu sur le côté, veux mettre mes mains en visière, mais elles sont entravées. Je capte une présence à mes côtés. Un truc glacé m’effleure l’épaule.
— T’es en vie ?
J’ouvre les yeux, il est là à deux centimètres, il me regarde de ses grands yeux presque translucides, la bouche couverte par un masque qui lui permet de respirer. Je tente de me relever, mais on m’a attachée au lit. Je veux hurler, mais il plaque sa main gantée sur ma bouche. De l’autre, il me fait signe de me taire et défait mes sangles.
— Je ne te ferai pas de mal, je ne m’occupe que du ménage, moi, me dit-il et il ajoute en chuchotant : et je fais partie de la résistance.
La résistance ? Je fronce les sourcils, il m’explique :
— Nous sommes quelques-uns en désaccord avec les directives de notre gouvernement.
J’enlève sa main de ma bouche, c’est fou ce qu’elle est froide, même à travers ses gants.
— Quelles directives ?
Il s’écarte de moi, en baissant la tête et je croise dans son dos, le regard définitivement vide d’Aquene. Un peu plus loin, plusieurs petits corps ballants sont entassés sur un chariot. Je reconnais celui d’Abey en haut de la pile. Les larmes me montent aux yeux et c’est moi cette fois qui me couvre la bouche pour étouffer ma peine.
— Certaines ne supportent pas, dit-il en secouant la tête.
— Supporter quoi ?
Je m’attends au pire, mais pas à ce qu’il m’avoue :
— L’insémination.
Mon cœur se fend en deux, la douleur explose dans ma poitrine tandis que je tâte bêtement mon ventre. Qu’est-ce qu’ils m’ont foutu là-dedans ? Il croit bon de m’expliquer. Sa planète, quasi morte à cause de la pollution, la disparition de leur faune, de toutes leurs ressources énergétiques, la mort de milliards de personnes et la stérilité des autres. Et enfin la survie.
— En désespoir de cause, notre gouvernement a décidé de chercher ailleurs des solutions. KOI 7701 s’est avérée être la seule planète quasi identique à la Terre.
— KOI quoi ?
— C’est le nom qu’on donne à ta planète. Grâce à vous, ils espèrent repeupler et décontaminer la Terre, pour pouvoir y revivre un jour.
Je ne sais pas quoi dire, je suis en état de choc. Tout ce que je sais demander, c’est où est Kaya.
— Contrairement à toi, ton amie s’est réveillée tout à l’heure quand ils étaient encore là. Ils l’ont envoyée en camps d’insémination.
Des camps ? Alors l’horreur peut être pire que ça ?
— Tu dois t’enfuir maintenant, ils vont bientôt revenir. Va prévenir ton peuple, organisez une résistance ! Nous ne pourrons pas rester éternellement ici, nos corps ne résisteront pas à votre atmosphère et à vos températures glaciales.
Comme je ne bouge pas, paralysée par mes émotions, il me prend la main et me traîne vers une canalisation bouchée par une grille qu’il fait sauter en deux secondes. J’ai mal au ventre, à l’entrejambe, j’arrive pas à réagir. Je le regarde bêtement avec l’envie de vomir.
— Ça t’amène derrière l’enceinte. Ne traîne pas ! Cours !
Je reste sans bouger à l’entrée de ce foutu trou, je flippe, si c’était un piège à l’autre bout ? Je ferme les yeux tandis qu’il me pousse dans le tube.
Paf, criiiish… paf, criiiish
Je rouvre les yeux. Je suis sous la bagnole. La nuit se répand sous la route. Et la forêt brûle.
Paf, criiiish… paf, criiiish. C’est le bruit des armes qui embrasent la forêt, les miens courent dans tous les sens pour échapper au brasier. Certains s’effondrent, les hommes, touchés en pleine tête par leurs balles. Ils fauchent les femmes au niveau des genoux, seuls nos ventres les intéressent après tout. Quelque chose m’attrape la cheville, un courant glacé me remonte le long de la jambe. Je suis tirée en arrière et mon hurlement est si intense qu’il couvre un moment le bruit de mon monde à l’agonie.
J’ai retrouvé Kaya au camp, attachée trois lits plus loin que le mien. Les terriens qui nous gardent veillent sur nous farouchement, mais nous laissent parler librement. On n’est pas à plaindre. On est bien nourries contrairement à ceux qui partent pour les colonies, ils nous apprennent leur langue, nous filent des bouquins qui parlent de la Terre. C’est vrai qu’elle était belle avant qu’ils ne détruisent tout. Je me demande ce qu’ils vont détruire ici. J’ai appris que celui qui m’avait aidée à fuir était mort. Peu après ma capture, ils l’ont tué sans hésitation. Ce n’était pas un piège tout compte fait.
L’hiver arrive, mais ils ont remis les générateurs à graisse en route, ça les a fait marrer, ils parlent de préhistoire, de trucs que je ne comprends pas trop, mais il règne dans les bâtiments une douce chaleur. Trop chaud pour nous, mais bon tant que ça ne nous tue pas ils s’en foutent.
J’en ai vu un qui a enlevé son respirateur la semaine dernière et il a tenu une heure sans. Il semblerait que leurs corps s’habituent finalement à notre atmosphère. Il semblerait que ce monde ne soit déjà plus le nôtre.
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Trophée Anonym’us : Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

Trophée Anonym’us

dimanche 25 novembre 2018

Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

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Un soir d’orage

— Putain, t’as encore oublié d’aller à la coop remplir le bidon de pinard ! T’es qu’une vieille merde sans cervelle, cria-t-il en balançant sur la femme le récipient en plastique complètement cradingue.
— J’avais plus de pognon ! Tu as tout vidé la boîte où je mets l’argent pour les courses.
— J’y ai pas touché à ton sale fric… dit-il avant de s’asseoir devant son assiette où trois morceaux de poulets panés industriels dégoulinant d’huile se battaient en duel devant une flaque de purée de pommes de terre reconstituée.
Les nuggets, il adorait ça.
Cela faisait bien quarante ans que Baptistin Cresson supportait la vieille carne qui lui servait de mère. Toute sa vie d’adulte, elle l’avait passée à le culpabiliser d’être veuve, qu’il ne pouvait pas partir vivre ailleurs en laissant sa pauvre mère seule dans ce coin perdu de la Drôme. Baptistin était le dernier de la lignée des Cresson de ce côté du Ventoux réputé « pauvre ». Une fin de race disait le père.
Ils vivaient dans une baraque sans charme posée au bord de la route départementale reliant Aulan à La Rochette.
Adolphe, le père avait été retrouvé mort dans son champ, broyé par la roue arrière de son tracteur. Il n’était même pas dix heures du matin et il empestait déjà le petit jaune qu’il s’enfilait façon légionnaire… avec très peu d’eau. Sa crémation fut rapide vu tout l’alcool qu’il avait éclusé.
— Demain oublie pas, ils viennent vider la fosse septique.
— Ouais, je sais. À quelle heure ?
— Le matin. Moi je descends au village pour le marché.
— Putain… c’est déjà jeudi ! Prends deux litres de rouge, OK ?
Baptistin Cresson se leva en renversant sa chaise. Il ne débarrassait jamais la table car dans l’évier il n’y avait plus de place. Une fois, sa mère lui avait fait remarquer que s’il avait été marié, sa pétasse l’aurait bien obligé à porter son assiette jusqu’à l’évier, il l’aurait peut-être même lavée car elle le tiendrait par la queue.
Sa chambre se trouvait au premier. Adolescent, il aimait le foot. Aujourd’hui, il continuait à planquer les magazines de cul sous son lit. Il passait des heures sur internet à mater des films pornos et des matches de foot avant de s’endormir sonné par tous les pixels qu’absorbait son cerveau déjà abruti par l’alcool.
Marie dormait toujours en bas, dans une petite piaule attenante à la cuisine. Elle avait pris l’habitude de s’enfermer depuis le soir d’été où, plus bourré que de coutume, Baptistin s’était posté dans l’embrasure de sa porte à la mater étrangement en train de se déshabiller. Son fils lui faisait peur parfois. La maigreur lui avait mangé le visage et repoussé les yeux au fond de la tête. Mais elle l’aimait.
Ce soir-là, il n’arrivait pas à s’endormir. Une pluie fine tombait dans la nuit noire de cette route où pratiquement personne ne passait après 20 heures. La chaleur accumulée par le bitume dans la journée ressortait sous forme de fumerolles qui sentaient le chien mouillé.
Il ralluma l’écran de son ordinateur décidé à refaire une partie de tir sur des milices d’insurgés. Il venait de se payer un nouvel écran plat grand modèle spécial pour les joueurs après avoir insisté auprès de Marie pour qu’elle lâche un peu du pognon encaissé de la vente de leur dernier champ.
Soudain une puissante zébrure éclaira la campagne suivie par grondement de tonnerre. Le choc fit sauter le compteur électrique, avortant du même coup une attaque virtuelle sur un camp rebelle. Il pesta contre la nature, insulta sa mère qui l’avait privé de son gorgeon habituel et jura contre la fatalité qui le clouait dans cette campagne de merde, loin de tout bistrot.
Il se leva et ouvrit sa fenêtre pour essayer de voir si les maisons du village situé à plusieurs centaines de mètres étaient éclairées.
La voiture, une grosse berline à en juger par le bruit du moteur, déboula à Burnes. Le chauffeur ne connaissant visiblement pas le coin, prit le virage beaucoup trop large et alla s’encastrer violemment contre un muret de pierres sèches.
Baptistin referma sa fenêtre tranquillement puis dévala les escaliers. Marie trouva inhabituel que son dégénéré de fils descende aussi énergiquement, elle passa une tête décoiffée dont les yeux de poivrote étaient trois fois soulignés de poches bleuâtres, par une étroite ouverture de la porte car elle ne tenait pas à ce qu’il la voie à moitié nue.
— Pourquoi y a pas de lumière ? Et puis c’est quoi tout ce boucan ! grogna-t-elle.
— Retourne dans tes draps crasseux ! C’est le compteur qui a sauté avec l’orage… je vais voir.
Il décrocha la grosse lampe torche, enfila un vieux ciré qui appartenait à son père puis sortit dans la nuit.
La bagnole était de traviole, l’avant accroché bêtement au muret avec une roue qui continuait à tourner lentement. Un des phares était resté allumé et éclairait la baraque en lui donnant un air encore plus lugubre. Le haut de ce qui semblait être le corps d’un homme reposait sur le capot. Il avait traversé le pare-brise, propulsé par le choc. Baptistin Cresson s’approcha et balaya de sa torche l’intérieur de la voiture. Un deuxième corps était recroquevillé sur la banquette arrière, immobile.
« Jamais oublier de mettre la ceinture de sécurité » pensa-t-il en commençant par faire les poches du type à moitié couché sur le capot. L’homme avait morflé : une très large entaille avait creusé son front sur toute la largeur et une flaque de sang noircissait sur la tôle et dégoulinait vers l’intérieur. Il avait le visage antipathique que la fixité rendait encore plus patibulaire. Canné.
Au moment où il posa la main sur la poignée pour ouvrir la portière arrière et commencer de dépouiller la seconde victime, celle-ci déplia brusquement son corps et poussa sur ses jambes dans sa direction. Il bascula vers l’arrière en jurant et perdit l’équilibre sous le coup brutal de la furie.
Le temps de la surprise passé, il reprit le dessus en lui décochant un violent coup de poing sur la tempe qui la renvoya directement dans le sirop.
Il se releva et la considéra tranquillement à la lumière crue de sa torche : elle semblait plutôt jeune, dans les trente ans, mince. Ses cheveux bruns et mi-longs collaient sur son visage empêchant d’en apprécier les traits. Il s’agenouilla puis avec sa torche, il repoussa quelques mèches pour découvrir un visage régulier. Tremblant légèrement, il dirigea la lumière sur la poitrine qui remuait lentement sous un chemisier de couleur claire. Il insinua lentement l’autre main sous le tissu pour sentir la chaleur de la peau. Encouragé par sa propre hardiesse et l’immobilité de la jeune femme, il respira profondément en frissonnant et balada lentement sa main sur ses seins. S’attarda sur le téton gauche et se mit à le pétrir pendant que l’autre main qui avait lâché la lampe, se mit à aller et venir à l’intérieur de son pantalon.
La fille reprit conscience au moment où il éjacula dans son slip. Elle lâcha un hurlement qui lui valut un coup avec l’imposante torche qui l’envoya derechef dans les vapes. Sans plus réfléchir, il la mit sur son épaule et se dirigea vers la maison.
Marie l’avait vu entrer, lesté du fardeau humain.
— C’est quoi ce souk ? C’est qui ça ? cria-t-elle.
— Y a eu un accident dehors. Le chauffeur est mort.
— Et celle-là, tu comptes faire quoi avec, espèce d’abruti ! Elle est cannée aussi ?
— Ta gueule ! Ce que j’en fais ça te regarde pas.
Il la bouscula et se dirigea d’un pas lent et assuré vers la porte qui menait à l’ancienne chèvrerie, située au sous-sol. Il actionna l’interrupteur et lâcha un juron car il avait oublié de remettre le compteur en marche. Il descendit avec précaution en prenant garde de ne pas se casser la gueule dans l’étroit escalier en bois. Une fois en bas, il adossa la jeune femme aux barreaux de la mangeoire où finissait de pourrir du vieux fourrage. Il dénicha un bout de corde et l’attacha à un barreau métallique.
Il remonta rapidement en direction de la cuisine où il ouvrit le placard du compteur. La lumière revint, éclairant la maison dans sa réalité misérable. La saleté était partout, des rongeurs surpris par la lumière accourraient vers leurs trous. Marie était toujours debout dans le couloir, le corps dégoulinant sous ses bourrelets de fausse obèse.
— Qu’est-ce tu fous ? Faut appeler les flics !
— Bah oui, t’es con. Par contre pas un mot sur la fille t’entends vieille carne !
— T’es malade ? Ils vont savoir qu’elle était dans la bagnole avec l’autre. Comment tu vas expliquer ?
— J’vais rien expliquer du tout. Personne n’a rien vu… toi non plus t’as rien vu, OK ?
— Tu vas faire quoi ?
— Ça te regarde pas je te dis. Si jamais j’apprends que tu as parlé, je te bute, tu entends ?
Marie comprit que son fils ne plaisantait pas. Ses yeux s’étaient enfoncés si profond qu’elle ne voyait plus que deux lueurs de folie. Elle prit peur de son fils pour la seconde fois de sa vie et cette fois elle y laisserait la peau. Elle décida de la fermer.
Baptistin prit du sparadrap, du coton et un flacon de désinfectant dans l’armoire à pharmacie et redescendit à l’étable. Il avait au passage glissé son gros couteau de chasse cranté dans son étui, à l’arrière de son pantalon. Il éprouvait une griserie jamais ressentie auparavant. Les femmes, il n’en avait pas eu beaucoup et celle-là lui tombait dessus comme un cadeau du ciel, personne ne la lui prendra. Il bandait encore un peu en dévalant l’escalier mais décida de se contrôler, attendre d’être bien tranquille pour faire la fête. Finies les interminables pignoles devant les pin-up trafiquées et leurs râles artificiels devant des mecs montés comme des ânes.
Le visage de la fille prenait des teintes aubergine, mais elle n’en gardait pas moins un certain charme aux yeux de son nouveau fiancé. Il se mit à tamponner maladroitement ses plaies en lui parlant tendrement.
— Tu vas voir… je vais bien m’occuper de toi. Je vais t’appeler Romy comme l’actrice.
— Où… où est l’homme qui conduisait la voiture ?
— Mort. Mais toi, tu es bien vivante heureusement.
— T’es qui toi ? Pourquoi je suis attachée ? Libère-moi espèce de taré, tu sais pas qui je suis… dit-elle recouvrant complètement ses esprits.
– Ta gueule !
Il la gifla violemment et lui mit la pointe de son poignard sur le nez, descendit lentement en effleurant sa bouche puis s’arrêta sur l’échancrure de son chemisier.
— C’est chez moi ici, et c’est moi qui commande. Tu feras tout ce que je dirai et si tu es assez gentille, je te laisserai faire une partie sur mon ordi.
— T’es un homme mort, mes potes vont te retrouver et te feront la peau.
Baptistin lui mit la main à la gorge et serra un bon coup. Il l’embrassa sur la bouche et balada sa langue sur son visage comme un animal aveugle qui marque sa proie.
— Ne me touches pas enculé ! cria-t-elle.
Il lui mit un coup de poing dans les côtes pour lui apprendre les bonnes manières. Elle en eut le souffle coupé net.
— Faut que tu me parles meilleur. À partir de maintenant c’est moi ton petit copain, faut du respect. C’est qui tes potes… des racailles ? demanda-t-il se souvenant de la trogne du chauffeur.
— Oui, ils te buteront et foutront le feu à ta baraque avant de partir.
— Où il est ton portable ? T’en as bien un et un sac comme toutes les gonzesses non ?
Baptistin Cresson s’assura que les liens étaient solides. Il lui fourra du coton dans la bouche et la bâillonna avec un chiffon sale. Il lui palpa les poches pour voir si elle n’avait pas menti, en retira un trousseau de clés et quelques pièces de monnaie. Il se remit à bander quand sa main sèche s’attarda sur le sexe de la fille à travers le tissu du jean.
Il alla récupérer le sac de la jeune femme puis regagna la cuisine et composa le numéro de police secours. Il s’assit en attendant et entreprit d’examiner sa récolte. Le portable trouvé dans le sac indiquait plusieurs appels en absence. Il l’éteignit et le mit dans sa poche. Il y avait aussi une barrette de shit, du papier à rouler et une liasse de billets de 50 et de 20 euros. Il prit deux billets et les fourra dans la boîte en métal qui servait de caisse tirelire pour les courses et empocha le reste. Du portefeuille du mort, il extirpa un permis de conduire dont le propriétaire affichait une mine patibulaire. « Gueule de racaille », pensa-t-il. Il n’eut pas le temps de voir dans quel département était immatriculée la grosse voiture mais le permis du type indiquait un code postal en 9… sûrement une banlieue parisienne mais il était incapable de dire laquelle.
La seule fois où Baptistin était parti à la capitale, c’était il y a très longtemps. Il avait accompagné son père pour visiter la grande tante, histoire, disait le père, de se rappeler à son bon souvenir pour l’héritage car il avait entendu dire que certains Parigots crevaient seuls en léguant leur fric aux chats du quartier.
L’ambulance du SAMU arriva sur les lieux en premier. Aucune urgence, le type était bien canné. Baptistin se tenait à quelques mètres de la scène dans l’attitude du badaud qui assiste à un drame. Il ne savait pas jouer les témoins traumatisés, aussi il décida de la fermer et attendre sous la légère pluie, qu’on lui pose des questions.
Une voiture de la gendarmerie arriva. Un des pandores, sûrement le chef, s’entretint rapidement avec un des gars du SAMU. Il opina du chef à plusieurs reprises. Ils regardèrent ensemble en direction de Baptistin, imperturbable sous son ciré. Le gendarme finit par proposer une poignée de main au secouriste qui donna l’ordre de charger le mort dans le fourgon puis se dirigea vers le jeune homme.
— Vous avez vu ce qui est arrivé ?
— Non, j’ai juste entendu un fracas de tôle depuis ma chambre là-haut, répondit-il en montrant sa fenêtre de l’index.
— Mmm… ça a dû faire un sacré boucan si vous l’avez entendu de si loin avec la fenêtre fermée.
Baptistin ne répondit pas n’ayant pas perçu d’interrogation dans le ton.
— On pourrait aller chez vous pour discuter, je commence à être trempé, dit le gendarme en s’ébrouant.
— Discuter ?
— Déposition… la routine. J’ai besoin d’éléments, heure tout ça.
— Pas de souci. Elle là, c’est ma mère.
Marie fit un bref mouvement de la tête et s’écarta pour les laisser passer. Les deux hommes s’installèrent dans la cuisine. Le pandore posa son képi sur la table et sortit un minuscule calepin. Il avait les cheveux ras et une calvitie bien entamée.
— Je préfère prendre des notes à l’ancienne. Elle est pas causante votre mère, hein ?
— Pas vraiment. Elle n’a rien d’intéressant à dire.
— Alors pour résumer, la voiture arrivait selon vous assez vite, ensuite vous avez entendu le bruit du choc contre le muret. Vous avez accouru et vous avez tout de suite appelé après avoir vu que le chauffeur restait sans réaction.
— Oui.
— Y a beaucoup d’accidents par ici ?
— Tous les gens du coin savent que cette partie de la départementale est dangereuse.
— Vous n’avez pas noté d’autres trucs ?
— Non.
Au même moment, le camion de dépannage commençait à charger l’épave sur le plateau dans un gros bruit de chaîne. Le gendarme prit congé et attendit que ses collègues aient fini de vider le seau de sable orangé sur la flaque d’huile.
— Tu vois Romy, aucun problème, ils sont partis. Personne ne sait que tu es là. Il va falloir te montrer gentille avec moi.
Il commença par dégrafer doucement son chemisier sale. Voyant qu’elle voulait lui dire quelque chose, il ôta le bâillon.
— Si tu me donnes mon portable, je pourrai appeler mes copains et tu auras beaucoup d’argent.
— J’ai pas besoin de fric. Tu seras ma femme. C’est difficile la vie par ici mais tu vas t’habituer, tu verras, lui répondit-il d’un ton fiévreux.
Il avait déniché une chaîne et un cadenas solide pour l’attacher à un anneau scellé dans le mur. Au bas de celui-ci, il jeta un vieux matelas sur lequel elle s’allongea. Il prit son large poignard et la força à se retourner après lui avoir baissé le pantalon et arraché la culotte. Elle cria lorsqu’il entra en elle avec brutalité.
Deux minutes plus tard, il renifla avec gourmandise la culotte de la fille et la mit dans sa poche avant de remonter dans la cuisine se trouver de quoi manger. Il était heureux.
Le jour se levait péniblement dans la brume.
La bagnole noire s’arrêta devant la maison sans faire de bruit. Deux hommes en sortirent. Jeunes et baraqués, ils ne semblaient pas craindre de laisser paraître leurs flingues coincés à l’arrière de leurs jeans, sous la ceinture. Ils rôdaient autour de l’endroit où eut lieu l’accident.
— Police ! cria l’un des types après avoir sonné plusieurs fois de suite.
Ils entendirent une voix féminine derrière la porte.
— Bonjour madame… nous sommes à la recherche d’une jeune femme signalée disparue. Qu’est-ce qui est arrivé ici, un accident ? tenta-t-il en montrant le sable ocre par terre.
— Oui, y a eu un accident pendant la nuit, répondit Marie qui apparut dans l’entrebâillement de la porte. « Allez à la gendarmerie de Montbrun, ils vous diront… je ne sais rien d’autre ! », finit-elle par glapir en refermant.
— On vient de là-bas justement… ils ont dit que vous avez tout entendu.
La porte s’ouvrit en grand, Baptistin Cresson se tenait sur le seuil la mâchoire crispée et les yeux presque invisibles, tapis au fond de leur trou comme une bête aux abois.
— Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda-t-il de but en blanc.
— Euh… rien, pour le moment, répondit le flic un peu décontenancé par l’irruption de ce type au physique passablement ravagé par l’alcool. « Liberté conditionnelle… elle a oublié de pointer au commissariat comme la loi l’y oblige ».
— Nous autres on a rien vu. Ils ont emporté le mort dans l’ambulance, on a dit tout ce qu’on savait aux gendarmes.
Baptistin poussa le rideau de la cuisine pour observer le manège des deux types. Il entra dans une colère froide contre la fille et décida cette fois à tirer les choses au clair.
— Des flics sont à ta recherche ! commença-t-il en la giflant violemment. « Ils m’ont dit que t’es une taularde ? »
— En liberté conditionnelle, rectifia-t-elle
— Pourquoi t’es tombée ?
— Trafic de drogue et un peu de prostitution, dit-elle en le fixant droit dans les yeux pour lui montrer qu’elle en avait aussi. « T’es foutu trou de pine, ils savent que je suis dans le coin, ils continueront à fouiner jusqu’à ce qu’ils trouvent leur os.
— Qu’est-ce que tu foutais par ici ?
— On convoyait quelques kilos de coke par les petites routes des Alpes.
Baptistin semblait refroidi par cette histoire, il commençait à sentir poindre les emmerdements.
— Je comprends pas comment les flics ont été si rapides pour venir jusqu’ici.
— GPS trou de pine… à cause de ça.
Elle remonta son pantalon au niveau du mollet pour montrer son bracelet électronique. La vue de l’objet le mit dans une rogne noire, il reprit son poignard et tenta de l’arracher en lui tailladant sans précaution la peau. Elle hurla de douleur. Pour la faire taire, il lui administra une gifle monumentale qui la fit sombrer dans une semi-conscience.
— Arrête de m’appeler trou de pine, salope !
Marie apparut dans le cadre de la porte en haut de l’escalier. Elle avait pris le vieux fusil de chasse de son mari.
— Baptistin… Baptistin, appela-t-elle, « monte voir ! »
Les deux flics n’étaient plus là. Une autre voiture avec trois types stationna à la sortie du virage en épingle qui surplombait la maison. Mère et fils montèrent à l’étage pour observer les nouveaux arrivants. Eux n’avaient clairement pas des têtes de flics. Ils furetaient partout. L’un d’eux pénétra discrètement dans le jardin à l’arrière de la maison puis se planqua. Les mains de Marie se crispèrent sur le fusil, elle tressaillit et fit mouvement vers le bas.
— Tu vas faire quoi, vieille folle ?
— Tu vois pas qu’ils vont essayer de rentrer. Ils ont des gueules de racaille, je parie qu’ils recherchent l’autre salope en bas. Je vais les attendre derrière la porte.
Baptistin admit qu’elle n’avait pas tort sur leur ressemblance avec le chauffeur décédé. Il s’assura de son poignard, ouvrit la fenêtre et sortit en s’accrochant aux branches du grand chêne pour redescendre comme il faisait gamin pour se faire la malle.
Il se ravisa et regagna la maison en voyant surgir un fourgon noir siglé BRI qui arrivait de l’autre côté de la route. L’escadron de flics se dispersa, deux tireurs se mirent en place. Les deux flics éclaireurs, avaient repéré la topographie du lieu et le nombre de personnes vivant dans la maison, mais ils ignoraient la présence des trois voyous. La scène se mettait en place.
Baptistin descendit à toute volée jusqu’à la chèvrerie où la jeune femme essayait de tirer sur sa chaîne en vain. Constatant l’agitation de son ravisseur, elle comprit que quelque chose se préparait.
Du grabuge leur parvenait d’en-haut.
Un des complices avait réussi à ouvrir la porte, il reçut une volée de chevrotine qui transforma son visage en steak haché sanguinolent. Il tomba en arrière d’une seule pièce. Les policiers surpris, se mirent alors à tirer dans la porte en bois la réduisant en miettes. L’ordre de charger fut donné. Au même moment, les deux autres malfrats sortirent des massifs de gardénias en défouraillant. Ils furent abattus par les tireurs embusqués. Marie gisait par terre le corps déchiqueté par les balles. Sa chemise de nuit remontait sur ses cuisses flasques et des hoquets de sang moussaient dans sa bouche. Le reste de l’escadron se déploya dans la maison.
Baptistin parvint à ouvrir le cadenas de la chaîne malgré la trouille. Il se plaça derrière la fille et tout en lui tenant le cou serré avec le creux du bras gauche, menaçait de lui trancher la gorge de son poignard avec la main droite. Le flic donna un coup de pied faisant voler la porte de la chèvrerie.
— Si tu approches, je la saigne… !
Le flic recula. Après un bref échange avec le patron de l’opération, il fut convenu de laisser Baptistin sortir de la maison pour le mettre à la portée des snipers.
— Calme-toi. Nous avons préparé une bagnole dehors, le moteur tourne. Tu montes tranquillement puis tu relâches la fille en échange.
— Barrez-vous alors… !
Il rejoignit le hall d’entrée en tenant fermement la jeune femme. Il passa devant sa mère baignant dans son sang, le corps criblé de balles.
— Marie… Marie bordel ! Vous l’avez butée, enculés ! hurla-t-il fou de rage.
Il sortit sur le perron.
— Si vous avancez, je lui tranche la gorge.
Il avançait lentement, un pas derrière l’autre. Il guettait fiévreusement le moindre tressaillement autour de lui.
Soudain un camion-citerne portant l’inscription « Établissements Labauge, vidange, assainissement, fosses septiques », freina devant la maison dans un gros fracas de roues. Marcelin Labauge, le fils, descendit en sifflotant et en enfilant ses gants de travail sans lever les yeux vers la scène qui se tramait devant lui. Il cria à la volée :
— Et qui c’est qui va éponger toute la merde, hein… ? dit-il joyeusement en relevant enfin la visière de sa casquette crade.
Au même moment, le tireur embusqué fit éclater la mâchoire de Baptistin Cresson qui s’écroula aux pieds de sa fiancée d’un soir.
à la Une

Trophée Anonym’us : L’interview de la semaine : Sacha Erbel

mercredi 21 novembre 2018

L’interview de la semaine : Sacha Erbel

Cette année, ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont concocté les questions de l’interview, celles qui leur trottent dans la tête, celles qu’on ne leur pose jamais, ou tout simplement celles qu’ils aimeraient poser aux autres auteurs.

 

Aujourd’hui l’interview de Sacha Erbel

 
1. Certains auteurs du noir et du Polar ont parfois des comportements borderline en salon. Faites-vous partie de ceux qui endossent le rôle de leurs héros ou protagonistes pendant l’écriture, histoire d’être le plus réaliste possible ?
Bande de psychopathes !
Est-ce-que tu veux parler des expériences que je fais dans ma cave ? Muhahaha !…
2. Douglas Adams est promoteur de 42 comme réponse à la vie, l’univers et le reste. Et vous quelle est votre réponse définitive ?
Euhhh…
3. Y a-t-il un personnage que vous avez découvert au cours de votre vie de lecteur et avec lequel vous auriez aimé passer une soirée ?
Hannibal Lecter ! J’aimerais beaucoup connaître cette fameuse recette du foie et des fèves au beurre !
4. Si tu devais avoir un super pouvoir ce serait lequel et pourquoi?
La télékinésie. Je trouve que ça en jette ! Je suis déjà en net progrès avec les portes coulissantes du supermarché !
5. Est-ce que tu continuerais à écrire si tu n’avais plus aucun lecteur ? (même pas ta mère)
Mdr ! Carrément ! C’est tellement génial d’imaginer sa propre histoire et de la mettre en forme ! De se tirer les cheveux par moment, mais quand tu écris le mot fin, c’est magique !
6. Quel a été l’élément déclencheur de ton désir d’écrire ? Est-ce un lieu, une personne, un événement ou autre ?
A force de lire des thrillers, je me suis dit que j’aimerais avoir l’imagination pour en écrire moi-même. Et mon mari m’a dit : « Bah fais-le ! »
7. Est-ce que le carmin du sang de ses propres cicatrices déteint toujours un peu dans l’encre bleue de l’écriture ?
Je pense que oui, et même parfois, sans que l’auteur n’en ait conscience ! C’est ça qui est dingue !
8. Penses tu qu’autant de livres seraient publiés si la signature était interdite ? Et toi, si comme pour le trophée Anonym’us, il fallait publier des livres sous couvert d’anonymat, en écrirais-tu ?
Et pourquoi pas ? C’est le plaisir d’écrire déjà. Et Anonyme, avec la série des Bourbon Kid le fait bien lui ! En revanche, ce qui me manquerait, c’est de ne pas avoir ces échanges et ces moments de rigolades avec les lecteurs et les auteurs !
9. Pourquoi avoir choisi le noir dans un monde déjà pas rose ?
Parce que se plonger dans la tête d’un psychopathe juste un petit peu pour écrire une histoire, c’est bon ça ! Et savoir qu’on peut en sortir quand on a fini ! Mais quand tu vois les faits divers, tu te dis « ah ouais, nan, je suis vraiment pas psychopathe ! »
10. Quelles sont pour toi les conditions optimales pour écrire ?
Quand j’ai l’inspiration ! Mais pour répondre plus sérieusement, je n’ai pas de rituel ou de moment préféré pour écrire ! C’est où je peux et quand je peux !
11. si vous deviez être ami avec un personnage de roman, lequel serait-ce?
Le Bourbon Kid justement ! Un personnage très sombre et rock à la fois ! J’adore ! Mais avec des failles dont un ami pourrait se servir pour lui montrer que tout n’est pas noir !
12. Quel est ton taux de déchet (nombre de mots finalement gardés / nombre de mots écrits au total ) ? Si tu pouvais avoir accès aux brouillons/travaux préparatoires d’une œuvre, laquelle serait-ce ?
Franchement, je n’en ai aucune idée ! J’en ajoute plus que je n’en enlève je pense ! Pour affiner une idée ! Si le lecteur ne comprend pas ce que j’ai voulu dire, c’est que je l’ai mal exprimée ! Alors je change des phrases car mon but, je ne sais pas si j’y arrive, en tout cas j’essaye, c’est que le lecteur voit ce que je vois quand je décris un lieu ou un sentiment même !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1


De bonnes raisons de mourir

LA LANGUE
DES ROSSIGNOLS

2

Grincements métalliques, respirations sifflantes.

Il s’éveilla dans une pénombre inquiétante, traversée de flashs vert et bleu chaque fois qu’il clignait les paupières. L’air était lourd, saturé d’une puanteur âcre de corps mal lavés mêlée à des d’odeurs d’antiseptique et d’alcool fort.

Où je suis ?

Ses yeux s’habituèrent à la faible luminosité de la pièce et il aperçut une rangée de lits plaqués contre le mur en face de lui. Ils étaient occupés par des êtres informes et gémissants qui remuaient lentement leurs membres comme des scarabées à demi écrasés agitent leurs pattes avant de s’éteindre.

Bouge !

Une pulsion au fond de son crâne lui criait de fuir. Il essaya de se redresser, mais ses poignets et ses chevilles refusèrent de se décoller du matelas. Avec horreur, il réalisa qu’ils étaient attachés au cadre du lit par des sangles. Il tira de toutes ses forces pour arracher ses liens, mais l’effort lui fit tourner la tête au point qu’il crut s’évanouir. Désorienté, le corps baigné d’une sueur froide et grasse, il tenta de se rappeler comment il était arrivé ici.

Bouche pâteuse, maux de crâne, gorge chargée d’un arrière-goût d’alcool rance : à l’évidence, il avait beaucoup bu. À chaque accélération brutale de son cœur, il avait l’impression que les cloches 26de Saint-Basile carillonnaient sous son crâne. Élancements dans les côtes, goût métallique suintant depuis ses lèvres fendues, sensation de brûlure aux jointures de ses doigts : il n’avait pas fait que boire, il s’était également battu. Des flashs de la nuit précédente lui revinrent. La veille, le Zenit Saint-Pétersbourg jouait contre le Spartak Moscou. Dans un bar à supporters, il avait traité les Pétersbourgeois d’enculeurs de chèvres, ou de quelque chose dans ce goût-là. À moins que ce ne soit l’inverse : peut-être bien qu’il avait insulté la sacro-sainte équipe du Spartak, Dieu lui pardonne. En tout cas, le résultat ne s’était pas fait attendre. Quand il était sorti du bar, trois types lui étaient tombés dessus. Des ultras au crâne rasé, avec un écusson noir-blanc-or cousu sur leur bomber kaki, le drapeau de la Russie impériale. Le genre de mecs habitués à ratonner en bande des Tchétchènes, des Daghestanais et, d’une manière générale, tous ceux qui avaient la peau plus sombre qu’eux.

Avec ses traits métissés, il était une proie idéale. Un « cul noir », comme ils disaient. Les ultras avaient cru tomber sur une cible facile. Grave erreur. Le gibier c’était eux. Coups de coude dans l’arcade sourcilière, coups de talon dans les côtes, coups de genou, coups de tête, il n’avait rien épargné à ses adversaires. Dans une bouffée de fierté alcoolique, il se dit que ses agresseurs devaient certainement se trouver beaucoup plus mal que lui en ce moment.

Bruit de pas dans le couloir.

Une porte s’ouvrit en grinçant, puis une lumière aveuglante jaillit des néons des plafonniers dans un concert de cliquetis aigus. Ébloui, il ferma les yeux, tandis qu’une voix masculine parlant un russe teinté d’accent sibérien claquait dans ses oreilles comme un pétard jeté au fond d’une caverne :

– Lequel d’entre vous est Alexandre Rybalko ?

La lumière… la lumière des néons cherchait à lui cramer la cervelle. Il se pencha de côté et plissa les yeux. Par le fin inter27stice entre ses paupières, il observa l’homme qui venait d’entrer. Jeune, il avait des lunettes et portait une blouse blanche.

– Alexandre Rybalko ? répéta l’homme.

Nouvelle détonation dans son crâne travaillé par la gueule de bois. Il émit un grognement et le médecin s’approcha de lui.

– Vous êtes Alexandre Rybalko ? Vous comprenez ce que je vous dis ? Vous parlez russe ?

– Moins… fort, répondit-il à grand-peine.

Chaque parole lui coûtait d’immenses efforts. Sa langue était lourde, maladroite. Le son de sa propre voix faisait vibrer les os de son crâne. Même penser lui semblait douloureux.

– Où… suis ?

– À l’hôpital. Vous êtes américain ? Européen ?

– Suis russe, mudak.

Une expression de vif étonnement traversa le visage du jeune médecin. Rybalko se demanda si c’était le choc de savoir qu’on pouvait être métis et parler russe, ou plutôt la surprise de se faire insulter dans sa langue maternelle.

– Pourquoi… suis ici ? articula-t-il péniblement.

Le médecin se recomposa rapidement un visage professionnel, savant mélange d’arrogance et de résignation fatiguée.

– La police vous a ramassé près de la gare, cette nuit, lui expliqua-t-il d’un ton pincé. Vous étiez allongé dans la rue, complètement ivre.

Rybalko leva légèrement la tête pour regarder autour de lui. Les autres lits étaient occupés par de piteux spécimens d’alcooliques hagards, des pauvres types hirsutes, rougeauds, au nez violacé, aux ongles sales, des bêtes humaines. Il espérait, sans trop se faire d’illusions, avoir l’air moins minable qu’eux.

Il remarqua qu’il était le seul à avoir les membres entravés par des sangles.

– Pourquoi… suis attaché ?

28– C’est à cause de votre attitude pendant le déshabillage. Vous avez essayé de mordre un des infirmiers.

Nouveau souvenir disponible : lui dans le couloir, traîné par trois types tentant de maîtriser son mètre quatre-vingts et ses quatre-vingt-huit kilos qui s’agitaient maladroitement pour leur échapper. Douleur dans le bras, froideur du sol sur son visage : on lui fait une clé à l’épaule pour l’obliger à se calmer. Il hurle : « Je n’ai pas de temps à perdre, putain ! Pas de temps à perdre ! » On le déshabille, ne lui laissant que son caleçon. Il gueule un long moment. Puis s’endort.

Le médecin saisit une des lanières de cuir et commença à défaire ses contentions.

– Avant de vous autoriser à sortir, on va procéder à un petit examen pour vérifier que tout va bien, vous êtes d’accord, monsieur Rybalko ?

Bien qu’il n’apprécie pas que le médecin lui parle comme à un enfant attardé, il lui signifia son approbation d’un geste lent de la tête.

– Asseyez-vous sur le bord du lit, s’il vous plaît.

Il obéit sans hâte. Ses muscles étaient douloureux et ses mouvements patauds. Le médecin lui posa tout un tas de questions auxquelles il répondit par monosyllabes. Ça vous arrive souvent de boire autant ? Non. Est-ce que vous buvez régulièrement ? Non. Vous souvenez-vous de la nuit dernière ? Non. De celle d’avant ? Non. Vous avez des maux de tête ? Oui. Sur une échelle de un à dix, à combien situeriez-vous cette douleur ? Onze. Mal au ventre ? Oui. Quel a été l’événement déclencheur de votre surconsommation d’alcool ?

Rybalko regarda longuement le docteur.

– J’ai tué quelqu’un.

Le médecin se transforma instantanément en statue de sel.

– Quelqu’un ? Comment ? Qui ?

29Il prit son temps avant de répondre, un sourire narquois aux lèvres :

– Un toubib. Il posait trop de questions.

Vexé, le jeune médecin piqua un fard et lui enfila sans ménagement la sangle d’un tensiomètre autour du bras.

– Vous ne devriez pas plaisanter avec ce genre de chose. Le mois dernier, un type dans le même état que vous s’est carrément endormi sur les rails. Le chauffeur n’a pas eu le temps de freiner. L’homme est mort sur le coup. Ça aurait pu être vous. On a un groupe de parole sur l’alcool qui se réunit deux fois par semaine. Le mardi et le jeudi. Je vous conseille de vous y inscrire.

– Suis pas un ivrogne, marmonna Rybalko.

Ignorant ses dénégations, le médecin lui récita le laïus habituel sur les méfaits de l’alcool, comme s’il prêchait la Bible à un non-croyant. Heureusement, le reste de l’examen se fit dans un relatif silence. À la fin, le jeune docteur lui annonça qu’il allait pouvoir sortir. Dès que le praticien quitta la pièce, Rybalko ferma les yeux et sombra dans l’inconscience. S’ensuivirent vingt ou trente minutes de sommeil agité, jusqu’à ce qu’une infirmière le secoue doucement pour le réveiller. Elle avait apporté les fripes chiffonnées qu’il portait depuis trois jours. Il essaya de se lever pour les enfiler, mais fut pris d’un vertige qui l’obligea à se rasseoir.

– Ça va aller ? Vous voulez qu’on vous trouve un fauteuil roulant ? demanda l’infirmière, pleine de sollicitude.

Je ne suis pas un putain de grabataire, songea-t-il, piqué dans sa fierté.

– Ça va, se contenta-t-il de répondre, vu que chaque parole lui coûtait des efforts démesurés et que s’énerver ne ferait qu’aggraver ses maux de tête.

Sous l’œil amusé des autres poivrots, il enfila tant bien que mal son pantalon à grandes enjambées lentes et maladroites, puis ses chaussettes, ses chaussures humides, son T-shirt, son pull qui 30sentait la bière rance et sa parka écorchée aux manches. L’infirmière lui donna des cachets qu’il avala avec un verre d’eau si fraîche qu’elle lui fit mal aux dents. Elle quitta ensuite la pièce et il la suivit d’un pas traînant dans les couloirs carrelés qui sentaient la teinture d’iode. À chaque intersection, elle attendait quelques secondes qu’il la rejoigne. Il avait l’impression qu’elle se déplaçait au bord d’une piscine, tandis que lui marchait en scaphandre au fond du bassin.

Quelle déchéance.

– Vous êtes sûr que vous ne voulez pas un fauteuil roulant ? insista-t-elle.

Il mâchonna une injure inaudible. Une dizaine de mètres de plus et ils débouchèrent enfin dans le hall de l’hôpital. L’infirmière l’abandonna à un guichet où une employée fatiguée lui remit son manteau et un sac en plastique noir contenant ses affaires. Il essaya de défaire le nœud qui le fermait, mais ses doigts engourdis par l’alcool en étaient incapables. Il finit par éventrer le sac d’un geste agacé et son contenu se déversa sur le comptoir : un portefeuille, des clés de voiture, un tas de tickets de métro, et au milieu…

Un pistolet MP-443.

L’employée fixa l’arme un long moment, la bouche arrondie de surprise. Peau sombre, flingue sur le comptoir : il savait ce qui se passait dans sa tête, quel genre d’associations foireuses s’y formaient.

– C’est mon arme de service, dit-il alors qu’elle semblait sur le point de pousser un cri.

Même visage incrédule que celui du jeune médecin. Il exhuma de ses affaires étalées sur le comptoir sa carte de police et la brandit devant l’employée.

– Vous voyez ? Police de Moscou.

La femme inspecta la carte avec cet air pincé que prennent les caissières de supermarché quand elles examinent un billet 31de cinq mille roubles. Pendant ce temps, il coinça son pistolet dans sa ceinture et rabattit son T-shirt dessus. L’employée décida finalement que la carte était authentique et lui tendit une liasse de documents contenant facture, paperasserie administrative diverse et, traîtreusement glissé entre deux pages, un prospectus vantant les vertus d’un groupe de parole pour alcooliques. Il fourra le tout dans la poche de sa parka et régla sans broncher les frais d’hospitalisation.

Avant de partir, il passa aux toilettes pour s’asperger le visage d’eau fraîche. Dans le miroir au-dessus du lavabo, il faillit ne pas se reconnaître. Ses joues étaient embuissonnées d’une barbe de trois jours, sa peau café au lait avait pris un teint terreux, ses yeux bleu clair étaient injectés de sang. Les paroles du médecin résonnèrent dans son esprit : « Le mois dernier, un type dans le même état que vous s’est carrément endormi sur les rails. Le chauffeur n’a pas eu le temps de freiner. L’homme est mort sur le coup. Ça aurait pu être vous. »

Ça aurait pu être lui… S’endormir sur les rails, être emporté par le premier train de banlieue du matin, sans même s’en apercevoir… Peut-être que ça aurait été mieux pour tout le monde, songea-t-il en remontant le col de sa veste.

Il se sécha le visage et quitta l’hôpital. Dehors, l’air était vif, le soleil faiblard. Un taxi couleur aspirine attendait, garé en double file. Il allait grimper dedans, brandir sa carte de police et exiger du chauffeur qu’il l’emmène jusque chez lui, quand il remarqua le flic de l’autre côté de la rue, adossé à sa voiture de service. Cheveux noirs coupés court, nez crochu, mensurations de culturiste trop bien nourri, il semblait à l’étroit dans son blouson de cuir. Lui aussi avait des cernes sous les yeux et ses joues étaient bleuies par une barbe naissante.

C’était Basile Tchekov, son coéquipier.

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

LA CITÉ DU SILENCE

1

– C’est vraiment le pire endroit où mourir, déclara l’officier Galina Novak.

Au nord, vers la frontière biélorusse, des nuages noirs gonflaient à l’horizon, déversant des averses froides sur les forêts de Polésie. Novak sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tapota nerveusement sur un genou.

– Vous pensez que c’est un meurtre ?

Surpris par la question, le capitaine Joseph Melnyk décrocha un instant son regard de la route et le tourna vers sa passagère. Cheveux blonds soigneusement domestiqués en une queue de cheval stricte, visage juvénile, uniforme flambant neuf au look vaguement américain… une fois de plus, il songea que la jeune femme, tout juste sortie de l’académie de police, ne semblait pas à sa place dans l’habitacle miteux de sa vieille Lada de service.

– Vous pensez que quelqu’un a tué ce type ? insista-t-elle.

Melnyk haussa les épaules.

– Inutile de s’en faire toute une histoire. Je te parie qu’il s’agit d’un touriste qui a fait une crise cardiaque, ou d’un vieil ivrogne qui est tombé d’un balcon. Ça sera réglé en moins de deux heures. Pas la peine d’imaginer le pire.

Peu convaincue, Novak se rencogna dans son siège. D’un geste 12sec, elle ajusta entre ses lèvres pincées une Belomorkanal, une clope bon marché.

– Il n’empêche. C’est vraiment un endroit moche où finir sa vie, marmonna-t-elle entre ses dents.

Un silence tendu, haché par le crissement des essuie-glaces, envahit l’habitacle. Novak crevait de trouille, pas besoin d’être un grand enquêteur pour le comprendre. Aujourd’hui, elle allait devoir se coltiner son premier vrai cadavre. Pas un de ceux de la morgue de Kiev, qu’on montrait aux recrues pendant leur formation. Un vrai mort, avec une vraie famille. Et en plus, il se trouvait à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. De quoi avoir envie de s’envoyer tout un paquet de ces saloperies de Belomorkanal.

Les bosquets de pins et de bouleaux défilèrent sur le bas-côté, alternant avec de vastes étendues herbeuses qui étaient autrefois des champs fertiles. À un croisement, Melnyk dut ralentir à cause d’un groupe de chevaux de Przewalski qui embouteillait la route. De part et d’autre du bitume fissuré, leur troupeau broutait l’herbe rase. À la fin des années 1990, on avait capturé une trentaine de ces chevaux au sud de l’Ukraine, dans la réserve naturelle d’Askania-Nova, pour les amener ici. Les autorités de l’époque espéraient résoudre ainsi deux problèmes d’un coup : faire prospérer loin des hommes une espèce en voie de disparition et contrôler la croissance de la végétation de Tchernobyl, qui avait tendance à proliférer de manière anarchique. Les écologistes disaient que c’était une mauvaise idée d’avoir importé une espèce au bord de l’extinction dans un endroit aussi dangereux. Melnyk, lui, appréciait de voir les chevaux s’ébattre dans les anciens champs. Ils donnaient l’impression que trente ans après l’accident nucléaire, la vie reprenait ses droits dans la zone évacuée.

Le tout-terrain dépassa un grand crucifix orthodoxe et soudain, le dosimètre de Novak se mit à crépiter furieusement. 13Son cadran affichait l’équivalent d’une année de radiations à Moscou ou à Kiev. Planté près de la croix, un panneau triangulaire rouge et jaune indiquait une zone hautement contaminée. Une fournaise radioactive saturée de césium, de strontium ou de plutonium.

– Coupe ton engin de malheur, ordonna Melnyk.

Il détestait les craquements sinistres qu’éructaient les dosimètres. Depuis bien des années déjà, le sien restait consigné dans la boîte à gants de la Lada. Travailler dans un endroit infesté de radiations était une chose, entendre une machine vous le rappeler sans cesse en était une autre. Les pires spots à éviter, de toute manière, il les connaissait par cœur. Et pour le reste, il était bien obligé de marcher sur de la terre contaminée et de respirer l’air où volaient de temps à autre des particules radioactives.

Novak s’exécuta de mauvaise grâce et rangea son appareil dans la poche intérieure de sa parka. Il se demanda quel genre de connerie elle avait bien pu faire à l’académie pour se retrouver bombardée à Tchernobyl pour sa première affectation. À vingt et quelques années, on ne rêve pas de s’enterrer dans un commissariat qui donne sur trente kilomètres de champs et de ruines irradiés. On espère travailler à Kiev ou sur la côte de la mer Noire, au soleil. Sept ans plus tôt, lui-même n’aurait jamais imaginé bosser un jour dans la zone, jusqu’à ce que son supérieur le convoque dans son bureau pour lui donner le choix entre deux options : démissionner ou être muté à Tchernobyl.

Sept ans… Il s’observa un moment dans le rétroviseur central qui pendait de travers. Physique pesant, cheveux épais et touffus, yeux bleus délavés, épaisse barbe blonde parsemée de poils blancs… Le travail dans la zone l’avait transformé en homme des bois.

– Vous avez un conseil pour les… les radiations ? demanda Novak d’une voix inquiète.

14Il remarqua qu’elle n’avait toujours pas allumé sa cigarette et mâchonnait le filtre en carton du bout des dents.

– Est-ce qu’on peut se protéger de la radioactivité, d’une manière ou d’une autre ? insista-t-elle.

Melnyk prit un air pénétré, fronça les sourcils, et lui asséna d’un ton grave :

– Il y a quelques années, quand je suis arrivé ici, j’ai posé la même question. On m’a répondu : « Si tu tiens à avoir des gosses, enroule-toi les couilles dans de l’aluminium. »

Novak regarda son supérieur avec de grands yeux écarquillés.

– De… l’aluminium ? Ça marche vraiment ?

– Si ça marche ? Demande aux autres gars de la brigade. Ils le font tous.

– Et pas vous ?

– Moi j’ai déjà trois gamins. L’aluminium, c’est pour les jeunes.

Melnyk se retint de sourire. Les anciens faisaient toujours la même blague aux nouvelles recrues, qui, invariablement, dévalisaient aussitôt les magasins dégarnis de Tchernobyl, histoire de faire des stocks de rouleaux d’aluminium pour mettre leurs attributs masculins à l’abri des radiations. Bien sûr, cette fois-ci, c’était un peu moins drôle, vu que Novak était une femme.

Au bout de quelques kilomètres, les tours décrépites de Pripiat apparurent au-dessus de la cime des arbres. À l’extrémité de la rue Lénine, Melnyk aperçut un minibus Toyota. De larges stickers appliqués sur ses portes vantaient les mérites d’un tour-opérateur spécialisé dans les visites de la zone. Il arrêta la Lada sur le bord de la route et pesta intérieurement en sortant du véhicule. La bruine s’était transformée en une pluie fine qui s’insinuait dans le col des manteaux et glaçait les nuques. Mais au moins, les gouttes d’eau plaquaient au sol les poussières radioactives 15qui infestaient les rues de la ville, la rendant momentanément moins dangereuse.

Une dizaine de touristes s’extirpèrent sans hâte du minibus. Ils avaient tous au poignet le bracelet jaune prouvant qu’ils s’étaient acquittés de l’assurance obligatoire avant d’entrer dans la zone contaminée. Dieu seul savait quelle compagnie prenait en charge ce genre de risque.

Un grand type en veste de camouflage se détacha du groupe et interpella le capitaine en ukrainien. C’était le guide officiel.

 Ekh ! Ça fait une heure qu’on attend ! se plaignit-il.

– Embouteillages, répondit Melnyk sans esquisser le moindre sourire. C’est bien vous qui avez appelé ? Où est le cadavre ?

– Il vaut mieux qu’on y aille en voiture. Le corps est…

Avant que le guide ne finisse sa phrase, un des touristes s’approcha de Melnyk et s’adressa à lui dans un russe approximatif :

– Quand nous partir ? Nous pas vouloir rester !

Melnyk le toisa et répondit d’un ton peu amène :

– Quand je l’aurai décidé.

– Ici dangereux, pas rester, partir vite nous voulons !

Le type parlait un mauvais russe avec un accent américain. Deux excellentes raisons de l’envoyer paître :

– Vous vouliez quelque chose qui sorte des normes, le grand frisson, hein ? Eh bien, profitez-en ! Ça vous fera une bonne histoire à raconter à votre oncologue.

– C’est quoi « oncologue » ?

– Un cancérologue, répondit Melnyk.

Le visage du type prit une teinte verdâtre. Les autres touristes, conscients du malaise, tournèrent leurs regards vers le guide. Ce dernier baragouina quelques mots en anglais, puis demanda à Melnyk :

– Est-ce qu’ils peuvent au moins attendre dans le minibus ?

– Bien sûr. Dès qu’ils auront montré leurs papiers d’identité à ma collègue.

16Le guide transmit l’information au groupe de touristes et des passeports anglais, américains et baltes jaillirent dans leurs mains. Melnyk se pencha vers Novak et lui chuchota en ukrainien :

– Tu relèves leur nom et tu consignes leur témoignage. Moi je vais voir le cadavre. Surtout, fais-les poireauter, cette bande de vautours, ajouta-t-il. Ils sont venus pour prendre une bonne décharge d’adrénaline, qu’ils en aient pour leur argent.

Puis il fit signe au guide de le suivre jusqu’à la Lada. En dépassant le minibus, il remarqua pour la première fois le slogan écrit en grosses lettres sur les flancs du véhicule : « Le voyage dont tous vos amis vont être jaloux ».

– Foutus abrutis, marmonna-t-il dans sa barbe.

L’année passée, trente mille visiteurs étaient venus découvrir la zone irradiée. Pour y accéder, il suffisait d’avoir plus de dix-huit ans, de ne pas être enceinte et de pousser la porte d’un des innombrables voyagistes spécialisés dans les Tchernobyl Tours qui pullulaient à Kiev. Là, pour quelques centaines de dollars, on vous obtenait toutes les autorisations nécessaires tamponnées par l’administration ukrainienne.

La dernière mode, c’était de faire son enterrement de vie de garçon à Tchernobyl. Trop ordinaires, les sauts en parachute et les cuites avec strip-teaseuse : depuis quelques mois on voyait régulièrement débarquer des contingents de connards éméchés qui beuglaient dans les rues abandonnées de Pripiat. Melnyk en venait presque à regretter l’époque des touristes russes. Ils étaient de plus en plus rares, depuis l’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement de la guerre civile qui minait la région du Donbass, à l’est de l’Ukraine.

– Alors, il est où, ce foutu cadavre ? demanda-t-il en s’installant dans sa Lada.

– Ça n’a pas l’air de vous chagriner qu’un homme soit mort, s’étonna le guide d’un ton réprobateur.

17– Ce qui me « chagrine » pour l’instant, c’est de retrouver le corps avant que les chiens sauvages ne commencent à le boulotter.

Un sourire sans joie passa fugitivement sur le visage du guide.

– Ne vous inquiétez pas : là où il se trouve, il ne risque pas grand-chose.

– Pourquoi ? Il est dans un bâtiment ?

– Pas dans un bâtiment. Sur un bâtiment.

Le guide désigna un grand immeuble au bout de la rue Kurchatova. Il était couronné de l’emblème de la République socialiste soviétique d’Ukraine, un marteau et une faucille encadrés par des gerbes d’épis de blé coiffées d’une étoile rouge. À l’avant-dernier étage de l’immeuble, un cadavre pendait entre deux fenêtres, les bras en croix.

Melnyk sentit son estomac se cabrer.

 Blyad ! jura-t-il, abasourdi.

Il démarra la voiture et remonta la rue en slalomant entre les pousses d’arbre qui avaient crevé l’asphalte. Son esprit tournait à plein régime, énumérant tout ce qu’il allait falloir mettre en branle : faire venir des renforts du commissariat, appeler le procureur, prévenir la morgue qu’un corps potentiellement radioactif allait arriver… Devant l’immeuble, il leva les yeux vers le cadavre et fut de nouveau soufflé par le spectacle morbide qui s’offrait à lui. Des câbles métalliques s’enroulaient autour des poignets du mort, tendant des diagonales vers l’intérieur de l’immeuble où on avait dû les arrimer. De loin, leur couleur s’était confondue avec la grisaille de la façade.

L’espace d’un instant, il eut l’impression de voir une des jambes de la victime bouger. Était-ce le vent, ou bien son imagination ? Ou alors…

– Est-ce que vous êtes entré pour vérifier qu’il était bien mort ? demanda-t-il.

Le guide ouvrit les bras et tourna ses paumes vers le ciel, tout en haussant les épaules.

18– Enfin… ça paraît clair qu’il est mort, non ?

– Pour vous, oui, pas pour moi.

Melnyk scruta de nouveau le corps. Le léger balancement qu’il avait cru détecter s’était arrêté. Sans doute n’était-ce que le vent, mais l’idée que ce type était peut-être encore en vie le glaçait. Il songea aux escaliers délabrés qui menaient aux étages, à la poussière radioactive sur le sol de béton, à l’immeuble au coin de la rue qui s’était partiellement écroulé l’hiver dernier, hésita, puis finalement se résolut à aller voir de plus près.

– Je vais monter. Attendez-moi là.

– Je ne bouge pas, répondit le guide, soulagé de ne pas avoir à entrer dans le bâtiment.

Melnyk marcha d’un pas décidé jusqu’à l’entrée du vieil immeuble soviétique. Le premier étage était occupé par une bibliothèque publique dont les livres avaient été depuis longtemps éparpillés aux quatre vents. On trouvait parfois des feuilles de poésie russe enroulées autour des branches des arbres qui bordaient la route.

À l’intérieur, il n’eut aucun problème pour s’orienter. L’immeuble était relativement identique à celui qu’il occupait à Kiev, avec sa femme. Du temps de l’URSS, tout le pays s’était couvert de ces verrues de béton bon marché, de Berlin à Vladivostok. Les bâtiments étaient tellement stéréotypés qu’il aurait pu se diriger dans celui-là les yeux bandés.

Arrivé au cinquième étage, il fit une pause. Il avait le souffle court. Pas assez de sport et trop de cigarettes. Pendant qu’il reprenait sa respiration, il s’imprégna des bruits de l’immeuble abandonné. Le sifflement du vent traversant les fenêtres brisées, les grincements des volets qui claquaient par intermittence… Soudain, il identifia un cliquetis régulier.

Les griffes d’un chien sur le béton nu.

Il sortit son pistolet et le plaqua contre sa cuisse. Depuis longtemps, à Pripiat, les chiens ne respectaient plus les hommes. 19Ceux qui avaient survécu aux abattages après l’évacuation de la ville avaient fini par former des meutes qui dormaient dans les immeubles morts et n’en sortaient que pour chasser. Certains, maigres, le museau long, ressemblaient bien plus à des loups qu’à des chiens.

Il continua son ascension. Au septième, l’air était saturé d’odeurs fauves. Il entendit un grondement étouffé et comprit que la tanière de l’animal se trouvait quelque part dans le coin. Un instant, il pensa monter un étage plus haut et tirer une balle par une fenêtre pour que le claquement de la détonation l’effraie et le fasse filer vers le rez-de-chaussée. Puis il songea que rien ne lui assurait que celui qui avait crucifié l’homme sur la façade était parti. Tendu à l’extrême, il poursuivit son ascension en pointant son arme devant lui.

À l’avant-dernier étage, il marcha jusqu’à l’appartement où était suspendu le corps. Devant la porte d’entrée défoncée, il s’immobilisa, guettant le moindre bruit suspect : le crissement du verre cassé sous une semelle, un soupir, un vêtement qui se froisse, tout ce qui pouvait trahir une présence hostile. Il attendit une bonne minute, puis se décida à entrer. Le hall étant vide, il piqua vers le salon. Là, il fut frappé d’une surprise telle que son doigt manqua d’appuyer sur la queue de détente de son arme.

Dans la pièce se trouvaient des dizaines d’animaux. Quinze, vingt, trente peut-être. Des renards, des loups, des lynx, des sangliers. Une meute étrange qui lui tournait le dos. Il réalisa lentement que ce n’était que des bêtes empaillées. Immobile, il attendit que les battements de son cœur se calment, puis traversa le salon et se pencha par la fenêtre pour examiner l’homme suspendu. Son corps nu portait des marques de sévices : brûlures, coupures, hématomes. Pire : ses paupières et ses lèvres étaient cousues. Il tendit la main vers le cou grisâtre, mais n’y détecta 20aucune pulsation. C’était bien le vent qui avait fait bouger le cadavre.

Un tas de vêtements étaient jetés dans un coin de la pièce. Dans la poche d’un pantalon, Melnyk découvrit un passeport russe au nom de Léonid Vektorovitch Sokolov. La photo d’identité correspondait à la victime : le type avait une tache de naissance rougeâtre à la lisière du cuir chevelu qui permettait de l’identifier sans ambiguïté, malgré les sutures sur ses yeux et ses lèvres.

Il y avait aussi un portefeuille dans la poche du pantalon. En l’ouvrant, Melnyk trouva une grande quantité de roubles et de hryvnias, la monnaie ukrainienne : une petite fortune, quatre ou cinq mois de son salaire. L’idée de récupérer quelques billets lui traversa l’esprit. Dieu sait qu’il en avait besoin, ne serait-ce que pour son fils, Nikolaï, qui se battait dans le Donbass, sans gilet pare-balles. Malgré tout, il remit l’argent à sa place. Il avait vécu sa vie le plus honnêtement possible jusqu’ici, il n’allait pas commencer à devenir un pilleur de cadavre à son âge. Il sortit son téléphone et composa le numéro du commissariat. Un de ses collègues décrocha :

– Comment ça se présente, ce cadavre ?

– Un vrai merdier. C’est un meurtre. J’ai besoin de renfort. Il va aussi me falloir du matériel. Le type est suspendu sur la façade d’un immeuble.

– C’est… c’est un gars du coin ?

– Non, un Russe. Un certain Léonid Vektorovitch Sokolov. Sors-moi tout ce que tu peux trouver sur lui et rappelle-moi dès que tu en sais plus.

Il redescendit vers le rez-de-chaussée. Au septième étage, les grognements de bête s’étaient tus. Dans la poussière qui tapissait le sol du hall de l’immeuble, des empreintes de pattes recouvraient maintenant celles de ses bottes.

Dehors, le guide n’avait pas bougé d’un centimètre.

– Est-ce que vous avez déjà vu ce type ?

21Melnyk lui tendit la pièce d’identité du défunt. Le guide l’examina en détail, mais le visage de l’homme ne lui disait rien.

– Réfléchissez : vous l’avez peut-être croisé hier ou avant-hier pendant une visite. Il faisait peut-être partie d’un autre groupe.

– Désolé, je ne l’ai jamais vu, répondit-il d’un ton catégorique.

Ils remontèrent dans la Lada. Pendant le court trajet vers la place centrale, Melnyk se dit qu’il fallait une sacrée dose de haine pour démolir un type comme ça et exposer son corps. Arrivé près du minibus, il déposa le guide et prit Novak à part :

– C’est un 115, lui dit-il à voix basse.

Dans le Code pénal ukrainien, l’article 115 traitait du meurtre avec préméditation. Il avait préféré éviter le mot « meurtre », pour ne pas affoler davantage les touristes.

Les pupilles de la jeune flic se dilatèrent.

– Cause de la mort ?

– Difficile à dire tant qu’on ne l’aura pas détaché.

– Le… détacher ?

– Il est suspendu par des câbles sur la façade d’un immeuble.

Novak resta muette un moment, avant de débiter fébrilement le code de procédure criminelle :

– On ne peut pas laisser la scène de crime sans surveillance… il faut… il faut qu’on dresse un périmètre sécurisé autour du corps…

– Du calme, officier, tempéra Melnyk. On est au milieu de nulle part. Qui viendrait se balader sur la scène de crime la plus radioactive du monde ?

– Mais c’est la procédure…

– À Kiev, peut-être. Pas ici. Qu’est-ce que tu as tiré des touristes ?

Novak sortit son calepin et relut ses notes d’une voix tremblotante :

– Ils ont tous réservé leur excursion hier à Kiev, après une visite au musée national de Tchernobyl. Le minibus les a pris 22à sept heures ce matin devant le McDonald’s de la place Maïdan. Ensuite ils ont fait un peu plus de deux heures de route, ont passé le check-point de Dytyatki vers dix heures et ont fait la visite habituelle : d’abord la ville de Tchernobyl, le monument des liquidateurs, puis les villages abandonnés, le réacteur, et enfin ils sont arrivés ici, à Pripiat. Ils sont restés dix minutes sur place avant que l’un d’entre eux, un Français, un certain… Gallois, n’aperçoive le cadavre. Vous pensez que c’est l’un d’eux qui a tué le type ?

Melnyk balaya l’idée sans aucune hésitation :

– Non. Rien que suspendre le corps a dû prendre des heures.

Son téléphone sonna. C’était le collègue du commissariat à qui il avait confié les recherches sur Léonid Sokolov.

– Qu’est-ce que tu as sur mon client ?

– Sur lui, pas grand-chose, mais j’ai trouvé un truc flippant sur sa famille.

La voix de son collègue oscillait entre excitation et nervosité :

– Sa mère s’appelait Olga Sokolov. Elle a été assassinée dans le coin. Un truc de dingue. Multiples coups de couteau, mutilations… l’horreur. On a retrouvé son cadavre et celui d’une autre femme dans une maison du village de Zalissya.

Zalissya était à un jet de pierre de Tchernobyl, pourtant Melnyk n’avait jamais entendu parler de cette affaire.

– Ça ne me dit rien. Ça s’est passé quand, cette histoire ?

– C’est ça qui est dingue. C’était en 1986. Le 26 avril.

Melnyk sentit une boule se former au creux de son estomac.

– Tu es sûr de la date ?

– Certain, répondit le flic.

Melnyk raccrocha, glacé. Le 26 avril 1986… tous les Ukrainiens, jeunes ou vieux, connaissaient cette date. Et pour cause : c’était ce jour-là que la centrale de Tchernobyl avait explosé.