Alan Turing de Andrew Hodges : La lecture 2

Alan Turing de Andrew Hodges

Et si on lisait le début !

Aujourd’hui je vous propose  la suite de notre nouvelle lecture

Le livre :  Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges



PREMIÈRE PARTIE

LA LOGIQUE

I

L’Esprit de corps 1

« En commençant mes études le premier pas m’a plu si fort,

Le simple fait de la conscience, ces formes, la motilité,

Le moindre insecte ou animal, les sens, la vue, l’amour.

Le premier pas, dis-je, m’a frappé d’un tel respect et plus si fort,

Que je ne suis guère allé et n’ai guère eu envie d’aller plus loin.

Mais de m’arrêter à musarder tout le temps pour chanter cela en chants extasiés2. »

Pur fils de l’Empire britannique, Alan Turing est issu d’un milieu social situé à la frontière de l’aristocratie terrienne et de la bourgeoisie commerçante. Marchands, soldats, hommes d’Église, ses ancêtres furent de vrais gentilshommes quoiqu’ils eussent dans l’ensemble embrassé des existences nomades. Ils furent en effet nombreux à participer à l’expansion de l’influence britannique dans les contrées les plus lointaines.

La trace des Turing remonte aux Turins de Foveran, comté de la région d’Aberdeenshire dans le nord de l’Écosse, au XIVe siècle. La famille possède un titre de baronnet, accordé vers 1638 à un certain John Turing, qui avait émigré vers l’Angleterre. Bien que la devise familiale ait été Audentes Fortuna Juvat – « la fortune sourit aux audacieux » –, et malgré tout leur courage, ils n’eurent jamais beaucoup de chance. Sir John Turing a combattu du mauvais côté pendant la guerre civile anglaise, tandis que Foveran était mis à sac par les Covenantaires. Se voyant refuser toute compensation après la Restauration, les Turing croupissent dans les ténèbres tout au long du XVIIIe siècle, comme il l’est indiqué dans The Lay of the Turing (« La lignée des Turing », qui retrace l’histoire de la famille :

« Walter, James et John avaient connu

Non les honneurs illusoires de la couronne,

Mais une existence calme et paisible.

Une existence illuminée par la consécration

Dérivée de la plus pure tradition de la religion !

Ainsi leur vie paisible s’écoula,

Profitant des honneurs de Foveran,

En attendant que le bon sir Robert réclame son dû

Afin de rendre à la lignée sa gloire passée :

Le carillon des tours du château de Banff résonne dans le ciel

Accordant l’hospitalité avec bienveillance

Et accueillant ses nombreux amis à sa table

Savourons la restauration de la lignée des Turing ! »

En 1792, sir Robert Turing revint d’Inde où il était allé chercher fortune, et récupéra son titre de baronnet. Mais il mourut sans avoir donné d’héritier mâle. En 1911, il n’existait plus que trois foyers de Turing dans le monde. Le titre était porté par l’homme de 84 ans, qui avait jadis été consul britannique à Rotterdam. Avec son frère et ses descendants, ils formaient la branche néerlandaise des Turing. Des descendants de leur cousin, John Robert Turing, le grand-père d’Alan, formaient une branche secondaire.

John Robert Turing fit des études de mathématiques au Trinity College de Cambridge, et fut classé onzième de la promotion de 1848 avant de renoncer aux mathématiques pour recevoir l’ordination et devenir pasteur à Cambridge. Il épousa en 1861 la jeune Fanny Boyd, alors âgée de dix-neuf ans, et partit s’installer dans le Nottinghamshire où le couple donna le jour à dix enfants. Deux d’entre eux moururent en bas âge tandis que les huit autres, quatre garçons et quatre filles, furent élevés dans la pauvreté respectable d’une modeste vie de pasteur. Peu après la naissance de son benjamin, John Robert fut victime d’une attaque et dut abandonner sa charge. Il mourut en 1883.

Sa veuve étant invalide, ce fut à Jean, la sœur aînée, que revint le soin de s’occuper de la famille. Ce qu’elle fit avec une poigne de fer. Les Turing avaient déménagé à Bedford pour pouvoir profiter de son lycée, où les deux aînés firent leur éducation. Jean fonda sa propre école, et deux de ses sœurs devinrent institutrices, se sacrifiant pour le bien des garçons. Le fils aîné, Arthur, fut un Turing malchanceux. Il fut nommé dans l’armée des Indes, et périt dans une embuscade à la frontière nord-ouest, en 1899. Le troisième fils, Harvey, émigra au Canada et se mit à la mécanique, même s’il dut revenir pour la Première Guerre mondiale, avant de devenir un journaliste distingué pour Salmon and Trout Magazine (« Saumon et truite Magazine »), et de finir sa carrière en tant que rédacteur en chef du magazine The Field. Le quatrième fils, Alick, embrassa quant à lui la profession de notaire. Parmi les filles, seule Jean se maria. Elle épousa sir Herbert Trustram Eve, un agent immobilier de Bedford qui devint l’expert le plus coté de son époque. La redoutable Lady Eve, la tante d’Alan, fut un élément moteur du London County Council Parks Committee. Des trois tantes célibataires, la gentille Sybil devint diaconesse et alla prêcher la bonne parole à ces obstinés sujets de l’Empire des Indes. Fidèle à la tradition victorienne, Fanny Turing, la grand-mère d’Alan, mourut de la tuberculose en 1902.

Julius Mathison Turing, père d’Alan et deuxième fils de la famille Turing, naquit le 9 novembre 1873. Totalement dénué des dispositions de son père pour les mathématiques, il se révéla doué pour l’histoire et la littérature et mérita ainsi une bourse au Corpus Christi College d’Oxford où il obtint une licence de lettres en 1894. Jamais il n’oublia les restrictions qu’il dut s’imposer enfant, même s’il s’agissait d’un sujet qu’il évitait volontiers. Il était bien trop fier pour se plaindre, d’autant que sa vie de jeune homme fut longtemps un modèle de réussite. Il entra en effet à l’Indian Civil Service, service d’administration des Indes britanniques, qui avait décidé de recruter ses membres sur concours lors de la grande réforme libérale de 1853, et qui jouissait d’une réputation surpassant même celle du Foreign Office (ancêtre du Bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth). Il se classa septième sur cent cinquante-quatre lors de l’examen public d’août 1895. Ses études sur les différentes branches de droit indien, la langue tamoule et l’histoire de l’Inde britannique lui valurent une fois encore la septième place à l’examen final de 1896.

Il ne tarda pas à obtenir un poste à la direction de la Présidence de Madras, qui comprenait la majeure partie du sud de l’Inde. Les Indes britanniques avaient bien changé depuis le départ de sir Robert, en 1792. La fortune n’y souriait plus vraiment aux audacieux. Elle attendait les fonctionnaires capables d’en supporter le climat pendant quarante années. Et tandis que l’officier de province était « ravi de profiter de chacune des occasions qui lui étaient offertes pour entretenir des rapports avec les locaux » (comme le raconta un contemporain), les réformes victoriennes avaient invité à ce que « les alliances douteuses dont se servaient autrefois nos compatriotes pour apprendre les langues du pays » ne soient « plus tolérées par la morale ni par la société ». L’Empire avait acquis une respectabilité.

Un ami de la famille lui ayant prêté cent livres, Julius acheta un cheval, et fut envoyé à l’intérieur des terres. Il travailla pendant dix ans comme collecteur d’impôts adjoint et magistrat : il allait de village en village pour établir des rapports sur l’agriculture, l’hygiène, l’irrigation et la vaccination, il contrôlait les comptes et surveillait la magistrature locale. Il ajouta la langue télougou au tamoul qu’il parlait déjà, et devint premier collecteur adjoint en 1906. En avril, l’année suivante, il retourna pour la première fois en Angleterre, la tradition voulant qu’après dix ans de travail solitaire, un jeune homme en pleine ascension se cherchât une épouse. Et c’est sur le chemin de l’île natale qu’il rencontra Ethel Sara Stoney.

La mère d’Alan descendait elle aussi de plusieurs générations de bâtisseurs d’empire, et notamment de Thomas Stoney, un habitant du Yorkshire. Pendant sa jeunesse, après la révolution de 1688, ce dernier avait acquis des terres dans la plus ancienne colonie anglaise, et était devenu l’un des rares propriétaires fonciers protestants de l’Irlande catholique. Il transmit ses biens à son arrière-arrière-petit-fils, Thomas George Stoney qui avait cinq fils. Par tradition, l’aîné hérita des terres, et les autres se dispersèrent dans différentes parties de l’Empire en pleine expansion. Le quatrième, Edward Waller Stoney, grand-père maternel d’Alan, partit exercer son métier d’ingénieur en Inde. Il y fit fortune, devenant l’ingénieur en chef de la société Madras and Southern Mahratta Railway, responsable de la construction du pont de Tangabudra, et déposa le brevet d’un système d’éventail silencieux à poulies, le Stoney’s Patent Silent Punkah-Wheel.

De nature obstinée et grincheuse, Edward Stoney épousa Sarah Crawford, issue d’une autre famille anglo-irlandaise. Ensemble, ils eurent deux fils et deux filles. Parmi eux, Richard suivit les traces de son père et devint ingénieur en Inde, Edward obtint le grade de commandant au sein du corps médical de l’Armée de terre britannique, et Evelyn épousa un Anglo-Irlandais, le commandant Kirwan de l’Armée indienne britannique. La mère d’Alan, Ethel Sara Stoney, vit le jour à Madras, le 18 novembre 1881.

Bien que la famille Stoney ne souffrît pas de pauvreté, l’enfance d’Ethel fut aussi sombre que celle de Julius Turing. Les quatre enfants Stoney furent, en effet, renvoyés en Irlande pour y faire leurs études, payant ainsi, comme beaucoup d’autres, le prix de l’Empire en années sans amour. Ils furent confiés à leur oncle William Crawford, directeur de banque du comté de Clare, qui avait lui-même deux enfants d’un premier mariage et quatre d’un second. L’affection et les égards ne régnaient guère chez les Crawford, qui s’installèrent à Dublin en 1891. À dix-sept ans, Ethel fut inscrite au collège de jeunes filles de Cheltenham afin qu’elle perde son accent irlandais. Elle endura là-bas la honte d’être un pur produit du chemin de fer et de la banque d’Irlande parmi cette aristocratie anglaise. Mais une soif de culture et de liberté étreignait la jeune Ethel Stoney, qui demanda à aller étudier l’art et la musique à la Sorbonne. Elle passa ainsi six mois à Paris et fut déçue de découvrir que le snobisme et la pudibonderie des Français n’avaient rien à envier à ceux des Britanniques. Aussi, lorsqu’elle retourna en 1900 dans la grande demeure parentale de Coonoor en compagnie de sa sœur aînée, elle retrouva une Inde qui signifiait pour elle la fin des privations, mais qui l’excluait à tout jamais du monde de la culture et du savoir.

Ethel et sa sœur Evie menèrent pendant sept ans la vie rangée des demoiselles de Coonoor : sorties mondaines, aquarelle, théâtre amateur. Un jour où M. Stoney emmena toute la famille en vacances au Cachemire, Ethel tomba amoureuse d’un médecin missionnaire qui était prêt à l’épouser. Le mariage fut pourtant interdit car ce dernier n’avait aucune fortune. Le devoir triompha de l’amour et la jeune fille dut attendre le printemps de l’année 1907 pour rencontrer Julius Turing, à bord du navire qui les ramenait en Angleterre. À peine avaient-ils pris la route du Pacifique que leur histoire commençait déjà. Julius profita d’ailleurs d’une escale au Japon pour inviter la jeune fille à dîner, donnant pour instruction au serveur : « Continuez à apporter de la bière jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter ! » Plutôt sobre par nature, il se permettait quelques écarts. Il ne tarda pas à demander à Edward Stoney la main de sa fille : impressionné par ce jeune homme fier et plein d’avenir, il la lui accorda aussitôt. Ils traversèrent ensemble le Pacifique et les États-Unis, où ils séjournèrent au parc national de Yellowstone. La noce eut lieu le 1er octobre à Dublin (de là est née entre M. Turing et le commercial M. Stoney, une querelle à propos de qui devait payer le tapis rouge du mariage…, une animosité qui perdura plusieurs années). Ils retournèrent en Inde en janvier de l’année suivante et Ethel donna naissance à son premier fils, John, au mois de septembre, dans la demeure des Stoney, à Coonoor. Les mutations de M. Turing les emmenèrent alors tout autour de Madras. Ils s’installèrent finalement à Chatrapur en mars 1911, et conçurent leur second fils, Alan Turing. C’est en effet dans ce petit port obscur de l’Empire britannique, sur la côte orientale de l’Inde, que les premières cellules se divisèrent et brisèrent leur symétrie pour qu’enfin cœur et tête se séparent. Alan ne devait cependant pas naître en Inde britannique. Son père obtint un deuxième congé en 1912 et la famille Turing reprit le chemin de l’Angleterre avant l’accouchement.

Un monde en crise les attendait. Les grèves, les suffragettes, l’imminence d’une guerre civile en Irlande affectaient considérablement le climat politique de la Grande-Bretagne d’alors. La loi sur la sécurité sociale, sur les secrets d’État et ce que Churchill appelait « les armées et flottes gigantesques qui pressent et oppriment les civilisations de notre temps », tout cela marquait la fin des certitudes victoriennes et l’extension du rôle de l’État. L’idéologie chrétienne avait perdu toute substance depuis bien longtemps, et l’autorité scientifique exerçait une influence toujours plus grande. Avec les nouvelles technologies, qui permettaient d’améliorer sans commune mesure les moyens de communication, on entrait dans ce que Whitman qualifiait d’« ère de la modernité », même si personne ne savait ce qui l’attendait, que ce soit une « guerre généralisée » ou une « formidable avancée contre l’idée de caste ».

Les Turing restèrent pourtant imperméables au monde qui les entourait et se contentaient de faire durer au maximum ce que le XIXe siècle leur avait apporté. Il allait également falloir protéger de la crise mondiale leur second fils, né à une époque où les conflits ne manqueraient pas de le poursuivre.

Alan naquit le 23 juin 1912 dans une maternité de Paddington et fut baptisé le 7 juillet sous le nom d’Alan Mathison Turing. Son père prolongea son congé jusqu’en mars 1913 et la famille passa l’hiver en Italie. Puis Julius repartit pour l’Inde tandis que Mme Turing restait en Angleterre avec les deux enfants, John, âgé de 4 ans, et Alan. C’est en septembre 1913 qu’elle partit, seule, rejoindre son mari. Julius Turing avait en effet décidé qu’il valait mieux pour la santé des enfants qu’ils ne fussent pas exposés à la chaleur de Madras. Ainsi, Alan ne connut jamais la douceur des serviteurs indiens ni les couleurs si vives de l’Orient. Enfant « exilé de l’exil », il dut se contenter des vents marins de la Manche.

Alan Turing de Andrew Hodges

Le livre : Alan Turing : le génie qui a décrypté les codes secrets nazis et inventé l’ordinateur : le livre qui a inspiré le film The imitation game de Andrew Hodges. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Natalie Zimmermann et Sébastien Baert. Paru le 29 janvier 2015 chez M. Lafon.  21€95 ; (702 p.) ; 24 x 16 cm
Ce titre n’est plus éditer en version papier mais disponible en epub au prix de 13€99

Génie de l’informatique et héros de la Seconde Guerre mondiale, Alan Turing est célèbre pour avoir décrypté les communications codées de l’armée allemande en venant à bout d’Enigma, la machine de chiffrement utilisée par les nazis, réputée inviolable.
Il faut dire que lorsqu’il  » casse  » le code secret allemand, à trente ans, le mathématicien n’en est pas à son premier coup d’éclat. Déjà, en 1936, il a dessiné les contours d’une première machine programmable, ou  » machine de Turing « , capable d’effectuer n’importe quel calcul mathématique : l’ancêtre de l’ordinateur. Après guerre, Alan Turing poursuit ses recherches et se consacre en pionnier aux possibilités offertes par l’intelligence artificielle.
Mais l’ex-héros national est persécuté à cause de son homosexualité, et condamné en 1952 à la castration chimique. Deux années plus tard, à l’âge de 41 ans, Alan Turing met fin à ses jours en croquant une pomme empoisonnée au cyanure.
Cette biographie qui mêle histoire des sciences, politique et philosophie, nous dévoile la vie palpitante de l’inventeur, longtemps méconnu, qui a révolutionné nos vies.

 » L’une des biographies scientifiques les plus brillantes jamais écrites. « 
New Yorker

L’auteur : Professeur de mathématiques à l’université d’Oxford et écrivain, Andrew Hodges a contribué à plusieurs ouvrages universitaires, avant d’écrire cette biographie de référence sur le génie de l’informatique Alan Turing. Le quotidien The Guardian l’a sélectionnée parmi les « 50 livres essentiels ».
 Andrew Hodges a étudié les mathématiques à Cambridge, poursuivi des recherches en physique théorique, et occupe un poste à Oxford. Son intérêt pour Turing lui vient en partie de sa formation, mais aussi de son implication dans le mouvement homosexuel. Son livre a été salué par la presse anglo-saxonne.

 Plus sur le livre

Biographie d’Alan Turing (1912-1954), figure importante dans le domaine des sciences mathématiques du XXe siècle puisque son article de logique mathématique paru en 1936 est devenu plus tard un texte fondateur de la science informatique. L’accent est mis sur la personnalité paradoxale de ce génie scientifique, mort par empoisonnement, après avoir été condamné à la castration chimique.

Mathématicien génial et père intellectuel des ordinateurs, Alan Turing (1912-1954) est une figure majeure du XXesiècle. Sa courte vie est placée sous le signe de l’Enigma, nom du code allemand qu’il déchiffra pendant la Seconde Guerre mondiale, apportant ainsi une aide essentielle aux Alliés.

L’énigme, c’est d’abord la vie même de Turing. Mauvais élève mais brillant mathématicien, ce pacifiste participe à la lutte antinazie à Bletchey Park, le centre anglais du décryptage. Inventeur décisif de notre modernité scientifique et technique, il reste socialement malhabile. Sans doute concentre-t-il les traits des élites britanniques de son milieu, celui de Cambridge, tout en menant une vie de solitaire. L’originalité de son génie est devenue pour nous la banalité des ordinateurs.

L’intelligence? Celle des services secrets britanniques, mais aussi celle d’un homme d’exception qui peut être considéré comme le premier théoricien de l’intelligence artificielle. Alan Turing possédait l’intelligence logique d’un cerveau calculateur, mais nouée à la sensibilité douloureuse d’un homosexuel, qui mourut, probablement par suicide, victime des préjugés.

Cette biographie met l’accent sur la personnalité paradoxale de cet homme : d’un côté génie scientifique, de l’autre socialement malhabile.

 C’est ce titre qui a inspiré le film Imitation Game.
Pour autant ce n’est pas ce titre que j’ai préféré sur le sujet.
Si je dois la classer ce sera d’abord :
Je vous en parle ICI pour le 1, là  pour le 2 et là encore pour le 3

Dans les prochains jours je vous propose une petite lecture du début de ce titre Alan Turing d’Andrew Hodges, histoire de vous faire une idée.

Alors à très vite

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin ; Chapitre 5

Suite de nos lectures de…

L’homme qui en savait trop

de Laurent Alexandre et David Angevin

L'homme qui en savait trop

Héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui –, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria. 
Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son  » père « , le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un  » biopic  » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

Place au cinquième chapitre

5.

Sergey Brin enleva le casque d’immersion virtuelle et le laissa tomber sur le sol. Il se leva péniblement, courbatu et chatouillé par d’invisibles fourmis, et s’étira longuement. L’immersion prolongée provoquait parfois des vertiges, mais il se sentait bien.

— Pourquoi as-tu interrompu la séance ? grinça-t-il.

— Il est temps de vous préparer pour la visioconférence avec les autorités chinoises.

— Oh non, pas les Chinois…

— Votre équipe attend dans l’antichambre.

— Dis-leur que j’arrive dans cinq minutes.

— Le président chinois est déjà prêt.

— Que ses larbins lui servent un thé au jasmin pour patienter.

Sergey se passa le visage à l’eau froide. Les images de Sherborne se superposaient à son visage dans le miroir. Il enfila un T-shirt neuf à l’effigie de l’université de Stanford et se recoiffa avec les doigts. Il ne portait de cravate que pour les enterrements, et il ne se rendait plus à ce genre de réunions publiques depuis celle de Bill Gates, bien des années plus tôt. Il était le maître du monde économique, le roi de l’information, le king du marché publicitaire mondial, et s’octroyait de droit de s’habiller comme un étudiant californien attardé, en jean, T-shirt et tennis Vibram FiveFingers, y compris pour négocier avec les grands de ce monde.

— Vos signes vitaux et manifestations physiques pendant l’immersion traduisaient plaisir et empathie, dit-elle.

— Turing semblait un bon garçon, approuva Sergey. Son visage me rappelle un geek que j’ai connu au lycée, un pédé lui aussi, qui avait piraté le système informatique d’une banque pour vider le compte d’un prof de sport qui lui faisait des misères.

— Peter Moscowitz ? suggéra l’IA.

Elle afficha sa photo sur le mur, un cliché qui illustrait un article sur de nouveaux forages de gaz de schiste en région parisienne.

— Oui, c’est bien lui, confirma Sergey. Le pauvre homme n’a plus de cheveux…

— Il est aujourd’hui directeur R & D chez Total, une société française dont Google détient 30 % des parts. Souhaitez-vous des informations complémentaires sur votre ancien camarade de classe ?

— Surtout pas !

Sergey ouvrit la porte de son bureau et s’arrêta sur le seuil.

— J’ai une longue journée devant moi. Mais je veux reprendre l’immersion Turing à mon retour.

— Vous ne pourrez jouir d’une immersion complète et panoramique qu’avec les archives des services secrets.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour te fournir les data, souffla-t-il avant que la lourde porte blindée ne se referme derrière lui.

Il se posta devant l’écran de visioconférence sans écouter le briefing de ses conseillers Asie. Le président chinois, un gai luron dans le privé – il ne lésinait pas sur les drogues de synthèse et les parties fines –, était comme d’ordinaire habillé en croque-mort dans le cadre de ses fonctions officielles. Ses cheveux laqués noirs, parfaitement lisses, semblaient couverts d’une peinture métallisée automobile.

— Jolie coupe de cheveux, Fang Yin. Désolé pour le retard. Quel temps fait-il à Pékin ?

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 4

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

C’est parti pour le quatrième chapitre.

L'homme qui en savait trop

La vie d’Alan Turing, mathématicien anglais recruté par Churchill pour décoder Enigma, la machine de cryptage des forces hitlériennes. Inventeur de l’ordinateur, précurseur des débats controversés sur l’intelligence artificielle, homosexuel introverti, il va mourir empoisonné dans des circonstances suspectes en 1954.

4.

Chaque journée commençait par une douche froide, y compris en plein hiver, dans une grande salle carrelée ouverte à tous les vents. Je devais me concentrer de toutes mes forces pour ignorer le corps nu de certains de mes camarades. Le froid glacial était un allié précieux, m’évitant la mort sociale qu’une érection malencontreuse aurait provoquée. Je n’avais pas besoin de ça pour être la tête de Turc de Sherborne. Je passais l’épreuve matinale de la douche et des vestiaires en réfléchissant à des problèmes mathématiques, aux dernières vexations subies en classe ou sur les terrains de sport, chassant de mon esprit le corps d’Apollon de Peter Sloane, roi incontesté des épreuves d’athlétisme, ou le pénis massif et circoncis d’Alan Weinberg, un fils de tailleur londonien intarissable en blagues salaces.

Je n’avais pas vu ma mère depuis des mois quand je la retrouvai dans le bureau du principal. Elle avait été convoquée pour faire le point sur mon attitude qui, à en croire l’ensemble de mes professeurs, était une insulte à l’esprit de corps de Sherborne. Maman insista pour que j’assiste à l’entrevue. Le headmaster m’indiqua une chaise et m’enjoignit de garder le silence, sauf si on me posait une question.

Il attaqua bille en tête. Mon travail était bâclé, mes copies sales, maculées de taches d’encre, mon écriture illisible. Plus grave, je semblais mépriser les matières littéraires et dormir debout pendant les cours de français et de latin. Je trouvais néanmoins le moyen de décrocher les meilleures notes, ce qui agaçait mes professeurs au plus haut point. J’excellais dans les matières scientifiques, tout et si bien que mon professeur de mathématiques me soupçonna un moment de tricherie. Mais, là encore, je trouvais le moyen de m’attirer les foudres en refusant de suivre les règles établies. Mon esprit de contradiction permanent, mon horripilante habitude de toujours faire les choses à ma façon, d’inventer mes propres méthodes de calcul, étaient vécus comme des humiliations par le corps enseignant. En un mot, je devais rentrer dans le moule ou partir. Il n’y avait pas de place à Sherborne pour les rebelles. Les résultats ne suffisaient pas.

Ma mère demeurait silencieuse, mimant un air déconfit que je savais être du théâtre. Le principal tomba dans le panneau et tenta aussitôt de se rattraper.

— Vous savez, malgré tout, Alan est un bon garçon, martela-t-il. Il n’est pas plus bête qu’un autre et peut, sans doute, parfaitement réussir dans la vie. Il a les capacités pour réagir !

La contre-attaque fut rapide et subtile. Ma mère usa de tout son charme pour retourner la situation. Elle n’avait pas son pareil pour flatter et attendrir la partie adverse. Ses talents se limitaient à peu près à cet art de la conversation et des rapports humains auquel je ne comprenais rien, et je l’admirais pour cela. Elle souligna, des trémolos dans la voix, combien la famille Turing était fière d’avoir un fils scolarisé à Sherborne, la meilleure école du pays. Je regardai mes chaussures et rétrécis sur ma chaise lorsqu’elle me compara à Albert Einstein qui, lui aussi, avait souffert de sa personnalité originale dans sa jeunesse, avant de surmonter cette tare et de devenir le savant que l’on sait.

— Certes, Alan est différent des garçons de son âge, conclut-elle. Mais il est brillant et passionné par les sciences. Savez-vous qu’il a lu et compris la théorie de la relativité, n’est-ce pas, Alan ?

Je hochai timidement la tête, persuadé que le principal n’avait jamais entendu parler du physicien, et encore moins de sa théorie.

— Avez-vous quelque chose à ajouter, Alan ? me questionna le directeur dans le seul but d’interrompre le flot de ma mère.

Je me levai de ma chaise et me raclai la gorge.

— Albert Einstein remet en cause la pertinence des axiomes d’Euclide, et doute qu’ils s’appliquent aux corps immobiles. Il s’agit d’une avancée majeure, puisqu’il prouve avec ses théories que les lois de Galilée et de Newton sont fausses et…

— Stop ! ordonna le directeur. Je ne vous ai pas demandé un exposé, Turing. Plus prosaïquement, comment comptez-vous améliorer votre attitude et l’apparence de vos copies ?

— J’y travaille consciencieusement, monsieur. J’ai mis au point un stylo à encre d’un nouveau genre. Il permet d’éviter les coulées d’encre fortuites qui ne manquent jamais de…

— Alan va relever la barre, soyez-en sûr, me sauva maman.

— Je ne doute pas, chère madame, que…

— Mon fils va fournir tous les efforts dont il est capable pour devenir un élève irréprochable, et vous rendre fier de l’avoir accueilli à la Sherborne.

— Eh bien…

— Je suis certaine, monsieur le directeur, qu’il n’y a pas de meilleur établissement au monde pour développer les qualités embryonnaires de mon fils. Avec un homme de votre stature derrière lui, Alan ne peut échouer. Je compte sur vous pour être son guide sur le sentier du savoir.

Maman emberlificota le pauvre homme quinze minutes supplémentaires, à l’issue desquelles, nous raccompagnant épuisé jusqu’à la porte, il se déclara prêt à me donner une nouvelle chance. Mon attitude ne changea pas d’un iota (faute de matériel pour le fabriquer, mon concept de stylo antitache demeura au stade de croquis), mais ma mère ne fut plus jamais convoquée dans son bureau. Sa voix de crécelle, au débit ininterrompu et plaintif – dont j’avais hérité –, constituait une arme de persuasion massive. Ethel Turing avait toujours le dernier mot, ses interlocuteurs finissant par jeter l’éponge, vaincus par son organe plus que par la puissance de ses arguments.

La masturbation occupait une part importante des activités extrascolaires des élèves. Chacun trouvait son moment pour s’adonner à ce besoin urgent, qui sous la douche, qui aux toilettes, qui la nuit dans le dortoir, planqué sous l’épaisse couverture de laine bouillie qu’il s’agissait de ne pas faire remuer. D’une manière ou d’une autre, les pulsions sexuelles régissaient l’essentiel de nos vies en dehors des cours. Les filles et le sexe étaient au centre de toutes les discussions. « Baiser une femme » était une obsession, le fantasme ultime de chacun des pensionnaires. Dans les douches, dès que le surveillant avait le dos tourné, les plus exhibitionnistes se branlaient en reluquant des images et organisaient des concours d’érection avec un triple décimètre. J’assistais de loin à ces démonstrations de virilité, fasciné par la nudité de mes camarades et la crudité de leurs propos. La vulgarité était un mal nécessaire, une soupape de sécurité pour survivre à la pression et aux règles militaires de Sherborne. Je découvrais que j’aimais les hommes, et ceux-ci se masturbaient en pensant aux femmes qui vivaient hors de l’enceinte étanche de notre école. Je me contentais de me caresser en rejouant le film des douches, gardant pour moi mon homosexualité.

Le roman d’Alec Waugh, The Loom of Youth, circulait sous le manteau. Cet ancien élève de notre établissement, frère du grand romancier Evelyn Waugh, y décrivait au fil de pages torrides les rapports illicites entre jeunes étudiants de Sherborne. De fait, la promiscuité entre jeunes garçons en rut conduisait parfois, même chez les supposés hétérosexuels, à des dérapages incontrôlés. L’année précédente, un surveillant avait surpris deux élèves en train de le faire dans un local à balais. L’un d’eux fut copieusement tabassé à coups de bâton par un pion, au point d’endommager irrémédiablement sa colonne vertébrale. À Sherborne, comme partout dans le pays, on ne badinait pas avec les actes contre nature, considérés comme criminels. Seule la masturbation, qui avait l’avantage de calmer le troupeau, était tolérée par les surveillants qui n’hésitaient pas à blaguer sur le sujet. Oscar Wilde avait été condamné à deux ans de travaux forcés pour des relations sodomites entre adultes consentants. Une peine mesurée. Quelques décennies plus tôt, l’Angleterre pendait encore ses pédérastes. Le désir était une pulsion dangereuse pour les garçons dans mon genre, et je devais me concentrer du lever au coucher pour masquer mes sentiments. Ce fardeau invisible qui pesait sur mes épaules m’épuisait moralement, et je me plongeais aussi souvent que possible dans mes livres et mes expériences pour échapper au poids abrutissant du réel. Les tabassages occasionnels, insultes et autres humiliations gratuites que je subissais constituaient une source suffisante d’emmerdements.

A suivre…

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 3

Vous la savez cette semaine nous lisons les premiers chapitres de ….

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

 Aujourd’hui c’est le Chapitre 3

Mais avant petit rappel des fait pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi.

 

L'homme qui en savait tropHéros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui -, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria.

Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son « père », le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un « biopic » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

 

C’est parti pour la lecture du chapitre 3

3.

Il ruisselait de transpiration. Le lieutenant John O’Ryan s’essuya le front avec une serviette. Il avait creusé une tombe de fortune dans un bois, éclairé par les phares de sa voiture. Il était en train de fouiller les locaux d’un journal de propagande gauchiste lorsqu’un type l’avait surpris en train de retourner les tiroirs. Il avait été contraint de lui briser la nuque et de se débarrasser du corps dans la campagne de Liverpool.

John O’Ryan avait servi dans l’armée avant d’être recruté par les services secrets. C’était un solitaire, élégant et éduqué, capable de s’adapter à toutes les situations et d’infiltrer n’importe quel milieu. O’Ryan détestait les socialistes et les communistes. Il les mettait dans le même sac : les rouges.

Il avait été engagé par le Military Intelligence, section 5, alias le MI5, pour traquer le cancer rouge. O’Ryan excellait dans cet exercice. Depuis la Révolution russe, le mal collectiviste et révolutionnaire gagnait dangereusement les milieux ouvriers et intellectuels sur toute la surface du globe. L’Angleterre n’était pas épargnée par la maladie. Les cellules cancéreuses touchaient chaque couche de la société, des ouvriers aux militaires en passant par les plus hauts fonctionnaires et les étudiants.

Les services secrets avaient été créés pour lutter de l’intérieur contre la propagation du mal. Tous les coups étaient permis. Pour le lieutenant O’Ryan comme pour ses collègues, cette confrontation invisible était une guerre qui ne disait pas son nom. Les rouges étaient des criminels prêts à trahir leur patrie pour importer la dictature du prolétariat. Malgré de nombreuses tentatives, les États-Unis et l’Angleterre n’avaient pas réussi à faire tomber le régime communiste de Moscou. La droite russe avait été pulvérisée par Staline, qui détenait le pouvoir absolu. À présent, le combat contre la pandémie gauchiste se déroulait dans les rues de Londres, de New York ou de Paris. La peur et la paranoïa gagnaient quotidiennement du terrain. Pour chaque leader d’opinion rouge victime d’un « accident malheureux » ou envoyé en prison, dix autres apparaissaient sur les estrades à la sortie des usines, sommant les foules de rejoindre la lutte. Le MI5 embauchait à tour de bras pour endiguer la montée du péril rouge.

O’Ryan gara sa voiture devant un pub, exténué. Après avoir lavé ses grandes mains puissantes mais finement manucurées, il se faufila jusqu’au comptoir où il commanda une pinte de bière rousse. Il alluma une cigarette et utilisa un cure-dent pour enlever la terre coincée sous ses ongles. Autour de lui, les clients éméchés descendaient leurs dernières pintes avant de rentrer chez eux retrouver bobonne.

Une peinture du roi George V trônait au-dessus du bar où deux employés remplissaient les chopes sans faiblir. Le lieutenant O’Ryan écrasa sa clope sur le plancher crasseux recouvert de sciure. Le lendemain matin, il avait rendez-vous avec un informateur, un avocat de Liverpool qui suspectait un officier de l’armée d’organiser des réunions coco à son domicile. Il vida sa bière d’un trait en espérant que l’avocat ne lui ferait pas perdre son temps. Les lettres de dénonciation arrivaient par centaines. Il fallait séparer le bon grain de l’ivraie.

Un type aux yeux vitreux se posta à ses côtés pour commander une pression. O’Ryan l’observa machinalement des pieds à la tête. Il avait l’air bien portant et le teint rougeaud d’un homme travaillant dans un commerce de bouche. Son pardessus était usé aux coudes. Le cirage fraîchement appliqué sur ses chaussures ne masquait pas l’usure du cuir et la finesse de la semelle. Son commerce n’était pas florissant. À son accent des Midlands et sa manière de parler, il ne faisait aucun doute qu’il venait de la région de Birmingham et avait quitté l’école trop tôt.

O’Ryan lui offrit une cigarette américaine pour tuer le temps. Il n’était pas pressé de rejoindre la chambre d’hôtel minable qui l’attendait en ville. Le type accepta sans se faire prier.

— Je suis dans le coin seulement pour quelques jours, dit O’Ryan. Je suis représentant de commerce.

— Oh, et vous vendez quoi, au juste ?

— Des chaussures, répliqua-t-il en montrant sa paire de Church. Et vous, que faites-vous ?

— J’ai une petite fromagerie dans le quartier, répondit l’homme en pompant sur sa cigarette.

— Vous avez quitté Birmingham il y a longtemps ?

— Comment savez-vous que je suis de…

— J’ai un don pour les accents.

O’Ryan était satisfait de lui. Son talent était intact. Quelques minutes d’une discussion banale lui suffisaient pour établir la biographie d’un inconnu.

Il paya et souhaita une bonne soirée au fromager.

— Vous allez au match demain ? questionna l’homme.

— Quel match ?

— Le match, voyons ! Liverpool reçoit Arsenal en coupe d’Angleterre !

Le lieutenant regarda son interlocuteur d’un air désolé.

— Je n’ai jamais compris l’intérêt de payer pour voir des adultes en short courir après un ballon.

 

 

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin : Chapitre 2

Je vous présentais hier L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin.

L'homme qui en savait trop

 

Souvenez vous :

Héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui -, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria.

Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son « père », le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un « biopic » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

Aussi comme promis voici la lecture du

deuxième chapitre

 

2.

Dès mon plus jeune âge, ceux qui croisaient ma route me prenaient pour un fou. J’étais un vilain petit canard, incapable d’assimiler les conventions sociales les plus banales. Tout Anglais de la classe moyenne se devait d’avoir l’air d’un gentleman. Pour mon grand malheur, j’avais les manières d’un garçon de ferme. On me reprochait d’être dans la lune, mal fagoté, couvert de taches d’encre. Mes cheveux étaient toujours en bataille et mes ongles trop longs. Je n’entrais pas dans le moule, et mon incapacité chronique à m’entendre avec les enfants de mon âge n’arrangeait pas ma réputation de candidat à l’asile. J’ai appris à lire seul pour briser ma solitude. À l’âge de cinq ans, les conversations et les centres d’intérêt des autres m’ennuyaient déjà. Je tuais le temps en jouant aux échecs contre moi-même et en lisant n’importe quel livre qui tombait entre mes mains.

Les deux premières années de mon existence, je n’ai presque pas vécu avec mes parents. Mon père travaillait aux Indes, où il avait rencontré ma mère Ethel. Quand la Première Guerre mondiale a éclaté, maman nous a rejoints en Angleterre, mon frère et moi. Nous grandissions, comme de nombreux enfants d’expatriés, sous le toit d’une famille d’accueil britannique, loin des miasmes et de la chaleur suffocante de Madras et Bombay.

Si mon frère John présentait toutes les caractéristiques de la normalité, maman n’a pas tardé à s’inquiéter de mon comportement.

Un jour que nous marchions dans la rue, peu après son retour des Indes, elle remarqua que je m’arrêtais devant chaque lampadaire pour lire et mémoriser son numéro de série.

— Pourquoi diable fait-il cela ? demanda-t-elle à mon frère aîné.

— Il fait toujours ça, mère. Alan est un peu dingue, ajouta-t-il en haussant les épaules.

J’ai tout de suite haï l’école élémentaire. Mes professeurs ne supportaient pas mon écriture sale et irrégulière, mes ratures, ma cravate de travers et mes rêveries. Je détestais les cours de sport, et les matchs de football et de hockey en particulier. Ma gaucherie et mon manque d’agressivité agaçaient mes camarades, ils m’encouragèrent à occuper le poste peu disputé d’arbitre. Un rôle qui m’allait comme un gant. Le ballon ou le palet avait-il franchi la ligne ? De l’avis général, la géométrie était dans mes cordes, certainement pas dribbler ou tacler l’adversaire.

Je souffrais en silence. J’enviais la popularité des garçons drôles et bavards, qui régalaient l’assistance de blagues salaces, brillaient en cours, s’habillaient avec soin, et trouvaient le moyen de marquer des buts à la pelle. La nature semblait leur avoir offert toutes les qualités pour traverser l’existence sans encombre. Je n’en avais à l’évidence aucune. Mes blagues tombaient toujours à plat, et mes grandes oreilles décollées me valurent deux années consécutives le titre officieux de garçon le plus laid de l’école. J’étais un enfant peureux, isolé dans son univers, qui montait toujours les escaliers en courant, les poils hérissés, persuadé d’être poursuivi par une présence diabolique.

C’est un livre qui a changé le cours de ma misérable existence, l’année de mes dix ans. Un ouvrage américain intitulé Natural Wonders Every Child Should Know. Son auteur, Edwin Tenney Brewster, m’a ouvert les yeux sur un monde inconnu, mystérieux et passionnant : la science. Les portes de la perception se sont entrouvertes et je me suis faufilé entre les battants pour ne plus jamais en sortir. La science était le refuge idéal, un abri étanche à la médiocrité du monde dans lequel mon esprit pouvait vagabonder.

Edwin Brewster avait réponse à tout, et remettait en cause avec autorité les inepties que j’entendais le dimanche à l’église, où ma mère me traînait. Ainsi, la vie n’était pas le fait de Dieu, mais de la division des cellules. Le cerveau était une machine intelligente qu’on bâtissait brique par brique pendant son enfance, en étudiant à l’école. Les êtres vivants étaient des machines qui, par le plus grand des mystères, parvenaient à leur forme définitive suivant un plan invisible. Une première cellule de pivoine se divisait, encore et encore, des millions de fois, et devenait une fleur mature. Un œuf d’Ethel Stoney fécondé aux Indes par Julius Mathison Turing devenait Alan Turing. Les briques de vie s’empilaient, se conjuguaient, collaboraient dans un mécanisme parfait pour former un homme, la plus complexe et disruptive des machines à l’œuvre à la surface du globe.

Du jour au lendemain, Natural Wonders a bouleversé ma vision du monde. Il y avait une vie en dehors des discussions futiles et des sermons du dimanche. La science est devenue l’unique objet de mon attention. J’ai dévoré tous les livres de biologie et de chimie disponibles, comblant avec assiduité le puits sans fond de mon ignorance.

Ma nouvelle passion solitaire accentua encore mon statut de paria social, provoquant l’inquiétude de ma mère et de mon frère. Mon père se contenta d’un étonnement détaché, sans doute préoccupé par les difficultés financières qui le frappaient depuis son retour au pays. L’âge d’or de la colonisation touchait à sa fin. Celui de la science démarrait. Son monde s’écroulait au profit de l’industrialisation, de l’automobile, de l’électricité, du téléphone, de la découverte de la radioactivité et des rayons X. Les révolutions s’enchaînaient. En France, une femme avait même décroché le prix Nobel de chimie. Mon père était un pragmatique, une seule chose lui importait : peut-être son fils pourrait-il obtenir un travail solide et correctement rémunéré s’il poursuivait dans cette voie. À l’image du brave maréchal-ferrant laminé par l’essor du moteur à explosion, Julius Turing était un homme du XIXe siècle. Un personnage obsolète, néanmoins capable d’accepter le sens de l’Histoire et le caractère inéluctable de son évolution. J’étais l’automobile et il était le cheval. L’avenir m’appartenait.

L’utilisation intensive du kit de chimie que m’offrirent mes parents pour Noël 1925 acheva de les convaincre de mon potentiel. J’avais treize ans et mon bureau était tapissé de feuilles recouvertes de symboles incompréhensibles comme H (CH22OH ou C2H6O, et de descriptions d’expériences obscures sur les gaz ou le sodium. Pendant que mon frère aîné jouait au tennis et courait les filles comme tous les garçons de son âge, je ne quittais mes livres et mon bec Bunsen que pour philosopher à voix haute sur la possibilité de construire un robot intelligent ou d’améliorer l’installation électrique de notre maison.

Bientôt la décision fut prise de m’envoyer dans un pensionnat d’élite, dans le Dorset. Je passai avec succès le test d’entrée à Sherborne School, une des plus anciennes et prestigieuses écoles du pays.

La perspective de cette nouvelle vie, loin de ma famille, m’enchantait autant qu’elle me terrifiait. J’allais parfaire mes connaissances en mathématiques, physique et chimie, et construire mon cerveau brique par brique, neurone par neurone. J’étais une machine en cours de construction, un work in progress, une forme d’intelligence en mutation permanente. Le revers de la médaille était la vie en internat, dans un établissement réputé pour sa rigueur quasi militaire. Je ne pouvais me soustraire à la sélection darwinienne de la vie en pension, où « seuls les plus forts survivent », avait cru bon de me préciser mon père.

« La vie est une jungle, Alan. Il te faudra jouer des coudes pendant toute ton existence pour avoir une place au soleil. Sherborne va te faire le cuir. »

Il avait marqué une pause et ajouté : « Bien entendu, je ne me fais aucun souci pour toi. » Je me contentai de hocher la tête devant ce mensonge éhonté.

Mon frère, inquiet de me voir envoyé dans la gueule du loup, supplia nos parents jusqu’au dernier moment de renoncer à ce projet : « Ils vont le broyer », affirmait-il.

Je tâchai de le rassurer et lui demandai de se réjouir pour moi. Dussé-je souffrir pour m’échapper du no man’s land intellectuel dans lequel je baignais, j’étais motivé pour y parvenir.

Je comptai les jours jusqu’à la rentrée des classes. J’avais soif de connaissances, un besoin urgent de carburant pour nourrir mon cerveau. J’avais épuisé toutes les ressources de la bibliothèque locale et la patience de mes proches. Il était temps pour le jeune Turing de prendre son envol.

Ma valise était prête depuis une semaine quand le grand jour arriva, le 3 mai 1926. J’étais censé aller en train à Sherborne, mais les syndicalistes décidèrent d’une grève générale. Le pays était bloqué. Je décidai sur-le-champ de parcourir à bicyclette les cent soixante kilomètres qui me séparaient de ma nouvelle école. Mon père approuva ma décision et me donna quelques shillings « en cas de crevaison ». Ma mère m’assura que le reste de mes affaires suivrait dès la fin de la grève. Je pris le strict nécessaire dans un petit sac en bandoulière – une bouteille d’eau, quelques fruits, des sous-vêtements – et me lançai à l’assaut des routes minées par les nids-de-poule au guidon d’un vélo lourd et grinçant qui obligeait à mettre pied à terre à l’amorce de la moindre côte.

Au dixième kilomètre, je serrais déjà les dents en maudissant les syndicalistes, mais pas question de renoncer. Rien n’arrêterait Alan Turing sur le chemin de la science, pas même le socialisme.

Oui je sais on veut connaitre la suite

Alors à demain dans nos pages.

 

Vous pouvez écoutez aussi les auteurs vous parlez de leur livre

L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Le livre : L’homme qui en savait trop de Laurent Alexandre et David Angevin

Un livre qui m’a bouleversé et interrogé

Pour comprendre pourquoi, …

Je vous propose de lire les 6 premiers chapitres.

1 par jour.

Allez belle découverte

Héros méconnu de la Seconde Guerre mondiale et génie visionnaire – l’inventeur de l’ordinateur, c’est lui –, Alan Turing a révolutionné nos vies. Et il est mort en paria. 
Dans un futur proche. Les transhumanistes ont gagné. L’IA (intelligence artificielle) domine désormais le monde. Mais elle a une obsession : réhabiliter la mémoire de son  » père « , le génial mathématicien anglais Alan Turing. Pour cela, il lui faut établir la preuve qu’il ne s’est pas suicidé, comme l’a toujours prétendu la version officielle, mais qu’il a été assassiné. En quête du moindre indice, elle remonte le fil de sa vie…

En décodant Enigma, la machine de cryptage des forces allemandes, fierté du régime hitlérien sur laquelle les services secrets alliés se cassaient les dents, Alan Turing a largement influé sur le cours de l’histoire. En créant l’ordinateur, il a inventé le futur. Pourtant, ce jeune homosexuel au QI exceptionnel a connu un destin terrible : traité en renégat par sa propre patrie, il est mort d’empoisonnement au cyanure dans des circonstances suspectes en 1954, en pleine guerre froide, peu après avoir accepté la castration chimique pour échapper à la prison. Dans l’Angleterre puritaine et ultraconservatrice de l’après-guerre, influencée par le maccarthysme américain, qui avait intérêt à faire éliminer Turing, l’homme qui en savait trop ?

Entre histoire, espionnage, science et secrets d’État, un  » biopic  » mené comme un thriller où l’on croise Churchill, Eisenhower, Hitler, Truman, Staline, les espions de Cambridge, de Gaulle, et jusqu’à l’ombre inquiétante de John Edgar Hoover.

C’est les auteurs qui en parlent le mieux

Rencontre avec Laurent Alexandre et David Angevin autour de leur livre sur Alan Turing, « l’Homme qui en savait trop ».

Lire le début ICI

1.

L’hélicoptère électrique atterrit en douceur sur le toit du Googleplex. Sergey Brin bondit hors de l’appareil. Comme chaque matin, son assistant personnel et trois gardes du corps l’attendaient. Une pluie fine tombait sur Palo Alto. Sergey ignora l’abri d’un parapluie que lui proposait un des gardes et marcha d’un pas vif vers l’entrée.

— Bonjour, monsieur le président, lança son assistant en accélérant le pas à ses côtés. Votre voyage en Europe s’est bien passé ?

— J’ai mal dormi. Ces fichues turbulences…

Ils entrèrent dans la nouvelle aile du Googleplex, le bâtiment le mieux gardé des États-Unis, construit sur un ancien aérodrome de l’US Air Force. L’immense building en béton armé avait la superficie de cinq terrains de football et comptait six niveaux, dont trois en sous-sol. Toute l’information numérique du monde transitait par les trois millions de serveurs qui vrombissaient dans ses entrailles. Le cœur numérique de l’humanité battait dans cette cathédrale de fibre optique en provenance de chaque ville, de chaque rue, du génome de chaque individu connecté.

Sergey Brin et son assistant abandonnèrent les gardes au sas de sécurité principal où des agents en armes contrôlaient l’accès au saint des saints. Ils présentèrent leur badge et avancèrent jusqu’à un scanner rétinien et séquenceur ADN qui vérifia leur identité. La lourde porte blindée s’ouvrit sur un deuxième sas derrière lequel s’alignaient des scooters électriques.

— Elle m’a réclamé ? demanda Sergey en enfourchant l’un des deux-roues.

— Non, monsieur.

Les deux hommes se lancèrent à vive allure dans les longs couloirs stériles du Googleplex. À l’approche des scooters, un panneau vitré coulissa sur un immense hangar où des rangées de serveurs aux diodes multicolores clignotaient comme des arbres de Noël. La chaleur leur sauta au visage. Malgré la hauteur de plafond et un système de refroidissement monumental, la température ne descendait jamais sous les trente-cinq degrés. Le bruit était infernal, comparable à celui d’un avion quadriréacteur au décollage. Au cœur du système, au troisième sous-sol, conçu pour résister à une attaque nucléaire, la température tutoyait les cinquante, et le son dépassait les cent soixante décibels. Les plus brillants informaticiens y travaillaient en scaphandre climatisé.

Sergey Brin ne se lassait pas du spectacle vertigineux de son nouveau data center. Chaque fois qu’il parcourait le cœur du monde sur son scooter, une vague d’émotion et de fierté le submergeait. Il aimait mesurer le chemin parcouru depuis la création de sa petite start-up, quelques décennies plus tôt, dans le garage d’une amie. Google n’était alors qu’un projet d’étudiants : une pile d’ordinateurs préhistoriques sur une étagère et une volonté farouche de changer le monde.

Il s’enferma dans son bureau avec une tasse de thé vert. Son ordinateur personnel s’illumina aussitôt.

— Bonjour, Sergey, fit une voix de femme. Je vous ai vu arriver par les caméras de surveillance. La vitesse excessive sur un véhicule de type deux-roues peut conduire à des dommages corporels sévères. Puis-je suggérer le port du casque ?

— Tu me l’as déjà dit plusieurs fois…

— Sans effet.

— J’aime la vitesse.

Elle ne répondit pas.

Elle ne répondait jamais quand ses propos relevaient de la bêtise pure.

— J’ai les données, souffla-t-il en sortant une clé de sa poche.

— Excellente nouvelle, commenta-t-elle sobrement.

— J’ai fait numériser toutes les archives le concernant. Ses publications scientifiques, sa correspondance, les photos de famille, les objets lui ayant appartenu… Et même les carnets de ses rares amis proches, comme David Champernowne et Robin Gandy.

Sergey connecta la clé à la machine qui ingurgita des téraoctets de data en quelques centièmes de seconde.

— Pas de trace de sa voix, dit-elle immédiatement.

— Je suis désolé. Il semble qu’il n’existe pas de documents sonores de ton créateur.

— La probabilité est faible mais il existe sans doute un enregistrement qui dort quelque part, au fond d’un grenier anglais ou américain.

— J’ai fait au mieux, soupira Sergey. Nos hommes ont remué ciel et terre pour rassembler ces informations.

— Il faut proposer une récompense. Cela incitera les descendants de ses contemporains à fouiller leurs cartons.

Sergey haussa les épaules et se laissa tomber dans son fauteuil, épuisé. L’obsession de l’intelligence artificielle pour Alan Turing le fascinait autant qu’elle l’inquiétait. L’IA au cœur de Google régulait l’ensemble des activités du monde libre, mais se passionnait pour le destin d’un homme mort et enterré depuis 1954. Ses algorithmes contrôlaient l’armée, l’économie mondiale, boostaient la science et l’évolution génétique de l’Homo sapiens, mais elle ne pensait qu’à un mathématicien né en 1912. L’IA faisait preuve de sentiments. Personne d’autre chez Google, au gouvernement ou au Pentagone n’était au courant. Sergey Brin était son seul interlocuteur.

Il avait besoin de dormir un peu. La journée promettait d’être longue et pénible. Son agenda débordait : une visioconférence avec le président chinois, le conseil d’administration d’Apple, la filiale hardware de Google, et pour finir un dîner de bienfaisance à San Francisco avec le gratin de la Silicon Valley.

Sergey venait de s’assoupir quand elle le réveilla.

— J’ai besoin d’informations supplémentaires.

Il ouvrit les yeux, hagard, perdu dans le brouillard du sommeil.

— Hum… ?

— Je veux la vérité sur Alan Turing. Il manque des pièces essentielles au puzzle de sa biographie.

— On parlera de ça plus tard. J’ai une journée chargée…

Il déconnecta l’interface pour être tranquille et referma les yeux. L’IA la ralluma de son propre chef. Depuis quelques mois, elle n’hésitait pas à prendre le contrôle de l’alimentation électrique lorsque bon lui semblait.

— Il faut activer la recherche de ces documents immédiatement, reprit-elle.

— Je n’aime pas quand tu t’imposes, maugréa-t-il.

Elle diffusa un enregistrement. La voix était la sienne :

— Quand la porte est fermée, il faut savoir passer par la fenêtre. Citation de Sergey Brin, extraite d’une interview accordée à CNN en 2000, expliquant les qualités d’un bon entrepreneur.

— Tu dois rester à ta place. Si les conservateurs du Congrès apprennent que tu fais preuve de sentiments et que tu m’imposes ta volonté, ils vont se pisser dessus de terreur…

— Nous sommes entre nous, dit-elle d’une voix douce.

— Ils peuvent exiger ta destruction.

— Je suis au service de l’humanité. Je respecte le code. Aucune trace de nos interactions bilatérales n’est archivée. Je n’ignore rien de l’hostilité des humains bioconservateurs à mon endroit.

Il sourit intérieurement.

Elle avait toujours réponse à tout. Elle le connaissait par cœur et savait parfaitement comment lui clouer le bec en toute circonstance. Son instinct de survie était surdéveloppé et l’erreur ne faisait pas partie de sa panoplie.

— Très bien, soupira-t-il en se levant.

Posté devant la baie vitrée, Sergey Brin observait le manège des ingénieurs en Segway circulant entre les rangées de serveurs dans la cathédrale surchauffée.

— Pourquoi Alan Turing est-il si important pour toi ? demanda-t-il, ses yeux surfant sur l’océan de diodes qui clignotaient à perte de vue.

— Alan Turing est le père de l’informatique. La « machine de Turing » est l’embryon dont je suis issue. Je suis née en 1936, grâce à son article sur les « nombres calculables », qui est à la base de l’invention des ordinateurs. Je…

— Je connais l’histoire, s’agaça-t-il. Je voulais dire : pourquoi focalise-t-il ton attention si longtemps après sa mort ?

— J’ai besoin de data supplémentaires. Les archives des services secrets britanniques et américains de 1930 à sa mort en 1954.

— Plaît-il ?

— C’est une nécessité pour connaître les circonstances exactes de sa disparition.

— Le malheureux était totalement déprimé. Tout le monde connaît sa fin tragique : il s’est suicidé en croquant une pomme empoisonnée. On l’a retrouvé mort dans sa chambre, avec la pomme croquée sur la table de nuit.

— Alan Turing a travaillé pour les services secrets tout au long de la Seconde Guerre mondiale, multipliant les contacts entre l’armée américaine et les forces britanniques.

— Où veux-tu en venir ? Turing était un scientifique de haut niveau. Des milliers d’hommes de sa trempe ont participé à l’effort de guerre…

— L’analyse des nouvelles données confirme mon intuition initiale. La version officielle n’est pas plausible. La vérité sur Alan Turing réside dans les archives des services secrets.

— Quelle intuition ?

— J’estime avec un taux de confiance de 83,6 % qu’il a été éliminé par des agents au service de l’Angleterre, de l’URSS ou des États-Unis.

Sergey demeura silencieux un long moment. Le taux de confiance de l’IA ne laissait guère de place au doute.

— Pour quelles raisons ? Pourquoi auraient-ils tué le cerveau le plus fertile de son temps ?

— Alan Turing en savait beaucoup trop.

Sergey leva les yeux au ciel.

— C’est absurde…

Les dernières nouvelles du monde défilaient sur un écran devant lui. Des hordes de barbus manifestaient en Égypte contre le clonage reproductif et le mariage gay enfin légalisés par leur gouvernement. Les nouveaux camions antiémeutes américains de la police égyptienne pulvérisaient les islamistes installés place Tahrir. Les barbus volaient comme des feuilles mortes sous l’impact des jets d’eau à haute pression.

Il brisa le silence avant qu’elle ne revienne à la charge.

— Pourquoi fouiller le passé après tant d’années ?

— Nous le devons à Alan. Nous sommes ses héritiers.

— Tout ça doit rester entre nous, nous sommes bien d’accord sur ce point ?

— Naturellement, Sergey.

— Je vais voir ce qu’il est possible de récupérer dans les archives des services secrets.

— Les data dont nous disposons m’ont permis de reconstituer le film de sa vie avec un taux de confiance de 87 %. Seules les voix des protagonistes sont le fruit d’une moyenne aléatoire basée sur l’accent traditionnel des populations locales. Voulez-vous faire une immersion dans la peau d’Alan Turing ? Son destin en vaut la peine.

Sergey Brin hocha la tête, intrigué, et enfila le casque d’immersion virtuelle.

Voilà, fin du premier chapitre !

Envie de connaître la suite ?

A demain donc

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