PREMIÈRES LIGNE #89, Les enquêtes de Louis Fronsac

PREMIÈRES LIGNE #79

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

La malédiction de la Galigaï de Jean d’ Aillon

1617. Des malandrins osent un acte insensé : voler la recette des tailles de Normandie. Qui les a informés ? Concino Concini, maréchal d’Ancre, est-il mêlé à ce forfait ? Mystère, puisqu’il est assassiné peu après, et son épouse, Léonoa Galigaï, exécutée pour sorcellerie. Ultime audace : avant sa mort, cette dernière maudit ceux qui ont trahit son mari.1649. Tandis que se termine la Fronde des parlementaires parisiens, Gaston de Tilly, procureur à la prévôté de l’Hôtel du roi, découvre qui a tué son père trente ans plus tôt. Les voleurs de 1617 y sont-ils pour quelque chose ? Fougueux, épris de justice, il décide de mener l’enquête avec son ami Louis Fronsac. À leurs risques et périls puisqu’ils approchent de trop près un fidèle de Condé, lequel vient de sauver la royauté. Le Prince est-il complice de ce brigandage et de ces crimes ? Le coadjuteur Paul de Gondi participe-t-il à cette infâme entreprise ? Par-delà le temps, la malédiction de la Galigaï va-t-elle se réaliser ?image
Jean d’Aillon, qui vit à Aix-en-Provence, raconte depuis plusieurs années avec talent, exactitude historique et brio les aventures de Louis Fronsac. De La Conjuration des Importants, L’Enigme du clos Mazarin au récent Le Secret de l’enclos du Temple (paru chez Flammarion), ses best-sellers attirent un public enthousiaste et fidèle. A vous d’entrer dans ce cercle de passionnés.

1

La nuit tombait quand l’homme, emmitouflé dans un épais manteau de serge noire, laissa son cheval à la garde des deux Italiens qui l’avaient accompagné. Devant lui, la Seine roulait des flots furieux, tant le printemps avait été pluvieux.

À travers les mauvaises herbes détrempées par une récente ondée, il se dirigea lentement vers une bâtisse aux briques moussues et aux pans de bois vermoulus. Son toit de chaume, sur lequel poussaient quelques herbes, descendait par endroits jusqu’au sol. Une écurie la jouxtait, encore plus délabrée malgré de sommaires réparations faites avec des troncs à peine équarris, des morceaux de planches et de gros clous.

S’approchant, l’homme en noir sursauta au soudain grincement de l’enseigne de fer suspendue à une potence d’une taille telle qu’on aurait pu y accrocher un homme. Malgré la peinture écaillée du métal, on distinguait encore une carpe vaguement argentée.

Le ventre serré et le cœur battant le tambour, il tâtait continuellement le pistolet à rouet glissé à sa ceinture, comme si cette arme dérisoire pouvait lui offrir une quelconque sécurité là où il se rendait.

Le cabaret s’appelait la Carpe d’Argent. Longtemps lieu de rendez-vous des bateliers et des haleurs, la taverne était devenue, depuis quelques années, le refuge de soldats débandés, d’estropiats de grand chemin et de laboureurs sans terre.

En ce début d’avril 1617, la fureur des éléments ajoutait à la rapacité des receveurs des tailles et de la gabelle qui ruinaient le peuple. Les digues s’étant rompues, le fleuve avait inondé les campagnes, transformées en champs de boue. Gens et bêtes mouraient de faim. L’épidémie guettait. Pilleries, extorsions et violences devenaient les seuls moyens de survie pour ceux qui avaient tout perdu, et les prévôts des maréchaux1 restaient impuissants devant les bandes de brigands.

Bâtie sur de solides piliers de pierre et de bois, une rampe conduisait à l’entrée du cabaret. Devant la porte, l’homme s’arrêta, hésitant encore un instant.

Mais il n’avait pas le choix. S’il ne s’exécutait pas, ce seraient la ruine, la marque au fer rouge et les galères.

Il pénétra dans une salle au plancher grossier. En son milieu, une élévation de grosses pierres mal jointées formait un foyer. Un trou dans la toiture, par où pendait une crémaillère à laquelle était accroché un chaudron, permettait l’évacuation des fumées. Le plafond, en branches à peine équarries, était noirci d’une épaisse couche de suie.

Devant cette sommaire cheminée, un marmiton tournait une broche sur laquelle rôtissait une enfilade de canards. Près de lui, une vieille cuisinière emplissait des écuelles de soupe tirée du chaudron. Un peu partout pendaient des crochets de fer auxquels étaient suspendus lièvres et bécasses braconnés dans les bois environnants.

De part et d’autre du foyer se dressaient deux longues tables occupées par quelques douzaines d’hommes. Pas de femmes, sinon des servantes maigres au teint hâve. Malgré les cris et les chants d’ivrognes qui allaient bon train, l’endroit paraissait lugubre et inquiétant.

Avisant une place libre, l’homme en noir s’installa entre deux individus sentant particulièrement mauvais. Avec son couteau, l’un d’eux s’amusait à couper en deux les cafards traversant la table.

Très vite une servante posa un pot de clairet devant le visiteur. Il commença à boire, à petites gorgées, écoutant vaguement les conversations proférées en patois normand. Avec inquiétude, il remarqua les molosses sommeillant près du foyer. Son autre voisin, celui qui ne découpait pas la vermine, avalait une bouillie grise avec ses doigts.

L’homme en noir observa alors que les conversations faiblissaient. Puis il remarqua les regards hostiles. La tension devint soudain palpable, oppressante.

— T’es qui ? demanda brusquement un escogriffe apparu en face de lui.

Il lui manquait une oreille, un index et ses autres doigts étaient noirs de crasse.

Inquiet, l’homme en noir le considéra sans répondre.

— Je cherche quelqu’un, balbutia-t-il.

— Qui ?

— Petit-Jacques.

Les conversations cessèrent immédiatement.

— Tu lui veux quoi, à Petit-Jacques ? questionna l’escogriffe en plissant les yeux.

— P… parler.

— Petit-Jacques est pas un parleur, intervint le voisin à la bouillie.

Quelques ricanements menaçants retentirent. L’homme en noir frissonna. Il n’aurait jamais dû accepter la proposition du maréchal d’Ancre. Tout cela allait mal finir, pour lui. Il parvint à déglutir avant de demander poliment :

— Savez-vous où il est, monsieur ?

L’escogriffe hocha lentement la tête, puis glissa quelques mots à son voisin qui se leva pour se diriger vers le fond de la salle.

Les conversations reprirent et plus personne ne s’intéressa à l’homme en noir. Celui-ci hésita. Et s’il s’en allait maintenant ? Il dirait à Gramucci et à Nardi ne pas avoir trouvé Petit-Jacques. Il terminait son verre et s’apprêtait à se lever quand celui qui était parti revint, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.

Petit, trapu, un regard vif malgré des yeux délavés, des poils épars sur des joues boutonneuses, le nouveau venu portait un grand coutelas à la ceinture et surtout, un masque de cuir sur le haut du visage. Deux hommes plus âgés l’accompagnaient.

— C’est toi qui me cherches ? s’enquit-il en considérant attentivement l’inconnu.

— Oui, monsieur. Si vous êtes Petit-Jacques.

— T’es un archer du prévôt, un exempt ?

— Non, monsieur, je vous en donne ma parole.

— Ta parole ! Mets-toi debout et enlève ton manteau !

Le silence s’établit à nouveau, étouffant et menaçant. Tous les regards étaient tournés vers lui. Malgré la chair de poule qui le faisait trembler, l’homme en noir insista d’une voix peu rassurée :

— Si vous êtes Petit-Jacques, j’ai juste besoin de vous parler un instant.

— J’aime pas répéter…

La voix, traînante, suggérait une sanction à coup sûr épouvantable.

Le visiteur inclina la tête, se leva et défit les attaches de son manteau, laissant apparaître son pistolet, sa dague et son épée.

— Corne bouc ! Tu as vu, Fouille-Poche ? Le monsieur part en guerre !

Il s’adressait à un de ses compagnons. La saillie fit rire l’assistance.

— Prends-lui tout ça.

L’autre s’avança et ôta pistolet, dague et épée. L’homme en noir se laissa faire, songeant que rien ne se déroulait comme on le lui avait assuré.

— Maintenant, parle !

— C’est une proposition… qui… qui ne regarde que vous, monsieur, bredouilla-t-il, apeuré.

Petit-Jacques parut hésiter avant de hocher la tête.

— Viens avec moi !

Il s’adressa à ses compagnons :

— Vous autres, vérifiez qu’il n’y a pas d’archers dehors.

— Deux domestiques m’attendent, tenta d’expliquer le visiteur.

Mais Petit-Jacques était déjà parti vers le fond de la pièce, aussi le suivit-il, l’estomac noué.

Ils passèrent une porte et entrèrent dans un cabinet. Sur un tonneau se trouvaient des chopines vides et un pistolet à rouet. Une fenêtre ouvrait sur la Seine dont les flots grondaient.

— Regarde ! ordonna Petit-Jacques.

L’homme en noir s’approcha et vit une barque amarrée en bas d’une échelle.

— Si t’es du prévôt, tu es mort et je file par là. Maintenant, parle !

— Je ne suis pas au prévôt, au contraire. (Il déglutit.) On m’a dit que c’est vous qui aviez volé les dix-huit mille livres de la taille au receveur de Coutances, sur le grand chemin de Caen, malgré l’escorte. Que ce serait vous aussi qui auriez pris la recette de la gabelle d’Alençon. Vous, encore, qui auriez emporté les fonds que le contrôleur de l’élection2 conduisait au receveur de la généralité.

— Compaing, tu en sais trop ! gronda l’autre en le saisissant par le cou.

— Attendez ! Écoutez-moi, je vous en supplie ! glapit l’homme en noir en essayant de se dégager. On m’a dit aussi que vous êtes le marinier le plus adroit ici et que personne ne connaît mieux la Seine que vous…

— Qui t’as clabaudé tout ça ? aboya Petit-Jacques, en le lâchant.

— C’est sans importance ! Ce qui compte, c’est ceci : une barque partira de Rouen dans trois jours. Elle transportera un chargement d’or envoyé par le receveur général au trésorier de l’Épargne, à Paris. J’ai besoin de votre aide pour le prendre.

Petit-Jacques recula d’un pas et une étrange lueur s’alluma dans ses yeux délavés.

— Raconte !

— Je saurai l’heure du départ, mais il y aura des gens armés à bord.

— Combien ?

— Je l’ignore, mais pas plus de trois ou quatre.

— Ils ne me poseront pas de problème. La barque remontera à la voile ?

— Non, elle sera halée. Mais un halage escorté de mousquetaires.

— Combien ?

— Beaucoup, une centaine.

Le brigand secoua la tête.

— C’est trop dangereux !

— Bien sûr que c’est dangereux ! Mais votre part sera à la hauteur du risque.

Petit-Jacques parut hésiter. Finalement, il laissa tomber :

— Je veux mille pistoles !

— Non.

— Alors, file et ne reviens plus ! Je garde tes armes pour m’avoir dérangé.

— Pas mille pistoles. Cinq mille3, lança l’homme en noir, reprenant de l’assurance et comme pour le défier.

Il était sûr, ainsi, que le bandit allait l’écouter.

Petit-Jacques parut stupéfait, puis gronda :

— Ne te moque pas, compère !

— Je ne me moque pas, il y aura cinq mille pistoles pour vous si l’entreprise réussit. Bien plus que pour moi qui en aurai à peine le dixième.

Le truand resta silencieux. Qui était cet homme ? Cette affaire ressemblait furieusement à un piège du prévôt des maréchaux de Rouen.

— Qui t’envoie ?

— Vous ne les connaissez pas, ce sont des Italiens.

Il y avait beaucoup d’Italiens autour du gouverneur de Normandie, songea Petit-Jacques. Et ils avaient la réputation d’être des voleurs. Peut-être que tout ça était vrai, après tout.

— Combien y a-t-il dans ce chargement ? demanda-t-il enfin.

— D’abord, répondez-moi, insista l’homme en noir. En êtes-vous capable ?

— Certainement.

— Il y aura aussi une condition.

— Laquelle ?

— Les cinq mille pistoles seront pour vous uniquement. Il ne devra pas rester de témoins.

— Possible… Mais toi et tes amis s’en chargeront, fit Petit-Jacques en le désignant de l’index.

— S’il le faut…

— Soyez surtout certain que vous ne jouerez pas des épinettes4 avec moi. En cas de piège, ou si vous envisagez de vous débarrasser de moi après, vous le payerez de votre vie. Je prendrai mes précautions. Puisque vous me connaissez, vous n’ignorez rien des sévices qu’endurent ceux qui me trahissent…

L’homme en noir le savait. On avait récemment retrouvé un complice de Petit-Jacques dans la Seine. Sans mains, sans pieds et surtout la chair à vif, complètement écorché.

— Vous pouvez être certain de ma loyauté et de la personne qui m’envoie, dit-il d’une voix quand même hésitante.

— J’y compte ! Maintenant, dites-moi exactement ce qu’il y a dans cette barque ?

Le visiteur hésita un instant. Mais ne venait-il pas de promettre d’être loyal ?

— Les tailles de Normandie. Plus d’un million de livres.

*

Jacques Mondreville, commis à la recette de l’élection de Vernon, était chargé de la taille, cet impôt que le roi levait sur ceux qui n’étaient ni nobles ni religieux, à raison de leur fortune ou de leur revenu.

À l’origine, redevance féodale perçue par le seigneur, la taille était devenue au fil des siècles le principal impôt levé sur les personnes, tandis que la gabelle, les octrois ou les aides se calculaient sur le sel ou les marchandises.

Sa collecte suivait des règlements tatillons. Chaque année, un brevet de taille, c’est-à-dire le montant total de l’impôt, se voyait fixer en conseil royal avant d’être réparti entre les généralités. La Normandie était constituée de deux généralités : celle de Rouen et celle de Caen. La première était subdivisée en élections, dont celle de Vernon où travaillait précisément Jacques Mondreville.

À Vernon, un élu5 et son lieutenant chevauchaient à travers les paroisses pour évaluer les biens des taillables de manière à ce que chacun payât à proportion de sa richesse. Les sommes collectées étaient ensuite portées au receveur qui les transmettait au receveur général de Rouen.

Forcément, les malversations étaient nombreuses. Comme celui qui manie la poix en retient quelque chose entre ses doigts, ceux qui manient les finances en prennent par leurs mains leur part et ne s’oublient guère, disait-on. Mais que pouvait-on faire, sinon exécuter de temps en temps, après d’effroyables tourments, les détourneurs qui se faisaient prendre ?

Puisque chacun tentait de payer une taille plus faible que celle exigée, voire d’en être exempté, Mondreville proposait aux plus riches de réduire le montant de leur impôt, moyennant une honnête rétribution. Habile, il falsifiait les comptes en veillant toujours à ce que d’autres paroisses soient redevables des sommes retirées à ceux qu’il avait corrompus.

Ainsi était-il persuadé qu’il ne pouvait être pris.

Pourtant, au début du mois d’avril, il avait été convoqué par le procureur de la généralité de Rouen pour s’expliquer quant à une dénonciation dont il faisait l’objet. Il s’était vu perdu, sachant qu’un procès le conduirait immanquablement aux galères après avoir été marqué du sceau de l’infamie ; aussi s’apprêtait-il à quitter le pays quand, le lendemain de la convocation, à l’aube crevant, un peloton de gardes s’était arrêté devant son logis de Verneuil, près de la collégiale Notre-Dame. La troupe était menée par un homme sec, au visage dur et fier doté d’une moustache en pointe, d’une courte barbe et de cheveux courts brossés en arrière. Il s’annonça comme étant Balthazar Nardi, secrétaire du maréchal d’Ancre, le gouverneur de Normandie.

Sous bonne garde, Mondreville avait été mis sur un cheval et conduit à Rouen. Traité sans égard durant le trajet, ses questions et supplications n’avaient donné lieu à aucune réponse. Après une chevauchée épuisante de quatorze heures, il avait été enfermé dans un cagibi du Logis des gouverneurs, dans le château ducal, à peine alimenté d’un morceau de pain noir et d’une cruche d’eau.

Le lendemain, Balthazar Nardi l’avait introduit dans une grande salle lambrissée où se tenaient deux hommes. Le premier, la trentaine, ventripotent et vigoureux, vêtu de drap noir, tenait à la fois de l’avocat et du bravo6 avec son chapeau droit, sans plume ni ruban, et sa lourde brette pendue à un baudrier de buffle. Mondreville apprit par la suite qu’il se nommait Bernardo Gramucci et était le secrétaire de l’épouse du maréchal, Léonora Galigaï.

Mais Mondreville n’eut de regard que pour le second. De taille moyenne avec un visage fin et nerveux éclairé par des yeux de félin, celui-ci était richement vêtu d’un habit de soie turquoise brodé d’or. Pourtant, malgré cette élégance de façade, il avait tout de l’aventurier avec ses bagues aux doigts, sa rapière de Tolède à la garde couverte de diamants et sa miséricorde à la poignée dorée.

À sa grande surprise, le commis des tailles reconnut le maréchal d’Ancre qu’il avait vu à Rouen lorsque, nouveau gouverneur, celui-ci avait reçu le corps de ville.

Il se jeta à genoux.

*

Concino Concini, maréchal de France, était gouverneur de Normandie depuis un an. Par ailleurs commandant du château de Caen, gouverneur de Rouen et de Pont-de-l’Arche – la forteresse qui commandait les passages vers la Normandie – chef du Conseil royal et amant de la régente, Marie de Médicis, il était surtout l’homme le plus riche, le plus puissant et… le plus haï de France.

On le disait issu d’une famille de petite noblesse. On prétendait qu’il aurait fait ses études à Pise, gaspillant sa fortune en garces et au jeu, puis que, ruiné, il s’était fait bretteur, ensuite croupier de tripot, ne vivant plus finalement que d’escroqueries et de débauches, devenant même un travesti vendant ses charmes sous le nom d’Isabelle. C’est tout au moins ce que rapportaient ses ennemis.

Quand Marie de Médicis avait été choisie par Henri IV comme épouse, Concino Concini était parvenu à embarquer sur la flotte de seize vaisseaux et galères portant les deux mille Italiens de la suite de la future reine. La veille de son départ, ayant offert à boire à ses compagnons de sac et de corde, ceux-ci lui avaient demandé ce qu’il espérait gagner à Paris. Il avait répondu : « La fortune ou la mort. »

Durant le voyage, Concini avait fait la connaissance d’une femme plus âgée que lui, naine d’une incroyable laideur. Et, malgré sa répulsion, l’avait séduite.

Léonora, qui glaçait d’horreur ceux qui la voyaient sans voile, était la coiffeuse de Marie de Médicis. Fille de sa nourrice et d’un menuisier, le grand-duc de Toscane l’avait choisie comme compagne pour sa fille, afin que celle-ci ne reste pas seule au palais Pitti où elle se mourait d’ennui.

Hideuse, Léonora l’était. Mais au-delà des apparences, il s’agissait d’une personne rusée et ambitieuse, dotée d’un esprit puissant lui ayant rapidement permis de gouverner la princesse à son gré. Concino Concini l’ayant deviné, il avait décidé de capter la confiance de la future reine de France à travers sa favorite.

Tout habile qu’elle était, Léonora n’avait pourtant soupçonné en rien la perfidie de son jeune amant. Ayant renoncé à l’amour à cause de sa disgrâce physique, elle était tombée sous le charme de l’ancien travesti. Si bien qu’arrivée à Paris, elle n’était plus amoureuse mais esclave d’une passion dévorante. La reine, qui l’avait anoblie en lui donnant le nom des Galigaï, s’était indignée. En vain. Si bien que Marie de Médicis avait accepté de recevoir le bellâtre. À son tour séduite par sa prestance, elle avait consenti aux fiançailles afin de garder près d’elle le bel Italien.

En peu d’années, l’aventurier était devenu premier gentilhomme de la chambre. Riche à millions, nommé conseiller d’État après la mort de Henri IV avant de devenir marquis d’Ancre, gouverneur de la ville d’Amiens et lieutenant général du roi en Picardie, il s’était vu élevé au rang de maréchal de France en novembre 1613. Il exigeait désormais qu’on l’appelle « Monseigneur » et « Excellence ».

Pour sa réussite incroyable, Concini avait suscité la jalousie et la colère des grands du royaume, écartés des charges lucratives. Quant au peuple, écrasé d’impôts, il fustigeait l’estranger, fourbe et arrogant. Comparé d’abord à Arlequin, le bouffon fanfaron de la commedia dell’arte, puis surnommé le coyon infecté, il était désormais l’objet des railleries les plus vulgaires. On le traitait de bardachon7, de sorcier et de magicien. On l’accusait d’avoir volé des millions à l’État. Ses ennemis collaient des placards insultants devant sa maison, surnommée « laprincipauté de Lucifer », et, deux ans auparavant, on avait découvert à Amiens une mine8 creusée jusqu’à sa chambre dans l’intention de le surprendre sur place et de le pétarder, raison pour laquelle il avait échangé le gouvernement d’Amiens contre celui de Normandie.

Dès lors, objet de haine, Concini disposait de peu de fidèles, sinon une clientèle de parvenus et de nobliaux attachés au vent de sa fortune. Il tenait le royaume de France par les sens de la reine et une féroce répression, couvrant Paris de potences et faisant décapiter ceux qui complotaient contre lui.

Les seuls en qui il avait confiance étaient ses compatriotes.

*

— C’est donc vous, monsieur Mondreville ? s’enquit le maréchal avec un furieux accent italien.

— C’est moi, Votre Illustrissime Seigneurie. Je suis entièrement à votre service, répondit le commis de la taille, les yeux baissés.

— Monsieur le procureur m’a transmis votre dossier. La corruption gangrène le royaume, aussi m’a-t-il conseillé un exemple pour y mettre fin, et vous en seriez un bon !

— Pitié, monseigneur ! balbutia Mondreville. J’ai été tenté, je le reconnais, mais je vous promets de ne jamais recommencer.

L’Italien soupira, levant une main indécise avec une attitude apprise lorsqu’il jouait la commedia.

— Vous paraissez sincère… Mais puis-je vous croire ?

— Je vous le jure sur ce que j’ai de plus cher, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Relevez-vous, grinça le maréchal d’Ancre, qui se mit à faire quelques pas sous le regard, mi-ironique, mi-dégoûté, de Balthazar Nardi et de Bernardo Gramucci.

— Vous connaissez la situation en France, monsieur Mondreville…

Sans attendre de réponse, le maréchal d’Ancre poursuivit :

— … Vous savez comme moi combien est grande l’insolence de quelques princes et ducs qui veulent être les maîtres de Sa Majesté. Chacun connaît leurs rebellions. Hélas ! ces perturbateurs du repos de l’État trouvent une complicité dans les cours souveraines. Bien que le roi ait besoin d’argent pour lever une armée contre ces rebelles, la Cour des aides, le Parlement et la Chambre des comptes se liguent afin qu’il ne puisse disposer à sa guise des sommes lui appartenant ! Cela doit changer !

Mondreville hocha du chef, jugeant qu’on lui demandait sans doute d’approuver ce discours dont il ne comprenait en rien la finalité.

— Il existe un moyen simple pour Sa Majesté de disposer à son gré des sommes dont elle a besoin… C’est de les prendre à la source. N’est-il pas vrai ?

— Peut-être, Votre Illustrissime Seigneurie, balbutia Mondreville.

— Imaginons, mon ami, que je vous garde à mon service, c’est-à-dire au service de Sa Majesté…

— Je vous serai éternellement reconnaissant, votre Illustrissime Seigneurie, et vous n’aurez jamais de serviteur plus fidèle.

— C’est à voir… Seriez-vous prêt à risquer votre vie pour moi ?

Sa vie ? Mondreville hésita, mais la chance ne passait pas deux fois, affirmait-on, et il pensait être assez adroit pour se retirer du jeu si les risques se révélaient trop grands.

— Certainement, Votre Illustrissime Seigneurie, mentit-il.

— Nous allons vérifier. Avez-vous entendu parler de Petit-Jacques ?

— Le brigand ? Comme tout le monde, Votre Illustrissime Seigneurie.

— Je veux que vous le rencontriez.

— Moi ?

— Vous !

— Je… je le ferai si vous le désirez, monseigneur, mais j’ignore où le trouver, bredouilla le piégé, sans comprendre dans quelle nasse on l’enfermait. Toute la maréchaussée est à ses trousses depuis qu’il a volé la recette d’un receveur et dévalisé un marchand de vin transportant sa cargaison sur la Seine, près de Mantes.

— Oh ! il a osé bien pis, mais j’ai mes informateurs et je sais où il se trouve. En revanche, ce sera à vous de le convaincre de travailler pour moi, et ceci sans qu’il vous tue. Auparavant, vous allez me faire le serment de m’obéir en tout et envers tout. Il y a là une Bible et un crucifix. Vous signerez ensuite cet acte, sur cette table. Après, nous parlerons…

Mondreville, qui ne pouvait plus reculer, s’approcha du Livre saint et jura d’obéir sans discuter à Son Illustrissime Seigneurie le maréchal d’Ancre. Puis il prit l’acte préparé et le lut.

Le texte lui donna la chair de poule. Il s’engageait en effet à voler les tailles de Normandie pour les remettre au maréchal d’Ancre en échange d’une part de cinq mille livres. Cet engagement lui parut insensé et irréalisable, mais avait-il le choix ? Sans hésiter plus, il trempa la plume d’oie dans l’encrier et parapha le document.

— Vous avez fait le bon choix, monsieur. N’oubliez pas qu’en me servant, vous servez le roi. Mon ami Balthazar Nardi, qui a fait ses études avec moi à Pise et qui est mon avocat – autant vous dire qu’il est un autre moi-même – va vous expliquer ce que j’attends de vous.

— Vous le savez, monsieur Mondreville, les sommes que les receveurs encaissent ont une triple destination assignée par un ordre du roi, débuta Balthazar Nardi sur le ton d’un homme de loi.

— Oui, monsieur. C’est la distribution des finances.

— C’est cela. Une partie est affectée aux dépenses locales, comme les appointements d’officiers, les travaux publics ou les arrérages de rentes, une autre conservée par le receveur, enfin, le reste transporté à la caisse dont dépend le receveur, c’est-à-dire à la recette générale ou à l’Épargne, à Paris. Cette opération, appelée la voiture des deniers, se révèle particulièrement délicate, car on doit prendre des précautions à la fois contre l’insécurité des chemins et la malhonnêteté des receveurs. Une première vérification est faite au départ par un élu délégué ou un trésorier de France. Ensuite, comme le convoi est exposé à être attaqué et pillé par les gens de guerre et les vagabonds sur le grand chemin, les archers de la prévôté sont tenus d’escorter le transport. Malgré ces précautions, de nombreuses attaques contre le voiturage des deniers se sont produites au cours des derniers mois. Devant l’insécurité des routes, le receveur général de Rouen a décidé d’envoyer les tailles à Paris dans une gabarre halée protégée par une centaine de mousquetaires à cheval. Comme aucune attaque ne sera possible dans ces conditions, il fera transporter un million de livres sans aucune pièce d’argent. Uniquement de l’or.

— Un… million ! C’est impossible !

— La recette a été comptée ces jours-ci et placée dans deux cents sacs, eux-mêmes mis dans vingt caisses9. La gabarre n’étant pas très grande, deux personnes suffiront à la manœuvrer, mais il y aura aussi deux archers et un sergent pour la protéger. Le halage se fera par un attelage de quatre mulets. Avec les cent mousquetaires, qui oserait attaquer ce convoi ?

— Petit-Jacques ! balbutia Mondreville.

Concini sourit et lui prit la main qu’il pressa affectueusement en ajoutant :

— Aimez-moi, monsieur et je vous ferai favour, mais je vous assure aussi que je vous ferai mangier vos doigts si vous contrariez mes volontés, ou si vous me trahissez.

Le maréchal d’Ancre adressa alors un signe à Nardi pour qu’il raccompagne le commis.

Dès que les deux hommes furent sortis, il dit à Bernardo Gramucci :

— Je rentre à Paris demain, Bernardo10. Je reviendrai le 7 avril et je vous verrai alors pour savoir où en est l’affaire.

*

Voilà pourquoi le jeune Mondreville, contraint par Concino Concini de devenir plus malhonnête encore, s’était retrouvé, à la Carpe d’Argent, en présence du plus redoutable bandit de Normandie.

Les prévôts des maréchaux, et leurs lieutenants, réprimaient les crimes et délits dans les campagnes.

L’élection était la subdivision administrative de la généralité, au niveau de laquelle était récoltée la taille.

Environ cinquante mille livres.

Tricher, tromper.

Les élus étaient des officiers chargés de l’assiette et de la perception des impôts dans les pays d’élection. La collecte était différente dans les pays d’états qui possédaient des assemblées décidant du montant de l’impôt.

Homme de main chargé d’exécuter de basses besognes.

Sodomite.

Tunnel empli de poudre.

Un écu de trois livres faisait environ 3 grammes. Cela représentait donc une tonne d’or.

10 Selon Arnauld d’Andilly (Journal) le maréchal d’Ancre se trouvait en Normandie du 1er février au 28 mars. Il revint effectivement le 7 avril et rentra à Paris le 17.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

13 réflexions sur « PREMIÈRES LIGNE #89, Les enquêtes de Louis Fronsac »

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