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Les Disparus de Pukatapu, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 3

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Lundi je vous proposais le début du Premier Chapitre ICI .

Hier c’était la suite et la fin de ce premier chapitre

Aujourd’hui Je vous propose ce matin le 2eme chapitre

2

Vivre au gré des écueils

image

LE CORAIL TRANCHANT lui lacère le dos. Submergé par l’écume qui déferle sans discontinuer, son corps est roulé sur le récif comme un vulgaire déchet. Dans un dernier sursaut, il s’accroche à une aspérité. La force des vagues l’empêche de se redresser, mais il réussit à faire cesser la danse infernale que le sac et le ressac lui imposent. Les mains crispées sur la roche coupante, les doigts en sang, ses pieds nus douloureusement calés dans de mauvaises cavités aux parois acérées, Franck se maintient en place avec l’énergie du désespoir.

L’océan, monstre assoupi qui aime montrer les dents, a déjà englouti son bateau, et maintenant il semble vouloir l’avaler à son tour après l’avoir épargné quelques jours.

Les flots s’étaient déchaînés. Des vents violents comme il n’en avait pas subi en quatre mois de navigation solitaire. Le voilier s’était couché sur le flanc, puis il avait sombré en quelques minutes.

Pour Franck, s’étaient ensuivis trois jours de dérive accroché à un coussin flottant. Enfin, les courants l’avaient conduit sur ce récif au milieu de nulle part.

Encore un effort. Ramper jusqu’aux hauts-fonds qui affleurent plus loin. Là où vient mourir la mer avant de rouler avec douceur dans le camaïeu de bleus. Poser le pied sur la couverture d’algues marron qui oscillent à l’air libre.

Sauvé.

Une vague, la septième, l’arrache au récif et le projette comme un fétu de paille vers l’inconnu. Elle le roule plusieurs fois dans ses creux. Le goûte du bout de son écume. Le couche sous son ventre. Le regarde se soumettre du plus haut de sa crête.

Les marins des baleiniers la connaissent bien. Ils ont appris à dompter cette septième vague. Celle qu’ils attendent, la peur au ventre, pour franchir la barrière de corail quand il n’y a pas de passe. Quand l’atoll forme un anneau fermé et qu’on ne peut rejoindre le lagon que porté par-dessus le récif au sommet de cette montagne d’eau.

Broyé par la déferlante, déchiqueté par le corail, tourné et retourné par les remous, Franck perd connaissance. Il est le ciel. Il est l’océan. Il n’est plus rien.

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 2

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI .

Je vous propose ce matin le suite et la fin de ce premier chapître

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

(…) suite et fin du premier chapitre

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

Elle adorait la maison de Sylvana. Initialement, elles devaient camper sur la plage le temps du séjour. Mais, à leur arrivée, Sylvana s’y était f

ormellement opposée et avait absolument tenu à les héberger. Bien qu’en plus d’elle et de son mari, Pati, le fare familial abrite également sa sœur jumelle et son frère, Vaiani et Moana, ainsi que leur père, Mareto, Sylvana avait réussi à libérer deux chambres – celles de Vaiani et de Moana qui avaient, à sa demande, investi la partie de la coursive qui donnait sur la terrasse. Des chambres spartiates au maigre ameublement, mais chaleureuses. Des pë’ue fraîchement tressés étaient posés à même le plancher en guise de couchage, comme cela s’était toujours fait dans toutes les îles.

Sylvana était surexcitée à l’idée de partager avec Maema une multitude de petits souvenirs riches de leur insignifiance. Des souvenirs communs liés au court séjour qu’elle avait effectué au lycée de La Mennais, à Papeete, en même temps que Maema. Presque une année de pensionnat avant de devoir abandonner ses études et retourner à Pukatapu à la mort de sa mère. Elles n’avaient pas été amies en raison de leur différence d’âge – Sylvana avait quatre ans de plus que Maema –, mais elles s’étaient connues et pour Sylvana, cela suffisait. Elles partageaient une sororité des mémoires, c’était l’essentiel.

Lilith avait tout de suite été emballée par la maison et sa terrasse sur pilotis en bordure du lagon. Elle y avait posé ses bagages avec bonheur. De la fenêtre de sa chambre elle voyait au loin la cocoteraie et une partie de l’église construite à l’écart des fare, dans la dernière courbe de la petite baie. Un bien trop grand édifice pour un village qui n’avait de village que le nom. En réalité, il se réduisait à une demi-douzaine de maisons au toit de tôle ondulé, les pieds dans l’eau. Suffisamment éloignées les unes des autres pour que l’intimité de chacun soit respectée, mais assez proches pour que la vie communautaire garde un sens. Les arbustes à fleurs, les pandanus, les plants de tiarés et de bougainvilliers aux couleurs vives donnaient à l’ensemble des habitations, peintes les unes en rose, les autres en vert ou en blanc, un air de danseuses de farandole.

Dès le lendemain de leur arrivée, Kumi-Kumi, le chef du village, était venu les chercher pour leur faire visiter l’atoll. C’était un colosse chauve, à la peau cuivrée, au torse trop grand pour ses jambes courtes aux cuisses puissantes. Il se dégageait de l’homme une autorité naturelle que visiblement personne ne remettait en cause.

En responsable de la collectivité, il avait pris en charge les deux journalistes. Il les avait conduites jusqu’aux endroits où l’effet de la montée des eaux était le plus évident. Bizarrement, il ne s’agissait pas d’espaces gagnés par la mer. Non. Les signes avant-coureurs du danger étaient dans les désastres causés par la salinisation des terres et des nappes phréatiques : dépérissement des cocoteraies de rivage sous l’effet du sel apporté par les déferlantes lors des cyclones de plus en plus fréquents, remontées d’eau saumâtre là où, quelques années plus tôt, elle était douce. Et aussi dans la sécheresse due à la perturbation de la répartition saisonnière des pluies et à leur abondance fluctuante.

Et, sur cet éden de corail, une main venue du royaume d’Hadès. Une main en décomposition qui poursuivait son chemin à petits pas. Un doigt après l’autre. Le pouce absent. Lilith tremblait de tout son corps. Cette vision venait télescoper dans son esprit toutes les images d’horreur qu’y avaient inscrites le cinéma et la littérature. Il lui fallut faire appel à cette ancestrale capacité à l’impassibilité héritée de son peuple pour calmer les spasmes qui la secouaient et recouvrer, sinon la raison, du moins assez de sang-froid.

La main s’immobilisa devant un gros morceau de corail gris.

Lilith respira profondément, fit quelques pas hésitants vers cette chose surréaliste. Elle s’accroupit pour l’observer.

Les filaments blancs qui sortaient du moignon déchiqueté et traînaient sur le sable devaient être des nerfs ou des tendons. Elle se rappelait vaguement avoir appris en SVT qu’ils avaient cette couleur nacrée et que leur résistance était à toute épreuve.

Elle ramassa un bout de bois et toucha précautionneusement cette monstruosité. Elle s’attendait à ce que la main réagisse. Qu’elle se cabre ou qu’elle tente de s’enfuir. Or elle ne bougea pas. Le cœur battant, Lilith s’enhardit à la pousser, puis à la retourner.

Au moment où la main bascula sur le côté, Lilith comprit ce qui l’avait animée : un bernard-l’hermite dissimulé sous la paume. Il avait porté sur son dos cette coquille de chair tendre volée à la plage. Surpris, l’animal se redressa et fit face à l’intruse. Puis il s’enfuit, abandonnant son fabuleux butin derrière lui.

Lilith resta figée. Chaque parcelle de sa peau lui envoyait le même message : une peur animale venue du plus profond de chacun de ses atomes. Dans un sursaut, elle s’empara d’une pierre et la laissa tomber sur ce morceau de mort afin qu’il ne bouge plus.

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Les Disparus de Pukatapu, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Disparus de Pukatapu de Patrice Guirao

Lecture 1

Cette semaine je vous propose de découvrir les premiers chapitres du dernier polar de Patrice Guirao, Les Disparus de Pukatapu.

Je suis certaines qu’en lisant ces premiers extraits vous aurez comme moi très envie de lire la suite.

Et vous ferez bien car c’est une formidable histoire qui va vous faire voyager.

Alors belle lecture.

Hier je vous proposer le début du Premier Chapitre ICI dans Première ligne #27. Je vous le repropose ce matin avec sa suite

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

Pukatapu, perdu au milieu de nulle part, desservi par le Pïtate, une goélette ne passant qu’une fois tous les quatre mois – quand le capitaine y pensait et que le temps l’autorisait –, mais n’y accostant pas. « Goélette », un bien joli nom évoquant ces navires à voiles du siècle dernier. En réalité, un petit caboteur rouillé, puant, poussif, mû par un vieux diesel en fin de vie. Les fûts d’essence, les bouteilles de gaz, les barils de pétrole à lampe, les sacs de riz, de sucre, de levure, et la caisse de vin de messe étaient déchargés dans la « baleinière » communale qui les apportait à terre. La passe était trop étroite pour que les bateaux puissent doubler le récif et accoster.

Le Pïtate repartirait avec son quota de coprah et quelques listes de courses griffonnées avec application dans les marges blanches d’un morceau de page déchirée à un vieux journal. Autant de lettres au Père Noël tendues sans trop d’espoir au capitaine, à son second, à un autre marin, ou jetées sur le pont. Et qui seraient le plus souvent perdues ou oubliées.

Puis la goélette s’éloignerait sous les regards résignés des habitants. Peut-être ne reviendrait-elle jamais.

L’accord avait été scellé avec le capitaine. Il récupérerait Maema et Lilith deux semaines plus tard. Le directeur de La Dépêche s’était déplacé en personne pour régler avec lui tous les détails, particulièrement le surcoût engendré par une telle modification du parcours. Revenir à Pukatapu quinze jours après y être passé, cela signifiait mettre à mal un planning déjà difficile à respecter. La raison première de la tournée des goélettes comme le Pïtate, c’était le fret. Pourvoir les terres lointaines en matériaux – ciment, tubes galva, fers à béton, hypnotiques tôles ondulées –, denrées de première nécessité et quelques chèvres et cochons. Le transport de passagers n’étant pas dans leur fonction, leur acheminement s’effectuait à la convenance du capitaine. Nuits à la belle étoile sur le pont, repas sur les genoux, et on oublie les douches quotidiennes.

Lilith était descendue de Moorea à Papeete, où Maema l’attendait. Elles avaient embarqué sur le petit caboteur au motu Uta. Naviguer en compagnie d’une trentaine de passagers au milieu des drums, des gorets, pour certains en liberté, des sacs de farine, de quelques rats et de six chèvres n’avait pas manqué de piquant. Une expérience intense. Au fil des escales, Anna, Hikueru, Tauere, Amanu, Hao, Nukutavake, Reao, Pukarua, Tatakoto, Fakahina et Pukapuka, dernier arrêt avant Pukatapu, le bateau s’allégeait de sa marchandise et de ses passagers et remplissait ses cales de sacs de coprah et son pont de quelques candidats pétris d’angoisse et de bonheur, prêts à vivre la grande aventure de la ville, cet éden lointain où dansent les magies. Le voyage avait été plus long que prévu. Une avarie sur l’un des deux moteurs, au large d’Hikueru, les avait obligés à faire route à petit régime vers Hao. Cinq jours d’attente.

Maeva et Lilith étaient arrivées à Pukatapu un mois après leur départ de Papeete. Déjà fatiguées et étonnamment tristes de devoir quitter cette planche à clous qui les avait portées jusque-là. Nostalgiques de cette ambiance de naufragés volontaires qui régnait sur le pont, de ces liens qui s’étaient noués avec des inconnus presque à leur insu et qui soudain étaient rompus. Au fil des semaines, le Pïtate était devenu un havre rassurant qu’il leur avait fallu quitter pour une terre nouvelle.

Lilith avait vite adapté sa nature à son nouveau milieu et laissé l’épisode maritime dans un coin de sa mémoire. Elle irait y piocher des émotions plus tard.

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PREMIÈRES LIGNE #27

PREMIÈRES LIGNE #27

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

Les disparus de Pukatapu

de Patrice Guirao

I

LES ÉCLATS DE LA TERRE

1

Ne pas voir l’invisible
est un aveuglement

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LES QUATRE DOIGTS PUTRÉFIÉS pianotaient des murmures de coquillage sur le sable crayeux de la plage. La main échouée avançait doucement vers Lilith, traînant dans son sillage de courts filaments blanchâtres. Le reste du corps devait jouer ailleurs une autre partition.

Elle se déplaçait lentement. Centimètre après centimètre. Invisible au milieu des bouts de corail érodés et gris, des morceaux de bois flotté, des bambous éclatés, des palmes brisées et de tous ces débris aux origines incertaines apportés par l’océan un lendemain de tempête. Bien que chaotique, sa trajectoire ne laissait aucun doute quant à l’endroit où elle se terminerait.

La rencontre était imminente.

Lilith, seins nus, adossée au tronc d’un cocotier, laissait son esprit vagabonder au-delà des brisants qui déchiraient le bleu d’une traînée indéfiniment blanche. Elle n’aurait pas imaginé, six mois plus tôt, que le retour de sa mère lui serait si difficile. On n’efface ni l’indifférence, ni l’absence, ni la souffrance. Il ne suffit pas d’acheter un billet d’avion pour reprendre sa place. Tonton Raymond avait eu beau lui rebattre les oreilles de la nécessité de comprendre et de pardonner, il n’en restait pas moins qu’elle ne supportait plus cette femme.

« Qu’est-ce que tu as fait à ton visage ? » Voilà tout ce que sa mère avait trouvé à lui dire après vingt-cinq ans d’absence, après l’avoir abandonnée, toute petite, à la garde de tonton Raymond pour aller vivre sa vie ailleurs.

Lilith secoua la tête pour chasser l’image de sa mère scandalisée devant ses tatouages. Machinalement, elle baissa les yeux sur ses jambes ambrées pour regarder ceux de ses chevilles, un quart de seconde avant que la main lui frôle le mollet.

Le hurlement qu’elle poussa, aussi puissant fût-il, se perdit dans l’immense solitude de l’atoll.

Pas âme qui vive à des kilomètres à la ronde. Elle pouvait hurler jusqu’à l’épuisement, personne ne l’entendrait. Le village, à peine quelques habitations regroupées autour de l’église, était à plus de deux kilomètres. À cet instant, elle regrettait de toutes ses forces sa décision.

Quand la rédaction de La Dépêche avait proposé de réaliser un dossier sur les conséquences de la montée des eaux aux Tuamotu, Lilith et Maema s’étaient immédiatement portées volontaires. Passer quelques semaines entre copines et coupées du monde… une occasion qui ne se refusait pas. Elles en avaient besoin. Maema pour faire le point sur sa vie. Trente-sept ans et, en dehors de la notoriété qu’elle devait à son travail de journaliste, une existence qui était un vrai gâchis. Pas de vie sentimentale, pas de famille, aucun projet. Et pour cause !

Quant à Lilith, s’éloigner de cette femme qui n’avait de mère que le nom n’était pas un luxe. Un beau matin, madame avait ouvert la porte du fare avec sa valise à la main et son sourire moisi aux lèvres. Comme si habiter chez sa fille était une évidence. Depuis, elle squattait les lieux sans scrupule.

Le jour même de son arrivée, Lilith avait téléphoné à son oncle pour lui faire part de sa colère. Raymond lui avait répondu :

— C’est ta mère, Lilith. Il faut que tu apprennes à faire avec. Apprivoise-toi.

— Que je m’apprivoise ?

Il a toujours de gentilles formules, tonton Raymond ! Lilith voyait à peu près ce qu’il voulait dire : qu’elle devienne ce qu’elle n’avait jamais été. Qu’elle s’accepte comme étant la fille de cette vieille chose qui débarquait de Paris.

Impossible.

Madame voulait rattraper le temps perdu ! Remplir enfin son rôle de « maman », la guider ! Comment pouvait-elle penser avoir le moindre droit de se mêler de son avenir ? s’énervait Lilith. L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne. Lilith voulait s’éloigner de cette mère qui avait perdu son accent, qui avait troqué son prénom tahitien contre un prénom français, Chantal. Peut-elle aurait-elle pu apprendre à aimer Toréa. Mais Chantal ! Au-dessus de ses forces. Une répulsion presque physique. Dire qu’elle préférait la fondue bourguignonne au punu pua’atoro ! 

Lilith savait que ce type de reproche était pétri de mauvaise foi, le punu pua’atoro n’étant pas vraiment un plat polynésien, tout au plus le résultat du métissage assez récent des cultures culinaires. Quoi qu’il en soit, elle n’en était pas à une contradiction près.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Térénui, le rédacteur en chef de La Dépêche, d’abord réticent, avait fini par céder. Les filles avaient raison. Une enquête au couteau, tranchée dans le vrai, ça ferait rêver ! Plus crédible qu’un énième reportage réalisé à Rangiroa. Sempiternelle image des Tuamotu, Rangiroa n’était plus un atoll, juste une succursale de chaînes hôtelières. Trop connu. Trop visité. Trop filmé.

Térénui les avait prévenues par téléphone. Il donnait son accord à condition que Pascual Puroa les rejoigne.

— C’est qui ?

— Votre caution. Un chercheur de l’IFREMER. Il est actuellement en mission dans les Tuamotu pour le gouvernement. Les Chinois veulent créer un élevage géant de milliers de tonnes de poissons. On a déjà fait un papier là-dessus. Il vous rejoindra avec le Grand Banks dès qu’il le pourra.

— À Pukatapu ! Comment il va faire pour la passe ?

— Je m’en fous, de ta passe ! L’IFREMER a donné son accord. De toute façon, c’était ça ou je ne le faisais pas. Il me faut une caution scientifique.

— Pour nous, c’est OK.

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PREMIÈRES LIGNE #26

PREMIÈRES LIGNE #26

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

La Fabrique des salauds de Chris Kraus

Avant-propos de l’auteur


Nombre des circonstances, événements historiques et catastrophes du XXe siècle qui interviennent dans le présent livre peuvent être présupposés connus. Mais pas tous. Certains d’entre eux risquent de susciter étonnement et perplexité, et ils semblent tellement propres aux moyens du roman qu’on les prendra peut-être pour de pures inventions.

Bien que ces dernières soient aussi présentes, seule une petite partie des événements et intrigues politiques décrits ici est entièrement imaginaire. Et seules quelques-unes des personnes mises en scène (et pas les plus improbables) n’ont jamais existé.

Les protagonistes ainsi que leurs agissements n’ont toutefois de validité que dans le monde fictif du roman suivant.

En dehors de ce dernier, les choses ont pu se passer ainsi ou autrement.

I

LA POMME ROUGE

1

PARFOIS, IL POSE SES MAINS sur mes épaules et me regarde tristement dans les yeux. Avec des mots tout simples, il me dit combien ce qui s’est passé et ce qui va probablement encore se passer le désole.

Mais il ne sait pas ce qui s’est passé.

Et encore moins ce qui va se passer.

C’est un vrai hippie, la petite trentaine, avec de longues boucles blondes lorsqu’il est allongé à ma droite. Mais quand il passe d’un pas traînant à la gauche de mon lit (pour scruter par la fenêtre les bébés qui se trouvent en bas), je remarque avec une surprise sans cesse renouvelée le trou circulaire et nacré, de la taille d’une soucoupe, tracé au rasoir au-dessus de son oreille dans sa coiffure à la Botticelli. Au milieu scintille une vis en titane dont le filetage se termine quelque part sous sa boîte crânienne, afin d’éviter que sa tête ne se disloque.

Disons que le hippie a ses propres soucis.

Il est alité – depuis plusieurs semaines – à côté de moi, plus Orient qu’Occident, alité sans impatience, tapis élimé avec des traces d’influence indienne.

Fais un avec l’univers, dit-il.

Fais un avec toi-même.

C’est son mantra.

S’il arrive occasionnellement que le hippie soit propulsé hors de son unité existentielle, c’est à cause des bébés qui somnolent un étage plus bas.

Sans oublier bien sûr les crises.

Au moindre signe annonciateur d’une éruption, les infirmiers l’évacuent sur son lit à roulettes. Et quand ils le ramènent, il reste inconscient des heures. Ils fixent alors un tuyau sur sa vis, qui fait office de soupape de surpression. Une machine se met à biper. Et pour que sa tête ne s’abîme pas, le liquide en excédent est pompé par le tuyau, de sa boîte crânienne jusque dans un gobelet en plastique.

Le gobelet en plastique est la propriété de l’infirmière de nuit. Elle s’appelle Gerda. Son gobelet a une anse et des têtes de Mickey noires sur fond rouge. Quand il est plein jusqu’au troisième Mickey, l’infirmière Gerda s’introduit chez nous et en vide le contenu avec précaution, sans qu’une goutte tombe à côté, dans une grande thermos. Elle a également siphonné les quatre ou cinq autres fractures crâniennes du service. Elle regarde dans les gobelets en plastique, et elle est heureuse.

Dans ces moments-là, seule sa bouche n’est pas jolie.

Ensuite, elle exfiltre la thermos de l’hôpital. Cette décoction va engraisser les plantes domestiques de l’infirmière Gerda. C’est sans doute incroyablement fertile. Dans la salle des infirmières, des photos de sa véranda sont punaisées sur le panneau d’affichage. On y voit une jungle de plantes ornementales et 

utilitaires – chapeau bas – et, au milieu, des lianes et de l’herbe d’amour. Tout est vert et démesuré. Une splendeur baroque, ce que l’infirmière Gerda est elle aussi : une splendeur baroque qui tend à la démesure, aux débordements, à l’image de son tempérament.

Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un jour l’infirmière Gerda ait offert au hippie une tomate jaune balle de tennis cultivée par ses soins et requinquée à l’aide de son liquide céphalorachidien. Il l’a mangée avec fierté et délectation et, parce qu’il est comme ça, il a voulu m’en donner un peu.

C’est assurément quelqu’un de bien, un hippie comme on se l’imagine. Il tutoie presque tout le monde, y compris moi. Il se moque complètement de ne pas être tutoyé en retour. Il n’utilise pas de titres traditionnels, qu’il s’agisse de « monsieur », de « madame » ou de quoi que ce soit d’autre. En dernier ressort, il vous appelle « compañero ». Au chef de service, il donne du « chef compañero ». Les convenances ne sont rien. Il a également un rapport aux noms complètement différent de toi et moi. Selon lui, il vaudrait mieux que chacun soit nommé en fonction de ses traits de caractère prédominants, comme en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, au cours d’une vie, on prend trois ou quatre noms – voire plus – qui peuvent être contradictoires. Dixit le hippie. Il y a vécu longtemps. Et en Australie aussi, où il était chercheur de diamants. Par la suite, il s’est reconverti et a travaillé dans un jardin d’enfants et à l’aéroport de Riem. C’est là que, l’an dernier, il a pillé les bagages des Rolling Stones. Il possède encore une paire de boutons de manchette à eux.

Les Rolling Stones, je ne savais pas ce que c’était.

Maintenant, je le sais, car il m’a chanté une de leurs chansons. Il aurait été engagé sur-le-champ à l’époque où ils cherchaient des voix pour Saint-Pierre, tu te souviens, parce que les bolcheviks avaient exécuté la moitié du chœur (surtout les basses, bien sûr) ?

Pour lui, il est inconcevable de partager sa chambre avec un homme né dans la Russie des tsars. Même moi, j’ai du mal à y croire.

Lorsque, il y a quelque temps, on m’a transféré du service de soins intensifs jusqu’ici, il m’a demandé de le nommer d’après ma première impression. Il me rappelait une visite au Prado. J’y avais copié le portrait fait par Francisco de Goya de la famille dégénérée des rois d’Espagne, eux aussi blonds et rachitiques. C’est ce que je lui ai dit.

Pour lui, « les Bourbons », ce sont plusieurs verres de whisky.

Il s’appelle Mörle. Sebastian Mörle. Si aucun trait caractéristique ne me frappe chez lui, je dois l’appeler Basti.

Je suis Konstantin Solm. C’est ce que je lui ai dit. Et le lendemain, j’ai ajouté (avec une indifférence totale, un rond de fumée de mon calumet de la paix) que beaucoup de gens m’appelaient Koja.

Le hippie a rétorqué que, pour lui, je n’étais pas Koja. Et que Konstantin Solm n’avait strictement rien à voir avec moi.

Clous rouillés.

Froideur.

Distance.

Voilà ce que j’étais.

Mais aussi quelqu’un de formidable.

Quand il sort ce genre de phrases, il est vraiment désopilant. Dix fois par jour, sa voix marinée à l’accent bavarois me susurre que je suis quelqu’un de formidable, même s’il me trouve « chicos » et si ma façon de parler le choque. 

Elle est trop balte pour lui, je crois, trop peu vulgaire, et elle conviendrait mieux à une chambre individuelle dans laquelle, toutefois, je garderais naturellement le silence. C’est peut-être pour ça qu’ils m’ont mis en chambre double. Pour me délier la langue. C’est bien possible.

Sauf que je ne parle pas. Le hippie s’épanche sans relâche. Mon âge ne le dissuade pas de m’adresser la parole – une parole hélas généralement rudimentaire. Je suis le confident malgré moi de ses rares soucis. Plein d’affection domestique, il appelle la chambre d’hôpital « notre petit chez-nous ». Il se confond en remerciements à l’adresse de l’univers à chaque soupe au lait froide qu’on lui administre après ses crises. Et savoir que j’ai fait la guerre ne suscite chez lui aucune réticence. Il ne me demande jamais ce que j’y ai fait. Il voit des indices de la paix mondiale à venir dans toutes les créatures, y compris en moi. Depuis qu’il sait que j’ai bu un jour du mousseux avec David Ben Gourion (et que j’ai même trempé les lèvres dans son verre), il partage mon avis sur la question israélienne en général et sur Golda Meir en particulier – ou du moins sur son prénom, qui est absolument brillant. Sur ce point, nous sommes d’accord.

Néanmoins, il déplore ma position sur la marijuana (un prénom encore plus beau, selon moi, pour cette étourdissante Première ministre).

Sans drogues, le hippie se sent incomplet.

Aussi, il a tuyauté l’infirmière Gerda sur l’endroit où se procurer des boutures de cannabis. Et chacun y a trouvé son compte.

De temps en temps, elle apporte des photos des plants – photos qu’elle ne peut bien sûr pas accrocher dans la salle des infirmières. Et parfois, elle ne se contente pas des photos, mais apporte aussi l’herbe tout entière, qui pousse à la vitesse de l’éclair. Le hippie me propose ces psychotropes résineux et multifoliés, fertilisés par ses écoulements cérébro-spinaux dans des jardinières de la banlieue de Schwabing – que je refuse évidemment, et pour cause.

— Tu connais le hasch ?

— Je connais le hasch.

— Tu connais le hasch, compañero ?

Je ne réponds jamais aux questions posées deux fois, et c’est ainsi qu’au bout d’un moment le hippie s’exclame :

— Dire que quelqu’un comme toi connaît le hasch !

— Comment ça ?

— C’est comme si moi, je connaissais Guillaume II.

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PREMIÈRES LIGNE # 25

PREMIÈRES LIGNE # 25

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Kim Jiyoung, née en 1982 

de Cho Nam-joo 

Kim Jiyoung a trente-cinq ans. Elle s’est mariée il y a trois ans et a eu une fille l’an dernier. Elle, son mari Jeong Daehyeon et leur fille Jeong Jiwon, sont locataires dans une résidence de la banlieue de Séoul. Jeong Daehyeon travaille dans une importante entreprise de high-tech, Kim Jiyoung a travaillé dans une société de communication jusqu’à la naissance de sa fille. Jeong Daehyeon rentre chez lui tous les jours de la semaine vers minuit et passe au moins un jour par week-end seul au bureau. Sa belle-famille vivant à Busan et ses propres parents tenant un restaurant, Kim Jiyoung s’occupe seule de sa fille. Quand Jeong Jiwon a eu un an, elle a commencé les matinées aménagées à la garderie située au rez-de-chaussée d’un immeuble de leur résidence.

C’est le 8 septembre que pour la première fois un étrange symptôme a fait son apparition chez Kim Jiyoung. Son mari se souvient parfaitement de la date car c’était le jour de Baengno. Il prenait son petit-déjeuner – des toasts et du lait – quand Kim Jiyoung est sortie sur la loggia et a ouvert la fenêtre. Le soleil brillait dans le ciel mais un air frais s’est glissé dans la cuisine. Kim Jiyoung est revenue vers la table, les épaules contractées.

— Ces derniers jours firent planer un vent acide, et en effet nous voici aujourd’hui à Baengno. Sur les rizières jaunies sera descendue la rosée de perles.

Ce parler à l’ancienne a fait rire Jeong Daehyeon.

— Ah, tu parles comme ta mère !

— Tu devrais songer à te pourvoir d’un gilet, mon geeeendre, le fond de l’air est frais, au matin et au soir.

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe. Ces derniers temps, la garde de l’enfant semblait fatiguer son épouse, il lui arrivait de décrocher et alors son regard se perdait dans les airs ou de grosses larmes roulaient sur ses joues tandis qu’elle écoutait de la musique, mais Kim Jiyoung était d’une nature gaie, rieuse, et elle amusait souvent son mari en imitant les humoristes qui passaient à la télévision. De sorte que Jeong Daehyeon n’a guère prêté attention à son jeu, l’a embrassée et est parti au travail.

Ce soir-là, quand il est rentré, Kim Jiyoung dormait près de sa fille. Toutes deux suçaient leur pouce. Jeong Daehyeon est resté longtemps perplexe devant ce spectacle aussi bizarre que charmant, avant de tirer e bras de sa femme pour libérer son pouce. Elle a sorti sa langue comme un bébé, a fait des bruits de succion et s’est rendormie.

Quelques jours plus tard, Kim Jiyoung a déclaré être Cha Seungyeon, une ancienne amie décédée un an plus tôt. Cha Seungyeon était de la même année que Jeong Daehyeon, donc de trois ans l’aînée de Kim Jiyoung. Quoique de la même fac et membres, qui plus est, du même club d’alpinisme, Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon ne s’étaient jamais croisés durant leur cursus universitaire. Jeong Daehyeon voulait poursuivre ses études après la fac mais avait dû y renoncer après que sa famille eut rencontré des soucis financiers. Il effectua donc son service militaire après sa troisième année à l’université, puis retourna à Busan chez ses parents où il exerça divers petits boulots. Dans le même temps, Kim Jiyoung entrait à l’université et commençait à fréquenter le club.

Cha Seungyeon était une jeune femme sympathique et qui prenait soin de ses cadettes. Ni elle ni Kim Jiyoung n’étaient des passionnées de montagne, ce qui les rapprocha. Quand Cha Seungyeon quitta l’université, elles restèrent en contact et se revirent régulièrement. C’est au banquet de mariage de Cha Seungyeon que Kim Jiyoung et Jeong Daehyeon se rencontrèrent. Mais Cha Seungyeon était morte l’année précédente, d’une embolie amniotique. Kim Jiyoung, qui souffrait à l’époque d’un baby-blues, avait très mal vécu cette perte, au point que son quotidien lui était devenu difficile.

Jiwon couchée, le couple s’est assis, face à face. Ils ont pris une bière. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas retrouvés ainsi. Alors qu’elle avait presque fini sa canette, Kim Jiyoung a tapoté l’épaule de son mari en lui disant :

— Écoute-moi, Daehyeon. Jiyoung traverse un moment pas facile. Physiquement, à ce stade, ça va mieux, en revanche elle est moins patiente qu’autrefois. N’hésite pas à lui dire Je sais que c’est dur pour toi ou Je te suis si reconnaissant, etc.

— C’est quoi encore, une expérience de voyage hors du corps ? Eh bien soit, tu fais bien : Kim Jiyoung, je sais que c’est dur pour toi, je te remercie, je t’aime.

Jeong Daehyeon a pincé tendrement la joue de son épouse, mais celle-ci, prenant d’un coup un air sérieux, a sèchement repoussé sa main.

— Dis donc, toi ! Tu me prends encore pour la Cha Seungyeon de vingt ans qui t’a fait sa déclaration en tremblant, un certain été ?

Jeong Daehyeon s’est figé. Cela remontait à presque vingt ans. Une après-midi d’été, le soleil dardait ses rayons sur le stade qu’aucune ombre ne protégeait. Il ne se souvenait pas pourquoi il s’était trouvé là mais il avait croisé Cha Seungyeon qui, tout à trac, lui avait déclaré qu’elle l’aimait bien. Qu’elle l’aimait bien et qu’elle l’aimait tout court. Elle transpirait, bégayait, ses lèvres tremblaient. Devant l’air gêné de Jeong Daehyeon, elle avait tout de suite enchaîné :

— Ah, ce n’est pas réciproque. Entendu. Disons qu’il ne s’est rien passé aujourd’hui, tu veux bien ? Je te considérerai comme avant.

Elle avait traversé le stade d’un pas net, assuré. Il ne s’était rien passé de plus. Comme elle l’avait dit, elle s’était comportée après cela comme avant, avec tant de naturel que Jeong Daehyeon avait pu se demander s’il n’avait pas été victime d’une insolation. Il avait par la suite complètement oublié cet épisode. Et soudain, sa propre femme le lui rappelait. Vingt ans après. Une après-midi sous le soleil que seules deux personnes connaissaient.

— Jiyoung.

Il n’a rien trouvé d’autre à dire. Il doit avoir répété son prénom encore deux ou trois fois.

— Ça va, je sais que tu es un bon époux, pas la peine de seriner son nom, bougre de toi, eh !

C’était le tic de Cha Seungyeon quand elle avait trop bu, ce bougre de toi, eh ! Un frisson a parcouru le crâne de Jeong Daehyeon et ses cheveux se sont dressés sur sa tête. Essayant de se contenir, il a juste répété à sa femme d’arrêter son petit jeu. Sans répondre elle s’est levée et, abandonnant sa canette vide sur la table, sans même se laver les dents, elle est allée s’allonger contre sa fille et s’est endormie aussitôt. Jeong Daehyeon a pris une autre canette de bière dans le réfrigérateur et l’a vidée d’un trait. Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

Le lendemain, à son réveil, Kim Jiyoung pressait ses doigts sur ses tempes. Elle paraissait n’avoir gardé aucun souvenir de la veille au soir. Jeong Daehyeon a voulu se rassurer, il s’est dit qu’elle avait dû trop boire ; en même temps, ça restait un comportement glaçant. Sans compter que parler d’ivresse avec une seule bière…

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Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Et si on lisait le début !

Des gens comme eux de Samira Sedira, lecture 1

Un livre qui m’a touché, énormément touchée, bousculée, émue.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le début dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 2


Et si on lisait le début ! : Des gens comme eux de Samira Sedira

Le premier mois, j’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Longtemps, j’ai essayé de comprendre ce qui c’était passé. Encore aujourd’hui, il arrive que je reprenne l’histoire du début jusqu’à la fin, en essayant de n’oublier aucun détail. Parfois c’est contre un fragment d’histoire que mes pensées viennent cogner, au point de ne plus réussir à trouver le sommeil plusieurs nuits d’affilée. Un détail que je déroule, analyse, dissèque jusqu’à devenir folle, et qui me file entre les doigts sitôt que je suis près d’en percer le secret. Chaque fois, pourtant, ces ruminements s’annoncent comme les derniers, c’est ce que je veux croire, mais la nuit me cueille, avec derrière la tête, la douleur qui excite la mémoire et me rejette, seule, à l’aube, dans un angle froid du lit.

C’était le cas la nuit dernière, une question répétée à l’infini, un problème insoluble que j’ai tourné et retourné dans le défilement moite des heures. Cette question qui m’a tenue éveillée toute la nuit, et que je déroulais inlassablement, sans lui trouver de réponse, l’avocat général te l’avait pourtant clairement adressée dans la salle d’audience : Pourquoi êtes-vous allé vous laver les mains dans la rivière gelée après avoir massacré tous les membres de la famille Langlois ? Elle est à plus de cinq cents mètres du lieu du crime. Pourquoi ne pas avoir utilisé les nombreux points d’eau de la maison ? N’importe qui aurait agi ainsi, c’est logique. N’importe qui aurait utilisé le lavabo de la salle de bains, ou l’évier, dans la cuisine, ou même l’eau des toilettes ! Mais pas vous. Vous, vous avez couru comme un forcené, sans craindre d’être vu, et une fois à la rivière, vous vous êtes acharné sur la glace, parce que, avez-vous dit lors de votre déposition, il fallait absolument que vous vous laviez les mains. Avouez que tout ça est un peu bizarre, pourquoi la rivière précisément ?

Face à ton air traqué, il s’était agacé, Arrêtez de me fixer comme ça, s’il vous plaît, monsieur Guillot, et répondez !

Sa voix portait à des distances prodigieuses, c’était naturel chez lui, une tessiture qui ne lui coûtait aucun effort. Toi, tu te taisais, le fixant obstinément, seules tes lèvres palpitaient.

Le silence comme une invite à soulager ta conscience ne faisait qu’accroître ton malaise. En toi alternaient des sentiments contradictoires : l’envie de parler menait fatalement à l’incapacité de formuler la moindre explication. Acculé, tu n’as trouvé d’autre échappatoire que de sourire bêtement. En réalité, tu n’avais aucune réponse à lui donner, et ton mutisme résonnait comme la désolation qui accompagne les grands désastres. Pour la première fois depuis le début de ton procès, j’ai eu pitié de toi.

L’avocat général qui avait reçu ta réaction comme un affront personnel (il fallait s’y attendre) s’est aussitôt levé de sa chaise, À votre place, et dans votre intérêt, monsieur Guillot, je m’abstiendrais de sourire !

Sa voix grave encombrée d’une autorité naturelle avait explosé dans un fracas, obligeant tout le monde à se redresser brusquement sur son siège.

À ces mots, ton sourire s’était tout à coup effacé. L’avocat avait dégluti avant de poursuivre, Vous êtes sorti en courant, c’est ce que vous avez dit aux gendarmes, et vous avez, je vous cite : « piqué un sprint jusqu’à la rivière ».

À cet instant, l’avocat général a levé les bras, comme si on le tenait en joue, et retroussé sa lèvre supérieure, Un sprint ! ? Il a marqué une pause. Qui… Il a marqué une deuxième pause… pique un sprint, en plein hiver, avec des températures avoisinant les moins dix degrés, pour aller laver ses mains souillées du sang de ses propres victimes ? Que fuyiez-vous au juste ? Pause. Il a répété, Que fuyiez-vous ?

Sa question n’attendait pas de réponse puisqu’il s’est immobilisé quelques secondes, fixant ses propres pensées, et sans même te regarder, il a dit, La rivière était gelée, mais cela ne vous a pas arrêté, monsieur Guillot. Vous avez cogné la couche de glace épaisse, comme un fou furieux, d’abord avec la crosse de votre fusil, puis avec vos poings, jusqu’à ce qu’elle cède. Une couche de dix centimètres ! Dix centimètres, rendez-vous compte ! Il en faut de la rage pour réussir à briser dix centimètres de glace, alors que vous veniez d’assassiner une famille entière à coups de batte de baseball ! Vous avez tellement cogné que vos mains se sont ouvertes, « Ça pissait le sang », ce sont bien vos mots ?

L’avocat général a quitté sa place et, les bras le long du corps, légèrement essoufflé, est venu se planter devant toi.

Dans son dos, les membres du jury l’écoutaient avec gravité. Il savait que rien de ce qu’il dirait n’échapperait à leur attention, et qu’un seul mot pouvait suffire à renverser leur décision finale. En qualité d’homme de loi, il avait charge de consciences.

Tout à coup, il t’a fixé, puis il t’a demandé, Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit lors de votre déposition ? Tu as haussé les épaules, un peu perdu. Eh bien, je vais vous le dire. Vous avez dit : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

De nouveau, il a secoué sa tête, à gauche, à droite, de haut en bas, et d’un air qui feint la stupeur, il a répété, un ton plus bas et articulant exagérément chaque mot : « Mon sang s’est mélangé à leur sang, j’ai pas supporté. »

À cet instant précis, il a ricané d’un air mauvais. C’était bizarre, déplacé. Il a dû s’en rendre compte car ses joues ont rougi. Pour ne pas laisser déborder sa gêne, il s’est aussitôt repris, te désignant d’un coup sec du menton, redirigeant ainsi l’attention sur toi, Et vous avez ajouté, pour expliquer votre répulsion : « J’ai pas assisté aux accouchements de ma femme, je ne suis pas à l’aise à l’hôpital, quand je vois du sang, je tourne de l’œil. »

Le long silence qui a suivi a plongé le public dans une sorte d’effroi et de stupéfaction glacée. Il t’avait acculé dans une impasse. Piégé comme un rat. Il ne pouvait pas croire que tu étais le genre d’homme à avoir peur du sang. Pour lui, c’était un stratagème visant à attendrir les jurés. Comment une personne capable de tuer cinq personnes pouvait-elle trembler à la vue du sang ? Ça paraissait grotesque, inimaginable. Et pourtant. Tu avais réellement horreur du sang. Tu n’as jamais supporté la vue de la moindre goutte. Quand l’une de nos filles s’écorchait un genou ou une main, tu restais tétanisé, à la regarder geindre, incapable du moindre geste, et tu finissais invariablement par m’appeler pour nettoyer la plaie. Un expert psychiatre viendra plus tard corroborer l’idée que la peur du sang n’empêche pas de tuer, On a déjà vu des soldats partir bravement au front et s’évanouir à la moindre piqûre de vaccin !

Mais à ce stade du procès, personne ne voulait y croire. Toi, la tête baissée, le visage blême, tu serrais les dents.

Pour une raison que je ne m’explique toujours pas, l’avocat général s’est brusquement tourné vers moi, comme en dernier recours, et, détachant bien chaque mot, a dit, Pour quelqu’un qui ne supporte pas la vue du sang, on peut dire que vous avez surmonté haut la main votre phobie. Rires dans la salle. Il me fixait, du moins je le croyais, jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’en réalité, il ne me voyait pas. Son regard s’était attardé au hasard, et c’est hélas dans ma direction qu’il s’était arrêté. Dans la confusion où je me trouvais, je me suis sentie coupable, au même titre que toi. Comme si le simple fait d’être ta femme m’incriminait d’office. Les larmes me sont immédiatement montées aux yeux. Le calme feint que j’avais réussi à composer jusqu’à présent, au prix d’efforts considérables, avait rompu comme du bois mort. Je n’étais qu’un bout d’humanité tremblante. Une meurtrière par procuration.

On reproche tout à une femme de meurtrier : son sang-froid quand elle devrait montrer plus de compassion ; son hystérie quand elle devrait faire preuve de retenue ; sa présence quand elle devrait disparaître ; son absence quand elle devrait avoir la décence d’être là, etc. Celle qui, du jour au lendemain, devient « La femme du meurtrier » endosse une responsabilité presque plus accablante que le meurtrier lui-même, puisqu’elle n’a pas su déceler, à temps, la bête immonde qui sommeillait en son conjoint. Elle a manqué de perspicacité. Et c’est cela qui va la faire tomber en disgrâce, son odieux manque de perspicacité.

L’avocat général a finalement détourné le regard et fixé le sol, vaguement agacé. Ses lèvres ont remué. J’ai cru l’entendre marmonner : Reprenons, reprenons.

On aurait dit que tout ce qui avait été dit jusqu’alors le jetait subitement dans une grande confusion. Son dos s’est affaissé. L’homme puissant qu’il s’était efforcé de paraître laissait place à un homme ordinaire, aussi déconcerté que n’importe qui par le grand mystère de la nature humaine. Il était debout au milieu de tous les assis, je me souviens m’être demandé, en observant ses chaussures noires, impeccablement cirées, s’il les lustrait lui-même, ou si quelqu’un le faisait à sa place.

Plus tard, au cours d’une audience (je n’ai plus la chronologie en tête), le président t’a demandé de raconter le soir du meurtre, en essayant de ne rien oublier. Tout. Tout ce que tu avais déjà dit aux gendarmes. Les faits, rien que les faits. La parole n’est pas sortie tout de suite, il a fallu la renverser, la pousser dans le dos. Mais sitôt libérée, tu l’as laissée bondir hors de toi, froide, sans modulations ni émotions particulières. Rien de tout cela ne semblait te concerner, comme si un « autre » avait fait le sale boulot. Ou que tu lisais un texte sur un prompteur. Dans ta logique d’évitement tu laissais parler cet autre ; l’autre ; l’exécuteur. Plus tard, l’expert psychiatre appelé à la barre expliquera que ce n’est pas « toi conscient » qui as tué. Et pour illustrer sa démonstration, il citera Nietzsche : « Voilà ce que j’ai fait », dit ma mémoire. « Je n’ai pu faire cela », dit mon orgueil.

Non, rien de tout cela ne semblait te concerner. Encore aujourd’hui le souvenir de ta confession m’accompagne partout comme un nuage noir au-dessus de la tête. Je me souviens de chacun de tes mots, avec précision, de chacune de tes hésitations :

« J’ai saisi le manche de la batte avec les deux mains, comme ça, j’ai donné un coup violent derrière la nuque. Le petit, il prenait son goûter à la grande table, du chocolat au lait dans un bol blanc. Un coup violent derrière la nuque, comme ça, avec les deux mains. Je crois que c’est là que ses dents de lait se sont décrochées… Les gendarmes m’ont dit qu’ils avaient retrouvé deux dents entre les lames du parquet. Des dents de lait, ils ont dit… Sa tête est, sa tête est retombée contre la table, elle a fait un bruit, un grand bruit, un son… terrible ; le bol est tombé aussi, des morceaux partout par terre. J’ai vomi une première fois, la nausée, je pouvais pas retenir. Il est mort sur le coup, je jure. Je dis ça pour la famille. Il n’a pas souffert, je jure. L’aînée est descendue de sa chambre en gueulant, elle était pas contente, « C’est quoi ce bruit ? Nono, qu’est-ce que t’as cassé encore ? Je peux jamais faire mes devoirs tranquille ! » Elle agitait les bras, dans tous les sens, énervée. On s’est retrouvés nez à nez dans le salon, elle a d’abord souri. Bizarre, j’ai pensé, pourquoi elle sourit, la petite. Et puis, quand elle a vu le sang sur la batte, ses yeux sont devenus noirs, noirs, et sa bouche a tremblé. Elle a regardé autour d’elle, « Il est où Nono ? » elle a demandé. Elle avait un regard angoissé, des yeux, comme un animal traqué… j’ai rien répondu. C’est là qu’elle l’a vu. La tête sur la table. Le sang. Le bol par terre. Elle avait compris. Elle a dit en pleurant, « Qu’est-ce qu’il a Nono, pourquoi il bouge plus ? » Elle a levé les bras, elle répétait, « J’ai rien fait moi, c’est une blague hein, Constant, tu fais une blague, c’est ça ? » Pardon, je, est-ce que tous ces détails sont utiles ? Pour la famille, c’est… Le président d’un signe de tête t’a encouragé à poursuivre. Bon, alors… j’en étais, je disais, elle pleurait, elle hurlait, « S’il te plaît, non, Constant s’il te plaît, je veux voir maman, maman, je veux maman », elle répétait maman, en boucle, comme si elle avait perdu la tête, en boucle. J’ai levé la batte au-dessus d’elle, j’ai vomi encore une fois. Elle s’est pas sauvée, rien, elle a seulement croisé les bras au-dessus de son front, elle s’est accroupie devant moi, et maman, encore, je veux maman, maman, en boucle. J’ai fermé les yeux pour pouvoir aller jusqu’au bout. J’ai tapé. Tapé. Tapé. Je, j’ai rouvert les yeux, du sang, beaucoup de sang… elle, elle était morte. J’ai vomi. Puis j’ai cherché la troisième à l’étage. Elle était cachée entre la cuvette des w.-c. et un petit meuble de salle de bains, elle suçait son pouce. Je lui ai demandé de sortir, de se retourner, elle a obéi sans pleurer, rien. J’ai levé bien haut la batte, là encore sur la nuque. Morte sur le coup, comme le premier. J’ai vomi une dernière fois, puis j’ai regardé l’heure. Les parents n’allaient pas tarder, j’ai pensé qu’avec la batte, ce serait pas possible, le père il est costaud. J’ai couru jusqu’au garage chez moi, j’ai pris le fusil, un deux-coups, je l’ai armé, puis je suis reparti chez eux. Dans la rue, personne. Avec ce temps, pas un chat. Je les ai attendus, caché derrière la porte. Le soir est tombé. L’hiver ici, la nuit elle arrive vite. Dans le silence, les morts à côté de moi, ça… ça m’a fait peur. J’entendais leurs respirations. Un cadavre ça respire pas, je me disais, mais rien à faire, j’entendais. Et l’odeur du sang… J’ai failli vomir, encore, mais j’ai réussi à tout garder cette fois. Enfin le bruit du moteur, j’ai reconnu, c’était eux. Les portières ont claqué. Je me suis décalé sur le côté, pour pas bloquer l’entrée, on pouvait pas me voir. La mère est entrée en premier, avec des sacs de courses. « On est là, les enfants ! », elle a dit. Le père derrière elle, j’ai pas réfléchi, j’ai refermé la porte d’un coup de pied, et j’ai tiré dans le dos. Lui d’abord. Elle après. Ils se sont écroulés, sans se rendre compte de rien, sans même avoir eu le réflexe de se retourner. C’était fini. Je les ai regardés sans pouvoir bouger. Je tremblais. Y a que ça que je pouvais faire, trembler. J’arrêtais pas de trembler. J’ai cru que ça s’arrêterait jamais. J’ai regardé par la fenêtre, personne. Sur mes mains, du sang, et une odeur de… une odeur… c’était la mort. C’est là que j’ai eu l’idée d’aller me les laver dans la rivière, j’ai pas pensé au froid, ni au gel, ni à la distance, ni à ceux qui pourraient me voir, à rien de tout ça j’ai pensé, juste que je tremblais, et que mes mains étaient pleines de leur sang, et qu’il fallait que j’arrive à bouger mes jambes pour courir jusqu’à la rivière, et me laver et… »

Tu n’as pas eu le temps de finir, un immense cri de désespoir et d’effroi suivi d’un choc épouvantable ont glacé tout le monde. Dans la salle, la mère de Sylvia venait de s’évanouir. Le mari, à califourchon au-dessus sa femme, tentait de la ranimer en lui caressant le front, comme si ça pouvait suffire. La position grotesque de cette femme et de cet homme qui en l’espace d’une nuit avaient perdu tout ce qui avait donné sens à leur vie, rendait la scène pathétique, comme s’ils étaient les personnages d’un mauvais rêve, et que nous en étions les témoins tremblants. L’audience a été suspendue, je suis rentrée précipitamment, la tête enfouie sous une écharpe épaisse, hantée par ce que tu venais de dire. Dans la nuit, seule dans mon lit, aux prises avec des assauts d’angoisse, je me suis réveillée en sursaut toutes les heures, et chaque fois résonnait dans mon crâne l’interminable cri dans la salle d’audience.

C’est au cours de cette nuit affreuse que j’ai réalisé que tu étais devenu indissociable de moi, puisqu’un jour je t’avais aimé et que l’histoire de ta vie avait rejoint l’histoire de la mienne dans un irréparable malheur.

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PREMIÈRES LIGNE #24

PREMIÈRES LIGNE #24

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre du jour

Une sacrée découverte pour moi, un énorme coup de coeur.

C’est le 4e livre de cette auteure, le premier que je lis

Des gens comme eux de Samira Sedira

Il n’y a pas de cimetière à Carmac. On enterre les morts dans les communes voisines. Les cadavres d’animaux, ça, on a le droit. Au pied d’un arbre, ou dans un coin du jardin. Ici les bêtes meurent où elles ont vécu, les hommes n’ont pas cette chance.

La petite chapelle à l’ombre d’une allée de platanes centenaires ne sert plus beaucoup. On s’y réfugie l’été, quand l’air devient irrespirable. C’est un havre de silence, de fraîcheur et d’ombre. À l’intérieur, grâce aux pierres humides et froides, on respire comme en plein cœur d’une cave. Au mois d’août, à Carmac, tout brûle. L’herbe, les arbres, la peau laiteuse des enfants. Le soleil n’accorde aucune trêve. Les bêtes aussi tirent la langue ; les vaches donnent moins de lait ; les chiens reniflent leur pâtée, puis s’en retournent, nauséeux, à l’ombre.

L’hiver au contraire tout gèle. La Trouble, la rivière qui traverse la vallée, tire son nom de cette particularité : transparente et fuyante à la belle saison, trouble et glacée en hiver.

Le village, construit de part et d’autre du cours d’eau, est traversé par un pont de pierre (le pont des deux ânes). On y trouve une épicerie, un bureau de poste, une mairie, une petite gare routière, une boulangerie, un café, une boucherie et un coiffeur. Il y a aussi l’ancienne scierie, où les machines n’ont plus sifflé depuis plus de vingt ans. Aujourd’hui, elle sert de repaire aux chats forestiers, quand il neige, ou que les femelles mettent bas.

En approchant par la route à flanc de colline, le village disparaît en sapinières immenses et ne dévoile sa vallée encaissée qu’au sortir du dernier virage.

La période la plus paisible ici, c’est l’automne, quand le vent d’ouest balaie les dernières tiédeurs de l’été. Dès septembre, l’air acide nettoie la pierre et rince les sous-bois. La vallée respire enfin. Purge d’automne. Ciel blanc, dégagé, sans révolte. Il ne reste plus que l’odeur d’herbe mouillée, une senteur de commencement du monde que traverse par effluves la résine de pin. À l’aube, les phares du bus scolaire annoncent un nouveau jour. Des adolescents frileux et somnolents s’y engouffrent. Ils vont suivre la rivière sur quelques kilomètres, puis au carrefour, à l’appel des premiers frémissements de la ville, le bus bifurquera. C’est l’heure où les plus jeunes se rendront à l’école du village, et les adultes sur leur lieu de travail. Il ne reste que deux familles d’agriculteurs, tous les autres se déplacent chaque jour.

La vie est paisible à Carmac, tranquille et ordonnée. Mais ce qu’il y a de plus impressionnant, ici, à l’arrivée de l’hiver, c’est le silence. Un silence qui s’étale partout. Un silence tendu d’où se détache le moindre bruit : le pas d’un chien errant qui crépite sur les feuilles mortes, une pomme de pin qui dégringole entre les aiguilles sèches, un sanglier affamé qui creuse fébrilement la terre, les branches nues d’un marronnier qui s’entrechoquent au passage de l’air, ou d’un envol de corneilles… Et même à des kilomètres, les bruits arrivent jusqu’ici. La nuit, si on tend bien l’oreille, on peut entendre les éboulis de roches que la montagne usée laisse choir dans les petits lacs turquoise, laiteux, troubles comme des yeux aveugles.

Quand le soir tombe, à l’heure où la brume et les chaumes calcinés confondent leur fumée, et qu’au dehors tout se retire, les maisons se remplissent de bruits. On se parle d’une pièce à une autre, on raconte sa journée de travail, les voix enflent, passent au-dessus des glouglous du lave-vaisselle, de l’oignon qui rissole, des pleurs de l’enfant qui redoute l’heure du bain et de la nuit qui sépare.

C’est peut-être à cause de ce vacarme que personne n’a rien entendu le soir où ils ont été tués. On dit qu’il y a eu des hurlements, des coups de feu, des supplications. Mais les murs du chalet ont tout absorbé. Un carnage à huis clos. Et personne pour les sauver. Dehors pourtant, pas la moindre respiration du vent. Rien qu’un interminable silence d’hiver.

Allez demain je vous mets la suite pour encore plus vous donner envie car franchement ce court roman est à découvrir de toute urgence.

Les blogueurs et blogueuses qui y participent aussi :

• Au baz’art des mots
• Light & Smell
• Les livres de Rose
• Lady Butterfly & Co
• Le monde enchanté de mes lectures
• Cœur d’encre
• Les tribulations de Coco
• La Voleuse de Marque-pages
• Vie quotidienne de Flaure
• Ladiescolocblog
• Selene raconte
• La Pomme qui rougit
• La Booktillaise
• Les lectures d’Emy
• Aliehobbies
• Rattus Bibliotecus
• Ma petite médiathèque
• Prête-moi ta plume
• L’écume des mots
• Chat’Pitre
• Pousse de ginkgo
• Ju lit les mots
• Songe d’une Walkyrie
• Mille rêves en moi

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PREMIÈRES LIGNE #23

PREMIÈRES LIGNE #23

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

le livre du jour

Sur les ossements des morts

Olga Tokarczuk

1

Et maintenant, faites attention !

« Hier soumis, voué au péril de sa route,

L’Homme juste allait d’un bon pas au long

De la Vallée de la Mort. »

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d’aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

Si seulement ce soir-là j’avais consulté l’éphéméride pour voir ce qui se passait dans le ciel, je ne me serais sans doute pas couchée du tout. Or je m’étais endormie d’un sommeil de plomb ; j’avais pris à cet effet une petite tisane de houblon avec en plus deux cachets de valériane. Aussi, lorsque je fus réveillée au beau milieu de la nuit par des coups à la porte – violents et sans retenue aucune, donc forcément de mauvais augure –, j’ai eu du mal à reprendre mes esprits. J’ai sauté hors de mon lit en peinant à garder l’équilibre une fois debout, car mon corps endormi et tremblant ne parvenait pas à quitter l’innocence du sommeil pour passer à l’état de veille. J’ai ressenti une faiblesse, j’ai vacillé comme si j’allais tomber dans les pommes. Hélas, cela m’arrive ces derniers temps, sans doute une conséquence de mes maux. J’ai dû me rasseoir et répéter à plusieurs reprises : « Je suis à la maison, il fait nuit, quelqu’un frappe à la porte », avant de parvenir tant bien que mal à apaiser mes nerfs. Tout en cherchant mes chaussons dans le noir, j’ai entendu celui qui avait cogné à ma porte contourner la maison en grommelant quelque chose. En bas, dans le placard des compteurs d’électricité, je garde un gaz paralysant que m’avait jadis donné Dionizy, à cause des braconniers – j’y ai tout de suite pensé. J’ai réussi à retrouver à tâtons la forme familière et froide de l’atomiseur, et c’est ainsi armée que j’ai allumé la lumière à l’extérieur. J’ai regardé le perron par une petite fenêtre latérale. La neige a crissé, et dans mon champ de vision est apparu mon voisin, celui que je surnomme Matoga. Il maintenait serrés contre ses hanches les pans de son vieux manteau en peau de mouton dans lequel je le voyais parfois travailler aux abords de sa maison. De sous le manteau dépassaient les jambes d’un pyjama rayé, et des pieds chaussés de gros godillots de randonnée.

– Ouvre, dit-il.

C’est avec un étonnement non dissimulé qu’il a regardé mon léger tailleur en lin (pour dormir, je porte des habits dont le Professeur et son épouse avaient voulu se débarrasser à la fin de l’été, cela me rappelle l’ancienne mode et les années de ma jeunesse – je joins ainsi l’utile à l’affectif), puis il est entré sans même y être invité.

– Habille-toi, s’il te plaît, Grand Pied est mort.

Sous le choc, j’ai perdu un instant l’usage de la parole ; sans un mot, j’ai enfilé mes bottes en caoutchouc et la première polaire attrapée au portemanteau. Dehors, dans le rai de lumière projeté par la lampe du perron, la neige se transformait en une douche lente et soporifique. Matoga se tenait en silence à mes côtés, grand, mince, osseux, telle une silhouette esquissée en quelques rapides coups de crayon. À chacun de ses mouvements, un peu de neige tombait de son manteau ; il ressemblait à un gâteau saupoudré de sucre glace.

– Comment ça, « il est mort » ? ai-je fini par demander, la gorge serrée, en rouvrant la porte, mais Matoga ne m’a pas répondu.

En général, il est très peu loquace. Selon moi, il doit avoir Mercure en Capricorne, un signe de silence, ou bien en conjonction, en carré ou peut-être en opposition avec Saturne. Cela pourrait être aussi un Mercure rétrograde – ce qui est typique pour un introverti.

À peine sortis de la maison, nous avons été saisis par cet air glacé et humide qui, hiver après hiver, nous rappelle que le monde n’a pas été créé pour l’homme et nous démontre durant une bonne partie de l’année à quel point il nous est hostile. Le froid nous mordit brutalement les joues, tandis que des nuées blanches s’échappaient de nos lèvres. La lumière du perron s’était éteinte automatiquement et nous avancions à travers une neige crissante dans le noir complet, exception faite de la lampe frontale de Matoga, qui trouait les ténèbres d’un petit point mobile, progressant juste devant lui. Moi, je trottais derrière, dans la pénombre.

– Tu n’as pas de torche ? demanda-t-il.

J’en avais une, bien sûr, mais pour savoir où elle était, il m’aurait fallu attendre le matin et la lumière du jour. C’est le propre des lampes-torches, elles ne sont visibles que lorsqu’il fait clair.

La maison de Grand Pied se trouvait un peu à l’écart des autres habitations, plus en hauteur. C’était l’une des trois maisons occupées à l’année. Grand Pied, Matoga et moi étions les seuls à vivre ici sans craindre l’hiver ; les autres habitants purgeaient leurs tuyauteries, fermaient soigneusement leurs maisons et regagnaient la ville dès le mois d’octobre.

À présent, nous devions nous écarter quelque peu de la route déblayée qui traversait notre bourgade et se divisait en plusieurs petits chemins menant à chacune des habitations. Frayé dans une épaisse couche de neige, le chemin conduisant chez Grand Pied était si étroit que nous étions obligés d’aligner nos pas en nous efforçant de ne pas perdre l’équilibre.

– Ça n’est pas beau à voir, me prévint Matoga, avant de se tourner vers moi et de m’éblouir complètement.

Je ne m’attendais pas à autre chose. Il s’est tu un moment, puis a repris, comme pour se justifier :

– J’ai été alerté par la lumière dans sa cuisine et les aboiements déchirants de sa chienne. Tu n’as rien entendu, toi ?

Non, je n’avais rien entendu du tout. Je dormais à poings fermés, abrutie par le houblon et la valériane.

– Où est-elle maintenant, cette chienne ?

– Je l’ai prise chez moi, je lui ai donné à manger, elle s’est un peu calmée.

Puis, de nouveau, un moment de silence.

– Il avait l’habitude de se coucher tôt et d’éteindre la lumière par économie, mais là, ça restait allumé. Une traînée de lumière sur la neige. Bien visible de la fenêtre de ma chambre. Je suis donc allé voir, me disant qu’il s’était endormi après avoir trop bu, ou qu’il faisait encore des misères à son chien, vu ses hurlements.

Nous venions juste de dépasser la vieille étable en ruine lorsque la lampe frontale de Matoga débusqua dans le noir deux paires d’yeux brillants, d’un vert pâle, fluorescent.

– Regarde, les biches, murmurai-je, tout excitée, en saisissant la manche de son manteau. Elles sont venues si près de la maison. N’ont-elles pas peur ?

Les biches se tenaient dans la neige qui leur arrivait presque jusqu’au ventre. Elles nous observaient avec le plus grand calme, comme si nous les avions surprises au beau milieu d’un rituel dont le sens nous échappait totalement. Il faisait noir, aussi n’ai-je pas été en mesure de reconnaître s’il s’agissait des Demoiselles venues ici en automne dernier depuis la Tchéquie, ou bien de bêtes arrivées récemment. Et pourquoi étaient-elles deux seulement ? Celles de l’an dernier étaient au moins quatre.

– Rentrez chez vous, lançai-je en agitant les bras.

Elles tressaillirent, mais sans bouger d’un pas pour autant. De leur regard impassible, elles nous suivirent jusqu’à la porte. J’en ai eu des frissons.

Pendant ce temps, Matoga tapait énergiquement du pied devant l’entrée de la maison délabrée, pour enlever la neige de ses chaussures. Les petites fenêtres avaient été calfeutrées avec des feuilles de plastique et du papier, la porte en bois était recouverte de carton goudronné.

Des deux côtés de l’entrée s’entassait du bois de chauffe, un tas de bûches aux formes irrégulières. L’intérieur était déplaisant, à donner la nausée. Crasseux et mal entretenu. Partout, on sentait une odeur d’humidité, de bois et de terre – une terre mouillée, vorace. La fumée avait depuis longtemps imprégné les murs d’une couche grasse.

La porte de la cuisine était entrouverte et j’ai tout de suite vu le corps de Grand Pied étendu sur le sol. Je l’ai à peine effleuré du regard que mes yeux se sont détournés aussitôt. Un moment a passé avant que je ne puisse le regarder de nouveau. C’était terrible à voir.

Recroquevillé sur lui-même, il gisait dans une position bizarre, les mains autour du cou, comme s’il avait voulu arracher un col trop serré. Je m’en suis approchée doucement, comme hypnotisée. J’ai vu ses yeux ouverts qui fixaient un vague espace sous la table. Son maillot sale était déchiré au niveau de la gorge. On aurait dit que le corps avait livré une lutte contre lui-même avant de s’écrouler, vaincu. J’étais pétrifiée d’horreur, mon sang s’est figé dans mes veines, puis j’ai eu l’impression qu’il se retirait au fin fond de mon corps. Et dire que, hier encore, je l’avais vu vivant.

– Mon Dieu ! Que s’est-il passé ? bredouillai-je.

Matoga haussa les épaules.

– Je n’arrive pas à joindre la police, je ne capte que le réseau tchèque.

J’ai sorti mon portable pour composer le numéro que j’avais vu à la télé : 997. Quelques secondes plus tard, j’ai entendu la voix tchèque d’un répondeur automatique. Rien de plus normal ici. Les réseaux se déplacent sans se soucier des frontières entre les États. Parfois la frontière entre deux opérateurs se tient pour un temps dans ma cuisine, il arrive également qu’elle se fixe pour plusieurs jours devant la maison de Matoga, ou sur sa terrasse, mais il est difficile de comprendre son caractère chimérique.

– Tu aurais dû monter sur le coteau, au-dessus de la maison, dis-je (conseil un peu tardif, je dois le reconnaître).

– Avant qu’ils n’arrivent, il va se raidir complètement, constata Matoga sur un ton que je n’aimais pas du tout chez lui, comme s’il avait la science infuse. Puis il retira sa peau de mouton et la posa sur le dossier d’une chaise. Nous ne pouvons pas le laisser ainsi. Il est dans un sale état, c’était tout de même notre voisin.

Je regardais le pauvre cadavre recroquevillé de Grand Pied et j’avais du mal à croire qu’hier encore cet homme me faisait peur. Je ne l’aimais pas. Et c’est peu dire. Je le trouvais franchement répugnant, horrible. En vérité, je ne le considérais pas comme un être humain. À présent, petit, malingre, impuissant et inoffensif, il gisait sur le parquet taché, dans des sous-vêtements sales. Un simple fragment de matière que des transformations difficiles à concevoir avaient réduit à l’état d’objet fragile et séparé de tout. J’ai ressenti de la tristesse, une immense tristesse, car même un individu aussi immonde que lui ne méritait pas la mort. Qui la mérite, d’ailleurs ? Je connaîtrai moi aussi le même sort, tout comme Matoga, et les biches… Un jour, nous serons tous des cadavres.

J’ai regardé Matoga, espérant trouver chez lui une consolation, mais il était déjà en train d’arranger tant bien que mal les draps défaits d’un divan déglingué, alors j’ai essayé de me consoler toute seule. Je me suis dit que la mort de Grand Pied était peut-être une bonne chose au fond. Elle l’avait libéré du désordre constant de sa propre vie. En même temps, elle avait libéré d’autres êtres vivants. Eh bien, oui ! j’ai réalisé soudain combien la mort pouvait être bonne et juste, à l’instar d’un produit désinfectant ou d’un aspirateur. C’est exactement ce que j’ai pensé, je l’avoue, et je le pense encore.

Grand Pied était mon voisin. Nos maisons se trouvaient à quelque cinq cents mètres de distance, mais j’entretenais peu de contacts avec lui. Heureusement. Je le voyais de loin surtout, sa silhouette menue, anguleuse, un peu chancelante, se mouvait dans le paysage. En marchant, il se murmurait toujours quelque chose à lui-même, de sorte que l’acoustique venteuse du plateau portait parfois jusqu’à mes oreilles des bribes de son monologue, au fond très simple et peu varié. Son vocabulaire se composait essentiellement de jurons, auxquels il associait des noms propres.

Il connaissait la moindre parcelle de cette terre, il y était né, paraît-il, et n’avait jamais voyagé au-delà de la ville de Kłodzko. Il savait tout de la forêt – ce qui rapportait le plus, ce qui pouvait se vendre et à qui. Champignons, myrtilles, bois volé, fagots, collets, rallye annuel de voitures tout-terrain, parties de chasse. La forêt le faisait vivre, ce gnome. Il se devait donc de la respecter, mais ne la respectait pas. Une fois, durant la sécheresse du mois d’août, il avait mis le feu à un bosquet de myrtilles. J’avais appelé les pompiers, mais nous n’avions pas réussi à sauver grand-chose. Je n’ai jamais su pourquoi il l’avait fait. L’été, il parcourait la forêt, une scie à la main, et coupait des arbres gorgés de suc. Quand je lui en avais gentiment fait la remarque, il avait eu bien du mal à maîtriser sa colère et m’avait lancé un simple et direct : « Va te faire voir, vieille peau ! » Enfin, c’était un peu plus vulgaire. Il arrondissait ses fins de mois en volant, chapardant, pillant la forêt ; dès qu’un vacancier laissait dehors une torche ou une cisaille, Grand Pied flairait aussitôt l’occasion et les subtilisait sans attendre, pour ensuite les revendre en ville. Selon moi, il aurait plus d’une fois mérité une punition, voire même la prison. J’ignore pourquoi il n’a jamais subi la conséquence de ses actes. Peut-être était-il sous la protection des anges ; il arrive parfois qu’ils s’engagent du mauvais côté.

Je savais également qu’il pratiquait toutes sortes de braconnages. Il considérait la forêt comme sa cour de ferme ; tout lui appartenait. C’était un pillard.

À cause de lui, j’ai souvent passé des nuits blanches. D’impuissance. J’avais plusieurs fois appelé la police ; quand enfin quelqu’un décrochait, il enregistrait gentiment ma plainte, mais l’affaire restait sans suite. Pendant ce temps, Grand Pied reprenait de plus belle ses tours dans la forêt, un chapelet de collets sur le bras, en maugréant. Telle une petite divinité malfaisante. Cruelle et imprévisible. Il était toujours légèrement éméché, ce qui devait sans doute exacerber sa mauvaise humeur. Tout en marmottant, il donnait des coups de bâton sur les troncs d’arbres, comme s’il voulait les chasser de son chemin. On aurait dit qu’il était né en état d’ébriété. Que de fois ai-je refait son itinéraire, ramassant ses pièges, de grossiers collets de fil de fer reliés à de jeunes arbres recourbés en flexion, de sorte que l’animal pris soit d’abord projeté en l’air, comme par un lance-pierres, avant de pendre au bout d’une corde. Parfois, je trouvais des animaux morts – lièvres, blaireaux, chevreuils.

– Il faut le déplacer sur le divan, dit soudain Matoga.

Cela ne m’a pas plu. Je n’aimais pas l’idée de devoir le toucher.

– Je pense que nous devrions attendre l’arrivée de la police, déclarai-je, mais Matoga avait déjà fait de la place sur le divan et retroussait ses manches en me fixant de ses yeux clairs.

– Toi, tu ne voudrais pas qu’on te retrouve dans cet état-là. C’est proprement inhumain.

Il avait raison, le corps humain est inhumain. Surtout quand il est mort.

N’était-ce pas un sombre paradoxe que de devoir nous occuper de la dépouille de Grand Pied ? Pourquoi nous avait-il laissé ce dernier désagrément ? Précisément à nous, ses voisins, qu’il ne respectait pas, n’aimait pas et considérait comme des moins que rien.

Selon moi, la mort devrait aboutir à l’annihilation de la matière. Pour le corps, ce serait de loin la meilleure solution. De cette façon, les corps annihilés reviendraient directement dans les trous noirs dont ils sont issus. Les âmes, à la vitesse de la lumière, iraient vers la lumière. Si tant est que l’âme existe.

C’est donc au prix de terribles efforts que j’ai consenti à faire tout ce que me disait Matoga. Nous avons saisi le corps par les bras et les pieds et l’avons transporté jusqu’au canapé. J’ai réalisé avec stupeur que le cadavre était lourd, mais il ne semblait pas vraiment inerte, plutôt obstinément rigide, rêche comme des draps amidonnés tout juste passés à la calandre. J’ai entrevu ses chaussettes, ou plus exactement ce qu’il portait aux pieds et qui faisait office de chaussettes : des chiffons crasseux, des bandes de draps déchirés, d’une teinte grisâtre et couvertes de taches. J’ignore pourquoi la vue de ces chiffons m’a si profondément bouleversée, frappée en pleine poitrine, au plexus, secouant tout mon corps de sorte que je n’arrivais plus à contenir mes sanglots. Matoga me lança un regard glacial, fugace et réprobateur.

– Il va falloir l’habiller avant qu’ils arrivent, dit-il.

J’ai bien vu que son menton aussi tremblait devant cette misère humaine (même si, pour une raison ou une autre, il refusait de le reconnaître).

Tout d’abord, nous avons essayé de lui enlever son maillot de corps, sale et puant, mais il était impossible de le faire passer par la tête, alors Matoga a sorti un canif très sophistiqué de sa poche et a découpé le tissu au niveau de la poitrine. Et voilà Grand Pied allongé devant nous sur son divan, à moitié nu, velu comme un troll, torse et bras couverts de cicatrices, tatoués d’images indistinctes dont aucune ne me rappelait rien de sensé. Ses yeux mi-clos avaient quelque chose d’ironique pendant que nous cherchions dans l’armoire branlante un vêtement convenable pour le vêtir avant que son corps ne se fige à jamais, revenant ainsi à l’état de ce qu’il avait toujours été, une petite motte de matière. Son slip troué dépassait de son pantalon de jogging argenté, flambant neuf.

Après avoir prudemment défait les bandelettes immondes, j’ai pu voir ses pieds. Quel étonnement ! J’ai toujours pensé que la partie la plus intime et la plus personnelle de notre corps était les pieds, et non les parties génitales, le cœur, ou même le cerveau, organes, somme toute, sans grande importance et que l’on surestime à tort. C’est dans les pieds que se concentre tout le savoir sur l’homme ; c’est vers les pieds que converge l’essentiel de ce que nous sommes et que s’établit notre rapport à la terre. Le contact avec la terre, son point de jonction avec notre corps, renferme tout le mystère : bien que nous soyons constitués de particules de la matière, nous n’en faisons pas partie, nous en sommes séparés. Les pieds sont notre prise de connexion. À présent, les pieds nus du mort étaient pour moi la preuve de son origine incertaine. Ce n’était pas un humain. Il ne pouvait être qu’une forme innommable, de celles qui – selon notre cher Blake – précipitaient les métaux dans l’immensité et transformaient l’ordre en chaos. Peut-être était-il une sorte de démon. Les êtres démoniaques se reconnaissent toujours à leurs pieds, car ils ont leur propre manière de marquer le sol.

Les pieds du cadavre, longs et étroits, aux orteils fins, aux ongles noircis et difformes, semblaient préhensiles ; son gros orteil se détachait des autres, comme le pouce. Ils étaient couverts de poils noirs. A-t-on jamais vu ça ? Matoga et moi échangions des regards dubitatifs.

Au fond d’une armoire presque vide, nous avons trouvé un costume couleur café, à peine taché, qui avait dû très peu servir. Moi, je n’avais jamais vu Grand Pied avec. La plupart du temps, été comme hiver, il portait des bottes en feutre, à la russe, un pantalon élimé assorti à une chemise à carreaux et une doudoune sans manches.

Habiller le mort m’a fait soudain penser à une caresse. À vrai dire, je ne crois pas qu’il ait connu une telle douceur de toute sa vie. Nous le tenions délicatement sous les bras en lui enfilant ses habits. Son poids reposait sur ma poitrine et, après une vague de répulsion tout à fait naturelle, à la limite de la nausée, l’idée m’est venue de blottir ce corps contre moi, de lui tapoter gentiment le dos et de lui susurrer à l’oreille d’une voix rassurante : « Ne t’en fais pas, ça ira. » Je ne l’ai pas fait, à cause de la présence de Matoga. Il aurait pu le prendre pour de la perversion.

Les gestes non accomplis s’étant transformés en pensées, j’ai éprouvé soudain de la pitié pour Grand Pied. Il se peut que sa mère l’ait abandonné et qu’il ait été malheureux tout au long de sa triste vie. De longues années de malheur dégradent l’homme bien plus qu’une maladie mortelle. Je n’ai jamais vu d’invités chez lui, pas de famille, pas d’amis qui seraient venus lui rendre visite. Même ceux qui pratiquaient la cueillette des champignons ne s’arrêtaient jamais devant sa porte pour échanger quelques mots. Les gens avaient peur de lui et ne l’aimaient pas. Je crois qu’il ne fréquentait que les chasseurs, et encore rarement. D’après moi, il devait avoir une cinquantaine d’années. Je donnerais beaucoup pour voir sa huitième maison, peut-être y découvrirais-je Neptune et Pluton en aspect de conjonction, avec Mars placé quelque part dans l’ascendant ; toujours est-il qu’avec sa scie dentée entre ses mains noueuses, il faisait penser à un prédateur ne vivant que pour semer la mort et infliger la souffrance.

Afin de lui enfiler sa veste, Matoga fut obligé de le soulever et de le mettre en position assise, et nous avons alors remarqué que sa langue enflée retenait quelque chose dans sa bouche. Après un moment d’hésitation, la main tremblante et les dents serrées de dégoût, j’ai réussi à attraper délicatement l’objet par son extrémité et j’ai vu que je tenais entre mes doigts un petit os, long, fin et pointu comme un poignard. La bouche du mort laissa échapper un gargouillis rauque et de l’air, suivis d’un sifflement léger ressemblant à un soupir. Nous bondîmes en arrière en lâchant le corps. Matoga devait sans doute ressentir la même chose que moi : l’horreur. D’autant plus qu’entre les lèvres de Grand Pied apparut du sang rouge foncé, presque noir. Un petit ruisseau funeste coulait de sa bouche.

Nous étions pétrifiés de frayeur.

– Eh bien ! constata Matoga d’une voix chevrotante, il s’est étranglé. Il s’est étranglé avec un os. L’os lui est resté en travers de la gorge, il s’est coincé dans sa gorge, répétait-il nerveusement. Puis, comme pour se rassurer, il ajouta : Au boulot ! Ce n’est certes pas une partie de plaisir, mais nos devoirs envers notre prochain ne sont pas toujours agréables.

À l’évidence, il s’était octroyé le rôle de chef dans cette équipée nocturne, et je n’ai pu qu’obtempérer.

Nous avons donc entrepris le travail, ô combien ingrat ! de faire entrer Grand Pied dans son costume couleur café et de l’allonger ensuite dans une position convenable. Cela faisait des lustres que je n’avais pas touché un corps étranger, et encore moins un mort. Je sentais la rigidité l’envahir progressivement ; à chaque minute, il se pétrifiait un peu plus, c’est pourquoi nous nous activions tant. Lorsque Grand Pied fut enfin allongé, paré de son costume du dimanche, son visage avait perdu toute expression humaine. Il était devenu un vrai cadavre, sans l’ombre d’un doute. Seul son pouce droit, refusant d’adopter la position usuelle des mains gentiment croisées sur la poitrine, pointait vers le haut, comme s’il essayait de capter notre attention, d’interrompre un instant nos efforts empressés et nerveux. « Et maintenant, faites attention ! disait ce pouce. Faites bien attention, car vous voilà face à quelque chose que vous ne pouvez voir, le point de départ d’un processus qui vous est inaccessible et qui pourtant mérite réflexion. Car il nous a tous réunis en ce lieu et en cet instant, dans cette petite maison du plateau, en pleine nuit, au milieu de la neige. Moi, un cadavre, et vous, des êtres humains vieillissants et d’une importance relative. Mais ce n’est qu’un début. C’est maintenant seulement que tout va commencer. »

Nous nous tenions dans la pièce froide et humide, dans ce néant glacial survenu à l’heure bleue, une heure trouble et imprécise, et je me suis dit que cette chose qui s’en allait du corps entraînait avec elle toute une partie du monde ; peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise, coupable ou vertueuse, elle laissait toujours derrière elle un grand vide.

J’ai regardé par la fenêtre. L’aube commençait à poindre, remplissant peu à peu ce vide de flocons de neige. Ils tombaient lentement, louvoyaient dans l’air, tourbillonnaient sur eux-mêmes, semblables à des plumes légères.

Grand Pied était parti, et il était donc difficile de lui garder quelque rancune que ce soit. Restait son corps inanimé, habillé d’un costume. À présent, il paraissait apaisé et content, comme si son esprit se réjouissait de s’être enfin libéré de la matière, tandis que la matière se félicitait d’avoir été débarrassée de l’esprit. En un bref instant, un divorce métaphysique venait de se produire. Fini.

Puis nous nous sommes assis devant la porte ouverte de la cuisine, et Matoga empoigna la bouteille de vodka entamée qui se trouvait sur la table. Il dégota un verre propre et le remplit – pour moi d’abord, puis pour lui-même. À travers les fenêtres enneigées, le jour filtrait doucement, laiteux comme les ampoules d’un hôpital, et c’est dans cette lumière que j’ai vu Matoga : il n’était pas rasé, ses poils paraissaient aussi gris que mes cheveux, son pyjama délavé et fripé dépassait de son manteau en peau de mouton qui était couvert de taches de toutes sortes.

J’ai avalé une bonne rasade de vodka qui m’a réchauffée de l’intérieur.

– Je crois que nous avons accompli notre devoir envers lui. Autrement, qui l’aurait fait ? dit Matoga en s’adressant plutôt à lui-même qu’à moi. Ce n’était qu’un pauvre petit salopard, mais bon.

Il s’est versé un deuxième verre et l’a avalé cul sec en faisant la grimace. On voyait bien qu’il n’était pas rompu à la boisson.

– Je vais passer un coup de fil.

Sur ce, il est sorti. J’ai pensé qu’il avait mal au cœur.

Je me suis levée et j’ai balayé du regard le terrible désordre qui régnait dans la pièce. J’espérais tomber sur la carte d’identité de Grand Pied, avec sa date de naissance. Je voulais tout savoir, vérifier ses comptes.

Sur la table recouverte d’une toile cirée usée était posé un plat en fonte contenant des morceaux cuits d’un animal ; à côté, le bortsch somnolait dans une casserole sous une couche de graisse blanche. Une tranche de pain coupée dans une miche, du beurre avec son papier doré. Au sol, sur le linoléum troué, traînaient quelques restes de l’animal, ils étaient probablement tombés de la table en même temps que l’assiette, le verre et les gâteaux – le tout écrasé, collé au sol, immonde.

Soudain, sur un plateau en fer-blanc posé sur le rebord de la fenêtre, j’ai aperçu quelque chose que mon cerveau a mis un bon moment à reconnaître, tant il s’y refusait : une tête de biche tranchée net. Avec les quatre pattes placées à côté. Ses yeux mi-clos avaient dû suivre depuis le début tous nos faits et gestes.

Eh oui, c’était bien l’une de ces Demoiselles affamées qui, durant l’hiver, se laissaient facilement appâter par des pommes gelées et qui, une fois prises au piège, mouraient dans des souffrances atroces, étranglées par un fil de fer.

Lorsque j’ai fini par réaliser ce qui s’était passé ici, je fus saisie de terreur. Il a donc pris la biche dans ses collets, l’a tuée et a découpé son cadavre, puis il l’a fait cuire et l’a mangée. Un être vivant en a mangé un autre, dans la nuit, dans le calme et le silence. Personne n’a protesté, la foudre n’est pas tombée. Et pourtant le châtiment a frappé le démon, même si sa mort n’était pas l’œuvre d’un homme.

Les bras tremblants, j’ai vite ramassé les restes et les petits os que j’ai rassemblés en un seul tas, pour les ensevelir. J’ai trouvé un vieux sac en plastique dans lequel j’ai déposé ces os, un à un, comme dans un linceul. Et la tête aussi, avec la plus grande précaution.

Je voulais tellement connaître la date de naissance de Grand Pied que je me suis mise à chercher nerveusement sa carte d’identité – sur le buffet, dans de vieux papiers, des journaux, parmi les feuilles de calendrier. Puis j’ai fouillé les tiroirs : c’est là que les paysans gardent habituellement leurs documents importants. Et c’est là qu’elle se trouvait, dans un porte-carte vert, périmée sans doute. Sur la photo, Grand Pied devait avoir une vingtaine d’années, il présentait un long visage asymétrique et des yeux plissés. À l’époque déjà, il n’était pas beau. Avec un bout de crayon, j’ai noté ses date et lieu de naissance. Grand Pied était né le 21 décembre 1950. Ici même.

Je dois préciser que le tiroir contenait autre chose encore : un paquet de photos, récentes et en couleurs. Je les ai regardées vite fait, machinalement, toutefois l’une d’elles attira mon attention. Je l’ai donc regardée de plus près, avant de la reposer… Il m’a fallu un certain temps pour comprendre ce que je voyais. Le silence s’est fait autour de moi. Je regardais la photo. Mon corps s’est tendu, j’étais prête à livrer combat. J’avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l’horizon – voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l’esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c’est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.

D’une main tremblante, j’ai fourré les photos dans ma poche et j’ai entendu que tout se remettait en marche, les moteurs du monde se rallumaient, sa machinerie s’ébranlait – la porte crissa, une fourchette tomba par terre. Des larmes coulèrent de mes yeux.

Matoga se tenait à la porte.

– Il ne valait pas tes larmes.

Les lèvres pincées, il était en train de composer un numéro avec application.

– C’est toujours le même opérateur tchèque, me lança-t-il. Il va falloir grimper sur la colline. Tu viens avec moi ?

Nous refermâmes doucement la porte avant d’entamer notre route à travers la neige épaisse. Une fois au sommet de la colline, Matoga se mit à tourner sur lui-même, bras tendus, un portable dans chaque main, à la recherche d’un réseau. Devant nous s’étendait la vallée de Kłodzko, baignée dans la lueur grise et argentée de l’aube.

– Salut, fiston, fit Matoga dans l’appareil. Dis, je ne t’ai pas réveillé ?

Une voix indistincte répondit quelque chose que je ne pouvais pas comprendre.

– C’est que notre voisin est mort. Je crois qu’il s’est étouffé avec un os. Dans la nuit.

De l’autre côté, la voix dit encore quelque chose.

– Non, mais je vais les appeler tout de suite. Impossible d’avoir un réseau. Je l’ai habillé avec Madame Doucheyko, tu sais, la voisine (là-dessus, il m’a lancé un regard furtif)… avant qu’il ne devienne trop rigide…

Puis encore la voix, sur un ton de plus en plus nerveux.

– Bon, de toute façon il est déjà en costume…

À ce moment précis, la personne au téléphone se mit à débiter un tel flot de paroles que Matoga écarta le portable de son oreille en lui jetant un regard dégoûté.

Puis nous avons appelé la police.

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PREMIÈRES LIGNE #22

PREMIÈRES LIGNE #22



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



le livre du jour

Les mal-aimés  Jean-Christophe Tixier

Prologue

24 février 1884

Le chemin que le gamin a si souvent envié depuis la fenêtre de sa cellule file désormais devant lui. Presque pour lui. Sous ses pieds. Jusqu’à l’infini de ce proche horizon chaotique qui lui semble soudain lointain, maintenant qu’il sait qu’il va l’atteindre, et même le dépasser. Le gamin devrait se hâter, heureux de quitter ce lieu infect qui l’a sept ans plus tôt avalé, et depuis presque digéré.

Malgré le chahut enjoué, il ne trouve pas la force de mettre un pied devant l’autre. Comme si tout cela n’était pas réel, comme si une fois de plus ses rêves avaient pris le dessus, avec la menace de s’évanouir et de le rendre aux monstres dès qu’il ouvrira les yeux. En refusant d’avancer, il pense que le retour à la réalité sera moins étouffant.

Le gamin fait un pas de côté, laisse un groupe le dépasser, contemple la longue chenille constituée de tous ces garçons en tenue grise, qui s’étire derrière les deux hommes en armes qui ouvrent la marche.

On se donne du coude, on rit aussi. Les menaces et les cris des gardiens ne suffisent pas à dissiper l’humeur joyeuse qui règne dans les rangs. Le froid glacial non plus. On est loin du silence absolu auquel on les a astreints par la force et les coups tout au long de ces années.

Par endroits, des plaques de neige narguent le soleil aveuglant qui ne parvient pas à les réchauffer. Comme tous les autres, le gamin grelotte. Le froid, le soulagement, la peur. Il ne sait pas quelle sensation domine.

Massés au bord du chemin, les habitants du coin forment une triste haie d’honneur, qui tranche avec la joie fragile de ceux qu’ils regardent partir. Pour toujours. Le gamin laisse filer les deux syllabes entre ses lèvres gercées et bleuies.

Tou-jours.

Ce mot ne lui évoque pas grand-chose. Mais en le prononçant, il lui semble percevoir une impression de définitif, aussi fugace qu’un éclair dans un ciel d’orage. De l’endroit où on les emmène, le gamin se moque. Ils y arriveront demain ou après-demain, leur a-t-on dit, et il ne peut pas être pire que celui qu’ils quittent. Un bagne. Un autre. Encore et toujours.

Désireux de graver ces instants dans sa mémoire, le gamin fixe les visages, reconnaît celui de la cantinière, avec ses yeux qui ne s’excusaient même pas de leur servir une soupe si claire qu’ils avaient parfois l’impression de boire de l’eau. Des yeux froids dont il maudissait, comme les autres, le reflet tremblant à la surface de sa gamelle. Plus loin, il croise celui de la lingère, cette femme aussi grosse que sa voix, qu’il a dû assister durant d’interminables semaines au motif qu’il avait osé répondre à un gardien. Il se souvient des paquets de draps sales qui l’empêchaient de voir devant quand il les portait jusqu’au lavoir. De cette eau si froide qui montait jusqu’à sa taille alors qu’il rinçait le linge durant des heures. Cette eau qui engourdissait ses pieds, ses jambes, son ventre et puis ses mains et ses bras. Il se souvient de la douleur qui le tourmentait ensuite jusqu’au matin, après que les parties de son corps qui avaient baigné dans la flotte étaient revenues à la vie.

Plus loin encore, il repère un des hommes qui les accompagnaient dans les champs, les forçaient à creuser d’interminables sillons, à retirer sans relâche les cailloux qui pullulent dans cette terre sèche et dure, usant des hurlements et de la trique pour que le rythme ne faiblisse pas, parfois au-delà du coucher du soleil. Des ordres qui mordaient plus fort que les fers installés par les gardiens lors de leurs séjours au cachot. Celui-là surveillait leur couloir certains soirs, stoppait ses pas devant l’une ou l’autre des cellules, allait plus loin puis revenait en une sorte d’hésitation sadique qui les pétrifiait tous. Quand il pénétrait dans l’une d’elles, le soulagement gagnait les autres. Le gamin se dit que, peut-être, plus jamais il n’entendra les plaintes étranglées, les cris étouffés par d’interminables sanglots une fois que l’homme quittait la cellule pour regagner son lit.

Le gardien évite son regard, mais ne cache pas ses yeux. La tristesse que le gamin peut y lire ne lui est pas destinée, pas plus qu’aux autres. Ce départ est comme un mauvais tour qu’ils lui jouent.

Le gamin pense alors à son copain, le P’tiot, comme tout le monde l’appelait. Même s’il ne disait jamais rien, le gamin l’aimait bien. Un garçon pâle, que tout le monde moquait. Une nuit, le P’tiot s’est évadé et n’a jamais été rattrapé, privant ainsi les gardiens d’une rude séance de représailles, dont le but était de fracasser toute idée de récidive, et d’empêcher que la même tentation germe chez d’autres. Le gamin aime l’idée que le P’tiot soit désormais loin, qu’il ait même oublié le bagne. Un sacré pied de nez aux gardiens.

Le gamin reprend place dans le rang, fixe ses propres mains, détaille ses ongles noircis, attrape une brindille pour se les curer. Il ne veut pas emporter la moindre parcelle de cette sale terre.

Il avance avec l’espoir qu’un jour il parviendra à enfouir ces souvenirs très loin au fond de sa tête, à empêcher qu’ils remontent à la surface pour emporter ses derniers rêves. D’un coup de pied, il pousse un caillou, l’observe rouler sur le chemin puis disparaître dans le fossé.

Quand une fillette agite la main pour les saluer, une larme grimpe à l’œil du gamin. Il la trouve belle, emmitouflée sous sa capuche d’où dépasse une boucle brune. Pour cacher ses yeux humides à ses camarades, il reporte son regard sur la montagne qui bouche l’horizon, au bout de ce creux dans lequel il a passé toutes ces années. Cette montagne dont un des pans, effondré, dévoile les entrailles de pierre. Combien de fois a-t-il rêvé que la bâtisse qui les a si longtemps maintenus prisonniers subisse le même sort. Mais elle a tenu bon. Plus solide que la montagne. Plus vorace aussi.

Plus bas, alors que dans son dos tout s’apprête à disparaître, le gamin se retourne une dernière fois pour regarder ces hommes et ces femmes qu’il laisse derrière lui. Des hommes et des femmes qui appartiennent à ce lieu. Des hommes et des femmes qu’il oubliera sans doute, mais pas ce qu’ils ont fait.

Il se prend à espérer que jamais la bâtisse ne s’effondrera. Car il sait que tant qu’elle sera debout, ses murs épais garderont la mémoire de ce qu’ils ont vu et entendu. Tant qu’elle tiendra bon, les gens d’ici se souviendront. Et jamais ils ne pourront passer à autre chose. Jamais personne n’oubliera.

Alors le gamin sourit, lève son visage vers le ciel, accroche ses pensées aux rares oiseaux qui le fendent.

« Pierre Roch Combres, né à Lasclottes (Tarn) le 19 août 1859.

Jugé le 16 février 1872 pour attentat à la pudeur sans violence. Condamné selon l’article 66 à de la correction jusqu’à 18 ans. No d’écrou : 795. 1,62 m à l’entrée.

Antécédents bons sous tous les rapports. La famille vit dans une certaine aisance. Elle jouit d’une bonne réputation.

Causes de la sortie : Décès le 2 mars 1873. »

Extrait des registres d’écrou
de la maison d’éducation surveillée de Vailhauquès,
archives départementales de l’Hérault,
Cotes 2 Y 792, 2 Y 793, 2 Y 794

1

Été 1901

De l’endroit où Blanche se tient agenouillée, elle observe la jument décharnée. Ainsi allongée sur le sol, la bête lui paraît bien plus grande que quand elle se tenait sur ses quatre pattes. Blanche cherche un instant une explication, n’en trouve pas. Et elle s’en moque. Elle voudrait être capable de détourner le regard, de se lever et s’enfuir, mais une main invisible et puissante la maintient en place.

Elle regarde le flanc se gonfler doucement, inspire à son tour quand elle sent l’animal hésiter, puis écoute le souffle rauque quand il s’affaisse, comme si une masse infinie pesait dessus.

La chaleur accablante a vidé l’endroit de tous ses bruits, laisse régner le silence, un silence encore plus profond que celui provoqué par la clochette du bedeau lorsque le curé élève le saint sacrement en direction du ciel.

Blanche se redresse sur les genoux, relève sa robe pour ne pas l’abîmer, puis avance d’un bon mètre, repose ses fesses sur ses talons. D’un geste de la main, elle retire les brins de paille collés à ses genoux. Elle fixe la nuée de grains de poussière virevoltant dans le rayon de lumière qui force la porte entrouverte. Dans cette myriade de minuscules étoiles éphémères, elle veut voir une image de la vie qu’elle ne connaît pas. L’espace d’un court instant, elle se dit que si le bonheur existe, il doit ressembler à ça. Une sorte de rêve inaccessible. Un rêve de gamine qu’elle a bien vite étouffé.

Blanche baisse les yeux. À vingt-deux ans, elle se sent toujours une petite fille, et se demande si elle le restera à jamais.

Le souffle plus saccadé de la jument tire Blanche de ses pensées. Elle tend une main hésitante, qu’elle retire aussitôt. Le dégoût lui tire un haut-le-cœur. Un relent de bile envahit sa bouche. Pour éviter de vomir, elle ferme les paupières, emmène ses pensées là-dehors où elle a grandi, là où le chemin sinue entre les parcelles et le ruisseau, où le vent a chassé les arbres et les bestioles qui vont avec. Elle imagine ce creux sans fin au printemps quand le vert tendre habille le paysage de sa douce dentelle, quand l’air se charge de parfums sucrés, aussi subtils que fugaces. Elle aime cette saison, plus forte que la glace de l’hiver, capable aussi de tenir tête, au moins quelque temps, au feu de l’été. Elle pense alors à toutes ces idées un peu folles qui traversent son esprit lorsque les pépiements joyeux des oiseaux accompagnent l’éclosion des premiers boutons-d’or dans les champs. À chaque fois, elle se dit qu’au printemps suivant, elle y parviendra. Partir. Oublier. Deux verbes qui incarnent cet allant, dont la fougue vire trop rapidement à la résignation.

Du revers de la main, elle chasse les mouches qui courent sur son front trempé de sueur puis, enhardie, caresse le flanc moite secoué de spasmes de la bête. Ses poils ont perdu leur soyeux, s’agglutinent désormais en paquets visqueux, comme s’ils étaient recouverts d’un sirop sucré mêlé à de la graisse.

Blanche réprime une grimace quand elle se revoit allongée à cette place, la respiration courte, son cœur se débattant comme un rat affamé dans une cage trop étroite, ses jupons à peine retroussés sur ses chairs blanches rendues molles par l’absence de désir. La jument est étendue à l’endroit exact où Ernest l’a tant de fois prise de ses élans sauvages.

Quand elle pose son regard sur les yeux humides de fièvre de l’animal en train de fixer un ailleurs de plus en plus lointain, c’est elle qu’elle voit.

– Faudrait pas qu’elle crève, lâche Ernest dans un souffle étreint par l’émotion.

Blanche sursaute, se demande depuis combien de temps il est là, à l’observer.

Et pourquoi pas, se dit-elle, comme s’il avait parlé d’elle-même.

Il fait un pas en avant, vient se planter juste à côté. Elle peut sentir son odeur épaisse. Un instant, elle redoute qu’il la touche mais, sans avoir eu besoin de lever le regard sur lui, elle sent que ses préoccupations sont tout entières tournées vers la jument. Il s’accroupit près de sa tête, essuie de sa manche l’écume verdâtre qui coule de ses naseaux. Le ronflement rauque s’est mué en un sifflement plaintif qui annonce la fin, ou bien le début d’une nouvelle ère, se convainc Blanche, sans chercher à en imaginer les contours.

– Faudrait pas qu’elle crève, répète Ernest d’un ton plus faible.

Blanche risque un regard dans sa direction.

Il y a bien longtemps que le moindre sentiment a déserté les traits de son visage buriné. Que le soleil, le vent, le gel et l’amertume les ont figés dans une expression si solennelle qu’elle pourrait presque paraître poétique, tant la distance qu’elle crée avec lui-même le propulse plus loin que nulle part.

– Faudrait pas qu’elle crève, psalmodie-t-il en se frottant les yeux du plat des mains, mélangeant sa morve à celle de la jument.

Un râle humide envahit l’étable. La bête tremble de tous ses membres. La fièvre, la douleur, la certitude que la mort est proche et ne tardera pas à venir danser autour d’elle, avant de l’emmener pour toujours.

Dans un éclair, la lame du couteau d’Ernest attrape un instant la lumière.

– Tu crois pas qu’il faudrait aller chercher de l’aide ? risque Blanche.

Ernest crispe ses doigts épais sur le manche, entrouvre les lèvres sans qu’aucun son s’en échappe, puis se penche sur la jument dans un mouvement résigné.

– C’est le diable qui l’habite, marmonne-t-il alors. S’ils l’apprennent…

Ernest ne termine pas sa phrase. Comme tous ici, il redoute le diable tout autant qu’il craint Dieu, ne sachant lequel sera le plus virulent s’il venait à mourir.

De la pointe de sa lame, il trace dans les airs une humble croix au niveau de l’encolure, juste à l’aplomb d’un des abcès prêts à crever. Il renouvelle son geste pour chaque autre, avant de faire de même au-dessus des boursouflures sous lesquelles des ganglions enflammés se sont douloureusement dilatés, jusqu’à atteindre la taille d’œufs de pigeon.

Méfiante, Blanche recule d’un bon mètre. La terre battue sous ses cuisses est maintenant fraîche. La paille infecte pique ses jambes, comme elle l’a fait tant de fois avec ses fesses, ses seins et même son sexe. Elle laisse une moue de dégoût plisser sa bouche, qu’Ernest ne voit pas. Comme il ne voit aucune de celles qu’il provoque en la pilonnant contre son gré, dans ses relents de sueur âcre, de vin mauvais et d’oignon mal digéré.

Elle pose ses mains sur ses genoux, perd son regard dans celui de la jument. Le degré de souffrance semble avoir dépassé celui de la douleur. Ses yeux ne sont plus que deux orbites énucléées, deux fenêtres ouvertes sur un vide intérieur déserté par les émotions. Blanche voudrait lui sourire, comme on sourit à celui ou celle avec qui on éprouve une communauté de destin, mais n’y parvient pas. Elle sent qu’elle pensera longtemps à cet instant. Bien après la mort de l’animal. Bien après que le temps sera passé et aura tout emporté avec lui.

Ernest appuie sa lame sur le plus gros des abcès. Hésite. Presse plus fort.

L’entaille crache un jet brun à l’odeur putride, qui retombe en fines gouttelettes sur la robe pâle, terne et crasseuse de la jument indifférente.

Blanche frissonne, a envie de chanter. Une berceuse ou peut-être un cantique, sans savoir ce qui est le plus adapté.

– Faut désinfecter et cautériser, lance Ernest sans relever la tête. Va faire chauffer du vin et de l’huile.

Sa voix gronde tel le tonnerre quand il roule sur la falaise à la recherche d’un passage pour s’enfuir au loin, avant de se répandre à regret à ses pieds, pour mourir résigné sur les pentes douces du plateau monotone.

Blanche hausse les épaules et se redresse. Ce n’est pas avec ce genre de remède que son oncle va sauver la jument. Elle va crever. Un enfant de quatre ans le comprendrait. Elle croise le regard de son oncle, lit dans ses yeux secs un déchirement douloureux mêlé de frayeur. Et cela la réjouit. Peut-être qu’il ne s’en remettra pas si la jument meurt. Cette pensée la ravit. Elle n’est donc pas cette fille simplement gentille que tous voient en elle. Tous.

Alors qu’elle pousse la porte bancale, Blanche passe en revue ceux qu’elle peut inclure dans ce tous, et n’y trouve rien de réjouissant.

La lumière extérieure ravive l’énergie de son corps et cela lui fait du bien.

Dans moins d’une heure, le soleil glissera derrière la barre rocheuse qui ferme cette extrémité du plateau. Souvent, Blanche se demande ce qu’il peut y avoir au-delà. Certainement quelques âmes tristes, se dit-elle en traversant la cour. Des terres et des bêtes, liées entre elles par une bonne dose de malheur. Pourquoi cela différerait-il d’ici ?

Il souffle une légère brise gorgée de la chaleur féroce de ce début d’été. Une brise chargée d’une fine poussière qui l’oblige à fermer les yeux et tourner la tête. Cela fait des mois qu’il n’est pas tombé la moindre goutte. Partout la terre se craquelle. Transformée peu à peu en minuscules particules par le piétinement répété des hommes et des bestiaux.

Le chien se tient immobile près de l’abreuvoir, le poil de son arrière-train hérissé, ses babines retroussées dévoilant des crocs en partie englués de bave. Blanche suit la ligne que trace son regard, aperçoit Géraud sur le chemin en contrebas. Planté à gauche du fossé, comme un piquet qu’aurait perdu sa clôture. Il fixe l’étable. Sans bouger. Sans même manifester la moindre intention. La pointe du foulard crasseux qu’il porte en permanence autour du cou s’agite dans le vent. C’est la seule trace de vie qui se dégage de lui.

Géraud vit ici, sans que personne sache vraiment où. Quelque part en haut sur la falaise. Toujours à l’écart, préférant le monde qu’il s’est inventé, où évoluent des ombres que lui seul peut voir et entendre. Géraud va et vient. Personne n’en a peur. Mais tous l’évitent. Sans vraiment savoir pourquoi.

Il n’est pas beau. Pas bien fait non plus, comme peuvent l’être tous ces hommes qui s’épuisent au travail sans avoir vraiment de quoi se nourrir ensuite. Il n’est plus très jeune non plus. La seule chose qu’il a pour lui ce sont ses yeux. D’un gris si pur que Blanche se plaît à penser que son ailleurs à lui doit être magnifique.

Pourtant, le savoir si près la rend nerveuse.

– Ouste ! lance-t-elle en tapant dans ses mains. Ouste !

Ni le chien ni l’intrus ne bougent. Le premier grogne plus fort. Le second garde le regard obstinément rivé sur l’entrée de la grange.

Un court instant, Blanche est tentée d’attraper un caillou pour le jeter dans sa direction, mais elle y renonce. Elle aussi elle le craint. Il est si différent. Qui est-il pour se planter presque chaque jour au bord de la falaise, parfaitement immobile, dans la lumière déclinante ?

Elle se souvient l’avoir longuement observé, une fin de journée où son oncle était descendu au hameau. Elle était restée accroupie plus d’une heure derrière l’abreuvoir, sans parvenir à savoir s’il se tenait face ou bien dos au vide, guettant l’instant suprême où il prendrait son envol. Mais ce moment n’était jamais venu. Quand l’obscurité avait avalé sa silhouette, elle en avait voulu au Géraud. Déçue, elle était rentrée préparer le repas avant le retour de son oncle. Si déçue qu’elle en avait déduit que Géraud appartenait plutôt à la famille des insectes rampants. Elle aurait tant aimé qu’il en soit autrement. Les jours suivants, elle avait même trouvé son regard moins étincelant.

Le nez sur ses sabots, Blanche avale les quelques mètres qui la séparent de la maison. À l’intérieur, il fait frais. L’odeur du chou ne quitte plus l’endroit, couvrant presque celle de la suie.

Elle se penche sur l’âtre, souffle sur les braises et ravive le feu. Elle ajoute deux bûches, si sèches qu’elles crépitent aussitôt.

De la grille couchée sur les deux chenets dépareillés, elle retire un restant de soupe, puis pose deux casseroles au cul noirci. Dans l’une, elle verse du vin, auquel elle ajoute deux brins de thym. Dans l’autre, elle fait couler de l’huile, et la couvre.

Elle repense à la jument, à l’indicible frayeur qu’elle a lue dans les yeux de son oncle. Ici, au bout de ce chemin qui ne débouche sur rien d’autre que le hameau en aval, le temps tourne en boucle et s’arrête après cette ferme. Que la bête meure, et le fragile équilibre sera rompu. Blanche imagine le chaos, chargé des rancœurs tenaces, des féroces jalousies accumulées au fil des générations.

À défaut de l’espérer, c’est cela qu’elle entrevoit. Sans être capable d’en capter la moindre image.

Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour laisser filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesants et accusateurs.

Elle vacille, se contraint à respirer calmement, sent après quelques secondes refluer l’angoisse et la peur. Comme un troupeau sauvage que l’on parvient à parquer dans un enclos et qui retrouve peu à peu son calme. Une bataille contre elle-même, dont elle sort à chaque fois épuisée de dégoût et de haine. Mais victorieuse.

Avec le temps, Blanche a appris à ne plus baisser les yeux, à ne plus laisser la nausée lui retourner l’estomac. Avec le temps, elle s’est endurcie. Et cette idée lui plaît.

Les derniers rayons de soleil marbrent le toit du bagne d’un camaïeu de rose. Elle pourrait tirer un rideau, soustraire le bâtiment à son regard pour tenter d’oublier les événements passés, mais à quoi bon ? Même quand elle ne le regarde pas, elle sent sa présence qui écrase tout. Plus oppressant que la falaise, alors que c’est des mêmes pierres qu’ils sont faits. En tendant l’oreille, Blanche peut l’entendre respirer. Son murmure et son haleine ne sont qu’un poison insidieux et destructeur qui les emportera tous. Elle en est certaine.

Quand elle réalise que l’emploi du futur est sans doute incorrect, un sourire empreint d’amertume tord sa bouche. L’heure a sonné. Et chacun va récolter ce qu’il mérite.

Blanche recule d’un pas, se tourne vers la cheminée. Elle soulève le couvercle, observe la danse fluide et ondoyante de l’huile que le feu réchauffe.

– C’est prêt ? tonne la voix d’Ernest depuis le seuil.

Pour toute réponse, elle hausse les épaules. Le temps qu’elle se retourne, il a disparu.

Avec précaution, elle entoure les queues des casseroles de chiffons crasseux, puis gagne l’extérieur.

Alors qu’elle traverse la cour, la chaleur étouffante la saisit. D’un rapide coup d’œil, elle constate que Géraud a disparu, reporte aussitôt son regard sur la falaise. Là non plus elle ne le voit pas.

Du pied, elle pousse la porte de la grange, se fige aussitôt. Des chairs à vif de la jument s’échappe du sang, qui goutte si abondamment sur le sol que la terre battue ne parvient plus à l’absorber.

– Ferme la porte ! Je veux pas qu’on nous voie !

D’un geste vif, elle la repousse du talon, comme on jette un voile pudique sur une scène indécente. Submergée par l’odeur fétide, elle regrette de ne pas avoir rempli ses poumons dehors.

À contrecœur elle s’approche, pose les casseroles à côté d’Ernest et s’accroupit. Sans un mot, il ôte les chiffons des queues, saisit celle de la casserole contenant l’huile, l’amène à l’aplomb de l’encolure lacérée des entailles qu’il a pratiquées alors que Blanche était dans la maison. D’un mouvement sûr, il laisse couler un mince filet d’huile sur chacune d’elles. La jument ne bronche pas, ni sous l’effet de la douleur ni sous celui de l’odeur de ses propres chairs qui sont en train de cuire. Elle se contente de gonfler des bulles chargées de sang à l’extrémité de ses naseaux, tandis que celui de ses plaies cesse enfin de couler.

– Maintenant, faut désinfecter.

Blanche trempe un des chiffons dans le vin bouillant. L’essore.

– Faut y aller plus franchement. Tends tes mains ! Faudrait pas que tu l’infectes.

Alors qu’il verse une généreuse rasade de vin bouillant, Blanche sent ses chairs se rétracter, sa peau se coller à ses os, mais elle ne dit rien.

– Maintenant, frotte-la !

Blanche pose ses paumes à plat sur l’encolure. La peau est raide, presque froide. Elle est tétanisée, même si elle trouve presque apaisante cette fraîcheur qui réveille ses mains. Mais déjà le liquide brûlant se répand sur les plaies.

– Frotte, je te dis !

Alors que les vapeurs de vin se mêlent à l’odeur entêtante de viande grillée, Blanche entreprend un mouvement timide. Les yeux fermés, elle élargit les cercles et accélère son geste. Elle s’imagine au lavoir en train de frotter une vieille couverture, avec la vigueur de celle qui a l’espoir de venir à bout des taches incrustées que le temps a rendues rebelles. À chaque fois qu’une extrémité d’un de ses doigts s’enfonce dans une plaie, un spasme de répugnance empoigne son estomac. Un goût amer remonte aussitôt dans sa gorge, qu’elle contient avec peine. Quand la vision d’une multitude d’yeux crevés s’impose à son esprit, elle se recule brusquement et rouvre les siens pour émerger du cauchemar.

Blanche secoue ses mains qui la brûlent, les essuie dans sa jupe pour en ôter les immondices. La jument bascule la tête en arrière, tente en vain de la soulever.

– Faut qu’elle se repose maintenant, lâche Ernest en se relevant.

Blanche l’observe alors qu’il quitte l’étable. Massif. La tête toujours rentrée dans ses épaules presque voûtées. Pour se mettre à l’abri du monde, ou simplement l’affronter d’un bloc. Ainsi, il ressemble au paysage qui les entoure. Ce paysage dont elle n’a jamais su s’il les protège ou bien les séquestre.

Aussi loin qu’elle peut fouiller dans ses souvenirs, Blanche voit cette stature imposante. L’oncle Ernest constitue son unique famille puisque les vieux, ses parents à lui, sont morts depuis longtemps et tombés dans l’oubli une fois la succession réglée.

Ernest a recueilli Blanche juste après sa naissance, à la mort de sa sœur, lui a-t-il menti. De celle qui a été sa mère, du moins le temps de la grossesse, Blanche n’a appris que ce qui se racontait au hameau, et qu’on a bien pris soin de ne pas lui cacher. Cette femme sans visage dont elle ignore jusqu’au prénom a disparu un soir, chassée par les cailloux amers d’une famille bafouée et outragée.

Blanche n’a donc pas de mère à qui parler, de bras où se réfugier pour se consoler et sécher ses larmes. Celle qui aurait pu le faire n’est plus là depuis bien longtemps.

Blanche se lève, jette un regard de pitié à la jument. La bête occupe la place de tous les abus. Cette place où elle-même se revoit allongée immobile, les jambes écartées, incapable d’effectuer le moindre mouvement alors qu’Ernest quitte l’endroit en marmonnant des paroles inaudibles. Cette place où, une fois seule, elle se sèche avec sa robe. Le sol qui boit aujourd’hui le sang de la jument s’est tant de fois repu de la semence épaisse que son oncle lâche en elle, et qu’elle laisse doucement s’écouler entre ses cuisses. De son pied, elle mélange ensuite sa honte à la terre pour former une boue souple, dont elle se sert pour combler les empreintes laissées par les bêtes. De longues minutes, elle en lisse la surface, qu’elle trouve alors presque belle.

Ces assauts de son oncle, Blanche les subit depuis qu’elle a douze ans. Comment pourrait-elle oublier cet âge, puisque le clocher de l’église égrène chaque jour ses douze coups pour mieux le lui rappeler ? À certaines périodes, son oncle la grimpe plusieurs fois dans la même journée. Si elle devait compter le nombre de marques de sabots qu’elle a ensuite rebouchées, elle ne saurait comment s’y prendre. Combien ? Rien, dans sa vie, ne permet d’appréhender un tel chiffre, sauf peut-être les nuées de chauves-souris échappées chaque soir, du printemps à l’automne, d’une des failles de la falaise. Un interminable ballet aérien qui obscurcit le ciel sur des centaines et des centaines de mètres, à la poursuite d’un but qu’elles seules connaissent et semblent partager.

Les aboiements furieux du chien la tirent de ses pensées. Avant de sortir de la grange, Blanche se prend à rêver qu’avec tout ce sang qui vient de couler, le sol aura définitivement étanché sa soif.



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PREMIÈRES LIGNE #21

PREMIÈRES LIGNE #21

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

 

 

Le livre du jour 

Et toujours les forêts  de Sandrine Collette

Et toujours les forêts, Sandrine Collette

Les vieilles l’avaient dit, elles qui voyaient tout : une vie qui commençait comme ça, ça ne pouvait rien donner de bon.

Les vieilles ignoraient alors à quel point elles avaient raison, et ce que cette petite existence qui s’était mise à pousser là où on n’en voulait pas connaîtrait de malheur et de désastre. Bien au-delà d’elle-même : ce serait le monde qui chavirerait. Mais cela, personne ne le savait encore.

À cet instant, c’était impossible à deviner.

À cet instant, ce n’était que rumeurs de vieilles femmes, et seuls le lendemain et le surlendemain leur importaient, et le qu’en-dira-t-on, parce que le village bruissait, palpitait, causait sans relâche. Elles, parce qu’elles avaient senti le vent mauvais, elles avaient décidé de fermer leurs oreilles, fermer leur bouche enfin, comme si cela pouvait suffire. Ce n’étaient, au fond, que de très petits soucis, qui ne méritaient pas qu’on en fasse de longs bavardages.

D’ailleurs, au moment où le grand chaos, le vrai, arriverait, les vieilles ne s’y trouveraient sans doute plus pour en parler.

Mais en attendant, elle, elle était là.

Elle s’était accrochée au fond des entrailles de Marie. Comme on dit des bêtes à la campagne, vaches ou brebis ou juments, elle avait pris. Par hasard peut-être, par malchance sûrement, enfin voilà, à présent, il faudrait faire avec.

Marie ne savait même pas d’où elle venait.

Cette petite existence maudite.

*

Marie tenant son gros ventre entre ses mains, les cheveux collés par la sueur malgré la fraîcheur de la nuit.

Marie qui n’y pensait plus, à ce qui avait grandi à l’intérieur de ses tripes, tant les Forêts l’épouvantaient à cet instant. Parce que les vieilles ne l’avaient pas ratée : elles l’avaient relâchée au milieu des ténèbres, au milieu des arbres, à l’exact mi-chemin entre le jour d’avant et celui d’après.

Elles l’avaient relâchée, elles avaient ouvert la porte de la maison décrépie noyée dans les bois noirs, elles l’avaient poussée sur le seuil. Dehors, on ne voyait rien. Une nuit d’encre. Une nuit d’ogre. Elles avaient dit : Va !

Cette porte ouverte, pour la première fois depuis six mois.

Marie avait regardé les vieilles, Alice et Augustine – comme on regarde des folles. Les grands-mères de Jérémie et de Marc. Races de chiens, de dingues, tous.

Marie, elle, ne comprenait plus. Elle avait peur.

Et puis son ventre, tout rond tout lourd.

Elle avait secoué la tête en suppliant.

Aller où ?

Mais qu’en avaient-elles à faire, les vieilles ?

Six mois enfermée dans une chambre aux volets clos, et Marie retrouvait la liberté en pleine nuit, avec ses dix ou quinze kilos de l’enfant à venir – Marie qui avait reculé à l’intérieur de la pièce.

Alors les grands-mères l’avaient chassée à coups de balai, jusqu’à ce qu’elles puissent refermer la porte sur elle.

Jusqu’à ce que Marie s’éloigne, parce qu’elle le savait : cette porte ne s’ouvrirait plus que pour du malheur.

Il n’y avait pas de lune cette nuit-là.

Même la route minuscule qu’elle suivait hébétée, Marie la distinguait à peine. Parfois elle se prenait les pieds dans une herbe ou dans une ronce, elle tombait à genoux. Elle se relevait en pleurant, une main griffée par les orties, l’autre sur le macadam encore tiède. Elle les passait sous son ventre et se hissait à nouveau debout, à nouveau tremblante. À nouveau aveugle.

Aucune voiture ne passerait avant des heures.

Juste les arbres, avec leurs branches immenses déjetées tels des bras disloqués, et le vent qui faisait des sons étranges, des chuintements, des murmures, des menaces.

Juste les silhouettes étouffantes des châtaigniers et des hêtres au-dessus d’elle, refermées en une voûte infranchissable, leurs racines comme des pièges, leurs oiseaux et leurs insectes réveillés par les sanglots de Marie qui la frôlaient en s’enfuyant dans des bruits mécontents.

Juste les Forêts.

*

Les Forêts n’avaient jamais aimé Marie.

Elles ne la guideraient pas.

Elles ne l’aideraient pas.

*

Marie non plus ne les aimait pas. Elle, c’était la ville, les lumières, une fête permanente. Quand elle avait rencontré Jérémie, elle l’avait arraché à ce territoire envoûtant et mouillé qu’elle détestait. Elle avait fait semblant d’ignorer l’emprise des Forêts sur ceux qui y étaient nés. C’étaient des histoires de bonnes femmes, pensait-elle. Cela ne valait rien face à sa volonté à elle, ses promesses, ses cheveux ondulant dans le vent.

Les Forêts : un pays d’hommes et de vieilles femmes.

Qu’il n’y ait pas de place pour elle – elle s’en moquait. Elle partirait.

Mais pas seule.

Voilà, elle avait emmené Jérémie.

Elle l’avait séparé de sa terre et de ses amis, de sa grand-mère Alice, de son histoire. Rien à foutre.

Et dur comme fer, elle croyait s’être débarrassée de ce pays. Elle croyait que le sort se commande, que la terre trempée n’attache pas forcément sous les chaussures. Elle avait fait jurer à Jérémie de ne pas y remettre les pieds – il avait juré.

Et puis.

Il était revenu un jour, pour un congé, pour une fin de semaine. Pour toujours enfin. Les Forêts l’avaient rappelé comme on siffle un clébard. Il avait accouru la langue pendante et les yeux ravis.

Peut-être était-ce cela que Marie ne lui avait jamais pardonné.

C’était sûr, même.

Ces Forêts maudites.

*

Marie continuait à marcher sous les arbres ; elle se retournait parfois, comme si les vieilles l’avaient suivie pour la reprendre, la peur la faisait frissonner. Elle entendait son souffle rauquer dans sa gorge et dans sa tête.

Tout plutôt que le bruissement des bois obscurs.

Mal au ventre.

Elle avait cogné sa peau tendue.

Arrête hein.

Elle haïssait cette protubérance qui faisait partie d’elle et qu’elle avait essayé d’arracher en vain, cette excroissance qui ne s’en irait qu’avec l’accouchement, à cause d’Alice et d’Augustine, les grands-mères de ces petits-fils minables, qui l’avaient séquestrée pendant six mois.

Vous n’allez pas faire ça ? Putain, vous n’allez pas faire ça ?

Six mois.

Pendant les premiers temps de son enfermement, Marie avait pris d’assaut les murs de la chambre, le ventre en avant pour le cogner plus fort, pour que l’enfant passe. Elle l’imaginait comme une sorte d’écureuil perché sur ses organes, qu’un choc un peu plus vif ou un peu de travers finirait bien par faire tomber. Mais le petit – puisqu’il s’avérerait être un petit – s’était accroché tel le vent à une branche fragile ; au bout de quelques semaines, Marie s’était rendue à l’évidence, elle avait compté les jours terribles, il naîtrait, elle n’avait plus d’espoir.

Emprisonnée, Marie, cloîtrée dans une chambre obscure, pour tout ce qu’elle avait abîmé, brisé, anéanti en allant promener ses fesses ailleurs. Pour lui apprendre, pour lui gâcher la vie qu’elle avait gâchée à Jérémie et à Marc – disaient-elles.

Jérémie et Marc, c’était comme les doigts de la main, avant.

Avant Marie.

Celle qui avait fait parler le village entier – une vingtaine de culs-terreux collés à son histoire, à son scandale.

Celle par qui le malheur.

*

Terrifiée par la noirceur des Forêts, par les bruits inconnus de l’air et des bêtes invisibles – elle s’encourageait à voix basse.

La nuit n’en finissait pas. Ses jambes ne voulaient plus porter, plus marcher. Ses yeux exorbités cherchaient une voiture. Une lumière. Quelqu’un.

Son gros bide trop lourd.

*

Au début, elle était amoureuse de Jérémie bien sûr. Elle ne voyait que lui. Elle l’avait épousé. Trop vite. Une année avait passé, et deux, et encore une troisième. C’était long. Elle avait tellement envie de s’amuser.

S’amuser ? Même pas.

Le vrai mot, c’était : vivre.

Jérémie, c’était comme un petit chien. Il était toujours là. Marie s’était lassée.

L’été, rompant la promesse qu’il avait faite, ils se retrouvaient aux Forêts tous les deux. Puis très vite, histoire de chasser l’ennui, tous les trois : avec Marc, l’ami d’enfance de Jérémie.

Chez les grands-mères des garçons – les vieilles salopes, rectifia Marie en silence.

D’accord, quand Jérémie était retourné travailler à la fin des vacances, elle avait couché avec Marc. Cela avait duré deux ou trois mois. C’était une belle arrière-saison. Jérémie venait le week-end, disait que Marie avait besoin de repos, besoin de s’égayer. Voilà, c’était une distraction.

Alors, est-ce que c’était si mal – est-ce que cela valait les hurlements, les coups, les déchirements qui avaient suivi ; la bagarre qui avait laissé Jérémie et Marc pantelants, sanguinolents, brouillés à vie.

Jérémie avait claqué la portière de la voiture, il était reparti comme un fou. Il avait abandonné Marie chez la vieille Alice. Elle ne s’inquiétait pas. Elle savait qu’il reviendrait le lendemain – et pas fier. Elle attendait ses excuses. Elle préparait aussi l’explication, car il y en aurait forcément une. Cela lui avait pris une partie de la nuit, et elle n’aurait jamais l’occasion de s’en servir, car Jérémie n’était pas revenu.

Il s’était tué sur la route ce soir-là. Un mauvais virage, là où se tiennent ces immenses platanes qui ne pardonnent pas. Un coup de malchance.

Sa faute à elle – c’est ce qu’avait crié Alice derrière la porte de sa chambre.

*

Marie, elle ne pensait qu’à une chose : partir de là.

Elle se savait enceinte depuis peu. Il fallait qu’elle avorte.

Marc ne répondait à aucun de ses appels. Plus tard, elle apprendrait qu’il avait quitté les Forêts à la nouvelle de la mort de Jérémie. Parti où ? Même sa grand-mère l’ignorait. Il avait seulement dit que ce serait pour toujours.

Marie s’en moquait pas mal. Elle ne s’était pas demandé de qui était la petite saloperie qui lui poussait d’un coup dans le ventre.

Ça ne comptait pas.

Elle voulait juste s’en débarrasser.

Oui bien.

S’il n’y avait pas eu les grands-mères pour l’en empêcher.

Pour crier, derrière la porte verrouillée, qu’elle le porterait jusqu’au bout, son môme, et que toute sa vie, il serait là pour lui rappeler.

*

Marie se traînait dans la nuit sans pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle finissait par ne plus avoir peur des Forêts, elle n’avait plus la force.

C’était la fin de l’été, il faisait tiède.

D’autres fois, cela l’aurait amusée de marcher en pleine obscurité en tenant la main à Jérémie – ou à Marc, n’importe lequel, pour la différence qu’il y avait. Ils auraient ouvert leurs mains à la brise, ils auraient écouté la chouette qui hululait même si Marie s’en foutait, ils auraient fait la course dans le noir. Ils auraient inventé des noms aux silhouettes des arbres géants, des noms rien qu’à eux, pour un monde rien qu’à eux.

Tout cela avait volé en éclats.

Elle s’enfuyait des Forêts, son ventre était douloureux, elle ne devait plus le frapper. Il fallait seulement marcher encore et encore. Trouver une voiture qui l’emmènerait à la ville. Après, elle ne savait pas. Après, c’était trop loin. Avec trop de questions.

Parce que ça serait quoi, la vie d’après – ça serait quoi d’être une mère, murmurait une petite voix à l’intérieur, mais ça non, ah non surtout pas, là-dessus les vieilles n’auraient pas gagné, elle le jurait. Elle n’allait pas l’aimer, ce mioche, elle le dégagerait quelque part et elle irait conquérir son paradis à elle, son existence de rêve, elle la méritait, elle l’avait payée d’avance. Un môme, au fond, cela pouvait s’effacer comme un trait de craie sur un tableau. Il suffisait d’un bon chiffon.

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PREMIÈRES LIGNE # 20

PREMIÈRES LIGNE # 20

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le fil rouge de Paola Barbato

traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

1

Compartiments étanches

[Réveille-toi, Antonio.]

Il ouvrit les yeux. Cela ne changea pas grand-chose, l’obscurité dans la pièce était telle qu’on l’aurait crue peinte. L’air immobile, l’espace imperceptible. Il respira à fond et sentit. Inexplicable, étant donné le soin qu’il mettait à soustraire à son environnement tout objet susceptible de dégager une odeur. Et pourtant, sa chambre sentait le carton. Depuis le début, depuis le jour où il avait emménagé dans cette petite villa de lotissement, moche, blanche, neuve et anonyme, aussi anonyme qu’il voulait l’être lui-même. Cela sentait la peinture, ce jour de

[cinq]

quelques années auparavant, et aussi une vague odeur de métal chaud, seule trace du passage des ouvriers qui avaient installé la porte et les volets blindés. La maison appartenait à son entreprise, néanmoins il les avait fait poser à ses frais. Il ne s’était pas posé de question. Quand il était monté dans la chambre à l’étage, celle où avait été installé le lit à deux places commandé par téléphone, elle sentait le carton. Et cette odeur n’était jamais partie. Aussi, chaque matin, il avait la sensation de se réveiller dans une boîte. C’était une blague de son subconscient, il le savait. Mais il s’en accommodait, cette sensation d’être enfermé dans un carton reflétait exactement ce qu’il prétendait de lui-même et de la vie.

Il se leva et se dirigea vers la fenêtre, traversant l’obscurité d’un pas cadencé par l’habitude. Il appuya sur un bouton et la lumière donna sens à son corps et à ce qui l’entourait. Il y avait du soleil. C’était samedi. De nouveau.

Antonio Lavezzi soupira et regarda sa montre posée sur la table de nuit. Huit heures et quart.

« Dans moins de quinze heures tout sera terminé », se dit-il.

Mais ces heures allaient être longues. Très longues.

 

 

À 11 heures il avait rendez-vous chez son barbier, un certain Maurino, qui lui coupait les cheveux et la barbe et lui reprochait régulièrement son utilisation entêtée du rasoir électrique, délétère pour une peau aussi délicate que la sienne, qui aurait eu besoin de mousse et d’une bonne lame. Antonio admettait sa paresse et promettait d’essayer, un de ces jours. Il lui réitérait son serment depuis plus de quatre ans et, même s’ils savaient tous deux qu’elle était fausse, cette promesse était tout ce que Maurino voulait obtenir de lui. S’il avait été du genre à aimer les métaphores sexuelles, Antonio Lavezzi aurait défini sa vie comme « une vie de préliminaires ». Toutes les personnes qui l’entouraient avaient l’exigence urgente d’être rassurées par des certitudes primaires. Comment allez-vous ? Bien. Le travail ? Tout va bien, malgré la crise. Ma belle-sœur Angela vous passe le bonjour, vous vous souvenez d’elle ? Bien sûr, passez-lui le bonjour également, un de ces jours je dois absolument l’inviter à boire un apéritif.

Cela suffisait.

Des formalités, de prétendues apparences, des hypocrisies bien confectionnées. C’était cela, qu’ils voulaient.

Il avait cru, au début, que se refaire une vie aurait été difficile, or cela avait été d’une simplicité déconcertante. Les gens du lieu savaient tout de lui, mais son histoire sortait des canons d’un potin de village. Ce qu’Antonio Lavezzi représentait, ils le niaient avec une force rageuse. Certaines choses ne se produisaient pas, n’existaient pas, ne pouvaient même pas se concevoir, et il ne pouvait pas se permettre d’en être le témoin vivant. Ce qui lui était arrivé était trop, c’était inacceptable.

De façon surprenante, Antonio partageait leur avis, et l’accord tacite de négation des faits lui permit d’être accueilli et aimé par la communauté. Dans le fond, les règles étaient simples et peu nombreuses : il suffisait de sourire et de bien fermer les placards à clé.

Les cadavres ne sortent jamais sans permission.

 

 

La veille au soir, il avait quitté le bureau avec dix minutes d’avance pour passer au pressing avant la fermeture. Le samedi et le dimanche étaient des journées fantômes dans la haute Vénétie, l’un des rares inconvénients matériels qu’il avait trouvés en quittant la ville pour un village. Quand le pressing fermait pour congés, il devait rouler 28 kilomètres pour atteindre le plus proche, garantissant une remise des vêtements pour le mardi suivant.

Sa garde-robe était maigre : cinq costumes cravate, trois chemises bleu ciel, trois blanches, deux pulls en V, un chaud et un léger, tous deux gris. Deux survêtements, quelques shorts et des T-shirts sans manches pour l’été complétaient le tout. Il s’habillait selon un système de rotation méthodique, utilisant deux costumes par semaine. Puis il confiait son linge sale au pressing. Sa mère puis sa femme s’étaient occupées de laver et repasser pour lui. Depuis qu’il était seul, il n’avait même pas envisagé d’apprendre, et il n’avait acheté une machine à laver que parce qu’il était trop pudique pour confier ses caleçons à des étrangers. Il ne connaissait qu’un seul programme, il dosait la lessive et l’assouplissant, appuyait sur le bouton et une heure plus tard il étendait le tout sur les radiateurs (chaud ou froid, cela ne faisait aucune différence). Pour éviter les accidents il n’achetait que des serviettes, slips, maillots de corps et chaussettes blancs. Il avait découvert les draps sans repassage et n’utilisait que ceux-ci, malgré la désagréable sensation de fripé qu’ils produisaient sur la peau. Toutes les deux semaines il les lavait et les faisait sécher sur la cabine de douche.

La lessive était la première chose qu’il faisait le samedi matin, après le petit déjeuner, avant de se rendre chez Maurino. Il portait son costume du week-end, qu’il retirait soigneusement dès qu’il rentrait chez lui. Il devait le conserver en bon état pour le déjeuner du dimanche. Entre la lessive et le barbier, il évitait de faire le ménage, il ne voulait pas sentir les produits d’entretien. C’était l’une des quelques règles formelles qu’il avait appris à respecter. Un homme de quarante ans qui sent le détergent n’est pas bien accepté ; cela aurait semblé « étrange », même si tout le monde savait que personne ne faisait le ménage chez lui, et que de toute évidence il s’en chargeait lui-même. Il suffisait que l’évidence ne soit pas tangible, et tout allait bien.

Antonio suivait des principes tacites. Il prenait des douches, se coupait les ongles, soignait les détails, comme les oreilles et les sourcils. Vers 10 heures, il montait dans sa voiture et roulait jusqu’au village. Il achetait le journal, buvait un café, faisait en sorte de rencontrer régulièrement quelqu’un qui lui permette de consommer cette heure d’attente en gagnant des points de normalité apparente.

L’apparence, cette grande, infinie ressource.

Quand il rentrait chez lui, impeccablement coiffé et rasé, il n’était même pas midi. Dans la région, on déjeunait plus tard, mais il avait gardé ses habitudes et, à 12 h 30, en survêtement, il prenait dans le frigo ce qu’il avait mis à décongeler la veille. Il observait le plat tourner dans le micro-ondes comme s’il regardait un programme télévisé, puis il le plaçait sur un dessous-de-plat en liège et mangeait en pensant à l’étape suivante : nettoyer la cuisine. Ensuite viendrait le moment du jardinage. Puis des factures. Puis…

 

 

Il existe des livres qui expliquent les différentes réactions à un traumatisme, mais Antonio n’en avait pas lu. Il n’avait jamais été un grand lecteur, c’était plutôt le domaine de sa femme, Lara. Depuis l’université elle dévorait les livres. Jeune fille, elle avait choisi un style de vie opposé, sportif et orienté sur la santé, qui laissait peu d’espace aux longs après-midi allongée sur le canapé à lire Anna Karenine. Puis un accident de scooter l’avait gravement blessée au genou et elle avait dû arrêter le volley-ball. Elle avait pleuré pendant des semaines, mais sa mère lui avait répété jusqu’à la nausée : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage. »

Lara ne lui avait jamais avoué qu’il lui aurait été égal de se casser les dents, le nez, d’être couverte de cicatrices, de cesser d’être belle, si cela avait signifié continuer à jouer. Parce que, à ce moment-là, il avait été clair pour tout le monde, y compris sa mère, que la beauté était le seul bien de valeur qu’elle possédât. De la matière pour la vie, pas pour les rêves.

À l’époque, Antonio et elle étaient amis, pendant sa convalescence il avait passé plusieurs après-midi assis à ses côtés, à réviser ses partiels. Âgé de deux ans de plus qu’elle, qui n’avait pas encore passé son bac, il entamait des études d’ingénieur. Par la suite Lara s’était inscrite en médecine, poussée par son père chirurgien, avant de tout abandonner pour se marier à vingt-deux ans, dès qu’Antonio avait trouvé un emploi stable. Durant ces après-midi, la tranquillité obtuse d’Antonio avait calmé le désespoir de Lara. Une sorte d’osmose, de contagion, d’engourdissement, qui était passé de lui à elle. Lara s’était mise à lire et, une fois sa rééducation achevée, elle s’était fiancée. Antonio était beau garçon, cultivé, il avait obtenu son diplôme et était issu d’une famille respectable. Lara n’était que belle. Elle avait été intelligente, vivante, animée de rêves, prête à croquer la vie à pleines dents. Mais la vie lui avait répondu : « C’est tombé sur la jambe. Dis-toi que cela aurait pu être le visage », et Lara avait compris que la guerre était perdue. Elle s’était rendue, elle s’était mise à vivre par négation. Elle n’avait pas fini ses études, elle n’avait pas trouvé de travail, elle n’avait pas eu de fils, elle n’avait rien fait qui la distinguât de sa mère. Elle n’était que belle.

Ce traumatisme, petit et pourtant si grand, avait éteint Lara.

Il avait fallu un deuxième traumatisme pour la réveiller.

 

 

La maison d’Antonio était nue, spartiate, impersonnelle. Il avait opté pour une décoration de style minimaliste : peu de meubles, verre dépoli, bois sombre, voire laqué. Elle contenait le minimum pour survivre. Et rien qui parlât de lui. Pas de livres, pas de photos, pas même de films ou de CD. Il écoutait la radio, louait des DVD, surfait sur Internet. Il ne suivait aucun journal télévisé, jamais : une mauvaise nouvelle pouvait toujours l’attendre au tournant. Il préférait les débats, les émissions où l’on parlait d’un sujet, un seul. Il ne courait aucun danger en les regardant, pas plus qu’avec les documentaires, devant lesquels il s’endormait régulièrement. Cinq jours sur sept, il menait une existence qui se répétait à l’infini. Réveil, douche, petit déjeuner, trajet jusqu’à son entreprise, travail au bureau ou sur un chantier, déjeuner avec son chef, Giuseppe Levante, propriétaire de la SARL Levante, solide entreprise du bâtiment spécialisée dans les sols en marbre, retour au bureau, travail, retour à la maison, exercice physique, douche, dîner acheté tout prêt, télévision, sommeil. Le samedi et le dimanche étaient plus compliqués. Il fallait remplir des espaces-temps immenses, les surcharger d’engagements impossibles à tenir en deux jours. Des heures et des heures durant lesquelles il devait rester vigilant pour que son esprit ne lui joue pas de mauvais tours, souvent en associant une image à une pensée ou une pensée à un souvenir. Pour s’assurer le calme plat dont il avait besoin, Antonio planifiait tout avec une méticulosité maniaque, calculant les temps, les imprévus et les alternatives. C’était sa méthode de survie, il l’élaborait chaque week-end, quand il se retrouvait privé de la béquille du travail. Il tenait un registre comptable de sa maison, un inventaire de toute la nourriture et de tous les objets, un agenda pour les visites dentaires, le paiement des factures, les révisions de la voiture. Il ne jetait jamais les tickets de caisse, il les conservait dans une assiette de céramique à côté de la porte, avec le courrier ouvert et les éventuels dépliants, post-it et publicités. En plus des tâches domestiques et des DVD, qu’il louait par cinq, il mettait le registre à jour, vérifiait ses dépenses sur le site de sa banque et prenait méticuleusement soin de son corps, de l’hygiène à l’entraînement. Un samedi sur deux, il tondait la pelouse, tous les dimanches il lavait sa voiture, et en cas de pluie il remplaçait ces activités par : l’inventaire par ordre alphabétique des médicaments, jetant les périmés et dressant une liste d’approvisionnement pour la pharmacie ; le classement des dossiers sur le bureau de son ordinateur portable, imprimant ou archivant les fichiers inutiles ; le nettoyage du canapé en cuir noir avec des produits spécifiques et le traitement d’éventuelles craquelures. Il avait une liste interminable d’activités joker à jouer face à l’imprévu. Une vraie liste, rédigée à la main. Et à côté de chaque élément, il avait indiqué le temps que prenait l’activité :

 

Masticage du coin de la ventilation dans la salle de bains

20 minutes

Plantage de clous dans les plinthes du cagibi

10 minutes

Remplacement des adhésifs anti-courants d’air des fenêtres

45 minutes

 

Une fois par semaine, le samedi après-midi, il faisait les courses : plats surgelés, salades toutes prêtes, jambon et fromage sous vide, pain de mie, soupes en boîte, plats préparés au rayon traiteur. Il avait réduit les efforts culinaires au minimum et étendu au maximum ceux liés à l’ordre et à l’hygiène. Chaque samedi, il nettoyait toute la maison, mais le dimanche il se consacrait à une seule pièce. Que ce soit la chambre ou la salle de bains importait peu, là aussi une rotation était organisée. Bien sûr, cela avait lieu après le déjeuner rituel chez Giuseppe et Rita Levante.

 

 

Giuseppe Levante semblait considérer comme une obligation morale d’inviter Antonio Lavezzi à déjeuner chaque saint dimanche en tant qu’ancien camarade d’école, actuel employé et célibataire. Les exceptions se comptaient sur les doigts de la main. Antonio avait tenté d’y échapper mais avait fini par plier face à cette force de coercition affective. Refuser, pour lui qui était seul et n’avait aucun motif valide, sinon son absence totale d’envie, équivalait à un affront. Quand, deux dimanches de suite, il trouva des excuses pour ne pas venir, Rita Levante cessa de le saluer.

Cela n’allait pas, cela pouvait éveiller les soupçons, un intérêt dont il voulait qu’il reste secret, relégué dans le ghetto des ragots bon marché. Aussi, le dimanche, il sonnait à la porte, saluait les filles de Giuseppe, contraintes de revenir respectivement de Vérone et de Vicence, pour le déjeuner de famille, il embrassait la mère de Giuseppe, la seule personne autorisée à apporter des pâtisseries, et il se préparait à rencontrer la proposition féminine du jour.

Cette invitation obligée était aussi fausse et formelle, les conversations à table aussi superficielles et prudemment vides, que les offres de chair pour accouplement proposées par les époux Levante grossières et vulgaires. Qu’elle soit une cousine célibataire, l’ex-femme d’un collègue ou d’un ami, ou encore l’une des nombreuses femmes qui cherchaient un compagnon de vie, sans prédilection spécifique, elle était prête, déjà informée de la tragédie à n’évoquer sous aucun prétexte, installée sur la chaise à côté de lui. Ensuite, c’était un ballet de cérémonies, de vins à goûter pour garder l’atmosphère chaude, de boutades hors de propos et de questions dont les réponses n’intéressaient personne. Il y avait eu une Angela, une Caterina, une Silvia, au moins deux Elena et une Chiara qui comptait pour trois, tellement elle se faisait inviter souvent, dans le rôle de la meilleure amie de Rita. Elles assistaient aux déjeuners du dimanche suivant un roulement, et Antonio avait été contraint de prendre un café ou un apéritif au moins une fois avec chacune. Il s’y pliait pour ne pas alimenter les potins. Il se limitait dans la conversation, apparaissait terriblement ennuyeux et balayait l’hypothèse d’un éventuel deuxième rendez-vous par les mots clés : « Un de ces jours ».

« Un de ces jours », il les rappellerait pour aller dîner, au cinéma, au restaurant chinois, au nouveau restaurant ouvert dans la vallée, chez un collègue dieu de la pêche, à cette célèbre fête du miel, au théâtre romain, à l’inauguration d’une exposition, prendre un apéritif, se faire un apéritif, se retrouver pour un apéritif.

« Un de ces jours », le rituel obligatoire de l’apéritif le contaminerait, lui aussi.

Mais…

Pas aujourd’hui.

Pas demain.

« Un de ces jours. »

Quand il ne les rappelait pas, elles ne se fâchaient pas, elles se disaient que c’était peut-être trop tôt pour lui, qu’il ne s’était pas encore remis de cette expérience atroce, inimaginable, non, mieux valait ne même pas en parler.

 

 

Il passa la fin du dimanche, de ce dimanche, devant un tournoi de billard. Puis il éteignit la télévision, ferma toutes les portes et les fenêtres, vérifia deux fois que tout était bien verrouillé, monta dans sa chambre, ferma la porte et se coucha en survêtement. Il l’enlèverait pendant la nuit, sans même s’en apercevoir. L’odeur de carton l’enveloppa et il se laissa glisser dans un sommeil plein de rêves refoulés.

 

 

Réveil, douche, petit déjeuner, costume beige et cravate bleu ciel. Antonio monta dans sa Fiat Croma grise que tout le monde lui conseillait de changer, mais à laquelle il était trop attaché, et partit. Il n’était pas encore 8 h 30. Deux minutes plus tard, son portable sonna. Le numéro était celui de Federico Catania, chef d’un chantier qui venait de commencer. Ce matin-là, ils devaient déblayer les restes d’une ruine démolie le vendredi précédent.

— Monsieur l’ingénieur…

— Oui.

— C’est Catania.

— Oui, j’ai vu votre numéro. Qu’y a-t-il ?

— Monsieur l’ingénieur, vous devez venir au chantier. Tout de suite.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est le bordel…

La voix du chef de chantier était incertaine, ce qui était étrange pour un type aussi arrogant que lui.

— Bien, je passe au bureau et…

— Non. J’ai parlé à M. Levante, il m’a dit de vous prévenir tout de suite. De vous faire venir ici.

— Que s’est-il passé ?

— Les carabiniers sont là.

Un battement d’ailes. Rien de plus qu’un battement d’ailes dans la nuque.

— Que s’est-il passé ? répéta Antonio en scandant bien les mots.

— On a peut-être tué quelqu’un.

Antonio inspira profondément.

— Catania, vous ne pouvez pas l’avoir « peut-être » tué.

— Monsieur l’ingénieur, écoutez, je ne sais pas…

La voix de Catania s’éteignait.

— D’accord, j’arrive tout de suite.

— Dépêchez-vous, on ne sait plus quoi faire avec ce truc.

Antonio raccrocha et tourna brusquement à droite, vers une zone champêtre.

Eux, ils ne savaient plus comment faire, avec « ce truc ».

Bien sûr.

Lui, au contraire, il était expert.

Lui, on avait massacré sa fille.

Il appuya à fond sur l’accélérateur.

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PREMIÈRES LIGNE #19

PREMIÈRES LIGNE #19

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #19

le livre présenté

Les Chants de la terre de Elspeth Cooper

1

CONDAMNÉ

La magie était libre à nouveau.

Sa musique résonnait sur les nerfs de Gair comme sur les cordes d’une harpe, promesse de puissance vibrant sous ses doigts. Il n’avait qu’à l’accueillir à bras ouverts, s’il osait. Il appuya son front sur ses genoux et se mit à prier.

— Je Vous salue, Mère pleine de grâce, lumière et vie de ce monde. Heureux les débonnaires, car ils trouveront force en Vous. Heureux les miséricordieux, car ils trouveront justice en Vous. Heureux les égarés, car ils trouveront salut en Vous. Amen.

Phrase après phrase, verset après verset, la prière s’échappait de ses lèvres gercées. Il serra convulsivement ses doigts, cherchant la forme familière des grains de son chapelet pour ne pas perdre le fil, bien que ce soit fait depuis longtemps déjà. Lorsque les mots lui manquèrent, il serra ses genoux encore plus fort sur sa poitrine et recommença.

— Maintenant, je suis égaré dans les ténèbres, ô Mère, je me suis écarté de Votre voie, guidez-moi de nouveau…

La musique chuchotait toujours à son oreille. Rien ne pouvait en couvrir le murmure enjôleur. Ni les prières, ni les supplications, ni même les quelques hymnes dont il se souvenait encore. Elle était partout : dans les murs de fer rouillé de sa cellule, dans la sueur nauséabonde qui luisait sur sa peau, dans les couleurs qu’il voyait dans le noir. À chaque inspiration qu’il prenait, elle devenait un peu plus forte.

Un carillon argentin retentit. Gair ouvrit les yeux et fut ébloui par une lumière si vive, si blanche, qu’il dut se protéger le visage. À travers ses doigts, il vit deux silhouettes vêtues de lumière. Des anges. Sainte Mère, des anges envoyés pour le ramener avec eux.

— … Bénissez-moi maintenant et accueillez-moi à Vos côtés, pardonnez-moi tous mes péchés…

Agenouillé, Gair attendait d’être béni. Un violent coup du revers de la main lui fit perdre l’équilibre.

— Épargne-nous tes psalmodies, sale changelin !

Un autre coup le projeta brutalement contre le mur revêtu de fer. Une douleur fulgurante lui envahit la tempe et, dans un dernier frémissement, la musique se tut.

— Eh, doucement. Il n’a aucun pouvoir contre toi ici, dit une voix d’homme.

Non. Il n’avait aucun pouvoir. La magie était trop sauvage, trop imprévisible, pour appartenir très longtemps à qui que ce soit. Les murs en fer étaient inutiles, il était de toute façon impuissant. Affaissé sur le sol, Gair agrippa sa tête tourmentée par une douleur lancinante. Heureux les égarés.

Des bottes à éperons d’argent entrèrent dans son champ de vision, molettes cliquetantes. Pas de carillon, donc. Et pas de robes de lumière, seulement les surcots en laine blanche des hommes du Prévôt. Des menottes en fer se refermèrent sur ses poignets, et les gardes le forcèrent à se relever en tirant sur ses chaînes. La pièce se mit à tournoyer follement autour de lui et il retomba à genoux.

Avec un juron, l’un des gardes lui donna un coup de botte dans le bas du dos. Son compagnon fit claquer sa langue, réprobateur.

— C’est un péché d’invoquer Son nom en vain, tu le sais bien.

— Tu as prêté serment à la mauvaise Maison, mon ami. Tu prêches comme un Lecteur. (Un autre coup de pied.) Debout, sorcier ! Marche vers ton jugement, ou on t’y traîne !

Gair se releva en chancelant. Dans le couloir dallé de pierre, le soleil qui perçait par les hautes fenêtres l’aveugla de nouveau. Les gardes le prirent chacun sous un bras, moitié pour le guider, moitié pour le soutenir lorsqu’il perdait l’équilibre. Dans un cliquetis d’éperons et un bruit d’épées tressautant dans leur fourreau, d’autres gardes leur emboîtèrent le pas.

Interminables couloirs flous. Marches qui le faisaient trébucher ou écorchaient ses pieds nus. Pas le temps de se reposer ni de reprendre son souffle ; il fallait avancer ou tomber, et il était tombé si bas déjà. Il avait perdu la grâce de sa Déesse, perdu le pouvoir de se faire entendre d’elle, quel que soit le nombre de prières qui traversaient le vide laissé en lui par la magie.

— Soyez pour moi une lumière et un réconfort maintenant et à l’heure de ma mort…

— Silence !

Une main gantelée gifla Gair et un coup sec sur sa chaîne le tira en avant. Puis les couloirs se firent plus larges, lambrissés. Sous ses pieds, la pierre taillée laissa place à des dalles de marbre, et les murs se couvrirent de tentures. Les gardes tournèrent une dernière fois et s’arrêtèrent. De sombres portes se dressaient devant eux, encadrées de silhouettes indistinctes portant de longues bannières. Un souffle d’air en agita l’étoffe, et le soleil caressa les fils d’or dont elle était brodée, faisant s’embraser les Saints Chênes.

Gair sentit son estomac se nouer en reconnaissant où il était. Ces portes ouvraient sur la Salle du Conseil, où les Chevaliers tenaient leurs assemblées et leurs cérémonies… Où l’Ordre rendait ses jugements. Ses jambes se dérobèrent sous lui et, dans un tintement de chaînes, il tendit les mains devant lui pour éviter de s’effondrer sur le sol ciré. En lui, un souffle de musique frissonna puis se tut.

Son jugement. Trop tard pour espérer être épargné ; trop tard pour espérer autre chose que le pardon.

Ô Déesse, j’implore votre bienveillance en cet instant.

Devant lui, les énormes portes s’ouvrirent sans bruit vers l’intérieur.

De l’alcôve fermée de rideaux au-dessus des portes, Alderan voyait la Salle du Conseil dans toute sa longueur, des sentinelles en surcot jusqu’au Chêne feuillu en bronze surplombant le fauteuil du Précepteur, rutilant dans la lumière du soleil qui entrait à flots par les hautes fenêtres. Il était perché assez haut pour échapper aux regards de tous, à condition de ne pas attirer l’attention sur lui-même, mais il prenait quand même un risque en étant là.

Sur les bancs de chaque côté de la salle s’entassaient, magnifiques dans leur robe de cérémonie écarlate, les hiérarques – au grand complet, pour autant qu’Alderan puisse en juger. Tout en joues roses et postérieurs bien rembourrés, bavardant, hochant la tête et se rengorgeant. Alderan esquissa une moue méprisante.

Ce sont là les héritiers d’Endirion ? Le Premier Chevalier doit pleurer dans sa tombe.

Par une porte latérale entrèrent deux greffiers, sérieux comme des corbeaux dans leur robe noire. Ils prirent place à des bureaux qui se faisaient face, chacun d’un côté de la salle, devant le fauteuil du Précepteur sur son estrade, le procureur classant ses papiers tandis que le scribe sortait ses plumes et son encre afin de consigner le déroulement du procès pour les archives. Un moment plus tard, le Précepteur lui-même entra dans la salle.

L’anguleux Ansel se tenait aussi droit que dans les souvenirs d’Alderan, mais la couleur de son épaisse chevelure s’accordait désormais à sa robe blanche, et la main dont il tenait son bâton de commandement était déformée et tordue par l’arthrite.

Ainsi, il a enfin trouvé un ennemi dont il ne peut triompher. Le héros du Samarak, finalement vaincu par le temps.

À côté d’Ansel, le Chapelain n’avait pas changé, même si ses cheveux étaient un peu plus gris que la dernière fois qu’Alderan l’avait vu. Baissant sa tête léonine pour chuchoter quelque chose en privé à l’oreille du Précepteur, Danilar fronça les sourcils en écoutant la réponse de celui-ci, puis croisa ses mains épaisses à l’intérieur de ses manches et se dirigea vers sa place au premier rang des gradins. Ansel redressa les épaules puis gravit les marches qui menaient à l’estrade et se tourna vers la salle. Les hiérarques se turent.

— Je déclare cette séance ouverte, annonça-t-il. Commençons.

Sur un signe discret de sa part, les sentinelles ouvrirent les portes. Tous les hiérarques se penchèrent en avant pour mieux voir entrer l’accusé. Alderan serra les poings sur ses genoux. C’étaient là les membres les plus haut placés de l’Ordre, subordonnés seulement au Précepteur, lequel ne répondait lui-même qu’au Lecteur de Dremen.

Et pourtant, regardez-les ! Bouche bée comme des rustres à la foire, attendant que le forain sorte sa femme peinte ou un veau à deux têtes. J’espère que la Déesse regarde ce que Ses élus s’apprêtent à faire en Son nom.

Deux gardes passèrent les portes, encadrant leur prisonnier trébuchant. De longs cheveux raides et une barbe de plusieurs jours dissimulaient le visage du captif, mais rien ne camouflait ce qui lui avait été infligé. Son corps nu était couvert d’ecchymoses. Les lacérations du fouet avaient formé des croûtes dans son dos, et l’un de ses pieds laissait à chaque pas une trace ensanglantée sur le sol noir et blanc. Lorsque les gardes l’enchaînèrent à la barre des accusés en acajou, il tomba à genoux, trop faible pour rester debout.

Comme un seul homme, la Curie retint son souffle. Certains des hiérarques portèrent ostensiblement un mouchoir à leur nez tout en continuant à dévisager l’accusé.

Les disciples du Suvaeon s’étaient-ils donc égarés si loin des principes du Heaume de Diamant, qu’ils revenaient à la question et au martinet proscrits depuis des siècles ? Alderan sentit la colère monter en lui comme un serpent se dressant pour attaquer. Était-ce donc là ce qu’ils appelaient faire justice ?

Gair ressentit une violente douleur au pied en tombant. Des ténèbres bourdonnantes assaillirent sa vision de tous côtés et la Salle du Conseil devint un tourbillon d’écarlate et de lumière qui l’entraîna irrésistiblement vers le carrelage à damiers.

Son estomac se souleva brusquement, mais il ravala sa nausée et ferma les yeux le temps que son vertige s’apaise. Les hiérarques avaient les yeux rivés sur lui. Leur écœurement, leur fascination malsaine lui picotaient la nuque. Leur silence résonnait aussi fort qu’un cri.

Apostat ! Impie !

Il n’avait pas de réponse à leur donner. Comment pouvait-il nier la vérité ? Il frissonnait de culpabilité.

Relève-toi, novice. Quoi qu’il advienne, fais-y face debout.

Selenas, Maître des Épées, il y avait de cela ce qui semblait un siècle, tendant une main rude et brune à un garçon tombé dans la poussière d’un terrain d’exercice baigné de soleil, pour l’aider à se relever. L’aider à reprendre le combat.

Gair ouvrit les yeux. Carrelage noir et blanc sous lui. Odeurs de cire, d’encens et – Mère miséricordieuse ! – de son propre corps crasseux. En périphérie de son champ de vision, du bois sombre et des robes rouges. Qu’ils le regardent. Ils ne le verraient pas geindre au sol comme un chiot.

Lentement, les poignets alourdis par ses chaînes, il agrippa la barre d’acajou et se releva péniblement.

Alderan relâcha son souffle, qu’il avait retenu sans s’en rendre compte. Ils ne l’avaient pas brisé. Le garçon tenait à peine sur ses jambes, mais il était debout et soutenait le regard du Précepteur la tête haute. Un élan de jubilation prit Alderan aux tripes. Il restait de l’espoir.

Le Précepteur souleva son bâton à bout ferré et en donna trois coups, aussi réguliers que des battements de cœur, sur l’estrade. D’une extrémité à l’autre de la salle, les hiérarques s’immobilisèrent. Des grains de poussière flamboyèrent dans les rayons de soleil qui entraient par les hautes fenêtres. L’astre s’était déplacé vers l’ouest ; à présent, l’estrade était plongée dans l’ombre et la barre des accusés se trouvait en pleine lumière.

— Qui comparaît devant le Conseil ?

L’âge avait usé la voix d’Ansel, mais son ton était toujours aussi énergique.

— Un accusé, répondit le procureur, le mandat entre les mains.

Il ne regarda pas le prisonnier.

— De quoi est-il accusé ?

— Monseigneur, il est accusé d’avoir odieusement profané la demeure de la Déesse, en péchant contre Ses commandements et en transgressant les préceptes les plus stricts de notre religion.

— De quelle façon ?

— Par la sorcellerie.

Les hiérarques entassés sur les bancs prirent à l’unisson une inspiration horrifiée. Le mot seul suffisait à leur faire attraper leur chapelet. Alderan serra de nouveau les poings, mais se força à croiser les mains sur ses genoux. Il n’était pas là pour démanteler la Salle du Conseil brique par brique. Pas aujourd’hui.

— Pourquoi est-il ici ?

— Pour recevoir le jugement du Conseil.

Silence, troublé seulement par le crissement de la plume du greffier qui, bientôt, cessa également. Malgré le poids des regards posés sur lui, le garçon garda la tête haute, les yeux fixés sur l’endroit, dans l’ombre, où devait se trouver la tête d’Ansel. Il ne plissait pas les paupières, bien qu’il ait sûrement les yeux larmoyants. Le soleil traversait sa barbe trop longue, révélant ses traits taillés à la serpe. Un Leahn typique, de ses sourcils comme tracés à la règle et de son long nez droit jusqu’à sa mâchoire carrée. Pas le moindre signe indiquant qu’il était gêné de se tenir devant le Conseil sans rien d’autre sur le dos que sa propre sueur. Ou s’il l’était, il refusait manifestement de le montrer.

Oh, il va donner du fil à retordre.

Dans la salle, le silence se fit plus pesant. Le procureur agita ses papiers avec irritation en jetant un coup d’œil furtif au Précepteur. Même les grains de poussière voletant dans l’air semblèrent se figer, suspendus comme des insectes dans de l’ambre. Sur les bancs, les hiérarques se penchèrent en avant.

Ansel s’avança dans la lumière. Ses cheveux pâles formèrent soudain comme un halo autour de sa tête alors qu’il prenait l’acte d’accusation des mains du procureur. La Curie se leva dans un craque­ment de bancs et un bruissement de robes.

— Vous êtes accusé de multiples actes de sorcellerie, dont les détails ont été longuement discutés par cette assemblée, dit Ansel en consultant brièvement le parchemin dans sa main. Le Conseil a examiné les preuves qui lui ont été présentées, parmi lesquelles la déposition sous serment de Goran l’Ancien. Nous avons par ailleurs étudié d’autres témoignages, également délivrés sous serment dans cette salle, et les rapports concernant votre confession.

Il regarda Gair droit dans les yeux. Celui-ci soutint son regard sans ciller, ce qui était tout à son honneur.

— Le Conseil est parvenu à un verdict. Êtes-vous prêt à l’entendre, mon fils ?

— Oui, monseigneur.

Alderan secoua la tête. Que la Déesse porte ce garçon en son cœur, il regarde la damnation en face !

Le Précepteur marqua un temps, et l’attention des occupants de la pièce resta rivée sur lui.

— Entendez à présent la décision du Conseil, reprit Ansel d’une voix dure et froide comme la pierre. Nous jugeons l’accusé coupable de tous les crimes susmentionnés. La sentence est la mort par le feu.

Gair s’agrippa fermement à la barre et banda les muscles de ses jambes. Il ne retomberait pas à genoux. Pas question ! Mais cela n’empêchait pas le verdict de rugir à ses oreilles.

Soyez pour moi une lumière et un réconfort maintenant et à l’heure de ma mort ; ô Mère si Vous m’entendez encore, je ne veux pas mourir.

— Cependant, reprit Ansel.

Il chiffonna le parchemin entre ses mains. Le procureur resta stupéfait ; face à lui, le Frère Chroniqueur, bouche bée, leva des yeux ronds sur le Précepteur en voyant la boule de papier atterrir sur son bureau et y rebondir plusieurs fois avant de tomber par terre.

— Un appel à la clémence a été enregistré, invoquant l’exem­plarité de votre moralité et de votre conduite antérieures. Le Conseil doit prendre cela en compte, et votre sentence sera donc commuée : vous serez marqué au fer, excommunié de la religion eadorienne et banni de cette paroisse sous peine de mort. Vous avez jusqu’à la tombée de la nuit pour obtempérer. Que la Déesse ait pitié de votre âme.

Sur ces mots, Ansel frappa trois fois l’estrade de son bâton.

Gair le dévisagea avec stupéfaction. Une grâce ? Comment ? Il avait sûrement mal entendu, avec les flammes qui lui grésillaient aux oreilles.

— Grotesque ! (Du côté gauche de la salle, Goran l’Ancien descendit les gradins d’un pas énergique. Son visage bouffi était empourpré de colère.) C’est scandaleux, Ansel ! J’exige de savoir qui a interjeté cet appel !

— Je ne peux pas vous le dire, Goran, vous le savez très bien. Il a été déposé sous cachet et, à ce titre, reste anonyme. Le droit consistorial est très clair sur ce point.

— La peine pour sorcellerie est la mort, insista Goran. On ne peut pas la commuer ni en faire appel. C’est écrit noir sur blanc dans le Livre d’Eador : «  Tu ne laisseras point vivre le sorcier et fuiras toute œuvre du mal de peur qu’elle mette ton âme en péril. » Ce n’est pas là une décision de justice. C’est une insulte à la Déesse Elle-même !

— Du calme, Goran. (Alors que des murmures furieux de soutien s’élevaient des bancs, Ansel leva la main.) Et vous tous. Nous avons déjà largement débattu de ce sujet. Il est inutile de recommencer. Ce Conseil est terminé.

— Je me dois de protester, Précepteur. Cet être s’est détourné de la seule Déesse véritable. Il a entaché la sainteté de l’Ordre du Suvaeon, a semé parmi nous on ne sait quelle corruption et quelle dépravation. Il a pratiqué des actes de sorcellerie ici, en lieu saint. Il doit être puni !

Le soleil était trop chaud sur le visage de Gair. Il avait la tête qui tournait et devait s’agripper à la barre en bois pour rester debout.

De l’autre côté de la pièce, Danilar se pencha en avant sans quitter son siège.

— Ne croyez-vous pas que le garçon est suffisamment puni, Goran ? demanda doucement le Chapelain. Une fois qu’il portera la marque des sorciers, il ne sera plus jamais le bienvenu dans aucun lieu de culte. Il ne pourra jamais se marier, ne verra jamais ses enfants bénis ni reçus dans la religion. Elle l’accompagnera jusqu’à la tombe, au même titre que la haine et les soupçons de ses voisins. N’est-ce pas assez ?

— La peine pour sorcellerie est la mort. (Goran écrasa violemment son poing grassouillet dans son autre main pour souligner ses dires.) Nous ne pouvons pas hésiter à l’infliger sous prétexte que l’accusé est issu de nos propres rangs. Quiconque commet le péché de Corlainn doit partager son châtiment. Il doit être brûlé sur le bûcher.

Des voix coléreuses crièrent leur soutien à Goran. Des mains s’agitaient et des visages se tordaient hideusement. Des mots haineux écorchaient les oreilles de Gair, mais il garda les yeux rivés sur le Précepteur. L’intervention de celui-ci était tout ce qui se dressait entre lui et le feu.

Je vous en prie, ne me laissez pas mourir.

Ansel leva la main pour obtenir le silence, en vain. Les protestations pleuvaient depuis les bancs de chaque côté de la salle. Fronçant les sourcils, il donna sur l’estrade un coup si fort qu’il résonna comme la cloche de la Sacristie.

— J’ai rendu mon jugement ! aboya-t-il. C’est au Conseil de parvenir à un verdict. C’est à moi de déterminer la sentence et je viens de le faire. Maintenant, ça suffit !

Les cris de la Curie retombèrent, laissant place à des murmures vengeurs, puis enfin à un lourd silence réprobateur. Goran resta debout au bas des gradins, le regard noir.

— Déesse en gloire ! (Ansel planta son bâton entre ses pieds.) Vous êtes des disciples d’Endirion, mes frères, non une bande d’écoliers indisciplinés. Maintenant, allez en paix. Le Conseil est terminé.

Quelques murmures de contestation persistants le firent se pencher en avant, dans la lumière. Il pinça les lèvres et ses yeux bleus lancèrent des éclairs.

— Je ne veux plus rien entendre, ai-je dit !

— Ça ne se terminera pas comme ça, Ansel. (Goran pointa un doigt en direction de Gair.) Vous aurez de mes nouvelles.

Sur ces mots, il gagna la porte d’un pas furieux, ses partisans agglutinés autour de lui. Dans un concert d’étoffes bruissantes et de pas traînants, le reste des hiérarques descendit des gradins et sortit après eux.

Gair se laissa aller contre la barre. C’était fini, et il allait vivre. Il avait à peine eu le temps de savourer cet instant que les gardes lui enlevaient ses chaînes et l’entraînaient à travers la pièce au sol carrelé de marbre. Il regarda par-dessus son épaule, mais Ansel avait déjà tourné le dos.

Une fois dans le vestibule, son escorte lui fit passer une porte latérale et descendre un couloir en pente dépourvu de fenêtres, qui finit par déboucher sur une cour circulaire semblable à une cheminée, pavée de dalles noircies et fissurées autour du trou profond où l’on plantait le poteau du bûcher : la Cour du Traître, où Corlainn l’hérétique avait payé pour ses péchés lors des Guerres de Fondation, et où les habitants de Dremen auraient dû venir le lendemain voir un autre sorcier brûler. Les gradins étaient vides, et n’entouraient qu’un billot plein d’entailles auquel étaient fixées par des clous des sangles de cuir. Un brasero était installé à côté, surveillé par un homme trapu, torse nu sous son tablier de maréchal-ferrant. Au-dessus des charbons ardents, la chaleur faisait onduler l’air. Le fer à marquer enfoncé sous les braises était d’un rouge cerise jusqu’à la moitié de son manche. Gair sentit son ventre se creuser de désespoir alors qu’on le poussait à l’air libre.

À quelques pas du maréchal-ferrant se tenait une silhouette mince, le dos droit, en haubert et surcot de garde. L’insigne en forme de gantelet sur sa poitrine était brodé de fil d’or, et il portait les galons dorés de la Prévôté sur l’épaule.

Les gardes se mirent au garde-à-vous en claquant des talons. Bredon répondit à leur salut d’un signe de tête. De ses yeux sombres aux paupières tombantes, il regarda Gair de la tête aux pieds, sans afficher la moindre émotion.

— Je vous en prie, monsieur…, supplia le garçon.

Ne faites pas ça.

Les rides qui couraient du nez busqué du Prévôt à sa bouche se creusèrent un peu plus.

— Le prisonnier est-il en état de subir sa peine ? demanda-t-il.

Le maréchal-ferrant attrapa la tête de Gair entre ses mains calleuses pour lui relever les paupières du bout des pouces. Le garçon se dégagea brutalement de son emprise lorsque l’éclat du soleil lui brûla les yeux. Puis le maréchal-ferrant lui pinça la peau du bras, assez fort pour lui faire mal.

— J’ai vu mieux, grommela-t-il. Mais il lui reste du caractère.

— Allez-y.

L’escorte de Gair le traîna jusqu’au billot. Un coup de pied dans les jarrets le força à s’agenouiller pendant qu’on défaisait l’entrave qui lui retenait le poignet gauche. Dans un geste désespéré, il fit claquer la chaîne ballante mais ne toucha personne. L’extrémité d’une massue de garde lui heurta la tempe.

— Tiens-toi tranquille, changelin, gronda celui qui l’avait frappé. Affronte ton châtiment en homme, si tu ne peux pas le faire en Chevalier !

Le soleil de midi était trop brillant, les ombres qu’il projetait noires et acérées comme des dagues, martelant le crâne de Gair. Il voyait flou et n’eut pas la force de résister lorsqu’on le força à poser le bras gauche sur le billot, tandis que l’autre était tordu dans son dos, haut entre ses omoplates, à l’aide de la chaîne. On lui passa les doigts sous un large crampon de fer et on resserra étroitement les lanières de cuir par-dessus son coude et son poignet. Du sang lui coulait du visage, mouchetant le pavé poussiéreux comme une pluie estivale.

Devant le brasero, le maréchal-ferrant enroula un bout de cuir autour du manche du fer à marquer et le sortit des braises. Le talon de l’outil, couleur de paille, dégagea une volute de fumée qui fit ondoyer l’air.

Ô Déesse, non. Gair lutta pour dégager sa main, mais les sangles le retinrent fermement.

— Non, réussit-il à souffler. (Il prit une inspiration sifflante entre ses dents serrées.) Déesse, je vous en prie ! Non !

La chaleur palpitante du fer qui était soigneusement, presque délicatement, positionné au-dessus du centre de sa paume lui fit l’effet d’un coup. Tout son corps se couvrit soudain de sueur. Du coin de l’œil, le maréchal-ferrant regarda brièvement Bredon, quêtant son approbation. Puis il appuya le fer sur la peau de Gair.

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PREMIÈRES LIGNE #18

PREMIÈRES LIGNE # 18


Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Bon aujourd’hui ce sera un lundi….Et pardon pour le retard, vous savez ce que c’est, la course au temps.

Donc …

Je poursuit aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #18

le livre présenté

Sur le toit de l’enfer de Ilaria Tuti

traduit de l’italien par Johan-Frédérik Hel-Gued

Autriche, 1978

UNE LÉGENDE PESAIT SUR CET ENDROIT. De celles qui s’accrochent aux lieux, comme une odeur persistante. On racontait qu’en plein automne, avant que les pluies ne se transforment en neige, le lac de montagne relâchait de sinistres exhalaisons.

Elles s’échappaient de l’eau comme de la vapeur et remontaient les pentes avec la brume matinale, aux heures où le ciel se reflétait dans le bief. C’était le paradis qui se reflétait dans l’enfer.

On pouvait alors entendre des sifflements, comme de longs hululements, envelopper l’édifice datant de la fin du XIXe siècle, sur la rive est.

L’École. C’était ainsi qu’ils l’appelaient, en bas, au village, mais au fil des époques ces murs avaient plusieurs fois changé de destination et de nom : résidence de chasse impériale, Kommandantur nazie, sanatorium pour enfants tuberculeux.

Aujourd’hui, dans les couloirs, il n’y avait plus que le silence et des murs décrépis, des stucs décolorés et les échos de bruits de pas solitaires. Et puis, en novembre, ces hululements qui surgissaient du brouillard et glissaient le long des fenêtres des étages supérieurs, jusqu’au toit à versants miroitant de givre.

Mais ces légendes ne s’adressaient qu’aux enfants et aux vieillards mélancoliques, à des cœurs trop tendres. Agnes Braun le savait bien. Elle avait élu domicile à l’École depuis trop longtemps pour se laisser impressionner par un gargouillement nocturne. Elle connaissait le craquement de chaque poutre, le grincement de chacun des tuyaux rouillés qui couraient à l’intérieur des murs, même si désormais les étages étaient en majorité fermés et les portes des salles barrées de planches clouées.

Depuis que le bâtiment était devenu un orphelinat, les subventions étatiques étaient de plus en plus comptées et aucun bailleur de fonds privé ne s’était proposé de verser la moindre somme.

Agnes traversa la cuisine située en entresol, entre les garde-manger et la buanderie. Elle poussait devant elle un chariot, le manœuvrait entre les récipients qui, d’ici quelques heures, relâcheraient des nuages de vapeurs graisseuses. Elle était seule, à cette heure qui n’était pas la nuit et pas encore le jour non plus. Ne lui tenaient compagnie que l’ombre furtive d’un rat et les silhouettes des carcasses mises à faisander, suspendues dans l’ancienne chambre froide.

Elle entra dans le monte-charge pour rejoindre le premier étage, l’aile dont elle était responsable. Depuis quelque temps, cette responsabilité suscitait en elle un trouble sans nom, comme l’abcès d’un malaise latent qui refusait de crever.

Le monte-charge grinça sous son poids et sous celui du chariot. La cage s’ébranla, entama sa montée, s’arrêta au bout de quelques mètres avec une grosse secousse. Elle ouvrit la grille métallique. Le couloir du premier étage traçait un long ruban de couleur d’un bleu poussiéreux, taché d’humidité et ponctué sur un côté de grandes fenêtres à petits carreaux.

Un volet battait à intervalles réguliers. Elle lâcha son chariot pour aller le bloquer. La vitre était froide et embuée. Elle l’essuya d’une main, y dessinant une sorte de hublot. L’aube éclairait peu à peu le village, en bas dans la vallée. Les toits des maisons étaient comme autant de minuscules dominos couleur de plomb. Plus en hauteur, à mille sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, entre le village et l’École, l’étendue immobile du lac se colorait de rose entre les bancs de brume. Le ciel était clair, mais Agnes savait que le soleil ne réchaufferait pas la clairière escarpée. Le matin en se réveillant, elle avait posé un pied hors du lit et s’était sentie assaillie par la migraine : c’est ainsi qu’elle devinait le temps qu’il allait faire dans la journée.

Le brouillard montait, absorbant toute chose : la lumière, les sons, et même les odeurs s’imprégnaient de cette lymphe stagnante, qui sentait l’os. Et des lamentations s’élevaient de ces volutes vaporeuses qui semblaient prendre vie en s’accrochant à l’herbe brûlée par le gel.

La respiration des morts, songea-t-elle.

C’était le vent, le buran, qui soufflait violemment du nord-est. Échappé des steppes lointaines, il avait parcouru des milliers de kilomètres pour finalement s’enfoncer dans le couloir de cette vallée en grondant contre les berges du fleuve, en lisière de la forêt, se répercuter contre les francs-bords alluviaux et ressurgir en sifflant avant de se fracasser sur la paroi rocheuse.

Ce n’est que le vent, se répéta-t-elle.

L’horloge à balancier de l’entrée sonna six coups. Elle allait être en retard, mais Agnes ne bougea pas. Elle temporisait, elle le savait. Et elle savait aussi pourquoi.

De la suggestion mentale, se dit-elle. Ce n’est que de la suggestion mentale.

Ses mains se refermèrent autour de la barre d’acier de la table roulante. Quand elle se décida enfin à s’avancer de quelques pas vers la porte du fond du couloir, les récipients tintèrent.

Le Nid.

Une pensée soudaine lui noua le ventre : c’était vraiment un nid. Voilà ce que c’était devenu, ces dernières semaines. L’endroit débordait d’une activité intense, mystérieuse. Comme un insecte industrieux, il préparait sa mue. Agnes en avait la certitude, même si elle n’aurait su expliquer ce qui se tramait dans cette salle. Elle n’en avait parlé à personne, pas même avec le directeur : il l’aurait prise pour une folle.

Elle plongea la main dans la poche de son uniforme. Ses doigts effleurèrent le tissu rêche de la cagoule. Elle la sortit et se l’enfila sur le visage. Une fine résille protégeait aussi les yeux, voilant le monde extérieur. C’était le règlement.

Elle entra.

La salle était immergée dans le silence. Quelques braises achevaient de se consumer dans le gros poêle en fonte à côté de l’entrée, qui dispensait une tiédeur agréable. Il y avait quarante emplacements, alignés en quatre rangées de dix. Aucun nom sur les plaquettes d’identité, rien que des chiffres.

On n’entendait ni pleurs ni suppliques. Il lui aurait suffi de regarder, et elle savait ce qu’elle aurait vu : des yeux inexpressifs, éteints.

À tous les emplacements, sauf un.

Maintenant qu’elle s’était habituée au silence, elle pouvait l’entendre : il gigotait là-bas dans le fond, il prenait des forces. Il se préparait. À quoi, elle n’aurait su le dire. Peut-être était-elle vraiment folle.

Un pas après l’autre, elle s’approcha de l’emplacement no 39.

Contrairement aux autres, ce patient palpitait de vie. Ses yeux, si particuliers, si vifs, aux aguets, suivaient ses moindres mouvements. Agnes comprit qu’il cherchait son regard derrière la résille de la coiffe. Gênée, elle détourna la tête. Le sujet no 39 avait conscience de sa présence, et pourtant, il n’aurait pas dû.

Elle vérifia qu’aucun garçon de salle ne se montre à la porte et pointa le doigt. Le sujet mordit, serra la chair entre ses gencives, avec force. Dans ces yeux-là, elle vit un regard différent : un regard de possédé. Elle recula en lâchant un juron et une brève lamentation nerveuse s’échappa des lèvres du sujet.

Voilà sa vraie nature, se dit-elle. Carnivore.

Ce qui se produisit l’instant d’après la convainquit qu’elle ne pouvait plus garder certaines pensées pour elle.

Les sujets voisins du no 39 avaient cessé d’être muets. Leur respiration était plus agitée, comme s’ils répondaient à un appel. Le Nid frémissait.

Enfin, tout cela n’était peut-être que suggestion mentale.



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PREMIÈRES LIGNE #17

PREMIÈRES LIGNE #17

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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PREMIÈRES LIGNE #17

PREMIÈRES LIGNE #17

le livre présenté

Les enquêtes d’Eraste Fandorine : L’amant de la mort

de Boris Akounine

Comment Senka vint s’établir à la Khitrovka


Prokha se trompait sur l’origine du sobriquet de Senka. Certes, le zigue était débrouillard, vif à la riposte, et n’avait ni les mirettes ni la langue dans sa poche. Et cependant c’était de son nom de famille que lui venait en réalité son surnom. Son père s’appelait Skorikov, Tryphon Stepanovitch. Comment se nommait-il à présent ? Dieu seul le savait. Peut-être n’était-il plus du tout question de Tryphon Stepanovitch, mais, par exemple, d’ange Tryphaniel. Encore que Senka fût en droit de douter que son cher papa eût atterri au milieu des anges : il était tout de même beaucoup trop porté sur la bouteille, même si c’était un brave homme. Sa maman en revanche, elle, c’était sûr, elle ne devait pas loger bien loin du Trône de Lumière.

Senka y pensait souvent, se demandant en quel séjour étaient désormais les membres de sa famille disparue. S’il demeurait incertain quant au devenir de son père, en ce qui concernait sa mère et ses jeunes frères et sœurs, morts du choléra en même temps que leurs parents, il ne nourrissait aucun doute, et ne priait même pas pour que le Royaume des Cieux leur fût ouvert : il savait qu’ils y étaient déjà sans qu’il y eût à intercéder pour eux.

Le choléra s’était invité dans leur village trois ans plus tôt et avait emporté bien du monde. Des Skorikov, seuls Senka et son frère Vania avaient réussi à se raccrocher à la vie. Avaient-ils bien fait ? Tout dépendait du point de vue.

De celui de Senka, la réponse était plutôt non, car à compter de ce moment-là sa vie avait changé du tout au tout. Son père travaillait comme vendeur dans une grande boutique de tabac. Il touchait un bon salaire, et de quoi fumer gratis. Dans son jeune âge, Senka avait toujours été correctement vêtu et chaussé. Comme on dit : ventre de son et robe de velours. Dès qu’il en avait eu l’âge, il avait appris à lire, à écrire et à compter. Il avait même eu le temps de fréquenter l’Ecole de commerce durant six mois, mais du jour qu’il s’était trouvé orphelin ses études avaient pris fin. Mais au diable les études, la perte n’était pas bien grande, ce n’est pas là ce qui lui causait le plus de chagrin.

Son frère Vania avait eu, lui, de la chance : il avait été recueilli par le juge de paix Kouvchinnikov, celui qui achetait toujours du tabac anglais à leur père. Le juge avait une femme mais point d’enfant, aussi avait-il pris Vania chez lui, parce que celui-ci était encore petit et tout potelé. Senka, pour sa part, était déjà grand, ossu, sans aucun intérêt pour un juge, aussi avait-il dû se contenter de la tutelle de son oncle Zot Larionytch, un cousin de sa mère, qui possédait une boutique à la Soukharevka, le quartier entourant la place Soukharev. Et c’est là qu’il avait mal tourné.

Mais comment aurait-il pu en aller autrement ?

Son oncle, cette vermine ventrue, le laissait crever de faim. Il lui interdisait de prendre place à table avec le reste de la famille, bien qu’il fût de même sang. Chaque samedi, il le battait, quelquefois parce qu’il le méritait, mais le plus souvent sans aucune raison, simplement pour jouer les gros bras. Il ne lui versait aucun salaire, alors que Senka 

s’échinait à la boutique tout autant que les autres commis qui, eux, étaient payés huit roubles. Mais le plus enrageant pour Senka était de devoir chaque matin trimballer le cartable de son petit cousin, Grichka, qui allait au collège. Grichka marchait en tête, l’air important, un bonbon Landrinov dans la bouche, tandis que Senka se traînait derrière lui, tel un esclave des temps anciens, ployant sous la lourde sacoche (il arrivait que Grichka y fourrât encore exprès une brique pour s’amuser). Ce Grichka, il aurait fallu le presser comme un furoncle, pour qu’il cesse de la ramener et partage ses bonbons. Ou lui flanquer, tiens, un bon coup de brique sur le crâne, mais c’était impossible, force était de patienter.

Alors Senka avait patienté, aussi longtemps qu’il avait pu. Trois années entières, vous imaginez ?

Bien sûr, il lui arrivait, à lui aussi, de prendre sa revanche à l’occasion. Il fallait bien se soulager un peu le cœur.

Une fois, il avait glissé une souris dans l’oreiller de Grichka. Pendant la nuit, la bestiole s’était frayé à coups de dents un chemin à l’air libre pour finir par se prendre les pattes dans les cheveux du cousin. Quel cri il avait poussé dans la maison endormie ! Et cependant tout s’était bien passé, personne n’avait eu l’idée de soupçonner Senka.

Ou bien encore, tenez, au dernier Mardi gras, alors que tout ce que contenait la cuisine passait au four, à la casserole et à la poêle, l’orphelin, lui, n’avait eu droit qu’à deux vilaines crêpes trouées assaisonnées d’une minuscule noisette de margarine. Passablement en rogne, Skorik avait versé dans la marmite d’épaisse soupe aux choux une bonne dose de décoction d’avoine, souverain remède contre la constipation. Courez donc prendre l’air, mes gros lards, allez vous secouer dehors les tripes ! Et là encore, il s’en était tiré à fort bon compte, puisqu’on avait accusé la crème d’avoir tourné.

Dès que l’occasion s’en présentait, il chipait toutes sortes de babioles à la boutique : bobines de fil, boutons, ciseaux. Il vendait ce qu’il pouvait au marché aux puces de la place Soukharev, et jetait ce qui ne lui rapportait rien. Pour le coup, il arrivait qu’on le corrigeât, mais uniquement sur des soupçons, car jamais il n’avait été pris sur le fait.

Le jour, en revanche, où il se fit prendre pour de bon, ça fit un sacré pétard, et même de la fumée et des étincelles. Et tout ça à cause de son stupide bon cœur, car c’est bien lui qui fut cause que Senka oublia sa prudence coutumière.

Il reçut un beau jour des nouvelles de son frère Vania, dont il n’avait plus entendu parler depuis trois ans. Il se consolait souvent de son sort misérable en imaginant combien le petit veinard devait avoir la vie belle chez le juge Kouvchinnikov. Or voilà qu’il lui écrivait une lettre.

Comment celle-ci lui était arrivée, ça tenait du miracle. Sur l’enveloppe était indiqué : « A Moscou, près de la place Soukharev, pour mon frair Senka qui vit chez tonton Zot. » Encore heureux que Zot Larionytch eût un ami facteur travaillant à la poste du quartier. L’homme avait deviné qui était le destinataire de l’envoi et le lui avait porté, Dieu l’ait en Sa sainte garde.

La lettre disait ceci :

« Senka, mon frair chéri, coman va tu ? Moi je vé tré mal. On m’aprent à écrire les lètre et puis aussi on me gronde et on me fâche alor que sé bien to ma fête. Je leur est demandé un cheval et eux ils veule pas. Viens et emmaine moi loin de cè méchante gens. Ton petifrair Vania. »

Quand Senka lut ces lignes, ses mains se mirent à trembler et les larmes lui montèrent aux yeux. Ah ! tu parles d’un veinard ! Et le juge, il était joli, lui aussi ! Il s’amusait à embêter un mioche, et mégotait pour un malheureux jouet. Pourquoi avait-il pris le gosse sous sa tutelle en ce cas ?

Finalement, Senka se sentit terriblement blessé pour son frère et se dit qu’il serait le dernier des monstres s’il l’abandonnait dans un tel enfer.

Il n’y avait pas d’adresse d’expéditeur sur l’enveloppe, mais le facteur lui apprit que le cachet était celui de Tioply Stan, dans la banlieue de Moscou, à une dizaine de verstes de la barrière de Kalouga. Il pourrait toujours se renseigner sur place pour trouver la maison du juge.

Senka ne fut pas long à se décider. La Saint-Jean, le jour de la fête de Vania, tombait justement le surlendemain.

Il se prépara à prendre la route pour aller secourir son frère. Si Vania était vraiment malheureux, il le ramènerait avec lui. Quitte à mener une vie de chien, mieux valait être ensemble que séparés.

Il avait repéré dans un magasin de jouets de la rue Sretenka un cheval de bois verni, à la queue en filasse et à la crinière blanche. Un objet d’une beauté indicible, mais plutôt chérot : sept roubles cinquante. A midi, quand dans la boutique de l’oncle Zot ne resta plus que Nikifor, connu pour être sourd comme un pot, Senka força avec un clou la serrure de la caisse, préleva huit roubles et détala à toutes jambes. Il ne se souciait pas de devoir payer sa dette. Skorik avait bien l’intention de ne jamais retourner chez son oncle, et de partir avec son frère Vania vivre à l’aventure. Ils pourraient se joindre à une troupe de Tsiganes ou rallier il ne savait trop encore quel endroit, on verrait bien.

Il lui fallut marcher atrocement longtemps pour atteindre ce fameux Tioply Stan, il en avait les pieds complètement moulus, en outre plus le temps passait et plus le cheval de bois lui paraissait pesant.

Il n’eut aucun mal en revanche à trouver la maison du juge : le premier habitant rencontré la lui indiqua. C’était une belle demeure, avec un auvent de fonte soutenu par des poteaux, et un jardin.

Il renonça à escalader le perron menant à la porte principale : le courage lui manqua. Et puis il était probable qu’on ne l’eût pas laissé entrer de toute façon : après une si longue route, Senka était couvert de poussière, sans compter l’estafilade qui lui barrait le milieu de la figure et qui saignait encore. Un peu après la barrière de Kalouga, alors que, vanné, il tentait de s’agripper à l’arrière d’un camion, le cocher, cette punaise, lui avait décoché un coup de fouet. Un peu plus, et il lui crevait l’œil.

Senka s’accroupit en face de la maison et réfléchit à la conduite à suivre. Par les fenêtres ouvertes lui parvenaient les doux accents d’une mélodie lentement égrenée : quelqu’un cherchait avec gaucherie à 

assembler les notes d’une chanson que Senka n’avait jamais entendue. Par instants s’élevait une voix cristalline, qui ne pouvait être que celle de Vania.

S’enhardissant enfin, Skorik s’approcha, se hissa sur un ressaut du mur et jeta un coup d’œil par-dessus le rebord de fenêtre.

Il découvrit une grande et belle chambre. Devant une gigantesque boîte de bois verni (ça s’appelait un « piano droit », il y avait le même truc à l’école) était assis un jeune bambin aux cheveux bouclés, vêtu d’un petit costume de marin, qui frappait mollement les touches de ses jolis doigts roses. On aurait dit Vania, et en même temps il ne lui ressemblait pas tout à fait. Tout bien joufflu, tout bien propret, on l’aurait volontiers croqué à la place d’un biscuit. A côté de lui se tenait une demoiselle à lunettes qui d’une main tournait les pages d’un cahier posé sur un support, et de l’autre caressait la tête du mioche. Dans un coin de la pièce s’entassaient une incroyable montagne de jouets, parmi lesquels au moins trois chevaux bien plus luxueux que celui apporté par Senka.

Celui-ci n’eut pas le temps de chercher à comprendre le pourquoi du comment, car soudain une calèche surgit à l’angle de la maison, attelée à deux chevaux. Il sauta vivement à terre et se colla contre la palissade.

Dans la calèche se trouvait le juge Kouvchinnikov, Hippolyte Ivanovitch, en personne. Senka le reconnut aussitôt.

Mais déjà Vania se penchait par la fenêtre et criait à pleins poumons :

— Tu l’as apporté ? Tu l’as apporté ?

Le juge éclata de rire et descendit à terre.

— Mais oui, je l’ai apporté. Tu ne le vois donc pas ? Comment allons-nous l’appeler ?

Alors seulement Senka remarqua le poulain attaché derrière la voiture, un alezan aux flancs rebondis. Même pas un poulain, un cheval adulte, aurait-on dit, mais en miniature, pas beaucoup plus grand qu’un bouc.

Et Vania de brailler d’une voix stridente : « Un poney ! J’ai un vrai poney ! »

Senka tourna les talons et reprit lentement le chemin de la barrière de Kalouga. Il abandonna sa haquenée de bois dans l’herbe, près du bas-côté : qu’elle reste donc là à paître. Vania n’avait pas besoin d’elle, mais peut-être ferait-elle l’affaire d’un autre gamin.

Tandis qu’il marchait, il se prit à rêver : du temps s’écoulerait, toute sa vie se trouverait miraculeusement transformée, et il reviendrait ici, à bord d’une magnifique voiture. Un laquais irait porter sa carte sur laquelle seraient inscrits en lettres d’or du meilleur effet tous les renseignements le concernant, et cette demoiselle à lorgnons dirait comme ça à Vania : mon cher Ivan Tryphonovitch, monsieur votre frère est venu vous rendre visite. Et Senka aurait un costume de cheviotte, des guêtres à boutons et une canne à pommeau d’ivoire.

La nuit était depuis longtemps tombée quand enfin il parvint à la maison de son oncle. Mieux eût valu qu’il ne rentrât pas du tout et qu’il prît tout de suite la poudre d’escampette.

A peine avait-il franchi le seuil, Zot Larionytch lui allongea une beigne d’une telle violence qu’elle lui fit voir trente-six chandelles, et lui cassa une dent, celle dont l’absence lui permettait à présent si commodément de cracher. Ensuite, quand Senka fut à terre, l’oncle Zot lui bourra encore les côtes de coups de pied en hurlant : « Profites-en, ce n’est qu’un hors-d’œuvre. J’ai porté plainte contre toi à la police, j’ai signé une déposition à monsieur le commissaire. Tu iras en taule pour vol, fils de catin, là-bas ils sauront bien te dresser. » Et d’aboyer, et de le menacer en le traitant de tous les noms.

Alors Skorik prit la fuite. Quand son oncle, fatigué d’agiter les poings et les pieds, s’en fut décrocher du mur la palanche servant aux femmes à porter l’eau, Senka se tira des flûtes, crachant du raisiné, la figure barbouillée de larmes.

Il passa la nuit à grelotter de froid sur la place du marché Soukharev, à l’abri d’un chariot de foin. Il se sentait affreusement pitoyable, une douleur lancinante lui tenaillait les côtes, sa gueule tuméfiée lui faisait mal, et surtout il crevait la morgane. Les cinquante kopecks qui lui restaient du cheval de bois, Senka les avait déjà briffés la veille, et il n’avait plus à présent dans les fouilles, comme on dit, que barca, que pouique, peau de balle et variétés.

A l’aube, il quitta le quartier de la place Soukharev, pour éviter d’autres embrouilles. Si l’oncle Zot l’avait enflaqué, Senka risquait de se faire alpaguer par le premier flic venu et jeter en cabane, d’où il ne ressortirait pas de sitôt. Il devait se réfugier en un endroit où sa figure passerait inaperçue.

Il s’en fut sur un autre marché situé Vieille Place-Neuve, au pied du rempart de Kitaï-Gorod. Il traîna un moment près des étals des traiteurs, respirant à plein nez les odeurs de cuisine et zyeutant dans tous les sens dans l’espoir de repérer une marchande trop occupée à bâiller. Cependant, il n’osait pas passer à l’acte : le fait est qu’il n’avait malgré tout jamais chapardé comme ça, ouvertement. Et puis si on l’attrapait ? On lui flanquerait une telle dégelée qu’il en regretterait son oncle Zot autant que sa chère maman.

Il erra à travers le marché, en prenant soin de ne pas trop s’approcher de la rue Solianka. Il savait qu’au-delà s’étendait le quartier de la Khitrovka, le plus mal famé et le plus dangereux de Moscou. La Soukharevka comptait aussi, bien sûr, son lot d’apaches et de fourlineurs, mais ils n’arrivaient pas à la cheville de ceux de la Khitrovka. Ce qu’on en racontait flanquait vraiment la trouille. Qu’un étranger s’avisât d’y fourrer le nez, il était sûr de se retrouver cul nu dans l’instant, et il pouvait encore dire merci s’il s’en tirait vivant. Les asiles de nuit y étaient des lieux effrayants, avec caches et passages souterrains. C’était le royaume des forçats évadés et des assassins, et plus couramment de toute une faune de poivrots et de va-nu-pieds. On disait encore que lorsqu’un gosse par malheur s’y égarait, il disparaissait le plus souvent sans laisser de traces. Il y avait là des gens particuliers, qu’on appelait des khapounes1. Et ces khapounes enlevaient les mioches qu’ils voyaient traîner tout seuls pour les revendre cinq roubles dans des maisons clandestines à des Juifs et des Tatars qui s’en servaient pour assouvir leurs passions monstrueuses.

Il se révéla par la suite que tout cela n’était que des bobards. Enfin, en ce qui concernait les asiles de nuit et les va-nu-pieds, rien n’était plus vrai, mais il n’y avait aucun khapoune à la Khitrovka. Quand Senka se laissa aller par mégarde à en parler à ses nouveaux amis, ces derniers manquèrent s’étrangler de rire. Prokha déclara que si un gone voulait gagner de l’argent facile, il était libre, mais que jamais on n’irait forcer un môme, la Société ne le permettait pas. Scier le cou à un chêne la nuit, ça pouvait arriver. Soit qu’on était bourré, soit qu’un pantre avait été assez jobard pour s’aventurer dans le quartier. Récemment, tiens, on en avait retrouvé un, passage Podkopaevski : le crâne défoncé, les doigts coupés pour lui faucher ses bagues, et les yeux crevés. Il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. Après tout, personne ne l’avait sonné. S’il y a des greffiers, c’est bien pour que les trottantes ne fassent pas de graisse.

— Mais pourquoi lui avoir crevé les yeux ? s’effraya Senka.

Mikheïka le Hibou éclata de rire :

— Cette question ! T’auras qu’à le demander à ceux qui l’ont fait !

Mais cette conversation n’eut lieu que bien plus tard, une fois que Senka fut lui-même devenu un familier de la Khitrovka.

Tout arriva, du reste, très vite et simplement. On peut dire que Senka n’eut même pas le temps de dire ouf !

Il errait au milieu des éventaires des vendeuses de sbiten2, cherchant à repérer ce qu’il pourrait bien grappiller, rassemblant son courage, quand tout à coup s’éleva un grand chahut ponctué de cris. Une bonne femme se mit à hurler : « Au secours ! Au voleur ! Ils m’ont fauché ma bourse ! Arrêtez-les ! » Et au même instant déboulèrent deux gamins, à peu près du même âge que Senka, courant carrément sur les étals, et faisant voler sous leurs bottes chopes et écuelles. De sa grosse main, une marchande attrapa l’un d’eux, le plus petit en taille, par la ceinture et le jeta à terre.

— Te voilà pris, voyou ! cria-t-elle. Attends voir, tu vas t’en souvenir !

Mais le deuxième petit voleur, un jeune gus au nez pointu, sauta alors de son perchoir et flanqua un grand coup de poing à la bonne femme, en plein sur l’oreille. Elle demeura un instant comme hébétée, puis s’effondra sur le flanc (Prokha avait toujours sur lui un lingot de plomb, Senka devait l’apprendre par la suite). Le gus tira son pote par la main, prêt à reprendre sa course, mais déjà on les entourait de tous côtés. La marchande assommée leur eût sans doute valu d’être tabassés à mort si Skorik n’était intervenu.

D’un coup, celui-ci se mit à brailler :

— Bonnes gens ! Qui a laissé tomber une pièce d’un rouble ?

Aussitôt on se précipita vers lui :

— Moi ! Moi !

Il se fraya alors passage entre les bras tendus et en même temps qu’il détalait à toutes jambes lança aux jeunes voleurs :

— Qu’est-ce que vous attendez ! Caltez !

Ils s’élancèrent derrière lui, et comme Senka hésitait devant un porche, ils le dépassèrent et de la main lui firent signe de les suivre.

Une fois à l’abri dans un coin tranquille, chacun reprit son souffle, et l’on entama les présentations. Mikheïka Filine (le plus petit et le plus joufflu des deux garçons) interrogea Senka :

— Qui t’es ? D’où que tu viens ?

Senka répondit :

— De la Soukharevka.

Le second, qui s’appelait Prokha, esquissa une grimace, comme s’il venait d’entendre une bonne blague.

— Et pourquoi que t’as eu besoin d’en bouger ? demanda-t-il.

Senka cracha à travers le trou laissé par sa dent cassée – il n’avait pas encore eu le temps à ce moment de bien s’y habituer, néanmoins il atteignait une portée d’au moins quatre coudées.

« Je peux plus rester là-bas, laissa-t-il tomber, laconique. Autrement je vais en taule. »

Les deux gones regardèrent Skorik avec respect. Prokha lui tapa sur l’épaule.

— Viens donc vivre avec nous. T’as rien à craindre : à la Khitrovka, on n’a jamais extradé personne.



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PREMIÈRES LIGNE #16

PREMIÈRES LIGNE #16

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #16

le livre présenté

Le marchand de livres maudits de Marcello Simoni

PROLOGUE

An du Seigneur 1205. Mercredi des Cendres.

Des rafales d’un vent glacial fouettaient l’abbaye de Saint-Michel-de-la-Cluse, faisant pénétrer entre ses murs une odeur de résine et de feuilles sèches. Elles annonçaient l’arrivée d’une tempête.

L’office du soir n’était pas encore terminé lorsque le Père Vivien de Narbonne décida de sortir du monastère. Incommodé par les émanations d’encens et le vacillement des chandelles, il passa le portail d’entrée et arpenta la cour enneigée. Le crépuscule étouffait les derniers quartiers de lumière diurne.

Une brusque rafale saisit Vivien, qui fut parcouru d’un frisson. Le moine se blottit dans sa robe et plissa le front, comme s’il avait subi un outrage. Le sentiment de malaise qui l’accompagnait depuis le réveil ne semblait pas vouloir le quitter, il s’était même accru tout au long de la journée.

Persuadé que son angoisse se dissiperait avec un peu de repos, il dévia en direction du cloître, traversa la colonnade et pénétra dans l’imposant dortoir. Il fut accueilli par la lueur vacillante des torches éclairant une succession de cellules exiguës, pour le moins oppressantes.

Vivien parcourut un dédale de couloirs et d’escaliers en frottant ses mains gelées. Il éprouvait le besoin de s’allonger, de ne penser à rien, mais devant sa cellule quelque chose d’insolite l’interpella. Un poignard au manche de bronze cruciforme était planté dans la porte. Un billet enroulé en dépassait. Le moine le fixa un moment, en proie à un terrible pressentiment, puis il s’arma de courage et se décida à le lire. Le message était bref et terrifiant.

« Vivien de Narbonne, coupable de nécromancie.

Jugement rendu par le tribunal secret de la Sainte-Vehme.

Ordre des Francs-Juges. »

Vivien tomba à genoux, terrassé par la terreur. La Sainte-Vehme ? Les Illuminés ? Comment avaient-ils fait pour le dénicher dans cet asile retranché des Alpes ? Après tant d’années de fuite, il se croyait désormais en sécurité, pensant qu’ils avaient perdu sa trace. Mais non. Ils l’avaient retrouvé ! Quelle erreur !

Ce n’était guère le moment de pleurer sur son sort. Il fallait fuir, encore une fois.

Il se remit sur ses jambes chancelantes et ouvrit la porte de la cellule, rassembla en hâte quelques affaires et se précipita aux écuries, drapé dans un lourd manteau. Les corridors semblaient se rétrécir, attisant encore davantage sa peur.

Dehors, l’air avait fraîchi. Le vent hurlait, balayant les nuages et les rares feuilles des arbres décharnés. Les frères s’attardaient au monastère, plongés dans la tiédeur sacrée de la nef principale.

Vivien sella un cheval, l’enfourcha et parcourut au trot le bourg de Saint-Michel. De gros flocons de neige fondue tombaient sur ses épaules, détrempant le lainage de son vêtement. Ses seules pensées suffisaient pourtant à le faire frissonner. Il s’attendait à tout moment à une embuscade.

À l’entrée des remparts, un moine recroquevillé dans son manteau vint à sa rencontre : le père Geraldo de Pignerol, le cellérier. Il rejeta son capuchon en arrière, dévoilant une longue barbe de jais et un regard étonné. « Où vas-tu, frère ? Rentre avant que la tempête ne fasse rage. »

Vivien ne répondit pas et continua vers la sortie, priant pour qu’il soit encore temps de fuir. Aux portes l’attendaient une charrette tirée par deux chevaux noirs comme la nuit, avec un homme assis, seul, sur le siège du cocher, un émissaire de la mort. Le fugitif le dépassa avec une feinte indifférence. Il garda le visage dissimulé sous son capuchon, veillant à ne pas croiser le regard du cocher.

Geraldo en revanche, s’approcha de l’inconnu pour l’observer. C’était un individu imposant, vêtu d’un manteau noir et portant un large chapeau. Rien d’extraordinaire, à première vue, mais dès que le cellérier le regarda en face, il ne put plus le quitter des yeux : le visage de l’homme était couvert de sang et déformé par un rictus satanique.

« Le Diable ! » s’écria le moine, en reculant.

Sans demander son reste, Vivien avant talonné son cheval et s’était élancé au galop sur le coteau, en direction du Val de Suse. Il aurait voulu fuir le plus rapidement possible, cependant la neige, mêlée à la boue, rendait le sentier impraticable et l’obligeait à se montrer prudent.

Le sombre cocher, qui avait reconnu le fugitif, excita les chevaux afin de les lancer à ses trousses. « Vivien de Narbonne, arrêtez ! hurla-t-il rageusement. Vous n’échapperez pas indéfiniment à la Sainte-Vehme ! »

L’esprit submergé par un flot de pensées confuses, Vivien ne se retourna pas. Il entendait derrière lui les roues de la carriole, de plus en plus proche. Elle le rattrapait ! Comment pouvait-elle se déplacer aussi vite sur un chemin si accidenté ? Ce n’étaient pas des chevaux, mes les démons de l’enfer !

Les paroles de son poursuivant ne laissaient aucun doute, il était l’émissaire des Francs-Juges. Les Illuminés cherchaient à s’emparer du livre ! Ils étaient prêts à tout pour l’obtenir. Ils ne reculeraient devant aucune torture, aucun sévice pour découvrir comment recourir et accéder à ce pouvoir : la Sagesse des Anges. Plutôt mourir !

Les larmes aux yeux, le fugitif agrippa la bride et incita le destrier à prendre plus de vitesse. Mais le cheval s’approcha trop du bord du ravin. Le terrain, ramolli par la neige fondue et la boue, s’effondra sous le poids de la monture.

L’animal glissa, précipitant Vivien dans le vide. Les cris du moine, mêlés aux hennissements, retentirent tout au long de leur chute avant de se perdre dans les mugissements de la tempête.

La charrette s’immobilisa. Le cocher infernal mit pied à terre et scruta l’abîme. « Le seul désormais à savoir est Ignace de Tolède, pensa-t-il, il faut le retrouver. »

Il porta la main droite à son visage, tâtant une surface trop froide et trop dure pour être humaine. D’un geste presque réticent, il fit pression sur ses joues et retira le Masque rouge qui dissimulait ses traits.

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La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 2

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 2



Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes.

Hier c’était le chapitre 1 là

II

Gina dessinait un point d’interrogation sur le ventre de Virgile. Elle acheva sa calligraphie amoureuse en plongeant l’index dans le nombril de son mari.

– C’est quoi, ce p’tit bidon, amore ?

Virgile prit son air boudeur, celui qu’elle aimait.

– Je peux me remettre au sport. Tu veux ?

Pour toute réponse, la belle Napolitaine papillonna des cils. Il l’enserra tendrement.

– O.K. Je commence aujourd’hui.

Ça tombait bien, on était le premier jour de l’année, le jour des promesses.

– Amore…

Gina aimait cet homme qui ne lui avait jamais rien refusé. Gina aimait être aimée.

Ils avaient douze ans d’écart. Virgile l’avait presque vue naître.

* * *

Ce soir de novembre 1976, Cesare Sordi était entré sans frapper chez ses voisins de palier, les Santos. Le maçon italien avait les larmes aux yeux et peinait à parler. Les parents de Virgile avaient cru que ce désarroi était dû à l’annonce de la mort de Jean Gabin, l’acteur préféré de Cesare.

– Oui, c’est bien triste, un grand acteur, avait dit Fausto avant même que son ami n’ouvre la bouche.

– On vient de l’apprendre sur Antenne 2, avait confirmé Fatima.

Cesare s’était indigné.

– Mais je m’en fous, de Gabin ! Carmelita a perdu les eaux ! La sage-femme est complètement bourrée, je l’ai virée. Faut me sortir de là, Fatima ! Oh mio dio, che casino !

Vingt minutes plus tard, Fatima avait sorti l’enfant du ventre de sa mère. Une belle petite fille de quatre kilos que Virgile avait été autorisé à voir, après que les deux femmes l’eurent lavée et emmaillotée.

– Elle s’appellera comment ? avait-il demandé du haut de ses douze ans.

– Gina, avait soupiré Carmelita, épuisée et radieuse.

– Gina, Carmelita, Giulietta, avait précisé fièrement Cesare.

* * *

L’an passé, Virgile avait franchi le cap de la cinquantaine. Il commençait à le sentir. Il fit mine de grimacer de douleur en se redressant dans le lit. Piètre stratagème pour tenter d’échapper à sa promesse.

– Aïe ! Est-ce que j’ai encore l’âge de courir ?

– Amore, tu es un bambino !

Gina s’était redressée et sa poitrine avait effleuré le visage de Virgile. Il frissonna. Il adorait ses seins. Il adorait tout chez cette femme : ses lèvres pourprées, charnues, ses yeux bleu azur si malicieux, jusqu’à ces petites ridules qui commençaient à poindre à la commissure des lèvres. Une adoration qui durait depuis qu’elle était en âge d’être aimée.

Une fois encore, il se dit qu’il risquait de la perdre. Il y pensait tous les jours. Si cela devait arriver, il ne s’en remettrait pas. Il avait même envisagé le suicide. C’était si facile de tomber d’un échafaudage… Au moins, Gina toucherait l’assurance-vie. Il avait évoqué cette éventualité avec elle : « S’il m’arrivait quelque chose, un accident idiot par exemple, tu pourrais refaire ta vie ? À ton âge, ce serait normal, non ? – Ne dis pas de bêtises », avait-elle répondu, choquée. Il n’en avait plus reparlé.

– Faut que je retrouve mon survêtement…

Gina s’esclaffa en entendant le mot désuet. Elle, elle employait le mot « jogging » car elle avait trente-huit ans.

Une heure plus tard, vêtu de son vieux survêtement de coton ramolli, chaussé de baskets presque neuves, Virgile sortit par l’arrière de leur villa, bâtie en lisière du golf des Charmilles et qui donnait directement sur le parcours, déserté en ce matin de 1er janvier.

Chlik ! chlik ! firent les semelles sur le gazon givré.

L’exercice allait-il lui faire oublier la faillite qui le menaçait ? Il était dans una bella merda, aurait dit Fausto.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Il franchit le parcours numéro 4 à petites foulées et s’engagea dans le bois qui avait donné son nom au golf, et qu’il pouvait admirer des fenêtres de la villa.

Un tapis de feuilles mortes mit fin au chlik ! chlik ! de ses semelles. Le souffle court, il commençait à regretter les agapes du réveillon du 31.

En réalité, Virgile détestait courir. Certes, il avait couru dans sa vie, mais surtout après l’argent, puisqu’il voulait le meilleur pour Gina, par amour et par peur de la décevoir. « T’es trop gentil avec elle », lui surinait Elio du temps où ils étaient encore amis.

Non, il n’était pas gentil, il était simplement l’homme le plus amoureux du monde. C’était la raison pour laquelle il courait ce matin. Et tant que son pauvre corps de quinqua bedonnant le pourrait, il chausserait ses baskets, c’était décidé.

– Pfeu ! pfeu ! pfeu !

Contrairement à ce qu’il avait espéré en entamant sa course, il n’arrivait pas à faire le vide. Impossible d’oublier ses emmerdements. Il le savait : il allait droit dans le mur. Pourtant, les murs, ça ne lui faisait pas peur : il en avait construit, avec Cesare, le père de Gina ! Mais celui-là était fait d’un alliage particulier : une dose de haine, une pelletée de mépris, un sac de trahison.

Rien au départ ne lui avait permis de prévoir ce désastre. Au contraire même, les planètes étaient parfaitement alignées, comme disait la voyante de Gina. Quand il avait repris la petite entreprise de Cesare, le groupe Fortier Invest & Immo lui avait proposé ce chantier de construction d’un ensemble de villas haut de gamme nommé Hameau du Golf ; il avait tiré les devis au plus bas et, en contrepartie, Hubert-André Fortier, le patron de l’époque, lui avait accordé pour une bouchée de pain la plus belle parcelle, sur laquelle il avait bâti la maison de ses rêves. Ou plutôt, des rêves de Gina, qui l’avait voulue à l’image de celle de son idole, Tony Soprano.

Et maintenant, le rêve allait disparaître à cause d’Arnaud­ Fortier, l’héritier qui venait de reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Sans explication, ce salopard avait cessé de lui donner des contrats.

Pour ponctuer sa course, il se mit à psalmodier tout haut.

– Salaud de Fortier ! Pfeu ! pfeu ! pfeu ! Salaud de Fortier !

Motivé par ce cri de guerre, il parcourut plusieurs kilomètres sans vraiment se soucier du chemin, avant de faire une pause dans une clairière. Les mains posées sur les genoux, tête en bas, il expira bruyamment. Après l’exercice, il constata qu’il s’était perdu.

– Où je suis, bordel ?

Pourtant, cette forêt, il la connaissait parfaitement ! Elle était leur terrain de jeu quand Elio et lui étaient gosses. Surtout un terrain à bâtir des cabanes en bois, des cabanes dans lesquelles ils avaient tout partagé, frères de sang jusqu’à se tatouer la première lettre de leurs prénoms sur le bras.

Soudain, il crut entendre un gémissement. Puis, les râles se firent plus nets. Pivotant sur lui-même, il aperçut une fumée à la cime des arbres. Il s’enfonça dans la partie sombre du bois pour découvrir que cette fumée sortait du toit d’une baraque camouflée dans la broussaille. Son père lui avait effectivement parlé d’une base militaire américaine démantelée dans les années soixante, aujourd’hui engloutie par la forêt. Il s’approcha prudemment. Les gémissements cessèrent lorsqu’il arriva près de la porte. Après une hésitation, il la poussa.

Recroquevillé au sol, un homme s’y tordait de douleur.

– Monsieur ? Ça va ?

La question était idiote. Il le savait.

– Qu’est-ce que vous foutez chez moi ? éructa l’inconnu, le visage déformé par la souffrance.

Ce qui frappa Virgile, ce fut l’anachronique chapeau melon posé sur le crâne de l’homme, d’où sortait une tignasse grise qui lui retombait sur les épaules. Une écharpe rouge vif couvrait son cou.

– Je peux vous aider monsieur ?

– Foutez le camp ! Je n’ai besoin de rien !

Le ton employé étant plus désespéré que colérique, il décida de rester. Gina ne s’inquièterait pas, il était censé courir.

Après négociation, l’inconnu accepta l’antidouleur qu’il gardait toujours dans sa poche. En attendant que le remède agisse, il l’aida à s’allonger sur le lit de camp, puis parcourut du regard l’unique pièce aux murs de ciment brut, d’à peine dix mètres carrés. Elle était propre, les objets y étaient rangés soigneusement ; il en conclut qu’il n’avait pas affaire à un marginal. Un fenestron sur sa droite laissait passer une faible lumière. Une lampe à gaz et un réchaud étaient posés sur une table de formica bleu, vestige des années soixante, tout comme la chaise au dosseret de lanières plastiques multicolores. Une branche plantée dans un parpaing faisait office de portemanteau, sur lequel pendait un pardessus noir de bonne coupe et de belle matière. Une descente de gouttière en zinc reliait un baril d’huile au toit de fibrociment. Au pied de ce poêle improvisé, quelques bûches. Sur une étagère de fortune fixée sous le fenestron, des bonbonnes de gaz, des cartouches de cigarettes, des bombes à raser, des rasoirs jetables, des rouleaux de papier toilette, des pains de savon et des tubes de dentifrice étaient posés d’une façon quasi militaire. L’homme prenait donc soin de lui. Quatre livres étaient posés à plat sur une caisse, près du lit de camp. Seuls leurs titres étaient lisibles, des titres qui sonnaient comme un message codé : La Tentation de l’ombreLe Soleil des mourantsRue des VoleursCécile et le Monsieur d’à côté. Ils ne lui évoquaient rien. Virgile lisait peu. Pas très envie de se coltiner les problèmes des écrivains, il en avait suffisamment lui-même, et puis les histoires d’amour finissaient toujours mal dans les romans, sauf bien sûr dans ceux de Marc Levy que Gina lui offrait chaque été. Il aimait bien cet auteur, qu’il lisait sur la plage avant de s’endormir sous le parasol.

En se tournant vers le lit, il remarqua que l’homme portait de vieilles bottes fourrées, comme celles que Gina lui avait offertes quand ils étaient partis en randonnée de chiens de traîneau. Elle lui avait choisi les plus belles, les plus chères, une vraie fortune, mais il ne pouvait rien refuser à Gina, encore moins les cadeaux qu’elle faisait en lui empruntant sa carte bleue.

La voix affaiblie de l’inconnu le sortit de ses réflexions.

– Désolé pour l’accueil, monsieur. Foutue douleur ! Enfin, ce qui me console, c’est que je n’en ai plus pour longtemps.

L’homme se relevait avec précaution, un pâle sourire sur son visage fatigué. Une fois debout, il se traîna jusqu’à la table. Virgile nota qu’il avait à peu près la même taille que lui. Avait-il cinquante ans ? Soixante ? La maladie allait-elle le tuer, comme il venait de le dire ?

– Un homme qui souffre, ce n’est pas bien beau à voir. Excusez-moi, je n’avais pas envie de partager ça avec vous. Avec qui que ce soit, d’ailleurs. Merci quand même. Efficace, votre truc !

Virgile apprécia.

– Je l’ai toujours sur moi. (Il se tapota l’épaule.) Une capsulite qui ne me lâche pas. Vous avez besoin d’autre chose ?

– Tout va bien. Merci.

– Sûr ?

– Vous êtes têtu, vous, je viens de vous répondre !

Le ton était monté d’un cran, mais sur un registre amusé. D’une main décharnée aux veines apparentes, il désigna la porte à Virgile.

– Venez voir ! Je vais vous montrer que je n’ai besoin de rien. Suivez-moi !

L’ermite enfila son manteau noir et ils quittèrent la chaleur de la pièce. À l’arrière de la cabane, des boîtes de conserve vides s’empilaient contre le mur jusqu’à hauteur d’homme.

– Comme vous pouvez le constater, je mange à ma faim, monsieur.

– Il n’y a pas que des conserves ! osa Virgile en rigolant à la vue des cadavres de bouteilles jonchant le sol.

Il regretta aussitôt sa remarque désobligeante, mais son interlocuteur ne s’offusqua pas.

– Un antiseptique parfait. Buffalo Trace, un bourbon titrant à quarante-cinq degrés, soixante ans d’âge minimum. Pas mauvais, en plus !

– Vous vous faites livrer jusqu’ici ? plaisanta Virgile.

Pour toute réponse, il eut droit à une mimique espiègle, suivie d’un balayage du pied des feuilles mortes tombées au sol. Une trappe de métal apparut sous les bottes fourrées.

– Allez-y ! Soulevez !

Virgile s’exécuta et découvrit l’intérieur d’une fosse en ciment, pareille à celles qu’on trouvait dans les anciens garages de campagne. Des rations de corned-beef, de biscuits secs, de soupes, de thé, étaient entassées de chaque côté, sur des étagères de béton. Il en resta bouche bée. L’ermite se mit à fredonner.

– Oh ! Yes, you are the devil in disguise ! Elvis Presley ! Vous vous souvenez ? Les Ricains sont venus avec leur musique et tout le reste !

Virgile était trop jeune, mais son père lui avait parlé de ces G.I.’s qui revendaient cigarettes et alcool pour arrondir leur solde. Un marché noir qui avait profité à pas mal de gens dans le coin, dont Charles Fortier, le père fondateur de la dynastie, avec la complicité active du général américain en charge de cette base de l’OTAN.

– Personne ne s’aventure plus dans ce coin. Vous avez eu du bol de m’avoir trouvé.

Il tendit le bras pour s’emparer d’une boîte, dont il déchiffra l’étiquette d’une voix rauque, dans un anglais sans accent.

– « Army Field Ration Meat & Vegetable Stew – Dec. 1942 Contract N° W 199 QM 39389 Chicago – Illinois. »

– Vous êtes anglais ? interrogea Virgile, qui pour toute langue étrangère ne parlait que le portugais de ses parents.

– À votre avis ?

Visiblement, l’homme ne souhaitait pas parler de lui.

– C’est encore mangeable ces trucs-là ?

– Et comment !

L’ermite fut soudain pris d’une violente quinte de toux. Virgile attendit. Une fois le souffle retrouvé, l’homme se frappa le torse comme un gorille.

– Mon ennemi de l’intérieur ! (Il se frappa la poitrine à nouveau.) Un ennemi bien plus dangereux que ce rata yankee. Vous voulez goûter ?

– Non merci. J’ai promis à ma femme de perdre mon bide.

– 1er janvier, jour des résolutions, on connaît ! C’est pour ça que vous courez ? Pour votre bide ?

– C’est par amour.

La réponse lui avait échappé. Pas à son interlocuteur, qui se figea. Son sourire disparut et ses yeux se brouillèrent.

– C’est le froid, s’excusa-t-il. Rentrons.

Au passage, il s’empara de quelques bûches avant de pousser sa porte. Une fois le poêle rechargé, l’atmosphère s’enfuma ; il ouvrit le fenestron en toussant, revint s’asseoir à la table de formica et posa la boîte de conserve devant Virgile.

– Ce truc est encore consommable une bonne vingtaine d’années ! Certifié par la vénérable Canned Food Alliance. Que demander de plus ?

« Drôle de clochard, qui lit des livres, parle anglais, boit comme un soudard et est prêt à chialer quand on lui parle d’amour », pensa Virgile.

– Donc, cher monsieur, pour répondre à votre question : j’ai de quoi tenir jusqu’à la fin du siège.

Devant la mine dubitative de Virgile, il se frappa encore la poitrine.

– Le crabe… le crabe ! La fin du siège.

La fumée dissipée, l’ermite se leva pour refermer le fenestron. Ce faisant, un rouleau de papier toilette roula au sol et Virgile repensa à une conversation à l’automne dernier, alors que Perot et Kevin étaient venus prendre l’apéro à la villa Soprano, comme l’appelait le capitaine pour se moquer gentiment de Gina. Ils entretenaient d’excellentes relations avec le capitaine Perot, tout comme avec son adjoint Pallardon qui faisait sauter quelques PV quand il le pouvait. Leur conversation avait tourné autour d’un article de L’Angoumoisin qui faisait ses choux gras des vols à répétition commis dans le camping des Charmilles.

– Du papier cul ! Vous parlez d’un casse, Kevin ! s’était marré Perot.

– Quand même, des recharges de gaz ont été piquées !

– Ben voyons ! Un coup d’Al Qaïda, maintenant ! avait ironisé Perot.

Kevin avait protesté.

– Un vol est un vol, capitaine.

Ils avaient ri et trinqué à la santé de l’Arsène Lupin des campings.

Et maintenant, en ce 1er janvier, il découvrait que le braqueur de papier cul était probablement devant lui. Ce dernier redressa le chapeau melon qui semblait ne jamais quitter son crâne, s’empara d’un paquet de cigarettes dans le tiroir de la table et en extirpa une, qu’il alluma au fer rougi du bidon-poêle. L’homme éructa entre deux quintes de toux.

– Je ne vous en offre pas, mon stock diminue.

– Je ne fume pas, merci. Il n’avait jamais fumé. Non par volonté, mais il était allergique, tout comme Gina.

Le silence s’installa. Comme par enchantement, Virgile oubliait ses problèmes grâce à la compagnie de cet étrange bonhomme au langage châtié et aux manières de gentleman.

– Ça fait longtemps que vous êtes dans cette cabane ?

– Cent quatre-vingt-sept jours.

– C’est précis… En même temps, il faut avoir l’œil pour vous trouver dans ce fouillis d’arbres.

– Je ne me cache pas. Je ne veux voir personne, c’est tout.

– Je m’appelle Virgile. Et vous ?

La question avait fusé naturellement puisque le courant semblait passer entre eux. Pourtant, le visage du fumeur se referma et sa réponse claqua comme un avertissement :

– Je ne sais pas, j’ai brûlé mes papiers. Vous m’appelez comme ça vous chante, mais vous évitez Robin des Bois. Essayez d’être original !

Surpris, Virgile sentait confusément qu’il avait besoin de cet homme. Une sensation presque animale. De la réponse qu’il allait lui faire dépendrait la suite de leur relation.

– Topor ?

– Pas mal ! sourit l’ermite. Et pourquoi Topor ?

Un soir, Gina l’avait convaincu d’aller au théâtre et il avait été frappé par cette grande affiche sur laquelle un type hilare, chapeau melon sur la tête, observait le monde avec des yeux de crapaud.

– À cause du chapeau. Vous avez le même que lui.

– C’est bien la seule chose qu’on ait en commun, Topor et moi… Un homme capable d’écrire Les Derniers Jours de solitude de Robinson Crusoé, vingt ans d’aventures et d’amour, ne peut pas être un type très fiable.

– Vous le connaissez ? Moi, j’avais jamais entendu parler de lui, s’étonna Virgile.

Topor – puisque c’était désormais son nom – retrouva son sourire et tapota son chapeau melon comme le faisait Stan Laurel.

– Maintenant vous en connaissez deux !

Ils rirent de bon cœur, d’un rire d’enfant, avant que Topor ne mette fin sans préavis à la récréation.

– Bon, va falloir me laisser, mon cher Virgile, sinon votre femme va penser que vous courez le marathon et ce ne serait pas très crédible…

– Je pourrais passer vous revoir ?

– Non.

– Plus tard ?

– Je serai peut-être mort.

– Disons avant.

Topor planta ses yeux dans les siens. Virgile se sentit mis à nu, scanné. Après un moment qui lui parut interminable, l’ermite brisa le suspense.

– Comme vous voulez, d’accord. Mais vous n’êtes jamais venu ici, vous ne m’avez jamais vu ; pas un mot, pas même à votre femme.

Topor avait formulé sa requête calmement, et pourtant le ton de sa voix indiquait clairement qu’il n’avait pas intérêt à désobéir. Vraiment pas.

– Oui. Bien sûr. Bon… ben… je vais y aller. Bonne journée, Topor.

– Bonne journée, Virgile. Et merci pour l’antalgique !

Virgile referma la porte derrière lui. Déconcerté.

Il reviendrait.

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La petite mort de Virgile de Christian Rauth, lecture 1

Et si on lisait le début !

La petite mort de Virgile de Christian Rauth , lecture 1

Un livre qui m’a touché, un chouette roman où l’humour affleure à chaque page et où la gouaille de l’auteur fait merveille.

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Hier je vous proposais ICI le prologue dans les premières lignes. Aujourd’hui c’est le chapitre 1

PREMIÈRE PARTIE

I

Accrochés au sommet des lampadaires, des Pères Noël gonflables s’agitaient, ballotés par un vent glacial. Un chauffeur de taxi devait attendre Timon à la sortie de la gare, avec une pancarte à son nom.

– Bonjour ! Monsieur Timon Barthès ?

C’était une voix de femme. Il se retourna. La jeune femme avait un visage de poupée russe, avec sa chapka couvrant des cheveux blonds presque blancs. Elle était vêtue d’une parka noire à capuche, d’un pantalon rouge vif, et était chaussée de Moon Boots blanches. Elle avait le bout du nez et les joues roses.

– C’est moi ! Bonjour. Comment vous m’avez reconnu ?

– Votre assistante m’a fait une description très précise.

Timon désigna de la main le panneau sur lequel elle avait inscrit son nom.

– Pour une fois qu’on n’écorche pas mon prénom !

– Elle a beaucoup insisté sur le T.

Il lui avait souri. Elle aima son sourire.

– Vous me suivez ?

Il la suivit.

– Désolé monsieur, ils nous ont foutu le parking à perpète.

Ils traversèrent une place aussi déserte que sinistre malgré les Pères Noël. En face, une enseigne de pharmacie affichait – 2 °C.

– Dites-moi, c’est la Sibérie ici ?

Timon ne regrettait pas la doudoune en duvet d’eider que lui avait offerte Anaïs, son assistante, pour fêter sa première année d’embauche. Une fois rendue à l’aire de stationnement réservée aux taxis, la jeune femme bipa sa grosse berline. Le coffre s’ouvrit comme une bouche affamée. Il y jeta le sac de voyage qu’il prenait toujours avec lui, même pour un court séjour ; les imprévus n’étaient pas rares dans son boulot.

– Ce n’est pas souvent que j’ai une réservation pour la journée. Je vous emmène où d’abord ?

– Prothéa. Vous connaissez ?

– Qui ne connaît pas Prothéa ? Le patron a perdu sa femme dans un accident, il ne s’en est jamais remis le pauvre homme.

En répondant, elle avait jeté un œil dans le rétroviseur. Son client avait l’air « cool », pas comme ces gros lourds qui confondent chauffeuse de taxi et chauffeuse de mecs. Elle roula en silence. Elle se voulait discrète.

– C’est là, dit-elle en garant son taxi à quelques mètres de la barrière d’accès à l’entreprise.

– Merci. Je ne sais pas pour combien de temps j’en ai, madame.

– Je suis payée pour attendre, tout va bien.

Il quitta le taxi. Elle le héla.

– Monsieur Barthès ?

– Oui ?

– Si on doit passer la journée ensemble, je m’appelle Amandine, pas madame.

– C’est noté.

Elle le suivit du regard. Timon pénétra à l’intérieur de la guérite du gardien. Ce client lui rappelait Ryan Gosling. Elle aimait ce genre d’homme. Il devait avoir le même âge qu’elle, la trentaine, blond, grand, mince, une tignasse drue et courte. Et surtout des yeux verts. Amandine aimait les hommes aux yeux verts. Elle fit basculer son siège vers l’arrière pour se reposer. Elle ne le vit pas présenter sa carte de visite à l’employé.

Timon Barthès – Inspecteur Assurance –
Détective privé

BARTHÈS & INVESTIGATIONS

– Vous êtes détective ? Vraiment ?

– Oui.

Le gardien semblait flatté qu’un détective prenne la peine de demander son avis à un modeste employé et ne se fit pas prier pour répondre à Timon. Après avoir confirmé qu’il était dans l’entreprise au moment de la chute et la disparition du directeur, il y alla de ses commentaires.

– Après la mort de sa femme, le patron a fait vraiment n’importe quoi, vous savez. Il venait de moins en moins bosser, et puis un jour il a carrément disparu !

Tout en parlant, il activait la barrière pour laisser le passage aux voitures.

– On l’aimait bien monsieur Vincent, vous savez. Et la patronne aussi on l’aimait. Mourir comme ça, la pauvre ! Tout le monde l’appelait Marie, c’est vous dire si elle était sympa. C’est son père qu’avait créé la boîte… Lui, le père, il était pas commode, d’après ce que disent les anciens.

– Et vous n’avez jamais eu de nouvelles de votre patron ?

– On raconte qu’il est devenu SDF, pourtant personne l’a vu faire la manche en ville. On a lancé un avis de recherche mais tout le monde s’en fout, on dirait. Même à la gendarmerie ils nous ont envoyés péter ! En fait…

Le gardien s’était arrêté, soudain ému.

– Oui ? l’encouragea Timon.

– Non… c’est juste que c’était un super mec. Vous vous rendez compte, il nous a laissé sa boîte pour l’euro symbolique. C’est le liquidateur qui nous l’a annoncé. Alors nous, on s’est mis en coopérative. Je suis un peu patron grâce à lui. On aurait bien aimé le remercier.

– Il avait de la famille ?

– Pas d’enfants en tout cas. Je peux rien vous dire de plus. Euh… c’est pourquoi que vous le recherchez, en fait ?

– Une prime d’assurance à lui remettre.

– Eh ben, j’espère que vous le retrouverez. Il la mérite : il a eu tellement de malheurs, monsieur Vincent !

– Je vous remercie…

Après avoir interrogé quelques employés, qui tous avaient exprimé ce même sentiment de tristesse, Timon remonta dans le taxi.

– On va où ?

– Des SDF, j’en trouve où en ville ?

– Au centre. En période de Noël, les gens sont plus généreux.

– Centre-ville alors.

Après avoir donné la pièce à quelques bougres incapables de reconnaître le patron de Prothéa sur la photo qu’il leur présentait, il fit la connaissance de Lulu, un vrai bavard.

– J’ai pas toujours été à la rue monsieur, vous savez. J’ai eu ma boîte à moi ! Oui, oui, monsieur ! Maison Lumière ! Faut dire que j’m’appelle Lumière, comme les deux frères. J’avais vingt-deux piges et ça marchait du tonnerre de Dieu… jusqu’au jour où j’ai signé cette saloperie de contrat avec la mairie. Un projet d’installations lumineuses grandioses ! Et patatras ! Le maire s’est barré en Afrique du Sud, il a laissé un trou dans la caisse gros comme celui de la Sécu ! Moi, je n’ai jamais été payé, et au final je me suis assis sur six millions de francs de l’époque. L’Urssaf m’a tout pris, j’ai fait faillite, ma femme s’est barrée avec les mômes, et depuis je bosse ici. La manche, c’est un vrai boulot à plein temps, je vous garantis.

Lulu pointa du doigt le bâtiment de la mairie d’Angoulême­ à la lourde architecture.

– Je suis leur mauvaise conscience, moi, môssieur !

Timon lui remontra la photo de Dante Vincent, car Lulu avait déjà oublié la question à force de raconter sa vie.

– Ça ne vous dit vraiment rien ? La cinquantaine, taille normale, physique légèrement enrobé, oreilles un peu décollées ? On m’a dit qu’il était à la rue.

Lulu observa plus attentivement le cliché.

– Ben… je connais bien un type qui lui ressemble vaguement, mais il est maigre comme un clou, pas comme le vôtre ! À dire vrai, ça fait un moment que j’l’ai pas vu. Enfin, celui que j’pense.

– Combien de temps ?

– Sais pas… Trois, quatre mois ? Après l’été, quoi.

– Septembre ?

– Quèq’chose comme ça.

– Les oreilles décollées ?

– Jamais vu ! Il porte toujours un bonnet. En fait, y ressemble à rien. Dans la rue on finit tous par ressembler à rien.

– Il vous a parlé de sa vie ?

– Nos histoires, on se les garde pour nous. Sauf moi, car moi c’est pas la même chose : je revendique, je milite, moi monsieur !

Timon était sur le point d’abandonner.

– En tout cas, celui que je connais, c’est pas le genre à avoir eu une usine. Plutôt le genre à avoir fait de la taule ou un séjour à la Légion, ou une connerie comme ça.

– Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?

– Il se méfiait de tout. Le soir, avant de dérouler son duvet, il matait la rue comme un Sioux ! C’est bien simple, on l’appelait « Œil de Lynx » !

– Il dormait ici ?

– Oui ! C’était son territoire, juste là, sous le porche de la banque. Mais attention : pas n’importe comment non plus, qu’il dormait ! Jamais le dos à la rue ! Et comme la rue elle est en pente, il pionçait la tête en bas, ce con ! Un soir, avec un collègue, Van Damme qu’il s’appelle le collègue, on lui a fait remarquer. Pourquoi Van Damme, vous me direz ?

Lulu digressait, mais Timon était patient.

– Pourquoi Van Damme ?

– Van Damme, parce qu’on comprend jamais rien à ce qu’il dit comme le judoka, l’autre là, celui qui est perché à Hollywood ! Bref, je perds le fil, où j’en étais ? Ah oui ! Un jour, Van Damme et moi, on lui dit, à Œil de Lynx : « Le sang va te monter à la tête. » Eh ben, vous savez pas ce qu’il nous répond ?

– Non ?

– « Je préfère voir arriver celui qui va me trouer la peau ! » Tel quel ! Oh putain ! Je peux vous dire que Van Damme et moi, on n’a plus rigolé du tout ! Voilà… je vous ai tout dit sur le bonhomme. Désolé, je peux pas faire mieux.

– Merci.

– Ah, si ! Paraît qu’un jour il a étranglé à mains nues le clébard d’un punk à chien.

Les légendes foisonnent dans le monde de la débine, mais si cette histoire de chien s’avérait exacte, cela rendait peu probable qu’Œil de Lynx et Dante Vincent soient la même personne.

– Si vous l’retrouvez pas, essayez la gendarmerie ! proposa gentiment Lulu. Vous demandez Gorba de ma part… Il passe son temps à nous faire chier. Contrôle de papiers et tout le bazar ! Ou alors, demandez à Girac.

– Chirac ?

– Non ! Girac, l’hôpital… C’est pas très loin. Le Samu l’a peut-être ramassé, parce qu’il tisait pas mal, le gars.

Lulu souffla dans ses mains pour les réchauffer et, sans transition, dévia du sujet.

– Vous n’auriez pas une petite pièce ?

Timon lui tendit un billet de cinq, en même temps que sa carte de visite.

– Si vous le revoyez…

– Avec des si ! grogna Lulu, sceptique.

Timon retrouva Amandine qui s’était assoupie dans son taxi. Il avait ouvert la portière après avoir tapoté doucement au carreau pour ne pas la surprendre.

– Excusez-moi… Hôpital Girac, aux urgences.

– Il est bavard, ce Lulu. Un personnage, hein ?

– Oui.

– Il fait la manche depuis trente ans. Les employés de la mairie ont fini par s’y habituer. La plupart n’étaient pas nés quand le maire a laissé la ville sur la paille.

Quelques minutes plus tard, Timon se présentait aux urgences de Girac. Le responsable était en pause, ça tombait bien. Timon lui montra la photo de Dante Vincent.

– Est-ce que vous l’avez déjà pris en charge ? Il portait un bonnet de laine.

– Oui, mais il était beaucoup plus mince que sur votre photo. On ne peut pas l’oublier, on l’a retrouvé la tête dans le caniveau, le visage tuméfié, pas loin du coma éthylique.

Timon reprit espoir.

– Il s’appelle Dante Vincent…

– Si vous le dites.

– Vous ne lui avez pas demandé ?

– On soigne d’abord, on n’est pas flics. Il n’avait pas de papiers. On l’a gardé pour des examens et quand on lui a annoncé qu’il avait le pancréas attaqué par le crabe, il s’est marré comme une baleine, ça aussi on ne peut pas l’oublier. Il nous a demandé combien de temps il lui restait à vivre, je lui ai répondu que ça pouvait être très, très court, que ça dépendait de son mode de vie.

– Combien ?

– Six mois. Un an, s’il arrêtait de picoler. Il nous a remerciés, plutôt gentiment d’ailleurs, et il s’est barré sans prévenir. On ne l’a plus revu.

– C’était quand ?

– Fin août, début septembre peut-être.

Septembre, tout comme le mercenaire de Lulu, nota Timon qui fit un rapide calcul : il lui restait, au mieux, huit mois pour retrouver Dante Vincent vivant. Au pire, quatre semaines… et à condition qu’il s’agisse du même homme.

– Vous faites des déclarations de disparition, quand un patient se sauve ?

– Non, pas le temps. Je dois vous laisser. Fin de la pause.

– Merci.

Suivant les conseils de Lulu, il demanda à Amandine de le déposer devant la caserne de la gendarmerie. Un bâtiment flambant neuf. Après avoir montré ses papiers au planton, Timon se dirigea vers l’accueil.

À l’intérieur, une dizaine de personnes attendaient en silence sur des chaises plastiques. Il se présenta à la main courante. Derrière le comptoir, le crâne dégarni d’un gendarme émergeait à peine.

– Euh… Hem… Bonjour, j’aimerais parler à…

Absorbé par la lecture de Rallyes Legend, le pandore quitta sa revue et leva les yeux vers lui. Il avait une tache de vin sur le front, semblable à celle du responsable de la chute du mur de Berlin.

– Oui ? C’est pourquoi ?

Timon laissa le reste de sa question en suspens. L’incident diplomatique avec la Russie venait d’être évité. Le gendarme répéta la sienne.

– Oui ? Parler à qui ?

– À un responsable des disparitions.

– Vous êtes monsieur… ?

Timon lui tendit sa carte.

– Détective ?

Il aurait sorti une carte de vendeur de détecteurs de radar, la moue eût été moins goguenarde.

– Un peu comme Columbo ?

– Pas tout à fait. Inspecteur des assurances, mandaté par la GPS.

– Timon ? Y’a pas une erreur ?

Timon s’attendait à la question : c’était sa croix.

– Avec un T, oui. Comme Timon d’Athènes.

Cette croix datait du 24 janvier 1978.

Alors que sa mère hurlait sur la table de travail de la maternité, au même moment son père déclamait les dernières tirades de La Vie de Timon d’Athènes au théâtre de la Colline. « Un rôle qui va à merveille à cet acteur shakespearien en diable », avait écrit une critique. Le lendemain, l’acteur « shakespearien en diable » avait déclaré en mairie la naissance de Timon, fils de Maxime Barthès, travailleur intermittent du spectacle, et de Colette Barthès, née Tauzin, employée de mairie, absente de son guichet pour cause de maternité.

– Vous savez, ici c’est pas un bureau de renseignements pour les agences de détectives.

La référence à Shakespeare avait largement dépassé les capacités cognitives de Kevin Pallardon. Timon se rendit à l’évidence : il venait de tomber sur ce qu’il appelait dans le jargon professionnel « le barrage du con ». La guerre de tranchées commençait.

– Je pourrais peut-être parler au capitaine Perot ? (Il venait de voir le nom sur la porte située derrière le planton.)

– Faut prendre rendez-vous.

L’homme était coriace. Les détenteurs de petits pouvoirs appréciant la flatterie, il décida de lui accorder de l’importance.

– Vous pouvez sans doute m’aider, maréchal-chef ? Je recherche un sans domicile fixe, qui a disparu en août ou en septembre dernier…

– Les SDF qui disparaissent, ce n’est pas ça qui manque : ça voyage, ces gens-là, c’est même pour ça qu’on dit « sans domicile fixe », hé, hé !

Gorba était fier de sa blague. Timon aurait aimé lui rappeler que des centaines de « ces gens-là » crevaient dans la rue chaque année, mais il s’abstint : le barrage avait une épaisseur qu’il n’avait pas le temps de faire exploser.

– Bien, tant pis. Excusez-moi de vous avoir dérangé. Je vous remercie.

Il prit la direction de la sortie, mais le vexant « Columbo » que lui avait attribué Gorba lui restait en travers de la gorge. Il revint sur ses pas en se frappant le front, comme le célèbre inspecteur.

– Ah ! j’oubliais ! Si je ne peux pas voir le capitaine Perot, est-ce que ce serait possible de voir Gorba ?

Avant que Kevin Pallardon, en apnée, ne retrouve son souffle, Timon avait déjà quitté la gendarmerie.

Quand il ouvrit la porte du taxi, Amandine nota son air agacé.

– Vous, vous avez vu Gorba !

Le ton rigolard de la jeune femme le détendit.

– Oui. À la gare, s’il vous plaît.

Une enquête commençant toujours par la presse locale, au kiosque, il acheta L’Angoumoisin et Aquitaine Society, un hebdomadaire dont la couverture affichait la photo d’un quinqua au visage hâlé, un sourire éclatant aux lèvres, posant fièrement devant sa villa du Cap Ferret. La légende « Un enfant heureux » renvoyait à un article en page intérieure. Le journaliste y faisait l’éloge de l’héritier d’une dynastie de bâtisseurs, patron d’une entreprise créée par son grand-père et internationalisée par son père, qui avait fait fortune dans les billes de bois en Afrique. Arnaud Fortier avait un sourire de président américain et portait un costume pied-de-poule, tout ce que Timon détestait.

Il zappa l’article, qui n’avait aucun intérêt pour son enquête, continua à feuilleter en marchant puis se figea en tombant sur une publicité pleine page. Un top-modèle aux petits seins visibles sous le fin tissu du corsage fixait l’objectif de ses yeux noirs.

Ce regard, il ne le connaissait que trop bien.

Il arracha la page et la jeta rageusement dans une poubelle installée sur le quai.

Charline le poursuivait.

Trois ans déjà. Il ne s’en sortait pas.

à la Une

PREMIÈRES LIGNE #15

PREMIÈRES LIGNE #15



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNE #15

Le livre présenté

La petite mort de Virgile de Christian Rauth

Paru le 12 septembre 2019

aux Editions de Borée dans la collection Marge Noire

21€. (437 p.) ; 23 x 15 cm

PROLOGUE

Une petite estrade et un micro ont été installés devant la tombe ouverte. La foule patiente devant le cercueil posé sur des tréteaux, dans l’alignement du trou béant.

Virgile Santos

9 mai 1964 – 4 mars 2014

La plaque de cuivre rutile sous le soleil de mars, projetant des rayons jusqu’à cette chapelle à l’intérieur de laquelle il s’est réfugié. Derrière la porte métallique, par un trou créé par la rouille, il observe le spectacle. Il ne devrait pas être là. Ce n’était pas prévu comme ça.

De sa cachette, il peut voir son ami le capitaine Perot, au premier rang. Il vient de lui jouer un mauvais tour : quelques jours plus tôt, au volant de son pick-up, il a traversé le muret des remparts entourant la ville haute et il a basculé dans le vide.

À côté du capitaine, il y a le maire de la ville. Ces deux-là se détestent. Plus loin, il reconnaît des clients de son entreprise et quelques bons amis. Arnaud Fortier, ce bellâtre quinquagénaire, est là, lui aussi. Arnaud n’est pas un ami, c’est le responsable de sa mort. Ce grand patron d’industrie – comme l’appelle une presse peu avare de clichés – se tient discrètement en retrait, loin des premiers rangs.

Lui, derrière sa porte, connaît les raisons de cette discrétion.

Un journaliste prend quelques photos pendant que le maître de cérémonie ouvre la porte du fourgon et aide la veuve à s’en extraire.

Gina Santos porte un foulard sombre qui dissimule une chevelure brune, relevée en chignon. Il la trouve désirable, dans ce manteau de cuir noir qu’il lui a offert.

Un homme râblé à la moustache grisonnante se précipite vers elle pour la soutenir. Dans la foule, une femme murmure fielleusement :

– C’est qui celui-là ? Elle n’a pas attendu longtemps, tu ne trouves pas ?

– Elio Figo. Le meilleur ami de Virgile.

De derrière sa porte, il a entendu la remarque venimeuse ; il serre les dents. Elio l’a salement laissé tomber. Ce n’est plus un ami depuis longtemps.

Le maître de cérémonie fait signe à la foule de se rapprocher. Dans une lente chorégraphie, tous s’avancent vers le cercueil.

La veuve se penche pour caresser la plaque de cuivre. Le saphir de sa bague, bleu comme ses yeux, scintille au soleil. La souffrance qu’il lit sur son visage lui est insupportable. Il a envie de hurler : « Je suis là, Gina ! Je t’aime, Gina ! » Mais il ne le peut pas. Ce serait une folie.

Gina se tourne vers Elio Figo. C’est le signal.

Le « meilleur ami » s’approche du micro. Il se racle la gorge, s’éclaircit la voix et sort de sa poche une liasse de feuilles. Le discours sera long. La foule comprend qu’elle va subir une punition, comme celle qu’on inflige lors des remises de médailles en sous-préfecture.

– Virgile n’avait que des amis, j’ai eu le bonheur d’être le premier…

Personne n’entend le « Bastardo ! » grogné à l’intention de celui qui parle d’amitié.

Elio continue son baratin :

– Dans la cité, on nous appelait les « P’tits Portos », les « Inséparables », comme les oiseaux.

Derrière sa porte, il a des envies de meurtre.

Mais il ne doit pas bouger.

Il est mort.



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Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3



Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

 

Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 3

 

Minuit

— Tu aurais vu ta tête !

Accrochée au bras de Mehrlicht, Mado peinait à se remettre de la représentation. Une hilarité continue la secouait depuis qu’ils étaient sortis du théâtre. Ils marchaient maintenant sur le trottoir, dans le brouillard et la fraîcheur de la nuit.

— Ah tu m’as bien monté la pendule avec ton spectacle de magie, grogna Mehrlicht en tirant sur son mégot. C’était qui, ces deux barjos ?

— C’est du Grand-Guignol ! Du film d’horreur avant l’heure ! Le spectacle de ce soir est une adaptation de plusieurs pièces qui étaient jouées en 1898 dans le véritable théâtre du Grand-Guignol, rue Chaptal. Les gens se pressaient pour voir des monstres abominables créés par des savants fous machiavéliques, dévorer des jeunes vierges innocentes dans des gerbes de sang ! Le tour de magie est une version grand-guignolesque de la traditionnelle boîte à sabres… Et pour le coup, c’était gore !

— Super… T’aurais pu prévenir au lieu de te marrer comme une baleine. J’avais l’air fin.

Il souffla sa fumée. D’une pichenette, il envoya tournoyer son mégot rougeoyant dans le brouillard. Mado pouffa.

— Ça faisait un moment que je voulais voir ce spectacle ! Alors, j’ai réservé deux places dès que j’ai su qu’on se retrouvait à Paris. Et c’était bien plus drôle de te faire la surprise que de te préparer !

— Bah voyons… Remarque, on peut difficilement se préparer à terminer en cubes sur une scène devant un public qui se gondole parce qu’on te débite à la scie…

Ils rirent ensemble, et il sentit les bras de Mado se resserrer sur le sien. Elle leva vers lui ses yeux bleus et lui sourit, révélant sa 20petite incisive cassée en biseau. Mehrlicht ne voyait pas ses cernes bruns, ses sourcils en accent circonflexe, les mèches blanches qui couraient dans sa tresse noire. Ou peut-être, au contraire, aimait-il chacun de ces détails, et sa taille menue, et son esprit, et sa détermination à abattre tous les obstacles de la vie, à être heureuse quoi qu’il advînt… même lorsqu’on le coupait en morceaux. Depuis leur rencontre dans le Limousin quelques mois plus tôt, à l’époque où il enquêtait sur l’Empoisonneuse, ils avaient tout mis en œuvre pour se retrouver. C’était lui d’abord qui était revenu plusieurs fois à Mèlas, par commodité puisqu’elle y tenait une auberge et faisait de grosses journées. Puis il lui avait proposé de venir à Paris et de faire la connaissance de son fils Jean-Luc, comme pour officialiser quelque chose qui n’avait pas besoin de l’être. Mado avait immédiatement accepté d’être un peu plus que la « copine du Limousin » pour ce flic qui, au premier coup de fil de son commissaire, pouvait déguerpir et la planter là. Les impératifs du service se conjuguaient à la distance pour les maintenir éloignés l’un de l’autre, et pourtant ils avaient tenu bon et se retrouvaient ce soir sur ce trottoir parisien, l’un contre l’autre, blottis dans la brume, à l’abri sous la nuit. Ils s’embrassèrent un moment sans un mot, puis toujours silencieux, souriant à l’invisible, ils prirent le chemin du retour.

— Ça ne t’ennuie pas pour l’hôtel, tu es sûr ?

Mado tenait manifestement à s’expliquer de nouveau.

— Aucun problème.

— Je suis contente d’avoir rencontré ton fils au déjeuner. C’est un gamin chouette. Vraiment…

— Ouais… S’il bossait un peu plus et jouait un peu moins avec son ordinateur, il serait encore plus chouette… Il t’a bien aimée aussi !

— « Femme, femme, femme, fais-nous voir le ciel, Femme, femme, femme, fais-nous du soleil… »

— Put… Ahhh ! C’est mon portable…

Mehrlicht extirpa le petit téléphone de la poche de son imper et regarda l’écran.

— Tiens… Quand on parle du loup… L’animal m’a laissé trois messages. Allô ?

— Papa, c’est Jean-Luc ! Ça va ?

21— Oui. Il y a un problème ou tu m’appelles à minuit pour me demander si ça va ?

— Non, je…

Il reprit en chuchotant.

— Je suis chez Kevin. Je me suis dit que c’était mieux de… si vous aviez l’appart pour vous… que vous soyez tranquilles. Je voulais t’avoir au téléphone avant que vous n’arriviez, pour te prévenir, histoire que… que tu ne croies pas que j’étais là, tu vois ?

— Je vois. Mais on sera à l’hôtel de Mado. On préfère faire comme ça.

— Ah OK ! L’hôtel. OK !

— Merci, en tout cas.

— Bah non… Je trouve que… non, non…

— C’est quoi la nouvelle sonnerie que tu as mise sur mon portable ? C’est Serge Lama ?

— Non. De la variété française des années 1970-1980. Ton époque, quoi ! Ça te changera de Brel. Je n’ai pas dit que c’était mieux, mais ça devrait être plus gai. Bon, la bise à Mado. Je te laisse.

— C’est ça. Va au lit. Tu as cours, demain.

— Ouais, ouais. Salut !

Il raccrocha et rangea son portable.

— Lui aussi s’inquiète de l’endroit où on va dormir, alors il est chez un copain et nous laisse l’appart ! J’ai tout à coup l’impression que c’est moi, l’ado !

Elle sourit avant de rectifier.

— Je ne suis pas inquiète, capitaine. Mais je ne suis pas du tout prête à passer la nuit chez toi, ni même à y aller… Les lieux sont encore…

Elle ne cherchait pas ses mots, elle avait peur de les prononcer. Mehrlicht acheva la phrase :

— … encore un peu trop habités par Suzanne. Hantés par son fantôme ! Tu peux le dire. J’avais rien touché depuis… Il m’a fallu quatre ans pour mettre ses affaires dans des cartons.

— C’est ton fils qui l’a fait…

— Ouais… Et il me tanne pour qu’on disperse les cendres de Suzanne quelque part… et pour que j’arrête de les conserver comme des reliques à la maison.

Mado ne commenta pas, alors il poursuivit :

22— Je comprends, je t’assure. On fera les choses quand on sera tous les deux prêts à les faire. Voilà !

Elle lui sourit.

— En parlant d’être prêt, comment tu te sens pour les sélections ?

— J’ai encore deux jours. C’est mercredi matin ! Mais je suis paré. J’ai fini l’Universalis. Et avec Mickael et Sophie qui me tapent 5 balles dès que je jure ou que je dis un mot grossier, j’ai perdu… j’ai presque perdu cette manie… C’est ce qui m’a coûté ma place au pupitre, la dernière fois ! Alors là, je vais te les plier, ces sélections, tu vas voir ! Je les attends leurs « Questions pour un champion » ! Lepers ou pas, ils me porteront tous en triomphe !

— Oui, bon, c’est juste les sélections. S’ils te gardent, tu enregistreras l’émission plus tard.

— Comment ça « s’ils me gardent » ? Tu doutes, félonne ?

— Pas du tout ! Tu es déjà mon champion à moi !

— Ah ! Voilà ce que je voulais entendre. Je vais leur faire cracher un max !

— Heu… Un max de dicos !

Ils rirent ensemble.

— Un max de dicos, répéta Mehrlicht. Je vais les mettre sur la paille, Larousse et FR3 !

— Maintenant c’est France 3 !

— OK. À genoux, France 3 ! Ils crieront grâce !

— Je sais, mon champion. Ils n’ont aucune chance !

Ils s’embrassèrent et entrèrent dans l’hôtel.

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Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2



Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

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Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 2

 

23 h 41

Un cercle de lumière les entoura soudain et le reste de la salle fut plongé dans le noir. Quelques applaudissements tardèrent à s’éteindre.

— Bonsoir ! Comment vous appelez-vous ? demanda le présentateur en queue-de-pie noir et haut-de-forme.

Il colla son micro sous le nez de ce petit bonhomme au crâne dégarni, un spectateur qu’il venait d’inviter sur scène.

— Mehrlicht. Enfin… Daniel, répondit celui-ci.

Sa voix, crevassée par le tabac, surprit un temps l’animateur et l’auditoire.

— Enchanté, Daniel. Je suis le Docteur X.

Une rumeur amusée parcourut le public comme chacun détaillait le grand homme aux cheveux corbeau, son visage inquiétant fardé de blanc, ses yeux cernés de noir.

— Enchanté… Docteur X.

Ils se serrèrent la main et le présentateur reprit :

— Détendez-vous. Tout va bien se passer. Je veux dire… Tout va bien se passer.

Quelques rires crépitèrent dans la salle obscure. Daniel Mehrlicht, mal à l’aise, révéla une dentition jaunâtre quand un rictus plissa sa peau blême. Il tira sur sa veste de costume, replaça sa mèche de cheveux, puis pressa ses doigts dans son dos.

— Vous avez un vrai physique de cinéma, vous savez ? Une « gueule », comme on dit !

— Ah !

Mehrlicht fit mine d’apprécier ce qui devait être un compliment. À moins qu’une fois de plus, on ne fît allusion à cette vague ressemblance au défunt comédien Paul Préboist, qu’on lui prêtait parfois. Ou à Kermit la grenouille. Le public examinait le petit 15homme qui venait de monter sur la scène. Avec une tête pareille, on soupçonnait qu’il pût être un complice du Docteur X. D’autres croyaient deviner un maquillage qui seul pouvait lui donner ce teint morbide, ces yeux globulaires et sombres, ce faciès improbable.

— Et qu’est-ce que vous faites dans la vie, Daniel ?
— Je suis officier de police. À Paris.

De nouveau quelques rires, quelques applaudissements, un sifflement montèrent des ténèbres.

— Un officier de police ! Vous êtes inspecteur ?

— Je suis capitaine.

— Capitaine Mehrlicht… Ça sonne bien !

— Ah… Merci.

— Vous n’avez pas peur, j’imagine ?

— J’espère juste que vous savez ce que vous faites…

— Moi aussi ! Je veux dire… Ne vous inquiétez pas. J’ai pratiqué la médecine sur tous les continents. J’ai même sauvé des vies. Il n’y a pas de raison que…

La lumière se fit lentement dans la salle. Mado, assise au troisième rang, les mains jointes sur ses lèvres, sa tresse de cheveux noirs sur l’épaule, était secouée par un fou rire irrépressible. Elle fixait son pauvre Daniel tout penaud, tout transpirant dans son vieux costume marron, souffrant les regards d’un public narquois. Et lui qui l’apercevait maintenant dans la pénombre lui renvoyait une moue amère, à cette traîtresse qui l’avait désigné quand le Docteur X avait cherché une victime, cette ensorceleuse à qui il n’avait pu dire non.

— Bon, Daniel ! Je vais vous examiner et m’assurer que vous êtes en bonne santé. C’est pour les assurances.

— Ah…

— Mais je vous sens très tendu, Daniel. Vous voulez un verre d’eau ? Où est Carmilla ? Carmilla ? Ah ! Mesdames et messieurs, Carmilla, mon assistante, que je vous demande d’applaudir !

Une jeune femme dessinée par Manara et habillée par Marvel entra sur scène, un verre à la main. Son visage était tout aussi fardé de blanc, ses yeux cernés de noir, ses lèvres rouge sang. Elle tendit le verre au petit homme qui la remercia et le vida d’un trait. Elle le récupéra, salua d’une révérence, faisant danser ses deux couettes blondes, et repartit en coulisse sous les applaudissements et les sifflements.

— Ça va mieux ? s’enquit le Docteur X.

— Pas du tout…

16— Rassurez-vous. Bientôt vous ne sentirez plus rien… Je veux dire que vous serez guéri !

On entendit alors le couinement régulier d’une roue métallique. Carmilla reparut sur scène poussant un chariot sur lequel reposait une longue boîte de la taille d’un homme. Elle s’arrêta, déplia un petit marchepied et salua d’une révérence vacillante.

— Daniel, je vais vous demander de prendre place dans ce coffre curatif de mon invention… afin que je puisse vous scier.

Un rire massif parcourut la salle comme une vague.

— Pardon. Vous examiner.

— Je sais pas si…

— Mais si, vous verrez ! Ne faites pas l’enfant !

Mehrlicht capitula d’un signe de tête. Il aurait volontiers quitté la scène parce que la pression qu’on posait soudain sur ses épaules lui était désagréable. Mais il ne voulait pas rompre le charme ni interrompre le rire de Mado. Il se dirigea donc vers le sarcophage et s’y allongea avec l’aide de Carmilla qui referma sur lui les différents couvercles et clapets. On ne vit bientôt plus que la petite tête verdâtre du flic, d’un côté, et ses vieilles godasses noires de l’autre. On aurait dit une grenouille apprêtée pour la dissection.

— Comment vous sentez-vous, Daniel ?

— Bah… J’aimerais rentrer chez moi.

— Bien sûr ! Mais je vais vous guérir d’abord, capitaine ! Carmilla ?

L’assistante réapparut avec un large râtelier de sabres, d’épées, de pointes et de scies qui fit hurler de rire les spectateurs. On entendait dans l’assistance des commentaires enjoués puis d’autres plus inquiets. Le petit policier, prisonnier anxieux dans sa boîte, se tordait le cou pour observer ce qui se tramait. Puis il vit passer l’arsenal du Docteur X.

— Non, mais vous rigolez, là ! coassa-t-il.

— Ce ne sera pas long… lui assura le grand homme.

Carmilla lui apporta alors un tablier plastifié qu’il enfila tout en s’expliquant :

— Je vous l’ai dit, Daniel ! Je vais vous examiner… de l’intérieur. Carmilla, je vous prie…

Avec grâce, la jeune femme tira du râtelier une épée qu’elle tendit au Docteur X.

— Merci Carmilla. Daniel, vous êtes prêt ?

17— Pas vraiment… grogna le petit capitaine.

— Alors, je vais vous rassurer. Le verre que vous a apporté Carmilla il y a quelques minutes, contenait un puissant remède oriental à base d’opium et de curare, savamment dosé par un grand mage indien aux immenses pouvoirs, l’illustre Bardhaman Pashir Mamatata qui vit au sommet enneigé du mont Sandakfu au Bengale occidental, et que j’ai rencontré en personne au cours de l’un de mes nombreux périples à travers le monde ! Une puissante potion, disais-je, qui a rendu votre corps insensible à toute douleur ! Êtes-vous rassuré, Daniel ?

— J’ai toujours eu un bol dingue, commenta Mehrlicht.

— Vous êtes philosophe. Tant mieux !

Le Docteur X se plaça de l’autre côté du sarcophage, face au public, et leva l’épée.

— Nous allons procéder à quelques saignées !

Les spectateurs s’esclaffèrent de nouveau. Le supposé médecin posa la pointe de l’épée sur la grande boîte à hauteur de la poitrine du capitaine, tâtonna un temps tandis que la foule retenait son souffle, puis enfonça la lame dans un claquement sec. Aussitôt, il se précipita vers la tête de Mehrlicht, l’air inquiet.

— Ça va ?

— Oui, oui, répondit le petit policier, amusé.

— Bon, tant mieux ! avoua le Docteur X, soulagé. Hier, on a eu un gros problème, alors… Mais voyons voir ce que nous avons là ! Carmilla ?

L’assistante accourut avec la seconde épée que le magicien plongea dans le cœur de Mehrlicht avec la même appréhension et le même succès. On vit alors clairement le Docteur X se détendre. Il retira son haut-de-forme pour s’éponger le front.

— Finalement, ce n’est pas si difficile, la médecine moderne !

Il remit son chapeau puis demanda le premier sabre. Le public, conquis et moins anxieux, le regardait faire. Il leva le sabre, posa la pointe de la lame sur la boîte à hauteur de l’abdomen et l’enfonça jusqu’à la garde. Une flaque de sang s’abattit sur la scène sous le sarcophage et une clameur de terreur, de rire et de dégoût s’éleva dans la salle. Le Docteur X se figea. Mehrlicht tournait la tête en tous sens.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Rien ! mentit le médecin fou. Comment vous sentez-vous ?

— Ça va. Et vous ?

— Très bien ! On va continuer l’opération, alors. Carmilla !

18La jeune femme à couettes avait perdu son sourire. Elle vint murmurer quelques mots à l’oreille du chirurgien qui la repoussa en souriant poliment. Elle rapporta le second sabre qu’il planta brusquement dans le cercueil. Ils se penchèrent aussitôt dans un même mouvement pour voir si le sang coulait plus fort sous le sarcophage, mais manifestement, il n’avait cette fois touché aucun organe.

— Trêve de pointes et de piques, s’exclama-t-il tout à coup. Je crois que ça vient des poumons ! Et du foie ! Et du cœur ! Carmilla, apportez-nous la scie à deux mains !

La jeune femme s’exécuta à contrecœur, arrachant au râtelier une lame dentelée de près de deux mètres dont elle tendit une extrémité à son acolyte. Puis ils se mirent à scier la boîte, tirant à tour de rôle comme deux Charles Ingalls sous amphétamines jusqu’au moment où une giclée de sang jaillit du cercueil et moucheta l’assistante d’un rouge sombre, la laissant horrifiée et hurlante. Une clameur écœurée monta dans l’assistance.

— Ce n’est rien ! assura le Docteur X en levant une main autoritaire. Nous ne pouvons plus reculer maintenant !

Les deux fous reprirent alors leur débitage, sciant avec plus d’ardeur, pataugeant dans le sang gras. La lame traversa soudain le sarcophage. Ils l’abandonnèrent pour se placer chacun à une extrémité de la boîte et tirer ensemble ; le cercueil se scinda en deux, le Docteur X récupérant le buste et la tête de Mehrlicht, Carmilla son bassin et ses jambes, laissant au sol une nouvelle flaque d’hémoglobine garnie de bouts de viande et d’abats.

— Et voilà ! se félicita le médecin. Vous voilà comme neuf !

Sous les applaudissements du public, il invita son assistante dégoulinante à saluer, ce qu’elle fit entre deux sanglots, écrasant ses larmes contre sa joue en y traçant des traits de sang.

— Vous voyez, Carmilla ! Tout s’est bien passé. Vous vous faites une montagne de pas grand-chose !

Elle acquiesça en pleurant, puis ils quittèrent la scène bras dessus, bras dessous, sous les ovations et les acclamations qui laissèrent de nouveau place aux rires : prisonnier impuissant et oublié, le pauvre Mehrlicht, toujours allongé, regardait le public. Il patienta un long moment avant que le Docteur X ne revienne sur la scène pour emporter les bouts de Mehrlicht en coulisses, où on le libéra enfin.

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Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 1

Et si on lisait le début !

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Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

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Et si on lisait le début !

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel, lecture 1

« Tout en lisant d’ailleurs, je faisais de fréquents parallélismes avec mes propres sentiments et ma propre condition. Je me trouvais semblable et en même temps étranger aux personnages de mes lectures et à ceux dont j’écoutais les conversations. Je sympathisais avec eux et je les comprenais en partie mais je n’avais pas l’esprit clair. »Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818) – Mary Shelley

« Ma douce Mina, pourquoi les hommes sont-ils si nobles et pourquoi nous, les femmes, sommes-nous si peu dignes d’eux ? »Dracula (1897) – Bram Stoker

« Ceux qui cherchent sous la surface le font à leurs risques et périls. »Le Portrait de Dorian Gray (1890) – Oscar Wilde

« Ces drames nous rappellent que nous vivons dans un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer. Un monde où les femmes ne sont pas complètement des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné. Un huis clos à l’issue duquel ce sont toujours les mêmes qui meurent. »Laëtitia ou la Fin des hommes (2016) – Ivan Jablonka

Dimanche 15 avril

23 h 41

Comme deux fantômes transis, elles se faisaient face dans la nuit.

— Non, je rentre, je suis crevée. Il est déjà minuit…

— C’est Jérémy qui va être déçu… ironisa Cathy.

Plantées sous un réverbère, les deux jeunes femmes se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps.

— Il a mon numéro, conclut Lucie en se penchant pour faire la bise à son amie.

— Ça te changerait un peu les idées, non ? En ce moment…

Lucie baissa les yeux et ne répondit pas. Cathy se reprit :

— Excuse-moi… Laisse tomber. Tu appelles un taxi, hein ? Avec ce brouillard, tu ne rentres pas à pied, toute seule.

— Il y a une station à Voltaire. C’est à deux pas.

Cathy hésita puis se lança :

— Tu rentres directement, là ?

— Vous venez ? brailla Jérémy qui, avec les autres, s’impatientait déjà, un peu plus loin sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant.

Les deux étudiantes se tournèrent vers lui. On distinguait à peine le groupe de copains qui les attendaient à une quinzaine de mètres. Le brouillard était si épais qu’il estompait les détails, les traits des visages, ne concédant à l’œil que des masses brutes et floues, des formes spectrales. Au-dessus des têtes, les lumières des réverbères se changeaient en boules de feu orangées et lointaines, soleils de minuit urbains qui déformaient les ombres arrachées à la nuit.

— J’arrive ! lança Cathy.

— Oui, oui, je rentre directement. Je suis crevée.

Cathy la dévisagea un temps et lui sourit.

— Bon, tu m’appelles dès que tu passes la porte… Ou tu m’envoies un texto ? OK ?

— Oui, maman ! Allez, file !

Cathy s’en alla rejoindre ses copains de fac. Lucie se mit en route dans l’autre sens. Elle les aimait bien, mais le traquenard pour lui faire rencontrer Jérémy lui avait paru un peu lourdaud. Pénible, même. Aujourd’hui on percevait encore le célibat d’une femme comme la dernière des tares, et chacun de ses proches s’ingéniait à proposer untel, l’ami d’amis, souvent Prince des Tocards ou Archiduc des Blaireaux, parce que à leurs yeux il valait mieux qu’une femme fût mal accompagnée que seule. Il en allait ainsi depuis la nuit des temps : la femme seule ne savait pas se tenir.

Au cours de la soirée, le pauvre Jérémy avait également deviné le complot qui se tramait. Il s’était débattu comme il avait pu pour briller un peu, pour justifier qu’on l’eût choisi lui pour elle, et pas un autre. Et chacun à la table avait certainement pris plaisir à les voir se chercher sans en avoir l’air, se sourire en baissant les yeux. Lucie n’avait pas la tête à cela. S’ils savaient…

Elle frissonna. Il ne faisait pourtant pas si froid en ce mois d’avril, mais l’hiver refusait de capituler ; une fraîcheur s’agrippait encore à Paris, lançant ses dernières forces dans un combat vain contre le printemps. Depuis deux jours s’était déposé sur la ville un brouillard laiteux qui buvait les lumières et ouatait les bruits. On n’y voyait goutte, mais Lucie continuait d’avancer d’un pas vif que rythmait le claquement de ses talons, perçant le frimas comme un petit bolide. Elle sursauta quand une voiture descendit soudain la rue de la Roquette, trace de vie dans la nuit cotonneuse qui l’entourait. Aussitôt, les feux arrière, rouges comme deux yeux démoniaques, s’évanouirent au loin. Lucie se dit qu’elle devait presser l’allure. Elle marchait déjà très vite. Une femme dans la nuit. C’est alors qu’elle sentit une présence dans le brouillard. Ses yeux s’écarquillèrent malgré elle, mais elle ne voyait rien ni personne. Y avait-il quelqu’un avec elle dans cette brume opaque ? Quelqu’un qui la suivait ? Quelqu’un qui l’observait ? Elle s’arrêta tout à coup pour écouter. Les yeux grands ouverts, les oreilles à l’affût, la bouche bée, elle tenta de sonder la nuit. Le silence était compact, poisseux. L’air froid lui piquait la langue et lui brûlait la gorge quand le brouillard s’immisçait en elle. Elle tourna sur elle-même lentement, et d’une voix tremblante, appela :

— Il y a quelqu’un ?

Il n’y eut pas un bruit dans la rue désolée, dans la ville morte, et pourtant elle sut que quelqu’un, quelque chose était là, qui l’épiait, vorace ou concupiscent, avide, alors son cœur détona et elle se mit à courir, son haleine se mêlant à la brume épaisse qui accrochait son corps, ses vêtements, ses cheveux, qui collait à sa vie, la freinait, l’empêchait de fuir ce cauchemar éveillé. Elle hurla dans sa course impossible, car quelqu’un, quelque chose était là qui la talonnait, s’enivrait de sa terreur, en voulait à sa vie. Lucie percuta un arbre surgi du brouillard, perdit une chaussure et tomba au sol, hébétée, s’empêtra un instant dans les ombres osseuses des ramures noires, se releva, reprit sa fuite aveugle, des larmes dans les yeux, traversa une ruelle en piaulant à l’aide, boitant sur son pied nu, trouva un hall d’immeuble, une porte fermée, des rangées de boutons d’Interphone, lueurs dans la nuit, pressés du plat de sa main écorchée, des anonymes qui décrochèrent mais n’entendirent que le cri aigu et lointain d’une femme avalée par le brouillard.

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PREMIÈRES LIGNE #14

PREMIÈRES LIGNE #14



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNE #14

Le livre présenté

Dans la brume écarlate de Nicolas Lebel

Dimanche 15 avril

23 h 41

Comme deux fantômes transis, elles se faisaient face dans la nuit.

— Non, je rentre, je suis crevée. Il est déjà minuit…

— C’est Jérémy qui va être déçu… ironisa Cathy.

Plantées sous un réverbère, les deux jeunes femmes se regardèrent et éclatèrent de rire en même temps.

— Il a mon numéro, conclut Lucie en se penchant pour faire la bise à son amie.

— Ça te changerait un peu les idées, non ? En ce moment…

Lucie baissa les yeux et ne répondit pas. Cathy se reprit :

— Excuse-moi… Laisse tomber. Tu appelles un taxi, hein ? Avec ce brouillard, tu ne rentres pas à pied, toute seule.

— Il y a une station à Voltaire. C’est à deux pas.

Cathy hésita puis se lança :

— Tu rentres directement, là ?

— Vous venez ? brailla Jérémy qui, avec les autres, s’impatientait déjà, un peu plus loin sur le trottoir du boulevard de Ménilmontant.

Les deux étudiantes se tournèrent vers lui. On distinguait à peine le groupe de copains qui les attendaient à une quinzaine de mètres. Le brouillard était si épais qu’il estompait les détails, les traits des visages, ne concédant à l’œil que des masses brutes et floues, des formes spectrales. Au-dessus des têtes, les lumières des réverbères se changeaient en boules de feu orangées et lointaines, soleils de minuit urbains qui déformaient les ombres arrachées à la nuit.

— J’arrive ! lança Cathy.

— Oui, oui, je rentre directement. Je suis crevée.

Cathy la dévisagea un temps et lui sourit.

— Bon, tu m’appelles dès que tu passes la porte… Ou tu m’envoies un texto ? OK ?

— Oui, maman ! Allez, file !

Cathy s’en alla rejoindre ses copains de fac. Lucie se mit en route dans l’autre sens. Elle les aimait bien, mais le traquenard pour lui faire rencontrer Jérémy lui avait paru un peu lourdaud. Pénible, même. Aujourd’hui on percevait encore le célibat d’une femme comme la dernière des tares, et chacun de ses proches s’ingéniait à proposer untel, l’ami d’amis, souvent Prince des Tocards ou Archiduc des Blaireaux, parce que à leurs yeux il valait mieux qu’une femme fût mal accompagnée que seule. Il en allait ainsi depuis la nuit des temps : la femme seule ne savait pas se tenir.

Au cours de la soirée, le pauvre Jérémy avait également deviné le complot qui se tramait. Il s’était débattu comme il avait pu pour briller un peu, pour justifier qu’on l’eût choisi lui pour elle, et pas un autre. Et chacun à la table avait certainement pris plaisir à les voir se chercher sans en avoir l’air, se sourire en baissant les yeux. Lucie n’avait pas la tête à cela. S’ils savaient…

Elle frissonna. Il ne faisait pourtant pas si froid en ce mois d’avril, mais l’hiver refusait de capituler ; une fraîcheur s’agrippait encore à Paris, lançant ses dernières forces dans un combat vain contre le printemps. Depuis deux jours s’était déposé sur la ville un brouillard laiteux qui buvait les lumières et ouatait les bruits. On n’y voyait goutte, mais Lucie continuait d’avancer d’un pas vif que rythmait le claquement de ses talons, perçant le frimas comme un petit bolide. Elle sursauta quand une voiture descendit soudain la rue de la Roquette, trace de vie dans la nuit cotonneuse qui l’entourait. Aussitôt, les feux arrière, rouges comme deux yeux démoniaques, s’évanouirent au loin. Lucie se dit qu’elle devait presser l’allure. Elle marchait déjà très vite. Une femme dans la nuit. C’est alors qu’elle sentit une présence dans le brouillard. Ses yeux s’écarquillèrent malgré elle, mais elle ne voyait rien ni personne. Y avait-il quelqu’un avec elle dans cette brume opaque ? Quelqu’un qui la suivait ? Quelqu’un qui l’observait ? Elle s’arrêta tout à coup pour écouter. Les yeux grands ouverts, les oreilles à l’affût, la bouche bée, elle tenta de sonder la nuit. Le silence était compact, poisseux. L’air froid lui piquait la langue et lui brûlait la gorge quand le brouillard s’immisçait en elle. Elle tourna sur elle-même lentement, et d’une voix tremblante, appela :

— Il y a quelqu’un ?

Il n’y eut pas un bruit dans la rue désolée, dans la ville morte, et pourtant elle sut que quelqu’un, quelque chose était là, qui l’épiait, vorace ou concupiscent, avide, alors son cœur détona et elle se mit à courir, son haleine se mêlant à la brume épaisse qui accrochait son corps, ses vêtements, ses cheveux, qui collait à sa vie, la freinait, l’empêchait de fuir ce cauchemar éveillé. Elle hurla dans sa course impossible, car quelqu’un, quelque chose était là qui la talonnait, s’enivrait de sa terreur, en voulait à sa vie. Lucie percuta un arbre surgi du brouillard, perdit une chaussure et tomba au sol, hébétée, s’empêtra un instant dans les ombres osseuses des ramures noires, se releva, reprit sa fuite aveugle, des larmes dans les yeux, traversa une ruelle en piaulant à l’aide, boitant sur son pied nu, trouva un hall d’immeuble, une porte fermée, des rangées de boutons d’Interphone, lueurs dans la nuit, pressés du plat de sa main écorchée, des anonymes qui décrochèrent mais n’entendirent que le cri aigu et lointain d’une femme avalée par le brouillard.



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Les petit + de A vos crimes

Demain et les jours suivant nous vous donnerons la possibilité se lire le début de ce magnifique roman.

Alors à tout de suite pour : « Et si on lisait le début »

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PREMIÈRES LIGNES # 13

PREMIÈRES LIGNES # 13

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Premières lignes 13


Le livre du jour  :       

Corps variables de Marcel Theroux

Unité pour malades difficiles de Dennis

HillMARS-NOVEMBRE 2010

1

Je m’appelle Nicholas Patrick Slopen. Je suis né à Singapour le 10 avril 1970. Je suis mort le 28 septembre 2009, broyé par le passage de roue d’un camion devant la station de métro Oval.Ce document est mon testament.Comme on le comprendra bientôt, je dispose d’un laps de temps indéterminé mais assurément bref pour expliquer les événements menant à ma mort, et pour établir la continuité de mon identité depuis. En raison des contraintes qui me sont imposées, j’espère que le lecteur ne m’en voudra pas de renoncer aux subtilités habituelles d’une autobiographie. En même temps, il me faudra relater certains détails avec un degré de minutie certain, voire fastidieux, pour apporter la preuve de l’affirmation contenue dans le premier paragraphe de ce testament : que je suis Nicholas Slopen, et que ma conscience a survécu à ma mort physique.L’usage voudrait que je livre quelques informations relatives à ma naissance et mon enfance, mais le temps presse et ce sujet est de peu d’importance pour mon récit. Les événements menant à ma mort remontent à mon arrivée le 15 avril 2009 à la Green Gorse Tavern dans Maiden Lane, à Covent Garden, pour déjeuner, peu avant 13 heures.J’y avais été invité par Hunter Gould, qui jouit, comme chacun sait, d’une certaine notoriété dans l’industrie de la musique. Je n’ai pas l’intention de maquiller ou de protéger des identités dans ce document. Que chacun réponde de ses actes.Hunter, que je n’avais jamais rencontré auparavant, m’avait approché en me faisant transmettre une invitation à déjeuner par sa secrétaire, Mlle Preethika Choudhury. Lors de l’échange d’e-mails qui s’ensuivit, Preethika m’expliqua que, en plus de son intérêt pour la musique, Hunter était un fervent collectionneur amateur de souvenirs littéraires et voulait que je l’aide à authentifier une collection de lettres qu’un marchand privé lui proposait d’acheter.Même s’il faisait doux ce jour-là, j’avais pris par mesure de précaution un imperméable plié en rectangle sous mon bras gauche ; dans ma main droite, je tenais une serviette de cuir cabossée que m’avait offerte ma femme, Leonora, et qui avait appartenu à son père, Bahman, lui-même spécialiste de littérature anglaise, même si son domaine de prédilection était la poésie médiévale farsi. Je tendis l’imperméable au maître d’hôtel, mais gardai la serviette, qui contenait le fac-similé d’une lettre manuscrite du Dr Samuel Johnson, lexicographe du XVIIIe siècle, un ancien numéro de Modern Languages Quarterly, un exemplaire froissé de l’Evening Standard et un échantillon de crème antirides.Je constate déjà que j’ai échoué dans ma résolution d’être aussi concis que possible.Pardonnez-moi. Il doit être difficile à quiconque de comprendre le degré de bien-être que me procure la netteté de ces souvenirs.Si seulement j’avais le luxe du temps, il y a tant d’autres choses que je voudrais ajouter. Il est difficile de renoncer à tout ce que je possédais autrefois : celui que j’étais autrefois et ceux que j’aimais, même si je ne les ai pas aimés comme il faut ; c’est plus que ma seule vanité qui souffre de la conscience d’être privé de tant de choses importantes pour moi.Par souci de tout révéler, je dois préciser que je suis en ce moment interné à l’Unité pour malades difficiles de Dennis Hill, à Maudsley Trust. L’UMD est un centre fermé réservé aux personnes mises à l’isolement pour leur propre sécurité et celle d’autrui. Les blagueurs, ici, l’appellent Unité pour malades et dingos. Elle fait partie de l’hôpital Bethlem Royal, lui-même ancêtre du Bedlam, célèbre asile de fous peu prodigue en soins médicaux pour ses patients, mais très exigeant sur la qualité du divertissement offert à ces messieurs-dames du grand monde qui venaient se gausser. Je suis bien conscient qu’aucun de ces détails ne renforce la plausibilité de mon témoignage.L’atrocité de ma position défie presque tout résumé. On m’a enfermé il y a deux semaines après un incident qui s’est produit chez ma femme en présence de mon fils, Lucius. Je suis actuellement retenu en observation aux termes de l’article 2 de la loi de 1983 sur la santé mentale. D’après cet article, Leonora est mon parent le plus proche et a le droit de demander ma libération. Mais, aux yeux de Leonora, je suis mort depuis des mois. Tout ce qu’elle sait est qu’un complet inconnu a fait irruption chez elle, l’a sermonnée, avant d’affirmer les larmes aux yeux qu’il avait usurpé l’identité de son mari. Il ne fait guère de doute que, à sa place, j’aurais moi aussi appelé la police.Et, pourtant, là est le paradoxe. Alors que je ne suis plus moi-même, je ne me suis jamais autant senti moi-même. Aussi grandiloquent que cela puisse paraître, je me sens plus proche qu’à aucun autre moment de ma vie de percevoir la vérité de l’univers – la pénombre de sentiment sacré qui sonne le vrai. Qui constitue le vrai. Sans quoi nous ne sommes que de la chair et des os qui filent dans l’espace. Mono no aware, disent les Japonais. Ce sentiment sur les choses qui imprègne leur art d’une mélancolie stoïque, seule vraie réponse à la fugacité et à la beauté de notre existence. Oh, mes pauvres enfants. Quelqu’un s’est-il demandé pourquoi je savais comment ils s’appellent ? Combien de fois ces mains ont-elles baigné leurs jolies têtes ? Mais la force de l’habitude m’égare. Pas ces mains-ci, bien sûr. Pas une seule fois.Après qu’on m’eut informé que Hunter n’était pas encore arrivé, je m’assis et commandai une bouteille d’eau gazeuse. J’étais peu coutumier de l’étiquette des déjeuners d’affaires et légèrement nerveux à l’idée de passer tout le repas avec un parfait inconnu. Pour ne plus penser à ce qui m’attendait, je fouillai dans ma serviette, histoire de me changer les idées, et comme j’avais lu ad nauseam la majeure partie de ce qu’elle contenait, sortis l’échantillon de crème pour le visage.La crème était arrivée ce matin-là dans un colis adressé à l’ancienne occupante de notre maison de Southwest London. Elle était accompagnée d’une lettre d’un certain Dr Ricaud dont l’adresse était sur les Champs-Élysées. Le Dr Ricaud avait aussi joint un catalogue sur papier glacé de ses produits de beauté, tous fabriqués dans ses laboratoires1 des îles anglo-normandes. « Votre BEAUTÉ ne s’altère jamais, disait sa lettre. Votre peau défie le temps. » Les affirmations audacieuses du médecin étaient invérifiables, puisque la dame à qui elles s’adressaient était morte depuis quatorze ans. Son seul héritage sur cette terre était une urne en marbre près du crématorium de Streatham, l’odeur persistante de garde-manger humide dans la pièce qui était jadis son arrière-cuisine, ou des lettres du même type qui continuaient de lui proposer des offres sur les cosmétiques ou de l’informer qu’elle était l’heureuse gagnante d’un tirage au sort.



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PREMIÈRES LIGNES # 12

PREMIÈRES LIGNES # 12

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Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Premières lignes 12

Le livre présenté ce midi :

Le livre du jour  :

Galveston de Nic Pizzolatto

Un médecin a pris des photos de mes poumons. Ils étaient pleins de  rafales de neige.

Quand je suis sorti du cabinet, les gens dans la salle d’attente on tous paru soulagé de ne pas être à ma place. Il y a des trucs que l’on peut lire sur les visages.

Je m’était bien dit que quelque chose clochait parce que, plusieurs jours au paravent, on montant deux étages à la course pour rattraper un mec, j’avais du mal à respirer, comme si j’avais des haltères sur la poitrines.

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Petit + d’A vos crimes,
Je devrais revenir vous parler de Galveston.

En effet ce titre a fait l’objet l’an dernier d’une adaptation cinématographique.

Mélanie Laurent, notre jeune actrice s’est lancée dans la réalisation et a adapté ce premier roman de Nic Pizzolatto

Date de sortie 10 octobre 2018 (1h 33min)
Genre Policier
Nationalité Américain

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True Detective (saison 1)

True Detective:

« Une série magistrale, d’une élégance rare, exceptionnelle »

SYNOPSIS

La première saison se déroule en Louisiane, en 1995, et narre l’enquête de deux inspecteurs de la Louisiana State Police, Rust Cohle et Martin Hart, chargés de résoudre le meurtre d’une jeune femme coiffée de bois de cerfs et tatouée de dessins sataniques. Alors qu’ils ont quitté la police, ils sont contactés en 2012 par deux autres inspecteurs quand un meurtre similaire a été commis.

True Detective une série d une rare intensité.

Dès le pilote, on reste scotché. Tout est là. Le scénario, le décor, les personnages. Le flic à l’ancienne et le flic génialement cintré , le doux rêveur et la grande gueule, le solitaire et le père de famille. . Du déjà vu, ça c’est ce que vous croyez, mais détrompez-vous, si True Detective reprend les schémas des polars stéréotypés, c’est pour mieux les dépasser.

Résumé détaillé de l’épisode pilote :


La longue obscurité lumineuse

En 1995 en Louisiane, Martin Hart et Rustin Cohle enquêtent sur le meurtre rituel de Dora Lange, une ancienne prostituée. Un symbole a été peint sur son dos et elle avait des bois de cerf sur sa tête. Elle avait les yeux bandés et a été posée en position de prière près d’un grand arbre solitaire. Les enquêteurs retrouvent aussi de nombreux treillages de brindille sur la scène de crime. Cohle est convaincu que Dora n’est pas la seule victime mais Hart est sceptique quant à cette idée. Ils découvrent après le cas de Marie Fontenot, une petite fille disparue cinq ans plus tôt mais aucune enquête n’a été ouverte.

Hart invite Cohle à dîner sans savoir que c’est le jour d’anniversaire de la fille décédée de Cohle. Cohle accepte à contrecœur et arrive au dîner ivre. Hart et Cohle enquêtent sur la disparition de Marie Fontenot et visitent Danny, l’oncle de celle-ci. Dans une cabane de jeu, Cohle retrouve un autre treillage de brindille.Dix-sept ans plus tard, Cohle et Hart sont interrogés séparément, à cinq jours d’intervalle, sur Dora Lange par les détectives Thomas Papania et Maynard Gilbough. Hart et Cohle ne sont plus en contact depuis 2002. Les détectives montrent à Cohle une photo d’une autre fille dont le corps a été posé de la même manière que celui de Dora Lange. Papania et Gilbough veulent savoir comment le tueur aurait pu frapper à nouveau s’il a été rattrapé en 1995.

Touchez l’obscurité et c’est elle qui vous touche.

  • Créée par Nic Pizzolatto
  • Avec Matthew McConaugheyWoody HarrelsonMichelle Monaghan
  • Format : 60 minutes
  • Genre : Drame, Policier
  • Nombre d’épisodes dans la première saison : 8
    1. The Long Bright Dark (La longue obscurité lumineuse)
    2. Seeing Things (Visions)
    3. The Locked Room (La chambre forte)
    4. Who Goes There (Qui va là ?)
    5. The Secret Fate of All Life (Le destin secret de toute vie)
    6. Haunted Houses (Maisons hantées)
    7. After You’ve Gone (Après ton départ)
    8. Form and Void (Forme et vide)


• Date de 1ère diffusion US : 12 JANVIER 2014 (HBO)
• Date de 1ère diffusion FR : 13 JANVIER 2014 (OCS City)
• Date de sortie DVD : 11 JUIN 2014
• Distributeur : WARNER HOME VIDEO
• Titre original : TRUE DETECTIVE
• Création : Nic Pizzolatto

• Synopsis : La traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Laissez-vous convaincre par cette série puissante et vertigineuse

La série navigue sans cesse entre deux temps pour nous plonger dans une enquête tortueuse et fascinante.

Interrogés par Thomas Papania et Maynard Gilbough , Martin Hart et Rust Cohle se remémorent leur enquête la plus célèbre. Pour ces ex-partenaires de la Division des Enquêtes Criminelles de Louisiane, tout a commencé 17 ans plus tôt… En 1995, Dora Lange, une prostituée, est découverte atrocement assassinée ; la mise en scène du cadavre laisse penser qu’un tueur en série aux rituels occultes sévirait en Louisiane. Dès lors, la traque de l’assassin devient une véritable obsession pour Martin et Rust, au risque de détruire leurs vies privées.

Deux lignes temporelles de narration nous sont proposés.  On suit l’enquête sur un meurtre à caractère rituel en 1995 et puis on apprend des détails sur cette sordide enquête tout au long des interrogatoire séparés de  Rust et Martin. La vérité est enfouie dans le passé.

Notre série vaut aussi par réalisation époustouflante de Cary Joji Fukunaga.

Il filme comme personne la traque d’un tueur en série amorcée en 1995, à travers les enquêtes croisées et complémentaires de nos deux détectives, Rust Cohle et Martin Hart.

Il fait de la Louisane le décor parfait de cette enquête hors norme. Il fait un choix esthétique incroyables avec des jeux de lumière époustouflant. Il joue avec l’histoire de la Louisane, avec ses croyances ancestrales encrées dans le cœur de la population locale. Il retranscrit à merveille ses autochtones enlisés dans leur quotidiens où misère et pauvreté se relaient jour après jour. Ceux que l’on appelle les redneck, les ploucs, les rustres. Ceux qui vivent là, laissés pour compte après l’ouragan Katerina. Et puis il y a aussi les paysages, les paysages de Louisiane et son fameux bayou, les lieux sombres et angoissant qui collent parfaitement au son scénario original et obscur de Nic Pizzolatto.

Nic Pizzolatto donc j’avais adoré le roman Galveston.  Une révélation littéraire exceptionnelle, la fuite éperdue de trois personnages meurtris en quête de rédemption et d’espoir, un road trip plein d’alcool, de crimes et de colère au coeur de l’Amérique des déshérités. et déjà du coté de La Nouvelle-Orléans .

Alors si vous n’avez pas encore vu True Detective , foncez découvrir cette envoûtante saison 1.

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PREMIÈRES LIGNES # 11

PREMIÈRES LIGNES # 11

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

PREMIÈRES LIGNES # 11

Le livre présenté

Jeudi Noir de Michaël Mention


Jeudi Noir poche

Jeudi 8 juillet 1982


20 h 44
Stade Ramón Sánchez Pizjuán, Séville

Brassens est mort. Dieu est mort. Et nous, on est vivants. Bien vivants, avec la France derrière nous. Tous les Français. Même ceux qu’elle n’assume pas, ces enfants d’immigrés que certains appellent bougnoules alors qu’ils sont aussi français que nous. Dans notre équipe, il y a du sang algérien, espagnol, italien… La France d’aujourd’hui, celle de Mitterrand. Tout ce rouge en nos veines, sous le bleu de nos maillots. Pour nous, ce soir, c’est « liberté, égalité, amitié ».

Cette force qui nous lie ne sera pas de trop dans ce monde malade. Iran, Liban, Salvador… tant de morts que je ne sais pas par où commencer. Ce qui est sûr, c’est que la guerre froide est de retour. La faute à Reagan, dont les provocs de cow-boy irritent ce bouledogue de Brejnev. Lui, il paraît qu’il est en train de crever. Si c’est vrai, peut-être comprend-il enfin la souffrance des civils afghans. Vie/mort, victoire/défaite, tout ça est arbitraire – juste une question de point de vue.

C’est ce que je me répète, dans le vestiaire. Besoin de me rassurer. Les autres y croient, j’ignore comment ils font. Assis face à moi, Michel. Notre capitaine, le menton appuyé sur ses mains croisées.

Je me demande à quoi il pense. En fait, je sais. Pas au match, même s’il le fantasme depuis des jours et des nuits. Pas à son père, si fier de le savoir ici en cette heure mythique. Non, Michel ne pense pas à lui – il l’a déjà fait – et encore moins au petit club de l’AS Jœuf qui l’a vu naître. À cet instant précis, il pense à la Marlboro qu’il aurait aimé savourer avant le coup d’envoi.

Lui et la clope, beaucoup de gens l’ignorent. Il ne se cache pas, il tient juste à préserver le peu d’intimité que lui accorde son statut d’icône. « Drôle de sportif », c’est sans doute ce que dirait le pays s’il le voyait fumer entre deux entraînements. Non, Michel n’est pas qu’un joueur de génie, c’est aussi un anxieux doublé d’un déconneur. Pour ma part, j’aime autant le foot que Sherlock Holmes et la cuisine. On a tous plusieurs facettes, mais nos compatriotes s’en fichent. Ce qui les intéresse, ce qu’ils exigent de nous, c’est qu’on incarne leur rêve. Ça tombe bien, ils ne seront pas déçus.

Michel tourne la tête. Ses yeux croisent ceux de Jean, Christian, tout le monde :

 

Défenseurs

Milieux de terrain

Attaquants

Maxime BOSSIS

Michel PLATINI

Didier SIX

Marius TRÉSOR

Alain GIRESSE

Dominique ROCHETEAU

Manuel AMOROS

Jean TIGANA

 

Gérard JANVION

Bernard GENGHINI

 

Goal

Jean-Luc ETTORI

Remplaçants

Patrick BATTISTON

Christian LOPEZ

Gérard SOLER

Bruno BELLONE

Jean CASTANEDA (gardien)

Tous réunis sous le regard bienveillant de Michel Hidalgo, que j’ai surnommé « Mimi ». Toujours de bon conseil, il est notre Maître Yoda. Son boulot, outre de faire de nous des battants, c’est de cacher son anxiété. Ce soir, il en est incapable.

Henri, son adjoint, discute avec René et Jean-François. De fantastiques milieux de terrain et, pourtant, ce match se déroulera sans eux. Je n’en reviens toujours pas, mais voilà : il n’y a pas de place pour tout le monde. Et puis, René et « Jeff » ont déjà eu leur chance.

Déçus, ils nous regardent faire nos derniers étirements. Sur nos épaules, le poids d’un passé sans brio depuis 58. Enfin, presque. Oui, on a battu le Koweït et l’Autriche. Oui, on a atteint la demi-finale, mais on a foiré le début du Mondial. Et pour moi, ça s’ajoute à nos vingt-quatre ans d’échecs. Le plus cinglant, c’était il y a un an et demi, à Hanovre : 4 à 1 face à la République fédérale d’Allemagne. Plus qu’une équipe, un bulldozer. Et c’est elle qu’on va retrouver ce soir, dans seize minutes.

Ça va être dur. Si on était mauvais, je me ferais une raison, mais là, je connais nos capacités et ça complique tout. Quand t’es nul, face aux meilleurs, tu ne peux qu’échouer. Quand t’es bon, tu peux gagner mais perdre aussi. Alors, je me cramponne à notre principal atout – nos trois combinaisons, issues des meilleurs clubs du pays :

 

Manu et Jean-Luc de Monaco, champion de France en 78 et vainqueur de la Coupe il y a deux ans.

Alain, Jean et Marius de Bordeaux, qui semblait condamné au déclin et qu’ils ont su réveiller avec Jacquet.

Michel, Gérard et Patrick des « Verts », meilleur club du pays depuis vingt ans. Sans compter Dominique, aujourd’hui au PSG mais qui reste stéphanois de cœur.

 

Puis, Didier et sa fougue, Christian et ses tacles, Maxime – « le grand Max », immense par sa taille et sa maîtrise… Un groupe d’enfer, même si Dominique est tout juste remis de son entorse. Il y a trois heures, Maurice lui a fait une piqûre. J’espère que ça ira. Et si ça ne va pas, on s’adaptera car Mimi sait exploiter notre potentiel. Face à l’Irlande, il a rôdé notre « carré magique » – Jean-Alain-Michel-Bernard – alliage parfait entre technique et offensive.

 

« Allez ! En piste ! »

 

Il a parlé, on se lève. Le fanion à la main, Michel sort et je le suis. On marche tous derrière lui, avec Mimi, dans ce couloir à peine éclairé. Les murs semblent se rapprocher, ils m’étouffent. Et mon stress, si présent qu’il en devient acide.

Sur le trajet, des types en costards nous encouragent : « On compte sur vous ! », « Montrez-leur qui on est ! »… Je veux qu’ils nous foutent la paix. Envie d’être chez moi, avec ma femme et ma fille. Le sol se met à gronder ; avant-goût de l’impatience du public. Les ondes remontent jusqu’au plafond. Peur que le ciel nous tombe sur la tête. Astérix. Gaulois. Français. France. Nous, guettés par soixante-dix-huit mille spectateurs.

À notre apparition, le stade rugit entre cris, applaudissements et cornes de brume. Soixante-dix mille gueulards : écrit dans un article ou un bouquin, ça ne veut rien dire. Le lecteur pense juste : « Il y a beaucoup de bruit. » Mais c’est bien au-delà du bruit. Ce qui se passe ici ne peut être réduit à un simple mot. Il n’en existe aucun pour exprimer l’intensité de ces milliers de bouches dissonantes. Ce que je sais, c’est ce que je ressens : un mélange entre migraine, ventre noué et plaisir masochiste.

Mimi va s’asseoir sur le banc avec nos toubibs et nos remplaçants : deux attaquants, deux défenseurs et un goal. Aucun milieu de terrain. J’ai beau chercher, je ne comprends toujours pas pourquoi. J’espère que Mimi sait ce qu’il fait. Jean – notre autre goal – en doute, lui qui était jusqu’ici titulaire. Bras croisés, il ne cache rien de sa jalousie envers Jean-Luc.

On continue d’avancer à travers le terrain, les oreilles bourdonnantes. Bientôt 21 heures, et toujours le soleil. Implacable été, qui nous rappelle que cette saison n’est pas la nôtre. Nous, c’est Paris et la pluie. La RFA, c’est Séville et la victoire.

Température : 33 °C.

Atmosphère : étouffante.

Compte à rebours : huit minutes.

À mesure qu’on foule la pelouse, les gradins s’enfièvrent. Ne pas regarder. Fixer le dos de Michel et son numéro 10. Pas de noms sur nos maillots ; ils sont mieux dans la bouche de nos supporters. Et je lève les yeux, découvrant tous ces gens. Français, Espagnols, Allemands et j’en passe. Les trois quarts du public sont venus assister à notre mise à mort dans cette corrida déguisée. Notre drame : toutes les nations reconnaissent notre talent, mais ne veulent pas qu’on gagne. Jamais.

L’arbitre Corver troque son néerlandais pour nous accueillir en français. Il est cool, à l’instar de son peuple. Cool et considéré comme l’un des meilleurs arbitres du monde. Nos journaux l’ont dit, alors ça doit être vrai. C’était après notre victoire face à la Bulgarie ; bel exemple d’impartialité journalistique.

Là-haut, parmi tous les commentateurs sportifs, nos Thierry Roland et Jean-Michel Larqué. Trois ans que ce duo a fait du foot une communion familiale. On est le corps, ils sont la voix. Larqué qui, j’en suis sûr, est ému en voyant ses anciens compagnons de Saint-Étienne sur le terrain.

Les silhouettes de la Mannschaft se dévoilent. Numéros noirs sur blanc sans le moindre pli, leurs carrures étirant leurs maillots :

 

Défenseurs

Milieux de terrain

Attaquants

Bernd FÖRSTER

Paul BREITNER

Klaus FISCHER

Karl-Heinz FÖRSTER

Hans-Peter BRIEGEL

Pierre LITTBARSKI

Ulrich STIELIKE

Wolfgang DREMMLER

 

Manfred KALTZ

Félix MAGATH

 

Goal

Harald SCHUMACHER

Remplaçants

Horst HRUBESCH

Karl-Heinz RUMMENIGGE

Wilfried HANNES

Hansi MÜLLER

Bernd FRANKE (gardien)

Une somme de talents hors du commun : Fischer, attaquant redoutable. Littbarski, dribbleur hors pair. Les frères Förster, blonds comme les blés et rigides comme la mort. Puis Breitner, star du foot depuis dix ans. Tous ont depuis longtemps sublimé leur statut d’hommes – leurs surnoms en témoignent, de Hrubesch « le monstre » à Stielike « le joueur en cristal ». Je me console en me disant qu’au moins, Beckenbauer n’est pas là. Pour le Kaiser, la retraite a sonné.

En retrait, leur goal semble crispé. Aussi tendu qu’un slip dans un sex-shop. Le stress, sans doute. Ce que je sais, c’est qu’il n’a pas son maillot habituel et porte le même que Jean-Luc. Tous deux en rouge avec les mêmes gants, la même tignasse, la même moustache. Pour les distinguer, il n’y a guère que le short bleu de Schumacher et son aigle noir. Là, à la place du cœur.

Ils se prêtent au jeu des photographes. On fait pareil, sans entrain. Notre vie c’est le sport, pas l’image. Accroupis, Alain et Michel tiennent chacun un coin du fanion. Les objectifs nous mitraillent. Je ne souris pas car mon esprit est ailleurs, déjà en finale. Allez, rangez vos appareils, qu’on commence.

Après l’image, l’hymne. Une fois de plus, il va falloir passer par le sacré avant de redevenir hommes. Nos équipes s’alignent, séparées par Corver et les juges de touche. Notre coq et leur aigle s’ignorent. Aucun mépris, juste la pression. Le regard fixe et les mains croisées dans le dos, les autres débutent :

« Einigkeit und Recht und Freiiiiiheit,

Für das deutsche Vaterlaaaaand!

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De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 4



Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

Et ici encore  la lecture 3

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 4De bonnes raisons de mourir

4

 

Nikita Kachine tenait une affaire dans la banlieue sud de Moscou, un abattoir assorti d’une boucherie qui confectionnait les meilleures saucisses des environs. La légende disait qu’il s’en servait pour faire disparaître les cadavres des gens qui s’opposaient à lui, mais c’était vraisemblablement une rumeur propagée par les mauvaises langues. Du moins, Rybalko l’espérait : il repartait souvent de leurs entrevues avec un ou deux kilos de viande fraîchement hachée.

L’employé derrière le comptoir de la boucherie les fit passer dans l’arrière-boutique, puis dans l’abattoir. Kachine y travaillait au milieu de ses employés. Mince et voûté comme une lame d’acier prête à jaillir, il découpait minutieusement un quartier de viande avec des gestes précis et secs, quasi chirurgicaux. Même si l’essentiel du fric qu’il se faisait venait de ses activités illégales, Kachine aimait passer du temps à son abattoir, pour y travailler des carcasses. Ça le détendait, aussi bizarre que cela puisse paraître.

Comme s’il avait senti un changement dans l’air, Kachine se retourna brusquement alors qu’ils étaient encore à six ou sept mètres de lui.

– Alex ! s’exclama le mafieux en l’apercevant.

42Il planta son couteau dans le quartier de viande qu’il était en train de découper et retira ses gants.

– Ça fait des jours que je te cherche. Heureusement que ton ami est un fin limier.

Une dent en métal scintilla au bord de son sourire, tandis qu’il tapait amicalement sur l’épaule de Tchekov. Il lui murmura à l’oreille :

– Passe à la caisse. Ils ont ton argent. Et prends un bon rôti pour dimanche. Cadeau de la maison.

Tchekov coula vers son collègue un regard hésitant et presque coupable.

– Je t’attends dehors ?

– Pas la peine, répondit Rybalko. Kita et moi, on ne s’est pas vus depuis longtemps. Ça risque de durer. Je prendrai un taxi.

Tchekov acquiesça, puis s’éclipsa sans demander son reste. Kachine retira son tablier et le suspendit à un crochet en inox.

– On sera plus tranquilles là-haut, fit-il en désignant un escalier métallique.

Il menait à son bureau, aménagé en hauteur de manière à ce qu’il puisse surveiller le travail de ses employés. L’intérieur était spacieux et exempt de toute tentative de décoration. Pas de photos, de souvenirs, de tableaux. Rien de personnel. Les murs blancs étaient bordés d’armoires métalliques uniformes. Un vieux frigidaire ronronnait dans un coin.

Quand Kachine referma la porte du bureau derrière lui, Rybalko remarqua que le pourtour de la poignée avait une couleur brun sale, comme si on l’avait touchée avec des mains ensanglantées. Il y avait aussi quelques taches de la même couleur sur le tapis. Le souvenir du mafieux frappant un homme traversa son esprit. Un civil tchétchène qui refusait de dire où il cachait son argent. Rybalko sortit une cigarette et inspira une longue bouffée pour renvoyer l’image dans les ténèbres de sa mémoire. En contrebas, 43par une fenêtre, il aperçut la carcasse du porc traversée par le couteau à désosser.

– Une bière ? lança Kachine.

Rybalko grimaça. L’idée de boire un verre d’alcool de plus lui soulevait l’estomac, tout comme les odeurs de sang et de viscères qui perçaient par un vasistas entrouvert.

– Pas soif. Pourquoi tu as payé Tchekov pour me retrouver ?

– Il n’est pas donné mais plutôt efficace, ton ami. Où est-ce que tu étais ?

– Viens-en au fait, Kita. J’ai pas de temps à perdre.

Kachine soupira.

– Toujours aussi pressé, hein ? Bon, allons droit au but. J’ai besoin d’un flic sûr qui parle la langue des rossignols. Alors j’ai pensé à toi.

La « langue des rossignols » était le surnom que les Ukrainiens donnaient à leur langue, en raison de sa musicalité. Contrairement à ce que pensaient beaucoup de personnes, l’ukrainien et le russe étaient deux langues très différentes, un peu comme l’espagnol et le français.

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De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Et si on lisait le début !

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Si vous avez loupé le début c’est ICI : De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 1

Et là De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 2

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic, lecture 3

3

La Lada Priora de Tchekov était garée sur un emplacement réservé aux ambulances. À l’intérieur du véhicule régnait une agréable tiédeur. Il boucla sa ceinture et Tchekov démarra, piquant au premier carrefour vers les artères thrombosées du centre de Moscou. Malgré l’heure matinale, la capitale dégueulait d’automobiles, sur les trottoirs, les parkings, les deux-voies, les quatre-voies, les six-voies, rendant la progression lente et saccadée.

– Ça fait quarante-huit heures que je te cherche. T’étais où ?

La voix grave de son coéquipier sonnait comme un tambour dans son crâne.

– Moins fort, supplia-t-il.

– Où tu étais ? insista Tchekov.

– Un peu partout, un peu nulle part… Quel jour on est ?

– Quel jour ? Mais bordel, on est mercredi !

Mercredi, déjà, songea Rybalko en se massant les tempes.

– Personne n’a de tes nouvelles depuis vendredi. Tu faisais quoi pendant tout ce temps ?

 Zapoï, répondit Rybalko.

La langue russe avait enfanté un mot simple pour désigner le fait de se soûler plusieurs jours de suite, jusqu’à ne plus se souvenir de rien. Autant l’utiliser.

33– Un zapoï ? Sérieusement ?

Tchekov n’en croyait pas ses oreilles.

– On te cherche depuis des jours et toi, tu étais en train de picoler ? Putain, c’est pas vrai… Un zapoï, répéta-t-il tout en klaxonnant une voiture qui venait de lui refuser la priorité. Ça ne t’a pas traversé l’esprit de me prévenir ? Ou d’appeler le boulot lundi pour leur dire que tu étais malade, ou Dieu sait quelles conneries qu’ils auraient gobées ? Pourquoi tu n’as contacté personne ?

– J’avais pas envie de parler.

– Pas envie de… mais putain de merde, tu te fous vraiment de ma gueule !

– Ça va, Tolia, dit-il en utilisant son surnom pour l’amadouer. Y a pas mort d’homme.

– Ah ouais, Alex ? T’en es si sûr que ça ?

Frôlant la crosse de son arme de service, Tchekov plongea la main dans la poche intérieure de son blouson et en sortit un carnet à spirale qu’il lui jeta sur les genoux. Dessus, il y avait des numéros de téléphone et des adresses qu’il reconnaissait : son appartement, celui de son ex-femme, quelques bars, sa salle de sport, les domiciles de ses amis proches. Tous étaient barrés d’un trait nerveux. Il y avait aussi quelques notes griffonnées dessous : ivresse sur la voie publique, rébellion, coups et blessures, insulte à agent, tapage nocturne, menaces de mort, destruction de mobilier urbain…

– Vu le nombre de conneries que tu as faites pendant ta beuverie, je n’aurais même pas été surpris de trouver un cadavre flottant sur la Moskova avec ton nom gravé au couteau sur le front. C’est dans un de ces avtozak que tu aurais fini, si je ne t’avais pas mis la main dessus en premier.

Tchekov désigna du doigt les sinistres fourgons cellulaires de la police qui cheminaient le ventre vide vers la place Maïakovskaïa où se déroulait une manifestation anticorruption.

34– Pankowski est aux abois. Il était prêt à lancer un mandat d’arrêt contre toi.

Rybalko haussa les épaules, indifférent. Il n’avait aucun respect pour Anatoli Pankowski, leur commissaire. C’était un bureaucrate qui ne brillait ni par son courage ni par son charisme. Tout à fait le genre à sacrifier ses hommes, si sa carrière était menacée.

– Si on commence à coffrer les flics de Moscou qui picolent trop, il va falloir ouvrir un paquet de prisons, lâcha-t-il en bâillant.

Tchekov faillit s’étrangler de rage :

– C’est ça, plaisante ! En attendant, même ton pote Kachine a commencé à flipper à cause de ta disparition.

– Kita ?

– Ouais, Kita. Il a débarqué chez moi dimanche soir. Tu imagines comme j’étais heureux de voir un foutu trafiquant se pointer à mon appart. Il voulait à tout prix te voir.

– Pourquoi ?

– Aucune idée : tu lui demanderas toi-même. Mais ça doit être important : il m’a filé un beau paquet de blé pour que je te retrouve.

Rybalko se força à sourire.

– Moi qui pensais que tu étais venu me chercher parce que tu t’inquiétais pour ma santé.

– Je t’ai appelé une dizaine de fois avant qu’il ne passe chez moi, protesta Tchekov.

– Si un jour tu disparais, je n’attendrai pas que quelqu’un me paie pour te rechercher.

Agacé, Tchekov fit claquer sa langue contre son palais.

– Ne me fais pas ton numéro, Alex. C’est pas moi qui ai merdé, c’est toi. Qu’est-ce qui t’a pris de te foutre en l’air ? C’est à cause de Marina ?

À l’évocation de son ex-femme, Rybalko serra un peu trop les mâchoires, réveillant la douleur tapie dans sa boîte crânienne.

– Tu lui as parlé ?

35– Personne ne pouvait me dire où tu étais, alors je suis passé la voir. Elle m’a dit qu’elle allait bientôt se remarier. C’est ça qui a tout déclenché ?

– J’ai pas envie d’en parler.

Opportunément, le téléphone de Tchekov sonna et il dut répondre. Fin du premier round : l’interrogatoire reprendrait plus tard. Rybalko regarda défiler les rues de Moscou à travers sa vitre, jusqu’à ce que ses paupières se ferment et qu’il glisse dans le sommeil. Quand il se réveilla, ils étaient arrivés au pied de son immeuble, un grand bâtiment bourgeois qui datait d’avant la Première Guerre mondiale.

– Allez, on se bouge ! lui intima Tchekov en le secouant légèrement.

Rybalko s’étira en bâillant, puis sortit de la voiture. Ils entrèrent dans le hall de l’immeuble et grimpèrent jusqu’à son appartement. Pendant qu’il fouillait dans ses poches à la recherche de ses clés, Tchekov observa d’un air surpris les cinq sonnettes accolées à sa porte d’entrée.

– Tu habites dans une kommunalka ?

Rybalko acquiesça. Depuis son divorce, il louait une chambre dans un appartement communautaire, une sorte d’anomalie temporelle héritée des débuts douloureux de l’URSS, quand les Soviétiques avaient tenté de remédier à la pénurie de logements en confisquant les appartements des riches et en les divisant en autant de lots qu’il y avait de pièces. Cinq colocataires se partageaient sa kommunalka, et par conséquent, dans les parties communes, on trouvait tout en cinq exemplaires. Cinq savons dans la salle de bains (ou plutôt quatre, vu qu’il avait oublié d’en racheter un), cinq gazinières dans la cuisine, cinq torchons près des éviers, cinq machines à laver et bien sûr cinq compteurs électriques pour mesurer la consommation de cinq Moscovites fauchés.

– Va prendre une douche, lança Tchekov, j’appelle Pankowski. Et pendant que tu te savonnes, essaie de trouver ce que Kachine 36pourrait te vouloir, ajouta-t-il tandis que Rybalko remontait le couloir vers la salle de bains.

Comme chacun rechignait à faire la moindre dépense pour l’entretien des parties communes, cette dernière était dans un piteux état. Le robinet du lavabo suait de l’eau rouillée, le fond de la baignoire était rongé par des taches noirâtres et les carreaux jaunes et verts aux murs étaient tombés à certains endroits, révélant le béton. Pour éviter que d’autres ne se descellent, on avait scotché une bâche en plastique sur la cloison près de la baignoire, très exposée à l’humidité.

Il resta un long moment immobile sous les jets d’eau tiédasse, puis se frotta mollement avec un gros morceau de savon qui appartenait à un de ses colocataires, un truc de nana qui sentait la vanille et l’abricot. Le fond de la baignoire était glissant et ses gestes peu assurés. Incapable de garder l’équilibre dans cet environnement hostile, il appuya sa tête contre le carrelage pour ne pas tomber tandis qu’il se lavait un pied, puis l’autre.

Au sortir de la douche, il avait les idées un peu plus claires, mais ne comprenait toujours pas pourquoi Kachine voulait le voir. Est-ce que c’était lié à quelque chose qu’il avait fait pendant le week-end ? Il jeta un œil à ses vêtements. Le pantalon, un jean bleu nuit, était raidi par les fluides qu’il avait absorbés, l’alcool, la sueur et surtout le sang. Comme il se concentrait sur les taches brunes, un souvenir surgit, comme une bulle qui éclate à la surface d’une flûte de champagne.

Des soldats qui reviennent du front avec leurs camarades fourrés dans des sacs mortuaires. Des prisonniers jetés à l’arrière d’un camion qui ont craché du sang sur leur chemise. Des types attachés à des chaises qu’on frappe à coups de crosse. L’image d’un blindé gardant le carrefour d’une ville couleur cendre s’imposa à lui. On était loin d’ici, dans un pays où les gens se mettent à genoux pour prier. Non, pas dans un autre pays, dans son pays, 37dans les montagnes du Caucase, en Tchétchénie, il y a des années. Un pays gris béton, vert treillis et rouge sang.

Il se tint la tête à deux mains. Impossible de faire le point sur ses souvenirs récents, avec tout ce bordel en attente d’inventaire qui encombrait son esprit. Il lui fallait d’autres objets sur lesquels se concentrer. Il sortit de ses poches les affaires qu’on lui avait restituées à l’hôpital. Essaie déjà de te rappeler ce que tu as fait ces derniers jours, songea-t-il en les passant en revue.

Suspect : Alexandre Rybalko, né en 1978 en URSS, Union des Républiques socialistes soviétiques, un pays mort en 1991. Citoyen de la Fédération de Russie. Dix-huit ans dans la police. Divorcé depuis presque deux ans de sa femme, Marina. Non-fumeur, depuis la naissance de leur fille…

Première erreur.

Il fixa avec un mélange de surprise et de déception le paquet de cigarettes dans sa main. Le besoin monta aussitôt en lui, puissant, impérieux. Il s’en alluma une et entrouvrit la fenêtre de la salle de bains pour évacuer la fumée, songeant qu’il avait tenu bon pendant des années, avant de sombrer de nouveau dans son addiction.

Sa cigarette terminée, il continua son enquête sur lui-même. Le trousseau de clés avec une matriochka qui pendait au bout d’une chaînette lui apporta peu d’informations. C’était la clé de sa voiture. Sur la base de la poupée russe, il y avait écrit « Tassia », d’une toute petite calligraphie d’enfant appliqué. C’était sa fille, Anastassia, qui la lui avait offerte, il y a très longtemps. La peinture était décolorée et s’écaillait par endroits, même s’il prenait soin de passer du vernis de temps en temps pour qu’elle ne se flétrisse pas trop vite.

Il s’attarda davantage sur son portefeuille. Il regorgeait de billets retirés quelques jours plus tôt de son compte en banque, de l’argent censé être mis de côté pour les coups durs. Il trouva, coincés entre deux cartes de visite, des reçus pour des tournées 38de vodka. L’une d’entre elles avait été réglée dans le bar à supporters où il s’était accroché avec les skinheads. En son for intérieur, il savait qu’il n’était pas entré par hasard dans ce bar, qu’il avait espéré y trouver des types assez cons ou assez soûls pour se battre avec lui, pour évacuer toute la colère et la frustration qui s’étaient accumulées depuis des jours. Les skins avaient été les candidats parfaits. Ils avaient pris une raclée, mais il se souvint qu’ils étaient en vie quand on les avait séparés. Appuyés contre un mur, crachant du sang entre leurs dents déchaussées, mais vivants.

Il passa donc à la pièce à conviction suivante, une petite fiole vide qu’il reconnut instantanément. À sa grande honte, il s’agissait d’une bouteille de cent millilitres de Boyarychnik, une préparation à base d’aubépine dont on se servait normalement comme huile de bain. Mais en Russie, tout le monde savait que l’huile d’aubépine, c’était la roue de secours du poivrot : même quand les magasins et les bars étaient fermés, on en trouvait dans des distributeurs automatiques en pleine rue. Elle cumulait trois avantages non négligeables : elle contenait jusqu’à 90 % d’alcool, était facile à trouver parce qu’elle ne subissait pas les restrictions qui s’appliquaient aux spiritueux et son prix était dérisoire, à peine une poignée de roubles. Et en prime, c’était moins dégueulasse que l’eau de Cologne et moins dangereux que l’antigel. Quoique : l’année précédente, des dizaines de personnes étaient mortes dans une cité miteuse de Sibérie après avoir bu des bouteilles de Boyarychnik frelaté. Le fabricant local d’huile de bain avait remplacé l’éthanol par du méthanol, un poison fatal pour l’organisme.

On vivait vraiment dans un monde fabuleux, songea-t-il en jetant le flacon d’aubépine dans la poubelle près du lavabo.

Dernier objet dans le portefeuille : un petit bout de papier semblable à un reçu de carte bleue, tellement fin qu’on pouvait presque voir à travers. C’était un ticket pour un elektrichka, un train de banlieue. Il l’avait acheté à Lioubertsy, la ville où il vivait avec sa femme avant leur divorce. Marina y louait toujours 39leur ancien trois-pièces, sauf qu’elle y vivait maintenant avec son nouveau mec. C’est en allant la voir que tout était parti en vrille. Pour trouver suffisamment de courage, il avait commencé à boire. À trop boire. Au final, il avait titubé jusqu’à son immeuble, avait monté les étages, puis, au moment de frapper, il s’était dégonflé. Derrière la porte d’entrée, il entendait les rires de Tassia et de Marina. La voix de l’autre, aussi. Il s’était rendu compte à cet instant que c’était au-dessus de ses forces de leur parler. Alors il était parti dans la nuit. Et s’était réveillé quelques jours plus tard dans le dessoûloir d’un hôpital.

Il sortit de la salle de bains avec une serviette enroulée autour de la taille. Une bonne odeur de café s’échappait de la cuisine, mais Tchekov l’occupait, le téléphone vissé à l’oreille, en pleine dispute avec Pankowski. Rybalko piqua vers sa chambre. Chichement meublée, elle comportait juste un lit, une armoire, un fauteuil et une table basse sur laquelle traînaient des canettes de bière Jigoulevskoïe et un album photo. Il était retourné, ouvert à une page contenant des clichés pris avec un appareil argentique une dizaine d’années plus tôt. Des souvenirs des temps heureux avec Tassia et Marina.

Dans l’armoire où il rangeait les quelques vêtements qu’il avait déballés de ses cartons de déménagement, il attrapa un pull en laine aux coudes lustrés par l’usure. Il l’enfila par-dessus un de ses vieux T-shirts de contrefaçon, celui avec le portrait de Kurt Cobain et le nom du groupe Nirvana mal orthographié. La majeure partie de son dressing dormait encore dans un box quelque part en périphérie de Moscou. Il n’avait pas la place de tout ranger ici. Et puis emménager complètement, ce serait admettre que tout était terminé entre Marina et lui.

Son mal de tête se réveilla. Il attrapa dans l’armoire une boîte en plastique avec une croix verte dessus. Elle était pleine à ras bord de médicaments. Une vieille habitude soviétique, sans doute, 40datant d’une époque où l’on n’était jamais sûr que les magasins seraient approvisionnés.

– Pankowski veut que tu te pointes tout de suite au boulot, lui annonça une voix rocailleuse.

Il se retourna. Tchekov se tenait dans l’encadrement de la porte.

– Qu’est-ce que tu lui as répondu ?

– Que tu étais malade, histoire qu’on passe voir tranquillement Kachine. Il veut te voir au plus vite.

Rybalko attrapa deux cachets et les avala sous l’œil inquiet de son coéquipier.

– Alex, qu’est-ce qui t’est arrivé pour que tu te foutes en l’air comme ça ? Je te connais depuis assez longtemps pour savoir que tu n’es pas un ange, mais passer quatre ou cinq jours à picoler et ne pas venir bosser, ça c’est une première.

Il éluda :

– Laisse tomber, Tolia. Emmène-moi chez Kachine.

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PREMIÈRES LIGNES # 10

PREMIÈRES LIGNES # 10



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.



PREMIÈRES LIGNES # 10

Le livre présenté

De bonnes raisons de mourir de Morgan Audic

 

LA CITÉ DU SILENCE

1

– C’est vraiment le pire endroit où mourir, déclara l’officier Galina Novak.

Au nord, vers la frontière biélorusse, des nuages noirs gonflaient à l’horizon, déversant des averses froides sur les forêts de Polésie. Novak sortit un paquet de cigarettes de sa poche et le tapota nerveusement sur un genou.

– Vous pensez que c’est un meurtre ?

Surpris par la question, le capitaine Joseph Melnyk décrocha un instant son regard de la route et le tourna vers sa passagère. Cheveux blonds soigneusement domestiqués en une queue de cheval stricte, visage juvénile, uniforme flambant neuf au look vaguement américain… une fois de plus, il songea que la jeune femme, tout juste sortie de l’académie de police, ne semblait pas à sa place dans l’habitacle miteux de sa vieille Lada de service.

– Vous pensez que quelqu’un a tué ce type ? insista-t-elle.

Melnyk haussa les épaules.

– Inutile de s’en faire toute une histoire. Je te parie qu’il s’agit d’un touriste qui a fait une crise cardiaque, ou d’un vieil ivrogne qui est tombé d’un balcon. Ça sera réglé en moins de deux heures. Pas la peine d’imaginer le pire.

Peu convaincue, Novak se rencogna dans son siège. D’un geste 12sec, elle ajusta entre ses lèvres pincées une Belomorkanal, une clope bon marché.

– Il n’empêche. C’est vraiment un endroit moche où finir sa vie, marmonna-t-elle entre ses dents.

Un silence tendu, haché par le crissement des essuie-glaces, envahit l’habitacle. Novak crevait de trouille, pas besoin d’être un grand enquêteur pour le comprendre. Aujourd’hui, elle allait devoir se coltiner son premier vrai cadavre. Pas un de ceux de la morgue de Kiev, qu’on montrait aux recrues pendant leur formation. Un vrai mort, avec une vraie famille. Et en plus, il se trouvait à Pripiat, une ville fantôme abandonnée depuis 1986 à cause de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. De quoi avoir envie de s’envoyer tout un paquet de ces saloperies de Belomorkanal.

Les bosquets de pins et de bouleaux défilèrent sur le bas-côté, alternant avec de vastes étendues herbeuses qui étaient autrefois des champs fertiles. À un croisement, Melnyk dut ralentir à cause d’un groupe de chevaux de Przewalski qui embouteillait la route. De part et d’autre du bitume fissuré, leur troupeau broutait l’herbe rase. À la fin des années 1990, on avait capturé une trentaine de ces chevaux au sud de l’Ukraine, dans la réserve naturelle d’Askania-Nova, pour les amener ici. Les autorités de l’époque espéraient résoudre ainsi deux problèmes d’un coup : faire prospérer loin des hommes une espèce en voie de disparition et contrôler la croissance de la végétation de Tchernobyl, qui avait tendance à proliférer de manière anarchique. Les écologistes disaient que c’était une mauvaise idée d’avoir importé une espèce au bord de l’extinction dans un endroit aussi dangereux. Melnyk, lui, appréciait de voir les chevaux s’ébattre dans les anciens champs. Ils donnaient l’impression que trente ans après l’accident nucléaire, la vie reprenait ses droits dans la zone évacuée.

Le tout-terrain dépassa un grand crucifix orthodoxe et soudain, le dosimètre de Novak se mit à crépiter furieusement. 13Son cadran affichait l’équivalent d’une année de radiations à Moscou ou à Kiev. Planté près de la croix, un panneau triangulaire rouge et jaune indiquait une zone hautement contaminée. Une fournaise radioactive saturée de césium, de strontium ou de plutonium.

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• Mille rêves en moi

Petit + d’A vos crimes,
demain et après demain et peut-être le jour suivant vous pourrez lire les premiers chapîtres de ce fabuleux polar à ne surtout pas manquer cette année.

 

 

 

 





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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 2

 

I
L’appel aux armes

1

Haute et longue, la pièce était tapissée de livres dont les élégantes dorures luisaient dans une pénombre roussie à la flamme des bougies. Dehors, derrière les épais rideaux de velours rouge, Paris dormait sous un ciel étoilé et la grande quiétude de ses rues enténébrées parvenait jusqu’ici, où le grattement d’une plume troublait à peine le silence. Mince, maigre, pâle, la main qui tenait cette plume traçait une écriture fine et serrée, nerveuse mais dominée, sans rature ni surcharge. Souvent, la plume allait à l’encrier. Elle était guidée par un geste précis et, sitôt revenue sur le papier, elle continuait de crisser au fil d’une pensée qui n’hésitait pas. Rien, sinon, ne bougeait. Pas même le dragonnet pourpre qui, roulé en boule, le museau sous l’aile, dormait d’un sommeil paisible près du sous-main en maroquin.

On frappa à la porte.

La main ne cessa pas d’écrire mais le dragonnet, dérangé, ouvrit un œil d’émeraude. Parut un homme portant l’épée et une casaque en soie écarlate frappée, sur ses quatre pans, d’une croix blanche. Il s’était respectueusement découvert.

— Oui ? fit le cardinal de Richelieu en écrivant toujours.

— Il est arrivé, monseigneur.

— Seul ?

— C’était la consigne.

— Bien. Faites-le entrer.

Le sieur de Saint-Georges, capitaine aux gardes de Son Éminence, s’inclina. Il allait se retirer quand il entendit :

— Et épargnez-lui les corps de garde.

Saint-Georges comprit, s’inclina encore et, en sortant, prit soin de refermer la porte sans bruit.

Avant d’être reçus dans les appartements du Cardinal, les visiteurs ordinaires devaient traverser cinq salles où des sentinelles étaient régulièrement relevées, de jour comme de nuit. Elles avaient l’épée au côté et le pistolet à la ceinture, veillaient à l’affût du moindre soupçon de danger et ne laissaient passer personne sans un ordre exprès. Rien n’échappait à leurs regards qui, d’inquisiteurs, n’attendaient que de se faire menaçants. Revêtus de la célèbre casaque, ces hommes appartenaient à la compagnie des gardes de Son Éminence. Ils l’escortaient partout où elle allait et n’étaient jamais moins d’une soixantaine partout où elle résidait. Ceux qui n’étaient pas de faction dans les couloirs et les antichambres tuaient le temps entre deux rondes, leurs mousquetons à portée de main. Et les gardes n’étaient pas les seuls à protéger Richelieu : tandis qu’ils assuraient la sécurité à l’intérieur, une compagnie de mousquetaires défendait les dehors.

Cette vigilance affichée n’était pas une simple démonstration de force pompeuse. Elle avait sa raison d’être, même ici, en plein Paris, dans le palais que le Cardinal faisait embellir à deux pas du Louvre.

Car, à quarante-huit ans, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu se trouvait être l’une des personnalités les plus puissantes et les plus menacées de son temps. Duc et pair du royaume, membre du Conseil et principal ministre de Sa Majesté, il avait l’oreille de Louis XIII avec qui il gouvernait la France depuis une décennie. Cela lui valait de compter de nombreux adversaires dont les moins acharnés n’intriguaient qu’à provoquer sa disgrâce, quand d’autres envisageaient tout bonnement de le faire assassiner – attendu qu’un exilé peut se jouer des distances et qu’un prisonnier a toujours la ressource de s’évader. Des complots avaient bien failli réussir naguère et de nouveaux se préparaient sans doute. Richelieu devait ainsi se garder de tous ceux qui le détestaient parce qu’ils jalousaient l’influence qu’il exerçait sur le roi. Mais il lui fallait également se prémunir contre les attentats ourdis par les ennemis de la France, au premier rang desquels figuraient l’Espagne et sa Cour des Dragons.

Minuit allait sonner.

Le dragonnet, somnolent, poussa un soupir las.

— Il est bien tard, n’est-ce pas ? fit le Cardinal en adressant un sourire attendri au petit reptile ailé.

Lui-même avait les traits tirés par la fatigue et la maladie en cette nuit de printemps 1633.

Normalement, il serait bientôt couché. Il dormirait un peu si ses insomnies, ses migraines, les douleurs dans ses membres l’épargnaient. Et surtout si personne ne venait le réveiller avec une nouvelle urgente exigeant au mieux des consignes vite données, au pire la tenue d’un conseil immédiat. Quoi qu’il advienne, il serait debout à deux heures du matin, et déjà entouré par ses secrétaires. Après une rapide toilette, il déjeunerait de quelques gorgées de bouillon et travaillerait jusqu’à six heures. Peut-être profiterait-il ensuite d’une à deux heures de sommeil supplémentaires, avant que le gros de sa journée ne commence avec la ronde des ministres et des secrétaires d’État, des ambassadeurs et des courtisans. Mais le cardinal de Richelieu n’en avait pas encore fini pour aujourd’hui avec les affaires de l’État.

Des gonds grincèrent à l’autre bout de la bibliothèque, puis un pas décidé martela le parquet dans un cliquetis d’éperons alors que le cardinal de Richelieu relisait le rapport destiné à présenter au roi la politique à mener contre la Lorraine. Incongrue à cette heure et sonnant telle une charge sous les plafonds peints de la bibliothèque, le bruit grandissant acheva de réveiller le dragonnet. Lequel, au contraire de son maître, leva la tête pour voir qui arrivait.

C’était un gentilhomme blanchi sous le harnois de la guerre.

Grand, vigoureux, encore solide malgré les années, il avait des bottes hautes aux pieds, le chapeau à la main et la rapière au côté. Il portait un pourpoint ardoise à petits crevés rouges et des chausses assorties dont la coupe était aussi austère que l’étoffe. Sa barbe rase était du même gris argenté que ses cheveux. Soigneusement taillée, elle couvrait les joues d’un visage sévère creusé par les combats et les longues chevauchées sans doute, par les regrets et les tristesses peut-être. Son port était martial, assuré, fier, presque provocant. Son regard n’était pas de ceux que l’on fait baisser. Une chevalière en acier terni ornait l’annulaire de sa main gauche.

Laissant un silence s’installer, Richelieu acheva sa relecture tandis que son visiteur attendait. Il parapha la dernière page, la saupoudra pour l’aider à sécher, et souffla dessus. Les volutes qui s’élevèrent agacèrent les narines du dragonnet. Le petit reptile éternua, ce qui fit naître un sourire aux lèvres maigres du Cardinal.

— Désolé, Petit-Ami, murmura-t-il.

Et considérant enfin le gentilhomme, il dit :

— Un instant, voulez-vous ?

Il agita une clochette.

Le tintement fit venir l’infatigable et fidèle Charpentier, qui servait Son Éminence en qualité de secrétaire depuis vingt-cinq ans. Richelieu lui remit le rapport qu’il venait de signer.

— Avant que de me présenter demain devant Sa Majesté, je veux que le Père Joseph lise cela, et qu’il y ajoute les références bibliques qu’il aime tant et servent si bien la cause de la France.

Charpentier s’inclina et s’en fut.

— Le roi est fort pieux, sembla expliquer le Cardinal.

Puis, enchaînant comme si l’autre venait d’entrer :

— Soyez le bienvenu, monsieur le capitaine de La Fargue.

— « Capitaine » ?

— C’est bien votre grade, n’est-ce pas ?

— ça l’était avant que l’on me retire mon commandement.

— On souhaite que vous repreniez du service.

— Dès à présent ?

— Oui. Auriez-vous mieux à faire ?

C’était la première passe d’armes, et Richelieu présageait qu’il y en aurait d’autres.

— Un capitaine commande une compagnie, fit La Fargue.

— Ou une troupe, à tout le moins, aussi modeste en nombre soit-elle. Vous retrouverez la vôtre.

— Elle est dispersée. Grâce aux bons soins de Votre Éminence.

Une lueur étincela dans l’œil du Cardinal.

— Rappelez vos hommes. Des lettres qui leur sont destinées n’attendent plus que d’être envoyées.

— Tous ne répondront peut-être pas.

— Ceux qui répondront suffiront. Ils étaient des meilleurs, et doivent l’être encore. Le temps qui a passé n’est pas si long…

— Cinq ans.

— … Et libre à vous d’en recruter d’autres, poursuivit Richelieu sans s’interrompre. Il m’a d’ailleurs été rapporté que, malgré mes ordres, vous n’avez pas coupé tous les ponts.

Le vieux gentilhomme cligna des paupières.

— Je constate que la compétence des espions de Votre Éminence n’a pas faibli.

— De fait, il y a peu de chose que j’ignore vous concernant, capitaine.

La main posée sur le pommeau de l’épée, le capitaine Étienne-Louis de La Fargue s’accorda un moment de réflexion. Il regardait droit devant lui, au-dessus de la tête du Cardinal qui, depuis son fauteuil, l’observait avec un intérêt patient.

— Alors, capitaine, acceptez-vous ?

— Tout dépend.

Craint parce qu’il était influent et d’autant plus influent qu’il était craint, le cardinal de Richelieu pouvait ruiner un destin d’un trait de plume ou hâter tout aussi aisément une carrière vers les sommets. On prétendait qu’il était homme à écraser tous ceux qui lui résistaient. On exagérait beaucoup et, comme elle se plaisait à le dire, Son Éminence n’avait d’autres ennemis que ceux de l’État. Mais envers ceux-là, elle savait se montrer impitoyable.

De marbre, le Cardinal durcit le ton.

— Ne vous suffit-il pas, capitaine, de savoir que votre roi vous rappelle à son service ?

Le gentilhomme, alors, trouva et soutint sans faillir le regard acéré du Cardinal.

— Non, monseigneur, cela ne suffit pas.

Et après une pause, il ajouta :

— Ou plutôt, cela ne suffit plus.

Durant un long moment, on n’entendit que la respiration sifflante du dragonnet sous les lambris précieux de la grande bibliothèque du Palais-Cardinal. La conversation avait pris un mauvais tour et les deux hommes, l’un assis, l’autre debout, se toisèrent jusqu’à ce que La Fargue cède. Mais pas en baissant le regard. En le redressant au contraire, de nouveau braqué sur la précieuse tapisserie à laquelle Son Éminence tournait le dos.

— Exigeriez-vous des garanties, capitaine ?

— Non.

— En ce cas, j’ai peur de mal vous comprendre.

— Je veux dire, monseigneur, que je n’exige rien. On n’exige pas ce qui est dû.

— Ah.

La Fargue jouait gros à affronter celui qui passait pour gouverner la France plus que le roi. De son côté, le Cardinal savait que toutes les batailles ne se gagnent pas par un coup de force. Comme l’autre restait figé dans une pose d’attente inébranlable, prêt sans doute à s’entendre dire qu’il passerait le reste de ses jours dans un cul de basse-fosse ou irait bientôt combattre les sauvages des Indes occidentales, Richelieu se pencha sur la table et, d’un index noueux, gratta la tête du dragonnet.

Le reptile baissa les paupières et soupira d’aise.

— Petit-Ami m’a été offert par Sa Majesté, dit le Cardinal sur le ton de la conversation. C’est elle qui l’a ainsi baptisé et il paraît que ces créatures s’accoutument assez tôt à leur sobriquet… Quoi qu’il en soit, il n’attend de moi que d’être nourri et caressé. Je n’y ai jamais manqué, de même que je n’ai jamais manqué à servir les intérêts de la France. Pourtant, si je le privais soudain de mes soins, Petit-Ami ne serait pas long à me mordre. Et ce, sans considération pour les bontés dont je l’aurais comblé par avant… Il y a là une leçon à retenir, ne croyez-vous pas ?

La question était toute rhétorique. Abandonnant le dragonnet pourpre à sa somnolence, Richelieu se renfonça dans les coussins de son fauteuil, coussins qu’il accumulait vainement afin de calmer les affres de ses rhumatismes.

Il grimaça, attendit que les douleurs s’estompent, poursuivit.

— Je sais, capitaine, que je vous ai fait défaut naguère. Vos hommes et vous aviez bien servi. Connaissant vos succès et vos mérites passés, les reproches que l’on vous fit étaient-ils justice ? Certes non. Ils n’étaient que nécessité politique. Je vous accorde que vous n’aviez pas entièrement failli et que l’échec de cette délicate mission au siège de La Rochelle ne vous incombait pas. Mais considérant le tour tragique qu’avaient pris les événements auxquels vous étiez mêlé, la couronne de France ne pouvait que vous désavouer. Il fallait qu’elle sauve les apparences et vous condamne pour ce que vous aviez fait, secrètement, sur ordre. Vous deviez être sacrifié, quitte à ce que cet artifice jette le déshonneur sur la mort de l’un des vôtres.

La Fargue acquiesça, mais il lui en coûtait.

— La nécessité politique, lâcha-t-il d’un ton résigné en caressant du pouce, à l’intérieur de son poing, l’anneau de sa chevalière en acier.

Semblant soudain très las, le Cardinal soupira.

— L’Europe est en guerre, capitaine. Le Saint Empire est à feu et à sang depuis quinze ans et la France devra sans doute aller y combattre bientôt. L’Anglais menace nos côtes et l’Espagnol nos frontières. Quand elle ne s’arme pas contre nous, la Lorraine accueille à bras ouverts tous les séditieux du royaume cependant que la reine mère complote contre le roi depuis Bruxelles. Des révoltes éclatent dans nos provinces et c’est souvent au plus haut niveau de l’État qu’il faut traquer ceux qui les fomentent et les conduisent. Et je vous fais grâce des partis secrets, parfois à la solde de l’étranger, qui tirent les fils de leurs intrigues jusque dans le Louvre.

Richelieu planta son regard dans celui de La Fargue.

— Je n’ai pas toujours le choix des armes, capitaine.

Il y eut un long silence, puis le Cardinal dit :

— Vous ne recherchez ni la gloire ni la fortune. De fait, je ne peux rien vous promettre. Soyez même assuré que je n’hésiterais pas plus qu’hier si, demain, les circonstances exigeaient que l’on sacrifie votre honneur ou votre vie à la raison d’État…

Cet accès de franchise surprit le capitaine, qui tiqua et regarda Richelieu dans les yeux.

— Mais ne refusez pas la main que je vous tends, capitaine. Vous n’êtes pas de ceux qui reculent devant le devoir, et le royaume, bientôt, aura trop besoin d’un homme tel que vous. J’entends par là d’un homme capable de réunir et de commander de fines lames loyales et courageuses, habiles à agir promptement et dans le secret, et enfin qui tuent sans remords et meurent sans regret pour le service du roi. Allons, capitaine, porteriez-vous toujours cette chevalière si vous n’étiez plus celui que je crois ?

La Fargue ne sut que répondre mais pour le Cardinal, l’affaire était entendue.

— Vos hommes et vous aimiez à vous appeler les « Lames du Cardinal », ce me semble. C’était un nom qui ne se murmurait pas sans inquiétude chez les ennemis de la France. Pour cela, entre autres raisons, il me plaisait. Gardez-le.

— Malgré tout le respect que je vous dois, monseigneur, je n’ai toujours pas dit oui.

Richelieu dévisagea longuement le vieux gentilhomme, son visage maigre et anguleux n’exprimant que froideur. Puis il se leva de son fauteuil, alla légèrement écarter un rideau pour regarder dehors et lâcha :

— Et si je vous disais qu’il pourrait être question de votre fille ?

Pâlissant, ébranlé, La Fargue tourna la tête vers le Cardinal qui semblait absorbé par la contemplation de ses jardins à la nuit.

— Ma… fille ?… Mais je n’ai pas de fille, monseigneur…

— Vous savez bien que si. Et je le sais aussi… Rassurez-vous, cependant. Le secret de son existence est gardé par des personnes rares et sûres. Je crois que même vos Lames ignorent la vérité, n’est-ce pas ?

Le capitaine prit sur lui, abandonna un combat perdu d’avance.

— Est-elle… en danger ? demanda-t-il.

Richelieu sut alors qu’il avait gagné. Toujours de dos, il cacha un sourire.

— Vous comprendrez bientôt, dit-il. Pour l’heure, rassemblez vos Lames dans l’attente de connaître le détail de votre première mission. Je vous promets que cela ne tardera pas.

Et gratifiant enfin La Fargue d’un regard par-dessus son épaule, il ajouta :

— Le bonsoir, capitaine.

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Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

Et si on lisait le début !

Les Lames du cardinal de Pierre Pevel

Les Lames du cardinal

Un livre qui m’a intéressé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire le début


Les Lames du cardinal de Pierre Pevel, lecture 1

Prologue

Creusée dans le sol au cœur d’un immense pentacle gravé à même les dalles nues et froides, la cuve occupait le centre de la crypte, sous une voûte soutenue par des colonnes massives. Complexes mais harmonieuses, les lignes du pentacle s’entrecroisaient pour dessiner une étoile à douze branches enrichie de runes draconiques que la plupart des sorciers ne savaient ou n’osaient prononcer. Il émanait d’elles une puissance maléfique qui alourdissait l’atmosphère, cependant que de hauts cierges régulièrement disposés brûlaient. Des cierges noirs. Et dont les flammes, rougeoyantes dans l’obscurité, étaient du même incarnat que le sang fumant qui emplissait la cuve.

Une vieille femme s’approcha du pentacle. Ses longs cheveux blonds ternis de gris, elle laissa tomber à ses pieds le voile qui la couvrait et resta nue, offrant la peau blême et les chairs molles de son corps fané à la lueur érubescente des cierges. Puis elle descendit dans la cuve pour s’abandonner langoureusement à la chaleur poisseuse d’un sang qui, jamais, ne tiédirait. Paupières closes, tête rejetée en arrière et bras écartés sur le rebord de pierre, elle goûta un moment de délice et de grand repos. Enfin, après un soupir satisfait, elle se laissa lentement couler dans son bain, jusqu’à disparaître.

Quelques secondes s’écoulèrent avant que le pentacle réagisse. Soudain, les flammes écarlates des cierges doublèrent de taille tandis que les runes et les lignes gravées dans la pierre luisaient telles des braises. La surface du bain de sang se mit à frémir, à bouillonner bientôt. Des bulles naissaient et crevaient. Les cierges dévorés fondaient à vue d’œil. Dans le même temps, la lumière émise par le pentacle se faisait toujours plus vive. Mais elle ne se dispersait pas. Elle était un jaillissement continu, précis et vermillon qui découpait l’obscurité à la verticale selon le savant tracé du pentacle et le dessin torturé des symboles draconiques.

Il y eut alors une explosion aveuglante et silencieuse, et tout prit fin.

Lorsque l’on put de nouveau y voir dans la crypte, le pentacle était retourné à sa froideur minérale, la cuve montrait une surface lisse et miroitante, et les cierges réduits à l’état d’amas misérables donnaient des flammes grésillantes.

Celle qui émergea debout était désormais une très jeune femme au minois délicieux, au teint éclatant de blancheur, à la blondeur juvénile, au corps lisse, à la taille mince, aux fermes rondeurs. Le sang glissant sur elle comme sur une toile huilée pour la rendre à une beauté immaculée, elle quitta son bain et, d’un battement de paupières, elle déguisa les yeux reptiliens que le rituel avait révélés. Ce faisant, elle acheva de se muer en l’adorable vicomtesse de Malicorne, dont les charmes espiègles enchantaient la Cour et la vivacité d’esprit plaisait tant à la reine.

Loin du monde, elle ne s’obligea pas à sourire. Et alors qu’elle marchait hors du pentacle et allait vers l’escalier dérobé menant à ses appartements, on pouvait encore lire dans son regard une sagesse ancienne et cruelle qui trahissait non seulement son âge mais sa race, car le sang de dragon qui lui avait rendu la jeunesse coulait également dans ses veines.

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PREMIÈRES LIGNES #6

PREMIÈRES LIGNES # 6

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livres choisi :

Chasseurs d’esprit d’ Isabelle Bourdial

PREMIÈRES LIGNES # 6

PROLOGUE

Non, ce n’est pas Liza Minnelli. Il trouve qu’elle lui ressemble pourtant, avec ses cils gainés d’une épaisse couche de mascara, ses globes oculaires saillants, ses lèvres charnues. La même laideur fascinante, la même manière de chanter, appuyée, entêtante…

Start spreading the news

I’m leaving today

Cette voix mordante qui ne lui laisse d’autre choix que d’écouter, de s’emplir des célèbres notes jusqu’à saturation. Il voudrait crier grâce mais aucun mot ne franchit ses lèvres.

Dans l’atmosphère opaque et dense, les sons se frayent un chemin jusqu’à ses tympans. Il en perçoit les vibrations, suit leur progression, les sent vriller son cortex, exploser en gerbes au fond de sa boîte crânienne.

I want to be a part of it

New York, New York

La chanson se déroule comme un dévidoir qui s’emballe.

These vagabond shoes

Are longing to stray

Right through the very heart of it

New York, New York

Pourquoi reste-t-il là à l’écouter ? Il tente de se lever mais ne cerne plus les limites de son corps. Crier, l’interrompre, la faire taire enfin ! Impossible de se dérober à cette chanson obsédante. Il se sent flotter, s’absorbe dans une rêverie sans objet ; reprend conscience, pour remarquer que la chanteuse a même copié sur l’actrice américaine cette façon de happer l’air, juste avant d’aborder le refrain. En refusant d’inspirer en catimini, d’user pour respirer d’une discrétion professionnelle requérant tout son art, elle reprend son souffle goulûment, sans pudeur.

I want to wake up in a city

That doesn’t sleep

And find I’m king of the hill

Top of the heap

Il sombre à nouveau. S’abîme entre deux eaux, se laisse dériver dans le néant… Mais la mélodie se lance dans son sillage, harponne son esprit, le ramène au rivage. Vaincu il se laisse tanguer au rythme de la musique. La chanteuse sollicite la note sur laquelle sa voix libère toute son énergie.

It’s up to you

New York, New York

Et la litanie reprend. Le même visage trop fardé s’impose. Prisonnier d’un cauchemar qui tourne en boucle, il a la nausée. Quand soudain, un bruit incongru écorche la partition rabâchée, voile les vocalises de la pseudo Liza. Un timbre perçant qui sonne vrai, et qui pourtant ne cadre pas avec cette scène : le cri d’une mouette. L’appel de l’oiseau sème un peu plus la confusion dans son esprit. Pour la première fois, il se demande où il est…

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Et si on lisait le début !

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la fin du premier chapitre

Souvenez vous je vous proposais le début ICI et la suite là .

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 3

Évidemment ce n’est pas très grand chez Réjane, et Moe observe les deux pièces, la gorge serrée. Déjà la jeune femme lui avait dit : Tu verras, j’habite à Paris, c’est géant, Paris ; mais pendant le trajet qui les amenait à la ville, quand Moe en avait reparlé tout excitée, c’était devenu autre chose : Paris ? Ah oui, enfin, juste à côté. En banlieue, au sud – et Moe avait eu ce très léger tic au coin de la bouche, pas grave avait-elle murmuré, et puis elle avait découvert les immeubles gris juxtaposés, les commerces au bas des tours, moins bien que ce qu’elle avait imaginé c’est sûr, mais elle avait fait bonne figure, l’important c’est d’être partie.

Réjane insiste pour qu’elle prenne la chambre avec l’enfant ; elle refuse net. Aménage dans le salon une sorte de niche derrière le canapé, un refuge de deux mètres carrés pour que le petit se sente protégé, maintenant qu’il n’y a plus de berceau. Réjane déroule une couette par terre.

— Ça lui fera un matelas. Il va être bien là-dessus.

Elles dînent en regardant une émission de variétés à la télévision, affalées sur le canapé. Quand Réjane va chercher des bières à la cuisine, Moe se penche sur la télécommande, baisse le son. Derrière elle, l’enfant ne dort pas. Ne fait pas de bruit non plus, les yeux grands écarquillés, appliqué à explorer les murs et le plafond en agitant les mains, la bouche entrouverte en un rond parfait. Moe chuchote :

— Ça va aller maintenant. Ça va aller mieux.

Les pupilles noires croisent son regard un instant, aussitôt happées par le tissu rouge sur l’accoudoir, la lumière de la lampe contre l’étagère, au fond de la pièce.

— Tu verras, dit Moe même s’il ne l’écoute déjà plus.

Dans la nuit, elle entend la respiration courte du petit, sait qu’il est à nouveau éveillé. La lueur des réverbères se glisse par les interstices des volets, à peine coupée par les voitures qui passent inlassablement, comme si la vie ne s’arrêtait jamais le long du macadam, ni les lumières ni les moteurs, et Moe prend l’enfant à côté d’elle sur le canapé déplié.

— Il faut dormir. On sera fatigués demain, sinon.

Mais le bruissement de la ville les interpelle et les dérange, les heures noires n’en finissent pas. La joue contre la tête du petit, Moe écoute le souffle de son fils, qui s’apaise enfin lorsque l’aube paraît, et la torpeur les engloutit soudain, dormir – un abandon si doux et si profond. Un peu plus tard – mais cela semble quelques minutes à peine –, la porte de la chambre s’ouvre, l’eau coule dans les toilettes. Réjane allume la lampe en entrant dans la pièce et Moe les recouvre avec la couverture l’enfant et elle, un geste vif, protecteur et furieux. Dos tourné à la petite cuisine, elle fait écran de son corps, empêche le ronronnement de la cafetière de les atteindre, et les informations à la radio, et les jurons de Réjane qui se prend les pieds dans la housse du canapé. Elle reste longtemps allongée après que la porte d’entrée se referme, la colère encore, qu’est-ce que tu fais là, ma fille, est-ce vraiment cela que tu voulais, le nœud dans le ventre – la campagne lui manque, et même Rodolphe, et même la vieille.

*

Le troisième jour, Réjane exige qu’elle déménage avec le petit dans la chambre, ce n’est plus une question de politesse, les bonnes manières elle s’en moque.

— J’en peux plus, moi, de buter sur vous deux quand je me lève pour aller travailler, faire attention à pas le réveiller, allumer la moitié des lumières, ça va. Je veux pas m’énerver chaque matin pour des gens qui restent au lit toute la journée.

Moe rassemble ses affaires en bégayant.

— Aujourd’hui j’ai rendez-vous dans trois agences d’intérim. Je vais trouver quelque chose, promis.

— C’est ça. Tu me diras.

— Je suis désolée pour le dérangement.

Réjane se radoucit à moitié.

— Non, c’est moi, ils me prennent la tête au boulot, j’ai les nerfs. Et puis ça ne va pas durer éternellement, cette situation, hein ? Dès que tu auras un travail, tu pourras louer un endroit à toi, un studio, une chambre.

— Oui bien sûr.

— Il y en a, des emplois, pour ceux qui veulent vraiment. Je ne m’inquiète pas pour toi.

— C’est juste que sans diplôme…

— Et puis quoi, les diplômes, ça n’a jamais fait la qualité d’une personne, je t’assure.

— Je ne sais pas quoi répondre quand on me demande ce que je cherche.

— Comme poste ?

— Oui.

— Oh la la, des tas, Moe, des tas ! Des petites mains dans les administrations, il en faut tout le temps. Ou des femmes de ménage. Dans les banques. Ou dans les hôpitaux.

— Dans les hôpitaux je préférerais.

— Eh bien voilà, tu leur dis ça, que tu vises un emploi d’aide quelque chose dans la santé. Avec les vieux. Du travail, là-dedans, c’est autant qu’on veut.

— D’accord.

— Alors tu y vas à fond et tu souris.

— Oui.

— C’est à quelle heure, ton premier rendez-vous ?

— Dix heures.

— Je croiserai les doigts pour que ça marche.

— Merci.

— Ce soir, c’est champagne, hein !

*

Mais le soir ce n’est rien du tout, et Réjane ronge son frein sur le canapé en écoutant pour la quatrième fois les précisions de Moe qui revit douloureusement les entretiens de l’après-midi.

— Quand elle t’a demandé si tu avais de l’expérience, tu as dit non ? J’y crois pas.

— Mais c’est vrai, je n’ai jamais travaillé avec des personnes âgées.

— Fallait dire oui !

— Elle m’aurait posé des questions. J’aurais eu l’air de quoi ?

— Et ta belle-mère ? Et tes clientes pour les ménages ? C’est toutes des vieilles !

— Oui mais…

— Tu as bien fait des pansements pour la mère de Rodolphe, ou pas ? Et tu cuisinais pour les autres, et passer l’aspirateur et nettoyer les salles de bains, enfin tout ça, c’est bien que tu sais le faire, ma parole ! Et les piqûres ? et les sondes, t’en as parlé de tout ça ?

— Je…

— Il faut apprendre à te vendre, Moe. Te vendre ! Pas aller mendier un job mais montrer que tu vaux le coup. Qu’est-ce que tu as dans le crâne, bon sang ?

Moe baisse la tête, se mure dans le silence. Réjane continue son monologue terrifiant. Mais elle avec son petit, ce n’est pas ce monde-là qu’elle veut, tentaculaire et dévorant, où la seule façon de s’en sortir est de se battre bec et ongles pour gagner quoi, pas même un petit morceau de bonheur, juste la hargne pour survivre, boire, manger et mettre de l’essence dans la voiture, un combat stérile et épuisant, trouver une place de misère et la conserver coûte que coûte. La tête entre les mains, elle appuie sur ses yeux, les larmes débordent, il ne faut pas que Réjane voie. Essuie discrètement, comme si elle se frottait le nez. Avaler le goût salé sans bruit, sans renifler. Arrêter de vouloir se rencogner sous le canapé et ne plus jamais en sortir.

— Et lui ? se raidit soudain Réjane en montrant l’enfant. Tu en as fait quoi pendant tes rendez-vous ?

Moe déglutit à grand-peine.

— Je l’ai laissé ici. J’ai fait au plus vite.

Mais ce n’est pas vrai ; c’est juste pour que Réjane la laisse tranquille, cesse de parler et de crier, se taise enfin. L’enfant, elle l’a pris avec elle. Sage tout le temps. Et pourtant dans les trois agences, les femmes lui ont demandé pourquoi elle venait avec, surtout celle qui cherchait pour la maison de retraite, et Moe a dû se défendre, essayer d’expliquer, en vain.

— Je n’ai personne pour le garder aujourd’hui. Quand j’aurai du travail bien sûr…

— Mais je ne peux pas vous envoyer chez un employeur avec un bébé dans les bras.

— Non bien sûr. C’était juste pour le rendez-vous, je me suis dit que vous comprendriez.

— Je comprends. Moi. Mais pas un employeur.

— Je le laisserai à une amie.

— Maintenant ?

Un instant d’affolement, cela s’est vu dans ses yeux elle en est sûre, même si elle a acquiescé très vite.

— Le temps de prévenir.

— Moi, c’est tout de suite que je dois présenter un agent de blanchisserie. Est-ce que vous pouvez tout de suite ?

— Dans une heure. Je vous le promets.

— Et vous croyez que je vais vous prendre au sérieux ?

— S’il vous plaît. Laissez-moi une chance.

— De la chance, tout le monde en veut. Ce n’est pas de la chance qu’il faut.

— C’est non alors ?

Difficile de ne pas pleurer en repensant à la fin de l’entretien, le regard réprobateur de la femme sur elle et ce très léger contentement au coin des lèvres, peut-être qu’elle-même, elle laisse son enfant à une assistante maternelle ou dans une crèche chaque matin, renvoyée par Moe à l’abandon de ses petits, à l’absence, aux enfants qui connaissent mieux les nourrices que leur propre mère. Moe s’est levée. Jusqu’à ce qu’elle referme la porte sur elle, il n’y a plus eu un mot.

*

Dans la nuit de la ville encore, elle caresse la tête de l’enfant, presque sans y penser, un geste instinctif, réconfortant, le même que lorsqu’on prend dans les bras un chat qui ronronne, la consolation au bout des doigts, si cela pouvait suffire. Il dort, lui le petit, un ange apaisé que rien n’émeut, il s’est habitué déjà à la lueur des phares qui court toute la nuit sur son visage, et peut-être dans ses rêves l’a-t-il remplacée par des étoiles filantes.

Sa respiration calme et profonde. Les fossettes sur ses joues, lui qui sourit même dans son sommeil, avec cette confiance inouïe, croire que rien de mauvais ne peut lui arriver.

Moe est étendue à côté de lui, un bras replié sous la tête, les yeux rivés aux yeux fermés, aux paupières qui tressaillent, aux longs cils de fille. L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas. Parfois il remue un poing, ouvre un doigt. Le referme. Chuchote sans un son, articulant des mots inconnus, la bouche arrondie sur une surprise, une gourmandise. Moe se retient de le réveiller en le serrant contre elle, malgré l’élan qui lance dans son ventre et dans son cœur à croire qu’elle va l’enrouler, le ramener vers elle et qu’il n’y ait plus le moindre espace entre leurs deux corps, que leur chaleur irradie et les fasse rire, une coupure de tendresse, un lambeau volé à l’horrible journée.

Et demain il faudra recommencer.

Le pincement au fond de la gorge.

Demain Moe a un seul rendez-vous. Mais à cet instant une volonté féroce l’enveloppe, pour la petite chose endormie près d’elle, qu’elle puisse boire et manger à sa faim, grandir ailleurs que derrière un canapé ou dans une chambre qui n’est pas la sienne, avec des arbres surtout, et une rivière au fond du jardin, pour le bruit des oiseaux et celui de l’eau.

Moe s’assoupit par intermittence. Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre. Pour l’instant, ni le petit appartement ni l’impatience visible de Réjane à les voir quitter les lieux l’enfant et elle ne justifie qu’elle se réjouisse. Et elle y pense d’un coup : pour l’instant, c’était mieux avant. Trois jours et demi, elle a tenu.

Et elle voudrait faire marche arrière.

Y réfléchit une partie de la nuit. Rentrer tête basse en implorant le pardon. Affronter le regard triomphant de la vieille, les moqueries méchantes de Rodolphe, opiner à tout, son erreur, l’évaporation de sa fierté, ce qu’il faudra faire pour qu’on accepte de la reprendre. Comme une marchandise que personne ne se dispute.

Entre minuit et trois heures, elle est prête. Compose le numéro de Rodolphe sur son téléphone : elle n’aura qu’à appuyer sur la touche appel au petit matin. Elle s’endort, quelques minutes ou davantage, mortifiée mais rassérénée, la solution est là, au bout de son index. À cinq heures, réveillée à nouveau, elle se dit qu’elle ne pourra pas. Efface les chiffres du cadran du portable, sent revenir l’angoisse au fond de ses entrailles. Elle somnole encore un peu, pose des jalons pour se rassurer, si elle ne trouve aucun travail d’ici la semaine prochaine, elle appellera ; si elle flanche avant, elle appellera. Et si en se levant dans une heure et demie, la force lui manque, elle appellera aussi.

Mais là, il faut y aller, ma fille, parce que Réjane ne va pas supporter longtemps que tu te traînes comme ça, avec ta tête de souris mouillée sous l’orage, tu ressembles à quoi, si tu crois que c’est ton air malheureux qui va te faire décrocher un travail, des gens malheureux il y en a plein, on en a assez de les voir, marre, alors, les embaucher en plus ?

Moe revoit sa grand-mère quand elle lui faisait la leçon, frappant des mains à la fin pour la chasser ou lui donner de l’élan, de la même façon qu’elle écartait le chat qui avait fini sa gamelle, Pfiou pfiou, maintenant c’est l’heure d’attraper les mulots, dehors, allez, dehors, allez chercher – elle vouvoyait le chat, par courtoisie, disait-elle, et par habitude.

Un mulot ou un travail. Étendue dans la nuit qui s’achève, Moe répète les mots en silence. Pfiou pfiou. Allez chercher. Elle sourit. Quand le chat ne voulait pas, sa grand-mère l’aidait du bout du balai. C’est peut-être cela qui lui manque à elle, un bon petit coup sec histoire de recaler les choses en ordre et de lui remettre la tête à l’endroit : à présent qu’elle a quitté Rodolphe, elle est bel et bien seule pour les assumer, l’enfant et elle. Elle peut toujours se lamenter pendant des semaines, c’est elle qui l’a voulu, tout ça. Debout, Moe. Aujourd’hui tu n’as qu’un seul rendez-vous, mais ce travail-là, il te le faut. C’est quoi, déjà ?

Alors quelques heures plus tard, elle ravale son accent chantant et sa démarche trop douce, affermit sa poignée de main en entrant dans le bureau où on l’attend, essaie de ne pas penser à l’enfant dans la voiture, à Réjane si elle l’apprend. L’enfant dans la voiture. Non, non, ne pas y songer, pas une seconde, l’entretien va durer quinze minutes, quinze minutes sans l’idée du petit qui la déconcentre – si elle a déjà travaillé dans le secteur, lui demande-t-on.

Car elle a volé les clés de la Polo de Réjane dans le tiroir du meuble d’entrée pour emmener le petit avec elle à ce rendez-vous ; c’est le seul moyen qu’elle ait trouvé. Elle ne va pas le planter des heures tout seul dans l’appartement, il lui arriverait quelque chose, forcé, quand la guigne vous tient. Non : elle le laisse dans la voiture. Le cale avec des couvertures dans un carton récupéré au supermarché, le cœur battant déjà trop vite. Elle entrouvre la fenêtre, l’abaisse pour faire de l’air, la remonte si quelqu’un essayait de la descendre, de prendre l’enfant. File au dernier moment en courant dans la rue, arrive à l’heure exacte qui lui a été donnée, expliquant déjà qu’elle a un autre rendez-vous et qu’il lui sera impossible d’attendre. Elle sait que cela ne fait pas bonne impression.

Mais ce jour-là, on lui dit oui.

On lui donne une adresse, elle signe un contrat sans le lire.

Du ménage dans une entreprise, de six heures à huit heures le matin, et le soir de dix-huit heures à vingt heures. C’est peu mais les horaires décalés améliorent le salaire. En sortant de l’entretien, Moe lève un poing au ciel en riant. Elle crie, Pfiou, pfiou ! Le soir, Réjane commencera par tiquer en calculant que cela ne fait que quatre heures de travail par jour, puis elle se ravisera. Elle dira : Oui. Oui, c’est bien. C’est un début.

*

Le lendemain à l’aube, Moe installe l’enfant dans un cabas que Réjane lui a prêté, le presse contre elle, avec le papier sur lequel sont indiqués le parcours du métro, les deux correspondances, la direction à suivre. Les yeux écarquillés tel un animal terrifié, Moe reste collée aux portes pour ne pas manquer les stations, on la bouscule, on la regarde de travers. La sueur lui coule dans le dos, le long du ventre, de grandes plaques rouges la chauffent sur la gorge et derrière le cou. Ses bras tremblants autour du sac qui abrite le petit toujours sage, hypnotisé par les néons au plafond des wagons. Lorsqu’elle émerge enfin des sous-sols crasseux, elle doit s’arrêter pour reprendre son souffle.

*

Il y a deux Espagnoles dans l’équipe qui se regroupe lentement devant le grand bâtiment, une fille de l’Est avec des yeux d’un bleu glacial, deux Africaines volubiles, et elle Moe, avec l’enfant dans le cabas comme si elle partait faire le marché. Les autres ne se sont pas approchées, rien dit, l’observent en biais, cherchent d’où elle vient sans doute avec sa peau des îles, parlent d’autres langues. Seule sur le trottoir, Moe écoute leurs rires, sait qu’ils se font à ses dépens. Son corps se resserre et l’étouffe. Ne serait-ce le petit avec ses grands yeux d’ange dans le sac, elle se serait déjà enfuie, aspirant l’air pollué dans une course inutile et nécessaire, et le macadam sous ses mauvaises chaussures, qui brûle la plante des pieds. Mais voilà l’enfant la contemple, elle ou les dernières étoiles dans le jour levant, qu’importe, cela pourrait être elle, elle reste. Compte l’argent à venir ce soir, demain, à la fin de la semaine, le nombre de mois pour recueillir le montant du voyage, il faut que Réjane accepte de la garder chez elle. Jamais encore elle ne s’est demandé ce qu’elle ferait une fois rentrée là-bas. Ne pas se poser la question. Elle a mis l’enfant sur une table, vide les corbeilles, passe une lingette sur les bureaux. Le chef est le seul à lui avoir dit bonjour. Quand il est apparu au bout de la rue, les femmes ont murmuré entre elles : Le voilà, voilà le chef, et cela ressemblait à des grognements, à des morsures. Il les a toutes saluées cependant. C’est lui qui avait les clés du bâtiment. À l’intérieur, il a ouvert un local et a montré à Moe un chariot rempli de produits et de sacs-poubelle, un seau pour l’eau, un balai éponge pour nettoyer le sol en vinyle. Tu vas faire ce côté-là de l’étage, il a dit. De l’autre côté, il y a la fille de l’Est, il l’appelle « l’Ukrainienne ». Les Espagnoles sont en bas, les Africaines au deuxième. Quand ce sera fait, elles se décaleront toutes vers le haut, du troisième au cinquième étage. Le chef s’en va. Quand Moe croise l’Ukrainienne, elle l’entend marmonner. Le chef s’en va toujours. Prendre un café, faire ses calculs, parier sur les chevaux. Il revient un quart d’heure avant la fin pour les houspiller. Le soir, le chef a changé, mais c’est la même histoire.

*

En passant, le chef a dit à Moe : C’est quoi ça, c’est ton gosse là-dedans, faut pas amener un gosse ici.

— J’ai prévenu l’agence, a répondu Moe. Je ne peux pas faire autrement au début, je vais trouver une solution. Mais il n’y a jamais de problème avec lui, il est sage.

Le chef a tiqué. Il ne sait pas que Moe lui ment, elle a l’air si incapable, avec son regard de souris piégée.

Ça se fait pas, il répète. Si on a un contrôle. Et puis il est parti, et Moe a recommencé à respirer.

*

Soir et matin pendant une semaine, elle nettoie, balaie, vide, essuie. Personne ne lui parle ; elle ne sait même pas comment s’appellent les autres femmes. Parfois l’Ukrainienne, quand elles se rejoignent pour monter au quatrième, lui fait un geste d’attente. Trop tôt. Elle explique mais Moe comprend mal avec cet accent guttural et rapide qui déforme les mots, et il faut ce geste vraiment, les mains descendant en signe d’apaisement, pour qu’elle s’arrête et hausse les épaules.

— Mais pourquoi ?

Et l’autre qui reprend son langage étrange et tous ces mouvements de bras, des reproches, des informations, Moe ne sait pas, jusqu’à ce qu’une main lui prenne la manche et l’oblige à s’asseoir, lui montre sur le grand mur du fond l’horloge qui, elle le devine peu à peu, n’est pas à la moitié – la moitié de la séance, la moitié du temps. Ce n’est qu’à sept heures qu’elles se remettent au travail, et au-dessus et en dessous Moe entend les Espagnoles et les Africaines bouger au même moment qu’elles, assises elles aussi depuis dix minutes ou quinze ou vingt, mais il faut remplir les deux heures et l’accord ne se discute pas, on passe à l’étage suivant quand la pendule est sur le sept, que ce soit du matin ou du soir.

Le troisième jour, Moe a compris, l’Ukrainienne n’a plus besoin de la retenir, elle berce l’enfant en attendant de rentrer cabas et chariot dans l’ascenseur pour aller au quatrième, rien ne presse, du coin de l’œil elle surveille le chiffre sur l’horloge.

*

Qu’il est doux le froissement de l’argent qu’elle tient dans sa main samedi soir, une semaine de travail entre ses doigts et les quatre billets de cinquante devant son nez, elle rit, cela fait longtemps qu’elle n’a pas eu une telle somme sur elle, elle met les billets dans la pochette serrée autour de sa taille. Le chef a donné les enveloppes et, toutes, elles ont sorti l’argent qu’elles ont glissé dans une blouse ou une poche, trop peu d’argent, mais quand on n’a pas de papiers – ou pas de compte en banque, comme Moe, il faudra qu’elle en ouvre un, ce sera mieux. Les autres femmes ont pris leur paie sans même regarder, sans sourire, rien, juste partir, fermer la porte derrière elles en attendant de reprendre mardi, et elle Moe est restée, idiote, pour remercier le chef.

Tu veux revenir travailler ici, il a dit.

Oui bien sûr.

Il faut qu’il donne son accord à la direction et Moe acquiesce de la tête, Oui oui. Il rit :

— Et alors toi, tu fais quoi pour moi ?

Elle ne comprend pas, Moe, et elle montre l’étage propre, qu’il vérifie s’il trouve la moindre poussière, le moindre papier oublié dans un coin, impossible, mais ce n’est pas de cela qu’il parle et il lui explique vite, pas de mots, juste les mains glissant sur ses hanches à elle, elle pousse un cri. Il dit encore :

— Tu veux travailler oui ou non ?

— Oui mais…

— Te sauve pas, ma jolie – et il la coince contre le bureau, collé contre elle trop près trop chaud, Moe crie une nouvelle fois, le dos cassé en arrière pour échapper aux mains qui s’égarent sous sa chemise et dans la ceinture de son jean, à côté d’elle l’enfant la regarde depuis le cabas posé là, des petits yeux ronds étonnés, non, non, pas avec l’enfant, un sursaut, elle gifle le chef de toutes ses forces, les ongles recourbés dans une griffure qui déchire la joue et le cou devant elle, le hurlement :

— Salope, salope !

Mais elle n’entend déjà plus, elle a attrapé le sac avec le petit et se précipite vers la porte, l’escalier, la rue, le soleil encore chaud, les gens – après plusieurs minutes elle s’arrête, hors d’haleine, se retourne. Personne. Poser le cabas un instant, se reboutonner. Dire à ces fichues jambes de ne plus trembler, du coton, elle voudrait s’asseoir et que son cœur retrouve un rythme normal, hein, parce que s’il continue, ça va lâcher c’est sûr, oh le dégueulasse, l’ordure. Alors elle se met à pleurer, pas tant sur l’incident que sur le travail disparu, tout à recommencer, et si cela ne revenait pas. Prendre la voiture de Réjane en cachette, se couler dans le regard des recruteurs. Compter les secondes et les minutes avant de retourner, et cette prière quand elle a vu l’enfant derrière la vitre et qu’elle l’a abandonné – tout ce qu’il faudra refaire, et les nœuds dans son ventre, les mensonges dans sa bouche.

À la terrasse d’un café, elle a fini par demander un verre de vin blanc, un petit chablis que le serveur lui conseille, le verre est froid contre sa joue, le vin joyeux court dans son palais. L’enfant est assis sur ses genoux, ne réclame rien. Tous les deux le même regard droit devant eux, et Moe l’observe en coin, à quoi pense-t-il le petit, dans les bras de sa mère incapable de garder un travail, s’il devine, s’il attend quelque chose. Il la cherche des yeux, l’entend l’appeler au-dessus de lui. Renverse la tête sans réussir à la voir et elle le rattrape en riant, le tourne vers elle, son cri de joie, son sourire chavirant quand il la trouve enfin, et elle cet élan qui ne peut s’empêcher, elle le serre contre elle, s’y agrippe. Six kilos de bonheur face à la dureté du monde.

Le lendemain, Réjane excédée par les lenteurs, les marches arrière, les échecs, la met dehors. Une semaine de travail et ce serait déjà fini ? À d’autres. Il doit y avoir de la mauvaise volonté chez Moe, pour ne pas trouver d’abord, pas même un remplacement ou l’un de ces jobs que l’on donne aux étudiants, et puis pour perdre son travail en une semaine ensuite, six petits jours. Il s’est passé quoi ? crie-t-elle en arpentant l’appartement. Moe n’a pas voulu répondre.

— Eh bien tu sais quoi ? Tu dégages ! Je suis pas là pour assumer les cas sociaux, moi. Je ne suis même pas sûre que tu cherches vraiment du travail. Tu ne vas pas rester là des années, hein, c’est clair.

Au départ, elles n’en avaient pas parlé bien sûr mais cela allait de soi, les héberger l’enfant et elle, c’était l’affaire de quelques jours, une semaine peut-être. Si Réjane avait su que cela durerait autant, jamais elle n’aurait proposé, trop petit l’appartement, et elle qui rentre du bureau épuisée chaque soir, à les voir là sur le canapé le petit qui mange sa bouillie en babillant et écouter Moe raconter ses histoires, peut plus, elle les déteste à présent, voilà, c’est comme ça. Non non, on n’en rediscute pas, qu’ils prennent leurs sacs et qu’ils s’en aillent, elle a été honnête, ne veut pas risquer qu’ils profitent d’un ou deux jours de plus pour lui dépouiller l’appartement, c’est samedi aujourd’hui, à midi elle va voir sa mère à la campagne, à midi ils doivent être partis, elle les poussera sur le palier si nécessaire.

Alors Moe marche dans la rue, se répète les mots, ne réalise pas encore – eux dehors l’enfant et elle. Elle sait qu’elle a l’air d’une folle avec le petit calé sur le côté, les sacs dans les mains et les cheveux mal coiffés parce qu’elle n’a pas eu le temps. Les passants changent de trottoir en la voyant, se retournent sur elle, pitié ou dégoût, elle a envie de crier qu’il faut l’aider, Réjane lui a laissé de quoi payer une nuit d’hôtel, et après ? Les centres d’accueil ? Elle connaît trop bien, pour les avoir vus à la télévision, ces ghettos modernes, des mouroirs pour vieux étendus aux gens comme elle et pas même un toit sur la tête, des terres abandonnées, non elle n’ira pas, ne pas se plaindre, ne pas se faire remarquer, elle sèche ses larmes, met de l’ordre dans ses cheveux. Sois forte, ma fille. Avance.

*

Elle règle sa nuit à l’hôtel, reste trois jours, s’enfuit le quatrième matin en n’ayant pas payé le reste. Erre des heures dans la ville en s’accrochant parfois à une dame seule jusqu’à ce qu’on lui donne une pièce ou un morceau de pain. Toutes les piécettes qu’elle mendie ainsi, elle les garde pour acheter le lait et l’eau du biberon du petit. Souvent elle met la main dans son sac pour vérifier que le biberon est toujours là, comme s’il pouvait glisser ou s’envoler ; comme si, tant qu’elle l’a contre elle, tout n’était pas perdu. Lorsque l’enfant s’agite, elle s’assied sur un banc et lui donne à manger, surveillant autour d’elle, rinçant récipient et tétine à une fontaine.

En fin de journée, hagarde, elle essaie de monter dans un train qui va chez Rodolphe. Peut-être qu’il la laissera dormir dans la grange, installer une cahute en planches, elle fera ce qu’il demande, les tâches ingrates, laver la patte de la vieille trois fois par jour, récurer les toilettes après son passage, nettoyer par terre quand Rodolphe a trop bu, tout lui semble acceptable. Peut-être qu’il la reprendra – comme on accepte de mauvaise grâce de récupérer un objet avec une malfaçon.

Mais le contrôleur l’arrête aux portes du wagon : elle n’a pas de billet. Elle explique, supplie, promet ; il n’écoute pas. Il finit par appeler un agent qui l’emmène en essayant de la calmer et le train part, puis un autre, le dernier, la nuit tombe, elle marche dans les rues de la ville en parlant toute seule, pleure parce que l’enfant boude le biberon froid, si lui aussi se met à chicaner. Avec l’argent qui lui reste, elle achète une couverture, ils dormiront dehors elle en est sûre, peut-être dans un square si les gardiens ne les ferment pas, à cette époque ils doivent être ouverts la nuit. En attendant, recroquevillée dans un café, elle fait la fermeture, somnole à demi, et le regard du patron sur elle, qui la prend pour une mendiante sans doute, quand il a apporté le biberon réchauffé il n’a pas pu s’empêcher de jeter un coup d’œil sur les sacs, on voit bien que ce sont les affaires d’une pauvresse, sa seule richesse, infini dénuement. Vers minuit elle est la dernière cliente et il l’observe depuis le bar.

— Où que tu vas dormir ?

Moe sursaute sous la question. Je vais rentrer. Le bonhomme sourit.

— T’as nulle part où aller je suppose.

— J’habite chez une amie.

— Et tu trimballes tes sacs toute la journée pour le plaisir, bien sûr.

Elle baisse le nez.

— Y a un cagibi derrière, il reprend. Je pourrais te le laisser si on s’arrange.

— On s’arrange ?

— Oui. Tu vois ce que je veux dire, hein.

Et soudain elle se sent seule, Moe, seule et vulnérable, comme l’autre fois avec le chef, une angoisse piquante, toujours à croire que le danger est dehors alors qu’il rôde près d’elle dans un bureau ou dans un café, elle se lève d’un coup, attrape l’enfant qui s’endormait, les sacs. Jette un billet sur la table en se précipitant à l’extérieur, et les cris du patron la poursuivent, Ta monnaie ! – pourtant elle en aurait besoin de ces quelques pièces, mais elle ne revient pas, trop peur, s’il l’attrapait, s’il l’emmenait dans le cagibi, il est tellement plus gros que le chef d’équipe des ménages. Alors elle traverse la rue, suit un boulevard. Il y avait un jardin par là. Grilles fermées. Elle escalade. L’enfant, les sacs la gênent. Enfin elle s’affale sous un arbuste et se cache dans l’obscurité des feuillages, hors d’haleine, et la tiédeur de la nuit en perles sur son front, dans son souffle rauque que rien n’arrêtera lui semble-t-il, la douleur au fond de sa poitrine, ou sont-ce ses poumons. Enveloppée dans la couverture et tenant l’enfant tout contre elle, elle se calme peu à peu, ne tremble plus. Elle échappe au monde, enfermée à l’intérieur, invisible aux êtres de l’autre côté des barrières, aux loups qui reniflent sa détresse en se léchant les lèvres, un peu de paix enfin, et les sanglots à cause de la fatigue. Quelques heures de répit dans le parfum des arbres. La nuit les protège, croit-elle ; à cinq heures, avant les premières lueurs de l’aube, la pluie la réveille en glissant dans son cou.

*

Perdue dans la ville, les cheveux collés au crâne et le corps grelottant, c’est la seule idée qui lui soit venue : les urgences.

Elle est entrée dans l’hôpital et s’est assise au fond de la salle tout en silence, le bébé qui tousse et fait de la fièvre, dit-elle quand on l’interroge, on l’ausculte rapidement, rien d’inquiétant, on la rassure, elle attendra pendant des heures que les blessés et les mourants, les vrais, passent aux soins – elle ne demandait que cela. Rencognée et muette à s’en faire oublier, elle profite de la foule pour se débarbouiller elle et le petit dans les toilettes, sécher leurs têtes mouillées, changer de vêtements. En début d’après-midi, elle sort acheter de quoi manger, s’assied avec l’enfant sur un banc, profitant du soleil revenu, trop chaud déjà, jamais contente hein, et elle rit toute seule. De retour dans la salle des urgences, la place est prise et elle s’installe sur une chaise dans le couloir. Essaie de ne pas regarder les brancards aux corps ensanglantés qui courent sur le lino, ne pas entendre les gémissements qui sont des hurlements, et ceux des mères, et les cris de colère parce que cela fait trop longtemps qu’on attend, l’affolement de la mort gangrène l’espace et Moe met ses mains sur les oreilles du petit, se penche vers lui, fredonne des comptines. Il lui faut du temps pour se couper de l’effroi et du bruit, elle a mis la couverture encore humide sur eux deux comme une tente ou une cabane ou un refuge, avec la chaleur le tissu sèche vite, peut-être pourront-ils rester là toute la nuit, et la suivante, et celle d’après. Et après ? Moe secoue la tête pour ne pas y penser, quand il n’y a d’horizon qu’une salle des urgences, l’anxiété lui ronge le sang, elle émerge de la couverture les joues en feu et le rouge dans les yeux.

*

On lui a posé des questions auxquelles elle a répondu du mieux possible, sans alerter, sans laisser voir la fissure d’être qui lui déchire tout le corps du haut jusqu’en bas et lui creuse les entrailles. Et puis on l’a abandonnée, oubliée, comme elle espérait. Aux regards que les infirmières coulent vers elle en passant et en s’affairant, elle a compris qu’elles savaient pour le mensonge, bien sûr le petit n’avait rien, il lui fallait seulement un abri, beaucoup de monde aux urgences ce soir-là et on les a laissés dans un coin, comme tant d’autres, sauf qu’eux n’avaient pas besoin de médecins, eux ne criaient pas, ne pleuraient pas. Juste trop de bruit tout le temps, des gens qui souffrent à vous en donner des frissons, dans la salle, dans le couloir, la nuit avance et rien ne change, les pompiers déposent des blessés sans relâche, le sang ne s’arrête jamais. Les gyrophares font mal aux yeux, qui clignotent à travers les vitres, et les sirènes dans les oreilles même quand on y chante des airs un peu gais, l’enfant gémit et se plaint, n’arrive pas à dormir. Vers deux heures du matin, Moe le dépose sur un brancard vide dans la salle, personne ne lui dit rien. Emmitouflée dans la couverture, elle prend le biberon avec elle, au petit matin il sera tiède, l’enfant sourira. Si peu de chose.

Et c’est un visage qui se penche sur elle quand son sommeil s’égratigne et s’étiole quelques heures plus tard, un visage de femme, un corps chaud et fatigué qui la regarde elle Moe ouvrir les yeux en cillant à cause des néons, et qui lui demande :

— Où est-ce que vous habitez ?

Et au moment où Moe fronce les sourcils et entend la voix, elle reconnaît l’inscription sur le brassard et d’un coup elle comprend que tout est fichu, ou alors il faudrait s’enfuir, attraper l’enfant et courir au-dehors, et perdre les sacs, mais elle n’a plus la force, plus rien, seulement ce regard de bête piégée et le sang qui déserte ses joues, la femme dit :

— Vous vous sentez bien ?

Comment le pourrait-elle, Moe, devant les lettres sur le bras de la femme qui dessinent les mots d’épouvante, Services sociaux, ça ou l’enfer, parce que, aujourd’hui, il ne s’agit pas d’être emmené pour la nuit dans un endroit qui pue l’urine et où on se fait voler ses affaires, non, quelque chose de bien plus terrifiant, un voyage sans retour, quand on a vu les émissions à la télévision, comment oublier ? et Moe éclate en sanglots. Je ne veux pas, je ne veux pas, s’il vous plaît, non…, de ces pleurs qui deviennent des cris, l’enfant s’éveille et crie aussi, une infirmière vient en courant et Moe la montre du doigt dans un mugissement :

— C’est vous qui les avez appelés ! C’est vous !

Après c’est la confusion, tout le monde en même temps dans la salle des urgences et les blessés s’affolent, se relèvent, accusent, Pourquoi vous avez fait ça ? Vous ne pouviez pas la laisser tranquille ?, bien sûr ils savent eux aussi à quoi ressemblent les centres d’accueil à présent, Moe pleure toujours et la femme dit que la voiture les attend, au moins là-bas elle aura un abri et de quoi manger, pour le petit aussi – c’est pas vrai, veut pas y aller, mais on la tire par la manche, le chauffeur nous attend, ça sera mieux là-bas vous verrez.

Et puis à quoi bon. Ça se dégonfle en elle d’un coup, et se flétrit, entre l’enfant qui crie et le sang des blessés, les hurlements de souffrance et ceux de colère, Moe debout ramasse le petit et les sacs, bouscule les gens trop près, s’excuse, Je suis désolée pour le dérangement, désolée, désolée…, pousse encore, essayant de se frayer un passage entre les chaises et les brancards, laissez-moi, elle sort, une portière de voiture ouverte, elle s’affale à l’intérieur, pense à rien, le bruit du moteur qui démarre. Oui qu’on en finisse.

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2



Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire la suite de ce roman

Souvenez vous je vous proposais le début ICI

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 2

*

Et puis il y a eu la vieille. Une surprise de plus pour Moe, la mamie, pas aimable au demeurant, qui est arrivée comme chez elle avec son Rodolphe triomphant, son meilleur petit-fils, qu’elle a dit. Pouvait plus rester seule. Avec sa jambe abîmée, elle tombait, ne se relevait pas. Qu’à cela ne tienne : la chambre d’amis était vide. La vieille venait se refaire une santé, Moe n’était pas prévenue, Rodolphe n’a pas laissé de place à la contestation – la famille, c’est la famille. Qu’elle restera là pour la fin de ses jours, il omet de le préciser. Et des petits-fils, elle en a pas d’autre ? demande Moe au bout de quelques semaines. Rodolphe ne répond pas.

Encore qu’elle ne prend pas beaucoup de place, la vieille, une fois qu’elle a quitté sa chambre. Elle s’assied sur le banc dans la cuisine, pas loin du poêle pour avoir chaud, et elle ne bouge plus jusqu’au soir – sauf pour aller pisser. Mais elle surveille. Voit tout, avec ses petits yeux qui se ferment à demi après le déjeuner, et quand Moe croit qu’elle somnole, elle les ouvre grand d’un coup en entendant le papier du chocolat, Range ça, ma fille, tu sais bien que tu es trop ronde. Ah oui, pour regarder, elle regarde. Si le déjeuner est prêt à l’heure. Si c’est bien cuit bien lavé. Si l’eau chaude ne coule pas trop longtemps, pour ne pas gâcher. Si le feu ne s’éteint pas, mais s’il ne va pas trop fort non plus. Et elle récite chaque fois au retour de Rodolphe, un beau rapport qu’elle lui prépare, Moe a fait ci, Moe a nettoyé ça, Moe a oublié de, commencé à, mis en. Saleté de vieille. Avec sa patte toute noire qu’il faut soigner le matin en ouvrant le pansement et en arrêtant de respirer pour ne pas vomir à cause de l’odeur. Est-ce que c’est à elle Moe de le faire, vraiment, à cette vieille qui n’est ni sa mère ni sa grand-mère, est-ce qu’il n’y a pas des infirmières qui pourraient venir – et Rodolphe s’énerve, Toute la journée à la maison et ça veut rien foutre, mais qu’est-ce que c’est que cette gale !

Alors Moe l’écrit dans son carnet : « la gale ». C’est comme ça qu’il l’appelle quand il est colère, presque chaque jour. La vieille boit du petit-lait. Princesse, taipouet, gale, c’est la dégringolade. Et pourtant elle n’est pas que méchante, la mamie, et peu à peu Moe se surprend à bavasser quelques instants avec elle quand Rodolphe est parti au travail, à refaire un café qu’elles sirotent dans un silence paisible, entrecoupé de quelques phrases sur le temps, les chiens ou le menu du lendemain, parfois sur l’enfance de la vieille en Alsace, qu’elle y a laissé son cœur, l’Alsace, la seule chose qui lui délie si complètement la langue et fasse briller ses yeux voilés par la cataracte. Bien sûr, le soir elle dira à Rodolphe que Moe a traîné, qu’elle n’a pas eu le temps de tout faire, misère. Mais Moe s’en fout. Les mois et les années ont passé, et son envie de tout secouer. Rodolphe râle. Elle lui oppose son sourire lointain en préparant le dîner, et tout s’arrête, happé par la grisaille de la maison, de la campagne et des âmes. N’eût été la patte de la grand-mère à soigner, la vie serait presque supportable.

 

*

La jambe de la vieille ressemble à un champ après la guerre, crevassé et tordu, percé d’obus d’où partent en étoiles de longues fissures noires, comme sur une vitre cassée par un caillou. C’en est un mystère de savoir d’où viennent ces trous de peau, ces minuscules cratères inversés, engloutis à l’intérieur, vers l’os, là où la chair déserte. Reliés l’un à l’autre par des veines violettes enflées les jours de chaleur, recroquevillées et enfouies quand il gèle, et la vieille qu’il pleuve qu’il s’ensoleille les frotte du plat de la main pour faire passer le sang, tordant son dos et se redressant bientôt en grimaçant de douleur. Au fond des crevasses, rien ne cicatrise, ni l’épiderme inguérissable ni l’odeur de viande morte, et chaque jour est une lutte inutile pour refermer les blessures et calmer la souffrance qui creuse le corps jusqu’au tréfonds. Moe nettoie et soigne et badigeonne devant la vieille muette qui jamais ne se plaint, les lèvres pincées sur les gémissements qu’elle ravale. Quand le pansement enfin enlève aux yeux du monde les plaies et l’air vicié, elles soupirent toutes les deux de cette petite victoire, d’une bataille remise à plus tard, à demain les suintements et la peau arrachée, et le noir sur la jambe qu’elles font semblant de ne pas voir s’étendre. La vieille touche la bande du bout des doigts.

— C’est tout propre, elle dit.

Moe ramasse le pansement usagé, les cotons souillés avant que les chiens ne les chipent. Elle ouvre la porte et respire jusqu’à ce que l’odeur ancrée dans son nez et jusqu’en haut de ses sinus s’estompe, que le serrement de sa gorge se relâche, au début elle aspire l’air par la bouche pour être sûre de ne pas croiser les relents âcres au bord de ses lèvres. Elle murmure, Voilà c’est fait, mais ce n’est pas pour la vieille qu’elle le dit, c’est pour elle, rien que pour elle, la vieille elle s’en moque à ce moment-là.

 

*

Alors non, six ans plus tard, il ne faut pas attendre que cette joie de vivre qu’elle avait chevillée au corps soit intacte, il ne faut même plus croire qu’elle supportera tout indéfiniment, le lit la cuisine les ménages, si c’était cela la vie.

Parfois elle prend la voiture pour aller faire la fête, le samedi soir, ces bals de campagne misérables qui sont sa seule distraction. Rodolphe laisse faire. Impose les dîners à dix-huit heures trente, été comme hiver, s’endort sur le canapé devant la télévision, bien avant le début du film, terrassé par la bière, le vin, l’alcool, tout mélangé dans des ronflements de brute. Quand Moe lui dit : J’y vais, il n’entend pas. Mais la vieille la regarde elle avec du reproche dans les yeux.

— Qu’est-ce que tu vas donc chercher là-bas.

Moe ne répond pas. Le lendemain, c’est encore la vieille qui dira à quelle heure elle est rentrée, si elle marchait droit, et si elle avait cet étrange sourire en coin.

— T’étais où, demandera Rodolphe.

— Je t’ai prévenu en partant hier, je suis allée au bal.

— Au bal ! criera la vieille.

— Je faisais rien de mal.

— Au bal, tu entends !

— Tais-toi ! gueulera Rodolphe – et toi aussi la gale, j’en ai assez de vous deux, assez des bonnes femmes, des faiseuses d’emmerdes, comme si tout était pas déjà assez compliqué comme ça.

 

 

Compliqué c’est sûr, et pas facile, à reprendre les ménages le lundi à sept heures, mais qu’ont-elles donc les vieilles de ce pays à vouloir laver et récurer dès l’aube quand le reste de leur journée est vide et que cela la couperait d’un peu d’animation si Moe venait à onze heures, ou à quatorze. Mais elles n’en démordent pas d’année en année, il n’y a que Guilaine qui ait accepté de changer les horaires, Guilaine qui toujours prépare du café et mille sucreries parce qu’elle dit qu’elle essaie des recettes, un temps de répit avec elle dans la chaleur du poêle, les plants du potager sur la table et les caresses des gros chats noirs qui se frottent contre les jambes. Mais les autres. Qu’elles iraient jusqu’à décompter les minutes qui manquent, à se plaindre du retard certains matins quand la route est glissante et que Moe conduit au pas, terrifiée par le gel auquel elle ne s’est jamais habituée. Jusqu’à la voler sur les sous, comme la vieille Mona l’autre jour qui a donné moins que convenu, et Moe a hésité avant de lui dire :

— Mais il en manque.

— De quoi ?

— De l’argent.

— Allons donc.

Avec ses doigts boudinés, la vieille a éparpillé les billets et les pièces sur la table de la salle à manger.

— Deux heures à douze euros, et tu t’es arrêtée dix minutes pour prendre un café, ça fait vingt-deux euros.

— Mais le café c’est vous qui me l’avez offert.

— Bien sûr. Je ne te le fais pas payer, tu vois. Juste le temps, je vais pas te payer le temps que tu n’as pas travaillé tout de même.

— L’autre jour quand je suis passée prendre votre colis chez l’épicier, je n’ai rien compté moi.

— C’est sur ta route, hein, tu peux y aller quand même.

— Ce n’est pas vrai, ça me fait un détour.

— Un détour ! Alors que tu as la chance d’être en voiture, tu vas pas me pleurnicher pour si peu.

— Et les dix minutes du café, ce n’est pas si peu ?

— Dis donc, ma fille, où tu veux en venir ? Il y en a des tas des gens comme toi, qui cherchent du travail.

— Des gens comme moi ?

Ce jour-là donc, Moe a perdu une cliente. Ne l’a pas dit à Rodolphe. De toute façon elle lui cache depuis bien longtemps ce qu’elle gagne, mettant sur la table la moitié de ce qu’elle a en poche. Le reste, elle le range dans une boîte enfouie sous les pulls au fond de son armoire. Ça ne s’accumule pas vite. Mais quand Rodolphe n’est pas là, elle compte et recompte, à la fois déçue et ravie ; c’est son billet d’avion retour qu’elle dissimule là.

Le sien, et celui du petit.

 

*

Car il y a l’enfant maintenant. Un enfant si calme, si invisible qu’elle l’oublie de temps en temps. Né au mois de février. En quatre mois, elle a dû l’entendre pleurer deux fois.

Un enfant du bal. Comment pourrait-il en être autrement quand Rodolphe ne la touche plus depuis bientôt trois ans, le corps amolli par une ivresse constante ? Bien sûr qu’il sait. Au début, elle a pensé qu’il la mettrait à la porte ; puis qu’il consentirait à ce qu’elle reste, sous conditions. Pour qu’enfin il la tolère en l’injuriant chaque jour, lui jetant sa faute à la figure devant tous, et qu’importe leur fierté à elle et à lui.

Quand Moe travaille, c’est la grand-mère qui garde la petite chose. Là aussi elle a craint, les premières fois, que l’enfant ait disparu à son retour. Et à vrai dire cela ne l’aurait pas tant bouleversée, cet enfant que son père, marié ailleurs, ne reconnaîtrait jamais. Et puis elle s’est attachée. Pas beaucoup, croyait-elle – mais ce jour où il a fallu l’emmener aux urgences étouffé par une mauvaise grippe, elle a senti à quel point ils étaient liés tous les deux, et comme le silence établi entre eux ne signifiait pas qu’il n’y avait pas d’amour, juste pas la place, pas le temps, cela viendrait.

Ainsi la grand-mère surveille l’enfant et Moe invente des excuses pour s’absenter plus longtemps, prétexte un service à rendre, un appel d’une voisine, une course oubliée. En réalité elle travaille de plus en plus, accepte tout, même le nettoyage des toilettes une fois par mois chez un couple d’agriculteurs, que c’est à lui retourner l’estomac, trente minutes ils lui donnent, six euros, elle s’en moque, elle le fait. Et aussi des soins, pas de raison qu’elle ne s’occupe que de la vieille, pour les autres aussi elle peut laver les peaux usées, panser, faire des piqûres même, parce que les infirmières sont toujours pressées et qu’elles finissent par lui montrer. Elle apprend les gestes, les produits, cela l’intéresse. Et puis vous, vous prenez le temps, vous ne faites pas mal, disent les vieilles parfois. Elle change des sondes, fait des bandages, enlève des fils après des sutures ; continue à récurer des sols et des draps infects. Quand elle rentre, elle se lave les mains pendant dix minutes. La grand-mère la regarde en coin.

— Trop bon, trop con, elle dit. Rendre service aux gens, ça a jamais rapporté.

Moe sourit. C’est pas grave. Jette un œil sur le berceau.

— L’a pas bougé, marmonne la vieille. Y pourrait être mort que ça changerait pas grand-chose.

— Il dort c’est tout. On voit son ventre qui se soulève. Il est plus heureux que nous sûrement.

Elle grimpe l’escalier quatre à quatre, range l’argent dans la cagnotte. Redescend préparer le déjeuner ou le dîner, un biberon, une purée. Une étrange fébrilité l’a prise depuis que l’enfant est là, une sorte d’urgence, partir. Impossible de rester maintenant qu’il y a cet être neuf. Impensable de l’imaginer grandir ici, entre les reproches, le mépris et les bouteilles d’alcool, la vieille qui tape avec sa canne sur le bord du berceau pour s’assurer qu’il est bien vivant, le faisant sursauter chaque fois, Rodolphe et son regard torve, elle est certaine qu’il va se passer quelque chose si elle ne fait rien, le temps est en suspens depuis ces quatre mois-là, et l’humeur, et ce qu’il y a dans l’air.

 

*

Elle le sait parce que Rodolphe a commencé à lever la main sur elle, sans doute qu’avec l’enfant il s’y est senti autorisé, et elle Moe n’avait rien à dire, Fallait réfléchir avant, elle le chante presque, certains jours, en passant un doigt hésitant sur sa joue bleuie. Quelques gifles ici et là – pas pire que les insultes au fond, si ça en était resté là. Mais quand le poing se ferme, quand ses yeux à elle ne voient plus clair quelques instants à cause des coups. Quand elle marche courbée le lendemain parce que cela fait encore mal. Quand elle croise le regard de Rodolphe sur le berceau. Il suffira d’un verre de trop, mais elle n’arrive plus à les compter. Juste la certitude que le temps presse. Et cette cagnotte qui n’arrive pas à grimper, pas assez vite, avec ces pauvres billets de cinq ou dix euros et quelques pièces pour faire illusion.

Elle a revu le père de l’enfant. Il ne donnera rien. J’ai déjà les miens.

— Celui-là aussi, c’est le tien, murmure Moe.

— çui-là il existe pas pour moi, tu comprends ça ? Je peux pas. J’ai une famille.

— Et m’aider à partir ?

— Si tu crois que j’ai l’argent.

— Même pas grand-chose.

— Mais tu t’en vas alors, c’est compris ?

Il a sorti deux billets de cinquante euros de son portefeuille. Elle était si abasourdie qu’elle n’a rien dit d’autre. Cent euros. Leur valeur, à l’enfant et à elle, aux yeux de l’homme.

 

*

Et le petit la regarde bien droit tandis qu’elle le change sur le bord de la table et qu’elle lui soulève les fesses en le nettoyant avec un coton et de la crème. Il sent la peau et la douceur, cette odeur si singulière qu’ont les bébés la première année avant de devenir des enfants, quelque chose de troublant, de profondément attirant, et Moe se penche davantage, pose le nez sur le ventre rond pour respirer le parfum indéfinissable.

— C’que tu fais ? marmonne la vieille à l’autre bout de la table.

Elle ne répond pas. Se redresse, sent s’évanouir la magie à mesure qu’elle s’éloigne, les mains courant sur le petit corps dont les bras s’agitent. Une peau si tendre, et si lisse. Elle ne se lasse pas de la toucher. Suivre du doigt les contours, les pleins, les courbes, les ombres roses, les joues minuscules qui sourient. Elle prend le bébé contre elle, l’enfouit au creux de son épaule. Le cache dans ses cheveux. Partout l’odeur l’enivre, et l’infinie délicatesse d’une chair diaphane, un velours, une caresse.

Et pourtant il faut que cela cesse, la vieille derrière elle s’interroge, demande, crie presque. À ce moment-là, Moe se sent capable de l’étouffer sous un oreiller. Elle remmaillote le petit. Après, ce n’est plus pareil. Il ne sourit plus. Elle le couche dans le berceau.

 

*

Alors parce qu’il est impossible d’attendre davantage, Moe se prépare à partir. Elle explique à Rodolphe, un matin où il n’a pas encore trop bu. Pas de colère. Juste qu’elle n’a pas d’avenir. Il se moque :

— Et là où tu veux aller, t’en auras, de l’avenir ?

— On verra. J’espère.

— Tu te fais de belles illusions.

— Je ne peux pas rester comme ça toute ma vie. J’ai vingt-six ans. C’est trop long.

— Mais fais ce que tu veux ! Faudra juste pas revenir pleurer ici.

— Je reviendrai pas.

— J’crois que c’est mieux. Je suis pas un con, quand même.

— Je suis désolée. Mais je ne vois pas… enfin voilà, je suis désolée.

— C’est ça.

— Vraiment.

— Tu pars quand ?

— Je ne sais pas.

— Eh bien faudrait savoir parce que j’ai pas que ça à faire, moi.

— Je te dirai.

— Traîne pas.

Et au fond rien ne change dans leur existence les semaines qui suivent, ils étaient donc déjà si abîmés pense-t-elle, et leurs vies si éloignées, séparées d’avance. Seule la vieille boude, ne desserrant plus les lèvres de la journée. Moe n’insiste pas. Elle préfère le silence, tout entière tournée vers la fuite, car c’est ainsi qu’elle appelle son départ au-dedans d’elle, quelque chose d’éperdu, et toujours trop lent, elle piétine, ronge son frein. Rodolphe rentrant le soir jette son manteau sur le fauteuil.

— Tiens, la gale est toujours là.

Même pas une question. Il se délecte de son impuissance. Sait qu’elle finira par rester : elle n’a pas de solution. Lui ne bouge pas, profondément indifférent, désagréable ni plus ni moins qu’avant. Pas d’effort. Qu’elle en soit consciente, il ne modifiera rien. Pas à lui de le faire. Tout pourrait continuer de la même façon que les six années précédentes si elle ne s’acharnait pas à vouloir partir. Cracher sur un toit et un garde-manger toujours rempli ? Pauvre folle. Qui ignore la chance qu’elle a.

Et elle court toujours plus de ménage en cuisine, comme prise à la gorge, excédée par tout ce qui n’avance pas, l’argent qui manque, le travail qui ne vient pas, l’enfant recroquevillé sans un son dans son berceau. Jusqu’au jour où elle rencontre la fille d’une de ses vieilles clientes, qui habite à la ville. Elles ont le même âge. Une sympathie presque immédiate, et Moe s’efforce de paraître plus joyeuse et plus invisible. Travaille en babillant, frotte et récure, s’efface. Réjane la chahute, l’aide un peu, grimace devant l’évier crasseux.

— Comment tu fais pour supporter cette vie-là ?

Et Moe lui raconte. La maison sordide, l’alcoolisme de Rodolphe, la vieille qui guette. L’enfant muet. Sa petite existence en boucle, morose et sans issue. Personne sur qui compter ; seul, n est fichu. Elle veut une seconde chance. Réjane a un sourire en coin.

— Et si tu venais chez moi, le temps de trouver une solution ?

 

*

Alors voilà, elle s’en va. Elle le dit à Rodolphe. Le lendemain, en rentrant des ménages, elle trouve ses affaires entassées dans des sacs-poubelle de cent litres rangés dehors, le long de la maison. Cela ne prend pas lourd : un sac pour elle, un plus petit pour l’enfant. Le reste, c’est à lui.

— Y a rien que tu emmènes d’autre, c’est compris ?

Elle se tait. Depuis qu’elle lui a annoncé son départ, elle garde avec elle l’argent économisé, dans une poche contre son ventre. Elle cale l’enfant par-dessus. La seule chose qu’elle n’aurait jamais laissée. Elle s’appuie contre le mur extérieur de la grange, tout juste abritée de la pluie tiède et orageuse, et elle attend, l’enfant sur sa hanche, les deux sacs en plastique noir posés à côté. Solitaire encore une fois : Rodolphe a refermé la porte derrière lui. Plus rien ne filtre de l’intérieur de la maison, pas même le bruit de la télévision allumée toute la journée. Moe regarde l’enfant qui regarde les gouttes d’eau tomber de la gouttière, ne pense à rien. Juste tenir debout. À quinze heures, la voiture de Réjane entre dans la cour.

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Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette, lecture 1

Et si on lisait le début !

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Je vous propose de lire le début

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PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

UN

Faut pas regretter. C’est sa grand-mère qui disait ça. Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard. Une fois que tu as cassé une barre en fer sur la gueule d’un type, tu vas pas aller t’excuser, hein, Moe. C’est pas que tu pourrais pas, remarque. Mais voilà, pour quoi faire ? Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.

Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

Et ça, Moe l’a oublié, noyé dans sa cervelle.

*

Elle vient des îles, Moe, comme la mamie qui l’appelle tête de piaf, moitié compliment, moitié moquerie – pas grand-chose dans le crâne, mais ce si joli sourire, un visage doré de soleil caché par les boucles brunes lorsqu’il y a du vent, et ces yeux oui, noirs sous les longs cils rieurs. Évidemment, que Rodolphe a craqué : une sirène sortant du Pacifique. Elle en a fait espérer du monde, la petite, tout alanguie sur le sable, des heures à contempler la mer, à y glisser son corps sans jamais se lasser, fascinée par le reflet de l’eau, par les marées invisibles et le galbe des vagues. Et elle est là, à tourner dans sa robe légère, à virevolter tel un papillon attendant le filet, est-ce que ce n’est pas sa faute aussi, est-ce que ce n’est pas elle qui l’a voulu ? Ces poses langoureuses, oh c’est sûr, la grand-mère l’aurait giflée si elle avait encore été de ce monde à ce moment-là, et du haut du ciel elle a sûrement essayé de lui lancer un éclair ou une giboulée, pour la mettre en garde, lui faire rentrer les fesses qu’elle agitait trop souvent à son goût c’est certain, mais quand une fille décide, eh bien. Moe a continué à sourire et à se trémousser, et Rodolphe a fini par l’inviter à dîner. Et puis. Elle a vingt ans à ce moment-là, qu’elle s’en débrouille. Mais si ce n’est pas pitié. Elle allait si bien avec l’île qu’elle va quitter.

Cette île qui sur le papier et dans les agences de voyages est un endroit où l’on rêve de venir, à se poser le train sur du sable blanc devant la mer si transparente qu’on la croirait fausse ; pas à se demander comment suivre à Paris le crétin dont vous vous êtes entichée. Car rien ne manque ici, le ciel bleu, les plages immenses, le soleil et les cocotiers : une vraie carte postale. Et les touristes s’y précipitent. Par milliers. Autant que d’habitants. Parfois Moe se demandait s’ils n’allaient pas la faire couler, son île, eux tous qui gigotaient et dansaient avec des fleurs autour du cou, et chantaient à en fissurer la barrière de corail. Mais ce n’est pas à cause de cela qu’elle est partie.

Non : c’est parce qu’elle n’a pas réfléchi. Ou alors un peu, mais pas trop, pas si bête, elle savait bien que ça ne serait pas rose tous les jours. N’avait pas envie de se l’avouer avant même que l’histoire se noue, malgré le pincement au fond du ventre qui venait la titiller le soir, après, quand Rodolphe dormait et qu’elle le regardait, ses quarante ans, les rides au coin des yeux et les veinules parce qu’il buvait trop. Et déjà elle hésitait à le suivre. Le doute, aurait dit la mamie.

Promesse tenue. Si vite, à peine le pied posé sur le tarmac de la métropole, quinze mille kilomètres plus tard, puisque Moe avait tout quitté pour venir au pays de son homme. Il pleuvait ce jour-là – une pluie grise et fine qu’elle découvrait, elle avait trouvé ça charmant. Rodolphe avait ri, de ce ricanement qu’elle apprendrait à détester avec les années.

— Ça tombe bien que t’aimes la flotte, tu vas pas en manquer, ici.

Et vrai, elle avait été servie, et la pluie, ça ne serait rien du tout, à côté du reste.

D’abord parce qu’elle avait imaginé arriver en ville, avec des lumières jour et nuit et des fêtes à n’en plus finir, et qu’elle s’était retrouvée là où la campagne commence, tournant en rond dans une maison trop sombre pour y lire sans lampe de septembre à mai – cependant elle s’était contentée de hausser les épaules, bonne fille : elle n’aimait pas les livres. Quand la pluie était tombée des jours, des semaines et des dizaines de millimètres durant, elle avait tiqué davantage. Sans doute l’éclat jaune de ses yeux en avait pris un coup, et le moral, à soupirer devant la fenêtre ; mais c’était toujours moins dur que le regard des gens sur elle. Voilà, à tout prendre, c’est ce regard-là qui l’avait le plus gênée. Avait même fini par lui faire regretter son île, malgré la voix de sa grand-mère en boucle dans sa cervelle, tête de piaf, qu’est-ce que je t’avais dit, tête de linotte, avance donc, maintenant que tu n’as plus le choix.

Car ici, au pays, disait Rodolphe, elle s’était trouvée méprisée, méfiée, mal-aimée. Entendait traîner les mots dans son sillage, quand elle marchait dans la rue. L’étrangère. La colorée. C’qu’y nous a ramené là. Elle n’avait pas osé en parler à Rodolphe. Pour ce qu’il en avait à fiche d’elle, à présent qu’elle était coincée avec lui, à ne connaître personne, ne pas savoir conduire, ne pas espérer le moindre travail. Qu’il l’ait appelée « ma princesse » les six mois qu’ils avaient passés ensemble sur l’île, du temps de sa mission à lui, elle ne s’en souvenait plus. Du jour où ils avaient atterri ici, elle était devenue la taipouet. Cela le faisait rire, et il le répétait en boucle à ses copains. Après la quatrième bière.

Bien sûr qu’elle s’en doutait. S’y était préparée. Pas née de la dernière pluie, non plus. Bien avant de prendre l’avion, elle avait perdu ses illusions. Rodolphe? Un abruti. Savait tout sur tout, la reprenait sur la moindre chose, lui expliquait comme à une attardée. Y compris la transformation du coprah, alors qu’elle avait travaillé à l’usine pendant un an, est-ce qu’il allait lui apprendre cela aussi, bon sang ? Mais il y avait le rêve. La France, Paris, les Champs-Élysées, les bateaux-mouches sur la Seine. La tour Eiffel qui scintille chaque heure. Dans son île, le rêve, c’était pour les autres. Elle, ses cinq frères et sœurs, les parents fatigués depuis le matin, leur destin était tout tracé : quelques petits boulots à la saison touristique, les aides sociales le reste du temps. Se marier entre soi, avec le fils du voisin. Avoir des enfants qui ne feraient pas d’études, trouveraient des jobs quatre mois par an dans la restauration ou les loisirs, attendraient les aides sociales eux aussi les huit autres mois ; épouseraient voisins et voisines à nouveau. Et elle n’était pas malheureuse, Moe, loin de là. Mais à vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance? Pas question. Elle ferait avec. Forcerait le destin, deviendrait riche, vivrait dans un hôtel particulier en pierre blanche, porterait des talons hauts et des robes trop chères. Regretterait toujours d’avoir quitté l’océan, bien sûr. Ah ça non, elle n’avait pas réfléchi.

Et il vaut mieux qu’elle n’y pense pas trop quand Rodolphe attablé devant un verre de Ricard la siffle en claquant des doigts et lui montre une poussière par terre, Dis donc la taipouet, tu sais plus faire le ménage? Mais c’est une gentille, Moe, et elle s’écrase avec le sourire. Déjà dans l’île, on pouvait lui demander n’importe quoi, un coup de main pour balayer la terrasse, préparer à manger pour la vieille mère du voisin, garder un bébé malade. Elle souriait et elle disait oui. Avec Rodolphe, elle cuisine, passe la serpillière matin et soir parce qu’il exige que cela soit propre, elle s’occupe du jardin, des deux chiens, du linge, de la vaisselle, elle range. Dérange. Range à nouveau. Cela l’occupe. Elle a passé son permis de conduire au bout d’un an pour pouvoir aller faire les courses. À force de sourires, a gagné quelques ménages dans les villages voisins – pas ici : ici, on ne lui demande rien, on préfère la débiner sans lui avoir jamais adressé la parole. Mérite pas. Qu’elle aurait dû rester à l’autre bout du monde avec ceux de sa race. Et la messe est dite.

*

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PREMIÈRES LIGNES #5

PREMIÈRES LIGNES #5



Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit donc aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre choisi :

Les larmes noires sur la terre de Sandrine Collette

Un de mes coups de coeur 2017



PREMIÈRES LIGNES #5

PROLOGUE

Sept ans plus tard

Et ce dont elle se souviendra sera si peu de chose. Peut-être le sentiment d’une gigantesque erreur, mais peut-être pas, car ses pensées, ses gestes, sa conscience, tout part à vau-l’eau dans un émiettement une fragmentation qu’elle croyait impossibles, les mots muets à l’intérieur d’elle alors qu’il faudrait hurler et appeler à l’aide, et elle, juste ce bruit de gorge qu’elle ne reconnaît pas, cette raucité cette plainte, un animal sans doute, elle devrait tourner la tête et regarder, mais sa tête ne tourne pas et ses yeux ne voient plus.

Qu’elle regrette pourtant, à cette seconde où elle donnerait sa vie pour qu’on lui pardonne, mais elle sait que tout est vain, les prières et les larmes, les prières se sont tues et les larmes ont séché sur sa peau, inutile et trop tard, il ne reste que la souffrance. L’aurait-on prévenue que jamais elle n’aurait imaginé cette douleur au-delà de toute raison, à supplier son cœur de ralentir et se tasser et rompre enfin, pour que tout s’arrête, échapper au cauchemar, aux voix qu’elle entend autour d’elle comme derrière un voile et si proches en même temps, elle ne veut pas qu’on la touche, il faut la laisser mourir, qu’ils aient pitié – et d’un coup l’eau l’inonde et le mugissement cette fois cela vient d’elle c’est sûr, un arrachement de son corps, le monde tremble.

Sous sa joue, la terre est chaude, une argile rouge et brune avec laquelle joue l’enfant quand elle ne le voit pas, collée à ses mains minuscules, ne se détachant qu’au moment où il verse dans une flaque en riant, pull taché et pantalon trempé, elle le gronde, il continue, et à cet instant allongée sur le sol elle supplie en silence, l’entendre rire encore une fois, rien qu’une seule, alors cela vaudrait la peine de griffer la marne de ses doigts sans ongles, de faire un effort inhumain pour ouvrir ces yeux déjà éteints et qui pleurent par avance, la chaleur, juste, l’étouffante brûlure.

Si on l’avait prévenue, dit-elle, et pourtant, depuis combien de temps Ada la regarde en biais, secouant la tête comme devant une bête folle, oui les mots lui reviennent, qu’elle ne devrait pas, mais Ada ne dit jamais quoi, après il faut deviner, elle qui se sentait si maligne, et son destin vaincu. Il y a quelques minutes seulement, elle courait dans les ruelles étroites, la joie elle l’avait au bout des doigts ; quel sort sauvage les lui a desserrés de force, quel hasard insensé, pour que soudain tout s’écoule sous ses yeux comme un sable trop fin, se déverse à ses bras impuissants, lorsqu’ils l’ont attrapée et jetée à terre en crachant des insultes, et la dernière promesse.

Alors elle voudrait tendre la main pour être sûre, demander pardon peut-être et peut-être est-il encore temps, pense-t-elle tandis que sa conscience s’évapore, un effluve d’âme parmi les décombres, feu follet que personne ne remarque, elle sent que quelque chose la quitte, ne le retient pas, si l’avenir est solitaire, à l’instant où elle sombre, elle a les yeux ouverts sur la petite forme gisant un peu plus loin et qui ne dit rien.

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Un biopic épique, Tolkien

Un biopic épique, Tolkien

Aujourd’hui on parle Film ou Cinéma comme vous préférez.

Un biopic épique, normal c’est celui de Tolkien l’auteur du célébrissime  « Seigneur des anneaux » 

Et oui depuis l’adaptation du livre phares de l’auteur britannique, le nom de J. R. R. Tolkien, est devenu familier au plus grand nombre d’entre nous.

Aussi en juin dernier est sorti un film retraçant la vie de l’homme qui se cache derrière l’auteur.

Le biopic Tolkien, qui revient sur la jeunesse et les années d’apprentissage du célèbre auteur anglais .

La fiche du Film

Genre : Biopic
Réalisateur : Dome Karukoski 
Acteurs : Nicholas Hoult, Lily Collins, Colm Meaney, Derek Jacobi, Anthony Boyle, Patrick Gibson, Tom Glynn-Carney, Graig Ronerts
Pays : Grande-Bretagne
Durée : 1h52
Sortie : 19 juin 2019
Distributeur : Metropolitan FilmExport 

Synopsis : La jeunesse et les années d’apprentissage de J. R. R. Tolkien, du célèbre auteur du Seigneur des anneaux. Orphelin, il trouve l’amitié, l’amour et l’inspiration au sein d’un groupe de camarades de son école. Mais la Première Guerre Mondiale éclate et menace de détruire cette « communauté ». Ce sont toutes ces expériences qui vont inspirer Tolkien dans l’écriture de ses romans de la Terre du Milieu.

La bande annonce parle d’elle même.

Je ne sais pas vous, mais pour moi  J. R. R. Tolkien (1892-1973) est à l’origine de la fantasy . Le Hobbit (The Hobbit) ou Bilbo le Hobbit paraît le 21 septembre 1937 au Royaume-Uni. C’est la première œuvre publiée qui explore l’univers de la Terre du Milieu, sur laquelle Tolkien travaille depuis une vingtaine d’années

Et m^me si le genre est née au cour de la seconde moitié du XIXe siècle, c’est réellement Tolkien qui lui donne ses lettres de noblesse. Bien avant cela, il y a eu les légendes arthuriennes le roman de chevalerie, la chanson de geste et puis Wagner est sa tétralogie Der Ring des Nibelungen. Bon oui ok là c’est un enfin 4 opéras. Et en parlant d’anneau….

Tolkien commence à écrire pour son plaisir dans les années 1910, élaborant toute une mythologie autour de langues qu’il invente.

Si Le hobbit reste au yeux de tous une histoire pour les enfants, il n’en est rien de sa suite Le Seigneur des anneaux. L’histoire ici est beaucoup plus sombre et ce sont les jeunes adultes qui se retrouvent dans ce récit épique.

Pour moi Tolkien est un auteur majeur Sans lui pas de Donjons et Dragons. Mais si vous savez , ou tout du moins les plus de 50 ans se souviennent de ce jeu de rôle qui a bercé notre adolescence

Sans lui, pas de Game of Thrones.

Bon toutes ses élucubrations n’engagent que moi. Pour autant Tolkien est un auteur majeur même si avant lui Robert E. Howard avait publié Conan le Barbare (titre original : Conan the Barbarian, 1932) Et si à la même époque de la sortie de The Lord of the Rings (1954) etait édité Le Monde de Narnia (titre original : The Chronicles of Narnia, 1950-1956) de C.S. Lewis. CEs deux auteurs ont pas mal de points communs notamment celui d’être amis et catholique pratiquant.

Mais revenant à notre film.

C’est bel et bien les jeunes années de Tolkien que vous allez découvrir. Quand orphelin, il est confié avec son petit frère à une famille de la bonne société qui va l’inscrire dans un collègue bourgeois de Birmingham ou il nouera ses premières amitiés. Ou naîtra la fraternité  T.C.B.S. (la Tea Club Barovian Society) avec ses 3 comparses le poète Geoffrey Smith, Rob Gilson et Christopher Wiseman .

Il tombe amoureux de sa voisine de palier Edith, mais l’entrée en guerre les sépare. 

Et alors ce sera la grande guerre et ses horreurs. Cette 1ère guerre mondiale qui sera la chair et le sang de l’imaginaire de notre auteur.

Il revient de la guerre, épouse Edith

Et puis J.R.R Tolkien intégre Oxford et commence à approfondir sa passion pour les langues anciennes, notamment grâce au professeur spécialiste de l’anglais ancien, le philologue Joseph Wright. 

Là l’aventure littéraire va pouvoir commencer.

Et ses amitié avec ses camarades de Birmingham seront à l’origine Communauté de l’anneau, et son amour pour Edith deviendra celui d’Aragorn pour Arwen.

Alors perso j’ai aimé ce film entre réalité et imaginaire.

Maintenant je comprendrai que vous soyez déçu si vous vous attendais à un film d’aventure et héroïque fantasy. Pour autant Tolkien, le biopic porte en lui une verve épique !

Aussi maintenant nous reste-t-il plus qu’à attendre la grande expo Tolkien à la BNF en octobre prochain dont (Ge) je vous reparlerai bientôt sur Collectif Polar

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PREMIÈRES LIGNES #2

PREMIÈRES LIGNES #2

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuit aujourd’hui avec vous un nouveau rendez-vous !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Alors le second livre choisi est :

Crois Le de Patrice Guirao

Chapitre un

Il est pas plus grand qu’un lavabo de pissotière, épais comme une armoire à pharmacie et jaune terreux. Je l’aime bien. Jaune pisseux. Il doit avoir cent vingt ans. Il les a même, peut-être, depuis cent vingt ans.

Debout, pieds nus dans ses savates1 d’un gris avancé, les ongles endeuillés d’une vénérable crasse chèrement acquise au terme de longues semaines d’abstinence d’eau savonneuse, il me regarde. Flottant dans son short colonial d’un sempiternel beige auréolé — c’est une couleur à lui, que je n’ai encore jamais vue ailleurs que sur ce short —, et sa chemisette bleu eau du port après les pluies. Il me sourit. Je ne l’ai pas entendu entrer.

Presque chauve. Six poils en tout. Mais longs.

Trois sous le menton, un sur chaque joue, et le dernier, qui voudrait se faire passer pour un cheveu, planté en plein milieu de la route, sur un crâne désertique fréquenté par un malheureux pou asthmatique. Certainement veuf.

C’est Lying, Paul-Arman-Lying dit Toti. Il me tend une main calleuse aux extrémités d’un beau marron soutenu qui fait naître en moi une soudaine angoisse.

Quels sont les rapports qu’entretient Toti avec le papier toilette ? Pas le temps d’y répondre. La politesse et la bienséance ont raison de mes inquiétudes et je lui serre la paluche en me relevant de mon fauteuil.

– Salut Toti ! Comment va ?

Pour toute réponse j’ai droit à un large sourire de piano fin XIXe-début surréalisme. Une dent oui, deux dents non — et dehors pareil — et un hochement de tête accompagné d’un généreux :

– T’ente et un !

Eh oui, trente et un Toti ! Trente et un ! Nombre fatidique. Tout comme trente, et aussi vingt-huit, plus rarement, et plus rarement encore vingt-neuf.

Cher Toti !

Quand tu le vois comme ça, avec sa dégaine de termite, t’as envie de lui filer cent balles. Et justement, c’est pour ça qu’il est là !

Il vient se faire payer le loyer. Et les trente et un janvier, mars, mai, juillet, août, octobre et décembre, c’est jour de loyer !

Le sourire est toujours large et vient par les commissures des lèvres rejoindre les fentes clignotantes de ses petits yeux furtifs. Il a récupéré sa main et j’avoue que je ne me suis pas fait prier pour la lui rendre, tout en gardant, par-devers moi, entre mes doigts délicats, comme un arrière-goût de moisi un peu aigre — je sais : ça n’existe pas, mais c’est juste pour donner une idée de l’impression que ça laisse quand t’as serré la main de Toti. Il s’empresse de me la tendre à nouveau avec, cette fois, un morceau de sac en papier sur lequel sont griffonnées des colonnes de chiffres, censées justifier la quittance de loyer.

– T’ente et un. Sichendouze f’ancs soichante t’ois, en plus les cha’ges aujou’d’hui.

Tiens !? Ce mois-ci, il me fait une augmentation de six cent douze francs et soixante-trois centimes pour les charges ! J’ai beau faire de terribles efforts pour essayer de comprendre quelles dépenses ont pu, ce mois-ci, engendrer une augmentation de charges, je ne vois pas.

Trente-huit mètres carrés au quatrième et dernier étage, sans ascenseur. Pas de chauffage. Forcément, sous les tropiques ! Pas de clim non plus. Aucun entretien des parties communes. Non je ne vois vraiment pas.

– Toti, c’est quoi cette augmentation des charges ?

– Pas omentation ! Dolla’ !

– Quoi, dollar ?

– Dolla’ monter, cha’ges monter !

Ah mon Toti ! Mon inénarrable bailleur ! Plus je te côtoie et mieux je comprends d’où te vient ta fortune !

Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’augmentation du dollar et les charges de ce putain d’immeuble vétuste que nous partageons, tes locataires de misère et moi-même, avec les cafards, les margouillats, les insectes rampants de tout poil et quelques rats faméliques ?

– Comment ça, le dollar monte ! Le dollar monte, c’est son droit ; mais ici, c’est toujours des francs Pacifique Toti ! On est à Tahiti, on ne paye pas en dollars !

– Non pas payer dolla’. Payer f’ancs !

Là, il fait le con.

– Toti arrête ! Tu crois pas que je vais te payer quoi que ce soit en plus ! Toti ? Tu trouves pas qu’il est assez cher comme ça ton loyer ? Soixante-sept mille huit cent vingt-quatre, plus sept mille quatre cent quatorze de charges, plus… Et en plus, regarde, tu t’es encore gouré dans l’addition. T’as encore additionné la date avec le total !!!!???

Le vieux Toti met sa vieille main devant sa vieille bouche, l’air songeur, un rien dubitatif, comme si soudain toutes ses valeurs venaient de s’effondrer et qu’il cherchait à comprendre pourquoi.

Une innocence bafouée. Il en a la larme à l’œil le Toti. Tant d’injustices après tant d’années de sacrifices, c’est trop pour ses vieilles épaules. Il est triste.

– Alo’s, pas sichen douze f’ancs soichante-t’ois… sichen douze f’ancs seu’ment !

– Non Toti, pas question ! En plus tu sais bien que les centimes ça existe plus depuis des lustres !

– Un peu alo’s !

– OK. Je te donne douze francs et pas un franc de plus. En échange, tu n’encaisses pas le chèque avant le 15.

Un rayon de soleil vient d’illuminer les deux petites fentes au travers desquelles Toti scrute le monde depuis des millénaires, et son sourire aux rides filasses éponge les deux gouttes de morve, qui commençaient à couler de ses narines écrasées.

– D’acco’d. Tu donnes douze f ’ancs main’nant. Et d’acco’d le 15.

Et c’est comme ça depuis des dizaines d’années. Sou après sou, franc après franc, million après million.

La Chine est en marche M. Snow !!

Toti possède tout l’immeuble. Quatre étages de béton d’une laideur infâme, mais au beau milieu de l’avenue du Prince-Hinoi. En pleine ville.

Il en a un autre plus grand à Fare Ute, avec des entrepôts, qu’il loue également. Pendant de longues années, il a cultivé des légumes sur des terres accrochées au flanc de la montagne où même les chèvres ne se seraient pas aventurées. Carotte après carotte, tomate après tomate, taro après taro, chou après chou, il a rempli sa marmite.

La mienne pour l’instant est comme moi : sans fond.

Pas brillantes les finances. Juste de quoi m’offrir ce bureau miteux avec sur la porte la plaque :

AL DORSEY

Détective privé – Filatures – Enquêtes

Surveillance – Recherches – Renseignements

Protection

La totale, quoi. La plupart du temps c’est plutôt : Surveillance et Filatures et pas trop : Recherches et Enquêtes, mais bon, bon an mal an, ça roule.

J’ai mis également une plaque à l’extérieur devant l’immeuble, mais ils ont posé un panneau de stationnement interdit juste devant. Comme ça, ça reste discret !

Mon vrai nom c’est : Édouard Tudieu de la Valière mais, pour un privé, ça le fait pas. Alors j’ai pris un nom d’emprunt : Al Dorsey, comme le Dorsey de l’orchestre de Sinatra dans les années 40. Ça sonne quand même plus américain que Tudieu de la Valière !! Faut ce qu’il faut.

Toti prend son chèque, qu’il froisse dans une poche de son short, entre une rondelle, un joint de robinet et trois boulons huileux ramassés sur la chaussée. Il se cure le nez d’un ongle expert. Toujours souriant, il me tourne le dos et passe la porte restée ouverte qu’il claque derrière lui tout en marmonnant quelques pensées profondes, qui semblent le réjouir au plus haut degré, mais dont je ne saisis malheureusement pas le sens à cause de la sonnerie du téléphone.

C’est Lyao-ly Ma fiancée. Baldwin, notre chien a disparu. Lyao-ly ne l’a pas vu de la matinée. D’habitude il passe son temps à côté d’elle, mais là, depuis ce matin, pas le moindre signe de vie.

– Tu es allée voir chez Marc ? Des fois, il va à côté, chez Marc. Il aime bien se vautrer dans ses hibiscus.

Visiblement ce n’est pas une bonne piste. Si j’en crois le ton de Lyao-ly, j’ai encore dit une connerie. C’est évident qu’avant de m’appeler elle a cherché partout dans le quartier et c’est vraiment en dernier ressort qu’elle m’appelle.

– Excuse-moi chérie. Qu’est-ce que je peux faire ?

Qu’est-ce que je peux faire, qu’est-ce que je peux faire !! Est-ce qu’elle en sait quelque chose, ma chérie, de ce que je peux faire ? Est-ce que c’est elle la détective ? Est-ce que j’ai seulement un cœur, pour poser une telle question ? Que faut-il qu’il arrive à la maison pour que je daigne m’occuper des miens ?

– Enfin, c’est pas si grave. Il va revenir Baldwin. Il a dû aller courir la chienne en chaleur. D’ici quelques heures, il sera de retour. Il ne faut pas t’en faire.

Ah ! C’est sûr qu’en étant comme moi on ne risque pas de s’en faire. Avec une telle attitude, notre chien peut bien crever dans son coin, baigné dans son sang, écrasé par un flot continu de voitures et de 4×4 sur la RDO2 sans que personne ne s’en inquiète.

Il faut absolument faire quelque chose, avant que ma Lyao-ly ne se vide sur place de toutes les larmes de son corps. Avec la chaleur qu’il fait, c’est pas bon pour la santé

– D’accord, je m’en occupe. Ne t’inquiète plus. Je t’aime… Oui, le chien aussi. À tout à l’heure…

Non je ne raccroche pas. J’écoute. Un message pour moi ce matin. Très bien. Elle a oublié. Forcément avec cette histoire de chien… Un rendez-vous à 11 heures. Très bien aussi, il est moins dix. Super ! Mais non l’essentiel c’est que je sois prévenu. Bien sûr que je ne lui en veux pas, mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi l’appel est arrivé à la maison et pas au bureau ? Comment ? Maryse ? Que vient faire Maryse… Mais oui, Lyao-ly attendait un coup de fil de Maryse, son agent de Los Angeles qui comme je le sais pertinemment appelle toujours au bureau, de peur de déranger Lyao-ly avec le décalage horaire et Lyao-ly a fait faire le renvoi du numéro à la maison ce matin en oubliant de m’en avertir. Voilà tout.

– Il est 11 heures chérie. On frappe à la porte. Je crois que mon rendez-vous est là. Je te laisse… Comment ? Baldwin ! C’est Baldwin qui vient de rentrer et qui aboie ! Génial ! Tu vois, fallait pas t’inquiéter. Je te laisse.

Voilà une affaire rondement menée.

– Entrez !

C’est encore Toti accompagné d’un gros homme essoufflé et transpirant. Toti brandit un rectangle de caoutchouc vieux d’un siècle, ressemblant vaguement à un morceau de pneu, en se lamentant dans une langue sino-franco-kāina3 que seuls quelques initiés peuvent comprendre. Il est bouleversé. Anéanti sous le poids de la fatalité. Ébranlé par tant d’injustice. Il s’adresse à moi, implorant comme un banni devant ses juges. C’est sa savate gauche. Il l’a explosée en descendant les escaliers et il est revenu me demander un trombone pour la réparer. Va, pour un trombone. Deux, même ! Pour si, en cas… Toti semble aller mieux. Il se saisit des trombones comme si sa vie en avait dépendu. Il va même de mieux en mieux. Le geste de l’habitude aidant, il a remis sa savate en état en un rien de temps. Il se redresse, un large sourire aux lèvres.

– E’tatique t’e plaît. Un…, deux ? Pou’ l’aut’e pied ! Pas qu’è tombe !

Comment lui refuser ses deux élastiques pour sécuriser sa savate droite ! Il les récupère, le geste gourmand, et se retire hilare en me laissant le gros homme sur le pas de la porte.

– Me’ci, Al. Me’ci.

Je lui fais un signe de la main pour le saluer et quelque peu dubitatif je m’adresse à l’homme debout qui n’a pas bougé depuis son arrivée avec Toti.

– Bonjour. Vous étiez avec Toti ?

Il avance d’un pas.

– Non. Je vous ai appelé tout à l’heure. J’ai eu votre secrétaire…

Le rendez-vous. C’est lui mon rendez-vous. Le premier depuis plus de trois semaines. Enfin du boulot. En tout cas je l’espère.

– Ah oui. Vous aviez rendez-vous à 11 heures ? C’est ça ?

– Oui. Votre secrétaire m’a dit de passer à 11 heures. Je suis arrivé en même temps que l’autre monsieur tout à l’heure et je suis entré avec lui.

– Oui oui, bien sûr. Asseyez-vous. Monsieur…?

– Levret. Noël Levret.

Il me tend la main. Je la lui serre. Jusque-là rien d’anormal.

– Asseyez-vous monsieur Levret. Prenez un siège. Justement je vous attendais. Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

L’homme s’est installé dans le fauteuil Louis XIII que m’a donné la maman de Lyao-ly quand j’ai ouvert l’agence. Dieu seul sait comment ce fauteuil a atterri à Tahiti. En général le mobilier local est plutôt : bois de caisse découpé à la tronçonneuse, incrusté de formica. La classe quoi. D’ailleurs mon bureau n’échappe pas à la règle. Il est couleur locale, à l’exception du fauteuil. Le sol, d’un généreux Gerflex gris laiteux, accueille, en plus des cafards, un bureau monobloc en bois des îles avec trois tiroirs, une banquette qui sert parfois de couchage, deux armoires d’un marron éclatant, récupérées lors d’une vente aux enchères de la DCAN4, une table basse et deux autres petits fauteuils mi-crapaud, mi-grenouille, mais d’une agréable facture. Aux murs, les guirlandes de peinture verdâtre et ocre masquent de délicates lézardes, qui se perdent dans les méandres des auréoles du plafond. À droite, au fond, juste avant le coin cafetière-frigo, une rangée d’étagères habitées par mes livres préférés et mes dossiers en cours.

Pour ce qui est des dossiers en cours, c’est peut-être un bien grand mot. En fait, il y a une chemise cartonnée. Une seule et vide. Mais en cours.

Le père Levret est maintenant bien calé dans le fauteuil. Il a cessé de s’éponger le front et le cou avec son mouchoir en coton. Un mouchoir comme on n’en fait plus. Format nappe de pique-nique. Il a refermé son col, un col blanc, large de deux pouces, et c’est comme ça que je me suis aperçu que Noël Levret avait un lien direct avec les ordres. On n’est pas détective pour rien ! C’est un métier.

C’est vrai qu’il porte aussi une soutane et que, pour la déduction, dans ce cas de figure, ça aide.

– Je vous écoute monsieur Levret.

Un curé dans mon bureau ! Mais qu’est-ce qu’un curé peut bien attendre d’un détective privé ?


1 Expression caractéristique de Polynésie française, désigne les tongs, les samaras.

2 Route de dégagement ouest : voie rapide qui relie Papeete à Punaauia.

3 Kāina (mot originaire des Tuamotu) : sauvage ; par ext. : local, indigène.

4 Direction des constructions et armes navales, devenue par la suite DCN.

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Premières lignes , notre nouveau rendez-vous

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque. 

Il y avait longtemps que nous nous étions pas parlé.

Et bien voilà avec « Premières lignes » je serai à nouveau présente sur la toile.

Car souvenez vous au début de notre blog, je vous faisais lire les premiers chapitres d’un bouquin.

Là le challenge est encore plus simple.

Juste vous présenter les premières ligne

Cela permet ainsi de se faire une idée sur le livre que nous pourrions lire . J’aime assez le principe.

PREMIÈRES LIGNES

Le concept est donc simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

J’inaugure aujourd’hui un nouveau rendez-vous !

Premières lignes est un rendez-vous littéraire instauré par le blog Ma lecturothèque.Le principe est très simple. Le dimanche, un livre est présenté à travers ses premières lignes. Il n’existe aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai déjà lu ou que l’on prévoit de le faire. Il suffit de faire un choix !C’est Aurélia qui l’a mis en place sur Ma lecturothèque et qui s’occupe de gérer les liens des participants. L’intérêt, c’est de présenter un livre au choix, à travers ses premières lignes… Il n’y a aucune contrainte quant au choix du livre, qu’on l’ai lu ou qu’on prévoit de le faire, il suffit de porter notre choix sur lui…

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Trophée Anonym’us : Remise du Trophée au vainqueur, Balthazar Tropp

samedi 20 avril 2019

Remise du Trophée au vainqueur, Balthazar Tropp

C’est sous un soleil radieux qu’Eric Maravalias à eu le plaisir de donner à Balthazar Tropp,
 le Trophée Anonym’us les mots sans les noms 2019

et de partager avec lui un verre et un agréable repas.

Balthazar Tropp livre quelques petites indiscrétions.
Avec un roman en projet, nous espérons avoir l’occasion de croiser à nouveau sa plume ! 


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Trophée Anonymus 2019 : Le podium

Trophée 2019 – Le podium


Trophée Anonym’us, les mots sans les noms 2019
Buste en argile – Pièce unique façonnée par Eric Maravelias

Enfin les résultats du Trophée 2019 !
Après une aventure qui vous tient en haleine depuis septembre à raison d’une nouvelle et d’une interview chaque semaine, une aventure relayée par de nombreux blogs qui, sans faiblir, ont eux aussi partagé les nouvelles des 22 auteurs de la Team  vous allez enfin découvrir le podium 2018.
Nous remercions plus particulièrement les blogs Les livres d’ElieLila sur sa terrasse,le site de Jean Marcel, celui de Libres Ecritures, qui nous accompagnent depuis plusieurs années, voire, pour quelques uns d’entre-eux, depuis le début de cette aventure il y a maintenant cinq ans. Grâce à Dominique Terrier (Alias Jean Marcel ou vice-versa) les recueils des nouvelles publiées tout au long des cinq années de ce trophée sont également présents sur le site Atramenta sur la page dédiée au trophée  qu’il en soit vivement remercié.
Nous remercions aussi chaleureusement les 21 auteurs qui ont osé se frotter à l’art difficile de la nouvelle et soumettre aux membres du jury cette dernière de façon anonyme. Merci à eux d’avoir joué le jeu. Cette année encore, nous avons été heureux de découvrir des nouvelles d’une grande diversité et d’une grande richesse que le jury a eu bien du mal à départager.
Enfin ce Trophée ne serait rien sans l’enthousiasme du jury, que nous remercions pour la qualité des échanges, même s’ils furent râpeux, parfois… et la bonne humeur communicative tout au long du Trophée. 

Pour cette cinquième édition du Trophée
 le gagnant est …

Balthazar Troppavec la nouvelle Autoportrait

Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio

A la seconde place 

Katia Campagneavec la nouvelle Quand la terre mourra


Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio


A la troisième place 

Nick GardelAvec la nouvelle Il faut bien se nourrir

Pour mieux connaitre l’auteur petit retour sur son Interview et sur sa page auteur sur Babelio

Enfin, en quatrième et  cinquième places mais quasi ex aequo… 


Une histoire d’Oreille de Frédérique Hoy son interview etsa page auteur sur babelio
Rédemptionde Céline Denjean son interview etsa page auteur sur babelio

Encore un grand merci à tous !

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Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

Trophée Anonym’us, les mots sans les noms ! La Solution du KiaEkriKoi

La réponse du KIAEKRIKOI, 
par ordre alphabétique d’auteurs.
Vous pouvez cliquer sur leur nom pour retourner directement sur leur nouvelle.

Sophie Aubard


Nouvelle 20 – Un air de famille

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Solene Bakowski


Nouvelle N°12 – Nos chers voisins

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Katia Campagne


Nouvelle N° 10 – Quand la terre mourra

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Céline Denjean


Nouvelle 17 – Rédemption

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici ?!


Sandrine Destombes


Nouvelle 21 – Faute Grave

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Pascale Dietrich


Nouvelle 18 – L’intersection

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Eric Yann Dupuis


Nouvelle N°4 – Le spectre de la vérité

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Sacha Erbel


Nouvelle N°2 – Plus fort que Superman

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Nick Gardel


Nouvelle N°7 : Faut bien se nourrir

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Fred Gevart


Nouvelle 16 : Marie Martine – De la neige en été

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Fredérique Hoy


Nouvelle N°6 : Histoire d’Oreille

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Stéphanie Lepage


Nouvelle N°5 – Beauté épinglée


Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Guy Masavi


Nouvelle N°8 : Tout ce qui est humain

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Salvatore Minni


Nouvelle 14 – Béton armé

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Natacha Nisic


Nouvelle N°3 – Dans la bouche

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !

Tom Noti 


Nouvelle N° 11 – The Champion

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


David Patsouris


Nouvelle N°14 – Elle a peur, peut-être

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Laurence Simao


Nouvelle N°13 – Trois âmes pour seule arme

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Simon François


Nouvelle N°15 – Contrechamp

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Ahmed Tiab 


Nouvelle N°9 : Un soir d’orage

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !


Balthazar Tropp 


Nouvelle N° 1 – Autoportrait

Et pour revoir la vidéo « indice » cliquez ici !

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Trophée Anonym’us : KiaEkriKoi ?

5e Trophée Anonym’us, les mots sans les noms… KiaEkriKoi ?


Le penseur, Auguste Rodin


le KiaEkriKoi, petit jeu d’indices vidéo pour tenter de retrouver …

Qui a écrit Quoi…

Cliquez sur le nom de chaque auteur(e) pour lancer une petite vidéo, généralement décalée, mais qui tient lieu d’indice pour retrouver qui  a écrit quelle nouvelle. 
Nous vous conseillons d’installer AD Blocks pour limiter la pub au visionnage des vidéos.

Pour relire une nouvelle, cliquez sur cette dernière.  Les auteurs sont classés par ordre alphabétique, les nouvelles par ordre de parution. Saurez-vous retrouver qui a écrit quoi ?


 1. Auto-portrait
 2. Plus fort que superman
 3. Dans la bouche
 4. Le spectre de la vérité
 5.  Beauté épinglée
 6. Une histoire d’oreille
 7. Faut bien se nourrir
 8.  Tout ce qui est humain
 9. Un soir d’orage
10.  Quand la terre mourra
11.  The Champion
12.  Nos chers voisins
13.  trois âmes pour seule arme
14.  Elle a peur peut-être
15.  Contrechamp
16.  Marie-Martine, de la neige en été
17. rédemption
18.  L’intersection
19.  retardataire
20.   Un air de famille
21. Faute grave

Pas simple même avec les indices, hein ?

Alors à demain pour la solution !

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Trophée Anonym’us : Attention ça commence à se dévoiler


KiaEkriKoi

Dimanche 28 Avril 2019, le KiaEkriKoi, petit jeu d’indices vidéo pour tenter de retrouver … Qui a écrit Quoi…
Lundi 29 avril, les réponses à cette épineuse question
Mardi 30 avril, vous connaîtrez enfin les cinq nouvelles sélectionnées par le jury et parmi elles, celle qui se sera hissée à la première place.