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Trophée Anonym’us : Interview Fabien Pesty

Anonym’us

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Les Mots sans les Noms

jeudi 1 mars 2018

Un auteur sur la terrasse : Fabien Pesty

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Un conte de fée à l’envers : j’ai embrassé le prince charmant, puis il s’est transformé en crapaud. J’ai fait la connaissance de cet éditeur lors d’une remise de prix d’un concours de nouvelles qu’il organisait. Il avait adoré ma nouvelle et voulait en lire plus. Il m’a donc demandé que je lui envoie le manuscrit d’un recueil. Il me contactait quasiment quotidiennement, m’assurant qu’il allait m’éditer. J’ai donc compilé toutes mes meilleures nouvelles et lui ai envoyé le manuscrit. Il lisait une nouvelle par jour et m’envoyait un mail à chaque fois pour me rappeler mon talent, ce dont bien sûr, comme chaque auteur, je ne doutais pas. Au bout d’une semaine, plus de nouvelles. J’ai rappelé plusieurs fois au bout de quinze jours, il ne décrochait jamais, puis quand il a fini par le faire, ce fut pour m’apprendre qu’il ne m’éditerait pas, que finalement c’était pas terrible. Il avait raison, bien sûr…
2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Aucune. Et c’est bien ce que me reprochent les éditeurs… Surtout un.
3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?
Définitivement sans ! C’est sale, c’est froid, on y chope des verrues plantaires.
(péridurale, c’est bien le petit bassin dans lequel on doit se tremper les pieds avant d’aller à la piscine ?)
4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Oui, mais qui changent tous les jours.
5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?
Dans un recueil de nouvelles, j’aime être ballotté d’un univers à un autre. Dans le roman, j’aime le fait qu’on n’ait pas à changer constamment d’univers…
6. Votre premier lecteur ?
Ma femme. Et sur certains textes, elle est mon premier et dernier lecteur…
7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
On peut, oui, si l’on croit posséder le talent de Beethoven. Je ne sais pas s’il est possible d’écrire sans lire, mais je me demande comment il est possible de vivre sans lire.
8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
J’essaie de ne pas en avoir, même si je ne peux pas nier certaines influences. Disons qu’il faut se contenter d’influences et ne pas tomber dans la tentation du mimétisme.
 
9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça m’arrive sans arrêt, et ça ne m’inquiète pas plus que ça, car l’écriture n’est pas une nécessité pour moi. Mais ce n’est pas tant l’envie qui fait défaut que l’inspiration.
10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Parce que Éric Maravélias m’a menacé physiquement. On le surnomme « Éric la Marave », les puristes apprécieront.
11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Je n’espère pas. En tout cas j’espère que si c’est le cas, ce n’est pas volontaire de la part des auteurs, sinon ce serait un peu de la récupération.
12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
Des milliers de projets, mais pas d’actualité pour autant.
13. Le (s) mot(s) de la fin ?
Votez pour moi !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 21 Article 222-13

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 25 février 2018

Nouvelle 21 : Article 222-13

Article 222-13

 
 
Prologue
Article 222-13
Les violences ayant entraîné une incapacité de travail inférieure ou égale à huit jours ou n’ayant entraîné aucune incapacité de travail sont punies de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende lorsqu’elles sont commises :
[…]
4° ter Sur le conjoint, les ascendants ou les descendants en ligne directe ou sur toute autre personne vivant habituellement au domicile des personnes mentionnées aux 4° et 4° bis, en raison des fonctions exercées par ces dernières ;
[…]
6° Par le conjoint ou le concubin de la victime ou le partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité ;
*****
     Quand la barrière métallique s’est refermée dans son dos, il a serré les dents et s’est dirigé vers l’accueil de la gendarmerie. Il a adressé un hochement de menton au planton, a présenté sa convocation et a pris, comme on le lui a ordonné, place dans la salle d’attente. Depuis, il s’est muré dans le silence.
Son visage est fermé, sa silhouette massive et sombre. Il est vêtu de noir, engoncé dans une veste de cuir qui accentue son aspect monolithique. Il est doté d’une certaine carrure, qui le situe de facto dans la caste des « costauds » – certains diront « épais », d’autres juste « gros » ou « obèse ». La vérité n’est guère loin : il déplace une masse de plus de 100 kilos, entassés sur un mètre quatre-vingt. Visage jeune encore, quoiqu’empâté, juché au sommet d’une morphologie de boxeur à la retraite. De ceux qui, une fois remisés les gants, ont pris plus de poids que de raisonnable.
Il s’est présenté à la convocation l’œil terne.
Affectant de ne pas comprendre pourquoi il est là – mais tous ceux qui sont dans son cas adoptent la même ligne de défense.
 L’officier qui vient le chercher après un long moment d’attente est un grand type athlétique, à la démarche roide. Il conduit la brute à travers les couloirs du bâtiment, jusqu’à une salle étriquée, aux murs aussi las que ses occupants. On les a recouverts d’affichage de service, sans doute pour masquer les peintures pâlies.
L’homme s’est laissé tomber sur la chaise qu’on lui a désignée.
Dans un angle de la pièce, retranchée derrière un bureau minimaliste et un ordinateur ronronnant, une jeune gendarme rive sur la nuque du nouveau venu des yeux encolérés. Elle a lu la plainte, elle sait à qui elle a affaire.
Alors commence la procédure.
Nom, âge, qualité.
Puis vient la litanie des questions.
La brute répond avec calme, sans trop chercher ses mots.
Déstabilisant pour la jeune gendarme qui a jeté un œil à son C.V. du convoqué. Pas de précédent judiciaire – ce qui ne veut rien dire, il a pu faire l’objet d’autres affaires, effacées depuis, car ça n’est plus un gamin. C’est officiellement la première fois qu’il est convoqué, ce qui ne signifie nullement qu’il en est à son coup d’essai.
« Coup d’essai »… Tandis que les mots lui traversent l’esprit, elle devine que ses mâchoires se verrouillent et ne peut contenir un nouveau flot de haine, qui fait naître un flot acide dans sa gorge.
Tassée sur sa chaise inconfortable, la brute répond aux questions que lui pose l’officier.
L’homme en noir n’a pas sourcillé à la lecture des charges d’accusation : « coups et blessures, exercés par conjoint ou ex-conjoint, n’ayant pas entraîné d’ITT ».
La victime ? C’est son ex-épouse – ils étaient à l’époque en instance de divorce – qui a porté plainte.
Elle est beaucoup plus jeune.
Et si fragile, comparée à lui.
Elle a « décidé de dire les choses, de les raconter à tout le monde », pour qu’on sache qui est ce barbare, cette monstruosité ambulante à qui elle a fait un enfant, quelques années auparavant. Elle ne s’en est guère privée, depuis : beaucoup de gens parlent des faits qu’elle a décrits, ils commentent, ils critiquent. La plupart ont d’ailleurs choisi son camp, sans qu’on ait eu besoin de le demander. Certains se sont franchement détournés de lui, d’autres ont préféré prendre leurs distances.
Et l’on ne peut que s’en féliciter.
Les questions s’enchaînent.
En professionnel aguerri, le militaire alterne les interrogations d’ordre général avec des demandes plus précises. Il attend le moment où le boxeur va baisser la garde. Il faudra du temps, mais ce moment arrivera tôt ou tard : elles finissent toutes par craquer, ces ordures qui ont la main lourde sur les femmes. Les sentiments d’impunité et de légitimité sont si forts qu’ils se pensent à l’abri, intouchables. Mais sitôt franchie l’enceinte de la gendarmerie, dans l’intimité étouffante d’un bureau, les choses évoluent.
Les brutes perdent pied.
Elles se laissent aller à quelques confidences.
C’est là que l’enquêteur les saisit, pour ne plus les lâcher.
La jeune gendarme a confiance, son collègue connaît son boulot, il a étudié le dossier. Elle s’en remémore les points essentiels : la brute et son ex-femme travaillent tous les deux dans la même branche. Elle y est influente, et les résultats sont là : les portes se sont refermées devant lui.
À mesure que l’entretien se prolonge, l’atmosphère se plombe.
Le rythme s’est accéléré. À présent, les questions fusent.
Les réponses ne se font pas attendre.
Précises, souvent, hésitantes, parfois, parce que les faits sont anciens (la Justice met parfois longtemps, très longtemps pour se réveiller et les faits remontent à presque trois ans).
Le gendarme prend note. Ses doigts s’agitent sur le clavier de son ordinateur. Il écoute, il jauge, il étudie. Plusieurs fois, sans avoir l’air d’y prêter attention, il revient sur certains points.
Il précise, écoute à nouveau, corrige ses notes.
Il veut être certain de ne pas passer à côté d’un détail.
Devant lui, l’ex-mari répète, inlassablement.
— Non, je ne l’ai pas frappée.
— Non, je ne l’ai pas secouée.
— Non, je ne l’ai pas menacée, c’est elle qui s’est mise à hurler, à faire un scandale, sous les yeux de notre fils. Elle a secoué le petit sur le trottoir, elle hurlait. Elle l’a traîné jusqu’à la voiture, elle l’a jeté à l’intérieur comme un sac. Lui, il suppliait pour qu’elle le libère, il voulait me rejoindre, c’était notre week-end on allait passer du temps ensemble…
Visage lisse, le gendarme accuse réception d’un bref hochement de tête. Il note certains points, en ignore d’autres. Il trie les informations, sans se laisser influencer par les réponses et les descriptions.
On n’est pas là pour parler de l’enfant.
On examine le cas de son père.
Le gendarme relit, il écrit. Il corrige. Il pioche à l’occasion dans un dossier, jette un œil à une feuille, compare les différents points de la plainte.
Soudain, il plonge les yeux dans ceux de la pâle ordure.
— Diriez-vous que vous êtes violent ?
La question est jetée au milieu des autres, sans emphase, comme un détail.
— Non.
L’homme a répondu d’instinct. Il baisse la tête, réfléchit un instant, se mord les lèvres et corrige :
— Ou plutôt, oui, fait-il en relevant la tête. Ça m’arrive.
Le gendarme s’est redressé légèrement. Il écoute avec une acuité décuplée.
On y est, cette fois.
— J’ai fait un peu de boxe, il y a longtemps, poursuit le prévenu. Et du rugby, aussi. Beaucoup de rugby, oui.
Le militaire retient son souffle. À l’évidence, l’homme qu’il est en train d’auditionner n’a pas un physique de danseur étoile. Tous ces mecs fonctionnent de la même façon : quand ils évoquent un passé révolu, ils se laissent aller à des confidences.
C’est là qu’on peut les cueillir.
— Ce sont des sports violents, reconnaît la brute, mais ils se pratiquent entre grands garçons consentants. À armes égales et avec des règles strictes. Si je suis violent, je veux dire « si ça m’arrive », c’est dans ce cadre-là, et seulement dans celui-là.
Il hésite un moment, soutient le regard de l’enquêteur et conclut, presque à regret :
— Et puis si on m’agresse physiquement. Ça m’est arrivé une ou deux fois dans ma vie. Je me défends.
Il s’interrompt, s’offre à l’examen du représentant de l’Ordre et s’autorise une question en retour :
— Vous m’imaginez en train de cogner sur quelqu’un, là, dans la rue ?
— Ça n’est pas mon travail.
— C’est juste une supposition, insiste l’autre. Vous êtes là, sur le trottoir et vous me voyez cogner sur quelqu’un. À votre avis ? Il y aura bien des traces. Visibles. Durables. Non ?
Le gendarme acquiesce en silence. Pas besoin de faire montre d’une très grande imagination. Ce type doit posséder une force de frappe conséquente, on le croit sur parole. Une simple claque laissera des traces.
Un coup de poing, n’en parlons pas.
— Maintenant, insiste l’homme, imaginez que je frappe une femme, sous les yeux de mon fils…
Il a grimacé en prononçant ces mots.
Les souvenirs, probablement.
Le gendarme plisse les paupières, il n’a pas pu s’en empêcher.
Est-ce que le gars serait en train de passer aux aveux ?
— Vous imaginez mes poings frappant une femme, devant vous ? Les coups, les traces ?
Le gendarme ne répond pas. Interdit, il étudie son vis-à-vis, qui conclut :
— La question, la seule question que je voudrais vous poser, c’est : après ce que vous venez d’imaginer, après les images effroyables que vous venez de visualiser… Est-ce que vous me laisseriez repartir avec un gamin de huit ans à la main, ou est-ce que vous interviendriez ?
— Mais enfin ! s’insurge le gendarme. C’est évident que je…
— Parce qu’il y avait un témoin, coupe l’homme. Un policier, je crois. On doit pouvoir retrouver sa trace, non ? Ou alors, elle n’a rien dit et ne l’a pas mentionné en déposant sa plainte.
— Si. Votre ex-épouse a cité ce témoin.
— Et on n’a pas son témoignage ? Personne n’a cherché à le contacter ?
— Calmez-vous. Nous faisons notre travail.
— Que je me calme ? Vous savez de quoi vous m’accusez ?
— Je le sais PARFAITEMENT.
La voix du gendarme a claqué dans le petit bureau.
Parfois, quand il est confronté à des salopards qui tabassent leur compagne, il a du mal à se contrôler.
Il s’oblige à recouvrer son calme.
— Ne vous en faites pas pour la déposition du témoin, élude-t-il dans l’espoir que l’homme s’apaise, elle viendra en temps et en heure. Reprenons. Et ne me coupez plus la parole. Ce n’est pas à moi de tirer les conclusions. Le Procureur de la République s’en chargera.
L’homme ne désarme pas.
— Ce témoin, insiste-t-il, c’était un officier de police judiciaire, si ma mémoire est bonne. Il a calmé tout le monde en présentant sa carte. Il m’a même demandé de produire l’Ordonnance de Non Conciliation pour vérifier que j’avais bien le droit de prendre mon fils ce jour-là.
— C’était un gendarme, corrige l’enquêteur, pas un policier. Un lieutenant de gendarmerie, venu effectuer un stage en banlieue. Il venait chercher un collègue au train, c’est la raison pour laquelle il se trouvait sur les lieux.
— Il était là ! s’emporte la brute. À deux mètres ! Il a tout vu, bordel ! Pourquoi vous ne l’interrogez pas ?
— C’est en cours, tranche l’officier. Nous étudierons sa déposition quand vous aurez été entendu. C’est la procédure.
— Et là, en attendant, vous me traitez en coupable, c’est ça ?
Le gendarme s’est raidi. Il a failli renvoyer une réplique cinglante, parce que le gros, devant lui, a échoué au casting de victime. À l’évidence, il est plus souvent dans les marteaux que dans les clous.
— Pour tout vous dire, élude l’enquêteur, nous l’avons contacté. Il se souvient parfaitement des faits et il a tenu à nous envoyer sa déposition par fax pour gagner du temps et que cette histoire soit réglée au plus vite. Je devrais la recevoir dans la journée.
Il se penche vers l’homme en noir et ajoute :
— On comparera vos deux versions et on tirera les conclusions qui s’imposent. Alors je vous conseille de faire preuve d’honnêteté, maintenant.
La mise en garde est évidente, les épaules de la brute s’affaissent.
L’officier a joué son va-tout. Il sait avoir gagné la partie : l’homme a joint les mains, coudes en appui sur les genoux. Il reprend la description des faits, le lent déroulement de ces moments qu’il aimerait oublier un jour.
Il raconte d’une voix sourde les types de la SNCF, alertés par les cris de son ex-femme hurlant sur le trottoir, qui l’encerclent et se tiennent prêts à prêter main-forte à la malheureuse épouse. Son fils, pleurant dans la voiture où sa mère l’a enfermé, son fils qui supplie qu’on le laisse sortir. Ce vieux, jailli d’on ne sait où, qui l’accuse d’avoir « frappé cette pauvre femme » et qui beugle « appelez la police, il faut l’enfermer ! ». Ses tempes qui bourdonnent, les images qui tournoient, le décor qui valse, tous les bruits qui l’assourdissent, l’envie furtive de tout casser, de tout envoyer promener, de prendre son môme dans les bras et de s’éloigner en les laissant tous se démerder… et soudain ce jeune homme à l’allure sportive et aux cheveux courts, blouson de cuir sur le dos et casque de moto à la main, qui arrive en brandissant une carte barrée de bleu, blanc, rouge, et qui fait taire tout le monde en aboyant « elle est là, la police, alors on se calme ! »
Le gendarme écoute.
Encore raté.
Pas grave, on a tout le temps.
Les questions reviennent, les réponses aussi.
Une heure passe. Puis une autre.
L’homme demande à fumer une cigarette. Permission accordée, le gendarme sort avec lui, il en grille une également.
Ils échangent quelques mots, abordent d’autres sujets.
Derrière la vitre, la gendarme épie les réactions de l’homme en noir.
Il est inquiet. Il a compris que le piège s’est refermé.
Il n’est plus le même depuis un moment. Il n’a plus cette assurance dont il faisait montre en arrivant. On devine, au flou dans ses yeux, qu’il entrevoit un avenir peu enviable.
« Il est mûr, songe l’officier en écrasant son mégot. On y retourne, il va craquer. »
Une fois encore, les questions.
Toujours les mêmes, dans le désordre.
En retour, les mêmes réponses.
Dans une consternante parodie d’échange.
Et puis, comme dans un – mauvais ! – scénario télévisuel, le fax arrive alors que l’interrogatoire va s’achever. Entre temps, l’homme a été photographié, face, profil. On a pris ses empreintes digitales complètes. Première phalange de chaque doigt, puis empreinte des mains dans leur ensemble, le catalogue complet, façon Usual Suspects à la française.
L’officier a parcouru le fax, il repose la feuille.
L’homme devant lui attend un commentaire qui ne viendra pas.
— C’est bien le témoignage de votre collègue ? risque-t-il.
— Oui, monsieur.
— Qu’est-ce qu’il dit ? Il était à deux mètres, je me souviens très bien de lui, rien n’a pu lui échapper…
— Je ne peux pas vous donner les éléments de sa déposition. Ce n’est pas la procédure. Reprenons, si vous le voulez bien. Je vais détailler à nouveau toutes les questions, ainsi que vos réponses, puis vous relirez la déposition et vous la signerez.
Une dernière fois, il égrène ses questions.
Une dernière fois, les réponses tombent.
L’homme en noir est sonné.
Il signe le procès-verbal qu’on lui tend.
Il n’a même pas pris le soin de le lire.
Ses doigts sont encore maculés d’encre, malgré les nettoyages forcenés qu’il s’est infligés. Il en conçoit de la honte.
— Vous pouvez rentrer chez vous, décrète enfin l’officier. Je vais rédiger mon rapport et le faire suivre au Procureur, qui statuera.
— Quand serai-je fixé ?
— Comptez deux ou trois jours, peut-être plus. Difficile à dire, ça dépend du nombre d’affaires en cours.
L’homme secoue la tête, défait. Inutile de discuter, l’attente va être interminable, c’est ainsi. Il se lève, salue la jeune gendarme qui garde lèvres closes, mais lui décoche en retour un regard meurtrier.
Il n’insiste pas et repart.
Deux jours plus tard, le gendarme appelle la brute.
— Monsieur X ?
— Lui-même.
— Gendarme Y. Je vous appelle comme convenu. Le Procureur a classé sans suite.
— Ce qui signifie ?
— Qu’aucune des accusations formulées à votre encontre n’a été retenue.
Un long silence.
Et puis :
— Vous ne pouvez toujours pas me donner les détails de la déposition de votre collègue témoin des faits ?
Le gendarme hésite, puis il glisse :
— Disons qu’elle corrobore en tous points votre déposition. Pour le reste… Je suis désolé pour vous, mais j’ai suivi la procédure.
— Vous avez fait votre boulot, c’est normal.
Avant de raccrocher, l’homme s’autorise une dernière question, dont il redoute la réponse :
— Et s’il n’y avait pas eu de témoin ? Si le gendarme n’avait pas été là ? Si le vieux sorti de nulle part et décidé à jouer les chevaliers blancs avait pu m’enfoncer ? C’était leur parole contre la mienne, c’est ça ? Je n’avais aucune chance de me défendre. Je risquais de…
L’homme est incapable d’achever.
Pour la première fois, dans cette histoire, il mesure les conséquences tragiques que l’affaire aurait pu avoir. Le rythme de son cœur s’accélère. Il voit la prison, il imagine être privé de son fils, ses idées s’entrechoquent, il ne parvient plus à les mettre dans l’ordre.
Le gendarme tarde à répondre.
— Vous n’auriez pas été le premier, lâche-t-il.
Et il raccroche.
*****

Épilogue 
Article 226-10 
Modifié par Ordonnance n° 2000-916 du 19 septembre 2000 — art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002

La dénonciation, effectuée par tout moyen et dirigée contre une personne déterminée, d’un fait qui est de nature à entraîner des sanctions judiciaires, administratives ou disciplinaires et que l’on sait totalement ou partiellement inexact, lorsqu’elle est adressée soit à un officier de justice ou de police administrative ou judiciaire, soit à une autorité ayant le pouvoir d’y donner suite ou de saisir l’autorité compétente, soit aux supérieurs hiérarchiques ou à l’employeur de la personne dénoncée, est punie de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende.
La fausseté du fait dénoncé résulte nécessairement de la décision, devenue définitive, d’acquittement, de relaxe ou de non-lieu déclarant que la réalité du fait n’est pas établie ou que celui-ci n’est pas imputable à la personne dénoncée.
En tout autre cas, le tribunal saisi des poursuites contre le dénonciateur apprécie la pertinence des accusations portées par celui-ci.
« Having ennemies means… You stood up for something. »
Sir Winston Churchill
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Trophée Anonym’us : Nouvelle 20 – Quelques heures de civilisation

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 18 février 2018

Nouvelle 20 – Quelques heures de civilisation

Le problème est simple : tu veux monter dans le train, mais t’as pas de billet. Départ dans trois minutes. Les contrôleurs se campent devant chaque voiture. Tu t’approches, aimable, conciliante, avec, sur les lèvres, un sourire calculé. « Bonjour. » Le gars te considère d’un œil complètement morne, sans répondre ni sourire. Tu respires. Tu prends ta voix la plus contrite et agréable. « Excusez-moi. Désolée de vous déranger. » La politesse. C’est terrible mais t’y peux rien. L’autre continue d’ignorer ta présence. Tu te lances quand même. Tu racontes les dernières heures passées. Comme quoi t’as un billet pour rentrer à Toulouse demain. T’étais censée dormir chez un copain, le genre instable pour peu que ça veuille dire quelque chose. Manque de chance, le copain en question il a piqué une crise et il t’a foutue dehors. Dommage. (Le contrôleur te dévisage d’un regard de poisson crevé, l’air de dire « elle a pas fini de me gonfler celle-là ? ». Bah non, désolée monsieur, j’ai pas fini).
Bon, donc le copain il t’a jetée dehors. Physiquement. Et t’as nulle part où dormir ici, c’est-à-dire au Mans ; t’es à la rue, et globalement plutôt dégoûtée. À cette heure il n’y a plus de train pour Toulouse. Un hématome s’élargit, gonfle et empire sur ta pommette. La moitié gauche de ton visage mesure le double de ta tête entière. Heureusement t’as des potes pas trop loin, à Nantes, qui pourront t’héberger et te consoler. (Précisément la destination de ce train : ça tombe bien !) À ce moment de l’histoire tu fais une pause. Sourire engageant. Le contrôleur s’en bat les reins, quelque chose de violent. Il lâche trois petits bâillements rapprochés. Tes neurones commencent à chauffer, tu te dis que, si t’avais un objet contondant, tu laisserais tomber la diplomatie-supplication pour en revenir au bon vieux coup dans les gencives. Mais tu respires à fond en essayant de te calmer. Après tout il doit avoir ses propres problèmes, le contrôleur, et peut-être que les tiens font pâle figure à côté. Mais il pourrait au moins faire l’effort de mimer un quelconque intérêt pour ta petite personne à la pommette enflée.
Passons. Tu en viens au nœud du problème. Départ dans une minute. « Donc j’ai un billet pour faire Le Mans-Toulouse (tu exhibes le billet en question), mais demain. C’est un trajet beaucoup plus cher que Le Mans-Nantes. Est-ce que je peux monter dans le train, histoire de pas dormir dehors, et en échange vous prenez le ticket ? » Pleine d’espoir vis-à-vis de l’humanité, tu guettes la réponse. Le contrôleur bâille : « C’est pas du tout le même trajet ». Départ dans trente secondes. T’as envie de répondre sans blague connard. À la place tu mobilises toutes tes forces pour continuer à sourire, et dans ton état, le sourire, ça fait mal (toi au moins t’aurais une bonne excuse). Tu te permets obligeamment d’insister. « Je sais. Mais mon billet coûte beaucoup plus cher que ce trajet-ci, et j’ai pas d’endroit où dormir, et franchement, il fait froid. » Coup de sifflet. « Ça va pas être possible », répond le type. T’as envie de hurler. De lui foutre les doigts dans la bouche pour l’obliger au moins à sourire, et mieux, lui arracher les lèvres. Tu dis : « D’accord, merci », avant de te détourner. Tu te ravises : ça va pas de rester aussi polie avec un enfoiré pareil ? Tu te retournes, les portes sont encore ouvertes, tu dis « merci pour votre compréhension ! » d’une voix coléreuse, mais tu t’aperçois qu’il te tourne déjà le dos, le contrôleur, il discute avec ses collègues, il te calcule plus. Est-ce qu’il t’a jamais calculée ?
Qu’à cela ne tienne. Le dernier train pour Nantes part dans vingt minutes. Tu respires. Tu ravales ton venin. Tu attends. Ton souffle fait de la vapeur. On est début octobre et le froid s’infiltre partout. T’as bien essayé d’aller changer ton billet au guichet, tout à l’heure. Mais ça coûtait plus de trente euros et t’as pas un kopeck en poche.
Douze flics débarquent sur le quai, bombe lacrymo à la main, suivis d’une milice à la solde de la SNCF. Ça nous fait une vingtaine d’uniformes. Vous reprendrez bien un peu de sécurité ? Tu les surveilles du coin de l’œil, pas tranquille. Y a rien à faire ; t’as beau te savoir innocente, après quelques gardes à vue, quelques insultes, quelques claques et menaces de mort en complément, les flics, tu te méfies.
Tu fumes clope sur clope pour faire passer la haine (mais elle passe pas. T’as beau y faire. Elle passe plus). Le dernier train se pointe. Les flics se mettent en mouvement. Tu les suis des yeux. S’ils montent ça va vraiment être la merde. Ils s’adressent à un passager : « Ils sont descendus ?
– Ouais je crois… j’sais pas. »
Ils fouillent le quai sans monter dans le train. Les contrôleurs ne sont pas aux portes. Soulagée, tu t’engouffres dans le wagon-restaurant. Le train ne démarre pas. Tu surprends une discussion entre un voyageur et la vendeuse du wagon-restaurant. « Pourquoi y a la police ?
– Deux passagers en fraude, ils ont pas donné leur nom pour l’amende. »
Nerveuse, tu ris toute seule. Les gens te matent comme si t’étais folle. Vingt flics mobilisés pour deux fraudeurs. C’est mal barré. Le train accuse vingt minutes de retard, bloqué pour cause de descente de police. Tu observes le quai mais tu sais pas s’ils les ont trouvés ou pas. Tu pries que non.
Le train démarre enfin. Les contrôleurs effectuent un premier passage. Y en a un qu’a une tête sympa. Alors tu te dis : pourquoi pas ? Deux connards de suite ça fait mince en probabilités. Bon, tu te dis aussi que, dès qu’il y a de l’uniforme en jeu, la probabilité de mesquinerie grimpe à 90 %. Mais tu essaies quand même. Parce que t’es conne. Parce que t’as envie d’y croire. Parce que tu veux pas rester comme ça, toute pleine de rage tremblante, à cracher dans ta tête, et t’attends qu’une chose, c’est qu’on te détrompe. Malgré les coups que t’as pris. Malgré l’élancement sur ta joue.
Tu te jettes à leur poursuite. Tu en recroises un (celui qu’a une bonne tête) en première classe. Chance : il n’est pas en train de contrôler. Tu lui souris. Deuxième topo, échec et mat. Le type s’en branle à un point pas possible. Il dit : « C’est pas le même trajet » (SANS. BLAGUE.) Même pas il te demande si ça va, même pas il montre un signe quelconque de sollicitude.
« Je vais vous faire un ticket. C’est soixante-sept euros.
– Monsieur, vous avez pas écouté. J’ai pas d’argent.
– Alors je vais vous faire une amende. Vous avez une pièce d’identité ? »
Tu le regardes, effarée. Il sourit, lui. Il s’en fout. C’est pas sa pommette. Pas son ami. Pas sa vie.
Tu donnes ta carte d’identité. C’est là qu’elle arrive dans ta tête, l’explosion. T’aimerais tellement avoir une bombe dans ton sac trop lourd, et en plus t’as mal à la joue. En regagnant le wagon-restaurant tu te mets à haïr tous les passagers. Parce qu’ils sont en règle. Parce qu’ils ont un endroit où dormir. Parce qu’ils s’en foutent. Et surtout, surtout, parce que, quand ils sourient au contrôleur, c’est sincère. Pas besoin de calculer.
Les minutes qui suivent, tu fulmines, tu serres les poings, t’as envie de défoncer quelque chose ou quelqu’un. Tout le trajet tu pries qu’une bombe explose. Mais ça marche pas. Les terroristes ils sont jamais là quand t’as besoin d’eux. Eux aussi, ils s’en foutent.
T’as de l’acidité qui suinte de tous tes pores. Avec ton gros pansement, ton gros sac à dos et ton envie de buter le monde entier, tu passes pas inaperçue. En plus tes mains tremblent. Tu croises ton regard dans la vitre : tes cheveux partent en couille, t’es en sueur. Les gens t’observent, de biais, en croyant que tu les vois pas.
T’as pas l’air net, c’est clair. Les passagers se disent : « timbrée ». Bah peut-être. Ce serait même salutaire, en fait, vu le nombre de violences, sous multiples formes, que tu reçois, sans qu’elles te soient forcément destinées, en juste une demi-journée de civilisation. Ne pas péter les plombs, elle est là, la folie, si elle existe. Les gens, t’aimerais bien qu’ils soient morts.
Une fille monte à l’arrêt suivant. Jean, manteau, baskets élégantes, noir et or, Adidas. Elle traverse le wagon-restaurant pour aller vers la seconde classe. Nerveuse, furtive. Les fraudeurs se reconnaissent entre eux : tu lui adresses un sourire qu’elle peut pas voir.
Tu la recroises, dix minutes plus tard, en cherchant des toilettes sans file d’attente, assise sur la banquette entre deux wagons. Sans bagage, les mains crispées derrière ses genoux. Elle a gardé son manteau. Avec toujours cette tête de proie qui se cache. Un renflement bizarre sous le manteau. Enceinte. Ou autre chose. Avec les temps qui courent. Autre chose.
Tu tires la chasse et tu te dis que tu te fais des films, que BFM-TV a pénétré dans ta tête malgré toutes tes précautions. Quand tu repasses dans l’autre sens, elle n’est plus là.
Arrêt suivant. C’est pas ta gare. Mais tu sors. Tu finiras en stop, même s’il fait déjà nuit. Nantes n’est qu’à une heure de voiture. Une intuition. Les fraudeurs se reconnaissent mutuellement. Mais aussi ceux qui ont envie que tout disparaisse autour d’eux.
Tu entends l’explosion, t’es déjà à l’autre bout du quai.
Tu te retournes pas.
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Trophée Anonym’us : Interview Jean-Luc Bizien

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Les Mots sans les Noms

jeudi 15 février 2018

Un auteur sur la terrasse : Jean-Luc Bizien

1 – Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
J’ai présenté mon premier manuscrit à un éditeur au salon de la Porte de Versailles en 1988 – le salon du Jeu.
J’avais en tête un projet de jeu de rôles, mais ne pouvais produire que quelques feuillets à peine. J’ai donc tout misé sur la présentation in situ – en parlant essentiellement des principes du jeu, de son univers et en proposant des parties de tests. L’ambiance particulière de ce jeu a remporté un certain succès, elle a séduit Paul Chion, éditeur alors et je suis retourné chez moi pour écrire de nombreux autres feuillets (je travaillais à la main, à cette époque) pour obtenir Hurlements, mon premier jeu de rôle, en 1989.
Voilà pour la première publication.
Pour mon premier roman, c’est différent – mais tout aussi folklorique. J’étais (je suis toujours) grand fan de Serge Brussolo et je rêvais d’adapter son univers en JdR. Je suis donc allé le rencontrer lors d’une séance de dédicaces au salon de la Porte de Versailles – du livre, cette fois.
Il faut croire que pour moi, tout s’est passé Porte de Versailles. J’ai vu Serge Brussolo et je lui ai parlé JdR. Mauvaise pioche : Brussolo détestait le JdR, il se méfiait instinctivement des joueurs un peu trop exaltés qu’il avait croisés jusqu’alors. Je lui ai offert un exemplaire de Hurlements et suis reparti.
Nous nous sommes revus l’année suivante, toujours au salon du livre de la Porte de Versailles.
Le jeu l’avait laissé froid, mais il avait vu quelques pages qui lui laissaient entendre que j’étais capable d’écrire un roman. Il m’y a donc encouragé. Il dirigeait Présence du Futur, la mythique collection de romans chez Denoël. J’étais à la fois tétanisé par l’enjeu et totalement inconscient de la formidable opportunité que Brussolo m’offrait.
J’ai écrit WonderlandZ en quelques jours, en travaillant non stop. Il l’a fait lire à Cathy Ytak (devenue depuis auteure, elle aussi), qui l’a adoré. Serge m’a demandé de retravailler une partie du livre et m’a fait un contrat. Hélas, il a quitté Denoël peu après et… le livre n’est pas sorti – du moins pas chez Denoël, puisque le remplaçant de Brussolo détestait Serge et tout ce qui s’y rapportait.
J’ai suivi Brussolo au Masque, où j’ai publié plusieurs romans sous sa direction, puis j’ai récupéré les droits de WonderlandZ qui a décroché le Prix Fantastic’Art de Gerardmer en 2002.
Mon premier manuscrit a donc paru en quatrième ou cinquième position.
J’ai très vite appris, suite à cette expérience, que l’Édition n’était qu’un vaste cirque un peu grotesque et qu’il fallait accepter les choses avec une certaine distance, à défaut de légèreté.
2 – Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
J’essaye de délivrer des textes qui me ressemblent, des romans que j’ai envie de lire.
J’aborde, sous couvert de thrillers et/ou de romans de genre, des sujets qui me sont chers.
Des réflexions sur des thèmes souvent désuets – amitié, loyauté, amour, passion, altruisme – enrobés dans des histoires qui semblent à l’opposé de ces thèmes.
L’Humain est le seul sujet qui vaille vraiment la peine d’être abordé, je crois.
3 – Écrire… Avec ou sans péridurale ?
Mon Dieu, sans ! J’ai trop d’admiration pour les parturientes et leurs souffrances pour ne pas oser comparer les quelques difficultés liées à l’écriture au fait de donner la vie !
Il n’y a pas de souffrance dans l’écriture, il n’y a que des doutes et du travail.
Ils sont trop nombreux, ceux qui rêvent de publier un jour ou se croient obligés d’en passer par l’autoédition pour assouvir leur soif d’exister. J’ai la chance inouïe de vivre de ma plume depuis presque 20 ans avec, certaines années, d’énormes difficultés et depuis trois ans l’aide providentielle de la librairie Le Verbe du Soleil de Porto-vecchio.
Je serai donc malvenu de me plaindre.
En résumé : j’aime raconter des histoires et on me paye pour ça.
La vie est belle.
Je me penche toujours sur mon clavier avec une véritable jubilation, curieux de savoir ce que mes personnages vont inventer…
4 – Écrire… Des rituels, des petites manies ?
J’écris partout – dans l’avion, dans le train, au café, en vacances, en voyage… et dans mon bureau, aussi.
Quand je peux accéder à mon bureau (qui croule sous les livres pas encore rangé, les notes et de vieux scénarios de JdR que je veux retravailler), le rituel est immuable : café/douche (dans le désordre, selon l’humeur) puis choix des CDs qui vont m’accompagner.
J’écris en musique, j’ai besoin de vibration, d’énergie.
Ensuite, enfermement dans ma bulle et c’est parti !
Selon les jours, les séances de travail peuvent être très courtes (deux ou trois heures) ou plus intenses (dix, douze heures d’affilée).
5 – Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
La nouvelle ne m’est pas naturelle. Je suis fasciné par ce format court, si court !
La nouvelle, pour moi, c’est aussi étrange qu’un texte de chanson. Cette nécessité de l’essentiel, du vital, cette interdiction de la fioriture et de tout ce qui ne sert pas immédiatement le récit me perturbent.
Je crois être un conteur besogneux, qui a besoin de se chauffer, de mettre en place un décor, des personnages…
La nouvelle, c’est tout le contraire.
J’ai accepté de participer à ce trophée par amitié pour son créateur Eric Maravélias et son parrain Ian Manook. Certes, on ne dit jamais « non » à ces deux-là, mais la vérité…
C’est que je ne suis pas certain d’y arriver.
Je croise donc les doigts !
6 – Votre premier lecteur ?
Votre serviteur, quelques jours après avoir achevé la besogne.
J’écris vite, très vite puis je laisse reposer.
Ensuite, je redécouvre ce texte avec la sensation de lire l’œuvre d’un étranger.
Cette lecture est très critique : je peux tout jeter, ou au contraire décider de peaufiner.
7 – Lire… Peut-on écrire sans lire ?
Certains le prétendent.
Ne les croyez surtout pas !
Lire est un besoin. C’est un carburant, une source inépuisable d’envie.
Lire est essentiel. C’est un puits au fond duquel nous pouvons découvrir nos rêves, nos aspirations et la raison de nos existences.
Lire, c’est surtout apprendre à écrire.
Et apprendre à vivre, en ayant cette opportunité inouïe de connaître plusieurs existences, plutôt que de n’en avoir qu’une.
8 – Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Mes amis, mes amours… mais encore ?
Essentiellement d’autres écrivains, qui me (re)donnent envie de travailler.
Serge Brussolo, le maître incontesté, celui à qui je dois tout. L’homme qui m’a montré que c’était possible, m’a offert la possibilité d’écrire et m’a accordé de son temps pour m’apprendre les bases de ce métier.
Et puis d’autres, bien sûr, beaucoup d’autres.
Dans des styles divers et variés, de Philippe Djian à Dennis Lehane, en passant par quelques camarades de la LdI – Ian Manook, Bernard Minier, David Khara, Maxime Chattam… – ou d’autres comme Romuald Giulivo, Erik L’Homme, Pascal Dessaint, Franck Bouysse…
Ils sont trop nombreux pour tous les citer, mais je les lis avec passion et leurs livres m’apportent tous quelque chose.
Enfin, les deux auteurs que j’ai éprouvé le besoin de relire à diverses étapes de ma vie : Alain-Fournier et Lewis Carroll.
9 – Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça m’est arrivé, à deux reprises, suites à des cataclysmes personnels qui m’ont laissé sans envie particulière.
Chaque fois, la nécessité d’écrire s’est manifestée sans prévenir. J’ai écrit avec frénésie chaque fois, et livré mes textes les plus personnels, les plus aboutis (« Vienne la nuit, sonne l’heure » dans le premier cas, « Le Berceau des ténèbres » puis « Crotales » dans le second).
Je n’ai donc pas d’angoisse à ce sujet.
Si cela devait être définitif, en revanche…
Je ne sais pas ce que je ferais, parce qu’en vieillissant, je dois bien admettre qu’écrire est la seule chose que je sache faire convenablement.
Sans doute ferais-je n’importe quel métier, pour rester en vie.
Sans être bien certain d’y arriver longtemps.

10 – Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Pour voir, pour le fun, pour le défi… et pour les raisons abordées plus haut.
Je me moque complètement de l’aspect « compétition ».
Je prends cela comme l’opportunité d’essayer autre chose et de pouvoir confronter le résultat avec d’autres démarches, similaires ou non.
11 – Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Sans entrer dans les détails (ni revenir sur cette distinction stérile qui a fait s’opposer deux grandes familles du roman policier pendant des années) on mettra donc sous la même bannière de « polar » les romans noirs et les thrillers. Le polar rencontre effectivement depuis quelques années un véritable succès chez les lecteurs. Le « mauvais genre » s’est imposé, supplantant la littérature dite blanche.
Le livre a toujours occupé une place centrale dans la construction des hommes, en leur offrant la possibilité de réfléchir à des problèmes avec distance et sérénité.
C’était, à l’origine, le rôle de la littérature générale.
C’est aujourd’hui celui des polars : nous donner à réfléchir, sous couvert d’histoires si prenantes que nous tournons les pages sans même nous en rendre compte. Le polar parle de la vie, de l’humain au centre de la société. Des difficultés, des pièges, des hérésies, des aberrations de ce monde moderne.
Sans doute les gens sont-ils plus angoissés, sans doute certains romans leur servent-ils d’exutoires…
Ce qui m’étonne pourtant, c’est la quasi schizophrénie de certain(e)s lect(rice)eurs, qui sont choqué(e)s par le mot « putain » sur une couverture, mais absolument pas par une scène de torture, de viol ou de tuerie.
Je crois que davantage que la noirceur et la violence, ce sont les faux-culs, les bienpensants et leur pensée unique qui font basculer notre monde. Je suis persuadé que là encore, les polars ont un rôle à jouer – ne serait-ce qu’en secouant de temps à autre le cocotier.

12 – Vos projets, votre actualité littéraire ?
Comme toujours, je mène plusieurs chantiers de front – ce qui me permet d’atténuer le syndrome de la page blanche, en passant de l’un à l’autre au gré de mes envies. Je travaille à la suite de Crotales (bien avancée, pour le scénario), à un projet de dystopie pour Actusf, j’ai découpé le quatrième épisode de la série des dragons (toujours pour Actusf), j’ai bien avancé un roman noir contemporain dont l’action se déroule au Mexique, j’ai en tête un roman historique qui donnera probablement naissance à une série et enfin un nouvel épisode des aventures de l’aliéniste.
Comme si cela manquait, j’ai dit « oui » à plusieurs projets de nouvelles, dont Anonym’us.
Les semaines à venir vont être studieuses.
13 – Le (s) mot(s) de la fin ?
Écrivez, si vous voulez.
Écrivez comme ça vous chante.
Lisez, beaucoup, lisez toujours.
Prenez soin de vous et des vôtres.
On se croisera ici ou là, la vie n’a pas fini de nous surprendre.
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Trophée Anonym’us : Nouvelle 19 : Mortelle Soirée

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 11 février 2018

Nouvelle 19 : Mortelle Soirée

1
 

– C’est quoi ce foutoir ? Oh non ! Pitié !

La femme se figea à l’entrée du salon, les bras ballants, son sac à main échouant sur son escarpin droit. Le spectacle était sinistre.
– Lucille ! appela-t-elle, surprise de n’entendre qu’un murmure émaner de sa bouche.
Elle se redressa et inspira profondément. Surtout ne pas flancher.
– Lucille ! répéta-t-elle, la voix plus assurée.
– Oui, maman.
Une frêle adolescente débarqua dans l’immense pièce, nue sous un tee-shirt Motörhead trois fois trop grand pour elle, une brosse à dents à la main. Ses longs cheveux filasse teints en noir accentuaient la pâleur de ses traits délicats. Elle s’arrêta à bonne distance de sa mère. Elle l’avait entendu rentrer mais se sentait peu disposée à l’affronter. La jeune fille savait qu’elle avait déconné. Et même plus que ça.
– Lucille ! Non ! souffla la mère, dévisageant sa fille, entre dégoût et abattement. Pas ça ! Pas encore !
Lucille baissa les yeux sur ses pantoufles préférées devenues bien trop petites, à l’effigie de la Reine des Neiges. La mère, suivant le regard de sa fille, fixa à son tour les chaussons roses et trouva le détail incongru. Leur présence jurait avec la scène apocalyptique qu’offrait le salon. Ou bien était-ce sa fille qui jurait dans le décor de sa vie ? Comme pour chasser cette idée gênante, la femme secoua ses jolies boucles blondes entourant un visage encore beau malgré les premiers ravages du dieu Botox.
– Lucille, c’est quoi ces cadavres ? Tu m’avais promis !
Le mutisme de sa fille agaça la femme qui s’écria :
– Mais regarde-moi ça ! Et mon tapis d’Orient ! Il est tout poisseux !
Lucille, habituée aux préoccupations futiles de sa mère, trouva cependant saugrenu que la femme se soucie de son tapis en un moment si dramatique. Elle la vit contourner avec défiance un corps étendu sur le fameux tapis, et s’affaler sur le canapé en cuir couvert d’un plaid en boule. Mais à peine assise, la mère se redressa illico en poussant un hurlement. La boule en question n’était pas exactement formée par le plaid.
– Nom de Dieu ! Il y en a encore un là-dessous ! C’est qui celui-là ? s’écria-t-elle hystérique, découvrant soudain une touffe de cheveux bruns dépassant de la couverture.
Plus écœurée qu’effrayée, elle tâta du bout des doigts le corps qui resta inerte.
– Je sais pas, maman, on s’en fout.
– Ah ! Mais non ! J’ai le droit de connaître l’identité de celui qui agonise sur mon divan ! Et on ne s’en fout pas, comme tu dis ! Ce qui s’est passé ici cette nuit est grave… C’est très grave ! Tu nous avais promis de ne plus jamais recommencer. Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?
– C’était la dernière fois, maman, je te promets…
– C’est la fois de trop, Lucille ! hoqueta sa mère, que le désespoir gagnait à nouveau. Et je les connais tes promesses ! Tu te rends compte qu’on a déménagé pour te mettre à l’abri, qu’on a tout quitté afin de te protéger de ton penchant pour… ça ! ajouta la femme en balayant la scène d’un revers de la main.
– Mais c’est pas moi qui ai cherché les complications, je te jure !
– Arrête ! N’oublie pas ce qu’a dit le docteur De Winter : tu dois apprendre à être responsable de tes actes ! Et je ne pense pas que tes nouveaux amis, certainement issus de bonnes familles, soient venus à ta boum pour finir… dans cet état !
– Mais c’est eux qui…
– Stop ! Tu es un vrai danger, ma fille ! Pour les autres comme pour toi-même ! Comment ton père et moi avons pu croire que te changer de ville et de lycée arrangerait les choses ? Des clous, oui ! J’en conclus que tu ne prends plus le traitement que ton psychiatre t’a prescrit ?
– Ça me rendait malade.
– Mais tu es malade, Lucille ! Et ta conduite nous rend tous malades ! Quand est-ce que tu te rendras compte que c’est grave ! C’est une atteinte physique irréversible, tu comprends ça ?
– Irréversible, faut pas exagérer, marmonna Lucille.
– Ah ! Mais c’est pas vrai ! cria la mère, exaspérée. Tu es aveugle ou tu le fais exprès ? Mais regarde-moi ce carnage ! Et je me retrouve complice de tes… passages à l’acte ! Je te rappelle que ton père, qui rentre ce soir, n’était pas au courant de cette boum !
– On dit plus boum, maman.
– Tu as raison ! Ce n’est pas une boum, c’est un cauchemar !
Puis sans préambule, elle ajouta froidement :
– Il faut que je me rafraîchisse le visage.
La mère quitta la pièce à grandes enjambées et se dirigea vers la salle de bain. Lucille tenta de la retenir :
– Non, maman, pas par là !
Trop tard. Elle entendit la femme pousser un cri :
– Ah ! Mais merde alors ! Y en a un aussi dans la baignoire !
C’était la première fois que Lucille entendait sa mère prononcer le mot « merde ». Elle était vraiment en pétard. Mais Lucille s’en fichait… sauf qu’elle n’aimait pas se faire hurler dessus après un réveil difficile.
– Mais vous étiez combien ? Je t’avais dit trois ou quatre copains, pas plus !
Lucille l’avait rejointe dans la pièce carrelée de marbre rose :
– Au moins ici, ce sera plus facile à nettoyer.
– Non, mais tu es inconsciente ou quoi ? Tu as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je ne te parle même pas de la baignoire ! Maintenant, réponds-moi ! Tu as invité combien de personnes à ta boum ?
– Juste quatre, maugréa Lucille, sans préciser qu’ils devaient bien être une dizaine au départ.
– Encore heureux ! Et on peut savoir où est le quatrième ? Dans le frigo, peut-être ? Pas dans le jardin, j’espère ! Oh ! Mon Dieu, les voisins ! s’exclama sa mère en se précipitant dans la cuisine high-tech dont la grande baie vitrée donnait sur le parc. Tu as pensé aux voisins ? répéta-t-elle. Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet !
– On s’en fout des voisins.
– Non, on ne s’en fout pas justement ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…
Sa mère se retint de prononcer le mot qui condamnait sa fille.
– Une quoi ? De Winter t’a bien expliqué que j’étais juste en dépression, non ?
– Une dépression ! Elle est bien bonne, celle-là ! Il faut dire qu’on l’a payé assez cher pour qu’il établisse ce diagnostic ! Et pour qu’il la boucle ! C’est qu’il en connaît des gens haut placés, ce bon docteur !
Cette confrontation commençait sérieusement à ennuyer Lucille.
– On n’a pas été au jardin, on est resté au salon, assura-t-elle à sa mère.
Observant, anxieuse, son immense carré de verdure impeccable, la femme soupira puis s’assit sur une chaise en fer forgé noir, visiblement soulagée. Mais ses petits sourcils épilés se froncèrent à nouveau et elle reprit d’une voix chevrotante :
– Comment je vais expliquer ça à ton père ? Et aux parents de ces jeunes ?
– Tu sais bien que tu n’expliqueras rien du tout. Ce sera notre secret, comme d’habitude.
– C’est trop facile, Lucille…
– Ah oui ? Pour qui ? la coupa brutalement l’adolescente.
Silence. Lucille s’adoucit et s’asseyant à son tour, prit la main de sa mère. Il lui fallait l’amadouer ; elle avait besoin d’elle pour réparer les dégâts. Elle ne souhaitait pas être internée à nouveau par son gentil papa.
– On va tout effacer avant ce soir, et ce sera notre secret, reprit Lucille avec aplomb.
Sa mère fondit en larmes.
– Je n’en peux plus. C’est trop dur !
– Ça ne se reproduira plus. Je le dirai au docteur De Winter et il me trouvera un autre traitement. Et tout ira bien.
– Tout ira bien, répéta la mère machinalement…
Puis recouvrant ses esprits :
–… Non, tout n’ira pas bien ! Tu devais recommencer à zéro ici, te faire discrète, de faire de nouveaux amis ! C’est comme ça que tu t’intègres ? En transformant une gentille soirée en véritable champ de bataille ?
– Mais y a pas de témoins, maman.
– Et les intéressés ? Tu en fais quoi ?
– Eux, ils ne diront rien, répliqua Lucille sur un ton cynique. Par contre, il faut que je te dise un truc.
– Quoi encore ?
– Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça devrait pas tarder.
– Quoi, là-haut ? Dans… dans ta chambre ?
– Non, on n’est pas arrivé jusque-là. On s’est arrêté dans la tienne.
– Quoi ?
– Mais j’ai rien dégueulassé, je te jure ! Et y a pas de… cadavre dans ta chambre, comme tu dis.
– C’est censé me rassurer ? cria la mère, se levant et se dirigeant vers le hall. Qu’est-ce que tu fichais dans ma chambre avec ce garçon ?
– À ton avis ? lança Lucille, lui emboîtant le pas.
– Ah ! Je vois ! Tu ne perds pas le nord, toi ! Eh bien, on n’a plus qu’à régler ça en vitesse !
2
Quentin ouvrit un œil qui détailla une bande de papier peint aux arabesques noires, collé sur un pan de mur immaculé. Ultra-chic. Comme toute la déco assortie de cette chambre spacieuse variant les nuances de gris sur fond blanc. Mais où se trouvait-il ? Il ouvrit le deuxième œil, action qui déclencha automatiquement une migraine insupportable. Aïe. Ça y est, il remettait le contexte. La teuf organisée par la nouvelle. Il était dans la chambre de Lucille… Ou plutôt dans celle de ses parents, supposa-t-il d’après la taille XXL du lit et le décor propret. Sage. Tout le contraire de Lucille.
Cette fille, c’était de la bombe. À tout point de vue. Canon, souvent taciturne, parfois exubérante, et bonne ! Étrange aussi… mais bonne ! S’il ne se souvenait pas de tout, il se rappelait du moins le pied qu’il avait pris cette nuit. Un corps de rêve cachant un tempérament de feu. Une sacrée garce ! Ce n’était clairement pas sa première fois !
Des voix lui parvinrent du rez-de-chaussée. Les copains avaient déjà émergé ? Non, c’était des voix féminines… deux voix… Lucille n’avait invité que des mecs à sa petite sauterie… Et ça gueulait apparemment. C’est quoi tous ces cadavres ? Merde ! C’était peut-être la mère qui avait débarqué plus tôt que prévu… tout poisseux ! Tu m’avais promis ! D’après Lucille, sa génitrice ne devait rentrer que dans l’après-midi. Mais on y était peut-être déjà, pensa Quentin en cherchant son portable dans la poche de son jean qui traînait par terre. Effectivement, il était près de 15h. Un cri faillit lui faire lâcher son téléphone. La vache ! Ça bardait en bas ! Il tendit l’oreille… l’identité de celui qui agonise sur mon divan !… C’est très grave ! Quelle emmerdeuse ! se dit Quentin, tout en s’interrogeant sur l’identité du gars en question.
Il enfila ses fringues à la hâte et recoiffa tant bien que mal ses cheveux blonds mi-longs devant la coiffeuse patinée surplombée d’un miroir ovale. Il avait une sale tronche. Une petite ligne aurait remis tout ça en place, mais il avait laissé son matos en bas ; enfin, ce qu’il en restait. Pour les présentations, il improviserait. Sa gueule d’ange – malgré ses yeux de lapin injectés – plaisait généralement aux vieux, ainsi que le vocabulaire châtié qu’il maîtrisait quand l’occasion s’y prêtait : lors des stages dans la boîte de papa, dans les rallyes mondains organisés par les familles huppées du coin, ou avec les parents des bourgeoises qu’il avait sautées. Il savait comment les prendre, tous ces cons, et cachait bien le mauvais garçon qu’il était en réalité. Comme Lucille. Ca servait d’avoir reçu de l’éducation.
Quentin sortit de la chambre située au premier étage et perçut encore les mots vrais danger… traitement… psychiatre… irréversible… Il n’avait aucune idée de ce qui se déroulait en bas, mais une chose était certaine : il était tombé chez des barges ! Sur une barge ! Cette constatation ne le surprit pas outre mesure. Dès le premier jour au lycée, il s’était douté que Lucille n’était pas nette. Cette nana s’était pointée au bahut en plein milieu de l’année scolaire, débarquant de Paris à ce qu’on disait, avec un papa député qui n’avait rien à foutre dans leur patelin. Un patelin friqué, certes, mais relativement isolé comparé au 16e arrondissement que la famille avait quitté à la hâte. Ça, c’est Lucille qui le lui avait appris quand ils avaient sympathisé. Sur le moment, Quentin avait pensé à une embrouille politique, mais aucune info n’avait transpiré sur le Net. Le député était toujours en poste et se tapait à présent cent cinquante bornes pour exercer ses fonctions.
Alors quoi ? Alors, les mots que Quentin venait de surprendre lui indiquaient une toute autre piste : celle de la fille pas nette justement. Danger, psy, traitement… Lucille devait être atteinte d’une quelconque maladie mentale. Une dépression, peut-être ? Mais on ne déménage pas parce qu’on a une fille dépressive ; sans quoi, ce serait l’éternel exode dans les quartiers chics ! se dit ironiquement Quentin qui ne voyait jamais ses parents, trop occupés à gérer le patrimoine et à paraître en société.
Regarde-moi ce carnage ! continuait la mère… Quand je pense que je suis complice… Quentin, qui venait d’atteindre le palier, s’immobilisa. Le parquet avait craqué et la fin de la phrase lui avait échappé : de quoi la mère était-elle complice, et à quel carnage faisait-elle allusion ? Soit elle était de nature hystérique, soit il se passait quelque chose d’anormal dans cette maison que Quentin souhaitait quitter au plus vite, ne pensant déjà plus aux présentations avec belle-maman.
Il descendit donc les premières marches de l’escalier, le pas soudain précautionneux sans qu’il eût su expliquer pourquoi, mais un cri le stoppa net, suivi d’un : Y en a un aussi dans la baignoire ! C’est pas vrai ! Mais de quoi elle parlait, la vieille ? Ils n’avaient pas foutu tant le bazar que ça, la veille ; c’était même une soirée plutôt cool… Remarque, Lucille et lui étaient certainement montés bien avant la fin des festivités… Il ne se souvenait plus. C’est le problème, avec la coke. Sur le coup, ça rend alerte, mais mélangé à l’alcool, ça peut créer des amnésies. Malgré son jeune âge, Quentin en connaissait un rayon ! Certains potes se trouaient la chevelure à coup de fumette et autres trips ; lui se trouait la mémoire.
T’as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je te parle même pas de la baignoire ! J’espère qu’y en a pas au jardin ! Quentin sentit l’inquiétude le gagner. De quoi souffrait Lucille au juste ? Et de quoi était-elle capable ? Après leur baise endiablée, il s’était endormi comme une loque et à son réveil, la fille n’était plus là. Que s’était-il passé entre-temps ? Lucille ne se droguait même pas ! Il en aurait bientôt le cœur net, ne pouvant camper indéfiniment dans cette cage d’escalier. Sa migraine empirait sous l’effet du stress grandissant et il lui fallait une aspirine de toute urgence.
Il s’apprêtait à descendre, déterminé, lorsqu’il entendit un claquement de talons se rapprocher ainsi que la voix de la mère : T’as pensé aux voisins ? Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet ! Et Lucille qui répondait : On s’en fout des voisins… Et l’autre rétorquant de plus belle : Non on s’en fout pas ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…
La phrase resta en suspens. Une quoi ? se demanda Quentin, à nouveau figé sur sa marche. Une folle ? Il devinait à présent que l’arrivée impromptue de cette famille dans leurs beaux quartiers était liée au comportement de Lucille.
Les deux femmes devaient se trouver dans la cuisine car leurs voix lui parvenaient plus distinctement bien qu’il ne saisît pas tout. Il ne pouvait gagner la sortie sans se faire remarquer, ni rester planté là. Et d’abord, pourquoi se cacher ? Cette situation devenait ridicule ! se dit le jeune homme, comme pour se donner du courage, tandis qu’un poids lui compressait insidieusement la poitrine. Il devait se calmer. Et écouter…
Visiblement, la mère craquait, tandis que la fille réclamait le secret, promettait de se faire soigner et rassurait sa mère : Mais y a pas de témoins, maman. De témoins de quoi, bon sang ! se demanda Quentin entre exaspération et panique, tout en se dandinant sur sa marche, pris d’une soudaine envie de pisser.
Et les intéressés ? Tu en fais quoi ? cracha la mère.
Eux, ils ne diront rien…
Quentin sentit ses jambes se dérober. La réplique de Lucille et plus encore le ton employé lui glacèrent les sangs. Un ton implacable où se mêlaient cynisme et détachement. Alors Quentin réalisa que les intéressés en question, ses potes, auraient dû se réveiller depuis longtemps au milieu de tous ces éclats de voix…
Sauf s’ils étaient déjà partis, mais non, puisque la mère en avait trouvé un dans la baignoire…
Alors peut-être qu’ils ne se réveillaient pas parce qu’ils étaient…
Merde ! C’était pas possible !
Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça ne devrait pas tarder. Il fallait qu’il se barre de là en vitesse ! Je te promets qu’il n’y a pas de… cadavre dans ta chambre… Les deux dingues allaient monter ! Il entendait leurs pas se rapprocher dangereusement ! Il était pris au piège. On n’a plus qu’à régler ça en vitesse ! assena la mère, aussi barge que sa fille.
Quentin se retrancha dans la chambre et s’enferma à clef. Il courut à la fenêtre dont il tira les rideaux. La chambre parentale donnait sur le jardin. Il tressaillit quand quelqu’un tourna la poignée de la porte. Il entendit Lucille assurer à sa mère qu’elle n’avait pas fermé à clef. Eh ! bien, je vais en chercher une autre ! s’exclama la femme, tandis que Lucille criait :
– Quentin ! Ouvre-moi, putain !
L’adolescent ouvrit fébrilement la fenêtre et regarda en bas : il ne devait pas y avoir plus de quatre mètres. Il atterrirait directement dans l’herbe tendre et pourrait s’enfuir, l’immense jardin qui tenait plus du parc étant ouvert sur l’extérieur, comme souvent dans ces lotissements sécurisés, avec enclos, barrière et gardien. Un zoo de luxe.
Lucille tambourinait à la porte, mais Quentin ne bougeait toujours pas. Le jeune homme peu sportif appréhendait le saut autant que la chute. Et pour la première fois de sa vie, il avait le vertige. Ce plan n’était peut-être pas une bonne idée.
Il se retourna vers la porte. Peut-être pourrait-il se précipiter sur celle-ci au moment où elle s’ouvrirait, déstabilisant les assaillantes pour ensuite dégringoler les escaliers et gagner la porte principale ? Il avait vu ça dans un film, avec Amaury, son grand frère qui vivait aux States aujourd’hui. Amaury avait bien fait de se tirer loin du marasme familial. Amaury était quelqu’un de bien, pas comme lui. Amaury avait tenté de le raisonner quand il avait appris que son petit frère touchait aux substances illicites. Mais ensuite, il était parti de la maison. Et Quentin s’était retrouvé seul. Avec ses parents. Tout seul.
La porte s’ouvrit soudain, et Quentin se retrouva face à Lucille et à sa mère qui lui lançait un regard assassin.
Alors Quentin sauta. Sauf que dans la panique, il se jeta, plus exactement. L’herbe se rapprocha à vitesse grand V, puis il entendit un craquement.
Maxime qui, enfin délivré des derniers effets de l’héro, émergeait de sa baignoire, vit son copain Quentin passer devant la fenêtre de la salle de bain et s’écraser sous ses yeux.
Le hurlement de terreur de Maxime réveilla en sursaut Charles et Louis, respectivement affalés sur le canapé et sur le tapis, au milieu d’innombrables cadavres de bouteilles, d’un reste de poudre et même d’une seringue.
ÉPILOGUE
Madame Gontrand reçut dignement la police sur le perron marbré de sa villa, ignorant les regards suspicieux et les mines agacées des voisins postés à leurs fenêtres, alertés par les sirènes de l’ambulance et des pompiers.
Devant le spectacle qu’offraient le salon en bataille et les yeux cernés des gosses junkies, des « p’tits cons » selon certains, des « pauvres mômes » selon d’autres, les policiers déduisirent rapidement la cause du drame. À la question : Que prenait votre copain ? Il leur fut répondu cocaïne. La drogue qui rend paranoïaque. C’est ce qu’expliqua l’un des agents à madame Gontrand.
L’enquête s’arrêta là, à peu de chose près. Quentin était mort sur le coup, la nuque rompue, après une mauvaise chute dans l’herbe tendre et la drogue dure.
Monsieur Gontrand, député, régulièrement en déplacement, apprit donc que sa femme avait laissé leur fille convalescente organiser une soirée festive en son absence. En effet, madame Gontrand avait trouvé à son nouveau club de tennis un jeune amant dont elle ne pouvait plus se passer. Monsieur le savait, mais il soutint néanmoins madame dans la terrible épreuve qui les attendait tous deux : les nouveaux voisins savaient pour leur fille.
Lucille, alcoolique depuis ses quinze ans, retourna en cure, au grand dam de ses parents qui lui avaient pourtant payé le meilleur suivi psychiatrique quelques mois auparavant. Ils avaient donc fait pour le mieux, en vain.
FIN
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Trophée Anonym’us : Nouvelle 18 – Violence ordinaire

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 4 février 2018

Nouvelle 18 : Violence ordinaire

 

La chambre est plongée dans l’obscurité depuis une demi-heure à peine, mais je sais déjà que je vais être incapable de sombrer dans le sommeil, malgré la fatigue qui envahit la moindre cellule de mon corps. Lui dort sereinement, paisiblement, à côté de moi, tourné vers l’extérieur du lit. Il m’offre son dos, qui va et vient avec une régularité tranquille que je ne peux qu’envier, jalouser.
La colère s’insinue en moi, quand bien même je sais qu’elle ne m’aidera pas à m’endormir, au contraire. C’est tellement facile, pour lui. Il lui suffit d’éteindre la lumière, de fermer les yeux, pour aussitôt tomber dans les bras de Morphée. Pendant que je suis condamnée à me retourner, à ressasser, encore et encore, jusqu’à avoir envie de hurler et de jeter mon oreiller à travers la pièce.
Comment tout a pu basculer en quelques années à peine ? Aurais-je pu prévoir, anticiper le chemin que notre couple prendrait ? Est-ce que si j’avais su, je me serais enfuie à toutes jambes le soir où il m’a enfin embrassée, après des semaines de doutes et d’impatience, ce fameux soir d’automne où il a posé ses lèvres contre les miennes alors que je désespérais qu’il ose faire le premier pas ? Ou aurais-je malgré tout sauté à pieds joints dans toute cette histoire, notre histoire, en espérant changer le cours des choses ?
Je voudrais me lever mais je n’ose pas. Descendre au salon, m’abrutir devant la télé, m’endormir peut-être dans le canapé, blottie dans un plaid qui ne parviendra pas à me réchauffer. Mais je sais ce qui se produira s’il se réveille au moment où je passe à côté de lui. Ou pire, s’il s’aperçoit que mon côté de lit est vide. Il me rejoindra, les yeux bouffis de sommeil, et, d’une voix pâteuse, me demandera ce que je fais là, pourquoi je ne suis pas dans la chambre. Je n’arrivais pas à dormir, c’est tout. Il soupirera, sourira d’un air mauvais. C’est ma faute, c’est ça ? Je sais exactement ce qui se passera. Le ton qui montera. Son agacement qui se muera en autre chose que je n’ai pas le courage d’affronter.
Impuissante, je me force à fermer les paupières, à compter lentement pour éviter de laisser mes pensées vagabonder là où ça fait mal. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment j’ai pu en arriver là, après avoir eu sous le nez toute mon enfance l’exemple de ma mère ?
Certains matins, alors qu’elle me versait d’une main tremblante du lait chaud dans mon bol, elle tenait à peine debout. J’avais l’impression qu’il m’aurait suffi de souffler un peu dans sa direction pour qu’elle se retrouve plaquée contre le mur. Son air absent, son sourire triste, vaincu. Ce n’est rien, ma chérie. Ne t’inquiète pas, papa ne voulait pas… Ce n’est pas sa faute… Maman va prendre un café, et tout ira mieux après.
Tout ira mieux après. Et à présent, c’est moi qui suis devenue la frêle épouse. Comment ai-je pu reproduire le schéma que j’ai eu sous les yeux depuis ma naissance alors que je n’avais qu’un seul objectif ; m’en éloigner à tout prix ? Comment est-il possible que désormais, ce soit moi qui peine à esquisser un sourire chagrin à mes enfants quand je les contemple, attablés devant leur petit-déjeuner ? Comment, à trente ans d’intervalle, puis-je me retrouver à prononcer les mêmes phrases absurdes que ma mère, en espérant naïvement qu’elles puissent leur paraître réconfortantes ?
Je regarde mon visage dans le miroir, le matin, et je n’y vois plus que des ombres. Saillantes, grandissantes jour après jour. Bien sûr, je les camoufle, je les dissimule du mieux que je peux sous le maquillage couleur chair, et je me convaincs qu’elles passent presque inaperçues. Que les autres n’y voient que du feu. Que de toute façon, ce n’est pas si flagrant, que je ne suis sans doute pas la seule à endurer ça, que le miroir se trompe et exagère la réalité. Que rien ne vaut un peu d’anticernes et de blush rosé pour avoir bonne mine, pour paraître vivante. Pour me fondre dans la masse et surtout n’éveiller la curiosité de personne.
Les minutes s’égrènent, implacables, sur l’écran de mon réveil. Les chiffres lumineux me narguent, comme s’ils savaient que cette nuit encore, c’est eux qui gagneront, qui m’écraseront lorsque l’aube s’immiscera à travers les rideaux de la chambre. Plus ils défilent, plus je sens la tristesse et la colère se frayer un chemin jusqu’à mon cœur. Il dort et c’en est insupportable. Injuste. Dégueulasse.
Combien de femmes vivent la même chose que moi ? Combien subissent en silence, se taisent ? Combien ferment les yeux, se bouchent les oreilles dans l’espoir que ce sera suffisant, tolérable ? Parce que bien sûr, il s’en veut. Il regrette, il se sent coupable, après. Il voudrait se rattraper, se faire pardonner ; il m’offre des fleurs, des chocolats, des baisers. M’inonde de tendresse et de cadeaux. Il promet, évidemment. De faire des efforts, de ne pas recommencer, de se maîtriser.
Paroles et paroles et paroles, comme dit la chanson.
Combien comme moi ont envie d’y croire, à chaque fois ? Se dire que leur couple ne se résume pas à ça, qu’il y a autre chose, de plus beau, de plus fort. Que ce serait ridicule de laisser ça les séparer. Que l’amour et l’affection peuvent et doivent l’emporter. Qu’on ne peut pas envoyer valser un mariage, une vie de famille pour si peu ; qu’un couple, ça exige des efforts, des sacrifices, de l’abnégation, du courage. Qu’on ne détale pas à toutes jambes au moindre vacillement, sous peine de passer pour la traître, la harpie, la méchante.
Et qui dit qu’il renoncerait aussi facilement à moi, de toute façon ? Qui dit qu’il comprendrait que ma souffrance est telle que je songe à le quitter, que je rêve d’être seule ? Qui dit qu’il ne se jetterait pas à mes pieds pour me supplier de lui accorder une nouvelle chance, pour me promettre de changer ?
De plus en plus souvent, j’ai l’impression de me noyer. La nuit, quand il est endormi à côté de moi. Quand je reste allongée, à ruminer, à ressasser sans fin. Dans ces quelques heures obscures où j’ai le sentiment que la terre entière a trouvé le sommeil et a arrêté de tourner, la terre entière sauf moi, tout me paraît brusquement si insoutenable que je dois parfois me mordre le poing pour contenir mon envie de hurler de rage. Ma mâchoire se referme sur la partie charnue de la paume de ma main et je serre jusqu’à ce que la douleur me fasse oublier, quelques instants seulement, mon désespoir. Alors mon souffle s’apaise peu à peu, et je me prends à imaginer comment ce serait d’en finir.
À côté de la fenêtre, je contemple la grande vitrine en verre qu’il a récupérée à la mort de ses parents. Quatre étages remplis de presse-papiers de toutes les formes et de toutes les couleurs, la précieuse collection de sa défunte mère dont il n’a jamais voulu se débarrasser et qui trône désormais dans notre chambre. Je m’imagine me lever, ouvrir sans un bruit la porte vitrée, choisir le presse-papier idéal sur l’étage inférieur ; un gros cube en verre transparent avec des fleurs séchées rose vif à l’intérieur. Je suis incapable de me rappeler de quelles fleurs il s’agit, j’ai le nom sur le bout des lèvres, mais impossible de le retrouver. C’est le plus lourd de toute la collection ; je le sais parce qu’une nuit, je les ai tous soupesés un à un. Il me suffirait de prendre ce cube, de sentir mon bras lesté de ce poids, de ces arêtes tranchantes. De m’approcher de lui. De lever le presse-papier le plus haut possible, peut-être en l’agrippant à deux mains, d’ailleurs. Et puis de le fracasser de toutes mes forces sur ce crâne injustement empli de rêves. De m’y reprendre à plusieurs fois, pour être sûre. Jusqu’à ce que le bruit sourd devienne spongieux, jusqu’à ce que des traînées rouge sombre viennent colorer ses cheveux châtains, jusqu’à ce que je sois certaine de ne plus entendre une autre respiration que la mienne.
Jusqu’à ce que le silence se fasse, enfin.
Cette scène, je me la suis représentée des dizaines de fois. D’abord malgré moi, le cœur au bord des lèvres, effrayée d’oser penser à de telles horreurs. Puis un peu plus sereinement, comme un enfant qui visualiserait des moutons en train de sauter au-dessus d’une barrière pour trouver le sommeil. Parce que je suis bien obligée de me rendre à l’évidence : une fois que je m’imagine reposer le cube ensanglanté sur la table de chevet puis reprendre mon souffle en contemplant les draps imbibés, je me sens tellement plus légère que je finis toujours par sombrer pour ne me réveiller qu’au petit matin.
Les pétales des trois fleurs fuchsia semblent osciller très légèrement, même s’ils sont prisonniers de leur cercueil de verre. J’ai retrouvé le nom, il surgit comme une ampoule qui s’éclairerait tout à coup au-dessus de ma tête. Des immortelles. Trois immortelles à jamais figées dans un cube. Comme c’est ironique.
Bien sûr, j’ai cru que ça s’arrangerait au fil du temps. Que ce n’était pas si important que ça. Parce qu’au début, c’était accidentel. Exceptionnel. Involontaire, toujours. J’étais indulgente. Il est sous pression ; au boulot, c’est loin d’être évident, en ce moment. À l’époque, j’étais capable de relativiser. Il traîne une crève depuis des semaines, ce n’est pas facile pour lui non plus. Tout est venu si insidieusement, si progressivement, si normalement, dans un sens. Les périodes de répit, d’accalmie me donnaient le sentiment que c’est moi qui exagérais, qui faisait tout un drame de pas grand-chose. Parce que l’espoir s’insinuait en moi, prompt à balayer tout le reste. Ça n’arrivera plus, il va se contenir, on va s’en sortir.
Et puis ces phases ont été de plus en plus courtes. Jusqu’à ce qu’un jour, je réalise qu’elles n’existaient plus. Ou alors lorsqu’il n’était pas là, bien sûr.
J’ai comme un trou au creux des côtes, mon sang bat furieusement à mes tempes. Je n’en peux plus de cette honte qui dégouline le long de mes vertèbres en permanence. Cette image de petit couple parfait, qui respire le bonheur et qu’on envie. Qui n’a rien à voir avec la réalité, avec notre quotidien miné par sa faute. Tu as une chance inouïe d’être tombée sur un homme comme lui ! Mes amies minaudent, susurrent à son approche. Forcément, puisqu’elles ignorent tout. Puisque je suis incapable de me confier tant j’ai peur que leur façon de me voir change brutalement. Que penseraient-elles, si elles savaient ? Elles auraient pitié. Elles diraient que tout est ma faute, que c’est moi qui ai laissé traîner les choses, moi qui ai laissé ça se produire au sein de mon couple. Elles échangeraient des regards compatissants, gênés. Elles éclateraient de rire en pensant que je plaisante.
Ou pire, elles ne me croiraient pas.
J’enfouis ma tête dans mon oreiller en réprimant l’envie de le mordre de rage. Le seul à qui j’avais osé en parler, un jour où j’étais à bout de forces, c’était le médecin. Je revois encore sa façon de secouer la tête, comme s’il regrettait que j’aie ouvert la bouche, comme si j’avais proféré une terrible calomnie. Son air soudain embarrassé, son regard fuyant. Il n’y a rien à faire pour le soigner ? Il avait émis un petit rire sans même desceller les lèvres, et le son était resté coincé dans sa gorge, bien au chaud. Je n’ai aucun miracle à vous proposer, vous vous en doutez… Il m’avait fait comprendre qu’il n’était pas le mieux placé pour que je m’épanche ainsi et j’avais baissé la tête, humiliée. Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que… J’étais sortie du cabinet sans le laisser finir sa phrase, atterrée.
Jamais plus je n’en avais reparlé à qui que ce soit.
Cette nuit, c’est intenable. Pourtant c’est la même nuit que toutes les autres, ni meilleure, ni pire. Mais entendre sa respiration lancinante me rend folle. Je voudrais le secouer pour que lui aussi sache ce que c’est de ne pas pouvoir dormir, de ne pas pouvoir récupérer. Je voudrais l’attraper par l’épaule et le retourner sur le dos. Le frapper, l’étrangler, serrer fort, encore et encore, jusqu’à ce qu’enfin tout devienne silencieux. Voir son regard hébété, incapable de comprendre ce qui lui arrive. L’étouffer avec ses fleurs à la con et ses chocolats trop sucrés, lui enfoncer au fond de la gorge jusqu’à ce que plus aucun son n’en sorte.
Cette nuit, je crois que j’en serais capable. Je crois que j’en suis capable. Mes mains tremblent de hargne, soudain, c’est comme si tout mon corps était parcouru d’une rage électrique. Il est là, paisible, sur le dos. Son torse se soulève avec la régularité d’un métronome, sa bouche est entrouverte comme celle d’un bébé insouciant. Je pourrais prendre mon oreiller et lui écraser sur la tête, m’asseoir de tout mon poids sur lui et sentir ses bras qui s’agitent en vain comme les pattes d’un vulgaire scarabée coincé sur le dos. Malgré l’épuisement, malgré la peur, j’en aurais la force.
J’en ai la force. Et puis, j’ai l’avantage de la surprise.
Avec l’énergie du désespoir, je plaque l’oreiller en plumes contre son visage. Au bout de quelques instants, ses mains tentent de m’agripper, de me griffer, mais je ne cède pas, je lutte pour ma propre survie, je suis lucide comme jamais. C’est ce soir qu’on en finit, ce soir que tout s’achève enfin. Ce sera lui ou moi et il est hors de question que je ne triomphe pas. Mes forces sont décuplées, mon cerveau anesthésié. Au bout de ce qui me paraît être une éternité, il commence à lâcher prise, je sens ses gestes qui deviennent plus flous, plus mous, ses muscles qui se relâchent, qui abandonnent.
Même lorsqu’il ne bouge plus du tout, je demeure cramponnée à l’oreiller, appuyée de tout mon poids, crispée sans oser y croire. Je reste immobile, tendue comme un arc pendant longtemps, angoissée à l’idée de me laisser tomber sur mon côté du lit et de le voir se redresser aussitôt, comme un diable à ressort.
Quand les premières lueurs du jour commencent à filtrer à travers le volet de la chambre, je sors de ma léthargie et prends conscience du silence qui règne dans la pièce.
Un silence épais, cotonneux, lourd. Seulement troublé par les battements apaisés de mon cœur.
Cette nuit, je n’aurais pas eu à sortir, de guerre lasse, une paire de boules Quiès de ma table de chevet pour les enfoncer rageusement dans mes oreilles. Je n’aurais pas eu à supporter ces vrombissements assourdis, à prier pour que mon mari s’étouffe et arrête de me tuer à petit feu.
Dans quelques heures, il ne s’étirera pas en s’exclamant qu’il a dormi comme un loir, il ne bâillera pas en me demandant si j’ai passé une bonne nuit, il ne soupirera pas quand je lui rétorquerai que comme d’habitude je n’ai pas pu fermer l’œil à cause de lui, il n’aura pas à s’excuser d’un air contrit et agacé à la fois. Il n’aura pas à protester, à s’expliquer, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, ce n’est pas comme si je le faisais exprès…
Les ronflements ont cessé.
Enfin.
Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que ronfler, ce n’est pas comme s’il vous violentait à longueur de journée, m’avait assené le médecin en souriant comme on sourit à un enfant trop turbulent.
Mon mari ne fait que ronfler.
Ne faisait que ronfler.
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Trophée Anonym’us : Nouvelle 17 – #IB Challenge

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

Nouvelle 17 #IB Challenge

Invasions Barbares
Pour voir ce que Invasions Barbares partage avec ses amis, envoie-lui une invitation.
 
 
À propos d’Invasions Barbares
Bienvenue sur le profil FB du #IB Challenge !
Forme une tribu et poste les vidéos de tes #IB.
Ton nombre de LIKE déterminera ton prochain défi.
Prêt pour ta première #IB ?
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— Tu filmes ?
— Attends deux secondes.
Ryan posa sur son visage le masque qu’il avait choisi pour l’occasion, celui des Anonymous. Rien de bien original, mais il avait eu du mal à trouver autre chose dans les magasins de jouets. Il y avait bien des trucs plus cool sur internet, mais il ne voulait pas risquer de se faire choper à cause de ça.
— C’est bon, j’suis prêt. Tu es sûr qu’il n’y a personne ? demanda-t-il à son comparse qui s’était dégotté une de ces cagoules qui vous font une tête de mort au sourire carnassier.
— Putain évidemment, et j’sais même qu’ils vont pas revenir tout de suite. Allez magne ton cul, je couperai ça au montage.
Ryan avança le premier vers le palier de l’appartement et sortit de son sac à dos une radio. C’était celle qu’on avait faite pour son appareil dentaire quand il n’était encore qu’un gosse. Il la glissa dans la fente de la porte et descendit d’un coup sec. On entendit un petit clic.
— Putain, frère, j’y crois pas, ça marche vraiment.
Ses yeux brillaient comme si on lui avait offert le plus beau cadeau de la Terre.
— Allons-y !
Ryan refréna un hurlement de joie et se précipita sur l’étagère pleine de livres qui trônait dans la petite entrée.
— À l’attaque !
En même pas cinq minutes, le petit appartement était dévasté. Plus un meuble ne tenait debout, les cadres étaient cassés, les photos déchirées.
La horde avait tout détruit sur son passage.
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Vous avez une nouvelle notification.
Les 1 du 9-3 et 49 other people ont réagi à une vidéo.
Vous avez un nouveau message.
Invasions Barbares
Kill_ian, vous avez atteint 50 likes avec votre vidéo.
Bienvenue au niveau 5 !
Pour passer au niveau 6, il va falloir y aller plus franchement : on veut voir le sang couler.
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Ça devenait sérieux.
Ce petit bourge de Ryan avait depuis longtemps quitté l’affaire. Il avait eu son grand frisson et puis était retourné à son petit deal de shit bien plan-plan. Il avait eu la trouille, mais c’était la même peur au ventre qui faisait qu’il fermerait sa gueule, donc c’était pas plus mal comme ça.
Kill_ian avait réussi à s’entourer de gens comme lui qui aimait bien foutre sur la gueule. Des gens pleins de haine, avec la rage et l’envie de cogner, dans le coin, on en trouvait facilement. Mieux valait ça qu’un boulet qui se mettait à vomir partout en pleine action. Il avait vu une vidéo comme ça la semaine dernière, c’était dégueulasse. Il ne s’y était pas attendu et avait failli gerber son kebab.
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Kill_ian s’approcha de la femme attachée sur la chaise. Elle se mit à pousser des hurlements assourdis par le foulard serré qui blessait les commissures de ses lèvres. Il la gifla si brutalement que son souffle fut coupé.
— Ta gueule, commenta-t-il. Sinon je cogne plus fort.
Elle acquiesça d’un hochement de tête. Ses yeux écarquillés par la terreur étaient emplis de larmes.
— En fait… vas-y, crie, fais-toi plaisir, je vais te défoncer de toute façon.
Il recommença à la frapper.
De l’autre côté de la pièce, le mari assistait impuissant à la scène. Il était à plat ventre sur le sol, un des Barbares sur lui, lui écrasant le dos avec ses chaussures de chantier et relevant sa tête qu’il tenait par les cheveux pour qu’il ne perde pas une miette de la scène. Il était scotché de partout, pieds et poings liés, bâillonné, et la bande métallique luisait légèrement, reflétant le moindre faisceau de lumière de cette demi-obscurité. Il fallait voir sans être vu, tout un challenge en soi.
— Tourne-le un peu vers moi, oui, comme ça, fais un sourire à la caméra.
Le troisième et dernier Barbare était chargé d’immortaliser ce défi avec son téléphone.
— Arrête de le filmer lui, on s’en fout, regarde-moi, ordonna Kill_ian. Y a pas que le sang qui va couler, j’te jure, je vais lui faire gicler des bouts de cervelle.
— Tu crois qu’on peut passer directement au niveau 7 ?
— J’sais pas. Mais on va essayer.
Celui qui retenait le mari rigola doucement.
Kill_ian recommença à la tabasser. Méthodiquement, en rythme, avec puissance, sans s’arrêter. La tête de la jeune femme qui devenait méconnaissable valsait sans retenue d’un côté à l’autre sous les coups. Elle allait finir par se désolidariser du reste du corps.
L’idée de casser son jouet, associée à la sensation de toute puissance qui l’habitait, ça le faisait bander. Pourvu que l’autre abruti ne fasse pas un gros plan sur sa queue.
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Une heure plus tard, la vidéo fut disponible sur les réseaux sociaux.
Le lendemain matin, grâce à la vigilance d’un voisin qui s’aperçut que la porte de chez eux était ouverte, la femme reposait à la morgue, et la coquille vide que le mari était devenu était en soins intensifs à l’hôpital.
Peu de temps après, grâce au coup de fil d’un des thanatopracteurs soudoyé à coup de bonnes bouteilles de whisky pour être tenue au courant de tous les décès suspects, la journaliste Corinne Armand et son équipe (un cameraman et un preneur de son) débarquaient sur la scène du crime pour enquêter.
La police avait déjà bouclé les lieux, mais les jeunes du quartier se montrèrent beaucoup plus coopératifs avec la télé qu’ils ne l’avaient été avec les flics. L’un d’eux dégaina même son téléphone pour leur montrer la vidéo qu’il avait vue sur Facebook.
— Le quartier va devenir célèbre, on est les premiers à passer directement deux niveaux !
De retour dans leur camionnette, Corinna avait pris la parole solennellement.
— Je crois qu’on tient l’affaire de notre carrière. Le Marave Challenge, ce n’était rien à côté de ça. Maintenant, on a la preuve de que le IB Challenge n’est pas une légende urbaine. Les gars, notre reportage vaut de l’or.
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Chez Serge Dupart, la télé était allumée en permanence et diffusait sans discontinuer les informations d’une chaîne qui y était dédiée.
Un flash spécial retint son attention et il prit le temps de s’asseoir sur son fauteuil préféré et de monter le son.
— Elle est nouvelle, celle-là, remarqua-t-il. Pas désagréable à regarder, ma foi…
Comme toutes les personnes vivant seules depuis un certain temps, il avait pris l’habitude de commenter à voix haute ce qu’il voyait. Entendre sa propre voix en plus de celle de la télé lui rendait sa solitude plus supportable. Il se tut pour écouter les propos de la journaliste.
« Un défi d’un nouveau genre se répand comme une traînée de poudre dans les réseaux sociaux. Son nom ? Le hashtag IB Challenge, IB pour Invasions Barbares. Des jeunes se filment alors qu’ils entrent par effraction chez des gens pour y relever des défis. Au début, cela semble anodin. Il s’agissait de déplacer un objet, de se servir dans le frigidaire. Mais c’était sans compter l’escalade de la violence. Lors du dernier challenge en date, une femme est morte, rouée de coups.
Nous avons pu recueillir le témoignage du mari de la défunte, lui aussi victime de l’attaque et maintenant paraplégique.
— Ces salauds m’ont forcé à tout voir. Ils avaient un accent, on sait très bien d’où ils viennent ces gens-là ! Pas un hasard s’ils se font appeler des Barbares, ils cherchent à nous envahir, c’est sûr ! »
Serge ne put s’empêcher de pousser un juron.
— Ça c’est encore de la faute des étrangers. Je suis sûr que c’est des migrants. Pauvre France. Dire que Jean-Marie n’est plus là pour redresser la barre. Pays de cons.
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À midi, il y avait 15.000 participants selon la police, 150.000 selon les organisateurs. Et la journée était loin d’être terminée.
La « Marche Blanche » était un succès aussi médiatique que populaire. Jeunes et moins jeunes s’étaient unis pour manifester contre la violence des banlieues.
C’était avec émotion qu’Alexis Demaistre regardait autour de lui les banderoles qui exhortaient les étrangers à partir et le président à démissionner. Il était particulièrement fier de son jeu de mots. « Marche Blanche » selon l’expression qui désigne une manifestation pacifique, mais surtout marche blanche contre les Barbares, les envahisseurs, les Arabes et tous ceux dont la couleur de peau était un peu trop sombre, ou dont la religion ne lui convenait pas.
C’était un des militants qui lui avait soufflé l’idée, un petit vieux qui s’était nouvellement inscrit après la fameuse affaire du challenge qui avait mal tourné à Montrouge. Enfin, mal tourné, ça dépend pour qui. Ils avaient eu dans les dix jours qui suivirent le drame plus d’adhésions que durant toute l’année passée. Quoi qu’il en soit, le soixantenaire avait utilisé cette expression pour organiser une marche de soutien et à la mémoire des victimes, et Alexis avait eu la fine idée de jouer sur les mots. Ce qui avait bien plu aux militants. La provocation n’avait pas échappé aux médias non plus, qui s’étaient empressés de relayer le scandale, ce qui leur avait fait de la promotion gratuite. Mais, cerise sur le gâteau, Alexis ayant toujours nié publiquement le double sens, les organisations antiracistes et les partis adverses n’avaient pas pu obtenir le changement de nom de la « Marche Blanche ».
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Ils étaient plus proches du but qu’ils ne l’avaient jamais été. Il n’avait plus qu’à poster le bouquet final.
Invasions Barbares
Tu fais partie des finalistes. Pour remporter la victoire finale, toutes les hordes doivent attaquer la « Marche Blanche ». Celle dont la vidéo remportera le plus de LIKE sera déclarée Empereur et touchera 100.000 euros en cash.
Que le meilleur gagne !
Il appuya sur « Enter » et le message fut instantanément envoyé dans toute la France. Il se frotta les mains. Les retombées du drame allaient être excellentes pour la montée de son parti.
C’était une ficelle vieille comme le monde en politique, de faire accuser quelqu’un d’autre des crimes qu’on avait soi-même commis. Les nazis étaient très forts à ce jeu-là. Mais grâce au développement des réseaux sociaux, on pouvait aller beaucoup plus loin maintenant dans la manipulation des foules.
— L’élève a dépassé le maître, se félicita-t-il pensif en jetant un œil au portrait de Goebbels accroché dans son salon.
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Trophée Anonym’us : Interview Claudine Chollet

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

jeudi 25 janvier 2018

Une auteure sur la terrasse : Claudine Chollet

  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Mon premier manuscrit envoyé, c’est un « Poulpe » de la série culte des années 90 créée par Jean-Bernard Pouy. À propos de ce petit polar, j’ai une anecdote : je ne connaissais pas cette série écrite par des auteurs différents à partir d’une bible commune. Or le premier « Poulpe » que je lis (de Pascal Dessaint) se passe exactement là où je possède une grange à foin que je retape alors chaque été en Ariège : le crime est même commis dans magrange. Tout y est, les lieux, les gens et… l’ours. Y voyant un signe, j’écris en 2 mois ½ un « Poulpe » que j’adresse à l’éditeur La Baleine. Mon manuscrit sera publié… quatre ans plus tard. Inutile de dire que je n’y croyais plus. Le bouquin s’est très bien vendu. Alors que l’éditeur était sur le point d’en faire une BD, dépôt de bilan… pas de bol.

Le personnage principal de ma propre série des « Polycarpe » porte le patronyme de Houle, histoire de filer la métaphore maritime en hommage à La Baleine et au Poulpe qui m’ont porté chance.

  1. Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Le style fait l’œuvre, comme la gestuelle et les expressions sont le reflet de la personnalité. Au-delà de l’histoire qui est racontée, le plaisir de la lecture vient du rythme, des sonorités, du choix des mots, des tournures de phrases, du point de vue de la narration : on doit montrer les scènes sous différents angles, zoomer, prendre du champ, etc. L’effet produit sur le lecteur doit être l’objectif de l’écrivain. On écrit pour être lu, pour témoigner le mieux possible de notre condition d’humain, non pour complaire à soi-même. Contrairement aux apparences, les styles les plus limpides sont les plus chiadés. J’approuve ce que dit Éric Maravélias sur les dialogues : dans un roman, on ne peut pas reproduire les dialogues de la vraie vie, ce serait insupportable pour le lecteur.

Tous les genres littéraires sont possibles, mais c’est par l’écriture que l’auteur va plus ou moins toucher le lecteur, laisser son empreinte.

  1. Écrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans. Je suis même tellement maso que les douleurs de l’enfantement, ça me plaît… Et puis, comme pour les vrais naissances, une fois le « travail » fini, on se réjouit de son bébé, on ne se souvient plus de la douleur.

  1. Écrire… Des rituels, des petites manies ?

Quand j’ai beaucoup travaillé un paragraphe que je dois supprimer, ça me fait mal au cœur, alors je le place dans un fichier nommé « paragraphes en réserve » avec la consolation de me dire que je les réutiliserai. En fait, je ne les réutilise jamais…

Sinon, j’aime boire un whisky à la fin d’une journée d’écriture, pour passer agréablement du monde virtuel au monde réel !

  1. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?

Écrire des nouvelles est pour moi un art un peu frustrant car j’aime entrer dans l’intimité de mes personnages, les retrouver comme des amis, ce que me procure l’écriture des romans. Le roman rend compte de la vie en société, tandis que la nouvelle montre des personnages à un moment clé de leur destinée. En dehors de ma saga des « Polycarpe », j’aime écrire des « instantanés », sorte de récits courts où je montre des comportements révélateurs d’une personnalité, sans scénarios ni chutes… qui épinglent nos congénères.

  1. Votre premier lecteur ?

Quand le livre est achevé, quand je ne me demande plus comment je vais continuer le récit parmi les dizaines d’options narratives possibles, je fais ma propre relecture. Mais mon mari est le véritable premier lecteur, intransigeant mais juste. Il ne laisse passer aucune invraisemblance, ni erreur de date… Je ne soumets plus mes manuscrits à mes amies ; malgré leur bienveillance, elles considèrent que tant qu’un livre n’est pas imprimé, il n’est pas fini et me suggèrent d’autres péripéties, une autre fin…

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Pendant les périodes d’écriture intense, je lis peu de fictions. Je lis des biographies, des revues, des journaux. Je ne veux pas me laisser influencer par l’écriture des autres auteurs. Je vis en symbiose avec mes personnages ; le soir je m’endors en imaginant ce qu’ils feront le lendemain…. Hors période d’écriture, en revanche, je lis beaucoup. Je suis tentée par les romans promus dans la presse, je les achète, mais hélas je suis souvent déçue… J’apprécie bien les chroniques des blogueuses littéraires qui permettent de faire un choix avant d’acheter les livres.

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Caldwell avec Jenny toute nue, Duras et ses petits chevaux de Tarquinia, Virginia Woolf avec Mrs Dalloway et La promenade au phare… mais aussi Le Décaméron de Boccace,  Les Illusions perdues, L’éducation sentimentale… Les auteurs qui m’ont donné envie d’écrire des romans policiers : G. Leroux et A. Christie. Et j’ai de la reconnaissance pour Lilian Jackson Braun (la série des chats, Les grands détectives) qui a inventé le roman policier sans policier, sans détective, sans violence, voire sans suspense… mais non sans humour ; grâce à elle, j’ai su que c’était possible !

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé !

Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Je n’éprouve pas l’envie d’écrire, mais le besoin. Un besoin aussi irrépressible que manger ou dormir. De sorte que je ne risque pas la panne ! L’inspiration, c’est autre chose et ça se résout par le travail. J’ai peur parfois d’être empêchée physiquement d’écrire, je m’imagine mal écrire en clignant des yeux… là, j’abandonne d’avance.

  1. Pourquoi participer au Trophée Anonym’us ?

C’est une initiative formidable qui met en œuvre des valeurs que je partage : auteurs édités et non édités sur la même ligne de départ, un prix non bidouillés, des lecteurs internautes qui donnent leur avis… et faire partie d’une petite bande d’énergumènes à cicatrices …

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?

Si le polar est aujourd’hui en tête des ventes, c’est que le pouvoir des bien-pensants de la littérature a perdu du terrain. Les demoiselles Lelongbec qui tenaient les librairies et qui régnaient sur les bibliothèques ont passé la main… La violence de nos sociétés est seulement plus visible : au temps de saint Polycarpe, (1er siècle après J-C) on torturait, on brûlait, on écorchait son prochain pour un oui, un non ! Les polars sondent la violence, en éclairent les causes, montrent les terribles failles de nos congénères.

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

En dehors du prochain PolycarpeLe dernier clou du cercueil, le 8ème de la série, qui sortira en 2018 si tout va bien, je vais publier Les petits secrets de Polycarpe, un recueil de réflexions sur l’écriture de ma série et sur l’écriture en général.

Je prépare actuellement, avec mon confrère Denis Soubieux et ma consœur Nicole Parlange, la deuxième édition de POLAR SUR LOIRE, le salon du polar qui réunit des auteurs de Touraine et du Val de Loire. Ce salon est organisé par des auteurs pour des auteurs, sans interventions d’élus et sans subventions. L’an passé, nous avons fait un tabac. Il aura lieu le 25 novembre 2017, salle Ockeghem, dans le Vieux Tours, de 10 h 30 à 19 h.

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Salut aux participants du concours Anonym’us et aux organisateurs.

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

 

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 16 – In memory I am

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 21 janvier 2018

Nouvelle 16 – In memory I am


In memory I am

  — Police secours à votre écoute. Que puis-je pour vous ?
Ça faisait une sacrée paye que j’avais pas entendu une voix. Et un bail que j’avais pas croisé une autre tronche que celle du sale type. Vu que je regardais dans un miroir, y’avait des chances pour que l’espèce de croisement entre une méduse et une hyène déprimée qui me dévisageait, ce soit moi. Depuis qu’on m’a passé les souvenirs à l’estompeuse, je ne sais plus quelle gueule j’avais avant, mais une chose est sûre : les cernes, le crin sur la tête et les cicatrices, ça ne me va pas. J’ai aussi oublié à quoi ressemble ma mère, mais aujourd’hui j’ai l’impression d’assister aux retrouvailles entre une fille et sa mère qu’elle n’a jamais connue. Quel que soit le temps qui s’est écoulé, et dont je n’ai aucune notion, j’ai salement vieilli. Une autre certitude, c’est que je suis vivante, plus vivante que je ne l’ai été ces derniers mois. Ces dernières années ?
Sûrement ces derniers siècles.
— Allo ? Police secours, parlez s’il vous plaît !
Les mots se bousculent au portillon, je raconte tout mais rien à la fois, ça arrive dans le désordre, j’ai joué le tiercé des non-partants. Car les muscles de ma mâchoire sont coincés dans les starting-blocks, ils refusent de prendre le départ, tout mon charabia reste bloqué dans les stalles. À l’autre bout du fil, le flic s’énerve, menace, je raccroche.
Je m’étais réveillée un jour, dans cette pièce immense, aux murs entièrement blancs et bien trop éloignés les uns des autres pour constituer un lieu de vie. Je n’avais pas de réelle conscience de l’espace, pas plus que je n’en avais de mon propre corps.
J’avais fini par réaliser qu’il m’était physiquement impossible de me relever. Pire, j’en étais venue à constater que mon cerveau était désormais incapable de m’en donner l’ordre. Plus aucune force ne me permettait de quitter cette position, et j’étais impuissante à seulement formuler à mes jambes l’ordre de se mouvoir, à mon corps celui de se mettre en branle, à mes bras la requête de me hisser. Je ne parvenais pas plus à bouger la tête, mais la quantité d’efforts que ça me demandait pour arriver à cet échec suffisait à me vider encore plus, à me clouer définitivement au sol. C’est donc au bénéfice d’une concentration de chaque instant, et au prix d’une spectaculaire contorsion des yeux que j’avais fini par apercevoir les tuyaux et les électrodes auxquels j’étais reliée, et qui semblaient m’alimenter et me garder en éveil. Du moins, au sens vital du terme, car les puissants analgésiques qu’on m’administrait m’empêchaient de commander mes membres. Un vrai légume, passé au mixer.
J’étais perpétuellement maintenue dans un état comateux. Les électrodes implantées sur ma peau faisaient crépiter mes nerfs et tressaillir mon corps, je sentais mes muscles travailler, à la façon dont travaille le bois. On tenait manifestement à me conserver une enveloppe corporelle décente, à faire en sorte que je ne m’atrophie pas. Je ressentais mes muscles, et c’est bien la seule sensation qui me permettait de penser que je n’étais pas morte.
Sur le mur d’en face, il y avait cette énorme pendule, incongrue et bruyante. Il m’avait fallu une bonne dose de concentration pour saisir en quoi elle était si différente. Elle ne possédait qu’une aiguille, la grande, qui était invariablement pointée vers le haut, sur un « 12 » imaginaire, puisqu’aucun chiffre n’était représenté. Le tic-tac des secondes qui s’égrènent résonnait dans la pièce, mais l’aiguille ne se décalait jamais sur sa droite pour autant. Non, au bout de soixante secondes, c’est le cadran qui tournait sur sa gauche, d’un soixantième de tour, venant positionner une graduation en face de la grande aiguille, toujours aussi verticale. Manifestement, cette pendule n’était pas là pour donner l’heure, mais seulement pour transmettre la notion du temps qui passe, bien qu’il se soit arrêté. Car c’était là tout le paradoxe de cet appareil : par sa seule présence, il suspendait le présent, lui faisait faire du surplace, et vous condamnait à l’éternité.
Je me perds dans la contemplation de ce visage inconnu. « Maman ? », je demande. Dans ma tête, car ma bouche n’a pas encore réussi à faire sauter le verrou. Le miroir ne répond pas. « Mamie ? » Question et réponse restent muettes. Le téléphone sonne. Incroyable comme j’ai dû vieillir. Je n’ai plus de souvenirs, pourtant j’ai la nostalgie. Je décroche. Le flic insiste, veut savoir si j’ai des problèmes, me rappelle que le numéro s’affiche sur son terminal et que ce genre de mauvaise blague pourrait me coûter bonbon. J’ai mieux à faire, je suis en train d’apprivoiser ce visage qui me regarde. Je me répète que c’est moi, que c’est à ça que je ressemble. Le flic raccroche. Je rappelle.
Régulièrement, j’avais la visite du sale type. Vêtu d’une blouse blanche et portant des gants, une charlotte et un masque de chirurgien, un stéthoscope. Toute la panoplie du docteur Petiot. Le sale type s’occupait de ma toilette, administrait ma dose d’incapacitant, changeait les cathéters, remettait les électrodes en place. J’étais branchée de partout, des sondes étaient reliées aux voies naturelles, des tuyaux m’alimentaient et me ravitaillaient en toutes sortes de médicaments et de drogues. J’étais sous totale assistance médicale, toutes mes fonctions vitales étaient contrôlées à distance. La seule chose que je maîtrisais encore à peu près, c’était mes pensées. Ma mémoire était restée aux vestiaires, mais ma raison pouvait jouer le match, pas de souci. Mon cerveau ne souffrait presque d’aucune entrave. Chimique, du moins. Car pour le reste, tout semblait avoir été conçu pour que ma cervelle se fasse sauter elle-même… C’est le problème de la conscience, ça te fout rarement la paix. La conscience, c’est la pensée sous ecstasy : même quand la musique s’arrête, elle continue à sauter partout.
Au tout début, j’avais bombardé le sale type de questions. Qui êtes-vous ? Pourquoi moi ? Pourquoi tout ça ? Combien de temps encore ? Combien de temps déjà ? Je lui avais hurlé toutes mes interrogations, les lui avais crachées au visage, avais éructé ma haine et ma colère. Le sale type était resté sourd à tout ce vacarme, comme s’il ne l’entendait pas, comme le flic au téléphone. Et pour cause. Le son de ma voix n’était même plus un souvenir ; dans l’incapacité totale d’ouvrir la bouche, je ne parvenais qu’à expulser de l’air et à n’émettre que de vagues gargouillis à peine audibles. Le visage du sale type ne trahissait aucune émotion. De lui, j’avais seulement la perception d’un regard impassible et l’odeur d’un after-shave de vieux beau.
À l’excavatrice, j’ai passé l’éternelle minute de l’horloge à creuser ma mémoire, à rechercher une raison à tout ça, un mobile. Est-ce que j’étais le fruit expérimental d’un nazi, le jouet même pas sexuel d’un pervers, la prisonnière d’un mauvais rêve ? Je devais peut-être un peu de fric à quelqu’un, quelque part, mais qui n’en doit pas ? Et on ne réduit pas les gens à l’état végétal pour ça. On envoie deux porte-flingues pour récupérer les billets, et basta. On cogne, on viole, on tue, mais on ne fait pas ça. Un tel acharnement, tant de machiavélisme, de moyens déployés, ne pouvaient se justifier que par un massacre à grande échelle. Pourtant je peux jurer sous serment que je n’ai jamais exterminé les ours polaires (une déposition sous serment d’une amnésique, ça compte ?), et si j’ai déporté un peuple, je m’en excuse, je l’ai sûrement pas fait exprès.
Plus cette foutue minute défilait, plus je tentais de dépoussiérer mes souvenirs, et plus ma mémoire se troublait. Au point que j’avais été prise d’un vertige le jour où j’avais constaté qu’il me fallait faire un effort pour retrouver comment je m’appelais. Effort vain, comme tous les autres.
Je reraccroche, il rerappelle. Depuis combien de temps est-ce que je me contemple dans ce miroir ? De toute évidence, bien trop longtemps puisque j’en suis à ne plus supporter le reflet qu’il me propose. Je chasse cette image en balançant mon poing dans la glace ; elle s’étoile et me crache en retour mon reflet kaléidoscopique. Cette image fragmentée de moi-même correspond à celle que j’avais consenti à accepter lorsque ma mémoire s’était barrée par toutes les fenêtres. Une sorte de puzzle dont je n’aurais pas le modèle.
Mes yeux se posent sur la paillasse où s’étalent des flacons, des bocaux, des boîtes, et toute la panoplie du marchand de sommeil. Des seringues, des pilules, des liquides, tout ça soigneusement étiqueté pour qu’on s’y retrouve. Des cahiers, un Vidal, des livres, des notes, des relevés de température. Du latin, du grec, du sanskrit. Et des couleurs. Pour surligner, entourer, raturer. Les étiquettes des flacons subissent la même furie chromatique : rose pour les analgésiques, vert pour les opiacés, jaune pour les stimulants, bleu pour les amnésiants. Toute la palette de l’arc-en-ciel pour rendre la vie en noir et blanc.
L’immense pièce était constamment éclairée, d’une lumière hésitante, flageolante, accompagnée de son inévitable grésillement. A-t-on jamais pensé à guillotiner le sadique qui a inventé le tube au néon ?
La pendule serinait invariablement le tic-tac des secondes ; les heures défilaient à tâtons, sans se préoccuper de la suivante, ne conservant que leur notion de division du temps et perdant celle d’indication. En fait, la seule chose qui avançait, c’était cette éternelle minute qui faisait du surplace. La minute se suit et se ressemble.
Une fois la notion du temps définitivement confisquée, je m’étais retrouvée à vivre à l’intérieur de moi-même. Emprisonnée dans mes propres pensées, je m’étais résolue à faire mon lit dans les circonvolutions de mon cerveau. Mon confort dépendait de l’ordre que je mettais dans mes idées.
Cette minute, dont on ne sait jamais si elle avance ou si elle recule, m’avait perdue dans les méandres de mes réflexions. L’instant n’existait plus, il m’était devenu impossible de savoir si j’envisageais le passé ou si j’avais la nostalgie du futur. J’avais traversé un désert de sensations et avais atteint, au bout de celui-ci, la plage d’un océan de perplexités. Pour continuer à progresser, je devais me jeter à l’eau et tenter de gagner l’autre rive, en supposant qu’il y en ait une.
Et j’avais senti l’eau me saisir les reins. Il m’avait fallu quelques tic-tac pour comprendre que la métaphore n’en était pas une, et que j’avais réellement le cul trempé. Dans un réflexe inutile, propre aux personnes amputées d’un membre, j’avais esquissé un geste de la main en direction de mon dos. Et miraculeusement, celle-ci avait semblé réagir. Rien de flagrant, ni même de visible. Mais une sensation perceptible de mouvement. De possibilité de mouvement. J’avais retenté l’expérience, et ce coup-ci j’avais senti mes doigts grincer, mais bouger. Puis j’avais donné l’ordre à ma tête de se tourner, et au bout d’un effort surhumain, infini, j’étais enfin parvenue à regarder le plafond.
Lors de la dernière toilette, le sale type avait dû arracher malencontreusement un cathéter, car la drogue qu’on m’administrait depuis le début me pissait le long des reins, et ne produisait apparemment plus son effet. Progressivement, j’avais retrouvé des sensations physiques. J’étais comme un gosse avec un de ces jouets d’apprentissage : on tape sur un gros bouton représentant un animal, et un panneau s’ouvre, qui montre l’animal demandé. J’appuyais sur le bouton « tourner pied droit », et mon pied droit tournait. Je me concentrais sur ma bouche, et ma mâchoire s’ouvrait. Je m’étais amusée un moment avec mon nouveau joujou, et avais éprouvé un sentiment que je n’avais plus connu depuis belle lurette. Le plaisir de lever la papatte, de se gratter derrière l’oreille, de remuer la queue.
Rapidement, j’avais repensé au sale type. Pour sûr, lui il serait un peu moins enthousiaste en découvrant tout ce bordel. En constatant que son joujou à lui n’était plus cassé, mais fonctionnait de nouveau. Alors je ne m’étais contentée que de brefs mouvements, pour ne pas me faire gauler en pleine séance de gymnastique, et pour ne pas éveiller les soupçons en me présentant dans une posture différente de celle habituelle. Puis j’avais décidé de faire ce que je faisais de mieux depuis pas mal de temps maintenant : attendre.
Le sale type est revenu pour ma toilette. En se penchant par-dessus mon corps, il est tombé sur la flaque dans laquelle je pataugeais. J’ai alors profité des interlocations aquatiques de mon tortionnaire pour m’emparer d’une seringue sur le plateau et la lui planter dans le cou. Ma dextérité étant ce qu’elle était après tant d’inactivité, l’aiguille s’est plantée dans son œil. Je me suis réjouie d’avoir ressenti la douleur jusque dans ma main, après l’impact. La douleur, douce sensation trop longtemps oubliée.
Je me suis difficilement débarrassée du corps inerte avachi sur moi. Je me suis relevée tout aussi péniblement, m’y reprenant à plusieurs fois pour lutter contre les vertiges qui me ramenaient invariablement vers le sol. Puis une fois rétablie, avec la ceinture de la blouse du sale type, je lui ai ligoté les mains dans le dos. Alors, l’ennemi maîtrisé, je me suis assise à côté de lui et ai de nouveau passé une minute infinie à attendre. Attendre que tout se remette progressivement en place.
J’ai pourtant fini par me redresser, et, après tant d’heures passées à m’emmerder, je suis allée décrocher la pendule et en ai retiré la pile. J’avais enfin tué le temps.
Les flics ont pu géolocaliser l’adresse et sont venus défoncer la porte du laboratoire, où ils m’ont trouvée prostrée, les mains en sang d’avoir brisé un miroir, des flacons, des seringues. Dans la pièce contiguë, toute blanche, gisait un sale type, le compas dans l’œil. Ils l’ont zippé dans un grand sac et m’ont embarquée au commissariat.
Non, je ne connais pas mon nom. Ma tronche, je l’ai découverte il y a quelques heures. Ce que je fais dans la vie, où j’habite, combien de temps je suis restée enfermée dans cette pièce, j’en sais rien. Mes souvenirs ont été passés au spectromètre, le sale type m’a injecté du pipi de licorne dans tout le corps, estimons-nous heureux que je ne me bave pas dessus et que je sois en mesure de rester assise sans me lever toutes les minutes pour aller me foutre la tête contre les murs.
On me balance un nom d’homme, ça ne vous dit rien non plus ? Non, ça ne me dit rien. Puis un nom de femme, toujours pas de réaction ? Non, toujours pas. Enfin toujours pas de souvenir, mais j’aurais juré ressentir une étincelle sous mon crâne. Ou une décharge électrique. Un flash ? Quelque chose de fugace, qui a disparu l’instant d’après sans qu’il n’y ait vraiment d’instant d’avant.
Puis les flics me foutent une photo sous le nez. Deux gamines, qui doivent avoir quoi, six et huit ans ? Toujours pas moyen de raccrocher les wagons de la mémoire, mais de nouveau l’étincelle, le shunt, l’éclair. Puis la brume. Je fixe la photo, ces deux fillettes. Le nuage se déchire. Ma mémoire me revient comme une pluie, puis une rivière : j’y plonge les mains pour y attraper des souvenirs, mais ceux-ci me glissent entre les doigts, retournent au torrent et se troublent, forment des ondes concentriques qui s’éloignent lentement de leur centre. J’insiste, je coupelle mes mains, le geste se fait plus efficace ; l’eau finit toujours pas trouver un interstice, une échappatoire, mais j’ai le temps de m’y voir dedans. De voir au fond du puits. C’est fugace, sombre, froid, mais j’ai vu.
J’ouvre brusquement les mains, les souvenirs clapotent et provoquent une éclaboussure, une vaguelette, un rouleau, un tsunami. Et la mémoire me submerge.
Le flic sent mon émoi, brave compagnon. Il demande si ça me revient.
« Oui, ça me revient… »
Puis je l’implore de m’apporter le flacon, celui avec l’étiquette bleue, et de m’en injecter le contenu jusqu’à ce que j’en oublie même de respirer.
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Trophée Anonym’us : Interview Tara Lennart

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Les Mots sans les Noms

jeudi 18 janvier 2018

Une auteure de la team sur la terrasse : Tara Lennart

Tara Lennart

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Une histoire un peu absurde… D’abord l’enthousiasme du comité de lecture (d’une « grosse ») maison, puis l’éditeur qui m’appelle pour convenir d’un rendez-vous… et finalement me dire qu’il aime bien le roman mais qu’il n’y a « pas d’intrigue », donc qu’il ne peut pas le publier. Phrase mystérieuse qui m’a amenée à constater qu’il y avait énormément de romans sans intrigues – y compris chez lui. C’est un peu bizarre à entendre, venant d’un éditeur qui prend du temps pour vous appeler et parler de votre roman, puis se ravise comme s’il le découvrait d’un coup. Mais bon… ça prend du temps de s’habituer à ce qu’un éditeur vous pointe un défaut qui sera souligné comme une qualité par un autre !

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Si j’ai retenu une chose des dizaines de textes lus sur l’écriture, sur les conseils d’écrivains reconnus à des débutants, c’est de travailler. Toujours, sans cesse. Peu importe qu’on essaie de copier les manies de X ou Y qu’on adore, sa méthode de travail ne sera pas forcément la bonne pour nous. Par contre, chercher au plus près ce que l’on veut dire, pourquoi, comment, ce qu’on veut générer comme sentiment chez le lecteur, ce qu’on veut dire de nous, du monde, de notre perception, ça demande de beaucoup travailler. Pas forcément de s’asseoir tous les jours à heure fixe devant son texte, mais de plonger en soi, quelque part. De se questionner sur ses intentions, de toujours chercher à faire mieux. Bien sûr, il faut savoir trouver le moment où on se dit « c’est bon », et ne pas devenir obsessionnel et passer sa vie sur les mêmes trois lignes…3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

L’écriture est une péridurale ! Le monde actuel est tellement brutal, tellement violent et paradoxal, parfois d’une absurdité insupportable qu’il me semble nécessaire de s’évader, de sublimer. L’écriture permet ça, tout en donnant la possibilité magique de laisser une trace, un petit caillou de son ressenti, de son regard, de sa façon de vivre l’époque et d’en témoigner. Duras disait que l’écriture est une façon de « hurler sans bruit » et je trouve cette idée magique. Hurler, ça fait du bien !

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Ah les manies ! Oui en y réfléchissant, j’en ai quelques unes… Je n’écris que le soir, soit dans mon canapé, soit dans mon lit, calée dans des coussins. J’ai besoin du calme extérieur, de l’obscurité et de l’absence de sollicitations… J’écoute toujours de la musique, ou presque, comme pour à la fois me plonger dans ce que j’écris et rythmer mes pensées, sans que la nature de la musique ne déteigne sur le propos. Je peux raconter une histoire drôle en écoutant du black metal satanique, comme avoir en fond sonore de la pop acidulée alors que je raconte des horreurs.5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

C’est amusant de répondre à cette question en ayant écrit trois romans et encore publié aucun ! J’aime beaucoup l’exercice de concision que demande l’écriture d’une nouvelle, le travail de précision, la recherche d’efficacité et de rapidité. Dans un roman, c’est le déroulement, au contraire qui va me plaire, le fait de m’attacher plus durablement aux personnages, à leur inscription, leur façon d’être et ce qu’ils veulent dire. C’est complémentaire, je trouve.6. Votre premier lecteur ?

Je commence par relire mes textes à voix haute en marchant dans mon salon, pour trouver la musique du texte, dépister les répétitions et voir si le texte prend forme, lu tel quel. Après, vient l’étape premier lecteur, ou plutôt première lectrice, puisque ma meilleure amie, illustratrice et coloriste de BD, lit mes textes depuis des années et me donne son ressenti, son avis sur les passages à revoir, le travail à apporter. C’est une étape indispensable !7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

A mon sens, ce serait une aberration ! Les écrivains que je fréquente sont de grands lecteurs qui restent en prise avec le monde littéraire et son actualité. Je ne comprends pas comment on pourrait écrire sans se nourrir de l’écriture des autres.8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Il y en a tellement ! En fonction des époques et de ce que je cherchais dans les livres. Poppy Z. Brite, Bret Easton Ellis, Guillaume Dustan, Marguerite Duras font partie des piliers… Mais pourrais-je ne pas céder au name dropping et ne pas citer Jim Harrison, Charles Bukowski, Jack Kerouac, William Burroughs, Nina Bouraoui, Hervé Guibert, Virginie Despentes, John Fante, Ann Scott, Raymond Carver, Camille Laurens (et beaucoup d’écrivains américains dont le sens de la nouvelle reste inégalé à mes yeux). En fait, je peux tomber amoureuse d’une nouvelle, d’une phrase, d’un regard sur le monde, d’une manière de le retranscrire comme d’une oeuvre entière. Autant dire que ma bibliothèque me pose quelques soucis de place.9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Ah ha l’horreur, l’horreur absolue… Oui, ça m’est arrivé, et ça m’arrive même assez souvent. Avec le temps, j’ai appris à arrêter de paniquer, déjà. A autoriser mon cerveau à vouloir se détendre ou juste se mettre en mode off, et j’en profite pour regarder des films, jouer à des jeux vidéos, sortir. En fait, c’est assez agréable, parce que comme en arts martiaux, où les gestes et les chorégraphie s’enregistrent quand on ne les pratique pas, les textes évoluent quand on n’y touche pas. On ne perd pas l’écriture, du moins je n’ai pas assez de talent pour que ça me soit arrivé… C’est un bel exercice de lâcher prise en tout cas.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Une amie d’écriture m’a vivement encouragée, alors que je n’écris jamais rien qui s’apparente à l’univers du polar. C’était un peu une sorte de challenge. Des écrivains que j’apprécie beaucoup ont participé aux éditions précédentes, en plus, ça me faisait bien envie. Mais il restait le question de « quoi écrire ? » (moi qui ne sais pas construire d’intrigue), et une fois le pitch de la nouvelle trouvé, c’était un plaisir de l’écrire, de plonger dans le noir, de trouver de nouveaux curseurs, un nouvel équilibre dans la construction d’un texte.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Oui, effectivement, je pense que nos lectures en disent long sur notre rapport au monde. Le polar, loin de n’être qu’une mode, pourrait être un moyen d’évacuer toute la violence imposée, de se défouler intellectuellement en lisant des atrocités, en constatant que les « méchants » sont généralement punis et que le crime ne paie pas, ou au contraire que ces salauds sont drôlement malins, de se confronter à une violence choisie et de voir son déroulement puis sa résolution en s’échappant.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Je suis en train de finaliser un recueil de nouvelles, et j’en suis folle de joie. J’ai toujours rêvé de publier des nouvelles plus que des romans. En France, c’est moins bien vu et plus délicat de publier des nouvelles quand on n’a pas déjà deux ou trois romans à son actif. Je suis en train de travailler avec une maison que j’adore et suis de près depuis des années… Et puis par ailleurs, j’ai toujours deux ou trois projets en cours, en lecture, construction, élaboration… Bref, ça devrait bientôt voir le jour !13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci Anonym’us et vive le noir !
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Trophée Anonym’us : Nouvelle 15 – La belle Otero

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 14 janvier 2018

Nouvelle 15 – La belle Otero

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La belle Otero

 — Messieurs, faites vos jeux !
La tension est à son comble dans le grand Salon Privé. Sous les dorures illuminées par le cristal des lustres, les joueurs se toisent à coups de crispations mandibulaires en balançant leurs plaques sur le tapis, au hasard, comme s’ils semaient du blé.
— Les jeux sont faits ?
De deux doigts, le croupier monégasque bloque le cylindre de la roulette, le relance et jette la bille en sens inverse. Au dernier moment, Mickael place tous ses jetons sur le sept. Un silence torride plombe la table, tous observent le champion.
— Rien ne va plus !
La bille choisit son encoche. Sept !
— Rouge, impair et manque. Plein pour vous, monsieur !
Pour la cinquième fois, Mickael gagne. Un frémissement stupéfait s’élève au sein du public. Putain de baraka ! Les mises perdantes ratissées, le croupier-payeur règle son gain au vainqueur, un magot assez rondelet pour s’offrir à gogo plusieurs parties de son jeu favori, le Poker Texas Hold’em no-limit.
Parmi les curieux agglutinés sur les accoudoirs disposés autour de la table – diams et nœuds pap de rigueur –, moi. Mon Graal à portée de main. Au bout de plusieurs années de traque, je tiens enfin ce salaud. T’es fini, connard. Mon sang bouillonne, la rage m’étouffe, mais je contrôle. Pas le moment de faiblir.
Allez, Mickael, quelques coups de Hold’em avant de quitter le casino !
Le gagneur ne m’a pas repéré. Je le précède au Salon Europe et m’installe à la table du No-limit. Il arrive. Six places, une seule de libre : la sienne. Pile en face de moi. Malgré sa trompeuse décontraction, l’excitation lui crève déjà la couenne, la fièvre s’insinue profond dans ses tripes, je connais. À son tour, il allonge sa blinde. Une croupière brune, bien moulée, parcourt le tapis du regard, s’assure que le jeu peut commencer et donne. Deux cartes chacun distribuées en deux tours horaires.
Je détourne les yeux de son cul, les plante sur Mickael et me racle la gorge avec une discrète insistance. Indifférent aux grâces de la brunette, le flambeur lève la tête, me dévisage. Il ôte ses Ray-Ban et accommode. Sa pupille s’agrandit et se bloque sur mon sourire à peine ébauché néanmoins nocif. Je l’observe, tous mes sens braqués sur ses réactions. Il tente de cacher son trouble, mais j’entends sa respiration s’accélérer, s’enrayer. Je jouis de sa stupeur. Impassible en dépit des gouttes perlant sur son front, il chausse ses lunettes noires, soulève un coin de carte. Les jointures de ses doigts se raidissent sur son jeu, une sale contracture lui vrille la bouche. Il doute encore, me jette des coups d’œil à la dérobée. J’esquisse un geste dans sa direction, comme une menace masquée, il tressaille et se fige.
Nous y sommes, Mickael m’a reconnu. Disons plus justement que mes traits lui rappellent une tête qu’il aurait préféré oublier. Je gratte les poils de ma barbe en les faisant crisser et me tapote un ongle sur la canine, il détourne le regard.
Les éclats opalescents reflétés par les colonnes d’onyx accentuent la pâleur des visages tendus à l’extrême. Nouvelle distribution. Les cinq cartes visibles du tableau s’étalent sur le tapis parmi lesquelles le flop, le turn et le river.
Je joue froidement, relance, mes yeux enfoncés comme des pics à glace dans les carreaux de Mickael. Il peine à dominer sa confusion mais gagne à chaque coup. Haut la main et couilles en berne. T’es pro ou t’es pas pro, putain de tafiole ? Contrôle-toi, nom de Dieu ! Avec le pactole amassé précédemment à la roulette, il n’a pas de limite, ses blindes non plus. J’avais prévu. Qu’il profite de cette ultime volupté avant la mise à mort.
Trois joueurs se sont déjà couchés. Les piles de jetons bicolores du pot s’élèvent, mais plus Mickael tond ses adversaires, plus il se tétanise. Une moiteur morbide suinte par tous ses pores. Je me repais de son vertige. Ni lui ni moi n’en doutons, l’issue des réjouissances sera définitive.
— Las Vegas, novembre 2014.
J’ai à peine susurré les mots. Même retenus au bord de mes lèvres, Mickael les aurait entendus. Il ne parvient plus à réprimer le tremblement de ses mains.
Aucune réaction de la part des autres participants, à fond dans leur jeu, hermétiques à la tragédie qui se déroule sous leurs yeux. Lorsque l’un d’entre eux lève brusquement le coude et ajuste son nœud pap, Mickael sursaute comme si l’homme avait dégainé.
Les parties se poursuivent dans une tension haineuse. Des six joueurs présents autour de la table, le quatrième se couche aussi, rincé. Ne reste plus que nous deux. Les mises plafonnent au maximum. Mickael a une main fabuleuse. Fabuleuse !
Dernier acte. Heads-up, le tête-à-tête fatidique. La croupière brûle une carte puis distribue. Regards en rafales de Kalach, relances agressives, survoltage des cortex au bord de la dislocation à force d’évaluer les probabilités, suées carburées de part et d’autre, bluff, anti-bluff, contre-bluff. Et me voilà.
Entre le tableau visible et l’ultime donne, je tire un full. Coup de cul inouï. Finita la Commedia ! Némésis la vengeresse veille sur moi. Mickael, t’es mort ! Je mise mon tapis en défiant mon adversaire d’un œil torve. Pendant quelques microsecondes, un flottement plane. Et sans même vérifier sa main, comme un automate halluciné, Mickael suit. Mon sourire venimeux lui explose l’intérieur, mais il s’accroche, le rat. Il sait pourtant qu’il ne sortira pas vivant du casino. L’affaire est terminée pour lui.
C’est l’abattage des cartes, la curée. Une meute de loups chimériques se rue avec furie sur la proie, lui arrache les chairs, dévore son cœur. Exsangue, Mickael se lève, chancelle, manque de tomber, se rassoit. Et me laisse un tapis royal.
La croupière me colle son décolleté gélatineux sous le nez et pousse le tas de jetons devant moi. Tiens ! une affriolante perspective, cette brunette, elle absorbera mon trop-plein d’effervescence. Le torrent d’adrénaline affluant dans mes veines à la pensée d’enfoncer mon coutelas dans les entrailles de Mickael se gonfle à l’idée d’enfourcher une croupe dodue. Putain de stimulation !
Je respire un grand coup le temps que le perdant réalise son désastre, et vise les fresques peintes sur les murs lambrissés du Salon. Mon regard croise celui de la belle Otero, prisonnière de son lourd cadre doré. Au cours d’une nuit de la Belle Époque, la luxueuse gitane a laissé un million de francs-or sur le tapis. En ses jours de gloire, la courtisane séductrice de rois, d’aristocrates et de ministres avait été surnommée la sirène des suicides tant elle a brisé de cœurs.
Et toi, Mickael ? Mickael le gagneur, Mickael le magicien, combien d’hommes as-tu démolis, poussés au désespoir ? À la mort.
Le bouffon a perdu. Livide, il quitte la table d’une démarche incertaine tandis que je griffonne un billet et le glisse entre les seins de la croupière. Elle n’a d’yeux que pour les joyaux empilés sur le tapis. Bientôt, elle les aura dans la bouche si elle est sage. Avec le reste.
— À tout à l’heure.
La mallette sous mon coude, prodigieux trophée plein de jetons et de plaques, je me dirige vers les caisses pour échanger le plastique contre du sonnant et trébuchant, puis rejoins Mickael au bar du Salon Privé.
Déjà trois verres vides devant lui. Effondré sur un tabouret, il ne comprend pas quelle folie l’a pris de suivre avec une main aussi chiche. Même avec le couteau sous la gorge, on ne mise pas sa fortune avec un dix de trèfle et une dame de carreau au premier tour. Ce joueur, le portrait quasi conforme du Neuville de Las Vegas, l’a démonté, lui a ruiné son légendaire self-control, l’a massacré.
Mickael lève une mine accablée vers l’Italien qui le gratifie d’un sourire bienveillant, il compatit. En service au casino depuis plusieurs années, le barman a côtoyé toute sorte de perdants et se doute bien que celui qui commande sec trois shots de vodka n’a pas dû être chanceux.
— Remettez la même chose à monsieur, c’est pour moi.
Mickael se retourne, il m’attendait. Le garçon fredonne.
— Et pour vous, gentille Signore ?
— Champagne. Ce que vous avez de plus cher. Avec deux coupes.
Les yeux du serveur pétillent. Il fait un signe discret au manager qui galope vers nous, un linge blanc au bras.
— Un Perrier-Jouët cuvée Belle Époque ou un Dom Pérignon millésimé ?
— Les deux.
Comparé aux gigantesques salles du Casino, le bar privé reste intime mais à la hauteur du décorum ambiant, dorures d’un kitsch à gerber illuminées par un monstrueux lustre à pampilles : tout Monaco ! Les barmen tchatchent, la langue italienne chante joyeusement, un bouchon saute et les coupes se remplissent.
Durant la partie, la tension de Mickael était au maximum, ses réactions à fleur de nerf et la dévastation provoquée par ma présence, palpable. Jusqu’à sa perte de contrôle au moment de suivre mon tapis. Mais avec les bulles, la bête reprend du poil, retrouve un semblant de vaillance. Je laisse le condamné souffler, j’ai tout mon temps.
— Qu’est-ce qu’on fête ?
Vas-y, fanfaronne, mon pote, profite donc encore un peu !
Je ne réponds pas, me contente de lui jeter un regard de mort, et entrouvre ma veste de smoking, découvrant le manche d’un cran d’arrêt d’un côté, un Beretta M20 de l’autre. En bon visiteur inoffensif, j’avais veillé à introduire discrètement les armes dans le casino avant de franchir les barrières de sécurité.
— Ton complice, au Hold’em ?
Mickael arrondit sa bouche, ses yeux, grimace un ébahissement outragé. Se raccroche à la vie. J’avale deux coupes cul sec et lui flanque une torgnole. Les serveurs déguerpissent vers le fond du bar.
— Pas de ce jeu-là avec moi, mon pote. Tes tours de passe-passe : ENOUGH !
— Vous êtes fou.
Il pousse des cris de porc avec l’espoir d’attirer l’attention du personnel, je lui allonge un poing mauvais en pleine gueule. En attendant mieux. Putain, je me retiens de lui défoncer sa face de bellâtre gominé, de lui balancer une volée de semelles cloutées dans les orbites.
Panique à bord, côté limonade. Quand le manager commence à pianoter sur son portable, je dégaine mon Beretta et d’un signe radical lui intime l’ordre de poser son téléphone sur le comptoir, son copain pareil. Les gars s’exécutent sans faire de simagrée, ils ont capté. Ne bougeront plus. Je me remplis le gosier d’une goulée de champagne, attrape Mickael par le col et lui pulvérise le liquide poisseux dans la tronche.
— Max Sviridov, Radu Stevo, Phil Bronson… Julian Neuville. Tous se sont tiré une balle à cause de tes arnaques. Ruinés à coup de piperies.
Mickael se tient la mâchoire d’une main, de l’autre se protège. J’ai un peu forcé sur l’impact, tout à l’heure. Un couard juste bon à truquer, pas foutu de riposter, je m’en doutais. Le fraudeur sait que je le traque depuis la mort de Julian, mon cadet né trois minutes après moi. Des années que l’imposteur se défile, me nargue, me fourvoie, mystifie le monde du poker par ses métamorphoses. Le roi de l’esquive. Aujourd’hui, Mickael a endossé un habit de zingaro : moustaches brunes à la Zappa, panama, costard de lin crème, froissé juste comme il faut. Un nouvel avatar du blond fadasse de Vegas, du clown outrancier d’Atlantic City. Malgré les plaintes et les enquêtes sur ses coups tordus, l’insaisissable tricheur ne s’est jamais fait prendre. Il analyse les lieux avec minutie et ajuste ses stratégies en fonction des caméras dont il a repéré les emplacements dans les casinos internationaux. Le Flamingo de Vegas et bien d’autres, Macao, Lisbonne… Partout, le monde du poker est à sa botte.
— T’as les jetons, là, et pas les bicolores ! Tu fais moins l’fiérot, hein !
Je culbute son tabouret d’un pied rageur, il s’affale. Planqués derrière la porte, les serveurs n’en perdent pas une. Je souris et leur fais un petit coucou. Ils disparaissent aussi sec et se replient dans la réserve. Le magouilleur ose un rétablissement, je lui écrase le nez avec ma Weston.
Je connais à fond le modus operandi de Mickael au Hold’em : cibler un croupier, le travailler au corps, creuser ses failles – surtout financières –, lui faire miroiter le pactole et lui proposer le coup. Les employés du casino passent leur vie à fréquenter les fortunes planétaires, à brasser des sommes colossales alors qu’ils peinent à rembourser leurs mensualités. Malgré leur fiabilité quasi absolue, certains se laissent allécher. Suffit de débusquer le rapace et de le dresser.
Il tente de dégager sa tête prête à imploser.
— Arrêtez !
Je m’assois sur le tabouret, lui écrase la pomme d’Adam avec la pointe de ma pompe, l’enfonce jusqu’à la glotte. Il bat des pieds, des mains, suffoque.
Bien avant chaque tournoi, Mickael forme son partenaire de prédilection, avec une inclination particulière pour les référents des grands parcours, puis il élabore avec ce complice opportun un code gestuel infaillible permettant la lecture des jeux adverses. Un nouveau scénario à chaque acte. Une tâche laborieuse impliquant un investissement à la mesure, mais dont les bénéfices peuvent s’élever à plusieurs millions de dollars. En combinant ses talents de pipeur illusionniste entraîné aux plus subtiles manipulations, son génie au ciblage de secteur à la roulette – une pratique indétectable à la vidéo –, ses connivences avec la croupe et son art consommé du bluff, Mickael est devenu l’un des joueurs les plus riches du monde. Il possède des propriétés à Hawaï, une île privée à la Barbade, un penthouse à Dubaï. Malgré tout, il demeure aussi discret que transparent.
Je l’attrape par les cheveux, son postiche poisseux me reste dans la main. Connard ! Je dégaine mon cran d’arrêt, le plaque sur sa gorge, lui entaille la peau du cou. Une giclée rouge vermine pisse sur son col. Il chouine.
— Ton complice ?
Il ne se fait plus prier, il donne.
— La croupière.
— Bougresse ! Ça tombe à pic, j’avais justement l’intention de m’occuper de ses fesses. Elle va déguster. Et pour la roulette ?
— Ma science et mes doigts de fée.
Il s’enhardit à ironiser, le morbac. Baffe dans la gueule. Sa tête heurte violemment le bois du zinc. Je le rejette à terre, lui broie la joue de mon pied comme si j’écrasais une vieille merde. J’appelle le manager qui sort de la réserve et s’approche à reculons en gardant une distance respectable avec moi. Je lui propose un deal : une demi-heure, seul avec mon « ami ». Cinq mille euros, pas de question. Le barman hésite. Non, il ne perdra pas son job. Sous la menace d’une arme, j’aurai confisqué leur portable, à lui et à son collègue, et les aurai enfermés dans la remise.
— Allez, sept mille et on n’en parle plus.
Il me tend un trousseau de clés et détale.
— Et pas d’embrouille, hein ! On reste tranquille dans son coin.
Je cours verrouiller les portes, celle de l’entrée et l’autre.
À nous deux, Mickael.
Je passe derrière le bar, décroche une bouteille de vodka et la verse sur le saligaud en ricanant. Ses braillements de putois m’agacent les tympans, j’enfonce profond le goulot dans sa bouche, et lui prodigue un va-et-vient libidineux avec l’objet. Il roule des yeux, bave, avale l’Absolut. Je remplis ma coupe de champagne, la déguste en prenant mon temps et l’éclate violemment sur le sol.
— Bon. Assez joué. Finissons-en.
Ma vengeance au bord de son assouvissement me congestionne tout entier, je fais durer l’euphorie avec la pointe de mon coutelas, et y vais de quelques balafres à droite, à gauche. Mickael jette un œil misérable vers la porte de service désespérément close. La veste de son costume n’est plus qu’une chiffe sanguinolente, sa tête, une bichromie rouge violet. Je sors mon Beretta de son holster et visse le silencieux. Il chiale, se contorsionne, tente une échappée. Coup de latte dans le tibia, là où ça fait mal. J’arme la chambre du calibre, fais tomber le cran de sécurité, et le glisse dans ma ceinture. Ne reste plus qu’à achever ce chien avant de m’éclipser du casino, ni vu ni connu.
Je ricane et l’attrape par le col.
— Arme de poing ou blanche ? Je te laisse le choix, vois-tu.
Le temps que je lui taquine la trachée avec mon coutelas, ce con de Mickael, avec l’énergie du désespoir, s’enhardit à se relever en me fixant. Tu ne doutes de rien, pauvre pitre. Soudain, d’un geste prompt il allonge le bras, arrache le Beretta et le décharge dans mes tripes. Sans un regard, sans une hésitation. Putain, merde ! Le bide explosé, je vacille, m’écroule ; un geyser rouge où se mêlent chairs et viscères se répand sur le sol. Salaud ! Je plaque mes paumes sur la plaie béante, je vais crever. Lentement.
Dans mon dernier souffle, entre mes paupières mi-closes, je vois le perfide, la mallette de fric à la main, son chapeau de zingaro enfoncé jusqu’au nez et sur le dos ma veste de smoking que j’avais posée sur un tabouret. Il fouille dans la poche, trouve la clé et sort.
Mickael traverse la grande salle, lève les yeux vers le portrait de la belle Otero et la gratifie d’une discrète révérence.
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Trophée Anonym’us : Interview James Osmont

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Les Mots sans les Noms

jeudi 11 janvier 2018

Un auteur sur la terrasse : James Osmont

James Osmont

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ? 

Bonjour, quand même ! On n’est pas des bêtes ! Bon, oui, le manuscrit, l’éditeur, les espoirs pleins les yeux mirant chaque page qui sort de la photocopieuse, avec au final un ticket de caisse d’une tonne, mais qui ne pèse pas encore aussi lourd que toute l’ambition que tu y as mis… Jusqu’au drame. Le silence. Plus que le refus, même non motivé (ou bien par une lettre standardisée) ; le foutu silence. Mais c’est une histoire que tout le monde a vécu, miracles mis à part. D’une confondante banalité, même, cette histoire !

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ? 
Ça vaut ce que ça vaut, et sans prétention aucune ; mais il est clair que j’apporte beaucoup de soin au style et à la « petite musique des mots », au rythme etc… Sur le fond, mon leitmotiv était de livrer une copie réaliste et crédible cliniquement, loin de certaines caricatures pseudo-psychiatriques que l’on rencontre dans beaucoup de « romans de genre »

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ? 

J’aurais voulu dire « avec », par confort. Mais en réalité c’est « sans », ça m’épuise, ça prend la place de tout le reste, sommeil compris, ça m »est sans doute nécessaire pour rendre un copie forte et urgente… Pour le moment du moins, je ne sais pas faire autrement. Tant que cela est synonyme de spontanéité et objet d’un fort sentiment d’accomplissement artistique, ça continuera comme ça.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ? 

Procrastiner. Même quand j’ai quatre heures devant moi, le temps de me mettre dans un certain état, me laisser traverser par les idées qui viennent, s’imposent parfois, à la naissance d’un fil à tirer ; je sais que je n’écrirai de manière vraiment productive que dans la dernière heure… Ça, plus la musique et le café, évidemment.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ? 

Le vertige d’un roman, parce que tout est possible, l’horizon est souvent lointain, on respire, on peut prendre le temps, mais il faut s’astreindre à une certaine méthodologie. La concision et les contraintes d’une nouvelle, encore plus à thème imposé, ça a quelque chose de jouissif aussi, à réussir des contorsions pour faire entrer dans une cage cette animal a priori inapprivoisable qu’est l’inspiration.

6. Votre premier lecteur ? 

Moi. Je pense que c’est très important, de prendre du recul et de relire en se disant en permanence : « si j’étais le lecteur lambda qui tombe sur ce texte, qu’est-ce que je ressentirais ?». Ensuite bien sûr je travaille avec deux ou trois beta lecteurs de confiance. Ma femme juste après, je ne peux pas lui montrer quelque chose de pas suffisamment abouti.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ? 

Non. Absolument impossible. Du moins pour la fiction. Pour le témoignage, c’est différent je pense. En tout cas, on ne peut pas écrire sans « avoir lu ». C’est une culture, une gymnastique du cerveau, des archétypes, une notion (même partielle) de tout ce qui a déjà été dit et de quelle façon… Par cont pendant la phase de création très intense, là, j’éprouve beaucoup de mal à lire. Ça me parasite, ça chasse les idées qui germent et m’habitent alors. Ce qui fait que depuis deux ans, j’ai beaucoup réduit mon rythme de lecture.

8.. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ? 

J’ai une culture classique. Imposée puis par goût. Zola en particulier. Par transgression adolescente, j’ai ensuite lu beaucoup de science-fiction, de fantasy, mais avec toujours la quête d’une vraie plume, Dan Simmons par exemple. Le polar, le thriller, c’est venu plus tard, parce que le temps pour lire était plus réduit à l’âge adulte et j’avais comme beaucoup de gens le besoin un peu primaire de ressentir, fort et vite. Mais je pense que ce genre peut ne pas se résumer à ça. C’est vraiment réducteur et un peu snob de le croire. Je citerais Vargas pour la plume, là aussi. Mais il y en aurait tellement d’autres…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 

Je suis « auteur », mais avant les mots j’utilisais la photographie comme media. Les pannes d’inspiration ne m’ont jamais fait peur. C’est typiquement quand ont s’acharne à chercher ses clés que le trousseau reste introuvable. Si on laisse venir, si on repose son esprit, voire qu’on le met un peu en jachère, en lisant à nouveau par exemple ou en vivant d’autres expériences, en se ré-ouvrant aux autres : là les idées reviennent naturellement. Pour le moment ça s’est toujours passé comme ça. Si don il y a, il est peut-être là…

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ? 

Je n’ai pas eu à « accepter », puisque c’est une place que s’est libérée et qui m’a permis de proposer ma candidature. J’ai rapidement retenu l’attention et je n’en croyais pas mes yeux. Mais effectivement, le concept d’une joute d’auteurs reconnus et plus anonymes à l’aveugle est vraiment très stimulante. Quant à l’aspect humain ressenti lorsque plusieurs membres du jury sont venus me saluer et me souhaiter bonne chance : c’est rare et très appréciable.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ? 

Les mass media voudraient le croire. Je pense que des histoires sombres dans la tradition orale ou depuis l’invention de l’imprimerie, l’Homme a toujours aimé s’en raconter. Pour expier ses peurs, pour souder les groupes dans une communauté de destin ou contre un ennemi commun, réel ou fantasmé. Il n’y pas plus de serial killers depuis qu’on les glorifie, j’en suis persuadé. Et il n’y pas plus de vocation de flic depuis Colombo ou Maigret. Il y a des équilibres immuables, des vocations de malfaisance ou de défenseurs de la veuve et de l’orphelin. C’est inhérent à la nature humaine. Le reste est affaire de marketing et de mode. Et il est de ce fait difficile de valoriser une démarche qu’on pense « artistique » dans un « marché » qui vise des cœurs de cible et se nourrit annuellement (voire plus) du thriller typique venu du nord ou du roman option flic bourru cinquantenaire ou de la surenchère sanguinolente etc… La bulle éclatera et la lassitude pointera son nez si on ne valorise pas les propositions plus en marge, qui débordent des cases, les genres et les grosses ficelles un peu usées…

12. Vos projets, votre actualité littéraire ? 

Je termine cette trilogie avec le sentiment d’avoir beaucoup donné de moi. Je me mets un peu en dormance justement là, comme les orchidées pour qu’elles refleurissent, il faut les assécher un peu, qu’elles luttent pour leur survie… Mais ça revient vite, parfois malgré moi… J’écris plutôt des textes courts actuellement, certains servent à des participations à des concours, d’autres à des recueils de nouvelles comme celui au profit de la fondation ELLE. Je ne m’interdis rien, je n’ai pas de plan de carrière, je saisis les opportunités et les rencontres, ça a toujours plutôt porté ses fruits, que ce soit plume en main ou derrière mon objectif photo…

13. Le (s) mot(s) de la fin ? 

Restez curieux, l’auto-édition a son lot de promesses insoupçonnées, lisez pour la culture, la découverte, la bousculade émotionnelle, l’émulation intellectuelle, pas comme des consommateurs. On a le public que l’on mérite, et le mien est en or. Je n’en finis plus de dire merci pour ce qu’il m’arrive depuis deux ans. Bouche à oreille et rock n’roll !
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Trophée Anonym’us : Interview Véronique Jeandé

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Les Mots sans les Noms

 

jeudi 4 janvier 2018
Une auteure sur la terrasse :

Véronique Jeandé

Véronique Jeandé
Veronique Jeandé

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

« Il était une fois… un livre.
Sagement rangé pendant des années dans un petit coin de tête, il n’ennuyait personne. Jusqu’au jour où il en a eu assez. Déclenchant ainsi une révolution.
– Il n’y a plus rien dans le frigidaire !
– Ah bon ?
– Si on partait à la mer ce week-end ?
– Euh, non…
– Maman, pourquoi tu me dis qu’il ne faut pas passer trop de temps devant des écrans et que tu restes toute la journée devant ton ordinateur ?
– C’est différent, maman travaille…

Mais comme toute révolution finit par se terminer un jour, fort heureusement, le calme est enfin revenu. Le jour où la dernière page est sortie de l’imprimante et où il s’est installé confortablement dans le tiroir du bureau.

Pas pour longtemps cependant. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour rester enfermé dans un meuble. Et le voilà reparti dans ses activités militantes. Nouant insidieusement des contacts avec l’extérieur et créant son propre réseau de soutien. C’est ainsi que les publicités pour des maisons d’édition ont commencé à fleurir comme par magie au-dessus de son tiroir.

Un contrat à compte d’éditeur, pourquoi pas… Et hop, signé avec Nouvelles Plumes, le voici parti pour de nouvelles aventures. Mais le rêve a progressivement viré au cauchemar et il a donc préféré faire ses valises plutôt que de voir l’histoire se terminer en thriller.

Il embrassa alors l’autoédition et il vécut heureux… »

2. Écrire… Quelles sont vos exigences vis-à-vis de votre écriture ?

J’ai la tête dans les nuages et les pieds sur terre. Le résultat ? Ce sont des livres qui flirtent avec le fantastique, tout en cherchant à être vraisemblables. Je m’attache donc tout particulièrement à la cohérence de l’histoire, de manière à ce que le lecteur puisse se dire : « … et si c’était vrai ? ».

Sur un plan plus pratique, le travail de relecture et de correction est pour moi aussi important que l’écriture à proprement parler. Le lecteur doit pouvoir profiter de l’histoire sans être perturbé par des fautes à chaque page. Il est clair qu’un autoédité ne dispose pas des mêmes moyens qu’une grande maison d’édition. Je ne peux pas promettre qu’il ne restera pas quelques coquilles dans mes livres, mais j’essaye de les traquer au maximum, épaulée en cela par des bénévoles que je ne remercierai jamais assez.

3. Écrire… Avec ou sans péridurale ?

J’ai opté pour la césarienne. Avec péridurale.

4. Écrire… Des rituels, des petites manies ?

De la musique, de la musique, encore de la musique… Lorsque j’écris, j’écoute certains albums en boucle. Simplement car ils s’adaptent parfaitement à l’ambiance de mes romans. Chacun de mes livres restera lié à la musique qui a accompagné ces longues heures d’écriture. Il me suffit de réécouter ces morceaux pour me replonger dans l’histoire et retrouver mes personnages. Pratique, non ?

5. Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plaît dans chacune d’elles ?

J’ai découvert le format « nouvelles » avec un groupe qui s’appelle « Histoires sous influence ». Je dois avouer m’être énormément amusée. C’est un exercice complètement différent, notamment lorsque l’on doit se conformer à des règles ou à des mots imposés.

L’écriture d’un roman demande du temps, beaucoup de temps. Lorsque je n’en ai pas suffisamment, les nouvelles sont une bonne alternative pour retrouver le plaisir d’écrire.

6. Votre premier lecteur ?

Désigné d’office, pas de chance !

Avant de publier mes romans, je fais tourner mes manuscrits dans un cercle restreint, mes « correcteurs ». Leur rôle est primordial, puisque c’est grâce à leurs retours détaillés et à leurs observations que je vais pouvoir affiner le livre, voire corriger certains passages.

Lorsque Le Cercle Manteia a été terminé, je ne savais pas trop quoi en faire. Alors j’ai sélectionné dans mon entourage quelques personnes à qui j’ai remis le manuscrit sans préciser qui en était l’auteur, de manière à recueillir des avis objectifs. Aujourd’hui, je ne manque pas de volontaires, c’est nettement plus facile. Les échanges sont souvent passionnants et très enrichissants.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Lire ou écrire, il faut choisir !

Enfin, pour ce qui me concerne. Lorsque je suis plongée dans l’écriture, cette activité devient tellement envahissante qu’il ne reste plus beaucoup de place pour le reste. Mais pas d’inquiétude, je me rattrape lorsque le livre est fini.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Je n’ai jamais été déçue par les livres de Ken Follett. Il a le don de manier la plume, mélangeant avec subtilité Histoire et roman. J’ai toujours été en admiration devant les œuvres de Tolkien, qui a réussi à créer un univers grandiose. Mais il y a beaucoup d’autres auteurs dans ma bibliothèque, connus ou inconnus, qui m’ont fait rêver. Inutile de préciser que vous y trouverez plus de thrillers et de polars que de classiques ou de poésie.

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Enfin du temps pour lire les romans des autres ! Et Dieu sait combien j’ai de retard…

Non, cela ne m’inquiète pas. J’ai toujours considéré l’écriture comme un loisir et un plaisir. Si l’envie n’y est plus, c’est qu’il est temps de faire une pause. Je suis persuadée qu’elle reviendra un jour.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

L’anonymat me va très bien. Je suis du genre discret. Je préfère rester en retrait et observer plutôt que de me lancer dans de grands discours. Pas très vendeur, j’admets, mais on ne se refait pas. Le concept de ce Trophée, que j’avais croisé à diverses reprises sur les réseaux sociaux, m’a donc interpellée.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?

Je peux vous conseiller un psy si vous voulez. Parce que moi, je n’ai pas la réponse à cette question… Les lecteurs de polars et de thrillers me semblent plutôt normaux dans l’ensemble.

S’agit-il de voyeurisme, d’un exutoire ? Ou ne serait-ce pas plutôt le besoin de s’identifier à un personnage qui, dans la majeure partie des cas, va chercher à combattre cette violence ? Personnellement, dans mes romans, j’aime jouer sur différents tableaux. La noirceur des uns fait ressortir l’humanité des autres.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Le cinquième roman, que j’ai momentanément abandonné pour laisser un petit peu de place à des projets non littéraires. Des salons, sans doute, je vais y penser.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Je préfère penser qu’il s’agit d’une histoire sans fin.

Bonne continuation à vous !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse
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Trophée Anonym’us : Nouvelle13 : Bintje

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Nouvelle13 : Bintje


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Bintje

Moulée dans une mini robe rouge très échancrée qui révélait une musculature de gymnaste, Cachou se hâtait de rentrer chez elle. Sa silhouette ainsi que sa merveilleuse chevelure ondulée retenue par un gros papillon de plastique doré attiraient tous les regards.
Elle était sur le qui-vive, jetant des coups d’œil nerveux tout autour d’elle. Depuis quelque temps, elle avait l’impression d’être suivie par une femme, une grande femme stricte au regard décapant.
Après s’être engagée dans le dédale des ruelles qui menaient à son immeuble, elle ne put se retenir de courir avec une seule envie, se calfeutrer chez elle, compulser les brochures de voyages et les guides touristiques, choisir le pays, l’île paradisiaque où elle s’installerait définitivement. Mais elle se contentait pour le moment de rêver, elle attendait d’avoir assez d’audace pour oser traverser l’aérogare avec un sac rempli de billets de banque — et que la peur l’ait quittée.
Depuis sa chambre d’hôtel, la grande femme stricte au regard décapant avait une vue plongeante dans la cour intérieure de l’immeuble et dans l’appartement vétuste de cette fille à la robe rouge. Elle la guettait, immobile derrière les rideaux lorsqu’elle vit la lumière jaillir dans le séjour. Aussitôt, Angélina arrêta le chronomètre de sa montre : comme les autres fois, la fille s’était absentée un peu plus d’une demi-heure.
Angélina était intriguée par le comportement de cette fille. Cachou ne sortait que pour s’approvisionner deux ou trois fois par semaine en coup de vent. Elle avait pour habitude, outre la manie compulsive de se plonger dans des catalogues d’images exotiques, de se caler dans son canapé pour parler longuement devant le micro d’un magnétophone. Cachou procédait aussi à un rituel au retour de ses sorties, elle extirpait d’une armoire un sac de voyage où elle introduisait une bestiole qui s’agitait au bout de ses doigts et qu’Angélina identifia comme une souris.
Cachou passa ensuite dans la salle de bain. Devant sa glace, elle arracha la chevelure postiche qui camouflait une coupe à la garçonne d’une teinte carotte, telle que la montrait une photo parue dans une revue people où elle était citée comme la présumée petite amie de Loïc Torve.
Petit ami peu empressé, pensait Angélina qui n’avait jamais aperçu d’homme dans l’appartement de la fille en rouge.
Loïc Torve avait fait l’objet d’un article larmoyant après le crash d’un petit avion privé dans lequel son père, Bernard Torve, un richissime homme d’affaires avait trouvé la mort.
La renommée du businessman avait éclipsé l’autre victime de cet accident : le pilote Denis Charles Duroit, le compagnon d’Angélina.
Celle-ci n’admettait pas qu’on ait mis en doute les compétences et l’expérience de son amoureux, lequel prenait toujours scrupuleusement en compte la météo et vérifiait lui-même l’état de son avion. Le rendre responsable du crash était une insulte posthume. Mais si le pilote n’avait pas commis d’erreur, alors l’hypothèse d’un sabotage n’était pas exclue. Dans quel but ? Dans l’intérêt de qui ? Angélina était bien décidée à blanchir la mémoire de son fiancé et cette fille qui avait été la petite amie de Loïc Torve constituait sa seule piste.
Pour convaincre la famille Torve de s’associer à ses investigations, elle s’était rendue à la résidence de l’homme d’affaires, un château tarabiscoté niché dans un écrin de campagne. Depuis la route, elle avait aperçu les manches à air du petit aérodrome privé d’où Denis avait décollé en ce jour fatal. À travers la grille monumentale du parc, Angélina avait raconté son histoire au gardien, affligé par la mort de son patron et par l’hospitalisation de Madame. Pour l’heure, le fils unique du businessman, Loïc, n’était pas là. Il mit la visiteuse en garde contre cet héritier, arrogant et antipathique, précocement cuit par l’alcool, les drogues et sa vie de noctambule, incapable de succéder aux affaires paternelles, pillant et dilapidant les richesses du château.
– Franchement, je me demande ce qu’elle pouvait lui trouver la petite qui venait régulièrement ici, dit l’homme. Un taxi la déposait trois fois par semaine…
– Quelle petite ?
‒ La copine de Loïc, une jeune fille rigolote, sympa.
Cette fille constituait une piste. Angélina retrouva la compagnie de taxis qui conduisait Cachou chez les Torve et put ainsi localiser l’immeuble où elle résidait. Elle guetta dans la rue les passantes ressemblant au cliché du journal et, très vite, reconnut la copine de Loïc qui logeait au premier. Angélina dénicha la chambre d’hôtel qui donnait sur l’appartement de la fille, lui permettant d’observer ses allées et venues ; la fille ne recevait aucune visite.
Avait-elle affaire à une terroriste qui aurait glissé une bombe à retardement dans l’attaché-case de l’homme d’affaires ? Ou bien était-elle la complice d’un parricide monstrueux ? Dans ce cas, pourquoi n’avait-elle aucune relation avec son comparse ? Angélina entrevoyait encore l’hypothèse d’un chantage : ces précautions vestimentaires, ces sorties éclair, la mystérieuse sacoche, les enregistrements, tout cela prouvait, à l’évidence, qu’elle détenait un secret : l’explication du drame se trouvait quelque part dans cet appartement.
Ayant attendu que Cachou fût sortie, Angélina enclencha le minuteur de sa montre et quitta sa chambre. Elle traversa la cour intérieure, entra dans l’autre immeuble par la porte de service et traversa le hall d’entrée. Suivant le couloir jusqu’à la porte de l’appartement, elle s’assura que personne ne la vît crocheter la serrure et se glisser furtivement à l’intérieur.
Le magnétophone était resté en évidence sur la table. Angélina pressa la touche de retour rapide. La bande magnétique se rembobina avec un piaillement emballé, puis elle passa en lecture :
Cachou, c’est le prénom que je me suis choisi. Mon vrai nom, c’est Personne. On peut dire qu’on m’a rendue caractérielle. Je devais pas être facile, d’accord, mais la faute à qui ? Abandonnée, tabassée, maltraitée et j’en passe. Je sais pas combien j’ai épuisé de familles d’accueil jusqu’à ma dernière fugue. Réussie. Jamais retrouvée. Mais ils m’ont pas trop cherchée… J’ai trouvé des fringues assez chouettes au secours populaire. Et je me suis plantée sur le boulevard. C’est en faisant la pute que j’ai rencontré Bintje.
Son vrai nom à lui, c’est Loïc Torve. Je l’ai tout de suite surnommé Bintje : une vraie patate. Une terreur ambulante aussi, ce mec. Il s’accrochait à moi : je lui plaisais, tu parles ! Il me refilait un bon paquet pour me sauter et pour me trimballer avec lui dans ses sauteries huppées. C’est moins l’argent qui me faisait revenir que la femme douce et merveilleuse qui vivait là comme une Belle au bois dormant, sa mère que je plains beaucoup…”
Angélina s’émut de l’histoire de Cachou qui avait trouvé dans la châtelaine esseulée, une mère de substitution idéale. À la façon dont elle décrivait ce Bintje, il paraissait difficile de les imaginer complices. Mais il manquait toujours la preuve qu’un crime avait été commis. Elle regarda sa montre, pressée par le temps, elle fit une avance rapide et enclencha la lecture pour écouter les dernières minutes de la confession :
Le 4×4 brinqueballait dans l’allée forestière ; à un moment, il s’est arrêté, il a contourné la bagnole, a ouvert ma portière et s’est rué sur moi pour me forcer à descendre. Il délirait complètement. Il éructait, riait, bavait. Il a ouvert le coffre et m’a montré un sac où il se vantait d’avoir entassé tout ce que contenait le coffre de son père en argent liquide, et à côté du sac, j’ai vu le fusil.
J’ai eu comme un flash : il m’avait amenée ici pour me descendre. Comme une imbécile, pour m’en débarrasser, je l’avais menacé. Après l’accident, j’avais compris que l’engin qu’il avait fabriqué avec un réveil et des fils électriques était la bombe qui avait causé le crash de l’avion. Je lui avais hurlé que je le dénoncerais s’il me touchait encore une seule fois avec ses sales pattes. Évidemment, j’avais signé mon arrêt de mort. Quelle conne !
Pour l’empêcher de saisir l’arme, je racontais n’importe quoi, des trucs qui le mettait toujours en rogne, et pendant qu’il piquait sa crise, je me rapprochai insensiblement de la portière conducteur sans lâcher une seconde son œil de crocodile injecté de sang. Et juste au moment où il s’est penché pour attraper le fusil, j’ai bondi sur le siège avant, tourné la clé de contact et le moteur ‒ mon Dieu, merci ‒ a démarré illico. Il a hurlé en s’accrochant au hayon, les pneus ont patiné et la bagnole est partie en trombe, je roulais en zigzaguant pour le faire lâcher prise. Il a valdingué sur le bas-côté et moi, le nez sur le pare-brise, je fonçais en criant comme une folle pour me défouler de la peur que j’avais eue“.
Angélina en savait maintenant assez. Quand le chrono de sa montre bipa, annonçant le retour de Cachou, elle avait SA preuve. Elle tenait le criminel. Bintje avait bel et bien tué son père et le pilote. Et Cachou cachait dans ce sac de voyage l’argent liquide de l’homme d’affaires assassiné… un bagage encombrant qui les maintenait, elle et Bintje, dans un cercle vicieux : si elle dénonçait Bintje, elle perdait la fortune, mais tant qu’elle aurait le pactole en sa possession, le criminel demeurait une menace terrible.
Sans la moindre hésitation, Angélina fourra le magnéto dans son sac et griffonna un petit mot : “votre magnéto détient la preuve d’un crime. Je vous l’emprunte. Je suis votre amie. Ne craignez rien de moi. Je suis à l’hôtel en face, troisième étage côté cour. Angélina“. Rentrée dans sa chambre d’hôtel, elle se posta derrière sa fenêtre, épiant la réaction de la fille en rouge qui arpentait la pièce en lançant des coups d’œil indécis vers la fenêtre de l’hôtel.
Cachou attrapa une de ces brochures où dominait le bleu outremer, la feuilleta une dernière fois et, soudain, la flanqua sur le sol avant de se précipiter sur son balcon. Elle sentait une certaine euphorie l’envahir, elle renonçait au fric, elle choisissait le bon camp, la peur la quittait enfin. S’appuyant à la rambarde, le regard levé vers Angélina, elle mit ses mains en porte-voix et cria :
– Attendez-moi ! J’arrive !
Au moment où, surgissant d’un bond dans la cour intérieure, Bintje lui fit face un fusil à pompe calé sur la hanche.
Cachou comprit à la lueur glaciale, vertigineusement noire de ses pupilles qu’il allait la tuer quoi qu’elle fît. Alors elle hurla :
— Échec et mat, Bintje !
L’assourdissante détonation fit vaciller Angélina qui, simultanément, vit Cachou exploser contre le mur de l’immeuble, y imprimant une gigantesque étoile rouge. Le rire strident de Bintje la glaça. Laissant tomber l’arme, le tueur prit son élan, enjamba le balcon et pénétra dans l’appartement qu’il dévasta comme un enragé pour trouver le magot. Il découvrit le sac dans l’armoire, l’ouvrit et fit jaillir des billets qu’il jetait en l’air avec des sursauts hystériques. Il plongeait et replongeait la main pour palper sa fortune…
C’est alors qu’il se propulsa en arrière, lâchant tout, en poussant un cri terrifié : il bascula autour de la rambarde du balcon, traversa la courette et fila ventre à terre sous le porche en hurlant.
Angélina, paralysée par l’épouvante, fixait la dépouille ensanglantée de Cachou lorsqu’elle aperçut une chose longue et luisante qui pendait du balcon, qui chuta sur les pavés de la cour pour serpenter furtivement. Elle comprit à cet instant ce que Cachou conservait dans le sac et nourrissait de souris.
Sans doute avait-elle prévu qu’en désespoir de cause un crotale ferait justice.
— Échec et mat, Bintje, répéta Angélina en refermant sa fenêtre tandis qu’une sirène de police résonnait sous le porche de l’immeuble.
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Trophée Anonym’us : Interview Amélie Antoine

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jeudi 14 décembre 2017

Une auteure de la team sur la terrasse : Amélie Antoine

Amelie Antoine NB

 



  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Après avoir achevé l’écriture de Fidèle au poste, mon premier roman, je l’ai envoyé à beaucoup d’éditeurs par courrier, en espérant qu’un jour quelqu’un m’appelle après avoir eu un coup de cœur pour mon texte… J’ai attendu plusieurs mois, puis j’ai commencé à recevoir des lettres de refus au compte-goutte jusqu’à abandonner l’espoir que ce roman convainque qui que ce soit.

Quelques mois plus tard, j’ai décidé de tenter ma chance en autoédition : je n’avais rien à perdre. Au pire, il ne se passerait rien, et au mieux, mon roman trouverait des lecteurs… J’ai eu la chance incroyable que Fidèle au poste plaise et se transforme en succès… au point qu’ensuite, plusieurs maisons d’édition viennent à moi pour me proposer de le publier… ! C’est comme ça que ce premier roman a débarqué en librairie en 2016, pile un an après sa sortie en autoédition.

  1. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

J’essaye de toujours chercher (et trouver) des intrigues originales, des structures narratives différentes qui sortent un peu de l’ordinaire. Et je ne commence à écrire que lorsque le squelette du roman me semble solide et crédible, lorsque je me sens en totale empathie avec mes personnages…

  1. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

En voici une drôle de question 😉 Écrire est-il plus difficile qu’accoucher… Mmm, je dirais que j’écris plus facilement dans la noirceur et la douleur, j’ai un penchant pour le sombre, pour les failles de l’être humain, pour tout ce qui peut le faire basculer du « mauvais » côté… Donc : sans péridurale !

  1. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Hormis le silence pour parvenir à m’entendre penser, rien d’extravagant, je pense… Et la manie de faire des dizaines de petites fiches en amont de l’écriture du roman !

  1. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Dans la nouvelle, j’aime l’idée de parvenir à accrocher le lecteur et à le convaincre en peu de temps. J’aime l’idée de chute inattendue, de bouleversement en quelques pages à peine. Dans le roman, j’apprécie la possibilité de pouvoir inventer et développer la psychologie des personnages, de permettre au lecteur de se mettre dans leur peau pendant un temps bien plus long, un temps qui permet davantage l’attachement.

  1. Votre premier lecteur ?

Mon père !

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Je ne pense pas. Avant d’écrire, j’ai d’abord été une dévoreuse de livres. Et si je lis moins aujourd’hui faute de temps, il n’en reste pas moins qu’il me semble essentiel de pouvoir découvrir ce que font et inventent d’autres auteurs.

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Laura Kasischke, Stephen King, Roald Dahl, Liane Moriarty… Des auteurs que j’admire beaucoup !

Derniers coups de cœur en date : Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck et Le gang des rêves de Luca Di Fulvio.

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

Je suis quelqu’un de très manichéen, alors oui, je sais, tout au fond de moi, qu’il est possible qu’un jour, je me réveille sans plus avoir la moindre envie d’écrire. Je ne le souhaite pas, mais je sais que c’est dans mon tempérament. Et si ça doit arriver, ça arrivera. Écrire est une passion, un besoin, une envie. Que ce soit quelque chose d’éphémère ou pas, quelle importance, au fond ? Je n’écrirai jamais par obligation, par corvée. Advienne que pourra 😉

  1. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

J’aime beaucoup l’idée que les nouvelles soient anonymes et que les participants soient à la fois des romanciers publiés et des personnes qui ont envie de se frotter à l’écriture d’une nouvelle… J’ai suivi les deux éditions précédentes en lisant un certain nombre de textes, et quand on m’a offert l’opportunité de participer pour l’édition 2017, j’étais ravie !

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Je n’en suis pas certaine, je me demande même si, au contraire, face à la violence du monde, les lecteurs ne sont pas plus enclins à lire des textes légers et pleins d’espoir… Mais je me dis que peu importe l’état du monde et de notre quotidien, il restera toujours une part sombre chez n’importe quel être humain. Cette facette qui aime le noir, la douleur, la souffrance. Je crois que j’écris des choses assez dures parce que c’est une façon pour moi d’exorciser certaines peurs, de transcender certaines angoisses et de les dépasser par la fiction. Peut-être que les lecteurs ont ce même besoin ?

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Un roman plutôt noir/polar qui sortira en autoédition en novembre prochain, et un roman de littérature générale qui sortira chez Michel Lafon au printemps 2018 !

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci de votre accueil sur le blog, j’ai hâte de découvrir, dans quelques mois, les nouvelles du cru 2017 !

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 12 : Le fil du rasoir

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Nouvelle 12 : Le fil du rasoir


 


Le fil du rasoir

Je m’assieds sur les marches de pierre et regarde mes mains. Elles tremblent. La nervosité, la joie ou le soulagement ? Je ne sais pas. Un peu de tout. Ça y est, les portes de l’espoir s’ouvrent à moi. Est-ce que je réalise ? Je fouille pour la vingtième fois dans la poche de mon blouson et en extirpe la lettre rangée précautionneusement dans l’enveloppe. J’observe l’horizon en comptabilisant mes sacrifices. Les journées jusque tard à bosser comme un forcené, les soirées refusées pour privilégier les révisions, les yeux fermés sur les filles qui me sourient pour ne pas dévier de ma route si studieuse, les potes qui s’éloignent de me trouver trop sérieux. « T’es triste, mon gars », m’a lancé mon copain Andy, la dernière fois que je l’ai croisé. Ça me désole que personne ne comprenne mes priorités. Les études, ça n’a jamais été mon fort et je veux réussir ma vie. Alors je me bats contre mes gènes qui m’empêchent d’être doué pour apprendre. Mais aujourd’hui je tiens ma revanche. Je déplie délicatement le diplôme et savoure chaque mot écrit, en souriant. Il me semble que je viens de gagner quelques centimètres d’estime. Comment vais-je l’annoncer à ma famille et comment vont-ils réagir ? J’imagine le silence empreint de fierté de mon père boulanger, ma mère qui travaille avec lui va me serrer contre son cœur en parlant fort, ses mots couverts par les cris de joie de mon frère Tom, qui ignore tout de la jalousie. Je passe la main dans mes cheveux bruns en réalisant qu’ils sont sales et trop longs. Sans réfléchir, je me lève et file chez le coiffeur.
C’est ma chance, le salon est presque vide. Une brune coiffée à la garçonne, le nez couvert de taches de rousseur m’amène au bac. Je détourne le regard de sa petite poitrine qui tend son T-shirt, de peur d’être submergé par l’émotion. À cette seconde, il me semble que j’ouvre enfin les yeux sur la vie. Tandis qu’elle masse mon cuir chevelu couvert de shampoing qui sent bon l’amande douce, je lorgne avec dégoût mes baskets autrefois blancs et mon pantalon informe d’avoir été trop porté.
J’arrive chez nous juste avant la nuit. Le lampadaire de la rue éclaire l’obscurité et transforme la vitre de la véranda en miroir. Je suis surpris par mon reflet qui s’impose et me présente l’homme que je suis devenu. Une certaine maturité m’habite et mes nouveaux vêtements n’y sont pour rien.
***
Mon frère Tom veut fêter ça, dignement. Il propose un programme qui me donne le tournis. Départ à deux voitures pour récupérer Alice, Véro, Sybille, Nina et Jérémy, le frère de cette dernière. Soit il lit dans mon cœur, soit il est télépathe, cette année j’ai été secrètement amoureux de ces quatre filles mais Nina a ma préférence du moment. Dîner chez le Mexicain, balade avec quelques bouteilles au bord du fleuve puis boîte de nuit. Jérémy et moi, nous sommes les seuls à avoir notre permis. Mon frère, bienveillant et généreux, s’arrange pour que les filles montent avec moi.
Le poulet pimenté du Mexicain a le goût de la victoire. Surtout quand Nina approche sa bouche et d’un coup de langue enlève une miette de mes lèvres. Décharge dans mon corps. Je glisse mon bras autour de sa taille et la serre contre moi. J’attends que nos regards se croisent. « Oui », je lis dans sa rétine. Je me ressers de tacos pour me donner une contenance. Je ne réfléchis plus. Ce soir sera inoubliable. Je n’imagine pas combien.
***
Je commence à m’inquiéter un peu après minuit. Nous sommes partis ensemble des quais mais je suis le premier à arriver au Club31, la boîte de nuit. J’appelle mon frère sur son portable mais il ne répond pas. Jérémy non plus. Pourquoi s’en faire ? Le frère de Nina ne boit pas une goutte d’alcool. Après quinze minutes, je prends la voiture et fais la route en sens inverse. Nina m’accompagne. Tandis que les phares s’enfoncent dans la nuit, une boule étreint mon plexus. Les secondes tombent une à une dans le sablier de mon angoisse. Soudain, là, sur le bas-côté, une voiture blanche repose sur le capot. Elle n’y était pas à l’aller. Mon cerveau explose et me souffle que c’est impossible. Une musique sort de l’habitacle défoncé et déverse sa bonne humeur avec indécence.
***
Après l’enterrement, je regarde la ville qui se délite. L’immeuble où j’ai passé tant de temps à étudier se lézarde de toutes parts. Les filles ne m’intéressent plus, même Nina qui s’est éloignée de moi. Son frère a eu un traumatisme crânien mais il s’en est finalement sorti. Il faut croire qu’un drame effraie. La peur d’une forme de contagion, sans doute. La meilleure preuve, c’est qu’un clochard vient de s’installer non loin de la boulangerie de mes parents. Chaque fois que je le croise, j’ai envie de l’insulter. Comment peut-on ne rien faire de sa vie alors que d’autres qui ne demandaient qu’à travailler, sont morts ? Ça me met hors de moi. Tous les prétextes sont bons pour que ma colère s’exprime. En réalité, j’enrage parce que les autorités piétinent. La personne qui a provoqué l’accident mortel ne s’est pas arrêtée. Malgré les circonstances aggravantes d’un délit de fuite, l’enquête se fige dans une gangue que je n’arrive pas à digérer. Il est évident qu’il s’agit du fils d’un notable. Le criminel est protégé. Puisque tout le monde rechigne à trouver le coupable, ma décision est prise : je vais mener les investigations.
***
Le journaliste qui travaille pour le quotidien régional qui a couvert le drame, est formel. Des traces de peinture gris-anthracite ont été récoltées sur le véhicule accidenté. Lorsque j’arrive enfin à le rencontrer, il m’indique avoir lu ce détail dans le rapport de police auquel il a eu accès. J’interroge Jérémy, le frère de Nina. Il m’affirme avoir vu une grosse bagnole, une berline de type Mercédès ou BMW, juste avant le choc. C’est la dernière chose dont il se souvient, mais il en est certain. On l’a consulté sur ce point mais l’information n’a été relayée nulle part. Preuve que quelqu’un sait qui a fait le coup. La piste du mec friqué se confirme. Pour la couleur, il faisait nuit et il hésite entre le gris, le bleu marine ou le noir. Le journaliste n’a pas menti. J’avance.
***
J’entreprends de photographier toutes les grosses voitures sombres que je croise et je les suis dans le véhicule de mes parents en espérant qu’elles m’amèneront au coupable. Je parcours la région et me retrouve à deux occasions à plus de cent kilomètres de chez moi. Une fois arrivé devant un supermarché, une entreprise ou le portail d’un particulier, je reste la bouche ouverte, à me demander ce que je peux faire de plus. Je référence 156 véhicules en trois mois. Ça ne mène à rien, mais ça m’occupe. J’ignore comment passer à l’étape suivante : trouver les identités des propriétaires et vérifier s’ils ont eu un accident.
***
Un jour, j’ai une idée. Armé de mon listing avec photos et numéros d’immatriculation, je me rends dans les garages du coin et leur explique la situation. Cinq mois sont passés depuis l’accident mais personne n’a oublié. Je leur demande s’ils ont réparé une voiture familiale, les jours qui ont suivi la mort de Tom. Malgré leur bonne volonté, je fais chou blanc. Il y a bien eu des contrôles techniques, des révisions, mais aucune n’a été réparée suite à un accident.
***
Je sombre dans le désespoir. Six mois passent. Cela fait bientôt un an que mon frère est décédé. Depuis des semaines, je me réfugie sous la couette sans rien faire. Ma mère entre dans ma chambre.
— Il faut continuer à vivre. Nous avons perdu un fils, je ne veux pas en perdre un deuxième. Il faut te ressaisir. Allez, arrête de te laisser aller. Tu as un diplôme maintenant, je sais que c’est difficile, mais tu dois reprendre goût à la vie et faire le métier pour lequel tu t’es formé. Elle me serre contre elle et nous restons collés ainsi de longues minutes. J’admire son courage. Mon père n’est plus que l’ombre de lui-même. Où une mère trouve-t-elle l’énergie de remonter les batteries de toute sa famille alors qu’elle a perdu la chair de sa chair ? Je ne peux pas la laisser seule à se battre contre les moulins du désespoir. Je me lève et m’approche du miroir de la salle de bain. Je caresse ma barbe que j’ai laissé pousser. Lentement, je prépare la mousse et l’applique au blaireau sur mon menton. Reproduisant les gestes que mon père m’a appris il y a longtemps, à l’époque des jours heureux, je me rase consciencieusement. J’ai changé de visage. Vieilli, peut-être. L’instant d’une seconde, je ne peux m’empêcher de songer que mon frère Tom ne pourra plus jamais se contempler dans une glace et raser sa barbe. Je ferme les yeux et essaie de refouler ma tristesse. J’enfile un jean propre, une chemise, un pull et sors en ville. Le froid me saisit, mais cette morsure de l’hiver me réveille.
Je déambule et mes pas me mènent, presque par automatisme, devant la boulangerie de mes parents. Comme d’habitude, le clochard est là. Il n’a pas choisi l’endroit par hasard. S’il y a une chose positive que l’on doit à François Hollande durant son quinquennat, c’est ça : les commerces ont désormais le droit de donner la nourriture périmée mais encore bonne, aux nécessiteux. Avant, on devait tout jeter. Bref, presque tous les soirs, ce pauvre type obtient de mes parents un gâteau un peu sec que personne n’a voulu. D’une certaine manière, il leur doit la vie. Je l’observe. Il est si jeune. Un adolescent. Nos regards se croisent. Depuis quand est-il là ? Et soudain, c’est l’évidence. Ce mendiant a commencé à trainer en ville trois jours après l’accident de Tom. J’ai la solide intuition qu’il sait quelque chose au sujet de la mort de mon frère. Et s’il en était responsable ? Non, c’est impossible. Je cherche un nanti, pas un mendiant ! Il sait quelque chose, il sait quelque chose. J’en suis sûr. Je m’approche de lui. Il me tend maladroitement un carton sur lequel est écrit : « Un peu d’argent pour vivre s’il vous plait ». Il est si sale et abîmé par les bagarres de rues que son visage n’a plus forme humaine. Je suis incapable de dire si je le connais ou pas mais quelle importance. Ce rejet de la société va me dire ce qu’il a vu. Je prends sur moi pour m’approcher encore et lui parler.
— Comment tu t’appelles ?
— Florian.
— Tu es jeune pour être à la rue…
Il baisse la tête et ne répond pas.
— Comment tu en es arrivé là ?
Il hausse les épaules, ouvre un œil abîmé et me regarde, l’air de juger s’il peut me faire confiance. Je lui souris de toutes mes dents, comme un crocodile avant de mordre.
— De toutes les manières, j’ai plus rien à perdre, ajoute-t-il en essuyant ses yeux qui perlent et dessinent une trainée blanche dans la crasse de ses tempes.
Je garde le silence, le souffle court. Un murmure sort de ses lèvres.
— J’ai fait une énorme connerie. Je suis un monstre. J’ai tué quelqu’un avec la voiture de mon père. Je me suis enfui. J’aimerais tellement être mort à sa place, achève-t-il en éclatant en sanglots.
Mille pensées traversent mon esprit. Je vais le battre, l’étrangler. Le piétiner jusqu’à ce qu’il disparaisse sous terre. Ma gorge et mes poings se serrent. J’ai vraiment envie de le tuer. Je le saisis par le col et le plaque au mur.
— Tu m’as volé mon frère !
Ses yeux s’écarquillent.
— Venge-le, qu’on en finisse, me dit-il.
Mon visage est à dix centimètres du sien. Il pue la merde et j’ai un spasme de dégoût. Sur son menton, quelques poils frisent et poussent maladroitement. Je réalise qu’ils n’ont jamais été coupés par le geste sûr d’un père aimant. Je le lâche et fais un pas en arrière.
— Pourquoi tu vis dehors ?
— J’ai avoué à mes parents ce que j’ai fait et mon père m’a mis à la porte. Il m’a dit que je déshonorais notre famille, que je ne méritais plus de vivre sous leur toit et que je n’étais plus leur fils.
— Ils t’ont abandonné ?
— Oui.
— Depuis combien de temps ? dis-je en connaissant la réponse.
— Dans trois jours, ça fera un an.
***
Florian m’explique qu’il avait bu et n’avait pas son permis. Suite à un pari stupide, il avait pris le volant jusqu’à croiser la route de Tom. Son père avait détruit la voiture pour que sa famille ne soit pas impliquée, avant de renier son fils à jamais. Il avait seize ans au moment des faits et n’a revu ni sa mère ni sa sœur depuis lors. Il a tellement honte de ce qu’il a fait qu’il refuse de réagir et qu’il se laisse sombrer dans la misère.
— J’attends que la mort me délivre, souffle-t-il en courbant le dos.
Alors je prends une décision étrange. Je l’incite à se lever et le maintiens par le bras. Son pas est fragile. Sans un mot, je l’emmène chez moi. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme si la main de Tom se posait sur mon épaule et me guidait.
***
Mes parents nous dévisagent, bouché bée.
— Je suis le meurtrier de votre fils. Je suis un minable. Je vous demande pardon. Jamais… jamais je ne pourrai me remettre de ce que je vous ai fait.
Le gamin se retient de pleurer. Je sais qu’il ne s’en donne pas le droit. Pas devant mes parents dont les yeux sont encore irrités à force d’être essuyés par des mouchoirs de papier. Ils observent le pantalon trop court et miteux du jeune garçon qui a continué de grandir loin de son foyer, ses pieds noirs et nus parce qu’on lui a volé ses chaussures, ses cheveux emmêlés de n’être plus coiffés et ces petits poils de barbe non coupés qui montrent qu’il est coincé entre l’enfance et l’âge adulte. On devine sa maigreur sous un T-shirt troué couvert d’auréoles grises. Je leur explique le désespoir du gosse qui tremble de peur.
Ma mère, habituellement volubile ne dit mot. Elle esquisse un pas vers cet enfant abandonné mais se retient. Sa maternité a parlé. Reste la réaction de mon père. Coutumier des silences, il lève le menton et déglutit avant d’ouvrir lentement la bouche.
— Tu es ici chez toi.
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Trophée Anonym’us : Nouvelle N°11 La burqa invisible

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dimanche 3 décembre 2017

Nouvelle N°11 La burqa invisible

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La burqa invisible

Peut-on être à la fois la première et la dernière femme, c’est le genre de question qui vous vient à l’esprit alors que vous tenez dans votre bouche le canon d’un fusil de chasse. Celui de votre mari. Et que votre salive, mâtinée d’huile et de résidus de poudre vous coule dans le décolleté. Peut-être qu’en pressant la détente, avec le gros orteil de votre pied droit, c’est toutes les femmes que vous suicideriez. Enfin c’est une façon de parler. À cet instant tout vous semble limpide, et les raisonnements jusqu’alors interdits vous apparaissent dans une effarante simplicité.
Vous avez solidement noué une serviette de toilette autour de votre tête. Ce n’est pas que vous appréciez particulièrement le papier peint, c’est plus une question de respect. Vous ne savez pas ce que ça peut donner un coup de feu dans un crâne, au milieu d’une chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés. Vous ne savez pas qui vous verra dans cet état, qui entrera dans la pièce, qui chargera votre dépouille, qui nettoiera les salissures. Aussi vous avez patiemment épilé vos cuisses et vos mollets. Votre jambe nue en suspension, qui sourd d’entre les pans de votre peignoir beige et dont l’extrémité repose sur la détente de l’arme de votre mari, se pare de reflets satinés. Vous êtes belle.
Vous avez couché le petit, cette fois vous n’avez pas cherché à abréger l’histoire, vous avez pris le temps de lire, malgré les sanglots dans la voix. Jusqu’au bout. Le retour victorieux du chevalier, la façon altruiste avec laquelle il distillera sa semence, pour que la belle qui l’attendait enfante dans la douleur, et nage dans le bonheur.
Vous avez vidé le contenu de vos intestins. Trois fois rien. Vous aviez à peine grignoté depuis le matin de la veille, en prévision. Vous ne voudriez pas que dans un ultime relâchement vos sphincters gâchent la perfection de votre sortie.
Puis vous avez pris une douche très chaude, très longue. Jusqu’à vider le ballon. Le jet puissant a lavé votre sexe impur. En sortant, la buée avait ravivé d’anciennes traces sur le miroir. Un message du bout du doigt, que vous aviez effacé quelques heures après l’avoir rédigé. Un message pour votre mari, datant d’avant la naissance du petit. Un message d’adieu qui n’avait pas servi.
Ensuite vous avez voulu boire un thé, mais la boite en carton contenant les sachets était vide. Vous avez noté de votre écriture penchée, Thé, sur la liste, avant de réaliser votre bêtise. Vous avez rayé nerveusement le mot, puis en relisant, vous avez voulu éliminer les commissions vous étant uniquement destinées. Il n’y avait qu’un seul article, Tpns, que vous n’avez pas réussi à barrer. Vous étiez victime d’une solide pudeur concernant ce qui avait trait à votre intimité. Vous auriez pu dire tampon, naturellement, et l’écrire en toutes lettres sur la liste des courses. Vous auriez pu dire j’ai mes règles, vous auriez pu dire clitoris, ou même vagin, ou grandes lèvres, vous connaissiez ces mots. Mais ils vous semblaient sales ou prohibés. Votre mari pouvait dire bite autant qu’il le voulait.
Faute de thé, vous avez bu de la grenadine dans un verre à moutarde orné d’une tortue rigolarde. Ensuite vous avez rangé votre nécessaire à couture, et vous êtes résignée à faire brûler le chandail non achevé dans le poêle à granulés. Malgré l’interdiction formelle d’encrasser la vitre de l’appareil, vous avez jeté au feu les pièces de lingerie trop vulgaire que votre mari vous faisait porter.
Il restait quelques miettes sur la toile cirée, sur lesquelles vous avez passé l’éponge. Puis vous êtes montée. Vous avez regardé le sommeil de votre fils, puis l’avez enfermé de l’extérieur, laissant la clef sur la porte de sa chambre.
Dans le couloir, sur le râtelier, il ne restait que le fusil de gros calibre. Celui pour les battues. Votre mari avait pris l’autre pour sa ronde. Vous avez trouvé deux balles, dans le tiroir de sa table de nuit. Deux balles longues, effilées, de celles qui terrassent les sangliers, que vous avez glissées dans l’arme. Instinctivement, sans même en avoir vu la démonstration auparavant. Comme une chose que l’on apprend en la faisant. Un geste naturel.
Vous essayez d’avaler votre salive, votre gorge se collapse et le goût du fer vous descend le long de la trachée. À cet instant, vous n’avez pas honte de le penser, vous taillez une pipe à la mort. Après tout, vous vous êtes livrée si souvent à cet exercice sur l’appendice de votre mari que les muscles de votre mâchoire y sont comme habitués. Le matin, il ne peut pas quitter le lit sans avoir craché sa purée. Ce n’est qu’une fois le devoir achevé que vous pouvez vous lever, rincer votre bouche, réveiller votre fils et préparer le petit déjeuner. Votre mari traîne encore quelques minutes, vous mettez à chauffer son café au lait lorsque vous entendez son pas lourd dans l’escalier.
Après neuf heures, la maison est plus calme. Votre mari a pris le Land Rover pour aller travailler, vous avez déposé le petit à l’école, à pied. Le directeur vous a fait quatre bises, à l’entrée.
En l’absence de votre mari au foyer, vous devez prendre garde à ne pas trop user les choses. Quand on ne rapporte rien, on évite de coûter. Votre mari surveille les factures d’eau, de téléphone ou d’électricité. Une règle tacite réserve l’ordinateur à un usage familial, par opposition à individuel ou solitaire. C’est votre mari qui en autorise l’accès en composant le code secret. Vous pouvez dès lors vaquer à vos recherches, tant qu’il est présent au foyer.
À midi vous allez chercher le petit, le faites manger à la maison, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, puis le redéposez à l’école. Cet aller-retour à lui seul justifie votre présence quotidienne au domicile. L’après-midi vous tentez de produire, pour justifier votre rôle, et pour tuer le temps. Vous repassez une pile de linge, les draps, les nappes, les slips. Vous repassez sans vous poser de question. Le mercredi, vous accompagnez le petit à l’entraînement de foot. Vous laissez l’entraîneur vous faire du gringue. Après vous nettoyez la terre, sur l’équipement bariolé.
Le soir, vous préparez le dîner à heure fixe. C’est votre mari qui allume la télévision, toujours. Il dit putain de sauvages dés qu’apparaît sur l’écran un visage d’une couleur différente de la sienne. Il dit, regarde-moi ces putains de sauvages ! Il tend son verre, vous y versez du vin. Ils savent rien faire d’autre que s’entre-tuer. Il s’installe dans son fauteuil quand vous allez coucher le petit. Le reste de la soirée, vous avancez vos travaux de couture, ou survolez le programme télé. Votre mari regarde un jeu japonais, sur une chaine étrangère, en disantregarde-moi ces putains de niakoués. Votre mari regarde des femmes dénudées qui nettoient des voitures de sport, il souffle et dit tu vois, c’est comme ça qu’il faut que tu laves le Land. Votre mari regarde des arrestations policières en anglais, et rit bruyamment. Votre mari regarde des reportages animaliers où des rhinocéros se grimpent dessus. Votre mari regarde des films avec des explosions démesurées. Votre mari regarde des matchs de sport. Votre mari regarde comment on survit dans la jungle.
Quand il s’endort, vous en profitez pour naviguer maladroitement sur internet. Les sorties culturelles de votre ville, juste pour vous tenir informée, les coins du monde que vous ne verrez jamais, les robes que vous ne porterez pas. Vous vous attardez une nouvelle fois sur l’itinéraire qui mène chez votre sœur. Un refuge isolé, à mi-chemin entre Perpignan et Barcelone. Un village de pêcheur, amalgame du mur blanc sur mer turquoise. Vous pourriez lui écrire si vous osiez. Vous effacez consciencieusement l’historique de navigation, avant d’éteindre la machine, et votre cœur s’autorise à ralentir la cadence.
Assise au bord du lit comme au bord de la vie, vous attendez. Le tube d’acier au fond de la bouche, plus raide que la plus raide des bites. Vous attendez d’entendre le moteur diesel du Land, ses larges roues faire crisser les cailloux de l’allée.
Vous avez une crampe à la hanche, les larmes vous brûlent les yeux, l’acidité vous ronge l’estomac, mais vous gardez la pause. La jambe nue en suspension, muscle bandé. Le gros orteil sur la queue de détente, les deux mains qui cramponnent fermement le canon de l’arme, la crosse de bois sculpté appuyée contre la moquette. Vous attendez que votre mari ait terminé sa ronde, pour qu’il vous trouve ainsi tout éparpillée. Pour ne pas laisser votre fils tout seul, prisonnier dans sa chambre, réveillé immanquablement par le coup de feu. Pour que votre mari le premier se confronte à l’odeur inconnue de ce que renferme votre crâne.
Votre mari est parti après le dîner. Avec d’autres voisins, ils forment un comité de vigilance citoyenneIls se retrouvent certains soirs, avec des morceaux de câbles électriques épais comme des matraques, et des fusils pour le petit gibier. Comme dit votre mari, le pire c’est que c’est moi qui aurais des ennuis si j’en tue un. C’est le monde à l’envers ! Quand on met le monde à l’envers, les gens des pays qu’on retourne, ils atterrissent chez nous. Et ils se croient tout permis. En tout cas c’est ce qui se dit. Ici, on n’est pas des barbares, dit votre mari plein de certitude, en remplissant sa cartouchière. Ils ont vu passer le permis de construire, à la mairie. Votre mari le sait de source sûre, par l’un de ses collègues de battue. Une mosquée haute comme un immeuble, avec minaret, fioritures et tout ce qui s’en suit.
Le dimanche vous vous habillez, vous mettez du rouge à vos lèvres. Le petit porte son gilet. Votre mari met ses chaussures de ville, que vous avez cirées. Vous apercevez succinctement le monde, un peu flou, derrière les fenêtres du Land. Puis tout de redevient sombre. Vous écoutez le prêche, vous donnez quelques pièces cuivrées, vous priez, vous chantez, prenez la communion pour vous nettoyer de la semaine, et rentrez préparer le repas. L’après-midi n’en finit pas, il faut occuper le petit. Votre mari s’installe dans son fauteuil. Votre mari regarde les skieurs chuter. Votre mari regarde les fonds marins. Votre mari regarde des reportages où des noires se lissent les cheveux, où des Chinoises se font débrider les yeux par des chirurgiens brésiliens, où des gens n’ont pas à manger. Puis vous dormez, et la semaine reprend son cours. Au réveil vous prenez dans votre bouche le sexe de votre mari, qui a le goût rance de l’urine séchée. Vous avalez le sperme qui en jaillit, et y reconnaissez le poivre du dîner dominical.
Dans votre pose de violoncelliste, vous attendez le ronron du moteur, qui ne devrait plus tarder. Votre salive dessine un mince filet sur le double canon de l’arme. Votre jambe est ankylosée. Peut-on être un peu toutes les femmes, vous vous demandez. À la fois la première et la dernière de l’humanité. Peut-on être une minorité alors que mathématiquement le nombre de vos semblables surpasse celui des hommes. Peut-on mourir sans tuer les autres, juste pour soi, en privé.
Vous êtes la première de votre mari, il vous l’a toujours affirmé. Vous n’avez pas connu d’autres hommes, de votre côté. Cela aurait pu arriver pourtant, après la mort de votre père, votre mère insistait pour que vous rencontriez d’anciens camarades de classe qu’elle retrouvait pour vous. Elle insistait au téléphone, avant la naissance du petit, pour que vous la visitiez. Avec votre mari même, la porte était ouverte. Avant qu’elle ne se mette à dérailler complètement, quand il était encore temps de communiquer. Avant que la tyrannie muette de votre époux ne vous accule. Avant que vous ne vous abandonniez à la paresse d’une soumission sans condition. Avant qu’il faille lâcher le travail au cabinet, parce que votre ventre s’arrondissait. Vous preniez les rendez-vous du médecin, occupiez le bureau à l’accueil, tout le monde savait qui vous étiez. Vous viviez alors sous le joug d’un autre homme, certes, mais d’un homme respectable et respecté. Vous aviez une identité. Vous parliez avec des adultes, vous vous sentiez utile à la petite société alentour. Certains hommes vous souriaient, malgré l’angine ou l’angoisse du verdict d’une analyse. Aujourd’hui vous n’êtes plus personne.
Vous croyez l’entendre, puis vous l’entendez. Le Land qui déchire la nuit dans un craquement d’engrenage. Vous affermissez votre position. Étirez votre orteil dans le vide, avant de le remettre en place. Peut-on passer à côté de sa vie, et le réaliser quand on n’a plus la force de la rattraper. Votre mère vécut pour se taire, pour encaisser les coups. Votre mère vous mit au monde, vous et votre sœur, et sombra dans la démence peu après la mort de votre père. Peut-on par son absence manifester ostensiblement son refus de s’inscrire dans la reproduction d’un schéma erroné. Suffit-il de mourir pour que le sort se rompe. Peut-on être une et toutes. Peut-on mourir pour rien. Vivre pour pas grand-chose.
Vous pleurez. La portière du Land claque, et vous entendez le pas lourd de votre mari qui rejoint la porte d’entrée. Vous jaugez son taux d’alcoolémie au temps qu’il met à déverrouiller la serrure. Comme il enlève ses chaussures près du portemanteau, vous n’entendez plus rien de sa progression, avant qu’il ne gagne l’escalier. Les marches craquent, vous les comptez. Cinquième, sixième, quart de tour sur le petit palier. Vous frissonnez et vos dents claquent sur le métal du canon. Vous tentez de resserrer l’étreinte, mais votre mâchoire ne répond plus. Vous bavez sur les pans de votre peignoir beige sans parvenir à avaler votre salive. Votre chevelure vous démange, sous la serviette enroulée.
Votre mari progresse dans le couloir, s’arrête devant la porte du petit. Vous allez presser la détente. Vous allez le faire. Peut-on franchir le pas. La plante de votre pied se contracte, vous forcez. Ça ne veut pas, vous vous y reprenez à deux fois. En plaçant la jambe sur le côté, pour que la prise soit meilleure.
Votre mari se tient dans votre dos, qu’est ce que tu fous, il dit. Et avant que vous n’ayez le temps de réaliser, vous vous tenez debout, face à lui. Le fusil non plus braqué contre vous mais en direction de sa poitrine. Il a rangé le sien dans le râtelier, et défait la ceinture de son pantalon de velours.
Vous relevez l’arme, la tenez parallèle au sol à hauteur de votre épaule. Vous fermez un œil. Qu’est ce que tu fous, bordel, il dit entre ses dents serrées. Quelque chose en vous refuse d’obéir. Vous devriez répondre pourtant, vous le savez. Reposer l’arme. Son sourcil est froncé, sa voix est dure. Il ne vous en faut pas tant d’ordinaire. Il veut dire autre chose, mais ne parvient pas à articuler. Son pantalon lui tombe sur les chevilles. Vous placez le canon dans l’axe de son regard.
Vous tirez.
Comme vous avez fermé les yeux quand le coup a tonné, vous les rouvrez. Le mur est constellé de taches de sang et de matière plus épaisse, il y en a jusque dans le couloir dont la lumière est restée allumée. Votre mari est tombé comme un sac de linge. Vous faites un pas. Osez. Apercevez sa tête, l’œil blanc exorbité sur la moitié restante de son visage. Vous tâtez d’un pied nu sa cuisse pileuse, pour voir ce que ça fait. Et reculez, prise d’un vertige.
Vous l’avez tué.
L’arme est toujours braquée, vous la baissez. Vous respirez de nouveau, comme réchappée d’une longue apnée. Vous sentez le rouge qui monte à vos joues, vos oreilles qui chauffent. Vous entendez les petits pas dans le couloir. Les petits pieds nus qui font des traces dans le sang chaud de votre mari. Votre fils apparaît dans l’encadrement de la porte de votre chambre à coucher d’à peine douze mètres carrés.
Votre mari a dû ouvrir la porte que vous aviez fermée de l’extérieur, pour l’embrasser avant d’aller se coucher. Le petit ne bouge pas, n’a pas l’air sûr de ne pas être en train de rêver. Son lapin dans la main, qu’il tient par les oreilles, comme un vrai. Son pyjama Spiderman bleu, avec les surpiqûres rouges et le motif un peu craquelé sur la poitrine. Il ne dira rien. Le petit n’est pas un bavard. Un taiseux, comme son père. Un capricieux dont il faut deviner les vœux.
Vous videz vos poumons. Les remplissez fébrilement. Le petit ne doit pas voir ça. Peut-on grandir avec la mort.
Vous rechargez l’arme d’un geste habitué, en tirant la culasse pour faire monter la seconde balle. Surtout vous ne voulez rien dire à cet instant. Vous vous taisez. Vous visez la tête. Non, vous ne pouvez pas faire cela. Vous visez le petit cœur.
Vous tirez.
Quand vous ouvrez les yeux, le corps a glissé dans le couloir. Il s’est tassé contre le mur. Petit amas de chair rouge et bleu. Surhomme, super héros, mi-enfant mi-araignée, jambon purée, haricots beurre, pâtes au poulet, chocolat au goûter.
Peut-on rester calme. Peut-on ne pas craquer.
Quand vous songez à tourner l’arme contre vous, vous réalisez qu’elle est vide. Peut-on être un peu toutes les femmes.
Vous posez l’arme sur le lit, ôtez le peignoir beige, et dénouez la serviette autour de votre tête. Vous voilà nue. Toute nue. Devant tout le monde. Vous piochez dans l’armoire, une culotte, des bas. Vous vous habillez.
Vous êtes étrangement calme. Dans la commode, sous les chaussettes vous trouvez la boite en fer blanc. Vous en dévissez le couvercle, en sortez quatre beaux billets. Pour les péages, et pour l’essence. Dans la glace vous êtes belle, malgré la sueur qui fait briller vos tempes.
Vous enjambez froidement les corps, le fusil cassé sur l’épaule. Éteignez les lumières et longez le couloir. Vous descendez les escaliers. En enfilant vos chaussures fermées, vous peaufinez les derniers détails. Vous connaissez l’itinéraire. L’autoroute vers le sud. Les Pyrénées-Orientales. La frontière espagnole. Avant l’aube vous serez chez votre sœur. Réfugiée.
Le fusil, vous le laisserez en passant. Derrière un club de la Jonquera, il trouvera preneur qui ne parlera pas.
Vous prenez les clefs du Land, dans le vide-poche de l’entrée. Vous attrapez votre châle, sur le portemanteau. Vous couvrez votre tête, vos épaules, vous vous cachez. On ne voit que votre regard paniqué.
Vous réfléchirez dans la voiture. Pour l’instant vous agissez.
Vous sortez, refermez derrière vous. Double tour. Clef dans la poche de votre veste. La nuit est douce pour la saison. Vous actionnez l’ouverture centralisée du Land, et soulevez le haillon du coffre. Vous cachez le fusil dans la couverture du chien, et vous sursautez.
Lève les mains, vous entendez dans votre dos. Lève les mains, j’vais pas l’répéter. Vous connaissez la voix. C’est celle du généraliste pour qui vous travailliez auparavant. Vous vous exécutez en vous retournant.
Quatre hommes du comité de vigilance citoyenne se tiennent fièrement devant vous. Vous les reconnaissez malgré les passe-montagnes. Le médecin, le collègue de battue de votre mari qui bosse à la mairie, l’entraîneurde foot du petit, et le directeur de l’école maternelle. Ils tiennent des barres de fer, et des pistolets à grenaille. On a entendu des coups de feu, qu’est ce qui s’est passé, demande le médecin. Garde les mains bien levées, ajoute le directeur. Et enlève ce truc. Vous laissez tomber votre châle. Pourquoi n’est-on visible que quand on est cachée. Vous voudriez disparaître. Laissez-moi partir, vous dites. L’entraîneur éclate de rire. Si vous me tuez, c’est vous qui aurez des problèmes, vous ajoutez. Les hommes se rapprochent. Ils brandissent leurs barres de fer. Donne-nous les clefs.
Quand votre tempe rencontre les cailloux de l’allée, vous prenez conscience de la douleur foudroyante à votre genou. Le coup a dû vous briser l’articulation. Allez voir dans la maison, dit l’entraîneur de foot du petit en attrapant le trousseau dans votre poche. Je reste avec elle. Pas qu’elle nous file entre les pattes. L’entraîneurlance les clefs, les trois autres s’éloignent, et vous sentez déjà les doigts épais soulever le tissu de votre jupe, déchirer votre bas, tirer l’élastique de votre culotte. On a beau se croire toutes les femmes, on n’en est pas moins seule.
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Trophée Anonym’us : Interview Sabine Dormon

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Les Mots sans les Noms

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Une auteure de la team sur la terrasse :



 Sabine Dormon

  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
    J’ai commencé par un recueil de nouvelles très brèves. Des micro-nouvelles engagées, écrites suite à une déception politique. Des déceptions politiques, j’en ai depuis que je suis en âge de m’intéresser à la vie publique, mais celle-ci me touchait tout particulièrement. Je faisais partie d’un mouvement qui se battait pour la régularisation de 523 familles de requérants d’asile et contre les incessants durcissements de la loi ad hoc. Un référendum avait été lancé. Il a été balayé en votation.Ces petits textes ont été autant de cris de colère et d’invitations à se placer dans la peau des migrant-e-s concernés. Comme je n’y connaissais rien au monde de l’édition, je pensais que le livre, coécrit avec une autre militante, dégagerait d’importants bénéfices que l’éditeur pourrait reverser au Service d’aide juridique aux exilés. Le recueil a été tiré à 5000 exemplaires, ce qui est énorme pour la Suisse romande, et malgré un indéniable succès, il en est resté une muraille d’invendus.

    2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

    J’attends de mon écriture qu’elle vienne quand j’ai du temps pour écrire. Qu’elle s’arrange pour être au rendez-vous quand j’ai pas trop de boulot. Je tolère qu’elle me réveille parfois la nuit, si elle a des idées valables à me soumettre. Dans ce cas, j’écris dans un carnet sans allumer la lumière, en posant le pouce gauche à la hauteur de la ligne que je suis en train d’écrire pour éviter que les phrases se chevauchent.
    Parfois, j’attends d’elle qu’elle chante, qu’elle joue avec les sons, ou qu’elle invente des mots ou des structures grammaticales qui ne font pas partie de ma langue.

    3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

    J’ai longtemps cru que les psychotropes aidaient et j’en ai abusé jusqu’à plus soif. Ils se sont foutus de ma gueule. J’ai fini par m’en rendre compte et j’ai tout arrêté, par inaptitude congénitale aux demi-mesures. Et c’est là que j’ai commencé à écrire pour de vrai. Donc ni alcool, ni joints, ni péridurale.

    4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

    Principal rituel : appeler ma sœur dès que j’ai pondu le premier jet pour le lui lire à haute voix tout affaire cessante, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit. Solliciter son avis avant que l’encre n’ait eu le temps de sécher. Et tenir compte de ses remarques autant que possible, parce qu’un regard extérieur a forcément raison. Je précise que je lui rends les mêmes services avec la même disponibilité, pleinement consciente de l’urgence de la situation.

    5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
    J’aime le côté fonceur et imprévisible de la nouvelle, sa manière d’aller droit au but, mais jamais là où on l’attend, d’entrer sans préambule dans le vif du sujet, la sensation de chute libre qu’elle nous promet.
    J’aime l’architecture du roman, l’épaisseur de ses personnages, les liens qu’on tisse avec eux, toutes ces vies parallèles.
    Et dans un cas comme dans l’autre, toujours, la musique et le rythme des mots, leur espièglerie.

    6. Votre premier lecteur ?
    Il est bicéphale : ma sœur et mon compagnon, tous deux écrivains, donc à la fois critiques et bienveillants, éminemment utiles et compétents.

    7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
    Sans doute, le premier ou la première de l’humanité à avoir eu l’idée de coucher des mots par écrit l’a fait sans référence aucune. Mais fort heureusement, l’immense majorité des auteurs sont aussi des lecteurs, ce grâce à quoi il y a aujourd’hui encore plus de lecteurs que d’auteurs.

    8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
    En vrac et pour citer les premiers qui me passent par la tête, il y a des gens comme Milan Kundera, Laurent Gaudé, Pascale Kramer, Stefan Zweig, Olivier Adam, Sartres, Maupassant, Tanguy Viel, Noël Nétonon Ndjékéry, Agnès Dessartes, Buzzati, Benacquista, Platon qui sont pour moi des puits sans fond d’inspiration

    9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

    L’écriture se nourrit de la vie. Quand je n’ai plus envie d’écrire, c’est que la vie m’appelle à d’autres aventures qui, une fois digérées, alimenteront certainement mon inspiration. Forte de cette idée, je me laisse facilement dissiper par des rencontres, des expériences inédites, des activités, des défis. Et parmi les gens que je côtoie, beaucoup se projettent dans mes histoires, en tant que personnages, mais jamais dans les rôles ou les situations que j’aurais imaginés.

    10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
    J’en rêve depuis que j’ai eu vent du Trophée. L’idée d’organiser un concours sous cette forme est excellente, je trouve génial de faire se mesurer des auteurs qui n’ont plus rien à prouver et d’autres plus novices ou moins reconnus, fabuleux que les premiers jouent le jeu, je n’ai rencontré que des gens sympas et passionnés dans le cadre de cet événement et, pour une petite Suisse, toute occasion de mettre un orteil en France, littérairement parlant, est bienvenue.

    11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ?

    Je déteste les étiquettes, les modes, les mouvements de masse et les classements en genres. Il y a de bons livres dans tous les genres ou presque, et surtout parmi les inclassables, le grand public a souvent des goûts pathétiquement convenus et toutes les époques ont été marquées par la violence. Je crois que les gens qui ont réellement connu l’enfer sont les plus aptes à chercher la lumière, le noir m’apparaît parfois comme une (im)posture de privilégié.

    12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
    Un micro-roman vient de paraître chez un éditeur spécialisé dans le noir. Sinon, je suis à la recherche d’un éditeur pour mon septième ouvrage, un récit intitulé Tonitruances autour de la colère qui se transmet d’une génération à l’autre et ravage tout sur son passage.

    13. Le (s) mot(s) de la fin ?
    Si un gros éditeur français souhaite publier ou du moins lire « Tonitruances » suite à cette interview, qu’il sache que moi, je suis d’accord et même si ce n’était pas le cas, je tiens à remercier chaleureusement les initiateurs de ce concours, les organisateurs et toute l’équipe qui gravite autour pour les magnifiques rencontres, croisières, repas que cet événement a déjà occasionné pour moi et pour tous ceux qu’il me projet encore.

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 10 – A l’intérieur

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dimanche 26 novembre 2017

A l’intérieur

55.
Des chiffres blancs sur fond bleu. Une plaque bon marché, gravée de simples lignes effacées par le temps. Malgré son apparente banalité, Claire ne peut en détacher son regard. Elle connaît ce numéro, elle en est persuadée. Dans de lointains souvenirs, elle le voit se fondre dans un décor flou.
Ses paupières se ferment, à la recherche de son passé.
— Putain, mais qu’est-ce qu’il fout, ce con ? J’ai pas payé deux cents balles pour poireauter au milieu d’une rue déserte !
Claire ouvre les yeux dans un sursaut. D’un geste réflexe, sa main se porte devant son œil cerné d’un bleu violacé. La douleur revient, fulgurante, et s’étend jusqu’à son crâne. Retour dans la réalité. Face à cette voix qu’elle ne supporte plus. Thomas. Elle le voit trépigner sur place, serrer ses poings. Comme hier soir.
— J’ai horreur de la médiocrité ! Tu le sais bien, non ?
Cela commence toujours par un premier reproche, presque banal. Avant la fureur. Le brouillard, dense, masque les alentours. L’entoure d’un gris cotonneux jusqu’à l’enfermer avec lui. Au milieu du silence, des bruits de pas lui parviennent. Une ombre émerge de la brume. Frêle et hésitante.
— Bonjour, comment allez-vous ? Vraiment désolé pour ce retard, j’ai eu un léger contretemps.
Derrière elle, un soupir. Un souffle de mépris qu’elle ne connaît que trop bien.
— Vous attendez depuis longtemps ? insiste l’homme, le regard tourné vers la jeune femme.
— Une dizaine de minutes à peine, ment-elle à demi-mot.
— Bon… je vous sens sceptique, je me trompe ?
— Vous… vous aviez mentionné une expérience « hors du commun ». Pour l’instant, oui… enfin… on est loin d’être convaincu, murmure Claire.
Sa voix n’est plus qu’un filet inaudible, étouffée par la présence dans son dos. Thomas s’approche. Elle sent son ombre la traquer. Il la surveille. Comme à son habitude, il attend qu’elle parle pour la juger, la dénigrer.
— Je comprends, poursuit l’inconnu. Ce n’est pas votre premier Escape Game1, n’est-ce pas ?
La phrase de trop. La main de Thomas se pose sur son épaule. Il l’écarte de son chemin comme une petite chose insignifiante. Un geste cruel, lourd de sens. Elle n’est que cela : un obstacle, un objet qu’il peut bouger à sa guise.
— Non, ce n’est pas notre premier, loin de là ! Mais ma copine a voulu, alors qu’on est en vacances, voir ce que valaient les Escape Games de province ! Encore une idée à la con ! Pour mon anniversaire en plus ! J’espère que la surprise sera à la hauteur. Crois-moi, je ne me gênerai pas pour faire parler de toi !
Claire le dévisage. Elle se surprend à le haïr, mais ce sentiment s’efface au détriment de sa peur. Obsédante. Dans un écho lointain, leur interlocuteur choisit d’ignorer les menaces de Thomas.
— Vous allez rentrer dans un pavillon qui va vous paraître banal, au premier abord. Votre mission sera d’en sortir. Mais, attention ! Ici, pas de chronomètre, pas de micro ni de caméra. Vous êtes seuls.
Thomas jubila soudainement d’une excitation d’adolescent.
— Ah ! Là, ça commence à me plaire !
— Tant mieux. Je vais vous bander les yeux. Dès que la porte se refermera, le jeu commencera.
Devant elle, Thomas attend, le dos tourné. Au-delà, une épaisse porte bleue se dessine. Elle semble l’appeler. Ce bleu. Elle revoit sa main se poser sur la poignée. Des images, lointaines et éphémères, surgissent dans son esprit.
L’homme masque les yeux de Thomas, puis contourne Claire avec un sourire complice. Le tissu froid couvre ses paupières. Immédiatement, ses autres sens prennent le relais. Le vent caresse sa peau, tombe en un voile humide sur ses mains. Contre son tympan, un objet qu’on insère. Délicatement. Sans bruit.
Une oreillette.
Cette perspective la rassure. Elle ne sera pas seule.
Un grincement. Les gonds pivotent. Dans son dos, une main ferme la pousse en avant. Claire avance, à l’aveugle.
— Attention à la marche.
Le vent s’éteint brusquement. L’atmosphère se fait lourde, pesante. Une odeur de renfermé l’enveloppe.
Contre sa nuque, un souffle. La voix de l’homme s’insinue en elle.
— Bienvenue à la maison, Claire.
La porte claque et les enferme. Seuls.
*
Devant les marches trempées, le capitaine Hartmann inspire de longues bouffées de nicotine. Malgré son épais manteau en cuir, il ne parvient pas à se défaire des frissons qui courent le long de son échine.
Il se souvient.
Quatre ans se sont écoulés. Les corps enterrés dans le jardin. Une épouse dévouée, des enfants innocents. L’impact de balle au milieu de leurs fronts. Leur peau souillée de terre et de sang. Une bourrasque le ramène au présent.
— Qu’est-ce qu’on a, Bastien ?
— Thomas Chassiron, trente ans. Ses parents ont signalé sa disparition hier, après une semaine sans nouvelle. Le dernier appel passé depuis son portable date de mardi dernier, au moment de son départ en vacances avec une copine.
— La copine, elle est où ?
— Introuvable. Les Chassiron ne savent pas grand-chose sur elle. Leur fils était très discret sur ses relations. On est en train de contacter les amis proches. À priori, ils ne semblent pas au courant non plus.
— Merde. Du côté des empreintes, on a quelque chose ?
— Rien. Pas la moindre.
— C’est pas possible. La terre est meuble en bas, si quelqu’un est descendu avec lui, il a forcément laissé des traces, même minimes.
— Je sais, capitaine. On a passé les lieux au peigne fin.
— Continue, on est forcément passés à côté de quelque chose.
— Capitaine Hartmann !
À l’extérieur, un jeune officier l’interpelle. Un bleu. À ses côtés attend un adolescent, le visage blême.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il a tout filmé, capitaine. Tout. Avec son téléphone.
Son cœur tambourine dans sa poitrine. Chris se rue hors du pavillon, loin de cette atmosphère étouffante. Le jeune homme pose sur lui un regard effrayé et tente de bafouiller des explications.
— J’étais à l’arrêt de bus en face et j’ai vu ce mec qui…
— Tu me raconteras ça plus tard, gamin. Enclenche la vidéo.
Les doigts boudinés frôlent l’appareil. Les images prennent forme, vacillantes.
Terrifiantes.
*
— Tu parles d’une difficulté ! Sa clé planquée sous le guéridon, c’était d’un ridicule !
Les bandeaux gisent au sol. Baigné par la pénombre, le couloir s’étire à l’infini. Ses murs sont marqués par des traces de cadres désormais absents. Un endroit abandonné par la vie. En retrait, Claire observe Thomas. Elle surveille ses gestes, son attitude, sa respiration.
Une respiration lente qui emplit désormais ses tympans. Hypnotique. Régulière. Elle imagine son souffle puant de nicotine frôler ses lèvres. Son thorax imberbe se soulever. Ses narines se dilater.
Quelque chose ne colle pas. Ce décalage la dérange.
Claire comprend. Cette respiration à ses oreilles n’est pas celle de Thomas.
— Qu’est-ce que t’as ? Tu flippes ? lui demande-t-il.
Claire baisse la tête, honteuse, devant ce ton moqueur. Cette façon de la rabaisser constamment. De lui faire savoir qu’elle lui est inférieure.
— T’es vraiment ridicule ! On dirait l’appartement de ma grand-mère. Hors du commun, mon cul !
Les mots s’insinuent au plus profond de son être. Face à Thomas, elle n’est rien : perdue, inutile, incapable.
Claire… Écoute-moi…
Elle retient un hoquet de surprise.
Ne dis rien Claire, fais comme si tu ne m’entendais pas.
La voix est rassurante et chaleureuse, comme celle d’un confident.
Pourquoi te laisses-tu traiter de la sorte alors que tu vaux bien mieux que lui ? Pourquoi, Claire ?
Chaque mot la touche en plein cœur. Les mois passés ressurgissent. Elle revoit les humiliations et les insultes. Les coups. Ce poing maintes et maintes fois abattu contre sa tempe.
Dis-moi, Claire, à quel moment as-tu abandonné ? Depuis combien de temps le laisses-tu faire ? Ouvre les yeux ! Regarde la vérité ! Cet homme ne te mérite pas !
Un sentiment trop longtemps oublié s’éveille en elle : une colère sourde, tel le réveil d’un volcan. Elle le hait.
Son brushing impeccable, sa tenue de bobo, ses baskets hors de prix, son parfum qui lui file la gerbe. Ce ton précieux, à la limite de la condescendance. Cette manière qu’il a de donner son avis sur tout et n’importe quoi. Sans oublier son sourire. Trop parfait. Trop blanc. Trop faux.
Claire vomit chaque parcelle de ce connard.
La porte au bout du couloir. Donne un léger coup de pied sur le bas pour la débloquer.
La démarche de Claire est assurée, ses gestes précis. Et pourtant, son corps ne lui appartient plus, tout comme son cœur, qui tambourine aux ordres de cette voix envoûtante. Elle rejoint le fond de la pièce et pose ses doigts sur la poignée en métal.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Réponds-lui, Claire. Tu ne dois plus avoir peur.
— J’essaie d’ouvrir cette porte. Ça te pose un problème ?
Une énergie nouvelle gonfle ses veines. Avec elle, les réminiscences de son ancienne vie. De ce qu’elle était avant lui.
— Je vais faire comme si je n’avais rien entendu, mais fais attention, Claire. Ma patience a des limites !
Ignorant les menaces, Claire tape de son pied le bas de la porte. Un déclic résonne.
— Comment t’as fait ça ?
C’est très bien, Claire. Libère-toi !
— Tu peux chercher si ça t’amuse, moi j’avance.
Claire sourit fièrement. Puis, elle pénètre dans la pièce attenante, une cuisine parsemée de poussière.
— Ne me parle plus comme ça ! lui ordonne Thomas
Cette voix qu’il veut autoritaire n’est plus qu’un murmure pour Claire. Tout juste le caprice d’un enfant gâté.
— Tu m’as compris, Claire ? Je ne veux plus que tu me parles comme ça, ou tu vas t’en souvenir !
Il croit avoir gagné. Il te voit comme une femme soumise, obéissante. Il croit qu’il peut te rabaisser et te frapper quand il en a envie. Laisse-le croire…
Elle se retourne et le fixe droit dans les yeux. Son dernier repas remonte le long de son œsophage. La nausée, brusque et soudaine, lui déclenche un haut-le-cœur. Au milieu de son front s’éveille une douleur. Profonde. Aiguë.
Ton heure est arrivée, Claire. Sous la table, il y a une trappe. Arrange-toi pour que Thomas la trouve. Tu m’entends Claire ? Prends le pouvoir !
Le manipuler. La jeune femme respire un grand coup et prend sa voix la plus naïve.
— Thomas… Tu peux m’aider, s’il te plaît ? Je crois qu’il y a quelque chose sous la table, au niveau du plancher. Tu y arriveras bien mieux que moi.
Dans un soupir de lassitude, Thomas se baisse. Ses mains parcourent le sol jusqu’à s’arrêter sur une latte du plancher.
Tu as envie qu’il paye, je le sais. Je le sens. Tu as envie qu’il souffre. Autant que tu as souffert.
Dans un grincement, un carré sombre apparaît sur le sol. Thomas actionne l’interrupteur d’un clic et une lumière jaunâtre se laisse entrevoir.
Pour descendre, il y a une échelle. Le troisième barreau ne tient pas. Il ne doit pas savoir.
— On dirait une vieille cave. Je vais descendre en premier, annonce Thomas.
Laisse-le y aller. Il va souffrir, avoir ce qu’il mérite depuis longtemps.
Claire sent les battements de son cœur s’accélérer. Ce n’est plus la terreur qui la guide, mais une inextinguible haine. Le souvenir de chaque coup reçu l’irrigue désormais, alimente le feu qui brûle en elle. Jamais elle n’a ressenti cela. Une soif de vengeance que rien ni personne ne pourra éteindre.
Premier barreau.
— Ça pue le rat crevé ! C’est une horreur !
Deuxième barreau.
Rien. À part la mort.
Troisième.
Le bois craque.
— Putain… !
Son visage se transforme. La surprise tend chaque muscle, avant de laisser place à la peur. Sa bouche s’ouvre, mais reste muette. Ses mains essaient de s’agripper au rebord, en vain. Son corps entier cède à la gravité. Avant de basculer dans le vide.
Quelques secondes de chute. Avant un bruit sourd. Un hurlement de douleur emplit la cave. Long, interminable. Tellement jouissif.
Ressens cette satisfaction, Claire. Ne boude pas ton plaisir. Tu as remporté une bataille.
*
Malgré la qualité du zoom, le capitaine Hartmann peut reconnaître sur l’écran Thomas Chassiron. Seul, visiblement sur les nerfs. Ses lèvres articulent des mots inaudibles.
— Il parle à qui, là ?
Le jeune homme semble emporté dans un monologue intérieur. Sa voix s’élève brusquement. Les mots s’extirpent des haut-parleurs du smartphone.
—… Crois-moi, je ne me gênerai pas pour faire parler de toi !
Le regard figé sur cette scène surréaliste, Hartmann reste bouche bée. Les gestes de Thomas sont si précis qu’il peut presque voir ses interlocuteurs imaginaires. Un spectacle digne d’une représentation de mime. Le jeune homme croise ses bras derrière dans son dos et avance vers l’entrée de la maison. Menotté par des liens invisibles. Sans quitter la vidéo du regard, le capitaine interpelle l’officier à ses côtés.
— Appelle-moi Patrick. Qu’il se démerde pour me trouver le dossier médical de Chassiron. Ce mec-là avait…
Un frisson glacé le tétanise.
— Putain de merde…
*
Au fond du trou, Thomas pleure de tout son corps meurtri.
— Claire, putain ! Aide-moi !
Lentement, Claire s’approche et le surplombe. Comme une guerrière contemple un vaincu. En contrebas, sur un sol de terre, il gît. Blessé et impuissant.
— Descends et viens m’aider, bordel ! Tout de suite !
Le buffet rouge, à ta droite. Premier tiroir.
— Qu’est-ce que tu fous, merde ! Bouge ton gros cul ! Je te promets que tu vas me le payer !
Sourde à l’appel, elle se dirige vers le meuble. Sous son crâne, le mal se diffuse, plus violent de minute en minute. Ses doigts massent son front dans une tentative désespérée pour calmer cette douleur. Le tiroir coulisse et laisse apparaître, au milieu de couverts oxydés, un large couteau blanc protégé par un étui transparent.
Prends-le, Claire. Ne résiste pas.
Affûté, l’acier la nargue de ses possibilités.
Cette nuit est tienne. Accomplis-toi.
— Claire ! Ramène-toi ici !
Sa main glisse l’arme à l’arrière de son pantalon. L’étui se colle contre sa cuisse, comme un prolongement d’elle-même. Lentement, elle pose ses pieds sur les barreaux vermoulus encore intacts. Une odeur putride remonte des entrailles de la maison. Chaque pas la rapproche d’un huis clos confiné qu’elle attend, impatiente.
En bas, une terre humide recouvre le sol. Une ampoule soutenue par un simple fil électrique poussiéreux éclaire une table jonchée de journaux. Dans les recoins, les bruits se font légion. Grincements, crissements, grattements.
— Viens me relever ! Je vais t’en coller une pour m’avoir fait attendre aussi longtemps ! Je te jure que tu vas t’en souvenir ! Tu l’auras pas volée !
Avant même qu’elle n’ait pu réagir, la main de Thomas s’agrippe à son pantalon. Tirée vers le bas, la lame manque de se libérer. Dans un grognement, il s’appuie sur elle et se relève. Son corps lourd l’accable de sa sueur. Elle manque de se laisser aller, de tomber sous son fardeau, mais parvient à s’écarter juste à temps et laisse Thomas basculer en avant.
— Putain, qu’est-ce que tu…
In-extremis, il se rattrape au rebord de la table. Le bois crie et laisse échapper les coupures de presse qui volent dans l’air moite.
Jamais plus il ne te fera souffrir. Ton heure est arrivée, la sienne aussi.
Dans son dos, la lame attend patiemment sa libération.
Il ment, encore et toujours. Regarde sa poche droite, tu y verras une bosse. C’est une clé. La clé de cet endroit.
Prostré sur les papiers jaunis, Thomas reste immobile. Claire ne tient plus, elle doit se libérer de ce fardeau. Dans sa tête, la douleur devient insoutenable.
— Merde… T’as vu ces articles ? Ils sont tous datés du même jour, c’est un truc de fou ! Et… La vache ! Tu te souviens de ce mec qui a buté sa femme et ses enfants avant de disparaître ? Je crois qu’on est dans sa baraque. On est là où il les a tous butés, putain !
Sa poche, Claire. C’est lui qui a fait en sorte que vous soyez enfermés ici, lui qui vous empêche de sortir. Tu es sa prisonnière. Son jouet.
Claire porte son regard vers le jean de Thomas. Elle doit en avoir le cœur net.
— Ça va mieux ta cheville, on dirait.
Provoqué, Thomas se retourne. Dans la pénombre, Claire peut voir sa poche droite gonflée d’un objet enfoui. D’abord floue puis de plus en plus distincte, la forme semble danser devant ses pupilles.
— Viens ici. Tout de suite, Claire ! Viens là, connasse !
La colère pousse Thomas à quitter ses journaux pour s’avancer vers elle. Dans sa poche, l’objet épouse ses mouvements.
Maintenant, Claire. Tu m’entends ? MAINTENANT !
Dans sa main, le couteau s’est déjà libéré de son étui. Elle attend, sereine. Puissante. Le bras de Thomas se lève. Avant qu’il ne s’abatte sur sa cible, Claire plante la lame de toutes ses forces au cœur de son abdomen. Le métal traverse la chair. Les muscles se déchirent. Thomas hurle à pleins poumons. Sa voix n’est que douleur.
Rappelle-toi chacun de ses coups. Rappelle-toi son sourire alors que tu le suppliais d’arrêter. Rappelle-toi tes pleurs quand il te baisait en te frappant. Rappelle-toi.
Le poignet de Claire tord l’arme, la remonte, l’enfonce. Jusqu’à ce que ses doigts entiers soient immergés dans la plaie. D’un coup sec, elle retire la lame. Le sang gicle de la plaie béante. Des gouttes chaudes éclaboussent son visage. Elle n’entend plus les hurlements, elle ne voit plus son visage déformé.
Seule compte cette envie obsédante de recommencer. Encore et encore. De le transpercer. Pour ressentir sa souffrance. Se sentir libre. Vivre.
Regarde-le.
— Claire… qu’est-ce que…
Thomas s’écroule. Sa peau devint blafarde. Son corps se secoue de spasmes. Le spectacle est d’une jouissance telle que Claire sourit. Sa main plonge à l’intérieur de la poche cabossée.
La clé se love entre ses doigts.
Admire ton pouvoir. Celui de donner la mort.
Dans le regard de Thomas, une lueur qu’elle ne lui connaît pas. Il la supplie de ses yeux de chien battu. Prêt à déverser un nouveau flot de mensonges.
De toutes ses forces, Claire plante la lame au fond de sa bouche. Son tranchant déchire les commissures, la pointe acérée transperce tout sur son passage. Un flot de sang jaillit de ce trou immonde. Il suffoque, hoquette, avant de lâcher un dernier souffle. Debout, Claire inspire profondément.
Il est temps de partir.
Tel un robot, elle se détourne du cadavre ensanglanté de Thomas. À chacun de ses pas, elle peut sentir l’ancienne Claire remonter à la surface. Remords, culpabilité, tristesse, peur, l’assaillent. Qu’a-t-elle fait ? Comment a-t-elle pu… ?
Ne t’écoute pas, Claire.
Le mal de tête l’affaiblit. Elle sent ses forces la quitter. Au milieu du couloir plongé dans l’obscurité, des sentiments contradictoires se percutent en elle. Des souvenirs se précisent.
Ce couloir. Ses frères, bruyants. Sa mère, aimante. Son père.
N’écoute que ma voix, Claire. Elle te guide. Je serai toujours là. Comme je l’ai toujours été.
— Assez !
Ses doigts fouillent son tympan, à la recherche de l’oreillette coupable. Rien. Elle a beau insister, sonder chaque parcelle de peau. Toujours rien. Autour, les murs semblent se rapprocher, l’enserrer dans cette prison.
Tu te souviens de moi, n’est-ce pas ? Rappelle-toi.
Sortir d’ici, vite. La clé.
Ses doigts tremblants se desserrent. Sa paume est vide.
Ses jambes chancellent. Sa main se pose sur la poignée. De tout son poids, elle la pousse vers le bas. Au travers de l’interstice, le vent s’engouffre.
Tu reviendras, Claire. Comme toujours. Pour être avec moi, avec nous tous.
Claire franchit le seuil et disparaît dans la pénombre.
*
Sur l’écran, une image. Le capitaine Hartmann ne bouge plus. Pétrifié.
La vidéo a déjà effacé Thomas Chassiron, avalé par le sombre couloir. Devant son ombre évanescente, un visage apparaît dans l’encadrement de l’épaisse porte.
Une femme à la longue chevelure blonde. Éclairée par la lueur des lampadaires, elle semble sourire alors que ses doigts s’apprêtent à refermer la porte sur Thomas.
Le capitaine lâche le téléphone qui tombe au sol dans un fracas métallique. Sur l’écran fissuré, les yeux bleus semblent le regarder, lui.
Ce visage. Celui de Claire. Une jeune adolescente innocente. Tuée par son père, comme le reste de sa famille, il y a maintenant quatre ans.
Ici. Dans cette maison.
À l’intérieur.
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1 Jeu d’évasion qui consiste à parvenir à s’échapper d’une pièce dans une durée limitée (une heure la plupart du temps) et se pratique généralement en groupe de plusieurs personnes.
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Trophée Anonym’us : Interview Nicolas Duplessier  


Anonym’us

Les Mots sans les Noms

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Une auteur de la team sur la terrasse :


jeudi 23 novembre 2017

 Nicolas Duplessier


1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Je n’ai pas fait beaucoup d’envoi aux éditeurs. Ma première version a été envoyée aux nouveaux auteurs dans le cadre du prix vsd du premier polar. Recalé. Puis chez tenté ma chance chez Ring au début de la création de la maison d’édition. Recalé.

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Je relis beaucoup, beaucoup trop. J’ai besoin d’entendre la « musique » du texte, que les dialogues sonnent comme un bon film.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Toujours à sec ! J’ai mis 10 ans à écrire mon premier roman. Il m’est arrivé de ne pas y toucher pendant des mois entiers. Pour le second, je vais aussi « vite ». Je n’ai pas de contrainte (peut-être pas d’idées non plus) et je vais à mon rythme. Il m’arrive d’avoir des flashs et j’écris comme un taré pendant deux jours. C’est rare.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Pas vraiment. Vu ma façon de travailler, je ne me mets jamais « en condition » pour écrire. Je prends énormément de notes par contre. J’utilise la fonction dictaphone de mon téléphone car si je devais utiliser un style, il faudrait que j’engage un mec de la NSA pour me relire.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

C’est la première fois que je me lance dans l’écriture d’une nouvelle. Je manque un peu de recul pour dire si l’expérience m’a plu ou non. Mais ça va, ça passe !

6. Votre premier lecteur ?

Le correcteur orthographique de Word.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Je suis d’abord lecteur avant de devenir auteur. C’est le plaisir que m’a procuré la lecture qui a donné naissance à celui de l’écriture. Ma passion reste le cinéma classique. « Classique de ma génération », c’est-à-dire le cinéma américain des années 90.


8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Les auteurs de la Série Noire classique. Les grands noms du noir. Harry Crews, Ellroy,Ken brunen,Lawrence Block, l’anglo-français Robin Cook, James Ellroy ou encore le belge Paul Colize mais aussi Bret Easton Ellis, Bukowski, Houellebecq, Moix, Beigbeder…. Il y a peu j’ai découvert l’auteur de roman noir, Michael Guinzburg, qui écrit sur l’invisibilité des laissés pour compte et des marginaux. Une écriture sombre et hardcore comme j’aime.

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 

Ça m’arrive tout le temps alors j’arrête d’écrire, je lis, regarde des films. J’attends que ça passe.


10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

J’ai croisé Eric sur mon premier salon du polar, juste après la sortie de mon roman. Il m’a parlé du projet. J’ai signé même si la nouvelle était un exercice que je n’avais jamais pratiqué.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Je ne suis pas psy et je n’ai pas vraiment d’avis sur la question. Il y a quand même un grand effet de mode sur certains auteurs que les lecteurs qualifient de « noir » ou « violent » mais qui reste grand public. J’ai beaucoup d’ami se revendiquant amoureux du genre « noir » mais n’accrochant pas à mes conseils lectures qui sont, pour le coup, des vrais romans noirs, sordides et violents.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

J’espère terminer mon second manuscrit d’ici la fin de l’année. J’anime une chaine Youtube depuis quelques mois pour parler de mes lectures. D’ailleurs, je prépare une vidéo pour parler du Trophée.


13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Un mot pour Eric : Merci de m’avoir donné la possibilité de participer au Trophée.

Un mot pour les autres participants : Laissez-tomber je sais déjà que j’ai gagné !


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Trophée Anonym’us : Nouvelle 9 L’envers du décor

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dimanche 19 novembre 2017

Nouvelle 9 L’envers du décor

L’envers du décor

— Thomas !
Le hurlement désespéré de Mel se perdit dans un vacarme assourdissant de tôles froissées. Thomas aurait voulu la serrer dans ses bras, lui dire qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Mais il n’en eut pas le temps. Tout se passa à la fois si vite, sans qu’il puisse réagir, et si lentement, chaque seconde semblant durer une éternité. La douleur envahit le moindre recoin de son corps, pour disparaître aussi soudainement qu’elle était apparue. Comme si son cerveau avait finalement renoncé à traiter les milliers d’informations transmises par son système nerveux. Une douce lumière dorée illumina le nuage cotonneux qui se matérialisa autour de lui. Il se sentait bien. Terriblement bien.
— Mel, tout va bien ?
Elle ouvrit brutalement les yeux et croisa le regard plein de sollicitude de Thomas.
— Oui… J’ai dû m’assoupir un moment, répondit-elle lentement.
Elle laissa échapper un soupir de soulagement. Ce n’était qu’un cauchemar. Ce n’était pas la première fois qu’elle en faisait un et ce ne serait sûrement pas la dernière. Pendant quelques secondes, elle hésita à lui décrire ce qu’elle avait vu. C’était tellement surréaliste ! L’impression qu’elle avait eue, l’espace d’un instant, que leurs esprits fusionnaient, lui laissant percevoir ses pensées les plus intimes… Elle finit par renoncer. Ces images n’étaient que le fruit de son subconscient, la manifestation de sa peur la plus profonde. Elle ne les laisserait pas entacher ce moment de pur bonheur. Thomas était là, à ses côtés, c’est la seule chose qui comptait.
Elle se redressa pour observer le somptueux paysage aux couleurs improbables qui s’étalait devant leurs yeux. Les montagnes de rhyolite alternaient les teintes d’ocres jaunes, bruns, rouges, allant même jusqu’au bleu parfois. Le tout agrémenté d’une mousse d’un vert éclatant, qui contrastait avec les étendues de cendre grise. Quelques fumerolles s’échappaient du ruisseau en contrebas, petits nuages cotonneux qui finissaient par se dissiper dans l’atmosphère. Une légère odeur de soufre flottait dans l’air.
— C’est magnifique… commenta-t-elle d’un ton émerveillé.
— Une nature endormie qui se réveillera à un moment donné, glissa Thomas. Comme tout ce qui est vivant… Comme toi, Mel…
— J’aimerais ne plus jamais repartir…
Un sourire lointain se dessina sur le visage de Thomas tandis qu’il caressait doucement les longs cheveux bouclés de la jeune femme.
— Je sais… Mais j’ai quelque chose à te montrer, Mel…
1
— Encore une ! annonça fièrement le jeune châtelain en reposant la canne à pêche et le filet.
— Et maintenant, qu’allez-vous faire de ces grenouilles ? demanda Jean en haussant un sourcil.
— Les découper. Regarde bien, poursuivit Charles en attrapant l’animal gesticulant, tout en sortant un scalpel de sa poche.
— Mais elle est encore vivante ! s’exclama Jean avec un sursaut de dégoût.
— C’est ça qui est intéressant, répondit l’autre en plantant la lame affilée dans le cloaque du petit amphibien.
Absorbés par leur tâche, ils n’aperçurent pas la silhouette décharnée s’approcher d’eux. Mal rasé, vêtu d’un pantalon rapiécé et d’un pardessus miteux, l’homme dégageait une odeur nauséabonde. Il dévisagea les enfants l’un après l’autre, avant de glisser d’une voix rauque.
— Je sais qui tu es…
Charles et Jean sursautèrent et se tournèrent vers l’intrus. Le jeune châtelain se redressa de toute sa hauteur et le dévisagea d’un air hautain, sans chercher à masquer son profond mépris.
— Alors si vous savez qui je suis, quittez cet endroit. Un homme comme vous ne devrait même pas adresser la parole à quelqu’un de ma condition.
Jean se demanda un instant s’ils ne feraient pas mieux de déguerpir à toutes jambes. Châtelain ou pas châtelain, Charles ne ferait pas le poids, même avec son aide, si le clochard décidait de leur coller une raclée. Mais l’homme sembla plutôt désemparé par l’aplomb du jeune garçon.
— Je sais qui tu es… reprit l’homme d’une voix qui semblait moins assurée. On se reverra, maugréa-t-il avant de tourner les talons.
*
C’était la première fois que Bernard mettait les pieds dans le château. De magnifiques vitraux éclairaient un hall aux dimensions impressionnantes, surmonté d’un superbe lustre en cristal. Cette pièce était sans doute à elle seule aussi grande que le petit appartement de fonction qu’il occupait avec sa femme et son fils. Au milieu de ce somptueux décor, la Comtesse se tenait majestueusement et parlait d’une voix autoritaire. Elle dégageait une telle fatuité qu’il aurait bien tourné les talons sans plus de formalités. Une pensée fugace lui traversa l’esprit. « Elle s’adresse à l’uniforme, peu importe les gens qui en sont vêtus. Pour elle, il ne s’agit que de pions interchangeables… ».
— Je comprends, Madame la Comtesse, finit-il par répondre avec un sourire contraint. Mais Gaston est un pauvre hère qui n’a jamais montré le moindre signe de violence.
— Toutefois, il n’est pas exclu qu’il en fasse preuve un jour. Je veux que vous arrêtiez cet homme.
— Avec tout le respect que je vous dois, Madame, on ne peut enfermer un homme sur de simples présomptions.
— C’est un ordre ! Ne m’obligez pas à en référer à vos supérieurs.
Bernard sentit la colère monter en lui. Il détestait cette famille. Leur suffisance l’exaspérait au plus haut point. Mais l’origine de son aversion était sans doute bien plus profonde. Un couple d’opportunistes, maîtres dans l’art de la manipulation. Comme ils l’avaient prouvé durant la dernière guerre, en tissant subrepticement des liens aussi bien avec le régime de Vichy qu’avec les Forces Françaises Libres. Une position suffisamment ambiguë pour les mettre relativement à l’abri durant ce conflit. Pour Bernard, qui avait perdu ses deux frères au combat, l’idée même d’une telle duplicité était tout bonnement insupportable.
— N’ayez pas d’inquiétude, Madame la Comtesse, intervint Michel d’une voix posée. Nous allons faire le nécessaire pour qu’il ne vous importune plus.
Bernard se tourna vers son jeune adjoint qu’il fustigea du regard.
— J’y compte bien, reprit la Comtesse. Maintenant, veuillez m’excuser, mes invités m’attendent.
À peine eurent-ils quitté le château que Bernard laissa exploser sa colère.
— J’aimerais que vous évitiez d’intervenir de cette manière à l’avenir, lança-t-il à son adjoint.
— J’ai pensé que cela permettrait de désamorcer le conflit avant que la discussion ne dégénère. Si je me suis trompé, veuillez m’en excuser.
— Je maîtrisais la situation, bougonna Bernard.
Ce n’est pas un jeune gendarme comme lui qui allait lui donner des leçons. Michel avait rejoint sa brigade quelques mois auparavant, ce qui n’avait pas réjoui Bernard, bien au contraire. Un jeune loup aux dents longues, qui ne resterait sans doute pas longtemps dans leur petite ville sans histoire. Il possédait trop d’ambition pour cela et, ce qui faisait cruellement défaut à Bernard, une maîtrise parfaite des rouages de la diplomatie.
2
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Charles en s’approchant de Jean qui sanglotait, assis sur les marches de l’escalier.
— C’est Goopy, il a disparu.
— Tu l’as appelé ?
— Ça fait des heures, mais il ne revient toujours pas.
— Ce n’est qu’un chien.
— C’est mon chien !
— On va le retrouver. Suis-moi.
Jean lui adressa un regard reconnaissant et s’empressa de se lever. Charles l’impressionnait parfois, il était tellement fort et intelligent… Il se sentait fier de l’avoir pour ami. Nul doute qu’avec son aide, ils allaient retrouver son petit compagnon. Lorsque sa maman lui avait offert ce chien, quelques mois auparavant, il avait bondi de joie. C’était son rêve qui se réalisait. Aujourd’hui, il ne comprenait pas ce qui avait pu se produire. Goopy ne se sauvait jamais de la sorte. Ils se promenèrent dans les bois pendant un long moment, sans cesser d’appeler le chien.
— Je crois que nous devrions faire demi-tour maintenant, glissa Jean d’une voix éteinte.
— Tu veux le retrouver ou non, ton chien ?
— Oui, mais ma mère ne veut pas que je sorte du parc.
— Qui lui dira ?
— Je ne sais pas…
— Elle ne l’apprendra jamais, rétorqua Charles d’un ton autoritaire. On continue. Prends ce chemin, moi je vais par là.
*
— Ne t’inquiète pas, Maria, glissa Bernard en s’emparant des mains de la mère éplorée. Nous allons le retrouver.
— Jean ne disparaîtrait jamais comme ça, sans prévenir.
— Je sais… répondit Bernard d’un ton soucieux.
Jean était vraiment un brave garçon. La fierté de leur curé depuis qu’il avait revêtu l’aube des Enfants de Chœur. Un enfant aimé de tous qui sans nul doute avait trouvé sa vocation. Tout le monde imaginait déjà le prêtre humble et vertueux qu’il ne manquerait pas de devenir.
— Vous ne pensez pas qu’il s’agit d’un simple retard sans importance, n’est-ce pas ? demanda Michel tandis qu’ils quittaient les dépendances pour rejoindre l’imposante demeure.
— Non. Je connais ce garçon depuis qu’il est né. Il n’est pas du genre à désobéir à sa mère.
Bernard n’était pas enchanté à l’idée de retourner au château, mais si le jeune comte pouvait leur fournir des informations susceptibles de les aider à retrouver l’enfant, ils ne devaient pas négliger cette piste. Le majordome obséquieux vint leur ouvrir la porte et les fit entrer tandis qu’il allait quérir la propriétaire des lieux.
— Je suis sincèrement navré de vous importuner à cette heure, Madame la Comtesse, mais Jean, le fils de votre jardinier, a disparu. Peut-être le jeune comte pourrait-il nous aider ? Sa mère nous a dit qu’ils étaient amis. Pourrions-nous lui poser quelques questions ?
— Il arrive à Charles d’accorder un peu de son temps à ce jeune garçon, mais on peut difficilement parler d’amitié, répliqua la Comtesse en fronçant les sourcils. Je doute sincèrement qu’il puisse vous apprendre grand-chose. Le dîner va bientôt être servi, j’ose espérer que vous n’en aurez pas pour longtemps. Charles, pouvez-vous venir un instant ? Avez-vous vu le fils du jardinier aujourd’hui ?
— Cet après-midi, Mère, indiqua le jeune garçon en venant les rejoindre. Il avait perdu son chien. Je l’ai accompagné dans le parc afin de tenter de le retrouver.
— À quelle heure l’avez-vous vu pour la dernière fois ? demanda Bernard.
— Vers 16 heures. J’ai fini par faire demi-tour. Mais Jean a voulu continuer.
— Dans quelle direction est-il parti ?
— Dans les bois, vers l’étang.
Les gendarmes remercièrent poliment les châtelains avant de s’éclipser.
— Il faut organiser une battue, annonça Bernard. Il s’est peut-être blessé. Nous devons nous dépêcher avant que la nuit ne tombe. Prévenez tout le monde.
Il ne leur fallut pas plus d’une demi-heure pour rassembler une vingtaine de volontaires à l’orée du bois. Bernard étala une carte sur le capot de la voiture et se chargea de coordonner les équipes.
— Je pense qu’il faudrait pousser jusqu’à la cabane du clochard, intervint Michel. Rappelez-vous ce que nous a dit la Comtesse. Il a effrayé les gosses.
— C’est une perte de temps. Gaston ne ferait pas de mal à une mouche.
— Comment pouvez-vous en être si sûr ?
— Il y a une chose qu’on ne vous apprend pas à l’école, rétorqua Bernard d’un ton exaspéré. C’est l’intuition. Celle qui vous viendra après des années d’expérience. Allez-y, si vous y tenez, mais je veux que vous reveniez sur votre zone dès que possible.
Les équipes se séparèrent et se mirent à parcourir lentement les bois. Les appels résonnaient de toute part, sans obtenir la moindre réponse. Le jour commençait à baisser et Bernard sentit une boule se former au creux de son estomac. Avec la nuit, leurs chances de retrouver l’enfant s’amenuiseraient. Sans compter qu’ils allaient sans doute devoir draguer l’étang. Sa radio se mit à grésiller et il la sortit de sa poche.
— On l’a retrouvé… annonça la voix lointaine de son adjoint.
Plusieurs personnes se pressaient autour du cabanon délabré lorsque Bernard arriva sur place. Un gendarme au teint verdâtre en sortit en courant et eut à peine le temps d’atteindre les broussailles avant de vomir. Il s’essuya la bouche et releva la tête en l’apercevant.
— Ce n’est pas beau à voir, chef. Une vraie boucherie…
Bernard s’approcha du clochard effondré près de la porte, entouré par deux gendarmes. Jamais il ne l’avait vu dans pareil état. Ses mains étaient couvertes de sang et il tremblait de tous ses membres.
— Que s’est-il passé, Gaston ? demanda Bernard d’une voix sourde en s’accroupissant à côté de lui.
— C’est le diable, le diable… hurla ce dernier en tournant vers lui un visage déformé par la folie.
Bernard se releva et aperçut Michel, se pavanant fièrement au milieu de plusieurs volontaires. Il sentit une vague de dégoût l’envahir en discernant une lueur de triomphe dans son regard. C’était l’affaire que son adjoint attendait impatiemment, celle qui allait le propulser vers les sommets.
3
Bernard posa délicatement le cadre dans le carton contenant ses effets personnels. Il se sentait totalement vidé. Toutes ces années de travail, toute sa vie réduite à néant à cause d’une simple erreur d’appréciation. Jamais il ne pourrait se la pardonner. Il leva la tête en voyant l’un de ses collègues entrer dans le bureau.
— Je suis désolé, Bernard, lança ce dernier en venant s’asseoir en face de lui.
— J’ai commis une erreur.
— Tout le monde peut commettre une erreur.
— Un gamin est mort, Paul ! J’ai laissé mes sentiments personnels prendre le pas sur mon travail, cela n’aurait jamais dû se produire… La Comtesse m’avait fait part de ses inquiétudes, et moi, je n’ai rien fait. Je n’ai même pas pris le temps d’aller voir ce qu’il en était. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que je déteste cette famille et tout ce qu’elle représente ! Lorsque je les vois se pavaner pendant l’office du dimanche, confortablement installés dans leur espace réservé, alors qu’ils sont incapables de faire preuve d’une once d’amour ou d’humilité… Lorsque je vois ces pleutres calfeutrés dans leur superbe château, alors que d’autres vont mourir au combat… Lorsque je vois cette caste qui use et abuse de son argent et de son pouvoir… Tout cela me révolte. Où sont les valeurs de la République, dans tout ça ? Liberté, égalité, fraternité… Laisse-moi rire. Voilà pourquoi je n’ai pas bougé. Simplement pour leur montrer que l’argent n’achète pas tout.
Paul ne sut quoi répondre. Bernard n’avait fait que dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas. Cette famille faisait partie des plus grosses fortunes de France. Et avec l’argent, venait le pouvoir. Un pouvoir qu’ils n’hésitaient pas à utiliser. Ils avaient toujours eu la mainmise sur cette ville.
— De toute façon, reprit Bernard d’un ton douloureux, même si l’on ne m’avait pas poliment demandé de quitter mes fonctions, je n’aurais pas pu rester ici. Comment veux-tu que je regarde en face la mère de ce gamin, maintenant ?
— Tu es un bon gendarme, Bernard. Tu n’as rien à te reprocher. Personne ne pouvait prévoir ce qui allait arriver. Nous étions tous persuadés que Gaston était inoffensif.
— Pas tous, constata-t-il en tendant un dossier cartonné à son collègue. Voici les informations demandées par Michel.
— Et alors ?
— Gaston était un prêtre défroqué. Il avait eu quelques problèmes avec sa hiérarchie. Des exorcismes pratiqués sans l’aval de ses supérieurs, entre autres…
— Un prêtre ! releva son collègue d’un ton surpris.
— Oui. Et ce n’est pas la première fois qu’il sème un cadavre sur sa route. L’un de ses exorcismes a mal tourné. Ce qui a coûté la vie à une fillette.
— C’est ce qui lui aurait fait perdre les pédales d’après toi ?
— À force de « fréquenter » le diable, on peut imaginer que toutes ces pensées malsaines ont tourné à l’obsession.
— Il aurait imaginé que le petit Jean était possédé ?
— J’ai du mal à le croire, avoua Bernard d’un ton désemparé, surtout connaissant ce gamin. D’après ce dossier, Gaston était pour le moins instable depuis le décès de la fillette. Mais qu’est-ce qui l’a fait basculer irrémédiablement dans la folie ? Je crains qu’on ne le sache jamais.
— Est-ce qu’il a fini par avouer ?
— Non. Il refuse obstinément de prononcer le moindre mot.
— Ce n’est pas grave, les preuves sont suffisamment éloquentes. Là où il est, il ne fera plus de mal à personne.
— Sans doute… Au revoir, Paul, conclut Bernard en ramassant rapidement son carton.
Il voulait profiter du calme relatif du déjeuner pour quitter ce bureau qu’il avait occupé durant de si longues années. Il souhaitait éviter les regards compatissants de ses collègues et, surtout, le sourire arrogant de son jeune adjoint.
4
Les images se dissipèrent, laissant le paisible paysage retrouver sa place. Mel se tourna vers Thomas et lui lança un regard atterré.
— Tout cela avait l’air si réel, dit-elle lentement.
— Parce que ces événements ont réellement eu lieu.
— Comment as-tu… commença-t-elle avant de s’arrêter net.
Elle n’était pas sûre d’avoir envie de le savoir.
— Cet enfant est toujours vivant ?
— Oui, mais il s’agit d’un adulte aujourd’hui.
— Ce gosse est machiavélique, Thomas ! Tuer le chien pour attirer l’autre garçon, mettre de la drogue dans la bouteille du clochard, afin d’être sûr que celui-ci ne serait pas en état d’intervenir dans sa sinistre mise en scène… Jusqu’aux vêtements propres qu’il avait cachés pour ne pas rentrer chez lui couvert de sang. Il avait tout planifié dans le moindre détail. Quant au sort qu’il a réservé à ce pauvre enfant…
— Charles a toujours été doté d’une vive intelligence, mais il est dénué de toute empathie. Et ce n’était que le début…
— S’il existe réellement… Il faut l’empêcher de continuer à nuire !
— Mais pour cela, nous avons besoin de toi.
— Moi ? Mais qu’est-ce que je pourrais bien faire ?
— Accepter la réalité.
Elle tourna vers lui un regard suppliant.
— Rien ne t’y oblige, ajouta-t-il doucement. Tu peux aussi choisir de rester ici, jusqu’à la fin… Personne ne te le reprochera.
— Si je refuse, il continuera ses exactions, c’est ça ? Mais si j’accepte, nous pourrons changer le cours des événements…
Thomas acquiesça doucement.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es quelqu’un d’exceptionnel…
— Je n’ai rien d’exceptionnel.
— Tu ne le sais pas encore. Mais moi, je l’ai toujours su.
— Tu as toujours eu réponse à tout, répliqua-t-elle avec un profond soupir. Si… si je m’en vais, est-ce que je me souviendrai encore de tout ça ?
— Il y a beaucoup de choses que tu devras oublier. Toutefois, certaines images ne disparaîtront jamais totalement.
Des larmes se mirent à couler le long des joues de Mel. Elle savait que sa place n’était pas ici. Intuitivement, elle l’avait compris depuis bien longtemps. Elle releva la tête et plongea son regard dans le sien. Elle y vit tout ce qu’elle avait refusé d’admettre jusqu’à présent. Un grand silence envahit les lieux et ils restèrent un moment serrés l’un contre l’autre, profitant de leurs derniers instants dans cet endroit paisible.
— Tu es prête, maintenant ? demanda-t-il doucement.
— Oui, chuchota-t-elle en refoulant ses larmes.
— Alors il est temps de partir. Toutes ces images qui nous entourent sont celles que tu as amenées avec toi, commença-t-il avec un geste de la main, tandis que les montagnes colorées s’effaçaient peu à peu autour d’elle.
Le corps de Thomas s’estompa, jusqu’à devenir une silhouette lumineuse aux contours incertains. Un monde cotonneux l’entourait désormais, et elle se sentit assaillie par une foule de pensées qu’elle ne comprenait pas.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle sans pouvoir masquer son appréhension. Qu’est-ce que c’est ?
— Le passé, le présent, le futur… Ne t’inquiète pas, souffla-t-il. C’est trop tôt pour cela. Suis-moi, simplement.
L’image d’une chambre d’hôpital se matérialisa dans son esprit. Il lui fallut un moment pour reconnaître la femme allongée dans le lit.
— C’est moi, n’est-ce pas ? Cela fait combien de temps que je suis ici ?
— L’accident a eu lieu il y a plusieurs mois. Tu n’as jamais émergé de ton coma depuis cette date. Aujourd’hui, l’heure est venue de te réveiller.
— Et toi, où es-tu ? Je ne te vois pas. Tu m’as promis que tu serais toujours à mes côtés.
— Oui, je serai là. Les choses seront simplement différentes.
— Pourquoi ?
— Tu connais déjà la réponse à cette question, répondit Thomas affectueusement. Je suis mort, Mel. Alors que toi, tu es encore en vie…
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Trophée Anonym’us : Interview Lou Vernet

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Une auteure de la team sur la terrasse : Lou Vernet



Jeudi 16 Novembre

 

 

 

 

 

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
C’était en 2004 pour « En t’attendant ». Ce roman venait de recevoir la bourse découverte du CNL. J’étais convaincue que les portes allaient s’ouvrir. Résultat : avalanche de refus. Je l’ai rangé gentiment et me suis attelée au suivant. J’aime les défis ! Ils sont un puissant levier de création 😃

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Aucune. Suis dans un total-lâcher-prise. C’est là, en moi, je le sais, toujours en action. Il faut juste le bon moment pour oser reprendre « la souris » et écrire le premier mot. Jusqu’à la Fin, ça ne me quitte plus.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans. Que du bonheur ! Et même parfois des instants de pure jouissance.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Une seule : toujours commencer par relire ce qui a été écrit précédemment. Sinon, c’est partout, tout le temps, que ce soit dans ma tête ou confortablement installé devant mon ordinateur.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Ce qui justement les oppose.
Les nouvelles font un bien fou à l’âme pour le sentiment d’immédiateté qu’elle procure. Le résultat est rapide, efficace, souple.
Le roman est un long travail, une lente maturation et crée une grande intimité avec l’histoire et les personnages. C’est un voyage singulier, très riche et absorbant.
J’aime autant les deux. Tous dépend du besoin d’écrire et de ce que j’ai à dire.

6. Votre premier lecteur ?

Pas un mais plusieurs. Pas toujours les mêmes. Aucune pression à ce niveau. C’est selon le genre du livre et le contexte de ma vie au moment de l’écriture.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

NON. Définitivement non. Pas un soir sans ouvrir un livre. Tellement à apprendre… et à rêver encore…

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Ma première lecture importante a été le dictionnaire. Mes muses sont les chanteurs français d’avant les années 80. Leur mélodie m’ont appris la musique des mots. La lecture est venue tard et il est passé beaucoup de monde dans mes préférences. Mes muses changent au gré de mon évolution. En ce moment c’est plutôt Sandrine Colette, Marcus Malte, Karine Giebel…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

C’est une question à laquelle je refuse de penser. Superstition ! Ne jamais prévoir le danger sinon il arrive. J’oublie cette possibilité. C’est plus simple. Je fais confiance à la vie !

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Pourquoi pas ! Dès qu’il y a un défi, hop j’y vais… « Il n’y a pas de chemin vers le bonheur, le bonheur est le chemin ».

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
C’est à eux qu’il faut poser la question. Moi je sais pourquoi j’écris, mais eux, pourquoi nous lisent-ils ???? Surement pour croire que ce monde-ci puisse être sauvé et la justice certaines fois rendue !

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

23 septembre 2017, sortie de mon second polar à Paris. En chemin d’écriture pour le troisième. Et certainement aussi un livre sur le voyage. Ma seconde passion.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Gratitude. Mot de chaque instant pour cette vie fière et têtue dont je découvre et savoure chaque jour sa richesse.

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Trophée anonym’us : interview, Jess Kaan

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jeudi 9 novembre 2017

Jess Kaan

Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Une nouvelle envoyée à la revue Galaxies, spécialisée dans la SF. Une nouvelle de fantastique et l’impression que la foudre me tombe sur la tête avec une lettre incendiaire. Un coup de pied au séant salvateur. Avec cet épisode peu glorieux, j’ai réalisé qu’il fallait mieux cibler.
Heureusement par la suite, j’ai veillé à toujours cerner mes éditeurs. Le premier texte pro accepté le fut par les éditions Nestiveqnen et là ce fut le cri de joie.

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?


Un directeur de collection m’a dit, écrire c’est 1% de génie, 99 % de travail. Sur le fond, l’idée est bonne mais la proportion est différente à mon humble avis. En tout cas, il faut accepter de bosser, il faut aussi recevoir la critique, faire tout pour progresser. Et il y a de très bons conseils chez Stephen King. Alors c’est simple, j’écris, je me relis encore et encore. J’essaie de faire en sorte que l’histoire offre des perspectives nouvelles pour le lecteur. Faut que je me dise « ouais, ça c’est bien ». Je ne veux pas donner l’impression d’être présomptueux, mais j’écris comme un auteur et je me relis comme un lecteur.
3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans. Il faut souffrir, s’impliquer, faire preuve d’empathie, ne pas juger les personnages y compris les pires. Raconter la vie qui n’est ni blanche, ni noire.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?


Du silence, certains horaires plus propices, virer les chats de la table, même si cela confine au supplice de Sisyphe. Avoir à disposition les recherches que l’on a faites. Ne pas hésiter à se lever et à quitter l’ordi si ça ne vient pas.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?


Ce sont deux exercices radicalement différents. Dans la nouvelle, il faut que les personnages soient très vite installés, on est plus sur le fil du rasoir que dans le roman. Par ailleurs la nouvelle réclame une chute efficace, j’adore quand le lecteur doit continuer de se faire son film. Moi, je crois que c’est le plus beau cadeau qu’un auteur puisse faire. Le roman, lui, nécessite des rebondissements, un scénario qui a le temps de se déployer, mais le final est toujours difficile C’est dur de quitter les personnages avec lesquels on a vécu une année ou plus.

6. Votre premier lecteur ?
Mon épouse. En tant que béta lectrice impitoyable.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
Peut-on vivre sans respirer ? Non, pour l’écriture, c’est pareil. Lire est un plaisir obligé, lire de tout, les collègues, les essais, les revues, la presse, les classiques. Ne pas se focaliser sur un genre. Un auteur qui dit « j’écris, je ne lis pas, c’est comme un musicien qui dit je n’écoute pas de musique.»
On a besoin de s’imprégner, de se délecter des écrits des autres.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Ca dépend. J’aime Giebel, Favan, Abel pour leur manière de nous précipiter dans les abîmes. J’aime King pour sa capacité à restituer une atmosphère. J’adore Masterton, Chattam, Herbert, Cussler, Graham, pour leur capacité à engendrer ce que je nomme de la littérature adrénaline, celle qui vous fait monter la pression et que vous dévorez… J’aime la belle plume de Lemaitre, j’apprécie Robin Cook et ses thrillers médicaux et je relis périodiquement les Lettres de mon moulin… Il faut s’ouvrir, tenter des expériences littéraires, je suis inscrit dans une médiathèque où je pioche au hasard de la littérature blanche. C’est un truc que j’adore

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
L’inspiration ne manque pas.
En revanche, la perte de l’envie d’écrire ça m’est arrivé avec l’annonce de ma maladie. Je suis resté trois mois sans écrire ne serait-ce qu’une ligne, ça m’arrivera encore. Un jour ce sera si fort, que peut-être je m’arrêterai. La vie est curieuse, elle réserve son lot de surprise. Il faut essayer de vivre au jour le jour, savourer les joies simples.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Y a un certain Eric qui m’a harponné à Templemars, il m’a fait peur avec son accent du Sud et son look d’auteur de polar. Je me suis dit ça y est j’ai un contrat sur ma tête, à la sortie une moto va débouler et on va me dézinguer… Donc j’ai accepté. Plus sérieusement, c’est un challenge, l’opportunité de se confronter aux autres auteurs de façon amicale, d’être lu et de présenter ce que j’écris…

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

L’homme est voyeur par nature. Notre époque est instable, les repères se cassent la figure, comme les idéologies. On nous vend du sans âme en guise de projet de société (faire du fric, des affaires, baiser en série, collectionner les gadgets technologiques, bouffer ça ou ça, aller là ou là) et forcément, cela n’engendre que le chaos, parce que chacun de nos choix a des répercussions. Quand on achète un smartphone, on fait trimer des mecs à l’autre bout de la terre. Plus que le bulletin de vote à l’efficacité limitée, un achat est un acte politique désormais. Mais je pense que dans le polar, il y a une part d’espoir. Je sais, ça fait moraliste, je suis naïf, mais j’assume. Dans le polar, dans le thriller, on a envie que les héros se dépassent, qu’ils vainquent le Mal incarné par une menace assez clairement définie. C’est tout de même plus facile de mettre hors d’état de nuire un odieux salopard de roman que de se dire dans la vie de tous les jours, il faudrait que tellement de choses changent, que nous abattions nos égoïsmes. Parce que la société ne va pas mal à cause des autres, mais à cause de chacun.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Sortie de Punk Friction aux Editions Lajouanie et de l’anthologie DONS à l’atelier Mosesu pour soutenir l’ADOT (Asociation pour le Don d’Organes et de Tissus humains)
En ce moment coécriture d’un roman de fantastique avec Frédéric Livyns, un auteur belge. Ecriture d’un thriller sur un thème qui me tient à cœur et deux policiers historiques dont une suite du secret de la petite demoiselle.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Je ne suis pas doué pour les interviews, mais merci à vous de m’avoir lu.

Une interview réalisé en partenariat avec le blog partenaire Lila sur sa terrasse
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Trophée Anonym’us : Interview Eric Maneval

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

jeudi 26 octobre 2017


Un auteur de la team sur la terrasse : Eric Maneval

 
1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ? 
Je n’ai jamais envoyé de manuscrits à des éditeurs. Je travaille généralement avec l’éditeur en amont. Je lui parle longuement de mon projet et si je perçois un désir de publication, on travaille ensemble. Enfin si, j’ai envoyé des manuscrits par politesse,  parce que l’éditeur m’avait dit, par politesse,  « envoie moi un truc » mais nous savions tous deux que ça n’irait pas plus loin. Travaillant dans le monde du livre, j’ai la chance de connaitre quelques éditeurs qui eux même, en connaissent d’autres, je peux parvenir à soumettre des idées et a obtenir un assentiment préalable.
2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ? 
J’essaie de produire des textes qui doivent se lire d’une traite, en deux ou trois heures.  Je veux que le lecteur dévore le livre. C’est ma principale exigence.
3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?
Si je prends beaucoup de plaisir à imaginer une histoire, à me la raconter, à me la répéter, puis à la raconter à d’autres, à voir si je parviens à maintenir une attention juste en la racontant à quelqu’un, ce que je fais toujours avant de ma lancer dans l’écriture, je dois avouer que l’acte d’écrire m’est difficile et pénible. je n’ai pas la facilité rédactionnelle que je perçois chez d’autres, je bute sans cesse sur des choses simples,  c’est très laborieux.  Ça n’exige pas une péridurale, mais des tonnes de cigarettes et des hectolitres de café.
4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Non, pas vraiment. Les rituels résidant peut-être dans toutes les ruses que je peux déployer pour ne pas écrire, pour retarder la confrontation entre l’imaginaire et le réel.
5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ? 
J’ai écrit beaucoup de nouvelles.  C’est plus excitant en terme d’écriture et c’est sans doute plus exigeant que le roman, aucune approximation n’est tolérable. C’est dommage que ce genre n’intéresse plus les éditeurs, qu’il n’y ait plus de revues grand public dévolues au genre.
6. Votre premier lecteur ? 
Généralement l’éditeur, même si je fais quelquefois lire les débuts, ou la première moitié à quelques personnes de confiance.
7. Lire… Peut-on écrire sans lire ? 
Oui, dans le cadre d’une volonté de témoigner de quelque chose de singulier, mais je ne sais pas si ça existe, des écrivains qui ne lisent pas.
8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ? 
Je suis avant tout un lecteur, un gros lecteur. J’ai une vénération littéraires pour quelques écrivains, mais ce n’est pas dans mes lectures que je vais trouver des sources d’inspirations. C’est beaucoup plus le réel qui fait office de muse, le réel est fantastique.
 9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 
Je suis un amateur, j’ai la chance d’être publié par des éditeurs professionnels, mais jamais je ne signerai un quelconque contrat m’obligeant à fournir un roman tous les ans, ou quelque chose qui m’obligerait à produire du texte, quelque chose qui rendrait l’inspiration obligatoire. Ce serait un cauchemar.
10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ? 
Parce qu’on me l’a gentiment proposé.
11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Et bien, en réalité, les gens lisent bien moins de polar qu’a l’époque où la télévision ne s’était pas imposée dans tous les foyers ou presque. Le polar était un réel genre, une sorte de sous littérature extrêmement codifiée, une sous littérature dans laquelle excellaient quelques grands écrivains, les tirages étaient monstrueux mais ça restait un genre un petit peu honteux.  Aujourd’hui, c’est un genre hégémonique, tous les soirs, des séries policieres, des émissions criminologiques, des reportages « en immersion » envahissent les écrans, la honte à disparue, le marketing éditorial s’est emparé du polar, du roman noir, du thriller..  En fait je ne sais pas vraiment répondre à la question, est-ce que le caractère de plus en plus anxiogène de la société nous pousse a lire des histoires policières? est-ce qu’on vit tous dans une sorte de polar? Est-ce qu’on veut se rassurer? se faire peur?  Je l’ignore.
12. Vos projets, votre actualité littéraire 
Des projets, il y en a, est-ce qu’ils vont se concrétiser, je l’ignore. Mon actualité, c’est le trophée anonym’us.
13. Le (s) mot(s) de la fin ?
Et bien merci pour tout.

Une interview réalisée en collaboration avec le blog partenaire Lila sur sa terrasse

à la Une

Trophée Anonym’us : Nouvelle 5, Kill’em all

Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici


dimanche 22 octobre 2017

Nouvelle anonyme N°5 : Kill’em all

Kill’em all

« Il y a dans la vie de chacun un moment où il faut choisir de fuir ou de résister. »

Contes de la folie ordinaire — Charles Bukowski
Casque sur les oreilles, j’écoute les Guns N’ Roses, me passe Sweet Child o’ Mine en boucle, profite d’un moment de calme après cette journée de démente, gravée comme l’une des plus intenses, l’après-midi parfaite, des souvenirs plein la tête.
Coup d’œil à l’écran d’affichage. Prochain RER annoncé à 23 h 45. 10 minutes de retard. Quelques rares voyageurs sur le quai. Un couple de bobos, deux ou trois mecs encostardés, des jeunes seuls. Je traîne devant la vitrine du relais presse, m’attarde sur les couvertures de la presse people et cinoche. Cécile de France dans le film Haute tension et l’affiche du prochain TarantinoKill BillUma Thurman agressée le jour de son mariage, laissée pour morte qui se lance dans une vendetta, bien décidée à se faire justice. Je reste un moment devant la vitrine, la force de l’habitude, cette routine qui guide nos pas puis escale au distributeur pour m’offrir un mars et un Coca avant de monter dans le train. Wagon quasi désert. Une dizaine de personnes à tout casser. Regard rapide à l’étage. Pas beaucoup plus.
Dans le carré de 4 places à côté des chiottes, odeur de beuh et canettes de Kro par terre.
Dans mes oreilles, Axl Rose laisse place à James Hetfield. Metallica, fil rouge de ma journée.
Je m’installe en haut, ferme les yeux, laisse défiler les images de ma journée. D’abord les rumeurs, puis l’appel de Mika hystérique : « J’ai un plan ». Tu parles c’est carrément le plan du siècle ! Des places, précieux sésame, par son daron qui bosse chez Virgin. Trois concerts programmés sur la journée. Je sèche la fac pour en être. Rendez-vous 13 heures à La Boule noire. Premier show époustouflant. 300 chevelus excités dans une fosse minuscule. Ambiance torride et électrique. Les  Four Horsemen  de Metallica alignent tubes et riffs avec la rage des débuts. Le ton de la journée est donné. 18 heures, on fonce au Bataclan. Deuxième concert dans l’euphorie. Sur scène, les Californiens ne donnent pas l’impression d’avoir déjà donné un concert deux heures plus tôt. Un set mémorable. Le troisième concert du quatuor est prévu au Trabendo à 22 h. Mika insiste pour que l’on se fasse la trilogie. Je suis rincée, dois attraper le dernier RER. Et je le vois venir lorsqu’il me parle d’un chouette plan à trois, lui, moi et une bouteille de Jack. Je sais surtout comment tout cela va se terminer.
Quelqu’un me secoue le bras, coupe le fil de mes pensées. Je retire mes écouteurs et lève les yeux.
Une voix demande, insiste :
— Hé ho, ça va ?
Je reprends soudain pied dans la réalité. Plantés devant moi, trois mecs en jogging Adidas full zip et casquette, aussi pathétiques que les membres d’un groupe RAP sur la pochette d’un CD. Un trio improbable : le gros lard doit avoisiner le quintal, le grand maigrichon cradingue et le plus jeune plafonne à un mètre soixante-cinq. Même à cette distance, leur transpiration et leur haleine alcoolisées de sacs à bière me piquent le nez. C’est le plus gros qui me rend mal à l’aise, promenant ses yeux brillants d’excitation malsaine sur moi. Je regrette de porter un t-shirt trop court pour couvrir le piercing de mon nombril.
— T’as une clope, boucle d’Or ?
Le plus jeune enchaîne :
— Et elle s’appelle comment cette petite taspé ?
Mon cerveau fonctionne à la vitesse de la lumière. Début d’un moment de panique. Je m’étrangle, bredouille :
— Comment ?
— Ton prénom ?
Je dois répondre, ne pas les contrarier. Pas le moment de jouer les rebelles. Regard paniqué sur le wagon quasi désert. Un petit chauve en costard, occupé à faire semblant de dormir. Un geek à lunettes, planqué derrière l’écran de son ordinateur portable.
— Jennifer… Je m’appelle Jennifer.
— C’est mignon tout plein ça, Jennifer.
Il pose sa main tachée de nicotine sur ma jambe, secoue sa bouteille de Vodka devant mon visage, me fixe avec des yeux de charognard.
— Et elle a soif, Jennifer ?
Je secoue la tête. Celui-là c’est vraiment le top de la sale gueule avec ses longues mèches de cheveux gras, son visage constellé de cicatrices de varicelle et ses ratiches jaunes et pourries.
— Je suis fatiguée, j’ai eu une grosse journée et…
Pas le temps de finir ma phrase. Je me prends une petite baffe. Sans comprendre pourquoi. Le grand, si maigrichon qui doit rayer la baignoire, me regarde avec des yeux fous. Il arrache la vodka des mains de son pote, se jette sur moi, m’empoigne la gorge. Les doigts serrés sur mon cou, visage collé au mien, il crache :
— Ta maman ne t’a jamais dit que ça ne se fait pas de dire non quand un gentleman te propose un verre ?
Il m’ouvre la bouche avec violence, m’enfonce la bouteille. Je sens des doigts crades dans ma bouche, l’alcool déborde, me brûle la gorge. Je manque de m’étouffer. Je me débats, parviens à repousser sa main. Je lui balance un coup de pied bien placé dans le genou. Râle de douleur, yeux exorbités :
— Tu ne fais plus jamais ça ou je t’encule à sec !
La panique à son paroxysme. J’essaye d’attraper mon portable, il me l’arrache des mains, casse le clapet :
— Je déteste ces putains de Nokia.
Il s’empare de mon sac, renverse son contenu sur le sol. La violence monte d’un cran devant l’indifférence des rares passagers. À nouveau, il essaye de me faire boire. Je suffoque, manque de vomir, ravale un torrent de larmes.
— Oh, putain, t’as un piercing sur la langue ! Je ne me suis jamais fait sucer par une fille avec un piercing sur la langue.
Ils me poussent dans l’allée. Je suis sur le sol, proie d’une bande et de leur sauvagerie sexuelle. Il faut que je me reprenne, que je leur montre que je n’ai pas peur :
— Parce que tu t’es déjà fait sucer ? J’ai plutôt l’impression que tu n’es qu’un petit puceau.
Il me frappe, sans pitié, jusqu’à ce que je n’aie plus la force de réagir. Comme percutée par un missile Tomahawk. Au-dessus, les deux autres se poilent. Le maigrichon au gros :
— Comment elle sait que c’est une couille molle de puceau ?
— C’est marqué sur sa gueule !
Ils se poilent. Je prends conscience de la réalité de ma situation. Le gros me balance des coups, m’obligeant à écarter les jambes. Je ferme les yeux un instant, tente de ne pas m’évanouir. Gras-double empoigne le plus jeune par l’épaule, le tire vers moi :
— Tu veux devenir un vrai mec ?
— Pas ce soir. Pas comme ça.
— Tu déconnes ? C’est une occas » en or.
— Pas comme ça, j’ai dit
— Et moi je dis que tu vas baiser cette petite pute camée !
— Je ne peux pas ! J’ai un affreux pressentiment.
— Un pressentiment qui t’empêche de bander ?
Ils se tapent des barres de rire.
J’ai un sursaut, fais un mouvement en arrière.
— Hop Hop Hop… Reste avec nous, Boucle D’or !
Il m’agrippe les cheveux, me retourne et me plaque contre le sol. Souffle coupé par le choc. Douleur qui me transperce. Sa main aussi grosse qu’un jambon m’attrape le bras, me tire contre lui. Une peur glaçante m’enveloppe le cœur. J’hurle. Au plus profond de moi, j’espère une aide. Personne ne fait le moindre geste pour venir à mon secours, tirer l’alarme. Pourquoi une telle lâcheté ? Ils sont bien là, pas loin, à côté, en dessous, impassibles.
Le maigrichon essaie de me couvrir la bouche. Je donne des coups de pieds, me débats dans tous les sens. Des mains me prennent les cuisses, me forcent à les ouvrir. L’un des types s’assoit sur mon visage. Je sens un autre s’enfoncer en moi, me souiller. D’abord un, puis chacun leur tour, prenant la relève avec frénésie.
*
Enfin j’ouvre les yeux. Mon cauchemar est terminé. Enfin, ces déchets de l’humanité ont fini par se désintéresser de moi. Je ne sais pas dire combien de temps tout cela a duré. J’ai crié. Je sais que j’ai crié. De toutes mes forces. Mes appels à l’aide ne sont pas restés enfermés dans ma poitrine. Personne n’a bougé. C’est comme ça, plus il y a de témoins, moins il y a de chance que quelqu’un intervienne. Chacun pensant que quelqu’un du groupe va intervenir.
Le train est immobile, tout autour de moi est silencieux. Terminus du RER. Je me redresse trop vite, le wagon tournoie. Peur de m’évanouir, de perdre encore connaissance. Mais tout s’apaise.
Je ramasse mon lecteur MP3 et mon téléphone. Impossible de mettre la main sur mon putain de casque audio et le reste de mes affaires. Je le cherche, m’énerve. Je suis humiliée, saccagée, détruite et m’obstine à retrouver les objets qui me sont chers, qui me rassurent. Ils ont fouillé, volé quelques trucs. Ma pièce d’identité est posée le long de la vitre du train. Mon sachet d’herbe à disparu. Goût de rouille dans la bouche. Il y a du sang sur moi. J’ai du sang partout. Je parviens à atteindre les toilettes du rez-de-chaussée. La puanteur, l’odeur de pisse me prend à la gorge. Souffle coupé, douleur au plexus. Je me passe de l’eau sur le visage, n’ose pas me regarder dans le miroir, sens monter une pulsion de violence. Malgré le traumatisme, un désir de vengeance me ronge les tripes. Un voile de sang bouillonnant obscurcit ma vision.
Dehors, la pluie tombe avec une férocité biblique. Ils sont là, les trois, sur le quai, à l’abri des trombes d’eau. Ça rigole comme si rien ne venait de se passer. Tout est si tranquille, si calme et réel que mes larmes s’arrêtent d’un coup. Étrange sensation de déjà vu, de déjà vécu. Je me sens dans une sorte d’état second. Rien de tout cela ne me semble réel.
Le groupe se sépare. Je n’attendais que ça. Je suis sans pitié et sans scrupule, mais j’ai oublié d’être conne. Je dois y aller maintenant. Je pense à ce que ma mère ne cesse de répéter : fais aujourd’hui ce que tu dois faire, Dieu se chargera de demain.
Je descends sur le quai. Je sais que le poste de Police n’est qu’à une centaine de mètres. Quelques pas et j’y suis. Des paroles entendues à la fac me reviennent. La dilution de responsabilité. L’effet témoin. Les mythes du viol. La moquerie. La victime de viol culpabilisant pour ses actions ou tenues soi-disant inadéquates. « Tu l’as bien cherché ! » « Tu n’avais qu’à pas t‘habiller aussi sexy ! » Je pense à tout ça quand j’aperçois l’un de mes violeurs, larve abjecte, venir dans ma direction. Je me tapis dans l’ombre, le regarde passer sans me voir. Le plus jeune. Quinze ou seize ans. Grand max. Encore un pas en arrière. Ma main trouve la poignée d’une porte ouverte derrière moi. Je recule à l’intérieur de la pièce sombre. Du matériel de nettoyage, quelques outils. Au hasard, j’attrape un balai. Je fouille dans mon MP3, cherche une chanson violente pour me donner du courage, pour fermer la gueule à l’impression d’avoir perdu une bataille avant même d’avoir commencé à me battre. Je m’arrête sur la ligne de basse de The Trooper  d’Iron Maiden. Dans un flash, je vois le type couché sur moi. J’entends leurs injures. Loin dans le brouillard. Je sais que ces images me hanteront bien des années. Je serre fort le manche à balai. Un flot d’adrénaline se répand en moi. L’instinct sur pilote automatique, je fonce, vise la tête, mets toutema rage dans mon coup. Un bruit mat qui le propulse contre un véhicule garé le long de la voie ferrée. Son crâne heurte la tôle, il s’écroule.
Toujours viser la tête. La semaine dernière j’ai vu le film 28 Jours plus tard au cinoche. Ce qui marche avec les zombies marche avec les violeurs. J’aurais pu aussi jouer la carte du coup dans les couilles. Question d’opportunité et de taille de l’ennemi.
Après quelques secondes il parvient à se redresser :
— Toi !
Les yeux lui sortent presque de la tête.
— Qu’est-ce que tu me veux, sale pute ?
— Tu ne vois pas ce que je veux ?
Rase-bitume tente de se mettre debout. Ça dodeline sévère. Il se passe une main sur le haut du crâne, regarde le sang sur ses doigts. Beaucoup de sang d’ailleurs.
— Qu’est-ce que tu m’as fait!
— Pas besoin de sortir de Harvard pour deviner.
Ses yeux se révulsent. La sueur dégouline dans mon dos. Plus rien n’a de sens. Nous avons inversé les rôles.
— J’ai besoin d’aide, merde !
— Besoin d’aide ? BESOIN D’AIDE ?
Mon rire part dans les aigus. De nouveau un pas en avant.
Son regard me fixe.
— Je n’ai rien à voir dans tout ça, ok ? Je n’étais qu’un simple voyageur. Un putain de simple voyageur !
— Un putain de simple voyageur, tu déconnes ? T’es carrément un héros mec ! T’es venu m’aider quand tes potes me violaient ?
Je vois bien dans son regard qu’il sent tenir là sa dernière chance. Ce sac à merde en rajoute :
— Ouais c’est ça, je suis venu t’aider.
Je fais mine de réfléchir. Ses yeux perdent leur fixité démente.
— Tu as débarqué à quel moment ? Avant que le deuxième me viole ou après ?
— Avant ! Je suis intervenu avant ! J’ai essayé de les empêcher !
Je balance mon morceau de balais.
— Tu ne pouvais pas me le dire avant que je te frappe ?
Il bafouille, ne semble pas y croire, ni entendre le sarcasme dans ma voix. J’entrevois même une lueur d’espoir s’allumer dans ses yeux. Dans les profondeurs de ma poche, j’attrape mon trousseau de clés. Rase-bitume se rue sur moi, j’encaisse de plein fouet la violence du choc, mais d’un coup sec et rapide, je lui plante ma clé dans la carotide. Il porte la main à son cou, au ralenti, vacille comme un putain de poivrot, puis tombe et roule dans le caniveau. Mon estomac se retourne. La nausée me prend à la gorge, me brûle les entrailles comme de l’alcool sur une plaie à vif.
L’instant d’après, je respire à pleins poumons.
Je suis en pleine forme, vivante.
Tremblante mais vivante.
Je traverse la place devant la gare routière, évite les flaques. Un soiffard squelettique titube sous l’arrêt de bus. Je m’arrête, ramasse une bouteille de Heineken vide au pied du clodo.
Les deux autres n’ont pas bougé, espérant l’accalmie. Je pense à ce qu’ils ont fait, à ce qu’ils m’ont fait subir.
Ça y est, ça se sépare. Le maigrichon dit bye-bye au gros et part en cavalant sous des trombes d’eau. Je suis à dix mètres de ce résidu de fausse couche quand il s’arrête à la porte d’un immeuble. Je remonte ma capuche et cours m’abriter à ses côtés. Je tripote mes clés comme si je rentrais chez moi. La serrure bourdonne, il s’apprête à entrer dans le hall quand j’explose la Heineken juste derrière son oreille. Impression que son crâne éclate sous le choc. Il tombe en avant, parvient malgré tout à faire volte-face. Je plonge de toutes mes forces la moitié de la bouteille qu’il me reste dans l’œil droit de cette raclure. Hurlement écœurant dans sa gorge. Il s’écroule en arrière, son corps s’agite, un flot de sang coule comme un robinet ouvert par le cul de la bouteille.
Next.
Pelouse envahie de mauvaise herbe, de vieilles mobylettes et tout un bric-à-brac de jardinage. Une fois encore, je m’empare du premier outil qui me tombe sous la main. J’arrive juste à temps pour voir gras-double monter les marches devant la porte d’entrée d’un pavillon.
— Hé mec !
Il se retourne, vient vers moi. C’est le plus bourré des trois. Le pire de la bande.
Petit ricanement aviné :
— Mais c’est cette petite salope de Jennifer ! Qu’est-ce que tu viens faire là ?
Il titube en s’approchant, déboutonne son jean :
— Tu n’en as pas eu assez tout à l’heure ? T’en redemandes ?
Je lève le bras, imagine déjà les dents du râteau planté dans son crâne avant de porter le coup fatal. Le bruit sordide que fait le choc contre sa tempe, la façon dont il s’écroule me convainc que lui aussi n’est pas près de se révéler. Quelques gémissements. Ça pisse le sang.
Je le contourne, sors de ma transe.
Je marche sous la pluie.
Je prends conscience des derniers événements, pense à ce que ces raclures m’ont fait subir.
La vie est semée d’atrocités que nous ne parvenons pas toujours à éviter.
Je sais que le traumatisme restera en moi.
Que le reste de ma vie ne sera plus comme avant.
Que je me sentirais dans un état de danger permanent.
Que ma confiance envers les hommes est détruite.
Même si je sais que ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais.
Que ce sont les choses que certains font qui sont impardonnables.


Vous aussi vous pouvez essayez de retrouver quel auteur a écrit cette nouvelle.

Pour vous aidez la liste des auteurs en course est ICI

Moi j’ai déjà ma petite idée.

Et vous ?


à la Une

Trophée Anonym’us : Interview Magalie Le maître

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

 jeudi 19 octobre 2017


Une auteure de la team sur la terrasse : Magali Le Maître

  1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

J’ai envoyé mon premier polar « Quelqu’un comme elle » à une quinzaine d’éditions. David Lecomte de Fleur Sauvage m’a répondu très vite; une incroyable aventure qui continue avec mon deuxième thriller, « Le bal de ses nuits ». Je suis fière d’être une fleur sauvage.

  1. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Un style fluide, une intrigue addictive, une critique sociale et un drame psychologique. C’est mon cocktail préféré quand je lis les autres.

  1. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans. J’ai du mal à accoucher de mes romans, mais si ça ne fait pas mal, où est la délivrance?

  1. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Mes clopes, mes bières, et le silence. Quand la vague arrive, je m’y plonge, laissant ma vie sur la rive. Je refais surface après 2 ou 3 semaines, le « premier jet » terminé. Après ça se gâte. Des mois de relecture.

  1. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?

Ecrire un roman, c’est un travail de titan. Ecrire des nouvelles, des poèmes, des contes, pour un esprit synthétique comme le mien, c’est prendre son pied sans trop se fouler. C’est là que ça devient périlleux : un texte court ne demande pas moins de rigueur, au contraire! La paresseuse exigeante que je suis (terrible paradoxe!) doit retrouver ses exigences de romancière. Parce que je n’aime pas manquer de respect, ni aux mots, ni au lecteur.

  1. Votre premier lecteur ?

Mon double, resté sur la rive.

  1. Lire… Peut-on écrire sans lire ?

Question pertinente, c’était mon sujet de mémoire, du temps où j’avais une vie d’adulte. On a chacun ses idées, mais on partage tous les mêmes mots. J’ai besoin de me nourrir de la musique des autres pour créer la mienne. Mais comme je suis feignante, je suis plus accro aux chansons et aux films qu’aux bouquins. Pour moi, l’art c’est un seul univers plein d’étoiles uniques. D’ailleurs je fais un peu dans le court-métrage, le slam…

  1. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

On va retirer « littéraire »: Thiéfaine, Maupassant, Sautet, Baudelaire, Leonard Cohen, Sailor et Lula… La liste est longue, et je vous cite pas mes excellents copains auteurs! (bon d’accord: Manu, Denis, Gilles, Marc, Stanislas, Mickaël, Hervé, David, James, Christophe, Alexandra, Armelle, Jibé, Patrick, Philippe, Cédric, Sandra, Gaylord, Ben, Yvon, Alain, Gaëlle, Didier, Eric, Yannick, Annie…)

  1. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

C’est l’horreur. Je suis en plein dedans. Sortez-moi de là ! C’est pas l’envie ou les idées qui manquent, c’est l’énergie. J’attends que ça revienne.

  1. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Parce qu’Eric Maravélias… ça suffit comme réponse?

  1. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?

Le polar est devenu le roman social contemporain. Le monde marche sur la tête, alors le dénoncer en l’assassinant, c’est exutoire pour le lecteur comme pour l’auteur.

  1. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Je continue la promo dédicaces et salons du « Bal de ses Nuits » sorti en avril, et j’ai soumis mes contes allégoriques à un artiste talentueux pour une éventuelle publication illustrée par lui. Il est intéressé… les contes, c’est fait pour rêver, non?

  1. Le (s) mot(s) de la fin ?

Un message: notre époque éprouve durement nos facultés à exister, j’invite donc à la révolte: artistes et lecteurs, soyons tous passionnés!

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

à la Une

Festival Sans Nom 2017 – Programme des festivités 2nd partie

Je vous le disais la semaine dernière, les 20, 21 et 22 octobre prochains, je serai à Mulhouse au salon du polar le « Festival Sans Nom »

Aussi pour que vous ayez envie de m’y rejoindre je vous propose de feuilleter le menu de ce week-end qui s’annonce copieux.

Aujourd’hui place au programme du Samedi soir et du dimanche

 

Samedi 21/10 en soirée

19h 30 : Concert de musique de chambre avec l’orchestre symphonique de Mulhouse.

Un programme « sang pour sang » Polar avec d’un côté B. Hermann, compositeur emblématique d’Hitchcock, et Philip Glass avec sa musique entêtante et pleine de suspense.

PHILIP GLASS
5ème quatuor à cordes

BERNARD HERMANN
Souvenirs de voyage

Manuel Poultier, clarinette | Michel Demagny, Laurence Clément, violons | Clément Schildt, alto | Americo Esteves, violoncelle

Lieu :
Société Industrielle de Mulhouse – 68100 Mulhouse

Renseignements :
03 69 77 67 80
Web : orchestre-mulhouse.fr
Mail : osm@mulhouse-alsace.fr

Horaires :
Samedi 21 Octobre 2017 à 19h30
Tarifs : 5€

Participation 5 Euros.
Billetterie Weezevent obligatoire : www.weezevent.com/concert-de-l-osm

21h Ciné-Concert au Temple Saint Etienne

Avec la projection du 1er polar de l’histoire du cinéma :
Regeneration, tourné par Raoul Walsh en 1915.
Accompagnement musical Simon Medz.

Résumé :
Orphelin à 10 ans, Owen est recueilli par des voisins miséreux et violents du Bowery, dans le sud de Manhattan…
Le premier long métrage de Raoul Walsh, tourné dans les quartiers misérables de New York et adapté de la biographie d’un authentique gangster repenti.

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Plateau à la sortie.

Dimanche 22/10

A la Société Industrielle de Mulhouse

10h-18h dédicaces des auteurs invités au salon

16h Lecture de contes pour enfants

Myriam Weill, lectrice, proposera pour les plus petits (3-7 ans) une lecture de contes le samedi et le dimanche à 16 heures et un coin coloriage sera installé.

16h30 : Conférence de Bob Garcia, Tintin à Baker Street

Dans le cadre du Festival Sans Nom, le salon du polar de Mulhouse, Bob Garcia animera une conférence autour des univers de Tintin et de Sherlock Holmes.
L’objectif est de présenter, de façon ludique et interactive, les univers de Tintin et de Sherlock, et de montrer la filiation entre les deux héros. Une belle manière de (re)découvrir l’œuvre de Doyle à travers Tintin.

Pour tout public, de 7 à 77 ans… forcément !

Entrée libre, dans la limite des places disponibles

Présentation de l’auteur :
Bob Garcia est ingénieur diplômé de l’école centrale de Lyon. Après quelques années passées dans l’industrie des télécoms, il opte pour une carrière artistique (musicien de jazz et écrivain).

Il a écrit plusieurs romans, dont :

  • La Ville monstre, 2007
  • Duel en enfer : Sherlock Holmes contre Jack l’Eventreur, 2008
  • Les spectres de Chicago, 2016
  • L’Affaire Mina Marten – Sherlock Holmes contre Conan Doyle, 2017

Et plusieurs études tintinophiles :

  • Tintin à Baker Street , 2006
  • Hergé et le polar, 2006
  • Hergé et le 7e art, 2007
  • Hergéographie ou le monde selon Tintin, 2011
  • Tintin le rêve américain, de la BD au film, 2011
  • L’Histoire selon Tintin, 2013

Il a également rédigé de nombreux articles pour diverses revues de jazz et de polar, ainsi que l’essai Jazz et Polar.

Voilà pour la suite et fin ce salon FSN.

J’espère que vous y passerez un beau week-end.

Pour moi c’est certain il sera de folie.

à la Une

Trophée Anonym’us : Interview Jeremy Fel

jeudi 12 octobre 2017

Un auteur de la team sur la terrasse : Jeremy Fel

 

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Tout s’est passé assez rapidement, j’ai eu beaucoup de chance. Je commençais tout juste à envoyer le manuscrit par la poste et Emilie Colombani, mon éditrice chez Rivages, est tombée sur le blog où j’avais publié les trois premiers chapitres et m’a demandé de lui envoyer le manuscrit en PDF. Sachant qu’elle le lisait et qu’elle s’y intéressait vraiment, je ne l’ai plus envoyé à personne, me disant (connaissant son travail et grand lecteur des éditions Rivages depuis longtemps) que si par miracle elle acceptait de m’éditer, je signais tout de suite ! Et un matin est venu le coup de téléphone tant attendu…

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Il faut que le résultat sur la page soit le plus fidèle à l’idée que j’avais, que rien dans le texte ne bloque pendant mes relectures, que la phrase coule exactement comme je le voulais, de la façon la plus claire et simple possible. Je vois en général d’abord les scènes en images, le but est ensuite de les retranscrire le plus fidèlement possible par les mots.

3. Ecrire… Avec ou sans péridurale ?Ce n’est jamais douloureux d’écrire pour ma part, même si ce n’est pas non plus, bizarrement, un plaisir au sens strict du terme. Le plaisir vient plutôt ensuite, à la réécriture, quand l’essentiel du texte est là est que mon travail est de l’améliorer le plus possible.

4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?

Je n’ai pas vraiment de rituels ou de manies. Je ne m’impose pas de nombres d’heures de travail par jour où un endroit précis pour écrire. En général, j’ai besoin d’être confortablement installé, allongé sur mon lit par exemple. Et, en dehors de notes, je n’écris que sur mon ordinateur.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
J’ai commencé par écrire des nouvelles, mon premier roman pourrait d’ailleurs aussi être considéré comme un recueil de nouvelles. Ce travail oblige à aller à l’essentiel. Le texte, à l’arrivée, devant être tendu comme la corde d’un arc. Mon prochain roman sera en revanche assez long. Ce qui me plait dans l’écriture d’un roman, c’est au contraire de pouvoir laisser libre court à mon imagination, sans règles, sans restrictions.

6. Votre premier lecteur ?
Maintenant, mon éditrice. Qui d’ailleurs va bientôt recevoir le manuscrit de mon deuxième roman. Elle sera la première à le lire.

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?
J’ai du mal à l’imaginer. Pour ma part, c’est en grande partie mes lectures qui ont forgé l’auteur que je suis.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Pêle-mêle : Joyce Carol Oates, Stephen King, Michael Cunningham, Lautréamont, Dostoïevski, John Irving, Dan Simmons, Clive Barker, Cormac Mac Carthy, William Burroughs…

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ? 
S’il y a quelque chose dont je ne manque pas, je pense, c’est bien d’imagination. Je n’ai pas forcément d’inquiétude de ce côté-là. Et je n’ai pas encore, je touche du bois, ressenti la fameuse « angoisse de la page blanche ».

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Car on me l’a proposé, tout simplement. C’est toujours un plaisir qu’on puisse penser à moi pour de tels projets. Et c’est aussi un challenge que je suis content de relever, j’aime beaucoup le principe des nouvelles écrites de façon anonyme, entre auteurs publiés ou non.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
C’est un peu comme pour les films d’horreur. Ce besoin de ressentir des émotions fortes. On peut être naturellement attiré par la violence, la noirceur, qui dans dans les films ou les romans est une sorte de reflet exacerbé de celle qui nous entoure tous les jours. Les romans de genre, comme le polar ou le roman noir, jouent bien sûr là-dessus et sont en général très narratifs, ce qui reste pour la plupart des lecteurs le plus important (à tort ou à raison) : suivre une bonne histoire.

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?

Je travaille actuellement sur plusieurs projets scénaristiques, et mon deuxième roman sortira l’année prochaine chez Rivages.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

En contrepoint à la noirceur du monde que nous évoquions précédemment, ce titre de mon morceau préféré des Smiths : There Is a Light That Never Goes Out.

Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

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Trophée Anonym’us : Nouvelle 3 : No Man’s land

Anonym’us

Les Mots sans les Noms

dimanche 8 octobre 2017

Nouvelle 3 : No Man’s land

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No Man’s land

La nuit qui venait s’annonçait glaciale et pleine de brouillard. Le pilonnage avait cessé en début de soirée, la terre ne tremblait plus ; une accalmie sépulcrale régnait sur le no man’s land qui débutait aux premières fermes de Chaudancourt. Tassés dans leur tranchée, les guetteurs avaient les pieds dans la boue et le regard tourné vers la ligne de feu adverse. Abrutis de fatigue, ils tapaient du pied pour conjurer le froid. Personne ne prêtait attention aux gaspards qui se faufilaient entre leurs jambes. Certains étaient gros comme des chats.
Le 2e classe Gaston Lamotte était trempé, ses vêtements pesaient une tonne et sa chemise avait la consistance d’un vieux cuir raidi par la crasse. Il piquait du nez quand brusquement, quelqu’un gueula dans son dos. C’était Louis Garrigue de la prévôté : un butor colérique au crâne luisant comme un œuf. Ses épaules portaient les insignes de sergent. Beaucoup le haïssaient, car à chaque fois que les poilus montaient à l’assaut des lignes ennemies, il s’arrangeait pour rester au chaud dans sa casemate, occupé à ouvrir les courriers des soldats. Officiellement, c’était pour des motifs de sécurité : il fallait censurer ceux qui, volontairement ou non, signalaient la position du régiment. En fait, seules les lettres d’amour l’intéressaient. Surtout celles qu’écrivaient les demoiselles, avec du joli papier parfumé à la violette. Certains affirmaient qu’il conservait les plus impudiques dans une cantine, fermée par un lourd cadenas. La clef pendouillerait à son cou, dissimulée sous un tricot.
Le pandore remontait la tranchée en interpellant tous les gars qu’il croisait.
Ses yeux lançaient des éclairs et sa façon de rouler le « r » donnait à ses propos un ton grand-guignolesque.
— Le commandement recherche activement cet homme, disait-il en brandissant la photo d’un visage patibulaire.
Beaucoup de poilus le connaissaient déjà. C’était Léon Vachard, un déserteur qui avait récemment pointé les deux gendarmes qui s’apprêtaient à le renvoyer vers son unité. On annonçait une belle récompense pour qui lui mettrait la main au collet.
« Un pauvre type que les gaz ont rendu cinglé », songea Gaston.
Autour de lui, des soldats sifflaient de contentement.
Louis Garrigue ajouta :
— Si vous le descendez, c’est bien. Si vous le ramenez vivant, c’est mieux encore. De toute façon, la guillotine l’attend.
Il s’éloigna en pataugeant dans la glaise.
Gaston Lamotte avait d’autres préoccupations en tête.
***
Lors du précédent engagement, le capitaine de Château Blanc était tombé devant les boches. À lire le rapport rédigé par un sous-officier, il avait reçu une balle dans le dos. Les règlements de compte à la faveur d’un assaut n’étaient pas si rares, mais généralement elles ne concernaient que les hommes du rang. Pour l’heure, personne n’avait pu identifier le tireur. Ce n’était guère surprenant, le militaire était haï par beaucoup : on lui reprochait son lamentable esprit tactique ainsi que son obstination aveugle. Il avait déjà envoyé à la boucherie un nombre incalculable de Français. Son dernier fait d’armes remontait à dix jours ; après une charge qui mobilisa deux cents hommes, les bougres reçurent de Château Blanc l’ordre de canarder une position ennemie avant de réaliser qu’il s’agissait d’une tranchée occupée par des compatriotes. Cent dix poilus y laissèrent la vie.

Aussi, quand le colonel exigea qu’on récupère la dépouille du capiston, allongée au beau milieu du no man’s land, les volontaires se firent attendre. On procéda alors à un tirage au sort et Gaston Lamotte fit partie des élus. Il essaya crânement d’argumenter que depuis plusieurs jours, il toussait et vomissait de la bile après avoir inhalé de l’acide cyanhydrique en raison d’un masque à gaz défectueux, mais rien n’y fit.

Gaston n’était pas vraiment surpris du résultat ; une fois encore c’était Garrigue qui avait procédé au tirage. Il soupçonnait à chaque fois le gendarme de truquer l’opération. Ce dernier l’avait pris en grippe dès le premier jour de son affectation ; il lui reprochait d’être un instituteur arrogant, juste bon à faire de belles phrases.
— T’es pas dans ton salon, lui disait-il souvent, crois pas que tes fichus bouquins te protégeront de la mitraille des Teutons. Tôt ou tard, il y en a un qui t’embrochera comme un poulet. On verra si tu prends encore tes grands airs, une baïonnette bien enfoncée dans les boyasses !
Gaston savait parfaitement à quoi s’en tenir.
Il veut ta peau et il l’aura.
Tu restes dans cette unité et tu es un homme mort !
***
Les deux brancardiers attendirent que de gros nuages occultent la lune pour se hisser en dehors de la tranchée. Des arbres déracinés et les trous creusés par les bombes ralentissaient leur progression. Gaston et son compagnon d’infortune guettaient la moindre aspérité pour se protéger des tirs rasants.
Surtout ne pas tousser, tu risquerais d’alerter une sentinelle ennemie !
La nuit était pleine d’ombres et partout, l’odeur de charogne le disputait à celle de la terre.
Ils virent un amoncellement de corps près d’un chêne. Des gémissements s’en échappaient ; la dépouille du capitaine se tenait à proximité. Au moment où Gaston se redressa pour empoigner son brancard, une violente quinte de toux le plia en deux.
Presque aussitôt jaillit la clarté d’une fusée éclairante et concomitamment, une grêle de mitraille les jetèrent dans la première cavité venue.
Lamotte se tassait sur lui-même, le temps que le marmitage cesse.
Quand il releva la tête, celle de son équipier avait disparu, soufflée par une volée de shrapnels. La panique le submergea et il se rua droit devant. Au même moment, l’enfer se déchaînait. Il essayait de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le miaulement des bombes qui retombaient en tourbillonnant. Un orage de feu, la nuit illuminée par les flammes et les déflagrations. Un dépôt de munitions explosa au contact d’un projectile et il lui sembla que la terre entière se soulevait pour l’avaler.
Il s’évanouit.
Quand il reprit ses esprits, il vit qu’il se trouvait dans une ligne allemande. Un pilonnage intensif avait soufflé les casemates encore debout. De son côté, Gaston n’avait plus sa pétoire et la crosse de son révolver était fendue.
Des boyaux boueux partaient dans tous les sens, il ne savait où aller. Au loin, on entendait sporadiquement la batterie des canons de campagne.
Au détour d’un fossé, il remarqua un entassement de caisses qui formait un escalier. Il se hissa par — dessus et vit un bout de champs cratérisé. De l’autre côté, une chapelle sans toit signait l’orée d’un petit bois. Il aperçut la pancarte plantée aux abords : « Achtung minen ! ».
Il rampa une vingtaine de minutes pour rejoindre l’abri. À l’intérieur, il s’adossa contre un mur lézardé. Il ne tarda pas à s’assoupir.
Une toux brûlante le tira de sa torpeur. Pendant qu’il crachait ses poumons au pied d’un bénitier, il ne vit pas la silhouette qui s’était rapprochée.
Quand il releva la tête, elle se tenait devant lui.
La bambine se nommait Alice, c’était la fille du cantonnier de Chaudancourt. Ses cheveux roux étaient noués en grosses nattes.
On racontait au sein de la troupe que l’homme servait occasionnellement de passeur. Une dizaine de poilus avait déjà rejoint l’arrière en empruntant des chemins à travers bois que ne connaissaient ni la hiérarchie ni les boches.
Gaston Lamotte flaira sa chance. Puisqu’on l’envoyait au casse-pipe récupérer un salaud de macchab, qui soupçonnerait que sa disparition n’était pas liée à une roquette ennemie ? Dans le sud, où habitait sa sœur, il pourrait se cacher le temps que cesse cette foutue guerre.
Alice restait prudemment l’écart. Elle se contentait de l’observer, avec un mélange de curiosité et de malice.
Gaston lui jura qu’il n’était pas un détrousseur ou un de ces pauvres gars, rendus cinglés par les gaz, qui rôdaillaient dans les tranchées abandonnées.
Des explications qui parurent convaincre la fillette.
Ils marchèrent côte à côte une vingtaine de minutes.
La bambine empruntait des sentiers à l’écart.
Le marmitage avait épargné la maison du cantonnier. Gaston le vit dans son potager, occupé à ramasser des courgettes ; la guerre semblait déjà loin.
Durant la soirée, Lamotte avala une soupe épaisse et discuta du prix de son évasion. Ce n’était pas si cher ; il lui resterait de quoi prendre le train pour Decazeville et retrouver sa sœur.
Après avoir sorti les billets de dix francs de sa poche, Gaston monta se coucher à l’étage. Il était abruti de fatigue. C’était une petite chambre qu’occupait jadis l’aîné du cantonnier. Il était tombé aux chemins des Dames et depuis, l’homme vivait seul avec sa fille.
Abruti de fatigue, le soldat sombra dans un sommeil agité. Pourtant, il faisait encore noir quand une nouvelle quinte de toux le réveilla, suivie d’un violent haut-le-cœur. Quelque chose dans la soupe ne passait pas. Il mourrait de soif. Il y avait un seau d’eau dans la pièce d’à côté. À tâtons dans l’obscurité, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avant de constater son erreur. Ce n’était pas le bon endroit.
Il alluma une lampe à acétylène qui traînait là et tomba sur des dizaines de bardas et tout autant de casques Adrien, entassés les uns sur les autres. Une grande caisse débordait de cartouchières et de fusils.
En ressortant dans le couloir, il vit de la lumière qui filtrait d’en bas. Le père et la fille chuchotaient. Les paroles étaient inintelligibles, mais il lui sembla que quelque chose clochait.
Un pressentiment angoissé lui serrait la poitrine.
Il s’habilla avec hâte avant de se laisser tomber depuis l’étage par la fenêtre de la chambre. Il se ramassa lourdement au sol et boita vers une grange. Il s’y cacha, le temps de reprendre son souffle.
Il régnait une odeur bizarre à l’intérieur. Un rayon de lune perçait la toiture malmenée avant d’éclairer une table sur laquelle se trouvait le corps d’un homme mort. Une pelle était posée non loin. On s’apprêtait à l’enterrer.
Le soldat s’approcha. Il reconnut le visage de Léon Vachard.
Le tueur de gendarmes…
***
Le cadavre ne présentait aucune blessure apparente, mais une étrange substance laiteuse sourdait de sa bouche.
On l’a empoisonné !
Gaston songea à la soupe qu’on lui avait fait boire ainsi et à tous ces poilus qui s’étaient « sauvés » grâce au passeur. Ils n’étaient pas allés bien loin…
Sans demander son reste, il s’enfuit à travers champs.
Au petit jour, le fantassin sentit qu’il ne ferait pas un pas de plus.
Putain de cheville, j’ai dû me la fouler en bombant de la chambre. Et cette douleur dans mes tripes. Ils ont dû mettre du raticide dans leur saloperie de soupe !
Il s’assit sur le bord d’une départementale et attendit sans pouvoir se relever.
Une heure passa puis un camion vint se garer sur le bas-côté. Gaston n’eut que la force de demander après son casernement. Il se dit qu’en plaidant la bonne foi, on le croirait peut-être. Il s’était égaré, voilà tout. Il fallait surtout qu’il dorme.
Le métayer, qui était un brave homme, le déposa à la brigade de gendarmerie la plus proche. C’était là que le Louis Garrigue coordonnait les recherches après Vachard. Il était seul derrière son bureau. Quand il vit l’état sans lequel se trouvait Lamotte, il remercia le chauffeur et conduisit le soldat dans sa voiture.
Le 2e classe débita son histoire en prenant soin d’omettre sa mésaventure à la ferme.
Garrigue hocha la tête, la mine sombre.
Étrangement, sa voix était plus douce qu’à l’ordinaire.
— Tu es un miraculé, l’instit. La plupart de tes camarades n’ont pas survécu à la dernière offensive des boches. J’ignore comment tu t’en es sorti, mais ce soir, tu dormiras dans des draps frais à l’hôpital militaire.
Sur ces mots, le gendarme claqua la portière.
Le cahotement de la bagnole berçait Louis qui sombra vite.
Quand le gendarme le secoua, il rêvait d’un bout de lard et d’un bain chaud.
En descendant de l’automobile, il ne reconnut pas son campement. C’était la cour d’une ferme à l’aspect familier.
Non loin, Alice se tenait près de son père, armé d’un fusil.
Garrigue prit son révolver d’ordonnance et fit sortir Gaston de la voiture.
— Tu peux récupérer le corps de Vachard, lança le cantonnier à l’attention du gendarme : on l’a chopé avant-hier, il est raide comme un coup de trique.
L’autre opina du chef avant d’ajouter :
— Pour la récompense, c’est la moitié chacun, comme d’habitude.
— Et le monsieur ? demanda la fille en désignant Gaston.
Le gendarme haussa les épaules.
— Enterrez-le dans un trou et faites-le péter comme les autres, ça passera pour une bombe des boches.
À ces mots Alice sautilla en battant des mains.

Voilà donc la 3e nouvelle.

Là je ne vois pas quel auteur parmi les participants à ce trophée a bien pu écrire celle-ci

Et vous ?

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Festival Sans Nom 2017 : Concours Bourbon Kid

  Les 20, 21 et 22 octobre prochain,  je serai et participerai au Festival sans Nom, le polar à Mulhouse 

En effet j’ai eu l’honneur d’être nommée jurée du premier prix du Festival sans Nom. FSN pour les intimes. C’est mon ami Yvan Fauth qui a lancé ce prix pour la cinquième édition de FSN. Mais de tout cela je vous en reparler dans la semaine.

Aujourd’hui j’ai la chance de vous présenter un super concours, lié à ce salon polar, pour gagner 4 exemplaires du Bourbon Kid dédicacés par l’auteur Anonyme

Allez je laisse Yvan vous présenter tout cela !

 Festival Sans Nom 2017 : Concours Bourbon Kid

 

Concours exceptionnel à l’occasion du Festival Sans Nom 2017 :

Quatre exemplaires du Bourbon Kid dédicacés par l’auteur Anonyme sont à gagner !

Le Festival Sans Nom, le salon du polar de Mulhouse qui se tient les 21 et 22 octobre 2017, tient son appellation du Livre Sans Nom sorti en 2010 aux Éditions Sonatine. Depuis, c’est devenu une série à succès et les livres s’arrachent à chaque publication.

Cette connexion avec les romans de l’auteur Anonyme ne pouvait que nous donner envie de mettre en avant le nouvel épisode qui vient de sortir en librairie : Bourbon Kid (voir la chronique  d’Yvan et du livre ici).

Nous vous proposons, avec la complicité des Éditions Sonatine, de gagner 4 exemplaires de ce roman fou, dédicacé à votre nom par l’auteur Anonyme ! (et on peut vous assurer que c’est bien le vrai, même si on ne connaît pas plus son identité que vous).

Pour jouer, c’est simple, envoyez-nous une photo mettant en scène votre roman préféré de la série. Faites parler votre imagination !

Vous avez jusqu’au jeudi 19/10/2017 pour nous envoyer vos contributions à l’adresse mail suivante : yvanfsn@gmail.com

Le vendredi 20/10/2017, lors du lancement du FSN, seront mis en ligne sur notre page Facebook les différentes photos reçues (tant qu’elles ne contreviennent pas au règlement de Facebook).

Les quatre photos qui obtiendront le plus de « J’aime » des visiteurs, entre le vendredi 20/10 lors de la mise en ligne et le lundi 23/10 à 23h59, seront déclarées gagnantes.

Précisions : ce concours est complémentaire de celui qui a été lancé par Sonatine. Ne pourront participer que des photos qui n’ont pas été envoyées dans le cadre du concours de l’éditeur. Concours ouvert à la France métropolitaine.

Merci de préciser dans votre mail de participation : vos nom, prénom et adresse, le pseudo sous lequel vous souhaitez que la photo soit publiée et le nom que vous souhaitez voir apparaître sur votre dédicace si vous faites partie des heureux gagnants.

Amusez-vous bien et bonne chance ! Un grand merci aux Éditions Sonatine pour ce beau partenariat.

Lien vers le site internet du Festival Sans Nom, avec toutes les infos (auteurs et programmation)

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Trophée Anonym’us : Interview Luce Marnion

jeudi 5 octobre 2017

Une auteure de la team sur la terrasse :

Luce Marmion

1. Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?

Le premier manuscrit accepté est celui du Vol de Lucrèce. Devant l’afflux des manuscrits de polar reçus, l’éditeur (polar pavillon noir) avait en 2016 nommé un jury (comité de lecture d’une vingtaine de personnes) à la bibliothèque de Semoy, pour élire « le » manuscrit de l’année parmi la cinquantaine retenue par ses soins. C’est tombé sur le mien.

2. Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?

Mes exigences sont sévères, tant pour l’écriture elle-même que pour le scénario. Je retravaille sans cesse le texte et le modifie à chaque relecture. Jamais satisfaite.3. Ecrire… Avec ou sans péridurale Écrire… sans péridurale pour l’action, l’imaginaire, le contenu, mais avec des forceps pour le phrasé…4. Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Écrire… Un peu tout le temps, à condition d’avoir plusieurs heures devant moi, ce qui n’est pas évident. Avec des récrés… thé, gâteaux, voire pire, et… Facebook qui me harcèle. J’écrivais beaucoup plus avant FB (l’année dernière) mais l’éditeur m’a vivement conseillé de m’y coller. Une belle découverte, mais très chronophage.

5. Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
Écrire… Nouvelles, romans : Les nouvelles pour la concision, la dentelle, mais je préfère le roman pour approfondir les caractères. J’ai l’impression de lire, lorsque j’écris, et je regrette de quitter un récit. Je m’attache.

6. Votre premier lecteur ?
Mes premiers lecteurs sont mes proches, amis, frères…

7. Lire… Peut-on écrire sans lire ?Lire… Peut-on écrire sans lire ? NON NON NON ! la lecture attentive et critique est la meilleure école.

8. Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Lire… Les grands classiques (Maupassant, Flaubert, tant et tant…) et les auteurs de polar comme Ellroy (un maître), Dennis Lehane, Pierre Lemaître (pour tout), Léo Mallet (pour les arrondissements de Paris et son mythique détective), Jean-Bernard Pouy, Dantec, Vargas (les premiers).

9. Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète? Que feriez-vous ?
Jamais à court d’inspiration, les idées et projets se bousculent.

10. Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?

Le Trophée Anonym’us : D’abord par admiration pour Maravélias, j’ai beaucoup aimé La faux soyeuse. Pour le plaisir de rencontrer d’autres auteurs, pour le plaisir de faire partie d’un groupe : écrire est un travail solitaire… Pour le défi.

11. Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Le lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général : Bien sûr ! Le polar permet justement de chercher, parfois de trouver des explications aux maux de la société, à ses dérives. Celui que j’écris actuellement a pour sujet les désaxés qui frappent au nom d’Allah…

12. Vos projets, votre actualité littéraire ?
Deux polars édités : Le vol de Lucrèce et Le mur dans la peau (sortie septembre 2017). Le troisième en route. Je vous joins le dossier de presse du Mur.

13. Le (s) mot(s) de la fin ?

Merci pour votre intérêt


Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse
à la Une

Trophée Anonym’us : Nouvelle n° 2 : Case Management

Aujourd’hui c’est le jour du Trophée Anonym’us sur A vos crimes

Votre blog est associé à cette fantastique initiative qui consiste à demander à des auteurs connus, reconnus ou amateurs d’écrire une nouvelle anonymement. Aussi, un jury de lecteurs, départagera  à l’aveugle et votera pour une des nouvelles en course. Et il y a 23 compétiteurs en lice cette année.

Pour en savoir plus sur le Trophée Anonymu’s c’est Ici

Allez place à la deuxième nouvelle



dimanche 1 octobre 2017

Nouvelle n° 2 : Case Management

➤ Télécharger en epub
➤ Télécharger en pdfOn s’était donné rendez-vous sur la terrasse du Grütli. Je l’ai trouvé voûté devant une bière, pâle et poché, penaud de mine, creusé de joue et l’œil vitreux. Plus aucune trace de la lueur d’espièglerie qui y flottait encore voici peu. Les traits amers et vieillis par la rancœur. Un crève-cœur. Le pantalon fatigué et la chemise fripée. Et lui flottant dedans tout amaigri. Lui si peu fait pour le travail maintenant dévasté par ces quelques mois de chômage. Après un instant d’hésitation, je lui ai tendu la joue et il m’a embrassée comme si de rien n’était.

– Je te demande pardon, Denis. J’ai été au-dessous de tout.
– T’y peux rien. On s’est laissé prendre dans un engrenage.
– Je suis contente que notre amitié ait survécu.
Il m’a jeté un regard de naufragé avant de diluer son émotion dans une gorgée de bière. Sa main tremblait comme celle d’un ivrogne.
– C’est tout ce qui me reste.
Une grosse boule s’est formée dans ma gorge. Le serveur venait de nous apporter la carte. J’ai senti que je ne pourrais rien avaler.
– T’as envie de quoi ?
– D’un plat qui se mange froid.
On s’est longuement dévisagés. Comme deux vieux amis qui se connaissent par cœur. Qui s’entendent à demi-mot. Et d’un hochement de tête, on a scellé un pacte. Notre serment du Grütli.
***
Quelques mois plus tôt, dans la festive dissonance de carnaval, on s’empiffrait avec les autres membres du service, on trinquait à la santé d’Hubert, chacun son tour prenait la parole pour relater une anecdote représentative de la bonne entente au sein de l’équipe. On noyait dans le champagne le regret de voir partir à la retraite ce chef si populaire qui n’avait jamais eu à user de son autorité pour nous motiver à donner le meilleur de nous-mêmes. Après plus de vingt ans de collaboration et d’amitié, ce repas d’adieux avait un goût de larmes. Prises par l’émotion, les voix déraillaient autant que les guggenmusik. J’aurais dû y voir un signe.
Hubert était déjà un pilier de l’entreprise quand j’avais été embauchée. C’était mon premier emploi, mon premier chef, quand j’ignorais quelque chose, il mettait cette lacune sur le compte de ma jeunesse. Il soulignait nos compétences, occultait nos erreurs, entretenait l’esprit d’équipe en nous rassemblant chaque fois que l’un de nous fêtait son anniversaire. Il savait mieux que personne désamorcer les tensions et prêter une oreille patiente à nos doléances. Plus qu’un chef, c’était un confident. La fois où je me suis plainte du peu de productivité de Denis, Hubert a trouvé les mots pour me réconforter :
– Chacun à sa manière contribue à la bonne marche de l’entreprise. L’un par son efficacité, l’autre par son entregent. Chacun son talent. Le plus fort a besoin du plus faible pour exprimer son plein potentiel. Comme les briques ont besoin du ciment.
Depuis cette conversation, j’ai considéré Denis comme un défi spirituel. Et l’amitié que mon sympathique collègue m’avait d’emblée inspirée ne s’est plus encombrée d’aucun reproche.
Malgré mes a priori négatifs et la conviction que personne ne saurait être à la hauteur d’Hubert, il faut bien reconnaître que notre nouvelle cheffe est plutôt sympa. Elle a déboulé début mars avec le dynamisme de ses trente ans. L’intérêt qu’elle témoigne à ses collaborateurs et à leurs activités extra-professionnelles la rend immédiatement populaire. Très vite, nous nous retrouvons à parler littérature.
– Ainsi donc, j’ai le privilège de connaître une écrivaine !
Cette vision des choses me flatte venant de quelqu’un de nettement plus jeune et déjà plus haut placée que moi. Louisa adore lire, de même qu’elle partage la passion du shiatsu avec la secrétaire de notre service, discute volontiers football et échecs avec le comptable et échange des astuces de jardinage avec la chargée de communication. Elle s’intéresse même à l’étrange dada de Denis, passé maître dans l’art de manier les automates munis d’une pince au bout d’un bras articulé. Alors que la plupart des gens qui introduisent une pièce dans la machine reviennent bredouilles, mon collègue arrive systématiquement à capturer la peluche de son choix. Un exploit d’autant plus saisissant que les lots en question ne sont plus entassés dans un caisson, mais disposés sur un tapis roulant. Denis passe ses pauses de midi à faire coïncider la vitesse de chute de la pince et la vitesse de rotation des peluches. Il revient au bureau les bras chargés de doudous acquis pour un franc qu’il distribue à tous les étages de l’entreprise.
– C’est donc votre amour des mots qui vous a conduite à la traduction ?
Je confirme mon attachement à la langue de Molière et comme il m’importe que le texte ait l’air d’avoir été pensé en français, mais aussi ma passion pour les particularités de chaque langue, la manière dont l’une éclaire l’autre.
– Ceux qui massacrent le français, je pourrais les tuer !
Elle sourit de ma fougue et je sens une complicité se nouer. Quel soulagement d’être si bien tombée, alors qu’on entend tant d’horreurs au sujet des relations professionnelles !
À mon niveau de notoriété, tout livre vendu est source de joie et chaque personne qui se rend à l’une de mes séances de dédicaces m’inspire une reconnaissance durable. Quand il s’agit en plus de ma nouvelle cheffe, qu’elle m’achète directement trois exemplaires et parle d’en placer un en évidence à la cafétéria, j’en viens à me dire que je n’ai pas perdu au change par rapport à l’ère Hubert. Tandis que j’essaie d’attirer d’autres clients, elle s’immerge dans mon univers. À la fin du temps imparti aux signatures, elle est toujours assise dans un coin de la librairie, à tourner les pages.
– Quelle imagination ! C’est passionnant.
Je rougis, bafouille, la remercie de sa disponibilité.
– T’as fini, je te ramène ? Oh pardon, ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ?
J’acquiesce, débordante de contentement. Le printemps commence décidément sous les meilleurs auspices. Louisa pilote une petite Renault alpine chic et sport. Je la félicite de ce choix qui lui correspond si bien. Elle semble apprécier le compliment, me relaie à son tour de tous les éloges qu’elle a entendus au sujet du professionnalisme et de l’efficacité du tandem de traducteurs. Je me rengorge, m’abstiens de relever que Denis n’y est pas pour grand-chose.
J’accueille mon collègue avec un regard accusateur, suivi d’un coup d’œil appuyé sur l’horloge. Denis me salue comme si de rien n’était, allume son ordinateur d’un geste nonchalant, vient aux nouvelles :
– T’as eu du monde à ta séance de dédicaces ?
– On en parlera à la pause, je lui rétorque.
– Tiens, elle est pour toi, celle-là.
Il me tend une de ces foutues peluches que je repousse avec irritation.
– J’en ai déjà deux ; je ne vais pas les collectionner.
– Elle m’a tout de suite fait penser à toi. Le même petit air austère, un peu renfrogné. Je me suis dit : celle-là, il me la faut. Pour Stéphanie.
Je soupire. Le bruit d’un jeu vidéo exacerbe mon agacement.
– Tu sais que ça fait presque deux heures que je bosse ?
– Alors tu dois avoir besoin d’un café. Je t’accompagne ? Je me demande ce qu’ils ont mis comme poisson d’avril dans le journal.
Je suis sur le point de lâcher une salve de reproches quand Louisa déboule dans notre bureau.
– Salut vous deux. Ça gaze ? Qui c’est qui s’est occupé de la version française du mailing ?
Comme d’habitude, c’est moi, je m’étonne qu’elle pose encore la question.
– Très bien dans l’ensemble, mais j’aimerais qu’on regarde deux trois détails. Il me semble que le guide du langage épicène n’est pas toujours respecté. C’est important de féminiser les noms. De nos jours, on dit une agente, une autrice, une rapporteuse.
– Ouh, la rapporteuse, plaisante Denis.
Louisa lui adresse une moue de mépris. Malgré mon accablement à devoir défendre une fois de plus mes convictions en la matière, le dernier terme m’arrache un sourire.
– Je ne pense pas qu’on fasse progresser l’égalité en rappelant à chaque phrase que la protagoniste est une femme. On dit bien une sentinelle, une personne, une recrue et aucun homme ne s’en offusque.
– L’égalité s’écrit. À l’heure actuelle, c’est un acquis. On ne dit plus les traducteurs, mais les traductrices et les traducteurs.
– … compétentes et compétents sont allées et allés ? ironise Denis.
– Ce n’est pas avec la grammaire qu’on fera progresser les salaires, ni reculer la brutalité envers les femmes, je surenchéris.
Ma cheffe se raidit :
– Je ne suis pas venue lancer un débat idéologique. Je vous demande juste de prendre acte. Il y a aussi par endroits un vocabulaire un peu vieillot que j’aimerais qu’on adapte.
Habituée aux compliments, j’accuse le coup avec surprise, jette un coup d’œil sur les mots corrigés :
– Mais pourquoi le terme de workshop ? On a l’équivalent français !
– Ces formations ne sont pas à proprement parler des ateliers.
– Pas le fundraising, tout de même !, je gémis
– Tout le monde appelle ça comme ça, de nos jours.
– Et le desk, le secrétariat est maintenant un desk, je m’étrangle d’indignation.
– Bon, je te laisse prendre connaissance et tu me droppes le texte définitif asap.
– Pardon ?
– Tu me le forwardes.
– Forward fast, pouffe Denis en mimant les mouvements d’un rameur.
Elle le lapide du regard et se dirige vers la porte pour nous signifier que la discussion est close. Dès que son pas disparaît dans le couloir, nous nous tournons l’un vers l’autre : « Tu me le droppes asap », répétons-nous d’une seule voix en singeant son expression. Rien de tel qu’un accablement commun pour se réconcilier.
Le six avril, tout le service moins Louisa se dirige comme un seul homme-et-femme vers le Grütli. Le pli de l’habitude. Il y a longtemps que nous n’avons plus besoin de la secrétaire pour nous rappeler quand l’un de nous fête son anniversaire. Notre comptable en l’occurrence. Sauf qu’à notre étonnement dépité, aucune table n’est réservée à notre nom. Pire : il n’y a pas de place pour douze personnes. Nous restons un moment plantés à l’entrée, décontenancés, gênant les allées et venues des serveurs, avant de décider de nous rabattre sur la pizzeria la plus proche. Soudain, mon ancien chef me manque férocement. Le repas paraît bien morose sans son traditionnel discours et ses pointes d’humour. Le moment de l’addition nous rappelle qu’Hubert offrait toujours le vin. Nous trinquons à sa santé plus qu’à celle du comptable.
– Quelqu’un a pensé à avertir Louisa ? s’enquiert soudain le journaliste.
– Elle avait un dossier pending à terminer asap, explique Denis. Pas question de le postponer.
Cette fois, Louisa ne fait pas irruption dans notre bureau : elle me convoque dans le sien. Je m’y rends à reculons, appréhendant les nouvelles couleuvres au menu. Réponds à son salut cordial par un bonjour un peu crispé. D’un geste, elle m’invite à m’asseoir.
– Tu m’as habituée à de l’excellent travail, Stef, et je n’en attends pas moins d’une écrivaine.
Ce féminin m’agace plus que de coutume. Je l’ai toujours trouvé affreux.
– Mais depuis quelque temps, je te sens moins investie. Ça déteint immédiatement sur la qualité des textes que tu nous rends. Le dernier, franchement, est indigne de toi.
Elle me tend une feuille toute veinée de corrections. Je m’y penche, contrite. Encore un point de terminologie fashion que je n’ai pas respecté. Un soupir m’échappe. Plus loin, une monstrueuse faute d’accord. Je bondis :
– Mais ce n’est pas moi. Jamais je n’aurais écrit « elle s’est dite » !!! Et ce s manquant à un participe passé, ce n’est pas possible qu’il m’ait échappé.
– Tu étais moins concentrée ces derniers jours. J’espère que ce n’est qu’une mauvaise passe.
– Louisa, je vais tirer ça au clair. Je t’assure que je ne commets pas ce genre d’erreurs.
Elle prend le temps de me dévisager :
– C’est grave, Stef, ce que tu insinues là. Pourrais-tu préciser le fond de ta pensée ?
La question me déstabilise. Je n’ai pas voulu porter d’accusation. Juste me défendre contre une injustice.
– Je voulais simplement dire que les accords de participe, c’est quelque chose que je maîtrise parfaitement.
– L’erreur est humaine, ma chère. Je propose que dorénavant, Denis et toi, vous vous relisiez vos textes avant de les renvoyer. Rien de tel qu’un regard extérieur pour minimiser le risque de coquilles.
J’aimerais objecter que Denis, en parfait bilingue, a un français parfois fédéral. Qu’il risque de détériorer mon travail plutôt que de l’améliorer. Ne voyant pas comment formuler ça sans tomber dans la délation, je me tais et encaisse la nouvelle consigne.
Neuf heures, neuf heures trente, neuf heures quarante et toujours personne d’autre que moi dans le bureau des traducteurs. Je fulmine. Contre ma supérieure et ses règles débiles. Contre mon collègue et son incorrigible indolence. Contre la dégradation de la langue avec ma complicité forcée. Mon texte est prêt, je suis censée le rendre pour dix heures, mais avec la bénédiction de Denis qui n’est pas fichu d’arriver. De toute façon, je sais d’avance qu’il ne va rien trouver à y redire, le lui soumettre est une pure formalité. J’hésite à court-circuiter la consigne lorsqu’enfin, la porte s’ouvre sur son pas désinvolte.
– Putain, Denis, t’as vu l’heure ?
– Cool, ma belle, faut pas te mettre dans des états pareils. Je t’offre un café ?
– Écoute, là ça commence à bien faire. Figure-toi qu’on doit tout se relire mutuellement, désormais. Alors tu poses tes fesses et tu me contrôles fissa ce communiqué de presse, il me reste un quart d’heure chrono pour le rendre.
– Tu vas pas vivre longtemps si tu te stresses comme ça. Ils ont mis le quinze avril à dix heures parce qu’il faut bien indiquer un délai. Mais personne ne va mailler si tu l’amènes à midi.
– Denis, j’ai toujours eu de la peine avec ton attitude, mais là, je ne supporte plus.
– Moi, ton petit côté psychorigide, je trouve ça mignon.
Il s’exécute mollement, souligne deux ou trois passages.
– T’as oublié de féminiser un pluriel.
– T’as raison. Qu’est-ce qu’elles me gonflent, ces nouvelles règles !
– Et là, pour l’accord, je ne suis pas sûr.
– Si, si, c’est juste, aucun doute à ce sujet.
– Mince alors, je crois qu’hier, j’ai dû t’ajouter une ou deux fautes.
– Parce que t’avais déjà touché à l’un de mes textes ?
– Ben, c’est ce que veux Louisa, non ?
Une nouvelle convocation me tombe dessus vers la mi-mai. Louisa m’accueille le regard dur, les lèvres pincées, le front scindé d’une ride de contrariété :
– Ça ne peut pas continuer ainsi, Stef, je ne te reconnais plus. On m’avait vanté ton efficacité et ta précision. Ces derniers temps, tu accumules les bévues et les retards. J’espérais que tu aurais une influence positive sur Denis et on dirait plutôt que c’est lui qui déteint.
– Notre tandem fonctionnait très bien avant….
Elle m’interrompt juste à temps pour ne pas m’entendre contester son « leadership ».
– Tu ferais peut-être mieux de consacrer ton énergie à ton travail plutôt qu’à tes romans.
Je me demandais justement si elle avait terminé mon livre et s’il était encore question de l’exposer à la cafétéria. La pointe de mépris clairement décelable dans son intonation m’épargne la peine de lui poser la question.
Depuis deux semaines, la consigne réaménagée par mes soins est plus ou moins gérable. Je corrige la forme et le fond, tandis que Denis se contente de vérifier la bonne application des règles épicènes. Rien d’autre, promis-juré. Quelle n’est pas ma stupéfaction d’entendre, en arrivant dans le couloir, le cliquetis d’un clavier en provenance de notre bureau. Un lundi matin à huit heures ! Jamais en vingt-cinq ans, Denis n’a commencé avant moi. Je n’ose imaginer le savon que Louisa a dû lui passer pour modifier à ce point sa nature profonde. Un second choc m’attend sitôt franchi le seuil : ce n’est pas Denis qui occupe le siège en face du mien. J’en sursaute de surprise. L’intruse se lève et me tend la main :
– Bonjour, je suis Sylvie, votre nouvelle collègue.
Je la dévisage abasourdie. Sa blouse bien boutonnée, son pantalon sans faux pli, sa tenue convenue, la servilité de sa posture, son sourire appliqué, tout en elle respire l’employée modèle et m’inspire d’emblée une franche aversion. Je la devine studieuse, bûcheuse, flatteuse et extensivement disponible. Le genre à compenser le manque de talent par un excès de zèle. Son bureau bien rangé, sans une feuille qui dépasse, et l’alignement rigide de ses dictionnaires, contrastent violemment avec le joyeux foutoir de Denis. Je note avec désolation qu’il ne reste plus la moindre peluche.
Juin commence au ralenti. Rien à traduire, pas une ligne, ma nouvelle collègue engloutissant communiqués de presse et bulletins d’info avec une voracité de rapace affamé.
– Tu veux pas qu’on partage ?
– La cheffe estime que je dois me mettre au courant.
Je soupire devant tant de stakhanovisme. Le cliquetis de ses doigts m’agace prodigieusement. Son air concentré, son souci de bien faire, la peine qu’elle se donne pour chercher des renseignements que je pourrais lui fournir de mémoire. Comme je regrette l’oisiveté de Denis, ses attentions, ses plaisanteries, la bonne humeur qu’il faisait régner ! Je me promets de l’appeler à la pause, hésite, me repasse en boucle mes derniers entretiens avec Louisa, les indices que je lui ai fournis au sujet de l’incompétence de mon collègue, toutes ces bribes de délation qui m’ont échappées et qui ont peut-être conduit à ce désastreux remplacement.
Un coup d’œil à l’horloge m’apprend qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes depuis la dernière fois que j’ai regardé l’heure. J’éprouve enfin tout le poids de l’inactivité. Cette intenable inertie. L’horreur des heures passées à ne rien faire. Pauvre Denis ! J’aimerais lui dire combien je le comprends. J’hésite à quémander une page à l’imposteuse, renonce par amour-propre. Déjà mon imagination s’empare de cette odieuse personne, crée un décor autour d’elle, une famille, une situation qui va me servir d’exutoire. J’ouvre un nouveau fichier et entame une histoire où Sylvie tient un rôle de premier plan.
Surprise en flagrant délit, je me suis vue rappelée à l’ordre. Là où Hubert se serait montré compréhensif, conscient que je sais aussi m’investir à fond en cas d’avalanche, le nouveau management à l’américaine ne plaisante pas : avertissement, menace, sanction.
– Je peux aussi bloquer ta progression salariale. Sylvie n’a de loin pas ton expérience et elle abat déjà plus de travail que toi.
Devant tant de mauvaise foi, j’ai senti un éclat de haine briller dans mon regard. Louisa en a aussitôt remis une couche :
– Tu sais Stef, à ta place, je me tiendrai à carreau. Personne n’est irremplaçable et, à bientôt cinquante ans, on ne vaut plus grand-chose sur le marché de l’emploi. À moins que tu n’espères vivre de tes droits d’auteur, elle a ajouté avec une moue moqueuse.
Depuis, mon début de roman me brûle les doigts. Je m’encombre de toutes ces idées que je n’ose déverser sur clavier. Risque tout au plus une ou deux notes manuscrites pendant que l’autre pianote. Ma tête déborde. Des pans entiers m’échappent et des tournures se perdent. Le temps s’enlise et les heures m’abrutissent. Je me laisse envahir par un immense sentiment d’inutilité, tel que Denis a dû le connaître quand je traduisais avec ferveur à ses côtés.
***
Drôle d’ambiance ce matin au travail. Les premiers arrivés passent le mot aux suivants : on est tous et toutes convoqués à la salle de conférence à neuf heures. Pour une communication du directeur. Les suppositions vont bon train. Vague de licenciements, restructuration, déménagement, délocalisation ? Moi, je suis déjà au courant. Il avait raison, Hubert, chacun a un talent utile à la bonne marche de l’entreprise.
« On va lui régler son cas », a promis Denis quand on s’est revu avant-hier au Grütli. Le plan lui redonnait un peu de poil de la bête. Je n’ai pas émis d’objection sur le fond. Juste corrigé la forme : « De nos jours, on parle de case management. » L’annonce du directeur plonge tout le service dans un abîme de perplexité. Dire que la veille au soir, notre cheffesse enchaînait encore les virages sur la route à flanc de coteau qui mène chez elle. Au volant de sa Renault Alpine. Pas plus grande qu’une peluche, vue d’en haut. Avant qu’une pierre ne lui fonde dessus. Comme une serre de métal en plein pare-brise.
à la Une

Trophée Anonym’us : Interview Yvan Robin

jeudi 28 septembre 2017

Un auteur de la team sur la terrasse : Yvan Robin

 

1- Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
Mon tout premier manuscrit de roman, « Les multiples de un », était un projet de roman noir assez naïf sur les multiples personnalités d’un individu… Il m’a valu les refus des quelques éditeurs sollicités, dont un retour personnalisé assez encourageant qui m’a incité à persévérer.

Mon second manuscrit a été publié (« La disgrâce des noyés » – Editions Baleine), puis il m’a fallu aboutir 7 manuscrits pour de nouveau signer un contrat d’édition (« Travailler tue » – Editions Lajouanie). Un véritable parcours du combattant puisque sur ces 7 manuscrits, j’ai failli signer dans de grandes maisons à plusieurs reprises.

2- Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
Dans mes premiers écrits j’avais des exigences formelles très arrêtées, par exemple : pas d’éléments d’encrage temporo-spatial, pas de noms propres, pas de dialogues, pas de travail de recherche…
Avec le temps, je cherche plus à adapter la forme du texte avec le fond (l’histoire), bref à trouver la meilleure façon de transmettre une proposition artistique.
Progressivement j’ai donc renié pas mal de mes principes, intégré des dialogues, quelques éléments géographiques, fait quelques recherches (le moins possible).

3- Ecrire… Avec ou sans péridurale ?
Pour ma part, je suis pour une littérature « sans péridurale », le lecteur doit sentir passer le texte dans tout son corps… Quitte à morfler un peu !

4- Ecrire… Des rituels, des petites manies ?
Oh plein… ça dépend de la phase du travail dans laquelle je me trouve. Durant l’écriture du premier jet, il me faut juste un bistro confortable (banquette de Moleskine de préférence) et du café pour écrire de longues heures. Par la suite, comme le travail est plus fastidieux, je dois changer régulièrement de lieux de travail (bibliothèque, espace de co-working, bars…) pour stimuler la créativité, et prendre du recul sur le texte. Quand il faut débloquer une situation, je vais chercher un état second qui me permettra d’être plus clairvoyant sur mon texte, en espérant que l’incohérence ou la solution du problème m’apparaisse. Pour ce faire je vais courir, nager, suer au hammam, méditer…
Sinon j’ai la manie (probablement très répandue) de faire des sauvegardes sur plusieurs supports (clef, ordi, disque dur externe, boites mails…) après chaque session.
Je note aussi constamment sur mon téléphone les idées qui me viennent (en parlant avec des gens, en lisant, en dormant…) c’est parfois impoli, mais j’ai trop peur de passer à côté d’une bonne idée.

5- Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
Les nouvelles c’est assez gratifiant parce qu’il suffit de quelques jours de travail pour voir le résultat !
Ça permet également de tenter des figures que je n’oserai pas envisager sur le format d’un roman (une forme un peu hybride, un personnage difficile à cerner…).

6- Votre premier lecteur ?
Ça dépend du projet en fait, il peut s’agir de ma compagne, de l’un de mes frères, d’un ami, d’un collègue auteur, voir d’un éditeur…

7- Lire… Peut-on écrire sans lire ?
Oui ! Mais…
J’ai publié mon premier roman sans avoir jamais rien lu (moins d’une dizaine de romans en tout cas), mais très vite je me suis aperçu que je tombais dans des écueils grossiers, faisais des références involontaires, que je n’arrivais pas à suivre les discussions… Depuis mon premier roman, publié en 2011, j’ai dû rattraper mon retard. Je lis 4 à 5 roman par semaine, et en fait c’est génial de lire. Presque aussi bien que d’écrire.

8- Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Il y en a tant ! Echenoz, Bove, Forton, Céline, Fante, Bukowski, Eston Ellis, Selby…
Comme il n’y a que des garçons (presque tous morts), je citerai également Patti Smith, Virginie Depentes, Anne Bourrel et Julia Deck !

9- Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça ne m’est jamais arrivé, mais ça m’angoisse néanmoins… C’est l’envie qui me fait avancer, si je la perds, ça risque d’être difficile de continuer.
J’élèverai des chèvres, sinon… Je trouverai bien quelque chose à faire…
Bon, j’ai toujours 3 ou 4 projets sous le coude, donc normalement ce n’est pas pour tout de suite…

10- Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym’us ?
Après deux années très riches (promo de « Travailler tue », ateliers d’écriture, rédaction de mon 3ème roman…) j’avais envie de retrouver la jubilation de la création pure.

11- Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes ? 
Le roman noir est probablement le meilleur vecteur pour appréhender le mal et ses racines, pour comprendre le monde et se purger de la violence.
En ces temps sombres, il est un outil précieux et indispensable.
Après, ce sont un peu toujours les même ficelles qui tirent les ventes du polar… L’immense majorité des auteurs vendent très peu de livres.

12- Vos projets, votre actualité littéraire ?
Je viens de remettre à mon éditeur le manuscrit de mon troisième roman, les heures sont longues et mes ongles bien courts… J’en saurai plus sur mon avenir dans quelques jours.
Sinon j’attaque le prochain, un projet ambitieux, qui va m’occuper pendant au moins deux ans…


13- Le (s) mot(s) de la fin ?

Vive la littérature sans péridurale !

à la Une

Trophée Anonym’us 2018 : « Les Mots sans les Noms ».

Anonym'us logo

 

Le Trophée Anonym’us vous connaissez ?

Cette année notre blog est associé à la 4e édition du Trophée Ananym’us.

Les 3 années précédentes c’est Collectif Polar : Chronique de nuit qui relayait ce challenge.

Cette année Collectif polar a trop de projet en route, aussi c’est moi, son petit frère qui va assurer l’intérim pour ce 4e Trophée Anomym’us.

 

Le trophée Anonymus’ Qu’est ce que c’est

D’abord baptisé  » Le Thophée des 2M », il a changé de nom dés sa deuxième édition.

La première année, Eric Maravélias (à qui on doit le superbe roman La faux soyeuse), et Benoit Minville (auteur de l’excellent roman ado-adulte Les géants et le non moins bon Rural Noir) ont lancé un concours de nouvelles improvisées. En lice, un groupe d’auteurs Français réunis pour le fun et le plaisir partagé.
Une nouvelle chacun de maximum, 10 pages. Un jury de lecteurs potos. Et.. Ils ont fédéré une bonne vingtaine d’auteurs. Le vainqueur 2015 : Vincent Crouzet, le vainqueur 2017

th (15)La deuxième année Eric Maravélias remet ça avec le même enthousiasme. Le nouveau concours s’appelle dorénavent « Trophée Anonym’us 2016 : « Les Mots sans les Noms ». Il a, à nouveau, été accueilli par le festival « Les Pontons Flingueurs », de René Vuillermoz, à Annecy.

Nous gagions à l’époque alors que cela devienne pérenne. Aujourd’hui il semble que ce soit le cas !

Et bien oui, Eric Maravélias aidé d’Anne Denost se lance dans une nouvelle année.

C’est le départ du Trophée Anonym’us 2017/2018 : « Les Mots sans les Noms ».

ano SON PARRAIN : Ian Manook.
Il a été le premier à répondre présent la première année.

 

 

Podium 2017

Trophée Anonym’us 2017

Colin Niel / Javel
Nils Barrellon / Mort aux cons
Maud Mayeras / Le Parloir
Michel Douard / Parkinson of a bitch
Loser Esteban / Entonnoir

Vous le trouverez toutes les info sur la page facebook  du trophée Anonym’Us

Ou sur le blog :

Le Trophée, c’est quoi ? Une video pour tout comprendre par Nicolas Duplessier

Pour la quatrième année le Trophée Anonym’us revient, avec plein d’auteurs à découvrir, des nouvelles noires ou policières.
Vous préférez lire les nouvelles que les trois pages relatives à la façon dont fonctionne
ce trophée atypique ?
Nicolas Duplessier nous a offert une petite vidéo explicative et ludique.
Alors, ne boudez pas votre plaisir et cliquez sur la vidéo qui vous dit tout sur le Trophée !

LES REGLES : 

Une nouvelle de 20.000 signes maximum, noir ou polar.

Des auteurs vont concourir de façon anonyme pour gagner le trophée. Qu’ils soient connus, reconnus ou des inconnus.

Des cadors édités et des non édités jugés à l’aveugle. Un vote à l’aveugle pour le jury qui ne connaîtra pas le nom des auteurs.

Un Trophée, un buste en argile, réalisé à la main par Eric Maravélias sur FB.

Les trois premiers invités au festival des « Pontons flingueurs », à Annecy, en juin, pour la remise du Trophée.

Début de la 4eme saison :

vendredi 22 septembre 2017

– « Oui je sais j’ai une petite semaine de retard. »

-« Oui je sais ça devient une habitude »

LES PARTICIPANTS : 

Les auteurs en lice édités sont : 

Amélie Antoine
Jean Luc Bizien
Marie-Hélène Branciard
Natacha Calestrémé
Claudine Chollet
Nicolas Duplessier
Sabine Dormond
Jeremy Fel

Sylvain Forge
Stéphane Jolibert
Jess Kaan
Eric Maneval
Luce Marmion

Cloé Mehdi

Fabien Pesty

Yvan Robin
Magali Le Maître
Lou Vernet

********

 


du côté des non-édités :

 

James Osmont
James Osmont
Nouvel auteur
Damien Eleonori
Tara Lennart
Tara Lennart
Véronique Jeandé
Veronique Jeandé

 

Nacer Safsaf
Nacer Safsaf

Voila vous savez tout ce qu’il y a à savoir sur ce super trophée Anonym’us.

Demain je vous propose la première interview, celle du parrain, qui lance l’année 2017/2018

Ensuite ce sera la première nouvelle anonyme.

Et ainsi de suite toutes les semaines durant environ 6 mois.

Un entretien avec un des auteurs participant par Eric Maravélias.

Et une nouvelle anonymes

Alors à très vite

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La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga

Aujourd’hui encore je viens vous parlez de Edmond Locard, le père des laboratoire de police scientifique.

Si la semaine dernière le livre que je vous présentais sur Locard était plutôt un documentaire, celui-ci est plus romancé. Peut-être plus accessible au commun des mortels que nous sommes.

 

La fabuleuse histoire d’Edmond Locard, flic de province de Marielle Larriaga. 

Paru le 15 octobre 2007 aux Ed; des Traboules
 

Malheureusement épuisé chez l’éditeur

19€50  ; 226 p.) ; 24 x 15 cm

Fabuleuse est l’histoire de ce jeune médecin légiste lyonnais, Edmond Locard, que l’on a comparé, non sans raisons, à Sherlock Holmes, la créature de Conan Doyle.

Dans ce récit, nous le découvrons, au travers de souvenirs personnels et familiaux: un homme élégant, érudit, mélomane, séduisant, séducteur. Un chercheur qui s’inscrit dès le début du vingtième siècle dans l’histoire des empreintes digitales, des traces, des indices, des recherches toxicologiques, balistiques, qui vont préluder aux découvertes de la criminalistique d’aujourd’hui avec, entre autres, celte molécule biologique: l’ADN, preuve incontournable de culpabilité ou d’innocence, et la mise en place à Lyon des services d’Interpol, inextricable réseau international où s’empêtrent les criminels.

Fabuleuse est la toile de fond historique de ce récit : a mythique Belle Époque, ses apaches, principal risque d’insécurité des premières décennies du 20e siècle, contre lesquels Clémenceau va dresser ses Brigades du Tigre, qu’a chanté Philippe Clay :

« De vrais robots, toujours à l’affût, jamais au repos.
De face, de dos, de profil, ils ont nos bobines en photo,
M’sieur Clémenceau

Kaléidoscope prodigieux que ces grandes affaires judiciaires du 19e et du 20e siècle: l’affaire Dreyfus, l’espionne Mata-Hari, le provocateur Lacenaire, des drames villageois, des assassinats sordides, des attentats et des meurtres politiques qui ont, en leur temps, passionné l’opinion publique, la presse, inspiré les écrivains, les cinéastes, Des accusés sur lesquels plane l’ombre maléfique de la guillotine.

Et, puisqu’en France tout se termine par des chansons, celte histoire à laquelle Edmond Locard fut mêlé de près : l’épopée du terrible Bonnot et de sa bande, évoquée par Joe Dassin :

« Dans la de Dion Bouton cachait les voleurs,
Octave comptait les gros billets et les valeurs,
Avec Raymond-La-Science, les bandits en auto,
C’était la bande à Bonnot
. »

Bon dans les jours qui viennent on retrouvera mon médecin expert mais comme écrivain cette fois ci !

Et puis tout cela m’a fait furieusement penser à un feuilleton que je regardais gamine, mais là dessus aussi j’y reviendrai !

A très vite alors …

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Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet

Il y a peu de temps je vous parlais d’une petite série française.

« Empruntes criminelles »

J’avais  promis de revenir vous voir pour vous parlez de Edmond Locard.

Aussi…

 Pour poursuivre votre expérience voici un ouvrage que je vous conseille sur le père des labos criminels.

Edmond Locard, le Sherlock Holmes français  de Michel Mazévet.  Paru le 25 avril 2006 aux éditions Traboules. 19€50 ;   19€50 ;  (170 p.) ; illustrations en noir et blanc ; 21 x 15 cm.

Découvrir Edmond Locard c’est se replonger aux débuts de la police scientifique moderne. Bien avant l’utilisation de l’ADN, cet homme génial, médecin légiste et homme de culture, a doté la ville de Lyon du premier laboratoire français de police technique, capable de résoudre les crimes les plus abominables. Au travers de la vie de cet infatigable chercheur, le lecteur va découvrir l’avancée des travaux sur le crime et le criminel depuis le XIXème siècle avec Cesare Lombroso et Alexandre Lacassagne jusqu’aux empreintes génétiques utilisées pour la première fois en 1986 par le britannique Alec Jeffreys.

 

L’auteur :
Michel Mazevet, docteur en médecine, a fait une thèse remarquable sur Edmond Locard (avec la mention «très honorable avec éloges»). Il est par ailleurs médecin militaire et s’intéresse de très près, comme Locard, au droit et aux techniques de recherches scientifiques utilisées lors des crimes.
Il retrace la vie et l’oeuvre du docteur Edmond Locard, médecin légiste créateur de la criminalistique moderne et personnage important de la première moitié du XXe siècle à Lyon. A travers cette biographie, il décrit également les recherches sur le criminel depuis le XVIIIe siècle avec A. Quertelet et le XIXe siècle avec A. Bertillon et C. Lombroso jusqu’à aujourd’hui.
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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 2

Suite de la lecture du livre d’Antonio Garrido

Le lecteur de cadavre

Voici la première partie du chapitre 2 de notre polar historique.


2

CÍ PASSA LE RESTE DE L’APRÈS-MIDI à ingurgiter la puanteur que dégageait l’arrière-train ballottant de son buffle tandis qu’il se demandait quel délit avait bien pu commettre le vieux Shang pour finir décapité. À sa connaissance, il n’avait pas d’ennemis et personne ne l’avait jamais menacé. En fait, le pire dans sa vie, c’était d’avoir engendré trop de filles, ce qui l’avait obligé à travailler comme un esclave pour réunir une dot qui les rendît séduisantes. Cela mis à part, Shang avait toujours été un homme honnête et respecté.
« La dernière personne à qui penserait un assassin. »
Quand il reprit enfin ses esprits, déjà le soleil se cachait.
En plus du labour, Lu lui avait ordonné d’aplanir un tertre de vase noire, aussi dispersa-t-il quelques pelletées du mélange d’excréments humains, de boue, de cendre et de chaume qu’on utilisait habituellement comme fertilisant, et il étala le reste du monticule de façon à le dissimuler. Puis il frappa l’animal qui recula lourdement, comme s’il n’était pas rompu à cette tâche, grimpa d’un bond sur son dos et prit le chemin du retour au village.
Tandis qu’il descendait, Cí compara la découverte du corps de Shang à celle d’autres affaires semblables dont il avait eu l’occasion de connaître les détails lors de son séjour à Lin’an. Pendant tout ce temps il avait assisté Feng sur les enquêtes de nombreux crimes violents. Il avait même étudié des crimes rituels sanguinaires commis par les membres de sectes, mais il n’avait jamais vu un corps aussi sauvagement mutilé. Par chance, le juge était dans le bourg et il ne doutait pas qu’il trouverait le coupable.
Cerise vivait avec sa famille dans une bicoque que soutenaient à grand-peine des pieux vermoulus. Lorsqu’il atteignit la maison, l’angoisse le tenaillait. Il avait préparé deux ou trois phrases pour lui raconter ce qui était arrivé, mais aucune ne le satisfaisait. Bien qu’il plût à verse, il s’arrêta devant la porte, essayant de penser à ce qu’il allait dire.
« J’aurai bien une idée. » Se mordant les lèvres, les poings serrés, il approcha ses jointures de la porte. Ses bras tremblaient plus que son corps. Il attendit un instant et enfin frappa.
Seul répondit le silence. À la troisième tentative, il comprit que personne ne lui ouvrirait. Il renonça et rentra chez lui.
Dès qu’il ouvrit la porte, son père s’empressa de lui reprocher son retard. Le juge Feng était arrivé et cela faisait un moment qu’ils l’attendaient pour dîner. Voyant l’invité, Cí joignit ses poings sur sa poitrine et s’inclina devant lui en guise d’excuse, mais Feng l’en empêcha.
— Par les monstres de l’enfer ! s’exclama le juge avec un sourire indulgent. Mais que manges-tu ici ? L’année dernière tu avais encore l’air d’un adolescent !
Cí n’en avait pas conscience, mais à vingt ans il n’était plus le garçon chétif dont tous se moquaient à Lin’an. La campagne avait transformé son corps malingre en celui d’un jeune homme vigoureux dont les muscles fins évoquaient une botte de joncs fermement entrelacés. Cí sourit avec timidité, laissant entrevoir des dents parfaitement rangées, et il regarda le visage de Feng. Le vieux juge avait à peine changé. Son visage sérieux sillonné de fines rides contrastait toujours avec sa moustache blanche soigneusement taillée. Sa tête était coiffée du bonnet bialar* en soie qui indiquait son rang.
— Honorable juge Feng, le salua-t-il. Excusez mon retard, mais…
— Ne t’inquiète pas, mon fils, l’interrompit-il. Allons, entre, tu es trempé.
Cí se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec un petit paquet enveloppé dans un joli papier rouge. Cela faisait un mois qu’il attendait ce moment. Exactement depuis le jour où il avait appris que le juge Feng leur rendrait visite après si longtemps. Comme le voulait la coutume, Feng refusa trois fois le présent avant de l’accepter.
— Tu n’aurais pas dû prendre cette peine.
Il rangea le paquet sans l’ouvrir, car le contraire eût signifié qu’il accordait plus d’importance au contenu qu’au geste lui-même.
— Il a grandi, oui, mais comme vous le voyez, il est toujours aussi peu responsable, intervint le père de Cí.
Cí tituba. Les règles de courtoisie l’empêchaient d’importuner l’invité avec des sujets étrangers à sa visite, mais un assassinat dépassait tout protocole. Il se dit que le juge le comprendrait.
— Pardonnez mon impolitesse, mais je dois vous communiquer une horrible nouvelle. Shang a été assassiné ! On l’a décapité ! – Son visage était un masque d’incompréhension.
Son père le regarda avec une expression sérieuse.
— Oui. Ton frère Lu nous l’a dit. Maintenant, assieds-toi et dînons. Ne faisons pas attendre davantage notre hôte.
Le flegme avec lequel Feng et son père prenaient l’événement exaspéra Cí. Shang était le meilleur ami de son père ; pourtant, lui et le juge continuaient à manger tranquillement, comme si de rien n’était. Cí les imita, bouillant intérieurement. Son père s’en aperçut.
— Épargne-nous cette grise mine. De toute façon, nous n’y pouvons pas grand-chose, conclut le patriarche. Lu a transporté le corps de Shang dans les dépendances du gouvernement et les membres de sa famille sont en train de le veiller. De plus, tu sais que le juge Feng n’a aucune compétence dans cette sous-préfecture, il ne nous reste qu’à attendre qu’on envoie le magistrat chargé de l’affaire.
Cí le savait en effet, de même qu’il savait que d’ici là l’assassin avait tout loisir de s’évanouir dans la nature. Mais ce qui l’irritait le plus, c’était le calme de son père. Par chance, Feng parut lire ses pensées.
— Ne t’inquiète pas, le rassura le juge. J’ai parlé à sa famille. Demain, j’irai l’examiner.
Ils abordèrent d’autres sujets tandis que la pluie frappait violemment le toit d’ardoise. En été, les soudaines trombes d’eau des typhons surprenaient souvent les imprudents, et ce jour-là Lu semblait avoir été l’infortuné. Il fit son apparition trempé, les yeux vitreux, empestant l’alcool. À peine entré il buta contre un grand coffre et s’étala de tout son long, mais il se releva et donna des coups de pied dans le meuble, comme si celui-ci était responsable de sa chute. Puis il salua le juge d’un balbutiement stupide et s’en fut directement dans sa chambre.
— Je crois que le moment est venu de me retirer, annonça Feng après avoir essuyé sa moustache. J’espère que tu réfléchiras à ce dont nous avons parlé, dit-il au père de Cí. Et quant à toi… (il se tourna vers le jeune homme), nous nous voyons à l’heure du dragon1, dans la résidence du chef local où je suis logé.
Ils se dirent au revoir et Feng partit. La porte à peine fermée, Cí scruta le visage de son père. Son cœur battait, dans l’expectative.
— Il l’a fait ? Il a dit quand nous y retournerons ? osa-t-il demander. – Ses doigts tambourinèrent sur la table.
— Assieds-toi, mon fils. Une autre tasse de thé ?
Le père s’en servit une à ras bord avant d’en verser une autre pour son fils. Il le regarda avec tristesse avant de baisser les yeux.
— Je regrette, Cí. Je sais combien tu désirais retourner à Lin’an… (Il absorba bruyamment une gorgée d’infusion.) Mais les choses ne se passent pas toujours comme on l’avait prévu.
Cí arrêta sa tasse à un soupir de sa bouche.
— Je ne comprends pas ! Il est arrivé quelque chose ? Feng ne vous a-t-il pas proposé le poste ?
— Oui. Il l’a fait hier. – Il absorba lentement une autre gorgée.
— Alors ? – Cí se leva.
— Assieds-toi, Cí.
— Mais, père… Vous l’aviez promis… Vous aviez dit…
— Je t’ai dit de t’asseoir ! dit-il en élevant la voix.
Cí obéit tandis que ses yeux s’embuaient. Son père ajouta du thé et le liquide déborda. Cí fit mine de le nettoyer, mais son père l’en empêcha.
— Écoute, Cí. Il y a des situations que tu ne peux comprendre…
Le jeune homme ne saisissait pas ce qu’il devait comprendre : qu’il lui faudrait chaque jour endurer le mépris que lui manifestait son frère Lu ? Renoncer de bon gré à l’avenir qui l’attendait à l’Université* impériale de Lin’an ?
— Et nos projets, père ? Que deviennent nos… ? – Une gifle l’interrompit tandis que son père se dressait tel un ressort. La voix de l’homme tremblait, mais son regard lançait des flammes.
— Nos projets ? Depuis quand un fils a-t-il des projets ? cria-t-il. Nous resterons ici, dans la maison de ton frère ! Et il en sera ainsi jusqu’à ma mort !
Cí garda le silence tandis que son père se retirait. Pendant un moment, il fut envahi par le venin de la rage.
« Et votre fille Troisième malade… ? Elle non plus n’a pas d’importance à vos yeux ? »
Cí ramassa les tasses et se dirigea vers la chambre qu’il partageait avec sa sœur.
Dès qu’il fut couché, il sentit les battements de son cœur dans ses tempes. Il rêvait de retourner à Lin’an depuis l’instant où ils s’étaient installés au village. Comme chaque soir, il ferma les yeux et se remémora sa vie là-bas. Il revit les camarades avec lesquels il passait des concours de connaissances dont il sortait souvent vainqueur ; à ses professeurs, qu’il admirait pour leur discipline et leur persévérance. Il évoqua l’image du juge Feng et le jour où celui-ci l’avait pris comme assistant dans les instructions judiciaires. Il souhaitait être comme lui, se présenter un jour aux examens impériaux et obtenir un poste dans la judicature. Pas comme son père, qui après avoir essayé pendant des années n’avait obtenu qu’un humble emploi de fonctionnaire.
Il se demanda pourquoi son père ne voulait pas retourner à la ville. Il venait de lui confirmer que Feng lui avait offert la place vacante qu’il convoitait jusque-là, et voilà que du jour au lendemain, sans raison apparente, il changeait radicalement d’avis. Serait-ce à cause de son grand-père ? Il n’en croyait rien. On pouvait emporter les cendres du défunt à Lin’an pour continuer à célébrer les rites de piété filiale*.
La toux de Troisième le fit sursauter et se retourner. La fillette somnolait à côté de lui, tremblante, la respiration saccadée. Il lui caressa les cheveux avec tendresse et éprouva un sentiment de pitié à son égard. Troisième s’était montrée plus résistante que Deuxième et Première, comme le prouvait le fait qu’elle eût déjà sept ans, mais, de même que ses sœurs, il ne pensait pas qu’elle vivrait au-delà de dix ans. C’était la fatalité de cette maladie. Pendant un instant il voulut imaginer qu’à Lin’an, au moins, elle aurait bénéficié de soins appropriés…
Il ferma les yeux et se détourna. Il pensa à Cerise, qu’il épouserait une fois qu’il aurait réussi ses examens d’État. En ce moment, elle devait être déchirée par la mort de son père et il se demanda si cela changerait le projet de leurs noces. Il se sentit soudain mesquin d’avoir une pensée aussi égoïste.
Six mois s’étaient écoulés depuis la mort subite de son grand-père…
Il se déshabilla, car la chaleur le faisait suffoquer. En enlevant sa veste, il trouva le chiffon ensanglanté qu’il avait tiré de la bouche du pauvre Shang. Il le regarda avec étonnement et le posa près de l’oreiller de pierre. Puis il entendit par la fenêtre des gémissements provenant de la maison d’à côté, qu’il attribua à son voisin Peng, un galopin affligé de douleurs de dents depuis des jours. Pour la deuxième nuit consécutive, il ne parvint pas à se reposer.
*

Et si vous le souhaitez,  retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain, donc, pour la suite de notre lecture.

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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1.2

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la fin du 1er chapitre  de ce magnifique et captivant polar historique.


*
Sur la rizière couverte de vase, la pluie fouetta Cí. Le jeune homme se dépouilla de sa chemise trempée, ses muscles se tendirent lorsqu’il frappa le buffle, qui avança doucement, comme si la bête devinait qu’à ce sillon succéderait un autre, et à celui-ci un autre, et encore un autre. Il leva les yeux et contempla le bourbier de vert et d’eau.
Son frère lui avait ordonné d’ouvrir un canal pour drainer la nouvelle parcelle, mais travailler en bordure des champs était difficile en raison de la dégradation des digues de pierre qui séparaient les terrains. Cí, épuisé, regarda le champ de riz inondé. Il claqua le fouet et l’animal enfonça les sabots dans la vase.
Il avait effectué le tiers de sa journée de travail quand le soc s’accrocha.
« Encore une racine », se maudit-il.
Il excita le buffle sous la pluie. La bête leva le front et mugit de douleur, mais elle n’avança pas. Cí manœuvra pour la faire reculer, mais l’outil resta coincé du côté opposé. Alors il regarda l’animal avec résignation.
« Ça va te faire mal. »
Conscient de la souffrance qu’il lui infligeait, il tira sur l’anneau qui pendait au museau de la bête tout en paumoyant les rênes. Alors l’animal bondit en avant et l’araire craqua. À cet instant, il se rendit compte qu’il aurait dû arracher la racine avec ses mains.
« Si j’ai cassé le soc, mon frère va me battre comme plâtre. »
Il inspira avec force et enfonça les bras dans la boue jusqu’à atteindre un enchevêtrement de racines. Il tira en vain et, après plusieurs tentatives, décida d’aller chercher une scie affilée dans la besace qui pendait sur le flanc de l’animal. De nouveau il s’agenouilla et se mit à travailler sous l’eau. Il sortit deux grosses racines qu’il jeta au loin et en scia d’autres de plus grosse taille. Alors qu’il s’acharnait sur la plus épaisse, il nota une vibration dans un doigt.
« À coup sûr je me suis coupé. »
Bien qu’il ne perçût aucune douleur, il s’examina avec soin.
Il était victime d’une étrange maladie dont les dieux l’avaient frappé à sa naissance et dont il avait pris conscience le jour où sa mère, en trébuchant, avait renversé sur lui un chaudron d’huile bouillante. Il n’avait que quatre ans et sa seule sensation avait été la même que lorsqu’on le lavait à l’eau tiède. Mais l’odeur de chair grillée l’avait averti que quelque chose d’horrible était arrivé. Son torse et ses bras, brûlés à jamais, gardèrent les traces. Depuis ce jour-là, les cicatrices lui rappelaient que son corps n’était pas comme celui des autres enfants et que même si l’absence de douleur était une chance, il devait faire très attention à ne pas se blesser. Car s’il ne sentait pas les coups, si la douleur causée par la fatigue l’affectait à peine et s’il pouvait faire des efforts jusqu’à l’épuisement, il lui arrivait aussi de dépasser ses limites physiques sans s’en rendre compte et de tomber malade.
Lorsqu’il sortit sa main de l’eau, il s’aperçut qu’elle était couverte de sang. Alarmé par l’apparente largeur de l’entaille, il courut se nettoyer avec un bout d’étoffe. Mais après s’être essuyé la main, il ne vit qu’un pincement violacé.
Surpris, il retourna à l’endroit où le soc s’était entravé et il écarta les racines, constatant que l’eau fangeuse commençait à se teinter de rouge. Il relâcha les rênes et stimula l’animal afin qu’il s’écartât. La pluie tambourinait sur la rizière, étouffant tout autre son.
Il marcha lentement vers le petit cratère qui s’était formé à l’endroit où s’enfonçait le soc. Tandis qu’il s’approchait, il sentit son estomac se nouer et son cœur palpiter. Il voulut s’éloigner, mais se retint. Il observa alors un léger bouillonnement qui affleurait rythmiquement à la surface du cratère et se confondait avec les gouttes de pluie. Lentement il s’agenouilla, ses jambes entrouvertes embrassant les crêtes de vase visqueuses. Il approcha son visage de l’eau, mais ne vit qu’une autre effervescence sanguinolente.
Soudain, quelque chose bougea. Cí sursauta et, surpris, rejeta la tête en arrière, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il s’agissait d’une petite carpe, il poussa un soupir de soulagement.
« Stupide bestiole. »
Il se leva et piétina le poisson, essayant de se calmer. Alors il aperçut une autre carpe avec un lambeau de chair dans la bouche.
Il voulut reculer, mais glissa et tomba dans l’eau au milieu d’un tourbillon de boue, de saleté et de sang. Malgré lui, il ouvrit les yeux en sentant une souche le frapper au visage. Ce qu’il vit lui paralysa le cœur. Devant lui, un chiffon enfoncé dans la bouche, la tête décapitée d’un homme flottait au milieu des débris végétaux.
*
Il s’égosilla à force de crier, mais personne n’accourut à son secours.
Il mit un moment à se souvenir que la parcelle était abandonnée depuis longtemps et que tous les paysans se trouvaient sur l’autre versant de la montagne, aussi s’accroupit-il à quelques pas de l’araire pour regarder autour de lui. Lorsqu’il eut cessé de trembler, il lui vint l’idée de laisser le buffle et de descendre chercher de l’aide. L’autre possibilité consistait à attendre dans la rizière jusqu’au retour de son frère.
Aucune des options ne le séduisait, mais il savait que Lu ne tarderait pas et il décida d’attendre. Cet endroit était infesté d’animaux nuisibles et un buffle entier valait mille fois plus qu’une tête humaine mutilée.
En attendant, il acheva de couper les racines et libéra le soc. L’araire paraissait en bon état ; avec un peu de chance, Lu lui reprocherait seulement le retard du labour. C’était du moins ce qu’il espérait. Lorsqu’il eut terminé, il fixa de nouveau le soc et reprit le travail. Il essaya de siffler pour se distraire, mais seuls résonnaient en lui les mots que son père prononçait de temps en temps : « On ne résout pas les problèmes en leur tournant le dos. »
« Oui. Ce n’est pas mon problème », se répondit Cí.
Il laboura deux pas de plus avant d’arrêter le buffle et de retourner près de la tête.
Pendant un moment il observa, méfiant, la manière dont elle se balançait sur l’eau. Puis il regarda d’un peu plus près. Les joues étaient écrabouillées, comme si on les avait piétinées avec fureur. Il remarqua sur sa peau violacée les petites lacérations produites par les morsures des carpes. Il examina ensuite les paupières ouvertes et gonflées, les lambeaux de chair sanguinolente qui pendaient près de la trachée… et l’étrange chiffon qui sortait de sa bouche entrouverte.
Jamais auparavant il n’avait contemplé quelque chose d’aussi effroyable. Il ferma les yeux et vomit. Il venait tout à coup de le reconnaître. La tête décapitée appartenait au vieux Shang. Le père de Cerise, la jeune fille qu’il aimait.
Quand il se reprit, il prêta attention à l’étrange grimace que formait la bouche du cadavre, exagérément ouverte à cause du morceau d’étoffe qui apparaissait entre ses dents. Avec précaution, il tira sur l’extrémité et peu à peu la toile sortit, comme s’il défaisait une pelote. Il la mit dans sa manche et essaya de fermer la mâchoire, mais elle était décrochée et il n’y parvint pas. De nouveau il vomit.
Il lava son visage avec de l’eau boueuse. Puis il se leva et revint en arrière, arpentant le terrain labouré à la recherche du reste du corps. Il le trouva à midi à l’extrémité orientale de la parcelle, à quelques li * de l’endroit où le buffle avait buté. Le tronc du cadavre arborait encore l’écharpe jaune qui le désignait comme un homme honorable, de même que sa veste d’intérieur fermée par cinq boutons. Il ne trouva pas trace du bonnet bleu dont il se coiffait toujours.
Il lui fut impossible de continuer à labourer. Il s’assit sur la digue de pierre et mordilla sans appétit un quignon de pain de riz qu’il fut incapable d’avaler. Il regarda le corps décapité du pauvre Shang abandonné sur la boue, semblable à celui d’un criminel exécuté et condamné.
« Comment vais-je l’expliquer à Cerise ? »
Il se demanda quelle sorte de scélérat avait pu faucher la vie d’une personne aussi honorable que Shang, un homme dévoué aux siens, respectueux de la tradition et des rites*. Pas de doute, le monstre qui avait perpétré ce crime méritait la mort.
*
Son frère Lu arriva à la parcelle en milieu d’après-midi. Trois journaliers chargés de plants de riz l’accompagnaient, ce qui signifiait qu’il avait changé d’avis et décidé de repiquer le riz sans attendre que le terrain fût drainé. Cí laissa le buffle et courut vers lui. Arrivé à sa hauteur, il s’inclina pour le saluer.
— Frère ! Tu ne vas pas croire ce qui est arrivé…
Son cœur battait à tout rompre.
— Comment ne le croirais-je pas si je le vois de mes propres yeux ? rugit Lu en montrant la partie du champ qui n’était pas labourée.
— C’est que j’ai trouvé un…
Un coup de baguette sur le front le fit tomber dans la fange.
— Maudit fainéant ! cracha Lu. Jusqu’à quand vas-tu te croire supérieur aux autres ?
Cí essuya le sang qui coulait de son arcade sourcilière. Ce n’était pas la première fois que son frère le frappait, mais Lu était l’aîné et les lois confucéennes interdisaient au cadet de se rebeller. Il pouvait à peine ouvrir la paupière, pourtant il s’excusa.
— Je suis désolé, frère. J’ai pris du retard parce que…
Lu le poussa.
— Parce que l’étudiant délicat n’a pas le courage de travailler ! Parce que l’étudiant délicat pense que le riz se plante tout seul ! (D’une poussée il l’envoya dans la vase.) Parce que l’étudiant délicat a son frère Lu qui s’éreinte pour lui !
Lu nettoya son pantalon, permettant à Cí de se relever.
— J’ai… trouvé un ca… davre…, parvint-il à articuler.
Lu ouvrit de grands yeux.
— Un cadavre ? De quoi tu parles ?
— Là… sur la digue…, ajouta Cí.
Lu se tourna vers l’endroit où quelques craves picoraient le terrain. Il empoigna son bâton et, sans attendre d’autres explications, se dirigea vers les oiseaux. Lorsqu’il arriva près de la tête, il la bougea avec le pied. Il fronça les sourcils et se retourna.
— Maudite soit-elle ! Tu l’as trouvée ici ? (Il saisit la tête par les cheveux et la balança d’un air dégoûté.) J’imagine que oui. Par la barbe de Confucius ! Mais n’est-ce pas Shang ? Et le corps… ?
— De l’autre côté… Près de l’araire.
Lu plissa les lèvres. Tout de suite après il s’adressa à ses journaliers.
— Vous deux, qu’attendez-vous pour aller le ramasser ? Et toi, décharge les plants et mets la tête dans un panier. Maudits soient les dieux… ! Retournons au village.
Cí s’approcha du buffle pour lui enlever son harnais.
— On peut savoir ce que tu fais ? l’interrompit Lu.
— N’as-tu pas dit que nous rentrions… ?

— Nous, cracha-t-il. Toi tu rentreras quand tu auras terminé ton travail.


 Ici le début du chapitre 1

Et retrouvez mon avis sur ce livre, Le lecteur de cadavre

A demain pour le chapitre deux…

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Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido, la lecture chapitre 1

Le lecteur de cadavres d’Antonio Garrido

Et si nous lisions le début !

Aujourd’hui je vous propose de lire la première partie de chapitre 1 de ce magnifique et captivant polar historique.


« Le légiste désigné par la préfecture se présentera sur le lieu du crime dans les quatre heures suivant sa déclaration.
S’il manque à cette obligation, délègue sa charge, ne trouve pas les blessures mortelles ou les évalue de façon erronée, il sera déclaré coupable d’impéritie et condamné à deux ans d’esclavage. »
« Des devoirs des juges »,
article 4 du Song Xingtong,
code pénal de la dynastie Song.

PREMIÈRE PARTIE

1
CE JOUR-LÀ, CÍ SE LEVA de bonne heure pour éviter de rencontrer son frère Lu. Ses yeux se fermaient, mais la rizière l’attendait, bien réveillée, comme tous les matins.
Il se leva et roula sa natte, humant l’arôme du thé dont sa mère parfumait la maison. En entrant dans la pièce principale, il la salua et elle lui répondit par un sourire à peine esquissé qu’il perçut et lui rendit. Il adorait sa mère presque autant que sa petite sœur, Troisième. Ses deux autres sœurs, Première et Deuxième, étaient mortes peu après leur naissance d’un mal héréditaire. Il ne restait que Troisième, elle aussi atteinte de ce mal.
Avant d’avaler une bouchée, il se dirigea vers le petit autel qu’il avait dressé près d’une fenêtre, à la mémoire de son grand-père. Il ouvrit les volets et respira à pleins poumons. Dehors, les premiers rayons de soleil filtraient timidement à travers la brume. Le vent fit osciller les chrysanthèmes placés dans le vase des offrandes et raviva les volutes d’encens qui s’élevaient dans la pièce. Cí ferma les yeux pour réciter une prière, mais une seule pensée vint à son esprit : « Génies des cieux, permettez que nous retournions à Lin’an. »
Il se remémora le temps où ses grands-parents vivaient encore. À cette époque, ce hameau perdu était son paradis et son frère Lu, son héros. Lu était comme le grand guerrier des histoires que son père racontait, toujours prêt à le défendre quand d’autres gamins tentaient de lui voler sa ration de fruits, ou à mettre en fuite les effrontés qui auraient manqué de respect à ses sœurs. Lu lui avait appris à se battre, l’avait emmené patauger dans le fleuve entre les barques et pêcher des carpes et des truites qu’ils rapportaient ensuite tout excités à la maison ; il lui avait montré les meilleures cachettes pour épier les voisines. Mais en grandissant, Lu était devenu vaniteux. À quinze ans, il faisait constamment étalage de sa force. Il se mit à organiser des chasses aux chats pour crâner devant les filles, il s’enivrait de l’alcool de riz qu’il volait dans les cuisines et se vantait d’être le plus fort de la bande. Il était si bouffi d’orgueil qu’il prenait les moqueries des jeunes filles pour des flatteries, sans se rendre compte qu’elles le fuyaient. Si bien qu’après avoir regardé Lu comme son idole, Cí en vint peu à peu à ne plus éprouver qu’indifférence à son égard.
Jusque-là cependant, Lu ne s’était jamais mis dans des situations plus graves que celle d’apparaître avec un œil au beurre noir à la suite d’une bagarre ou d’utiliser le buffle de la communauté pour parier aux courses d’eau. Mais le jour où son père annonça son intention de s’installer à Lin’an, la capitale, Lu refusa catégoriquement. Il avait alors seize ans, il était heureux à la campagne et n’avait aucune intention de quitter le village. Il disposait de tout ce dont il avait besoin : la rizière, sa bande de bravaches et deux ou trois prostituées des environs qui riaient de ses bons mots ; son père eut beau le menacer de le répudier, il ne se laissa pas intimider. Ils se séparèrent cette année-là. Lu demeura au village et le reste de la famille émigra à la capitale en quête d’un meilleur avenir.
Les premiers temps à Lin’an furent très durs pour Cí. Il se levait chaque matin à l’aube pour veiller à l’état de santé de sa sœur, il lui préparait son petit déjeuner et prenait soin d’elle jusqu’à ce que sa mère fût rentrée du marché. Puis, après avoir avalé un bol de riz, il partait pour l’école où il restait jusqu’à midi ; il courait alors à l’abattoir où travaillait son père pour l’aider le reste de la journée en échange des viscères répandus sur le sol. Le soir, après avoir nettoyé la cuisine et adressé une prière à ses ancêtres, il révisait les traités confucéens qu’il aurait à réciter le lendemain matin à l’école. Ainsi, mois après mois, jusqu’au jour où son père obtint un emploi de comptable à la préfecture* de Lin’an, sous les ordres du juge Feng, l’un des magistrats les plus importants de la capitale.
Dès lors, les choses commencèrent à aller mieux. Les revenus de la famille augmentèrent et Cí put quitter l’abattoir pour se consacrer entièrement à ses études. Au bout de quatre années d’enseignement supérieur, et grâce à ses excellentes notes, Cí obtint un poste d’assistant dans le service de Feng. Au début, il accomplissait de simples tâches de gratte-papier, mais son dévouement et son zèle attirèrent l’attention du juge, lequel trouva chez ce garçon de dix-sept ans quelqu’un à instruire à son image.
Cí ne le déçut pas. Au fil des mois, de l’exécution de tâches routinières il en vint à enregistrer des plaintes, à assister aux interrogatoires des suspects et à aider les techniciens pour la préparation et la toilette des cadavres que, selon les circonstances des décès, Feng devait examiner. Peu à peu, son application et son habileté devinrent indispensables au juge, qui n’hésita pas à lui confier davantage de responsabilités. Finalement, Cí le seconda dans l’investigation de crimes et de litiges, travaux qui lui permirent de découvrir les fondements de la pratique juridique en même temps qu’il acquérait des notions rudimentaires d’anatomie.
Au cours de sa deuxième année d’université, encouragé par Feng, Cí assista à un cours préparatoire de médecine. D’après le magistrat, les preuves pouvant dénoncer un crime se dissimulent souvent dans les blessures ; pour les découvrir, il fallait donc les connaître et les étudier, non comme un juge mais comme un chirurgien.
Tout continua de la sorte jusqu’au jour où son grand-père tomba subitement malade et décéda. Après l’enterrement et comme l’exigeaient les rituels du deuil, son père dut renoncer à son poste de comptable et à la résidence dont on lui accordait l’usufruit ; sans travail ni foyer, et malgré les désirs de Cí, toute la famille se vit obligée de rentrer au village.
À son retour, Cí trouva son frère Lu changé. Il vivait dans une nouvelle maison qu’il avait bâtie de ses mains, il avait acquis un lopin de terre et employait plusieurs journaliers à son service. Quand, forcé par les circonstances, son père frappa à sa porte, Lu l’obligea à s’excuser avant de le laisser entrer et il lui laissa une petite chambre au lieu de lui céder la sienne. Il traita Cí avec son indifférence habituelle, mais lorsqu’il s’aperçut qu’il ne le suivait plus comme un toutou et qu’il ne s’intéressait qu’aux livres, il se mit en colère. C’était dans les champs qu’un homme montrait son véritable courage. Ni les textes ni les études ne lui procureraient le riz ou les ouvriers agricoles. Aux yeux de Lu, son frère cadet n’était qu’un inutile de vingt ans qu’il faudrait nourrir. À partir de ce moment, la vie de Cí se transforma en une suite d’humiliations qui lui firent détester ce village.
Une rafale de vent frais ramena Cí à l’instant présent.
De retour dans la salle il tomba sur Lu, qui au côté de sa mère absorbait bruyamment son thé à grandes lampées. En le voyant, celui-ci cracha à terre et d’un geste brusque laissa tomber le bol sur la table. Puis, sans attendre que son père fût levé, il prit son baluchon et partit sans un mot.
— Il aurait besoin d’apprendre les bonnes manières, marmotta Cí tandis qu’avec un torchon il essuyait le thé que son frère venait de renverser.
— Et toi tu aurais besoin d’apprendre à le respecter, c’est dans sa maison que nous habitons, répliqua sa mère sans lever les yeux du feu. Un foyer fort…
« Oui. Un foyer fort est celui que soutient un père courageux, une mère prudente, un fils obéissant et un frère obligeant. » Il n’avait nul besoin qu’on le lui répétât. Lu se chargeait de le lui rappeler chaque matin.
Bien que rien ne l’y obligeât, Cí étala les napperons de bambou et mit les bols sur la table. Le mal de poitrine dont souffrait Troisième s’était aggravé, et ça ne l’ennuyait pas de réaliser les tâches qui revenaient à sa sœur. Il disposa les jattes en veillant à ce qu’elles forment un nombre pair, et dirigea le bec de la théière vers la fenêtre de façon à ce qu’il ne vise aucun des convives. Il plaça au centre le vin de riz, la bouillie et, à côté, les croquettes de carpe. Il regarda la cuisine noircie par le charbon et l’évier fendillé. Cela ressemblait davantage à une forge délabrée qu’à un logis.
Bientôt son père arriva en claudiquant. Cí ressentit un pincement de tristesse.
« Comme il a vieilli. »
Il plissa les lèvres et serra les dents. La santé de son père semblait s’affaiblir au même rythme que celle de Troisième. L’homme marchait en tremblant, le regard baissé, sa barbe clairsemée pendant tel un chiffon de soie effiloché. À peine restait-il trace en lui du fonctionnaire méticuleux qui lui avait inculqué l’amour de la méthode et la persévérance. Il observa ses mains de cire, autrefois admirablement soignées, aujourd’hui grossières et calleuses.
Arrivé près de la table, l’homme s’accroupit en s’appuyant sur son fils, et d’un geste autorisa les autres à s’asseoir. Ce que Cí s’empressa de faire ; la dernière, sa mère s’installa du côté qui jouxtait la cuisine et servit du vin de riz. Toujours prostrée par la fièvre, Troisième ne se leva pas. Comme chaque jour de la semaine.
— Viendras-tu dîner ce soir ? demanda sa mère à Cí. Après tous ces mois, le juge Feng sera heureux de te revoir.
Cí n’aurait pour rien au monde manqué la rencontre avec Feng. Sans qu’il en connût le motif, son père avait décidé de rompre le deuil et d’anticiper son retour à Lin’an, espérant que le juge Feng accepterait de le reprendre comme assistant. Il ignorait si Feng était venu au village pour cette raison, mais c’était ce que tous souhaitaient.
— Lu m’a ordonné de monter le buffle à la nouvelle parcelle, et ensuite je pensais rendre visite à Cerise, mais je rentrerai à l’heure pour le dîner.
— On ne croirait pas que tu as déjà vingt ans. Cette jeune fille absorbe toutes tes pensées, intervint son père. Si tu continues à la voir aussi souvent, tu finiras par te lasser d’elle.
— Cerise est la seule bonne chose de ce village. En outre, c’est vous qui avez concerté notre mariage, répondit Cí en avalant la dernière bouchée.
— Emporte ces friandises, je les ai préparées exprès, lui offrit sa mère.
Cí se leva et les mit dans sa musette. Avant de partir, il entra dans la chambre où sommeillait Troisième, il posa un baiser sur ses joues brûlantes et remit en place la mèche qui s’était échappée de son chignon. La fillette cligna des yeux. Alors il sortit les friandises et les glissa sous sa couverture.
— Que mère ne les voie pas, lui murmura-t-il à l’oreille.
Elle sourit, mais fut incapable d’articuler un mot.
*

A demain pour la suite de ce premier chapitre.

Et vous pouvez retrouvez ICI, mon avis sur le lecteur de cadavres


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Empreintes criminelles

 

Empreintes criminelles . J’ai regardé, j’ai aimé !

Empreintes criminelles est une série télévisée française en six épisodes de 52 minutes, créée par Stéphane Drouet, Olivier Marvaud et Lionel Olenga d’après une idée originale de Stéphane Drouet et diffusée les 25 mars et 1er avril 2011 sur France 2.

Avec Pierre Cassignard, Julie Debazac, Arnaud Binard, Alexandre Steiger, Hubert Benhamdine, Sören Prevost, Cassandre Vittu, Jacques Fontanel

 

SYNOPSIS:

À Paris, dans les années 1920, à l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un laboratoire de police unique au monde prend forme. Julien Valour, policier torturé mais visionnaire, est aux commandes de cette unité très spéciale. Il est accompagné de Léa Perlova, une experte scientifique indépendante et féministe, Pierre Cassini, un flic de terrain à l’ancienne, Marius Delcourt, un policier doué pour les inventions en tout genre, Martello, un jeune flic idéaliste, et Pauline Kernel, une jeune bourgeoise qui fait ses premiers pas comme médecin légiste. Avec la volonté des pionniers, ces hommes et ces femmes se battent sans relâche pour imposer leurs nouvelles méthodes… Ils tentent de faire perdurer cette unité dont l’existence est régulièrement remise en cause par la police classique…

 

  • Pierre Cassignard : Julien Valour
  • Julie Debazac : Léa Perlova
  • Arnaud Binard : Pierre Cassini
  • Alexandre Steiger : Marius Delcourt
  • Hubert Benhamdine : Vincent Martello
  • Cassandre Vittu de Kerraoul : Pauline Kernel
  • Jacques Fontanel : Blanchard
  • Sören Prévost : Gilardi
  • Marion Creusvaux : Edmée

Allez… Petit retour au temps des pionniers où la France fut le berceau historique de cette police d’un nouveau genre…

Une série à l’esthétique soignée, aux personnages charismatiques voire drôles (le duo Marius et Martello)

La série trouve d’abord son originalité dans sa créativité visuelle : décors soignés,ambiance vaporeuse, le tout sur fond de musique pop et trip-hop

Outre les enquêtes bien ficelées qu’elle nous fait suivre, Empreintes Criminelles a le mérite de nous éclairer sur la naissance d’une nouvelle ère de la Police Criminelle.

Bon ok, les scénaristes jouent un peu avec la réalité historique. Le premier labo  de police scientifique a vu le jour à Lyon.

Mais bon, là nous sommes dans Le Paris des années 1920.  Et c’est à cette période de l’après guerre  que les agents de la police française commencent à utiliser des méthodes scientifiques pour confondre les délinquants et criminels. À l’intérieur d’un grenier poussiéreux de la PJ parisienne, un groupe forme un laboratoire de police unique au monde, et marque les débuts de la police technique et scientifique.

Le personnage de Julien Valour est basé sur la vie du scientifique Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique au monde (1910).

Je vous reparlerai bientôt de Locard, c’est certain , mais revenons à notre série…

La série compte donc, six épisodes.

  1. L’affaire Lefranc – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  2. L’affaire de l’Orient-Express – Scénario : Olivier Marvaud & Lionel Olenga
  3. L’affaire de la maison close – Scénario : Pascal Perbet & Nathalie Suhard
  4. L’affaire Saint-Brice – Scénario : Soiliho Bodin & Nicolas Clément
  5. L’affaire de la prison – Scénario : Eric Eider & Odile Bouhier
  6. L’affaire de l’illusionniste – Scénario : Olivier Dujols & Grigori Mioche

Une deuxième saison avait été commandé par la chaîne TV mais elle n’a jamais vu le jour !

Pourtant le premier épisode de cette saison 2 été écrit par Lionel Olenga et Laurent Scalese. Cet épisode d’ouverture devait répondre aux questions posées à la fin de la saison 1 car il est vrai que le final de la première saison  laisser un commissaire Valour en bien mauvaise posture et une unité dissoute…

Les autres épisode eux aussi ont été écrit comme le précise  Lionel Olenga un des directeurs de la collection  » Ces épisodes 7 à 12 existent. Des auteurs les ont scénarisés, d’abord sous forme de synopsis, puis de séquenciers et enfin… d’une première version de continuité dialoguée.  »

Mais France 2 a décidé la non-reconduction de la série. Pour mon plus grand regret.

Il parait qu’elle n’a pas eu assez d’audience. Pourtant 3,2 millions de spectateur ça me parait un bon début non.

Maintenant France 2 aurait peut-être du la programmé différemment plutôt que ce passage éclair sur 2 soirée. Trois épisodes à la suite, ça fait beaucoup, non ? Surtout ça fait finir trop tard une soirée pour les personnes qui bossent tôt le lendemain. Et puis pourquoi regarder la seconde soirée si on a déjà loupé la moitié de la série.

 

C’est vraiment dommage ce gâchis. Mais bon, vous pouvez la voir en streaming. Car visiblement il n’y a pas eu de production DVD ! Là aussi dommage !

Allez pour vous donnez envie :  quand « Les Experts » rencontrent « Les Brigades du Tigre »

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Alan Turing de Andrew Hodges, Lecture 9

Voilà tout à une fin, et voici notre dernière lecture de ce titre d’Andrew Hodges.

Le jeune Alan est conscient de son attirance pour les autres garçons. Et il va vivre ses premiers émois. Mais on le sais, les histoires d’amour finissent mal en général


Alors survint une rencontre qui allait enfin le mettre en contact avec le reste du monde. Il fit la connaissance de Christopher Morcom, un garçon de l’internat de Ross. Alan avait déjà remarqué Morcom en 1927 et avait été très frappé par l’apparence de ce garçon, ne fût-ce qu’en raison de sa très frêle constitution. Blond et mince, il avait un an de plus qu’Alan et était dans la classe supérieure. Alan voulait « regarder son visage attirant ». D’ailleurs, plus tard dans l’année, Christopher s’absenta de l’école et revint, comme le nota Alan, le visage émacié. Ce dernier partageait avec Alan une véritable passion pour la science, tout en étant profondément différent. Les institutions qui constituaient autant d’obstacles pour Alan devenaient pour Christopher Morcom les instruments d’une réussite facile et la source même d’une multitude de prix, de bourses et de louanges.

La profonde solitude d’Alan se déchirait enfin. Il ne se montrait pas très doué pour la conversation, cependant il trouva un terrain d’entente grâce aux mathématiques. « Pendant ce trimestre, Chris et moi avons commencé à échanger autour de nos problèmes favoris et à discuter de nos méthodes. » Il serait bientôt impossible de séparer les différents aspects de la pensée et du sentiment. Christopher allait être son premier amour masculin, le premier d’une longue série. C’était une relation empreinte d’abandon de soi – Alan « vénérait le sol que Christopher foulait »… « Tous paraissaient tellement ordinaires à côté de lui. » En même temps, il était extrêmement important que Christopher prenne les idées scientifiques de son ami au sérieux. « Les principaux souvenirs que j’ai gardés de Chris concernent presque exclusivement les choses gentilles qu’il me disait parfois. »

C’est donc sans doute avant et après les cours d’Eperson que Christopher et Alan commencèrent à parler de la relativité ou bien qu’Alan lui montra certains de ses travaux – il avait par exemple calculé π à la trente-sixième décimale. Au bout de quelque temps, Alan découvrit une autre possibilité de rencontrer Christopher. Il apprit, par hasard, que le mercredi après-midi Chris se rendait à la bibliothèque, au lieu de rejoindre l’étude de son internat (Ross ne permettait pas aux élèves de travailler ensemble sans surveillance, craignant les amitiés particulières…) « J’appréciais tant la compagnie de Chris que je pris moi aussi l’habitude d’aller à la bibliothèque au lieu de travailler à l’étude », avoua Alan.

Puis il y eut bientôt le club de musique créé à l’initiative du progressiste Eperson. Christopher, pianiste émérite, en était un membre assidu. Alan n’était guère mélomane, mais certains dimanches après-midi, il se laissait traîner par Blamey jusqu’aux appartements d’Eperson. Il s’installait alors et, au son haché des symphonies que délivraient les 78 tours, jetait à la dérobée des regards vers Chris. Cela faisait incidemment partie des efforts louables de Blamey pour montrer à Alan qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Ayant remarqué que son protégé ne disposait que de peu d’argent de poche, Blamey lui apprit également à fabriquer un poste à galène et Alan fut ravi de découvrir que ses mains malhabiles étaient capables de faire quelque chose qui fonctionnait, même s’il ne pourrait jamais espérer rivaliser d’adresse avec Christopher.

À Noël, Eperson rapporta :

« On a passé ce trimestre, et on passera les deux suivants à combler les nombreux trous dans ses connaissances et à les organiser. Il a l’esprit très vif et est capable de devenir “brillant”, cependant son travail est encore un peu brouillon. Il se laisse rarement décourager par un problème, néanmoins ses méthodes sont souvent grossières et désordonnées. La minutie et la perfection viendront sans aucun doute avec le temps. »

Il aurait certainement trouvé le diplôme d’études secondaires très ennuyeux, par rapport à l’étude des travaux d’Einstein. Toutefois il se souciait davantage d’être à la hauteur de ce qu’on attendait de lui, maintenant que Christopher avait fait « nettement mieux » à l’examen de fin de trimestre. En janvier 1929, Alan put enfin suivre tous les cours de première et se retrouva donc constamment avec Christopher. Il s’arrangea pour être assis à côté de lui à chaque fois. Alan écrivit :

« Christopher fit quelques-unes des remarques que je redoutais à propos de la coïncidence, mais sembla m’accueillir d’une manière passive. Il ne fallut pas attendre longtemps pour que nous commencions à faire des expériences de chimie ensemble et à échanger nos idées sur toutes sortes de sujets. »

Malheureusement, Christopher prit froid et fut absent du collège durant presque deux mois et Alan ne put travailler avec lui.

« Le travail de Chris était toujours meilleur que le mien parce qu’il était très méticuleux. Il était très intelligent, et ne négligeait jamais le moindre détail, il ne commettait ainsi que très peu d’erreurs de calcul. Lors des travaux pratiques, il avait un don pour toujours découvrir la meilleure méthode possible. Par exemple, il savait estimer la durée d’une minute à une demi-seconde près. Il lui arrivait parfois d’apercevoir la planète Vénus en plein jour. Naturellement, il avait une excellente vue, mais ce genre d’anecdote est très révélatrice de sa personnalité. Il avait également beaucoup de talents pour les choses du quotidien, comme conduire, se battre et jouer au billard. Il était impossible de ne pas admirer de telles aptitudes, et je rêvais d’avoir les mêmes. Chris était toujours très fier de ses performances, et je crois que ce fut ce qui éveilla mon esprit de compétition et me donna envie de faire quelque chose susceptible de susciter son admiration. Cette fierté s’étendait à ses affaires. Il n’hésitait jamais à vanter les vertus de son stylo à plume, au point de me faire saliver avant de comprendre qu’il tentait de me rendre jaloux. »

Avec un peu d’inconséquence, Alan ajouta également :

« Chris m’a toujours semblé très modeste. Par exemple, il ne disait jamais à M. Andrews que ses idées n’étaient pas réfléchies, alors qu’il en avait régulièrement l’occasion. Plus particulièrement, il détestait vraiment froisser qui que ce soit, et présentait souvent ses excuses (par exemple à ses professeurs) dans des situations où ce ne serait pas venu à l’idée d’un garçon moyen. »

Les garçons moyens, comme le reconnaissaient toutes les histoires d’école et les magazines, avaient beaucoup de mépris pour ses enseignants. C’était la plus grande contradiction du système. Mais Christopher était au-dessus de tout cela :

« Ce que je trouvais très surprenant chez Chris, c’est qu’il avait un code de moralité très précis. Un jour, il parlait de la dissertation d’un examen, et expliquait comment cela l’avait conduit à aborder le sujet du bien et du mal. D’une certaine manière je n’ai jamais douté que tout ce qu’il faisait était bien, et je crois que ce n’était pas simplement dû à mon admiration sans bornes.

Prenons le langage grossier, par exemple. L’idée que Chris puisse se montrer grossier était simplement ridicule, et, bien sûr j’ignore comment il se comporte avec les autres, mais j’aurais tendance à croire qu’il leur couperait la parole plutôt que de se montrer choqué. Tout cela pour vous expliquer à quel point sa personnalité m’impressionnait. Je me souviens d’un jour où je lui avais fait délibérément une remarque qui n’aurait pas eu sa place dans un salon, et à laquelle personne n’aurait prêté attention à l’école, juste pour voir de quelle manière il allait le prendre. Il me le fit aussitôt regretter, sans même sembler furieux ou suffisant. »

Cependant, en dépit de tant de vertus étonnantes, Christopher Morcom demeurait humain. Il faillit bien avoir des ennuis le jour où, jetant des pierres sur les trains du haut du pont ferroviaire, il toucha par mégarde un cheminot. Il s’amusa aussi à envoyer des ballons remplis de gaz jusqu’au collège de filles de Sherborne, ce qui n’était pas un mince exploit. En outre, les heures qu’ils passaient au laboratoire étaient loin d’être austères. Un troisième larron, un véritable athlète nommé Mermagen, se joignit à eux en physique et ils se retrouvaient tous les trois à faire leurs travaux pratiques dans un réduit annexe sous la surveillance de Gervis. Les cours de ce dernier ne manquaient d’ailleurs pas d’animation en leur présence, toutefois Christopher se demandait s’il n’allait pas opter plutôt pour la musique.

Le trimestre d’été 1929 fut extrêmement studieux car il fallait préparer le baccalauréat. Là encore la présence de Chris éclaira l’univers d’Alan. « Comme toujours, ma grande ambition était de faire aussi bien que Chris. J’avais toujours autant d’idées que lui, mais je ne m’appliquais pas autant à les mener à bien. » Auparavant, Alan n’avait jamais prêté attention aux réflexions qu’on lui faisait pour les petits détails de présentation ou de style, car il n’avait jamais travaillé que pour lui-même. Il s’apercevait maintenant que si Chris trouvait le système valable, c’est qu’il ne devait pas être si mauvais, et qu’il aurait tout intérêt à apprendre à communiquer. Mais il lui restait encore beaucoup à faire. Andrews fit remarquer que son élève « faisait au moins des efforts pour améliorer son style dans les exercices écrits », même si Eperson, tout en notant un progrès prometteur, soulignait encore la nécessité de « rédiger une solution claire et nette sur le papier ». L’examinateur des épreuves de mathématiques du baccalauréat commenta :

« A. M. Turing a fait preuve d’une aptitude remarquable à relever les points les moins évidents qu’il convenait de discuter ou de laisser de côté dans certaines questions, et à découvrir des méthodes permettant d’abréger ou de mettre en lumière les solutions. Cependant il a manqué apparemment de la patience nécessaire à des calculs soignés de vérification algébrique, et son écriture est tellement épouvantable que cela lui a fait perdre beaucoup de points… Parfois parce que son travail en devenait totalement illisible, parfois parce que le fait de ne pas pouvoir se relire lui-même l’a conduit à commettre des erreurs ! Ses dons pour les mathématiques n’ont pas suffi à compenser ses lacunes. »

Alan obtint 1 033 points à ses écrits de mathématiques tandis que Christopher réussit à atteindre 1 436 points.

Les Morcom formaient une famille aisée d’artistes et de scientifiques, et avaient des parts dans une entreprise d’ingénierie dans les Midlands. Ils avaient rénové une demeure jacobine près de Bromsgrove, dans le Worcestershire, et en avaient fait un vaste manoir, le Clock House, où ils vivaient dans un certain luxe. Tout comme le grand-père, le père, Reginald Morcom, travaillait dans une entreprise qui fabriquait des turbines à vapeur et des compresseurs d’air. La mère de Christopher était la fille de sir Joseph Swan, l’inventeur de l’ampoule électrique. À Clock House, Mme Morcom élevait des chèvres. Elle achetait et rénovait des cottages dans le village voisin de Catshill. Tous les jours, elle travaillait sur l’un de ses projets ou pour le comté. Elle avait étudié à Londres, à la Slade School of Art, et y était retournée en 1928, louant un studio et un atelier pour y faire de la sculpture. Fidèle à sa fibre artistique et à son entrain, de retour à la Slade, elle prétendit encore être Miss Swan, mais lorsqu’elle invitait des étudiants à Clock House, elle se déguisait de manière absurde pour incarner Mme Morcom.

Rupert Morcom, le fils aîné, était entré à Sherborne en 1920, puis avait obtenu une bourse pour faire des études scientifiques au Trinity College de Cambridge. Il faisait alors de la recherche à la Technische Hochshule de Zurich. Il était, comme Alan, fou d’expérimentation, et ses parents avaient pu lui faire construire un laboratoire dans leur propriété. Alan ne put dissimuler son envie lorsque Chris, qui lui aussi utilisait maintenant le laboratoire, lui raconta tout cela. Christopher lui parla en particulier d’une expérience que Rupert avait entreprise avant d’aller à Cambridge, en 1925. Elle impliquait l’utilisation d’une vieille connaissance d’Alan : l’iode. Le mélange de solutions d’iodates et de sulfates donnait effectivement un précipité d’iode pur, d’une manière très spectaculaire. « C’est une très belle expérience, expliquera plus tard Alan. On mélange deux solutions dans un bécher et, après avoir attendu un laps de temps très précis, le mélange devient d’un bleu très profond. J’ai pu vérifier qu’il fallait attendre trente secondes puis que la solution devenait bleue en moins d’un dixième de seconde. » Rupert avait cherché l’explication de ce délai, ce qui impliquait une connaissance de la chimie physique et une compréhension des équations différentielles dépassant largement le programme scolaire. Alan raconta :

« Chris et moi voulions trouver la relation entre le temps nécessaire et la concentration des solutions et vérifier ainsi les théories de Rupert. Chris avait déjà commencé quelques expériences sur le sujet et nous attendions beaucoup de nos recherches. Les résultats ne corroborèrent malheureusement pas la théorie. J’ai continué à travailler seul pendant les vacances, puis j’en ai élaboré une nouvelle. Je lui ai alors envoyé les résultats et c’est ainsi que nous avons commencé à nous écrire pendant les vacances. »

Il fit plus qu’écrire à Christopher, il l’invita à Guildford. Ross, en tant que responsable d’internat, aurait été horrifié par une telle audace. Christopher répondit (au bout d’un certain temps), le 19 août :

« … Avant de me mettre à mes expérimentations, je te remercie chaleureusement pour ton invitation, mais je crains de ne pouvoir venir, car nous allons partir durant cette période, probablement à l’étranger, pendant environ trois semaines… Je suis désolé de ne pouvoir venir. C’est très aimable de ta part de me l’avoir proposé. »

Quant aux iodates, ces nouvelles aventures à Clock House les avaient rendus totalement désuets. On y faisait des expériences pour mesurer la résistance de l’air, le frottement des liquides, on tentait d’y résoudre de nouveaux problèmes avec Rupert (« Ci-joint l’intégralité, que vous voudrez peut-être tenter de résoudre. »), on y dessinait les plans d’un télescope de six mètres de long, et…

« … jusqu’à présent, je me suis contenté de fabriquer une machine à additionner les livres et les onces. Elle fonctionne étonnamment bien. Je crois bien que j’ai un peu laissé tomber les maths, pendant ces vacances. J’ai simplement lu un bon livre de physique générale, dans lequel on parlait aussi de la relativité. »

Alan recopia laborieusement l’expérience ingénieuse sur la résistance de l’air qu’avait conçue Christopher, puis il lui répondit avec d’autres idées concernant la chimie et un problème mécanique, néanmoins Christopher ne manqua pas de refroidir ses ardeurs dans une lettre datée du 3 septembre : « Je n’ai pas eu le temps d’étudier soigneusement ton pendule conique, mais je ne comprends pas vraiment ta méthode. Accessoirement, j’ai l’impression qu’il y a une erreur dans tes équations de mouvement…

Je suis actuellement en train d’aider mon frère à fabriquer de la pâte à modeler pour un artiste. Le procédé consiste à la faire bouillir à l’aide de solvants organiques… J’en ai conçu une de plutôt bonne qualité, assez proche du résultat recherché, en mélangeant du savon à de la fleur de soufre, et en y ajoutant un peu de graisse de mouton. J’espère que tu passes de bonnes vacances. On se voit le 21. Amicalement, C. C. Morcom. »

Cependant, la chimie avait surtout cédé le pas à l’astronomie à laquelle Christopher avait déjà initié Alan un peu plus tôt cette année-là. Alan avait reçu de sa mère La Constitution interne des étoiles d’Eddington à l’occasion de son dix-septième anniversaire, et aussi un télescope d’un pouce et demi. Christopher, qui possédait déjà un télescope de quatre pouces dont il ne se lassait jamais de parler, avait, lui, reçu un atlas du ciel pour ses dix-huit ans. Outre l’astronomie, Alan se plongeait aussi dans La Nature du monde physique. Cette paraphrase, tirée d’une lettre du 20 novembre 1929, en témoigne :

« La théorie quantique de Schrödinger exige trois dimensions pour tout électron considéré. Sa théorie va pouvoir expliquer le comportement d’un électron. Il envisage six dimensions, ou bien neuf, ou n’importe quel nombre possible, sans jamais former la moindre image mentale. On peut résumer en disant que pour chaque nouvel électron, on introduit ces nouvelles variables analogues aux coordonnées d’espace. »

Ce passage sortait de la description qu’avait faite Eddington de cette autre révolution des concepts de la physique fondamentale qu’était la théorie quantique, notion autrement mystérieuse que celle de la relativité. Elle avait en effet sonné le glas des corpuscules comparés à des boules de billard ou à des ondes se propageant dans l’éther, pour les remplacer par des entités ayant à la fois les caractéristiques des particules et des ondes.

Eddington avait beaucoup de choses à dire, car les années 1920 avaient été témoins d’une évolution rapide de la physique théorique, et ce grâce à une succession de découvertes à la fin du siècle précédent. En 1929, cela ne faisait que trois ans que le physicien allemand Schrödinger avait formulé sa théorie sur la physique quantique. Nos deux adolescents lurent également les ouvrages de sir James Jeans, astronome de Cambridge, où il était là encore question de toutes nouvelles découvertes. On venait juste d’établir que certaines nébuleuses étaient en réalité des nuages de gaz et d’étoiles proches de la Voie lactée, tandis que d’autres formaient des galaxies tout à fait distinctes. La représentation que l’on se faisait de l’univers avait été multipliée par un million. Alan et Christopher ne se lassaient donc pas de discuter de toutes ces idées, s’opposant bien souvent, « ce qui rendait les choses beaucoup plus intéressantes », commentait Alan. Celui-ci gardait des « bouts de papier portant au crayon les idées de Chris par-dessus lesquelles j’avais griffonné les miennes au stylo. Nous nous amusions à cela même pendant les cours de français ».

Ces idées sont datées du 28 septembre 1929, tout comme un devoir officiel.

Celui-ci était couvert de ronds et de croix, de l’illustration d’une réaction chimique impliquant de l’iode et du phosphore, et d’un diagramme mettant en doute le postulat d’Euclide selon lequel « par un point extérieur à une droite donnée, ne passe qu’une et une seule droite qui lui est parallèle ». Alan conservait ces pages en souvenir, comme substitut aux témoignages de tendresse qu’il ne pouvait espérer. « Il y a des fois où j’ai perçu sa personnalité avec une force particulière, écrivait-il. Je songe à un soir où il attendait devant le labo et où, lorsque je suis arrivé, il m’a saisi avec sa grande main pour m’emmener voir les étoiles. »

Le père d’Alan fut enchanté, sinon incrédule, lorsque les bulletins de son fils commencèrent à changer de ton. Son intérêt pour les mathématiques se limitait aux calculs de ses impôts. Mais comme John, il se sentait fier d’Alan. Il y avait donc toujours eu une méthode sous cette folie apparente ! Contrairement à sa femme, M. Turing ne prétendit jamais avoir la moindre idée de ce que faisait son fils, et ce fut le thème d’un couplet qu’Alan lut un jour dans l’une des lettres de son père :

« I don’t know what the ’ell ’e meant

But that is what ’e said ’e meant!13 »

[J’ignore ce qu’il voulait dire

Mais c’était ce qu’il voulait dire.]

Alan semblait se satisfaire de cette ignorance et de la confiance qu’on lui accordait. Mme Turing, elle, ne se priva pas de répéter qu’elle l’avait « bien dit » et qu’elle avait bien fait de l’envoyer dans ce collège-là. Il convient cependant de reconnaître qu’elle s’était réellement montrée attentive à son fils ; elle n’avait pas seulement cherché à le faire progresser moralement, elle aimait croire qu’elle pouvait comprendre son amour pour la science.

Alan se retrouvait maintenant en situation d’envisager une bourse pour l’Université. Christopher, maintenant âgé de dix-huit ans, était censé obtenir une bourse pour le Trinity College, comme son frère. Il était assez ambitieux de la part d’Alan de la tenter aussi avec un an de moins. Le Trinity College était la faculté de sciences et de mathématiques qui avait la meilleure réputation dans l’université de Cambridge – elle-même classée deuxième centre scientifique du monde après Göttingen en Allemagne.

Les public schools constituaient une bonne préparation aux examens d’entrée des grandes universités, et Sherborne octroya également à Alan un subside de trente livres par an. Cependant le tapis rouge n’était pas déroulé pour autant. En effet, les épreuves pouvaient porter sur n’importe quel sujet, une part étant laissée à l’imagination. Un avant-goût de ce que serait la vie. L’examen en lui-même excitait déjà beaucoup Alan, mais la certitude que Christopher quitterait Sherborne au plus tard à Pâques 1930 le minait. Ne pas obtenir cette bourse signifiait perdre Christopher pendant au moins un an. Peut-être cette incertitude fut-elle la cause des pressentiments qui l’assaillirent pendant tout le mois de novembre : quelque chose, il le sentait, se produirait avant Pâques et empêcherait Chris d’aller à Cambridge.

Ces examens offraient la perspective de toute une semaine à passer en compagnie de Chris sans la contrainte des internats. « J’avais autant hâte de passer une semaine avec Chris que de voir Cambridge. » Le vendredi 6 décembre, Victor Brookes, un camarade de classe de Christopher qui devait se rendre de Londres à Cambridge en voiture, proposa à Alan et Christopher de les accompagner. Le jour venu, ils se rendirent tous deux à Londres en train et s’y arrêtèrent quelques heures pour rendre visite à Mme Morcom dans le petit studio qui lui servait d’atelier de sculpture, puis ils déjeunèrent avec elle à son appartement. Christopher aimait beaucoup taquiner Alan, et avait une plaisanterie récurrente à propos de « trucs mortels », prétendant que certaines substances en apparence inoffensives étaient de véritables poisons. Il lui soutenait que les couverts de sa famille, avec leur alliage particulier contenant du vanadium, étaient « absolument mortels ».

Une fois à Cambridge, ils purent mener pendant une semaine l’existence de vrais gentlemen, avec chambres personnelles et sans extinction des feux. Le dîner se passait dans la salle du Trinity College, en tenue de soirée et sous le portrait scrutateur de Newton. C’était l’occasion de rencontrer des candidats venus d’autres collèges et de pouvoir se comparer avec eux. Alan fit une nouvelle connaissance, Maurice Pryce, avec qui il eut un contact facile grâce à des intérêts très similaires en sciences et en mathématiques. Pryce tentait l’examen pour la seconde fois. L’année précédente, il s’était assis sous le portrait de Newton et s’était dit que rien d’autre ne pourrait le satisfaire. Et même si Christopher se montrait toujours un peu blasé de tout, c’était bien ce qu’ils ressentaient tous les trois : dorénavant tout serait différent.

D’après Alan, ce fut un « excellent repas ». Ensuite, ils allèrent :

« jouer au bridge avec d’autres élèves de Sherborne dans le Trinity Hall. Nous étions censés rentrer à 22 heures, mais à 21 h 56 Chris voulut jouer une nouvelle main. J’ai refusé, et nous sommes rentrés juste à temps. Le lendemain, le samedi, nous avons de nouveau joué aux cartes – au rami cette fois. Après 22 heures, Chris et moi avons continué à jouer à d’autres jeux. Je me souviens parfaitement de son grand sourire quand nous avons décrété que nous n’irions pas nous coucher tout de suite. Nous avons joué jusqu’à minuit et quart. Quelques jours plus tard, nous avons tenté d’entrer dans l’observatoire. Un ami astronome de Chris nous avait invités à passer quand bon nous semblerait. Mais le meilleur moment pour nous n’était manifestement pas le meilleur pour lui. »

Alan et Chris passèrent leurs soirées à jouer aux cartes jusqu’à des heures tardives. Christopher adorait les jeux et en trouvait toujours de nouveaux. Il aimait aussi « essayer de faire croire aux gens des choses invraisemblables ». Ils allèrent au cinéma avec Norman Heatley, ancien ami de Chris de l’école préparatoire, alors étudiant à Cambridge. Christopher lui raconta la façon originale qu’Alan avait de faire ses calculs, et comment il les traduisait en formules classiques lors des examens. Cet aspect de l’indépendance d’Alan inquiétait aussi Eperson qui trouvait que « ses solutions sont souvent peu orthodoxes sur la copie, ce qui exige du lecteur un effort d’élucidation ». Il doutait fort que les examinateurs de Cambridge cherchassent à percer sa singularité intellectuelle.

En rentrant du cinéma, Alan resta délibérément en retrait avec Heatley afin de vérifier à quel point Chris désirait vraiment sa compagnie.

« De toute évidence, je me sentais plutôt seul quand Chris m’appela (avec ses regards insistants) pour venir marcher à ses côtés. Il savait très bien à quel point je l’appréciais, mais il détestait que j’en fasse la démonstration. »

Alan avait conscience que leur amitié pouvait prêter à commentaire : « Nous ne faisions jamais de balades à bicyclette ensemble et je crois que Chris devait se faire un peu chahuter à cause de moi à l’internat. » Mais cela lui faisait d’autant plus plaisir.

Après avoir passé, selon Alan, la semaine la plus heureuse de sa vie, les deux garçons rentrèrent au collège le 13 décembre pour y terminer le trimestre. Au dîner, ils entonnèrent un chant à propos d’Alan :

« Le cerveau du mathématicien ne trouve que rarement le sommeil dans son lit,

Calculant sans cesse des logarithmes et faisant constamment de la trigonométrie. »

Les résultats furent publiés cinq jours plus tard dans le Times, juste après la fin des cours. Cruelle déception : Christopher était reçu au Trinity College, mais pas Alan. Alan le félicita, et Christopher lui répondit :

« 20/12/29

Cher Turing,

Merci beaucoup pour ta lettre. J’étais aussi navré que tu n’obtiennes pas cette bourse que j’étais ravi de l’avoir décrochée.

J’ai profité de deux nuits parfaitement dégagées. C’est la première fois que je vois aussi bien Jupiter. J’ai pu distinguer cinq ou six ceintures, et même des détails sur l’une des plus grosses, au centre. La nuit dernière, j’ai vu un satellite sortir d’éclipse. Il est apparu brusquement, pendant quelques secondes, à quelque distance de Jupiter, et m’a semblé très joli. C’est la première fois que j’en vois un. J’ai également aperçu la nébuleuse d’Andromède. Très distinctement, mais pas très longtemps. J’ai aussi vu le spectre de Sirius, Pollux et Bételgeuse, ainsi que la brillante nébuleuse d’Orion. Je suis actuellement en train de concevoir un spectrographe. Je te réécrirai plus tard. Joyeux Noël, etc. Amicalement, C. C. M. »

Chez lui, à Guildford, jamais Alan n’aurait eu les moyens nécessaires à la « conception d’un spectrographe », mais il avait mis la main sur un vieil abat-jour sphérique en verre. Il l’avait rempli de plâtre, couvert de papier (ce qui le fit réfléchir à la nature des surfaces courbes), et entreprit d’y indiquer les constellations d’étoiles fixes. Pour ne pas changer, il se contenta de sa propre observation du ciel nocturne, même s’il aurait été plus aisé, et plus fiable, de se servir d’un atlas. Il s’obligea à se lever à 4 heures du matin pour pouvoir repérer certaines étoiles non visibles le soir dans le ciel de décembre. Un jour, il réveilla même sa mère, qui crut à la présence d’un cambrioleur. Lorsqu’il en eut terminé, il écrivit à Christopher pour lui faire part de son expérience, profitant de l’occasion pour lui demander s’il pensait qu’il était préférable qu’il fasse une demande pour une autre université l’année suivante. S’il s’agissait d’un test d’affection, il en fut de nouveau récompensé, car Christopher lui répondit :

« 05/01/30

Cher Turing,

… Je ne peux vraiment pas te donner ce genre de conseil, car ce type de décision t’appartient entièrement, et je crois qu’il ne serait pas juste de m’en mêler. John est une excellente université, mais naturellement, je préférerais personnellement que tu viennes à Trinity, où je pourrais te voir plus souvent.

Ça m’intéresserait beaucoup de voir ta carte du ciel quand tu l’auras terminée, mais j’imagine que tu risques d’avoir du mal à l’apporter. J’ai souvent eu l’idée d’en fabriquer une, cependant je n’en ai jamais pris la peine, surtout maintenant que je dispose d’un atlas qui va jusqu’à Mag 6.

Dernièrement, j’ai tenté de découvrir des nébuleuses. On en a aperçu de belles, l’autre nuit, notamment une nébuleuse planétaire de Mag 7 dans la constellation du dragon. Avec une lunette de dix pouces. Nous avons aussi tenté de trouver une comète de Mag 8 dans la constellation du dauphin… Ce serait bien si tu pouvais mettre la main sur un bon télescope, parce que celui d’un pouce et demi te sera complètement inutile pour un si petit objet. J’ai essayé de calculer son orbite, mais j’ai lamentablement échoué avec onze équations irrésolues et dix inconnues à éliminer.

J’ai continué à faire de la pâte à modeler. Rupert a fabriqué du savon et des acides gras qui sentent très mauvais à partir d’huile de colza et de cirage… »

Chris a rédigé cette lettre chez sa mère, à Londres, où il devait « voir le dentiste… et aussi échapper à un bal à la maison ». Le lendemain, il lui écrivit de nouveau, à Clock House, cette fois :

« J’ai trouvé la comète tout de suite, à la position prévue. C’était nettement plus évident et intéressant que je l’aurais pensé. Je dirais qu’elle est presque à Mag 7. Tu devrais pouvoir la repérer avec ton télescope. Le meilleur moyen, c’est d’apprendre par cœur les étoiles de Mag 4 et 5, et ensuite de te déplacer lentement vers le bon endroit, sans perdre de vue toutes les étoiles connues… Dans une demi-heure, je retournerai y jeter un coup d’œil si le ciel est de nouveau dégagé (il vient de s’assombrir), pour voir si je peux estimer son déplacement au milieu des étoiles, et aussi pour voir à quoi elle ressemble avec un gros oculaire (×250). Les cinq étoiles de Mag 4 dans la constellation du Dauphin sont visibles par paires. Amicalement, C. C. Morcom. »

Or Alan avait déjà découvert la comète, même si c’était grâce à une méthode moins rigoureuse.

« 10/01/30

Cher Morcom,

Merci beaucoup pour tes indications pour trouver la comète. Dimanche, je crois bien l’avoir aperçue. J’observais la constellation du Dauphin, croyant que c’était celle du Petit Cheval, mais j’ai repéré quelque chose comme ça [un minuscule croquis], un peu flou, d’environ un mètre de long. J’ai bien peur de ne pas l’avoir étudiée très attentivement. J’ai ensuite cherché la comète ailleurs, dans la constellation du Petit Renard, en pensant qu’il s’agissait de celle du Dauphin. J’avais lu dans The Times qu’il y avait une comète dans la constellation du Dauphin, ce jour-là.

… Le temps n’est vraiment pas idéal pour étudier cela. Aussi bien mercredi qu’aujourd’hui, j’ai pu profiter d’un ciel dégagé jusqu’au coucher du soleil, mais il s’est rapidement couvert au-dessus de la région d’Aquila. Mercredi, le ciel s’est éclairci juste après que la comète eut disparu…

Amicalement, A. M. Turing

Je t’en prie, ne me remercie pas chaque fois si religieusement pour mes lettres. Tu auras le droit de me remercier quand je les rédigerai de manière lisible (si jamais ça arrive un jour), si ça te fait plaisir. »

Alan reporta la course de la comète filant d’Equuleus vers Delphinus dans les cieux glacés. Puis il emporta son globe céleste avec lui au collège pour le montrer à Christopher. Blamey les avait quittés à Noël et Alan devait maintenant partager une autre chambre, où le globe fut exposé. Il ne présentait encore que peu de constellations, mais celles-ci suffirent à émerveiller les plus jeunes.

Trois semaines après la reprise des cours, le 6 février, un groupe de chanteurs se produisit en concert au collège. Alan et Christopher vinrent tous les deux les écouter et Alan ne quitta pas son ami des yeux de toute la soirée en se répétant : « Ce n’est pourtant pas la dernière fois que tu vois Morcom. » Cette nuit-là, il se réveilla en sursaut. L’horloge de l’abbaye sonna trois heures moins le quart. Alan se leva et alla à la fenêtre du dortoir pour observer les étoiles. Il lui arrivait souvent de se coucher avec son télescope afin de pouvoir contempler d’autres mondes pendant la nuit. La lune se couchait derrière l’internat de Ross et Alan songea que cela pouvait signifier un « au revoir » adressé à Morcom.

Christopher tomba gravement malade à cette heure précise et fut conduit en ambulance à Londres où il subit deux opérations. Il mourut à midi, le 13 février 1930, après six jours d’agonie.

à la Une

Alan Turing de Andrew Hodges, lecture 7

Notre lecture du jour nous laisse entrevoir le jeune Alan devenir un jeune adulte prometteur avec ses rêves et ses espoirs mais aussi ses premiers, réels, sentiments

Les Merveilles de la Nature expliquaient que le corps humain constituait une véritable « pharmacie vivante ». C’est ainsi que Brewster décrivait les effets des hormones récemment découvertes, grâce auxquelles « chaque partie du corps » pouvait communiquer avec les autres par des messages chimiques, sans avoir à passer par le système nerveux. C’est pendant l’année 1927 – il avait quinze ans –, qu’Alan atteignit sa taille adulte, pendant que d’intéressantes métamorphoses intervenaient en lui.

C’était également l’âge traditionnel de la confirmation, et Alan la reçut le 7 novembre 1927. Comme l’engagement dans les bataillons scolaires, celle-ci faisait partie de ces obligations pour lesquelles chacun devait se porter volontaire. Alan croyait néanmoins en sa signification, ou du moins en quelque chose, lorsqu’il s’agenouilla devant l’évêque de Salisbury pour renoncer au monde, à la chair et au diable. Le directeur, profita cependant de l’occasion pour remarquer :

« J’espère qu’il prend sa confirmation au sérieux. Si oui, il ne se satisfera plus de négliger les tâches évidentes pour se consacrer à ses propres passions, si bonnes soient-elles. »

Pour Alan, avoir à traduire des phrases stupides en latin, faire briller les boutons de sa tunique du bataillon et autres « tâches » semblables n’apparaissait pas si « évident ». Il avait sa propre idée de ce qui était sérieux ou non. Les paroles du directeur auraient mieux convenu à la conformité ambiante, au sujet de laquelle Alec Waugh écrivait :

« Comme c’est le cas pour la plupart des garçons, la confirmation de Gordon n’a eu que peu d’effet sur lui. Il n’était pas athée. Il a accepté la chrétienté de la même manière qu’il a accepté la doctrine du parti conservateur. Tous les gens bien y croient, c’était donc forcément une bonne chose. En même temps, cela n’a pas eu la moindre influence sur son comportement. S’il avait une religion à l’époque, c’était celle du football. »

Ces paroles étaient audacieuses pour un journal paru en 1917. Ce fut en raison de ce genre de remarques que The Loom of Youth fut interdit à Sherborne, et que tout garçon surpris en sa possession se faisait immédiatement corriger.

Pourtant, même si c’était dans un style différent, l’auteur renégat n’en disait pas moins que le directeur :

« Cela dit, je n’attaque pas le système scolaire privé. Je crois en sa grande valeur, et surtout dans sa faculté à inculquer le devoir, la fidélité et le respect des lois. Mais il n’échappe pas aux dangers qui menacent tout système fondé sur la discipline, le danger de succomber à la routine, à des sentiments préfabriqués, de vouloir accéder à un désir d’indépendance servile, ou devrais-je dire moutonnier. Le système est incapable d’échapper à ces dangers, poursuivit-il, mais nous sommes en mesure de les surmonter si nous nous en donnons les moyens. »

Il était toutefois très difficile d’aller à contre-courant d’une organisation entière. Comme le notait Nowell Smith : « De toutes les sociétés, rares sont celles qui sont aussi définies et faciles à comprendre qu’un collège comme celui-ci… Nous vivons tous la même existence, sous une même discipline. Notre vie est organisée avec une extrême minutie et cette organisation est orientée vers un but bien précis… » Et le directeur de poursuivre en disant que « les élèves, quelle que soit l’originalité qu’ils puissent avoir en tant qu’individus, observent une conduite conventionnelle au plus haut degré. » Nowell Smith n’avait pas l’esprit étriqué et parvenait à concilier son système éducatif avec son amour pour la poésie.

Toutefois cette volonté de favoriser une certaine indépendance de caractère à l’intérieur du système se trouvait parfois confrontée à des problèmes d’ordre sexuel

Dans ces pensions de garçons, les contacts entre élèves se chargeaient d’une sorte de tension sexuelle, due aux interdictions de se lier avec d’autres garçons hors de son groupe.

Nowell Smith déplorait qu’il existât « une forme de langage convenant à la maison ou en la présence d’un professeur et un autre dans les dortoirs ou à l’étude ». Il est expliqué dans Les Merveilles de la Nature que :

« Il est communément admis que l’on réfléchit avec nos méninges. C’est le cas. Mais ce n’est pas tout. Le cerveau est divisé en deux parties, exactement comme le corps. En fait, les deux hémisphères du cerveau se ressemblent encore plus que nos deux mains. Néanmoins, nous ne nous servons que d’une de ses moitiés pour réfléchir. »

C’est Alec Waugh qui a prétendu que Sherborne dispensait un enseignement faisant – métaphoriquement parlant – appel aux deux hémisphères du cerveau, et ce de manière indépendante. La « réflexion » mettait à contribution l’un d’eux, tandis que la vie ordinaire faisait appel à l’autre. Ce n’était pas de l’hypocrisie, c’était pour éviter que l’on confonde ces deux univers. Cela fonctionnait parfaitement, et ne se déréglait que lorsque se produisait un événement qui concernait les deux mondes. Ensuite, comme le disait Waugh avec une certaine délicatesse, le véritable crime était de se faire prendre.

En 1927, l’école avait quelque peu modifié sa façon de voir les choses. Quand les garçons lisaient The Loom of Youth (ce qui était évidemment le cas, puisque c’était interdit), ils étaient plutôt étonnés par la tolérance dont le journal faisait preuve à l’égard de la sexualité. Lorsqu’une équipe sportive rencontrait celle d’un collège concurrent, les joueurs de Sherborne pouvaient s’étonner de la liberté dont jouissaient leurs adversaires. Pourtant tous les principes de Nowell Smith étaient incapables d’empêcher les messages de circuler dans son établissement, et les bains froids eux-mêmes ne suffisaient pas à faire taire les conversations grivoises.

Alan Turing était un garçon d’un caractère indépendant, mais le sujet interdit lui posait des problèmes inverses de ceux du directeur. Pour la plupart des garçons, le « scandale » se résumait à quelques railleries vite oubliées qui brisaient un peu la monotonie du collège. Pour le jeune Turing, le centre même de l’origine de la vie était en cause. En effet, même s’il était maintenant au courant de la façon dont se reproduisaient les oiseaux et les abeilles, le mystère de la naissance des bébés restait entier. Cependant, Sherborne avait fait découvrir à Alan un secret dont le monde extérieur n’était pas censé connaître l’existence. C’était même devenu son secret : Alan ne se sentait attiré et séduit que par ceux de son propre sexe.

C’était un garçon très sérieux, toutefois il ne pouvait se vanter d’être quelqu’un de « conventionnel au plus haut degré », et il en souffrait. Pour lui, chaque chose devait avoir une raison ; chaque problème devait trouver une solution et une seule. Et Sherborne ne l’aidait pas à résoudre le sien. Le collège lui permettait seulement de renforcer encore ses certitudes. Pour être indépendant, il lui faudrait donc se frayer un chemin entre les règles officielles et officieuses car, à Sherborne, les merveilles de la Nature qui auraient dû illuminer sa vie devenaient « sales » et « dégoûtantes ».

Si Nowell Smith concevait parfois quelques réserves touchant au système des public schools, le professeur principal d’Alan, un certain A. H. Trelawny Ross, n’était, certes pas, assailli par les mêmes doutes. Il avait fait sa scolarité à Sherborne puis y était revenu sitôt ses études terminées en 1911 : il n’apprit ni n’oublia quoi que ce soit en trente années de chargé d’internat. Ennemi juré du « laisser-aller », il ne partageait en rien les scrupules de son directeur concernant la servilité des élèves.

Son style contrastait également avec celui de Nowell Smith. En 1928, sa « lettre d’établissement » débutait ainsi :

« J’ai un compte à régler avec mon capitaine de foyer (qui fait 1,50 m). Il est allé raconter à tout le monde que j’étais misogyne. Ce bobard a été lancé il y a quelques années par une dame qui ne me trouvait pas suffisamment démonstratif. En fait, je considère la misogynie comme un problème mental, de même que la misandrie, qui est monnaie courante… »

Nationaliste à l’esprit étroit, Ross n’avait pas suffisamment retenu les leçons de loyauté envers le collège, et il s’intéressait bien peu à sa classe. Il donnait cependant à ses élèves le bénéfice de son savoir et de son expérience de la vie. Il enseignait la traduction latine une semaine, la prose latine une autre, et l’anglais la suivante. Cette dernière matière lui donnait l’occasion d’apprendre à ses élèves l’orthographe, la manière « de commencer, de rédiger et d’adresser » une lettre, « comment faire un résumé », « comment est construit un sonnet et comment obtenir de bons essais écrits clairs et intelligents ».

Ross considérait qu’« à mesure que la démocratie avance, la morale et les bonnes manières reculent ». Il soutenait que la défaite de l’Allemagne était due au fait qu’elle privilégiait la science et le matérialisme à la pensée et la pratique religieuses. Il qualifiait les sujets scientifiques de « poudre aux yeux » et avait même coutume de dire avec un reniflement de mépris : « Cette pièce empeste les mathématiques ! Allez me chercher une bombe désinfectante ! »

Alan s’entêtait pourtant à utiliser son temps à ce qui l’intéressait le plus. Ross le surprit un jour à faire de l’algèbre pendant l’heure d’« instruction religieuse », et il écrivit :

« Je peux encore pardonner son écriture, bien que ce soit la pire que j’aie jamais vue, et je m’efforce de considérer avec tolérance son inexactitude [illisible] et son travail sale et bâclé… mais je ne peux pas pardonner la stupidité dont il fait preuve dès qu’il s’agit d’une saine discussion autour du Nouveau Testament. »

Dès décembre 1927, Ross le classa dernier en anglais et en latin, joignant à son bulletin une page couverte de taches d’encre et de ratures qui montrait combien peu de soin Alan consacrait à ces matières. Néanmoins, Ross fut contraint d’avouer qu’il aimait quand même bien le garçon, tandis qu’O’Hanlon reconnaissait au petit Turing un sens de l’humour qui le sauvait. Les expériences d’Alan fatiguaient tout le monde, néanmoins ses trouvailles scientifiques, sa façon de se moquer de sa propre maladresse, sa candeur et sa simplicité emportaient l’affection de tous. Sans doute n’était-il pas très malin en ne tentant pas de se rendre la vie plus facile ; sans doute se montrait-il paresseux et quelque peu prétentieux lorsqu’il pensait savoir ce qui lui convenait le mieux, mais il ne s’agissait pas tant chez lui de rébellion que d’incompréhension devant des exigences si éloignées de ses centres d’intérêt. Jamais non plus il ne se plaignait à ses parents de son séjour à Sherborne. Il semble qu’il considérait à juste titre cet épisode comme une étape inéluctable de la vie.

On pouvait l’apprécier personnellement, mais en tant qu’élément du groupe, c’était une autre histoire. À Noël, en 1927, le directeur écrivit :

« C’est le genre de garçon destiné à poser des problèmes dans n’importe quelle école ou communauté, car il est asocial. Cependant je reste persuadé qu’il a de bonnes chances de développer ses dons au sein de notre communauté et d’y apprendre un certain art de vivre. »

Nowell Smith prit alors brutalement sa retraite, probablement ravi de faire ses adieux. Son successeur s’appelait Charles Lovell Fletcher Boughey, et avait été professeur assistant à Marlborough. Le départ du directeur coïncida avec la mort de Carey, le responsable des sports. À eux deux, le « chef » et le « taureau » avaient divisé l’école en deux mondes distincts, celui des « hommes » et celui des « groupes », qu’ils dirigeaient respectivement depuis une vingtaine d’années. Ce fut Ross, ce personnage si rébarbatif, qui remplaça Carey.

Le début d’année 1928 vit également quelques modifications dans la vie d’Alan. Son maître d’internat demanda à Blamey, garçon sérieux et plutôt solitaire d’un an de plus qu’Alan, de partager la chambre de ce dernier. Blamey était censé aider Alan à rentrer dans la norme et lui montrer qu’il existait autre chose dans la vie que les mathématiques. Cela mit le malheureux Blamey dans des situations embarrassantes. Alan avait en effet « un merveilleux pouvoir de concentration et s’absorbait toujours dans quelque problème abstrait ». Blamey considérait alors de son devoir de l’interrompre pour lui signaler qu’il était l’heure de l’office, du sport ou de tel ou tel cours, car c’était un garçon gentil et bien intentionné. À Noël, O’Hanlon avait écrit à propos d’Alan :

« Il est exaspérant et il devrait commencer à comprendre qu’il m’est complètement égal qu’il soit en train de faire bouillir Dieu seul sait quelle potion sur le rebord de sa fenêtre à l’aide de deux bougies. Toutefois, il a encaissé ses malheurs avec bonne humeur, et s’est sans aucun doute attiré de nouveaux ennuis, notamment en éducation physique. Je garde pourtant espoir. »

Le seul regret d’Alan au sujet de ses « potions » était que O’Hanlon n’avait « pas pu voir leurs jolies couleurs, dues à l’embrasement de la vapeur produite par la cire surchauffée ». Alan était toujours aussi fasciné par la chimie, pour autant cela ne l’intéressait pas de la pratiquer comme tout le monde. En mathématiques et en sciences, ses résultats ne s’amélioraient pas. Ses devoirs souffraient constamment d’un « manque de précision, de clarté et d’un style déplorable ». « Affreusement peu soigné tant du point de vue de l’écriture que du travail expérimental », peut-on lire sur ses bulletins qui continuaient de refléter son inaptitude à communiquer, tout en admettant que l’élève était « très prometteur ». « La présentation de son travail est toujours épouvantable, écrivit O’Hanlon, et cela retire une grande partie du plaisir qu’on devrait avoir à sa lecture. » « Il ne comprend pas ce que signifie mal se tenir, mal écrire, ni même ce que sont des chiffres brouillons. » Parallèlement, Ross le fit passer dans la classe supérieure, mais il demeurait toujours parmi les derniers au printemps 1928. « Il a l’esprit plutôt chaotique en ce moment et éprouve de grandes difficultés à s’exprimer », commenta son professeur principal. « Il devrait lire davantage », ajoutait-il, peut-être plus clairvoyant que Ross.

La question était de savoir s’il pourrait passer son diplôme d’études pour continuer jusqu’en première. O’Hanlon et ses professeurs de sciences voulaient qu’il essaie, mais les autres s’y opposaient. La décision finale revenait au nouveau directeur, Boughey, qui ne connaissait rien d’Alan et qui faisait déjà l’objet de nombreuses critiques.

Le responsable de la terminale classique n’était plus automatiquement désigné directeur de l’établissement. Les élèves chargés de maintenir la discipline avaient été outrés quand il avait sermonné tout l’établissement pour sa façon grossière de s’exprimer. Le personnel fut horrifié lorsqu’il décréta devant toute l’école qu’il refusait que l’on érige un mémorial en hommage à Carey dans la chapelle. Cet incident scella son sort.

Qu’il s’agisse d’une cause ou d’une conséquence, il était aussi « empoisonné » par l’alcool. L’école se réduisit à une lutte de pouvoirs entre Ross et Boughey, et ce fut la querelle entre les anciens et les nouveaux qui décida de l’avenir d’Alan, car Boughey ignora l’avis de Ross et lui permit de passer son certificat d’études.

Pendant les vacances, le père d’Alan lui faisait travailler son anglais. Curieusement M. Turing vouait une véritable passion à la littérature, et il pouvait réciter de mémoire des pages entières de la Bible, de Kipling et de romans humoristiques du début du siècle. Mais avec Alan qui devait travailler Hamlet, la cause était perdue d’avance. Il faillit faire plaisir à son père en lui disant qu’il y avait au moins un vers qu’il aimait bien, mais la joie fut de courte durée lorsqu’il expliqua qu’il s’agissait du dernier vers.

Alan passa encore dans une autre classe durant le trimestre d’été 1928, afin de préparer ses examens de fin d’études. Mais il ne vit aucune raison de changer ses habitudes et son nouveau professeur principal, le révérend Bensly, se trouva lui aussi obligé de le classer parmi les derniers, proposant carrément de faire une donation d’un milliard de livres à n’importe quelle bonne œuvre nommée par Alan si celui-ci réussissait ses épreuves de latin. Plus perspicace, O’Hanlon avait prédit :

« Il est aussi intelligent que les autres élèves. Suffisamment, en tout cas, pour se débrouiller dans des matières aussi “inutiles” que le latin, le français et l’anglais. »

O’Hanlon eut l’occasion de lire certains devoirs d’Alan. Ses copies étaient d’un coup « étonnamment lisibles et soignées », ce qui lui valut de réussir en anglais, français, mathématiques, physique, chimie… et latin. Bensly ne tint jamais sa promesse, le pouvoir bénéficiant toujours du privilège de changer les règles.

Son diplôme d’études en poche, Alan n’eut qu’un rôle mineur à tenir au sein du système, le rôle du « matheux ». Sherborne n’avait pas de classe de première de mathématiques. Il y avait en revanche une classe de sciences naturelles où les mathématiques étaient une matière mineure. Eperson, le professeur de maths, jeune émoulu d’Oxford, doux et cultivé, était doté pour Alan d’une grande qualité : il le laissait tranquille.

« Tout ce que je peux dire, c’est que ma volonté de le laisser se débrouiller seul et de rester près de lui pour l’aider en cas de nécessité a permis à son génie mathématique naturel de progresser sans retenue. »

Eperson comprit très vite que son élève préférait ses méthodes propres à celles des livres au programme. Avant même la préparation des examens, Alan avait entrepris d’étudier la théorie de la relativité d’après les comptes rendus d’Einstein lui-même. Cela exigeait la connaissance des mathématiques élémentaires et donnait libre cours à des idées qui allaient bien au-delà du programme scolaire. Le jeune garçon en tira un petit carnet de notes qu’il confia à sa mère.

« Einstein met ici en doute les axiomes d’Euclide quand ils s’appliquent à des corps solides…, commentait Alan. Il a alors entrepris de tester les lois ou axiomes galiléo-newtoniens. » Alan avait su reconnaître le point crucial, à savoir qu’Einstein mettait les axiomes en doute. Pour son frère John, qui le considérait maintenant avec un amusement un peu condescendant :

« On pouvait sans trop s’engager parier que si l’on avançait une assertion évidente du style “La terre est ronde”, Alan produirait alors tout un tas de preuves irréfutables démontrant qu’elle était à coup sûr plate, ovale ou pratiquement de la forme d’un chat siamois ayant bouilli pendant quinze minutes à une température de mille degrés centigrades. »

Le doute cartésien fut pris comme une intrusion totalement incompréhensible dans la famille Turing et dans l’environnement scolaire d’Alan, et fut le plus souvent accueilli par des rires. Le doute étant un état d’esprit extrêmement inconfortable et rare, le monde intellectuel avait dû attendre très longtemps avant que ne soient remis en question les « lois ou axiomes galiléo-newtoniens ». Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que l’on reconnut qu’elles n’étaient pas en phase avec les lois connues de l’électricité et du magnétisme. Les implications devenaient effrayantes, et il avait fallu Einstein pour qu’on ose dire que les fondements supposés de la mécanique étaient en fait incorrects. Einstein créa donc sa théorie de la relativité restreinte en 1905 et, celle-ci n’étant pas en accord avec les lois de la gravitation de Newton, il poussa ses recherches plus loin pour formuler, en 1915, sa théorie de la relativité générale qui allait jusqu’à mettre en doute les axiomes d’Euclide sur l’espace. Chez Einstein, le plus remarquable ne résidait pas dans telle ou telle expérience, seulement, comme Alan sut le comprendre, dans sa capacité à douter, à prendre ses propres idées au sérieux et à les mener à leur conclusion logique, aussi troublante qu’elle puisse paraître. « Une fois qu’il a trouvé ses axiomes, il peut agir avec sa logique en laissant de côté les anciennes conceptions de temps, d’espace, etc. », notait Alan. Il se rendit également compte qu’Einstein évitait toute discussion philosophique sur ce qu’« étaient réellement » le temps et l’espace, pour se consacrer à ce qu’on pouvait expérimentalement produire. Einstein insistait toujours sur le rôle des « pendules » et des « règles » dans l’approche opérationnelle de la physique où, par exemple, la « distance » n’avait de signification qu’en tant que mesure extrêmement précise et non en tant qu’idéal absolu. Alan écrivit :

« Demander si deux points sont toujours séparés par une même distance n’a aucun sens dès que l’on stipule que cette distance est votre unité et que vos idées doivent passer par cette définition… Ces mesures ne sont en fait que des conventions et vous ajustez vos lois à vos propres méthodes de mesure. »

Le culte de la personnalité lui étant étranger, il n’hésitait pas à préférer un passage de ses travaux personnels au passage correspondant chez Einstein, trouvant que sa version ressemblait moins à un « tour de passe-passe » que celle du maître. Parvenu à la fin de l’ouvrage d’Einstein, il donna un corollaire magistral de la loi11 qui, dans la relativité généralisée, devait supplanter l’axiome de Newton selon lequel un corps qui n’est soumis à aucune force extérieure doit suivre une trajectoire rectiligne à une vitesse constante :

« Il lui reste maintenant à trouver la loi générale du mouvement des corps. Celle-ci devrait, bien entendu, satisfaire au principe de la relativité générale. Il n’avance pas véritablement cette loi, ce qui est bien malheureux, aussi le ferai-je : “L’écart entre deux événements de l’histoire d’une particule doit être soit un maximum, soit un minimum, quand elle sera mesurée le long d’une ligne d’univers.

Pour le prouver, il introduit le principe d’équivalence, principe selon lequel “tout champ naturel de gravitation est équivalent à un champ artificiel”. Supposons alors que nous substituons un champ artificiel à un champ naturel. Le champ étant maintenant artificiel, on peut définir en ce point un système galiléen, et, donc la particule se déplacera relativement uniformément par rapport à lui, c’est-à-dire qu’elle aura une ligne d’univers droite. Or, dans un espace euclidien, on peut toujours trouver une longueur maximale ou minimale parmi les lignes reliant deux points. Ainsi, la ligne d’univers satisfait donc aux conditions citées ci-dessus pour un système, et par conséquent pour tous les autres ! »

Comme l’expliquait Alan, Einstein n’avait pas formulé cette loi du mouvement des corps dans son ouvrage de vulgarisation. L’adolescent l’avait donc peut-être trouvée seul, à moins qu’il ne l’ait lue dans La Nature du monde physique12, de sir Arthur Eddington, paru en 1928 et lu par Alan dès l’année suivante. Professeur d’astronomie à Cambridge, Eddington avait étudié la physique des étoiles et le développement de la théorie mathématique de la relativité. Ce livre était l’un de ses plus connus, et il lui permit d’expliquer le grand changement d’orientation de la science qui s’était produit en 1900. Sa vision plutôt impressionniste de la relativité lui permit d’établir – sans la moindre preuve toutefois – la loi du mouvement, et a certainement inspiré Alan. Ce dernier ne s’est d’ailleurs sûrement pas contenté d’étudier le livre, ayant déjà noté plusieurs idées pour lui-même.

Alan se plongea dans cette étude à sa propre initiative, Eperson n’était même pas tenu au courant. Il avait pris l’habitude de ne pas s’occuper de ceux qui se moquaient de lui. Il ne pouvait trouver d’encouragement qu’auprès d’une mère complètement dépassée.

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Ce ne fut cependant pas pour rentrer en Angleterre. Un régime spécial permettait en effet au père d’Alan de ne pas payer d’impôts s’il ne passait pas plus de six semaines par an dans le Royaume-Uni. Afin de continuer à profiter de ce privilège, les Turing choisirent de s’installer à Dinard. Les garçons iraient passer Noël et Pâques en France tandis que les parents se rendraient en Angleterre pour l’été.

Officiellement, M. Turing ne donna sa démission que le 12 juillet 1926 et se trouvait jusque-là en congé. Néanmoins il eut tôt fait d’établir leur nouveau train de vie : il n’était plus question de vacances en Écosse ou à Saint-Moritz. Par bien des côtés, cette retraite prématurée fut un véritable désastre. Ses deux fils la considérèrent comme une erreur. Alan ne manquait pas d’imiter de façon plutôt amusante les réflexions de son père vexé au sujet de « XYZ Campbell », et son frère écrivit plus tard :

« Je doute que j’aurais trouvé que mon père faisait un supérieur ou un subordonné facile à vivre, car aux dires de tous, il se moquait éperdument de la hiérarchie et de son propre avenir au sein de la fonction publique indienne, et n’hésitait pas à dire ce qu’il pensait, quelles qu’en soient les conséquences. En voici un exemple parlant. Pendant un moment, il fut le secrétaire privé de Lord Willingdon, à la présidence de Madras, et lorsqu’ils n’étaient pas d’accord, mon père lui faisait remarquer : “Après tout, vous n’êtes pas le gouvernement d’Inde.” Il s’agissait d’une grande imprudence, presque suicidaire, que l’on pouvait certes admirer, mais à distance respectable. »

La femme de M. Turing lui reprochait constamment cet incident, d’autant plus qu’elle éprouvait une admiration particulière pour Lady Willingdon. En réalité, malgré tout ce que l’on pouvait dire sur le devoir, les qualités requises chez un bon fonctionnaire étaient différentes de celles que l’on enseignait, à savoir l’obéissance aux ordres et le respect de la hiérarchie. Pour gouverner des millions de personnes réparties sur une zone grande comme le Pays de Galles, il fallait avoir une certaine liberté de jugement et une forte personnalité, ce que l’on n’appréciait guère dans les cercles policés de Madras. Il n’eut plus vraiment besoin de ces qualités une fois à la retraite, durant laquelle les nombreuses intrigues indiennes semblèrent susciter chez lui un certain charme rétroactif. Jusqu’à la fin de ses jours, Julius Turing se laissa envahir par une sensation de manque, une grande désillusion et un immense ennui que ni les parties de pêche ni le bridge ne parvenaient à atténuer. Il se sentait davantage exaspéré par le fait que sa femme, plus jeune que lui, trouvât dans ce retour en Europe l’occasion de sortir de l’atmosphère confinée de Dublin puis de Coonoor. Il méprisait plutôt les ambitions d’ordre intellectuel d’Ethel, qui lui faisait mener une vie familiale stressante et chichiteuse. Pour sa part, Ethel souffrait de l’avarice obsessionnelle de son mari et de sa paranoïa. Ils attendaient tous deux quelque chose de l’autre mais n’arrivaient pas à répondre à cette attente mutuelle, et ils en vinrent à ne plus parler de grand-chose d’autre que de l’agencement du jardin.

L’un des résultats de cette nouvelle situation fut qu’Alan vit là une raison d’apprendre le français, matière qui ne tarda pas à devenir sa préférée à l’école. Mais il considérait aussi cette langue comme une sorte de code. Il écrivit d’ailleurs à Hazelhurst une carte postale à sa mère à propos de « la révolution » que M. Darlington n’était pas censé être en mesure de lire.

Cependant c’était la science qui le passionnait véritablement, comme le découvrirent ses parents lorsque, à leur retour, ils le trouvèrent plongé dans Les Merveilles de la Nature. Leur réaction ne fut pas entièrement négative. Mme Turing comptait dans sa famille un célèbre scientifique irlandais, George Johnstone Stoney, qu’Ethel avait rencontré à Dublin alors qu’elle était encore jeune fille. On le connaissait surtout pour avoir inventé le mot « électron » qu’il imagina en 1894, avant que ne soit établie l’atomicité de la charge électrique. Mme Turing, que les rangs et les titres impressionnaient beaucoup, était très fière d’avoir un membre de la Société royale de Londres comme lointain cousin. M. Turing, lui, s’il considérait d’un moins bon œil une éventuelle carrière scientifique – un chercheur ne pouvait espérer gagner plus de 500 livres par an –, n’en aida pas moins Alan à sa manière. Ainsi, lorsqu’en mai 1924 Alan fut rentré à l’école, il écrivit à son père :

« Tu me parlais des relevés topographiques effectués dans les trains, eh bien, j’ai découvert, ou plus exactement j’ai lu, comment on fait pour trouver la hauteur des arbres, la largeur des rivières