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PREMIÈRES LIGNE #46 : Le Dahlia noir de James Ellroy

PREMIÈRES LIGNE #46

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le Dahlia noir de James Ellroy

Prologue

Vivante, je ne l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. Elle n’existe pour moi qu’au travers des autres, tant sa mort suscita de réactions transparaissant dans le moindre de leurs actes. En remontant dans le passé, ne cherchant que les faits, je l’ai reconstruite, petite fille triste et putain, au mieux quelqu’un-qui-aurait-pu-être, étiquette qui pourrait tout autant s’appliquer à moi. J’aurais souhaité pouvoir lui accorder une fin anonyme, la reléguer aux quelques mots laconiques du rapport final d’un inspecteur de la Criminelle, avec copie carbone pour le bureau du coroner, et quelques formulaires supplémentaires avant qu’on ne l’emmène à la fosse commune. La seule chose qui ne cadrait pas avec ce souhait, c’était qu’elle n’aurait pas voulu qu’il en fût ainsi. Malgré la brutalité des faits, elle aurait désiré que tout en fût connu. Et puisque je lui dois beaucoup, puisque je suis le seul qui connaisse vraiment toute l’histoire, j’ai entrepris la rédaction de ce mémoire.

Mais avant le Dahlia, il y eut mon partenaire, et avant cela encore, il y eut la guerre, les règlements et manœuvres militaires à la Division de Central, qui nous rappelaient que, flics, nous étions aussi soldats, bien que moins populaires, et de beaucoup, que ceux qui combattaient les Allemands et les Japs. Jour après jour, le service terminé, on nous obligeait à participer à des simulations d’alerte aérienne, des simulations de couvre-feu, des simulations d’évacuation d’incendie qui nous tenaient tous debout, au garde à vous, sur Los Angeles Street, dans l’espoir d’une attaque de Messerschmitt qui nous aurait donné l’illusion de paraître moins stupides. L’appel des équipes de jour se faisait par ordre alphabétique et peu de temps après l’obtention de mon diplôme de l’Académie, en août 1942, c’est là que je rencontrai Lee.

Je le connaissais déjà de réputation et j’avais nos palmarès respectifs inscrits noir sur blanc : Lee Blanchard, 43 victoires, 4 défaites, 2 nuls comme poids lourd, autrefois attraction régulière du Legion Stadium à Hollywood et moi : Bucky Bleichert, mi-lourd, 36 victoires, zéro défaite, zéro nul, jadis classé dixième par Ring Magazine, probablement parce que Nat Fleister trouvait amusante ma manière de taquiner mes adversaires de mes grandes dents de cheval. Les statistiques ne disaient pas tout et pourtant Blanchard cognait dur, encaissant six coups pour en rendre un, le modèle classique du boxeur qui cherche la tête ; moi, je dansais, frappant en contre avec crochets au foie, la garde toujours haute, craignant toujours que trop de coups au visage ne me démolissent ma petite gueule plus encore que ne l’avaient fait mes dents. Question style, Lee et moi étions comme l’eau et l’huile, et, chaque fois que nos épaules se frôlaient à l’appel, je me demandais toujours lequel de nous deux gagnerait.

Nous passâmes près d’une année à prendre la mesure l’un de l’autre. Jamais nous ne parlâmes boxe ou travail de police, limitant notre conversation à quelques banalités sur le temps. Au physique, nous étions aussi opposés, autant que deux grands costauds peuvent l’être : Blanchard était blond et rougeaud, 1,80 m, la poitrine profonde et les épaules larges, les jambes maigrichonnes et arquées et un ventre dur qui commençait à se relâcher ; j’avais le teint pâle et les cheveux sombres, 1,87 m de minceur musclée. Lequel gagnerait ?

Finalement, je mis un terme à mes tentatives pour prédire le vainqueur. Mais d’autres flics avaient pris le relais et, durant cette première année à Central, j’entendis des douzaines d’opinions : Blanchard K.O. avant la limite ; Bleichert par décision de l’arbitre ; Blanchard par arrêt de l’arbitre ou abandon sur blessures – tout, sauf Bleichert par K.O.

Une fois hors de portée des regards, j’entendais des murmures sur nos histoires extra-pugilistiques : l’arrivée de Lee sur la scène du L.A.P.D., assuré qu’il était d’une promotion rapide parce qu’il acceptait les combats au finish et en privé sous l’œil des huiles de la police et de leurs potes politiciens, Lee qui, en 39 déjà, avait résolu le braquage de la banque Boulevard-Citizens, puis était tombé amoureux de la petite amie d’un des braqueurs et avait fait foirer une promotion certaine à la Criminelle lorsque la nana avait emménagé chez lui – en violation des principes du service concernant les couples à la colle – en le suppliant d’abandonner la boxe. Les rumeurs sur Blanchard me touchèrent comme des feintes de directs, et je me demandais quelle en était la part de vérité. Les bribes de ma propre histoire m’atteignaient comme autant de coups au corps, car c’était tout sauf des tuyaux crevés : Dwight Bleichert ne s’engageait dans le service que parce qu’il lui fallait fuir des événements bigrement plus difficiles comme la menace d’une expulsion de l’Académie lorsque avait éclaté au grand jour l’appartenance de son père à l’Alliance germano-américaine ; on avait fait pression sur lui pour qu’il dénonce à la Brigade des Étrangers, les Japonais parmi lesquels il avait grandi, afin de pouvoir assurer sa nomination au L.A.P.D. On ne lui avait pas demandé de combat au finish, parce que ce n’était pas un cogneur qui gagnait par K.O.

Blanchard et Bleichert ; un héros et une donneuse.

Le simple souvenir de Sam Murakami et de Hideo Ashida, menottes aux poignets, en route pour Manzanar contribua à rendre les choses simples pour nous deux. Au départ. Puis nous allâmes au combat côte à côte, et mes impressions premières sur Lee – et moi-même – volèrent en éclats.

C’était au début de juin 43. La semaine précédente, des marins s’étaient pris de querelle avec des Mexicains en costards nanars de zazous sur Lick Pier à Venice. La rumeur voulait que l’un des matafs ait perdu un œil. Des bagarres larvées commencèrent à éclater sur le continent : personnels de la Marine et de la Base navale de Chavez Ravine contre Pachucos d’Alpine et Palo Verde. Les journaux eurent vent d’un tuyau selon lequel les endimanchés trimbalaient des emblèmes nazis avec leurs crans d’arrêt, et des centaines de soldats en tenue, marins et Marines, descendirent sur le centre-ville de L.A., armés de bâtons et de battes de base-ball. Un nombre égal de Pachucos étaient censés se rassembler près de la brasserie Brew 102 sur Boyle Heights, équipés d’un arsenal similaire. Chaque agent de patrouille de la Division de Central fut rappelé en service pour se voir équipé d’un casque de la Première Guerre mondiale et d’une matraque géante connue sous le nom de tanne-négros.

Au crépuscule, on nous amena sur le champ de bataille en camions empruntés à l’armée, avec, pour seule directive, de restaurer l’ordre. On nous avait ôté nos revolvers réglementaires au poste ; les huiles ne voulaient pas que des .38 tombent entre les mains de gangsters mexicains en costards nanars, pli rasoir, revers pépère, épaulettes gonflettes, et chevelure plaquée à l’Argentine, en queue de canard. En bondissant hors du transporteur de troupes sur Evergreen et Wabash, tenant deux kilos de matraque par la poignée garnie d’adhésif antidérapant, je me pris une trouille dix fois plus forte que toutes mes frayeurs sur le ring, et pas parce que le chaos nous tombait dessus de tous côtés.

J’étais terrifié parce que les méchants, c’était cette fois les bons.

Des marins défonçaient les vitrines d’Evergreen à coups de pied ; des Marines en treillis bleus démolissaient les lampadaires de manière systématique, pour offrir au théâtre de leurs opérations toujours un peu plus d’obscurité. Les rivalités interservices un instant oubliées, soldats et matelots retournaient les voitures garées en face d’une bodega pendant que, juste à côté, sur le trottoir, des jeunots de la Navy, en vareuse et pattes d’eph blancs, tabassaient à coups de matraque un groupe d’endimanchés submergés par le nombre. À la périphérie du champ d’action, je voyais des groupes de collègues policiers en train de frayer avec les nervis de la patrouille de Plage et des M.P.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, engourdi, ne sachant que faire. Finalement mon regard se porta sur Wabash en direction de la 1re Rue et je vis des petites maisons et des arbres, pas de Pachucos, pas de flics, pas de G.Is assoiffés de sang. Avant même de savoir ce que je faisais, je me mis à courir à toute vitesse. J’aurais continué à courir jusqu’à ce que je tombe, mais un éclat de rire retentit haut et clair sous un porche d’entrée et m’arrêta net.

Je m’avançai dans la direction du bruit. Une voix haut perchée résonna :

– Vous êtes le deuxième jeune flic à prendre la tangente devant le chambard. Je vous en blâme pas. C’est pas facile de savoir à qui passer les bracelets, hein ?

Debout sur le perron, je regardai le vieil homme. Il dit :

– À la radio, y z’ont dit que les taxis, y z’ont pas arrêté de remonter jusqu’à Hollywood, aux U.S.O.1 pour en ramener les matelots. La K.F.I.2 a appelé ça une agression navale, ils arrêtent pas de passer Anchors Aweigh3 toutes les heures et demie. J’ai vu des Marines en bas de la rue. Vous croyez que c’est ce que vous appelez une attaque amphibie ?

– Je ne sais pas ce que c’est, mais j’y retourne.

– Z’êtes pas le seul à avoir tourné casaque, vous savez. Un aut’ grand balèze est passé par ici en cavalant pronto.

Papy commençait à ressembler à une version rusée de mon père.

– Y a quelques Pachucos qui ont besoin qu’on leur remette les idées en place.

– Tu crois que c’est aussi simple, fiston ?

– Je ferai en sorte que ce soit aussi simple.

Le vieil homme gloussa de plaisir. Je descendis du perron et retournai où le devoir m’appelait, en me tapotant la jambe avec le tanne-négros. Tous les lampadaires étaient maintenant hors d’usage ; il était presque impossible de faire la différence entre les G.Is et les Supersapés. De le savoir m’offrit une porte de sortie facile pour échapper à mon dilemme, et je m’apprêtai à charger. C’est alors que j’entendis « Bleichert ! » derrière moi et je sus qui était le second coureur à pied.

Je fis demi-tour au pas de course. Il y avait là Lee Blanchard, le « bon espoir blanc mais pas génial des quartiers Sud », défiant trois Marines en uniforme et un Pachuco en costard, sapé de pied en cap. Il les avait coincés dans l’allée centrale d’une cour de bungalow merdique et les tenait à distance en détournant leurs coups de son tanne-négros. Les trois crânes d’œuf lui balançaient de grands moulinets de leurs bâtons, et le rataient lorsque Blanchard esquivait à gauche et à droite, d’avant en arrière, toujours en sautillant. Le Pachuco tripotait d’une main caressante et l’air égaré les médailles religieuses autour de son cou.

– Bleichert, code trois.

Je me mis de la partie, à coups de trique bien appliqués, touchant de mon arme boutons de laiton brillants et rubans honorifiques. J’encaissai quelques coups de matraque maladroits sur les bras et les épaules et je poussai mon avance de manière à empêcher les Marines de mouliner à tour de bras. C’était comme si j’étais au corps à corps avec un poulpe, sans arbitre et sans gong toutes les trois minutes, mais l’instinct fut le plus fort, je laissai tomber ma matraque, baissai la tête et commençai à balancer de grands coups au corps, touchant des ventres de gabardine molle. Puis j’entendis : « Bleichert, reculez ! »

Je m’exécutai, et Lee Blanchard apparut, le tanne-négros bien haut au-dessus de la tête. Les Marines, abasourdis, se figèrent ; la matraque s’abattit : une fois, deux fois, trois fois, net et clair sur les épaules. Lorsque le trio fut réduit à un tas de décombres en uniforme bleu, Blanchard dit : « Jusqu’aux palais de Tripoli connards4 ! » et se retournant vers le Pachuco : « Holà ! Tomas. »

Je secouai la tête et m’étirai. J’avais les bras et le dos douloureux, les jointures de mon poing droit palpitaient. Blanchard passait les menottes au Supersapé et tout ce que je trouvai à dire, ce fut :

– C’était quoi, tout ça ?

Blanchard sourit.

– Pardonnez-moi mes mauvaises manières : Agent Bucky Bleichert, puis-je vous présenter le Señor Tomas Dos Santos, objet d’un avis de recherches à toutes les unités pour meurtre perpétré pendant l’exécution d’un crime au deuxième degré. Tomas a volé à l’arraché le sac d’un vieux boudin au coin de la 6e et d’Alvaredo, la vieille a piqué du nez, crise cardiaque, et elle a cassé sa pipe. Tomas a laissé tomber le sac, et s’est tiré vite fait – en laissant de belles grosses empreintes sur le sac, avec en plus des témoins oculaires.

Blanchard fila un coup de coude à l’homme :

– Habla Inglés, Tomas ?

Dos Santos secoua la tête, signe que non ; Blanchard secoua la sienne avec tristesse :

– C’est de la viande froide. Meurtre au deuxième degré, c’est direct la chambre à gaz pour les spics5. Le petit zazou, il est à six semaines du Grand Plongeon.

J’entendis des coups de feu en provenance de Wabash et Evergreen. Debout sur la pointe des pieds, je vis des flammes jaillir d’une rangée de vitrines brisées et exploser en éclairs bleus et blancs lorsqu’elles atteignaient les cibles des tramways et les lignes téléphoniques. Je baissai les yeux sur les Marines, et l’un d’eux me fit un geste obscène du doigt.

– J’espère que ces mecs n’ont pas pris votre numéro matricule, lui dis-je.

– Qu’ils aillent se faire empapaouter s’ils l’ont noté.

Je lui montrai du doigt un bouquet de palmiers que les flammes transformaient en boules de feu.

– Jamais nous ne pourrons le faire coffrer ce soir. Vous avez couru jusqu’ici pour les alpaguer, vous croyez…

Blanchard me fit taire d’un petit direct espiègle qui s’arrêta juste devant ma plaque.

– J’ai couru jusqu’ici parce que je savais qu’y avait pas le moindre putain de truc que j’pouvais faire pour remettre de l’ordre, et si jamais je traînais dans le coin, je risquais de me faire buter. Ça vous rappelle quelque chose ?

– Ouais, dis-je en riant. Et puis vous…

– Et puis j’ai vu les merdeux à la poursuite du p’tit futé, qui ressemblait étrangement au suspect du mandat d’amener numéro quatre onze tiret quarante trois. Ils m’ont coincé ici, et je vous ai vu faire demi-tour en quête de quelques coups, aussi j’ai pensé qu’il valait mieux que vous vous preniez des coups pour quelque chose. Ça se tient, non ?

– Ça a fonctionné.

Deux des Marines avaient réussi à se remettre sur pied et aidaient le troisième à se relever. Quand ils démarrèrent à trois de front, direction le trottoir, Tomas Dos Santos balança une solide botte du pied droit dans le plus gros des trois culs. Le soldat de première classe qui en était le proprio se retourna face à son attaquant ; je fis un pas en avant. Abandonnant alors leur campagne de L.A. Est, tous les trois partirent en clopinant en direction de la rue, des coups de feu et des palmiers en flammes. Blanchard ébouriffa la chevelure de Dos Santos :

– T’es un petit merdeux tout mignon mais t’es un homme mort. Amenez-vous, Bleichert, on va se trouver un coin et attendre que ça se passe.

À quelques blocs de là, nous trouvâmes une maison avec une pile de quotidiens sous le porche d’entrée. Une fois la serrure forcée, nous entrâmes. Il y avait deux bouteilles de Cutty Sark dans le placard de la cuisine. Blanchard fit passer les bracelets des poignets de Dos Santos à ses chevilles de manière qu’il ait les mains libres pour picoler. Pendant que je préparais des sandwiches au jambon et des whiskies à l’eau, le Pachuco s’était sifflé la moitié d’une bouteille et beuglait Cielito Lindo et une version mexicaine de Chattanooga Choo Choo. Une heure plus tard, la bouteille était morte et Tomas dans les vapes. Je le soulevai pour le poser sur le canapé, je lui balançai une couverture et Blanchard déclara :

– C’est mon neuvième criminel pour 43 ; y va téter le gaz dans moins de six semaines et moi, dans moins de trois ans, je bosserai pour Central ou Nord-Est, au service des Mandats et Recherches de criminels en fuite.

Son assurance me resta sur l’estomac :

– Tintin. Vous êtes trop jeune, vous n’êtes pas encore passé sergent, vous êtes à la colle avec une nana, vous avez perdu tous vos potes parmi les grosses huiles lorsque vous avez abandonné les combats au finish et vous n’avez pas encore fait votre période en civil.

– Vous…

J’arrêtai lorsque Blanchard sourit avant d’aller jusqu’à la fenêtre du salon pour regarder au-dehors.

– Incendies sur Michigan et Soto. Joli !

– Joli ?

– Ouais, joli. Vous en connaissez un bout sur moi, Bleichert.

– Les gens parlent à votre sujet.

– Ils parlent aussi à votre sujet.

– Que disent-ils ?

– Que votre vieux, c’est un genre de radoteur nazi. Que vous avez cafté votre meilleur ami aux Fédés pour entrer dans le Service. Que vous avez étoffé votre palmarès de boxeur en combattant avec des mi-lourds qu’on avait un peu gonflés.

Les mots restèrent suspendus dans l’air comme trois chefs d’accusation.

– Et c’est tout ?

– Non, dit Blanchard en se retournant pour me faire face. On dit aussi que vous ne courez jamais la chagatte et que vous croyez que vous pouvez m’avoir.

– Tout ce qu’on vous a dit est vrai, dis-je en acceptant le défi.

– Ouais ? Ben, pour moi, c’est pareil. Excepté que je suis sur la liste des postulants sergents, que je suis muté aux Mœurs de Highland Park en août et qu’y a un petit Juif, assistant du Procureur qui en fait dans son froc quand y voit un boxeur. Il m’a promis le premier poste aux Mandats et Recherches qu’il pourra dégoter.

– Je suis impressionné.

– Ouais ? Vous voulez entendre quelque chose d’encore plus impressionnant ?

– Envoyez !

– Mes vingt premiers K.O., c’était des clodos alcoolos choisis par mon manager. Ma petite amie vous a vu combattre à l’Olympic et a dit que vous seriez beau gosse si vous vous faisiez arranger les dents, et aussi que vous pourriez peut-être m’avoir.

J’étais incapable de dire si, en ce lieu, à cette heure, l’homme cherchait la bagarre ou une amitié ; s’il était en train de me tester, de se payer ma figure, ou de me soutirer des renseignements. Je montrai du doigt Tomas Dos Santos agité de tics et de soubresauts dans son sommeil de gnôle.

– On fait quoi du Mex ?

– Nous le mettrons au trou demain matin.

– C’est vous qui le mettrez au trou.

– La prise, vous y êtes de moitié.

– Merci, mais c’est non.

– D’accord, partenaire.

– Je ne suis pas votre partenaire.

– Un jour, peut-être.

– Ou peut-être jamais, Blanchard. Peut-être que vous bosserez aux Mandats et Recherches, que vous vous ferez du blé avec les impayés et les assignations à remettre aux bavards véreux du centre-ville, peut-être que je ferai mes vingt balais pour toucher ma pension et me trouver un petit boulot pépère quelque part.

– Vous pourriez aller aux Fédés. Je sais que vous avez des potes à la Brigade des étrangers.

– Ne poussez pas le bouchon trop loin là-dessus.

Blanchard regarda à nouveau par la fenêtre.

– Joli. Ça ferait une bonne carte postale : « Chère maman, j’aimerais que tu sois parmi nous à L.A. Est, les émeutes raciales sont très colorées. »

Tomas Dos Santos remua en marmonnant : « Inez ? Inez ? Qué ? Inez ? » Blanchard alla jusqu’à un placard du couloir et en rapporta un vieux pardessus en lainage qu’il lui balança dessus. La chaleur supplémentaire parut l’apaiser ; ses marmonnements s’éteignirent.

– Cherchez la femme6. Hein, Bucky ?

– Comment ?

– Cherchez la femme7. Même plein de gnôle comme une outre, le vieux Tomas ne peut pas laisser partir Inez. Je vous prends à dix contre un que, lorsqu’il mettra le pied dans la chambre à gaz, elle sera là aussi, tout à ses côtés.

– Il cherchera peut-être à plaider coupable. De quinze à perpète, y sera sorti dans vingt balais.

– Non. C’est un homme mort. Cherchez la femme8, Bucky. N’oubliez pas ça.

Je parcourus la maison en quête d’un lieu où dormir, pour finalement m’installer dans une chambre du rez-de-chaussée sur un lit bancal trop court pour mes jambes. Une fois allongé, j’écoutai les sirènes et les coups de feu dans le lointain. Petit à petit, je m’assoupis et rêvai de femmes, le peu que j’en avais eu, de loin en loin.

Au petit matin, les émeutes s’étaient apaisées, laissant un ciel couvert de suie et des rues jonchées de bouteilles d’alcool vides et de bâtons et de battes de base-ball abandonnés. Blanchard appela le poste de Hollenbeck pour qu’on transporte en voiture pie son neuvième criminel de 43 jusqu’à la prison du palais de Justice, et Tomas Dos Santos se mit à pleurer en nous quittant lorsque les policiers l’emmenèrent. Blanchard et moi nous serrâmes la main sur le trottoir avant de rejoindre le centre-ville par des itinéraires séparés, lui direction le bureau du Procureur pour rédiger son rapport sur la capture du voleur à l’arraché, moi direction le poste de Central et une nouvelle journée de service.

Le conseil municipal de L.A. déclara hors-la-loi le port du costume zazou et Blanchard et moi retournâmes à nos conversations polies au moment de l’appel. Et tout ce qu’il avait déclaré cette nuit-là dans la maison vide, avec sa certitude inébranlable, se réalisa.

Blanchard fut promu sergent et transféré aux Mœurs de Highland Park au début d’août, et Tomas Dos Santos passa à la chambre à gaz la semaine suivante. Trois années s’écoulèrent, et je continuai mes patrouilles en voiture-radio au poste de Central. Puis un matin je jetai un coup d’œil au tableau des transferts et promotions et vis tout en haut de la liste : Blanchard, Leland, C., Sergent, Mœurs, Highland Park, muté aux Mandats et Recherches de Central, date d’effet 15-9-46.

Et, bien sûr, nous fîmes équipe. En y repensant, je sais que cet homme ne possédait pas le don de prophétie ; il œuvrait simplement dans le but d’assurer son avenir, tandis que je pédalais dans l’incertain en direction du mien. C’était son Cherchez la femme, dit d’une voix monocorde, et qui continue à me hanter. Parce que notre équipe ne fut rien d’autre qu’une route cahotante qui menait au Dahlia. Au bout du compte, elle devait nous posséder l’un et l’autre, totalement.

1. U.S.O. : United Service Organizations.

2. K.F.I. : Station de radio.

3. Hymne de la Navy : « Levez l’ancre. »

4. Raccourci de l’hymne des Marines américains, Des palais de Montezuma jusqu’aux rivages de Tripoli.

5. Spic : péjoratif ; ici, pour désigner un Mexicain.

6. En français dans le texte.

7. En français dans le texte.

8. En français dans le texte.

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PREMIÈRES LIGNE #45 : Le cri de Nicolas Beuglet

PREMIÈRES LIGNE #45

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Alors que vient de paraître son étonnant et formidable 4e polar  » Le dernier message« , je vous propose de retrouver les toutes premières pages de son tout premier, celui qui l’a révélé …

Le cri de Nicolas Beuglet

– 1 –
Sarah claqua la porte derrière elle. Essoufflée par ses propres cris, elle demeura debout, sans bouger, reprenant sa respiration.
Le silence du couloir n’était plus troublé que par le bourdonnement étouffé d’une télévision encore allumée à cette heure avancée de la nuit.
Le cœur battant trop vite, elle chemina vers la cage d’escalier, lentement, certaine qu’il allait rouvrir la porte d’une seconde à l’autre, lui déclarer qu’il l’aimait et n’avait toujours aimé qu’elle, que cette tromperie était une erreur, une faiblesse qui ne se reproduirait plus jamais.
La minuterie automatique parvint à son terme et le couloir plongea dans l’obscurité. Elle se figea. Elle devait patienter encore quelques secondes, il finirait par sortir et, après des excuses balbutiantes qu’elle ferait mine de n’accepter qu’à moitié, tout redeviendrait comme avant.
Mais à l’inquiétude succéda l’angoisse. La porte de l’appartement restait close, le couloir aussi sombre que silencieux. Le visage effleuré par la tremblante lueur orangée de l’interrupteur, Sarah chercha l’appui d’un mur.
Il y a encore quelques minutes, elle s’appliquait à repeindre ce qui deviendrait un jour la chambre du bébé, espérant ainsi peser sur le cours du destin. Elle ne pouvait pas se trouver là, comme une victime hébétée d’un accident de la route.
Réfugiée dans la pénombre, elle patienta, s’imaginant qu’il craignait de la retrouver en colère et voulait attendre qu’elle se calme. Mais le rai de lumière qui jusque-là filtrait sous la porte de leur appartement disparut. Il ne sortirait plus.
Saisie d’un vertige, elle s’adossa à la paroi du couloir avant de trouver la force de faire quelques pas à l’aveugle vers l’escalier.
Au rez-de-chaussée, une brutale bourrasque de vent cogna contre les vitres de l’entrée de l’immeuble. Dehors, la neige tombait en oblique devant les halos blêmes des lampadaires.
Sarah inspira une grande goulée d’air, releva le col fourré de sa parka, essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues parsemées de taches de rousseur.
Puis elle franchit le seuil. Le froid lui fouetta le sang et les mèches de ses cheveux fauves virevoltèrent devant son visage.
Le trottoir était recouvert d’une épaisse couche de neige et, au bout de la rue, une pelleteuse entamait son travail de déblayage de la chaussée en repoussant sur les côtés de la route des masses blanches formant une muraille de poudreuse. Oslo était entré dans l’hiver.
Derrière le rideau humide qui brouillait sa vision, Sarah chercha sa voiture et la devina quelques mètres plus loin. Un nuage de vapeur s’échappa de sa bouche et elle entreprit de se frayer un chemin jusqu’à son SUV. Ses pas malhabiles s’enfonçaient dans la neige fraîche jusqu’à ce que les flocons se tassent sous sa semelle et crissent.
Elle songea qu’à défaut de la rattraper pour lui demander pardon, Erik ne s’inquiétait même pas de savoir où elle irait en pleine nuit. Comme si, pour lui, ils étaient déjà devenus des étrangers, chacun menant sa vie de son côté. Comme si l’événement de ce soir n’avait été que l’accélérateur d’une rupture qu’il mûrissait depuis longtemps. Comment était-ce possible ? Après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble ?
Les souvenirs l’étranglèrent, lui coupant les jambes. Les dernières années de leur vie défilèrent dans sa tête. Le jour où on lui avait annoncé son infertilité dans cette salle aux murs blancs qui sentait l’éther, son effondrement, puis les paroles pleines d’espoir et de courage d’Erik, son mari, les premières prises de Clomid pour stimuler l’ovulation suivies des incontinences urinaires inavouables, la répétition des rapports sexuels programmés et sans désir jusqu’au dégoût, les lancinantes et paniquantes réunions familiales : « Alors, vous en êtes où avec le bébé ? » Au bout d’un an, toujours rien. Pas une once d’espoir. Les premiers doutes d’Erik qui s’entendent au ton de sa voix, le passage aux douloureuses piqûres de Gonalf, l’arrivée du deuxième enfant de sa sœur, la décision de passer à la FIV, l’atteinte à l’intimité qui devient de moins en moins acceptable, cette salle froide, exiguë, à 8 heures du matin, cuisses ouvertes, en attendant que son mari ait terminé de se masturber dans le cagibi d’à côté et que l’on vienne vous injecter sa semence sélectionnée à coups de seringue. Le nouvel espoir, la peur et de nouveau la déception. Les larmes. L’épuisement nerveux. La perte de sens de la vie. Ces conseils absurdes qui vous serinent que le stress et l’appréhension ont une influence négative sur la fécondation, comme on dit à un enfant terrorisé par un chien que les animaux flairent la peur et en profitent pour attaquer.
Et puis cette envie irrésistible de déballer les adorables bodys, les minuscules chaussons et les doudous qui prennent la poussière dans une chambre vide et inanimée. Et, par-dessus, la crainte de ne plus trouver la force de tout recommencer si, par malheur, le processus échouait.
Accroupie dans la neige, les mains croisées sur son ventre, Sarah laissait son corps s’engourdir, comme si la douleur mordante du froid pouvait anesthésier sa souffrance.
C’est alors qu’une mélodie électronique creva le silence nocturne.
Sarah releva soudainement son visage rougi par l’air gelé. L’espace d’une seconde, elle crut que c’était Erik qui la rappelait. Mais son fol espoir se brisa lorsqu’elle reconnut la sonnerie de son téléphone professionnel.
Elle considéra le téléphone et, pour la première fois de sa carrière, ne décrocha pas.
Elle se redressa, atteignit sa voiture et s’y engouffra, prête à démarrer pour se rendre chez sa sœur, avant que sa volonté ne lui fasse défaut et qu’elle se laisse engourdir par le froid jusqu’au sommeil.
Mais elle venait à peine d’enclencher le contact que son téléphone sonna de nouveau. S’ils insistaient, c’est que quelque chose de grave avait dû se passer. Mais que pouvait-il y avoir de plus grave que sa situation à elle ?
De nouveau, elle ignora l’appel. La sonnerie reprit de plus belle.
Sarah appuya ses avant-bras sur le volant. Une succession de décisions contradictoires défilèrent dans sa tête puis, les mains tremblantes d’émotion, la gorge encore nouée, elle décrocha.
— J’écoute.
L’effort qu’elle venait de fournir pour paraître normale avait été si intense qu’une nausée lui souleva le ventre. Elle se reposa sur l’appuie-tête en fermant les yeux.
— Inspectrice Geringën ?
La voix de l’homme était rapide et inquiète.
— Oui.
— Je suis l’officier Dorn, du district de Sagene. Désolé de vous déranger à une heure pareille, madame, et d’avoir insisté, mais… on a été appelés pour un décès, banal en apparence, mais, compte tenu de ce qu’on a trouvé sur place, je crois qu’on va avoir besoin de votre expertise.
Au départ, Sarah écouta l’officier d’une oreille distraite. La compréhension était d’autant plus pénible que l’officier lui paraissait troublé, presque confus.
— Où cela s’est-il passé, dites-vous ?
En entendant la réponse, Sarah ferma les yeux. Le dernier lieu dans lequel elle avait envie de se rendre aujourd’hui.
— OK, calmez-vous et détaillez-moi les différences entre ce que le gardien de nuit vous a dit au téléphone et ce que vous venez de constater sur place.
Elle nota les informations dans un coin de sa tête en ne songeant qu’à une chose : trouver un argument pour lui permettre de reporter sa présence à plus tard.
— D’accord, maintenant, en quoi ces traces vous paraissent-elles suspectes ?
Quand l’officier lui fit une description rapide d’une marque « bizarre » et du discours embrouillé des employés, l’instinct de Sarah se réveilla.
Elle cala le combiné sur ses cuisses et se passa les mains sur le visage. Quand elle reprit l’appareil, le ton de sa voix était déjà un peu moins tremblant.
— Bon, écoutez. Vous protégez la scène et vous faites intervenir la police scientifique. Je préviens le légiste.
Ce n’est qu’après avoir raccroché qu’elle se renversa sur son siège en poussant un soupir. Allait-elle vraiment avoir la force d’assumer son engagement ? La résistance physique ne lui faisait pas peur. Mais tiendrait-elle le choc moralement ? Rien n’était moins sûr. Surtout là où elle était attendue.
*
Sarah jeta un œil sur le tableau de bord de son 4 × 4 : – 4 °C, 5 h 56 du matin, 36 km/h. Dehors, les rues recouvertes de neige ressemblaient à des canyons blancs d’où ne dépassaient que les rétroviseurs des voitures garées le long des trottoirs. Pas un passant ne s’était encore aventuré dehors, et de rares lumières commençaient à éclairer les fenêtres des appartements. Dans la lueur des phares, Sarah distingua le panneau indiquant la direction de la SentralstasjonElle arrivait au lieu de rendez-vous convenu avec le légiste.
Elle réalisa alors qu’elle n’avait aucune idée de ce à quoi elle ressemblait. Non pas qu’elle fût coquette, au contraire, elle avait pour habitude de n’user d’aucun artifice, surtout dans le cadre de son travail. Ni blush, ni fond de teint, ni rouge à lèvres, ni bagues, seulement son alliance. En revanche, elle refusait que l’on lise sur son visage l’empreinte de ses fortes émotions. Profitant d’un arrêt à un feu rouge, elle se dévisagea dans le rétroviseur intérieur.
Il lui sembla avoir vieilli de dix ans. Ses yeux rougis par les larmes étaient gonflés et ses pattes-d’oie lui parurent plus marquées. Quant à sa peau laiteuse, elle avait pris une teinte blême, presque maladive. Alors, pour une fois, elle s’autorisa une tricherie. Elle souleva l’accoudoir central et y retrouva un élastique, un gloss et un crayon à maquiller qu’elle conservait justement pour les urgences.
Elle dessina un fin trait d’eye-liner qui soutenait le bleu de ses yeux, puis, d’un geste précis, elle appliqua un discret voile de gloss rosé sur ses lèvres et termina en nouant ses cheveux d’un élastique comme le feu repassait au vert.
Alors qu’elle tournait autour du dernier rond-point avant la gare, les halos aux couleurs orangées des lampadaires laissèrent place à un éclairage blafard. Elle repéra vite le légiste qui détonnait dans le décor.
L’esplanade extérieure de la gare était réputée pour être un lieu de regroupement de drogués et d’ivrognes à la démarche hasardeuse. La silhouette du légiste ne fut donc pas difficile à identifier. C’était la seule à conserver une position droite. De taille modeste, la capuche de sa parka rabattue sur la tête, il soulevait une jambe après l’autre, une valisette à la main, et guettait les rares voitures qui passaient. Derrière lui, un groupe d’individus bruyants se rapprochait.
Sarah ralentit à hauteur et se pencha côté passager pour ouvrir la portière. Alors qu’elle s’apprêtait à se redresser, elle vit un des rôdeurs se détacher du groupe et pousser le légiste dans le dos. Le médecin trébucha et des rires moqueurs éclatèrent. Sarah composa un code sur le clavier de sa boîte à gants, saisit son arme de service à l’intérieur et sortit du véhicule. Le légiste s’était redressé et avançait vers elle d’un pas tranquille, comme si de rien n’était. Les insultes se firent plus violentes et une bouteille vint se briser par terre, juste à côté de lui. Pourquoi ne se dépêche-t-il pas ? se demanda Sarah en contournant la voiture, son arme dissimulée derrière la cuisse. Elle savait mieux que personne jusqu’où ces délinquants étaient capables d’aller.
Une voix éraillée et agressive cria au « vieux » de leur balancer son sac sous peine de se faire saigner comme un porc. Au même moment, Sarah aperçut le visage du médecin dans la lumière d’un lampadaire. Un homme d’une bonne cinquantaine d’années à la peau rougie par le froid, mais dont les rondeurs laissaient deviner un bon vivant. Placide, il lui fit signe qu’il arrivait et continua d’avancer sur l’esplanade sans se presser. Est-ce qu’il avait pris conscience de la menace ?
— Tu l’auras cherché, connard ! brailla le même individu qui lui avait ordonné de lâcher sa sacoche.
Et il fondit sur le légiste en poussant un cri enragé. Sarah crut distinguer le reflet d’une lame dans sa main. Instinctivement, elle positionna son arme le long de sa hanche. Le médecin ne changea rien à son rythme de promeneur. Sarah arma son bras, bloqua sa respiration et ajusta son tir pour viser dans les jambes. Elle s’apprêtait à faire feu quand l’homme au couteau glissa et tomba à la renverse sur les dalles gelées de l’esplanade.
Le légiste s’engouffra dans la voiture sans se presser. Sarah rentra à son tour et démarra.
— Bonjour, inspectrice Geringën, lança le légiste en retirant ses gants. Docteur Thobias Lovsturd.
Ignorant sa main tendue, Sarah hocha à peine la tête, contrôla ses rétroviseurs et fit demi-tour. Le médecin haussa les épaules, rabattit sa capuche et chercha le regard de l’inspectrice tandis que les insultes lancées par les voyous s’écrasaient contre les vitres de la voiture.
— Excusez-moi de vous avoir causé ce moment de tension. Mais, si je m’étais mis à courir, je me serais retrouvé les deux pattes en l’air et ces types auraient joué au foot avec ma tête. Alors j’ai continué à marcher en pariant sur les effets de l’alcool pour me sauver la peau. Et comme je l’avais prévu, ces abrutis imbibés n’ont pas pensé au verglas et se sont mis à courir. Et puis vous savez quoi, si j’avais dû mourir, c’est que ça aurait dû arriver !
Le médecin termina sa démonstration en consultant du coin de l’œil l’inspectrice silencieuse.
— C’est donc vrai ce qu’on dit sur vous… Vous êtes une taiseuse. Mais ce n’est pas grave, je fais souvent la conversation pour deux. Cependant, si cela vous dérange, n’hésitez pas à me le dire, les morts m’ont mal habitué.
Pas mécontent de sa plaisanterie, il secoua la tête.
— Bref, merci beaucoup d’avoir fait ce détour pour passer me chercher. C’est effectivement plus rapide comme ça depuis qu’il faut remplir tout un tas de papelards pour emprunter une voiture de service !
Il rabattit sa capuche et frotta l’arrière de son crâne chauve. Puis il ouvrit sa valisette pour y prendre un mouchoir. Sarah reconnut l’odeur caractéristique du camphre. Ce baume que les médecins légistes s’appliquent sous le nez pour camoufler l’odeur des corps qu’ils dissèquent.
Elle entrouvrit la fenêtre et enclencha son clignotant pour rejoindre la Ring 3, la voie rapide qui menait au nord d’Oslo.
— Vous savez, je suis ravi de pouvoir enfin vous rencontrer. J’ai si souvent entendu parler de vous ! Et si je peux vous faire une confidence, vous ne ressemblez pas du tout à ce que j’avais imaginé.
Il termina par un bref rire de connivence. Le nom de Sarah Geringën était apparu la première fois dans son service lorsqu’elle avait été chargée de reprendre l’enquête sur le tueur en série Ernest Janger, surnommé plus tard l’Ambulancier. La traque piétinait depuis deux ans et le nombre de femmes disparues s’élevait désormais à six victimes. Cette affaire était la honte de la police nationale. Sarah venant de brillamment conduire l’arrestation d’un autre assassin particulièrement complexe à cerner, ses supérieurs avaient eu l’idée de mettre à profit son sens de l’analyse et son acharnement sur l’affaire qui inquiétait le Tout-Oslo.
Elle avait commencé par ordonner que l’ensemble des autopsies soient refaites selon un protocole plus précis et plus fouillé que le travail fourni en première main. Lovsturd, alors nouvellement promu médecin en chef de l’Institut médico-légal, s’était rappelé combien lui et ses collègues avaient pesté contre ce supplément de travail.
Mais, en relisant les rapports de ses camarades, il avait dû reconnaître certaines approximations, notamment dans les appellations chimiques des substances trouvées sur les victimes. Et spécialement un produit qui avait fait toute la différence dans la résolution de l’enquête.
Toujours est-il que cette inspectrice Geringën, qu’il n’avait jamais vue, lui était apparue comme une femme sèche, au physique rebutant. Et finalement, il devait admettre qu’il était loin du compte.
Curieux d’en savoir plus sur elle, il se mit en tête de la faire réagir. Ne serait-ce que pour entendre le son de sa voix.
— Dites-moi, ce n’est pas à Gaustad que Janger se trouve ? Ça va lui faire drôle s’il vous voit.
C’était bien l’une des raisons pour lesquelles Sarah n’avait aucune envie de se rendre là-bas aujourd’hui. Mais elle avait encore moins envie d’engager la conversation sur le sujet.
Le légiste l’observa, incapable de deviner derrière ces yeux d’un bleu de glace, si elle pensait à autre chose ou si elle l’ignorait. Mais Thobias n’était pas du genre à se laisser décourager.
— En tout cas, je n’ai jamais eu l’occasion de vous le dire, mais bravo pour la façon dont vous avez coincé ce malade l’année dernière. C’était sacrément malin de votre part de faire le lien entre les traces de détergents retrouvés sur les corps des victimes et la présence récurrente de cette ambulance sur les lieux quelques minutes avant chaque enlèvement. Vous avez dû vous en taper, des lectures et des relectures de témoignages, pour mettre le doigt là-dessus. Parce que j’imagine que c’est pas le premier truc que les témoins devaient raconter.
Loin de là, avait envie de lui répondre Sarah. Puisque cette ambulance n’était apparue dans les rapports que lorsqu’elle avait elle-même réinterrogé tous les témoins et passé des heures à en recouper les similarités, même les plus anodines. Comme cette ambulance que les témoins citaient vaguement comme décor de fond sans jamais insister sur ce détail.
— Et puis cette intervention, disons, musclée que vous avez menée chez lui le jour de l’arrestation. Je sais que pas mal d’agents ne s’en sont toujours pas remis que vous ayez décidé d’entrer la première et réussi à neutraliser Janger aussi vite. J’imagine que votre passé dans les FSK1 n’y est pas pour rien.
— Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qu’on va trouver ce matin.
La voix de Sarah venait de vibrer dans l’habitacle pour la première fois. Thobias Lovsturd, qui ne s’y attendait plus, sursauta et, intimidé, il préféra se taire quelque temps.
Sarah supportait mal de reparler de son passage au sein des forces spéciales. Leur division était certes très bien entraînée, mais sous-équipée pour contrer rapidement des actes terroristes. La tuerie d’Anders Breivik en avait été selon elle la tragique illustration. Leurs trente minutes de retard pour arriver sur l’île d’Utøya à cause d’un problème de moteur étaient pour Sarah et nombre de ses collègues de l’époque la cause directe de la mort de trente adolescents sur les soixante-dix-sept victimes. À la suite de ce qu’elle qualifiait d’inavouable échec, elle avait ainsi quitté la division pour rejoindre la police nationale en qualité d’inspectrice. En espérant que l’analyse et la perspicacité permettraient au final de sauver plus de vies que les interventions de dernière minute mal calibrées.
Lorsqu’ils quittèrent la quatre voies de la Ring 3 et empruntèrent une route rurale qui serpentait entre les sapins ployant sous la neige, Sarah enclencha le mode 4 × 4 de son véhicule et alluma les phares antibrouillard. Ici, les flocons avaient cessé de tomber pour laisser place à une dense couche de brume.
Alors que le chemin se déroulait avec incertitude, le thermomètre indiquait désormais – 3 °C et du givre étendait ses cristaux sur les bords du pare-brise. Le légiste regarda par la fenêtre.
— Ce n’est pas banal, une affaire dans un endroit pareil.
Sarah passa une mèche de cheveux derrière son oreille dans un froissement rigide de sa parka. Thobias se massa la nuque, attentif au paysage.
Ils progressaient dans une zone boisée et quasi inhabitée, en dehors de quelques pavillons de vacances que l’on apercevait parfois entre les arbres. La route se sépara en deux et Sarah emprunta le chemin qui montait à travers la forêt. Les phares peinaient à percer le brouillard et butaient contre les congères qui s’élevaient à mi-hauteur du véhicule. De temps en temps se dévoilaient les contours d’un arbre dont les branches ressemblaient à des doigts osseux saupoudrés de neige.
On n’entendait plus que le bruit des roues craquant sur la neige glacée et, soudain, il surgit devant eux dans la lumière des phares, son imposante silhouette se découpant dans la brume. D’abord, ils distinguèrent la tour gothique en brique et sa coupole en métal surmontée d’une flèche de clocher. Puis, telles des sentinelles, les façades crénelées des ailes du bâtiment émergèrent à leur tour du rideau vaporeux, les sommets de leurs murs enneigés disparaissant dans l’obscurité. L’endroit aurait pu paraître abandonné, si les flashes bleus des gyrophares de deux voitures de patrouille et d’une camionnette de la police scientifique n’avaient pas électrisé les murs de l’établissement.
Sarah s’arrêta. Le moteur du 4 × 4 ronronnait sous le capot, le pot d’échappement toussant des ronds de fumée.
— Nous y voilà, annonça le légiste d’une voix que Sarah trouva hésitante.
Elle remit la voiture en marche et ils passèrent sous l’arche en fer forgé du portail d’entrée. Sarah y devina l’inscription partiellement recouverte par la neige : « Hôpital psychiatrique de Gaustad ».

1. Forsvarets spesialkommando. Unité de forces spéciales.

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PREMIÈRES LIGNE #44 : La vérité et autres mensonges Sascha Arango

PREMIÈRES LIGNE #44

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La vérité et autres mensonges Sascha Arango

Fâcheux. Un bref regard sur l’image suffit pour donner de la consistance au sombre pressentiment de ces derniers mois. L’embryon était recroquevillé comme un amphibien, un œil braqué sur lui. Ce truc, là, était-ce une patte ou bien un tentacule au-dessus de cette espèce de queue de dragon ? Les moments de certitude absolue sont rares dans une vie. Mais à cet instant-là, Henry eut une vision de l’avenir. Ce têtard allait grandir, devenir une personne. Il aurait des droits, des revendications, il poserait des questions et à un moment ou un autre il apprendrait tout ce qui est nécessaire pour devenir un être humain. Sur l’échographie, à peu près de la taille d’une carte postale, on voyait à droite de l’embryon une échelle graduée, à gauche des lettres, et en haut la date, le nom de la mère et celui du médecin. Henry n’eut pas le moindre doute : tout cela était bel et bien vrai. Betty était assise à côté de lui au volant de la voiture, elle fumait, et elle vit des larmes dans ses yeux. Elle posa la main sur sa joue. Elle croyait qu’il pleurait de joie. Alors qu’il pensait à sa femme Martha. Pourquoi n’était-elle pas foutue de tomber enceinte de lui ? Pourquoi fallait-il qu’il se retrouve dans cette voiture avec cette autre femme ? Il se méprisait, il avait honte, il était sincèrement désolé. La vie te donne tout, telle était la devise inébranlable d’Henry, mais jamais tout en même temps. C’était l’après-midi. Du bas de la falaise montait le roulement monotone des vagues, le vent couchait les hautes herbes et frappait contre les vitres latérales de la Subaru verte. Henry n’aurait eu qu’à démarrer le moteur, appuyer sur l’accélérateur, la voiture aurait foncé dans le vide et serait allée s’écraser en bas dans les vagues. En cinq secondes tout aurait été terminé, le choc de l’impact les aurait tués tous les trois. Mais pour cela il aurait fallu qu’il quitte le siège du passager et change de place avec Betty. Beaucoup trop compliqué. « Qu’est-ce que tu dis ? » Qu’aurait-il pu dire ? La situation était déjà assez grave, ce machin dans son utérus commençait certainement à remuer, et si Henry avait appris une chose, c’était bien à ne rien révéler de ce qui doit demeurer non-dit. Au cours des années écoulées, Betty ne l’avait vu pleurer qu’une fois, c’était quand on lui avait remis son titre de docteur honoris causa au Smith College du Massachusetts. Jusque-là, elle croyait qu’Henry ne pleurait jamais. Il était assis au premier rang, immobile, et pensait à sa femme. Betty se pencha vers lui par-dessus le levier de vitesse et le prit dans ses bras. Ils restèrent ainsi, en silence, chacun écoutant le souffle de l’autre, puis Henry ouvrit la portière de son côté et vomit dans l’herbe. Il revit les lasagnes qu’il avait préparées pour Martha au déjeuner

On aurait dit une compote d’embryons, des grumeaux de pâtes couleur de viande. Cette vision le fit avaler de travers et il se mit à tousser furieusement. Betty ôta ses chaussures, sauta de la voiture, tira Henry de son siège, referma les deux bras autour de sa cage thoracique et pressa de toutes ses forces, jusqu’à ce que les lasagnes lui ressortent par le nez. C’était dingue comme Betty faisait toujours ce qu’il fallait, sans réfléchir. À présent ils étaient debout tous les deux dans l’herbe, à côté de la Subaru, et le vent faisait neiger des petits flocons d’écume. « Maintenant, dis-moi. Qu’est-ce qu’on va faire ? » La réponse adéquate aurait été : Ma chérie, ça va mal finir. Mais une réponse de ce genre n’est pas sans conséquences. Elle change la situation ou la supprime carrément. Se repentir ne sert plus à rien non plus. Et qui voudrait changer ce qui est agréable et commode ? « Je rentre à la maison et je raconte tout à ma femme. – Vraiment ? » Henry vit la stupéfaction sur le visage de Betty, lui-même était surpris. Pourquoi avait-il dit ça ? Il n’avait pas de penchant particulier pour l’exagération, tout raconter n’aurait pas été nécessaire. « Qu’est-ce que tu entends par tout ? – Tout. Je vais tout lui dire. Fini les mensonges. – Et si elle te pardonne ? – Comment le pourrait-elle ? – Et l’enfant ? – Sera une fille, j’espère. » Betty étreignit Henry et l’embrassa sur la bouche. « Henry, parfois tu es grand. »

Oui, parfois il était grand. Il allait rentrer séance tenante à la maison et substituer la vérité aux mensonges. Tout raconter, enfin, tout, impitoyablement, jusqu’aux détails les plus hideux, bon, peut-être pas absolument tout, mais du moins l’essentiel. Pour cela, il allait devoir tailler dans le vif, et profond, il y aurait des larmes, ça ferait mal, affreusement mal, y compris à lui-même. Ce serait la fin de la confiance et de l’harmonie entre Martha et lui – mais aussi un acte de libération. Il cesserait d’être un sale type sans honneur et ne serait plus condamné à ce sentiment de honte effroyable. Il fallait le faire. La vérité plutôt que la beauté, et tout le reste en découlerait. Il serra la taille fine de Betty. Il y avait une pierre dans l’herbe, assez grosse et lourde pour asséner un coup mortel. Il lui suffisait de se baisser et de la ramasser. « Viens, monte. » Il s’assit au volant, démarra le moteur. Au lieu de foncer tout droit et de sauter de la falaise, il mit la marche arrière et fit reculer doucement la Subaru. Une grosse erreur, estimerait-il par la suite. * Le chemin étroit composé de plaques de béton perforé s’enfonçait en décrivant une courbe à peine visible à travers un bosquet de pins jusqu’au chemin des eaux et forêts où sa voiture était garée, dissimulée sous les branches. Betty descendit la vitre latérale, alluma une nouvelle cigarette mentholée à la précédente et inhala la fumée.

 « Elle ne va quand même pas se faire du mal, à ton avis ? – J’espère bien que non. – Comment va-t-elle réagir ? Tu lui diras que c’est moi ? » Que c’est toi quoi ? voulut demander Henry, mais tout ce qu’il dit fut  : « Je lui dirai si elle me pose la question. » Évidemment que Martha allait poser la question. N’importe qui, apprenant qu’on l’a trompé en long, en large et en travers, veut savoir pourquoi, depuis quand et avec qui. C’est normal. La trahison est une énigme qu’on tient à résoudre. Betty posa sur la cuisse d’Henry sa main qui tenait la cigarette. « Mon chéri, nous avons pourtant fait attention. Je veux dire qu’on ne voulait pas d’enfant, ni l’un ni l’autre, n’est-ce pas ? » L’assentiment d’Henry n’aurait pu être plus massif et plus profond. Non, il ne voulait pas d’enfant, et surtout pas de Betty. Elle était sa maîtresse, ne serait jamais une bonne mère, n’avait pas la générosité nécessaire, elle était beaucoup trop occupée par sa petite personne pour cela. Un enfant commun lui donnerait du pouvoir sur lui, elle allait démolir son précieux camouflage et le pressurer jusqu’aux ultimes conséquences. Depuis un certain temps déjà, il caressait l’idée de se faire stériliser, mais un je ne sais quoi l’avait retenu de le faire. Peut-être le souhait d’avoir tout de même un enfant avec Martha. « Sans doute qu’il voulait naître », dit-il. Betty sourit, ses lèvres tremblaient. Henry avait trouvé le ton juste.

« Je crois que ce sera une fille. » Ils descendirent de la voiture, échangèrent à nouveau leurs places. Betty s’assit derrière le volant, enfila une chaussure, appuya machinalement sur l’embrayage et joua avec le levier de vitesse. Il ne se réjouit pas, songeait-elle. Mais n’était-ce pas un peu trop en demander à un homme qui vient juste de décider de changer de vie et de mettre un terme à son mariage ? Malgré une liaison qui durait depuis des années, Betty n’en savait pas très long sur Henry, mais elle savait au moins une chose : il n’était pas fait pour être père de famille. Elle ne peut pas attendre ça de moi, songeait-il. Elle ne peut pas s’attendre à ce que je renonce à tout pour elle. Il n’avait nullement l’intention d’échanger sa liberté contre une vie de famille pour laquelle il n’était pas fait. Après sa grande confession à sa femme, il lui faudrait une nouvelle identité. Ce serait un sacré boulot d’imaginer un nouvel Henry, un Henry rien que pour Betty. La seule pensée le fatiguait. « Est-ce que je peux faire quelque chose ? » Henry acquiesça. « Arrête de fumer. » Betty tira sur sa cigarette, puis la jeta par la vitre. « Ça va être horrible. – Oui, ça va être horrible. Je t’appelle quand ce sera fait. » Elle enclencha une vitesse. « Tu en es où, de ton roman ? – Il ne me manque plus grand-chose. » Il se pencha vers elle par la portière ouverte. « Est-ce que tu as parlé de nous à quelqu’un ?

– Absolument à personne, répondit-elle. – L’enfant est de moi, tu es sûre ? Je veux dire : il existe vraiment, il est en route ? – Oui, il est de toi. Et oui, il est en route. » Elle tendit vers lui ses lèvres légèrement entrouvertes pour recevoir un baiser. Il se pencha vers elle à contrecœur et sentit la langue qui pénétrait dans sa bouche telle une grosse vis tournant dans le vide. Henry referma la portière. La voiture descendit le chemin forestier pour rejoindre la nationale. Il la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle ait disparu. Alors il éteignit du bout du pied la cigarette à moitié fumée qui gisait dans l’herbe. Il la croyait. Betty ne lui mentirait pas, elle était bien trop dépourvue d’imagination pour ça. Elle était jeune et sportive, beaucoup plus élégante que Martha, elle était belle et pas très intello mais extrêmement concrète. Et maintenant elle était enceinte de lui, pas besoin d’un test de paternité pour vérifier. Le pragmatisme sans états d’âme de Betty en avait imposé à Henry dès leur première rencontre. Ce qui lui plaisait, elle le prenait. Elle avait de l’esprit et de longs pieds fins, des taches de rousseur sur ses seins en oranges, les yeux verts et des cheveux blonds et bouclés. Lors de leur première rencontre, elle portait une robe dont l’imprimé représentait des animaux en voie d’extinction. Leur liaison avait commencé à l’instant où ils s’étaient rencontrés. Henry n’avait pas eu à se forcer, ni à simuler, ni à la conquérir, il n’avait – comme si souvent – rien eu à faire, car elle le tenait pour un génie. Qu’il soit marié et ne veuille pas d’enfant ne la dérangeait pas le moins du monde. Au contraire. Tout cela n’était qu’une question de temps. Elle avait longtemps attendu un homme comme lui, lui déclara-t-elle sans ambages. Selon elle, la plupart des hommes manquaient de grandeur. Qu’entendait-elle exactement par-là ? elle ne le précisa pas. Entre-temps, Betty était devenue éditeur en chef chez Moreany. Elle avait commencé comme intérimaire, bien qu’elle se considérât comme surqualifiée pour ce poste, ayant déjà en poche à l’époque son diplôme de lettres. La plupart des cours lui avaient paru ennuyeux et elle regrettait de n’avoir pas suivi le conseil de ses parents et opté plutôt pour des études de droit. Malgré sa qualification, les possibilités d’évolution à l’intérieur de la maison d’édition étaient réduites. Pendant la pause du déjeuner, elle se faufilait dans les bureaux des éditeurs pour bouquiner. Un jour, par pur désœuvrement, elle tira de la tour de fermentation où s’empilaient les manuscrits non réclamés le texte dactylographié d’Henry, histoire d’avoir quelque chose à lire à la cantine. Henry avait envoyé son manuscrit sans mot d’accompagnement et au tarif livres pour économiser des frais de poste. Jusque-là il avait toujours été un peu radin. Betty en lut à peu près trente pages et oublia de finir son assiette. Elle se précipita au troisième étage, dans le bureau de Claus Moreany, le fondateur de la maison d’édition, qu’elle tira de sa sieste. Quatre heures plus tard, le grand Moreany en personne téléphonait à Henry. « Bonjour, je m’appelle Claus Moreany. – Vraiment ? Mon Dieu.

– Vous avez écrit là quelque chose de merveilleux. Quelque chose de tout à fait merveilleux. Avez-vous déjà vendu les droits ? » Non, il n’avait pas vendu les droits. Le premier roman, Frank Ellis, s’écoula à dix millions d’exemplaires à travers le monde. Un thriller, comme on dit si joliment, avec beaucoup de bagarres et peu de réconciliations. C’était l’histoire d’un autiste qui devient policier pour retrouver le meurtrier de sa sœur. Les cent mille premiers exemplaires furent vendus, et très certainement lus, en l’espace d’un mois. Les bénéfices sauvèrent la maison Moreany du dépôt de bilan. À présent, huit ans plus tard, Henry était un auteur de best-sellers, traduit en vingt langues, lauréat de nombreux prix et Dieu sait quoi encore. Cinq romans à succès avaient paru entre-temps chez Moreany, tous avaient été adaptés au cinéma, montés au théâtre, et Frank Ellis était même étudié dans les écoles. Déjà un classique, ou presque. Et Henry était toujours marié avec Martha. À part Henry, Martha était la seule à savoir qu’il n’avait pas écrit lui-même un seul mot de ses livres.

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PREMIÈRES LIGNE #43

PREMIÈRES LIGNE #43

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Il était une fois 1945 de Marek Corbel

Prologue

Villetinte, le 8 novembre 2005.

Le frangin exagérait avec tous ses salamalecs de politicard en devenir ! Comme si ça ne suffisait pas, il s’était même montré extrêmement pointilleux quant aux modalités concernant la visite que devait effectuer Driss pour son compte.

Ne pas prendre son véhicule personnel, se rendre tôt sur place, choisir un itinéraire de retour rallongé… Á mesure que le bus 304 pris à la gare routière avançait de manière saccadée, en raison du trafic dû aux heures d’embauche dans les sociétés et administrations de la petite couronne parisienne, le messager de circonstance renâclait à saisir l’intérêt de sa mission. La tenue sportwear, arborée pour l’occasion afin de ne pas éveiller l’attention des gardiens, lui pesait. La prescription vestimentaire fraternelle signifiait la nécessité de repasser par le domicile familial afin de récupérer ses affaires professionnelles.

Effectivement le frangin, grâce à ses relations et son entregent politique, lui avait dégoté ce job de technicien-maintenance à mi-temps au Syndicat de l’Eau Urbaine Régional (SEUR). Les neuf cents euros mensuels participaient, modestement il est vrai, à l’approvisionnement financier d’une structure familiale surpeuplée. La plupart était encore regroupée dans le F5 du quartier Marcel Cachin.

La mère, Nora, la cinquantaine avancée, ne cessait de lui asséner journellement le contraste entre les incertitudes sur son devenir personnel et la réussite apparente du frangin. Mais que pouvait-il espérer, en ayant même raté son BAC Chaufferie quatre ans auparavant ?

Le père Aziz, lui, fourbu par quatre décennies passées dans les usines automobiles de la banlieue Ouest, avait renoncé. Même si une relative élévation professionnelle lui avait permis de quitter la sinistre cité des Coquelicots avant la destruction partielle de cet ensemble en emmenant avec lui ses proches, afin de trouver ce meublé plus spacieux et plus agréable.

Beaucoup des aspirations qu’il nourrissait quarante-cinq ans plus tôt en arrivant du Maroc s’étaient noyées dans le confinement urbain de Bovilliers. À la scolarité décousue de la petite dernière, Myriam, dix-sept ans, s’ajoutait le chômage de Sofia malgré un BAC +2 en secrétariat. La maigre retraite d’ouvrier qualifié de l’automobile parvenait de plus en plus difficilement à affronter un loyer croissant, le prix de la nourriture et les sollicitations multiples du bled.

Heureusement que les revenus du fils politicien, l’aîné, compensaient occasionnellement les fins de mois difficiles ! Le préféré de Nora s’était même acheté un exil résidentiel à Neuilly-Plaisir à quelques encablures du nid familial. Pourtant, Aziz, malgré la fatigue et les problèmes respiratoires, nourrissait toujours de réelles craintes concernant l’avenir du fiston, même si celui-ci était promis à un poste d’élu local d’envergure. Il pressentait dans son for intérieur, et malgré ses lacunes en français, les aspects nauséabonds d’une ascension aussi rapide. En conséquence, le vieux manifestait ostensiblement et à chaque fois sa reconnaissance envers Driss quand ce dernier laissait son obole, honnêtement gagnée, soigneusement repliée sous un verre à thé maternel.

Aziz aussi, en son temps, s’était intéressé à la chose sociale en adhérant au principal syndicat de sa taule de Boulogne, l’Organisation Syndicale du Travail (l’OST), majoritaire dans la boîte comme dans le pays. Il racontait de temps en temps, avec une émotion non feinte, les meetings enflammés sur l’île, mai 68 et le tête-à-queue idéologique de Séguy devant ses camarades, sans compter « l’établissement » des « maos » et « gauches-pompes » dans les années soixante-dix. Le paternel avouait cependant lors de ces cérémonies du souvenir qu’il s’était contenté davantage d’un rôle de spectateur et de conteur ! Même pas dix ans qu’il était en France, alors les flics ne lui auraient pas fait de cadeau en cas d’arrestation… C’était sans compter, en plus, sur la surveillance des relais d’Oufkir et du roi, toujours actifs dans l’encadrement de leurs congénères marocains immigrés.

Driss ne regrettait pas son café silencieux dans la cuisine familiale avant son départ. L’étendue nue et isolée de la maison d’arrêt, dont il entrevoyait par les vitres du bus les murs blancs délavés, le confortait dans son raisonnement. Pas un rade à proximité digne d’assouvir ses besoins en caféine et accessoirement de nicotine avant le parloir !

Quand avait-t-il vu cet Adel Kadiri pour la dernière fois ? Cinq ans ? Dix ans ? Le frangin restait persuadé qu’ils avaient partagé la même classe au lycée professionnel Camélinat dans leur jeunesse. Un moyen surtout d’argumenter quant à l’indispensable collaboration de Driss !

Dans Bovilliers, Kadiri, deux ans encore auparavant, demeurait le boss. Aucun des « schiteux » de la place ne remettait en cause sa suprême autorité que lui avait déléguée le grand Benhadj, gérant en chef de la « schnouff », sur le nord-est de la région. Le rodage des conditions d’acheminement de la marchandise, par des camions venant aussi bien du Maghreb que du Benelux, assurait un train de vie et une assise enviés pour le fameux Adel. L’écoulement de la came demeurait une simple formalité avant que les choses ne se compliquent.

Sa clientèle des époques fastes s’étendait des bobos, en quête de frisson, aux toxs les plus atteints, souvent réduits à la condition de déchet humain aux abords du périph et de la porte de la Villette. Tout cela sans compter les locaux de l’étape. Kadiri coulait des jours heureux jusqu’à ce jour de 2004 où son interpellation, suite au déballage d’un de ses employés, ne l’envoie à Villetinte dans l’attente de son procès. Depuis, malgré une correspondance ténue avec le grand Benhadj, le trafiquant de Bovilliers tenait à maintenir son emprise menacée sur la ville. D’où cette visite aussi inhabituelle !

Sans la perspective d’ensemble de la maison d’arrêt, son entrée aux arcanes boisées et à la porte vitrée n’augurait guère de son statut d’établissement pénitentiaire. Un moustachu, au nez proéminent et rougi, tenait lieu de personnel d’accueil, attablé à un comptoir sur lequel tenait difficilement un vieux micro. Le surveillant de faction, élancé, s’était juste borné à demander à Driss une pièce d’identité.

— C’est pour quoi ? La visite de neuf heure trente ? On vous demande d’être sur place une demi-heure avant ! Vous êtes de la famille ? Carte d’identité ou passeport et numéro de matricule du détenu ! récita de manière mécanique le concierge de circonstance sans même lever ses fines lunettes de la presse régionale qu’il scrutait.

— Je n’ai pas le numéro de matricule. J’ai rendez-vous au parloir avec monsieur Adel Kadiri. J’ai appelé vendredi et on m’a dit que c’était accordé ! rétorqua Driss en haussant la voix tout en tendant sa carte.

Ce dernier distinguait, dans un des renfoncements du hall d’entrée de la maison d’arrêt, plusieurs personnes assises et deux enfants sagement installés sur les genoux de leurs mères, sans doute impressionnés par la gravité du moment et du lieux. À peine Driss parvint-t-il à cerner le léger sourire qu’une des femmes voilées lui adressait en guise de soutien face à l’impolitesse du gardien. Celui-ci reprit :

— Rendez-vous avec monsieur Adel Kadiri ? C’est la meilleure, celle-là ! Bon, vous passez au portail électrique en enlevant tout ce qui est métallique : monnaie, montre, ceinture, et vous attendez avec les autres derrière. On va venir vous chercher dans quelques minutes.

— Allez c’est ça ! Merci quand même ! le défia Driss en guise de conclusion.

À un autre moment, il lui aurait mis un coup de pression à ce vieux poivrot. Mais les instructions du frangin ne souffraient pas de discussion. À terme se jouaient un poste de technicien titulaire dans une commune ou au conseil départemental, et du boulot pour les sœurs également ! Les consignes de discrétion seraient donc respectées. Après tout, ce serait l’affaire de quelques minutes même si le caractère lugubre de l’endroit le troublait.

Mon aide à la réalisation des ambitions électives du frangin me rapproche plus de Tony Montana que de Martin Luther King ! sourit Driss en percevant la voix éraillée du type de l’accueil dans le micro, sommant les visiteurs de s’approcher de la porte B2.

Les contreplaqués installés de chaque côté de la vitre rayée à de multiples endroits avaient surtout une vertu symbolique. Ce genre de détail confirmait à Driss la promiscuité carcérale que lui avaient racontée quelques compagnons de jeunesse ayant goûté à la case prison. Le maton, dont les couleurs noir et bleu marine de l’uniforme semblaient indiquer un grade supérieur à ses collègues entrevus, s’élança sur un ton directif :

« Vous avez trente minutes pour voir les détenus. Pas une de plus ! Si à la sortie vous souhaitez faire une demande de parloir isolé pour une prochaine fois, présentez-vous à l’accueil ! »

Driss eut à peine le temps de tourner la tête du surveillant en chef vers la glace, qu’une discrète porte s’ouvrit, de l’autre côté. Se succédèrent à travers l’embrasure une dizaine de types aux mines aussi patibulaires que fatiguées. Aucun problème pour reconnaître Kadiri, vêtu d’un survet’ noir foncé et de Nike, qui s’affala d’une traite sur un tabouret qui, sous son poids, crissa.

— Ca va la famille, rouya ? On va pas les tenir les trente minutes ! Alors dis-moi ce que ton frère veut, en plus de ce qu’on a déjà discuté ! commença le trentenaire aux yeux bruns fiévreux et au visage marqué – sans que l’on sache si cette impression provenait de ses rides frontales apparentes ou de ses cernes.

— Oui ça va, merci ! On veut être sûrs que tu checkes avec nous ! Le frangin te demande d’arroser « le nain » pour qu’il soit dans le coup. Il paraît qu’il recycle certains de tes mecs de temps en temps. C’est pas à l’œil ? répondit Driss d’une façon appliquée, en se remémorant les mots soigneusement appris par cœur avec son aîné.

— Ok, pas de soucis pour le nain ! Il va pas caner ! J’en ai rien à secouer de toute manière de l’autre France couille de maire ! J’ai votre parole par contre que les morveux vont dégager dans cette histoire ? questionna un Kadiri enroué en finissant sa tirade par un clin d’œil.

— Ouala, je te promets. Ça va Adel ? Pas trop dur la zonz ? ne put s’empêcher de compatir Driss.

— Arrête mon frère ! Si j’avais cru regretter un jour les pipeuses en manque de crack des squats du canal ! Sérieux, Farid compte sur moi et moi je mise sur vous les Nassah ! conclut-il tout en se levant péniblement.

Driss ne comptait pas s’attarder sur Villetinte une fois sa tâche accomplie. Même si la voilée, à l’arrêt de bus, avait tenté une approche arabisée expliquant qu’elle était venue voir un neveu en prison. Dès lors qu’elle comprit les origines de Driss, elle se mit à l’ignorer ! Une « touns{1} »… Décidément quelle journée ! Il lui tardait de retrouver l’atelier en fin de matinée, non sans avoir prévenu auparavant le frangin de la bonne nouvelle.

La pêche s’avérait plus que satisfaisante. La neutralité bienveillante, voire le soutien de Julien David, plus connu sous le sobriquet du « nain » en son absence, vis-à-vis des entreprises du frangin était actée. Le nain, depuis quatre ans, occupait le poste de directeur du service des sports de Bovilliers. Son enracinement et celui de ses deux frères plus jeunes dans la cité Luxemburg avaient, au moins autant que son talent de footeux héréditaire, largement contribué à ce poste de choix. La tutelle – plus que légère – exercée sur les affaires du « nain » par l’adjointe du maire aux sports depuis vingt-cinq ans, la décatie Roselyne Mahé, laissait à ce dernier une franche latitude quant à l’organisation et au recrutement au sein de sa structure.

Les mecs du quartier en galère – la plupart Antillais, Sénégalais ou Maliens – lui étaient, ou le deviendraient un jour ou l’autre, redevables d’un CDD d’éducateur auprès de la ville dans un domaine plus ou moins sportif. Cette place stratégique lui assurait un rayonnement social que mesurait finement l’aîné de Driss. Ce dernier savait parfaitement que le « nain » était resté un agent électoral fidèle au maire qui, jusqu’ici, n’hésitait pas à faire le coup de poing avec quelques gars, au besoin contre les adversaires de droite comme ceux de la Fédération de gauche, jugés menaçants. Par une information discrète mais bienvenue, qui traînait dans les quartiers, le frangin était arrivé à connaître la porosité existante en termes d’affaires entre Kadiri et Julien « le nain » David. En échange de l’embauche ponctuelle des revendeurs les plus surveillés par les condés, le dealer en chef de Bovilliers lâchait un billet conséquent au directeur des sports en titre afin d’acheter une certaine respectabilité pour ses employés.

L’accord une fois conclu avec Kadiri, il convenait selon le frangin de pousser l’avantage en obtenant l’aide, selon lui déterminante, du footballeur anciennement semi-pro. Driss n’en reviendrait jamais de la propension de son aîné à échafauder les combines les plus tordues pour sa carrière. Quitte à s’affranchir de toute morale. Pourtant, adolescents, c’était lui le plus enclin à s’intéresser à l’Histoire, la lecture, la politique ou le ciné, même si les résultats scolaires ne suivaient pas, loin de là. Mais jamais, à cette époque, il n’aurait misé un radis sur l’avenir politique du frangin. Se trouver au bon moment au bon endroit ! Rien de tel pour un technicien de maintenance dans son genre !

Driss avait senti dans les expressions de Kadiri une véritable angoisse à propos de ses concurrents locaux dans le business. En effet, un des anciens lieutenants du dealer, un certain Tarek Hamdi, à peine vingt-sept ans, s’était mis en tête, à partir du quartier de La Fontaine, le plus chaud de Bovilliers, de chasser son patron et de composer directement avec le grand Farid Benhadj. De son point de vue, l’essentiel des ressources ramassées sur la ville provenait de sa zone d’influence, de ses vendeurs, ses guetteurs et ses nourrices. Dans un premier temps, Benhadj avait tenté de temporiser, exigeant de Kadiri un pourcentage plus élevé pour l’équipe de La Fontaine avant de désavouer franchement les prétentions croissantes de Hamdi. Dans l’intermède, ce dernier avait non seulement consolidé son influence sur sa cité, mais avait réussi à absorber plusieurs types de Kadiri. Un d’entre eux, serré par les bleus, s’était même mis à table en chargeant son chef de la veille sur le stock de coke avec lequel on l’avait arrêté. Le séjour du caïd de Bovilliers au placard s’en était logiquement suivi d’un détour chez sa mère.

Comment le frangin, avec une aisance égale, parvenait-il à passer de ces égouts du monde des stupéfiants et des trafics en tout genre aux réunions officielles avec le beau linge de la politique locale, voire nationale ? Son dernier exploit en date : organiser une rencontre discrète avec l’imam du coin, le faussement emprunté Mourad Jebali, et ce malgré l’absence de culture et de pratique religieuse dans le sérail familial. Toutefois, ce Jebali, d’après ce qu’avait pu lire ou savoir Driss, était parrainé par le courant islamisant de la mosquée de Paris, pas spécialement réputé pour son ancrage à gauche. Enfin bon, cela restait de la politique ! Le frangin devait savoir ce qu’il faisait.

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PREMIÈRES LIGNE #42 : Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

PREMIÈRES LIGNE #42

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les dames du lac de Marion Zimmer Bradley

Première partie

LA GRANDE PRÊTRESSE

II

Depuis combien de temps Ygerne chevauchait-elle sous la pluie ? Une éternité, lui semblait-il… Jamais elle n’arriverait à Londinium !

Il est vrai qu’elle avait jusqu’ici peu voyagé sauf, quatre années plus tôt, pour venir d’Avalon à Tintagel, pauvre adolescente désemparée, promise à un destin qu’elle n’avait pas choisi. Aujourd’hui, belle et sereine, elle était aux côtés de Gorlois qui s’appliquait à lui commenter chacune des régions traversées. Heureuse, elle riait et plaisantait sans retenue, et la nuit dernière, dans la tente qu’ils partageaient à chaque halte, elle n’avait pas hésité à le rejoindre sur sa couche. Côtoyer ces farouches guerriers, attentifs à satisfaire ses moindres caprices, lui procurait un plaisir inconnu et exaltant de liberté que la bruine, qui n’avait cessé depuis leur départ de noyer les lointaines collines, ne parvenait pas à altérer.

Gorlois, malgré quelques fils grisonnants dans sa chevelure et dans sa barbe, les cicatrices de son visage témoignant de sa vie de combats, sa grosse voix et ses manières un peu rustres, n’avait rien de l’ogre épouvantable qui l’avait tant terrifiée au début de son mariage. Il l’aimait, à sa façon, sans doute un peu maladroite, mais il l’aimait, c’était certain. Comment avait-elle pu l’ignorer si longtemps, ressentir à son égard tant de frayeur et de méfiance ? En fait, une grande affection et un profond désir de lui plaire se cachaient derrière les apparences un peu rudes de Gorlois.

« Êtes-vous lasse, Ygerne ? dit-il en lui prenant la main.

— Nullement. Avec vous j’irais au bout du monde. Mais ne risquons-nous pas de nous égarer dans cet épais brouillard ?

— Ne craignez rien : mes guides connaissent le chemin. Avant la nuit nous aurons atteint notre but et nous dormirons sous un toit, dans un vrai lit ! »

Dans un vrai lit, une fois encore dans les bras de Gorlois ! Comme elle le désirait, comme elle le chérissait ! Et pourtant, ses jours auprès de lui étaient comptés, elle le savait. Sans cesse elle revoyait l’affreuse vision : Gorlois amaigri, vieilli, l’air hagard, réclamant d’une voix mourante un cheval, une escorte, la poitrine traversée par un glaive. « Gorlois !… » avait-elle hurlé. Et voyant l’intolérable souffrance qui déformait son visage, elle s’était jetée sur lui balbutiant à travers ses larmes des mots de tendresse et de désespoir. Mais elle n’avait étreint que le vide. Dans la cour du château inondée de soleil, il n’y avait personne, rien que les hauts murs lui renvoyant l’écho de ses propres cris.

La journée suivante, elle avait tenté en vain de se rassurer. Mais elle avait dû se rendre à l’évidence : cette soudaine apparition ne pouvait être que l’ombre de son mari, son double, la projection de son âme, qui annonçait sa mort.

Pourtant, lorsqu’il était revenu du combat, bien en vie, sans blessure, riant aux éclats, les bras chargés de cadeaux, elle avait cru pouvoir tout oublier : l’ombre immense sur la pierre, l’épée, la détresse de son regard…

« Tenez, avait-il lancé gaiement à Morgause en lui jetant dans les bras une grande cape rouge. Regardez ce que je vous ai rapporté de chez les Saxons. »

Mais le lendemain, alors qu’ils prenaient ensemble la première collation de la journée, il avait déclaré d’une voix grave :

« Ambrosius Aurelianus est mourant. Le vieil aigle bientôt ne sera plus et il n’a pas de fils pour le remplacer. Haut Roi, il a été pour tous un souverain juste et magnanime. Je dois me rendre à Londinium prendre part aux votes qui décideront de sa succession. Voulez-vous m’accompagner ?

— À Londinium ?

— Oui, j’ai été trop longtemps séparé de vous. »

« Il vous faudra absolument l’accompagner », avait dit Viviane. Ainsi n’avait-elle pas même eu à le demander. Consciente de ne pouvoir échapper aux forces d’un inéluctable destin, elle avait bredouillé quelques mots de remerciements, acquiescé sans autre explication à sa demande, consenti à se séparer le temps du voyage de Morgane et de Morgause.

Arrivée le soir même, comme l’avait promis Gorlois, aux portes de la grande cité, la petite troupe, cheminant dans un dédale de ruelles obscures empuanties par l’odeur fétide du fleuve, avait rapidement gagné la maison préparée à son intention.

Lorsqu’ils se retrouvèrent enfin seuls devant un grand feu de bois, véritable luxe à cette époque de l’année, Ygerne demanda négligemment :

« Qui, d’après vous, Gorlois, sera le prochain Haut Roi ?

— Qu’importe à une femme celui qui gouvernera le pays ? »

Elle lui sourit, consciente du plaisir qu’il éprouvait à la voir dénouer et coiffer longuement sa somptueuse chevelure pour la nuit :

« Bien que femme, Gorlois, je vis sur cette terre, et j’aimerais savoir quel homme suivra mon mari, dans la paix et dans la guerre.

— Dans la paix… J’ai bien peur de ne plus connaître la paix ! Du moins, tant que tous ces sauvages continueront à faire irruption sur nos rivages et qu’il faudra unir nos forces pour nous défendre. Or, il y en a beaucoup qui aimeraient porter le manteau d’Ambrosius et nous mener au combat : Lot des Orcades, par exemple… C’est un homme dur, un soldat courageux et bon stratège, on peut lui faire confiance. Mais il n’est pas marié, il n’a pas d’héritier, et il est bien jeune encore pour être sacré Haut Roi malgré son ambition démesurée. Il y a aussi Uriens des Galles du Nord. Lui a plusieurs fils mais il est sans imagination. En outre, je le soupçonne de n’être pas bon chrétien.

— Quel serait votre choix, à vous ?

— Je l’ignore, répondit Gorlois en soupirant. J’ai suivi Ambrosius toute ma vie et je suivrai l’homme qu’il aura choisi. C’est une question d’honneur ! Or, Uther est l’homme d’Ambrosius, c’est aussi simple que cela ! Non que je l’aime. C’est un débauché, il a douze bâtards au moins, et n’envisage pas de se marier. Il ne va à la messe que parce qu’il faut y aller. J’aurais préféré un honnête païen à ce faux chrétien !

— Et pourtant vous le soutiendrez.

— Oui, car c’est un chef idéal. Il a tout pour lui : l’intelligence, la vaillance. Il est si populaire que l’armée le suivrait en enfer ! Je le soutiendrai, mais je ne l’aime pas. »

S’étonnant que Gorlois ne fasse aucune allusion à sa propre candidature, Ygerne se risqua à dire :

— Mais vous êtes duc de Cornouailles, et Ambrosius vous estime ; n’avez-vous jamais pensé que vous pourriez être désigné comme Haut Roi ?

— Non, Ygerne, j’ai d’autres ambitions que la couronne. Mais peut-être souhaitez-vous être reine ?

— Pourquoi pas ? répondit-elle presque malgré elle, se souvenant de la prophétie de Merlin.

— Vous êtes trop jeune pour savoir ce que cela signifie ! Croyez-vous vraiment qu’on gouverne un pays comme vous gouvernez vos serviteurs à Tintagel ? Non, Ygerne, je ne veux pas passer le reste de ma vie à guerroyer ! Certes, je défendrai ces rivages aussi longtemps que ma main pourra tenir une épée, mais maintenant que j’ai une femme sous mon toit, je veux un fils pour jouer avec ma fille, je veux jouir de la paix, pêcher dans les rochers, chasser et m’asseoir au soleil en regardant les paysans rentrer leur moisson. Je veux aussi faire la paix avec Dieu, afin qu’il me pardonne tout ce que j’ai pu faire de mal dans ma vie de soldat. Mais assez parlé de tout cela », conclut-il, en l’attirant à lui dans la douce tiédeur des peaux de bêtes amoncelées sur leur couche.

Le lendemain à l’aube, Ygerne, réveillée en sursaut par un fracas de cloches, se dressa en poussant un grand cri.

« N’ayez pas peur, expliqua Gorlois en la prenant tendrement dans ses bras, ce ne sont que les cloches de l’église voisine annonçant qu’Ambrosius va bientôt se rendre à la messe. Habillons-nous vite et allons le rejoindre ! »

Comme ils s’apprêtaient à sortir, on vint les prévenir qu’un étrange petit homme demandait à parler à Ygerne, femme du duc de Cornouailles. Introduit dans la chambre, il s’inclina et elle eut l’impression immédiate de l’avoir déjà rencontré.

« Votre sœur m’a prié de vous remettre ceci de la part de Merlin. Elle vous demande de le porter et de ne pas oublier votre serment… »

Puis le petit homme s’inclina de nouveau et disparut.

« Mais… c’est la pierre bleue que vous portiez à notre mariage. Que veut dire ceci et quel serment avez-vous fait à votre sœur ? Pourquoi, d’ailleurs, la pierre était-elle en sa possession ? »

Le ton courroucé de Gorlois prit de court la jeune femme. Rassemblant rapidement ses esprits, elle décida de mentir pour la première fois de sa vie :

« Lorsque ma sœur est venue me rendre visite, je lui ai donné la pierre. Je l’avais laissée malencontreusement tomber et elle était légèrement fêlée. Elle m’a proposé de la faire réparer en Avalon. Je lui ai alors promis d’en prendre, à l’avenir, le plus grand soin. »

Acceptant apparemment l’explication, Gorlois n’insista pas. Il ajusta sa tenue, saisit son épée et marmonna entre ses dents : « Bien, hâtons-nous maintenant ! Les prêtres n’apprécient pas que l’on arrive en retard à l’office. »

L’église était petite, et les torches accrochées au mur impuissantes à combattre l’humidité glaciale qui régnait à l’intérieur.

« Le roi est-il ici ? demanda Ygerne à voix basse.

— Oui. Il a pris place devant l’autel », souffla Gorlois en baissant la tête.

Elle le reconnut aussitôt à son manteau d’un rouge profond, à l’épée incrustée de pierres précieuses qu’il portait au côté. Ambrosius Aurelianus, pensa-t-elle, doit avoir dépassé soixante ans. De haute mais frêle stature, voûté comme s’il était la proie d’une intolérable souffrance intérieure, il semblait à la dernière extrémité. Sans doute avait-il été séduisant, mais il ne subsistait aujourd’hui dans son visage décharné et cireux que l’éclat vacillant d’un regard prêt à s’éteindre.

Autour de lui faisaient cercle ses proches conseillers qu’Ygerne aurait aimé identifier, mais les prêtres avaient entamé leurs litanies et elle préféra baisser la tête comme son mari, et faire semblant d’écouter une liturgie qu’en dépit des leçons du père Colomba elle continuait d’ignorer.

Brusquement, un léger mouvement se fit dans l’assistance. La porte de l’église avait grincé et un homme vigoureux et svelte, ses larges épaules recouvertes d’une étoffe de laine à grands carreaux, pénétra à longues enjambées dans la nef. Escorté par plusieurs hommes d’armes, il se fraya un passage parmi les fidèles. Parvenu à la hauteur d’Ygerne, il s’agenouilla dans une attitude de profond recueillement, non sans s’être assuré au préalable de la bonne tenue de sa troupe.

Pas une fois, au cours du service, il ne releva la tête, et ce n’est que l’office terminé, quand prêtres et diacres quittèrent l’autel en portant la croix et le Livre saint, qu’il s’approcha de Gorlois. Celui-ci marmonna un vague acquiescement avant de répondre à la question que lui posait l’inconnu :

« Oui, c’est ma femme. Ygerne, voici le duc Uther que les Tribus appellent Pendragon, à cause de sa bannière. »

Stupéfaite, elle fit une révérence rapide. Uther Pendragon, ce grand guerrier, aussi blond qu’un Saxon ? Était-ce lui qui allait succéder à Ambrosius, cet homme qui avait paru si absorbé dans ses prières ? Elle leva les yeux et surprit le regard d’Uther posé sur sa gorge. Que regardait-il avec une telle insistance ? La pierre de lune, bien visible à la naissance de ses seins ou sa peau blanche à l’échancrure de sa cape ?

Ce regard n’avait pas échappé à Gorlois qui entraîna sa femme sans attendre, sous prétexte de la présenter au Haut Roi.

« Je n’aime guère les yeux qu’il a portés sur vous. À l’avenir, évitez cet homme, je vous prie, glissa-t-il à son oreille en sortant de l’église.

— Ce n’est pas moi qu’il regardait, mon cher Seigneur, mais le joyau que je porte. Peut-être est-il amateur de bijoux ?

— Il est amateur de tout ! répliqua Gorlois d’un ton sans réplique, en s’éloignant si rapidement qu’Ygerne en le suivant trébucha sur les pavés disjoints de la chaussée. Venez, le roi nous attend ! »

Trois jours après avoir reçu dans son palais Gorlois et son épouse, le vieux roi était mort. Enterré en grande pompe le lendemain au lever du soleil, sa succession avait donné lieu à d’ultimes affrontements, plusieurs clans s’étant subitement dressés les uns contre les autres pour imposer leur champion à tout prix. À quelques voix seulement de majorité, Uther Pendragon l’avait finalement emporté. Son élection cependant avait provoqué la fureur d’un de ses principaux rivaux, Lot des Orcades, qui, de dépit, avait quitté la cité sur-le-champ, entraînant avec lui nombre de ses partisans.

« Est-ce possible ? interrogea Ygerne à qui son époux racontait l’incident le soir-même.

— Oui, Lot est parti. Mais il vous faut dormir maintenant. Les fêtes du couronnement auront lieu demain. La journée sera longue et fatigante », dit-il en se retournant sur sa couche, montrant ainsi qu’il n’était pas disposé aux jeux de l’amour.

Ayant à son tour sombré dans le sommeil, Ygerne fit, cette nuit-là, un rêve extraordinaire qui influença définitivement ses pensées et le cours de son destin. Dans une immense plaine, au centre d’un grand cercle de pierres qu’effleuraient à peine les premières lueurs de l’aube, s’avançait au-devant d’elle une lumineuse silhouette vêtue de bleu. Malgré un visage irréel et différent de celui qu’elle avait entrevu jusqu’alors, une étrange coiffure de reptiles entrelacés, et les poignets ornés de serpents sacrés, elle reconnut Uther Pendragon, les bras tendus vers elle.

« Morgane… murmura Uther, posant doucement les mains sur ses épaules. Morgane, ils nous l’avaient prédit, mais je n’y croyais pas ! »

Quelques instants Ygerne se demanda pourquoi Uther lui donnait le nom de sa fille, mais se rappelant que c’était aussi le nom d’une prêtresse, signifiant « femme venue de la mer », elle s’approcha de lui confiante et soumise.

Uther alors l’attira tendrement à lui et l’embrassa avec ferveur.

« Morgane, dit-il, j’aime cette vie de la terre, et je vous aime d’un amour plus fort que la mort. Si le péché doit être le prix de notre union, alors je pécherai joyeusement et sans regret, car ce péché me rapprochera de vous, ma bien-aimée… »

Jamais encore Ygerne n’avait connu un baiser d’une telle violence, d’une telle passion. Un lien indestructible venait de les unir, d’une essence sans commune mesure avec le vulgaire désir des mortels.

« J’aime cette terre, répéta-t-il, et je donnerais volontiers ma vie pour que rien, jamais, ne vienne la menacer. »

Frissonnante, Ygerne détourna son regard des feux mourants sur l’Atlantide qui irradiaient faiblement très loin à l’ouest.

« Regardons vers l’est, supplia-t-elle, là où s’embrase toute promesse de renaissance. »

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PREMIÈRES LIGNE #41

PREMIÈRES LIGNE #41


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La fiancée gitane de Carmen Mola

I

LE CIEL DANS UNE CHAMBRE

Quand tu es ici, avec moi,

cette pièce n’a plus de murs

seulement des arbres, des arbres infinis.

Au début cela ressemble à un jeu. Quelqu’un enferme un enfant dans un lieu obscur et celui-ci doit tenter d’en sortir par ses propres moyens. D’abord, il lui faudrait trouver l’interrupteur ; mais l’enfant ne le cherche pas, parce qu’il pense encore que la porte peut s’ouvrir à tout moment.

La porte ne s’ouvre pas.

C’est peut-être aussi un concours de résistance, le gagnant est celui qui reste le plus longtemps silencieux, celui qui ne demande pas d’aide. L’enfant colle l’oreille contre la porte en bois, délabrée. Il entend un bruit assourdissant, une moto qui démarre et s’éloigne. Il comprend alors qu’il est seul. S’il se mettait à crier, il entendrait l’écho de sa voix dans cet espace lugubre, poussiéreux et humide. Mais il a si peur qu’il ne gémit même pas.

Maintenant, il doit trouver l’interrupteur. Ses mains tâtonnent sur le mur. Il évite les obstacles, doucement, pour ne pas tomber. Il y a une ampoule au plafond, il doit y en avoir une. La pièce ne compte qu’une unique fenêtre, étroite et longue, dans la partie supérieure du mur, mais le soleil s’est couché il y a déjà une heure et seules subsistent les premières ombres de la nuit.

Il ne sait pas pourquoi on l’a enfermé.

Dans l’obscurité, ses pas de somnambule le font buter contre ce qui semble être une machine à laver. Il pourrait tenter de la mettre en marche, pour que le bruit de l’eau lui tienne compagnie pendant que le tambour tourne. Mais il ne le fait pas. Il continue d’explorer le lieu, effleurant le mur d’une seule main, comme un aveugle. Il veut trouver l’interrupteur de la lumière, mais ses doigts heurtent le manche d’un outil, une pelle qui tombe sur le sol avec fracas.

L’enfant fond en larmes et met un peu plus de temps qu’il n’en faut pour distinguer le grognement sourd qui provient d’un coin. Il n’est pas seul. Il y a un animal qui se cache. Ce n’est pas la première fois qu’il l’entend, il sait qu’il rôde la nuit par ici : ses gémissements et ses halètements sont si forts qu’il a parfois imaginé qu’il s’agissait d’un loup. Mais c’est seulement un chien qui s’est introduit dans la grange de la ferme, celle qu’il voit depuis la fenêtre de sa chambre et dans laquelle on lui a toujours interdit d’entrer. C’est là qu’il a été enfermé, dans cette grange interdite, où il est incapable de se diriger dans l’obscurité parce qu’il n’en connaît pas l’espace.

Il parvient presque à distinguer deux petits points lumineux dans l’obscurité du fond. Il recule instinctivement. Il a l’impression que les points s’avancent vers lui, mais peut-être est-ce la peur qui est en train de créer cette image. Cela lui semble impossible que l’on ne puisse distinguer que ces deux petites lueurs. Quand, soudain, il ne les voit plus. À la place, il sent une douleur intense, aiguë, dans la jambe. L’animal est en train de le mordre.

L’enfant écarte la bête de son corps avec ses deux mains. Il sent une nouvelle attaque et pousse la tête de l’animal avec le pied. Les coups qu’il donne avec les pieds et les mains le font reculer. L’enfant entend des halètements et puis plus rien. On n’entend plus aucun bruit et le silence lui semble encore plus terrifiant.

Il recule vers la porte avec précaution, prêt à repousser une nouvelle attaque si le chien cherchait à se lancer de nouveau. C’est à ce moment-là qu’il effleure l’interrupteur avec sa main. C’est incroyable qu’il ne l’ait pas trouvé avant, mais, pour une raison ou une autre, il avait justement évité ce bout de mur.

Une ampoule de travers pend du plafond. Elle éclaire assez pour qu’on comprenne que la grange abrite des caisses remplies de vieilles couvertures et de cassettes, des livres, des outils agricoles, une machine à laver, une bicyclette rouillée avec une seule roue et un tas d’autres choses.

Le chien se trouve derrière un évier avec un robinet, un petit lavabo. C’est un chien errant à qui il manque une patte.

Sans quitter des yeux l’animal, l’enfant s’empare de la pelle qu’il a trouvée auparavant, celle qui est tombée sur le sol. Le chien gronde. L’enfant lève la pelle. Il est surpris d’être capable de manier un tel poids aussi facilement. Ce doit être ça, l’instinct de survie : quelque chose lui dit qu’ils ne peuvent survivre tous les deux dans cette prison.

L’animal avance et boitille avec peine vers l’enfant. Il le fait d’une façon si molle qu’il n’est plus menaçant. Mais il recommence à lui mordre la cheville comme s’il s’agissait d’un os à ronger dont il fallait extraire la dernière goutte de moelle. L’enfant balance un coup de pelle au chien. L’animal s’effondre avec un léger grognement. L’enfant le frappe plusieurs fois sur la tête, jusqu’à ce que la pelle devienne trop lourde pour lui. Il s’assoit alors sur le sol et se met à pleurer.

Sa cheville, marquée par les dents de l’animal, le fait souffrir. Sa chaussure aussi est tachée de sang. Il se déchausse et découvre la blessure faite par le chien lors de la première attaque. La peur aidant, il ne s’était rendu compte de rien.

La lumière s’éteint alors.

L’écho multiplie les halètements de l’enfant, mais celui-ci s’oblige à contrôler son souffle pour pouvoir écouter si c’est lui ou le chien qui respire. Ce n’est pas le chien. Le chien est mort.

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PREMIÈRES LIGNE #40

PREMIÈRES LIGNE #40


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Ineffaçables de Clarence Pitz

Note de l’auteur

Les fresques clandestines dont il est question dans ce récit sont apparues sur les façades de Bruxelles au cours de l’année 2016. À ce jour, certaines d’entre elles ont été effacées et de nouvelles sont apparues. Malgré leur nature transgressive et les polémiques qu’elles ont suscitées, les autorités locales ont décidé de les conserver.

Bien que de sérieux doutes planent quant à leur auteur, celui-ci souhaite rester anonyme. Par ailleurs, tous les personnages que vous rencontrerez dans ce roman ne sont que le fruit de mon imagination.

Il va de soi que si ces fresques sont bel et bien réelles, l’histoire que j’ai tissée autour d’elles relève de la pure fiction. Pour les besoins du roman, je n’ai d’ailleurs pas tenu compte de leur ordre d’apparition. J’ai, en revanche, respecté leur localisation. Ainsi, entre la dégustation d’une bière et d’une gaufre, n’hésitez pas à vous promener dans les vieux quartiers de Bruxelles et à lever les yeux pour les découvrir…

Prologue

Bruxelles, 12 février 2010, 2h15

Elle frotte ses pieds l’un contre l’autre pour les libérer de leurs escarpins trop étroits et les place devant la ventilation pour profiter du souffle chaud. Passer des heures par un froid pareil dans ces souliers bon marché aux talons interminables relevait du supplice. Bien plus que la compagnie du client de ce soir. Lui était plutôt agréable. Physique banal mais correct et galant. À se demander pourquoi un type comme lui avait besoin de ses services. Elle s’en fiche, ça fait son affaire. Le mec n’a pas regardé à la dépense et a opté pour le menu complet. Elle rentrera au petit matin avec une bonne grosse liasse de billets et, avec un peu de chance, son taré de mari s’enivrera tellement pour fêter ça qu’il lui foutra la paix. Penser à son époux réveille une légère douleur au creux de ses reins.

Elle pose sa main droite sur le bas de son dos dénudé et appuie du bout des doigts sur sa colonne vertébrale. Les sièges en cuir du SUV lui collent à la peau et la poignée du frein à main lui écrase les côtes. Le roulis de la voiture lui flanque la nausée, presque autant que l’odeur et le goût de son chauffeur. Mais elle continue, résignée, de répéter ce même geste qui lui tord la nuque et lui ankylose la mâchoire. Elle lève les yeux pour regarder dehors et s’occuper l’esprit autrement qu’en s’apitoyant sur son triste sort mais les expirations bruyantes de l’inconnu ont recouvert les vitres latérales d’une buée opaque. Elle change de position, décale son dos de quelques centimètres pour soulager ses muscles engourdis, et tourne la tête en direction du pare-brise. Les essuie-glaces balayent une fine bruine que crache un ciel noir alourdi d’une brume épaisse.

Malgré l’atmosphère asphyxiante qui règne dans l’habitacle, elle frissonne. La fatigue sans doute. Les clients qui s’enchaînent comme au comptoir d’un fast-food et cette peur constante de rentrer chez elle lui bouffent le moral et la santé.

L’homme se met à remuer son bassin pour imposer son rythme. Elle souffre mais abdique, le regard perdu dans le vide cobalt de la voûte céleste. Une main caresse son dos, lui serre l’épaule puis agrippe sa nuque. Elle plisse les yeux de dégoût et réprime un haut-le-cœur. Alors que l’inconnu s’agite comme un poisson sorti de son bocal et qu’elle a l’impression abominable d’étouffer, une pluie d’étoiles surgit du ciel comme par enchantement. Des centaines de petites étincelles qui lui promettent que la lumière se trouve au bout du tunnel et qui lui intiment de garder espoir. Elles se rapprochent, de plus en plus scintillantes, perçant le brouillard de leur halo hypnotisant.

Reconnaître le bâtiment qui s’érige droit devant elle la fait retomber dans une mélancolie cafardeuse tandis que les mugissements du chauffeur lui rappellent sa condition de vie dégradante. C’est là que son connard de mari l’avait demandée en mariage. Dans le restaurant hors de prix situé dans la dernière boule de l’Atomium, construction insolite formée de neuf sphères chromées représentant un cristal de fer et clignotant comme un sapin de Noël. La soirée avait été féerique. Depuis, elle avait eu le temps de déchanter.

Le conducteur se cabre, est pris de spasmes et lâche le volant d’un geste vif. Elle relève la tête brutalement, surprise par le changement soudain de direction du véhicule. Celui-ci zigzague et les fines lumières du monument se mettent à valser. Elle essaye de s’appuyer sur les jambes du client pour se redresser mais la voiture bringuebale tellement qu’elle n’y parvient pas et reste plaquée contre l’homme, la poitrine colléee à ses cuisses, tandis qu’il tente de reprendre le contrôle du SUV. Mais les roues semblent prises d’une frénésie démentielle et dansent sur la chaussée verglacée. Le chauffeur panique, agite sa tête et fait rouler ses yeux en tous sens. D’un geste vif et désespéré, il passe sa main sous son ventre en lui écrasant les seins de son avant-bras et tire le frein à main. La voiture chasse dangereusement vers l’arrière puis tournoie comme si elle était aspirée par un tourbillon.

Et c’est l’impact. Violent. Implacable.

Elle sent son corps se soulever, son dos percuter une surface dure dans un fracas assourdissant fait de tôle qui se froisse et de verre qui explose. Puis elle retombe tel un pantin désarticulé. La seconde qui suit la laisse hagarde mais cet état de prostration ne dure pas. Elle sent rapidement une douleur effroyable lui torpiller l’abdomen. Elle passe une main sur son ventre et ses doigts s’empourprent d’un liquide visqueux.

Le chauffeur l’observe, bouche ouverte, complètement sous le choc. Il n’a pas une égratignure. Elle le regarde, suppliante. Il déglutit et ses mâchoires se mettent à trembler comme celles d’un gamin avant une colère. Elle lui demande d’alerter les secours. Il déboucle sa ceinture de sécurité.

Elle espère qu’il va appeler une ambulance.

Il sort de l’habitacle.

Elle prie pour qu’il revienne très vite.

Il s’enfuit à toutes jambes.

Puis, après quelques minutes qui lui paraissent aussi longues qu’un hiver glacial à Bruxelles, les lumières clignotantes de l’Atomium pâlissent et s’éteignent sous ses paupières closes tandis qu’un dernier souffle l’emporte dans les abîmes de sa déchéance.

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PREMIÈRES LIGNE #39

PREMIÈRES LIGNE #39

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Le grand vertige de Pierre Ducrozet

Adam Thobias a indiqué à Carlos Outamendi le fauteuil rouge à franges. Dans les deux tasses il a versé du thé qu’ils ont bu en silence. On entend des gouttes d’eau qui tombent dans le puits, quelques tuiles qui craquent. L’eurodéputé est arrivé ce matin à Brighton dans la retraite d’Adam Thobias pour essayer de l’en sortir. Un peu plus de thé ? Avec plaisir. On parle de la lumière, bien pâle à cette époque de l’année, et des canards qui aiment poser leurs becs sur le réservoir d’eau. Outamendi, après une première attaque, trop discrète, revient à la charge sur le côté, vous savez, c’est une opportunité historique, il y aura des moyens importants, une grande marge de manœuvre. Adam Thobias, les deux mains reposant sur les accoudoirs en velours, le corps long et las perdu entre les étagères en bois brut de la bibliothèque, regarde l’eurodéputé d’un air étrange dans lequel flotte de la circonspection, mais aussi, peut-être, de l’indifférence. Celui que je préfère, c’est le petit, là-bas, dit Thobias en pointant du doigt la bande de canards. Il ne sait pas, il ne sait rien, il cancane quand même. Il glisse son bec dans le puits pour tenter de boire. Bientôt, il comprendra. Outamendi boit une nouvelle gorgée de cet earl grey haute cuvée. Il a la vessie qui va exploser mais il faut qu’il tienne. Pendant un moment, le maître des lieux a semblé vaciller. Mais il s’est ressaisi et étudie à présent la baie vitrée qui s’ouvre sur un jardin triste et humide ponctué de statues mousseuses et de bégonias presque partis déjà. Une demi-heure plus tard, alors qu’ils évoquent les derniers remous au Parlement européen, Thobias dit oui, au détour d’une phrase, de sa voix grave et lointaine, sans rien ajouter mais Outamendi comprend. Est-ce l’aspect nouveau du projet qui l’a convaincu, ou bien l’enveloppe allouée – il n’en dira rien.

Et c’est un long oiseau ébouriffé, aux cheveux encore abondants malgré ses soixante-cinq ans, qui débarque trois semaines plus tard, la tête légèrement inclinée, les yeux bleus perçants, dans la grande bâtisse à moitié flinguée de la rue du Vallon, dans le centre de Bruxelles. Trois étages, des bruits de pas émis par une cinquantaine de jambes, des Mac tout juste sortis de leurs étuis, des classeurs, des cartes, des documents étalés partout. On est pleins d’idées, de projets, d’ardeur, comme au début d’une histoire d’amour.

Le nouveau bateau, dont Adam Thomas

prend les commandes, porte le sigle de CICC, Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel – CICCNCN, c’était à peu près imprononçable, on a décidé à l’unanimité de raccourcir. Une centaine de gouvernements (à l’exception notable, quoique attendue, des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine), d’instances internationales (principalement l’ONU, l’Union européenne et la Banque mondiale) lui ont accordé des crédits : 120 milliards en tout pour aborder le défi bio-écologique depuis un autre versant que les politiques publiques, jusqu’à présent parfaitement inefficaces.

Quelque chose est en train de se passer. Il aura fallu une suite de catastrophes, incendies, épidémies, disparition d’écosystèmes et fonte des glaces pour qu’un spectaculaire revirement s’opère. Chloé Tavernier a bien senti le vent tourner. Militante de longue date, elle s’était jusqu’alors heurtée à un mur d’indifférence et de mépris, ah ouais t’aimes les arbres et les vaches, génial, mais en 2016 quelque chose s’est débloqué et alors tout est allé très vite sous la pression d’une nouvelle vague, vive et déjà exaspérée, portant l’agneau sacrifié par leurs parents. À moins que ce ne soit tout simplement la folle température qui brûla les peaux, cet été-là, et réveilla les cerveaux endormis. Cela déboucha, autre surprise, sur la création de cette organisation entièrement consacrée à la réinvention d’un pacte naturel. Lorsqu’on proposa à Chloé Tavernier de faire partie de l’équipe, elle esquissa dans son salon de la rue des Rigoles à Paris le pas de zouk des grands jours.

— Et qui va prendre la tête de la commission ?

Elle espérait, comme tous, que l’homme ayant mené le combat pendant quarante ans rejoigne l’aven­ture, mais il s’était semble-t-il éloigné des affaires, fatigué de ne rien voir venir.

— Si je viens, en revanche, avait finalement soufflé Adam Thobias à Carlos Outamendi en lui serrant la main devant le seuil pavoisé de sa maison, ce ne sera pas pour le plaisir de la balade.

Et il n’avait pas menti ; attrapant sa baguette, il donna aussitôt le tempo, suivi par ses vingt-quatre collaborateurs venus du monde entier.

En réalité, Adam Thobias a accepté à une condition. La création d’une entité à part, à l’intérieur de la commission, constituée de “spécialistes chargés de missions”.

— Qui serait comme le bras armé du reste, avait-il expliqué autour de la table de réunion. On envoie des gens enquêter partout dans le monde. Il faut ça si on veut réussir. On peut bien s’enfermer à Bruxelles pour imaginer le futur, si on n’a pas le présent ça ne servira à rien.

Les têtes autour de lui, tout à leur joie d’avoir attrapé le gros poisson dans leur escarcelle, opinèrent longuement.

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PREMIÈRES LIGNE #38

PREMIÈRES LIGNE #38

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Cataractes de Sonja Delzongle

Prologue

Jan ! Jan !

La voix de sa mère dans le vacarme. C’est la dernière fois qu’il l’entend. Étouffée, lointaine. Affolée. L’eau est montée si vite… Personne n’a eu le temps de réagir. Lui, jouait dehors avec le chien. Hatsa. Où est-il ? Il ne perçoit plus ses aboiements, passés des plaintes au silence. À cheval sur Hatsa, un leonberg dont la taille évoque plus celle d’un poney, Jan a été soudain emporté. Autour de lui s’est refermée une masse visqueuse et froide. Glacée. Un mélange d’eau et de boue. Les maisons ont disparu. Toutes. La sienne a sans doute subi le même sort. Seuls quelques toits en pierres plates et grises rappelant des écailles de tortue affleurent. Bientôt, ils seront recouverts eux aussi. Des vies avalées. Tout ne sera plus qu’histoire ancienne.

Zavoï englouti. Un village entier rayé de la carte en quelques heures. Le village le plus isolé de tous ceux qui peuplent les berges de la Viso, la rivière prenant sa source de l’autre côté de la frontière, en Bulgarie.

Le ventre de la montagne s’est ouvert sans prévenir. Au-dessus de lui, le ciel n’est qu’obscurité. Espaces céleste et terrestre se confondent en un magma où, impuissant, l’enfant s’enlise. La solitude dans laquelle il s’enfonce est un gouffre noir. Incapable de s’en extraire, plus il se débat, plus ça l’aspire. Un monstre de fange, d’eau et de terre qui l’emporte dans sa gueule.

Où sont-ils, tous ? Mama ! Mama ! voudrait-il crier mais, la bouche ouverte sur ce mot que plus jamais il ne prononcera, il s’aperçoit qu’elle est pleine de boue, que sa langue est prisonnière et figée. Il va étouffer. La bourbe lui entre dans le nez, les oreilles, avec un bourdonnement infernal. Ça coule à l’intérieur, dans sa gorge, ses poumons, prêts à éclater, ça lui rentre par l’anus et ça se déverse dans ses intestins. Un long ver noir qui s’étire dans ses entrailles saturées. Mama ! Mama !

Sa tête émerge enfin de la terre liquide, l’air s’engouffre dans ses narines et dans sa gorge avec un sifflement, Kosta ouvre les yeux et regarde autour de lui. Là où la boue s’est retirée.

Le drap posé sur le corps endormi de Jasna se soulève et retombe au rythme de sa respiration douce et profonde. Lui aussi respire. Il sent la sueur dans son dos et sa nuque comme une toile d’araignée humide. Il a quarante-deux ans de plus que le petit Jan avalé par la bête puis recraché vivant. Vivant. Mais toujours privé de réponse acceptable au drame qui a brisé son enfance. Quel est ce démon venu lui arracher la moitié de lui-même ? Ses parents, ses deux frères et ses deux sœurs, ses grands-parents paternels, son oncle, sa tante, un cousin. Au total, onze membres de sa famille.

Le cauchemar lui a laissé un peu de répit depuis son installation à Dubaï avec Jasna. Surtout depuis la naissance de Fjona, son ange, son soleil. Elle a aujourd’hui trois ans, l’âge qu’il avait au moment du drame. Et il s’est juré de la protéger. Lui qui n’a rien pu faire pour sauver les siens. Lui qui a survécu effrontément, parmi la trentaine de rescapés. Le plus jeune d’entre eux. Alors qu’un si petit garçon aurait dû mourir broyé dans le torrent de boue et de pierres qui l’emportait. Ce n’était pas normal… Mais rien n’est normal dans cette histoire. Son chien Hatsa dont la photo trône sur sa table de chevet, à côté de celle de sa mère que lui ont donnée ses grands-parents, de celles de Jasna et de Fjona, est mort depuis longtemps. Jan Kosta n’oubliera jamais comment la brave bête, sautant d’une palette où elle avait trouvé refuge, a nagé contre le courant jusqu’à son jeune maître dont seul le visage émergeait et, lui saisissant le bras dans sa gueule, l’a traîné jusqu’à un rocher plat à hauteur duquel ils avaient dérivé.

Chaque fois que ce cauchemar le réveille, Kosta éprouve la même sensation. Sa joue contre le poil mouillé du chien dont les flancs se soulevaient rapidement. L’odeur de vase mêlée à celle de bête. Effluve rassurant, qui l’ancrait à la vie. Sa seule amarre au milieu du chaos.

Ça s’était passé en avril, l’air hivernal radoucissait au profit de la tiédeur printanière, mais les grosses pluies des jours précédents, peut-être à l’origine du glissement de terrain, avaient contribué à maintenir une atmosphère fraîche dans la montagne. La chaleur animale avait préservé celle du petit Jan, l’empêchant de mourir gelé.

Combien de temps s’était écoulé avant qu’on vienne à leur secours, une éternité sans doute, à l’échelle d’un être si petit. Dans les tourbillons d’eau opaque entourant leur rocher, Jan a perdu connaissance, collé à Hatsa qui n’a pas bougé jusqu’à ce qu’arrivent deux types à bord d’un canot. Intrigués par ce petit blotti contre un chien aussi immobile que le rocher qui leur servait de refuge, ils s’approchent. En quelques coups de rame, ils atteignent la pierre plate mais ont le plus grand mal à maintenir le pneumatique à peu près stable, le temps d’attraper le gamin par les jambes et de l’attirer à eux comme un sac malgré les aboiements du leonberg. Le visage recouvert d’un masque gluant qui lui tire la peau, claquant des dents, Jan émerge sans comprendre ce qui lui arrive, clignant désespérément des yeux en direction des deux types. Une fois Kosta à bord, le canot s’éloigne rapidement, abandonnant le leonberg à son sort, sans se soucier des hurlements désespérés du gosse qui veut son chien.

À mesure que la silhouette esseulée de l’animal diminue dans son champ de vision, un sentiment aussi puissant que la haine envahit le petit Jan Kosta. Encore trop jeune et vulnérable pour se jurer de leur faire payer un jour l’abandon de Hatsa, il serre les poings si fort en soufflant par la bouche et le nez des bulles grises que ses petits ongles s’enfoncent dans sa chair jusqu’au sang.

Ballotté par l’eau qui n’en finit pas de monter, le canot gonflable se met à tournoyer sur lui-même, heurté par des troncs et des planches, sans se percer ni se renverser. Entraînés dans une valse infernale, munis de leurs rames, les deux hommes se retrouvent enfin, au terme d’une lutte contre le courant et les tourbillons, dans un décor que ni eux ni le jeune Kosta ne sont près d’oublier.

L’eau, partout autour d’eux. L’eau, à perte de vue. Comme une mer sombre et menaçante. Une mer sans vagues. À peine quelques remous font-ils tanguer l’embarcation. L’eau occupe l’espace entre les montagnes, a avalé tout le relief accidenté. Au loin, les plus hauts sommets encore enneigés semblent émerger de cette mer soudainement formée, le spectacle est à couper le souffle. Le paysage, encore familier quelques heures auparavant, se trouve transformé à jamais. Comme si la terre avait bougé à cet endroit, déplaçant tout, avalant tout pour créer autre chose. Une autre planète. Même le petit Jan, dont les braillements suite à la disparition de son Hatsa trouaient les tympans de ses deux sauveurs, n’émet plus aucun son. La boue a commencé à sécher sur son visage, formant une carapace d’argile rétractée sur sa peau. Ses petits poumons encombrés sifflent faiblement et des quintes de toux lui font recracher les particules noires accumulées.

Du village, il ne reste que quelques débris flottants. Les derniers toits en écaille de tortue ont disparu sous l’eau. La famille de Kosta a toujours vécu à Zavoï, dans cette partie sauvage et montagneuse de Serbie du Sud-Est qui fait partie de la chaîne du Grand Balkan. Jan est un enfant de Zavoï. Comme ses deux frères et ses deux sœurs. Il était le plus jeune. Où sont-ils maintenant ? Ont-ils survécu eux aussi ? Et ses parents ?

Les deux hommes du canot ont navigué jusqu’à la tombée de la nuit, quand ils ont atteint la terre ferme. Des cadavres gonflés remontent à la surface comme des bouchons de champagne, donnant à leur navigation un caractère macabre. Nombre d’entre eux tapent tête la première contre le pneumatique qui résonne de chocs sinistres. L’enfant, inconscient de ce que ça signifie, en fait un jeu. Chaque fois qu’un corps heurte le canot, Jan lance un cri de victoire, comme s’il venait de marquer un but.

Sans prêter attention aux commentaires des deux types, Jan scrute avidement la surface de l’eau, à l’affût de nouveaux cadavres dans le jour déclinant. Un soleil écarlate se dilue au pied des montagnes baignées de sang.

— Mama ! Mama !

Le cri du gosse a brisé l’harmonie des clapotis. Un cri terrible, aigu, à fendre les pierres. Les deux hommes suivent le regard du petit. Contre le canot, flotte le corps d’une femme. Des cheveux d’or déployés en éventail autour d’un visage gris violacé. Elle doit avoir la trentaine à peine. Ses pupilles éteintes fixent le ciel et sa bouche pleine de terre semble figée sur un cri muet. Penché sur le cadavre, de sa petite main noircie de boue, il s’est mis à caresser le front mouillé de la jeune femme en pleurant.

— C’est ta mère ? demande l’un des deux types éberlué. Il vient de crier « mama », il l’a reconnue. Laisse-le tranquille, fait l’autre.

— Il se trompe peut-être. Dans cet état, tous les morts se ressemblent.

— Ils sont blonds tous les deux. Les yeux clairs. Ça doit être elle.

— Qu’est-ce qu’on fait ?

— Comment ça ? Tu veux qu’on fasse quoi ? On gagne vite ce putain de bord, si on y arrive avant la nuit…

— À voir tous ces pauvres gens, je me dis qu’on a une sacrée chance d’être encore vivants, mon gars.

— C’est pas de la chance, imbécile ! C’est Dieu.

— Je me demande bien ce qu’on a fait pour le mériter…

Ils avaient fini par la découvrir, cette berge accessible, et ils avaient accosté au milieu de monceaux de pierres, de troncs cassés et de débris divers, sans vraiment savoir où ils étaient. Tirant l’embarcation sur la rive, ils avaient descendu Jan du canot en le portant sous le bras, soulagés de sentir enfin le sol sous leurs pieds. Se retournant une dernière fois sur l’étendue d’eau qui avait tout recouvert, ils étaient restés quelques instants silencieux et prostrés. Là, au milieu, quelque part sous des tonnes d’eau, se trouvait leur village. Plus tard, ils apprendraient qu’en s’effondrant au cours du glissement de terrain, la terre et les pierres charriées avaient formé un barrage d’une cinquantaine de mètres de hauteur et de cinq cents mètres de long, à l’origine du lac sous lequel était enseveli Zavoï. Le Grand Balkan n’avait jamais connu de phénomène d’une telle ampleur, tout juste quelques tremblements de terre mineurs qui avaient secoué la montagne.

Les deux hommes, hagards, exténués, munis d’une seule lampe torche récupérée sur le canot, allaient devoir marcher au hasard, à la recherche d’autres rescapés ou d’un refuge.

Avec la nuit s’était levé des montagnes un petit vent froid et il fallut faire un feu pour se réchauffer. Il y avait du bois à foison, mais les morceaux de planches ou les branches arrachées étaient gorgés d’eau, inutilisables. Et Jan les retarderait, c’était sûr.

Après concertation, ils avaient décidé d’abandonner l’enfant sur place pour continuer leur chemin à leur rythme. Comme un chien dont on ne veut plus, comme Hatsa sur son rocher un peu plus tôt, Jan avait été laissé à côté du canot, sur la rive du nouveau lac, tout seul près d’un feu que les deux hommes avaient réussi à allumer en arrosant le bois d’un peu d’essence du jerrican qui se trouvait dans le pneumatique.

— On peut pas t’emmener, gamin, avait déclaré l’un des deux types. On sait pas où est ta famille. C’était peut-être ta mère, le corps que t’as vu, mais c’est possible que non. Quelqu’un te trouvera sûrement, en passant ici. Même peut-être quelqu’un des tiens. Alors tu restes près du feu et quand les flammes sont moins fortes, tu mets tout de suite des branches comme je t’ai montré. Et quand il y en aura plus de celles-ci, tu iras en ramasser. Ça devrait t’aider à passer la nuit. Tiens, des biscuits si t’as faim.

L’homme lui avait tendu un petit paquet qu’il venait de sortir de sa poche. Sur ces mots, il s’était relevé et avait rejoint l’autre, qui l’attendait plus loin – il n’avait pas la force d’assister à cette scène.

— Il va pas survivre, le môme. Trois ans, tout seul, la nuit, l’air glacé de la montagne. Il y a peut-être des ours ou des loups qui vont le sentir…

— Et ma grand-mère aussi ! T’en as déjà vu beaucoup, de ces animaux, toi, par ici ? Il faut monter plus haut, ou s’enfoncer dans la forêt. Ouais, mais tout ça a dû leur flanquer la trouille et ils ont dû sortir de leur tanière.

— Ou, au contraire, s’y planquer. Allez, viens, on a pas le choix. Si tu te sens de t’occuper d’un môme qui va avoir envie de pisser toutes les cinq minutes, qui pourra pas marcher un kilomètre, qui aura faim, soif, t’as qu’à y retourner et le récupérer, mais sans moi.

L’autre n’avait pas répliqué et les deux types s’étaient éloignés dans la nuit, marchant dans le cercle blafard de la lampe torche. Ne comprenant sans doute pas ce qui lui arrivait, Jan était resté près du feu, persuadé que c’était ce qu’il devait faire. Obéir ses sauveurs devenus des lâcheurs.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ des deux hommes quand un halètement s’était fait entendre dans l’obscurité. D’abord lointain, puis de plus en plus proche. Malgré sa fatigue et son état de faiblesse, Jan, couché près du feu, avait tendu l’oreille, plus intrigué qu’apeuré. Ça bougeait, dans la nuit. Ça s’avançait vers lui, pas à pas.

Avant qu’il ait le temps de crier, une masse humide l’avait plaqué au sol et le couvrait de baisers poisseux. Cette odeur familière… mélange d’humus, de vase et de senteur animale. Hatsa ! Leurs battements de cœur, rapides, s’étaient mêlés dans une explosion de joie. Ils avaient roulé ensemble dans la terre, l’un sur l’autre, Jan s’agrippant à l’épaisse toison du leonberg. Une fois calmé, Hatsa s’était allongé à côté de son jeune maître en remuant la queue, sa grosse tête sur les cuisses de Jan.

Voyant le canot s’éloigner du rocher où on l’avait laissé, le leonberg n’avait pas tardé à sauter dans l’eau et à les suivre à distance, guidé par son flair, afin de retrouver le seul être qu’il lui restait au monde.

Épuisé par toutes ces émotions, après avoir partagé les biscuits avec Hatsa qui ne s’était pas fait prier pour avaler sa part, Jan avait sombré dans un sommeil troublé par des visions d’apocalypse. De ces froides ténèbres, blotti contre l’épaisse fourrure, était né le premier des cauchemars qui allaient hanter Jan Kosta toute sa vie. Le même cauchemar qui se répéterait chaque nuit. Et il se réveillerait toujours au même moment, en sueur, avec cette impression d’étouffer, de la boue plein la bouche, le nez et les poumons.

Le jour venait de se lever sur les sommets enneigés et le lac nouveau-né, dans la même virginité et le même dépouillement qu’à l’origine du monde, lorsque Hatsa s’était mis à grogner fébrilement. Des alertes répétées, tandis que des pas raclaient la terre. Quelqu’un approchait du feu où résistaient vaillamment quelques braises.

Encore endormi, recroquevillé contre les flancs de son chien, Jan sentit qu’on lui tapotait l’épaule. Le contact le fit sursauter et il se redressa en appelant Hatsa. Le chien avait l’air à la fois calme et sur ses gardes, oreilles dressées.

Devant eux se tenait un homme, le visage à moitié dévoré par une épaisse barbe noire, enveloppé dans un manteau en peau de mouton, une toque de la même matière lui tombant sur les yeux, une besace en bandoulière, le regard noir et perçant, un bâton à la main, du bout duquel il venait de toucher Jan pour voir si le petit était mort ou vivant.

— Ça va, gamin ? demanda le gars en s’accroupissant, une main dans sa besace d’où il avait tiré une gourde. T’as soif ?

Pour toute réponse, Jan saisit le récipient et se mit à boire d’un trait.

— Hé, doucement, laisses-en un peu pour les copains ! T’es tout seul ? C’est ton chien ? Comment t’es arrivé ici ?

— C’est Hatsa, se contenta de répondre Jan.

— OK, lui c’est Hatsa et toi ?

L’enfant regarda le gars en clignant des yeux. Allait-il partir lui aussi et le laisser ?

— Jan.

— Jan. C’est tout ? T’as bien un nom de famille…

Mais le gosse, épuisé, fermait déjà les yeux. L’homme hocha la tête.

— Et les tiens, ils sont où ? Qui a fait ce feu ?

— Les deux hommes du bateau. Après, ils sont partis.

— Et tes parents ? Tu sais où ils sont ?

— Mama… commença à pleurnicher Jan en se frottant les yeux de ses poings sales. Elle… elle est là-bas…

Il tendait la main vers le lac.

— Comment tu sais ? Tu l’as vue ?

Jan secoua la tête de haut en bas.

— T’as quel âge ? Pas plus de trois ans, j’imagine.

— Trois.

En même temps que les mots, autant de petits doigts s’étaient dressés sous le nez du gars.

— Si t’es seul, viens avec moi. On va essayer de retrouver les tiens. Même s’il y a peu de chances qu’ils soient encore vivants.

— C’est pas vrai ! se mit à hurler Jan. C’est pas vrai ! T’es un menteur !

— OK, si je suis un menteur, je te laisse ici avec ton chien, répondit l’homme en se levant.

— Non ! Non ! Je veux retrouver mama !

— Alors tu me traites pas de menteur, hein ? Si je te dis que ton village, il est là, quelque part sous l’eau, c’est vrai. Va falloir que ça rentre dans ta caboche. Et aussi qu’il y a peu de survivants.

— C’est quoi, « survivants » ?

— Se grattant le menton sous sa toison, l’homme cherchait comment expliquer à un gosse ce qu’était mourir et survivre.

— Les survivants, c’est ceux qui sont pas morts, tu vois ? Ceux qui sont toujours en vie, comme toi et ton chien.

Alors que ces mots irréels le traversaient de part en part, Jan se tourna vers le lac dans lequel se fondaient des teintes rose et orangé, comme si elles bavaient du ciel. Une vision qui allait s’imprimer dans sa mémoire et l’accompagnerait toute sa vie. C’était donc là, au fond de cette masse liquide, que se trouvaient désormais sa maison, son village, ses copains, ses frères, ses sœurs ? Peut-être faisaient-ils partie de ces corps remontant à la surface, flottant comme des troncs. Ils seraient donc des morts, et lui et Hatsa, des « survivants » ? Une déduction bien compliquée pour le cerveau d’un si jeune gamin, qui se sentait tout aussi mort que ces corps dans la boue.

— Allez, debout ! On y va, Jan ! T’es un homme, maintenant ! Bouge-toi donc ! l’a encouragé le gars en lui tendant la main. Moi, je suis Djol.

Djol finirait par retrouver ses grands-parents maternels dans un village de la vallée, et marquerait à jamais la mémoire de Kosta. Après avoir partagé l’existence solitaire et sauvage de son protecteur durant deux semaines, dans une cabane au beau milieu de la forêt, l’enfant fut conduit à la seule famille qui lui restait.

Aujourd’hui encore, Kosta, lorsqu’il pense à l’homme qui l’avait découvert presque gelé, le sauvant d’une mort certaine, se demande s’il est toujours de ce monde.

Une fois chez ses grands-parents, Jan retrouva son nom complet, Kostadinovic, ainsi que les souvenirs de sa courte vie à Zavoï lorsqu’il était le petit-fils du chef du village, disparu dans la catastrophe.

Mais en dépit de toute l’attention et de l’amour parfois un peu rude de ses grands-parents, le drame n’avait pas quitté Kosta. C’était là, en lui, dans sa chair. Cette chose que les cauchemars ravivaient sans cesse. La bête qui s’était réveillée pour engloutir son village et les siens. Le monstre tapi dans la montagne, dont personne n’avait soupçonné l’existence. Une question le hantait comme ses fantômes. Pourquoi ? Pourquoi la terre avait-elle bougé ce jour-là ? Pourquoi le sol s’était-il dérobé, pourquoi cette gigantesque coulée de boue entraînant tout sur son passage ? Que s’était-il passé dans les entrailles terrestres ? Était-ce, comme certains le racontaient, le réveil du diable ?

Seule la science pouvait lui apporter des réponses, remplacer l’image de la bête par une explication rationnelle. Kosta s’était donc lancé dans l’hydrogéologie. Des études passionnantes qui l’avaient souvent conduit sur le terrain, à l’étranger, en Afrique, en Asie. Et c’est en fêtant son premier poste à trente ans, lors d’une soirée organisée par un ami à Belgrade, qu’il rencontra Jasna, de dix ans sa cadette, qui deviendrait sa femme trois ans plus tard. Avec elle, il partirait, à l’approche de la quarantaine, s’installer à Dubaï à cause de son travail, mais aussi pour les liens qu’entretenait Belgrade avec cette mégapole. Le poste proposé par une compagnie pétrolière était une occasion à ne pas manquer. Qui changerait son train de vie, plutôt modeste en Serbie, en existence rêvée. Un appartement luxueux avec terrasses et piscine au sommet d’une tour, une vue panoramique sur le désert, deux voitures haut de gamme, des équipements high-tech, des séances de golf et d’équitation pour Jasna, la belle vie pour l’enfant de la Vieille Montagne, né au milieu des chèvres et des moutons.

Jasna. Seuls ses cheveux blonds et son visage émergent du drap blanc. La ressemblance avec la mère de Jan sur la photo est frappante. Kosta, malgré son très jeune âge au moment où il l’a perdue, a gardé de sa mère, de ses mimiques et expressions un souvenir précis, presque photographique.

— C’est dingue ce que tu peux lui ressembler…, dit-il parfois à Jasna.

— Je ne veux pas ressembler à une morte ! s’indigne-t-elle.

La respiration régulière de sa femme le rassure. Depuis quelque temps, il sent qu’elle ne va pas bien. Le changement est survenu un an après la naissance de Fjona. Une sorte de baby-blues à retardement. C’est comme si Jasna avait renoncé à son corps, à sa féminité. Elle s’est mise à boire régulièrement, prétextant qu’un peu de vin lui faisait du bien. N’ayant pas besoin de travailler, son univers se limite à la maison et au peu d’activités qu’elle pratique en dehors. Elle a pris du poids, au moins huit kilos, mais elle ne semble pas s’en émouvoir. Pour Kosta, le plus grave est son manque d’intérêt et d’élan maternel pour Fjona, qu’il lui reproche de plus en plus souvent.

— Et toi, tu n’en as que pour elle, à croire que je ne t’intéresse plus ! lui rétorque Jasna froidement.

— C’est ma fille, je veux qu’elle soit heureuse. Je veux qu’elle ne manque de rien, surtout pas d’amour.

Mais Jasna s’enlise de plus en plus dans la mélancolie et l’indifférence.

Après plus de dix ans de belle entente, le couple se retrouve à la dérive. Ce qui n’empêche pas Jan d’être fou de sa fille et de la gâter au-delà du raisonnable. Son amour pour elle est même devenu un refuge.

Sortant du lit sans faire de bruit après avoir regardé l’heure à sa montre connectée, cinq heures, le dos encore ruisselant de sueur, une odeur de vase au fond des narines, le premier réflexe de Kosta après son cauchemar est d’aller voir Fjona. Sa chambre d’enfant, un véritable parc à jouets, a la meilleure exposition, au sud, pour la lumière. Comme toutes les autres pièces, elle est équipée d’un climatiseur.

Jan entrouvre la porte et passe la tête. Couchée sur le dos, Fjona dort profondément. Ses bouclettes dorées, ses joues fraîches et rebondies et ses mains potelées lui donnent un air de Cupidon. D’ailleurs, Kosta, entre autres mots tendres, aime lui répéter « Mon petit ange» en la soulevant dans ses bras. Son regard s’attarde avec tendresse sur la fillette. Chaque fois, il se demande comment ils ont fabriqué une telle merveille. Pourtant, elle est là, fruit de ce qui aurait dû être un amour stable et solide, petit être de joie et de vivacité, unique et si précieux. Il donnerait sa vie pour elle. Et il aime ce sentiment.

Au même moment, posé sur sa table de chevet, son smartphone se met à vibrer. S’il était là, Kosta verrait s’afficher le numéro de Vladimir Krstic, son ami d’études, ingénieur en chef à la centrale hydroélectrique construite trois ans auparavant là où Zavoï a été englouti. Là où l’énergie de l’eau de la Viso était la plus exploitable.

Mais Kosta n’écoutera le message de Vlada qu’une heure plus tard, bloqué dans leur appartement par ce qu’il a vu arriver au loin en buvant son café sur la terrasse. Un mur de sable.

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PREMIÈRES LIGNE #37

PREMIÈRES LIGNE #37

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Une deux trois de Dror Mishani

Un de mes coups de coeur de ce premiers trimestre de l’année 2020.

Un livre résolument féministe.

UNE

1

Ils firent connaissance sur un site de rencontre pour divorcés. Il y affichait un profil plutôt banal – quarante-deux ans, divorcé, deux enfants, habite à Guivataïm –, et c’est ce qui la poussa à lui envoyer un message. Il avait évité les « prêt à dévorer la vie » ou « en pleine recherche intérieure, je compte sur toi pour me révéler à moi-même ». 1m77, profession libérale, bonne situation, ashkénaze. Opinions politiques néant, tout comme la plupart des autres rubriques. Trois photos, une ancienne et deux apparemment plus récentes, sur lesquelles il présentait un visage plutôt rassurant et sans signe particulier. Autre détail : il n’était pas gros.

Ce pas, elle l’avait franchi sur les conseils du psychologue de son fils (Erann venait d’entamer une thérapie), qui l’avait convaincue de l’importance de montrer au garçon qu’elle faisait autre chose que se lamenter sur son sort et qu’elle se prenait, elle aussi, en main. Elle avait déjà commencé à recréer, pour eux deux, une sorte de routine quotidienne : dîner à sept heures, douche, émission de télé en VOD, puis chacun préparait son sac pour le lendemain. À huit heures et demie, neuf heures moins le quart, elle le mettait au lit et continuait, pour l’instant, à lui lire une histoire, même s’il était déjà capable de le faire tout seul : ce n’était pas le moment de renoncer à ces minutes privilégiées. Ensuite, elle ouvrait l’ordinateur portable qui l’attendait dans le coin bureau de son salon, jetait un coup d’œil sur les profils du site et lisait les messages qu’on lui avait envoyés. Cela dit, jamais elle ne répondrait à un homme qui la contacterait par ce biais, c’était clair. Elle préférait prendre l’initiative.

Fin mars.

Elle portait encore un pull en soirée et quand elle se glissait seule dans le lit, elle entendait parfois la pluie tomber.

Elle lui envoya un premier message : « Serais ravie de faire votre connaissance. » Il répondit deux jours plus tard : « D’accord. Comment ? »

Ils poursuivirent par tchat.

« Vous enseignez dans quel type d’établissement ? Primaire ? Supérieur ?

— Lycée.

— Lequel ?

— Évitons les détails pour l’instant. À Holon. »

Elle était prudente alors que lui ne cachait rien. Au fil de leurs échanges, les rubriques « néant » de son profil se complétèrent rapidement. Il faisait du vélo, surtout le shabbat, au parc haYarkon.

« J’ai négligé mon corps pendant des années, mais je me suis récemment inscrit à une salle de sport. J’adore. »

À en juger par les photos, elle trouva que ses efforts ne sautaient pas aux yeux. Il était avocat, « pas un ténor du barreau, un petit cabinet où j’exerce seul ». Son principal secteur d’activité était lié aux démarches d’obtention d’un passeport polonais, roumain ou bulgare que pouvait entreprendre, depuis quelques années, tout Israélien ayant des racines dans ces pays-là et désireux de bénéficier d’une double nationalité. Il avait trouvé ce créneau après avoir travaillé pendant plusieurs années au département juridique d’une grande agence de recrutement de main-d’œuvre étrangère, de ces entreprises qui, en Israël, prospéraient depuis plusieurs décennies. Certaines d’entre elles s’étaient tournées vers l’Asie (principalement les Philippines ou l’Inde), mais la sienne se concentrait sur l’Europe de l’Est, ce qui lui avait permis de se constituer un solide carnet d’adresses et des relations avec les différentes administrations des pays concernés. « Auriez-vous par hasard besoin d’un passeport polonais ? lui demanda-t-il.

— Ça ne risque pas, mes parents viennent de Libye. Avez-vous des contacts avec Kadhafi ? »

Au lycée, ses collègues la mirent en garde contre ce genre de rencontre. Insistèrent sur le fait qu’on ne pouvait pas croire ce que les gens disaient d’eux-mêmes. Mais il ne raconta rien de spécial, au contraire, il semblait s’efforcer d’apparaître le plus banal possible. Au bout de quelques jours à discuter en ligne, il lui demanda : « Allons-nous, finalement, nous rencontrer ?

— Finalement, oui », répondit Orna.

Et ce finalement arriva au début du mois d’avril, un jeudi à vingt et une heures.

Il lui laissa le choix du lieu. Elle opta pour le Landwer Cafe, place Habima à Tel-Aviv. Trois jours auparavant, lors d’une entrevue avec le psy d’Erann, elle avait tellement parlé d’elle-même que le thérapeute lui avait suggéré d’envisager de se faire suivre, elle aussi. Elle avait éclaté de rire, s’était excusée de s’être laissé emporter et avait expliqué que de toute façon elle n’en avait pas les moyens, d’ailleurs si elle parvenait à financer les séances de son fils, c’était avec l’aide de sa mère.

Le psy lui recommanda de ne pas faire mystère de ce premier rendez-vous, mais de ne pas non plus insister dessus. Si Erann demandait avec qui elle sortait, elle pouvait dire que c’était avec un ami, s’il voulait en savoir plus, elle n’aurait qu’à lui expliquer qu’il ne le connaissait pas, que c’était un nouvel ami prénommé Guil. Il ajouta que mieux valait éviter les services de la grand-mère pour garder le garçon (chez eux ou chez elle) ce soir-là, au risque qu’elle en dise trop, vu sa propension à tout monter en épingle. Il lui conseilla donc de prendre leur baby-sitter habituelle, celle qu’ils appelaient à l’époque où papa et maman allaient encore au cinéma ensemble.

Tel-Aviv était saturée. Les bouchons avaient commencé dès la sortie de la voie express Ayalon, lorsqu’elle avait tourné dans la rue haShalom, et sur Ibn Gvirol ça ne roulait pas mieux. Quant au nouveau parking souterrain de la place Habima, il était complet. Par chance, le matin même, Guil lui avait envoyé son numéro de portable en message privé sur le site, elle put donc le prévenir par SMS qu’elle aurait du retard. Elle fit demi-tour, alla se garer dans le parking de la rue Kaplan et, pour arriver jusqu’au théâtre national, elle dut se frayer un chemin parmi la faune de noctambules qui envahissaient la place, barbus tatoués, superbes demoiselles, couples avec bébés. Peut-être un autre endroit aurait-il mieux convenu ? Elle s’était habillée tout en blanc, pantalon court en coton, chemisier et veste légère par-dessus, ce qui lui donna aussitôt un coup de vieux, ou plus exactement – c’était pire ! – une allure de vieille qui veut la jouer jeune.

« Je me demande ce qu’on fait ici. Ce n’est carrément plus de mon âge ! »

Telle fut la première phrase que Guil prononça et cela l’aida à se sentir un peu moins décalée. En revanche, la situation – se retrouver ainsi face à un inconnu – lui fut beaucoup plus étrange qu’elle ne se l’était imaginée.

Il se leva à son arrivée et lui serra la main comme s’il s’agissait d’un rendez-vous professionnel. Il commanda un café au lait, alors elle renonça au verre de vin qu’elle aurait volontiers pris et se rabattit sur du cidre chaud avec un bâton de cannelle. Même s’il n’était pas vraiment mince, son apparence prouvait qu’effectivement il fréquentait une salle de sport. Il avait fait moins d’efforts vestimentaires qu’elle, portait un jean, un polo bleu et des runnings blanches. D’emblée, il endossa le rôle du plus expérimenté des deux : c’était loin d’être son premier rendez-vous du genre.

« En général, on parle divorce, commença-t-il, on confronte expériences et stratégies. Ça fait un peu rencontre d’anciens combattants. C’est plutôt déprimant, mais je suis prêt à me lancer.

— S’il vous plaît, tout, mais pas ça ! » l’arrêta-t-elle aussitôt.

Non qu’elle ne fût pas curieuse d’en savoir plus là-dessus, mais elle aurait été incapable d’exposer son cas personnel en retour, c’était encore trop douloureux. Elle avait toujours tellement de mal à assimiler son nouveau statut que parfois sa situation lui paraissait irréelle. D’ailleurs, même assise dans ce café, elle eut la sensation, à plusieurs reprises, de ne pas y être, ou d’avoir Ronèn et non un parfait inconnu en face d’elle. Guil lui raconta qu’il avait deux filles, Noa et Hadass, toutes deux lycéennes. Il n’était pas à l’origine de son divorce, c’était son ex-femme qui en avait pris l’initiative. Dans un premier temps, il avait opposé une fin de non-recevoir, par peur sans doute davantage que par amour, et le processus de séparation avait été très long – à l’opposé de ce qu’Orna avait vécu avec son mari.

Il avait d’abord réussi à convaincre sa femme de leur donner une nouvelle chance. Ensuite, ils avaient brièvement tenté une thérapie de couple. Finalement, il avait baissé les bras. Il ne pensait pas qu’elle l’avait trompé, d’autant qu’aujourd’hui elle n’avait toujours personne. C’était juste qu’elle avait cessé de l’aimer, manque d’intérêt et envie de connaître autre chose, de ne pas passer à côté de la vie, des arguments qu’à l’époque il n’avait pas acceptés ou pas voulu comprendre – tout en les comprenant quand même – et qui, maintenant, lui paraissaient de plus en plus clairs. A posteriori, ça avait été mieux pour tout le monde. Y compris pour leurs filles. Trouver un accord avait été facile, peut-être parce qu’ils étaient tous les deux avocats et n’avaient pas de problèmes financiers. Elle avait gardé leur appartement de Guivataïm, quant à lui, grâce à la vente d’un bien immobilier dans lequel ils avaient investi à Haïfa, il avait pu acheter un quatre-pièces, non loin de son ancien domicile.

À l’évidence, ce n’était pas la première fois qu’il racontait tout cela, et le ton apaisé qu’il employait fit comprendre à Orna combien elle était blessée. Elle trouva aussi cette histoire totalement différente de la sienne, mais l’était-elle vraiment ? Les phrases qu’il formula d’un ton dénué d’émotion – « envie de connaître autre chose », « ne pas passer à côté de la vie » – éclatèrent en elle telles des grenades dégoupillées.

Il ne s’en rendit pas compte, du moins l’espéra-t-elle, et lorsqu’il lui demanda comment la séparation s’était passée de son côté, elle répondit : « Différemment. J’ai… nous avons un fils qui va avoir neuf ans et il l’a très mal pris. Mais je préfère ne pas en parler pour l’instant. »

Ensuite, elle se laissa dériver. Guil parla de son travail qui occasionnait de courts déplacements à Varsovie et Bucarest, tenta d’en savoir plus sur elle mais n’insista pas devant sa retenue. Le temps ne passait pas. À vingt-deux heures quinze, la place fut soudain envahie par les spectateurs qui sortaient du théâtre national à la fin des représentations, puis les lieux se vidèrent. À vingt-deux heures quarante, Guil commanda un Coca Zéro et lui demanda si elle voulait manger quelque chose, mais elle refusa même un autre verre de cidre tant elle avait hâte d’en finir avec ce rendez-vous.

« On bouge ? lui proposa-t-il un peu après vingt-trois heures.

— Oui, bonne idée, il est déjà très tard.

— En ce qui me concerne, je suis prêt à continuer à échanger avec vous par messagerie, si ça vous dit. Et maintenant, vous avez aussi mon numéro de portable. »

Ce fut sur ces mots qu’il la quitta.

Avant même d’arriver à sa voiture, elle voulut appeler la baby-sitter pour lui demander si Erann dormait déjà, mais elle dut y renoncer parce qu’elle avait peur d’éclater en sanglots au téléphone.

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PREMIÈRES LIGNE #36

PREMIÈRES LIGNE #36

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La vallée de Bernard Minier

Prélude 1

— POURQUOI… VOUS… FAITES… ça ?

Il leva les yeux, fixa la silhouette immobile. Mais peut-être s’agissait-il d’une hallucination ? En montagne, les hallucinations sont fréquentes. Il suffisait d’une fièvre, d’une déshydratation, d’un œdème cérébral de haute altitude… ou d’une hypothermie : il grelottait.

Les alpinistes et les randonneurs évoquaient souvent la vision d’un personnage imaginaire, qui les avait un temps accompagnés. Comme celui qu’il avait devant les yeux. Mais le seau d’eau glacée qu’il reçut en pleine face n’avait rien d’un délire.

Le froid lui coupa le souffle. Son pouls et sa respiration s’accélérèrent. Il savait ce que c’était : tant qu’il frissonnait, tout allait bien, symptômes classiques d’une hypothermie légère.

En même temps, son corps devait être en train de mettre en place son mécanisme de défense : vasoconstriction, c’est-à-dire resserrement des vaisseaux sanguins au niveau des extrémités – pour préserver les organes vitaux en redirigeant le sang vers le cœur et les poumons. C’est pour cela qu’il ne sentait plus ses mains ni ses pieds.

Il tourna la tête. Contempla les versants abrupts qui cernaient le petit lac. L’épaisse couche de glace qui le recouvrait… Les lames de roche dressées sur le ciel gris… Toute cette indifférence millénaire, cette montagne inhospitalière, qui n’offrait au regard que le hideux visage de sa mort prochaine. Car il allait mourir. Il n’avait pas le moindre doute là-dessus. De légère son hypothermie allait passer à modérée, puis à sévère et enfin à profonde – avec au bout le coma et un arrêt cardiaque. C’était inévitable. On lui avait ôté tous ses vêtements. Il était étendu, nu comme un ver – à part le bandeau rouge qui maintenait ses dreadlocks en arrière –, les épaules, le dos et les fesses à même la glace, et la température était tombée bien en dessous de zéro. Il devait faire dans les – 15 °C.

je vous en priiieeeee je vous en priiiieeee je vous en priiieee

Est-ce qu’il avait prononcé ces mots ? Ou était-ce seulement son esprit qui l’avait fait ?

Il commençait à perdre la notion du réel.

Très mauvais signe, ça

Il s’enfonçait petit à petit dans la brume qui sépare le réel de la confusion mentale.

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PREMIÈRES LIGNE #35

PREMIÈRES LIGNE #35

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre aujourd’hui est un livre jeunesse, un titre devenu un classique, un livre que j’ai lu il y a près de 20 ans et à la lecture duquel j’ai pris beaucoup de plaisir.

Le livre en question

Artémis Fowl et Eoin Colfer

Prologue

Comment pourrait-on décrire ArtemisFowl ? Les nombreux psychiatres qui s’y sont essayés ont dû confesser leur échec. La principale difficulté de l’entreprise réside dans l’intelligence d’Artemis . Celui-ci parvient en effet à déjouer tous les tests auxquels on le soumet. Face à lui ,les plus grands esprits du monde médical se sont trouvés plongés dans une infinie perplexité et nombre d’entre eux, balbutiants et hagards, sont retournés dans leurs propres hôpitaux ,à titre de patients cette fois.

Artemis est sans nul doute un enfant prodige. Mais pourquoi un être aussi brillant a-t-il décidé de consacrer sa vie à des activités délictueuses?Voilà une question à laquelle une seule personne serait en mesure de répondre.Or,il prend un malin plaisir à ne jamais parler de lui-même.

La meilleure façon de tracer un portrait fidèle d’Artemis consiste à faire le compte rendu détaillé de la première entreprises célérate qui l’a rendu célèbre . Il m’a été possible de procéder à cette reconstitution grâce aux interviews de première main qu’ont bien voulu m’accorder ses victimes.

À mesure que se déroule le récit, chacun pourra constater à quel point la tâche était malaisée.

Toute l’histoire a commencé il y a plusieurs années, à l’aube du XXIe siècle.

Artemis avait alors conçu un plan destiné à rétablir la fortune de sa famille. Un plan qui aurait pu entraîner l’effondrement de deux civilisations et précipiter la planète dans une guerre interespèces.

À cette époque, Artemis Fowl était âgé de douze ans.

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L’enfer de René Belletto, lecture 4

Et si on lisait le début

Dimanche dernier dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui je vous propose la suite et demain la fin de ce premier chapitre

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

Suite 3 du prenier chapitre là

L’enfer de René Belletto, lecture 4

La nuit tombait. Avenue Ampère, je dus allumer les phares. Ma vieille Dauphine rouge marchait bien, à l’exception des phares, des phares et des essuie-glaces, qui étaient atteints de surfonctionnement. Les phares, pour des raisons que les garagistes les plus clairvoyants n’avaient su élucider, illuminaient à des distances phénoménales. Quelque trop bon contact quelque part, mais où? Quant aux essuie-glaces, ils étaient capables d’aller et venir avec une frénésie telle qu’on ne les voyait plus, plus du tout, et que le pare-brise restait net, vierge, impeccable sous les orages les plus sévères, car ils envoyaient bouler la pluie à des dizaines de mètres à la ronde avant même qu’elle ne l’atteignît.

L’avenue Ampère, brève et laide, s’embrasa.

Chemin du Regard, cet horrible chemin du Regard, qui longeait le sinistre canal de Jonage. Je me garai devant la maison natale, presque natale, un chalet de bois sale non entretenu, infiniment triste en cette saison et sous cette lumière, proche de l’ancien cimetière de Cusset, mélancolique entre tous, et de l’usine hydroélectrique, tout droit sortie d’un cauchemar.

Nulle autre habitation visible alentour.

J’étais en retard. J’avais laissé passer l’heure. Ma mère me guettait à la fenêtre du premier. Je tirai tout de même la sonnette, ce qui déchaîna un grelot dans les lointains.

Liliane Tormes. Liliane, prénom jeune, sain, souple, élancé, lumineux, pour une vieille personne aujourd’hui grisâtre et racornie mais qui fut jeune et saine, et lumineuse, à en juger par les photos du grand album rouge passé, qu’elle sortait si volontiers de l’armoire, trop volontiers, autant le dire sans détour, Liliane Tormes, ma mère adoptive, était plutôt folle, perdue dans un monde à elle, dont elle ne sortait que rarement, mais (selon moi) à volonté, et dont elle aurait pu sortir plus souvent si elle l’avait souhaité. Peut-être jouait-elle une sorte de comédie, avec tant de conviction certes qu’elle s’était habituée et ne faisait plus toujours la différence, et moi non plus.

Elle ouvrit. J’entrai. Les pièces du rez-de-chaussée étaient fermées. Première manifestation de sa bizarrerie, trois ans auparavant, elle avait condamné le rez-de-­chaussée, où elle vivait alors. Elle avait chassé les locataires du premier et s’y était installée, renonçant ainsi à une part notable de ses revenus. Sa maison aurait-elle compté cinquante étages qu’elle aurait congédié quarante-neuf locataires et se serait installée au cinquantième étage. Puis, en un mois, elle avait perdu ou presque perdu l’usage de la parole. Et elle s’était mise à manger excessivement, à se tuer par excès de nourriture, n’arrêtant pas de manger ou de préparer à manger, ruminant des recettes ou le fruit de ces recettes, grommelant, somnolant et rêvassant aux prochains repas.

J’embrassai ma mère. Elle me serra, vite et fort, à m’étouffer, selon sa coutume. Tous ses cheveux étaient blancs. Elle était voûtée, ridée, maigrie. Manger ne lui profitait pas. Outre son prénom et le mien, Liliane et Michel, les rares mots reconnaissables dans la bouillie de syllabes qu’il lui arrivait d’émettre étaient la plupart du temps des noms de mets, pendant que je la suivais dans l’escalier je l’entendais marmonner : brida mada dama bilo, buri buro alalavalamala moumououou vri pulinou pain de campagne gr gr gustafouchlo lolo gueu gratin de nouilles meu dixe dixe chariitramplonavadixe fll fll fruits exotiques, à l’époque je l’avais conduite à cinq reprises chez une phoniatre de renom, cinq séances d’une heure, sans résultat, vers le milieu de la troisième séance elle avait soudain clamé « quiche lorraine » et « tournedos à l’estragon », puis plus rien.

La table était mise. La télévision marchait, comme d’habitude. Un film imbécile. Liliane regardait tout. Et même quand elle ne regardait pas, la télévision marchait.

– Ils ne sont toujours pas venus, pour le téléphone?

Non, me fit-elle comprendre, toujours pas venus. Pas de tonalité. Le téléphone mort.

– Je vais les rappeler. Cette fois, ils vont venir!

Geste et mimique de Liliane signifiant son vif désir de rétablissement des communications téléphoniques entre elle et moi.

Nous nous installâmes pour dîner.

Elle me scrutait d’un air apitoyé en engloutissant de grosses fourchetées de salade de tomates et concombres et parfois d’un geste énergique m’incitait à faire comme elle, à vider mon assiette jusqu’à la dernière molécule de matière alimentaire. Mais j’avais l’appétit rétif, rétif et capricieux, à certains moments du jour ou de la nuit la faim me harcelait, je me sentais de taille à dévorer un steak d’un hectare, mais si nulle nourriture ne s’offrait alors à moi dans un rayon d’un mètre un mètre cinquante je préférais crever de faim la gueule ouverte, et d’ailleurs la sensation de faim disparaissait vite, et manger me devenait odieux.

Ce soir, manger m’était odieux. Pour faire plaisir à ma mère, je portais les aliments à ma bouche et jouais des mâchoires avec allant, hélas, impossible d’avaler. J’avais un édredon dans la gorge et trois dans l’estomac. À la fin du repas, mon assiette était vide en effet, et je m’étais servi en abondance de tout, mais tout était là, dans mes joues gonflées comme des courges, je réussis à faire tenir encore quelques fruits exotiques puis il me fallut bien aller à la cuisine et recracher le repas dans la poubelle, de l’entrée au dessert, mieux valait maintenant que plus tard, me dis-je en manière de consolation.

À mon retour, Liliane fit peser sur moi un regard soupçonneux.

Je parvins à lui sourire.

Au film imbécile avaient succédé des jeux de la dernière sottise. Un présentateur idiot posait des questions bêtes à un candidat stupide, émission suivante, je ne me rendis pas compte du passage de l’une à l’autre, un ténor fatigué chantait, mal, de jolies chansons :

Le diable nous emporte sournoisement avec lui,

Le diable nous emporte loiiiiiin de nos belles amies,

ou de nos belles années, j’avais mal compris, mais plutôt de nos belles amies.

Nous bûmes du café. Liliane en consommait chaque jour des cafetières. Trop. Elle le faisait excellent. Néanmoins, je lui trouvai ce soir un goût de feuilles mortes.

Nous bougions peu, nous ne parlions pas. De temps à autre, Liliane picorait un fruit. Ses lèvres avaient conservé un assez beau dessin malgré les rides autour. Sa bouche et ses yeux me rappelèrent plus que d’habitude ceux d’Isabel Dioblaníz, des concerts Isabel et Hector Dioblaníz. Me sembla-t-il. Je n’avais vu qu’une fois Isabel Dioblaníz.

Vers onze heures et demie, une torpeur m’envahit. Les deux fenêtres de la salle à manger ouvraient sur une nuit anonyme qui aurait pu être celle d’une baie tropicale. Si je demeurais ainsi jusqu’au jour, le jour allait-il se lever sur une baie tropicale? Sur la mer infinie, sur de vastes étendues de nature vierge, sur le monde à son premier jour?

Oui, on aurait pu se croire ailleurs. La végétation, le canal de Jonage apportaient un semblant de frais, et la maisonnette presque natale était plus jolie dedans, coquette même, que dehors, dans ce paysage des confins de Villeurbanne où elle semblait l’avant-poste ou l’arrière-poste d’un territoire maudit, mais l’intérieur, je le disais à l’instant, ne manquait pas de joliesse, grâce aux soins maniaques de Liliane, et grâce à feu mon père, bricoleur créatif, méticuleux et de bon goût (avait-il eu, l’année et demie qui précéda sa mort, une liaison avec Mlle Liliane Tormes? Non, idée folle, Liliane n’avait jamais connu d’homme, je ne pouvais en douter), véritable génie du travail manuel qui avait tout fait, à commencer par la maison elle-même, tout installé, électricité, salle de bains, chauffage au gaz, et le reste, tout décoré, peintures et tapisseries, blanches ou de couleurs douces, bleu, meubles achetés au Marché aux Puces de la place Rivière du temps où le Marché aux Puces se tenait place Rivière par lui réparés, nettoyés, revernis, garnis de tissus, oui, un intérieur de maisonnette tout à fait ravissant, surtout ma chambre, où je ne dormais plus mais que Liliane conservait en l’état, un bijou, avec son placard aux jouets, jouets de bois fabriqués par mon père et…

L’indicatif musical du journal télévisé me fit sursauter. Pas ma mère, qui somnolait sans avoir dégluti son dernier quartier de fruit harponné à la fourchette. Comment pouvait-elle vivre ainsi? Et moi, comment pouvais-je vivre ainsi?

Je suivis les informations sans rien voir ni entendre, mais pourtant de tous mes yeux et de toutes mes oreilles, comme si le poste de télévision me délivrait quelque secret de la dernière importance. Attention à la fois forcenée et distraite. Le docteur Perfecto Jinez, célèbre ophtalmologue espagnol, spécialiste en greffes, n’avait toujours pas été retrouvé, telle fut la seule nouvelle que mon esprit retint au passage, le reste faisait un trajet éclair d’une oreille à l’autre. Si seulement ce Perfecto Jinez avait pu opérer Bach (à qui d’ailleurs il n’était pas sans ressembler un peu avec son visage grave et ses cheveux longs, par évidente coquetterie, qui semblaient une perruque)!

J’ignorais même que Perfecto Jinez eût disparu. J’ignorais tout de la planète comme elle allait. Les Chinois auraient déclenché une offensive mondiale que seules des figures jaunes à mon semblant de balcon m’auraient averti du danger. Un congrès européen d’ophtalmologie s’était tenu à Lyon les 27, 28 et 29 juillet, Perfecto Jinez avait disparu de son hôtel à Tassin-la-Demi-Lune dans la nuit du 27 au 28. L’affaire semblait beaucoup amuser la présentatrice du journal, qui avait peine à tenir son sérieux, et même pleurait de rire, mais sans que sa bouche se fendît outre mesure, c’était laid, monstrueux.

Fin des programmes. La télévision grésilla, une infinité de petits points trépidèrent sur l’écran. Au bout de dix minutes de rage complaisante, je me levai et tournai le bouton, mettant fin avec rudesse à ce grésillement et cette trépidation, le bouton rond en devint ovale. Puis j’effleurai l’épaule de Liliane, endormie ou non. Elle ouvrit un œil. « Bleugavuillou », affirma-t-elle, mais oui, maman, bleugavuillou, je lui dis que je partais, merci pour le bon repas.

Elle voulut se mettre debout. Soudain elle grimaça, porta la main à son cœur, gémit, retomba dans son fauteuil. J’eus peur, très peur, je m’écriai (il y avait longtemps que je ne m’étais pas ainsi écrié) :

– Tu as mal?

Oui, elle avait mal, mais elle me fit comprendre que le mal la quittait, voilà, c’était passé.

– Tu as déjà eu mal comme ça?

Oui, déjà eu mal comme ça.

– Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé? Il faut voir un médecin!

Non de la tête.

– Si! Tu manges trop. Tu bois trop de café. Tu te fatigues trop, dans cette maison, les escaliers, le ménage… Il faudrait quelqu’un pour t’aider.

Non, personne. Elle ne voulait ni ne voudrait jamais personne, elle était jalouse de sa solitude, elle ne la ­supportait rompue que par moi, elle détestait le monde entier.

Elle se leva sans effort apparent. Je la pris dans mes bras.

– Ne sois pas malade. Je n’ai que toi. Ne me laisse pas. Qu’est-ce que je ferais sans toi?

Lâches paroles!

En même temps que je cédais à l’émotion, j’en voulais à Liliane, beaucoup (elle me dit, chuchotant des mots normaux : moi aussi, je n’ai que toi! et je me vis avec horreur la repoussant d’une bourrade dans son fauteuil recouvert de tissu clair à fleurs sombres), je lui en voulais d’être le lien le moins ténu qui me retenait à la vie, aurais-je le courage de jamais lui envoyer la lettre?

Oui, je l’aurais!

Je savais que je l’aurais.

Trop de café. Elle buvait trop de café. C’était le café qui devait lui donner des palpitations, des crispations douloureuses du muscle cardiaque, fallait-il la traîner de force chez un médecin, sûrement oui.

Elle agita la main à la fenêtre, comme toujours.

Pas un bruit, pas un souffle. Reverrais-je Liliane? De nouveau cette indifférence sans limites. Pas un souffle. Les feuilles des arbres ne s’agitaient pas. La nuit était vide et noire. J’allumai mes phares. Par nuit vide et noire, ils éclairaient au moins la Cordillère des Andes, ces hauteurs, là-bas.

Une heure zéro sept.

À une heure dix, je dépassai le terminus du 12, devant le nouveau cimetière de Cusset. Une personne me fit signe, qui avait dû rater le bus d’une heure. Je freinai vingt mètres plus loin, reculai, ouvris la portière.

C’était une femme. Une fille jeune. Je m’en doutais mais n’en étais pas sûr, elle portait un pantalon et je ne l’avais pas vraiment regardée au passage.

– Bonsoir. Merci. Vous allez où? Dans le centre?

Elle était grande, avec de grands yeux. Sa chemise flottait. Ses longs cheveux flottaient. Son pantalon était très serré. Derrière elle, collée sur une paroi de l’abribus, une affiche jaunasse annonçait le concert donné le 15 août par le Chœur de l’Orchestre Bach de Mayence sous la direction de Thomas Lom, deux cantates de Bach, n° 82 et n° 4, Ich habe genug et Christ lag in Todesbanden, au Temple, place du Change, dans le vieux Lyon, concerts Isabel et Hector Dioblaníz.

– Où vous voulez. Je vous dépose là où vous allez.

À cette heure, dans ce quartier, une personne en attente pouvait attendre toute la vie. Et telle était la nature de ma passivité en ces jours de morne apocalypse que je m’arrêtais si on me faisait signe, et que j’aurais conduit cet être de chair si attrayante à Singapour si elle avait dit Singapour.

Elle s’installa.

– Je vais cours Gambetta, au 3. C’est tout au début, près de la place Gabriel Péri. Merci. J’ai raté le dernier bus. Je ne voyais pas de taxis, pas de voitures, rien. Je m’apprêtais à retourner chez mes amis.

Je démarrai.

Les Dioblaníz, Hector et Isabel, riches Boliviens installés à Lyon depuis douze ans, propriétaires à Rillieux-la-Pape de laboratoires pharmaceutiques parmi les plus importants du pays, faisaient dans le mécénat et la bonne action à outrance. Pourquoi? Parce qu’ils avaient un jeune fils aveugle. Les gens frappés sans pitié par le destin font souvent dans la bonne action. Ils organisaient à longueur d’année des concerts dont la recette allait à diverses organisations d’enfants défavorisés. Les concerts d’août étaient un peu à part, prestigieux, presque secrets malgré les affiches machinalement disséminées par l’agence Rabut. Le public était surtout composé d’invités, souvent de marque. Dans ces conditions, s’agissait-il d’une bonne action? Non. Quand les Dioblaníz, Hector et Isabel, faisaient venir des orchestres au Palais des Sports de Villeurbanne, dix mille personnes dans la salle, à la mi-juin, un samedi soir, réductions importantes aux pauvres et distribution de sandwiches au pain complet à l’entracte, oui, c’était une bonne action, malgré d’inévitables bagarres sanglantes et même meurtrières.

Au Temple, en août, non. Ils envoyaient des cartons dans divers pays d’Europe et d’ailleurs, et, le soir du concert, le Temple était comme une petite tour de Babel. Très peu de Lyonnais. Depuis 1969, année de la publication de mon livre, je recevais des invitations. Je ne le leur avais pourtant pas envoyé, ce livre. Je ne l’avais envoyé à personne. J’avais souhaité certes qu’il paraisse, mais souhaité dans le même temps qu’il disparaisse à jamais de la surface de la planète. J’avais choisi une petite maison d’édition locale au bord de la faillite. Le tirage avait été restreint. Nul envoi à quiconque. Une faillite rapide avait répondu à mes vœux. De nombreux exemplaires avaient été rachetés et détruits par moi avec une exaltation morose. Je n’en avais conservé qu’un.

En août 1969, Rainer von Gottardt, si avare d’apparitions publiques, avait répondu à l’appel des Dioblaníz et avait joué au Temple le premier livre du Clavier bien tempéré de Bach. J’étais malade à l’époque, quelque chose aux reins, parfois je devais me réveiller à quatre heures du matin, aller pisser, attendre trois heures, et au bout de trois heures, à la minute près, me relever et pisser de nouveau dans une fiole cette fois, au laboratoire on recherchait toutes sortes d’horreurs dans la fiole. Contraint à la position allongée, je n’avais pu aller au concert, ce qui m’avait rendu dix fois plus malade. La maladie avait passé, pas la déception. Je ne m’étais jamais vraiment remis de cette rencontre manquée avec ce pianiste que je vénérais à l’égal d’un dieu.

Dès février 1970, Rainer von Gottardt ne donna plus un seul concert, ayant perdu l’index de la main gauche dans des circonstances mal connues, peut-être un accident de voiture dû à l’éblouissement du soleil.

à la Une

L’enfer de René Belletto, lecture 3

Et si on lisait le début

Dimanche dans Première Ligne 34 je vous proposais le début du premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose de lire la suite de ce premier chapitre et les jours prochains la fin et peut-être le chapitre suivant.

Le livre

L’enfer de René Belletto

Le début du chapitre 1 ICI

La suite 1 du premier chapitre là

La suite 2 du premier chapitre ici

L’enfer de René Belletto, lecture 3

Je me mis à suer comme une bête. La bière. Et une forte envie de pisser m’étreignit. J’allai me soulager. Je tirai la chasse. Hélas, elle n’aurait pas inquiété une fourmi malade rampant au fond de la cuvette. De pire en pire. Encore quelques semaines et les lieux d’aisance refouleraient les excréments dans la maison, où ils se répandraient et développeraient de nonchalantes et capricieuses figures, bien plutôt qu’ils ne les aspireraient droitement dans les entrailles de la terre.

Ce serait odieux.

Mon loyer était payé jusqu’à fin août.

Venait ensuite sur la cassette un Prélude et fugue du Clavier bien tempéré, en si mineur, le dernier du premier livre, joué au piano par Rainer von Gottardt. Bien sûr je ne pleurai pas, toujours pas. Mais j’avais envie. Une envie, chose curieuse, comme désincarnée, je veux dire : pas de gorge serrée, de souffle plus bref, d’yeux piquants, l’envie de pleurer d’un côté et moi de l’autre, oui, curieux, Rainer von Gottardt selon son génie jouait vite mais avec un recueillement que seule permet d’habitude la lenteur, malgré la vitesse on attendait chaque note comme si la précédente eût été jouée la veille, or elles se suivaient de près, de très près, sans répit, c’était vif et lent, fébrile et intense, plein de remous furieux sur cinq mille mètres de fond paisible, on était pris dans un tourbillon de lenteur, on passait sa vie avec chaque note, et pourtant on n’avait pas le temps de souffler.

J’écoutai jusqu’au bout. Six minutes cinquante-trois. Je me levai. J’arrêtai le petit Saba. Le silence revint, s’installa bien à son aise. Alors le téléphone sonna chez les voisins absents. Cela arrivait souvent. Je sursautai, mon cœur s’affola, je haletai, et dans ce halètement se logea, s’incarna l’envie de pleurer jusqu’alors errante, mais la colère l’emporta, cinq, sept, douze fois la sonnerie retentit, je rêvai de défoncer la cloison, de décrocher et d’émettre des paroles telles que la personne à l’autre bout du fil ne s’avise jamais de refaire le numéro, voire les numéros approchants, voire renonce prudemment à l’usage du téléphone en général et change de trottoir à la vue d’une cabine.

Des paroles terriblement efficaces.

Le soleil avait chu, le ciel pâlissait, la nuit menaçait. Mais la chaleur restait collée aux hommes, les engluant et les oppressant. Pourtant, l’idée de fraîcheur, qu’il était préférable d’écarter durant la journée, se frayait un chemin timide dans l’esprit des mêmes hommes, et pour l’aider à mieux se le frayer, ce chemin, et le faire moins timide, je me rasai et pris une douche, et même m’arrachai deux assez longs poils qui avaient crû sans retenue sur le lobe de mon oreille gauche. Nulle coquetterie dans cet arrachement. En ces jours de fournaise et de solitude insensées, le souci esthétique concernant ma personne ne m’obsédait pas, et douze mètres d’épaisse fourrure simiesque me seraient sortis de chaque oreille que seul le grave inconfort m’aurait jeté dans la contrariété.

J’arrachai.

Tix! Tux! J’en eus la chair de poule par tout le corps.

J’enfilai chemise et pantalon. Pas de différence notable de blancheur. Un expert en blancheur comparée de compétence internationale en aurait peut-être décelé une, moi pas.

J’ouvris grandes les fenêtres.

Par habitude, je pris sous le bras ma veste bleu marine laine et soie, un peu luisante aux coudes et aux omoplates, à vrai dire beaucoup, on pouvait se voir dedans, mais encore très mettable, seule veste ou habit de ce genre encore mettable dont je disposasse, et descendis les cinq étages en me laissant aller, souple, utilisant la pesanteur pour préserver ce qui me restait d’énergie, veillant seulement à ne pas prendre une vitesse excessive qui aurait pu être dangereuse à l’arrivée, et savourant la température supportable qui régnait dans l’escalier.

Il faisait trente fois plus chaud dans la rue, mais tout de même quarante fois moins qu’en plein après-midi.

Je marchai vers la place de la République. Après dix pas, je me retournai, me croyant observé. Je l’étais. Mon voisin du dessus prenait l’air sur son balcon. Il ne quittait Lyon que le 4. C’était un ancien pompier très grand, très fort et très laid, d’origine norvégienne, qui, l’année de sa retraite, avait gagné deux cent mille francs à un concours publicitaire et s’était acheté cet appartement du dessus que lui avait cédé pour une somme inférieure à sa valeur réelle un propriétaire de supermarché dont il avait sauvé la fille des flammes ou de la noyade, je ne savais plus. Un géant. Son balcon, aussi étriqué que le mien, lui arrivait aux genoux. On aurait dit qu’il était debout dans un nid d’hirondelle.

Nous nous saluâmes au même moment d’un geste de la main, le sien ample, très ample, à chasser les nuages s’il y en avait eu, depuis qu’il me savait seul dans l’appartement ses manifestations amicales devenaient plus intenses et moins brefs ses discours, et plus amples ses saluts lointains.

Je me traînai rue Stella, où ma Dauphine était garée, un peu avant l’hôtel des Étrangers.

Silence. La clé farfouillant dans la serrure fit un vacarme complexe d’accident d’avion.

Je démarrai. C’était l’heure où on pouvait envisager de poser ses mains sur le volant sans être obligé l’instant d’après de galoper au Rhône en hurlant pour se les tremper dans l’eau, écarlates et fumantes. Je pris les quais, le pont Lafayette à droite, puis le cours Lafayette et le cours Tolstoï dans le prolongement, plusieurs kilomètres en quelques minutes, tout défilait sans laisser de traces sur la rétine et dans l’encéphale, la ville était morte, elle avait rendu le dernier soupir dans la nuit du 31 juillet au 1er août, il me fallut arriver au feu de la place Grandclément pour rencontrer âme qui vive, peu d’âme et peu vivante en vérité, deux vieillards que la gravité de leurs infirmités avait empêchés de fuir l’été et qui traversèrent devant moi, cassés en deux, le blanc de l’œil tout apparent, chaussés de grosses chaussures d’hiver et mâchant leurs gencives de bon cœur.

Je continuai de m’enfoncer dans Villeurbanne désert par la rue Léon Blum. En traversant le quartier dit du « Bon coin », je reconnus, collée sur le panneau de bois d’un café fermé, la petite affiche jaune, comme chaque année, des concerts Hector et Isabel Dioblaníz. Comme chaque année, j’avais reçu une invitation. Où l’avais-je fourrée? À mon avis, derrière le Saba.

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PREMIÈRES LIGNE #34

PREMIÈRES LIGNE #34

PREMIÈRES LIGNE #34

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée redécouverte, un énorme coup de cœur

L’enfer de René Belletto

CHAPITRE I

J’entrepris d’écrire, à l’intention de ma mère adoptive, une lettre de suicide, que j’enverrais peu avant de me donner la mort, dans trois jours, une semaine, un mois, je ne savais, mais enfin ce serait chose faite, je veux dire écrire cette lettre.

Explications, remerciements, pardon sollicité, je t’embrasse et je t’aime, Michel.

Deux feuillets et quart d’un discours et d’une écriture d’outre-tombe, mais assez soutenus, allants, compacts, quasi allegro à leur façon, au début j’eus un peu envie de pleurer, au milieu beaucoup, je faillis poser mon front sur mes bras repliés et m’abandonner à des sanglots, de ceux qui font trépider l’abdomen et l’endolorissent. À la fin, soulagé peut-être, et absorbé par mon effort d’expression écrite, plus du tout, au point même de cracher avec une certaine verve par la fenêtre ouverte après avoir léché l’enveloppe et le timbre, ce dont j’ai horreur, lécher la colle.

J’étais certain de ne pas avoir de timbre. Néanmoins, j’avais cherché longtemps, longtemps, trop longtemps, oubliant presque pourquoi je cherchais, ce que je cherchais, et, miracle, j’en avais découvert un, sale, fripé, comme apeuré au fond de la poche arrière gauche d’un pantalon, là où je ne mets jamais de timbres, et où il devait se morfondre depuis des semaines, sinon des mois.

Madame Liliane Tormes, 21, chemin du Regard, 69100 Villeurbanne. Je crachotai encore, mais il n’y eut que le bruit et la grimace. Pas de matière salivaire. Il faisait trop chaud et desséché.

J’avais soif.

Je fis glisser l’enveloppe au milieu de la table, le plus au milieu possible, au centimètre près. J’y mis le temps nécessaire. Puis j’empoignai les rebords de la table, à droite et à gauche, bras tendus, et demeurai ainsi quelques instants, dans une attitude de maître du monde.

Je me levai soudain. Une goutte de sueur vola. La chaise ripa, manqua tomber, ne tomba pas.

J’allai me pencher à la fenêtre, pratiquement murée. On aurait pu atteindre le mur aveugle et lépreux d’en face avec un crayon neuf. Nulle fraîcheur. L’air sans mouvement, ici moins qu’ailleurs, étouffait.

À la cuisine, je bus de l’eau. À la salle de bains, je m’aspergeai le visage. Aux toilettes, j’urinai à grand fracas. La chasse fut à peine plus bruyante. Il est vrai qu’elle marchait mal. Je constatai une fois de plus que ma chair était douloureuse. Quand j’urinais à grand fracas, ou quand je fermais très fort les paupières, ou me heurtais de l’épaule ou d’autre chose à un chambranle de porte ou ailleurs ou me pinçais par exemple l’avant-bras ou la peau du ventre, je sentais ma chair brûlante et fragile, comme en cas de fièvre de cheval. Peut-être avais-je la fièvre? Non, je ne croyais pas. L’infinie chaleur de la saison, les insomnies qui me harcelaient, mon alimentation capricieuse et le triste état de mon âme expliquaient de reste cette impression de fièvre de cheval.

Je revins prendre la lettre, m’entroupai dans le fil du téléphone, traversai le hall, passai dans la pièce de devant où je m’entroupai encore dans le fil du téléphone, car il y avait deux postes téléphoniques dans l’appartement, vestige de l’époque où deux personnes étrangères l’une à l’autre vivaient là, l’une dans la pièce de devant, l’autre dans la pièce de derrière, et avaient décidé un beau jour je suppose d’accroître leur indépendance par cette installation. Je faillis choir, et arracher le fil du téléphone pour apaiser une hargne soudaine. J’étais comme prêt au combat. Puis je repris aussi soudainement mes façons somnambuliques. Ces deux téléphones ne servaient qu’à m’énerver. Ils sonnaient en même temps. Double bruit, donc. Et je m’entroupais dans les fils.

Il est vrai qu’ils ne sonnaient jamais. Sauf quand ma mère appelait, mais c’était surtout moi qui l’appelais. Et son téléphone était en panne. Impossible de l’appeler.

Je rangeai la lettre cachetée et timbrée (j’avais trouvé un timbre! J’étais encore sous le coup de la stupéfaction) dans le tiroir inférieur d’une commode passée au brou de noix par celle qui fut longtemps ma compagne dans ces murs et qui, lassée de mon être et de mes manières d’être, être et manières d’être qui auraient lassé et fait trépigner une statue de pierre, avait fui un matin vers d’autres cieux. Un après-midi, à vrai dire. Autour des quatre heures. En hiver.

Je rangeai la lettre parmi divers objets, une trousse à crayons en plastique à la fermeture éclair défectueuse (on ne pouvait plus ni la fermer ni l’ouvrir), un tube de colle séchée et durcie, un lance-pierres fabriqué par moi du temps de ma jeunesse, un jeu de cartes truqué, un pistolet à amorces, une tonne de lettres privées ou administratives dont les expéditeurs attendaient ma réponse depuis des myriades de décades, un diapason (laaaaaa) aux branches à section carrée, l’emballage et la notice explicative de mon réveil à quartz qui n’avait ni avancé ni retardé d’une seconde depuis un an, ma vétuste et détraquée petite machine à écrire, un rouleau d’amorces roses, quatre porte-clés, une poignée de ces bouts de feutre qu’on met sous les chaises pour éviter d’importuner la moitié de la ville quand on les racle avec rage pour une raison ou pour une autre sur le sol carrelé d’une cuisine, une copie du pauvre testament de Liliane, un cendrier en aluminium qui devait peser trois grammes, un exemplaire jaunâtre de mon livre Les Fugues de Bach, et un tube d’Alymil 1000, Laboratoires Pharmaceutiques Dioblaniz, LPD, cinq comprimés absorbés à une minute d’intervalle vous endormaient leur homme pour l’éternité, si mes renseignements étaient bons. Or ils étaient excellents.

Excellents.

Si cette lecture vous a plu, je vous propose le suite toute cette semaine

Alors à tout vite, dés demain midi

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PREMIÈRES LIGNE #33


PREMIÈRES LIGNE #3
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PREMIÈRES LIGNE #33

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

« L’ami imaginaire » de Stephen Chbosky

50 ans plus tôt…

Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue.

Le petit David Olson savait qu’il était dans de sales draps. Dès que sa mère rentrerait avec papa, il y aurait droit. Son seul espoir, c’était l’oreiller glissé sous la couverture, pour faire croire qu’il se trouvait encore dans son lit. Comme dans les séries télé. Mais tout cela n’avait plus d’importance maintenant. Il était sorti en douce par la fenêtre, il était descendu en s’accrochant au lierre, il avait glissé et s’était fait mal au pied. Ce n’était pas trop grave. Pas comme son grand frère, au football. Ce n’était pas trop grave ça.

Le petit David Olson descendit Hays Road en clopinant. La brume sur son visage. Le brouillard s’installait sur la colline. Il leva les yeux vers la lune. Elle était pleine. Pour la deuxième nuit d’affilée. Une lune bleue. Comme lui avait dit son grand frère. Comme la chanson sur laquelle maman et papa dansaient parfois. À l’époque où ils étaient heureux. Avant qu’ils aient peur, par sa faute.

Blue Moon.

You saw me standing alone.

Le petit David Olson entendit un bruit dans les fourrés. L’espace d’une seconde, il crut que c’était peut-être encore un de ses rêves. Mais non. Il savait bien que non. Il s’obligea à rester éveillé. Malgré les migraines. Il devait y aller ce soir.

Une voiture passa, noyant le brouillard dans la lumière des phares. Le petit David Olson se cacha derrière une boîte aux lettres, alors que du rock’n’roll se déversait de la vieille Ford Mustang. 12Deux des ados rigolèrent. Beaucoup de gamins étaient incorporés dans l’armée et les délits de conduite en état d’ivresse augmentaient. À en croire son père, du moins.

« David ? » murmura une voix. Tranchante. Un sifflement.

Quelqu’un avait prononcé son nom ? Ou l’avait-il juste entendu dans sa tête ?

« Qui est là ? » demanda-t-il.

Silence.

Ça devait être dans sa tête. Tout allait bien. Au moins, ce n’était pas la dame à la voix sifflante. Au moins, il ne rêvait pas.

Si ?

David regarda, au pied de la colline, le gros lampadaire allumé au coin de Monterey Drive. Les adolescents passèrent devant, emportant tous les bruits avec eux. David vit alors l’ombre d’une personne. Une silhouette se tenait au centre de la flaque de lumière. Elle attendait et sifflotait. Elle sifflotait et attendait. Une chanson qui ressemblait un peu à

Blue Moon.

Les cheveux de David se dressèrent sur sa tête.

N’approche pas de ce coin de rue.

Reste à l’écart de cette personne.

Le petit David Olson coupa à travers les jardins.

Il s’approcha d’une vieille clôture, à pas feutrés. Il ne faut pas qu’ils t’entendent. Ou qu’ils te voient. Tu as quitté la rue. C’est dangereux. Par une fenêtre, il vit une baby-sitter qui se bécotait avec son petit copain pendant que le bébé pleurait. Mais on aurait cru un chat. Il était toujours certain de ne pas rêver, mais c’était de plus en plus difficile à dire. Il se faufila sous la clôture et salit son pantalon de pyjama dans l’herbe humide. Il savait qu’il ne pourrait pas cacher les taches à sa mère. Elle lui poserait des questions. Auxquelles il serait incapable de répondre.

Pas à voix haute.

Il avança à travers le petit bois derrière la maison des Maruca. Passa devant le portique que M. Maruca avait installé avec ses fils. Après une dure journée de travail, il y avait toujours deux Oreo et un verre de lait qui les attendaient. Le petit David Olson les avait aidés une ou deux fois. Il adorait les Oreo. Surtout quand ils étaient un peu mous et vieux.

« David ? »

13Le murmure était plus fort. Il se retourna. Personne. Il scruta le lampadaire au-delà des maisons. L’ombre humaine avait disparu. La silhouette pouvait être n’importe où. Elle pouvait se trouver juste derrière lui. Oh, par pitié, faites que ça ne soit pas la femme qui siffle. Par pitié, faites que je ne dorme pas.

Crac.

La brindille se brisa dans son dos. Oubliant sa douleur au pied, le petit David Olson se mit à courir. Il traversa la pelouse des Pruzan, jusque dans Carmell Drive, et tourna à gauche. Il entendait des chiens haleter. Se rapprocher. Mais il n’y avait pas de chiens. C’étaient uniquement des bruits. Comme les rêves. Comme le bébé chat qui pleurait. Ils couraient derrière lui. Alors, il accéléra. Ses petites bottines frappaient le trottoir mouillé. Smac smac, un baiser de grand-mère.

Lorsqu’il atteignit enfin le coin de Monterey Drive, il tourna à droite. Et courut au milieu de la rue. Un radeau sur une rivière. Reste dans la rue. Ils ne peuvent pas t’attraper si tu restes dans la rue. Il entendait les bruits des deux côtés. De petits sifflements. Des chiens qui haletaient. Donnaient des coups de langue. Des bébés chats. Et toujours ces murmures.

« David ? Ne reste pas dans la rue. Tu vas te faire mal. Viens sur la pelouse, c’est moins dangereux. »

C’était la voix de la femme qui siffle. Il le savait. Elle avait toujours une jolie voix au début. Comme une institutrice remplaçante qui en fait trop. Mais quand vous la regardiez, elle n’avait plus rien de joli. Elle se transformait en bouche sifflante pleine de dents. Pire que la Méchante sorcière de l’Ouest, celle du film. Pire que n’importe quoi. Quatre pattes comme un chien. Un long cou de girafe. Hssss.

« David ? Ta mère s’est fait mal aux pieds. Ils sont tout coupés. Viens m’aider. »

La dame à la voix sifflante imitait sa mère maintenant. Ce n’était pas loyal. Mais elle faisait toujours ça. Elle arrivait même à lui ressembler. La première fois, ça avait marché. Il s’était approché d’elle sur la pelouse. Et elle lui avait sauté dessus. Il n’en avait pas dormi pendant deux jours. Quand elle l’avait emmené dans cette maison avec le sous-sol. Et le four.

« Viens donc aider ta mère, sale petit merdeux. »

14Il entendait la voix de sa grand-mère maintenant. Mais ce n’était pas elle. David sentait les dents blanches de la femme qui siffle. Ne les regarde pas. Continue à regarder devant toi. Continue à courir. Jusqu’au cul-de-sac. Tu peux la faire disparaître pour toujours. Si tu atteins le dernier lampadaire.

« Hssssss. »

David Olson regardait, droit devant lui, le dernier lampadaire du cul-de-sac. Qui attendait et sifflait. Sifflait et attendait. Rêve ou pas rêve, c’était affreux. Mais David ne pouvait plus s’arrêter désormais. Ça ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il passe devant la personne lampadaire pour atteindre le lieu de rendez-vous.

« Hiiiiisssssss. »

La femme qui siffle s’était rapprochée. Dans son dos. David Olson eut froid subitement. Son pyjama était humide. Malgré le manteau. Continuer à avancer. Il ne pouvait rien faire d’autre. Être aussi courageux que son grand frère. Aussi courageux que les adolescents incorporés. Être courageux et continuer d’avancer. Un petit pas. Deux petits pas.

« Hello ? » fit le petit David Olson.

La silhouette ne dit rien. La silhouette ne bougea pas. Elle inspirait et expirait, rien de plus, et sa respiration produisait

Des nuages.

« Hello ? Vous êtes qui ? » demanda David.

Silence. Le monde retenait son souffle. Petit David Olson avança un orteil dans la flaque de lumière. La silhouette remua.

« Je suis désolé, mais il faut que je passe. Vous voulez bien ? »

Le silence encore. David avança un peu plus son orteil dans la lumière. La silhouette commença à pivoter. David eut envie de retourner chez lui, mais il devait aller jusqu’au bout. C’était la seule façon d’arrêter cette femme. Il plaça tout son pied dans la lumière. La silhouette pivota de nouveau. Une statue qui se réveille. Toute la jambe maintenant. La silhouette se retourna encore. Finalement, n’en pouvant plus, David entra dans la lumière. La silhouette fonça sur lui. En gémissant. Un bras tendu. David traversa le cercle en courant. Suivi de la silhouette. Qui donnait des coups de langue. Hurlait. David sentit ses ongles immenses se tendre vers lui, mais, juste au moment où ils allaient s’accrocher dans ses cheveux, il glissa sur la chaussée, à la manière d’un joueur de 15baseball. Il s’entailla le genou, peu importe. Il n’était plus dans la lumière. La silhouette se figea. Davis avait atteint l’extrémité de la rue. Le cul-de-sac, là où il y avait la cabane de rondins et le couple de jeunes mariés.

Le petit David Olson regarda le bas-côté. La nuit était silencieuse. À part quelques grillons. Un léger brouillard éclairait le chemin jusqu’aux arbres. David était terrorisé, mais il ne pouvait plus s’arrêter. Tout ne dépendait plus que de lui. Il fallait qu’il en termine ou, sinon, la femme qui siffle allait sortir. Et son grand frère serait le premier à mourir.

Le petit David Olsen quitta la rue et marcha.

Au-delà de la clôture.

À travers le champ.

Dans le bois de Mission Street.

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PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

PREMIÈRES LIGNE #32

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Le livre du jour

Une sacrée redécouverte, un énorme coup de cœur

Les magiciennes de Boileau et Narcejac

— Elles étaient deux, fit Ludwig.

— Vous êtes sûr ? 

— Absolument sûr. Je les connaissais bien, puisqu’on a travaillé ensemble au Kursaal, à Hambourg.

Le commissaire étudiait Ludwig. Derrière lui, se tenait un inspecteur, un grand gaillard en imperméable, avec une curieuse cicatrice qui courait sur sa joue gauche, comme une fêlure. Et Ludwig ne pouvait détacher ses regards de cette cicatrice.

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu nous raconter cela plus tôt ? demanda l’inspecteur. Il y a plus d’un mois que l’affaire est classée.

— Je ne suis en France que depuis cinq jours, dit Ludwig. Je suis jongleur, chez Amar. Ce sont des camarades qui m’ont appris la mort de la petite… Annegret… J’ai été bouleversé.

— Je vous répète que l’affaire est classée, maugréa le commissaire… Avez-vous des faits nouveaux à nous apprendre ? … Voulez-vous insinuer que cette jeune fille a été tuée ? 

Ludwig baissa les yeux, allongea les mains sur ses genoux.

— Je n’insinue rien, dit-il. Je voudrais simplement savoir laquelle des deux est morte. Et l’autre, qu’est-elle devenue ? Pourquoi ne parle-t-on plus d’elle ? … Comme si elle n’avait jamais existé.

Le commissaire appuya sur un timbre.

— Vous êtes prêt à signer votre déposition ? insista-t-il. Elles étaient deux ? … Je veux bien vous croire, mais si on ouvre une nouvelle enquête…

— Drôle d’histoire ! murmura l’inspecteur.

Drôle d’histoire, en effet ! Elle avait commencé bien des années auparavant. Au début, ce n’était qu’une histoire de gosse. Mais ensuite…

I

C’était un cauchemar ; pas un de ces cauchemars horribles qui vous arrachent un cri, en pleine nuit, dans le silence de la maison endormie ; plutôt le cauchemar de quelqu’un qui s’éveille « ailleurs », qui est semblable à un amnésique : qu’est-ce que c’est que ce lit ? qu’est-ce que c’est que cette fenêtre ? … Et moi ? … Qui suis-je ? … Pierre Doutre ouvrait les yeux : devant lui, il y avait une jeune femme qui rêvait, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil ; à droite, deux hommes blonds, au teint rose, qui se parlaient à l’oreille et riaient sans bruit ; à gauche, la vitre, le vide, l’espace peuplé de formes molles, de fumées livides. Doutre refermait les yeux, cherchait une nouvelle position, plus propice au sommeil, mais ses mains ne voulaient pas dormir ; ses pieds s’agitaient ; ses épaules lui faisaient mal. Il essayait d’imaginer la ville, là-bas, cachée dans son brouillard… son père agonisant. Le professeur Alberto ! Ah ! la douleur aiguë, au fond de lui-même, le trait brûlant comme un coup de rasoir. Oui, c’était bien un cauchemar qui n’en finissait plus. Il avait commencé à Versailles, dans le parloir des Jésuites, autrefois, des années et des années auparavant. Doutre se revoyait, tout gosse, assis sur une chaise, son béret sur ses genoux, tandis que son père discutait, à voix basse, avec un religieux. Et puis, un autre prêtre était venu, lui avait pris la main. Des escaliers, des couloirs, un petit lit, l’armoire minuscule où son linge était rangé ; tout ce qu’il possédait portait désormais le numéro 4. Pendant douze ans, il avait été le numéro 4. Douze ans pensionnaire ! Cela représentait une vertigineuse quantité de jours, un morne abîme d’images toutes semblables, qu’il aurait tellement voulu oublier ! Malheureux ? Non. Il n’avait jamais manqué de rien. Tout le monde s’occupait de lui. Les religieux l’aimaient bien, à leur manière. On savait que le petit Doutre n’était pas comme les autres… Doutre regarda la nuit, écouta le grondement régulier des moteurs. Il s’éloignait de la France à toute vitesse. Il flottait, entre le passé et l’avenir. Il était capable, soudain, d’embrasser toute sa vie d’un coup d’œil, et il voyait le petit Doutre, là-bas, tout en bas, comme on dit que Dieu voit les hommes. Drôle de garçon, gauche, maigre, timide, distrait, dont personne ne connaissait la vie secrète, pas même son confesseur. Indifférent à tout, en apparence, et pourtant plein de bonne volonté. Exactement comme un automate bien réglé. Le premier à la chapelle, le premier en étude, le premier au réfectoire… Souvent, le supérieur l’interrogeait :

« Voyons, Doutre, qu’est-ce qui ne va pas ? … Pourquoi faites-vous exprès de ne pas travailler ? … Vous êtes aussi intelligent qu’un autre… Alors ? … Croyez-vous que vos parents seront satisfaits quand ils recevront ce bulletin ? »

Mais le supérieur n’insistait pas, car les parents du petit Doutre n’étaient pas non plus comme les autres.

Les mains de Doutre étaient moites. Il toucha le hublot pour sentir sa fraîcheur et laissa sur la vitre une étoile de buée qui mit longtemps à s’effacer. Il se rappelait la scène. Il pouvait s’évader de cet avion lancé en pleine nuit, au-dessus d’un pays inconnu, et se transporter dans la cour de récréation. Tout cela vivait encore en lui, avec une intensité effrayante. Le surveillant distribuait le courrier :

— Pierre Doutre !

Un camarade avait pris la carte postale pour la lui donner. Mais, au passage, il l’avait regardée et s’était mis à rire.

— Hé ! les gars !

Un peu plus tard, à cinq ou six, ils l’avaient bloqué dans un coin du préau.

— Fais voir cette carte.

Il était chétif. Il n’avait pas dix ans, alors. Il avait obéi et les copains avaient contemplé en silence. La carte représentait un homme en habit. De la main gauche, il tenait un chapeau haut de forme renversé et, de la droite, un jeu de cartes. Il souriait d’un air vainqueur. Au bas de la carte, il y avait trois mots, en lettres blanches : Le Professeur Alberto.

— C’est ton père ? dit le plus grand.

— Oui.

— C’est marrant, un père comme ça !

Sans pudeur, il avait retourné la carte et lu, à voix haute :

Copenhague.

Mon cher Petit Pierre.

Le voyage se poursuit avec un très grand succès. Nous allons partir pour Berlin et, de là, nous irons à Vienne, où nous resterons sans doute un mois. Je n’aurai pas le temps d’aller à Versailles, pour Pâques, comme convenu. Dans notre métier, tu le sais, nous ne sommes pas libres. J’espère que tu seras bien raisonnable. Ta maman se porte bien. Tous les deux, nous t’embrassons bien affectueusement.

A. Doutre.

— Et ta mère ? demanda un autre de la bande, est-ce qu’elle fait du trapèze ? 

Ils avaient ri à en perdre le souffle, tandis qu’il retenait ses larmes.

— Ils vivent dans un cirque, avec les singes et les chameaux !

La troupe se tordait.

— J’en ai vu un, à la foire, dit le grand. On l’attachait avec des chaînes grosses comme ça ; on lui mettait des menottes et il se détachait tout seul. Personne n’y comprenait rien. Il sait faire ça, ton père ? 

La récréation s’était achevée. Le petit Doutre avait été malade trois jours. Quand il était revenu, les camarades avaient évité toute allusion au professeur Alberto. On sentait qu’ils étaient obligés d’observer une consigne, mais les clins d’œil volaient et, quand une lettre ou une carte arrivait, des toussotements, des raclements de gorge pleins de sous-entendus s’élevaient un peu partout. Et puis, un beau jour, quelqu’un eut l’idée de le surnommer : Fantômas. Un cahier venait-il à disparaître : « C’est Fantômas ! »

Il fit semblant de rire mais, pendant plus d’un trimestre, il déchira sans les lire les cartes et les lettres qui lui parvenaient de villes aux noms bizarres : Norrköping, Lugano, Albacete… et, le matin, à la messe, le soir, pendant la prière, il songeait à ces parents lointains qui multipliaient les miracles dérisoires avec un chapeau haut de forme. Doutre se rappelait tout, jusqu’à ses pensées d’alors. Il avait cherché le mot « prestidigitation » dans des dictionnaires. Art de produire des illusions par l’adresse des mains, les trucs, etc. Il avait observé ses mains, s’était tortillé les doigts. Comment produire des illusions ? Qu’est-ce que ça voulait dire exactement, des illusions ? Il n’avait pas tardé à être renseigné. Un prestidigitateur était venu au collège, bonhomme minable qui traînait deux énormes valises aux étiquettes multicolores. Il s’était installé dans la salle de gymnastique et avait commencé son boniment. « Non, pensait Doutre, mon père ne fait pas ce métier-là. Ce n’est pas possible ! » Mais il avait été tout de suite pris, bouleversé, par le spectacle. Les cartes apparaissaient, disparaissaient, se faufilaient dans les poches des assistants, se cachaient d’elles-mêmes sous les sièges, sous le tapis recouvrant la table. C’était un pullulement d’as, de rois, de dames, une inquiétante fermentation de trèfles ou de piques dans l’épaisseur des jeux de cartes alignés sagement côte à côte. On se frottait les yeux, on serrait les poings…

Parbleu ! Il n’y avait là que trucs et tours de passe-passe. Mais on n’en était pas tellement sûr. Et ces boules qui changeaient de couleur entre les doigts de l’homme ! Lui-même avait l’air surpris de tout ce qui se passait dans ses mains, et hochait la tête avec une espèce d’incrédulité scandalisée. Il montrait une pièce, la faisait tinter sur le bord d’une soucoupe. C’était une vraie pièce, sans le moindre doute. Or, voilà qu’elle lui échappait, fuyait de poche en poche, se dérobait à peine saisie, disparaissait subitement, et le pauvre vieux l’appelait, semblait malheureux. Tout à coup, il l’apercevait loin de lui, dans les cheveux d’un grand de troisième, et s’en emparait d’un déclic du bras, comme un chasseur de papillons. Plein d’angoisse, Doutre regardait, regardait. Ce qu’il voyait était admirable et terrible. Le chapeau qu’on croyait vide soudain débordait de fleurs. Les anneaux métalliques qu’on venait de palper se suspendaient les uns aux autres comme les maillons d’une chaîne. Hop ! Un geste ! Ils étaient de nouveau séparés ; ils vivaient, comme des tronçons de bête, se ressoudaient en un éclair, formant au poing de l’artiste un reptile cliquetant. Tout le monde applaudissait, sauf Doutre qui serrait ses mains sur sa poitrine en un mouvement frileux. L’homme avait demandé un volontaire.

— Fantômas ! avait-on crié. Fan-tô-mas ! Fan-tômas !

Il s’était avancé sur l’estrade, pâle, incapable de dire un mot. Et maintenant, il distinguait mieux le visage démoli du bateleur, sa peau irritée d’alcoolique, ses vêtements luisants. Il n’entendait pas les paroles qui lui étaient adressées. Il épiait le guéridon ; ce n’était qu’un vulgaire guéridon aux pieds rafistolés avec du chatterton. Il retrouva peu à peu sa respiration. L’homme lui mit sa main sur la tête. Il y eut un grand silence.

— Vous vous appelez Pierre, dit l’illusionniste. Vous portez un bracelet-montre Omega. Je peux même lire le numéro gravé dans le boîtier… Attendez… les chiffres sont si petits… Cent dix… Cent dix mille… deux cent… quatorze… Voulez-vous vérifier ? 

Pierre avait ouvert, en tremblant, le boîtier de sa montre : 110214. Les applaudissements avaient déferlé si fort qu’il avait levé le bras, pour se protéger, comme si on l’avait lapidé.

Des étoiles apparaissaient au hublot, s’organisaient en constellations fuyantes, en bouquets de pâles étincelles : quelque ville perdue dans la distance qui sombrait dans le vent des hélices. La passagère dormait. Doutre sentait le parfum de ses cheveux. Il se trouvait dans un avion luxueux ; de loin, l’hôtesse le guettait, prête à l’aider, à le servir. Tout cela était incroyable, mais au collège aussi tout était incroyable. Ce père impossible, qui passait deux ou trois fois par an, et le comblait de cadeaux. Et ensuite les longues attentes, pleines de méfiance, de hargne, d’admiration et de tendresse refoulée. Doutre laissait alors son imagination vagabonder ; il contemplait en cachette les cartes aux timbres rares, qui représentaient parfois des casinos, des théâtres, relisait certaines phrases qui le plongeaient dans une sorte d’engourdissement : La représentation a été un triomphe, ou bien : Je viens de signer un contrat inespéré… Doutre songeait aux boules et aux anneaux du vieux prestidigitateur, et, quand son père revenait, il n’osait plus lui parler, restait hostile, crispé ; il avait peur. Oh ! ces rencontres au parloir ! Comment oublier que cet homme mince, élégant et triste, était le professeur Alberto ? Est-ce qu’il faisait, lui aussi, un boniment ? Est-ce qu’il avait des poches à double fond ? Est-ce qu’il savait deviner les pensées ? 

— Pourquoi rougis-tu, mon petit Pierre ? 

— Mais je ne rougis pas.

Cramoisi, Doutre observait son père, étudiait ses mains pâles, fines, aux ongles polis et brillants comme des chatons de bagues. Il se sentait d’une race inférieure, avait honte de sa gaucherie, souhaitait de rester seul, comme un orphelin, et pourtant surveillait l’horloge avec désespoir. « Est-ce qu’il m’aime ? pensait-il. Et elle ? » Quand la visite tirait à sa fin, il lui arrivait de poser la question qu’il retenait depuis si longtemps :

— Est-ce que maman viendra ? 

— Bien sûr ! Elle est un peu fatiguée, en ce moment. Mais la prochaine fois…

Jamais Doutre n’avait revu sa mère. Jamais il n’avait laissé passer un jour sans regarder la photographie où elle apparaissait en costume de scène, plus scintillante de pierreries que la Vierge de la chapelle et souriant de biais, derrière un éventail. Elle était belle. Pourquoi son père semblait-il gêné quand Pierre demandait des nouvelles de sa mère ? Il tournait la tête, montrait sa valise.

— Tu sais ce que je t’apporte ? 

Il offrait une montre, un stylo, un portefeuille, mais la montre était une Omega, le stylo un Waterman plaqué or et le portefeuille contenait une liasse de billets de mille, Doutre se rapprochait timidement, tendait les bras. Un instant il appuyait son visage sur la poitrine de son père ; ses mains s’accrochaient à l’homme qui allait repartir. Il étouffait un sanglot.

— Allons, mon petit Pierre ! Tu n’es pas perdu.

— Non, papa.

— Tu sais que nous allons nous installer à Paris bientôt.

— Oui, papa.

— Alors… Dans un mois, je reviendrai. Travaille bien pour nous faire plaisir.

L’horloge sonnait. Doutre marchait dans un rêve jusqu’à la porte. Les derniers gestes de son père se gravaient dans sa mémoire, le mouvement des mains lissant les bords roulés du feutre gris, la chiquenaude chassant une poussière sur la manche du pardessus. C’était fini… La silhouette s’éclairait une seconde, là-bas, devant la conciergerie. Doutre retombait dans sa nuit ; les semaines, les mois coulaient. Pendant ce temps, les Alberto poursuivaient, au-delà des montagnes et des mers, leur tournée sans fin. Jamais Doutre n’avait eu le courage de poser les questions qui l’obsédaient : en quoi consistait au juste leur numéro ? Est-ce qu’ils gagnaient beaucoup d’argent ? Est-ce que leur métier était difficile à apprendre ? Parfois, il aurait voulu connaître quelques-uns de leurs secrets, pour imposer silence aux camarades. Il s’était fait acheter, par un externe, un traité de prestidigitation, mais il avait été tout de suite rebuté par l’aridité des schémas, l’obscurité des explications. Il avait renoncé. Peu à peu, il avait même cessé de compter les jours, entre les visites. Il s’engourdissait dans une rêverie paisible, rythmée par la cloche du collège, et quand on lui annonçait que quelqu’un l’attendait au parloir, il n’éprouvait plus qu’un rapide serrement de cœur. Le père et le fils s’observaient, presque avec méfiance. À mesure que le fils devenait un adolescent aux vêtements trop justes, le père se transformait ; ses tempes blanchissaient ; des rides nouvelles se creusaient le long de ses joues et il avait le teint si pâle, les yeux si creusés qu’il semblait fardé. Doutre avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait surtout pas parler de l’avenir. On bavardait futilement. Oui, la nourriture était bonne. Non, le travail n’était pas trop fatigant. Doutre regagnait l’étude à petits pas, en se demandant : « Combien de temps me laisseront-ils ici ? » Ses camarades songeaient déjà à leur métier futur. Pendant la promenade, derrière une haie, tout en fumant des cigarettes américaines, ils se disaient leurs projets. Doutre, interrogé, répondait invariablement : « Oh ! moi, je ferai du cinéma. » Tout le monde le croyait. C’était fini, les moqueries. À force de détachement, de nonchalance, Doutre avait imposé aux autres l’image qu’il aurait voulu s’imposer à lui-même, celle d’un garçon riche, revenu de tout, méprisant le travail et attendant son heure. Mais il se rendait bien compte qu’il rêvait et il lui arrivait souvent de sentir dans sa poitrine une onde d’angoisse, de se passer les mains sur les yeux et de jeter ensuite autour de lui un regard éperdu.

« Je rêve encore, pensa Doutre. Ce n’est pas vrai. Il ne va pas mourir. »

Il alluma une cigarette, se pencha vers le hublot. Les signes de feu se multipliaient. Ses voisins de droite tendirent le cou et l’un d’eux prononça une longue phrase. Doutre reconnut le mot : Hambourg.

— Votre père est tombé malade à Hambourg, avait expliqué le supérieur. Vous allez partir tout de suite. J’ai fait le nécessaire.

Il y avait, sur un coin du bureau, des billets de banque, des papiers, le passeport, le télégramme.

— Je pense que quelqu’un vous attendra là-bas, avait ajouté le prêtre. Sinon, prenez une voiture. L’adresse est sur la dépêche.

Tout le reste était flou ; les souvenirs se chevauchaient, l’étude et la chapelle, les poignées de main, les signes de croix, et la gare aérienne, avec ses pistes blanches et ses haut-parleurs, et le supérieur qui levait le bras et dont la soutane flottait, dans le souffle de l’avion, comme une voile mal saisie. Voilà que le petit Doutre était projeté dans la vie, et il avait beau regarder en arrière, il savait déjà qu’il ne reviendrait jamais au collège. Où irait-il ? Qui s’occuperait de lui ? Il éteignit sa cigarette et boucla sa ceinture. Au-dessous de l’avion, brasillait une énorme cité quadrillée de lumières. Encore quelques minutes et il ne serait plus qu’une épave si personne ne l’attendait, si les chauffeurs de taxis ne comprenaient pas ses explications, ou ne connaissaient pas l’adresse… Il tira le télégramme et le relut. Kursaal. Hambourg. Aucun nom de rue. Kursaal ! C’était sans doute le music-hall où travaillait le professeur Alberto. Tout cela, maintenant, lui faisait horreur. Il se raidit, l’appareil commençait à descendre et la ville, comme dressée sur une pente invisible, glissait obliquement, avec ses entrelacs et ses girandoles multicolores. Il ferma les yeux, serra les paupières, refusant de toutes ses forces ce qui allait venir. La ceinture le maintenait solidement ; il faillit gémir, comme un malade que l’on couche sur la table d’opération. Il souhaita que l’avion prenne feu, explose. Qui s’apercevrait de la disparition du petit Doutre ? Est-ce que cela existe, le fils d’un prestidigitateur ? Il revit la pièce de monnaie qui disparaissait dans l’espace, renaissait plus loin pour s’anéantir ; les anneaux, les fleurs, le chapeau débordant d’apparences, d’ombres, de chimères ; et le vieil homme traînant ses deux valises. Déjà l’avion roulait et la ville se composait autour de lui, immobilisait ses lumières. Les passagers se dressaient, en un joyeux brouhaha. Une porte s’ouvrit sur la nuit.

Doutre releva le col de son pardessus et s’avança, cherchant à voir en se haussant sur la pointe des pieds. Au bas de l’échelle des gens attendaient, leurs visages levés flottant comme des méduses. Il y avait soudain un grand silence sonore. La tête de Doutre tournait un peu. Il entendit, proche, profond et bizarrement fraternel, l’appel insistant d’un navire. Il descendit, sa main serrant la rambarde. Chaque passager devenait le centre d’un petit groupe bruyant. Pour lui, il ne restait personne et il s’arrêta au pied de l’échelle, incapable d’aller plus loin. À ce moment, on lui toucha le bras.

— Pierre Doutre ? 

Il s’écarta vivement ; l’homme était plus petit que lui. Il portait des culottes de cheval et un paletot de cuir. Il était complètement chauve et si maigre que son cou semblait tressé de tendons.

— Pierre Doutre ? 

— Oui.

— Venez !

L’homme s’en allait, pressé, soucieux. Doutre courut derrière lui.

— C’est ma mère qui vous envoie ? 

Pas de réponse.

— Est-ce que mon père…

Il valait mieux ne pas insister. Devant la gare aérienne, parmi les voitures longues et luisantes, était parquée une vieille camionnette chargée de bottes de paille. Sur le flanc gauche, elle portait un panneau représentant des lions assis en rond autour d’un athlète vêtu d’une peau de léopard. Sur le flanc droit, il y avait une tête de clown, hilare, avec des cheveux rouges et des yeux carrés. L’homme ouvrit la cabine, fit signe à Doutre de monter.

— Kursaal, dit-il, d’une voix qui semblait brasser des cailloux.

L’auto ferraillante roulait maintenant dans la ville illuminée. Au lieu de gagner les quartiers populeux, comme Doutre l’avait cru tout d’abord, elle semblait au contraire se rapprocher du centre, suivait des avenues bordées d’immeubles neufs et bariolés d’enseignes au néon. Une foule paisible coulait sur les trottoirs ; Doutre avait hâte d’arriver, de se jeter sur un lit et d’oublier ce voyage incohérent. L’auto longea une sorte de lac puis s’engagea dans des rues étroites, bordées de brasseries. Elle stoppa au coin d’une place.

— Kursaal, dit l’homme. Music-hall.

Il montrait une façade bordée d’une rampe d’ampoules qui s’allumaient et s’éteignaient sans cesse, laissant au fond des yeux une image brûlante. Doutre ne bougeait pas.

— Descendez !

Doutre était trop fatigué pour protester. Il suivit l’homme. C’est alors qu’il découvrit les affiches. Elles se succédaient, sur des panneaux de bois hauts de trois mètres. Elles couvraient tout un mur. Professor Alberto… Professor Alberto… Professor Alberto… Le professeur, en habit, une fleur à la boutonnière, contemplait une boule de cristal. Sur chaque affiche, on avait collé, en diagonale, une bande de papier blanc. Le professeur ne comptait plus. Il était rayé du programme, et pourtant il vivait encore, souriant à son fils de sa bouche de papier, tendant vers lui la boule mystérieuse qui s’allumait, s’éteignait, au rythme frénétique des lumières. L’homme poussa Doutre en avant, le conduisit à l’entrée d’une ruelle.

— Venez !

Il faisait noir. Des odeurs d’écurie sortaient d’un porche ; on entendait les échos d’un orchestre, la vibration des cuivres et le battement grave d’une caisse. Le long d’un trottoir étroit stationnaient deux roulottes, vastes comme des wagons. Doutre les contourna et l’homme le retint par le bras, au moment où il allait continuer sa route.

— Ici, murmura-t-il.

Doutre devina des marches, poussa une porte. Une veilleuse brillait au fond d’un tunnel d’ombre. Mains en avant, il s’avança vers la petite lueur et aperçut une forme couchée. Encore trois pas. Il s’arrêta au bord du lit. Le professeur Alberto était là, les yeux clos, le nez pincé, une orchidée fanée à la boutonnière de son habit. Ses mains étaient jointes sur sa poitrine. Un bouton manquait à son plastron. Doutre se retourna, cherchant son compagnon, mais celui-ci avait disparu. Ses yeux s’habituaient lentement. Il aperçut une chaise et s’assit doucement. Il ne savait pas encore s’il avait du chagrin. Il était vide. Peu à peu, la roulotte sortait de la pénombre, se peuplait d’objets inattendus qui devaient être des accessoires : une malle au couvercle bombé, des guéridons, des chaises emboîtées les unes dans les autres, des rouleaux de fil de fer, un service à café, sur un plateau, deux épées posées sur une table pliante, une arbalète… Doutre aurait voulu ramener ses regards sur le mort et sentir ses yeux se mouiller. Malgré lui, il tournait la tête, surveillait les profondeurs de l’étrange voiture. On avait remué, là-bas… un bruit soyeux, suivi d’un grincement… Il se leva, le cœur battant. Il y eut soudain un claquement de plumes et une forme blanche sembla tomber du plafond. Elle se posa sur un coffret incrusté de nacre. C’était une tourterelle, dont l’œil rond reflétait la lampe, tandis qu’elle penchait la tête pour observer le visiteur. Une deuxième tourterelle surgit en planant et se percha sur une étagère, au-dessus du cadavre. Doutre contemplait stupidement les oiseaux. Ils marchaient lentement, sur leurs griffes en étoiles, s’arrêtaient pour plonger leur bec sous une aile, ou parmi le duvet du jabot. D’un bond léger, la seconde rejoignit la première, et elles se poursuivirent à pas pressés, autour du coffret, puis l’une d’elles roucoula doucement et ce délicat soupir, ce sanglot amoureux délivra Doutre. Il tomba près du lit, à genoux.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
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• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

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En Panne

En Panne

Voilà 3 mois et demi que votre blog est à l’arrêt.

Et pourtant on aurait pu croire que durant les mois d’avril et mai ou moins j’aurai eu plus de temps pour m’occuper de celui-ci. Mais je sais pas vous, mais ma période de confinement a été surbookée. Et depuis la reprise c’est encore pire.

Mais soyez rassurer bientôt je pense qu’à nouveau au moins une fois par semaine, je reviendrai ici vous présenter les premières lignes voire les premiers chapitres de mes lectures.

Je reviendrai aussi avec le nouvel Exquis cadavre exquis de notre grand frère, Collectif Polar.

Et oui une seconde saison a été lancé en mars dernier et près de 90 auteurs ont répondu présents à l’appel. Aussi notre macchabée se construit à toute vitesse et je vous le présenterai ici d’ici quelques semaines, ou avant si ça se trouve.

En tous les cas, merci d’être rester fidèle à A vos crimes, même quand j’étais à l’arrêt, totalement en panne.

Et à très vite pour d’autre aventure.

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 5

De mort lente de Michaël Mention, lecture 5

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

6

16 mai 2010

Dimanche serein chez les Fournier.

Tandis que Vincennes se promène en famille, ici, au cours Marigny, on profite de sa solitude. Au deuxième étage de leur maison, Catherine – l’épouse de Philippe – s’affaire dans son atelier. Nouveau projet, nouveau costume. Cette fois, c’est une robe à plis Watteau pour l’Opéra Garnier. Assise à son bureau, Catherine ajuste ses lunettes et examine son stock de rubans pour trouver celui qui viendra orner le corsage.

Dans le jardin, Philippe lit un Jim Thompson, allongé sur le transat. Avant, il lisait des thrillers à base de complots – Le Secret de…, La Confrérie des… – jusqu’à ce qu’il en ait marre. Sur le conseil de son libraire, il s’est mis au roman noir et, depuis, il ne lit plus que ça. Enfin une littérature où la gravité ne se prend pas au sérieux.

Bref, un dimanche comme un autre pour Catherine et Philippe. Vingt-quatre ans d’amour. Sortir quand on peut, se voir quand on veut : le secret de leur longévité. Ils se retrouveront vers 17 heures pour un apéro, puis cuisineront ensemble un sauté de veau. Philippe avale une gorgée de Martini, poursuit sa lecture, quand son téléphone vibre sur la table. Il lorgne l’écran et, au prénom affiché, sourit.

— Allô ! Richard ?

— Bonjour. Je vous dérange ?

— Jamais. Comment allez-vous ?

— Ma foi, on fait aller. Et vous ?

— Ça va, je me détends avant la reprise. Vous êtes à Paris ?

— Non, chez moi. Navré de vous appeler en plein week-end.

— Pas de souci.

Philippe corne la page, pose le livre. À droite, là-bas, la voisine sort de son garage avec des cisailles.

— Alors ? Quand revenez-vous ? Catherine a hâte de vous revoir.

— Hélas, je suis très pris. Je prépare un colloque sur les troubles autistiques pour redorer quelques blasons. Essayer, du moins.

— Wakefield ?

— Oui. Une sale affaire, vraiment. Nous n’avons pas fini d’en entendre parler.

— Je le crains. Et la Commission ? Le groupe d’experts ?

— La première réunion est prévue en fin d’année. Toutefois, l’un de nous a eu un imprévu et a dû se retirer. C’est pour ça que je vous appelle.

— Vous… vous voulez que je le remplace ?

— Il nous manque un biochimiste et vos travaux seraient essentiels pour nous.

— C’est que… les perturbateurs endocriniens ne sont pas ma spécialité.

— Allons, vous avez toutes les compétences requises.

Philippe se redresse. Au loin, la voisine taille ses haies, lui adresse un sourire entre deux « tchac ». Il la salue d’une main levée, puis enchaîne :

— Richard, je vous remercie pour votre proposition, mais…

— C’est celle de la Commission. Je n’ai fait que vous recommander.

— Merci… C’est comme ça qu’ils recrutent ? Ils n’ont pas leurs propres experts ?

— Vous savez, la Commission est une structure comme une autre. Elle a des locaux, des écrans, mais elle manque d’effectifs. Si nécessaire, elle sollicite à l’extérieur et ce n’est pas plus mal, ça peut rafraîchir les débats. C’est pourquoi j’ai pensé à vous.

— Écoutez, j’apprécie vraiment, mais…

— Je comprends votre hésitation, j’ai eu la même. Il est vrai que nous n’aurons pas droit à l’erreur. De notre travail dépendront la santé et l’économie de l’Union.

— Je vois. Si on protège trop, ça coûtera cher, et si on ne protège pas assez, ça nuira à des millions de gens.

— Voilà. À nous d’être rigoureux sans sous-estimer les coûts.

— Depuis quand la science s’intéresse au fric ?

— Depuis que « le fric » s’intéresse à elle.

— Mm…

— Vous pouvez refuser, bien évidemment. Je ne vous en tiendrai pas rigueur.

La voix fait place à un son infime, celui d’une inspiration. Bouffée de tabac. Soixante ans de tabagisme, et le Dr Richard Delaubry est encore là, sans cancer ni AVC. La voisine poursuit son « tchac-tchac » irritant, alors Philippe s’éloigne.

— Ce serait pour combien de temps ?

— Nous devrons statuer au plus tard fin 2013.

— Trois ans ? Désolé, je ne peux…

— Ce n’est qu’une échéance pour rassurer les ONG. Vu l’enjeu, ce sera bouclé en moins de deux ans, à raison d’une réunion par trimestre. Ce serait envisageable ?

— Je ne sais pas… Ça me paraît peu compatible avec mon agenda.

— Nous avons tous nos impératifs. Toutefois, je vous rappelle que Bruxelles n’est qu’à une heure de train. Philippe, je ne suis pas du genre à insister, mais il en va de la santé de millions de gens. De notre santé et de celle de nos proches.

— Je sais.

— Et puis ce serait une formidable opportunité pour vous. Enfin, à vous de voir. Désolé, mais je vais devoir vous laisser. Voyez ce qui est possible et rappelez-moi.

— J’ai jusqu’à quand ?

— Dimanche prochain.

— D’accord. Bon… merci pour votre appel.

— Allez, bonne journée ! Et réfléchissez posément, ne vous mettez pas martel en tête !

« Martel en tête. » Il n’y a que son mentor pour employer encore une telle expression au XXIe siècle. Philippe repose son téléphone, songeur.

(Wakefield)

Il vide son verre de Martini en pensant à l’Europe, aux perturbateurs endocriniens, à son épouse, qu’il imagine concentrée sur ses costumes. Dans ce monde où l’on tue, où l’on viole, où l’on empoisonne des populations pour quelques dollars de plus, il y a encore des gens qui se préoccupent des nuances de rubans satinés. Dernière gorgée, et Philippe regagne sa maison. Il traverse le salon, s’arrête au pied de l’escalier.

— Chérie !

— Quoi ?

— T’as deux minutes ?

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 4

De mort lente de Michaël Mention, lecture 4

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

De mort lente de Michaël Mention

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

5

3 mars 2010

« Édition spéciale consacrée à la tempête Xynthia. Rappelons que quarante-sept personnes sont décédées et que huit cent mille foyers sont privés d’électricité. Un bilan que le Premier ministre François Fillon a qualifié de “catastrophe nationale”. »

— C’est eux, la catastrophe nationale !

— Chéri…

— Mais c’est vrai ! Ils fliquent les chômeurs, ils assèchent les hôpitaux et ils veulent nous faire bosser jusqu’à ce qu’on crève ! Ils arrêtent pas de nous entuber !

— Chéri, s’il te plaît !

Marie lui désigne leur fils, à l’extrémité du salon, sur son tapis de jeu. Léonard, 3 ans, désormais passionné par les puzzles. Et ce qui devait arriver se produit :

— Papa ? C’est quoi, « entuber » ?

Marie fusille Nabil du regard.

— Hein, papa ? C’est quoi ?

— C’est rien.

Nabil éteint la télé. Il rejoint son fils – « Alors ? Ce puzzle, ça avance ? » – et Léonard lui montre fièrement où il en est. Être parents ou l’art de la diversion. Marie regagne la cuisine. Son homme a plié le linge, alors c’est à elle que revient la pâte à crêpe. Elle s’y attelle tandis que Nabil complète le puzzle avec leur fils. Instant de partage, où chaque pièce ajoutée est une victoire pour l’enfant. En ce moment, il en a besoin, quelque peu fragilisé par l’étape « maternelle ». Les règles, la collectivité, tout ça lui échappe encore, mais ça viendra. Tout vient.

Le puzzle terminé, son père et lui le défont aussitôt. Ils mélangent les pièces quand survient un vacarme assourdissant. Nabil et Léonard sursautent.

— Chérie ???

Nabil s’élance vers la cuisine. Choc. Au sol, assiettes brisées. Et Marie, étalée sur le dos, les yeux mi-clos. Il s’accroupit auprès d’elle.

— CHÉRIE ! OH !

Léonard arrive à son tour et se fige, choqué, en découvrant sa mère. Marie reprend ses esprits. Elle se rétablit, fébrile, s’assoit sur une chaise. Son fils se blottit contre elle.

— Maman ! Ça va ?

— Oui…

— Non, ça va pas ! s’emporte Nabil, ça t’arrive de plus en plus !

— Je suis crevée, c’est tout… faut que je dorme…

— C’est ce que tu fais depuis des mois ! Il faut que t’ailles consulter !

— Crie pas, s’il te plaît… Allez, viens là…

Nabil la fixe avec inquiétude. Il se contient, puis se décide à l’enlacer tendrement, comme leur fils.

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

De mort lente de Michaël Mention, lecture 3

Et si on lisait le début

Voilà la suite de votre lecture du début de ce super bouquin qui a été un pur coup de coeur pour moi.

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4

18 janvier 2010

Un vrombissement, puis trois autres, et la machine Paris se remet à turbiner. D’une rive à l’autre, de Montparnasse à Barbès, la capitale s’active. Voitures. Camions. Bus. Scooters. Vélos. Piétons. Pressés d’être pressés, les rouages s’emballent.

« Wolf city! »

Frénésie démentielle, matrice de stress, qui s’aggravera tout au long de la journée entre rentabilité et chefs tyranniques. Pour l’heure, on fonce, d’avenue en couloir du métro. C’est là, dans ces entrailles de béton, que la bête est la plus féroce.

« Wolf city! »

Dans le tourbillon, un homme et son attaché-case : Philippe Fournier, 57 ans, biochimiste, directeur de recherche au CNRS, membre de l’Académie nationale de médecine, consultant pour Le Monde. Élégant, concentré sur son smartphone et Amon Düül II – « Wolf city! » Le son des seventies, c’est tout ce que Philippe a gardé de sa jeunesse. Le reste s’est depuis dilué dans son ascension sociale, ses responsabilités.

Encore quelques pas, et il sort de la station Hôtel de Ville. Happé par l’hiver, il boutonne le col de son manteau, traverse l’esplanade. Direction Paris-6, où il donnera bientôt son cours de biophysique. Vingt minutes de marche pour garder la forme. À son âge, si l’on ne fait pas un peu d’exercice, on a vite fait de rouiller.

Philippe se mêle aux quidams, arpente le pont et s’arrête à mi-chemin, s’autorisant quelques secondes de contemplation. Qu’elle est belle, cette vue.

Plus tard,

Amphithéâtre A.

— Quant aux constantes de précipitation, elles dépendent du pH des masses océaniques et de la pression partielle de CO2 dans l’atmosphère. Les carbonates constituent une réserve naturelle majeure pour le CO2 produit par l’activité humaine.

— Monsieur !

— Mm ?

— C’est pour ça qu’ils sont si importants ?

— Allons, ne vous méprenez pas. Loana, le nouvel iPhone, la coupe de cheveux de Ronaldo… ça, c’est important.

Dans l’assistance, on pouffe. Philippe, le prof qu’on aurait tous aimé avoir : un pédagogue à tendance « vieux con sympa », ce qui lui permet de rester proche de ses étudiants. Et, surtout, de lui-même.

— Bon… c’est bientôt fini. Alors, plutôt que d’être coupé, on arrête là. Bonne journée.

Tous rangent leurs affaires, puis facebookent en descendant les marches. Il le sait, un tiers d’entre eux abandonnera en cours d’année. Les autres seront pharmaciens ou chimistes, avant de vieillir au conseil scientifique d’une boîte comme Bouygues. La salle se vide et Philippe croise le regard de Leslie, son étudiante la plus assidue. Elle lui sourit. Cette jolie Leslie Martineau, qu’il aurait aimé séduire s’il avait eu trente ans de moins. Mallette, manteau, et le voilà dans le couloir grouillant d’élèves.

— Philippe !

Deux confrères de l’Institut Pasteur le rejoignent :

— On déjeune ensemble ?

— Désolé, mais j’ai un rendez-vous.

13 heures passées.

Quartier Odéon.

Comme tous les jours, Le Bouillon des Colonies fait salle comble, on y mange très bien pour pas cher. La preuve, son assiette Afrique-Orient n’est qu’à 8 euros alors qu’elle propose des délices – confit de poivrons, purée de fèves au citron vert, puis ce bœuf saté que Philippe termine en ce moment même. Seul, loin du blabla de ses confrères. La loi Pécresse, la fusion des universités… Tout ça est intéressant, mais, pour un homme aussi sollicité que lui, la tranquillité est un luxe qu’il faut savoir saisir. Il interpelle le serveur.

— Oui, monsieur ?

— Un expresso, avec l’addition.

Le jeune homme débarrasse la table. Philippe sort son smartphone et parcourt son agenda. Labo. Cours. Conférences. Articles à rédiger. L’un sur les maladies infectieuses, l’autre sur l’endométriose et l’infertilité féminine. Un sujet qui lui tient à cœur, mais pas autant qu’à son épouse. Il surfe ensuite sur YouTube, regarde un sketch des Monty Python, amusé, nostalgique d’une époque si lointaine qu’il lui semble l’avoir rêvée. Il repose son téléphone… et se fige. Dehors, sur le trottoir d’en face, trois hommes.

Un, surtout.

Âgé, barbu, élégant, une cigarette à la main.

Philippe se précipite à sa rencontre – « Richard ! » – et le trio se retourne. Le vieux sourit. Richard Delaubry, 82 ans, endocrinologue, chef de service aux Hôpitaux universitaires de Genève, ancien président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France. Richard salue les deux autres, qui s’éloignent, et traverse la rue.

— Philippe ! Ça alors !

Poignée de main et tape dans le dos, fraternelle. Deux ans qu’ils ne s’étaient pas vus, depuis l’enterrement de la femme de Richard. Celui-ci, tout sourire :

— Comment allez-vous ?

— Bien. Vous avez l’air en pleine forme.

— L’air de Genève y est pour beaucoup.

— Vous avez le temps d’en profiter ?

— Entre deux conférences. Que faites-vous ici ?

— Je mange… « entre deux conférences ».

Ils échangent un sourire complice ; vingt ans de respect mutuel. Ces deux-là se sont rencontrés au CNRS, lorsque Philippe a intégré l’Institut des sciences biologiques, à l’époque dirigé par Richard. L’entente a été immédiate et, au fil du temps, l’éminent directeur est devenu un mentor, puis un ami. Richard Delaubry ou la vieillesse bien négociée. Ses cheveux argentés. Sa prestance de châtelain. Son regard malicieux à la Jean d’Ormesson, dont il partage l’érudition et la fausse humilité.

— J’allais prendre un café, dit Philippe. Ça vous dit ?

— Avec plaisir, mais en vitesse. On m’attend.

— Étudiants ?

— Hitchcock. Le Linder fait une rétrospective.

Philippe retourne à l’intérieur. L’autre écrase sa cigarette et le rejoint à sa table. Un deuxième café est commandé, puis le vieil homme balade son regard.

— Agréable, ici. Je ne connaissais pas.

— C’est mon QG, quand j’ai le temps. Alors, quoi de neuf ?

— Beaucoup de choses. On commence par quoi ? Sarkozy ? Obama ?

— Oh non, pitié…

— Tout de même, Obama et son prix Nobel… il vient à peine d’être élu.

— Bah, c’est pour le symbole.

— Hélas, il n’y a plus que ça, aujourd’hui. « Chavez, l’anti-impérialiste », « Jamel, l’espoir des banlieues »… L’image a supplanté le réel.

— Et nous ? De quoi sommes-nous le symbole ?

— Nous, c’est différent, vous le savez bien. Les scientifiques sont les nouveaux dieux, vénérés et redoutés.

Le deuxième café arrive. Richard remercie le serveur, vide sa sucrette de moitié et la dépose délicatement. Gestes lents, quasi déconstruits. Si Philippe ne le connaissait pas, il y verrait un doyen bientôt grabataire. Pourtant, Richard est l’un des scientifiques les plus respectés, l’un des rares à avoir eu l’honneur de représenter la France au prestigieux UNSCEAR1. Richard avale une gorgée, parle d’Hitchcock, du film qu’il va revoir « pour la centième fois, sans doute », et Philippe enchaîne :

— Mon préféré, c’est Psychose… avec L’Homme qui en savait trop.

— Et Sueurs froides ?

— Il a pris un coup de vieux.

— Il n’est pas le seul, dit Richard. Et comment va votre épouse ?

— Toujours dans ses costumes. Elle enchaîne les films, les spectacles. Et vous ?

— Depuis la mort de Jane, je m’occupe. Cours, colloques, rien de nouveau… Enfin, si, j’ai été sollicité par la Commission européenne. Ils avaient besoin d’un expert.

— Pour ?

— Le règlement pesticides. La DG Environnement compte sur moi et quelques autres pour encadrer les perturbateurs endocriniens.

— Vaste sujet.

— Et gros enjeux. Les industriels sont sur le pied de guerre.

— J’imagine. Que devrez-vous faire ?

— La Commission veut une réglementation. Nous devrons statuer sur une définition des perturbateurs afin qu’elle réfléchisse aux modes de détection.

— Mm… que pensez-vous de tout ça ?

— Il est trop tôt pour affirmer quoi que ce soit, mais il est clair que certains composés parasitent la transmission d’hormones. Les travaux de Demeneix l’ont bien montré.

— Demeneix et les autres. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous inquiéter.

— La stérilité, les cancers sont faciles à détecter, mais les atteintes à l’intellect… sans compter que les effets sont variables d’un individu à l’autre. C’est le cœur du problème, et le manque de recul n’arrange rien.

— Concernant le bisphénol A, les dangers sont avérés.

— Tout le monde n’est pas de cet avis…

Ils échangent un sourire amer. L’European Control Agency, chargée de la sécurité des aliments. Selon elle, aucune étude valable n’a permis de reconsidérer la dose journalière admissible de bisphénol A – fixée à 0,05 mg/kg de masse corporelle – alors que des effets ont été observés chez les animaux et chez les humains, notamment avec une sensibilité accrue au cancer du sein. Philippe, consterné :

— « Dose admissible »… Ils nous prennent vraiment pour des cons.

— Ce n’est pas nouveau.

— Vous commencez quand ?

— En novembre. Ce sera ardu face au lobby, mais la santé n’est pas négociable. Bref, c’est l’occasion pour moi de servir à quelque chose… une dernière fois.

Richard consulte sa montre, boit son café, et les retrouvailles s’achèvent comme elles ont débuté, sur le trottoir. Ils promettent de se revoir, puis Philippe évoque un futur dîner en compagnie de son épouse. « Avec plaisir ! » dit le vieil homme, avant de repartir. Philippe le regarde s’éloigner et se dit que, s’il n’avait pas eu un autre cours à donner, il serait bien allé au cinéma avec lui. C’est un bon film, L’Étau.


1. United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiations : organisme des Nations unies chargé de faire régulièrement le bilan des connaissances scientifiques sur les effets sanitaires de la radioactivité.

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 2

Et si on lisait le début

Avant-Hier dans « Première Ligne 31 » je vous proposait le premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Hier dans « Et si lisait le début » je vous donnais à lire le chapitre 2.

Aujourd’hui j’en rajoute un peu pour vous donnez envie de découvrir ce super bouquin

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose les chapitres suivants.

Le livre :

De mort lente de Michaël Mention

3

7 octobre 2009

Marie, une femme d’aujourd’hui au charme d’antan. Plus Nabil la regarde, plus elle lui semble échappée d’un film de Sautet. Marie, la simplicité élevée au rang de grâce. Si naturelle, si délicate, qu’elle réhabilite le quotidien, même les virées au supermarché. Comme toujours, chacun son rôle : Nabil pousse le caddie, Marie le remplit et leur fils s’agite sur le siège.

— Maman, c’est quoi, ça ?

— Des produits.

— C’est quoi ?

— On s’en sert pour faire le ménage. Touche pas.

— C’est quoi ?

— Léo, arrête de toucher.

— C’est quoi ? Papa, c’est quoi ?

Marie se rend dans un rayon. Nabil se penche vers leur fils :

— Tu veux savoir ce que c’est ?

— Oui !

— Eh bien, c’est… c’est… c’est un gros bisou !

Il l’embrasse très fort dans le cou. L’enfant se tortille et chatouille son père, qui éclate de rire. Un rire forcé, mais qu’importe, certains mensonges sont salutaires. Tous les moyens sont bons pour apaiser Léonard, perturbé depuis un mois, et pour cause : il est passé de la couche au pot et de la crèche à la maternelle. Deux transitions majeures, qu’il fait payer malgré lui à ses parents. Surtout à Marie. « Non ! », « Je veux pas ! »… En ce moment, la relation mère-fils est particulièrement rock’n’roll.

Heureusement, le calendrier de l’enfance est bien fichu puisque, après des mois de tensions, Nabil a désormais la cote auprès de son fils. Fort de son récent monopole, Nabil a donc hérité de plusieurs statuts – père adoré, médiateur écouté et amuseur en chef. Tandis qu’il recommence ses chatouilles, le rire de Léonard résonne dans le supermarché. Marie réapparaît avec trois paquets de pâtes.

— Eh ben, vous êtes déchaînés !

— C’est papa qu’a commencé !

Ils se mêlent aux clients, se dirigent vers les fruits et légumes, ce qui implique de dépasser le rayon multimédia. À l’entrée, sur un présentoir, l’intégrale Michael Jackson. Deux mois que le King of Pop est mort. Deux mois, déjà.

— Chéri, je me charge des légumes. Tu peux t’occuper du lait ?

— OK. Je reprends des yaourts ?

— Il nous en reste encore, mais…

Marie blêmit, vacille.

— Chérie ?

Elle perd l’équilibre, se retient au caddie. Léonard s’agite, inquiet. Nabil aide sa femme à se rétablir, puis lui caresse la joue :

— Ça va ?

— Oui… un vertige… C’est rien.

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De mort lente de Michaël Mention, lecture 1

Et si on lisait le début

Hier dans Première Ligne 31 je vous proposait le premier chapitre d’un bouquin que j’ai adoré.

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Aujourd’hui et dans le jour suivant je vous propose les chapitres suivants.

Le livre :

De mort lente de Michaël Mention

2

26 juin 2009

Barcelone.

Midi.

32 °C.

Août n’est pas encore là que déjà la ville s’embrase. L’été catalan, un bonheur pour les jeunes et une épreuve pour les ouvriers. Quant aux touristes, ils transpirent entre deux sangrias. Ça tombe bien, ils sont venus pour ça. Et si la chaleur est vraiment insoutenable, de nombreux refuges s’offrent à eux : bars climatisés, musées climatisés, cinémas climatisés. L’occasion, peut-être, de voir Tom Cruise dans Walkyrie. Un Américain jouant un Allemand doublé en espagnol, ce doit être une drôle d’expérience.

Ici, dans ce quartier, les touristes ne verront pas le film. Car ici, il n’y a pas de cinémas, uniquement des hôtels de luxe, comme le Grand Catalonía Palace. Haut de vingt étages, ce bâtiment restauré du XIXe siècle est dominé par un vaste rooftop avec vue sur le parc de la Ciutadella. À l’ombre des parasols, trente personnes. Allemands, Anglais, Français, Espagnols, Italiens, mais aussi Américains, Russes et Chinois.

60 % hommes.

40 % femmes.

100 % experts de l’industrie chimique.

Une heure qu’ils sont là, avec leurs chemises et leurs notebooks. Autour du buffet, ça parle de la crise, de Clearstream, de ben Laden, toujours en cavale, des guerres en Irak et en Afghanistan… ces milliers de morts que l’on déplore, entre deux bouchées. Dans l’assistance, certains commencent à s’impatienter. Regardent leur montre. Reprennent un verre. Appellent leur conjoint pour avoir quelques nouvelles des enfants, lorsqu’un homme apparaît dans l’entrée. Il referme derrière lui, traverse la suite, pose son attaché-case sur la grande table, rejoint le groupe sur la terrasse.

— Désolé, mon vol a eu plus de retard que prévu.

— On connaît, dit une femme.

Il est italien, elle est allemande, mais ils parlent en anglais, comme tout le monde ici. L’homme retire ses Ray-Ban, les pend à son col et se mêle aux siens. Poignées de main fermes. Il se sert un verre de cava, un Français lui désigne le plateau de gambas.

— Servez-vous.

— Pas le temps. Je vois un client à 14 heures.

Il est pressé, alors tous éteignent leurs smartphones et se dirigent vers le salon. On laisse passer les femmes – courtoisie ou réflexe, on ne sait plus depuis longtemps – et le groupe s’installe autour de la table. Trente experts au service de l’ECIC, l’European Chemical Industry Council, le lobby le plus influent en Europe :

30 000 firmes.

45 millions de budget annuel.

550 milliards de chiffre d’affaires en 2008.

— Café ? intervient un Russe.

Dix-neuf mains se lèvent. Il commande par interphone, règle la climatisation – « OK, tout le monde ? » – et observe ses collaborateurs. À chaque visage, des milliards de bénéfices : Meyer (pesticides), SkinO (cosmétiques), BSR (médicaments), ExMo (pétrole) et autres tentacules incarnés par ces experts. Dans un film, ces gens seraient aux commandes d’un complot menaçant le monde, mais la réalité est bien plus glaçante. S’ils défendent des intérêts supérieurs, pour eux, ce n’est qu’un job.

Ils attendent, crispés.

Tous ligués contre un ennemi commun, la Commission européenne.

Avant, c’était cool, les pesticides circulaient en Europe sans le moindre contrôle. Puis le monde a changé, les consciences ont évolué, les législations aussi. D’abord, REACH en 2006, et maintenant le règlement pesticides. Objectif : contraindre les multinationales à fournir des infos sur leurs produits afin d’autoriser ou d’interdire leur commercialisation. Une menace sans précédent pour les géants de l’industrie.

— Désolé d’être aussi pressant, dit l’Italien, le vol a resserré mon planning.

— Pas de souci. Vous voulez commencer ?

L’homme acquiesce, ouvre son attaché-case, sort son paquet de Royale Menthol. Son PC ? Non. La réunion d’aujourd’hui sera cash, sans PowerPoint. Après tout, c’est l’été et il ne s’agit que d’un « atelier de réflexion ». L’Italien allume une cigarette.

— On attend beaucoup de nous, alors tâchons d’être efficaces. Comme vous le savez, malgré nos efforts, le règlement pesticides est passé.

— C’était prévisible, dit une femme.

— La poussée écolo… tout le monde s’y met, même les politiques.

— C’est la mode, que voulez-vous.

— Une mode qui va nous coûter cher. Très cher.

Échanges de regards. Contrariés, les Français, mais pas autant que les Allemands, qui ont de quoi flipper : 40 % de leurs produits risquent l’interdiction, ce qui anéantirait l’économie de leur pays. L’un d’eux lâche un soupir appuyé.

— Walt ? Vous voulez intervenir ?

— Je suis d’accord avec Linda, ce règlement va totalement changer la donne.

— À vous écouter, on croirait qu’il est déjà appliqué, et c’est loin d’être le cas.

— Ce n’est qu’une question de temps, on le sait tous.

— Le temps, c’est notre affaire. Que proposez-vous ?

— C’est compliqué. Je crois au principe de précaution, j’y crois pour ma famille, mais trop de précaution menace l’innovation. Déjà que le marché est rude…

— Et donc ?

— Il va falloir faire avec. S’aligner pour maintenir nos chiffres au maximum.

— Vous êtes sérieux ?

— Ce sera ça ou la fin du business.

Une voix émane de l’interphone – room service –, suivie de l’ouverture de la porte. Une rousse apparaît, en tablier et chignon, avec un chariot à roulettes. Cafés. Cuillères. Sucrettes. Serviettes brodées. Elle salue poliment, dirige le tout jusqu’à la table. On la remercie, on l’oublie avant même qu’elle soit ressortie, on fait passer les cafés de main en main, et l’attention se reporte sur Walt.

— Vous proposez donc d’accepter ce chantage ?

— De s’y adapter. Je préfère une baisse de bénéfices à un gouffre financier.

— Mais ce gouffre est là, à notre porte. Selon nos prévisions, l’interdiction de nos produits impactera l’économie mondiale de 65 milliards. 84 % de nos entreprises sont des PME, déjà asphyxiées par les réglementations. Là, ça leur portera le coup de grâce.

— Je sais…

— Et il y a la question humaine. Trois millions d’emplois dépendent de nous, soit trois millions de chômeurs en plus, sans compter tous les autres. Des gens avec des familles à nourrir. Des millions de citoyens sont condamnés par ce putain de règlement et la première idée qui vous vient, c’est qu’on baisse nos frocs ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Entre jouer le jeu et le subir, il y a une différence, une marge de manœuvre. Ils veulent des infos ? Ils les auront. Changeons les données, sacrifions nos produits les moins rentables pour privilégier les autres.

— Limiter la casse… c’est ça, votre solution ?

— Dans un premier temps. Faire tourner la boutique, tout en préparant notre riposte.

— Face à qui ? La Com’ ? Les ONG ?

— Un instant, voulez-vous !

L’un des Chinois, consultant pour la National Oil Company, au treizième rang du classement des cinq cents plus grandes entreprises mondiales selon le Financial Times.

— J’aimerais clarifier un point. Nous sommes tous soucieux de notre avenir et de celui de nos proches, alors il ne s’agit pas d’incriminer les ONG. Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est pour contrer ce qu’il faut bien qualifier d’« agitation alarmiste ».

— Hystérique.

— Elles défendent leur crémerie, on défend la nôtre. C’est de bonne guerre. Walt a évoqué notre marge de manœuvre et il a vu juste : dans quelle mesure pouvons-nous contourner ce délire « PE » ?

Deux lettres, et la pièce devient silence.

« PE », à savoir « perturbateurs endocriniens », l’enjeu de cette réunion. Quinze ans qu’industriels et ONG se déchirent autour d’une question : certains composés chimiques menacent-ils la santé publique ?

Pour les uns, non.

Pour les autres, oui.

Selon de nombreux scientifiques, des molécules présentes dans l’alimentation et le matériel du quotidien parasitent le système hormonal, causant des pathologies telles que l’infertilité, le diabète, le cancer. En première ligne, le bisphénol A, utilisé dans la fabrication de milliers d’objets tels que les biberons, les jouets, ou encore les boîtes de conserve. Jusqu’ici, les firmes pouvaient encore manœuvrer, mais là, ce règlement pourrait s’étendre à des millions de produits.

— Alors ?

— On est coincés. D’après eux, il y en aurait dans la quasi-totalité de nos productions.

— Des conneries.

— Pour nous, pas pour eux. Et ils ont de plus en plus de soutiens.

— On s’en fout. Ils accusent tel ou tel composé, mais c’est une question de combinaison, d’individu, d’environnement. C’est sur ces points qu’il faut travailler. Ils simplifient, alors complexifions. Gagnons du temps.

— Cette fois, ça va être dur… notre champ d’action est restreint.

Une main se lève. Celle d’une experte du groupe Meyer, leader sur le marché des pesticides en Europe. Un empire aux innombrables filiales, parmi lesquelles ChimTek, spécialisée dans le traitement de déchets.

— Chiara ?

— Nous pourrions exiger une étude d’impact, ça nous laisserait un an pour préparer un autre recours. La lenteur de la bureaucratie, c’est notre atout.

— Elle pourrait aussi se retourner contre nous. L’étude, c’est bien, mais on se la garde pour plus tard. Il nous faut autre chose.

— « Autre chose »… mais quoi ?

— Steve, c’est un atelier de réflexion. Alors, faites comme nous : réfléchissez.

— Et les ministres ? Si on leur file nos prévisions, ça les fera flipper.

— Les chiffres, ça ne fait pas tout. Il y a aussi le verbe.

L’intervention est celle d’un Français. Tous le regardent avaler une gorgée. Il repose sa tasse, essuie ses lèvres d’un geste précieux.

— On se pose les mauvaises questions. Le règlement ne pourra être appliqué qu’après l’évaluation des effets de nos produits. La voilà, notre marge de manœuvre.

— Où voulez-vous en venir ?

— Un règlement, ça cible quelque chose. Vous savez ce que c’est, un perturbateur endocrinien ? Moi, non. Et vous non plus. Une table, un café, on sait, mais les PE, ça reste flou. On saura ce que c’est, le monde entier le saura lorsque la Commission s’accordera sur une définition précise. Scientifique. Avec des critères.

— Donc, pas de critères, pas de législation, et pas d’interdictions.

— Voilà.

— Mais ils en ont, des critères. Mode d’action, irréversibilité, leurs conclusions seront implacables. Quand ils brandiront leurs pourcentages, leur taux de cancers…

— Oubliez les chiffres, putain ! Il faut jouer sur les mots. Ils parlent de « danger », on parlera de « risque ». Les mots, on leur fait dire ce qu’on veut.

— Mm… et que proposez-vous ?

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PREMIÈRES LIGNE #31

PREMIÈRES LIGNE #31

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

De mort lente de Michaël Mention

1

6 avril 2009,

Quelque part en France.

Obscurité.

Noire parenthèse, animée d’une lente respiration. L’angoisse, encore. Cette bête sauvage, monstre d’incertitudes, qui n’a que faire de la raison des hommes. Avec le temps, elle finira par s’incliner, apprivoisée, peut-être même dominée. Nabil le sait, des milliards d’autres avant lui sont passés par là.

En attendant, il subit, enfoncé dans le fauteuil, face à son fils : Léonard, deux ans et demi, endormi dans son lit. Nabil l’observe en pensant à ses parents. Qui lui manquent. Qui ont à peine connu leur petit-fils. Qui sont là, eux aussi, à contempler cet enfant. Sommeil serein, après une nouvelle nuit agitée. D’ordinaire, Nabil se lève, vient le réconforter et va se recoucher ; mais cette fois, il est resté.

Une heure qu’il veille, surveille, redoute. Depuis la naissance, tout va bien – son fils est rayonnant, sa femme, heureuse – et c’est précisément ce qui le tourmente, car ça va trop bien. Tant d’harmonie ; cet amour si viscéral qu’il exhume les peurs les plus ancestrales. Peur qu’il arrive quelque chose à Léo, peur des maladies, peur des accidents, peur du bonheur, peur d’y croire, peur du deuil, du vide, de cette folie qui lui embrase les tripes… quand les premiers gazouillis résonnent à l’extérieur. Nabil s’empare du biberon, encore tiède, et attend.

Bientôt, le réveil.

Très bientôt.

Maintenant, puisque la petite main se met à bouger. Léonard, réglé comme une horloge. Il s’étire, se recroqueville sous le drap, cligne des yeux.

— Mmmaman ?

— Bonjour, mon chéri.

Nabil s’assoit sur le lit, son fils se tourne – « Je veux maman ! » – et sanglote, alors câlin. Le premier de la journée, au cours duquel sa frustration s’atténue. Doux silence interrompu par Nokia, là-bas, suivi par le bruit d’une porte, puis d’un jet d’eau.

— C’est maman ?

— Oui, elle arrive.

Nabil le soulève, se rassoit dans le fauteuil et le biberon fait le reste. Cinq minutes de tendresse nourricière entre eux deux, lorsqu’elle les rejoint. Elle, c’est Marie : la trentaine cool, ex-motarde, fan de Bashung. Marie, si belle avec ses yeux en amande, ses cheveux bruns attachés, son chemisier d’assistante au centre culturel du village.

— Maman !

Un baiser pour l’un, plein de bisous pour l’autre. Léonard et sa mère, une planète où Nabil a parfois du mal à s’aventurer. Et encore, au début, c’était pire : tu veux un gamin, tu l’attends pendant neuf mois et, une fois qu’il est là, tu te coltines des pleurs et des couches pleines de merde. Bref, aucun retour sur investissement, jusqu’aux premiers « je t’aime, papa », bouleversants.

— Ça va, chéri ? Ça fait longtemps que t’es levé ?

— Non. Il dormait mal, alors…

— Maman, je veux un câlin !

Marie enlace son fils ; le moment pour Nabil de s’éclipser. Il quitte la chambre, traverse le salon en direction de son bureau. Six mètres carrés de confort avec ordinateur, chaise, cafetière, chaîne hi-fi et collection de CD. Un espace exigu mais cosy, où il peut jouer de la basse et fumer tranquille.

Porte fermée.

Café chaud.

Cigarette exquise.

Et RTL2, comme tous les matins. Aux premières notes, il reconnaît Justice. Genesis et son électro noir, si punk qu’il précipite le lever du jour. Assis en tailleur, Nabil regarde à travers la fenêtre, contemple l’aube, la forêt de cèdres. Panorama apaisant avec, pour seuls voisins, cette ferme abandonnée et cette usine, au loin.

Une bouffée de tabac, et son esprit divague, de cette maison où ils se sentent si bien au prêt LCL sur vingt-cinq ans, de son job de caissier aux clients chiants du supermarché. Il avale une gorgée, quand les rires de Léonard et de sa mère lui parviennent à travers la porte. Nabil sourit.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

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• Light & Smell
• Les livres de Rose
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• Le monde enchanté de mes lectures
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Dans les jours qui suivent, il se peut que je vous donne à lire la suite…

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PREMIÈRES LIGNE #30

PREMIÈRES LIGNE #30

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Persona : je sais qui tu es

de Maxime Girardeau

PREMIÈRES LIGNE #30

Il ouvrit les yeux.

Quelques secondes lui furent nécessaires pour sortir de la brume des barbituriques. Il cligna plusieurs fois des paupières, les écarquillant au maximum entre chaque battement, ses pupilles roulant de gauche à droite.

Le bois émit quelques bruits sourds, réaction aux coups portés par ses bras et ses jambes. Ils étaient presque inaudibles, amortis par l’eau et camouflés par les tremblements d’un train non loin.

Il geignait, la bouche pâteuse, toujours sans conscience parfaite de ce qui l’entourait.

Ses gémissements commençaient à former des mots presque intelligibles. Les bruits de frottement contre la paroi se faisaient plus forts, plus rapprochés. La révélation venait.

Tout en l’observant, je ne ressentais rien. Je cherchais au fond de mes tripes la plus petite sensation possible révélatrice de vie.

Rien.

Ils m’avaient tout pris. Lui. Comme les autres.

Une ablation totale.

12Il ne savait pas que je le regardais dans l’ombre, immobile, scrutant chacun de ses gestes, sondant son âme, cherchant la mienne.

Une ampoule poussiéreuse éclairait partiellement l’ensemble de la pièce. Elle pendait au milieu du plafond, au bout d’un câble électrique. Elle n’avait pas dû être utilisée depuis des années, oubliée, ainsi que cette pièce. Les évolutions du temps l’avaient fait disparaître des plans officiels.

J’avais choisi cet endroit, à la faveur de cette clarté encrassée, accentuant la lèpre qui s’était répandue sur les murs, année après année, décennie après décennie. Un siècle semblait s’être écoulé depuis qu’un être humain avait éteint cette lumière pour la dernière fois et refermé la porte derrière lui.

Il cria à l’aide.

Enfin.

Sa tête bougeait maintenant dans tous les sens, poussant son corps à se défaire de l’emprise. C’était impossible. Le tonneau de bois l’emprisonnait entièrement et j’avais entravé ses mains ainsi que ses pieds pour l’empêcher de se débattre.

La douleur s’affichait sur son visage. Son front se plissait. Des gouttes de sueur se formaient entre ses rides, puis coulaient sur sa peau. J’avais effectué de profondes entailles. J’avais pris soin qu’elles ne causent pas d’hémorragie, j’avais atteint la limite, j’y avais consacré du temps et tout le savoir-faire acquis par mes années au camp.

Je sais comment réveiller la névralgie du corps, comment en faire une vague qui submerge. Je connais la carte des nerfs. Lui, les découvrait, un à un, avec effroi. Il sentait pour la première fois la totalité de son être déverser un flot de souffrance.

Lui aussi était un cavalier de la violence, dans sa forme propre et cérébrale.

La mienne était plus rugueuse.

Cette fois, il hurla. Ses membres tambourinaient pour s’extraire du sarcophage. Seule sa tête, à l’air libre, essayait de comprendre.

Le moment était venu. Je sortis de l’ombre pour me présenter.

13— Écoute-moi.

Lorsqu’il me vit apparaître sous la lumière, il se figea, puis quelque chose naquit en lui. Son regard fut traversé d’un espoir, une étoile filant à travers une nuit noire. Il tenta de formuler des mots et des phrases, mais l’engourdissement causé par les barbituriques l’empêchait d’être intelligible. Ses mains tapaient le bois. Il se débattait pour survivre et conserver l’espérance.

Je m‘approchai jusqu’à n’être qu’à quelques centimètres de son visage. La puanteur l’imprégnait déjà.

— Calme-toi. Ta panique est inutile. Bientôt tu vas mourir et je vais te dire pourquoi.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

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Le chant de nos filles de Deb Spera, lecture 2

Et si on lisait le début !

Le chant de nos filles

de Deb Spera

Hier et le jour d’avant je vous proposer de lire les premières lignes de ce fabuleux roman.

Aujourd’hui , je vous invite à lire la suite de ce livre magnifique de Deb Spera.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Le chant de nos filles

* * *

Il y a qu’une seule façon de tuer un alligator avec un fusil. Si on veut l’abattre vite fait, il faut viser derrière la tête, là où ça fait comme une bosse, à la jointure du dos et de la tête. Il faut passer derrière lui sans qu’il se rende compte de rien. Pas facile. Mon père a dit qu’un jour, il a vu un alligator dévorer un cerf qu’il pistait sur les berges du fleuve Edison. L’alligator a sauté hors de l’eau, il attrapé le cerf à la gorge et il l’a emporté au pays des morts. Aujourd’hui, je sais que c’était pas vrai – mon père a toujours adoré raconter des histoires à dormir debout. Il me l’a bien appris, aucun alligator n’irait se fatiguer à chasser une proie aussi méfiante qu’un cerf. Non, il préférera un cochon, un raton laveur ou même un lynx, mais les cerfs, c’est trop nerveux, ça détale trop vite. Si un alligator vous chope, c’est que vous êtes ou stupide ou paresseux et je ne suis ni l’un ni l’autre.

* * *

Berns donne du pain et du beurre aux filles ; après, il les envoie s’asseoir à l’ombre du saule dans le jardin pour qu’on puisse causer, et il me sert une tasse du café de ce matin. Il repose la cafetière sur le fourneau, me rejoint à la table de la cuisine et pousse le sucrier vers moi, mais je secoue la tête. Le sucré me reste sur l’estomac.

— T’as reçu ma lettre ?

— Alvin l’a brûlée avant que j’l’aie lue en entier, mais j’ai vu ce que t’as écrit à propos du travail à l’atelier de couture.

— Mrs Walker est morte, sa place est libre et sa maison est à louer. Dix dollars par mois.

— J’ai pas dix dollars, Berns.

— Tu les aurais si tu décrochais ce travail.

— Y a Alvin qui me cause du souci.

Berns regarde ses mains, ses jointures usées jusqu’à l’os, ou pas loin.

— Mais toi et ta famille, il s’en soucie pas, Alvin.

J’ai rien à répondre à ça, alors je me tais. Je bois mon café et je regarde mes filles par la fenêtre, là-dehors, dans le jardin. Mary, ma pauvre petite qui est malade, allongée la tête sur les genoux d’Alma. Edna qui n’arrête pas de parler – elle est bavarde comme une pie, celle-ci ! Lily reste assise de son côté. Elle tient de son père.

— Pourquoi il a cogné, cette fois-ci ?

Berns en a après moi, maintenant.

— Il était saoul.

— Il boit beaucoup, hein ?

— Comme s’il allait passer le reste de sa vie derrière les barreaux. Il veut que Lily aille vivre chez son père. Qu’elle lui serve de boniche quand il aura sa nouvelle chérie. Al dit qu’il peut pas refuser ça à son père. Alors moi j’ai dit non.

Berns se lève et va laver sa tasse dans l’évier. C’est un bon mari. C’est un bon mariage qu’ils ont, sa femme et lui. Marie a eu la fièvre des marais il y a deux ans. Elle a survécu, mais maintenant elle est infirme et marche avec une canne. N’empêche qu’elle se lève avant le soleil tous les jours et qu’elle fait les huit kilomètres à pied jusqu’à l’atelier de couture, en dehors de la ville, pour coudre des sacs à grains. Ils ont pas eu d’enfants, mais mon frère s’en fiche. Avoir un bébé, probable que ça la tuerait. Berns, c’est pas un homme comme les autres, mais c’est pas pour autant que les gens ont de la compassion pour lui.

— D’après Marie, Mrs Coles te donnerait le travail si tu lui demandes.

J’ouvre de grands yeux.

— Je peux pas me présenter chez les Coles dans l’état où je suis !

— Gert, on a déjà tout juste de quoi manger et on peut pas élever tes filles. Moi, j’y connais rien aux filles et Marie a pas l’énergie qu’y faut. Lily traîne avec le fils Barker. C’est un bon à rien, mais quand j’le dis à Lily, elle me répond que je suis pas son père et qu’elle a pas à m’écouter.

— Je vais lui parler.

— C’est pas la question, Gertrude. Elle a raison, je suis pas son père et Marie n’est pas sa mère. Elles ont besoin de toi, ces filles.

Je pose ma tête sur mes bras pour trouver un peu de paix, rien qu’une minute. Berns pousse un gros soupir, il recule sa chaise et se lève.

— Je garde Alma. Je peux pas faire plus. Je vois pas comment je m’occuperais d’une petite malade, Gert. C’est tout juste si j’arrive à veiller sur celles qui sont bien portantes. Faut que t’ailles t’expliquer avec Alvin.

Avant d’aller terminer sa journée de travail dehors, il me dit d’emmener Mary chez le docteur et referme la porte derrière lui. Le silence retombe dans la cuisine. Dans le temps, ma mère s’asseyait sur le canapé, elle mettait ma tête sur ses genoux et elle me caressait les cheveux jusqu’à ce que je m’endorme. J’avais peur de la nuit et de ses ombres. Si je ferme les yeux et que je reste sans bouger, j’entends la voix de ma mère dans ma tête, son filet de voix qui me fredonne la chanson que je chante à mes filles : « The old gander’s weeping, the old gander’s weeping, the old gander’s weeping because his wife his dead 4. »

Quand je relève la tête, je découvre les deux dollars que Berns a laissés sur la table, devant moi.

Près de la route, sous le saule, j’annonce la nouvelle à mes filles. Mary pleure pour rester avec ses sœurs jusqu’à ce que je les sépare en disant à Alma et Edna de retourner dans le champ de coton. Elles me donnent un baiser chacune et m’obéissent. Lily est sur le point de les suivre, mais je la retiens en lui tirant les cheveux d’un coup sec. J’lui dis que si elle se montre insolente avec qui que ce soit sous le toit de son oncle, j’lui botterai les fesses au point qu’elle pourra plus s’asseoir. J’lui donne une gifle pour qu’elle me regarde dans les yeux et j’ajoute :

— Lily Louise, si j’entends encore parler de ce Harlan Barker, je laisse ton père régler le problème. Tu sais ce que ça veut dire ?

— Oui.

Son visage est fermé.

— Tu sais ce qu’il vous fera, ton père, à ce garçon et à toi aussi, sans doute ?

— Oui.

— Dis-le.

Je veux être sûre qu’elle m’a bien comprise.

— M’man, j’t’en prie, je le verrai plus.

— S’il revient, tu lui diras quoi ?

— Que mon père va le tuer.

— S’il revient, tu lui dis que ton père va l’égorger. Dis-lui ça.

Elle pleure maintenant et c’est tant mieux.

— Écoute ta tante et ton oncle. Allez, file maintenant.

Je la pousse vers le champ où Alma a déjà fini un sillon entier, toute ravigotée par le pain beurré.

Je m’en vais avec Mary calée sur un bras et le fusil niché au creux de l’autre. On offre un sacré spectacle aux passants dans la grand-rue, mais je garde la tête baissée pour éviter qu’on me dévisage. La famille Coles possède l’atelier de couture et la plupart des terres de Branchville. Peut-être même la ville entière, pour ce que j’en sais. Mon père a travaillé pour eux et son père avant lui. On cultivait des terres qu’on avait en fermage, mais ça, c’était avant que les charançons nous mettent sur la paille. Après, les Coles ont demandé à leurs fermiers de faire de l’élevage de poulets. Papa a cultivé cette terre toute sa vie et au début, quand les temps étaient moins durs, la famille Coles nous donnait un cake aux fruits confits et au rhum à chaque Noël, acheté au magasin et tout emballé dans un papier rouge transparent. C’était le temps où on manquait de rien.

Un jour, le président Taft est venu en ville faire un discours à la gare de chemin de fer et on a tous eu droit à une journée de congé. On a pu aller l’écouter, les Blancs comme les gens de couleur. Il en est arrivé de partout, sur des kilomètres à la ronde. J’avais huit ans, mon père et ma mère nous ont pris par la main, Berns et moi, et on est allés en ville. Quand le train est entré en gare, on aurait dit une bête qui crachait de la vapeur et des colonnes de fumée noire. Il y avait une petite fille noire qui venait de la cambrousse, elle avait jamais vu de train.

— C’est le diable ! elle a crié. Je vois la pluie de feu et de soufre ! Dieu ait pitié de nous !

Après, elle s’est évanouie, sûre que les feux de l’enfer allaient nous tomber dessus. Moi, j’ai demandé à mon père si c’était vrai mais il s’est mis à rire :

— C’est des bêtises de négros, il a dit et il m’a montée sur ses épaules pour que j’entende le président.

Tout ce que j’en sais, de l’enfer, c’est ce qu’on en dit dans les saintes Écritures. Maman croyait que si on en parlait, il pouvait s’abattre sur vous. Du coup, elle avait son arbre aux esprits dans le jardin devant la maison pour éloigner les esprits de chez nous. Pendant des années, tout ce que je connaissais du mal, c’était seulement ce qu’une petite fille peut s’imaginer : des fantômes et des monstres, rien à voir avec la vraie vie.

La maison des Coles est d’un blanc immaculé, elle en impose autant que l’entrée du paradis. Il y a de vieux chênes de chaque côté de l’allée, jusqu’à la véranda à l’avant, avec ses fauteuils à bascule pour prendre le frais à la fin de la journée. Quand on marche entre ces arbres et qu’on monte ce bel escalier, on se croit sur le chemin qui conduit au ciel. Les colonnades soutiennent deux étages, c’est une maison digne d’un roi ; et la grande porte est d’un bleu que j’ai jamais vu à part sur des œufs de merle. J’installe Mary derrière un chêne et je lui dis de ne pas bouger pendant que je vais régler mes affaires. Le heurtoir en cuivre est tellement lourd que j’hésite à le soulever, mais le soleil est déjà haut dans le ciel et j’ai pas de temps à perdre. Il faut que je rentre avant Alvin. Je donne deux coups sur la porte et je recule un peu, par politesse.

La mère Retta vient ouvrir dans sa tenue de bonne, blanche et empesée. C’est une Noire que j’ai toujours connue vieille, elle travaille pour les Coles depuis toute gamine. Sa mère appartenait à leur famille en tant qu’esclave, alors elle est mal placée pour prendre des grands airs, mais elle me regarde quand même de haut et elle me dit d’un ton cinglant :

— Si tu veux quelque chose, passe par-derrière. Cette porte-là, c’est pour les gens respectables.

Je la dévisage et je réponds d’une voix bien forte :

— J’suis venue voir Mrs Coles.

— Pour tes petites affaires, passe par-derrière.

Elle va me refermer la porte au nez quand j’entends Mrs Coles dans le grand hall qui demande :

— Retta, qui est-ce ?

J’élève la voix pour qu’elle m’entende :

— C’est moi, Gertrude Caison, m’dame. Je viens vous trouver pour affaires.

— Sors de cette véranda, t’as rien à faire ici ! chuchote Retta.

Il y a que pour le maître et la maîtresse de maison qu’elle prend sa voix de miel.

Je fais ce qu’elle me dit ; je me dépêche de redescendre les marches et je me retrouve dans l’allée en gravier. Je pose mon fusil par terre et je lisse mes cheveux en arrière pour dégager mon visage. Retta tient la porte à Mrs Coles qui sort sur la véranda pour me voir. C’est une vieille dame encore très belle. Ses cheveux sont relevés et elle porte une robe verte avec des boutons en nacre blancs sur le col. Je sais bien des choses sur elle. Qu’elle a l’électricité dans cette maison, qu’elle est inscrite sur les listes pour voter et qu’elle a élevé cinq enfants, mais il y en a un qui s’est pendu dans l’écurie quand il était gamin. Je sais que son père venait de New York et qu’elle est propriétaire de l’atelier de couture. Elle a pas de petits-enfants, et à c’qu’on m’a dit, le maître et la maîtresse dînent tous les jours dans la porcelaine avec des serviettes en tissu sur les genoux, même quand il y a qu’eux à table.

Mrs Coles sort, me regarde du haut des marches et demande :

— Gertrude Caison ?

— Oui. C’est Pardee maintenant, mais c’était Caison quand j’étais pas mariée.

— Vous êtes la fille de Lillian Caison ?

— Oui, m’dame.

— C’était une femme de bien.

— Oui, m’dame, c’est vrai.

— Qu’est-il arrivé à votre visage, Gertrude ?

— J’suis tombée, m’dame.

Elle me toise d’un regard dur et dit :

— Qu’est-ce qui vous amène ?

— Je viens pour le travail à l’atelier de couture et pour la maison de Mrs Walker.

— Vous savez coudre ?

— Ça oui, patronne. J’suis bonne en couture. C’est ma mère qui m’a appris.

— Votre mère aurait pu coudre n’importe quoi.

J’aperçois les veines bleues sur ses mains, elle les garde jointes sous sa poitrine quand elle parle, comme ma mère faisait. Retta s’avance sur la véranda et vient se poster derrière sa patronne.

— Oui, m’dame. J’ai deux dollars pour la caution de la maison et si vous me donnez ce travail à l’atelier, je ferai ce qu’il faudra pour être à Branchville en milieu de semaine prochaine.

— Et si j’ai besoin de vous dès demain, Gertrude ?

— Je peux pas commencer demain, m’dame. J’ai des choses à régler avec mon mari et je dois faire venir mes quatre filles. Mais j’peux être au travail mercredi prochain.

Je monte une marche…

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Le chant de nos filles de Deb Spera, lecture 1

Et si on lisait le début !

Le chant de nos filles

de Deb Spera

Hier je vous proposer de lire les premières lignes de ce fabuleux roman.

Aujourd’hui et le jour suivant, je vous invite à lire la suite de ce livre magnifique de Deb Spera.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Le chant de nos filles

* * *

C’est mon père qui m’a appris à chasser. L’essentiel, c’est de savoir attendre. Alors je reste accroupie, en embuscade. L’alligator m’a pas quittée des yeux non plus. Mon père avait l’habitude de chasser ces bestioles-là et il m’a montré comment elles font leur nid. Les femelles pondent leurs œufs sur la rive puis elles les couvrent de brindilles, de feuilles et d’un tas d’autres trucs. Après la ponte, elles restent dans les parages pour chasser et se nourrir en attendant que leurs petits les appellent. Un jour, mon père m’a expliqué que quand les bébés alligators sont prêts, ils braillent jusqu’à ce que leur mère vienne briser leur coquille pour les libérer. Après, elle les porte dans l’eau l’un après l’autre et elle les élève pendant presque six mois. C’est le seul reptile qui fait ça. Et après, si les petits ne décampent pas vers un autre territoire, elle les tue pour pas qu’ils se disputent la nourriture. J’ai déjà vu des nids énormes mais celui-ci, on dirait bien qu’il contient soixante-quinze œufs, peut-être une centaine. Je suis pas friande de la viande d’alligator. On en a plein la bouche avant d’avoir eu le temps de mâcher pour l’avaler. On en a mangé plus souvent qu’à notre tour, même si c’est pas une proie facile.

* * *

En arrivant à Branchville, je vois des visages qui ont l’air bien plus vieux que leur âge. Il y a des gens qui partent à la gare avec des valises en carton. Ils s’imaginent sans doute trouver une vie meilleure là-haut, dans le Nord… peut-être qu’elle le sera. Si j’avais de l’argent et pas de bouches à nourrir, je tenterais ma chance. Il faut toujours essayer. Comme je préfère croiser aucune de mes connaissances, on coupe par les bois au lieu de passer par la ville. Autant que personne ne voie mon visage dans cet état. Branchville aime les ragots et mes deux aînées vivent ici, chez mon frère ; elles ont pas besoin de se faire traîner dans la boue par les mauvaises langues qui croient que le Bon Dieu leur a donné le droit de juger autrui.

Mary est affaiblie par la fièvre, mais on continue notre route. Je la porte, Alma tient le fusil et je leur chante la chanson que ma mère me fredonnait : « Go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie, go tell Aunt Rhodie the old gray goose is dead 1. »

Mary est un poids plume. Presque aussi légère qu’une fillette de quatre ans. Elle s’assoupit, la tête sur mon épaule, pendant que je chante : « The one she’s been saving, the one she’s been saving, the one she’s been saving to make a feather bed 2. »

Alma agrippe ma robe le temps qu’on traverse les herbes hautes.

« The goslings are mourning, the goslings are mourning, the goslings are mourning because their mother’s dead 3. »

Mon œil me fait mal. La douleur palpite en rythme avec mon cœur, elle s’étend dans ma tête et gagne mes épaules comme un feu de forêt. J’ai peur qu’Alvin m’ait cassé quelque chose et j’y vois plus de cet œil-là. Après toutes ces années, je connais assez bien Al pour savoir quand il va cogner, mais cette fois-ci il était de dos, alors j’ai pas vu son poing quand il s’est retourné pour m’envoyer valdinguer en arrière. Il est resté là, à tituber au-dessus de moi, et après ça il a brûlé ma lettre, il a vomi partout par terre et il s’est écroulé sur le lit.

Il a pas toujours été aussi méchant, Al. Il en a vu des vertes et des pas mûres dans sa vie, comme nous tous, mais l’invasion de charançons en 1921, ça l’a brisé. Cette vermine a tout détruit, où qu’on regarde. Partout autour de nous, le monde a disparu sous une nuée noire qui recouvrait tout. J’allais me coucher tous les soirs et je me levais tous les matins au son des charançons du coton qui dévoraient tout ce qu’on avait. Ils sont arrivés comme un raz de marée, ils ont pondu leurs œufs et ils sont revenus dévaster la récolte de la saison suivante. Ils se sont même mis dans la farine et on a dû la cuire et les manger dans nos gâteaux secs de peur qu’il nous reste plus rien du tout.

Dans les premiers temps de notre mariage, Alvin gagnait assez d’argent pour nous nourrir, mais ça a changé quand il s’est plus arrêté de boire. Au début, c’était juste une bouteille par-ci par-là, mais rapidement, si je lui faisais pas les poches, tout passait dans l’alcool, jusqu’au dernier cent. Il avait l’impression que l’alcool lui donnait des ailes, il voyait pas que ça le rendait instable. Au départ, j’ai vendu des choses à mes voisins : une conserve de tomates, un torchon ou un tablier que j’avais cousu avec de vieux bouts de tissu, tout ce que je pouvais fabriquer de mes mains et qui avait de la valeur pour quelqu’un. Mais un jour, un vieux garçon à l’église a eu la bonne idée de dire : « Pauvre Alvin, il a pas une vie facile avec une femme qui sait pas rester à sa place. Pauvre bougre. »

C’est à ce moment-là qu’il s’est mis à me frapper. Au point que plus personne voulait m’acheter quoi que ce soit, à croire que j’étais devenue lépreuse. On n’est plus allés à l’église et j’ai appris à éviter le regard des gens. J’ai fini par me décider à faire ce qu’il fallait. J’ai fait tout le chemin à pied jusqu’à Saint George, je suis allée trouver le père d’Alvin et j’lui ai dit que son fils était tombé dans la boisson, et que ses quatre enfants mangeaient pas à leur faim. J’lui ai dit les choses comme elles étaient. Maintenant, le père d’Al m’ignore, parce qu’une femme l’a forcé à voir les choses en face. Aucun homme n’aime ça.

En sortant des bois, j’aperçois mon frère et mes filles en train de cueillir ce qu’il reste de coton à glaner pour la saison. Des bouts de duvet blanc entourés de piquants noirs dans un champ immense brûlé par le soleil. Ils ont un sac en toile accroché autour des épaules, je les vois courber le dos, les mains en sang, bien avant qu’ils lèvent les yeux vers nous.

Berns travaille penché en avant. Berns Caison III, comme on l’a toujours appelé. Il a jamais été troisième en rien, mais on l’appelait comme ça parce qu’il aimait l’école et qu’il savait bien parler. Edna, mon aînée, s’étire, les bras tendus vers le ciel, comme elle fait le matin au réveil. Et à ce moment-là, elle m’aperçoit. Son visage s’éclaire et je revois la petite fille qu’elle était. Elle crie :

— Maman !

Et elle court vers moi. Ma Lily, elle, ne bouge pas et me regarde, les mains sur les hanches, l’air de chercher la bagarre. Berns met sa main en visière et plisse les yeux, exactement comme mon père dans le temps. L’espace d’une minute, j’ai l’impression d’avoir vu un fantôme. Il est tout en longueur, mon frère, guère plus épais qu’une femme, mais c’est un dur à cuire. Il me fixe avec attention, il voit que je suis seule avec les p’tites et se raidit. Il sait ce qui m’amène.

* * *

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PREMIÈRES LIGNE #29

PREMIÈRES LIGNE #29

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte, un énorme coup de cœur

Le chant de nos filles de Deb Spera

1

Mrs Gertrude Pardee

Tuer un homme, c’est plus facile que tuer un alligator, mais c’est le même genre de traque. Faut guetter le moment de faiblesse, et lui tirer derrière la tête. L’alligator que j’ai dans le viseur, il m’a à l’œil, lui aussi. Il a flairé l’odeur du sang – la fin de mes règles –, il est à moitié sorti de l’eau et il reste campé sur le bout de terre qui nous sert à traverser le marais pour rejoindre la grand-route. Je suis adossée à un vieux cyprès. On fait la paire, lui et moi. Tout mon corps me fait souffrir. Ces heures à attendre, ça m’a tout engourdie, mais ça fait rien. C’est pas grave, tout ça. La seule chose qui compte, c’est cette bande de terre qui fait comme une corde entre nous. C’te vieille bestiole tourne le dos au nid que ma p’tite Alma a repéré un peu plus tôt dans la journée. Elle fait bien trois mètres de long, la mère alligator, de quoi nous nourrir jusqu’à la fin de l’automne. J’ai deux cartouches dans mon fusil, mais une seule chance de la tuer.

* * *

En arrivant à Reevesville, je pensais remettre Alvin dans le droit chemin, mais j’ai l’impression qu’il va me rendre folle. Depuis que notre récolte a été dévastée par les charançons du coton, il passe son temps à boire et ça fait près d’un an que ça dure. On a laissé tout ce qu’on avait à Branchville, plus deux de nos quatre filles, et on est venus ici pour qu’il s’embauche dans la scierie de son père. Moi, j’espérais qu’avec un boulot régulier et de quoi manger dans nos assiettes, il irait mieux, mais il y a pas de mieux. Peut-être que ça s’arrangera jamais. Hier après-midi, il a fermé la scierie à une heure, mais il est rentré chez nous que tard dans la soirée. Ensuite, il est tombé sur la lettre de mon frère Berns qui me parlait d’un travail à Branchville. Al déteste Berns parce qu’il veille au grain alors que lui en est incapable. Il m’a flanqué une raclée et interdit de bouger d’ici. Il m’en veut encore pour la dernière fois où j’ai demandé de l’aide à mon frère. Maintenant, j’ai l’œil tellement enflé que je peux plus l’ouvrir, j’y vois rien de ce côté-là. Et la seule lettre que j’ai reçue en un mois, avec des nouvelles de mes deux aînées, est partie en fumée.

Alvin a passé la matinée au lit jusqu’à ce que son père vienne lui brailler dessus comme pas possible. Alors, il est parti au travail, tout endormi et mal en point qu’il était, et il nous reste rien que nos ventres qui crient famine. Je me suis presque tuée à la tâche dans cette maison, tout ça pour ça ! Je suis femme au foyer, mais c’est pas un foyer qu’on a.

Le père d’Alvin pense que tout est ma faute. Il le dit pas, mais je le sais. Quand Alvin est en train de boire, c’est-à-dire tout le temps, le vieux fait comme si j’existais pas. Mon corps est le champ de bataille où mon mari se soulage de son mal. Son père, je l’ai entendu lui répéter cent fois qu’il lui faudrait un p’tit gars pour l’aider. Mais quand je regarde Alvin, ça n’a pas de sens, cette histoire-là. Maintenant, Alvin crie haut et fort que si on avait eu un fils, on aurait pu sauver le peu qu’on avait à Branchville. Il raconte partout que c’est à cause de moi s’il reste à traîner dehors.

On a quatre filles et deux en âge de se marier, ou pas loin. Ça pourrait être une bonne chose, mais je me demande bien qui en voudra sans dot. Je me fais un sang d’encre en pensant aux ennuis qui vont pointer le bout de leur nez. Ma première, Edna, elle a quinze ans et ne songe qu’à causer au premier qui s’avisera de la regarder dans les yeux. Elle va finir par mal tourner. Ma deuxième, Lily, a treize ans et s’imagine qu’elle a du cran, ce qui est faux bien sûr. Elle vous suivra jusqu’à la maison en vous balançant des coups, mais le soir venu, elle vous suppliera de la laisser rentrer par-derrière vu qu’elle a peur du noir. Moi, j’avais tout juste son âge quand ma mère a perdu la tête et s’est mise à délirer toute la sainte journée. Une fois de temps en temps, ses crises la laissaient tranquille et elle se rappelait qu’elle était ma mère.

« Gertie, elle m’a dit un jour, quand tu seras mariée et que t’auras des enfants, je te souhaite tout le meilleur, mais j’espère que t’as bien compris ce qu’est une bonne épouse : une femme fait soit le bonheur, soit la ruine de son mari. Faut s’y mettre à deux pour réussir un mariage, mais la femme, c’est le pilier d’un foyer heureux. »

La première fois que j’ai vu Alvin, c’est quand il est venu à cheval me demander ma main. Mon père avait tout arrangé avec lui. Alvin est un gros costaud qui a toujours été brusque, mais à l’époque, il allait à l’église et Papa disait qu’il était dur à la peine. Le jour où je suis partie de la maison, à peine deux semaines avant mon quatorzième anniversaire, ma mère était assise à la table de la cuisine, elle se tordait les mains en marmonnant une histoire d’ouragan. Y avait rien d’autre que des nuages de pluie dans le ciel ce jour-là, mais elle voulait pas en démordre. Une fille a besoin de sa mère au moment où elle quitte le nid, mais pour ma mère, c’était comme si j’existais plus. J’ai pris une sacoche et j’y ai mis ce que je pouvais : une chemise de nuit et une robe de rechange, deux tabliers et des sous-vêtements. Une fois le sac rempli, j’ai pris une courtepointe qu’on avait cousue ensemble, ma mère et moi. C’était surtout la mienne vu qu’il y a du coton dans les carrés de tissu – celles que faisait ma mère, elles avaient quasiment pas de rembourrage dedans –, et au milieu, j’ai mis un poêlon en fonte, des casseroles et du linge de maison que j’avais gardés pour le jour de mon mariage. J’ai noué les coins de la couverture autour de mon cou et mis le sac sur mon épaule. J’ai décroché ma vieille poupée de chiffon qui était suspendue à un crochet dans la chambre où je dormais avec Berns, et je l’ai posée dans les bras de Maman. « Prends soin du bébé », je lui ai dit. Il y avait pas d’autre moyen qu’elle arrête de parler de la tempête. Elle s’est mise à l’embrasser et à la bercer. Moi, j’aurais tellement voulu être à la place de cette poupée.

Ce matin, les cigales braillent comme pour me prévenir, mais j’ai pas besoin d’elles pour me dire qu’il fait une chaleur d’enfer. En août, il y a pas de répit. Il est même pas encore sept heures et je sens déjà la sueur mouiller ma robe. Cette vieille guenille est toute distendue, il y a que quand je transpire qu’elle me colle à la peau. J’ai mis mes derniers chiffons propres dans ma culotte vu que j’ai mes règles. Mes deux filles cadettes ont six et dix ans. Il faut qu’elles retournent à Branchville sinon elles vont mourir. Mary, la plus p’tite, est malade. Deux jours qu’elle a rien mangé, j’ai peur de ce que la journée va nous apporter. Je leur donne un peu de tabac à priser pour tromper la faim et je les lave comme je peux avec l’eau de la pompe, dehors. Mais elles ont que la peau sur les os. On est tous affaiblis par la faim et je ne vois pas comment les choses pourraient s’arranger avant que je perde une des p’tites, ou les deux.

J’ai bien l’intention d’aller trouver mon frère rapport à sa lettre, et peut-être qu’avec sa femme, ils pourront garder Mary et Alma le temps que je trouve une solution. Mary peut faire un peu de couture, et le ménage. Elle a un appétit d’oiseau. Alma sait se servir d’un fusil et étriper un porc. Et elle connaît ses tables. C’est moi qui lui ai appris, même si l’arithmétique, ça sert pas à grand-chose par les temps qui courent. Il y a rien à compter. Zéro c’est zéro, un point c’est tout. N’empêche, c’est rudement utile de savoir compter pour une gamine de dix ans.

Je vais chercher le fusil de chasse qu’on va emmener à Branchville, mais je laisse le vomi et les dégâts qu’Alvin a faits pendant la nuit. Un tas d’insectes passent au travers de la porte moustiquaire trouée et se posent sur toutes ces saletés. Dehors, c’est pas mieux. Le marais de Polk est sans pitié. J’ai trouvé des sangsues grosses comme des bébés couleuvres sur mes filles et elles ont les pieds couverts de plaies à cause de l’humidité. Ce marais, c’est une infection. Il grouille de bestioles que tout le monde préférerait oublier.

Le fusil, il était à ma mère – un Fox Sterlingworth à double canon juxtaposé. C’est son père qui lui avait donné. Quand mon père est mort, Berns me l’a apporté lui-même vu qu’Al m’avait enfermée à la maison pour pas que j’aille à l’enterrement. Mon frère s’est arrangé pour que le corbillard longe le chemin de terre devant chez nous, pour que je puisse rendre un dernier hommage à mon père derrière la porte moustiquaire. Après l’enterrement, Berns est revenu et quand Al a vu le fusil, il l’a laissé entrer. Berns l’a posé sur la table et m’a expliqué que ça appartenait à la famille du côté de ma mère, alors c’était normal que ça revienne à la fille. Alvin a fait main basse dessus et a voulu le vendre, mais je lui ai dit que ça pouvait servir à chasser. Et il nous a nourris, ce fusil-là. J’ai bien l’intention de l’emmener à Branchville aujourd’hui. Les temps sont durs et désespérés ; sur la route, le premier venu est prêt à tuer pour cinq cents. Vrai de vrai.

On est parties avant la demie et on coupe par le marais, où les arbres nous protègent de la chaleur. La route de Branchville, je la connais bien. Ça nous prendra plus de temps que de longer la voie ferrée, mais au plus chaud de la journée, on aura besoin d’être abritées du soleil. Les pucerons noirs se jettent sur nous comme sur un festin. Ce que ça serait bien de pouvoir manger comme ça ! Alma surveille le bord de la route, à l’affût d’un serpent ou d’une autre proie. Devant nous sur le chemin, elle m’appelle :

— Regarde, Maman !

Je suis son doigt du regard et j’aperçois le plus gros nid d’alligator que j’ai jamais vu. Ni une ni deux, je cherche la mère des yeux, mais non, pas de maman alligator en vue. Elle doit être énorme, d’après la taille du nid.

— Bon Dieu, Alma, il est sacrément gros, hein !

Elle sourit, toute fière de l’avoir repéré. Mary la tire par la manche et demande :

— C’est quoi ? Fais voir !

Alma l’attire vers elle et lui montre. Quand la p’tite le découvre, elle aussi, elle se retourne vers moi, effrayée, mais je m’arrête pas de marcher pour autant.

— Les alligators, ça chasse que la nuit, il y a pas de danger, je lui dis.

Ensemble, on passe à côté du monticule et on avance au milieu des plantes rampantes.

Alma gambade devant pour montrer qu’elle connaît le chemin. C’est une rapide. Je l’ai vue attraper un écureuil et lui briser la nuque avant qu’il ait eu le temps de se retourner pour la mordre. Elle a toujours été vive, mais à force de privations, elle devient moins agile. Elle a réussi à échapper aux mains de son salaud de père plus d’une fois. J’ai peur qu’un jour, il prenne le fusil et qu’il en finisse avec elle. S’il nous tue, je devrai en rendre compte à Dieu. Ces deux petites iront en enfer payer pour les péchés de leur mère, vu que je les ai pas encore fait baptiser.

* * *

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PREMIÈRES LIGNE #28

PREMIÈRES LIGNE #28

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi même si c’était il y a 15 ans , un énorme coup de cœur à l’époque

La Cité des jarres

de Arnaldur Indridasson

REYKJAVIK 2001

1

Les mots avaient été écrits au crayon à papier sur une feuille déposée sur le cadavre. Trois mots, incompréhensibles pour Erlendur.Le corps était celui d’un homme qui semblait avoir dans les soixante-dix ans. Il était allongé à terre sur le côté droit, appuyé contre le sofa du petit salon, vêtu d’une chemise bleue et d’un pantalon brun clair en velours côtelé. Il avait des pantoufles aux pieds. Ses cheveux, clairsemés, étaient presque totalement gris. Ils étaient teints par le sang s’échappant d’une large blessure à la tête. Sur le sol, non loin du cadavre, se trouvait un grand cendrier, aux bords aigus et coupants. Celui-ci était également maculé de sang. La table du salon avait été renversée.La scène se passait dans un appartement au sous-sol d’un petit immeuble à deux étages dans le quartier de Nordurmyri1. L’immeuble se trouvait à l’intérieur d’un petit parc entouré d’un mur sur trois côtés. Les arbres avaient perdu leurs feuilles qui recouvraient le parc, en rangs serrés, sans laisser nulle part apparaître la terre, et les arbres aux branches tourmentées s’élançaient vers la noirceur du ciel. Un accès couvert de gravier menait à la porte du garage. Les enquêteurs de la police criminelle de Reykjavik arrivaient tout juste sur les lieux. Ils se déplaçaient avec nonchalance, semblables à des fantômes dans une vieille maison. On attendait le médecin de quartier qui devait signer l’acte de décès. La découverte du cadavre avait été signalée environ quinze minutes auparavant. Erlendur était parmi les premiers arrivés sur place. Il attendait Sigurdur Oli d’une minute à l’autre.Le crépuscule d’octobre recouvrait la ville et la pluie s’ajoutait au vent de l’automne. Sur l’une des tables du salon, quelqu’un avait allumé une lampe qui dispensait sur l’environnement une clarté inquiétante. Ceci mis à part, les lieux du crime n’avaient pas été touchés. La police scientifique était occupée à installer de puissants halogènes montés sur trépied, destinés à éclairer l’appartement. Erlendur repéra une bibliothèque, un canapé d’angle fatigué, une table de salle à manger, un vieux bureau dans le coin, de la moquette sur le sol, du sang sur la moquette. Du salon, on avait accès à la cuisine, les autres portes donnaient sur le hall d’entrée et sur un petit couloir où se trouvaient deux chambres et les toilettes.C’était le voisin du dessus qui avait prévenu la police. Il était rentré chez lui cet après-midi après être passé prendre ses deux fils à l’école et il lui avait semblé inhabituel de voir la porte du sous-sol grande ouverte. Il avait jeté un œil dans l’appartement du voisin et l’avait appelé sans être certain qu’il soit chez lui. Il n’avait obtenu aucune réponse. Il avait attentivement scruté l’appartement du voisin, à nouveau crié son nom, mais n’avait obtenu aucune réaction. Ils habitaient à l’étage supérieur depuis quelques années mais ils ne connaissaient pas bien l’homme d’âge mûr qui occupait le sous-sol. L’aîné des fils, âgé de neuf ans, n’était pas aussi prudent que son père et, en un clin d’œil, il était entré dans le salon du voisin. Un instant plus tard, le gamin en était ressorti en disant qu’il y avait un homme mort dans l’appartement, ce qui ne semblait pas le choquer le moins du monde.

– Tu regardes trop de films, lui dit le père en s’avançant vers l’intérieur où il découvrit le voisin allongé, baignant dans son sang sur le sol du salon.Erlendur connaissait le nom du défunt. Celui-ci était inscrit sur la sonnette. Mais, pour ne pas courir le risque de passer pour un imbécile, il enfila une paire de fins gants de latex, tira de la veste accrochée à la patère de l’entrée le portefeuille de l’homme où il trouva une photo de lui sur sa carte de crédit. C’était un dénommé Holberg, âgé de soixante-neuf ans. Décédé à son domicile. Probablement assassiné.Erlendur parcourut l’appartement et réfléchit aux questions les plus évidentes. C’était son métier. Enquêter sur l’immédiatement visible. Les enquêteurs de la scientifique, quant à eux, s’occupaient de résoudre l’énigme. Il ne décelait aucune trace d’effraction, que ce soit par la fenêtre ou par la porte. Il semblait à première vue que l’homme avait lui-même fait entrer son agresseur dans l’appartement. Les voisins avaient laissé une foule de traces dans l’entrée et sur la moquette du salon lorsqu’ils étaient rentrés dégoulinants de pluie et l’agresseur avait dû faire de même. A moins qu’il n’ait enlevé ses chaussures à la porte. Erlendur s’imagina qu’il avait été des plus pressés, puis il se dit qu’il avait pris le temps d’enlever ses chaussures. Les policiers de la scientifique étaient équipés d’aspirateurs destinés à ramasser les plus infimes particules et poussières dans l’espoir de mettre au jour des indices. Ils étaient à la recherche d’empreintes digitales et de traces de terre provenant de chaussures n’appartenant pas aux occupants des lieux. Ils étaient en quête d’un élément provenant de l’extérieur. De quelque chose qui signait le crime.Erlendur ne voyait rien qui laissât croire que l’homme eût reçu son invité avec un grand sens de l’hospitalité. Il n’avait pas fait de café. La cafetière de la cuisine ne semblait pas avoir été utilisée au cours des dernières heures. Il n’y avait pas non plus trace de consommation de thé et aucune tasse n’avait été sortie des étagères. Les verres n’avaient pas bougé de leur place. La victime était une personne soigneuse. Chez elle, tout était en ordre et parfaitement à sa place. Peut-être ne connaissait-elle pas bien son agresseur. Peut-être son visiteur lui avait-il sauté dessus sans crier gare dès qu’elle lui avait ouvert sa porte. Sans enlever ses chaussures.Peut-on commettre un meurtre en chaussettes ?Erlendur regarda autour de lui et se fit la réflexion qu’il lui fallait mettre de l’ordre dans ses idées.De toutes façons, le visiteur était pressé. Il n’avait pas pris la peine de refermer la porte derrière lui. L’agression elle-même portait les marques de la précipitation, comme si elle avait été commise sans la moindre préméditation, sur un coup de tête. Il n’y avait pas de traces de lutte dans l’appartement. L’homme devait être tombé directement à terre et avoir atterri sur la table qu’il avait renversée. A première vue, rien d’autre n’avait été déplacé. Erlendur ne décelait aucune trace de vol dans l’appartement. Tous les placards étaient parfaitement fermés, de même que les tiroirs. L’ordinateur récent et la vieille chaîne hi-fi étaient à leur place, le portefeuille dans la veste sur la patère de l’entrée, un billet de deux mille couronnes et deux cartes de paiement, une de débit et une de crédit.

On aurait dit que l’agresseur avait pris ce qui lui tombait sous la main et qu’il l’avait jeté à la tête de l’homme. Le cendrier d’une couleur verdâtre et en verre épais ne pesait pas moins d’un kilo et demi, pensa Erlendur. Une arme de choix pour qui le souhaitait. Il était peu probable que l’agresseur l’ait apporté avec lui pour l’abandonner ensuite, plein de sang, sur le sol du salon.C’était là les indices les plus évidents. L’homme avait ouvert la porte et invité ou, tout du moins, conduit son visiteur jusqu’au salon. Il était probable qu’il connaissait son visiteur mais cela n’était pas obligatoire. Il avait été attaqué d’un coup violent à l’aide du cendrier et l’agresseur s’était ensuite enfui à toutes jambes en laissant la porte de l’appartement ouverte. C’était clair et net.Excepté pour le message.

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 3

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Lundi je vous proposais le début du Premier Chapitre ICI .

Hier c’était la suite et la fin de ce premier chapitre

Aujourd’hui Je vous propose ce matin le 2eme chapitre

2

Vivre au gré des écueils

image

LE CORAIL TRANCHANT lui lacère le dos. Submergé par l’écume qui déferle sans discontinuer, son corps est roulé sur le récif comme un vulgaire déchet. Dans un dernier sursaut, il s’accroche à une aspérité. La force des vagues l’empêche de se redresser, mais il réussit à faire cesser la danse infernale que le sac et le ressac lui imposent. Les mains crispées sur la roche coupante, les doigts en sang, ses pieds nus douloureusement calés dans de mauvaises cavités aux parois acérées, Franck se maintient en place avec l’énergie du désespoir.

L’océan, monstre assoupi qui aime montrer les dents, a déjà englouti son bateau, et maintenant il semble vouloir l’avaler à son tour après l’avoir épargné quelques jours.

Les flots s’étaient déchaînés. Des vents violents comme il n’en avait pas subi en quatre mois de navigation solitaire. Le voilier s’était couché sur le flanc, puis il avait sombré en quelques minutes.

Pour Franck, s’étaient ensuivis trois jours de dérive accroché à un coussin flottant. Enfin, les courants l’avaient conduit sur ce récif au milieu de nulle part.

Encore un effort. Ramper jusqu’aux hauts-fonds qui affleurent plus loin. Là où vient mourir la mer avant de rouler avec douceur dans le camaïeu de bleus. Poser le pied sur la couverture d’algues marron qui oscillent à l’air libre.

Sauvé.

Une vague, la septième, l’arrache au récif et le projette comme un fétu de paille vers l’inconnu. Elle le roule plusieurs fois dans ses creux. Le goûte du bout de son écume. Le couche sous son ventre. Le regarde se soumettre du plus haut de sa crête.

Les marins des baleiniers la connaissent bien. Ils ont appris à dompter cette septième vague. Celle qu’ils attendent, la peur au ventre, pour franchir la barrière de corail quand il n’y a pas de passe. Quand l’atoll forme un anneau fermé et qu’on ne peut rejoindre le lagon que porté par-dessus le récif au sommet de cette montagne d’eau.

Broyé par la déferlante, déchiqueté par le corail, tourné et retourné par les remous, Franck perd connaissance. Il est le ciel. Il est l’océan. Il n’est plus rien.

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 2

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI .

Je vous propose ce matin le suite et la fin de ce premier chapître

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

(…) suite et fin du premier chapitre

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

Elle adorait la maison de Sylvana. Initialement, elles devaient camper sur la plage le temps du séjour. Mais, à leur arrivée, Sylvana s’y était f

ormellement opposée et avait absolument tenu à les héberger. Bien qu’en plus d’elle et de son mari, Pati, le fare familial abrite également sa sœur jumelle et son frère, Vaiani et Moana, ainsi que leur père, Mareto, Sylvana avait réussi à libérer deux chambres – celles de Vaiani et de Moana qui avaient, à sa demande, investi la partie de la coursive qui donnait sur la terrasse. Des chambres spartiates au maigre ameublement, mais chaleureuses. Des pë’ue fraîchement tressés étaient posés à même le plancher en guise de couchage, comme cela s’était toujours fait dans toutes les îles.

Sylvana était surexcitée à l’idée de partager avec Maema une multitude de petits souvenirs riches de leur insignifiance. Des souvenirs communs liés au court séjour qu’elle avait effectué au lycée de La Mennais, à Papeete, en même temps que Maema. Presque une année de pensionnat avant de devoir abandonner ses études et retourner à Pukatapu à la mort de sa mère. Elles n’avaient pas été amies en raison de leur différence d’âge – Sylvana avait quatre ans de plus que Maema –, mais elles s’étaient connues et pour Sylvana, cela suffisait. Elles partageaient une sororité des mémoires, c’était l’essentiel.

Lilith avait tout de suite été emballée par la maison et sa terrasse sur pilotis en bordure du lagon. Elle y avait posé ses bagages avec bonheur. De la fenêtre de sa chambre elle voyait au loin la cocoteraie et une partie de l’église construite à l’écart des fare, dans la dernière courbe de la petite baie. Un bien trop grand édifice pour un village qui n’avait de village que le nom. En réalité, il se réduisait à une demi-douzaine de maisons au toit de tôle ondulé, les pieds dans l’eau. Suffisamment éloignées les unes des autres pour que l’intimité de chacun soit respectée, mais assez proches pour que la vie communautaire garde un sens. Les arbustes à fleurs, les pandanus, les plants de tiarés et de bougainvilliers aux couleurs vives donnaient à l’ensemble des habitations, peintes les unes en rose, les autres en vert ou en blanc, un air de danseuses de farandole.

Dès le lendemain de leur arrivée, Kumi-Kumi, le chef du village, était venu les chercher pour leur faire visiter l’atoll. C’était un colosse chauve, à la peau cuivrée, au torse trop grand pour ses jambes courtes aux cuisses puissantes. Il se dégageait de l’homme une autorité naturelle que visiblement personne ne remettait en cause.

En responsable de la collectivité, il avait pris en charge les deux journalistes. Il les avait conduites jusqu’aux endroits où l’effet de la montée des eaux était le plus évident. Bizarrement, il ne s’agissait pas d’espaces gagnés par la mer. Non. Les signes avant-coureurs du danger étaient dans les désastres causés par la salinisation des terres et des nappes phréatiques : dépérissement des cocoteraies de rivage sous l’effet du sel apporté par les déferlantes lors des cyclones de plus en plus fréquents, remontées d’eau saumâtre là où, quelques années plus tôt, elle était douce. Et aussi dans la sécheresse due à la perturbation de la répartition saisonnière des pluies et à leur abondance fluctuante.

Et, sur cet éden de corail, une main venue du royaume d’Hadès. Une main en décomposition qui poursuivait son chemin à petits pas. Un doigt après l’autre. Le pouce absent. Lilith tremblait de tout son corps. Cette vision venait télescoper dans son esprit toutes les images d’horreur qu’y avaient inscrites le cinéma et la littérature. Il lui fallut faire appel à cette ancestrale capacité à l’impassibilité héritée de son peuple pour calmer les spasmes qui la secouaient et recouvrer, sinon la raison, du moins assez de sang-froid.

La main s’immobilisa devant un gros morceau de corail gris.

Lilith respira profondément, fit quelques pas hésitants vers cette chose surréaliste. Elle s’accroupit pour l’observer.

Les filaments blancs qui sortaient du moignon déchiqueté et traînaient sur le sable devaient être des nerfs ou des tendons. Elle se rappelait vaguement avoir appris en SVT qu’ils avaient cette couleur nacrée et que leur résistance était à toute épreuve.

Elle ramassa un bout de bois et toucha précautionneusement cette monstruosité. Elle s’attendait à ce que la main réagisse. Qu’elle se cabre ou qu’elle tente de s’enfuir. Or elle ne bougea pas. Le cœur battant, Lilith s’enhardit à la pousser, puis à la retourner.

Au moment où la main bascula sur le côté, Lilith comprit ce qui l’avait animée : un bernard-l’hermite dissimulé sous la paume. Il avait porté sur son dos cette coquille de chair tendre volée à la plage. Surpris, l’animal se redressa et fit face à l’intruse. Puis il s’enfuit, abandonnant son fabuleux butin derrière lui.

Lilith resta figée. Chaque parcelle de sa peau lui envoyait le même message : une peur animale venue du plus profond de chacun de ses atomes. Dans un sursaut, elle s’empara d’une pierre et la laissa tomber sur ce morceau de mort afin qu’il ne bouge plus.

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 1

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI dans Première ligne #27. Je vous le repropose ce matin avec sa suite

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

Pukatapu, perdu au milieu de nulle part, desservi par le Pïtate, une goélette ne passant qu’une fois tous les quatre mois – quand le capitaine y pensait et que le temps l’autorisait –, mais n’y accostant pas. « Goélette », un bien joli nom évoquant ces navires à voiles du siècle dernier. En réalité, un petit caboteur rouillé, puant, poussif, mû par un vieux diesel en fin de vie. Les fûts d’essence, les bouteilles de gaz, les barils de pétrole à lampe, les sacs de riz, de sucre, de levure, et la caisse de vin de messe étaient déchargés dans la « baleinière » communale qui les apportait à terre. La passe était trop étroite pour que les bateaux puissent doubler le récif et accoster.

Le Pïtate repartirait avec son quota de coprah et quelques listes de courses griffonnées avec application dans les marges blanches d’un morceau de page déchirée à un vieux journal. Autant de lettres au Père Noël tendues sans trop d’espoir au capitaine, à son second, à un autre marin, ou jetées sur le pont. Et qui seraient le plus souvent perdues ou oubliées.

Puis la goélette s’éloignerait sous les regards résignés des habitants. Peut-être ne reviendrait-elle jamais.

L’accord avait été scellé avec le capitaine. Il récupérerait Maema et Lilith deux semaines plus tard. Le directeur de La Dépêche s’était déplacé en personne pour régler avec lui tous les détails, particulièrement le surcoût engendré par une telle modification du parcours. Revenir à Pukatapu quinze jours après y être passé, cela signifiait mettre à mal un planning déjà difficile à respecter. La raison première de la tournée des goélettes comme le Pïtate, c’était le fret. Pourvoir les terres lointaines en matériaux – ciment, tubes galva, fers à béton, hypnotiques tôles ondulées –, denrées de première nécessité et quelques chèvres et cochons. Le transport de passagers n’étant pas dans leur fonction, leur acheminement s’effectuait à la convenance du capitaine. Nuits à la belle étoile sur le pont, repas sur les genoux, et on oublie les douches quotidiennes.

Lilith était descendue de Moorea à Papeete, où Maema l’attendait. Elles avaient embarqué sur le petit caboteur au motu Uta. Naviguer en compagnie d’une trentaine de passagers au milieu des drums, des gorets, pour certains en liberté, des sacs de farine, de quelques rats et de six chèvres n’avait pas manqué de piquant. Une expérience intense. Au fil des escales, Anna, Hikueru, Tauere, Amanu, Hao, Nukutavake, Reao, Pukarua, Tatakoto, Fakahina et Pukapuka, dernier arrêt avant Pukatapu, le bateau s’allégeait de sa marchandise et de ses passagers et remplissait ses cales de sacs de coprah et son pont de quelques candidats pétris d’angoisse et de bonheur, prêts à vivre la grande aventure de la ville, cet éden lointain où dansent les magies. Le voyage avait été plus long que prévu. Une avarie sur l’un des deux moteurs, au large d’Hikueru, les avait obligés à faire route à petit régime vers Hao. Cinq jours d’attente.

Maeva et Lilith étaient arrivées à Pukatapu un mois après leur départ de Papeete. Déjà fatiguées et étonnamment tristes de devoir quitter cette planche à clous qui les avait portées jusque-là. Nostalgiques de cette ambiance de naufragés volontaires qui régnait sur le pont, de ces liens qui s’étaient noués avec des inconnus presque à leur insu et qui soudain étaient rompus. Au fil des semaines, le Pïtate était devenu un havre rassurant qu’il leur avait fallu quitter pour une terre nouvelle.

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

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PREMIÈRES LIGNE #27

PREMIÈRES LIGNE #27

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

Les disparus de Pukatapu

de Patrice Guirao

I

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

image

LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
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• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
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• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

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PREMIÈRES LIGNE #26

PREMIÈRES LIGNE #26

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

La Fabrique des salauds de Chris Kraus

Avant-propos de l’auteur


Nombre des circonstances, événements historiques et catastrophes du XXe siècle qui interviennent dans le présent livre peuvent être présupposés connus. Mais pas tous. Certains d’entre eux risquent de susciter étonnement et perplexité, et ils semblent tellement propres aux moyens du roman qu’on les prendra peut-être pour de pures inventions.

Bien que ces dernières soient aussi présentes, seule une petite partie des événements et intrigues politiques décrits ici est entièrement imaginaire. Et seules quelques-unes des personnes mises en scène (et pas les plus improbables) n’ont jamais existé.

Les protagonistes ainsi que leurs agissements n’ont toutefois de validité que dans le monde fictif du roman suivant.

En dehors de ce dernier, les choses ont pu se passer ainsi ou autrement.

I

LA POMME ROUGE

1

PARFOIS, IL POSE SES MAINS sur mes épaules et me regarde tristement dans les yeux. Avec des mots tout simples, il me dit combien ce qui s’est passé et ce qui va probablement encore se passer le désole.

Mais il ne sait pas ce qui s’est passé.

Et encore moins ce qui va se passer.

C’est un vrai hippie, la petite trentaine, avec de longues boucles blondes lorsqu’il est allongé à ma droite. Mais quand il passe d’un pas traînant à la gauche de mon lit (pour scruter par la fenêtre les bébés qui se trouvent en bas), je remarque avec une surprise sans cesse renouvelée le trou circulaire et nacré, de la taille d’une soucoupe, tracé au rasoir au-dessus de son oreille dans sa coiffure à la Botticelli. Au milieu scintille une vis en titane dont le filetage se termine quelque part sous sa boîte crânienne, afin d’éviter que sa tête ne se disloque.

Disons que le hippie a ses propres soucis.

Il est alité – depuis plusieurs semaines – à côté de moi, plus Orient qu’Occident, alité sans impatience, tapis élimé avec des traces d’influence indienne.

Fais un avec l’univers, dit-il.

Fais un avec toi-même.

C’est son mantra.

S’il arrive occasionnellement que le hippie soit propulsé hors de son unité existentielle, c’est à cause des bébés qui somnolent un étage plus bas.

Sans oublier bien sûr les crises.

Au moindre signe annonciateur d’une éruption, les infirmiers l’évacuent sur son lit à roulettes. Et quand ils le ramènent, il reste inconscient des heures. Ils fixent alors un tuyau sur sa vis, qui fait office de soupape de surpression. Une machine se met à biper. Et pour que sa tête ne s’abîme pas, le liquide en excédent est pompé par le tuyau, de sa boîte crânienne jusque dans un gobelet en plastique.

Le gobelet en plastique est la propriété de l’infirmière de nuit. Elle s’appelle Gerda. Son gobelet a une anse et des têtes de Mickey noires sur fond rouge. Quand il est plein jusqu’au troisième Mickey, l’infirmière Gerda s’introduit chez nous et en vide le contenu avec précaution, sans qu’une goutte tombe à côté, dans une grande thermos. Elle a également siphonné les quatre ou cinq autres fractures crâniennes du service. Elle regarde dans les gobelets en plastique, et elle est heureuse.

Dans ces moments-là, seule sa bouche n’est pas jolie.

Ensuite, elle exfiltre la thermos de l’hôpital. Cette décoction va engraisser les plantes domestiques de l’infirmière Gerda. C’est sans doute incroyablement fertile. Dans la salle des infirmières, des photos de sa véranda sont punaisées sur le panneau d’affichage. On y voit une jungle de plantes ornementales et 

utilitaires – chapeau bas – et, au milieu, des lianes et de l’herbe d’amour. Tout est vert et démesuré. Une splendeur baroque, ce que l’infirmière Gerda est elle aussi : une splendeur baroque qui tend à la démesure, aux débordements, à l’image de son tempérament.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un jour l’infirmière Gerda ait offert au hippie une tomate jaune balle de tennis cultivée par ses soins et requinquée à l’aide de son liquide céphalorachidien. Il l’a mangée avec fierté et délectation et, parce qu’il est comme ça, il a voulu m’en donner un peu.

C’est assurément quelqu’un de bien, un hippie comme on se l’imagine. Il tutoie presque tout le monde, y compris moi. Il se moque complètement de ne pas être tutoyé en retour. Il n’utilise pas de titres traditionnels, qu’il s’agisse de « monsieur », de « madame » ou de quoi que ce soit d’autre. En dernier ressort, il vous appelle « compañero ». Au chef de service, il donne du « chef compañero ». Les convenances ne sont rien. Il a également un rapport aux noms complètement différent de toi et moi. Selon lui, il vaudrait mieux que chacun soit nommé en fonction de ses traits de caractère prédominants, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, au cours d’une vie, on prend trois ou quatre noms – voire plus – qui peuvent être contradictoires. Dixit le hippie. Il y a vécu longtemps. Et en Australie aussi, où il était chercheur de diamants. Par la suite, il s’est reconverti et a travaillé dans un jardin d’enfants et à l’aéroport de Riem. C’est là que, l’an dernier, il a pillé les bagages des Rolling Stones. Il possède encore une paire de boutons de manchette à eux.

Les Rolling Stones, je ne savais pas ce que c’était.

Maintenant, je le sais, car il m’a chanté une de leurs chansons. Il aurait été engagé sur-le-champ à l’époque où ils cherchaient des voix pour Saint-Pierre, tu te souviens, parce que les bolcheviks avaient exécuté la moitié du chœur (surtout les basses, bien sûr) ?

Pour lui, il est inconcevable de partager sa chambre avec un homme né dans la Russie des tsars. Même moi, j’ai du mal à y croire.

Lorsque, il y a quelque temps, on m’a transféré du service de soins intensifs jusqu’ici, il m’a demandé de le nommer d’après ma première impression. Il me rappelait une visite au Prado. J’y avais copié le portrait fait par Francisco de Goya de la famille dégénérée des rois d’Espagne, eux aussi blonds et rachitiques. C’est ce que je lui ai dit.

Pour lui, « les Bourbons », ce sont plusieurs verres de whisky.

Il s’appelle Mörle. Sebastian Mörle. Si aucun trait caractéristique ne me frappe chez lui, je dois l’appeler Basti.

Je suis Konstantin Solm. C’est ce que je lui ai dit. Et le lendemain, j’ai ajouté (avec une indifférence totale, un rond de fumée de mon calumet de la paix) que beaucoup de gens m’appelaient Koja.

Le hippie a rétorqué que, pour lui, je n’étais pas Koja. Et que Konstantin Solm n’avait strictement rien à voir avec moi.

Clous rouillés.

Froideur.

Distance.

Voilà ce que j’étais.

Mais aussi quelqu’un de formidable.

Quand il sort ce genre de phrases, il est vraiment désopilant. Dix fois par jour, sa voix marinée à l’accent bavarois me susurre que je suis quelqu’un de formidable, même s’il me trouve « chicos » et si ma façon de parler le choque. 

Elle est trop balte pour lui, je crois, trop peu vulgaire, et elle conviendrait mieux à une chambre individuelle dans laquelle, toutefois, je garderais naturellement le silence. C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont mis en chambre double. Pour me délier la langue. C’est bien possible.

Sauf que je ne parle pas. Le hippie s’épanche sans relâche. Mon âge ne le dissuade pas de m’adresser la parole – une parole hélas généralement rudimentaire. Je suis le confident malgré moi de ses rares soucis. Plein d’affection domestique, il appelle la chambre d’hôpital « notre petit chez-nous ». Il se confond en remerciements à l’adresse de l’univers à chaque soupe au lait froide qu’on lui administre après ses crises. Et savoir que j’ai fait la guerre ne suscite chez lui aucune réticence. Il ne me demande jamais ce que j’y ai fait. Il voit des indices de la paix mondiale à venir dans toutes les créatures, y compris en moi. Depuis qu’il sait que j’ai bu un jour du mousseux avec David Ben Gourion (et que j’ai même trempé les lèvres dans son verre), il partage mon avis sur la question israélienne en général et sur Golda Meir en particulier – ou du moins sur son prénom, qui est absolument brillant. Sur ce point, nous sommes d’accord.

Néanmoins, il déplore ma position sur la marijuana (un prénom encore plus beau, selon moi, pour cette étourdissante Première ministre).

Sans drogues, le hippie se sent incomplet.

Aussi, il a tuyauté l’infirmière Gerda sur l’endroit où se procurer des boutures de cannabis. Et chacun y a trouvé son compte.

De temps en temps, elle apporte des photos des plants – photos qu’elle ne peut bien sûr pas accrocher dans la salle des infirmières. Et parfois, elle ne se contente pas des photos, mais apporte aussi l’herbe tout entière, qui pousse à la vitesse de l’éclair. Le hippie me propose ces psychotropes résineux et multifoliés, fertilisés par ses écoulements cérébro-spinaux dans des jardinières de la banlieue de Schwabing – que je refuse évidemment, et pour cause.

— Tu connais le hasch ?

— Je connais le hasch.

— Tu connais le hasch, compañero ?

Je ne réponds jamais aux questions posées deux fois, et c’est ainsi qu’au bout d’un moment le hippie s’exclame :

— Dire que quelqu’un comme toi connaît le hasch !

— Comment ça ?

— C’est comme si moi, je connaissais Guillaume II.

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PREMIÈRES LIGNE # 25

PREMIÈRES LIGNE # 25

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre du jour

Kim Jiyoung, née en 1982 

de Cho Nam-joo 

Kim Jiyoung a trente-cinq ans. Elle s’est mariée il y a trois ans et a eu une fille l’an dernier. Elle, son mari Jeong Daehyeon et leur fille Jeong Jiwon, sont locataires dans une résidence de la banlieue de Séoul. Jeong Daehyeon travaille dans une importante entreprise de high-tech, Kim Jiyoung a travaillé dans une société de communication jusqu’à la naissance de sa fille. Jeong Daehyeon rentre chez lui tous les jours de la semaine vers minuit et passe au moins un jour par week-end seul au bureau. Sa belle-famille vivant à Busan et ses propres parents tenant un restaurant, Kim Jiyoung s’occupe seule de sa fille. Quand Jeong Jiwon a eu un an, elle a commencé les matinées aménagées à la garderie située au rez-de-chaussée d’un immeuble de leur résidence.

C’est le 8 septembre que pour la première fois un étrange symptôme a fait son apparition chez Kim Jiyoung. Son mari se souvient parfaitement de la date car c’était le jour de Baengno. Il prenait son petit-déjeuner – des toasts et du lait – quand Kim Jiyoung est sortie sur la loggia et a ouvert la fenêtre. Le soleil brillait dans le ciel mais un air frais s’est glissé dans la cuisine. Kim Jiyoung est revenue vers la table, les épaules contractées.

— Ces derniers jours firent planer un vent acide, et en effet nous voici aujourd’hui à Baengno. Sur les rizières jaunies sera descendue la rosée de perles.

Ce parler à l’ancienne a fait rire Jeong Daehyeon.

— Ah, tu parles comme ta mère !

— Tu devrais songer à te pourvoir d’un gilet, mon geeeendre, le fond de l’air est frais, au matin et au soir.

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe. Ces derniers temps, la garde de l’enfant semblait fatiguer son épouse, il lui arrivait de décrocher et alors son regard se perdait dans les airs ou de grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu’elle écoutait de la musique, mais Kim Jiyoung était d’une nature gaie, rieuse, et elle amusait souvent son mari en imitant les humoristes qui passaient à la télévision. De sorte que Jeong Daehyeon n’a guère prêté attention à son jeu, l’a embrassée et est parti au travail.

Ce soir-là, quand il est rentré, Kim Jiyoung dormait près de sa fille. Toutes deux suçaient leur pouce. Jeong Daehyeon est resté longtemps perplexe devant ce spectacle aussi bizarre que charmant, avant de tirer e bras de sa femme pour libérer son pouce. Elle a sorti sa langue comme un bébé, a fait des bruits de succion et s’est rendormie.

Quelques jours plus tard, Kim Jiyoung a déclaré être Cha Seungyeon, une ancienne amie décédée un an plus tôt. Cha Seungyeon était de la même année que Jeong Daehyeon, donc de trois ans l’aînée de Kim Jiyoung. Quoique de la même fac et membres, qui plus est, du même club d’alpinisme, Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon ne s’étaient jamais croisés durant leur cursus universitaire. Jeong Daehyeon voulait poursuivre ses études après la fac mais avait dû y renoncer après que sa famille eut rencontré des soucis financiers. Il effectua donc son service militaire après sa troisième année à l’université, puis retourna à Busan chez ses parents où il exerça divers petits boulots. Dans le même temps, Kim Jiyoung entrait à l’université et commençait à fréquenter le club.

Cha Seungyeon était une jeune femme sympathique et qui prenait soin de ses cadettes. Ni elle ni Kim Jiyoung n’étaient des passionnées de montagne, ce qui les rapprocha. Quand Cha Seungyeon quitta l’université, elles restèrent en contact et se revirent régulièrement. C’est au banquet de mariage de Cha Seungyeon que Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon se rencontrèrent. Mais Cha Seungyeon était morte l’année précédente, d’une embolie amniotique. Kim Jiyoung, qui souffrait à l’époque d’un baby-blues, avait très mal vécu cette perte, au point que son quotidien lui était devenu difficile.

Jiwon couchée, le couple s’est assis, face à face. Ils ont pris une bière. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés ainsi. Alors qu’elle avait presque fini sa canette, Kim Jiyoung a tapoté l’épaule de son mari en lui disant :

— Écoute-moi, Daehyeon. Jiyoung traverse un moment pas facile. Physiquement, à ce stade, ça va mieux, en revanche elle est moins patiente qu’autrefois. N’hésite pas à lui dire Je sais que c’est dur pour toi ou Je te suis si reconnaissant, etc.

— C’est quoi encore, une expérience de voyage hors du corps ? Eh bien soit, tu fais bien : Kim Jiyoung, je sais que c’est dur pour toi, je te remercie, je t’aime.

Jeong Daehyeon a pincé tendrement la joue de son épouse, mais celle-ci, prenant d’un coup un air sérieux, a sèchement repoussé sa main.

— Dis donc, toi ! Tu me prends encore pour la Cha Seungyeon de vingt ans qui t’a fait sa déclaration en tremblant, un certain été ?

Jeong Daehyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. Devant l’air gêné de Jeong Daehyeon, elle avait tout de suite enchaîné :

— Ah, ce n’est pas réciproque. Entendu. Disons qu’il ne s’est rien passé aujourd’hui, tu veux bien ? Je te considérerai comme avant.

Elle avait traversé le stade d’un pas net, assuré. Il ne s’était rien passé de plus. Comme elle l’avait dit, elle s’était comportée après cela comme avant, avec tant de naturel que Jeong Daehyeon avait pu se demander s’il n’avait pas été victime d’une insolation. Il avait par la suite complètement oublié cet épisode. Et soudain, sa propre femme le lui rappelait. Vingt ans après. Une après-midi sous le soleil que seules deux personnes connaissaient.

— Jiyoung.

Il n’a rien trouvé d’autre à dire. Il doit avoir répété son prénom encore deux ou trois fois.

— Ça va, je sais que tu es un bon époux, pas la peine de seriner son nom, bougre de toi, eh !

C’était le tic de Cha Seungyeon quand elle avait trop bu, ce bougre de toi, eh ! Un frisson a parcouru le crâne de Jeong Daehyeon et ses cheveux se sont dressés sur sa tête. Essayant de se contenir, il a juste répété à sa femme d’arrêter son petit jeu. Sans répondre elle s’est levée et, abandonnant sa canette vide sur la table, sans même se laver les dents, elle est allée s’allonger contre sa fille et s’est endormie aussitôt. Jeong Daehyeon a pris une autre canette de bière dans le réfrigérateur et l’a vidée d’un trait. Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

Le lendemain, à son réveil, Kim Jiyoung pressait ses doigts sur ses tempes. Elle paraissait n’avoir gardé aucun souvenir de la veille au soir. Jeong Daehyeon a voulu se rassurer, il s’est dit qu’elle avait dû trop boire ; en même temps, ça restait un comportement glaçant. Sans compter que parler d’ivresse avec une seule bière…

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Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Et si on lisait le début !

Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Un livre qui m’a touché, énormément touchée, bousculée, émue.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le début dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 2


Et si on lisait le début ! : Des gens comme eux de Samira Sedira

Le premier mois, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Longtemps, j’ai essayé de comprendre ce qui c’était passé. Encore aujourd’hui, il arrive que je reprenne l’histoire du début jusqu’à la fin, en essayant de n’oublier aucun détail. Parfois c’est contre un fragment d’histoire que mes pensées viennent cogner, au point de ne plus réussir à trouver le sommeil plusieurs nuits d’affilée. Un détail que je déroule, analyse, dissèque jusqu’à devenir folle, et qui me file entre les doigts sitôt que je suis près d’en percer le secret. Chaque fois, pourtant, ces ruminements s’annoncent comme les derniers, c’est ce que je veux croire, mais la nuit me cueille, avec derrière la tête, la douleur qui excite la mémoire et me rejette, seule, à l’aube, dans un angle froid du lit.

C’était le cas la nuit dernière, une question répétée à l’infini, un problème insoluble que j’ai tourné et retourné dans le défilement moite des heures. Cette question qui m’a tenue éveillée toute la nuit, et que je déroulais inlassablement, sans lui trouver de réponse, l’avocat général te l’avait pourtant clairement adressée dans la salle d’audience : Pourquoi êtes-vous allé vous laver les mains dans la rivière gelée après avoir massacré tous les membres de la famille Langlois ? Elle est à plus de cinq cents mètres du lieu du crime. Pourquoi ne pas avoir utilisé les nombreux points d’eau de la maison ? N’importe qui aurait agi ainsi, c’est logique. N’importe qui aurait utilisé le lavabo de la salle de bains, ou l’évier, dans la cuisine, ou même l’eau des toilettes ! Mais pas vous. Vous, vous avez couru comme un forcené, sans craindre d’être vu, et une fois à la rivière, vous vous êtes acharné sur la glace, parce que, avez-vous dit lors de votre déposition, il fallait absolument que vous vous laviez les mains. Avouez que tout ça est un peu bizarre, pourquoi la rivière précisément ?

Face à ton air traqué, il s’était agacé, Arrêtez de me fixer comme ça, s’il vous plaît, monsieur Guillot, et répondez !

Sa voix portait à des distances prodigieuses, c’était naturel chez lui, une tessiture qui ne lui coûtait aucun effort. Toi, tu te taisais, le fixant obstinément, seules tes lèvres palpitaient.

Le silence comme une invite à soulager ta conscience ne faisait qu’accroître ton malaise. En toi alternaient des sentiments contradictoires : l’envie de parler menait fatalement à l’incapacité de formuler la moindre explication. Acculé, tu n’as trouvé d’autre échappatoire que de sourire bêtement. En réalité, tu n’avais aucune réponse à lui donner, et ton mutisme résonnait comme la désolation qui accompagne les grands désastres. Pour la première fois depuis le début de ton procès, j’ai eu pitié de toi.

L’avocat général qui avait reçu ta réaction comme un affront personnel (il fallait s’y attendre) s’est aussitôt levé de sa chaise, À votre place, et dans votre intérêt, monsieur Guillot, je m’abstiendrais de sourire !

Sa voix grave encombrée d’une autorité naturelle avait explosé dans un fracas, obligeant tout le monde à se redresser brusquement sur son siège.

À ces mots, ton sourire s’était tout à coup effacé. L’avocat avait dégluti avant de poursuivre, Vous êtes sorti en courant, c’est ce que vous avez dit aux gendarmes, et vous avez, je vous cite : « piqué un sprint jusqu’à la rivière ».

À cet instant, l’avocat général a levé les bras, comme si on le tenait en joue, et retroussé sa lèvre supérieure, Un sprint ! ? Il a marqué une pause. Qui… Il a marqué une deuxième pause… pique un sprint, en plein hiver, avec des températures avoisinant les moins dix degrés, pour aller laver ses mains souillées du sang de ses propres victimes ? Que fuyiez-vous au juste ? Pause. Il a répété, Que fuyiez-vous ?

Sa question n’attendait pas de réponse puisqu’il s’est immobilisé quelques secondes, fixant ses propres pensées, et sans même te regarder, il a dit, La rivière était gelée, mais cela ne vous a pas arrêté, monsieur Guillot. Vous avez cogné la couche de glace épaisse, comme un fou furieux, d’abord avec la crosse de votre fusil, puis avec vos poings, jusqu’à ce qu’elle cède. Une couche de dix centimètres ! Dix centimètres, rendez-vous compte ! Il en faut de la rage pour réussir à briser dix centimètres de glace, alors que vous veniez d’assassiner une famille entière à coups de batte de baseball ! Vous avez tellement cogné que vos mains se sont ouvertes, « Ça pissait le sang », ce sont bien vos mots ?

L’avocat général a quitté sa place et, les bras le long du corps, légèrement essoufflé, est venu se planter devant toi.

Dans son dos, les membres du jury l’écoutaient avec gravité. Il savait que rien de ce qu’il dirait n’échapperait à leur attention, et qu’un seul mot pouvait suffire à renverser leur décision finale. En qualité d’homme de loi, il avait charge de consciences.

Tout à coup, il t’a fixé, puis il t’a demandé, Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit lors de votre déposition ? Tu as haussé les épaules, un peu perdu. Eh bien, je vais vous le dire. Vous avez dit : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

De nouveau, il a secoué sa tête, à gauche, à droite, de haut en bas, et d’un air qui feint la stupeur, il a répété, un ton plus bas et articulant exagérément chaque mot : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

À cet instant précis, il a ricané d’un air mauvais. C’était bizarre, déplacé. Il a dû s’en rendre compte car ses joues ont rougi. Pour ne pas laisser déborder sa gêne, il s’est aussitôt repris, te désignant d’un coup sec du menton, redirigeant ainsi l’attention sur toi, Et vous avez ajouté, pour expliquer votre répulsion : « J’ai pas assisté aux accouchements de ma femme, je ne suis pas à l’aise à l’hôpital, quand je vois du sang, je tourne de l’œil. »

Le long silence qui a suivi a plongé le public dans une sorte d’effroi et de stupéfaction glacée. Il t’avait acculé dans une impasse. Piégé comme un rat. Il ne pouvait pas croire que tu étais le genre d’homme à avoir peur du sang. Pour lui, c’était un stratagème visant à attendrir les jurés. Comment une personne capable de tuer cinq personnes pouvait-elle trembler à la vue du sang ? Ça paraissait grotesque, inimaginable. Et pourtant. Tu avais réellement horreur du sang. Tu n’as jamais supporté la vue de la moindre goutte. Quand l’une de nos filles s’écorchait un genou ou une main, tu restais tétanisé, à la regarder geindre, incapable du moindre geste, et tu finissais invariablement par m’appeler pour nettoyer la plaie. Un expert psychiatre viendra plus tard corroborer l’idée que la peur du sang n’empêche pas de tuer, On a déjà vu des soldats partir bravement au front et s’évanouir à la moindre piqûre de vaccin !

Mais à ce stade du procès, personne ne voulait y croire. Toi, la tête baissée, le visage blême, tu serrais les dents.

Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, l’avocat général s’est brusquement tourné vers moi, comme en dernier recours, et, détachant bien chaque mot, a dit, Pour quelqu’un qui ne supporte pas la vue du sang, on peut dire que vous avez surmonté haut la main votre phobie. Rires dans la salle. Il me fixait, du moins je le croyais, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’en réalité, il ne me voyait pas. Son regard s’était attardé au hasard, et c’est hélas dans ma direction qu’il s’était arrêté. Dans la confusion où je me trouvais, je me suis sentie coupable, au même titre que toi. Comme si le simple fait d’être ta femme m’incriminait d’office. Les larmes me sont immédiatement montées aux yeux. Le calme feint que j’avais réussi à composer jusqu’à présent, au prix d’efforts considérables, avait rompu comme du bois mort. Je n’étais qu’un bout d’humanité tremblante. Une meurtrière par procuration.

On reproche tout à une femme de meurtrier : son sang-froid quand elle devrait montrer plus de compassion ; son hystérie quand elle devrait faire preuve de retenue ; sa présence quand elle devrait disparaître ; son absence quand elle devrait avoir la décence d’être là, etc. Celle qui, du jour au lendemain, devient « La femme du meurtrier » endosse une responsabilité presque plus accablante que le meurtrier lui-même, puisqu’elle n’a pas su déceler, à temps, la bête immonde qui sommeillait en son conjoint. Elle a manqué de perspicacité. Et c’est cela qui va la faire tomber en disgrâce, son odieux manque de perspicacité.

L’avocat général a finalement détourné le regard et fixé le sol, vaguement agacé. Ses lèvres ont remué. J’ai cru l’entendre marmonner : Reprenons, reprenons.

On aurait dit que tout ce qui avait été dit jusqu’alors le jetait subitement dans une grande confusion. Son dos s’est affaissé. L’homme puissant qu’il s’était efforcé de paraître laissait place à un homme ordinaire, aussi déconcerté que n’importe qui par le grand mystère de la nature humaine. Il était debout au milieu de tous les assis, je me souviens m’être demandé, en observant ses chaussures noires, impeccablement cirées, s’il les lustrait lui-même, ou si quelqu’un le faisait à sa place.

Plus tard, au cours d’une audience (je n’ai plus la chronologie en tête), le président t’a demandé de raconter le soir du meurtre, en essayant de ne rien oublier. Tout. Tout ce que tu avais déjà dit aux gendarmes. Les faits, rien que les faits. La parole n’est pas sortie tout de suite, il a fallu la renverser, la pousser dans le dos. Mais sitôt libérée, tu l’as laissée bondir hors de toi, froide, sans modulations ni émotions particulières. Rien de tout cela ne semblait te concerner, comme si un « autre » avait fait le sale boulot. Ou que tu lisais un texte sur un prompteur. Dans ta logique d’évitement tu laissais parler cet autre ; l’autre ; l’exécuteur. Plus tard, l’expert psychiatre appelé à la barre expliquera que ce n’est pas « toi conscient » qui as tué. Et pour illustrer sa démonstration, il citera Nietzsche : « Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », dit mon orgueil.

Non, rien de tout cela ne semblait te concerner. Encore aujourd’hui le souvenir de ta confession m’accompagne partout comme un nuage noir au-dessus de la tête. Je me souviens de chacun de tes mots, avec précision, de chacune de tes hésitations :

« J’ai saisi le manche de la batte avec les deux mains, comme ça, j’ai donné un coup violent derrière la nuque. Le petit, il prenait son goûter à la grande table, du chocolat au lait dans un bol blanc. Un coup violent derrière la nuque, comme ça, avec les deux mains. Je crois que c’est là que ses dents de lait se sont décrochées… Les gendarmes m’ont dit qu’ils avaient retrouvé deux dents entre les lames du parquet. Des dents de lait, ils ont dit… Sa tête est, sa tête est retombée contre la table, elle a fait un bruit, un grand bruit, un son… terrible ; le bol est tombé aussi, des morceaux partout par terre. J’ai vomi une première fois, la nausée, je pouvais pas retenir. Il est mort sur le coup, je jure. Je dis ça pour la famille. Il n’a pas souffert, je jure. L’aînée est descendue de sa chambre en gueulant, elle était pas contente, « C’est quoi ce bruit ? Nono, qu’est-ce que t’as cassé encore ? Je peux jamais faire mes devoirs tranquille ! » Elle agitait les bras, dans tous les sens, énervée. On s’est retrouvés nez à nez dans le salon, elle a d’abord souri. Bizarre, j’ai pensé, pourquoi elle sourit, la petite. Et puis, quand elle a vu le sang sur la batte, ses yeux sont devenus noirs, noirs, et sa bouche a tremblé. Elle a regardé autour d’elle, « Il est où Nono ? » elle a demandé. Elle avait un regard angoissé, des yeux, comme un animal traqué… j’ai rien répondu. C’est là qu’elle l’a vu. La tête sur la table. Le sang. Le bol par terre. Elle avait compris. Elle a dit en pleurant, « Qu’est-ce qu’il a Nono, pourquoi il bouge plus ? » Elle a levé les bras, elle répétait, « J’ai rien fait moi, c’est une blague hein, Constant, tu fais une blague, c’est ça ? » Pardon, je, est-ce que tous ces détails sont utiles ? Pour la famille, c’est… Le président d’un signe de tête t’a encouragé à poursuivre. Bon, alors… j’en étais, je disais, elle pleurait, elle hurlait, « S’il te plaît, non, Constant s’il te plaît, je veux voir maman, maman, je veux maman », elle répétait maman, en boucle, comme si elle avait perdu la tête, en boucle. J’ai levé la batte au-dessus d’elle, j’ai vomi encore une fois. Elle s’est pas sauvée, rien, elle a seulement croisé les bras au-dessus de son front, elle s’est accroupie devant moi, et maman, encore, je veux maman, maman, en boucle. J’ai fermé les yeux pour pouvoir aller jusqu’au bout. J’ai tapé. Tapé. Tapé. Je, j’ai rouvert les yeux, du sang, beaucoup de sang… elle, elle était morte. J’ai vomi. Puis j’ai cherché la troisième à l’étage. Elle était cachée entre la cuvette des w.-c. et un petit meuble de salle de bains, elle suçait son pouce. Je lui ai demandé de sortir, de se retourner, elle a obéi sans pleurer, rien. J’ai levé bien haut la batte, là encore sur la nuque. Morte sur le coup, comme le premier. J’ai vomi une dernière fois, puis j’ai regardé l’heure. Les parents n’allaient pas tarder, j’ai pensé qu’avec la batte, ce serait pas possible, le père il est costaud. J’ai couru jusqu’au garage chez moi, j’ai pris le fusil, un deux-coups, je l’ai armé, puis je suis reparti chez eux. Dans la rue, personne. Avec ce temps, pas un chat. Je les ai attendus, caché derrière la porte. Le soir est tombé. L’hiver ici, la nuit elle arrive vite. Dans le silence, les morts à côté de moi, ça… ça m’a fait peur. J’entendais leurs respirations. Un cadavre ça respire pas, je me disais, mais rien à faire, j’entendais. Et l’odeur du sang… J’ai failli vomir, encore, mais j’ai réussi à tout garder cette fois. Enfin le bruit du moteur, j’ai reconnu, c’était eux. Les portières ont claqué. Je me suis décalé sur le côté, pour pas bloquer l’entrée, on pouvait pas me voir. La mère est entrée en premier, avec des sacs de courses. « On est là, les enfants ! », elle a dit. Le père derrière elle, j’ai pas réfléchi, j’ai refermé la porte d’un coup de pied, et j’ai tiré dans le dos. Lui d’abord. Elle après. Ils se sont écroulés, sans se rendre compte de rien, sans même avoir eu le réflexe de se retourner. C’était fini. Je les ai regardés sans pouvoir bouger. Je tremblais. Y a que ça que je pouvais faire, trembler. J’arrêtais pas de trembler. J’ai cru que ça s’arrêterait jamais. J’ai regardé par la fenêtre, personne. Sur mes mains, du sang, et une odeur de… une odeur… c’était la mort. C’est là que j’ai eu l’idée d’aller me les laver dans la rivière, j’ai pas pensé au froid, ni au gel, ni à la distance, ni à ceux qui pourraient me voir, à rien de tout ça j’ai pensé, juste que je tremblais, et que mes mains étaient pleines de leur sang, et qu’il fallait que j’arrive à bouger mes jambes pour courir jusqu’à la rivière, et me laver et… »

Tu n’as pas eu le temps de finir, un immense cri de désespoir et d’effroi suivi d’un choc épouvantable ont glacé tout le monde. Dans la salle, la mère de Sylvia venait de s’évanouir. Le mari, à califourchon au-dessus sa femme, tentait de la ranimer en lui caressant le front, comme si ça pouvait suffire. La position grotesque de cette femme et de cet homme qui en l’espace d’une nuit avaient perdu tout ce qui avait donné sens à leur vie, rendait la scène pathétique, comme s’ils étaient les personnages d’un mauvais rêve, et que nous en étions les témoins tremblants. L’audience a été suspendue, je suis rentrée précipitamment, la tête enfouie sous une écharpe épaisse, hantée par ce que tu venais de dire. Dans la nuit, seule dans mon lit, aux prises avec des assauts d’angoisse, je me suis réveillée en sursaut toutes les heures, et chaque fois résonnait dans mon crâne l’interminable cri dans la salle d’audience.

C’est au cours de cette nuit affreuse que j’ai réalisé que tu étais devenu indissociable de moi, puisqu’un jour je t’avais aimé et que l’histoire de ta vie avait rejoint l’histoire de la mienne dans un irréparable malheur.

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PREMIÈRES LIGNE #24

PREMIÈRES LIGNE #24

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

C’est le 4e livre de cette auteure, le premier que je lis

Des gens comme eux de Samira Sedira

Il n’y a pas de cimetière à Carmac. On enterre les morts dans les communes voisines. Les cadavres d’animaux, ça, on a le droit. Au pied d’un arbre, ou dans un coin du jardin. Ici les bêtes meurent où elles ont vécu, les hommes n’ont pas cette chance.

La petite chapelle à l’ombre d’une allée de platanes centenaires ne sert plus beaucoup. On s’y réfugie l’été, quand l’air devient irrespirable. C’est un havre de silence, de fraîcheur et d’ombre. À l’intérieur, grâce aux pierres humides et froides, on respire comme en plein cœur d’une cave. Au mois d’août, à Carmac, tout brûle. L’herbe, les arbres, la peau laiteuse des enfants. Le soleil n’accorde aucune trêve. Les bêtes aussi tirent la langue ; les vaches donnent moins de lait ; les chiens reniflent leur pâtée, puis s’en retournent, nauséeux, à l’ombre.

L’hiver au contraire tout gèle. La Trouble, la rivière qui traverse la vallée, tire son nom de cette particularité : transparente et fuyante à la belle saison, trouble et glacée en hiver.

Le village, construit de part et d’autre du cours d’eau, est traversé par un pont de pierre (le pont des deux ânes). On y trouve une épicerie, un bureau de poste, une mairie, une petite gare routière, une boulangerie, un café, une boucherie et un coiffeur. Il y a aussi l’ancienne scierie, où les machines n’ont plus sifflé depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, elle sert de repaire aux chats forestiers, quand il neige, ou que les femelles mettent bas.

En approchant par la route à flanc de colline, le village disparaît en sapinières immenses et ne dévoile sa vallée encaissée qu’au sortir du dernier virage.

La période la plus paisible ici, c’est l’automne, quand le vent d’ouest balaie les dernières tiédeurs de l’été. Dès septembre, l’air acide nettoie la pierre et rince les sous-bois. La vallée respire enfin. Purge d’automne. Ciel blanc, dégagé, sans révolte. Il ne reste plus que l’odeur d’herbe mouillée, une senteur de commencement du monde que traverse par effluves la résine de pin. À l’aube, les phares du bus scolaire annoncent un nouveau jour. Des adolescents frileux et somnolents s’y engouffrent. Ils vont suivre la rivière sur quelques kilomètres, puis au carrefour, à l’appel des premiers frémissements de la ville, le bus bifurquera. C’est l’heure où les plus jeunes se rendront à l’école du village, et les adultes sur leur lieu de travail. Il ne reste que deux familles d’agriculteurs, tous les autres se déplacent chaque jour.

La vie est paisible à Carmac, tranquille et ordonnée. Mais ce qu’il y a de plus impressionnant, ici, à l’arrivée de l’hiver, c’est le silence. Un silence qui s’étale partout. Un silence tendu d’où se détache le moindre bruit : le pas d’un chien errant qui crépite sur les feuilles mortes, une pomme de pin qui dégringole entre les aiguilles sèches, un sanglier affamé qui creuse fébrilement la terre, les branches nues d’un marronnier qui s’entrechoquent au passage de l’air, ou d’un envol de corneilles… Et même à des kilomètres, les bruits arrivent jusqu’ici. La nuit, si on tend bien l’oreille, on peut entendre les éboulis de roches que la montagne usée laisse choir dans les petits lacs turquoise, laiteux, troubles comme des yeux aveugles.

Quand le soir tombe, à l’heure où la brume et les chaumes calcinés confondent leur fumée, et qu’au dehors tout se retire, les maisons se remplissent de bruits. On se parle d’une pièce à une autre, on raconte sa journée de travail, les voix enflent, passent au-dessus des glouglous du lave-vaisselle, de l’oignon qui rissole, des pleurs de l’enfant qui redoute l’heure du bain et de la nuit qui sépare.

C’est peut-être à cause de ce vacarme que personne n’a rien entendu le soir où ils ont été tués. On dit qu’il y a eu des hurlements, des coups de feu, des supplications. Mais les murs du chalet ont tout absorbé. Un carnage à huis clos. Et personne pour les sauver. Dehors pourtant, pas la moindre respiration du vent. Rien qu’un interminable silence d’hiver.

Allez demain je vous mets la suite pour encore plus vous donner envie car franchement ce court roman est à découvrir de toute urgence.

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PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

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PREMIÈRES LIGNE #22

PREMIÈRES LIGNE #22



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



le livre du jour

Les mal-aimés  Jean-Christophe Tixier

Prologue

24 février 1884

Le chemin que le gamin a si souvent envié depuis la fenêtre de sa cellule file désormais devant lui. Presque pour lui. Sous ses pieds. Jusqu’à l’infini de ce proche horizon chaotique qui lui semble soudain lointain, maintenant qu’il sait qu’il va l’atteindre, et même le dépasser. Le gamin devrait se hâter, heureux de quitter ce lieu infect qui l’a sept ans plus tôt avalé, et depuis presque digéré.

Malgré le chahut enjoué, il ne trouve pas la force de mettre un pied devant l’autre. Comme si tout cela n’était pas réel, comme si une fois de plus ses rêves avaient pris le dessus, avec la menace de s’évanouir et de le rendre aux monstres dès qu’il ouvrira les yeux. En refusant d’avancer, il pense que le retour à la réalité sera moins étouffant.

Le gamin fait un pas de côté, laisse un groupe le dépasser, contemple la longue chenille constituée de tous ces garçons en tenue grise, qui s’étire derrière les deux hommes en armes qui ouvrent la marche.

On se donne du coude, on rit aussi. Les menaces et les cris des gardiens ne suffisent pas à dissiper l’humeur joyeuse qui règne dans les rangs. Le froid glacial non plus. On est loin du silence absolu auquel on les a astreints par la force et les coups tout au long de ces années.

Par endroits, des plaques de neige narguent le soleil aveuglant qui ne parvient pas à les réchauffer. Comme tous les autres, le gamin grelotte. Le froid, le soulagement, la peur. Il ne sait pas quelle sensation domine.

Massés au bord du chemin, les habitants du coin forment une triste haie d’honneur, qui tranche avec la joie fragile de ceux qu’ils regardent partir. Pour toujours. Le gamin laisse filer les deux syllabes entre ses lèvres gercées et bleuies.

Tou-jours.

Ce mot ne lui évoque pas grand-chose. Mais en le prononçant, il lui semble percevoir une impression de définitif, aussi fugace qu’un éclair dans un ciel d’orage. De l’endroit où on les emmène, le gamin se moque. Ils y arriveront demain ou après-demain, leur a-t-on dit, et il ne peut pas être pire que celui qu’ils quittent. Un bagne. Un autre. Encore et toujours.

Désireux de graver ces instants dans sa mémoire, le gamin fixe les visages, reconnaît celui de la cantinière, avec ses yeux qui ne s’excusaient même pas de leur servir une soupe si claire qu’ils avaient parfois l’impression de boire de l’eau. Des yeux froids dont il maudissait, comme les autres, le reflet tremblant à la surface de sa gamelle. Plus loin, il croise celui de la lingère, cette femme aussi grosse que sa voix, qu’il a dû assister durant d’interminables semaines au motif qu’il avait osé répondre à un gardien. Il se souvient des paquets de draps sales qui l’empêchaient de voir devant quand il les portait jusqu’au lavoir. De cette eau si froide qui montait jusqu’à sa taille alors qu’il rinçait le linge durant des heures. Cette eau qui engourdissait ses pieds, ses jambes, son ventre et puis ses mains et ses bras. Il se souvient de la douleur qui le tourmentait ensuite jusqu’au matin, après que les parties de son corps qui avaient baigné dans la flotte étaient revenues à la vie.

Plus loin encore, il repère un des hommes qui les accompagnaient dans les champs, les forçaient à creuser d’interminables sillons, à retirer sans relâche les cailloux qui pullulent dans cette terre sèche et dure, usant des hurlements et de la trique pour que le rythme ne faiblisse pas, parfois au-delà du coucher du soleil. Des ordres qui mordaient plus fort que les fers installés par les gardiens lors de leurs séjours au cachot. Celui-là surveillait leur couloir certains soirs, stoppait ses pas devant l’une ou l’autre des cellules, allait plus loin puis revenait en une sorte d’hésitation sadique qui les pétrifiait tous. Quand il pénétrait dans l’une d’elles, le soulagement gagnait les autres. Le gamin se dit que, peut-être, plus jamais il n’entendra les plaintes étranglées, les cris étouffés par d’interminables sanglots une fois que l’homme quittait la cellule pour regagner son lit.

Le gardien évite son regard, mais ne cache pas ses yeux. La tristesse que le gamin peut y lire ne lui est pas destinée, pas plus qu’aux autres. Ce départ est comme un mauvais tour qu’ils lui jouent.

Le gamin pense alors à son copain, le P’tiot, comme tout le monde l’appelait. Même s’il ne disait jamais rien, le gamin l’aimait bien. Un garçon pâle, que tout le monde moquait. Une nuit, le P’tiot s’est évadé et n’a jamais été rattrapé, privant ainsi les gardiens d’une rude séance de représailles, dont le but était de fracasser toute idée de récidive, et d’empêcher que la même tentation germe chez d’autres. Le gamin aime l’idée que le P’tiot soit désormais loin, qu’il ait même oublié le bagne. Un sacré pied de nez aux gardiens.

Le gamin reprend place dans le rang, fixe ses propres mains, détaille ses ongles noircis, attrape une brindille pour se les curer. Il ne veut pas emporter la moindre parcelle de cette sale terre.

Il avance avec l’espoir qu’un jour il parviendra à enfouir ces souvenirs très loin au fond de sa tête, à empêcher qu’ils remontent à la surface pour emporter ses derniers rêves. D’un coup de pied, il pousse un caillou, l’observe rouler sur le chemin puis disparaître dans le fossé.

Quand une fillette agite la main pour les saluer, une larme grimpe à l’œil du gamin. Il la trouve belle, emmitouflée sous sa capuche d’où dépasse une boucle brune. Pour cacher ses yeux humides à ses camarades, il reporte son regard sur la montagne qui bouche l’horizon, au bout de ce creux dans lequel il a passé toutes ces années. Cette montagne dont un des pans, effondré, dévoile les entrailles de pierre. Combien de fois a-t-il rêvé que la bâtisse qui les a si longtemps maintenus prisonniers subisse le même sort. Mais elle a tenu bon. Plus solide que la montagne. Plus vorace aussi.

Plus bas, alors que dans son dos tout s’apprête à disparaître, le gamin se retourne une dernière fois pour regarder ces hommes et ces femmes qu’il laisse derrière lui. Des hommes et des femmes qui appartiennent à ce lieu. Des hommes et des femmes qu’il oubliera sans doute, mais pas ce qu’ils ont fait.

Il se prend à espérer que jamais la bâtisse ne s’effondrera. Car il sait que tant qu’elle sera debout, ses murs épais garderont la mémoire de ce qu’ils ont vu et entendu. Tant qu’elle tiendra bon, les gens d’ici se souviendront. Et jamais ils ne pourront passer à autre chose. Jamais personne n’oubliera.

Alors le gamin sourit, lève son visage vers le ciel, accroche ses pensées aux rares oiseaux qui le fendent.

« Pierre Roch Combres, né à Lasclottes (Tarn) le 19 août 1859.

Jugé le 16 février 1872 pour attentat à la pudeur sans violence. Condamné selon l’article 66 à de la correction jusqu’à 18 ans. No d’écrou : 795. 1,62 m à l’entrée.

Antécédents bons sous tous les rapports. La famille vit dans une certaine aisance. Elle jouit d’une bonne réputation.

Causes de la sortie : Décès le 2 mars 1873. »

Extrait des registres d’écrou
de la maison d’éducation surveillée de Vailhauquès,
archives départementales de l’Hérault,
Cotes 2 Y 792, 2 Y 793, 2 Y 794

1

Été 1901

De l’endroit où Blanche se tient agenouillée, elle observe la jument décharnée. Ainsi allongée sur le sol, la bête lui paraît bien plus grande que quand elle se tenait sur ses quatre pattes. Blanche cherche un instant une explication, n’en trouve pas. Et elle s’en moque. Elle voudrait être capable de détourner le regard, de se lever et s’enfuir, mais une main invisible et puissante la maintient en place.

Elle regarde le flanc se gonfler doucement, inspire à son tour quand elle sent l’animal hésiter, puis écoute le souffle rauque quand il s’affaisse, comme si une masse infinie pesait dessus.

La chaleur accablante a vidé l’endroit de tous ses bruits, laisse régner le silence, un silence encore plus profond que celui provoqué par la clochette du bedeau lorsque le curé élève le saint sacrement en direction du ciel.

Blanche se redresse sur les genoux, relève sa robe pour ne pas l’abîmer, puis avance d’un bon mètre, repose ses fesses sur ses talons. D’un geste de la main, elle retire les brins de paille collés à ses genoux. Elle fixe la nuée de grains de poussière virevoltant dans le rayon de lumière qui force la porte entrouverte. Dans cette myriade de minuscules étoiles éphémères, elle veut voir une image de la vie qu’elle ne connaît pas. L’espace d’un court instant, elle se dit que si le bonheur existe, il doit ressembler à ça. Une sorte de rêve inaccessible. Un rêve de gamine qu’elle a bien vite étouffé.

Blanche baisse les yeux. À vingt-deux ans, elle se sent toujours une petite fille, et se demande si elle le restera à jamais.

Le souffle plus saccadé de la jument tire Blanche de ses pensées. Elle tend une main hésitante, qu’elle retire aussitôt. Le dégoût lui tire un haut-le-cœur. Un relent de bile envahit sa bouche. Pour éviter de vomir, elle ferme les paupières, emmène ses pensées là-dehors où elle a grandi, là où le chemin sinue entre les parcelles et le ruisseau, où le vent a chassé les arbres et les bestioles qui vont avec. Elle imagine ce creux sans fin au printemps quand le vert tendre habille le paysage de sa douce dentelle, quand l’air se charge de parfums sucrés, aussi subtils que fugaces. Elle aime cette saison, plus forte que la glace de l’hiver, capable aussi de tenir tête, au moins quelque temps, au feu de l’été. Elle pense alors à toutes ces idées un peu folles qui traversent son esprit lorsque les pépiements joyeux des oiseaux accompagnent l’éclosion des premiers boutons-d’or dans les champs. À chaque fois, elle se dit qu’au printemps suivant, elle y parviendra. Partir. Oublier. Deux verbes qui incarnent cet allant, dont la fougue vire trop rapidement à la résignation.

Du revers de la main, elle chasse les mouches qui courent sur son front trempé de sueur puis, enhardie, caresse le flanc moite secoué de spasmes de la bête. Ses poils ont perdu leur soyeux, s’agglutinent désormais en paquets visqueux, comme s’ils étaient recouverts d’un sirop sucré mêlé à de la graisse.

Blanche réprime une grimace quand elle se revoit allongée à cette place, la respiration courte, son cœur se débattant comme un rat affamé dans une cage trop étroite, ses jupons à peine retroussés sur ses chairs blanches rendues molles par l’absence de désir. La jument est étendue à l’endroit exact où Ernest l’a tant de fois prise de ses élans sauvages.

Quand elle pose son regard sur les yeux humides de fièvre de l’animal en train de fixer un ailleurs de plus en plus lointain, c’est elle qu’elle voit.

– Faudrait pas qu’elle crève, lâche Ernest dans un souffle étreint par l’émotion.

Blanche sursaute, se demande depuis combien de temps il est là, à l’observer.

Et pourquoi pas, se dit-elle, comme s’il avait parlé d’elle-même.

Il fait un pas en avant, vient se planter juste à côté. Elle peut sentir son odeur épaisse. Un instant, elle redoute qu’il la touche mais, sans avoir eu besoin de lever le regard sur lui, elle sent que ses préoccupations sont tout entières tournées vers la jument. Il s’accroupit près de sa tête, essuie de sa manche l’écume verdâtre qui coule de ses naseaux. Le ronflement rauque s’est mué en un sifflement plaintif qui annonce la fin, ou bien le début d’une nouvelle ère, se convainc Blanche, sans chercher à en imaginer les contours.

– Faudrait pas qu’elle crève, répète Ernest d’un ton plus faible.

Blanche risque un regard dans sa direction.

Il y a bien longtemps que le moindre sentiment a déserté les traits de son visage buriné. Que le soleil, le vent, le gel et l’amertume les ont figés dans une expression si solennelle qu’elle pourrait presque paraître poétique, tant la distance qu’elle crée avec lui-même le propulse plus loin que nulle part.

– Faudrait pas qu’elle crève, psalmodie-t-il en se frottant les yeux du plat des mains, mélangeant sa morve à celle de la jument.

Un râle humide envahit l’étable. La bête tremble de tous ses membres. La fièvre, la douleur, la certitude que la mort est proche et ne tardera pas à venir danser autour d’elle, avant de l’emmener pour toujours.

Dans un éclair, la lame du couteau d’Ernest attrape un instant la lumière.

– Tu crois pas qu’il faudrait aller chercher de l’aide ? risque Blanche.

Ernest crispe ses doigts épais sur le manche, entrouvre les lèvres sans qu’aucun son s’en échappe, puis se penche sur la jument dans un mouvement résigné.

– C’est le diable qui l’habite, marmonne-t-il alors. S’ils l’apprennent…

Ernest ne termine pas sa phrase. Comme tous ici, il redoute le diable tout autant qu’il craint Dieu, ne sachant lequel sera le plus virulent s’il venait à mourir.

De la pointe de sa lame, il trace dans les airs une humble croix au niveau de l’encolure, juste à l’aplomb d’un des abcès prêts à crever. Il renouvelle son geste pour chaque autre, avant de faire de même au-dessus des boursouflures sous lesquelles des ganglions enflammés se sont douloureusement dilatés, jusqu’à atteindre la taille d’œufs de pigeon.

Méfiante, Blanche recule d’un bon mètre. La terre battue sous ses cuisses est maintenant fraîche. La paille infecte pique ses jambes, comme elle l’a fait tant de fois avec ses fesses, ses seins et même son sexe. Elle laisse une moue de dégoût plisser sa bouche, qu’Ernest ne voit pas. Comme il ne voit aucune de celles qu’il provoque en la pilonnant contre son gré, dans ses relents de sueur âcre, de vin mauvais et d’oignon mal digéré.

Elle pose ses mains sur ses genoux, perd son regard dans celui de la jument. Le degré de souffrance semble avoir dépassé celui de la douleur. Ses yeux ne sont plus que deux orbites énucléées, deux fenêtres ouvertes sur un vide intérieur déserté par les émotions. Blanche voudrait lui sourire, comme on sourit à celui ou celle avec qui on éprouve une communauté de destin, mais n’y parvient pas. Elle sent qu’elle pensera longtemps à cet instant. Bien après la mort de l’animal. Bien après que le temps sera passé et aura tout emporté avec lui.

Ernest appuie sa lame sur le plus gros des abcès. Hésite. Presse plus fort.

L’entaille crache un jet brun à l’odeur putride, qui retombe en fines gouttelettes sur la robe pâle, terne et crasseuse de la jument indifférente.

Blanche frissonne, a envie de chanter. Une berceuse ou peut-être un cantique, sans savoir ce qui est le plus adapté.

– Faut désinfecter et cautériser, lance Ernest sans relever la tête. Va faire chauffer du vin et de l’huile.

Sa voix gronde tel le tonnerre quand il roule sur la falaise à la recherche d’un passage pour s’enfuir au loin, avant de se répandre à regret à ses pieds, pour mourir résigné sur les pentes douces du plateau monotone.

Blanche hausse les épaules et se redresse. Ce n’est pas avec ce genre de remède que son oncle va sauver la jument. Elle va crever. Un enfant de quatre ans le comprendrait. Elle croise le regard de son oncle, lit dans ses yeux secs un déchirement douloureux mêlé de frayeur. Et cela la réjouit. Peut-être qu’il ne s’en remettra pas si la jument meurt. Cette pensée la ravit. Elle n’est donc pas cette fille simplement gentille que tous voient en elle. Tous.

Alors qu’elle pousse la porte bancale, Blanche passe en revue ceux qu’elle peut inclure dans ce tous, et n’y trouve rien de réjouissant.

La lumière extérieure ravive l’énergie de son corps et cela lui fait du bien.

Dans moins d’une heure, le soleil glissera derrière la barre rocheuse qui ferme cette extrémité du plateau. Souvent, Blanche se demande ce qu’il peut y avoir au-delà. Certainement quelques âmes tristes, se dit-elle en traversant la cour. Des terres et des bêtes, liées entre elles par une bonne dose de malheur. Pourquoi cela différerait-il d’ici ?

Il souffle une légère brise gorgée de la chaleur féroce de ce début d’été. Une brise chargée d’une fine poussière qui l’oblige à fermer les yeux et tourner la tête. Cela fait des mois qu’il n’est pas tombé la moindre goutte. Partout la terre se craquelle. Transformée peu à peu en minuscules particules par le piétinement répété des hommes et des bestiaux.

Le chien se tient immobile près de l’abreuvoir, le poil de son arrière-train hérissé, ses babines retroussées dévoilant des crocs en partie englués de bave. Blanche suit la ligne que trace son regard, aperçoit Géraud sur le chemin en contrebas. Planté à gauche du fossé, comme un piquet qu’aurait perdu sa clôture. Il fixe l’étable. Sans bouger. Sans même manifester la moindre intention. La pointe du foulard crasseux qu’il porte en permanence autour du cou s’agite dans le vent. C’est la seule trace de vie qui se dégage de lui.

Géraud vit ici, sans que personne sache vraiment où. Quelque part en haut sur la falaise. Toujours à l’écart, préférant le monde qu’il s’est inventé, où évoluent des ombres que lui seul peut voir et entendre. Géraud va et vient. Personne n’en a peur. Mais tous l’évitent. Sans vraiment savoir pourquoi.

Il n’est pas beau. Pas bien fait non plus, comme peuvent l’être tous ces hommes qui s’épuisent au travail sans avoir vraiment de quoi se nourrir ensuite. Il n’est plus très jeune non plus. La seule chose qu’il a pour lui ce sont ses yeux. D’un gris si pur que Blanche se plaît à penser que son ailleurs à lui doit être magnifique.

Pourtant, le savoir si près la rend nerveuse.

– Ouste ! lance-t-elle en tapant dans ses mains. Ouste !

Ni le chien ni l’intrus ne bougent. Le premier grogne plus fort. Le second garde le regard obstinément rivé sur l’entrée de la grange.

Un court instant, Blanche est tentée d’attraper un caillou pour le jeter dans sa direction, mais elle y renonce. Elle aussi elle le craint. Il est si différent. Qui est-il pour se planter presque chaque jour au bord de la falaise, parfaitement immobile, dans la lumière déclinante ?

Elle se souvient l’avoir longuement observé, une fin de journée où son oncle était descendu au hameau. Elle était restée accroupie plus d’une heure derrière l’abreuvoir, sans parvenir à savoir s’il se tenait face ou bien dos au vide, guettant l’instant suprême où il prendrait son envol. Mais ce moment n’était jamais venu. Quand l’obscurité avait avalé sa silhouette, elle en avait voulu au Géraud. Déçue, elle était rentrée préparer le repas avant le retour de son oncle. Si déçue qu’elle en avait déduit que Géraud appartenait plutôt à la famille des insectes rampants. Elle aurait tant aimé qu’il en soit autrement. Les jours suivants, elle avait même trouvé son regard moins étincelant.

Le nez sur ses sabots, Blanche avale les quelques mètres qui la séparent de la maison. À l’intérieur, il fait frais. L’odeur du chou ne quitte plus l’endroit, couvrant presque celle de la suie.

Elle se penche sur l’âtre, souffle sur les braises et ravive le feu. Elle ajoute deux bûches, si sèches qu’elles crépitent aussitôt.

De la grille couchée sur les deux chenets dépareillés, elle retire un restant de soupe, puis pose deux casseroles au cul noirci. Dans l’une, elle verse du vin, auquel elle ajoute deux brins de thym. Dans l’autre, elle fait couler de l’huile, et la couvre.

Elle repense à la jument, à l’indicible frayeur qu’elle a lue dans les yeux de son oncle. Ici, au bout de ce chemin qui ne débouche sur rien d’autre que le hameau en aval, le temps tourne en boucle et s’arrête après cette ferme. Que la bête meure, et le fragile équilibre sera rompu. Blanche imagine le chaos, chargé des rancœurs tenaces, des féroces jalousies accumulées au fil des générations.

À défaut de l’espérer, c’est cela qu’elle entrevoit. Sans être capable d’en capter la moindre image.

Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour laisser filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesants et accusateurs.

Elle vacille, se contraint à respirer calmement, sent après quelques secondes refluer l’angoisse et la peur. Comme un troupeau sauvage que l’on parvient à parquer dans un enclos et qui retrouve peu à peu son calme. Une bataille contre elle-même, dont elle sort à chaque fois épuisée de dégoût et de haine. Mais victorieuse.

Avec le temps, Blanche a appris à ne plus baisser les yeux, à ne plus laisser la nausée lui retourner l’estomac. Avec le temps, elle s’est endurcie. Et cette idée lui plaît.

Les derniers rayons de soleil marbrent le toit du bagne d’un camaïeu de rose. Elle pourrait tirer un rideau, soustraire le bâtiment à son regard pour tenter d’oublier les événements passés, mais à quoi bon ? Même quand elle ne le regarde pas, elle sent sa présence qui écrase tout. Plus oppressant que la falaise, alors que c’est des mêmes pierres qu’ils sont faits. En tendant l’oreille, Blanche peut l’entendre respirer. Son murmure et son haleine ne sont qu’un poison insidieux et destructeur qui les emportera tous. Elle en est certaine.

Quand elle réalise que l’emploi du futur est sans doute incorrect, un sourire empreint d’amertume tord sa bouche. L’heure a sonné. Et chacun va récolter ce qu’il mérite.

Blanche recule d’un pas, se tourne vers la cheminée. Elle soulève le couvercle, observe la danse fluide et ondoyante de l’huile que le feu réchauffe.

– C’est prêt ? tonne la voix d’Ernest depuis le seuil.

Pour toute réponse, elle hausse les épaules. Le temps qu’elle se retourne, il a disparu.

Avec précaution, elle entoure les queues des casseroles de chiffons crasseux, puis gagne l’extérieur.

Alors qu’elle traverse la cour, la chaleur étouffante la saisit. D’un rapide coup d’œil, elle constate que Géraud a disparu, reporte aussitôt son regard sur la falaise. Là non plus elle ne le voit pas.

Du pied, elle pousse la porte de la grange, se fige aussitôt. Des chairs à vif de la jument s’échappe du sang, qui goutte si abondamment sur le sol que la terre battue ne parvient plus à l’absorber.

– Ferme la porte ! Je veux pas qu’on nous voie !

D’un geste vif, elle la repousse du talon, comme on jette un voile pudique sur une scène indécente. Submergée par l’odeur fétide, elle regrette de ne pas avoir rempli ses poumons dehors.

À contrecœur elle s’approche, pose les casseroles à côté d’Ernest et s’accroupit. Sans un mot, il ôte les chiffons des queues, saisit celle de la casserole contenant l’huile, l’amène à l’aplomb de l’encolure lacérée des entailles qu’il a pratiquées alors que Blanche était dans la maison. D’un mouvement sûr, il laisse couler un mince filet d’huile sur chacune d’elles. La jument ne bronche pas, ni sous l’effet de la douleur ni sous celui de l’odeur de ses propres chairs qui sont en train de cuire. Elle se contente de gonfler des bulles chargées de sang à l’extrémité de ses naseaux, tandis que celui de ses plaies cesse enfin de couler.

– Maintenant, faut désinfecter.

Blanche trempe un des chiffons dans le vin bouillant. L’essore.

– Faut y aller plus franchement. Tends tes mains ! Faudrait pas que tu l’infectes.

Alors qu’il verse une généreuse rasade de vin bouillant, Blanche sent ses chairs se rétracter, sa peau se coller à ses os, mais elle ne dit rien.

– Maintenant, frotte-la !

Blanche pose ses paumes à plat sur l’encolure. La peau est raide, presque froide. Elle est tétanisée, même si elle trouve presque apaisante cette fraîcheur qui réveille ses mains. Mais déjà le liquide brûlant se répand sur les plaies.

– Frotte, je te dis !

Alors que les vapeurs de vin se mêlent à l’odeur entêtante de viande grillée, Blanche entreprend un mouvement timide. Les yeux fermés, elle élargit les cercles et accélère son geste. Elle s’imagine au lavoir en train de frotter une vieille couverture, avec la vigueur de celle qui a l’espoir de venir à bout des taches incrustées que le temps a rendues rebelles. À chaque fois qu’une extrémité d’un de ses doigts s’enfonce dans une plaie, un spasme de répugnance empoigne son estomac. Un goût amer remonte aussitôt dans sa gorge, qu’elle contient avec peine. Quand la vision d’une multitude d’yeux crevés s’impose à son esprit, elle se recule brusquement et rouvre les siens pour émerger du cauchemar.

Blanche secoue ses mains qui la brûlent, les essuie dans sa jupe pour en ôter les immondices. La jument bascule la tête en arrière, tente en vain de la soulever.

– Faut qu’elle se repose maintenant, lâche Ernest en se relevant.

Blanche l’observe alors qu’il quitte l’étable. Massif. La tête toujours rentrée dans ses épaules presque voûtées. Pour se mettre à l’abri du monde, ou simplement l’affronter d’un bloc. Ainsi, il ressemble au paysage qui les entoure. Ce paysage dont elle n’a jamais su s’il les protège ou bien les séquestre.

Aussi loin qu’elle peut fouiller dans ses souvenirs, Blanche voit cette stature imposante. L’oncle Ernest constitue son unique famille puisque les vieux, ses parents à lui, sont morts depuis longtemps et tombés dans l’oubli une fois la succession réglée.

Ernest a recueilli Blanche juste après sa naissance, à la mort de sa sœur, lui a-t-il menti. De celle qui a été sa mère, du moins le temps de la grossesse, Blanche n’a appris que ce qui se racontait au hameau, et qu’on a bien pris soin de ne pas lui cacher. Cette femme sans visage dont elle ignore jusqu’au prénom a disparu un soir, chassée par les cailloux amers d’une famille bafouée et outragée.

Blanche n’a donc pas de mère à qui parler, de bras où se réfugier pour se consoler et sécher ses larmes. Celle qui aurait pu le faire n’est plus là depuis bien longtemps.

Blanche se lève, jette un regard de pitié à la jument. La bête occupe la place de tous les abus. Cette place où elle-même se revoit allongée immobile, les jambes écartées, incapable d’effectuer le moindre mouvement alors qu’Ernest quitte l’endroit en marmonnant des paroles inaudibles. Cette place où, une fois seule, elle se sèche avec sa robe. Le sol qui boit aujourd’hui le sang de la jument s’est tant de fois repu de la semence épaisse que son oncle lâche en elle, et qu’elle laisse doucement s’écouler entre ses cuisses. De son pied, elle mélange ensuite sa honte à la terre pour former une boue souple, dont elle se sert pour combler les empreintes laissées par les bêtes. De longues minutes, elle en lisse la surface, qu’elle trouve alors presque belle.

Ces assauts de son oncle, Blanche les subit depuis qu’elle a douze ans. Comment pourrait-elle oublier cet âge, puisque le clocher de l’église égrène chaque jour ses douze coups pour mieux le lui rappeler ? À certaines périodes, son oncle la grimpe plusieurs fois dans la même journée. Si elle devait compter le nombre de marques de sabots qu’elle a ensuite rebouchées, elle ne saurait comment s’y prendre. Combien ? Rien, dans sa vie, ne permet d’appréhender un tel chiffre, sauf peut-être les nuées de chauves-souris échappées chaque soir, du printemps à l’automne, d’une des failles de la falaise. Un interminable ballet aérien qui obscurcit le ciel sur des centaines et des centaines de mètres, à la poursuite d’un but qu’elles seules connaissent et semblent partager.

Les aboiements furieux du chien la tirent de ses pensées. Avant de sortir de la grange, Blanche se prend à rêver qu’avec tout ce sang qui vient de couler, le sol aura définitivement étanché sa soif.



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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

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Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE # 20

PREMIÈRES LIGNE # 20

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le fil rouge de Paola Barbato

traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

1

Compartiments étanches

[Réveille-toi, Antonio.]

Il ouvrit les yeux. Cela ne changea pas grand-chose, l’obscurité dans la pièce était telle qu’on l’aurait crue peinte. L’air immobile, l’espace imperceptible. Il respira à fond et sentit. Inexplicable, étant donné le soin qu’il mettait à soustraire à son environnement tout objet susceptible de dégager une odeur. Et pourtant, sa chambre sentait le carton. Depuis le début, depuis le jour où il avait emménagé dans cette petite villa de lotissement, moche, blanche, neuve et anonyme, aussi anonyme qu’il voulait l’être lui-même. Cela sentait la peinture, ce jour de

[cinq]

quelques années auparavant, et aussi une vague odeur de métal chaud, seule trace du passage des ouvriers qui avaient installé la porte et les volets blindés. La maison appartenait à son entreprise, néanmoins il les avait fait poser à ses frais. Il ne s’était pas posé de question. Quand il était monté dans la chambre à l’étage, celle où avait été installé le lit à deux places commandé par téléphone, elle sentait le carton. Et cette odeur n’était jamais partie. Aussi, chaque matin, il avait la sensation de se réveiller dans une boîte. C’était une blague de son subconscient, il le savait. Mais il s’en accommodait, cette sensation d’être enfermé dans un carton reflétait exactement ce qu’il prétendait de lui-même et de la vie.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre, traversant l’obscurité d’un pas cadencé par l’habitude. Il appuya sur un bouton et la lumière donna sens à son corps et à ce qui l’entourait. Il y avait du soleil. C’était samedi. De nouveau.

Antonio Lavezzi soupira et regarda sa montre posée sur la table de nuit. Huit heures et quart.

« Dans moins de quinze heures tout sera terminé », se dit-il.

Mais ces heures allaient être longues. Très longues.

 

 

À 11 heures il avait rendez-vous chez son barbier, un certain Maurino, qui lui coupait les cheveux et la barbe et lui reprochait régulièrement son utilisation entêtée du rasoir électrique, délétère pour une peau aussi délicate que la sienne, qui aurait eu besoin de mousse et d’une bonne lame. Antonio admettait sa paresse et promettait d’essayer, un de ces jours. Il lui réitérait son serment depuis plus de quatre ans et, même s’ils savaient tous deux qu’elle était fausse, cette promesse était tout ce que Maurino voulait obtenir de lui. S’il avait été du genre à aimer les métaphores sexuelles, Antonio Lavezzi aurait défini sa vie comme « une vie de préliminaires ». Toutes les personnes qui l’entouraient avaient l’exigence urgente d’être rassurées par des certitudes primaires. Comment allez-vous ? Bien. Le travail ? Tout va bien, malgré la crise. Ma belle-sœur Angela vous passe le bonjour, vous vous souvenez d’elle ? Bien sûr, passez-lui le bonjour également, un de ces jours je dois absolument l’inviter à boire un apéritif.

Cela suffisait.

Des formalités, de prétendues apparences, des hypocrisies bien confectionnées. C’était cela, qu’ils voulaient.

Il avait cru, au début, que se refaire une vie aurait été difficile, or cela avait été d’une simplicité déconcertante. Les gens du lieu savaient tout de lui, mais son histoire sortait des canons d’un potin de village. Ce qu’Antonio Lavezzi représentait, ils le niaient avec une force rageuse. Certaines choses ne se produisaient pas, n’existaient pas, ne pouvaient même pas se concevoir, et il ne pouvait pas se permettre d’en être le témoin vivant. Ce qui lui était arrivé était trop, c’était inacceptable.

De façon surprenante, Antonio partageait leur avis, et l’accord tacite de négation des faits lui permit d’être accueilli et aimé par la communauté. Dans le fond, les règles étaient simples et peu nombreuses : il suffisait de sourire et de bien fermer les placards à clé.

Les cadavres ne sortent jamais sans permission.

 

 

La veille au soir, il avait quitté le bureau avec dix minutes d’avance pour passer au pressing avant la fermeture. Le samedi et le dimanche étaient des journées fantômes dans la haute Vénétie, l’un des rares inconvénients matériels qu’il avait trouvés en quittant la ville pour un village. Quand le pressing fermait pour congés, il devait rouler 28 kilomètres pour atteindre le plus proche, garantissant une remise des vêtements pour le mardi suivant.

Sa garde-robe était maigre : cinq costumes cravate, trois chemises bleu ciel, trois blanches, deux pulls en V, un chaud et un léger, tous deux gris. Deux survêtements, quelques shorts et des T-shirts sans manches pour l’été complétaient le tout. Il s’habillait selon un système de rotation méthodique, utilisant deux costumes par semaine. Puis il confiait son linge sale au pressing. Sa mère puis sa femme s’étaient occupées de laver et repasser pour lui. Depuis qu’il était seul, il n’avait même pas envisagé d’apprendre, et il n’avait acheté une machine à laver que parce qu’il était trop pudique pour confier ses caleçons à des étrangers. Il ne connaissait qu’un seul programme, il dosait la lessive et l’assouplissant, appuyait sur le bouton et une heure plus tard il étendait le tout sur les radiateurs (chaud ou froid, cela ne faisait aucune différence). Pour éviter les accidents il n’achetait que des serviettes, slips, maillots de corps et chaussettes blancs. Il avait découvert les draps sans repassage et n’utilisait que ceux-ci, malgré la désagréable sensation de fripé qu’ils produisaient sur la peau. Toutes les deux semaines il les lavait et les faisait sécher sur la cabine de douche.

La lessive était la première chose qu’il faisait le samedi matin, après le petit déjeuner, avant de se rendre chez Maurino. Il portait son costume du week-end, qu’il retirait soigneusement dès qu’il rentrait chez lui. Il devait le conserver en bon état pour le déjeuner du dimanche. Entre la lessive et le barbier, il évitait de faire le ménage, il ne voulait pas sentir les produits d’entretien. C’était l’une des quelques règles formelles qu’il avait appris à respecter. Un homme de quarante ans qui sent le détergent n’est pas bien accepté ; cela aurait semblé « étrange », même si tout le monde savait que personne ne faisait le ménage chez lui, et que de toute évidence il s’en chargeait lui-même. Il suffisait que l’évidence ne soit pas tangible, et tout allait bien.

Antonio suivait des principes tacites. Il prenait des douches, se coupait les ongles, soignait les détails, comme les oreilles et les sourcils. Vers 10 heures, il montait dans sa voiture et roulait jusqu’au village. Il achetait le journal, buvait un café, faisait en sorte de rencontrer régulièrement quelqu’un qui lui permette de consommer cette heure d’attente en gagnant des points de normalité apparente.

L’apparence, cette grande, infinie ressource.

Quand il rentrait chez lui, impeccablement coiffé et rasé, il n’était même pas midi. Dans la région, on déjeunait plus tard, mais il avait gardé ses habitudes et, à 12 h 30, en survêtement, il prenait dans le frigo ce qu’il avait mis à décongeler la veille. Il observait le plat tourner dans le micro-ondes comme s’il regardait un programme télévisé, puis il le plaçait sur un dessous-de-plat en liège et mangeait en pensant à l’étape suivante : nettoyer la cuisine. Ensuite viendrait le moment du jardinage. Puis des factures. Puis…

 

 

Il existe des livres qui expliquent les différentes réactions à un traumatisme, mais Antonio n’en avait pas lu. Il n’avait jamais été un grand lecteur, c’était plutôt le domaine de sa femme, Lara. Depuis l’université elle dévorait les livres. Jeune fille, elle avait choisi un style de vie opposé, sportif et orienté sur la santé, qui laissait peu d’espace aux longs après-midi allongée sur le canapé à lire Anna Karenine. Puis un accident de scooter l’avait gravement blessée au genou et elle avait dû arrêter le volley-ball. Elle avait pleuré pendant des semaines, mais sa mère lui avait répété jusqu’à la nausée : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage. »

Lara ne lui avait jamais avoué qu’il lui aurait été égal de se casser les dents, le nez, d’être couverte de cicatrices, de cesser d’être belle, si cela avait signifié continuer à jouer. Parce que, à ce moment-là, il avait été clair pour tout le monde, y compris sa mère, que la beauté était le seul bien de valeur qu’elle possédât. De la matière pour la vie, pas pour les rêves.

À l’époque, Antonio et elle étaient amis, pendant sa convalescence il avait passé plusieurs après-midi assis à ses côtés, à réviser ses partiels. Âgé de deux ans de plus qu’elle, qui n’avait pas encore passé son bac, il entamait des études d’ingénieur. Par la suite Lara s’était inscrite en médecine, poussée par son père chirurgien, avant de tout abandonner pour se marier à vingt-deux ans, dès qu’Antonio avait trouvé un emploi stable. Durant ces après-midi, la tranquillité obtuse d’Antonio avait calmé le désespoir de Lara. Une sorte d’osmose, de contagion, d’engourdissement, qui était passé de lui à elle. Lara s’était mise à lire et, une fois sa rééducation achevée, elle s’était fiancée. Antonio était beau garçon, cultivé, il avait obtenu son diplôme et était issu d’une famille respectable. Lara n’était que belle. Elle avait été intelligente, vivante, animée de rêves, prête à croquer la vie à pleines dents. Mais la vie lui avait répondu : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage », et Lara avait compris que la guerre était perdue. Elle s’était rendue, elle s’était mise à vivre par négation. Elle n’avait pas fini ses études, elle n’avait pas trouvé de travail, elle n’avait pas eu de fils, elle n’avait rien fait qui la distinguât de sa mère. Elle n’était que belle.

Ce traumatisme, petit et pourtant si grand, avait éteint Lara.

Il avait fallu un deuxième traumatisme pour la réveiller.

 

 

La maison d’Antonio était nue, spartiate, impersonnelle. Il avait opté pour une décoration de style minimaliste : peu de meubles, verre dépoli, bois sombre, voire laqué. Elle contenait le minimum pour survivre. Et rien qui parlât de lui. Pas de livres, pas de photos, pas même de films ou de CD. Il écoutait la radio, louait des DVD, surfait sur Internet. Il ne suivait aucun journal télévisé, jamais : une mauvaise nouvelle pouvait toujours l’attendre au tournant. Il préférait les débats, les émissions où l’on parlait d’un sujet, un seul. Il ne courait aucun danger en les regardant, pas plus qu’avec les documentaires, devant lesquels il s’endormait régulièrement. Cinq jours sur sept, il menait une existence qui se répétait à l’infini. Réveil, douche, petit déjeuner, trajet jusqu’à son entreprise, travail au bureau ou sur un chantier, déjeuner avec son chef, Giuseppe Levante, propriétaire de la SARL Levante, solide entreprise du bâtiment spécialisée dans les sols en marbre, retour au bureau, travail, retour à la maison, exercice physique, douche, dîner acheté tout prêt, télévision, sommeil. Le samedi et le dimanche étaient plus compliqués. Il fallait remplir des espaces-temps immenses, les surcharger d’engagements impossibles à tenir en deux jours. Des heures et des heures durant lesquelles il devait rester vigilant pour que son esprit ne lui joue pas de mauvais tours, souvent en associant une image à une pensée ou une pensée à un souvenir. Pour s’assurer le calme plat dont il avait besoin, Antonio planifiait tout avec une méticulosité maniaque, calculant les temps, les imprévus et les alternatives. C’était sa méthode de survie, il l’élaborait chaque week-end, quand il se retrouvait privé de la béquille du travail. Il tenait un registre comptable de sa maison, un inventaire de toute la nourriture et de tous les objets, un agenda pour les visites dentaires, le paiement des factures, les révisions de la voiture. Il ne jetait jamais les tickets de caisse, il les conservait dans une assiette de céramique à côté de la porte, avec le courrier ouvert et les éventuels dépliants, post-it et publicités. En plus des tâches domestiques et des DVD, qu’il louait par cinq, il mettait le registre à jour, vérifiait ses dépenses sur le site de sa banque et prenait méticuleusement soin de son corps, de l’hygiène à l’entraînement. Un samedi sur deux, il tondait la pelouse, tous les dimanches il lavait sa voiture, et en cas de pluie il remplaçait ces activités par : l’inventaire par ordre alphabétique des médicaments, jetant les périmés et dressant une liste d’approvisionnement pour la pharmacie ; le classement des dossiers sur le bureau de son ordinateur portable, imprimant ou archivant les fichiers inutiles ; le nettoyage du canapé en cuir noir avec des produits spécifiques et le traitement d’éventuelles craquelures. Il avait une liste interminable d’activités joker à jouer face à l’imprévu. Une vraie liste, rédigée à la main. Et à côté de chaque élément, il avait indiqué le temps que prenait l’activité :

 

Masticage du coin de la ventilation dans la salle de bains

20 minutes

Plantage de clous dans les plinthes du cagibi

10 minutes

Remplacement des adhésifs anti-courants d’air des fenêtres

45 minutes

 

Une fois par semaine, le samedi après-midi, il faisait les courses : plats surgelés, salades toutes prêtes, jambon et fromage sous vide, pain de mie, soupes en boîte, plats préparés au rayon traiteur. Il avait réduit les efforts culinaires au minimum et étendu au maximum ceux liés à l’ordre et à l’hygiène. Chaque samedi, il nettoyait toute la maison, mais le dimanche il se consacrait à une seule pièce. Que ce soit la chambre ou la salle de bains importait peu, là aussi une rotation était organisée. Bien sûr, cela avait lieu après le déjeuner rituel chez Giuseppe et Rita Levante.

 

 

Giuseppe Levante semblait considérer comme une obligation morale d’inviter Antonio Lavezzi à déjeuner chaque saint dimanche en tant qu’ancien camarade d’école, actuel employé et célibataire. Les exceptions se comptaient sur les doigts de la main. Antonio avait tenté d’y échapper mais avait fini par plier face à cette force de coercition affective. Refuser, pour lui qui était seul et n’avait aucun motif valide, sinon son absence totale d’envie, équivalait à un affront. Quand, deux dimanches de suite, il trouva des excuses pour ne pas venir, Rita Levante cessa de le saluer.

Cela n’allait pas, cela pouvait éveiller les soupçons, un intérêt dont il voulait qu’il reste secret, relégué dans le ghetto des ragots bon marché. Aussi, le dimanche, il sonnait à la porte, saluait les filles de Giuseppe, contraintes de revenir respectivement de Vérone et de Vicence, pour le déjeuner de famille, il embrassait la mère de Giuseppe, la seule personne autorisée à apporter des pâtisseries, et il se préparait à rencontrer la proposition féminine du jour.

Cette invitation obligée était aussi fausse et formelle, les conversations à table aussi superficielles et prudemment vides, que les offres de chair pour accouplement proposées par les époux Levante grossières et vulgaires. Qu’elle soit une cousine célibataire, l’ex-femme d’un collègue ou d’un ami, ou encore l’une des nombreuses femmes qui cherchaient un compagnon de vie, sans prédilection spécifique, elle était prête, déjà informée de la tragédie à n’évoquer sous aucun prétexte, installée sur la chaise à côté de lui. Ensuite, c’était un ballet de cérémonies, de vins à goûter pour garder l’atmosphère chaude, de boutades hors de propos et de questions dont les réponses n’intéressaient personne. Il y avait eu une Angela, une Caterina, une Silvia, au moins deux Elena et une Chiara qui comptait pour trois, tellement elle se faisait inviter souvent, dans le rôle de la meilleure amie de Rita. Elles assistaient aux déjeuners du dimanche suivant un roulement, et Antonio avait été contraint de prendre un café ou un apéritif au moins une fois avec chacune. Il s’y pliait pour ne pas alimenter les potins. Il se limitait dans la conversation, apparaissait terriblement ennuyeux et balayait l’hypothèse d’un éventuel deuxième rendez-vous par les mots clés : « Un de ces jours ».

« Un de ces jours », il les rappellerait pour aller dîner, au cinéma, au restaurant chinois, au nouveau restaurant ouvert dans la vallée, chez un collègue dieu de la pêche, à cette célèbre fête du miel, au théâtre romain, à l’inauguration d’une exposition, prendre un apéritif, se faire un apéritif, se retrouver pour un apéritif.

« Un de ces jours », le rituel obligatoire de l’apéritif le contaminerait, lui aussi.

Mais…

Pas aujourd’hui.

Pas demain.

« Un de ces jours. »

Quand il ne les rappelait pas, elles ne se fâchaient pas, elles se disaient que c’était peut-être trop tôt pour lui, qu’il ne s’était pas encore remis de cette expérience atroce, inimaginable, non, mieux valait ne même pas en parler.

 

 

Il passa la fin du dimanche, de ce dimanche, devant un tournoi de billard. Puis il éteignit la télévision, ferma toutes les portes et les fenêtres, vérifia deux fois que tout était bien verrouillé, monta dans sa chambre, ferma la porte et se coucha en survêtement. Il l’enlèverait pendant la nuit, sans même s’en apercevoir. L’odeur de carton l’enveloppa et il se laissa glisser dans un sommeil plein de rêves refoulés.

 

 

Réveil, douche, petit déjeuner, costume beige et cravate bleu ciel. Antonio monta dans sa Fiat Croma grise que tout le monde lui conseillait de changer, mais à laquelle il était trop attaché, et partit. Il n’était pas encore 8 h 30. Deux minutes plus tard, son portable sonna. Le numéro était celui de Federico Catania, chef d’un chantier qui venait de commencer. Ce matin-là, ils devaient déblayer les restes d’une ruine démolie le vendredi précédent.

— Monsieur l’ingénieur…

— Oui.

— C’est Catania.

— Oui, j’ai vu votre numéro. Qu’y a-t-il ?

— Monsieur l’ingénieur, vous devez venir au chantier. Tout de suite.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le bordel…

La voix du chef de chantier était incertaine, ce qui était étrange pour un type aussi arrogant que lui.

— Bien, je passe au bureau et…

— Non. J’ai parlé à M. Levante, il m’a dit de vous prévenir tout de suite. De vous faire venir ici.

— Que s’est-il passé ?

— Les carabiniers sont là.

Un battement d’ailes. Rien de plus qu’un battement d’ailes dans la nuque.

— Que s’est-il passé ? répéta Antonio en scandant bien les mots.

— On a peut-être tué quelqu’un.

Antonio inspira profondément.

— Catania, vous ne pouvez pas l’avoir « peut-être » tué.

— Monsieur l’ingénieur, écoutez, je ne sais pas…

La voix de Catania s’éteignait.

— D’accord, j’arrive tout de suite.

— Dépêchez-vous, on ne sait plus quoi faire avec ce truc.

Antonio raccrocha et tourna brusquement à droite, vers une zone champêtre.

Eux, ils ne savaient plus comment faire, avec « ce truc ».

Bien sûr.

Lui, au contraire, il était expert.

Lui, on avait massacré sa fille.

Il appuya à fond sur l’accélérateur.

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PREMIÈRES LIGNE #19

PREMIÈRES LIGNE #19

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #19

le livre présenté

Les Chants de la terre de Elspeth Cooper