PREMIÈRES LIGNE #91 : Meurtres en soutane, PD James

PREMIÈRES LIGNE #91

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres en soutane, PD James

LIVRE PREMIER
Le sable qui tue

1

L’idée de raconter comment j’ai trouvé le corps m’est venue du père Martin.

Je lui ai demandé : « Comme si je racontais ça dans une lettre ?

– Ecrivez comme s’il s’agissait d’une fiction, m’a-t-il répondu, comme si vous étiez extérieure à l’affaire ; racontez ce qui s’est passé, ce que vous avez vu et ressenti, comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre. »

J’ai compris ce qu’il entendait, mais je ne voyais pas très bien par où commencer. Alors j’ai encore demandé : « Tout ce qui est arrivé, mon père, ou seulement ma promenade sur la plage et ma découverte du corps de Ronald ?

– Tout ce qui vous vient à l’esprit et que vous avez envie de dire. Vous pouvez parler du collège et de la vie que vous y menez, si vous voulez. Ça pourrait vous aider.

– Ça vous a aidé, vous ? »

Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela ; les mots me sont sortis sans que j’aie à réfléchir. C’était idiot, vraiment, et d’une certaine façon c’était impertinent. Mais il n’a pas paru se formaliser.

Après un silence, il a dit : « Non, ça ne m’a pas vraiment aidé. Mais c’était il y a très longtemps. Pour vous, ce sera peut-être différent. »

J’imagine qu’il pensait à la guerre, lorsqu’il était prisonnier des Japonais, et à toutes les horreurs qu’il a vécues dans le camp. La guerre, il n’en parle jamais – pourquoi d’ailleurs m’en parlerait-il à moi ? Mais je pense qu’il n’en parle à personne, pas même aux autres prêtres.

Cette conversation a eu lieu il y a deux jours, alors que nous nous promenions dans les cloîtres après l’office du soir. Depuis que Charlie est mort, je ne vais plus à la messe, mais je vais à l’office du soir. En fait, c’est une question de courtoisie. Cela me semblerait inconvenant de travailler ici, d’être rémunérée et traitée avec gentillesse sans jamais assister à aucun des offices. Mais je suis peut-être trop scrupuleuse. Mr Gregory vit dans l’un des cottages, comme moi, et enseigne le grec à mi-temps, mais il ne va à l’église que lorsqu’il y a de la musique qui l’intéresse. Personne ne fait pression sur moi ; personne ne m’a même demandé pourquoi je n’allais plus à la messe. Mais on l’a remarqué ; ici, rien ne passe inaperçu.

Quand je suis rentrée chez moi, j’ai pensé à ce que le père Martin m’avait dit et à ce que je pourrais en faire. Ecrire ne m’a jamais posé aucun problème. À l’école, j’étais bonne en composition, et Miss Allison, qui nous enseignait l’anglais, disait que j’avais peut-être l’étoffe d’un écrivain. Mais je savais qu’elle se trompait. Je n’ai aucune imagination, en tout cas comme il en faut pour écrire un roman. Je ne sais pas inventer. Je ne peux que raconter ce que j’ai vu et fait – parfois aussi ce que je ressens, mais c’est déjà plus difficile. De toute façon, j’ai toujours eu envie d’être infirmière, même quand j’étais petite. J’ai soixante-quatre ans et je suis à la retraite maintenant, mais je continue de m’activer à St Anselm. Je m’occupe des petits bobos et du linge. Ce sont de menues tâches, mais j’ai le cœur fragile et c’est une chance déjà que je puisse travailler. On me facilite les choses autant qu’il est possible. On m’a même fourni un chariot pour que je n’aie pas à porter les gros ballots de linge. Il fallait que je le dise. Comme il faut que je dise mon nom. Je m’appelle Munrœ, Margaret Munrœ.

Je crois savoir pourquoi le père Martin pense que cela pourrait m’aider de me remettre à écrire. Il sait que chaque semaine j’écrivais une longue lettre à Charlie. À part Ruby Pilbeam, je pense qu’il est le seul à le savoir. Chaque semaine, je m’installais devant mon bloc et me remémorais ce qui s’était passé depuis ma dernière lettre, les petits riens que Charlie ne trouverait pas sans intérêt : ce que j’avais mangé, les plaisanteries que j’avais entendues, des anecdotes concernant les étudiants, le temps qu’il avait fait. On ne croirait pas qu’il y ait grand-chose à raconter dans un endroit tranquille et isolé comme celui-ci, en bordure des falaises, mais c’était étonnant tout ce que je trouvais à lui écrire. Et je sais que Charlie appréciait mes lettres. Quand il venait en permission, il me disait toujours : « Continue d’écrire, maman. » Et je lui écrivais.

Après qu’il a été tué, l’armée m’a renvoyé toutes ses affaires, et avec, le paquet de lettres. Pas toutes celles que je lui avais écrites, il ne pouvait pas les avoir toutes gardées, mais il avait conservé certaines des plus longues. Je les ai emportées sur le promontoire, et j’en ai fait un feu. C’était un jour venteux, comme il y en a beaucoup sur la côte est, et les flammes grondaient, crépitaient et changeaient de direction sous l’effet du vent. Les bouts de papier noircis s’élevaient dans l’air et voletaient autour de mon visage comme des papillons de nuit, et la fumée me prenait à la gorge. Cela m’étonnait parce que ce n’était qu’un petit feu. Mais ce que je voulais dire, c’est que je sais pourquoi le père Martin a suggéré que j’écrive cette histoire. Il pense qu’écrire quelque chose – n’importe quoi – pourrait contribuer à me redonner vie. C’est un homme bon, peut-être même un saint homme, mais il y a tant de choses qu’il ne comprend pas.

Cela me paraît curieux d’écrire cette histoire sans savoir qui la lira, si jamais quelqu’un la lit. Et je ne sais pas trop si j’écris pour moi-même ou pour un lecteur imaginaire qui ignore tout de St Anselm. Je crois donc qu’il me faut commencer par parler du collège et planter le décor, comme on dit. Il a été fondé en 1861 par Miss Agnes Arbuthnot, une dame pieuse qui voulait s’assurer qu’il y aurait toujours « des jeunes gens dévots et instruits élevés à la prêtrise dans l’Église d’Angleterre ». J’ai utilisé des guillemets parce que ce sont ses propres termes. Il y a un petit livre sur elle dans l’église, c’est ainsi que je connais l’histoire. Elle a donné les bâtiments, le terrain et presque tout le mobilier, et assez d’argent, pensait-elle, pour assurer à tout jamais l’entretien du collège. Mais il n’y a jamais assez d’argent, et aujourd’hui St Anselm est essentiellement financé par l’Église. Je sais que le père Sebastian et le père Martin ont peur que l’Église ne décide de fermer le collège. C’est une crainte dont ils ne parlent jamais ouvertement, et surtout pas avec le personnel, mais tout le monde est au courant. Dans une communauté petite et isolée comme St Anselm, les nouvelles et les on-dit circulent comme portés par le vent.

Non contente de donner la maison, Miss Arbuthnot a fait bâtir derrière celle-ci les cloîtres nord et sud pour y loger les étudiantset des chambres pour les invités entre le cloître sud et l’église. Elle a aussi construit quatre cottages pour le personnel, disposés en demi-cercle sur le promontoire à une centaine de mètres du collège. Elle leur a donné le nom des quatre évangélistes. J’habite St Matthieu, le plus méridional. Ruby Pilbeam, qui est cuisinière et économe, et son mari, qui sert d’homme à tout faire, sont à St Marc. Mr Gregory occupe St Luc, et à St jean, le cottage nord, se trouve Eric Surtees, qui seconde Mr Pilbeam. Eric élève des cochons, mais pour le plaisir plutôt que pour fournir le collège en porc. Nous ne sommes que quatre, mises à part les femmes de ménage qui viennent aider de Reydon et de Lowestoft, mais comme il n’y a que vingt séminaristes et quatre prêtres à demeure, nous nous débrouillons. Aucun de nous ne serait facile à remplacer. Ce promontoire désolé, balayé par le vent, sans village, sans pub ni magasin, est trop loin de tout pour la plupart des gens. Je m’y plais, mais il m’arrive à moi aussi de trouver l’endroit sinistre et un peu effrayant. La mer ronge les falaises sablonneuses au fil des ans, et parfois, debout face à l’eau, j’imagine qu’un grand raz de marée, scintillant et blanc, prend d’assaut le rivage, s’abat sur les tours, les tourelles, l’église et les cottages, et nous emporte tous. L’ancien village de Ballard’s Mere est sous l’eau depuis des siècles, et les nuits de tempête, on dit qu’on peut parfois entendre le son lointain de ses cloches englouties. Et ce que la mer n’a pas pris, le feu s’en est chargé en 1695. Rien ne reste aujourd’hui du vieux village à part l’église médiévale, restaurée et incluse dans le collège par Miss Arbuthnot, et les deux piliers de brique rouge en ruine devant la maison sont les seuls vestiges du manoir élisabéthain qui se dressait là autrefois.

Il faut à présent que je dise quelque chose de Ronald Treeves, le garçon qui est décédé, puisque c’est à propos de sa mort que je suis censée faire cet exercice. Avant le début de l’enquête, la police m’a demandé si je le connaissais bien. Je pense que parmi le personnel j’étais celle qui le connaissait le mieux, mais je n’ai pas dit grand-chose. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ? Ce n’est pas mon rôle de faire des ragots sur les étudiants. Je savais qu’il n’était guère aimé, mais je n’en ai rien dit. Le problème, c’est qu’il ne cadrait pas avec les autres, et je pense qu’il en était conscient. Pour commencer, son père, Sir Alred Treeves, dirige une grosse société d’armement, et Ronald voulait que tout le monde sache qu’il était le fils d’un homme très riche. Sa Porsche en témoignait, surtout comparée aux voitures beaucoup plus modestes de ses camarades – pour ceux qui en ont une. Et il parlait de ses vacances dans des endroits lointains, coûteux, où les autres n’auraient pas pu aller, en tout cas en vacances.

Tout cela aurait pu le faire apprécier dans d’autres collèges, mais pas ici. Chacun se laisse impressionner par quelque chose, qu’on le veuille ou non, mais ce qui impressionne ici n’est pas l’argent. Ni la famille – encore qu’il vaille mieux être le fils d’un ecclésiastique que d’une vedette pop. Je crois que ce qui compte surtout ; c’est l’intelligence – l’intelligence, l’allure et l’esprit. Ici, on aime les gens qui font rire. Or Ronald était moins intelligent qu’il ne le pensait, et il ne faisait rire personne. On le trouvait ennuyeux, et lorsqu’il s’en est rendu compte, il est devenu plus ennuyeux encore. De tout cela, je n’ai rien dit à la police. À quoi bon ? Il était mort. Oh, et je crois aussi qu’il était un peu indiscret, qu’il aimait fouiner, poser des questions. De moi, il n’a jamais tiré grand-chose. Mais certains soirs, il passait au cottage et s’asseyait pour bavarder pendant que je tricotais. On n’aime guère voir les étudiants rendre visite au personnel sans y avoir été invités. Le père Sebastian tient à ce que nous ayons notre vie à nous. Mais le voir ne me dérangeait pas. Je me rends compte à présent qu’il devait se sentir seul. Sinon, que serait-il venu faire chez moi ? Et puis, je pensais à Charlie. Personne ne trouvait Charlie ennuyeux, tout le monde l’appréciait, mais j’aime à croire que, s’il s’était senti seul et avait éprouvé le besoin de parler, il aurait pu trouver quelqu’un comme moi pour l’accueillir.

Quand la police est arrivée, on m’a demandé pourquoi j’étais allée à sa recherche sur la plage. Ce n’était pas ce que j’avais fait, bien sûr. Environ deux fois par semaine, je vais me promener seule après déjeuner, et ce jour-là, quand je me suis mise en route, je ne savais même pas que Ronald avait disparu. Si je l’avais su, d’ailleurs, je ne l’aurais pas cherché sur la plage. C’est difficile d’imaginer ce qui peut arriver sur un rivage désert. Il n’y a guère de risque à moins qu’on ne se mette à grimper sur les brise-lames ou qu’on s’approche trop dès falaises, et des écriteaux mettent en garde contre ces deux dangers. Dès leur arrivée, les étudiants sont prévenus qu’il vaut mieux éviter de se baigner seul et de marcher trop près des falaises, parce qu’elles sont instables.

À l’époque de Miss Arbuthnot, il était possible de descendre sur la plage depuis la maison, mais l’avancée de la mer a tout changéIl faut maintenant parcourir plus de sept cents mètres au sud du collège avant d’atteindre le seul endroit où, la falaise étant assez basse et solide, une douzaine de marches branlantes et une main courante ont pu être installées. Au-delà se trouve l’étang de Ballard, entouré d’arbres et séparé de la mer par un étroit banc de galets. Je vais parfois jusqu’à l’étang, mais ce jour-là j’ai descendu les marches qui conduisent à la mer, et j’ai continué en direction du nord.

Après une nuit de pluie, l’air était vif et frais. Des nuages couraient sur le bleu du ciel, et la marée montait. J’ai contourné un petit monticule et vu la plage déserte étendue devant moi avec ses rangées de galets et la silhouette sombre des brise-lames émergeant de la mer. Et puis à une trentaine de mètres j’ai aperçu une sorte de paquet noir au pied de la falaise. Je m’en suis approchée, et j’ai vu que c’était une soutane et une pèlerine brune, toutes les deux soigneusement pliées. À quelques pas de là, le sable de la falaise avait glissé, formant de gros amas compacts mêlés de touffes d’herbe et de pierres. J’ai tout de suite compris ce qui devait être arrivé. Je crois que j’ai poussé un petit cri, et puis je me suis mise à gratter dans le sable. Je savais qu’un corps devait s’y trouver enterré, mais je ne pouvais pas savoir où. Du sable s’incrustait sous mes ongles et je ne progressais pas, si bien que je me suis mise à donner des coups de pied, comme saisie de fureur, faisant voler du sable qui me retombait dans le visage et les yeux. C’est alors que j’ai remarqué une espèce de pieu à peut-être vingt mètres en direction de la mer. Je suis allée le chercher et je m’en suis servie pour creuser. Quelques minutes plus tard, il a buté sur quelque chose de mou. Après m’être remise à travailler avec les mains, j’ai vu que ce qu’il avait heurté était une paire de fesses dans un pantalon de velours fauve.

Je n’ai pas pu continuer. Mon cœur cognait et je n’avais plus de force. Je sentais obscurément que j’avais humilié celui qui se trouvait là, qu’il y avait quelque chose de ridicule et de presque indécent dans ces deux bosses mises au jour. Je savais qu’il devait être mort et que toute ma hâte avait été vaine. Je n’aurais pas pu le sauver. Et maintenant j’étais incapable de continuer seule à le déterrer. Même si j’en avais eu la force, je n’aurais pas pu. Il fallait que je trouve de l’aide, que j’annonce ce qui était arrivé. Je crois que je savais déjà de qui il s’agissait, mais je me suis soudain souvenu que les pèlerines brunes des étudiants portaient toutes une étiquette avec leur nom. J’ai retourné le col de celle qui était là et j’ai lu.

Je suis revenue sur mes pas, trébuchant sur le sable dur au milieu des galets, et je suis remontée je ne sais comment jusqu’au haut de la falaise. Puis je me suis mise à courir sur le chemin conduisant au collège. À peine cinq cents mètres me séparaient de la maison, mais la distance semblait interminable, et j’avais l’impression de la voir reculer à chaque pas. Mon cœur battait, battait, et j’avais les jambes en coton. Et puis tout à coup j’ai entendu un bruit de moteur. Je me suis retournée, et j’ai vu une voiture qui venait dans ma direction. Je me suis plantée au milieu du chemin en agitant les bras. Quand la voiture a ralenti, j’ai reconnu Mr Gregory.

Je ne sais plus comment je lui ai annoncé la nouvelle, mais je me revois là debout, pleine de sable, les cheveux au vent, gesticulant en direction de la mer. Mr Gregory n’a rien dit ; il a simplement ouvert la portière et m’a fait monter. La chose la plus sensée aurait sans doute été de continuer jusqu’au collège, mais il a fait demi-tour et nous sommes retournés sur la plage. Peut-être ne m’avait-il pas cru et voulait-il voir par lui-même avant d’aller chercher de l’aide ? Quoi qu’il en soit, je ne me souviens plus de notre marche. Je nous revois seulement à côté du corps de Ronald. Toujours sans parler, Mr Gregory s’est agenouillé dans le sable et a commencé à creuser de ses mains. Comme il portait des gants, la chose lui était plus facile. Travaillant tous deux en silence, nous avons dégagé le haut du corps.

Une chemise grise, c’est tout ce que portait Ronald au-dessus de son pantalon de velours. C’était comme déterrer un animal, un chien ou un chat mort. Sous la surface, le sable était humide, et ses cheveux couleur de paille en étaient incrustés. J’ai essayé de l’enlever ; il était glacé et crissait sous mes doigts.

« Ne le touchez pas ! » m’a dit sèchement Mr Gregory. J’ai retiré ma main comme si je m’étais brûlée. « Il vaut mieux le laisser comme on l’a trouvé, m’a-t-il alors expliqué d’un ton calme. Il n’y a plus de doute quant à son identité maintenant. »

Je savais qu’il était mort, mais j’avais le sentiment que nous aurions dû le retourner. J’avais l’idée stupide qu’il aurait fallu tenter le bouche-à-bouche. Je savais que ce n’était pas raisonnable, mais j’avais malgré tout le sentiment qu’il fallait essayer quelque chose. Mais Mr Gregory a enlevé son gant gauche et appuyé deux doigts sur le cou de Ronald. Après quoi il a dit : « Il est mort, évidemment – bien sûr qu’il est mort. On ne peut plus rien pour lui. » Agenouillés de part et d’autre du corps, nous sommes restés silencieux un moment. Nous devions avoir l’air de prier, et si les mots m’étaient venus, j’aurais certainement prononcé une prière. Et tout à coup le soleil est apparu, et la scène a pris un aspect irréel. Nous étions comme dans une photographie en couleurs. Tout était clair et précis. Les grains de sable dans les cheveux de Ronald brillaient comme des points lumineux.

Mr Gregory a dit : « Il faut chercher de l’aide, appeler la police. Ça ne vous ennuie pas d’attendre ici ? Ce ne sera pas long. Si vous préférez, vous pouvez venir avec moi, bien sûr, mais je crois que ce serait mieux si l’un de nous restait près de lui. »

J’ai répondu : « Allez-y. Vous aurez vite fait avec la voiture. Ça ne me fait rien d’attendre. »

Je l’ai regardé s’en aller en direction de l’étang et contourner le monticule avant de disparaître. Une minute plus tard, j’entendais démarrer sa voiture. Je me suis alors écartée du corps pour aller m’installer sur les galets, essayant de me faire une petite place confortable. Mais la pluie de la nuit précédente n’avait pas fini de sécher, et je n’ai pas tardé à sentir l’humidité transpercer mon pantalon de toile. Je suis pourtant restée là, les bras autour des genoux, à regarder la mer.

Et assise là, j’ai pensé à Mike pour la première fois depuis des années. Il s’est tué sur l’A1 dans un accident de moto. Nous étions rentrés de notre lune de miel moins de deux semaines auparavant et nous nous connaissions depuis moins d’un an. Je ne pouvais pas y croire. J’étais bouleversée. Mais ce que j’éprouvais n’était pas du chagrin, même si je le pensais. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris ce qu’était l’affliction. J’étais amoureuse de Mike, mais je ne l’aimais pas vraiment. Pour aimer, il faut avoir vécu ensemble, s’être souciés l’un de l’autre, et nous n’en avions pas eu le temps. Après sa mort, j’ai su que j’étais Margaret Munrœ, veuve, mais en même temps j’avais le sentiment d’être toujours Margaret Parker, célibataire, vingt et un ans, infirmière diplômée depuis peu. Quand j’ai découvert que j’étais enceinte, ça m’a paru invraisemblable, et quand le bébé est arrivé, il m’a semblé n’avoir aucun rapport avec Mike et notre brève vie en commun, rien à voir avec moiCela n’est venu que plus tard, et peut-être avec d’autant plus de force. Lorsque Charlie est mort, je les ai pleurés tous les deux, mais je ne me rappelle toujours pas clairement le visage de Mike.

J’avais conscience du corps de Ronald derrière moi, mais j’étais contente de ne pas me trouver à côté. Certains de ceux qui veillent les morts prétendent qu’ils sont de bonne compagnie. Avec Ronald, je n’ai pas ressenti cela, seulement une grande tristesse. Et pas pour ce pauvre garçon, ni pour Charlie, pour Mike ou pour moi-même : une tristesse universelle qui semblait imprégner tout ce qui m’entourait, le vent sur ma joue, le ciel où un groupe de nuages paraissait avancer presque volontairement, et la mer elle-même. Malgré moi, j’ai pensé à tous ceux qui avaient vécu et étaient morts sur cette côte et aux ossements qui reposaient à un mille de là dans les grands cimetières sous les vagues. La vie de tous ces gens devait avoir compté, en leur temps, compté pour eux et ceux qui les aimaient ; mais à présent qu’ils étaient morts, c’était comme s’ils n’avaient jamais vécu. Dans cent ans, personne ne se souviendrait de Charlie, de Mike ou de moi. Nos vies n’ont pas plus d’importance qu’un grain de sable. Maintenant, mon esprit était vide, même de tristesse. Regardant la mer, acceptant que, finalement, rien ne compte, rien n’existe que ce que nous pouvons tirer du moment présent, je me suis sentie en paix.

J’imagine que j’étais dans une sorte de transe, car je n’ai pas vu ni entendu les trois personnes qui approchaient avant qu’elles soient tout près de moi. Le père Sebastian et Mr Gregory avançaient côte à côte, le premier bien enveloppé dans sa pèlerine noire, pour se protéger du vent. Tous deux avaient la tête baissée et marchaient d’un pas décidé, comme on va au combat. Le père Martin suivait tant bien que mal, trébuchant parmi les galets. Je me souviens d’avoir pensé que les deux autres auraient bien pu l’attendre.

J’étais embarrassée qu’on me trouve assise. Je me suis donc aussitôt levée, et le père Sebastian m’a demandé : « Ça va, Margaret ? » J’ai répondu que oui, et je me suis tenue à l’écart tandis que les trois hommes s’approchaient du corps.

Le père Sebastian a fait le signe de croix, puis il a commenté : « C’est un désastre. »

Même alors, j’ai trouvé que le mot était curieux, et j’ai compris qu’il ne pensait pas uniquement à Ronald Treeves mais aussi au collège.

Il s’est penché pour poser une main sur la nuque de Ronald, et Mr Gregory a dit d’un ton sec : « Il est mort, voyons. Mieux vaut ne plus toucher au corps. »

Le père Martin se tenait un peu à l’écart, et ses lèvres remuaient. Je pense qu’il priait.

« Gregory, a dit le père Sebastian, retournez au collège et attendez la police, le père Martin et moi nous allons rester ici. Prenez Margaret avec vous. Elle est sous le choc. Conduisez-la chez Mrs Pilbeam, à qui vous raconterez ce qui s’est passé. Mrs Pilbeam lui fera du thé et s’occupera d’elle. Mais qu’elles ne disent rien à personne avant que j’aie informé l’ensemble du collège. Si la police veut parler avec Margaret, qu’elle le fasse. »

C’est drôle, je me souviens d’avoir ressenti un certain agacement en le voyant s’adresser à Mr Gregory presque comme si je n’étais pas là. Et puis je n’avais pas vraiment envie d’aller chez Ruby Pilbeam. Je l’aime bien ; elle sait parfaitement se montrer aimable sans être envahissante ; mais je n’avais qu’une envie : me retrouver chez moi.

Le père Sebastian s’est approché et a posé sa main sur mon épaule en disant : « Vous avez été très courageuse, Margaret, merci. Rentrez avec Mr Gregory maintenant, je passerai vous voir plus tard. Le père Martin et moi allons rester ici avec Ronald. »

C’était la première fois qu’il prononçait son nom.

Dans la voiture, après être resté silencieux un moment, Mr Gregory a remarqué : « Drôle de mort. Je me demande ce qu’en tirera le coroner1… et la police évidemment. »

J’ai dit : « C’est sûrement un accident.

– Un drôle d’accident, vous ne trouvez pas ? »

Comme je ne répondais rien, il a repris : « Ce n’est pas le premier mort que vous voyez, évidemment. Vous avez l’habitude.

– Je suis infirmière, Mr Gregory. »

J’ai repensé alors au premier mort que j’avais vu, il y a bien longtemps, quand j’avais dix-huit ans. Être infirmière était autre chose à l’époque. Nous faisions nous-mêmes la toilette des morts, et en silence, avec le plus grand respect. Avant que nous commencionsl’infirmière en chef venait vers nous et disait une prière. Selon elle, c’était la dernière chose que nous pouvions faire pour nos malades. Mais je n’allais pas parler de ça à Mr Gregory.

Il a dit : « Ce qu’il y a de rassurant quand on voit un mort – n’importe lequel – c’est qu’on se rend compte que, si nous vivons comme des humains, nous mourons comme des animaux. Pour moi, c’est un soulagement. Je n’arrive pas à imaginer pire horreur que la vie éternelle. »

J’ai continué à me taire. Ce n’est pas que je ne l’aime pas : on ne se voit pratiquement jamais. Ruby Pilbeam lui lave son linge et fait son ménage une fois par semaine. C’est un arrangement qu’ils ont. Mais bavarder n’entre pas dans le cadre de notre relation, et je ne me sentais pas d’humeur à commencer.

La voiture a tourné à l’ouest entre les tours jumelles et s’est arrêtée dans la cour. Il a détaché sa ceinture et m’a aidée avec la mienne, en disant : « Je vais vous accompagner chez Mrs Pilbeam. Il se peut qu’elle ne soit pas là. Auquel cas, vous viendrez chez moi. Nous avons tous les deux besoin d’un verre. »

Ruby était chez elle, et j’en ai été bien contente pour finir. Mr Gregory a raconté très brièvement ce qui était arrivé, puis il a dit : « Le père Sebastian et le père Martin sont restés près du corps. La police sera bientôt là. Je vous en prie, ne parlez de rien à personne avant le retour du père Sebastian. Il s’adressera alors à tout le collège. »

Une fois Mr Gregory parti, Ruby m’a bien sûr préparé du thé, ce qui m’a fait grand bien. Tandis qu’elle s’agitait autour de moi, je ne disais rien, mais elle avait l’air de trouver cela parfaitement normal. Elle me traitait comme si j’étais malade. Elle m’a fait prendre place dans un fauteuil devant la cheminée, elle a allumé le chauffage électrique pour le cas où le choc m’aurait donné froid, et elle a fermé les rideaux pour que je puisse « bien me reposer ».

Il a dû s’écouler environ une heure avant que la police arrive, un jeune sergent avec l’accent gallois. Il s’est montré plein d’amabilité et de patience, et j’ai pu répondre calmement à toutes ses questions. En fin de compte, il n’y avait pas grand-chose à raconter. Il m’a demandé si je connaissais bien Ronald, quand je l’avais vu pour la dernière fois, et s’il m’avait paru déprimé. J’ai dit que je l’avais croisé la veille alors qu’il allait chez Mr Gregory, sans doute pour sa leçon de grec. Le trimestre venait de commencer, et je n’avais pas eu d’autres occasions de le voir. J’ai eu l’impression que le sergent – je crois qu’il s’appelait Jones, ou Evans, en tout cas un nom gallois – a regretté de m’avoir demandé si Ronald était déprimé. Il m’a dit de ne pas m’en faire, et après avoir posé le même genre de questions à Ruby, il s’en est allé.

Le père Sebastian a annoncé la nouvelle à l’ensemble du collège à cinq heures, juste avant les vêpres. La plupart des séminaristes avaient déjà deviné qu’il s’était passé quelque chose de tragique ; les voitures de police et la fourgonnette de la morgue n’avaient pas cherché à se cacher. Je ne suis pas allée à la bibliothèque, si bien que je n’ai pas entendu ce qu’a dit le père Sebastian. À ce moment-là, j’avais vraiment besoin d’être seule. Mais plus tard dans la soirée, Raphael Arbuthnot, le représentant des étudiants, est arrivé chez moi avec un petit pot de saintpaulia bleus de la part de tous les séminaristes en signe de sympathie. Il avait forcément fallu que l’un d’entre eux aille l’acheter à Pakefield ou Lowestoft. Quand Raphael me l’a donné, il s’est penché pour m’embrasser et il a dit : « Je suis désolé pour vous, Margaret. » C’est le genre de choses qu’on dit dans ces occasions-là, mais je n’ai pas eu le sentiment d’entendre une platitude. La phrase sonnait plutôt comme une excuse.

C’est le surlendemain que les cauchemars ont commencé. Je n’avais jamais souffert de cauchemars auparavant, même pas quand j’étais étudiante infirmière et que je faisais connaissance avec la mort. Maintenant, je redoute le moment d’aller me coucher et reste devant la télévision aussi tard que possible. C’est toujours le même rêve qui revient. Ronald Treeves est debout à côté du lit. Il est nu et son corps est couvert de sable mouillé. Ses cheveux en sont pleins et son visage aussi. Seuls ses yeux en sont exempts, et ils me regardent d’un air de reproche, comme pour me demander pourquoi je n’en ai pas fait plus pour le sauver. Je sais que je n’aurais rien pu faire. Je sais qu’il était mort bien avant que je découvre son corps. Pourtant, il reparaît nuit après nuit avec ce même regard accusateur, et tandis qu’il me fixe, du sable mouillé tombe par poignées de son visage ingrat et replet.

Maintenant que j’ai écrit tout cela peut-être me laissera-t-il en paix. Je ne crois pas avoir tendance à fabuler, mais il y a quelque chose de curieux dans cette mort, quelque chose que je devrais me rappeler et qui me nargue de quelque part dans un coin de ma tête. Quelque chose me dit que la mort de Ronald Treeves n’était pas une fin, mais un commencement.

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PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La malédiction de la Galigaï de Jean d’ Aillon

1617. Des malandrins osent un acte insensé : voler la recette des tailles de Normandie. Qui les a informés ? Concino Concini, maréchal d’Ancre, est-il mêlé à ce forfait ? Mystère, puisqu’il est assassiné peu après, et son épouse, Léonoa Galigaï, exécutée pour sorcellerie. Ultime audace : avant sa mort, cette dernière maudit ceux qui ont trahit son mari.1649. Tandis que se termine la Fronde des parlementaires parisiens, Gaston de Tilly, procureur à la prévôté de l’Hôtel du roi, découvre qui a tué son père trente ans plus tôt. Les voleurs de 1617 y sont-ils pour quelque chose ? Fougueux, épris de justice, il décide de mener l’enquête avec son ami Louis Fronsac. À leurs risques et périls puisqu’ils approchent de trop près un fidèle de Condé, lequel vient de sauver la royauté. Le Prince est-il complice de ce brigandage et de ces crimes ? Le coadjuteur Paul de Gondi participe-t-il à cette infâme entreprise ? Par-delà le temps, la malédiction de la Galigaï va-t-elle se réaliser ?image
Jean d’Aillon, qui vit à Aix-en-Provence, raconte depuis plusieurs années avec talent, exactitude historique et brio les aventures de Louis Fronsac. De La Conjuration des Importants, L’Enigme du clos Mazarin au récent Le Secret de l’enclos du Temple (paru chez Flammarion), ses best-sellers attirent un public enthousiaste et fidèle. A vous d’entrer dans ce cercle de passionnés.

1

La nuit tombait quand l’homme, emmitouflé dans un épais manteau de serge noire, laissa son cheval à la garde des deux Italiens qui l’avaient accompagné. Devant lui, la Seine roulait des flots furieux, tant le printemps avait été pluvieux.

À travers les mauvaises herbes détrempées par une récente ondée, il se dirigea lentement vers une bâtisse aux briques moussues et aux pans de bois vermoulus. Son toit de chaume, sur lequel poussaient quelques herbes, descendait par endroits jusqu’au sol. Une écurie la jouxtait, encore plus délabrée malgré de sommaires réparations faites avec des troncs à peine équarris, des morceaux de planches et de gros clous.

S’approchant, l’homme en noir sursauta au soudain grincement de l’enseigne de fer suspendue à une potence d’une taille telle qu’on aurait pu y accrocher un homme. Malgré la peinture écaillée du métal, on distinguait encore une carpe vaguement argentée.

Le ventre serré et le cœur battant le tambour, il tâtait continuellement le pistolet à rouet glissé à sa ceinture, comme si cette arme dérisoire pouvait lui offrir une quelconque sécurité là où il se rendait.

Le cabaret s’appelait la Carpe d’Argent. Longtemps lieu de rendez-vous des bateliers et des haleurs, la taverne était devenue, depuis quelques années, le refuge de soldats débandés, d’estropiats de grand chemin et de laboureurs sans terre.

En ce début d’avril 1617, la fureur des éléments ajoutait à la rapacité des receveurs des tailles et de la gabelle qui ruinaient le peuple. Les digues s’étant rompues, le fleuve avait inondé les campagnes, transformées en champs de boue. Gens et bêtes mouraient de faim. L’épidémie guettait. Pilleries, extorsions et violences devenaient les seuls moyens de survie pour ceux qui avaient tout perdu, et les prévôts des maréchaux1 restaient impuissants devant les bandes de brigands.

Bâtie sur de solides piliers de pierre et de bois, une rampe conduisait à l’entrée du cabaret. Devant la porte, l’homme s’arrêta, hésitant encore un instant.

Mais il n’avait pas le choix. S’il ne s’exécutait pas, ce seraient la ruine, la marque au fer rouge et les galères.

Il pénétra dans une salle au plancher grossier. En son milieu, une élévation de grosses pierres mal jointées formait un foyer. Un trou dans la toiture, par où pendait une crémaillère à laquelle était accroché un chaudron, permettait l’évacuation des fumées. Le plafond, en branches à peine équarries, était noirci d’une épaisse couche de suie.

Devant cette sommaire cheminée, un marmiton tournait une broche sur laquelle rôtissait une enfilade de canards. Près de lui, une vieille cuisinière emplissait des écuelles de soupe tirée du chaudron. Un peu partout pendaient des crochets de fer auxquels étaient suspendus lièvres et bécasses braconnés dans les bois environnants.

De part et d’autre du foyer se dressaient deux longues tables occupées par quelques douzaines d’hommes. Pas de femmes, sinon des servantes maigres au teint hâve. Malgré les cris et les chants d’ivrognes qui allaient bon train, l’endroit paraissait lugubre et inquiétant.

Avisant une place libre, l’homme en noir s’installa entre deux individus sentant particulièrement mauvais. Avec son couteau, l’un d’eux s’amusait à couper en deux les cafards traversant la table.

Très vite une servante posa un pot de clairet devant le visiteur. Il commença à boire, à petites gorgées, écoutant vaguement les conversations proférées en patois normand. Avec inquiétude, il remarqua les molosses sommeillant près du foyer. Son autre voisin, celui qui ne découpait pas la vermine, avalait une bouillie grise avec ses doigts.

L’homme en noir observa alors que les conversations faiblissaient. Puis il remarqua les regards hostiles. La tension devint soudain palpable, oppressante.

— T’es qui ? demanda brusquement un escogriffe apparu en face de lui.

Il lui manquait une oreille, un index et ses autres doigts étaient noirs de crasse.

Inquiet, l’homme en noir le considéra sans répondre.

— Je cherche quelqu’un, balbutia-t-il.

— Qui ?

— Petit-Jacques.

Les conversations cessèrent immédiatement.

— Tu lui veux quoi, à Petit-Jacques ? questionna l’escogriffe en plissant les yeux.

— P… parler.

— Petit-Jacques est pas un parleur, intervint le voisin à la bouillie.

Quelques ricanements menaçants retentirent. L’homme en noir frissonna. Il n’aurait jamais dû accepter la proposition du maréchal d’Ancre. Tout cela allait mal finir, pour lui. Il parvint à déglutir avant de demander poliment :

— Savez-vous où il est, monsieur ?

L’escogriffe hocha lentement la tête, puis glissa quelques mots à son voisin qui se leva pour se diriger vers le fond de la salle.

Les conversations reprirent et plus personne ne s’intéressa à l’homme en noir. Celui-ci hésita. Et s’il s’en allait maintenant ? Il dirait à Gramucci et à Nardi ne pas avoir trouvé Petit-Jacques. Il terminait son verre et s’apprêtait à se lever quand celui qui était parti revint, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Petit, trapu, un regard vif malgré des yeux délavés, des poils épars sur des joues boutonneuses, le nouveau venu portait un grand coutelas à la ceinture et surtout, un masque de cuir sur le haut du visage. Deux hommes plus âgés l’accompagnaient.

— C’est toi qui me cherches ? s’enquit-il en considérant attentivement l’inconnu.

— Oui, monsieur. Si vous êtes Petit-Jacques.

— T’es un archer du prévôt, un exempt ?

— Non, monsieur, je vous en donne ma parole.

— Ta parole ! Mets-toi debout et enlève ton manteau !

Le silence s’établit à nouveau, étouffant et menaçant. Tous les regards étaient tournés vers lui. Malgré la chair de poule qui le faisait trembler, l’homme en noir insista d’une voix peu rassurée :

— Si vous êtes Petit-Jacques, j’ai juste besoin de vous parler un instant.

— J’aime pas répéter…

La voix, traînante, suggérait une sanction à coup sûr épouvantable.

Le visiteur inclina la tête, se leva et défit les attaches de son manteau, laissant apparaître son pistolet, sa dague et son épée.

— Corne bouc ! Tu as vu, Fouille-Poche ? Le monsieur part en guerre !

Il s’adressait à un de ses compagnons. La saillie fit rire l’assistance.

— Prends-lui tout ça.

L’autre s’avança et ôta pistolet, dague et épée. L’homme en noir se laissa faire, songeant que rien ne se déroulait comme on le lui avait assuré.

— Maintenant, parle !

— C’est une proposition… qui… qui ne regarde que vous, monsieur, bredouilla-t-il, apeuré.

Petit-Jacques parut hésiter avant de hocher la tête.

— Viens avec moi !

Il s’adressa à ses compagnons :

— Vous autres, vérifiez qu’il n’y a pas d’archers dehors.

— Deux domestiques m’attendent, tenta d’expliquer le visiteur.

Mais Petit-Jacques était déjà parti vers le fond de la pièce, aussi le suivit-il, l’estomac noué.

Ils passèrent une porte et entrèrent dans un cabinet. Sur un tonneau se trouvaient des chopines vides et un pistolet à rouet. Une fenêtre ouvrait sur la Seine dont les flots grondaient.

— Regarde ! ordonna Petit-Jacques.

L’homme en noir s’approcha et vit une barque amarrée en bas d’une échelle.

— Si t’es du prévôt, tu es mort et je file par là. Maintenant, parle !

— Je ne suis pas au prévôt, au contraire. (Il déglutit.) On m’a dit que c’est vous qui aviez volé les dix-huit mille livres de la taille au receveur de Coutances, sur le grand chemin de Caen, malgré l’escorte. Que ce serait vous aussi qui auriez pris la recette de la gabelle d’Alençon. Vous, encore, qui auriez emporté les fonds que le contrôleur de l’élection2 conduisait au receveur de la généralité.

— Compaing, tu en sais trop ! gronda l’autre en le saisissant par le cou.

— Attendez ! Écoutez-moi, je vous en supplie ! glapit l’homme en noir en essayant de se dégager. On m’a dit aussi que vous êtes le marinier le plus adroit ici et que personne ne connaît mieux la Seine que vous…

— Qui t’as clabaudé tout ça ? aboya Petit-Jacques, en le lâchant.

— C’est sans importance ! Ce qui compte, c’est ceci : une barque partira de Rouen dans trois jours. Elle transportera un chargement d’or envoyé par le receveur général au trésorier de l’Épargne, à Paris. J’ai besoin de votre aide pour le prendre.

Petit-Jacques recula d’un pas et une étrange lueur s’alluma dans ses yeux délavés.

— Raconte !

— Je saurai l’heure du départ, mais il y aura des gens armés à bord.

— Combien ?

— Je l’ignore, mais pas plus de trois ou quatre.

— Ils ne me poseront pas de problème. La barque remontera à la voile ?

— Non, elle sera halée. Mais un halage escorté de mousquetaires.

— Combien ?

— Beaucoup, une centaine.

Le brigand secoua la tête.

— C’est trop dangereux !

— Bien sûr que c’est dangereux ! Mais votre part sera à la hauteur du risque.

Petit-Jacques parut hésiter. Finalement, il laissa tomber :

— Je veux mille pistoles !

— Non.

— Alors, file et ne reviens plus ! Je garde tes armes pour m’avoir dérangé.

— Pas mille pistoles. Cinq mille3, lança l’homme en noir, reprenant de l’assurance et comme pour le défier.

Il était sûr, ainsi, que le bandit allait l’écouter.

Petit-Jacques parut stupéfait, puis gronda :

— Ne te moque pas, compère !

— Je ne me moque pas, il y aura cinq mille pistoles pour vous si l’entreprise réussit. Bien plus que pour moi qui en aurai à peine le dixième.

Le truand resta silencieux. Qui était cet homme ? Cette affaire ressemblait furieusement à un piège du prévôt des maréchaux de Rouen.

— Qui t’envoie ?

— Vous ne les connaissez pas, ce sont des Italiens.

Il y avait beaucoup d’Italiens autour du gouverneur de Normandie, songea Petit-Jacques. Et ils avaient la réputation d’être des voleurs. Peut-être que tout ça était vrai, après tout.

— Combien y a-t-il dans ce chargement ? demanda-t-il enfin.

— D’abord, répondez-moi, insista l’homme en noir. En êtes-vous capable ?

— Certainement.

— Il y aura aussi une condition.

— Laquelle ?

— Les cinq mille pistoles seront pour vous uniquement. Il ne devra pas rester de témoins.

— Possible… Mais toi et tes amis s’en chargeront, fit Petit-Jacques en le désignant de l’index.

— S’il le faut…

— Soyez surtout certain que vous ne jouerez pas des épinettes4 avec moi. En cas de piège, ou si vous envisagez de vous débarrasser de moi après, vous le payerez de votre vie. Je prendrai mes précautions. Puisque vous me connaissez, vous n’ignorez rien des sévices qu’endurent ceux qui me trahissent…

L’homme en noir le savait. On avait récemment retrouvé un complice de Petit-Jacques dans la Seine. Sans mains, sans pieds et surtout la chair à vif, complètement écorché.

— Vous pouvez être certain de ma loyauté et de la personne qui m’envoie, dit-il d’une voix quand même hésitante.

— J’y compte ! Maintenant, dites-moi exactement ce qu’il y a dans cette barque ?

Le visiteur hésita un instant. Mais ne venait-il pas de promettre d’être loyal ?

— Les tailles de Normandie. Plus d’un million de livres.

*

Jacques Mondreville, commis à la recette de l’élection de Vernon, était chargé de la taille, cet impôt que le roi levait sur ceux qui n’étaient ni nobles ni religieux, à raison de leur fortune ou de leur revenu.

À l’origine, redevance féodale perçue par le seigneur, la taille était devenue au fil des siècles le principal impôt levé sur les personnes, tandis que la gabelle, les octrois ou les aides se calculaient sur le sel ou les marchandises.

Sa collecte suivait des règlements tatillons. Chaque année, un brevet de taille, c’est-à-dire le montant total de l’impôt, se voyait fixer en conseil royal avant d’être réparti entre les généralités. La Normandie était constituée de deux généralités : celle de Rouen et celle de Caen. La première était subdivisée en élections, dont celle de Vernon où travaillait précisément Jacques Mondreville.

À Vernon, un élu5 et son lieutenant chevauchaient à travers les paroisses pour évaluer les biens des taillables de manière à ce que chacun payât à proportion de sa richesse. Les sommes collectées étaient ensuite portées au receveur qui les transmettait au receveur général de Rouen.

Forcément, les malversations étaient nombreuses. Comme celui qui manie la poix en retient quelque chose entre ses doigts, ceux qui manient les finances en prennent par leurs mains leur part et ne s’oublient guère, disait-on. Mais que pouvait-on faire, sinon exécuter de temps en temps, après d’effroyables tourments, les détourneurs qui se faisaient prendre ?

Puisque chacun tentait de payer une taille plus faible que celle exigée, voire d’en être exempté, Mondreville proposait aux plus riches de réduire le montant de leur impôt, moyennant une honnête rétribution. Habile, il falsifiait les comptes en veillant toujours à ce que d’autres paroisses soient redevables des sommes retirées à ceux qu’il avait corrompus.

Ainsi était-il persuadé qu’il ne pouvait être pris.

Pourtant, au début du mois d’avril, il avait été convoqué par le procureur de la généralité de Rouen pour s’expliquer quant à une dénonciation dont il faisait l’objet. Il s’était vu perdu, sachant qu’un procès le conduirait immanquablement aux galères après avoir été marqué du sceau de l’infamie ; aussi s’apprêtait-il à quitter le pays quand, le lendemain de la convocation, à l’aube crevant, un peloton de gardes s’était arrêté devant son logis de Verneuil, près de la collégiale Notre-Dame. La troupe était menée par un homme sec, au visage dur et fier doté d’une moustache en pointe, d’une courte barbe et de cheveux courts brossés en arrière. Il s’annonça comme étant Balthazar Nardi, secrétaire du maréchal d’Ancre, le gouverneur de Normandie.

Sous bonne garde, Mondreville avait été mis sur un cheval et conduit à Rouen. Traité sans égard durant le trajet, ses questions et supplications n’avaient donné lieu à aucune réponse. Après une chevauchée épuisante de quatorze heures, il avait été enfermé dans un cagibi du Logis des gouverneurs, dans le château ducal, à peine alimenté d’un morceau de pain noir et d’une cruche d’eau.

Le lendemain, Balthazar Nardi l’avait introduit dans une grande salle lambrissée où se tenaient deux hommes. Le premier, la trentaine, ventripotent et vigoureux, vêtu de drap noir, tenait à la fois de l’avocat et du bravo6 avec son chapeau droit, sans plume ni ruban, et sa lourde brette pendue à un baudrier de buffle. Mondreville apprit par la suite qu’il se nommait Bernardo Gramucci et était le secrétaire de l’épouse du maréchal, Léonora Galigaï.

Mais Mondreville n’eut de regard que pour le second. De taille moyenne avec un visage fin et nerveux éclairé par des yeux de félin, celui-ci était richement vêtu d’un habit de soie turquoise brodé d’or. Pourtant, malgré cette élégance de façade, il avait tout de l’aventurier avec ses bagues aux doigts, sa rapière de Tolède à la garde couverte de diamants et sa miséricorde à la poignée dorée.

À sa grande surprise, le commis des tailles reconnut le maréchal d’Ancre qu’il avait vu à Rouen lorsque, nouveau gouverneur, celui-ci avait reçu le corps de ville.

Il se jeta à genoux.

*

Concino Concini, maréchal de France, était gouverneur de Normandie depuis un an. Par ailleurs commandant du château de Caen, gouverneur de Rouen et de Pont-de-l’Arche – la forteresse qui commandait les passages vers la Normandie – chef du Conseil royal et amant de la régente, Marie de Médicis, il était surtout l’homme le plus riche, le plus puissant et… le plus haï de France.

On le disait issu d’une famille de petite noblesse. On prétendait qu’il aurait fait ses études à Pise, gaspillant sa fortune en garces et au jeu, puis que, ruiné, il s’était fait bretteur, ensuite croupier de tripot, ne vivant plus finalement que d’escroqueries et de débauches, devenant même un travesti vendant ses charmes sous le nom d’Isabelle. C’est tout au moins ce que rapportaient ses ennemis.

Quand Marie de Médicis avait été choisie par Henri IV comme épouse, Concino Concini était parvenu à embarquer sur la flotte de seize vaisseaux et galères portant les deux mille Italiens de la suite de la future reine. La veille de son départ, ayant offert à boire à ses compagnons de sac et de corde, ceux-ci lui avaient demandé ce qu’il espérait gagner à Paris. Il avait répondu : « La fortune ou la mort. »

Durant le voyage, Concini avait fait la connaissance d’une femme plus âgée que lui, naine d’une incroyable laideur. Et, malgré sa répulsion, l’avait séduite.

Léonora, qui glaçait d’horreur ceux qui la voyaient sans voile, était la coiffeuse de Marie de Médicis. Fille de sa nourrice et d’un menuisier, le grand-duc de Toscane l’avait choisie comme compagne pour sa fille, afin que celle-ci ne reste pas seule au palais Pitti où elle se mourait d’ennui.

Hideuse, Léonora l’était. Mais au-delà des apparences, il s’agissait d’une personne rusée et ambitieuse, dotée d’un esprit puissant lui ayant rapidement permis de gouverner la princesse à son gré. Concino Concini l’ayant deviné, il avait décidé de capter la confiance de la future reine de France à travers sa favorite.

Tout habile qu’elle était, Léonora n’avait pourtant soupçonné en rien la perfidie de son jeune amant. Ayant renoncé à l’amour à cause de sa disgrâce physique, elle était tombée sous le charme de l’ancien travesti. Si bien qu’arrivée à Paris, elle n’était plus amoureuse mais esclave d’une passion dévorante. La reine, qui l’avait anoblie en lui donnant le nom des Galigaï, s’était indignée. En vain. Si bien que Marie de Médicis avait accepté de recevoir le bellâtre. À son tour séduite par sa prestance, elle avait consenti aux fiançailles afin de garder près d’elle le bel Italien.

En peu d’années, l’aventurier était devenu premier gentilhomme de la chambre. Riche à millions, nommé conseiller d’État après la mort de Henri IV avant de devenir marquis d’Ancre, gouverneur de la ville d’Amiens et lieutenant général du roi en Picardie, il s’était vu élevé au rang de maréchal de France en novembre 1613. Il exigeait désormais qu’on l’appelle « Monseigneur » et « Excellence ».

Pour sa réussite incroyable, Concini avait suscité la jalousie et la colère des grands du royaume, écartés des charges lucratives. Quant au peuple, écrasé d’impôts, il fustigeait l’estranger, fourbe et arrogant. Comparé d’abord à Arlequin, le bouffon fanfaron de la commedia dell’arte, puis surnommé le coyon infecté, il était désormais l’objet des railleries les plus vulgaires. On le traitait de bardachon7, de sorcier et de magicien. On l’accusait d’avoir volé des millions à l’État. Ses ennemis collaient des placards insultants devant sa maison, surnommée « laprincipauté de Lucifer », et, deux ans auparavant, on avait découvert à Amiens une mine8 creusée jusqu’à sa chambre dans l’intention de le surprendre sur place et de le pétarder, raison pour laquelle il avait échangé le gouvernement d’Amiens contre celui de Normandie.

Dès lors, objet de haine, Concini disposait de peu de fidèles, sinon une clientèle de parvenus et de nobliaux attachés au vent de sa fortune. Il tenait le royaume de France par les sens de la reine et une féroce répression, couvrant Paris de potences et faisant décapiter ceux qui complotaient contre lui.

Les seuls en qui il avait confiance étaient ses compatriotes.

*

— C’est donc vous, monsieur Mondreville ? s’enquit le maréchal avec un furieux accent italien.

— C’est moi, Votre Illustrissime Seigneurie. Je suis entièrement à votre service, répondit le commis de la taille, les yeux baissés.

— Monsieur le procureur m’a transmis votre dossier. La corruption gangrène le royaume, aussi m’a-t-il conseillé un exemple pour y mettre fin, et vous en seriez un bon !

— Pitié, monseigneur ! balbutia Mondreville. J’ai été tenté, je le reconnais, mais je vous promets de ne jamais recommencer.

L’Italien soupira, levant une main indécise avec une attitude apprise lorsqu’il jouait la commedia.

— Vous paraissez sincère… Mais puis-je vous croire ?

— Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Relevez-vous, grinça le maréchal d’Ancre, qui se mit à faire quelques pas sous le regard, mi-ironique, mi-dégoûté, de Balthazar Nardi et de Bernardo Gramucci.

— Vous connaissez la situation en France, monsieur Mondreville…

Sans attendre de réponse, le maréchal d’Ancre poursuivit :

— … Vous savez comme moi combien est grande l’insolence de quelques princes et ducs qui veulent être les maîtres de Sa Majesté. Chacun connaît leurs rebellions. Hélas ! ces perturbateurs du repos de l’État trouvent une complicité dans les cours souveraines. Bien que le roi ait besoin d’argent pour lever une armée contre ces rebelles, la Cour des aides, le Parlement et la Chambre des comptes se liguent afin qu’il ne puisse disposer à sa guise des sommes lui appartenant ! Cela doit changer !

Mondreville hocha du chef, jugeant qu’on lui demandait sans doute d’approuver ce discours dont il ne comprenait en rien la finalité.

— Il existe un moyen simple pour Sa Majesté de disposer à son gré des sommes dont elle a besoin… C’est de les prendre à la source. N’est-il pas vrai ?

— Peut-être, Votre Illustrissime Seigneurie, balbutia Mondreville.

— Imaginons, mon ami, que je vous garde à mon service, c’est-à-dire au service de Sa Majesté…

— Je vous serai éternellement reconnaissant, votre Illustrissime Seigneurie, et vous n’aurez jamais de serviteur plus fidèle.

— C’est à voir… Seriez-vous prêt à risquer votre vie pour moi ?

Sa vie ? Mondreville hésita, mais la chance ne passait pas deux fois, affirmait-on, et il pensait être assez adroit pour se retirer du jeu si les risques se révélaient trop grands.

— Certainement, Votre Illustrissime Seigneurie, mentit-il.

— Nous allons vérifier. Avez-vous entendu parler de Petit-Jacques ?

— Le brigand ? Comme tout le monde, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Je veux que vous le rencontriez.

— Moi ?

— Vous !

— Je… je le ferai si vous le désirez, monseigneur, mais j’ignore où le trouver, bredouilla le piégé, sans comprendre dans quelle nasse on l’enfermait. Toute la maréchaussée est à ses trousses depuis qu’il a volé la recette d’un receveur et dévalisé un marchand de vin transportant sa cargaison sur la Seine, près de Mantes.

— Oh ! il a osé bien pis, mais j’ai mes informateurs et je sais où il se trouve. En revanche, ce sera à vous de le convaincre de travailler pour moi, et ceci sans qu’il vous tue. Auparavant, vous allez me faire le serment de m’obéir en tout et envers tout. Il y a là une Bible et un crucifix. Vous signerez ensuite cet acte, sur cette table. Après, nous parlerons…

Mondreville, qui ne pouvait plus reculer, s’approcha du Livre saint et jura d’obéir sans discuter à Son Illustrissime Seigneurie le maréchal d’Ancre. Puis il prit l’acte préparé et le lut.

Le texte lui donna la chair de poule. Il s’engageait en effet à voler les tailles de Normandie pour les remettre au maréchal d’Ancre en échange d’une part de cinq mille livres. Cet engagement lui parut insensé et irréalisable, mais avait-il le choix ? Sans hésiter plus, il trempa la plume d’oie dans l’encrier et parapha le document.

— Vous avez fait le bon choix, monsieur. N’oubliez pas qu’en me servant, vous servez le roi. Mon ami Balthazar Nardi, qui a fait ses études avec moi à Pise et qui est mon avocat – autant vous dire qu’il est un autre moi-même – va vous expliquer ce que j’attends de vous.

— Vous le savez, monsieur Mondreville, les sommes que les receveurs encaissent ont une triple destination assignée par un ordre du roi, débuta Balthazar Nardi sur le ton d’un homme de loi.

— Oui, monsieur. C’est la distribution des finances.

— C’est cela. Une partie est affectée aux dépenses locales, comme les appointements d’officiers, les travaux publics ou les arrérages de rentes, une autre conservée par le receveur, enfin, le reste transporté à la caisse dont dépend le receveur, c’est-à-dire à la recette générale ou à l’Épargne, à Paris. Cette opération, appelée la voiture des deniers, se révèle particulièrement délicate, car on doit prendre des précautions à la fois contre l’insécurité des chemins et la malhonnêteté des receveurs. Une première vérification est faite au départ par un élu délégué ou un trésorier de France. Ensuite, comme le convoi est exposé à être attaqué et pillé par les gens de guerre et les vagabonds sur le grand chemin, les archers de la prévôté sont tenus d’escorter le transport. Malgré ces précautions, de nombreuses attaques contre le voiturage des deniers se sont produites au cours des derniers mois. Devant l’insécurité des routes, le receveur général de Rouen a décidé d’envoyer les tailles à Paris dans une gabarre halée protégée par une centaine de mousquetaires à cheval. Comme aucune attaque ne sera possible dans ces conditions, il fera transporter un million de livres sans aucune pièce d’argent. Uniquement de l’or.

— Un… million ! C’est impossible !

— La recette a été comptée ces jours-ci et placée dans deux cents sacs, eux-mêmes mis dans vingt caisses9. La gabarre n’étant pas très grande, deux personnes suffiront à la manœuvrer, mais il y aura aussi deux archers et un sergent pour la protéger. Le halage se fera par un attelage de quatre mulets. Avec les cent mousquetaires, qui oserait attaquer ce convoi ?

— Petit-Jacques ! balbutia Mondreville.

Concini sourit et lui prit la main qu’il pressa affectueusement en ajoutant :

— Aimez-moi, monsieur et je vous ferai favour, mais je vous assure aussi que je vous ferai mangier vos doigts si vous contrariez mes volontés, ou si vous me trahissez.

Le maréchal d’Ancre adressa alors un signe à Nardi pour qu’il raccompagne le commis.

Dès que les deux hommes furent sortis, il dit à Bernardo Gramucci :

— Je rentre à Paris demain, Bernardo10. Je reviendrai le 7 avril et je vous verrai alors pour savoir où en est l’affaire.

*

Voilà pourquoi le jeune Mondreville, contraint par Concino Concini de devenir plus malhonnête encore, s’était retrouvé, à la Carpe d’Argent, en présence du plus redoutable bandit de Normandie.

Les prévôts des maréchaux, et leurs lieutenants, réprimaient les crimes et délits dans les campagnes.

L’élection était la subdivision administrative de la généralité, au niveau de laquelle était récoltée la taille.

Environ cinquante mille livres.

Tricher, tromper.

Les élus étaient des officiers chargés de l’assiette et de la perception des impôts dans les pays d’élection. La collecte était différente dans les pays d’états qui possédaient des assemblées décidant du montant de l’impôt.

Homme de main chargé d’exécuter de basses besognes.

Sodomite.

Tunnel empli de poudre.

Un écu de trois livres faisait environ 3 grammes. Cela représentait donc une tonne d’or.

10 Selon Arnauld d’Andilly (Journal) le maréchal d’Ancre se trouvait en Normandie du 1er février au 28 mars. Il revint effectivement le 7 avril et rentra à Paris le 17.

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PREMIÈRES LIGNE #88

PREMIÈRES LIGNE #88

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le tableau papou de Port-Vila

roman noir mis en couleurs par Heinz von Furlau de Didier Daeninckx, Joe G. Pinelli postface par Dietrich Krüger

Depuis que j’ai refait les peintures, à la maison, je n’ose plus percer les murs pour accrocher à nouveau les quelques œuvres que les hasards de la vie m’ont permis de glaner. Elles s’entassent dans une pièce, adossées aux parois, recouvertes de linges qui les protègent de notre avenir de poussière. Il y a là un tableau naïf peint par un rescapé du tremblement de terre de Port-au-Prince, une série de photos accompa- gnées de la signature décidée de Willy Ronis, des sérigraphies de Mélik Ouzani, le moulage en pâte à papier d’une bouche d’égout réalisé par Rachid Khimoun, des miniatures malgaches, une gravure de Krikor Bedikian représentant la tête échevelée d’un poète arménien, des croquis à charge d’amis caricaturistes, des statuettes en bois coloré qu’on désigne, dans les méandres du Sepik, sous le nom d’ancêtres, un paysage soyeux en patchwork pressé entre deux plaques de verre, une flèche faîtière de Kanaky, les linogravures originales accompagnant le tirage de tête d’un livre d’artiste, une Péruvienne pensive, buste incliné, en terre cuite, un dessin de maternelle d’Aurélie qu’on pourrait croire de Miró enfant, une toile à l’acrylique, motifs symétriques, d’une Aborigène australienne de Kintore, une vue du canal Saint-Denis, à l’hiver 1962, posée à l’huile par Jürg Kreienbühl sur un morceau d’Isorel.

Au cours des vingt années qui ont précédé le grand nettoyage, des dizaines d’autres images sont venues enrichir la collection sans que je trouve le temps de les encadrer, de les protéger, avant de les exposer aux regards. Elles s’empilent dans des cartons à dessin où j’ai fini parles oublier comme ce paysage à l’encre de Chine de Heinz von Furlau, un peintre dont j’ignorais tout

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Et Malecturothèque

crimes

PREMIÈRES LIGNE #87, La daronne de Hannelore Cayre

PREMIÈRES LIGNE #87

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

La daronne, Hannelore Cayre

1

L’argent est le Tout

Mes fraudeurs de parents aimaient viscéralement l’argent. Pas comme une chose inerte qu’on planque dans un coffre ou que l’on possède inscrit sur un compte. Non. Comme un être vivant et intelligent qui peut créer et tuer, qui est doué de la faculté de se reproduire. Comme quelque chose de formidable qui forge les destins. Qui distingue le beau du laid, le loser de celui qui a réussi. L’argent est le Tout ; le condensé de tout ce qui s’achète dans un monde où tout est à vendre. Il est la réponse à toutes les questions. Il est la langue d’avant Babel qui réunit tous les hommes.

Il faut dire qu’ils avaient tout perdu, y compris leur pays. Il ne restait plus rien de la Tunisie française de mon père, rien de la Vienne juive de ma mère. Personne avec qui parler le pataouète ou le yiddish. Pas même des morts dans un cimetière. Rien. Gommé de la carte, comme l’Atlantide. Ainsi avaient-ils uni leur solitude pour aller s’enraciner dans un espace interstitiel entre une autoroute et une forêt afin d’y bâtir la maison dans laquelle j’ai grandi, nommée pompeusement La Propriété. Un nom qui conférait à ce bout de terre sinistre le caractère inviolable et sacré du Droit ; une sorte de réassurance constitutionnelle qu’on ne les foutrait plus jamais dehors. Leur Israël.

Mes parents étaient des métèques, des rastaquouères, des étrangers. RausUne main devant, une main derrière. Comme tous ceux de leur espèce, ils n’avaient pas eu beaucoup le choix. Se précipiter sur n’importe quel argent, accepter n’importe quelles conditions de travail ou alors magouiller à outrance en s’appuyant sur une communauté de gens comme eux ; ils n’avaient pas réfléchi longtemps.

Mon père était le PDG d’une entreprise de transport routier, la Mondiale, dont la devise était Partout, pour tout. “PDG”, un mot qui ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner un métier comme dans Il fait quoi ton papa ? – Il est PDG…, mais dans les années 70 ça se disait. Ça allait avec le canard à l’orange, les cols roulés en nylon jaune sur les jupes-culottes et les protège-téléphones fixes en tissu galonné.

Il avait fait fortune en envoyant ses camions vers les pays dits de merde dont le nom se termine par –an comme le Pakistan, l’Ouzbékistan, l’Azerbaïdjan, l’Iran, etc. Pour postuler à la Mondiale il fallait sortir de prison car, d’après mon père, seul un type qui avait été incarcéré au minimum quinze ans pouvait accepter de rester enfermé dans la cabine de son camion sur des milliers de kilomètres et défendre son chargement comme s’il s’agissait de sa vie.

Je me vois encore comme si c’était hier en petite robe de velours bleu marine avec mes chaussures vernies Froment-Leroyer, à l’occasion de l’arbre de Noël, entourée de types balafrés tenant dans leurs grosses mains d’étrangleurs de jolis petits paquets colorés. Le personnel administratif de la Mondiale était à l’avenant. Il se composait exclusivement de compatriotes pieds-noirs de mon père, des hommes aussi malhonnêtes que laids. Seule Jacqueline, sa secrétaire personnelle, venait rehausser le tableau. Avec son gros chignon crêpé dans lequel elle piquait avec coquetterie un diadème, cette fille d’un condamné à mort sous l’Épuration avait un air classieux qui lui venait de sa jeunesse à Vichy.

Cette joyeuse équipe infréquentable sur laquelle mon père exerçait un paternalisme romanesque, lui permettait en toute opacité d’acheminer des cargaisons dites additionnelles à ses convois. C’est ainsi que le transport de morphine-base avec ses amis corses-pieds-noirs puis d’armes et de munitions avait fait la fortune de la Mondiale et de ses employés royalement payés jusqu’au début des années 80Pakistan, Iran, Afghanistan, je n’ai pas honte de le dire, mon papa-à-moi a été le Marco Polo des Trente Glorieuses en rouvrant les voies commerciales entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Toute critique de l’implantation de La Propriété était vécue par mes parents comme une agression symbolique si bien que nous ne parlions jamais entre nous du moindre aspect négatif de l’endroit : du bruit assourdissant de la route qui nous obligeait à hurler pour nous entendre, de la poussière noire et collante qui s’insinuait partout, des vibrations ébranlant la maison ou de la dangerosité extrême de cette six voies où un acte simple comme rentrer chez soi sans se faire percuter par l’arrière relevait du prodige.

Ma mère ralentissait trois cents mètres avant le portail afin d’aborder le bateau en première, warning allumé, sous un tonnerre de klaxons. Mon père, les rares fois où il était là, pratiquait avec sa Porsche une forme de terrorisme du frein moteur, faisant hurler son V8 en rétrogradant de deux cents à dix à l’heure en quelques mètres, contraignant celui qui avait le malheur de le suivre à des embardées terrifiantes. Quant à moi, évidemment je n’ai jamais eu la moindre visite. Lorsqu’une copine me demandait où j’habitais, je mentais sur mon adresse. De toute façon personne ne m’aurait crue.

Mon imagination d’enfant avait fait de nous des gens à part : le peuple de la route.

Cinq faits divers étalés sur trente ans sont venus confirmer cette singularité : en 1978, au numéro 27 un gosse de treize ans avait massacré, avec un outil de jardin, ses deux parents et ses quatre frères et sœurs dans leur sommeil. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, il a répondu qu’il avait besoin de changement. Au 47 dans les années 80 a eu lieu une affaire particulièrement sordide de séquestration d’un vieillard torturé par sa famille. Dix années plus tard, au 12, s’était installée une agence matrimoniale, en fait un réseau de prostitution de filles d’Europe de l’Est. Au 18 on a retrouvé un couple momifié. Et au 5, récemment, un dépôt d’armes djihadiste. Tout ça est dans le journal, je ne l’ai pas inventé.

Pourquoi tous ces gens ont-ils choisi de vivre là-bas ?

Pour une partie d’entre eux, dont mes parents, la réponse est simple : parce que l’argent aime l’ombre et que de l’ombre il y en a à revendre sur le bord d’une autoroute. Les autres, c’est la route qui les a rendus fous.

Un peuple à part donc, parce qu’à table, lorsque nous entendions des crissements de pneus, fourchette levée, nous faisions silence. S’ensuivaient un bruit extraordinaire d’écrabouillement de ferraille puis un calme remarquable, sorte de discipline du glas que s’imposaient les automobilistes longeant au pas le méli-mélo de chairs et de carrosseries qu’étaient devenus ceux qui comme eux allaient quelque part.

Lorsque cela se passait devant chez nous, aux alentours du 54, ma mère appelait les pompiers puis nous laissions le repas en plan pour aller à l’accident, comme elle disait. Nous sortions les chaises pliantes et nous y rencontrions nos voisins. Ça se donnait en général le week-end à la hauteur du 60 où s’était installée la boîte de nuit la plus populaire de la région avec ses sept ambiances. Et qui dit boîte dit accidents prodigieux. C’est dingue le nombre de gens ivres morts qui arrivent à s’entasser dans une voiture pour y mourir en emportant dans leur élan de joyeuses familles lancées sur la route des vacances en pleine nuit pour se réveiller face à la mer.

Ainsi, le peuple de la route a assisté de très près à un nombre considérable de drames avec des jeunes, des vieux, des chiens, des morceaux de cervelle et de la boyasse… et ce qui m’a toujours surprise, c’est de ne jamais avoir entendu le moindre cri de la part de toutes ces victimes. À peine un oh là là prononcé tout bas par celles qui parvenaient jusqu’à nous en titubant.

Pendant l’année mes parents se terraient comme des rats derrière leurs quatre murs, se livrant à des calculs tant alambiqués qu’avant-gardistes d’optimisation fiscale, traquant dans leur mode de vie le moindre signe extérieur de richesse, leurrant ainsi la Bête attirée par des proies plus grasses.

Mais en vacances, une fois sortis du territoire français, nous vivions comme des milliardaires dans des hôtels suisses ou italiens à Bürgenstock, Zermatt ou Ascona, aux côtés des vedettes de cinéma américaines. Nos Noëls nous les passions au Winter Palace à Louxor ou au Danieli à Venise… et ma mère reprenait vie.

Dès son arrivée, elle se ruait dans les boutiques de luxe pour acheter vêtements, bijoux et parfums, pendant que mon père faisait sa récolte d’enveloppes kraft bourrées de liquide. Le soir, il ramenait devant la porte de l’hôtel la Thunderbird décapotable blanche qui suivait je ne sais comment nos pérégrinations offshore. Même chose pour le Riva qui apparaissait comme par magie sur les eaux du lac des Quatre-Cantons ou sur celles du Grand Canal de Venise.

Il me reste beaucoup de photos de ces vacances fitzgéraldiennes mais je trouve que deux d’entre elles les contiennent toutes.

La première représente ma mère en robe à fleurs roses, posant près d’un palmier tranchant tel un pschitt vert sur un ciel d’été. Elle tient sa main en visière afin de protéger ses yeux déjà malades de la lumière du soleil.

L’autre est une photo de moi aux côtés d’Audrey Hepburn. Elle a été prise un 1er août, jour de la fête nationale suisse, au Belvédère. Je mange une grosse fraise melba noyée dans la chantilly et le sirop et, alors que mes parents sont sur la piste et dansent sur une chanson de Shirley Bassey, on tire un feu d’artifice magnifique qui se reflète sur le lac des Quatre-Cantons. Je suis bronzée et je porte une robe Liberty à smocks bleus qui vient rehausser le bleu-Patience de mes yeux, tel que mon père avait surnommé leur couleur.

L’instant est parfait. Je rayonne de bien-être comme une pile atomique.

L’actrice a dû sentir cette félicité immense car elle s’est spontanément assise à mes côtés pour me demander ce que je voulais faire quand je serais plus grande.

– Collectionneuse de feux d’artifice.

– Collectionneuse de feux d’artifice ! Mais comment tu veux collectionner une chose pareille ?

– Dans ma tête. Je voyagerai autour du monde pour tous les voir.

– Tu es la première collectionneuse de feux d’artifice que je rencontre ! Enchantée.

Là, elle a hélé un photographe de ses amis afin qu’il immortalise ce moment inédit. Elle a fait tirer deux photos. Une pour moi et une pour elle. J’ai perdu et oublié jusqu’à l’existence de la mienne mais j’ai revu la sienne par hasard dans un catalogue de vente aux enchères avec la légende : La petite collectionneuse de feux d’artifice, 1972.

Cette photo avait saisi ce que ma vie d’autrefois promettait d’être : une vie avec un avenir beaucoup plus éblouissant que tout le temps qui s’est écoulé depuis ce 1er août.

Après avoir couru pendant toutes les vacances à travers la Suisse pour ramener un tailleur ou un sac à main, la veille du départ, ma mère coupait toutes les étiquettes des vêtements neufs qu’elle avait accumulés et transvasait le contenu de ses flacons de parfum dans des bouteilles de shampoing au cas où l’inquisition douanière nous demande avec quel argent nous avions acheté toutes ces nouveautés.

Et pourquoi m’a-t-on appelée Patience ?

Mais parce que tu es née à dix mois. Ton père nous a toujours dit que c’était la neige qui l’avait empêché de sortir la voiture pour venir te voir après l’accouchement, mais la vérité, c’était qu’après une attente aussi longue, il était juste archi déçu d’avoir une fille. Et tu étais énorme… cinq kilos… un monstre… et d’un moche… avec la moitié de ta tête écrasée par les forceps… Quand enfin on est arrivé à t’extirper hors de mon corps, il y avait autant de sang autour de moi que si j’avais sauté sur une mine. Une vraie boucherie ! Et tout ça pour quoi ? Pour une fille ! C’est tellement injuste !

J’ai cinquante-trois ans. Mes cheveux sont longs et entièrement blancs. Ils sont devenus blancs très jeune, comme l’ont été ceux de mon père. Je les ai longtemps teints parce que j’en avais honte et puis un jour j’en ai eu marre de guetter mes racines et je me suis rasé la tête pour les laisser pousser. Il paraît qu’aujourd’hui c’est tendance ; en tout cas, ça va très bien avec mes yeux bleu-Patience et cela jure de moins en moins avec mes rides.

Je parle la bouche légèrement tordue, ce qui fait que le côté droit de mon visage est un peu moins ridé que le gauche. Le responsable en est une discrète hémiplégie due à mon écrasement initial. Ça me donne un genre faubourien qui, rajouté à mon étrange chevelure, n’est pas inintéressant. J’ai un physique robuste avec cinq kilos de trop pour en avoir pris trente à chacune de mes deux grossesses, laissant partir en roue libre ma passion pour les gros gâteaux colorés, les pâtes de fruits et les glaces. Au travail, je porte des tenues monochromes, grises, noires ou anthracites, d’une élégance sans recherche.

Je prends garde à être toujours apprêtée afin que mes cheveux blancs ne me donnent pas un air de vieille beatnik. Cela ne veut pas dire que je suis coquette ; à mon âge je trouve ce genre de minauderies plutôt sinistres… Non, je veux juste que lorsqu’on me regarde, on se récrie : Dieu du ciel, que cette femme a l’air en forme… Coiffeur, manucure, esthéticienne, injection d’acide hyaluronique, lumière pulsée, fringues bien coupées, maquillage de qualité, crème de jour et de nuit, sieste… C’est que j’ai toujours eu une conception marxiste de la beauté. Pendant longtemps je n’ai pas eu les moyens financiers d’être belle et fraîche ; maintenant que je les ai, je me rattrape. Vous me verriez, là, en ce moment sur le balcon de mon joli hôtel, on dirait Heidi dans sa montagne.

On dit de moi que j’ai mauvais caractère, mais j’estime cette analyse hâtive. C’est vrai que les gens m’énervent vite parce que je les trouve lents et souvent inintéressants. Lorsque par exemple ils essayent de me raconter laborieusement un truc dont en général je me fous, j’ai tendance à les regarder avec une impatience que j’ai peine à dissimuler et ça les vexe. Du coup, ils me trouvent antipathique. Je n’ai donc pas d’amis ; seulement des connaissances.

Sinon, je suis sujette à une petite bizarrerie neurologique ; mon cerveau associe plusieurs sens et me fait vivre une réalité différente de celle des autres gens. Chez moi, les couleurs et les formes sont couplées au goût et aux sensations comme le bien-être ou la satiété. Une expérience sensorielle assez étrange et difficile à expliquer. Le mot est ineffable.

Certains voient des couleurs lorsqu’ils entendent des sons, d’autres associent des chiffres à des formes. D’autres encore ont une perception physique du temps qui passe. Moi je goûte et ressens les couleurs. J’ai beau savoir qu’elles ne sont pas plus qu’un conciliabule quantique entre la matière et la lumière, je ne peux m’empêcher de sentir qu’elles résident dans le corps même des choses. Par exemple, là où les gens voient une robe rose, je la vois en matière rose, composée de petits atomes roses, et lorsque je l’observe c’est dans l’infiniment rose que mon regard se perd. Ça fait naître chez moi à la fois une sensation de bien-être et de chaleur mais aussi une envie irrépressible de porter ladite robe à ma bouche car le rose pour moi c’est aussi un goût. Comme “le petit pan de mur jaune”, dans La Prisonnière de Proust, qui obsède tant le contemplateur de la Vue de Delft de Vermeer. Je suis sûre qu’à un moment, l’auteur a surpris l’homme qui lui a inspiré le personnage de Bergotte en train de lécher le tableau. Comme il trouvait ça trop fou et un tantinet dégoûtant, il n’en a pas parlé dans son roman.

Enfant, je n’arrêtais pas d’avaler de la peinture murale et des jouets en plastique monochrome en manquant de mourir plusieurs fois jusqu’à ce qu’un médecin plus créatif que les autres aille plus loin qu’un diagnostic banal d’autisme pour découvrir chez moi une synesthésie bimodale. Cette particularité neurologique expliquait enfin pourquoi lorsque je me trouvais devant une assiette aux couleurs mélangées, je passais mon repas à en trier le contenu, le visage ravagé de tics.

Il suggéra à mes parents de me laisser manger ce que je voulais du moment que les aliments qu’on me présentait me soient agréables à l’œil et qu’ils ne m’empoisonnent pas : des berlingots pastel, des cassates siciliennes, des choux à la crème rose et blanc et de la glace plombière bourrée de petits fruits confits multicolores. C’est lui également qui leur souffla le truc des nuanciers de peinture à feuilleter et des bagues avec de grosses pierres de couleur que je pouvais regarder des heures en mâchant ma langue, l’esprit totalement vide.

J’en viens aux feux d’artifice : lorsque apparaissent dans le ciel ces bouquets de chrysanthèmes incandescents, je ressens une émotion colorée si exceptionnellement vive qu’elle me sature de joie et me donne en même temps un sentiment de plein. Comme un orgasme.

Collectionner les feux d’artifice, eh bien ça serait comme être au centre d’un gang bang géant avec tout l’univers.

Et Portefeux… c’est le nom de mon mari. L’homme qui m’a protégée un temps de la cruauté du monde et m’a offert une existence de joies et de désirs exaucés. Les quelques merveilleuses années où nous avons été mariés, il m’a aimée telle que j’étais, avec ma sexualité chromatique, ma passion pour Rotkho, mes robes rose bonbon et mon incapacité à faire quoi que ce fût d’utile qui n’a eu d’égale que celle de ma mère.

Nous avons commencé notre vie dans des appartements magnifiques, loués avec le fruit de son labeur. Je précise bien loués – pour insaisissables, car mon mari comme mon père faisait des affaires… du genre de celles dont personne ne savait rien sinon qu’elles nous permettaient un immense confort matériel et sur lesquelles nul n’aurait songé à l’interroger tant il était généreux, sérieux et bien élevé.

Lui aussi faisait fortune grâce aux pays dits de merde dans une activité de conseil en développement des structures nationales de paris d’argent. Pour faire court, il vendait son expertise en loterie et PMU à des dirigeants de pays africains ou du lointain Sud-Est comme l’Azerbaïdjan ou l’Ouzbékistan. On imagine l’ambiance. Enfin moi, je la connais bien cette atmosphère de bout du chemin pour avoir séjourné de nombreuses fois, tant avec lui qu’avec ma famille, dans d’improbables hôtels internationaux. Les seuls endroits où la climatisation fonctionne et où l’alcool est correct. Où les mercenaires côtoient les journalistes, les hommes d’affaires, les escrocs en fuite. Où règne dans le bar un ennui tranquille propice au bavardage paresseux. Pas loin, pour ceux qui connaissent, de l’atmosphère cotonneuse de la salle commune des hôpitaux psychiatriques. Ou bien de celle que l’on trouve dans les romans de Gérard de Villiers.

C’est à Mascate au sultanat d’Oman que nous nous sommes rencontrés et c’est au même endroit qu’il est mort alors que nous y séjournions pour fêter nos sept ans de mariage.

Le lendemain matin de notre première nuit ensemble, au petit-déjeuner, il a tartiné sans le savoir mes toasts à l’image de mon tableau préféré : un rectangle de pain avec un aplat de confiture de framboises sur la moitié, puis du beurre sans rien sur un quart de la surface résiduelle et enfin de la confiture d’oranges jusqu’au bout du toast : White Center (Yellow, Pink and Lavender on Rose) de Rotkho.

Incroyable, non ?

En l’épousant je pensais baigner pour toujours dans l’amour et l’insouciance. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’il puisse se passer dans la vie quelque chose d’aussi affreux qu’une rupture d’anévrisme en plein milieu d’un fou rire. C’est comme cela qu’il est mort à trente-quatre ans face à moi au Hyatt de Mascate.

Ce que j’ai ressenti lorsque je l’ai vu tomber la tête dans son assiette de salade est une indescriptible douleur. Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière. J’aurais aimé m’enfuir ou sombrer dans la torpeur d’un évanouissement miséricordieux, mais non, je suis restée clouée là, sur ma chaise, ma fourchette en suspens, entourée de gens qui continuaient tranquillement leur repas.

À partir de cet instant-là… pas une seconde avant, non, à partir de cet instant-là précisément, ma vie est devenue une vraie merde.

Ça a commencé pour moi sur les chapeaux de roues par des heures d’attente dans un improbable commissariat, entourée de valises avec deux gamines folles de chaleur sous le regard appuyé et plein de morgue des policiers du sultanat. J’en cauchemarde encore la nuit : moi, agrippée à mon passeport, calmant comme je peux mes deux filles mortes de soif, répondant avec un pauvre sourire aux remarques humiliantes que je suis censée ne pas comprendre, moi qui parle l’arabe.

Le rapatriement du corps de mon mari étant trop compliqué, un fonctionnaire dédaigneux a fini par me donner l’autorisation de l’inhumer au Petroleum Cemetery, le seul endroit de la région à accepter les koufars, tout en débitant notre carte bleue d’une somme exorbitante.

Voilà comment on se retrouve à vingt-sept ans avec un nouveau-né et une fille de deux ans, seule, sans revenu, sans toit sur la tête car il n’a pas fallu un mois pour que nous soyons chassées de notre bel appartement rue Raynouard vue sur Seine et que notre joli mobilier soit vendu. Quant à notre Mercedes intérieur cuir… eh bien le vieil érotomane bossu et multicondamné que mon mari employait comme chauffeur est carrément parti avec, en nous laissant en plan mes filles et moi devant chez le notaire.

À ce régime mon esprit n’a pas tardé à planter. J’avais déjà une tendance à tenir des conversations assidues avec moi-même et à manger des fleurs, mais un après-midi je suis partie comme une somnambule de chez Céline, rue François Ier, habillée de pied en cape avec des vêtements neufs en coassant à la cantonade au revoir, je règlerai plus tard !, quand deux pauvres vigiles noirs à oreillette me sont tombés dessus avant que je ne franchisse la porte. Je les ai frappés et mordus jusqu’au sang et on m’a embarquée direct à l’asile.

J’ai passé huit mois chez les fous à considérer ma vie d’avant comme une naufragée regarde obstinément la mer, en attendant que quelqu’un vienne à son secours. On me demandait de faire mon deuil comme s’il s’agissait d’une maladie dont il me fallait à tout prix guérir, mais je n’y parvenais pas.

Mes deux petites filles, trop jeunes pour avoir le moindre souvenir de leur merveilleux père, m’ont obligée à me tourner vers ma nouvelle existence. Avais-je le choix de toute façon ? J’ai compté les jours, puis les mois qui me séparaient de la mort de mon mari, et un jour, sans m’en apercevoir, j’ai cessé de compter.

J’étais devenue une nouvelle femme, mûre, triste et combative. Un être impair, une chaussette dépareillée : la veuve Portefeux !

Je me suis séparée de ce qui me restait de mon passé… de mon énorme cabochon de tourmaline Paraíba, de mon Padparacha rose, de mon petit toi et moi fancy blue and pink et de mon opale de feu… toutes ces couleurs qui m’avaient tenu compagnie depuis mon enfance… J’ai tout vendu pour m’acheter un petit trois-pièces sinistre à Paris-Belleville avec vue sur une cour qui donne sur une autre cour. Un trou où la nuit habite pendant le jour et où les couleurs n’existent pas. L’immeuble était à l’avenant ; un vieux logement social en briques rouges des années 20 aux mauvaises finitions, envahi progressivement par des Chinois qui s’interpellaient en gueulant d’un étage à l’autre toute la journée.

Et puis, je me suis mise au travail… Ah, oui, le travail… Personnellement, j’ignorais de quoi il s’agissait avant d’avoir été boutée hors du générique d’Amicalement vôtre par quelque entité malfaisante… Et puisque je n’avais rien d’autre à offrir au monde qu’une expertise en fraude en tout genre et un doctorat en langue arabe, je suis devenue traductrice-interprète judiciaire.

Après une telle dégringolade matérielle, je n’ai pu qu’élever mes filles dans la crainte hystérique du déclassement social. J’ai…

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PREMIÈRES LIGNE #86, Un scandale en Bohême de Conan Doyle

PREMIÈRES LIGNE #86

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Le livre en cause

Un scandale en Bohême

de Sir Arthur Conan Doyle

I

Pour Sherlock Holmes elle est toujours la femme. Je l’ai rarement entendu la mentionner sous un autre nom. À ses yeux, elle éclipse et domine son sexe tout entier. Ce n’était pas qu’il ressente aucune sorte d’émotion proche de l’amour pour Irene Adler. Toutes les émotions, et celle-ci en particulier, étaient contraires à son esprit froid, précis, mais admirablement équilibré. Il était, je le maintiens, la machine à raisonner et à observer la plus parfaite que le monde ait vu ; mais, comme amant, il se serait placé lui-même dans une position fausse. Il ne parlait jamais des passions les plus douces qu’avec sarcasme et mépris. C’étaient, pour l’observateur, d’admirables choses — excellentes pour lever le voile sur les motifs et les actes des hommes. Mais, pour le raisonneur exercé, admettre une telle intrusion dans son propre tempérament délicat et finement réglé, c’était introduire un facteur de perturbation qui aurait jeté le doute sur tous ses résultats intellectuels. Un grain de sable dans un instrument sensible ou une fêlure dans l’une de ses très puissantes lentilles n’auraient pas été plus gênants qu’une émotion forte dans une nature telle que la sienne. Et pourtant il y avait une femme pour lui, et cette femme était la défunte Irene Adler, de douteuse et contestable mémoire.

J’avais peu vu Holmes dernièrement. Mon mariage nous avait éloignés l’un de l’autre. Mon bonheur complet et les intérêts domestiques qui s’élèvent autour d’un homme qui, pour la première fois, se trouve maître de sa propre installation étaient suffisants pour accaparer toute mon attention. Pendant ce temps, Holmes, qui répugnait à toute forme de société de toute son âme bohème, restait dans notre appartement de Baker Street, enseveli sous ses vieux livres, et alternant de semaine en semaine la cocaïne et l’ambition, la somnolence de la drogue et l’énergie farouche de sa nature violente. Il était encore, comme toujours, attiré par l’étude du crime et occupait ses immenses facultés et ses extraordinaires pouvoirs d’observation à poursuivre ces indices et à éclaircir ces mystères qui avaient été abandonnés, sans espoir, par la police officielle. De temps en temps, j’entendais de vagues comptes rendus de ses agissements : sa présence à Odessa dans l’affaire du meurtre de Trepoff1, l’élucidation de la curieuse tragédie des frères Atkinson à Trincomalee et finalement ce qu’il avait accompli si délicatement et si brillamment pour la famille régnante de Hollande. Cependant, en dehors de ces signes d’activité que je partageais simplement avec tous les lecteurs de la presse quotidienne, j’en savais peu sur mon ami et compagnon d’autrefois.

Une nuit — c’était le 20 mars 1888 — je revenais d’un voyage auprès d’un patient (car j’étais revenu à une clientèle civile2), quand ma route me conduisit dans Baker Street. Comme je passais devant la porte dont je me souvenais si bien et qui doit toujours être associée dans mon esprit à mes fiançailles, et aux sombres incidents de l’Étude en rouge, je fus saisi d’un violent désir de revoir Sherlock Holmes et de savoir à quoi il employait ses extraordinaires pouvoirs. Son appartement était brillamment éclairé et, quand je levai la tête, je vis sa grande silhouette maigre passer deux fois en une ombre sombre derrière le rideau. Il arpentait rapidement, impatiemment la pièce, la tête inclinée sur sa poitrine et les mains serrées derrière lui. Pour moi qui connaissais toutes ses humeurs et habitudes, son attitude et ses manières racontaient leur propre histoire. Il était à nouveau au travail. Il était sorti des rêves créés par la drogue et était sur la piste de quelque nouveau problème. Je sonnai et fus accompagné jusqu’à l’appartement qui avait été autrefois en partie le mien.

Ses façons n’étaient pas expansives. Elles l’étaient rarement, mais, je pense, il fut content de me voir. Presque sans un mot, mais d’un œil amical, il me désigna un fauteuil, tendit sa cave à cigares et indiqua le placard d’alcools et le gazogène3 dans le coin. Ensuite il se tint devant le feu et me regarda de sa manière particulièrement pénétrante.

« Le mariage vous sied, fit-il remarquer. Je pense, Watson, que vous avez pris sept livres et demie depuis que je vous ai vu.

— Sept, répondis-je.

— En fait, j’aurais cru un petit peu plus. Juste un soupçon de plus, j’imagine, Watson. Et à nouveau en exercice, je vois. Vous ne m’aviez pas dit que vous aviez l’intention de reprendre le collier.

— Alors, comment le savez-vous ?

— Je le vois, je le déduis. Comment est-ce que je sais que vous avez été mouillé récemment, et que vous avez une bonne extrêmement maladroite et peu soigneuse ?

— Mon cher Holmes, dis-je, c’en est trop. Vous auriez certainement été brûlé si vous aviez vécu il y a quelques siècles. Il est vrai que jeudi j’ai marché dans la campagne et que je suis revenu dans un état terrible ; mais, puisque j’ai changé de vêtements, je ne peux pas imaginer comment vous l’avez déduit. Quant à Mary Jane, elle est incorrigible et ma femme lui a donné son préavis ; mais ici encore, je n’arrive pas à voir comment vous avez abouti à cette conclusion. »

Il rit doucement en lui-même et frotta ses longues mains nerveuses l’une contre l’autre.

« C’est la simplicité même, dit-il ; mes yeux me disent que sur l’intérieur de votre chaussure gauche, juste là où la lumière du feu frappe, le cuir est entaillé de six coupures à peu près parallèles. À l’évidence, elles ont été causées par quelqu’un qui a gratté peu soigneusement autour des bords de la semelle pour ôter la boue qui y était incrustée. De là, voyez-vous, ma double déduction que vous êtes sorti par très mauvais temps, et que vous avez un spécimen de bonne à tout faire londonienne particulièrement dangereux pour les bottes. Quant à votre exercice, si un monsieur entre chez moi en sentant l’iodoforme, avec une trace noire de nitrate d’argent sur son index droit et une bosse sur le côté de son chapeau haut de forme pour montrer où il a dissimulé son stéthoscope, je dois être vraiment borné si je ne le désigne pas comme un membre actif du corps médical. »

Je ne pus m’empêcher de rire de la facilité avec laquelle il expliquait son procédé de déduction. « Quand je vous entends donner vos raisons, fis-je remarquer, les choses m’apparaissent si ridiculement simples que je pourrais facilement le faire moi-même, bien qu’à chaque nouvel exemple successif de votre manière de raisonner je sois déconcerté jusqu’à ce que vous expliquiez votre procédé. Et pourtant je crois que mes yeux sont aussi bons que les vôtres.

— Parfaitement, répondit-il en allumant une cigarette et en s’asseyant dans un fauteuil. Vous voyez, mais vous n’observez pas. La distinction est claire. Par exemple, vous avez fréquemment vu les marches qui mènent de l’entrée à cette pièce.

— Fréquemment.

— Combien de fois ?

— Eh bien, des centaines de fois.

— Alors combien y en a-t-il ?

— Combien ! Je ne sais pas.

— Parfaitement. Vous n’avez pas observé. Et pourtant vous avez vu. C’est juste mon propos. Or, je sais qu’il y a dix-sept marches, parce que j’ai à la fois vu et observé. Au fait, puisque vous êtes intéressé par ces petits problèmes et puisque vous êtes assez bon pour faire la chronique d’une ou deux de mes petites expériences, vous serez peut-être intéressé par ceci. » Il tendit une feuille de papier à lettre, épaisse et rose, qui était restée ouverte sur la table. « C’est arrivé par le dernier courrier, dit-il. Lisez à voix haute. »

Le billet était sans date ni signature ou adresse.

Cela disait : « Fera appel à vous ce soir, à huit heures moins le quart, un monsieur qui désire vous consulter sur un problème de la plus grande importance. Vos services récents auprès d’une des Maisons royales d’Europe ont montré que vous êtes quelqu’un à qui l’on peut faire confiance en toute sécurité pour des affaires dont l’importance est à peine exagérée. Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu. Soyez chez vous à l’heure et ne vous formalisez pas si votre visiteur porte un masque. »

« C’est en effet un mystère, remarquai-je. Qu’imaginez-vous que cela veuille dire ?

— Je n’ai pas encore de données. C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. On commence insensiblement à dénaturer les faits pour les ajuster aux théories, au lieu d’ajuster les théories aux faits. Mais le billet lui-même… Que pouvez-vous en déduire ? »

J’examinai soigneusement l’écriture et le papier sur lequel c’était écrit.

« L’homme qui a écrit cela était probablement aisé, fis-je remarquer en m’efforçant d’imiter les procédés de mon compagnon. Un tel papier ne peut pas être acheté à moins d’une demi-couronne le paquet. Il est singulièrement solide et raide.

— Singulier — c’est le terme exact, dit Holmes. Ce n’est pas du tout un papier anglais. Tenez-le devant la lumière. »

C’est ce que je fis, et je vis un grand E avec un petit g, un P et un grand G avec un petit t en filigrane dans la texture du papier.

« Que dites-vous de cela ? demanda Holmes.

— Le nom du fabricant, sans doute ; ou son monogramme, plutôt.

— Pas du tout. Le G avec le petit t signifie “Gesellschaft”, ce qui est le mot allemand pour “compagnie”. C’est une contraction habituelle comme notre “Co”. P, bien sûr, signifie “papier”. Maintenant, pour le Eg, regardons notre atlas continental. » Il descendit des étagères un lourd volume marron. « Eglow, Eglonitz… nous y voilà, Eger. C’est dans une région de langue allemande… en Bohême, non loin de Karlsbad. “Connu pour être le lieu de la mort de Wallenstein4 et pour ses nombreuses usines de verre et fabriques de papier.” Ha, ha, mon garçon, que dites-vous de cela ? » Ses yeux étincelaient, et il envoya en l’air une grande bouffée de fumée bleue, triomphante, de sa cigarette.

« Le papier a été fabriqué en Bohême, dis-je.

— Précisément. Et l’homme qui a écrit ce billet est un Allemand. Notez-vous cette curieuse construction de la phrase : “Ce compte rendu sur vous nous l’avons de tous les côtés reçu.” Un Français ou un Russe n’aurait pas pu écrire cela. C’est l’Allemand qui est si discourtois avec ses verbes. Il ne reste plus, cependant, qu’à découvrir ce que veut cet Allemand qui écrit sur un papier bohémien et préfère porter un masque plutôt que de montrer son visage. Et le voilà qui vient, si je ne me trompe, pour répondre à tous nos doutes. »

Tandis qu’il parlait, il y eut un grand bruit de sabots de chevaux et le raclement de roues contre le trottoir, suivis d’un coup de sonnette brutal. Holmes siffla.

« Une paire au bruit, dit-il. Oui, continua-t-il en regardant par la fenêtre. Un joli petit coupé et une paire de beautés. Cent cinquante guinées pièce. Il y a de l’argent dans cette affaire, Watson, s’il n’y a rien d’autre.

— Je pense que je ferais mieux de partir, Holmes.

— Pas du tout, docteur. Restez où vous êtes. Je suis perdu sans mon Boswell5. Et cela promet d’être intéressant. Ce serait dommage de le manquer.

— Mais votre client…

— Ne vous souciez pas de lui. Je peux vouloir votre aide, et lui aussi. Le voici qui vient. Asseyez-vous dans ce fauteuil, docteur, et prêtez-nous toute votre attention. »

Le pas lent et lourd, que nous avions entendu dans l’escalier et le couloir, s’arrêta aussitôt devant la porte. Puis on frappa bruyamment et de manière autoritaire.

« Entrez ! » dit Holmes.

L’homme qui entra mesurait à peine moins de six pieds six pouces, avec le buste et les bras d’un hercule. Son vêtement était riche d’une richesse qui pourrait, en Angleterre, être regardée comme proche du mauvais goût. De lourdes bandes d’astrakan étaient taillées au travers des manches et du devant de son veston croisé, tandis qu’un manteau d’un bleu profond, jeté sur ses épaules, était bordé de soie couleur de feu et attaché autour de son cou par une seule broche de béryl flamboyant. Les bottes, qui montaient jusqu’à mi-mollets, étaient garnies en haut d’une riche fourrure brune et complétaient l’impression d’opulence barbare que suggérait toute son apparence. Il tenait à la main un chapeau à large bord, tandis qu’il portait sur le haut du visage, descendant sur les pommettes, un loup noir, qu’il venait apparemment d’ajuster car sa main était encore levée quand il entra. À voir la partie basse de son visage, il semblait être un homme au caractère fort, avec une épaisse lèvre pendante et un long menton droit qui suggérait une résolution confinant à l’obstination.

LES BLOGUEURS ET BLOGUEUSES QUI Y PARTICIPENT AUSSI :

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PREMIÈRES LIGNE #85 : ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

PREMIÈRES LIGNE #85

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

ARMORIC∀N PSYCHØ de Gwenael Le Guellec

Gagnant du grand prix
SUSPENSE 2019

Prologue

Toussaint

La brume matinale semblait ne jamais devoir se dégager des blocs de kersanton, de granit et de marbre, conférant à l’endroit une atmosphère mystique.

Les croix brisées et les flambeaux renversés étaient figés dans le temps.

Quelques hauts édifices, remontant pour certains au XVIIIe siècle, parvenaient à émerger, régnant telles des vigies éternelles.

Les chrysanthèmes fraîchement coupés, d’un violet vif, juraient presque avec l’ornementation désespérément pauvre du carré, en cette veille de Toussaint.

Chaque année, alors que l’automne glissait doucement vers l’hiver, il venait ici, dans le cimetière de Saint-Martin, que d’aucuns appelaient encore le cimetière de Brest, accomplissant ainsi son pèlerinage annuel. À sa façon, il honorait leur mémoire, ou du moins, ce qu’il en restait. C’était une manière aussi de se faire pardonner pour tous ses crimes.

Rien ne justifiait la fin qui leur avait été destinée ni la souffrance que ces familles avaient endurée pendant tant d’années.

Il savait que le temps de la rédemption était venu, et que les innocents deviendraient bientôt les coupables. Alors, elles seraient enfin délivrées, et peu importerait le prix à payer.

La vérité allait être mise au jour, et ne pourrait plus – non, plus jamais – être oubliée.

Première partie – Wild Wild Brest

Chapitre 1

Into the black

Onze jours. Onze jours déjà que la tempête du siècle s’était abattue sur Brest et ses environs, morcelant un peu plus ses côtes déjà maintes fois déchirées par les immuables caprices de l’océan. Dehors il faisait nuit. Une nuit grise et humide, qui semblait s’être emparée de l’extrémité de la pointe bretonne en amorce de l’hiver.

Contemplant un horizon noir comme l’abîme, perché au-dessus du port, un homme ressentait l’impact des trombes d’eau mêlées de sel venues heurter la baie vitrée de sa salle de séjour. Au-dehors, les mâts s’entrechoquaient toujours plus fort. Il ferma les yeux. L’espace d’un instant, il perdit le contact avec la réalité.

La violence des éléments déchaînés et rien d’autre.

Il regarda de nouveau devant lui, croisant son propre reflet. La trentaine bien frappée, il était grand et mince, le teint plus clair que la normale. Sur l’un des pontons de la marina, il distingua deux silhouettes, l’une d’elles tentant désespérément d’amarrer un petit bateau à quai, pendant que l’autre, sans doute un enfant, attendait tant bien que mal, debout sous la pluie. Peut-être un père et son fils, qui avaient décidé de prendre la mer malgré le contexte excessivement défavorable, et qui avaient très vite dû rebrousser chemin. Sage décision.

Il s’éloigna de la fenêtre et se rapprocha de la table basse. Il termina son verre de vodka glacée, remonta sa capuche, enfila sa veste kaki – sa préférée – ainsi qu’une paire de chaussures étanches noires et empoigna son sac à dos bandoulière. Il n’oublia pas d’attraper ses lunettes de soleil. Au cas où.

***

Yoran Rosko adorait photographier en conditions hostiles, spécialement de nuit. Spécialement par temps de pluie. Il affectionnait particulièrement les territoires inexplorés et à l’abandon. Six ans auparavant, alors que l’hiver s’achevait lentement, il s’était offert une excursion nocturne sur le plateau des Capucins, alors en pleine réhabilitation. Il y avait réalisé l’une de ses meilleures séries. Quelques années plus tard, il avait poussé l’expérience un peu plus loin, en réalisant une visite non autorisée sur le site du cimetière de bateaux de Landévennec, profitant d’une rare nuit de neige pour immortaliser les lieux.

Ce soir-là, il avait décidé d’investir la prison maritime désaffectée de Pontaniou. Construite aux prémices du XIXe siècle sur les ruines d’un refuge pénitentiaire pour prostituées, elle avait été définitivement abandonnée en 1990, après avoir connu plusieurs vies. Cette expédition, il l’avait en tête de longue date. Renouer avec le passé carcéral de sa ville, c’était un peu comme voyager dans le temps.

Il fit le trajet depuis chez lui à pied, sous une pluie torrentielle qui aurait suffi à transformer un désert en champ de primevères en une nuit.

Il n’avait pas cherché à s’attarder dehors, les conditions climatiques ne s’y prêtant guère. Arrivé à l’intérieur de l’ancienne prison – il n’avait eu qu’à enjamber quelques gravats et entrer par la porte principale –, il commença par se laisser imprégner par l’endroit, seulement éclairé par les reflets des lumières de la ville. Il posa son matériel au sol. Il dégoulinait d’eau. Lui aussi.

Après quelques minutes dans un silence total, il alluma sa lampe de poche, en prenant soin de ne pas poser les yeux sur le faisceau. Les murs avaient tant d’histoires à raconter. Militaires, ouvriers, civils, ils étaient nombreux à avoir sacrifié une partie de leurs vies à cette immense bâtisse de granit. PENDANT QUE TU BAISES MA FEMME, JE NIQUE TON CHIEN CONNARD ! Yoran était loin d’être le premier curieux à investir le site, et certains des visiteurs précédents avaient manifestement tenu à marquer leur passage.

Une fois qu’il se sentit faire partie intégrante du lieu et de son environnement, il sortit son appareil photo reflex Hasselblad du sac, choisit les objectifs appropriés, et réalisa sa série, qu’il avait déjà prévu d’intituler « Prison outbreak ». Il passa ainsi près de deux heures à arpenter les 

couloirs de l’ancienne prison et à pénétrer dans certaines de ses cellules. Il se demanda à plusieurs reprises comment un tel bâtiment avait pu demeurer en activité jusqu’en 1990.

Alors que la nuit était déjà bien entamée, il s’estima assez satisfait de sa sortie.

Pendant qu’il rangeait son matériel, s’apprêtant à affronter une nouvelle fois la pluie battante qui l’attendait, il entendit un grattement répété derrière lui. Parcouru par un frisson, il se retourna, les sens en alerte, puis finit par lâcher un demi-sourire. C’était un chat noir. Et blanc.

***

Une fois de retour chez lui, Yoran savait que la seule chose qu’il avait à faire était d’aller dormir. Il aimait son lit. Il s’empressa donc de prendre une vraie douche, et après avoir jeté un regard rapide à ses clichés, plongea pour de bon dans l’obscurité.

***

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PREMIÈRES LIGNE #83 : Le mystère de l’arche sacrée, Michael Byrnes

PREMIÈRES LIGNE #83

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

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Le livre en cause

Le mystère de l’arche sacrée

de Michael Byrnes

Brooklyn, 1967— Aujourd’hui, tu viens avec moi, Aaron, murmura Mordekhaï Cohen.Il fit signe à son fils de se lever et lui indiqua l’entrée voûtée du passage menant derrière l’autel.Les membres dégingandés du jeune garçon se figèrent. À peine âgé de treize ans, Aaron tourna un regard inquiet derrière lui et vit la dernière femme descendre du balcon et se hâter de sortir par la grande porte de la synagogue. Il sentit une main lui prendre le bras.— Allez, viens, répéta son père. Tu n’as rien à craindre, je t’assure.— Je n’ai pas peur, mentit Aaron.Mordekhaï mit sa main entre les omoplates de son fils et le poussa dans l’allée principale du sanctuaire.— C’est un jour très spécial pour toi, Aaron.— Tu m’emmènes à l’intérieur ?— Exactement. Grand-Père a demandé à te parler.Aaron glissa ses mains tremblantes dans les poches de son pantalon noir.D’aussi loin qu’il se souvînt, le rituel avait toujours été le même après l’office du shabbat. Son père renvoyait son épouse et ses quatre filles à la maison pour préparer les poissons et les viandes du dernier des shalosh seoudot, les trois repas traditionnels de shabbat, puis il disparaissait dans une pièce fermée à clé derrière l’autel principal. Pendant ce temps, Aaron devait attendre dans le sanctuaire. Alors il montait les marches conduisant au balcon et s’approchait audacieusement de l’Aron Ha-Kodesh, la magnifique petite armoire en noyer qui abritait les rouleaux de la Torah. Le garçon passait ses doigts sur les entrelacs de rosettes ciselées et caressait la parokhet, ce rideau soyeux qui recouvrait les portes du meuble. Une heure plus tard, son père ressortait et, sur le chemin du retour, ils discutaient des lectures de la Torah.Mais aujourd’hui, Aaron était invité à passer derrière la bimah, la haute chaire de l’autel, et à pénétrer dans le long couloir enténébré qui lui était jusque-là interdit. Dans l’obscurité, une formidable porte en chêne nantie d’un lourd verrou de cuivre protégeait le lieu le plus secret de la synagogue.Son père n’avait jamais parlé de ce qui se trouvait derrière cette porte.Et Aaron ne le lui avait jamais demandé.Mordekhaï posa sa main sur la poignée ronde. Il hésita et se tourna vers son fils.— Prêt ?Aaron leva les yeux vers lui. En cet instant, son père lui parut beaucoup plus jeune : l’obscurité noircissait sa barbe et ses peoths1 grisonnantes et estompait les rides sévères autour de ses yeux bleu-vert. Quant à son expression, Aaron ne l’oublierait jamais : à la fierté et à l’empathie se mêlait un peu de nervosité. Ils étaient deux hommes sur le point d’entamer un long périple.— Prêt, répondit Aaron d’une voix timide.Son cœur battait la chamade.Mordekhaï frappa deux fois, puis tourna le bouton de la porte. Une fois celle-ci ouverte, il tendit la main.— Entrons, fils.Une suave odeur d’encens chatouilla les narines d’Aaron dès qu’il franchit le seuil. Ce qu’il découvrit au-delà de la porte le déconcerta plus encore que tout ce qu’il avait imaginé.La pièce, cubique et de taille modeste, comportait en haut sur le mur du fond une unique fenêtre cintrée. Un rayon de soleil perçait la nébulosité ambiante. Sous la fenêtre, le grand-père d’Aaron était agenouillé au pied d’un second Aron Ha-Kodesh, plus magnifique encore que celui de la synagogue. Un filet de fumée bleuâtre s’échappait d’un encensoir en or posé devant celui-ci et s’envolait vers le plafond.Agenouillé, tout le corps du grand-père plongé dans son oraison oscillait. Ses épaules voûtées étaient recouvertes du talit katane, son châle de prière blanc dont les tzitzits, les franges, se balançaient au rythme de ses incantations.Silencieusement, Aaron observa avec curiosité l’ensemble de la pièce. Il s’attarda sur une impressionnante collection de peintures à l’huile encadrées qui couvrait le mur à sa gauche. Chacune représentait une scène de la Torah. On aurait presque dit une bande dessinée racontant l’histoire de Moïse et des Israélites en passant par le Tabernacle et le Temple perdu. Contre le mur de droite, de grandes bibliothèques ployaient sous le poids des volumes reliés aux titres gravés en hébreu. Cet endroit était-il une guenizah, la pièce d’une synagogue où l’on entreposait les textes et les récipients sacrés ? Aaron essaya d’imaginer ce que son père pouvait bien faire ici chaque samedi. Prier ? Étudier ?Le vieil homme se releva, puis consacra quelques instants à plier soigneusement son châle de prière avant de le ranger dans l’un des tiroirs de l’armoire aux rouleaux manuscrits. Quand, enfin, il se retourna vers ses visiteurs, Aaron se redressa instinctivement et fixa les fascinants yeux aigue-marine de son grand-père qui adoucissaient un visage au demeurant inquiétant. Les ressemblances familiales étaient si indiscutables qu’Aaron eut l’impression de se voir dans quelques décennies. Sous sa kippa, les étroites papillotes de Grand-Père spiralaient autour de ses oreilles jusqu’à son ample barbe grise.— Shabbat shalom, les salua-t-il.— Shabbat shalom, répondit son petit-fils.— Sors les mains de tes poches, mon garçon, ordonna-t-il à l’enfant.Rougissant, Aaron laissa retomber ses mains le long de ses cuisses.— C’est mieux, approuva Grand-Père.Le vieillard s’approcha et posa ses mains sur la kippa d’Aaron.— Nous couvrons le sommet de nos têtes pour montrer notre humilité devant Dieu qui nous contemple du ciel, expliqua-t-il. En revanche, nous Le prions avec nos mains. Donc veille à ce qu’Il puisse toujours les voir.Le doigt pointé vers le ciel, Grand-Père fit un clin d’œil au garçon – un petit signe qui permit à Aaron de se détendre un peu.— Mordekhaï, dit le vieil homme au père de l’enfant sans quitter ce dernier des yeux, pourrions-nous, M. Aaron Cohen et moi-même, rester quelques instants seuls ?— Bien sûr, répondit Mordekhaï.Aaron regarda son père quitter la pièce et la porte se refermer doucement derrière lui. Cette inversion des rôles lui donnait un sentiment d’importance et, quand il se retourna vers son grand-père, il devina que c’était exactement l’intention du vieil homme. Le silence tendu fut troublé par le hurlement d’un camion de pompiers descendant Coney Island Avenue. Aaron leva les yeux vers la fenêtre, tandis que le son de la sirène déclinait rapidement.— À nous, maintenant, Aaron, commença l’aïeul.Instantanément, l’enfant détourna son attention des bruits de la rue.— Quand j’étais un jeune garçon et que j’avais exactement ton âge, mon père m’a emmené voir mon grand-père, pour qu’il me parle de l’héritage de ma famille. D’abord, comprends-tu ce que j’entends ici par « héritage » ?Alors qu’ils se tenaient toujours face à face, Aaron se rendit compte qu’il n’y avait pas le moindre siège dans la pièce. Il acquiesça, bien qu’il ne fût pas certain de ce que voulait réellement dire son grand-père.— Si tu préfères, c’est au travers de nos enfants que nous laissons ou transmettons notre histoire familiale – et, plus précisément, sa généalogie. Dans les années qui viennent, tu en apprendras davantage à ce sujet. Et au travers de chacun d’entre nous, Dieu transfère Son don de génération en génération.— Vous voulez parler… des bébés ?Aaron craignait que tout ceci ne soit qu’un prélude à une discussion sur la puberté. Après tout, il n’avait lu la Torah pour sa Bar Mitzvah2 qu’une semaine plus tôt. Et même si la loi juive le considérait maintenant en homme, il lui restait encore à se sentir comme tel.La question fit rire Grand-Père.— Pas exactement, répondit-il. Bien que ce don de Dieu se manifeste assurément à travers notre progéniture.Rougissant, l’enfant réprima une irrésistible envie de replonger les mains dans ses poches. Mais l’expression du vieil homme devint soudain grave.— Tu sais, Aaron, nos ancêtres ont quelque chose de tout à fait unique. Quelque chose qui nous différencie de la plupart des familles. En vérité, on peut la faire remonter à un homme qui vivait il y a des milliers d’années et qui portait le même prénom que toi. Tu le vois ici en robe blanche.De l’index, le grand-père dirigeait le regard curieux de son petit-fils vers l’un des tableaux au mur.La peinture représentait une scène de l’Exode : elle montrait un homme barbu en robe blanche, la tête surmontée d’une coiffe cérémonielle, sacrifiant un jeune agneau sur un splendide autel doré. Aaron demeura un instant subjugué par le sang qui jaillissait de la gorge tranchée de l’animal.— Ton grand ancêtre Aaron était un très saint homme. Tu le connais par la Torah, n’est-ce pas ?Se remémorant ses fructueuses discussions du samedi avec son père, le jeune garçon déclama fièrement :— Aaron fut le premier grand prêtre des Hébreux, le kohen gadol… issu de la tribu de Lévi.Les mains dans le dos, Grand-Père s’avança pour mieux admirer la peinture.— C’est exact. Et Aaron avait un frère très particulier que ses parents avaient choisi d’abandonner pour le protéger.— Moshe, répondit Aaron avec assurance. Moïse.Une lueur de fierté dans les yeux, le vieil homme acquiesça et encouragea son petit-fils à développer.— En Égypte, poursuivit Aaron d’une voix légèrement tremblante, Pharaon avait ordonné le meurtre de tous les nouveau-nés israélites mâles. Alors la mère de Moïse le mit dans un panier qu’elle déposa sur le Nil. Découvert par la fille de Pharaon qui se baignait dans le fleuve, Moïse fut adopté par celle-ci.— Et élevé à la cour de Pharaon, enchaîna Grand-Père. C’est très bien, mon enfant. Comme tu le sais, Moïse et Aaron se retrouvèrent plus tard. Il y a près de trois mille trois cents ans, Dieu a envoyé Moïse libérer son frère, sa famille et son peuple du servage.Le vieil homme désigna une nouvelle peinture qui montrait Moïse pointant son bâton sacré vers les eaux afin qu’elles se referment sur les soldats et les chars de Pharaon.— Les Israélites échappèrent ainsi à l’armée égyptienne et ils combattirent pendant quarante ans pour conquérir la terre que Dieu leur avait promise. Moïse fut le premier vrai messie, le fondateur de notre nouvelle nation. Pour lui, l’héritage à transmettre comptait plus que tout.— Et nous sommes sa famille ?— Trente-trois siècles plus tard, le sang lévite coule dans mes veines, celles de ton père…— … et les miennes ?— Exactement.Aaron demeura sans voix.— Ton héritage, Aaron, est un legs sacerdotal que nous avons absolument besoin de préserver.Il leva son poing gauche et l’agita pour souligner l’importance de ses propos.— Mais notre lignée n’est pas restée pure, comme Dieu le voulait. Les siècles nous ont corrompus.— À cause de la Diaspora3 ?Grand-Père hocha la tête.— Oui. Et d’autres choses aussi, ajouta-t-il à voix basse avant de marquer une pause. Certains de nos ancêtres n’ont pas respecté le plan de Dieu. Mais un jour, très prochainement, je suis certain que nous restaurerons la pureté de notre lignée. Et quand cela arrivera, Dieu contractera une nouvelle Alliance avec notre peuple. Après nombre de tragédies… (sa voix chevrota au souvenir des plus de un million de frères qui, à Auschwitz, avaient souffert à côté de lui – et qui, pour la plupart avaient péri), Israël lutte pour être de nouveau une nation, pour récupérer ses terres perdues. Les tribus sont encore dispersées. Nous ne sommes toujours pas sortis de la tourmente… et Dieu seul connaît l’avenir.Quelques jours plus tôt, Aaron avait appris de son père que l’aviation israélienne avait bombardé des bases égyptiennes pour riposter à une attaque. Maintenant, les armées égyptienne, jordanienne et syrienne se massaient aux frontières d’Israël. Son père n’avait pas cessé de prier depuis le début de toute cette affaire.— Mais cette nation, je le crains, ne respecte toujours pas l’Alliance de Dieu, déplora le vieil homme, le regard fixé vers le sol. L’Alliance ne pourra être restaurée que lorsque la lignée le sera. Alors Israël se relèvera tel le phénix.— Mais comment le sera-t-elle ?Grand-Père ne put s’empêcher de sourire encore une fois.— Tu n’es pas encore prêt pour ça, mon impatient petit-fils. Mais bientôt, quand le temps sera venu, tu apprendras les secrets qui ont été confiés à mon père, à moi, à mon fils… (Il pressa doucement deux doigts contre le cœur battant du garçon.)… et à toi. En attendant, tu as encore beaucoup à apprendre.Il désigna les bibliothèques surchargées d’ouvrages.— Tu viendras ici avec ton père chaque samedi après l’office. À partir de maintenant, nous serons trois.Un large sourire illumina les traits d’Aaron.— Trois générations, ajouta son aïeul.Il tapotait la joue de l’enfant, lorsqu’un détail lui revint à l’esprit.— Ah oui ! fit-il, l’index levé. Je dois, par conséquent, te donner quelque chose.Aaron regarda son grand-père se diriger vers l’armoire aux rouleaux et fouiller dans le plus petit tiroir. Ayant trouvé ce qu’il cherchait, il referma le tiroir et revint vers Aaron sans montrer ce qu’il tenait dans sa main.Les yeux rivés sur le poing fermé de son aïeul, le visage du garçon trahissait son impatience.— Depuis de nombreux, de très nombreux siècles, notre famille a utilisé un symbole pour représenter nos ancêtres. Regarde…Grand-Père retourna sa main et ouvrit son poing pour révéler un objet rond ressemblant à un dollar argenté. Dès qu’Aaron s’approcha pour le détailler, il comprit que ce n’était pas du tout une pièce.— Dis-moi ce que tu vois sur ce talisman ?C’était le plus étrange des symboles. Et il n’avait assurément pas l’air judaïque. Pour dire vrai, les mystérieux motifs paraissaient même aller à l’encontre des enseignements juifs sur l’iconographie.— Un poisson… enroulé autour… (Il fronça les sourcils.)… d’une fourche.— Oui. Mais pas un poisson, un dauphin. Et ce n’est pas exactement une fourche, mais un trident.Lisant la confusion dans les yeux de l’enfant, il s’empressa d’ajouter d’un air grave :— Tu ne dois jamais parler de ce que tu apprends dans cette pièce, sauf à une personne qui possède ce même talisman. Et tu dois promettre de ne montrer celui-ci à personne. Pas même à ton meilleur ami de la yeshiva4. Tu comprends ?— Je comprends, Grand-Père.— Yasher koach5.Assurément, le garçon allait devoir faire preuve d’une grande volonté, pensa le vieil homme. Le monde changeait rapidement. Il saisit la main de son petit-fils, déposa le talisman dans sa paume et referma les doigts de l’enfant autour de l’objet.— Protège-le…, lui chuchota-t-il.Le poing d’Aaron était emprisonné entre les deux mains de son aïeul. Il sentait le petit disque de métal pressé fortement contre sa paume moite et un frisson parcourut son bras.— Parce qu’à partir de cet instant, tu vas consacrer ta vie à préserver tout ce que représente ce symbole.


1. En français, « papillotes ». Longues mèches généralement bouclées tombant devant les oreilles des juifs orthodoxes. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Cérémonie (signifiant littéralement « Fils du Commandement ») correspondant à la communion solennelle dans le christianisme. Elle intervient théoriquement à treize ans pour les garçons et à douze ans pour les filles. En cette occasion, le garçon lit un passage de la Torah approprié.

3. Dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde.

4. École du judaïsme orthodoxe où l’on étudie particulièrement le Talmud et la Torah.

5. Littéralement : « Puisses-tu avoir la force » ou, plus ambigu mais plus seyant : « Que la force soit avec toi. » Il s’agit en réalité d’une expression standard pour, simultanément, féliciter et remercier quelqu’un.

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PREMIÈRES LIGNE #81 : Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

PREMIÈRES LIGNE #81

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le carnaval des ombres, R.J. Ellory

À tous ceux qui ont posé des questions 
sans jamais craindre les réponses…

CONFIDENTIEL

ÉVALUATION D’APTITUDE PSYCHOLOGIQUE 19-409

SUJET : MT-051027-096N

DATE : Lundi 4 août 1958 – 15 h 38

Transcription agent spécial Paul Erickson

Q. Vous comprenez pourquoi vous êtes ici, agent spécial Travis ?

R. Oui, monsieur.

Q. Asseyez-vous, ou peut-être préférez-vous le canapé ?

R. La chaise fera l’affaire.

Q. Très bien. Alors commençons par quelques informations personnelles. Quel âge avez-vous ?

R. Trente et un ans.

Q. Marié ?

R. Non.

Q. Fiancé ?

R. Non.

Q. Sexuellement ou sentimentalement impliqué avec une personne du sexe opposé ?

R. Non.

Q. Très bien. Parlez-moi de votre passé, votre enfance.

R. Le fait que ma mère a tué mon père. C’est de ça que vous voulez que je parle ?

Q. Nous devons aborder cette question, bien entendu, mais nous ne sommes pas obligés de commencer par ça.

R. Eh bien, si nous devons en parler, autant le faire. Je ne crois pas qu’il y ait quoi que ce soit d’autre de grande importance.

Q. Très bien. Alors commençons par ça. Vous aviez quinze ans à l’époque, exact ?

R. Oui, monsieur.

Q. Dites-moi ce qu’il s’est passé, du mieux que vous vous souvenez…

COMPTE RENDU

D’après les observations initiales, le sujet est émotionnellement détaché. Là où on attendrait une réaction et une activité émotionnelles significatives, il semble y en avoir peu. Une telle dissociation n’est pas rare lorsqu’un traumatisme psychologique sévère a été vécu au cours de la jeunesse. Les réponses du sujet semblent quelque peu préparées et formelles, comme s’il avait bâti une stratégie grâce à laquelle il parvient à gérer ses émotions. S’écarter de cette construction mentale serait risqué et exposerait le sujet à des interprétations alternatives et des réactions imprévisibles. C’est un territoire inconnu, il doit donc – pour le sujet – être évité. Inversement, il a peut-être simplement adopté une attitude dont il estime qu’elle est la plus appropriée à de tels entretiens, présentant de la sorte une personnalité aussi professionnelle que possible. Travis dénote une incapacité à communiquer et à compatir avec autrui, mais il ne voit pas ça comme un manquement, assurément pas dans ses fonctions professionnelles. Ce n’est pas rare chez les orphelins, catégorie dans laquelle le sujet pourrait être plus ou moins rangé.

Pour ce qui est de son éventuelle promotion en tant qu’agent de terrain en chef, il me semble que son détachement et sa distance émotionnelle pourraient ne pas entraver son travail, mais plutôt le simplifier. Une implication émotionnelle avec des suspects sous le coup d’une enquête s’est dans de nombreux cas avérée un obstacle, et je sais que le chef de section Gale cherche à éviter d’utiliser des agents de terrain qui ont manifesté une incapacité à demeurer totalement objectifs.

L’autorisation est accordée pour le service actif conformément à la note interne du lundi 4 août 1958 (Référence : Évaluation d’aptitude psychologique 19-409).

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial Raymond Carvalho

DESTINATAIRE : Agent spécial superviseur Tom Bishop

OBJET : Mandat (Éval. psy. 19-409)

L’agent spécial Michael Travis se voit accorder l’autorisation pour le service actif.

RAPPORT DE SITUATION

RÉFÉRENCE : MT-051027-096N

ÉMETTEUR : Agent spécial superviseur Tom Bishop

DESTINATAIRE : Agent spécial Raymond Carvalho

Bien reçu. S’il vous plaît soumettez copies de toutes les transcriptions d’entretiens au bureau de l’agent spécial adjoint Monroe, ainsi qu’au chef de section Gale et au directeur exécutif adjoint Bradley Warren.

COMMUNICATION INTERROMPUE LE 04/08/58 À 17 H 42 PAR L’AGENT SPÉCIAL SUPERVISEUR TOM BISHOP

1

« C’est une affaire inhabituelle, agent Travis, et nous ne savons pas trop à quoi nous sommes confrontés, pour être honnête. »

L’agent spécial superviseur du FBI Tom Bishop se tenait dans l’embrasure de la porte de son bureau. Il était appuyé au montant, une cigarette non allumée dans une main, une enveloppe en papier kraft vierge dans l’autre.

« Vous faites maintenant partie du club depuis un peu plus de huit ans, Travis, il est temps qu’on vous jette aux lions. »

Bishop s’assit à son bureau. Il posa l’enveloppe et alluma sa cigarette.

« Nous pensons que ça devrait tomber sous le coup du Code US, titre 28, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État… mais nous ne sommes sûrs de rien. On a affaire à un meurtre, ça, c’est sûr. Cependant, tout ce qu’on a pour le moment, c’est un shérif de campagne avec un cadavre sur les bras, et il a besoin de notre aide. »

Michael Travis remua sur sa chaise. Il avait un peu mal au cou. Il n’avait pas bien dormi, peut-être à cause de la nature invasive de la rencontre de la veille avec le psychologue du Bureau. Il tentait de ne pas penser à son passé et n’avait certainement aucune envie d’en parler, surtout avec des inconnus. La conversation avec le psychologue l’avait forcé à se remémorer des choses dont il aurait grandement préféré qu’elles demeurent en sommeil. Néanmoins, son numéro dépourvu d’humour, voire d’humanité, avait de toute évidence satisfait l’examinateur car il savait qu’on lui avait accordé une autorisation pour cette mission. Quoi qu’il en soit, le souvenir de l’exécution de sa mère, la mort ­d’Esther Faulkner et d’autres événements semblables de son passé l’avaient perturbé, et – parmi les sensations et les pensées et conclusions depuis longtemps oubliées – il y avait une chose qui ne l’avait pas quitté. La crainte qu’il soit peut-être le fils de son père et que la propension à la violence de celui-ci soit dans son sang, comme un relais héréditaire, pour ainsi dire, et que le témoin ait été transmis.

Par ailleurs, Travis avait de nouveau fait ce rêve qui l’avait tourmenté pendant des années : l’ombre d’un inconnu, un champ aride et craquelé, un rire de corbeau. Rien d’autre.

Malgré son état d’esprit actuel, il savait le chemin qu’il avait parcouru. Il avait trente et un ans, possédait un appartement à Olathe, juste à la périphérie de Kansas City, comptait huit années de service loyal et exemplaire au sein du FBI, et il était sur le point de se voir confier sa première mission en tant que responsable. Même s’il savait qu’une telle chose était inévitable, elle n’en représentait pas moins un défi de taille.

« C’est, littéralement, la foire en ville, poursuivit Tom Bi

shop. Elle s’appelle Seneca Falls, à ne pas confondre avec Seneca sur la route 63 près de la frontière de l’État. C’est une petite ville en bordure des collines Flint, située entre El Dorado et Eureka, juste à l’est de la I-35. Vous en avez entendu parler ?

– Non, monsieur, jamais.

– Oh, au fait, vous pouvez laisser tomber le “monsieur” maintenant, puisqu’ils ont jugé opportun de vous attribuer le rang d’agent spécial senior pour cette mission. »

La poitrine de Travis se gonfla.

« Vraiment ?

– Oh, allez… vous saviez que ça arriverait un jour ou l’autre. » Bishop sourit. Ils se serrèrent la main. « Bienvenue dans les toilettes des cadres, agent spécial senior Travis. »

Ce dernier sourit à son tour. « Il paraît que vous avez de véritables serviettes, ici, monsieur. »

Bishop prit un ton pince-sans-rire.

« Juste une rumeur calomnieuse, Travis, je vous assure. Il va falloir faire vos preuves, évidemment. Vous devez toujours gagner vos galons sur la ligne de front, mais je crois que personne ne doute de votre capacité à mener une enquête de cette nature, aussi étrange soit-elle.

– Étrange ?

– Comme j’ai dit, c’est la foire, Michael, et ce n’est pas une façon de parler. Nous avons un authentique cirque ambulant avec des bohémiens, des monstres de foire et ainsi de suite, et pour le moment il semblerait que l’un d’eux puisse être responsable de la mort d’un homme. D’après le peu que nous savons, la victime semble venir de l’étranger. Mais nous ne sommes sûrs de rien. Nous avons reçu des informations très lacunaires de la part de la police locale, mais étant donné que les forains venaient de ­l’Oklahoma et que dès leur arrivée un mort a été découvert, nous traitons ça comme une potentielle affaire fédérale. Ce n’en est peut-être pas une. Ça pourrait complètement être autre chose. Tout ce qu’on sait, c’est que les gens du coin pataugent et qu’ils nous ont demandé de les aider.

– Vous avez parlé du Code US, section 540A0, crime violent à l’encontre d’un voyageur d’un autre État, mais ce que vous me dites suggère que ça pourrait être un crime violent commis par un voyageur d’un autre État.

– Eh bien, c’est une possibilité. Ce type n’avait peut-être rien à voir avec le cirque, mais le shérif de Seneca Falls affirme qu’il y a tout un tas d’étrangers là-bas, et que le gars pouvait être l’un d’eux. S’il a été tué par l’un des siens, alors ça devient une affaire fédérale.

– Je vois. Il s’agit donc en premier lieu de déterminer les faits. Et si je conclus que ni la victime ni le coupable n’ont franchi les frontières de l’État, ce ne sera sûrement plus une affaire fédérale ? »

Bishop haussa les épaules.

« Nous prendrons cette décision quand nous aurons suffisamment d’informations. Je sais que le chef Gale estime qu’une fois que le Bureau a mis le nez dans quelque chose, il ne devrait pas laisser la question irrésolue. Un peu comme si les pompiers se rendaient sur le site d’un feu puis décidaient de ne pas l’éteindre, si vous voyez ce que je veux dire. Même s’il s’avère que l’affaire n’est pas du ressort fédéral, le chef Gale pourrait décider de la mener à son terme pour des questions de relations publiques.

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PREMIÈRES LIGNE #80 La cassure de Martina Cole

PREMIÈRES LIGNE #80

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La cassure de Martina Cole

Prologue

1992. Grantley.

Melanie Harvey descendait Bayler Street d’un bon pas.

Née à Grantley et désormais étudiante dans cette petite ville de l’Essex, elle se réjouissait du petit air distingué que lui donnait son nouveau statut – ses anciens professeurs n’en seraient pas revenus. Elle adorait cet endroit, elle s’y sentait chez elle, c’est là qu’elle voulait travailler et fonder une famille. Surtout depuis la nouvelle politique urbaine : enfin Grantley se développait et occupait sa place sur la carte du monde.

Tout changeait si vite ! La ceinture verte disparaissait peu à peu, grignotée par les nouvelles constructions, immeubles ou résidences – tous privés, évidemment. On démolissait à tour de bras pour faire place aux banlieusards qui rêvaient de vivre à quarante minutes de Fenchurch Street et de la City. Le lieu flairait encore assez bon la campagne pour que les gens aient envie d’y élever leurs enfants ; tous étaient prêts à casser leur tirelire pour se payer une maisonnette dans les environs.

Chaque matin, Melanie faisait son jogging suivant le même itinéraire, étonnée de la vitesse à laquelle les immeubles sortaient de terre – objectivement, ils ne semblaient pas faits pour durer. Et chaque matin, les ouvriers des chantiers la sifflaient au passage. Mais la jeune fille préférait les ignorer. Fière de ses dix-sept ans et de ses soutifs 95D, elle trouvait tout à fait normal que ces vieux cochons lui manifestent ainsi leur admiration. D’un naturel plutôt arrogant, elle courait d’un air dégagé et toisait le monde du haut de sa belle jeunesse.

Ce matin, elle portait un petit top, un short et une paire de Reebok. Ses cheveux châtain foncé étaient retenus en queue-de-cheval. Dans sa course, elle scrutait les anciens bâtiments en démolition.

Du coin de l’œil, elle aperçut un bulldozer qui se dirigeait lentement vers la dernière bâtisse intacte. Un nuage voila le soleil quelques secondes, ce qui lui permit de mieux observer la scène.

C’est alors qu’elle vit quelque chose bouger sur le toit. Le mouvement, à peine perceptible, attira pourtant son attention. Elle leva les yeux pour mieux voir : hélas, le soleil était revenu, aveuglant, et ses yeux se remplirent de larmes. N’empêche, elle avait bien vu bouger quelque chose, elle en aurait mis sa main à couper.

Le bulldozer reprit son travail, un nuage cacha de nouveau le soleil et soudain Melanie aperçut une petite tête blonde. Elle n’avait fait que l’entrevoir, mais c’était suffisant. Il ne pouvait s’agir que d’un gosse : le parapet surplombant le bâtiment pouvait dissimuler un enfant, un adulte aurait été facilement repérable.

C’est alors qu’il réapparut.

Le conducteur du bulldozer allait attaquer la démolition ! À la grande joie des ouvriers, ravis de la voir déraper sur le sol inégal, Melanie se précipita. À la vitesse à laquelle elle courait, ses baskets blanches soulevaient une nuée de terre et de poussière de brique, et à chaque battement de cœur, ses seins lourds venaient taper contre sa cage thoracique. Elle tenta désespérément d’attirer l’attention du type dans le bulldozer – pas de souci : mi-appréciatif, mi-inquiet, l’ouvrier ne la quittait pas des yeux.

Elle surgit devant lui, le type freina, puis s’arrêta, sidéré de la voir gesticuler comme une détraquée. Elle semblait vouloir attirer son attention sur quelque chose qui était au-dessus de sa tête.

Furieux, le chef de chantier, un dénommé Desmond Rawlings, se précipita dans sa direction et s’exclama d’un ton rageur :

– Putain de merde, mais où vous vous croyez, bordel ?

À bout de souffle, Melanie continuait à pointer le doigt vers le sommet du bâtiment.

– Regardez, il y a quelque chose, ou quelqu’un, là-haut !

Il leva les yeux de façon automatique, mais ne vit rien.

– Tu te fous de ma gueule, mignonne ?

Melanie secoua la tête.

– Non, je suis sûre qu’il y a quelqu’un sur le toit. Allez-y, vous verrez bien.

Le conducteur de l’engin sortit de sa cabine.

– Alors, Des, c’est quoi ce foutoir ?

Desmond haussa les épaules, son corps lourd ruisselait de sueur. Il faisait froid, ce matin, et il avait enfilé un pull sous sa veste de chef de chantier, comme le signalait l’inscription qu’il avait dans le dos.

– Va savoir. Cette fille prétend qu’il y a quelqu’un là-haut.

Il pointa le doigt en l’air. Tous les ouvriers regardèrent vers le toit du bâtiment.

– Je vois que dalle, moi.

– N’empêche, il y a quelqu’un. Je l’ai vu, de mes yeux.

La voix de Melanie était moins assurée. C’est vrai que, de là où elle était, elle non plus ne voyait plus rien.

– Je courais dans la rue quand, tout à coup, là-haut, j’ai vu une petite tête blonde. Il vaudrait mieux aller faire un tour quand même, histoire de vérifier.

Des poussa un énorme soupir. Il en avait ras le cul, de ce bordel. Les entrepreneurs étaient nuls, tout allait de travers et le chantier avait pris un retard de plusieurs semaines. Aucun croquis ne correspondait à rien et le chargement d’acier était à la bourre, comme d’hab’. Et pour tout arranger, voilà qu’une imbécile de gonzesse venait lui raconter qu’il y avait un môme sur le bâtiment qu’il s’apprêtait à foutre par terre.

Les ouvriers, ravis de l’intermède, s’étaient précipités pour faire cercle autour du petit groupe. Melanie, elle, se sentait de plus en plus embarrassée. Et si elle avait été victime d’une illusion d’optique ?

– Je suis certaine d’avoir vu quelque chose…

Un type râblé, teint mat et yeux verts, se proposa.

– Bon, allez, Des, je vais y jeter un œil. Prends bien soin de la mignonne, hein ?

Des acquiesça en soupirant. Il aurait donné cher pour être chez son bookmaker1, une liasse de billets dans une main et une bière dans l’autre. Le type aux yeux verts disparut dans la structure de l’édifice. Des jeta un œil furtif sur les roberts de la nana, qui lui adressa un regard cynique.

– Tu m’as bien matée, sale pervers ?

Les autres types se marrèrent, non sans devoir réprimer l’envie d’imiter leur collègue.

Soudain, leurs rires s’éteignirent et, comme un seul homme, ils tournèrent les yeux vers le toit du bâtiment. Melanie craignait de s’être trompée, tout en espérant le contraire – les gars rigoleraient beaucoup moins s’il y avait bien quelqu’un.

En tout cas, elle aurait fait ce qu’il fallait. C’était déjà une consolation.

*

Regina Carlton se hissa avec difficulté hors du lit et repoussa le type qui dormait auprès d’elle. Il grogna et, en se retournant, lâcha un gros pet bien sonore.

Avec une moue, Regina soupira.

– Putain de merde, mais où je l’ai dégotté, celui-là ?

Sa question restant sans réponse, elle regarda autour d’elle d’un air las. Le sol était jonché de vêtements épars, l’atmosphère empestait le linge et la vaisselle sales. Elle s’alluma une Benson & Hedges, en prit une bonne bouffée et avala la fumée à fond. Illico, la nicotine lui monta au cerveau et Regina poussa un nouveau soupir, de joie cette fois.

En grattant son ventre avachi, elle quitta la pièce et se traîna d’un pas désœuvré dans l’entrée, puis, de là, vers la cuisine. Une fois la bouilloire allumée, elle fouilla dans les restes qui couvraient la table et en dégagea un flacon de pilules. Elle l’ouvrit, en sortit deux cachets bleus qu’elle avala avec une gorgée d’eau et alluma une nouvelle cigarette au mégot de la précédente. L’eau bouillait, elle se fit un café, renifla le lait d’un air dubitatif, le reposa et avala son café noir.

De retour dans le vestibule, elle ouvrit la porte de la chambre où dormaient ses enfants.

Michaela, cinq ans, était encore endormie, ses cheveux châtain doré déployés sur une taie d’oreiller douteuse. Hannah, dix mois et toujours au berceau, était déjà réveillée. Sa couche trempée dégageait une odeur d’ammoniac tellement âcre que sa mère sentit ses yeux la piquer.

En revanche, le lit où aurait dû se trouver le petit Jamie, deux ans, était vide. Regina fronça les sourcils, retourna dans la salle de séjour, qu’elle parcourut d’un regard circulaire, et revint dans la cuisine. Elle la fouilla des yeux, sans oublier de regarder sous la table.

– Il va voir comment je vais le massacrer, ce petit connard, dit-elle d’une voix plus rageuse qu’apeurée.

Elle retourna dans la salle de séjour et, tirant un voilage jauni par la fumée de tabac, balaya du regard l’espace qui se trouvait devant l’immeuble.

Rien, pas de Jamie.

Son café terminé, enfin boostée par les cachets de Driminal, Regina retourna dans sa chambre, enfila un jean et un sweat Bart Simpson. Elle s’attacha les cheveux en arrière et se contempla dans le miroir de sa coiffeuse.

Elle avait les yeux caves et cernés, ses pommettes se noyaient dans un visage bouffi par les excès : trop d’alcool, trop de drogues, trop de cul. Et voilà le résultat. Elle avait en revanche un corps maigrichon où tout s’avachissait, depuis les seins jusqu’à la peau des avant-bras.

Regina avait vingt-cinq ans.

Elle avança vers le lit et réveilla d’une bourrade le mec endormi.

– Vas-y, dégage ! réagit-il. Tu vois pas que je pionce, merde ?

Elle baissa vers lui des yeux indifférents, ce type ne l’agaçait même pas. Allumant une nouvelle cigarette, elle se dirigea vers la chambre des filles et, sans même soulever le dessus-de-lit, réveilla Michaela d’une bonne claque sur les fesses.

– Hé, ma puce ! Occupe-toi d’Hannah et fais-la déjeuner.

Michaela se redressa d’un bond. Sa mère continua :

– T’as pas vu Jamie ?

La gamine secoua la tête.

Regina sortit de l’appartement et dévala les quatre étages jusqu’à la rue. En passant au deuxième, elle croisa une vieille aux traits déformés par une moue d’exaspération.

– V’zavez pas vu mon Jamie ? demanda-t-elle d’une voix râpeuse à la vieille sorcière.

Un quart d’heure plus tard, même Regina commençait à se faire du souci : pas de doute, son gamin avait disparu. Manquait plus que ça ! La police allait fourrer le nez dans son chaos quotidien. Avec tout ce qu’elle avait déjà sur le poil !

– Putain, quel chieur, ce môme ! Un faiseur de merdes, comme son père.

Elle retourna à l’appartement sans attendre et entreprit de le débarrasser de tout objet compromettant. Fallait pouvoir appeler les flics sans crainte.

Mais, d’abord, elle téléphona à son travailleur social : elle aurait besoin de toute l’aide qu’elle pourrait trouver.

Dix minutes plus tard, l’agent Black débarquait en compagnie d’une policière, l’agent Hart. Ils froncèrent les narines en pénétrant dans l’appartement, agressés par l’odeur d’urine et de sueur rance qui leur sauta à la gorge.

Regina leur lança un sourire acide, elle était prête à la bagarre.

Un coup d’œil à l’appartement minable leur suffit à se décider ; pas question d’y rester, encore moins de s’asseoir.

– Bonjour, je me présente : agent Joanna Hart, et voici mon collègue, Richard Black. D’après nos informations, votre petit garçon aurait disparu ?

– M’enfin, c’est moi qui vous ai appelés, que je sache ?

La voix de Regina laissait percer une bonne dose de mépris, mitigée de frayeur. Hart le décela immédiatement.

– Allons, allons, nous ne sommes pas venus en ennemis. Si votre petit garçon a vraiment disparu, inutile de prolonger les préliminaires, croyez pas ?

Ses paroles eurent un effet immédiat, Regina se détendit.

– C’est un vrai petit vagabond, ce mioche. Il a beau être petit, il est malin comme un singe. Franchement, c’est avec moi qu’il devrait être, croyez pas ? Je suis sa maman, quand même. J’ai cherché partout, mais rien, que dalle. Pas de doute, il a bel et bien disparu.

L’agent Hart eut un élan de pitié pour cette pauvre femme. Elles n’en étaient pas à leur première rencontre. Combien de fois l’avait-elle vue ivre, droguée, agressive ?

– D’accord, j’ai pas été élue maman de l’année, mais c’est mes mômes, d’accord ? Et moi, mes gosses, je les aime, continua Regina.

L’agent Black renifla et secoua tristement la tête.

– Ben oui, ça crève les yeux.

En une fraction de seconde, Regina avait bondi sur lui. Hart s’interposa vivement entre les deux adversaires.

– Bon, Richard, va donc faire un tour chez les voisins pendant que je m’occupe de Miss Carlton, OK ?

Le ton était ferme et sans réplique. Sans se presser, son collègue tourna les talons et quitta la pièce.

– Tu parles d’un branleur. Et encore, il se permet de me juger, ce connard. Mais pour qui il se prend, ce débile ?

Regina tirait nerveusement sur sa cigarette, sans même prendre le temps d’avaler la fumée. L’agent Hart lui sourit.

– Alors, imaginez ce que c’est de travailler avec lui !

Elle avait parlé à voix basse, d’un ton de conspiratrice, cherchant désespérément à établir une connivence avec la jeune femme.

– Oh, laissez tomber, pas la peine de jouer à ça avec moi. Vous me la ferez pas, ni vous ni vos collègues. Je sais très bien ce que vous croyez, je la connais, votre façon de penser. Vous oubliez vos conneries et vous retrouvez mon gamin, point barre.

Regina avait peur et ça se voyait.

Une forte exclamation venant du couloir évita à la policière d’avoir à répondre.

– Bonjour mon trésor, c’est moi, Bobby.

La voix était haut perchée, efféminée. Un homme de grande taille pénétra dans la pièce. Il avait les cheveux longs, teints en noir et aux racines apparentes, et des yeux bleus souriant dans un visage ouvert. Il ouvrit grand les bras, Regina s’y précipita en sanglotant. L’agent Hart les observa un moment, contente de voir arriver quelqu’un susceptible de lui venir en aide.

– Il est de la famille ?

Regina lui fit face en reniflant.

– Bien mieux que ça, chérie, c’est mon travailleur social.

Le type lui tendit une main flasque.

– Robert Bateman, ma grande. Assistant social de ces dames.

Hart poussa un gros soupir. Il ne manquait plus que ça.

Black revint dans l’appartement et lança d’une voix forte :

– Un petit garçon répondant au nom de Jamie a été retrouvé sur un chantier, de l’autre côté de la ville. Un petit blond aux yeux bleus, en parfaite santé.

Regina se détendit.

– Oui, ça a l’air d’être ça. C’est bien mon gosse.

Bien que son visage soit resté impassible, sa voix trahissait son soulagement.

– Comment a-t-il échoué là-bas ? demanda l’agent Hart d’un ton soupçonneux.

Black haussa les épaules.

– Et comment je le saurais ? En tout cas, on l’a emmené à l’hôpital pour les tests de contrôle.

– Oh, Bobby, tu m’emmènes, s’te plaît ?

Le visage de l’assistant social se fendit d’un large sourire.

– Bien sûr, Regi. Et les deux autres, qu’est-ce que t’en fais ?

Michaela se tenait debout sur le seuil de la porte avec Hannah, changée et sentant bon, dans les bras.

– Pas de problème. Mon copain dort dans la chambre, il les surveillera.

Robert roula ses yeux bleus vers le plafond.

– Les petites le connaissent, ma grande, ou c’est juste un oiseau de passage ?

Regina ferma les yeux un instant.

– Elles le connaissent un peu. Bon, alors, on y va ?

Le ton était définitif.

Cinq minutes plus tard, ils étaient partis.

Michaela enfournait une cuillerée de céréales Weetabix dans la bouche d’Hannah lorsque le type sortit enfin de la chambre. Il était nu, le sexe en demi-érection, taraudé par une sacrée envie de pisser.

Il examina les deux petites assises dans cette cuisine cradingue et leur lança d’un ton acide :

– Putain, mais qu’est-ce que vous avez à me regarder comme ça ?

Rejetant sa belle chevelure dorée en arrière, Michaela répondit sur le même ton :

– Je pourrais te poser la même question, mon vieux.

*

Imbu de sa juste autorité, l’agent Black pénétra dans l’hôpital de Grantley d’un pas assuré. Après avoir traversé les urgences, il grimpa les cinq étages qui menaient au service de médecine infantile. L’agent Hart se tenait devant la porte d’un bureau, un gobelet de café à la main. Elle lui sourit.

– Alors, quoi de neuf ?

– J’ai deux témoins qui affirment avoir vu Regina Carlton et son fils sur le chantier, à six heures et demie ce matin. Le premier est une femme, elle fait le ménage à l’usine Kortone Separates. Elle gare sa voiture près du chantier et finit le trajet à pied avec une copine. Le second est un homme qui passe par là en allant chercher son journal. Ils l’auraient vue se débarrasser du môme.

Joanna Hart fronça les sourcils.

– Dans ce cas, pourquoi nous aurait-elle appelés ?

Black leva les épaules.

– Elle a peut-être cru qu’il était mort, puisqu’ils allaient démolir le bâtiment où on l’a retrouvé.

– Bon Dieu ! On ferait mieux de prendre contact avec la PJ.

– C’est fait. Ils ne vont pas tarder. On verra bien comment elle s’en sortira, cette traînée.

Devant son air réjoui, Joanna comprit sa vieille animosité. Black eut un haussement d’épaules.

– Tentative de meurtre, hein ?

– Tout dépend de son état au moment des faits. Impossible de l’inculper tant qu’on n’a pas tous les éléments.

Black secoua la tête d’un air apitoyé.

– Tu ne veux pas piger, décidément. Cette fille est tellement saturée de substances chimiques qu’elle pourrait devenir la première femme OGM de l’histoire ! Mais toi, ça ne te dérange pas, tu continues à la défendre. On ne les compte plus, les fois où il a fallu se rendre chez elle pour cause de bagarre, de tapage nocturne ou d’état d’ivresse… Mais ton grand cœur lui laisse encore le bénéfice du doute !

Il partit d’un rire incrédule qui résonna jusqu’au fond du couloir.

– Mais, bonne mère, cette fille a trois gosses ! Et ce matin, on en a retrouvé un à moitié mort, enfoui sous un tas de gravats. Comment tu peux défendre un truc pareil ? Faut l’enfermer, cette tarée, ma grande. Et si ça ne tenait qu’à moi, je balancerais même la clé !

– Alors ça, mon cher, je n’en doute pas.

Surgissant derrière eux, Robert Bateman leur lança, d’une voix étonnement ferme :

– Croyez-moi, cette fille sort d’un milieu bien pire que celui où vivent ses enfants, et malgré tout, elle tente de s’en sortir. Regina a beau être comme elle est, elle les adore, ses mômes. À sa façon, bien sûr.

L’agent Black secoua la tête, une fois de plus.

– Allez donc prêcher ça aux convertis. En ce qui me concerne, c’est un vrai bâton merdeux, cette fille, et ses mômes seraient bien mieux ailleurs. Elle tapine, elle est camée et elle les laisse croupir dans des situations plus que dangereuses. Ça schlingue, chez elle…

– On ne peut quand même pas enfermer les gens parce que leur appartement est sale, fit Joanna d’une voix agacée.

– … son appart’ pue et ses gosses traînaillent toute la journée. Chaque fois qu’on va chez elle, on les trouve soit au lit, soit en pyjama. La vie qu’elle mène à ces pauvres mioches est un vrai cauchemar.

Robert Bateman poussa un profond soupir.

– Dites donc, vous commencez vos sermons de bonne heure. On s’est levé du pied gauche, c’est ça ?

Dans le couloir, un bruit de talons résonna soudain, ils tournèrent tous la tête : l’inspecteur Kate Burrows les salua d’un sourire nonchalant.

– Alors, c’est quoi cette histoire ?

Puis elle ferma les yeux : ils répondaient tous en même temps. En leur intimant d’un geste de baisser le volume, elle ajouta d’un ton impératif :

– Un seul à la fois, si vous voulez bien.

Devant leurs regards irrités, Kate soupira. La journée avait mal démarré, et aucun doute, ça ne s’arrangeait pas.

Bien au contraire.

1– Dans les îles Britanniques, le bookmaker (ou bookie) prend les paris sur tout : les courses, les élections, tous les événements à venir…

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PREMIÈRES LIGNE #79 Les ombres , Philippe Bérenger

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Les ombres : thriller

Philippe Bérenger

JOUR 1 – LUNDI 12 SEPTEMBRE 2011

1

18 heures 30. Koala, le grand homme maigre, adore les grandes surfaces. On y trouve de tout. D’un regard, il embrasse son caddie : bananes, pommes golden, abricots secs, mâche sous vide, acide chlorhydrique, pommes de terre, poireaux, carottes, acétone, eau minérale, une bouteille de vinaigre de vin, du lait, du bicarbonate de soude, un peu de désherbant et du fertilisant, une boîte de Kiri, du chlore pour la piscine, du sel de potassium et du sel de table…

La mémère à la caisse lui sourit. Elle est du genre à passer son samedi chez le coiffeur pour en ressortir encore plus moche et plus maquillée qu’une voiture de footballeur fan de tuning.

– Eh bé, du désherbant et du fertilisant en même temps ? Vos plantations vont pas s’y r’trouver, hein ?

Il hausse les épaules parce qu’il faut bien répondre quelque chose. Mémère prend ça pour un encouragement.

– Et puis, vous trompez pas de sel en cuisine, hein ? Si vous mettez du potassium, moi je viens pas dîner chez vous. C’est qu’à force de voir les produits défiler, je m’y connais, moi, tiens !

Elle lui fait un clin d’oeil et rigole toute seule. Elle est contente. La seule caissière de l’allée qui ne fasse pas la gueule. Koala cherche une réponse mais rien ne vient. Il a perdu l’habitude de parler. Et l’envie aussi. Alors il soupire en grimaçant un semblant de sourire et paye rapidement pour sortir des griffes de la grosse rigolote. Ne jamais se faire remarquer, c’est ce qu’ils conseillent. Pourvu que la caissière ne soit pas une indic. Non, pas de parano ; rester calme. Les caissières ne reçoivent aucune consigne des policiers. On n’est pas chez les Soviets. Mémère est juste un de ces êtres solitaires en quête de chaleur humaine… Mais l’homme se sent glacial. Un jour, il y a longtemps, il a fait du bénévolat dans l’humanitaire ; il avait envie (besoin) d’aider plus malheureux que lui, et puis… quand il a rencontré les autres, ils lui ont fait comprendre qu’on n’y pouvait plus rien ; qu’il valait mieux effacer l’ardoise pour tout redessiner.

Sur le parking, il fait doux. Septembre se donne des airs d’été indien malgré la pluie fine. Koala s’arrête au bout de quelques pas entre deux rangées de voitures et respire profondément… L’un de ses derniers souffles. Il se retourne pour contempler le centre commercial dans son ensemble. Le même que partout ailleurs, sauf qu’ici ils ont planté des eucalyptus dans l’allée principale. À vingt minutes de Paris ! Il arrache une feuille et la fourre dans sa poche de pantalon. Après tout, c’est ici qu’il a eu l’idée de son pseudo animalier.

Koala adorait les grandes surfaces. On y est anonyme. On y voit plus malheureux que soi. Des qui comptent encore plus leurs maigres sous, des qui hésitent en rêvant devant les grandes marques avant de choisir celle du magasin, la pauvre discount super exceptionnelle de la semaine avec deux cents grammes en plus gratuits. On effleure du doigt le rêve, on a l’impression qu’il y aura toujours de tout. De trop. Les étiquettes vous narguent, on vous pousse à acheter, à gaspiller, à faire n’importe quoi ; c’est un lent suicide collectif. Il se surprend à vraiment sourire. Suicide collectif… Il rit tout seul. Il va les aider, lui. Mais avant ça, il faut encore passer chez GO Sport et à la pharmacie pour les derniers éléments de la bombe. Ça y est presque : le caddie est rempli de quoi faire sauter tout un quartier. Fruits et légumes exceptés, bien entendu. Koala adorait les grandes surfaces. On y trouve de tout. Et bientôt, il est l’heure de mourir.

2

Ce soir, la rame est bondée, comme tous les soirs ; c’est l’heure de pointe parisienne et plus ça va, moins je supporte. On est tous debout, on sent mauvais. On est humides parce que dehors, il pleut. Une pluie chaude et grasse, chargée de rejets nauséabonds. On se marche sur les pieds, on est tristes et en colère. On a fini par comprendre que la vie se fiche de notre gueule. Maman, maman, où sont passés mon innocence d’enfant et mes rêves d’ado, quand les horizons étaient roses et l’avenir radieux ? Les gens sont là, las et fatigués, mécaniques et déçus. Lequel d’entre eux sera assez désespéré pour actionner le bouton et faire exploser son sac bourré de saloperies ?

À moins que je ne l’attrape d’abord.

S’ils savaient qu’on trouve tout le nécessaire pour fabriquer une bombe dans une grande surface… Je me dis qu’il faudrait mettre des mouchards dans les caisses et repérer les achats suspects ou donner des consignes aux caissières. J’en parlerai lors d’une prochaine réunion. Les chefs prendront l’air inspiré en se demandant comment piquer l’idée si elle est bonne, et mes collègues me traiteront de lèchebottes. Ouais… J’en parlerai un de ces quatre. Ou pas.

Je contemple un barbu et son épouse aux cheveux invisibles. L’islam… Tout le danger semble venir de là, mais moi je sais… Y a pas que l’islam dans la vie, y a aussi la lassitude, le vide, l’absence de tout. Pour moi, tout le monde est suspect parce que c’est mon boulot. Paranoïaque est ma fonction, gardien de vie ma conviction. En fait, je vous protège ; je veille sur votre existence, qui n’en est plus vraiment une depuis que le progrès a largué tous ses freins.

Allez, je fais comme tout le monde, je fourre les écouteurs dans mes esgourdes pour m’isoler dans cette foule que je suis chargé de défendre contre vents et marées. Je ferme les yeux et me laisse bercer par Kate Bush et sa voix aérienne. Me fait bander, sa voix. Elle m’emporte loin du métro. Loin de tout. Loin des autres, loin de moi-même. Grâce à Kate, je vis sur la lande et porte des bottes en cuir. J’ai une redingote et la chemise à jabot en dentelle. Et je suis romantique.

Dans la vraie vie, je suis le capitaine Franck Venel et je bosse à la DCRI, la Direction centrale du renseignement intérieur. L’antiterrorisme, le renseignement, pour faire simple. J’ai quarante-deux ans, une fille de seize qui s’appelle Élodie, une ex-épouse (sa mère) et deux ou trois petits coups que je m’envoie de temps en temps sans jamais ressentir autre chose que le frottement de mon gland. Ma fille vient quand elle veut, elle a sa chambre. Sa mère est hôtesse de l’air, toujours au bout du monde. Je l’ai rencontrée pendant une alerte à la bombe à Roissy, dans une autre existence. De toute façon, on n’a jamais réussi à se voir plus de deux jours d’affilée. Je m’entends bien avec ma fille, enfin, je crois. Mais pour ce qui est d’être un père comme il faut, ben, cherchez pas, c’est pas moi. J’suis fatigué dans mon pauv’ crâne. La plupart d’entre vous pensent que nous sommes des super-héros avec la cape et le slip rouge, mais non. Pas vraiment. Pas du tout. Nous sommes fonctionnaires de police. Fonctionnaires. C’est important, ce motlà. Ça dit tout.

Gare du Nord, déjà. Youpi, je vais sans doute attraper mon RER pour Drancy… Te plains pas, c’est toujours mieux qu’un wagon en partance pour l’Allemagne, mais… Franck, arrête de déconner. Tu as mal au monde qui est plein de salauds, OK, on a compris. Reprends-toi. Et je me reprends. Il faudra tout de même que j’arrête de me parler ; l’impression de devenir toqué. Parfois j’aimerais faire comme les condés de romans à clichés, me droguer, devenir alcoolique, faire de l’humour dans les moments extrêmes, courir le cent mètres en moins de dix secondes, ricaner pendant l’action et rester diaboliquement séduisant. Mon cul. J’entretiens ma forme physique, je ne cultive aucune addiction et il m’arrive de me raser régulièrement en pensant aux RTT. Bon, demain je récupère ma moto et j’essaierai de ne pas mourir en slalomant dans les embouteillages.

Un CD et demi de Kate Bush plus tard, j’arrive chez moi, un appartement de trois pièces dans un petit immeuble années 1970 que je finirai de payer à ma retraite. Si je suis toujours vivant. C’est probablement tout ce que je laisserai à ma fille. Elle sera là dans une demi-heure et ce sera une soirée de fête entre un fonctionnaire de police cramé de fatigue et une adolescente mutique répondant à des textos pendant le dîner avant de me demander si elle peut surfer cinq minutes sur Facebook. Elle y passera suffisamment de temps pour que son vieux père s’endorme sur le canapé Fly défoncé. La fête, vous dis-je. Je lance mes clés sur la table pliante, je jette mon sweat à capuche sur une chaise en plastique et je pose mon téléphone sur le bord d’une étagère en bois. Tout à l’heure je n’avais qu’une envie : rentrer chez moi, ne plus entendre personne, et maintenant, je m’emmerde déjà. Je m’ennuie comme un rat mort dès que je suis tout seul, c’est maladif. Allez hop, Kate Bush sur la stéréo. Mais mon cellulaire vibre dès l’intro de Wuthering Heights ; il tombe de l’étagère, je le ramasse en me cognant la tête, je jure, je décroche et Michel Périco, mon chef de service, se met à aboyer.

– Allumez votre télé puis ramenez votre cul ici !

Sa voix grésille d’émotions mal contenues. Il raccroche aussitôt.

J’allume mon Samsung LCD de cinquante-quatre centimètres et mon cul s’assied tout seul vu que mes jambes se dérobent. À l’écran, des reporters cachent leur joie sous un air de circonstance, des journalistes reprennent gravement la main sur leur direct et les experts se pressent sur les plateaux. C’est parti pour des heures d’images en boucle et de commentaires conditionnels. Conditionnés. Ne pas déclencher la panique, mais rester spectaculaire quand même. Rester digne, mais tenir le téléspectateur par les burnes quand même. Un attentat dans le métro parisien à la station Trocadéro, c’est une punaise d’info (je ne dis plus putain depuis la naissance de ma fille). Une rame déchiquetée. Trop tôt pour faire le bilan, mais il y a des morts, c’est certain. La rame a explosé comme un fruit mûr et les citoyens qui s’y trouvaient ne verront plus jamais les membres de leur famille… ni même leurs propres membres, d’ailleurs. On pourrait enterrer ce qui reste dans une boîte à chaussures. Effondré sur mon clic-clac, je contemple les gyrophares flasher et les casques briller sous la pluie battante. On filme des brancards, des visages perdus, des témoins qui témoignent, des flics qui agitent les bras. Les caméras tremblent et les images passent du net au flou, du flou au net. Je tends machinalement le bras vers mon téléphone. Allô, Élodie ?

– « Hello, t’es chez Élo ; tu peux parler after the bip. »

– Euh, c’est ton père. Tu as les clés, tu connais mon ordi, y a du congelé dans le frigo. J’ai une urgence. Ah oui, je t’aime.

Et j’appelle un taxi, direction le bureau, à Levallois-Perret.

Périco nous regarde derrière ses lunettes à monture rouge posées sur un visage mou et blafard, un visage qui a renoncé à s’entretenir. Michel Périco est un con de concours. Un étalon de la bêtise. La preuve ? Il est commissaire mais préfère qu’on l’appelle « monsieur le chef de service ». Partout ailleurs on dit « monsieur » ou bien « patron », lui, il aime bien « monsieur le chef de service »… Présentement, on le regarde tous gueuler comme un putois sans chercher à nous comprendre. Bien sûr qu’on se sent concernés ! On aurait pu s’y trouver, dans cette rame, ou pire… nos enfants, nos familles, même si, de ce côté-là, c’est pas ou c’est plus la joie. Et puis surtout, pour nous, c’est un échec. On n’a pas su, on n’a pas pu éviter la bombe… On est payés pour ça, quand même. Mais lui, il gueule.

– Huit morts et trente-cinq blessés, graves pour la plupart, et je ne parle pas de tous les traumatisés, bordel ! En plein Paris ! On est censés éviter ça, bordel ! Toute la hiérarchie m’est tombée sur le poil, et ça rase pas gratis, je vous le garantis !

S’il ne gesticulait pas, on le confondrait avec le mur crème des locaux ; un crème neutre, insignifiant, décoloré, vieillot… Mais il bouge comme un guignol et prend une canette de jus d’orange dans notre frigo que, bien sûr, il ne paye pas. Ce frigo, c’est notre caisse. On achète à bon prix de la bière, du Coca, des jus de fruits et quand on en prend un, clic, on met une pièce dans la tirelire, un énorme cochon déguisé en flic de New York avec « pig » marqué sur la casquette. Parfois aussi, on en revend aux autres services. Le café, surtout. Nous sommes fiers de notre machine Nespresso. Un commercial qu’on a tiré d’un mauvais pas nous refile des capsules tous les mois et Girard et les autres viennent se payer une tasse au lieu de picoler gratuitement la lavasse des machines de couloir. Moyennant quoi, certains petits malins pleins d’humour nous surnomment les clown-nés. On s’en balance du moment qu’au bout d’un moment la cagnotte permet un petit repas convivial ou un cadeau pour une occasion précise (anniversaire, divorce, cuite…).

Nous sommes à la fois disséminés et entassés dans notre lieu de travail. Celui de notre service. Notre cheznous, quoi. Un grand placard à deux fenêtres aux rideaux poussiéreux donnant sur la cour d’un immeuble insignifiant de Levallois-Perret. C’est un rectangle pourvu d’un grand coffre blindé qui renferme les armes, les clés USB, les relevés d’écoutes, les appareils photo et GPS, les fausses plaques. On a réussi à caser une armoire pour les archives et les dossiers en cours, nos casiers individuels, le tableau Velleda pour les briefings et le frigo. Il y a aussi un « piège à balles », un gros tube d’acier rempli de sable. On y fourre le canon de nos armes en entrant dans la pièce pour vérifier qu’elles ne sont pas chargées avant de les ranger. Ça fait toujours rire Cow-Boy, qui possède toujours une bonne vanne de cul en réserve, genre baiser sur la plage avec la femme invisible… Bref. J’oubliais, dans ce foutoir : on a tous un bureau individuel avec caisson et lampe administrative choisis dans un catalogue imposé par la hiérarchie. C’est moche et ça coûte un tiers de plus que chez Monsieur Meuble, par exemple. Allez comprendre. Un conseil d’ami aux futurs policiers, prévoyez toujours une ampoule car, si la vôtre vient à griller, l’administration mettra des mois à vous la remplacer. La seule touche de fantaisie provient de notre déco personnelle. Moi, c’est une photo d’Élodie, puis une photo d’Élodie et une autre d’Élodie. Y en a plus ici qu’à la maison parce que, là-bas, ça l’énerve. Elle se sent surveillée. Elle m’a même demandé un jour si je l’avais mise sur écoute…

J’interromps Périco, qui est bien obligé de respirer entre deux invectives.

– On a peut-être des torts, mais la DGSE ne nous a rien signalé non plus, je dis.

– Des cons, eux aussi, répond-il illico. Ce soir, nous sommes tous des gros cons !

Il sort de sa poche un bout de papier qu’il me lance à la gueule. J’attends que le machin tombe dans la poussière, le ramasse et le lis sous le regard impatient de mon groupe, puis relève la tête vers monsieur le chef de service.

– Le Croissant noir ? fais-je, réellement surpris.

Il ricane vraiment jaune.

– Envoyé par mail à l’Intérieur juste avant l’explosion… Les ordures.

Les autres me regardent. Je lis tout haut :

– « Ce n’est que le début. Prochaine étape, Lyon. Nous mettrons la France à genoux. Le Croissant noir. »

– C’est quoi, cette merde ?

– Merci pour votre analyse, Venel. Heureusement, des spécialistes sont en train de chercher à comprendre. En attendant, je veux tout le monde sur le pont vingt-quatre heures sur vingt-quatre !

On ne peut s’empêcher de sourire, tous autant qu’on est.

– Et ça vous fait marrer ? demande Périco avec aigreur.

Encore une fois, je monte au front. Faut que je la mérite, ma place près de la fenêtre avec vue sur les fourgons cellulaires.

– On devrait tous être en RTT, sans compter nos autres missions et…

– Vous jouerez au petit syndicaliste plus tard. On a les fesses sur le poêle à bois, mais on va griller les autres et montrer qu’on est les meilleurs. Organisez-vous, bordel. Et je ne veux pas entendre parler d’heures sup.

Tu parles. Un vingt-quatre heures sur vingt-quatre signifie respecter officiellement les horaires quotidiens avec efficacité. De 8 heures 30 à 12 heures et de 14 heures à 18 heures. Les heures sup, on s’assied dessus la plupart du temps. Les réclamer mettrait l’État en faillite. Périco s’est calmé. Il nous balaye d’un regard désespérant, désespéré.

– Alors, vous n’avez rien ? Croissant noir, ça vous dit rien ?

Je réponds pour tout le monde en remuant la tête. On a que dalle. Des inconnus au bataillon. Périco se dégonfle comme le ballon de baudruche d’un anniversaire vieux d’un mois et le vent glacial de la panique nous fait dresser les poils. Notre grand chef renifle dans le vide et s’en va sans un mot. Il sort en laissant sa canette vide (et gratuite) sur le bord du frigo pour aller voir les autres groupes de l’étage et espérer un signe, un indice, une piste… Je me tourne vers mon groupe. On est tristes. L’envie de chialer nous serre la gorge. J’arrive à marmonner une phrase :

– Rentrez chez vous si vous voulez ; je vais rester un peu.

Personne ne bouge, j’en étais sûr. Rentrer chez soi, pour quoi faire ? Ne pas dormir ? Regarder la télé ? Contempler notre échec ? Non, on va se remuer les fesses. Cet attentat devient une affaire personnelle. Je redresse ma crête de grand mâle dominant : les salauds ne sont peut-être pas dans notre rayon d’action mais, s’ils le sont, on va se les faire ! C’est ce que je crie aux autres d’un air martial en regardant la nuit noire électrique. Le silence me pousse à poursuivre mon speech de vestiaire d’avant-match.

– On est là parce qu’on se sent tous responsables, qu’on a peut-être loupé quelque chose et qu’au-delà de nos fiches de paie on aime ce qu’on fait, pas vrai ?

C’est vrai. En général, même le pire flic magouilleur ressent ce petit frisson de vocation tout au fond de luimême quand le pire vient d’arriver.

Cow-Boy se lève et prend son flingue. Il s’appelle Luc Hernandez mais pour nous c’est Cow-Boy, un trentenaire musclé plutôt beau gosse qui aurait dû faire maître nageur. Ce brun, qui serait ténébreux s’il avait de la jugeotte, est arrivé depuis peu de la BAC ; il aime l’action. Raté. Chez nous, c’est le contraire. Pas de baston, du feutré, de l’invisible et du sournois. On renseigne, on se renseigne, on attend, on confirme et on passe le bébé aux collègues et aux juges qui se font mousser à la télé. Nous sommes des ombres qui traquons des ombres et, pendant que vous marchez au soleil, nous essayons de sauver votre peau.

– Cow-Boy, moi aussi ça me démange de sortir et de tout fracasser, mais on est là pour un briefing, OK ?

Il se rassied en maugréant. Visiblement, mon autorité est intacte.

– Bon. Briefing.

Maintenant il est tard et, sur mon beau Velleda, j’ai mis en sommeil les missions que je juge actuellement subalternes : protection du patrimoine économique, scientifique et des institutions de la nation, comme les centrales nucléaires, qu’on a réussi à refiler à Girard et à sa bande de lèche-culs, idem pour l’analyse des mouvements sociaux et des faits de société. À une exception près, j’endors aussi le contre-espionnage, qui devient de plus en plus ennuyeux. La maison regorge de légendes du temps de la guerre froide où les ingérences étrangères, dans l’aéronautique notamment, se faisaient à l’ancienne, comme dans les films. Maintenant, des techniciens chauves qui violent un ordinateur ont remplacé les blondes sulfureuses à faire parler sur l’oreiller. Puis je me tourne vers mon équipe.

– Cow-Boy.

– Yes !

Il est toujours enthousiaste.

– Tu me mates toutes les bandes de vidéosurveillance disponibles avec Boulle : ça veut dire métro, mais aussi nos périmètres à nous.

– Oh non, Francky, tu fais chier ! Tous les groupes vont faire pareil !

Je ne relève pas l’injure. La hiérarchie existe aussi parce que le petit personnel se sent familier avec celui qui leur casse les burnes. Du moins, c’est ma méthode de management.

– Si vous trouvez quelque chose, tu iras sur le terrain. Boulle, une question ?

– Nan. Il se tourne vers Cow-Boy : T’inquiète, Cow-Boy, on va trouver, c’est nous les best.

Cow-Boy marmonne, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Malgré son caractère et les posters de Rambo et d’Alerte à Malibu dans son coin bureau, il fera le métier. Kevin Boulle, lui, est un jeune gardien de la paix, informaticien, fiancé et nouvellement arrivé. C’est un mignon rondouillard qui aurait pu être hacker ou employé des postes mais voilà, c’est un bébé flic sorti de l’école qui adore passer des heures devant des écrans à croquer des pistaches. Il en met partout, c’est un peu dégueulasse. Il réussira le concours interne de brigadier quand il aura l’âge… s’il vient sans ses pistaches. Il ne veut pas qu’on l’appelle Kevin ; il préfère encore Bouboule. Je continue mon tour de piste.

– Mansour et Goujon, vous restez sur la cité Prévert.

La cité Prévert, c’est notre résidence secondaire. La jungle qu’on nous a ordonné de surveiller. Chaque groupe a sa part de zones pourries. Nous, c’est la Prévert : trois mille cinq cents habitants officiellement répartis sur quatre barres entrelacées, deux ascenseurs plus ou moins en état de marche, sa misère, son ennui, le chômage et une majorité de gens qui voudraient être ailleurs. On part du principe que le nouveau banditisme, les extrémismes, tout ce qui nous met en alerte, peut se cacher, se créer ou s’épanouir dans les quartiers abandonnés par l’État comme une vulgaire réserve apache par les successeurs du général Custer. On y connaît tout le monde, et personne ne nous connaît… J’espère. Sur certains murs, on lit le nom, le matricule, l’adresse et parfois même le prénom des enfants des policiers du coin, mais pas encore les nôtres, nous, les invisibles. Si jamais le bombeur vient de là, nous ne le raterons pas. Nous n’avons pas le droit de le rater.

Mansour Boudjellal s’étire. Il a presque quarante ans, c’est mon capitaine adjoint. Bac plus cinq et juriste, comme moi. Quand il boit… il boit. Mais à part ça, c’est un solide, un manuel, un taiseux, une poutre. Sa femme est institutrice, ils s’adorent et sont complémentaires. Elle a son voyou, il a son intello. Ils ont fait deux filles. Un flic heureux en ménage, et c’est mon ami !

Gabriel Goujon, c’est autre chose. À presque cinquante balais, il est major de police et porte le même costume râpé depuis trente ans. Il adore les écoutes, toutes les écoutes, les ragots, les potins, les on-dit. Ensuite il en parle à sa femme ; ils n’ont plus que ça à partager depuis que leur fils vole de ses propres ailes. Mansour et lui, vous les collez sur une planque et vous oubliez de leur dire de rentrer, ils seront encore là dans mille ans. Voilà pourquoi je garde ces deuxlà sur Prévert.

Mansour opine du chef en souriant. Son sourire donne toujours à penser qu’il se fiche de vous, mais non ; c’est comme ça, il est ironiquement naturel… ou naturellement ironique. Calmement angoissé. Il y a une part… d’ombre en lui.

– D’t’façon, on va tous faire pareil, pas vrai ? Chercher dans notre coin en espérant que le dingo n’est pas parti de chez nous.

Ça, c’est Goujon, et il a raison. Tous les groupes serrent les fesses et fouillent leur pré carré en se disant que l’erreur vient de chez les autres. C’est ça, la solidarité entre services.

– Dédé et Beppe, vous fouinez chez les collègues et vous me trouvez des infos qu’on n’a pas. Et puis ressortez tout ce qu’on a sur tout le monde, y compris les groupes extrémistes et leurs méthodes.

– Surtout les barbus, précise Dédé en frétillant de la moustache.

Je regarde Mansour et soupire. Il doit en avaler des couleuvres. Heureusement, il avale aussi de la charcutaille et de l’alcool. Ça doit aider.

– Islamistes et autres, Dédé. Sors un peu de la guerre d’Algérie.

– Mmh…, fait Beppe.

Tout le monde écoute. Il ne parle pas souvent, le Beppe. Je l’encourage.

– Oui ?

– C’est de l’artisanal. De l’artisanal.

Il répète souvent ce qu’il vient de dire, histoire, peut-être, de vérifier.

Beppe et Dédé, ce sont nos anciens. André « Dédé » Laurain est proche de la retraite, c’est un grand-père divorcé, bon vivant, un poil raciste et moustachu. Il est arrivé des RG après la fusion avec la DST, dont est issu Beppe, qui est plus sombre. Giuseppe « Beppe » Ledellec est un ex-militaire, un commando, un démineur qui d’un coup a craqué. Fini l’action, bonjour la routine, l’immobilisme, la planque. Il déprime en silence avec son physique de Lino Ventura sans qu’on sache vraiment ce qui lui est arrivé. Je reprends la main.

– De l’artisanal ? Probablement, mais je veux dès que possible tous les dossiers sur l’attentat.

– Tu parles comme un bouquin d’école, rigole Dédé.

– C’est la fatigue, je me transforme en Périco.

– Gaffe au frigo ! rigole Cow-Boy.

On se marre un peu, histoire de décompresser. Seul Beppe n’a pas ri. Je me rapproche de lui. C’est notre mémoire, notre physionomiste : il n’oublie jamais un visage. Quand on vient lui montrer des photos, il soupire, lève les yeux au ciel et vous balance neuf fois sur dix le patronyme du sujet.

– Beppe, tu iras jeter un coup d’oeil sur les photogrammes de Cow-Boy et de Boulle.

Il hausse les épaules et ça veut dire : ben oui puisque je suis payé pour ça et pourtant je m’en branle ; je m’en branle de tout.

Je me tourne ensuite vers Paul Gastaldi et Jacky Milano. Elle est jeune, grande et costaude ; pas le genre qu’il vous vient à l’esprit de draguer, mais tellement sympa et fine que vous ne pouvez pas vous en passer. Elle est brigadier. Quant à Paul, il est brigadier-chef… et complètement fou. Sanguin en instance de divorce, il multiplie les conneries, voire les violences. L’autre jour, il a braqué la voiture de sa femme et s’est emplâtré un pylône. Ivre mort. Il a bien essayé de discuter avec les gendarmes qui l’ont contrôlé mais… ils se sont mis à trois pour l’embarquer. Il n’a toujours pas compris que la loi est aussi faite pour lui. Si ça continue… Je préfère ne pas y penser.

– Ça se passe comment pour vous ? dis-je.

Jacky hausse les épaules en souriant. Rien de spécial pour l’instant. Il y a quelque temps, elle s’est retrouvée dans une armurerie et l’autre client était un type avec un fort accent russe. Ils ont parlé armes puis, en rentrant chez elle, elle nous a faxé son signalement. Quand le portrait-robot est arrivé sur son fax, elle a confirmé. Elle venait de lever Tarkov, un ex du KGB et du FSB. Elle a surveillé l’armurerie et, quand l’Ukrainien est revenu, elle y était aussi. Surprise ! Ils ont encore parlé d’armes et sont devenus copains. Visiblement, Tarkov a envie de s’intégrer. Pour vraiment changer de vie ? À voir. Lui et sa famille sont venus en France monter une entreprise de volailles import-export. À voir. En tout cas, cette mission, c’est la sienne, pas question de la lui enlever. J’ai adjoint Paul à Jacky parce qu’elle est super zen. Ce type a besoin d’une bonne influence.

– Bon, restez sur ce coup-là et faites-moi des rapports. On verra par la suite. Céline ?

Quand je prononce son nom, j’ai l’impression d’être tout nu devant une foule. Céline Thierry est intelligente, polyglotte et belle à se damner. Un petit corps de rêve, un visage d’ange, une coupe de cheveux bruns rigolote. À vingt-quatre ans, elle est le fantasme du bureau. Périco magouille pour qu’elle soit sur nos affiches de propagande, mais il n’a toujours pas compris qu’elle aime demeurer anonyme. Sauf que… la base, dans notre métier, c’est de ne ressembler à rien, c’est-à-dire à monsieur ou madame tout le monde. Comme le disent nos documents à usage interne, les qualités physiques requises sont celles-ci : au plan de la morphologie, le policier est une personne qui passe inaperçue (taille moyenne, corpulence moyenne, pas de signe particulier…). Céline est juste une bombe atomique. Sur un plan vestimentaire, il ne doit pas laisser de trace dans le souvenir des individus surveillés. Pour cela, il ne doit pas attirer exagérément l’attention par une apparence hors du commun. Céline est hors du commun. L’utilisation d’accessoires vestimentaires peut aider à modifier l’image de la silhouette du policier (casquette, veste, parapluie, lunettes…). Même déguisée en religieuse, elle ferait bander un âne. Voilà. Céline, tu la remarques, alors pour les filatures, c’est bonbon. Elle ne comprend pas pourquoi parfois je m’énerve ; elle croit que je la sacque parce que je veux la sauter et qu’elle résiste. Mais je ne lui ai jamais demandé rien d’autre que d’aller boire un verre ! Je ne veux pas la sauter. Je veux qu’elle m’aime ! En attendant, elle me fait toujours la gueule.

– Céline, t’en es où ?

Elle me regarde avec un mélange de morgue et de crainte.

– Je vais finir par devoir me piquer vraiment. Karma se méfie.

Tu parles. Elle a intégré la cité Prévert par hasard. Un jour de filature, elle s’est fait remarquer (ben voyons) et, pour ne pas tout faire foirer, elle s’est inventé un passé de cité chez les Ch’tis, violée par son père et son oncle. Elle joue la folle qui se fiche de tout, la belle qui en a aussi bavé chez les bourges et qui revient à ses racines. Elle connaît tous les crapauds mais Karma, le caïd local, se méfie. Puis je pose la question qui me brûle les lèvres.

– Et Bingo ?

Elle sourit parce qu’elle sait que ça m’emmerde.

– Toujours aussi mignon. Si je me mets avec lui, Karma se méfiera moins.

– Bingo est un petit cambrioleur de merde, je réponds.

– Oui, mais si je me colle avec lui, pour les autres je ne serai plus la bizarre tordue solitaire que personne ne comprend. Karma aime bien Bingo et, à l’occasion, il l’utilise. Je l’aurai peut-être par là.

J’ai les boules mais je me tourne vers Mansour et Goujon.

– Bon, vous faites gaffe à elle, hein ?

Sourires. Le capitaine est tout nu devant la foule… et doit sauver la face.

– Puisque tu y étais, ça s’est passé comment, la nouvelle de l’attentat, là-bas ?

Elle hausse les épaules.

– Tout le monde a regardé la télé, quelques nazes ont crié viva l’Algérie ou Palestine, mais rien qui fasse penser que ça vienne de là.

J’adore sa voix… Bon.

– Rentrez chez vous dormir cinq minutes et revenez tout frais (punaise, je parle comme Périco…). On en saura plus dans quelques heures mais, avant de filer, on appelle tous quelques tontons pour voir s’ils n’ont rien entendu. On ne sait jamais.

Dédé fait la moue.

– Et pour Lyon ? fait-il.

– Quoi, pour Lyon ? je réponds avec un brin d’agressivité.

– Le Croissant noir, la France à genoux, c’est quoi, ces conneries ? Un nouveau 11 Septembre ?

Si même Dédé s’inquiète, c’est grave. Je ne peux cacher ma trouille.

– C’est peut-être pire. Et puis, on est le 12…

Puis je toussote parce que, des fois, un chef doit toussoter pour éviter qu’un groupe se lance dans un débat enflammé ou sombre dans la dépression.

– Les messages vont être analysés, on va faire le tour de nos suspects : on verra bien. De toute façon, en ce moment, on n’a rien. Mais faut qu’on trouve, les enfants, faut qu’on trouve.

Puis je ferme ma bouche et personne ne prend la suite. Une dizaine de muets avec un sac de ciment sur le ventre, c’est à ça qu’on ressemble.

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PREMIÈRES LIGNE #78, Brutale de Jacques-Olivier Bosco

PREMIÈRES LIGNE #78

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Brutale de Jacques-Olivier Bosco

Prologue

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LES FEUX ARRIÈRE des centaines de banlieusards coincés dans les embouteillages forment des filets de sang sur les hauteurs de la ville. Partout des blocs de ciment, de béton, partout des cités. Partout, ce froid mordant, coupant, traître, qui fait pleurer et brûle les narines. La nuit tombe – la nuit qui n’est pas noire mais bleue comme les veines d’une enfant gelée –, traquée par les projecteurs des parkings déserts, le brasier orangé de l’aéroport au loin, la lumière des rampes d’autoroute, des petites bases pavillonnaires, des lampadaires de la banlieue.

Les portières de la camionnette claquent et quatre hommes en sortent, parlant fort et riant. Le premier porte un sac de voyage, ceux qui le suivent tirent des valises à roulettes et le quatrième a entre les bras un carton d’où dépassent des bouteilles.

Ce soir, ils vont faire la fête.

Sur la terrasse d’une ligne de garage, la Bête regarde leurs silhouettes trembler dans l’orage. Seul le haut de son casque de moto dépasse du petit muret derrière lequel elle se cache. Les gouttes dégoulinent sur sa visière à demi fermée comme des petits serpents transparents. En levant le regard, elle peut voir ses yeux se refléter dedans, et dans ses yeux, elle voit la nuit.

Sa propre nuit.

Ses doigts caressent doucement la tige de coffrage en acier de quarante centimètres de long qu’elle a glissée dans sa botte. Sa matraque préférée.

Le corps recouvert de cuir noir voûté sous la pluie, les mains en crochet devant elle et la salive sèche au bord de la gorge comme un appel à la faim, la Bête ressemble à une bête. Mais, dans sa tête, elle préfère se traiter de Monstre.

Le Monstre se redresse, un éclair déchire la nuit en même temps que le tonnerre secoue l’univers, se reflétant sur la laque de son casque noir. Il se laisse glisser le long d’une gouttière pour atteindre le goudron luisant et s’accroupir.

Les quatre hommes viennent de pénétrer dans un immeuble aux fenêtres murées de briques grises voilées de pluie. Ils ont emprunté une ouverture de cave qui passe entre deux tertres d’herbe sale, une bouche emplie d’ombre qui les avale un à un.

On les appelle les violeurs de l’autoroute. Eux doivent se considérer comme des pirates des temps modernes. Depuis presque une année, ils écument les stations d’essence et les aires de repos des autoroutes qui alimentent la capitale de son flux d’humains. Ils opèrent la nuit, entre vingt-trois heures et quatre heures, rôdant sur les immenses terre-pleins entre les voitures des Hollandais et les camions roumains, à la recherche du véhicule esseulé. Parfois un couple d’amoureux, un VRP en recharge d’énergie et, souvent, un camping-car, petit havre de paix, chez-soi transportable d’une famille voyageuse. Les enfants en pyjama, la maman dans les bras du papa, ils forcent la porte et entrent, tabassent le père, le grand fils ou le frère, et violent la mère, la petite fille ou la sœur. Puis ils repartent avec leur butin de vêtements d’enfants et de traveller’s chèques.

Leur ADN est inconnu des services. Le Monstre a dû patienter. Il les veut, il sait qu’avec eux cela noiera les remords et la honte, et que la Bête pourra se laisser aller.

Des nuits entières à planquer, couché dans l’herbe humide qui sent l’urine, ou sur le toit d’un bloc de béton servant de chiottes aux routes franciliennes. Le Monstre a fini par remarquer que les « violeurs » passent d’une autoroute à l’autre, de l’est à l’ouest et du nord au sud, entre chacun de leurs méfaits, utilisant des sorties de chantiers pour s’échapper.

Cette nuit, il les a trouvés.

Il se redresse et marche lentement vers l’immeuble.

Au loin devant lui, la lumière d’une torche furète contre les murs des caves. Des tas de détritus, des restes carbonisés, une odeur de pourriture, de merde et de vomi qui pique et étrangle… Le Monstre se sent bien. Au fond du couloir, la lumière a disparu.

Une odeur d’essence, puis l’illumination d’un feu sort de l’entrée d’un box en même temps que des éclats de rire. Le Monstre n’a plus que quelques pas à faire. Il ne pense à rien, il respire les mouvements des hommes dans la petite pièce, certains assis, d’autres debout à s’échanger une bouteille, ils parlent une langue inconnue. Ils crieront dans une langue inconnue.

Il entre. Les visages des quatre hommes se défont en une succession d’émotions. La surprise tout d’abord, puis une sorte d’incrédulité et, dès que les premiers coups tombent, la peur, suivie de la terreur. La tige d’acier fracasse la bouche et la moitié basse du crâne du premier, la rotule du deuxième et les clavicules et cortex des deux derniers. Ainsi, ils ne peuvent plus bouger. Seulement gémir, hurler, tenter de fuir. S’échapper, survivre ? S’ils tendent les mains, le Monstre leur brise les doigts. S’ils se retournent pour ramper, il leur éclate les vertèbres une à une, de la nuque au coccyx.

Le Monstre en met trois hors d’état de vivre, sans les tuer : ce ne seront plus des hommes, juste des légumes. Le dernier, il veut le finir à la main. Il s’agenouille devant lui, pose la tige d’acier et lève ses gants de moto noirs. Puis il commence à frapper. Cogner. Écraser. Détruire.

Plus les coups tombent, plus le sang gicle sur sa visière, plus le Monstre se détend. C’est le seul moyen, la Méthode, et cela fonctionne.

La Bête se calme. Elle sent monter en elle le soulagement tant attendu. Non pas le plaisir, il n’y a aucun plaisir. Juste le bien-être de la douleur enfuie.

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PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PREMIÈRES LIGNE #77, Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Le cimetière des hirondelles : thriller littéraire, Mallock

PROLOGUE

Saint-Domingue, 41° C à l’ombre

Je m’appelle Manuel Gemoni. C’est tout ce qui me reste comme certitude. Depuis trois jours, je suis couché au pied d’une église, à quelques pas d’un âne mort. Comme lui, je suis sale et je pue. Ce matin, une vache famélique est venue nous rejoindre. Elle a léché le nez du bourricot avant de s’allonger sur un tas de paille entre nous deux. Dans l’ombre violette de l’édifice religieux, on ressemble à une tentative désespérée de crèche. Si l’on tient jusqu’à Noël, il y aura peut-être d’autres animaux, pour venir compléter le tableau.

Bientôt, sur cette place embrasée passera l’ogre, le monstre de l’île, l’abject vieillard. Et moi, avec jubilation, je le massacrerai. Sans tempérer le moins du monde ma résolution, une chose me trouble. Certes, je le hais de toute la force de mon âme.

Mais je ne sais pas pourquoi.

Ma pitoyable épopée a débuté il y a cinq semaines.

Ce matin-là, je m’étais levé à 7 heures tapantes. Ma compagne, Kiko, et notre bébé dormaient encore. On s’était couchés tard. En me réveillant, j’avais démarré le percolateur en l’entourant d’une serviette pour ne pas tirer du sommeil mes petites chéries. Après avoir allumé la télévision, j’avais introduit une cassette dans le vieux lecteur VHS afin de visionner un documentaire que m’avait enregistré un voisin peu enclin aux nouvelles technologies. C’était un reportage sur la fabrication des cigares, une passion que j’avais attrapée en rencontrant le patron de ma sœur, commissaire et grand amateur. Bizarre, le destin, parfois. Pendant que je sirotais mon café, j’ai vu pour la première fois, sur l’écran plat, les traits du vieillard qui allait changer le cours de mon existence. À la seconde où mes yeux ont rencontré son regard, un nouveau sentiment m’a envahi, quelque chose que je n’avais jamais ressenti auparavant : la haine. Une heure plus tard, j’ai dû me rendre à l’évidence, je ne retrouverais pas la paix avant de l’avoir assassiné. Pire, j’ai réalisé que j’en mourais d’envie. Sans le connaître, sans même savoir qui il était, je rêvais de lui crever les yeux, lui ouvrir le ventre et lui arracher la langue. Moi qui ne supportais pas de trouver une souris dans un piège ou un hérisson écrasé sur la route, je ne pensais plus qu’à tuer mon prochain. En tout cas, ce putain de prochain-là, cette horreur sur pattes.

Je l’ai vu, et tout ce que j’étais, tout ce en quoi je croyais, tout ce que je pensais être ma vie, en a été bouleversé. Rapidement, je ne me suis plus senti chez moi parmi les gens et les objets que j’aimais encore quelques heures plus tôt. Il fallait que je parte. Mon seul « chez-moi » serait face à cet homme, les yeux brûlant de haine, mes ongles lui 

déchirant la figure, mes dents lui mordant le nez, les paupières et la langue, mes mains lui arrachant le cœur. Ma place était là-bas, debout devant les entrailles fumantes de ce mort, hurlant vers le ciel mon désespoir de ne plus pouvoir le faire souffrir encore. Là-bas et nulle part ailleurs, couvert de rage et de sang, riant et urinant sur le visage de mon ennemi.

La haine allait être, durant les jours à venir, ma nouvelle maison, mon enfant et mon amie, et c’était bien ainsi.

Je n’ai pas tenté d’expliquer quoi que ce soit, ni à ma femme, ni à mes proches. Je n’avais pas le moindre espoir d’être compris. Je crois que j’avais peur également que l’on essaye de me retenir, de me raisonner, pourquoi pas de m’enfermer. Comment leur expliquer l’inexplicable ? Je n’avais qu’une seule chose sensée à faire : les ignorer et passer à l’action.

J’ai d’abord recherché l’endroit où le reportage avait été tourné. Deux jours et une nuit infernale à me repasser sans arrêt cette cassette pour tenter d’en noter tous les détails : rares inscriptions sur les murs, caractéristiques ethniques des habitants, flore, deux ou trois monuments un peu plus pompeux et moins délabrés que le reste… Trente-six heures affolantes à me plonger dans des livres de géographie, atlas et dépliants touristiques.

Enfin, j’ai fini par identifier le pays. Sans laisser de lettre, sans autres sentiments que l’impatience et une forme maligne d’exaltation, j’ai pris l’avion. Aller simple en classe touriste pour la République dominicaine.

Une fois sur place, rien n’a été facile.

Je me suis heurté à une montagne de difficultés. « Étranger » vient d’« étrange ». Ça fonctionne dans les deux sens. Tout était étrange là-bas, pour moi. Ce n’est qu’après dix jours d’errance sur l’île que j’ai commencé à trouver quelques repères, ceux de la survie. Puis j’ai fait des rencontres, pour tenter d’établir sinon des amitiés, au moins des liens. C’est grâce à eux, mes premiers complices, que j’ai finalement découvert l’endroit où j’allais pouvoir croiser le chemin de l’atroce visage, celui du monstre que j’étais venu massacrer.

D’après ce qui m’a été rapporté par des gens qui ne semblaient pas non plus le tenir en haute estime – certains crachaient même après avoir prononcé son nom –, le vieillard ne sortait de sa propriété que pour se rendre dans une petite fabrique de cigares à Carabello. On le voyait souvent traverser la place du village. C’était là qu’il avait été filmé par une caméra indiscrète. Et là que j’allais donc tenter ma chance et mettre fin à la sienne.

Avec les derniers billets qui me restaient, j’ai acheté un vieux revolver d’ordonnance et cinq balles emprisonnées dans la graisse et la rouille. Et je me suis rendu sur place.

Chaque journée s’est écoulée, plus liquide et brûlante que la précédente.

Épuisement et désespoir m’ont envahi peu à peu.

Aujourd’hui, seule la haine me fait encore tenir. Installé au pied de l’église, je l’attends. Loque en sueur à côté de mon âne, je n’ai plus de doute et plus d’envie, juste le rêve obsédant de massacrer cette ordure. Mon drame à moi, ma fortune désormais, porte le nom de ce vieillard absurde, ce monstre : « Darbier », sept lettres qui m’ont conduit jusqu’ici, à Carabello, sur cette place assassinée de soleil. Ma sœur Julie, Kiko, ma fille, tous mes amours d’hier n’existent plus. J’attends 

que vienne l’instant sublime, celui où mon revolver sortira ivre de ma poche, pointera sa bouche vers l’ogre pour que je puisse enfin, moi Manuel Gemoni, lui aboyer ma haine. Si l’abject ne vient pas jusqu’ici, je saurai quoi faire de l’une de ces balles. Je ne reviendrai pas chez moi porteur d’un tel fardeau…

Manuel Gemoni regarde pensivement la petite place. Il est arrivé au bout de son parcours. Sa lassitude est mauve et verte, barbouillée comme la peinture des maisons. Aujourd’hui, trois paysans sont venus observer le cadavre de l’âne. Il les a regardés sans vraiment les voir, puis il a fermé les yeux pour tenter de retrouver le chemin du sommeil, y récupérer un semblant de force pour un semblant de vie.

À cet instant précis, sous le pointillé solaire des feuilles d’acacia, deux hommes sont apparus. Le plus âgé est vêtu d’un costume léger, couleur verveine, d’une chemise en soie et d’un panama beige. Ses chaussures, en cuir marron, brillent malgré la poussière du sol. À ses côtés, celui qui se révélera être son garde du corps jette un regard circulaire sur la place.

Ils passent devant une minuscule cantina. Un chien orange urine sur le cadavre d’une moto. La chaleur ralentit le temps.

Quittant l’ombre des arbres, l’élégant patriarche avance maintenant en plein soleil. Sa peau a la couleur d’un marron glacé, avec des rides et des crevasses, presque noires, des plaques blafardes, comme du sucre séché. Ses épaules se balancent mécaniquement, comme si elles dirigeaient tout son corps. Il marche à pas lents mais réguliers, sans la claudication que l’on attendrait de son grand âge.

S’il s’était réveillé à cet instant, Manuel aurait pu apercevoir, luisant sous la visière du panama, les yeux terrifiants du vieillard, son regard citron aux iris dorés. Il aurait alors eu la certitude qu’il ne s’était pas trompé de cauchemar, ni d’homme. Ce squelette, qui s’apprête à contourner l’église, c’est bien l’être détesté qu’il est venu chercher. Celui dont il a trois photos, pliées dans la poche arrière de son pantalon.

Le chien, désormais couché au pied de la moto, gueule ouverte et langue pendante, observe le vieux qui s’éloigne. Pourquoi n’aboie-t-il pas pour prévenir Manuel ? L’homme va bientôt quitter la place, et il sera trop tard. Trois cochons noir et rose traversent en contrebas. Ils s’arrêtent pour explorer une flaque de boue.

Manuel ne se réveille toujours pas.

Encore quelques pas.

Les deux hommes sont désormais hors de vue, derrière l’église.

Trop tard, le jeune homme n’a toujours pas bougé.

C’est fini.

Il ne le sait pas encore parce qu’il dort, mais son voyage à l’autre bout du monde n’aura servi à rien.

Combien de jours tiendra-t-il avant d’utiliser son revolver pour quitter l’île ?

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PREMIÈRES LIGNE #76, Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

PREMIÈRES LIGNE #76

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Meurtres sur échiquier, Yann-Hervé Martin

OUVERTURE

Médiocrement installé sur un fauteuil en velours dont il sent les ressorts usés, il essaie de se redresser pour étendre ses jambes trop longtemps immobiles. Il mesure chacun de ses gestes, comme s’il s’agissait de maintenir la subtile harmonie dont il est à la fois le centre et le destinataire privilégié. Il vient de fermer les yeux. Le dialogue des violons qui murmurent dans l’obscurité le fameux aria de la troisième suite de Bach lui laisse oublier ses membres endoloris. La musique a libéré son esprit, discipliné son corps et affiné ses sens. Les notes se sont mêlées aux effluves d’un parfum qu’il reconnaît sans peine. Un grand parfum, classique lui aussi. Un concentré de charme et de séduction, une manière de prolonger le corps au-delà de la peau. De le célébrer. Son imagination le distrait un instant du plaisir immédiat auquel il s’était abandonné. Il pense à sa voisine, à ce qu’il peut deviner de la douceur de ses jambes et de la docilité de sa chair. Il éprouve le désir de la toucher, de poser sa main sur sa cuisse, de sentir à travers le bas le muscle souple de sa jambe. Mais il se retient. Ce n’est pas de la timidité. Plutôt un mode de gestion du plaisir. Il sait qu’il découvrira dès cette nuit ce que cachent et révèlent les vêtements élégants qu’elle porte pour lui. Mais il préfère ce que ses sens lui offrent aux promesses de son imagination. Il respire profondément pour reprendre contrôle de lui-même. Hélas, le parfum est comme un sortilège. C’est vrai qu’elle est belle et désirable. C’est vrai qu’elle attend de cette nuit la même chose que lui, qu’elle le sait, et qu’elle sait très bien qu’il le sait aussi. Mais les jeux d’adultes seraient insipides sans le contrôle des passions par l’intelligence du désir. Il se retient, se concentre, s’oblige à suivre la ligne mélodique d’un air qu’il connaît par cœur et qu’il redécouvre chaque fois. Il est sur le point d’y arriver quand une vibration légère secoue sa poitrine.

Il sort son téléphone de la poche intérieure de sa veste et en consulte discrètement l’écran. Une icône stylisée lui apprend qu’il vient de recevoir un message. Vaguement agacé par cette irruption indélicate de la vie profane dans l’espace sacré de son balcon d’opéra, il pousse un léger soupir qu’il dissipe aussitôt. Il murmure un mot d’excuse à l’oreille de sa voisine, se lève pour gagner le couloir, puis les toilettes. Personne. Il active le menu de son appareil et comprend vite que le message est codé. C’est Lui. Une urgence manifestement. Il lit le texte en lui appliquant directement le code convenu, esquisse un sourire et rejoint le balcon au moment où l’orchestre achève la seconde gavotte. Il dispose de quelques secondes pour prendre congé de la femme qui s’est retournée vers lui, manifestement intriguée.

— Je vous prie de m’excuser, une urgence. Soyez certaine que j’en suis désolé. J’espère que vous n’en serez pas fâchée, et que vous saurez me laisser une chance de rachat.

Sans lui laisser le temps de répondre, il disparaît au moment où retentit la gavotte dont il fredonne les premières notes.

Il lui faut faire vite. Il saute dans un tram presque vide qui le dépose à quelques pas de chez lui. Il a encore en tête les volutes de l’aria et le parfum voluptueux de celle qu’il a dû abandonner. Dommage, ce ne sera pas pour cette nuit. L’ascenseur le conduit au dernier étage de l’immeuble cossu où il vit depuis son affectation à Strasbourg. Il ouvre la porte de son appartement et se précipite vers la grande terrasse d’où il peut contempler tout le centre-ville. La cathédrale illuminée dresse son unique clocher tel un phare dans un monde sans Dieu. Il n’a pas le temps de méditer sur la grâce de ces pierres jetées vers le ciel par la foi des hommes. Il saisit son téléphone et relit le message. Il est 21 h 38. Il dispose de moins d’une heure. Les consignes sont claires. Le point de ralliement aussi. Il ne devrait pas y avoir de problème. Il retourne dans le salon, se dirige vers un tableau, un ange de lumière peint et offert par une artiste locale. Il sourit au souvenir de la nuit qu’ils ont passée ensemble, ôte le tableau du mur et laisse apparaître un petit coffre qu’il ouvre pour en sortir une arme de poing et un silencieux qu’il y adapte avec application. Il vérifie le chargeur, ferme le coffre, remet le tableau en place.

Avant de quitter l’appartement, il prend le temps de s’arrêter devant un miroir qui lui renvoie l’image d’un bel homme qui a su garder une carrure d’athlète malgré l’approche de la cinquantaine. Depuis l’adolescence, il n’a jamais cessé de prendre soin de son corps, de le durcir, de l’assouplir. Ses cheveux qui tirent sur le roux attirent l’œil sur un visage où brille un regard moqueur. Il ôte le nœud papillon dont la couleur soutenue tranche avec la blancheur immaculée de sa chemise. Trop voyant. Il en profite pour échanger son costume contre des vêtements plus sobres, endosse une veste grise qu’il ajuste sur ses épaules, y glisse le pistolet et quitte son appartement avec un soupçon d’excitation. Décidément se dit-il, la vie vaut la peine d’être vécue.

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PREMIÈRES LIGNE #75, Les nouveaux prophètes Asa Larsson

PREMIÈRES LIGNE #75

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

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Le livre en cause

Les nouveaux prophètes : une enquête de Rebecka Martinsson,

Asa Larsson

Précédemment paru sous le titre : Horreur boréale, Les nouveaux prophètes a été son premier roman à paraître dans la Série Noire.

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, récompensée par le prix du Premier Roman policier suédois en 2003, elle a fait une entrée fracassante en littérature.

PUIS VINRENT LE SOIR ET LE MATIN DU PREMIER JOUR

Ce n’est pas la première fois que Viktor Strandgård meurt. Cette fois, il est couché sur le sol du temple de cristal, les yeux levés vers les immenses fenêtres de toit. Plus rien ne le sépare de la nuit hivernale.

Je ne peux pas être plus près, songe-t-il. Dans cet endroit, sur la colline du bout du monde, le ciel est si proche qu’on a l’impression de pouvoir le toucher, simplement en tendant la main.

Dehors, l’aurore boréale ondoie, tel un dragon dans la nuit. Les étoiles et les planètes semblent s’écarter au passage de ce prodige de lumière qui, sans hâte, se fraie un chemin le long de la Voie lactée.

Viktor Strandgård suit sa course des yeux.

Je me demande si elle chante, pense-t-il encore. Comme une baleine solitaire au fond de l’océan.

Et, comme si elle avait lu dans ses pensées, elle s’arrête. Interrompt une seconde son imperturbable voyage. Contemple Viktor Strandgård de son regard de menthe glacée. Car en vérité, allongé là, il est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

Tandis qu’il regarde le dragon dans les yeux, c’est à sa première mort qu’il pense. À ce jour de dégel où, 12heureux et insouciant, sa guitare sur le dos, il dévalait à bicyclette la longue pente qui conduit au croisement entre Adolf Hedinsväg et Lundbohmsväg. Il se souvient du moment où il a senti les pneus de son vélo déraper sur la route gelée, alors qu’il tentait de freiner. Il revoit la femme arrivant sur sa droite dans sa Fiat Uno. Il se rappelle le regard qu’ils ont échangé, sachant tous les deux que l’inéluctable glissade vers la mort avait commencé.

C’est avec cette image dans la tête que, pour la deuxième fois de sa vie, Viktor meurt. Des pas approchent, mais il ne les entend pas. La vue de la lame brillante du couteau lui est épargnée. Son corps gît sur le sol du temple comme une enveloppe vide et se laisse transpercer. Encore et encore. Et là-haut, au firmament, le dragon reprend sa route, indifférent.

Lundi 17 février

L’angoisse la fit sursauter et ce fut le bruit de sa respiration précipitée qui tira Rebecka Martinsson de son sommeil. Elle ouvrit les yeux dans le noir avec l’impression très nette qu’il y avait quelqu’un dans son appartement. Elle resta allongée sans bouger, aux aguets, mais n’entendit que le bruit de son propre cœur battant dans sa poitrine comme celui d’un lapin effrayé. Elle chercha son réveil digital sur la table de chevet et trouva à tâtons le bouton pour l’allumer. Trois heures quarante-cinq. Elle s’était couchée quatre heures plus tôt et se réveillait déjà pour la deuxième fois.

C’est le boulot, songea-t-elle. Je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle avait la nuque raide et un début de migraine. Elle avait probablement grincé des dents en dormant. Ce n’était plus la peine d’insister. Elle s’enroula dans sa couette et se rendit dans la cuisine. Ses pieds trouvèrent le chemin dans le noir. Elle mit en route la cafetière et la radio. Laissa la mélodie d’interruption des programmes défiler en boucle comme un appel à la prière lancinant, tandis que l’eau coulait dans la cafetière et qu’elle prenait sa douche.

Elle ne prit pas la peine de sécher ses longs cheveux et but son café tout en s’habillant. Durant le week-end, elle avait repassé et suspendu ses vêtements de la semaine dans la penderie. On était lundi. Sur le cintre du lundi étaient accrochés un corsage ivoire et un tailleur bleu marine de chez Marella. Elle renifla ses collants de la veille. Ils feraient l’affaire. Ils plissaient un peu aux chevilles, mais en tirant dessus et en les repliant sous les orteils, cela ne se verrait pas. Il faudrait juste éviter d’enlever ses chaussures. Elle s’en fichait complètement. La lingerie et les collants n’avaient d’importance que si on avait des raisons de penser que quelqu’un allait vous déshabiller et il y avait un certain temps que Rebecka ne portait plus que des sous-vêtements déformés et grisâtres.

Une heure plus tard, elle était au bureau, assise devant son ordinateur. Les mots déferlaient dans son cerveau comme un torrent de montagne, coulaient le long de ses bras et se déversaient dans ses doigts qui couraient sur les touches du clavier. Au travail, son esprit était au repos. Le malaise de ce matin s’était envolé.

C’est drôle, songea-t-elle. Je dis à mes collègues du cabinet que j’en ai marre de travailler alors que, en réalité, il n’y a que lorsque je travaille que je suis en paix avec moi-même et que je me sens heureuse. C’est quand je m’arrête que l’anxiété prend le dessus.

La lumière de l’éclairage public pénétrait à peine par les grandes fenêtres à croisillons. Il y avait déjà 15quelques voitures dans la rue, mais bientôt la circulation transformerait le paysage sonore en un bruissement sourd et continu. Rebecka se recula dans son fauteuil de bureau et lança l’impression. Dans le couloir encore plongé dans l’obscurité, l’imprimante reprit vie et livra sa première commande de la journée. La porte de la réception claqua. Elle soupira et regarda l’heure. Six heures moins dix. Finie la tranquillité.

Elle essaya d’entendre qui venait d’arriver, mais les épais tapis du corridor étouffaient le bruit des pas. Au bout de quelques secondes, Maria Taube poussa la porte de son bureau avec la hanche, parce qu’elle avait un mug de café dans chaque main.

« Je te dérange ? »

Rebecka remarqua qu’elle tenait sous son bras droit le document qu’elle venait d’imprimer.

Jeunes avocates fiscalistes, les deux femmes travaillaient au cabinet Meijer & Ditzinger, situé au dernier étage d’un bel immeuble fin XIXe sur Birger Jarlsgatan. Tapis persans semi-antiques dans le corridor, confortables canapés et fauteuils en cuir patiné disposés ici et là, l’endroit respirait l’expérience, le pouvoir, l’argent et l’excellence. Tout avait été mis en œuvre pour inspirer confiance et respect.

« Quand je mourrai, je serai tellement fatiguée que je n’aurai qu’un seul souhait, qu’il n’y ait pas de vie après la mort, soupira Maria en posant un café sur le bureau de Rebecka. Mais je suppose que nous ne sommes pas d’accord sur ce point, Margaret Thatcher ! Tu es arrivée à quelle heure ? À moins que tu ne sois pas rentrée chez toi depuis que je t’ai quittée hier ? »

Elles avaient travaillé toutes les deux jusque tard dans la soirée de dimanche et Maria Taube était partie la première.

« Je viens d’arriver », mentit Rebecka en lui prenant la photocopie des mains.

Maria s’écroula dans le fauteuil des visiteurs, retira ses escarpins en cuir hors de prix et remonta les jambes sous ses fesses.

« Quel temps ! » gémit-elle.

Rebecka regarda dehors d’un air surpris. Une pluie froide martelait les vitres. Elle ne s’en était pas aperçue. Elle ne se souvenait pas s’il pleuvait quand elle était sortie de chez elle ce matin. En y réfléchissant, elle ne se rappelait même plus si elle était venue à pied ou si elle avait pris le métro. Elle regarda, songeuse, les gouttes d’eau ruisselant sur les carreaux.

Ah, l’hiver à Stockholm… Il valait mieux penser à autre chose quand on mettait le nez dehors. Là où elle avait grandi, c’était une autre histoire. L’aube bleue du milieu de l’hiver, la neige qui craquait sous les pieds. Et puis cette saison qui n’existait que là-bas, où ce n’est plus tout à fait l’hiver, mais pas encore le printemps. Quand elle partait à skis de la maison de sa grand-mère à Kurravaara et qu’elle longeait la rivière jusqu’à la cabane de Jiekajärvi. Pour se reposer, elle s’asseyait contre le tronc d’un pin dont l’écorce brillait comme du cuivre rouge au soleil, sur la toute première tache de terre nue. Un thermos de café, une orange et des tartines dans son sac à dos.

La voix de Maria la rappela à la réalité. Son esprit lutta un peu, voulut s’échapper à nouveau, mais elle se ressaisit et revint à sa collègue qui la regardait en haussant les sourcils.

« Hello, je suis toujours là ! Je te demandais si tu avais l’intention d’écouter les infos.

— Oui, oui, absolument. »

Rebecka se pencha pour attraper le poste de radio sur le rebord de la fenêtre.

Qu’est-ce qu’elle est maigre, se dit Maria en regardant le décolleté de Rebecka qui apparaissait dans l’échancrure de sa veste. Sa cage thoracique est une vraie planche à laver. Pour un peu, on pourrait faire de la musique dessus.

Rebecka monta le son de la radio et les deux femmes inclinèrent la tête, comme si elles priaient, les mains jointes autour de leur mug de café.

Maria cligna des paupières. Elles étaient comme de la toile émeri sur ses yeux fatigués. Le dossier pour le procès en appel dans l’affaire Stenman devait être terminé aujourd’hui. Måns allait la tuer si elle lui demandait un nouveau délai. Elle avait des brûlures d’estomac. Elle se promit de ne plus boire un seul café avant le déjeuner. Elle avait l’impression de vivre comme une princesse dans une tour. Jour et nuit, soirs et week-ends, elle restait enfermée dans ce bureau avec ces vieux schnocks qui pouvaient tous aller se faire foutre, et ces jeunes loups qui lui mataient les seins pendant que la vie s’écoulait dehors. Elle ne savait plus très bien si elle devait continuer de se lamenter ou bien changer d’existence et, de toute façon, à la fin de la journée, il lui restait juste assez d’énergie pour se traîner devant sa télé et s’endormir dans sa lumière bleue apaisante.

« Il est six heures et vous écoutez les informations. Un homme de trente ans, qui était aussi une figure célèbre de l’Église de Suède, a été retrouvé mort tôt ce matin, au temple de cristal, à Kiruna, siège de l’Église de la Force originelle. La police de Kiruna n’a pas commenté le meurtre pour l’instant, mais nous savons d’ores et déjà qu’aucun suspect n’a été arrêté et que l’arme du crime n’a pas été retrouvée.

Une étude récente montre que de plus en plus de communes ne respectent pas les lois de protection sociale… »

Rebecka pivota si brusquement sur son fauteuil en voulant éteindre précipitamment la radio qu’elle se cogna la main sur le rebord de la fenêtre et se renversa dessus la moitié de son café.

« Viktor, s’exclama-t-elle. Ça ne peut être que lui. »

Maria la regarda d’un air étonné.

« Viktor Strandgård ? Le gosse qui est revenu du paradis ? Tu le connaissais ? »

Rebecka pinça les lèvres et évita le regard de Maria. Le visage fermé et dénué d’expression, elle fixa la tache de café sur sa jupe.

« J’en ai entendu parler comme tout le monde. Mais je n’ai pas mis les pieds à Kiruna depuis des années. Je ne connais plus personne là-bas. »

Maria se leva de son fauteuil et s’approcha de Rebecka. Elle lui prit des mains le mug auquel elle s’accrochait comme si lui seul l’empêchait de tomber de sa chaise.

« Si tu dis que tu ne le connais pas, ça me va, ma belle, mais là, je te signale que tu ne vas pas tarder à 19t’évanouir. Tu es blanche comme un linge. Penche-toi en avant et mets la tête entre tes genoux. »

Rebecka obéit comme une écolière. Maria alla chercher du papier absorbant pour nettoyer la tache de café sur le tailleur. Lorsqu’elle revint, Rebecka s’était redressée.

« Ça va ? lui demanda-t-elle.

— Oui, oui, répondit Rebecka distraitement en suivant d’un air absent les gestes de sa collègue qui continuait de frotter. Je le connaissais, oui.

— Mmm, tu ne m’as même pas laissé le temps de sortir mon détecteur de mensonge. Tu es triste ?

— Triste, je ne sais pas. Effrayée plutôt.

— Effrayée ? »

Maria s’arrêta de frotter.

« Pourquoi effrayée ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’on… »

Rebecka n’avait pas eu le temps de terminer sa phrase que le téléphone sonna avec un bruit strident. Elle sursauta et regarda fixement l’appareil, sans décrocher. Au bout de la troisième sonnerie, Maria souleva le combiné. Elle posa la main sur le micro pour qu’on ne puisse pas l’entendre et dit en chuchotant :

« C’est pour toi et l’appel doit venir de Kiruna parce que la personne au bout du fil s’exprime en langage de Moumine. »

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PREMIÈRES LIGNE #74, l’impasse de Estelle Tharreau

PREMIÈRES LIGNE #74

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Le livre en cause

L’Impasse, Estelle Tharreau


PREMIÈRE PARTIE
L’Impasse
Samedi 13 mai 2000

1


Pascal jeta un regard acerbe en direction de sa mère.
Elle lui faisait face de l’autre côté de la cour et s’entretenait avec Virginie Krakoviak, l’aide-soignante de la maison de retraite de la Mine. Inutile de s’interroger longuement sur le sujet de leur conversation. Les deux
femmes étaient accompagnées de Benjamin, le fils de Virginie. Le gamin était blafard. « L’abruti malsain » devait être malade.
En sortant de son imposante demeure, Pascal regretta que son père ait vendu l’ancienne dépendance au vieux Desjot. Désormais, il devait partager l’espace qui séparait les deux bâtiments avec des gens qu’il n’aurait jamais fréquentés en d’autres circonstances. Cette cour, baptisée « l’Impasse », servait de parking pour sa famille et de jardinet pour « les locataires » de Desjot.
Malgré les haies, leur voix et leur rire parvenaient jusque chez lui lorsque les fenêtres de l’étage étaient ouvertes. Ces bruits étaient autant de nuisances qui lui rappelaient leur indésirable présence. Par bonheur, le reste de la maison était orienté côté jardin. Ce n’était pas un hasard si les deux pièces donnant sur l’Impasse avaient été dévolues à l’atelier de sa femme et à la chambre de sa mère.
L’attitude ostensiblement malveillante de Pascal décida Virginie à quitter Madeleine afin de rentrer récupérer le cartable du petit. Cet homme important
ne les aimait pas. Elle se doutait qu’à tout moment, au moindre prétexte, il n’hésiterait pas à leur faire perdre leur logement. Et ça ! Nicolas Mazoyer, son concubin, ne l’accepterait pas. Il en profiterait pour se débarrasser de son propre fils qu’il traînait comme un fardeau depuis sa naissance. Il l’expédierait le plus loin possible. Si Virginie n’avait pas la force de lutter contre son compagnon, elle avait néanmoins assez de courage pour lui résister lorsqu’il s’agissait de leur enfant.
Pascal s’approchait d’un pas assuré. Virginie saisit la petite main glacée de Benjamin et le força à la suivre.
Avant de passer le seuil de sa porte, elle jeta un bref coup d’œil en direction de Pascal dont les yeux inquisiteurs étaient braqués sur sa mère. Aussitôt, elle baissa la tête tout en exhortant gentiment l’enfant à se hâter s’ils ne voulaient pas être en retard à l’école.
À quelques mètres de lui, Madeleine ne pouvait éviter son fils dont le visage se durcit. Ils étaient seuls désormais. Les mots allaient être cinglants comme ils
l’étaient habituellement, comme ils l’étaient devenus depuis si longtemps, depuis trop de temps ! Elle décida de prendre les devants :
« Je remplis les conditions pour entrer à la maison de retraite de la Mine ! Ton père a commencé sa carrière en tant que mineur de fond !
– Dans ce mouroir ? cracha Pascal. C’est hors de question que tu y mettes les pieds ! Rends-toi à la triste réalité, si difficile à admettre soit-elle : tu perds
la tête de plus en plus ! »
Madeleine ressentit cette dernière remarque comme un coup porté. Son visage se ferma. Pascal n’ignorait pas que sa mère était consciente de la dégradation de
son état, de la multiplication de ses absences et de ses moments de confusion.
« Il te faut un établissement adapté à ta maladie. Tu sais aussi bien que moi que la situation ne va pas s’arranger. Un jour viendra où tu ne pourras plus sortir
seule. Tu ne pourras même plus t’assumer pour les actes les plus élémentaires. Dans la maison dont je t’ai parlé, on prend soin des vieux. Ce n’est pas le cas dans ton mouroir !
– Mets-moi où bon te semble, mais je refuse de quitter la ville ! s’entêta Madeleine, blessée.
– Tu sais pertinemment qu’il n’existe qu’une seule maison de retraite ici : celle de la Mine. Tu te vois là bas ? Au milieu d’un établissement tellement bondé que
le personnel n’est pas assez nombreux pour assurer les soins minimums ? »
Désormais, Madeleine se taisait, ses yeux immobiles dévorant les gravillons disséminés sur le sol. Elle tentait de contenir sa colère et son humiliation.
« Tu te vois baignant dans des couches saturées de merde et d’urine ? Tu te vois rivée à un fauteuil en train d’attendre dès ton réveil que la journée se termine ? Et ça jusqu’à la fin !
– Je refuse de quitter cette ville ! » s’étouffa Madeleine dans un sanglot.
Pascal la fixa quelques secondes avant de reprendre d’un ton calme, mais inflexible.
« Bientôt, tu ne choisiras plus rien ! »
Madeleine planta ses yeux humides dans ceux de son fils puis s’adressa à lui en l’implorant :
« Réfléchis ! Je t’en prie ! Il n’est pas encore trop tard pour éviter de tout détruire. Je suis ta mère… »
Pascal, impénétrable, conclut cette discussion qui ne menait à rien une fois de plus.
« Avant d’être ton fils, je suis le chef de cette famille tout comme mon père l’a été avant moi ! »
Il la regarda rentrer dans leur maison avant de partir à l’église comme tous les matins. Virginie n’était pas réapparue et n’avait toujours pas conduit « l’abruti
malsain » à l’école. Il ne faisait aucun doute que l’entrevue des deux femmes n’était pas fortuite. Il devenait urgent de précipiter les événements avant que cette petite fouine de Krakoviak ne vienne fourrer son nez dans la vie de sa mère et perturber ses plans.

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