PREMIÈRES LIGNE #45 : Le cri de Nicolas Beuglet

PREMIÈRES LIGNE #45

Bonjour, ravie de vous retrouver pour un nouveau rendez-vous du dimanche : premières lignes, créé par Ma Lecturothèque.

Le concept est très simple, chaque dimanche, il faut choisir un livre et en citer les premières lignes.

Je poursuis aujourd’hui avec vous ce nouveau rendez-vous hebdomadaire !

Et merci à Aurélia pour ce challenge.

Le livre en cause

Alors que vient de paraître son étonnant et formidable 4e polar  » Le dernier message« , je vous propose de retrouver les toutes premières pages de son tout premier, celui qui l’a révélé …

Le cri de Nicolas Beuglet

– 1 –
Sarah claqua la porte derrière elle. Essoufflée par ses propres cris, elle demeura debout, sans bouger, reprenant sa respiration.
Le silence du couloir n’était plus troublé que par le bourdonnement étouffé d’une télévision encore allumée à cette heure avancée de la nuit.
Le cœur battant trop vite, elle chemina vers la cage d’escalier, lentement, certaine qu’il allait rouvrir la porte d’une seconde à l’autre, lui déclarer qu’il l’aimait et n’avait toujours aimé qu’elle, que cette tromperie était une erreur, une faiblesse qui ne se reproduirait plus jamais.
La minuterie automatique parvint à son terme et le couloir plongea dans l’obscurité. Elle se figea. Elle devait patienter encore quelques secondes, il finirait par sortir et, après des excuses balbutiantes qu’elle ferait mine de n’accepter qu’à moitié, tout redeviendrait comme avant.
Mais à l’inquiétude succéda l’angoisse. La porte de l’appartement restait close, le couloir aussi sombre que silencieux. Le visage effleuré par la tremblante lueur orangée de l’interrupteur, Sarah chercha l’appui d’un mur.
Il y a encore quelques minutes, elle s’appliquait à repeindre ce qui deviendrait un jour la chambre du bébé, espérant ainsi peser sur le cours du destin. Elle ne pouvait pas se trouver là, comme une victime hébétée d’un accident de la route.
Réfugiée dans la pénombre, elle patienta, s’imaginant qu’il craignait de la retrouver en colère et voulait attendre qu’elle se calme. Mais le rai de lumière qui jusque-là filtrait sous la porte de leur appartement disparut. Il ne sortirait plus.
Saisie d’un vertige, elle s’adossa à la paroi du couloir avant de trouver la force de faire quelques pas à l’aveugle vers l’escalier.
Au rez-de-chaussée, une brutale bourrasque de vent cogna contre les vitres de l’entrée de l’immeuble. Dehors, la neige tombait en oblique devant les halos blêmes des lampadaires.
Sarah inspira une grande goulée d’air, releva le col fourré de sa parka, essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues parsemées de taches de rousseur.
Puis elle franchit le seuil. Le froid lui fouetta le sang et les mèches de ses cheveux fauves virevoltèrent devant son visage.
Le trottoir était recouvert d’une épaisse couche de neige et, au bout de la rue, une pelleteuse entamait son travail de déblayage de la chaussée en repoussant sur les côtés de la route des masses blanches formant une muraille de poudreuse. Oslo était entré dans l’hiver.
Derrière le rideau humide qui brouillait sa vision, Sarah chercha sa voiture et la devina quelques mètres plus loin. Un nuage de vapeur s’échappa de sa bouche et elle entreprit de se frayer un chemin jusqu’à son SUV. Ses pas malhabiles s’enfonçaient dans la neige fraîche jusqu’à ce que les flocons se tassent sous sa semelle et crissent.
Elle songea qu’à défaut de la rattraper pour lui demander pardon, Erik ne s’inquiétait même pas de savoir où elle irait en pleine nuit. Comme si, pour lui, ils étaient déjà devenus des étrangers, chacun menant sa vie de son côté. Comme si l’événement de ce soir n’avait été que l’accélérateur d’une rupture qu’il mûrissait depuis longtemps. Comment était-ce possible ? Après tout ce qu’ils avaient traversé ensemble ?
Les souvenirs l’étranglèrent, lui coupant les jambes. Les dernières années de leur vie défilèrent dans sa tête. Le jour où on lui avait annoncé son infertilité dans cette salle aux murs blancs qui sentait l’éther, son effondrement, puis les paroles pleines d’espoir et de courage d’Erik, son mari, les premières prises de Clomid pour stimuler l’ovulation suivies des incontinences urinaires inavouables, la répétition des rapports sexuels programmés et sans désir jusqu’au dégoût, les lancinantes et paniquantes réunions familiales : « Alors, vous en êtes où avec le bébé ? » Au bout d’un an, toujours rien. Pas une once d’espoir. Les premiers doutes d’Erik qui s’entendent au ton de sa voix, le passage aux douloureuses piqûres de Gonalf, l’arrivée du deuxième enfant de sa sœur, la décision de passer à la FIV, l’atteinte à l’intimité qui devient de moins en moins acceptable, cette salle froide, exiguë, à 8 heures du matin, cuisses ouvertes, en attendant que son mari ait terminé de se masturber dans le cagibi d’à côté et que l’on vienne vous injecter sa semence sélectionnée à coups de seringue. Le nouvel espoir, la peur et de nouveau la déception. Les larmes. L’épuisement nerveux. La perte de sens de la vie. Ces conseils absurdes qui vous serinent que le stress et l’appréhension ont une influence négative sur la fécondation, comme on dit à un enfant terrorisé par un chien que les animaux flairent la peur et en profitent pour attaquer.
Et puis cette envie irrésistible de déballer les adorables bodys, les minuscules chaussons et les doudous qui prennent la poussière dans une chambre vide et inanimée. Et, par-dessus, la crainte de ne plus trouver la force de tout recommencer si, par malheur, le processus échouait.
Accroupie dans la neige, les mains croisées sur son ventre, Sarah laissait son corps s’engourdir, comme si la douleur mordante du froid pouvait anesthésier sa souffrance.
C’est alors qu’une mélodie électronique creva le silence nocturne.
Sarah releva soudainement son visage rougi par l’air gelé. L’espace d’une seconde, elle crut que c’était Erik qui la rappelait. Mais son fol espoir se brisa lorsqu’elle reconnut la sonnerie de son téléphone professionnel.
Elle considéra le téléphone et, pour la première fois de sa carrière, ne décrocha pas.
Elle se redressa, atteignit sa voiture et s’y engouffra, prête à démarrer pour se rendre chez sa sœur, avant que sa volonté ne lui fasse défaut et qu’elle se laisse engourdir par le froid jusqu’au sommeil.
Mais elle venait à peine d’enclencher le contact que son téléphone sonna de nouveau. S’ils insistaient, c’est que quelque chose de grave avait dû se passer. Mais que pouvait-il y avoir de plus grave que sa situation à elle ?
De nouveau, elle ignora l’appel. La sonnerie reprit de plus belle.
Sarah appuya ses avant-bras sur le volant. Une succession de décisions contradictoires défilèrent dans sa tête puis, les mains tremblantes d’émotion, la gorge encore nouée, elle décrocha.
— J’écoute.
L’effort qu’elle venait de fournir pour paraître normale avait été si intense qu’une nausée lui souleva le ventre. Elle se reposa sur l’appuie-tête en fermant les yeux.
— Inspectrice Geringën ?
La voix de l’homme était rapide et inquiète.
— Oui.
— Je suis l’officier Dorn, du district de Sagene. Désolé de vous déranger à une heure pareille, madame, et d’avoir insisté, mais… on a été appelés pour un décès, banal en apparence, mais, compte tenu de ce qu’on a trouvé sur place, je crois qu’on va avoir besoin de votre expertise.
Au départ, Sarah écouta l’officier d’une oreille distraite. La compréhension était d’autant plus pénible que l’officier lui paraissait troublé, presque confus.
— Où cela s’est-il passé, dites-vous ?
En entendant la réponse, Sarah ferma les yeux. Le dernier lieu dans lequel elle avait envie de se rendre aujourd’hui.
— OK, calmez-vous et détaillez-moi les différences entre ce que le gardien de nuit vous a dit au téléphone et ce que vous venez de constater sur place.
Elle nota les informations dans un coin de sa tête en ne songeant qu’à une chose : trouver un argument pour lui permettre de reporter sa présence à plus tard.
— D’accord, maintenant, en quoi ces traces vous paraissent-elles suspectes ?
Quand l’officier lui fit une description rapide d’une marque « bizarre » et du discours embrouillé des employés, l’instinct de Sarah se réveilla.
Elle cala le combiné sur ses cuisses et se passa les mains sur le visage. Quand elle reprit l’appareil, le ton de sa voix était déjà un peu moins tremblant.
— Bon, écoutez. Vous protégez la scène et vous faites intervenir la police scientifique. Je préviens le légiste.
Ce n’est qu’après avoir raccroché qu’elle se renversa sur son siège en poussant un soupir. Allait-elle vraiment avoir la force d’assumer son engagement ? La résistance physique ne lui faisait pas peur. Mais tiendrait-elle le choc moralement ? Rien n’était moins sûr. Surtout là où elle était attendue.
*
Sarah jeta un œil sur le tableau de bord de son 4 × 4 : – 4 °C, 5 h 56 du matin, 36 km/h. Dehors, les rues recouvertes de neige ressemblaient à des canyons blancs d’où ne dépassaient que les rétroviseurs des voitures garées le long des trottoirs. Pas un passant ne s’était encore aventuré dehors, et de rares lumières commençaient à éclairer les fenêtres des appartements. Dans la lueur des phares, Sarah distingua le panneau indiquant la direction de la SentralstasjonElle arrivait au lieu de rendez-vous convenu avec le légiste.
Elle réalisa alors qu’elle n’avait aucune idée de ce à quoi elle ressemblait. Non pas qu’elle fût coquette, au contraire, elle avait pour habitude de n’user d’aucun artifice, surtout dans le cadre de son travail. Ni blush, ni fond de teint, ni rouge à lèvres, ni bagues, seulement son alliance. En revanche, elle refusait que l’on lise sur son visage l’empreinte de ses fortes émotions. Profitant d’un arrêt à un feu rouge, elle se dévisagea dans le rétroviseur intérieur.
Il lui sembla avoir vieilli de dix ans. Ses yeux rougis par les larmes étaient gonflés et ses pattes-d’oie lui parurent plus marquées. Quant à sa peau laiteuse, elle avait pris une teinte blême, presque maladive. Alors, pour une fois, elle s’autorisa une tricherie. Elle souleva l’accoudoir central et y retrouva un élastique, un gloss et un crayon à maquiller qu’elle conservait justement pour les urgences.
Elle dessina un fin trait d’eye-liner qui soutenait le bleu de ses yeux, puis, d’un geste précis, elle appliqua un discret voile de gloss rosé sur ses lèvres et termina en nouant ses cheveux d’un élastique comme le feu repassait au vert.
Alors qu’elle tournait autour du dernier rond-point avant la gare, les halos aux couleurs orangées des lampadaires laissèrent place à un éclairage blafard. Elle repéra vite le légiste qui détonnait dans le décor.
L’esplanade extérieure de la gare était réputée pour être un lieu de regroupement de drogués et d’ivrognes à la démarche hasardeuse. La silhouette du légiste ne fut donc pas difficile à identifier. C’était la seule à conserver une position droite. De taille modeste, la capuche de sa parka rabattue sur la tête, il soulevait une jambe après l’autre, une valisette à la main, et guettait les rares voitures qui passaient. Derrière lui, un groupe d’individus bruyants se rapprochait.
Sarah ralentit à hauteur et se pencha côté passager pour ouvrir la portière. Alors qu’elle s’apprêtait à se redresser, elle vit un des rôdeurs se détacher du groupe et pousser le légiste dans le dos. Le médecin trébucha et des rires moqueurs éclatèrent. Sarah composa un code sur le clavier de sa boîte à gants, saisit son arme de service à l’intérieur et sortit du véhicule. Le légiste s’était redressé et avançait vers elle d’un pas tranquille, comme si de rien n’était. Les insultes se firent plus violentes et une bouteille vint se briser par terre, juste à côté de lui. Pourquoi ne se dépêche-t-il pas ? se demanda Sarah en contournant la voiture, son arme dissimulée derrière la cuisse. Elle savait mieux que personne jusqu’où ces délinquants étaient capables d’aller.
Une voix éraillée et agressive cria au « vieux » de leur balancer son sac sous peine de se faire saigner comme un porc. Au même moment, Sarah aperçut le visage du médecin dans la lumière d’un lampadaire. Un homme d’une bonne cinquantaine d’années à la peau rougie par le froid, mais dont les rondeurs laissaient deviner un bon vivant. Placide, il lui fit signe qu’il arrivait et continua d’avancer sur l’esplanade sans se presser. Est-ce qu’il avait pris conscience de la menace ?
— Tu l’auras cherché, connard ! brailla le même individu qui lui avait ordonné de lâcher sa sacoche.
Et il fondit sur le légiste en poussant un cri enragé. Sarah crut distinguer le reflet d’une lame dans sa main. Instinctivement, elle positionna son arme le long de sa hanche. Le médecin ne changea rien à son rythme de promeneur. Sarah arma son bras, bloqua sa respiration et ajusta son tir pour viser dans les jambes. Elle s’apprêtait à faire feu quand l’homme au couteau glissa et tomba à la renverse sur les dalles gelées de l’esplanade.
Le légiste s’engouffra dans la voiture sans se presser. Sarah rentra à son tour et démarra.
— Bonjour, inspectrice Geringën, lança le légiste en retirant ses gants. Docteur Thobias Lovsturd.
Ignorant sa main tendue, Sarah hocha à peine la tête, contrôla ses rétroviseurs et fit demi-tour. Le médecin haussa les épaules, rabattit sa capuche et chercha le regard de l’inspectrice tandis que les insultes lancées par les voyous s’écrasaient contre les vitres de la voiture.
— Excusez-moi de vous avoir causé ce moment de tension. Mais, si je m’étais mis à courir, je me serais retrouvé les deux pattes en l’air et ces types auraient joué au foot avec ma tête. Alors j’ai continué à marcher en pariant sur les effets de l’alcool pour me sauver la peau. Et comme je l’avais prévu, ces abrutis imbibés n’ont pas pensé au verglas et se sont mis à courir. Et puis vous savez quoi, si j’avais dû mourir, c’est que ça aurait dû arriver !
Le médecin termina sa démonstration en consultant du coin de l’œil l’inspectrice silencieuse.
— C’est donc vrai ce qu’on dit sur vous… Vous êtes une taiseuse. Mais ce n’est pas grave, je fais souvent la conversation pour deux. Cependant, si cela vous dérange, n’hésitez pas à me le dire, les morts m’ont mal habitué.
Pas mécontent de sa plaisanterie, il secoua la tête.
— Bref, merci beaucoup d’avoir fait ce détour pour passer me chercher. C’est effectivement plus rapide comme ça depuis qu’il faut remplir tout un tas de papelards pour emprunter une voiture de service !
Il rabattit sa capuche et frotta l’arrière de son crâne chauve. Puis il ouvrit sa valisette pour y prendre un mouchoir. Sarah reconnut l’odeur caractéristique du camphre. Ce baume que les médecins légistes s’appliquent sous le nez pour camoufler l’odeur des corps qu’ils dissèquent.
Elle entrouvrit la fenêtre et enclencha son clignotant pour rejoindre la Ring 3, la voie rapide qui menait au nord d’Oslo.
— Vous savez, je suis ravi de pouvoir enfin vous rencontrer. J’ai si souvent entendu parler de vous ! Et si je peux vous faire une confidence, vous ne ressemblez pas du tout à ce que j’avais imaginé.
Il termina par un bref rire de connivence. Le nom de Sarah Geringën était apparu la première fois dans son service lorsqu’elle avait été chargée de reprendre l’enquête sur le tueur en série Ernest Janger, surnommé plus tard l’Ambulancier. La traque piétinait depuis deux ans et le nombre de femmes disparues s’élevait désormais à six victimes. Cette affaire était la honte de la police nationale. Sarah venant de brillamment conduire l’arrestation d’un autre assassin particulièrement complexe à cerner, ses supérieurs avaient eu l’idée de mettre à profit son sens de l’analyse et son acharnement sur l’affaire qui inquiétait le Tout-Oslo.
Elle avait commencé par ordonner que l’ensemble des autopsies soient refaites selon un protocole plus précis et plus fouillé que le travail fourni en première main. Lovsturd, alors nouvellement promu médecin en chef de l’Institut médico-légal, s’était rappelé combien lui et ses collègues avaient pesté contre ce supplément de travail.
Mais, en relisant les rapports de ses camarades, il avait dû reconnaître certaines approximations, notamment dans les appellations chimiques des substances trouvées sur les victimes. Et spécialement un produit qui avait fait toute la différence dans la résolution de l’enquête.
Toujours est-il que cette inspectrice Geringën, qu’il n’avait jamais vue, lui était apparue comme une femme sèche, au physique rebutant. Et finalement, il devait admettre qu’il était loin du compte.
Curieux d’en savoir plus sur elle, il se mit en tête de la faire réagir. Ne serait-ce que pour entendre le son de sa voix.
— Dites-moi, ce n’est pas à Gaustad que Janger se trouve ? Ça va lui faire drôle s’il vous voit.
C’était bien l’une des raisons pour lesquelles Sarah n’avait aucune envie de se rendre là-bas aujourd’hui. Mais elle avait encore moins envie d’engager la conversation sur le sujet.
Le légiste l’observa, incapable de deviner derrière ces yeux d’un bleu de glace, si elle pensait à autre chose ou si elle l’ignorait. Mais Thobias n’était pas du genre à se laisser décourager.
— En tout cas, je n’ai jamais eu l’occasion de vous le dire, mais bravo pour la façon dont vous avez coincé ce malade l’année dernière. C’était sacrément malin de votre part de faire le lien entre les traces de détergents retrouvés sur les corps des victimes et la présence récurrente de cette ambulance sur les lieux quelques minutes avant chaque enlèvement. Vous avez dû vous en taper, des lectures et des relectures de témoignages, pour mettre le doigt là-dessus. Parce que j’imagine que c’est pas le premier truc que les témoins devaient raconter.
Loin de là, avait envie de lui répondre Sarah. Puisque cette ambulance n’était apparue dans les rapports que lorsqu’elle avait elle-même réinterrogé tous les témoins et passé des heures à en recouper les similarités, même les plus anodines. Comme cette ambulance que les témoins citaient vaguement comme décor de fond sans jamais insister sur ce détail.
— Et puis cette intervention, disons, musclée que vous avez menée chez lui le jour de l’arrestation. Je sais que pas mal d’agents ne s’en sont toujours pas remis que vous ayez décidé d’entrer la première et réussi à neutraliser Janger aussi vite. J’imagine que votre passé dans les FSK1 n’y est pas pour rien.
— Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est ce qu’on va trouver ce matin.
La voix de Sarah venait de vibrer dans l’habitacle pour la première fois. Thobias Lovsturd, qui ne s’y attendait plus, sursauta et, intimidé, il préféra se taire quelque temps.
Sarah supportait mal de reparler de son passage au sein des forces spéciales. Leur division était certes très bien entraînée, mais sous-équipée pour contrer rapidement des actes terroristes. La tuerie d’Anders Breivik en avait été selon elle la tragique illustration. Leurs trente minutes de retard pour arriver sur l’île d’Utøya à cause d’un problème de moteur étaient pour Sarah et nombre de ses collègues de l’époque la cause directe de la mort de trente adolescents sur les soixante-dix-sept victimes. À la suite de ce qu’elle qualifiait d’inavouable échec, elle avait ainsi quitté la division pour rejoindre la police nationale en qualité d’inspectrice. En espérant que l’analyse et la perspicacité permettraient au final de sauver plus de vies que les interventions de dernière minute mal calibrées.
Lorsqu’ils quittèrent la quatre voies de la Ring 3 et empruntèrent une route rurale qui serpentait entre les sapins ployant sous la neige, Sarah enclencha le mode 4 × 4 de son véhicule et alluma les phares antibrouillard. Ici, les flocons avaient cessé de tomber pour laisser place à une dense couche de brume.
Alors que le chemin se déroulait avec incertitude, le thermomètre indiquait désormais – 3 °C et du givre étendait ses cristaux sur les bords du pare-brise. Le légiste regarda par la fenêtre.
— Ce n’est pas banal, une affaire dans un endroit pareil.
Sarah passa une mèche de cheveux derrière son oreille dans un froissement rigide de sa parka. Thobias se massa la nuque, attentif au paysage.
Ils progressaient dans une zone boisée et quasi inhabitée, en dehors de quelques pavillons de vacances que l’on apercevait parfois entre les arbres. La route se sépara en deux et Sarah emprunta le chemin qui montait à travers la forêt. Les phares peinaient à percer le brouillard et butaient contre les congères qui s’élevaient à mi-hauteur du véhicule. De temps en temps se dévoilaient les contours d’un arbre dont les branches ressemblaient à des doigts osseux saupoudrés de neige.
On n’entendait plus que le bruit des roues craquant sur la neige glacée et, soudain, il surgit devant eux dans la lumière des phares, son imposante silhouette se découpant dans la brume. D’abord, ils distinguèrent la tour gothique en brique et sa coupole en métal surmontée d’une flèche de clocher. Puis, telles des sentinelles, les façades crénelées des ailes du bâtiment émergèrent à leur tour du rideau vaporeux, les sommets de leurs murs enneigés disparaissant dans l’obscurité. L’endroit aurait pu paraître abandonné, si les flashes bleus des gyrophares de deux voitures de patrouille et d’une camionnette de la police scientifique n’avaient pas électrisé les murs de l’établissement.
Sarah s’arrêta. Le moteur du 4 × 4 ronronnait sous le capot, le pot d’échappement toussant des ronds de fumée.
— Nous y voilà, annonça le légiste d’une voix que Sarah trouva hésitante.
Elle remit la voiture en marche et ils passèrent sous l’arche en fer forgé du portail d’entrée. Sarah y devina l’inscription partiellement recouverte par la neige : « Hôpital psychiatrique de Gaustad ».

1. Forsvarets spesialkommando. Unité de forces spéciales.

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Auteur : Collectif Polar : chronique de nuit

Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

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